summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:45 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:45 -0700
commitc568fe25972ef4ae533cc10e29f5dcb35159b1b6 (patch)
tree3b8f7d7095c228757bf93e23a6a35fb8d3f179f0
initial commit of ebook 19045HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--19045-8.txt8810
-rw-r--r--19045-8.zipbin0 -> 146003 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
5 files changed, 8826 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/19045-8.txt b/19045-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..e7eb187
--- /dev/null
+++ b/19045-8.txt
@@ -0,0 +1,8810 @@
+Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Peaux-rouges et Peaux-blanches
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: August 14, 2006 [EBook #19045]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+ A MON AMI
+ CAMILLE DE LA BOULIE
+ Directeur du Syndicat administratif de France.
+
+ H.-E. CHEVALIER
+
+
+
+ PEAUX-ROUGES
+ ET
+ PEAUX-BLANCHES
+
+ PAR
+
+ ÉMILE CHEVALIER
+
+ PARIS
+ CALMANN-LEVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+A M. ÉMILE DESCHAMPS,
+
+Vous aussi, mon cher poète, si doux, si aimable, vous, l'une des gloires
+de la France et le charme de notre petite colonie contrexevilloise, vous
+avez conspiré avec mes amis, et m'avez imposé une tâche bien lourde,
+l'HISTOIRE ANECDOTIQUE DU CANADA. Haute responsabilité. Ne
+succomberai-je pas sous le fardeau? Pour m'encourager, pour me soutenir
+et, peut-être, me garer en cas d'échec, je place l'oeuvre sous votre
+patronage. En voici le premier volume, acceptez-le, et croyez, quel que
+soit d'ailleurs son sort en ce wide, wide wold, mon amitié la plus
+sincère...
+
+H-ÉMILE CHEVALIER.
+Contrexeville (Vosges), juillet 1864.
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ LES DOUZE APOTRES
+
+
+--Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altéré en
+diable.
+
+--Vous pouvez bien vous servir vous-même! fut-il répondu d'un ton sec.
+
+--Et si je veux que ce soit toi qui me donnes à boire, reprit le
+_Mangeux-d'Hommes_, en fronçant les sourcils.
+
+Judas leva dédaigneusement les épaules.
+
+--Par le Christ, mon frère aîné! ne m'entends-tu pas? continua le
+premier.
+
+--La gourde est près de vous, riposta Judas.
+
+--Eh! ce n'est pas cela que je te demande...
+
+--L'enfer vous confonde! vous êtes ivre comme un Indien.
+
+--Ivre! ose répéter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en
+assénant sur la table un coup de poing, dont les échos de la salle
+répercutèrent longuement le son.
+
+--Oui, vous êtes ivre.
+
+Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds.
+
+Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression à Judas, qui
+tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il était assis. Pourpre
+d'alcool et de colère, son interlocuteur arma un revolver.
+
+--Si tu ne m'obéis pas, je te casse la tête!
+
+--En campagne je suis votre lieutenant, toujours prêt à me conformer à
+vos ordres, mais ici, hors du service, votre égal.
+
+--Mon égal, toi!...
+
+--Voyons, capitaine, pas de bêtises!
+
+--Qu'entends-tu par des bêtises?
+
+--J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons
+à causer de choses sérieuses.
+
+--Tu voudrais me braver, hein?
+
+--Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre
+mesure, ce matin...
+
+--Tu mens!
+
+A cette insulte, le front de Judas se plissa, un éclair de ressentiment
+flamboya dans ses yeux: néanmoins, il demeura maître de lui et repartit
+avec calme:
+
+--A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet.
+
+--Et s'il ne me plaît pas de me rasseoir! vociféra le Mangeux-d'Hommes,
+en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment
+que plusieurs des coups dont il était chargé firent explosion et que la
+crosse se brisa en vingt morceaux.
+
+Judas ne put réprimer un éclat de rire, ce qui acheva d'exaspérer son
+chef.
+
+--Ah! brigand, tu te moques de moi! proféra-t-il entre les dents.
+
+--Le fait est que vous prêtez à la plaisanterie.
+
+--La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En
+disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tiré de sa gaine un long
+coutelas pendu à sa ceinture, et il se précipitait, écumant de rage, sur
+son lieutenant.
+
+Celui-ci n'aurait pas eu de peine à se défendre contre un homme pris de
+liqueurs et à le désarmer; mais, au même moment, la porte de la salle où
+se passait cette scène s'ouvrit, pour livrer passage à une dizaine
+d'individus, qui se jetèrent au devant du capitaine et l'arrêtèrent,
+malgré ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il déploya dans
+sa lutte avec eux.
+
+Ainsi que Judas, ces gens étaient accoutrés et équipés en aventuriers du
+nord-ouest américain. Ils portaient le casque ou toque en peau de
+loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonné jusqu'au menton,
+et serré à la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture
+fléchée, parce que les bouts qui flottaient sur leur côté étaient coupés
+en fer de flèche; des mitasses ou guêtres en cuir de caribou, ornées de
+longues franges et de verroterie appelée rassade; des mocassins ou
+chaussures en peau molle, semblablement agrémentés.
+
+A leur ceinture étaient passés un couteau, une hachette, une paire de
+pistolets.
+
+Quelques-uns avaient à la main une carabine, de fabrication grossière,
+mais dont la crosse était décorée de clous à tête de cuivre, figurant
+des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarré de plumes
+brillantes, de rubans aux vives couleurs.
+
+La plupart étaient robustes, taillés en Hercule; tous étaient marqués au
+coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les
+vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatisé
+leurs physionomies d'un cachet indélébile.
+
+Ils avaient nom:
+Pierre;
+André;
+Jean;
+Philippe;
+Jacques-le-Majeur;
+Barthelemy;
+Thomas;
+Mathieu;
+Thadée;
+Jacques-le-Mineur;
+Paul.
+Et finalement Judas,--sobriquétisé l'Ecorché--, l'alter ego de ce
+Mangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphème, se faisait appeler
+Jésus.
+
+Son surnom, l'Écorché le méritait de point en point.
+
+Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqué, maigre plus qu'un
+phthisique au troisième degré, il n'avait que la peau et les os.
+
+Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient
+saillie partout. Et quoique longs, fuselés, aussi grêles que ceux d'un
+loup après un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur
+leurs charnières anguleuses, qu'on devinait aisément que l'ensemble
+constituait une charpente solide comme le bronze, élastique comme
+l'acier.
+
+De vrai, l'Écorché avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose
+étrange, cependant! avec l'apparence d'un tempérament fiévreux,
+excitable au possible, il était généralement froid, d'une irritante
+impassibilité. Son costume différait peu de celui des autres
+aventuriers: seulement la nuance du capot, plus foncée, tirait sur le
+gris de fer.
+
+A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et
+sans doute aussi en souvenir de l'Irlande où il «avait reçu la
+naissance,» suivant son expression.
+
+Judas était le lieutenant de Jésus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des
+Douze Apôtres ainsi s'intitulait fièrement la bande dont nous venons
+d'esquisser le tableau.
+
+Ce titre, elle l'avait emprunté au lieu même qui lui servait de repaire:
+les îles des Douze Apôtres, situées dans le lac Supérieur, près de son
+extrémité occidentale.
+
+C'est un archipel, couvert de sombres forêts de pins, du haut des
+rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproché de
+la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures.
+
+Sur la plus grande des îles, les Français établirent,--y a bien des
+années déjà,--un poste pour la traite des pelleteries. Appelé La Pointe,
+parce qu'il s'élève au bout même de l'île, ce poste a conservé son nom,
+quoiqu'il soit devenu, depuis le siècle dernier, la propriété des
+Anglo-Saxons.
+
+Une compagnie de commerçants américains le possède aujourd'hui, et y fait
+des échanges considérables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu
+de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point
+de départ pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amérique
+septentrionale.
+
+Bien défendu, bien garnisonné maintenant, le poste de la Pointe n'avait,
+en 1836, que quelques employés, facteurs, commis, trappeurs et engagés,
+pour la protéger contre la haine des Indiens et l'avidité des rôdeurs du
+désert, hordes pillardes, composées de l'écume de la société civilisée
+et de la lie des races sauvages ou métis, mais qui, sans cesse, errent
+sur la frontière, dans le but de détrousser les chasseurs isolés et de
+ravager les établissements des colons assez téméraires pour affronter
+leur rapacité.
+
+Malgré le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe était
+cependant, grassement approvisionné.
+
+On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt
+mille dollars, des articles de pacotille pour une somme égale et des
+liqueurs en abondance.
+
+Ce bruit parvint jusqu'à un chef de bandits qui désolait les rives du
+lac Supérieur.
+
+Le Mangeux-d'Hommes résolut de s'emparer de la factorerie et de s'y
+retrancher comme dans une citadelle.
+
+Ce criminel dessein fut bientôt mis à exécution, mais non sans pertes
+pour le brigand, dont la troupe se trouva, après le coup fait, réduite à
+douze hommes.
+
+De là, l'idée de les baptiser les Douze Apôtres, du nom des îles dont
+ils étaient devenus maîtres.
+
+Les Douze Apôtres commencèrent par faire bombance, sans s'inquiéter
+beaucoup de leur sûreté personnelle, car ils savaient que de longtemps
+on ne se hasarderait à les relancer dans leur repaire.
+
+Pour varier les plaisirs, ils se livraient à de fréquentes incursions
+dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient
+les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu'à inquiéter les
+mineurs de la presqu'île Kiouinâ, ou diverses sociétés industrielles
+avaient déjà entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande
+échelle.
+
+Quand les misérables eurent gaspillé leur butin, ce fut pis encore. Ils
+osèrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac,
+et au printemps de 1831 ils interceptèrent la plupart des convois de
+pelleteries destiné soit aux compagnies américaines, soit même à celle
+de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique.
+
+Si grande que fut l'animosité générale contre les Douze Apôtres, plus
+grande était encore la terreur qu'ils inspiraient,--leur chef surtout.
+
+La légende, active, féconde, dans ces régions sauvages, s'était saisie
+de lui. Elle en avait fait un être surnaturel, un dieu du mal.
+
+Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement à son aise
+dans l'habit merveilleux dont on l'avait revêtu.
+
+D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une
+corpulence démesurée, toutefois doué de proportions symétriques et d'un
+visage qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer, malgré sa grosseur énorme.
+Nulle ligne, dans ses membres, qui fût irrégulière; nul trait, dans sa
+figure, qui ne fût d'une pureté antique. Si son air était dur,
+impérieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de
+bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait.
+
+Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait à plus d'un mille, qui
+portait l'effroi partout où elle retentissait, cette voix il la rendait
+suave, harmonieuse, enchanteresse à ses heures d'amour. Elle émouvait
+les hommes, elle enivrait les femmes.
+
+Une chose pourtant détonnait dans l'aspect de cet être superbe, ce
+roi-démon de l'humanité.
+
+Son costume.
+
+Costume rouge qui lui prêtait les dehors d'un bourreau, toque, plume,
+tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout était rouge, rouge
+comme le sang.
+
+Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dépenserais un volume à
+le redire.
+
+Deux mots empruntés aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une
+idée de ce qu'il valait à leurs yeux: d'un coup de poing il avait
+assommé un bison, il suivait un cheval à la course, logeait à deux cents
+mètres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et à un mille
+d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un
+homme de celui d'une femme.
+
+Nous sommes loin de nous porter garant pour ces récits et nombre
+d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes était alors le
+héros; mais tel on le représentait, et tel nous ne pouvions nous
+empêcher de le montrer.
+
+--Par le Christ, mon frère aîné, je vous égorgerai tous comme des
+chevreaux, tas de racailles que vous êtes! s'écria-t-il, lorsque ses
+gens l'eurent, à grand'peine, terrassé et désarmé.
+
+Assurément, répondit l'Écorché d'un ton paisible; mais quand nous aurons
+fait une prise que je sais.
+
+--Toi, je te défends de parler!
+
+--Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle
+à vous annoncer...
+
+Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards
+furieux.
+
+--Si je me taisais, vous seriez bien attrapé.
+
+Le capitaine s'était relevé, toujours tenu par ses hommes qui
+cherchaient à le calmer.
+
+--D'abord, poursuivit son lieutenant, j'étais entré dans votre chambre
+pour vous dire qu'on attend, à la pointe Kiouinâ, un navire, avec une
+lourde cargaison expédiée aux mineurs.
+
+--- Et c'est pour cela que tu m'as manqué de respect!
+
+--J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Règlement des Apôtres
+porte...
+
+--Je me moque des articles du Règlement!
+
+--Porte, répéta flegmatiquement l'Écorché, que tous nous vous devons
+respect et soumission dans les affaires du service...
+
+--C'est vrai! dirent les bandits.
+
+--Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous
+jouissons des mêmes droits que vous.
+
+--C'est encore vrai, appuyèrent les auditeurs.
+
+--Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonné de vous verser à boire:
+j'ai refusé; c'était mon droit.
+
+--Oui, oui.
+
+--Lâchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes.
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous m'écouterez jusqu'à la fin.
+
+--On t'écoutera, fils de...
+
+--Pas d'injures.
+
+--Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croisés sur le bord
+de la table.
+
+--Je disais donc, reprit l'Écorché, qu'en nous pressant un peu, nous
+ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre
+cave, et nous procurera...
+
+--Encore une de tes idées folles!
+
+--Vous verrez, le navire attendu à la pointe Kiouinâ vient pour
+ravitailler les gens des mines.
+
+--Tu l'as déjà dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en
+emparer?
+
+--Le moyen! il n'est pas difficile.
+
+--Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela,
+depuis longtemps, je serais maître des trésors...
+
+--Suivez mes avis, capitaine, et ils seront à nous... avant un mois.
+
+--Hum! hum tu es un beau diseur
+
+--Et un bon faiseur, quand je m'y mets
+
+--Toi! fit le chef avec un geste de mépris.
+
+L'Écorché ne parut pas faire attention à ce mouvement.
+
+--Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux à bord du navire, une
+quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouchées.
+
+--D'où tiens-tu ces renseignements?
+
+--Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie,
+ou il a vu appareiller le bâtiment.
+
+--Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son
+lieutenant venait de désigner.
+
+--Oui, affirma celui-ci. J'étais allé, d'après vos ordres, au
+Sault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York...
+
+--Je sais; passe.
+
+--Et j'ai remarque qu'on affrétait un bateau pour Kiouinâ.
+
+--Mais il est peut-être déjà arrivé à sa destination!
+
+--Du tout. Il devait mettre à la voile huit jours après mon départ.
+
+--En es-tu sûr?
+
+--Comme de raison, capitaine; j'ai pris, là-dessus, toutes mes
+informations.
+
+--C'est qu'il y a loin d'ici Kiouinâ.
+
+--Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'Écorché.
+Et notez que nous commençons à jeûner. Le cellier se vide et les saloirs
+aussi. Quant à la chasse ou à la pêche, nous n'en sommes pas friands!
+
+--Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura
+le Mangeux-d'Hommes.
+
+--En faisant diligence, nous le surprendrons, à la faveur de la nuit,
+dans quelque baie. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a, à son bord, un jeune
+Français, un ingénieur, qui pourrait joliment nous servir si nous
+entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un
+sourire d'intelligence à son chef.
+
+--Par le Christ, mon frère aîné, j'adopte le projet, dit ce dernier en
+se levant. Mais si tu nous mènes à une déception, maître Judas
+Iscariote, gare à tes os j'en ferai des baguettes de tambour.
+
+La boutade du capitaine souleva l'hilarité des assistants.
+
+Je n'ai pas terminé, reprit l'Écorché, sans se fâcher ni partager la
+gaîté des Apôtres.
+
+--Qu'est-ce encore?
+
+--C'est à vous seul que je dois parler.
+
+--Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine à ses gens. Ils se retirèrent
+aussitôt par la porte qui leur avait donné accès.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, j'ai, la nuit dernière, enlevé Meneh-Ouiakon.
+
+--Tu dis?
+
+--J'ai enlevé Meneh-Ouiakon.
+
+Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frémi en entendant cette déclaration, se
+prit à trembler. Son visage se colora et pâlit tour à tour; ses
+paupières s'humectèrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha
+de son lieutenant, et, d'une voix altérée:
+
+--Tu as enlevé Meneh-Ouiakon?
+
+--Oui, près du poste de Fond-du-Lac.
+
+--La nuit dernière?
+
+--La nuit dernière.
+
+--Et?...
+
+Le capitaine ne put achever sa pensée, si vive était l'émotion qui le
+poignait, mais ses yeux formulèrent éloquemment la question.
+
+Judas répondit avec son flegme habituel:
+
+--Elle est ici.
+
+--Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tôt?
+
+--Vous ne m'en avez pas laissé le temps.
+
+--Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa
+puissante main, l'épaule de son lieutenant, et l'étreignant à la lui
+briser.
+
+--Je vais vous la montrer, répliqua l'Écorché avec une lenteur
+désespérante.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ LE SAULT-SAINTE-MARIE
+
+
+On sait que le lac Supérieur est le plus vaste volume d'eau fraîche
+connu sur le globe. En longueur il a 120 milles, 160 milles dans son
+extrême largeur, et 1750 de périmètre.[1]
+
+[Note 1: Le mille anglais est environ le tiers de la lieue française.]
+
+L'État du Minnesota borde ses rives ouest et nord-ouest; au sud il
+confine au Wisconsin et au Michigan; les autres côtes ont pour limites
+les possessions britanniques, auxquelles la moitié du lac divisé par une
+ligne imaginaire, appartient.
+
+Les eaux de ce lac sont d'une transparence étonnante[2].
+
+[Note 2: Par un temps calme, j'ai souvent vu les poissons s'ébattre à
+plus de dix brasses de profondeur.]
+
+Il les reçoit par plus de deux cents affluents. Elles y descendent d'un
+bassin qui embrasse une superficie 100,000 miles carrés.
+
+Les parties nord et sud du Supérieur voient jaillir de leur sein une
+foule d'îles.
+
+Le centre en est à peu près dépourvu.
+
+Au nord, plusieurs de ces îles forment d'excellents abris pour les
+vaisseaux et offrent aux yeux du voyageur ses perspectives les plus
+pittoresques.
+
+La côte elle-même est fortifiée par des rochers escarpés dont
+quelques-uns dépassent 300 mètres d'élévation.
+
+Mais, au sud, le rivage se montre généralement bas et sablonneux,
+quoique, en certaines places, il soit coupé par des chaînes de calcaire
+ou des roches trapéennes et cuprifères énormes, comme le Portail ou les
+Rochers Peints, la pointe Kiouinâ, les Douze-Apôtres, etc.
+
+Encore aux trois quarts sauvage aujourd'hui, le littoral du lac
+Supérieur ne tardera pas à se peupler, et à se fertiliser au soleil
+fécondant de la civilisation, car, malgré la rigueur de l'hiver qui
+règne pendant plus de six mois dans cette région, la terre y est bonne,
+productive, riche en minéraux, et les eaux du lac abondent poissons
+excellents de toute espèce.
+
+Le Supérieur se relie aux lacs Huron et Michigan par une artère longue
+de 63 milles, large d'un au plus, à laquelle nos missionnaires français,
+qui en furent les premiers explorateurs, donnèrent, en 1642, le nom de
+rivière Sainte-Marie, mais appelée par les indigènes Pauoiting,
+c'est-à-dire Petite Cataracte.
+
+Le souvenir de ces hardis découvreurs européens mérite d'être conservé.
+
+C'était les pères Charles Rimbault et Isaac Jogues.
+
+A cette époque, ils habitaient la Mission Sainte-Marie, près du lac
+Huron.
+
+Sur les bords de la rivière résidait une tribu sauvage qu'ils
+convertirent.
+
+La tribu s'appelait _Pauoitigouei uhak_, mot à peu près impossible à
+articuler pour une bouche française.
+
+Comme ces Peaux-Rouges témoignaient d'une grande agilité dans tous les
+exercices du corps, mais principalement pour franchir les obstacles, nos
+missionnaires convinrent de les nommer Sauteux ou Sauteurs, nom qui leur
+est resté, comme celui de Sainte-Marie au canal que la nature a creusé
+entre le lac Supérieur et les lacs Huron et Michigan.
+
+La rivière Sainte-Marie est interceptée par des rapides dangereux, au
+pied desquels s'élève, au sud, sur la rive américaine, un village appelé
+Sault-Sainte-Marie, et au nord, sur la rive anglaise, un poste occupé
+par la compagnie de la baie d'Hudson.
+
+Le village est donc américain, le poste anglais.
+
+Dans le premier, le gouvernement des États-Unis a installé une petite
+garnison pour la protection de ses nationaux, qui se livrent à la traite
+des pelleteries ou à l'exploitation des précieuses mines de cuivre dont
+est, comme nous l'avons dit, enrichie la rive méridionale du lac
+Supérieur, «primitivement appelé lac Tracy, en l'honneur de M. de Tracy,
+qui fut nommé vice-roi d'Amérique par le roi de France au mois de juin.
+1665» [3]. Dans ses curieuses Lettres sur les États-Unis d'Amérique, où,
+à travers quelques appréciations fausses, on trouve des considérations
+du premier ordre et des descriptions fort remarquables, le colonel
+Pisani, qui visita le Sault Sainte-Marie en 1856, en a fait un tableau
+auquel je suis heureux d'emprunter les lignes suivantes:
+
+[Note 3: Mémoires de J. Long.]
+
+«La mission Sainte-Marie du Sault fut fondée en 1665 par le père
+Allouez.
+
+«A cette époque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du
+Canada, connaissaient déjà parfaitement et la géographie du lac et la
+nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus étaient
+nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais
+la population de chacune d'elles était bien peu considérable. Trente
+mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le
+Haut-Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre social,
+géographique et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer à des
+agglomérations humaines à peine sorties de l'état de nature) la race
+sud-est du grand lac. C'était principalement près du rapide ou
+Sault-Sainte-Marie qu'ils se réunissaient, à l'époque du printemps, pour
+s'y livrer à la pêche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il
+y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants
+canadiens. Ces peuples se rattachent à trois langues mères, les langues
+siouse, algonquine et huronne. C'est le nom d'Ouattouais [4] qui revient
+le plus fréquemment dans les relations des jésuites, comme désignant les
+tribus de l'extrême ouest par rapport au Canada. Ainsi les missions des
+bords du lac étaient appelées missions chez les Ouattouais.
+
+[Note 4: Ce nom doit s'écrire Outaouais.--H.-E. C.]
+
+«Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de
+prise sur les Ouattouais. Les jésuites furent presque toujours obligés
+de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques
+idolâtriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi
+orthodoxe. Mais si les succès des religieux furent contestables, leurs
+succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du
+Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient
+fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes
+les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un
+des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de
+mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière
+solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées
+dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile. Il
+s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn
+sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou
+moins furtivement les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique,
+consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots
+du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique
+du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais
+ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France,
+conquête qui ne ressemble guère à celle de la Franche-Comté, de la
+Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières encore
+plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions
+territoriales.
+
+[Note 5: Exemple frappant: Quoique Québec eût été prise, en 1759, par
+les Anglais et que, dès lors, nous eussions perdu toute puissance
+politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas
+reconnaître l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus
+influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire,
+forma même alors le projet d'expulser, au profit des Français, la race
+saxonne du continent américain. Si la France l'eût soutenu, qui sait
+s'il n'eût pas réussi? Mais l'éventail de madame de Pompadour faisait
+la brise et la tempête.--H.-E. C.]
+
+«Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque, mais
+employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut,
+pendant le printemps et l'été de 1670, toutes les contrées de l'ouest.
+Il ne s'arrêta, au midi, que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les
+peuples qui habitaient le pays où est bâtie, maintenant, la ville de
+Chicago. Il décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps
+suivant, des députés au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procéder à la
+reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment
+les bassins des lacs Supérieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents
+sauvages furent fidèles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, délégué, par
+l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance.
+
+«Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une Croix et
+un poteau en Bois de cèdre surmonté d'un écusson aux armes de France.
+Les Indiens, dans leur appareil de guerre, précédés du Délégué,
+formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblèmes de la foi
+religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le
+premier, les missionnaires et les Français entonnèrent le _Vexilla_,
+puis, quand les armes de France parurent dans les airs, _l'Exaudiat._
+
+«Cela fait, le père Claude Allouez, très-versé dans la connaissance de
+la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur
+expliquer le but de la réunion et les avantages qu'ils retireraient du
+protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils
+allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce
+discours a été conservé, en entier, dans les Relations des Jésuites: il
+est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des
+jésuites et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs
+moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à
+soumettre au joug de la civilisation et de la foi.
+
+«Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce
+discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Allouez eut
+fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs
+descendants et leurs pays sous l'autorité du grand Ononthio [6], ce ne
+fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par les
+acclamations de Vive le roi! et des décharges de mousqueterie. La
+cérémonie se termina par un _Te Deum_.
+
+«Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de
+Traité du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui
+garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes
+européens qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et
+aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant
+quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis [7].
+
+[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur du
+Canada.--H.-E. C.]
+
+[Note 7: L'auteur aurait dû dire «de l'Amérique septentrionale,» puisque
+le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contrée et qui
+est maintenant aux Anglais devint, par ce traité, notre
+propriété.--H.-E. C.]
+
+«La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont
+dépouillés de ce magnifique héritage, mais aujourd'hui, quand un
+Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le
+reçurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que,
+fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et
+que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs
+droits, n'ont su que la dégrader, l'anéantir [8].
+
+[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prétexte de l'ambition ou du
+fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que
+le civilisé pour la vie sauvage. Les gens désintéressés, qui connaissent
+les Peaux-Rouges, loin de songer à les civiliser, protestent contre les
+tentatives faites à ce sujet. Écoutez Schoolcraft, un observateur
+profond, un savant érudit, un écrivain consciencieux, qui passe la
+moitié de sa vie au milieu du désert américain:
+
+«L'Indien est possédé d'un esprit de réminiscence qui se plaît dans des
+allusions au passé. Il parle d'une sorte d'âge d'or où tout allait mieux
+pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de
+meilleurs chefs, que les crimes étaient plus promptement punis, que sa
+langue était parlée avec une pureté plus grande, que les moeurs étaient
+moins entachées de barbarie. Mais tout cela semble passer à travers le
+cerveau indien comme un rêve, et lui fournit plutôt la source d'une
+sorte de rétrospection agréable et secrète qu'un stimulant pour
+l'exciter à des efforts présents ou futurs. Il languit comme un être
+déchu et désespéré de se relever. Il ne paraît, pas ouvrir les yeux à la
+perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale déroulée
+devant lui, comme si cette scène lui était nouvelle ou attrayante.
+Depuis plus de deux siècles des instructeurs (teachers) et des
+philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour
+secouer sa torpeur et s'élancer dans la carrière de la civilisation et
+du perfectionnement. Il s'est plutôt éloigné de ce spectacle avec l'air
+d'une personne pour qui toutes ces choses «nouvelles» étaient
+«vieilles», et il a résolument préféré ses bois, son wigwam, son canot.
+--_Algic Researches preliminary observations_, par H.-R. Schoolcraft.
+
+Je le répète, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont sérieusement
+étudié les races indiennes de l'Amérique, septentrionale.--H.-E-C.]
+
+Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considérable, et
+dont tout Français a le droit d'être fier.
+
+Les Rapides étant un obstacle à la navigation, on a creusé un canal pour
+obvier à cet inconvénient.
+
+«Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mètres de long et une largeur
+suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La
+différence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 mètres 37; c'est
+précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du
+lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 193
+mètres et le second à 482 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux
+écluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence du
+niveau.
+
+«Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un
+chemin de fer de 1,600 mètres de parcours longeait les Rapides et
+aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval
+de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les Lacs de
+l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient
+déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de fer,
+embarquées de nouveau sur les bâtiments faisant le service spécial des
+lacs. Telle a été jusqu'à ces dernières années, l'insuffisance des
+ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à
+vapeur ou à voiles, naviguant sur le lac Supérieur, n'étaient pas
+construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait,
+par pièces, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer
+leur faisait franchir le saut et on les montait au-delà de Sainte-Marie.
+On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intérieure
+du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement.
+
+[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au
+Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou goélette John Jacob Astor, lancée,
+si je ne me trompe, en 1835.--H.-E. C.]
+
+«Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la
+législature de l'état de Michigan, décida que le chemin de fer serait
+remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de
+s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs
+qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir
+des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acquérir
+seulement par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas
+perdre de vue qu'à cette époque, le bassin du lac Supérieur, sans
+communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le
+continent américain, était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un
+avenir très-problématique. On y exploitait déjà, des mines de cuivre,
+mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît
+jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le cercle de l'activité
+américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants
+travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les
+rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché
+pour une population déjà existante, mais de créer une population par
+l'ouverture d'un débouché; méthode générale aux États-Unis, et inverse
+de celle que nous employons en Europe.
+
+«Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises
+hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas
+reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a
+accepté les termes et s'est engagée à construire le canal. Le marché,
+conclu sur ces bases, a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855 la
+Compagnie a fait remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit.
+
+«Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En
+contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage,
+grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable
+à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne
+peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se
+lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son
+immense territoire.
+
+Il faut une heure et demie ou deux heures à un bateau à vapeur pour
+traverser les écluses et faire le chargement et le débarquement des
+marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie.
+
+«Sainte-Marie est plutôt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons,
+presque toutes à un seul étage, sont en bois et isolées les unes des
+autres, double caractère propre à tous les centres de population des
+pays situés vers l'extrême nord, soit dans le nouveau, soit dans
+l'ancien monde [10]. Les habitants sont au nombre de deux mille environ.
+Le fond de cette population, la partie fixe et attachée au pays de père
+en fils, provient d'un croisement d'anciens colons français avec la race
+indienne. Ces métis parlent encore presque tous le français et
+appartiennent à la religion catholique. Quant leur caractère ethnique,
+c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge:
+peau foncée, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face
+(principalement l'os et le cartilage nasal) très-proéminents. Ils
+n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activité des Yankees, leur
+aptitude à amasser et à risquer les dollars, le génie du commerce, de
+l'industrie et de la spéculation. Ils sont sédentaires bornés dans leurs
+désirs, timides, mélancoliques, toujours prêts à céder la place aux
+autres [11]. C'est bien là la descendance mélangée de deux races
+vaincues, isolées et dédaignées au milieu des populations
+anglo-saxonnes. Elle a trop de sang français pour devenir américaine.
+Elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nationalité!
+
+[Note 10: Cette réflexion manque de justesse. Dans l'Amérique entière, au
+sud comme au nord, sur les terrains nouvellement colonisés, les maisons
+sont ainsi construites. Rien de plus logique: on a de la place, on les
+espace; on est trop pressé de se mettre à l'abri pour songer à élever
+un étage sur le rez-de-chaussée.--H.-E. C.].
+
+[Note 11: Faux. Ils ne sont que dissimulés. L'auteur ne les a point
+pratiqués. Je renvoie à Poignet-d'Acier.--H.-E. C.]
+
+«Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers, manoeuvres,
+pêcheurs et chasseurs, s'agite la colonie américaine, composée de
+marchands de pacotilles, aventuriers, spéculateurs de terrains et de
+mines, population d'une âpreté au gain et d'une mobilité extrême, qui
+promène sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade,
+essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une égale
+facilité. Son activité se dépense à escompter, par tous les moyens et
+sous toutes les formes possibles, les espérances de richesses que
+l'exploitation d'une région presque vierge laisse entrevoir.
+
+Tel se présentait, en 1856, le Sault-Sainte-Marie, tel à peu près il se
+montre au moment où nous écrivons; voyons, maintenant, ce qu'il était
+une vingtaine d'années auparavant,--à l'époque de notre récit.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ L'INGÉNIEUR FRANÇAIS
+
+
+Comblez à demi le canal, supprimez le chemin de fer, et le paysage du
+Sault-Sainte-Marie sera, aujourd'hui, à peu près semblable à ce qu'il
+était en 1837.
+
+Dans le village aussi, il nous faudra supprimer ces riantes maisonnettes
+blanchies à la chaux, le Chippewa Hotel, un temple protestant construit
+avec goût, une douzaine de magasins fort bien approvisionnés. Et quoi
+encore? Ah! les trottoirs en planches qui bordent les rues, et le
+pavillon, d'apparence quelque peu aristocratique, on se tient le mess
+[12] des officiers de la garnison du fort Brady.
+
+[Note: 12 Cantine ou pension.]
+
+Au lieu et place de ces modernités, nous aurons des cabanes moins
+élégantes, des voies passagères plus fangeuses ou plus poudreuses,
+suivant la saison, et des groupes de wigwams, en peaux de bison, tout
+autour de la localité.
+
+Le nombre des Bois-Brûlés et des blancs ne sera pas aussi considérable;
+mais la quantité des Peaux-Rouges sera double. La fanfare du coq
+domestique ne réveillera point les habitants, mais, fréquemment encore,
+les jappements du coyote, le beuglement du boeuf sauvage, le gloussement
+de la poule des prairies, troubleront leur sommeil.
+
+Si, sur la place publique, on voit déjà parader le soldat de l'Union
+Fédérale, souvent, aussi, on y entend encore le terrible cri de guerre
+de l'Indien.
+
+Si, au pied des Rapides, la noire fumée des navires à vapeur se marie
+rarement à la poussière argentée des ondes, des centaines de canots
+d'écorce, dirigés par d'intrépides bateliers, sauteront journellement
+les perfides écueils, au risque de se briser mille fois, et sans que
+leurs conducteurs aient, un instant, souci du péril auquel ils
+s'exposent.
+
+A présent, des milliers de touristes vont, chaque année, par trains de
+plaisir, visiter le Sault-Sainte-Marie. La civilisation, la police, le
+luxe, l'ont envahi; la crinoline, c'est tout dire, y a porté ses
+cerceaux.
+
+Il existe,--qui l'eût cru, grand Dieu!--une gazette dans cette région
+naguère si complètement ignorée, une gazette à prétentions spirituelles,
+encore, le _Lake Superior Journal_. N'alléchait-elle pas, dernièrement,
+les voyageurs, curieux de parcourir les merveilles de son site, par un
+pompeux article, duquel nous détacherons cette ligne:
+
+«As-tu jamais vogué sur une gondole à Venise?» n'est plus une
+question. Maintenant, on demande sans cesse: «As-tu jamais sauté les
+Rapides de Sainte-Marie, dans un canot d'écorce?» Quiconque est
+capable de répondre affirmativement à cette intéressante question»,
+peut se vanter d'avoir joui du plus agréable divertissement qu'il soit
+possible de se procurer sur l'eau.»
+
+Tout en faisant mes réserves pour la vanité de clocher qui a présidé à
+la rédaction de cette réclame, j'avoue que le divertissement a quelque
+chose de fascinateur comme l'abîme, et que la scène dont on jouit sur le
+bord de la chute est fort émouvante. M. Pisani, qu'on ne saurait
+accuser de partialité aveugle, en parle en ces termes:
+
+«C'est un des plus beaux spectacles de l'Amérique. L'eau bouillonne et
+tourbillonne comme si elle s'échappait du coursier d'une roue
+hydraulique; seulement le coursier a quinze cents mètres de large et
+quinze cents mètres de long. L'eau n'a guère plus que cinquante à
+quatre-vingts centimètres, un mètre, au plus, au-dessus des rochers sur
+lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans écumer précisément,
+elle a une teinte blanchâtre très-prononcée qui contraste avec le bleu
+profond de la rivière en amont et en aval de la chute. Dans certains
+endroits où l'écartement des rochers et la grandeur de leurs dimensions
+forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'énormes vortex
+d'une vitesse de rotation effrayante. Dans d'autres, la crête des
+rochers dépasse les vagues qui semblent leur livrer un assaut furieux.
+On dirait, par moments, que cette prodigieuse somme de force vive
+appartient à quelque être animé, faisant des efforts désespérés pour
+entraîner ces petits points noirs, immobiles et inébranlables, alors que
+tout a cédé autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est
+assourdissant, quoique nul écho ne soit renvoyé par les noires forêts de
+sapins qui couvrent les rives plates et noyées du fleuve.»
+
+On de ces vortex ou entonnoirs, comme, dans son langage éloquemment
+figuré, les appelle le peuple canadien-français, a reçu le nom de Trou
+de l'Enfer [13].
+
+[Note 13: Ce nom est fort commun en Amérique pour designer les abîmes.
+L'enfer et le diable jouent un grand rôle dans la nomenclature des
+épouvantails populaires.]
+
+Il s'ouvre à une portée de fusil du village, entre deux chicots, dont
+l'un, pointu comme une aiguille émerge à trois pieds de la surface de
+l'eau, et l'autre forme un bloc de granit empâté dans le rivage.
+
+Ce bloc peut avoir quatre mètres d'élévation: il est couronné par une
+plate-forme étroite, du haut de laquelle on plane sur la cataracte.
+
+Une distance de trois à quatre pas au plus sépare les deux rocs.
+
+C'est dans cet intervalle que les eaux se précipitent et roulent sur
+elles-mêmes avec une rapidité vertigineuse et un vacarme particulier,
+caverneux, qui domine le bruit général de la chute. Nonobstant son
+étroitesse, le Trou de l'Enfer est fatal à toute créature vivante que le
+sort lui a jetée.
+
+La tradition lui prête un nombre de victimes incroyable; et ces
+victimes, rarement il les rend,--sinon broyées, hachées--cadavres
+informes, méconnaissables.
+
+Malheur à qui l'affronte, malheur à qui ne le sait éviter!
+
+La sinistre renommée qu'il s'est acquise, le Trou de l'Enfer l'avait
+déjà en 1837.
+
+Cependant, malgré la terreur dont il était entouré et le peu de sécurité
+que paraissait offrir le rocher qui lui sert de margelle du côté de la
+rive,--car ce rocher semble frémir sans cesse sous les pieds--en
+1837, comme de nos jours, c'est à cet endroit que les curieux venaient
+contempler les Rapides.
+
+Par une belle et piquante matinée du mois de mai de cette année-là, sur
+la Pierre-Branlante,--ainsi la désignent les habitants du
+Sault-Sainte-Marie,--un jeune homme, grossièrement mais confortablement
+vêtu d'un paletot et d'un pantalon de drap noir, d'une casquette de même
+étoffe, retenue sous le menton par un cordon et de fortes guêtres en
+peau, qui lui montaient jusqu'au-dessus du genou, considérait d'un oeil
+attentif le panorama déployé devant lui.
+
+Ce personnage n'était pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais
+la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement
+intelligente.
+
+De longs cheveux noirs bouclés ondulaient librement sur ses épaules à la
+brise du matin.
+
+Il portait une barbe de même couleur, courte et bien fournie, que
+caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau
+de géologue, armé d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil
+levant.
+
+A sa tournure, à son costume, il était facile de voir que ce jeune homme
+était étranger au pays.
+
+Une riche contrée--murmurait-il en bon français;--et penser que nous
+l'avons perdue... perdue par notre faute!... qu'elle appartient
+maintenant en partie à nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau
+flotte triomphalement de l'autre côté de cette rivière! Ah s'il était
+possible de reconquérir...
+
+A cette pensée, il se prit à sourire.
+
+--Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi,
+expulsé de l'École polytechnique pour insubordination la dernière année
+de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, obligé
+de t'engager dans un régiment de Dragons et parvenu à grand'peine au
+grade de Maréchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, à
+présent, simple ingénieur d'une compagnie en embryon, tu rêverais de
+batailles, de victoires!... Laisse là les affaires politiques, mon ami.
+Tu as passé la trentaine. Assez de bêtises comme ça. Songe à faire tout
+doucement ton bonhomme de chemin...
+
+Un instant après, il ajouta, en se frappant sur la poitrine:
+
+--Ça ne fait rien! On est toujours Français, même en Amérique; et quand
+on voit tout ce que nous possédions, tout ce que ces coquins d'Anglais
+nous ont volé...
+
+Comme il en était là de son monologue, l'apparition d'un canot qui
+s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses idées.
+
+Ce canot d'écorce blanche, orné de figures rouges et bleues, était monté
+par un Indien.
+
+Le malheureux! Mais il va se suicider s'écria Adrien, ignorant encore
+que, d'habitude, les Peaux-Rouges sillonnent dans leurs frêles esquifs,
+avec la légèreté de l'oiseau, ces abîmes inexorables.
+
+Il venait de pousser cette exclamation, quand le canot, saisi par un
+courant, fut entraîné dans le Trou-de-l'Enfer, où il évolua cinq ou six
+fois, en décrivant des cercles de plus en plus étroits, de plus en plus
+rapides, et s'enfonça pour ne reparaître jamais.
+
+Le drame ne dura pas vingt secondes.
+
+Un moment épouvanté, sentant frissonner sous lui la roche sur laquelle
+il se tenait, Adrien avait fermé les paupières, croyant que le cercueil
+liquide allait s'ouvrir encore pour le recevoir et l'engloutir avec le
+canot qu'il avait vu submerger si promptement.
+
+Prolongée, cette hallucination eût pu être funeste au jeune homme. Par
+bonheur, elle fut passagère comme la cause qui l'avait produite.
+
+Adrien rouvrit les yeux.
+
+Ses regards se portèrent machinalement, quoique avec effroi, sur le
+gouffre.
+
+D'abord, il ne vit rien, n'entendit rien que le grondement des eaux en
+furie.
+
+Mais bientôt, au milieu des flots, il aperçut une tête, puis l'extrémité
+supérieure d'un corps humain cramponné au rocher, vis-à-vis et à
+quelques pas de lui.
+
+Le malheureux s'épuisait en efforts pour résister au tourbillon qui,
+comme un serpent affamé, lui serrait les reins, les cuisses, les jambes
+dans ses anneaux multiples.
+
+Cet infortuné, c'était l'Indien.
+
+Il ouvrait la bouche toute grande, il criait, il implorait du secours;
+cela se voyait, cela se comprenait, mais cela n'arrivait pas aux
+oreilles.
+
+Adrien était brave.
+
+S'il eût pu sauver la victime au péril de ses jours, il l'eût fait, il
+se fût jeté à la nage.
+
+Il n'y fallait pas songer. Au lieu d'une proie, l'abîme en aurait dévoré
+deux.
+
+Courir au village! Le temps ne pressait-il pas trop Adrien cherche,
+cherche autour de lui. Il n'y a pas une planche, pas une perche!
+
+Inspiration du ciel! Voici un bouleau qui a crû, en ligne diagonale,
+dans une anfractuosité de la Pierre-Branlante, au-dessus du
+Trou-de-l'Enfer. L'arbre est grand, pas très-gros. Adrien se glisse à la
+racine. D'une main il se tient au rocher, de l'autre il porte avec sa
+hachette de vigoureux coups au bouleau, qui fléchit, se penche,
+chancelle, tombe transversalement dans les Rapides.
+
+--Gare! crie le jeune homme, sans songer à l'inutilité de cet
+avertissement.
+
+Sa voix se perd dans le roulement de la cataracte.
+
+Cependant le bouleau, tranché aux trois quarts, reste attaché, à son
+pied, par des ligaments, tandis que, accroché par les branches aux
+écueils des Rapides, son tronc forme une passerelle sur le
+Trou-de-l'Enfer.
+
+Mais, en s'abattant, quelques rameaux ont atteint l'Indien que l'on ne
+distingue plus.
+
+Adrien s'élance sur l'arbre. Il arrive à l'endroit où le sauvage a été
+immergé.
+
+Une de ses mains apparaît encore crispée au rocher.
+
+Dubreuil casse les branches du bouleau, s'agenouille sur son pont
+improvisé, tend le bras, saisit cette main, et, déployant toute sa
+vigueur, il ramène à la surface la tête et le buste du Peau-Rouge.
+
+Mais celui-ci est affaibli, brisé par la lutte effroyable qu'il a
+soutenue, qu'il soutient encore.
+
+Du geste, plutôt que de la voix, le Français l'encourage, tandis que,
+lui passant les bras autour de son cou, il s'arcboute, se relève peu à
+peu, et finit par le tirer entièrement de l'entonnoir.
+
+Sauvé! J'en remercie Dieu! dit le brave Adrien, en s'essuyant le front,
+après avoir déposé le sauvage sur la tête du bouleau, dont une partie
+seulement trempe dans la rivière.
+
+Comme il murmurait cet acte de reconnaissance, l'arbre, resté
+jusque-là à peu près immobile, s'ébranle.
+
+Les filaments qui l'assujettissaient à sa racine ont cédé sous le poids
+des deux hommes: ils s'allongent! Ils rompent!
+
+Le Trou-de-l'Enfer hurle déjà plus fort: plus vite, plus vite et plus
+vite il roule ses mortelles spirales. Dans un froid linceul
+ensevelira-t-il donc deux cadavres au lieu d'un?
+
+L'Indien est là, impassible, résigné. Ses lèvres remuent.
+
+Sans doute il a entonné un chant de mort.
+
+Pauvre Adrien! il songe à sa mère, à sa bonne et tendre mère qu'il ne
+reverra plus, qui jamais, non, jamais, ne saura sa misérable destinée!
+
+A elle! a elle la digne et vertueuse femme, sa pensée suprême! car le
+dernier lien qui retenait le bouleau à la rive s'en est séparé et déjà,
+l es vagues entraînent le tronc!
+
+Mais non; ils ne périrons, pas. La Providence ne le permettra point.
+Elle étend sur eux une main protectrice.
+
+En glissant contre le rocher, le bout de l'arbre, coupé en biseau,
+rencontre une fente, il s'y arrête, s'y encastre. Et, loin de le
+desceller, les flots rageurs ne font que l'enfoncer plus profondément
+dans cette mortaise naturelle.
+
+Moins d'une minute après, Adrien et son compagnon sont sur le rivage.
+
+--On m'appelle Shungush-Ouseta, dit l'Indien au Français; si jamais
+mon frère a besoin d'un bras pour le servir, qu'il se souvienne de ce
+nom.
+
+--Comment, vous parlez ma langue? demanda Adrien.
+
+--C'est la langue des vaillants.
+
+--Merci du compliment!
+
+--Dans ma famille, la plus puissante des Nadoessis, tout le monde la
+parle et l'écrit.
+
+--Vous écrivez aussi le français!
+
+Une Robe-Noire [14] l'apprit à mon grand-père, qui nous donna le secret
+de cette grande médecine.
+
+[Note 14: Missionnaire.]
+
+--Mais pourquoi vous exposiez-vous au milieu de ces récifs dangereux?
+
+--Mon frère n'est-il donc pas Canadien?
+
+--Non; je suis Francis, répondit Adrien avec une nuance de vanité.
+
+--Français de la vieille France? reprit le sauvage d'un ton surpris.
+
+--Oui, de la vieille France.
+
+Shungush-Ouseta (le Bon-Chien) attacha sur son interlocuteur un regard
+de respectueuse admiration; puis, se mettant à genoux devant lui:
+
+--Mon frère, dit-il en tremblant d'émotion, me fera-t-il l'amitié de me
+donner la main?
+
+--Comment! s'écria Adrien surpris, mais c'est avec le plus grand plaisir
+que je serrerai la vôtre, mon brave. Seulement, relevez-vous, je n'aime
+pas les gens dans une posture semblable. Mais le Nadoessis, prenant la
+main du Français sans changer d'attitude, la baisa révérencieusement.
+Puis il dit en contemplant Dubreuil avec une sorte d'adoration:
+
+--J'aime mille fois le jour où je t'ai rencontré, mon frère, car j'ai
+constaté que ta nation est aussi hardie aussi adroite que me l'avait
+dépeinte mon grand-père. Maintenant que j'ai vu un Français, un Français
+de la France, je n'ai plus rien à désirer.
+
+--Mais ne restez pas ainsi prosterné devant, moi, je ne suis pas une
+idole! s'écria l'ingénieur, ne sachant trop s'il devait rire ou se
+fâcher. Shungush-Ouseta se leva.
+
+--Comment, se porte notre chef, le Soleil? Pour le coup, Adrien crut
+avoir affaire à un fou.
+
+--Je ne comprends pas, fit-il en secouant la tête.
+
+Le Nadoessis sourit d'un air fin.
+
+--Mon frère, dit-il, craint que je ne sois un traître, mais, ni moi ni
+les miens n'avons accepté la violence des Habits-Rouges ou des
+Longs-Couteaux [15]; moi et les miens nous sommes restés fidèles à la
+France. Et toujours nous la servirons, elle et ses enfants [16].
+
+[Note 15: Les Anglais et les Américains.]
+
+[Note 16: L'amour des Indiens de l'Amérique septentrionale pour les
+Français est si vrai, si profond, que nos rivaux eux-mêmes n'ont osé le
+contester, je le rappelle avec un légitime sentiment de fierté
+nationale. Ainsi, à l'époque de la conquête du Canada par les Anglais,
+en 1762, un de leurs officiers, le lieutenant Henry Timberlake écrivait
+«A mon arrivée dans le pays des Cherokees, je remarquai chez ce peuple
+un vif attachement pour les Français. Cette dernière nation a le talent
+de se concilier l'affection de presque tous les Indiens avec lesquels
+elle a des rapports, par les charmer de cette politesse qui coûte si peu
+et qui est quelquefois si utile, et par son attention à se conformer aux
+moeurs et a ne pas froisser le caractère de ces tribus, tandis que le
+SOT ORGUEIL de nos officiers n'a souvent d'autre effet que de les
+rebuter... Quelques années auparavant, un officier de la Compagnie de la
+baie d'Hudson, J. Robson, déclarait qu'au bout d'un siècle la France
+posséderait toute l'Amérique septentrionale, si grande était, en ce
+pays, l'horreur du nom anglais. Voyez _An Account of six years residence
+in Hudson Bay_, par Joseph Robson. Je pourrais citer vingt témoignages
+semblables tant anglais qu'américains.]
+
+En même temps, le Bon-Chien tirait de son capot une large médaille,
+pendue à son cou par un cordon de cuir.
+
+--Elle vient de nos ancêtres; c'est l'héritage du fils aîné dans ma
+famille, dit-il avec orgueil en la montrant au Français.
+
+Celui-ci ne fut pas peu étonné de remarquer, sur cette médaille,
+l'effigie de Louis XIV, gravée en relief, dans un nimbe de rayons de
+soleil.
+
+A la pile on lisait:
+
+ DONNÉE PAR NOUS,
+ LOUIS XIV, ROI DE FRANCE NAVARRE
+ ET
+ AMÉRIQUE,
+ AU
+ BRAVE CHEF DES NADOESSIS.
+
+C'était, en effet, un des symboles que les anciens gouverneurs français
+du Canada remettaient aux sagamos indiens quand ceux-ci avaient rendu
+des services à notre gouvernement. Adrien saisit alors le sens de la
+question que Shungush-Ouseta lui avait faite par rapport à la santé du
+«chef, le Soleil.»
+
+Le soleil ne mourant pas, l'Indien croyait que Louis XIV vivait encore
+et éclairait le monde de sa lumière.
+
+--Qui vous a donné, cette médaille? demanda-t-il.
+
+--Mon père qui l'avait reçue de son père, qui...
+
+A ce moment, une voix agaçante, comme le grincement d'un méchant couteau
+coupant du liège se fit entendre.
+
+--Ah! par exemple! vous voilà dans un joli état, mar'chef! J'en aurai
+des maux pour astiquer votre fourniment.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ JACOT GODAILLEUR
+
+
+C'était un étrange personnage que celui qui venait d'articuler cette
+apostrophe.
+
+Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un échalas, une tête piriforme,
+dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taillés en brosse;
+des yeux à fleur de tête, surmontés de sourcils jaunes; un nez d'une
+longueur phénoménale, et avec cela si pincé que les narines sont
+imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides,
+coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large à faire
+envie à un crocodile; un menton qui semble avoir hâte de rattraper le
+cou, lequel, effilé, droit, guindé, a assez l'aspect, en y ajoutant le
+crâne, d'un point d'exclamation tourné en sens inverse;--imaginez cela,
+et vous aurez une idée approximative du portrait de maître Jacot
+Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un
+Indien, gravelé, couturé, brouillé de petite-vérole.
+
+Le corps était à l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le
+col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait;
+mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient à s'y
+méprendre ceux de feu don Quichotte.
+
+A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance
+avec le brave chevalier de la Manche.
+
+En l'examinant de près, soit au physique, soit au moral, on trouvait,
+entre lui et le héros de Cervantes, un air de famille qui faisait
+sincèrement douter que le premier eût été jamais le produit de
+l'imagination du second.
+
+Comme les physiologistes prouvent--ils l'affirment,--que les petits-fils
+empruntent généralement leur mine aux ancêtres, je suis assuré que le
+créateur de don Quichotte s'était, pour sa création, inspiré de l'un des
+aïeux de Jacot Godailleur.
+
+Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre
+description.
+
+Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches,
+avaient suspendu leur jeu de la _bag-gat-iwag_ [17] ou de la crosse,
+pour suivre Jacot par derrière.
+
+[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des bâtons et une boule et que,
+dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.]
+
+Et ils paraissaient ébahis!
+
+Au milieu d'eux s'étaient même timidement glissées quelques femmes.
+
+Et elles paraissaient stupéfaites.
+
+Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient
+étonnés.
+
+Le sujet de cet intérêt général, c'était Jacot; oui, Jacot Godailleur,
+qui jamais, oh non, jamais n'avait été l'objet d'une pareille ovation.
+
+Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vérité veut qu'on
+rende à Cesar ce qui appartient Cesar.
+
+Donc, il faut avouer de bonne foi que c'était à l'habit, non à l'homme,
+--quelle que fût d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,--que
+les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosité.
+
+Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon.
+
+Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plaît.
+
+Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'écurie,
+pantalon de cheval, grandes bottes éperonnées.
+
+Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu'à une
+blouse ou à un paletot.
+
+Mais, autres pays, autres costumes!
+
+On peut déclarer hardiment que jamais pareil équipement n'avait brillé
+au soleil du Sault-Sainte-Marie.
+
+Là, tout le monde en était aussi émerveillé que nous le serions si un
+Peau-Rouge passait près de nous dans sa robe de buffle.
+
+Le pantalon de cheval, rouge d'un côté, noir, ciré, luisant de l'autre,
+faisait surtout l'admiration publique.
+
+J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes
+d'envie rien moins que favorables à la sécurité future du vêtement et
+même à la santé de son honorable propriétaire.
+
+Cependant, Jacot Godailleur, la main droite légèrement infléchie et la
+paume en avant, à la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche
+collé le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du
+pantalon, les jambes rapprochées, le corps droit, immobile, répétait,
+en faisant son salut militaire:
+
+--Ah! par exemple vous voilà dans un joli état, mar'chef J'en aurai des
+maux pour astiquer votre fourniment.
+
+Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait à son «maux,» il faudrait
+renforcer ce terme de trois accents circonflexes.
+
+Pourquoi la langue écrite est-elle si pauvre, la langue parlée si
+riche!
+
+En entendant cette interjection, l'ingénieur se retourna.
+
+Mais l'Indien ne bougea pas de place.
+
+--Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien.
+
+--Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois
+pas en avant avec toute la précision réglementaire.
+
+--Serait-ce, dit-il, un effet de votre bonté, mar'chef, de me permettre,
+mar'chef...
+
+--Allons, explique-toi!
+
+--En deux mots, mar'chef, je désirerais, mar'chef, si ce n'était la
+crainte, mar'chef...
+
+--Tu veux savoir pourquoi je suis mouillé?
+
+--Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous êtes allé aux écoles; vous
+devinez tout, vous, mar'chef!
+
+--C'est, reprit l'ingénieur que j'ai aidé cet Indien à se tirer de la
+rivière où son bateau avait chaviré.
+
+--Ce particulier-là fit Jacot avec une moue méprisante et en étirant ses
+moustaches pour en augmenter la rigidité.
+
+--Oui, ce particulier-là! répondit l'ingénieur d'un ton souriant.
+
+Et s'adressant au Peau-Rouge
+
+--Voici encore un Français! lui dit-il.
+
+--Oui, Français, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur.
+
+Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon.
+
+--Il porte, dit-il lentement et d'un air dédaigneux, l'habit des
+Anglais.
+
+--Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a
+dit ça? proféra le dragon d'une voix menaçante.
+
+--Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien.
+
+--Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est
+toqué, votre bonhomme, mar'chef! L'ingénieur ne put s'empêcher de
+sourire. Shungush-Ouseta continuait:
+
+--Pourquoi ce pantalon rouge?
+
+--Parce que c'est l'ordonnance, imbécile répliqua Godailleur d'une air
+capable.
+
+Adrien crut alors devoir intervenir.
+
+--Parle avec plus de respect à cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef
+de tribu.
+
+--Chef de quoi?
+
+--De tribu.
+
+--Une tribu! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Une réunion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs
+mille.
+
+--Et ce citoyen est un chef?
+
+--Oui.
+
+--Comme qui dirait un coronel?
+
+--Tu as trouvé, Jacot.
+
+--Alors on vous obéira, mar'chef, quoique ça n'empêche, il a une drôle
+de frimousse pour un coronel, votre...
+
+--Tais-toi! interrompit sévèrement Adrien.
+
+--Suffit, on se tait! répondit le dragon, en reculant de trois pas, et
+s'arrêtant fixe, comme s'il eût, été dans les rangs à un appel.
+
+--Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien à son sauveur.
+
+--Non; c'est mon domestique.
+
+--Tu l'aimes?
+
+--Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'armée française. Ces
+questions...
+
+--Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de
+changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler,
+et pour le lui voler, on le tuera, s'il est nécessaire.
+
+--Mais qui?
+
+--Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs;
+les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu
+ces squaws, là-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui
+arrêtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis.
+
+--Je les vois parfaitement, dit Adrien.
+
+--Alors sois prévenu que, pour un bouton de l'habit de ton engagé [18],
+la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un éclat de rire.
+
+[Note 18: C'est le terme français usité dans l'Amérique septentrionale
+pour signifier domestique.]
+
+--C'est impossible! dit-il en haussant les épaules.
+
+--Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laissé sortir un
+mensonge de ses lèvres.
+
+--Mais...
+
+--Tu es donc arrivé depuis peu dans le pays?
+
+--Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute?
+
+--Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien
+s'éclaira.
+
+--Enfin! murmura-t-il.
+
+Puis à voix haute:
+
+--Les Français envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le
+territoire aux Anglais?
+
+--Cela se pourrait bien, dit Adrien, répondant à une secrète espérance
+de son coeur plutôt qu'à la question de son interlocuteur.
+
+--Mon frère, dit ce dernier d'un ton ému, une affaire m'appelle vers
+l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est
+campée à l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un
+Nadoessis, présente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou
+enfant, sera heureux de se consacrer aussitôt à ton service.
+
+Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur
+sa poitrine un petit morceau de bois carré sur lequel était gravé
+grossièrement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes.
+
+Cette figure est le totem ou écusson des Nadoessis.
+
+Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande
+importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les
+Rapides, dans la direction du lac Huron.
+
+--J'espère que c'en est là un original sans copie, sans vous manquer de
+respect, mar'chef, clama alors Godailleur.
+
+--Les Indiens sont assurément fort bizarres, repartit pensivement le
+jeune homme.
+
+--Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas été là, je lui aurais
+flanqué une giroflée à cinq feuilles, sans vous manquer de respect,
+mar'chef. Conçois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un
+ancien cavalier de première classe, au septième régiment de dragons!
+
+--Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, trempé; et je sens qu'il
+est temps de changer de vêtements.
+
+--Vous vous êtes donc jeté à l'eau pour ce conscrit-là?
+
+--Non, je l'ai simplement aidé à en sortir.
+
+--Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que ça nageait comme
+des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il
+se mit à fredonner sur un air inédit:
+
+ Mais pour la grâce et bon ton
+ C'est le dragon Qu'a l'pompon.
+
+Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla
+grossissant, jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré dans la maisonnette où on
+leur avait donnée l'hospitalité. Car, à cette époque, on ne comptait
+pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes hôtels:
+l'un sur la rive américaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive
+canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui
+leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur étaient
+refusés. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hôte se
+serait fâché. Pourvu que vous soldiez votre écot en nouvelles des pays
+d'en bas ou d'en haut, il était satisfait. Telle était jadis la pratique
+chez nos pères les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la
+demeure où il lui plaisait de s'arrêter; et cette demeure on l'estimait
+privilégiée. On l'aimait, on la jalousait.
+
+L'étranger restauré, reposé, chacun faisait cercle autour de lui pour
+l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.
+
+Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement
+hébergée l'accompagnaient.
+
+Souvent même on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et
+de le conduire à plusieurs heures de la localité où il avait fait halte.
+
+Tout cela est bien changé en Europe, tout cela change rapidement en
+Amérique.
+
+Un siècle moins peut-être encore, et le désert, avec ses merveilleux
+récits de chasse, de pêche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont
+l'idée se heurtera fréquemment à l'incrédulité.
+
+Des bateaux à vapeur, des chemins de fer relient déjà le lac Supérieur
+au monde policé: on projette un railroad à travers les prairies du
+nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'océan Atlantique à
+l'océan Pacifique.
+
+Sans la guerre qui désole présentement l'Union américaine, cette immense
+artère serait, certes, en voie d'exécution; ainsi, les vieilles
+habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race
+rouge n'auront plus bientôt d'autres annales que la légende et la
+tradition.
+
+Adrien Dubreuil songeait à ces évolutions de la civilisation, tout en
+remplaçant par un costume sec et chaud son vêtement mouillé, dans la
+chambrette où on l'avait logé, chez un honnête pêcheur canadien, le père
+Rondeau.
+
+Non que la maison fût des plus commodes. Elle n'avait que deux pièces:
+la première à l'entrée, la salle, et celle où se trouvait le jeune
+homme; mais l'une et l'autre étaient propres à ravir et possédaient
+plusieurs des ustensiles en usage dans les villes.
+
+Séparés par une mince cloison de sapin, un grand poêle de fonte à deux
+étages les chauffait toutes deux.
+
+Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes.
+
+Ces bancs-lits, formés par quatre planches réunies en carré long au
+moyen de charnières, renferment des couvertures, et quelquefois, par
+excès d'opulence, une maigre paillasse.
+
+Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que
+mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent
+bancs pour la journée.
+
+Au besoin, ils font l'office de malle, voire même de garde-manger.
+
+Si ce meuble n'est ni élégant ni très-confortable, il a au moins
+l'avantage d'être fort utile et peu coûteux.
+
+Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des
+instruments de pêche, de chasse, une chaudière de fonte et cinq on six
+plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faïence
+historiée, ce qui passait alors pour un véritable luxe au
+Sault-Sainte-Marie.
+
+Au plancher séchaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac
+Supérieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des
+bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette
+plante qui, pendant le siècle dernier, passait pour une panacée
+infaillible, et dont la découverte au Canada eut, à cette époque, tant
+de retentissement en France.
+
+[Note 19: Les Indiens l'appellent _addik-kum-maig_.]
+
+La chambre d'Adrien était celle où le père Rondeau couchait d'ordinaire
+mais il s'était fait un point d'honneur de la céder à son hôte, et avait
+refusé formellement de la reprendre, alors même que celui-ci assurait
+qu'accoutumé à la vie des camps il dormirait très-bien dans la salle,
+avec son dragon.
+
+Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer
+tendre, différents trophées de chasse, un christ en plâtre et quelques
+images de saints outrageusement coloriées.
+
+Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux
+tranches par les doigts et rongés par les mites, étaient soigneusement
+rangés sur un petit rayon, près de l'unique fenêtre, au-dessous d'un
+bénitier en bois dans lequel baignait une branche de buis.
+
+A cette fenêtre, pas de vitres,--elles étaient presque inconnues au
+Sault-Sainte-Marie,--mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, à
+l'intérieur de la pièce, un jour terne et jaunâtre. Pour plancher le sol
+nu, battu comme l'aire d'une grange.
+
+Ce n'était vraiment point là la demeure de l'homme civilisé, mais ce
+n'était plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le
+wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un
+palais et une chaumière.
+
+Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du
+poêle, si je ne suis jamais plus malheureux que ça dans ce qu'ils
+appellent le désert, je ne serai pas trop à plaindre.
+
+--Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais
+le rata du régiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui
+étendait le vêtement que venait de quitter son maître pour le faire
+sécher.
+
+--Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingénieur en souriant.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LE DÉPART
+
+
+--Allons, bourgeois, la soupe est dressée! cria-t-on de la salle.
+
+--Nous y sommes, répondit Adrien en ouvrant la porte.
+
+--Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert.
+
+--Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien?
+
+--Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une
+bonne action, ce matin.
+
+--Oh! il n'en faut pas parler.
+
+--Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui
+peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma
+conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais
+il était donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir?
+
+--Je n'ai pas compris qu'il voulût descendre la chute avec son canot.
+
+--Sauter les Rapides? On le fait tous les jours.
+
+--Vraiment?
+
+--Etait-ce un Indien?
+
+--Oui; il m'a dit qu'il appartenait à la tribu des Nadoessis.
+
+--Ah! je conçois, dit le père Rondeau. C'est un étranger à la contrée...
+il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il
+peut se flatter d'être le premier qui en réchappe. Mais je bavasse comme
+une femme à la rivière... Le déjeuner refroidit... A table.
+
+--Où donc est madame Rondeau? demanda Adrien.
+
+--Elle, elle est allée, avec les enfants, au bois, chercher un caribou
+que j'ai tué la nuit dernière.
+
+--Comment! exclama notre Français surpris, car le caribou est un animal
+de la grosseur d'un jeune taureau.
+
+--Ah! fit Rondeau, ça vous étonne. Mais ici nous avons adopté l'usage
+indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos
+femmes qui se chargent de le rapporter à la maison. Asseyez-vous.
+
+On se mit à table.
+
+Une soupe aux pois, un morceau de porc salé, des tranches de poisson
+fumé, puis grillé à même sur les charbons, faisaient, avec une sorte de
+galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du
+repas, qui fut arrosé d'eau claire.
+
+Malgré sa simplicité Adrien le trouva délicieux, et Jacot jura, qu'on me
+pardonne la locution, «qu'il n'avait jamais fait pareille noce.»
+
+--Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en
+avalant sa dernière bouchée, on avait pour deux sous de tord-boyaux...
+
+--Ça compléterait la fête, acheva Adrien en riant.
+
+--Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le père
+Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grès au ventre
+rebondi et l'apporta sur table.
+
+A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulèrent voluptueusement
+dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais.
+
+--C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! goûtez-moi ça! dit
+l'amphitryon en remplissant à demi les verres de ses convives, à la
+grande jubilation de l'ex-cavalier de première classe, et malgré les
+protestations d'Adrien, effrayé par cette libéralité.
+
+--A votre santé et à celle de la vieille France! dit le Canadien.
+
+--A la vôtre, monsieur! ajouta l'ingénieur.
+
+--Va pour la mienne, reprit le père Rondeau, mais _bumper_, alors
+
+--Bum... qu'est-ce que c'est que ça? interrogea Jacot, ne sachant s'il
+devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri.
+
+--C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien.
+
+--Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect,
+mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme ça dans l'anglais? répliqua
+Godailleur après avoir avalé, d'un trait, le contenu de son verre.
+
+Puis il continua en aparté:
+
+--Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir
+tant. Après tout, peut-être bien que ce mot bum... bonne... pompe,--oui
+c'est ça même--ils nous l'ont aussi volé. Pompe, pardi c'est français;
+pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper,
+le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il à mi-voix, en se penchant
+vers l'ingénieur.
+
+--Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le père
+Rondeau, ôtant de dessus sa tête sa tuque de laine bleue, avait pris la
+parole.
+
+--Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce
+que vous êtes venu faire par ici?
+
+--Oh! parfaitement. Je vais vous le dire.
+
+--Attendez, j'allume mon calumet.
+
+Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cordé
+comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une
+petite quantité sur la table, acheva de réduire en pièces les hachures,
+en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un
+fourneau de pierre, fixé à un roseau, et, avec un champignon sec, en
+guise d'amadou, mit le feu à son tabac.
+
+--Si vous en désirez? fit-il ensuite.
+
+--Merci, répondit Adrien, j'ai des cigares.
+
+Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon.
+
+--Pouah! j'ai mon brûle-gueule! exclama Jacot.
+
+--Vous disiez donc, questionna de nouveau le père Rondeau, un coude
+appuyé sur la table, la tête dans la main, les yeux à demi clos, et dans
+l'attitude d'un homme qui digère délicieusement; vous disiez donc,
+bourgeois...
+
+--C'est une affaire de mines qui m'a amené en Amérique.
+
+--Ah! j'entends. Quelque compagnie...
+
+--Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles répondent
+à mon attente...
+
+--Mais, de quel côté vous dirigez-vous?
+
+--On m'a parlé de la pointe.
+
+--Connu. Il y a déjà des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines.
+Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas à vous frotter à
+eux.
+
+[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi
+appelés par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers
+de cette insurrection.]
+
+--Peuh! siffla Jacot, vos Américains, mais j'en mangerais cent, à
+chaque repas, pour ma part.
+
+--Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres.
+
+--Savez-vous l'anglais?
+
+--Un peu.
+
+--Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre à la Pointe?
+
+--N'y a-t-il pas des canots?
+
+Le Canadien secoua négativement la tête.
+
+--La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac.
+Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors,
+seulement, vous pourrez vous embarquer.
+
+Dubreuil ne s'attendait pas à ce contretemps.
+
+--Quinze jours! répéta-t-il d'un air désappointé.
+
+--Oui, quinze jours au moins.
+
+--Mais que faire, d'ici la?
+
+--Dame, bourgeois, ce que vous voudrez.
+
+--Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua
+Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une
+petite Indienne, ni trop déchirée, ni trop farouche...
+
+Et l'ex-cavalier de première classe tira galamment ses moustaches, en
+faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais.
+
+--Laisse-nous tranquilles avec tes sottes réflexions répliqua
+impatiemment Dubreuil.
+
+Puis s'adressant au Canadien:
+
+--Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?...
+
+--Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a
+plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas
+marcher avec des raquettes.
+
+--Vous avez des traîneaux, je crois?...
+
+--Ah! bien oui, la glace est pourrie... pourrie... qu'on cale [21] à
+chaque pas.
+
+[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.]
+
+--Alors il faudra attendre!
+
+--Comme de raison.
+
+--Nous vous gênerons en restant si longtemps...
+
+--Me gêner! ma conscience!
+
+--Je vous indemniserai!
+
+--Indemniser, bourgeois! dit le père Rondeau en se levant indigné,
+croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de
+poisson dans les Rapides?
+
+--Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait blessé le bonhomme;
+vos coutumes sont si différentes des nôtres que je suis excusable...
+Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?
+
+Et il lui tendit la main.
+
+--A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore
+trinquer ensemble, dit Rondeau après lui avoir fait craquer les doigts
+dans les siens.
+
+--Oui, c'est ça trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef,
+intervint le dragon.
+
+Cette fois on but à la prospérité de l'hôtesse absente Puis Adrien
+renoua l'entretien.
+
+--Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons
+engager un batelier pour nous transporter à Kiouinâ.
+
+--Mieux que ça! mieux que ça!
+
+--En vérité?
+
+--La _Mouette_, un bâtiment de cinquante tonneaux doit appareiller
+maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous
+arrangera... et pour pas cher... je m'en charge.
+
+--C'est trop de bontés! dit Dubreuil.
+
+--Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de réfléchir avant de vous
+embarquer.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il y a du danger... beaucoup de danger... je parierais gros que si
+vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas.
+
+--Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison
+pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'écria Jacot.
+
+--Quant à vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de
+serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps
+encore, même ici, je ne réponds pas plus de votre peau que de lui.
+
+--Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! répondit
+l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur héroï-comique.
+
+--Il le faudra, cependant, et dès aujourd'hui, dit Dubreuil.
+
+Jacot jeta sur l'ingénieur un regard où se peignaient la consternation
+et la douleur.
+
+--Oui, appuya Adrien, je l'ordonne.
+
+A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol.
+
+Deux grosses larmes brillèrent au coin de ses paupières et roulèrent sur
+ses joues.
+
+--Puisque c'est la consigne on obéira, dit-il d'une voix altérée.
+
+Ce chagrin naïf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil.
+
+Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les
+ennuis, sinon les périls, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il
+feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait
+causée au pauvre Jacot.
+
+Ce dernier s'était levé, et lentement, tristement, la mort dans l'âme,
+il s'avançait vers la porte de la chambre à coucher, pour remplacer sa
+tenue par un habillement de chasse, mais, après avoir mis la main sur
+le loquet, il s'arrêta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers
+son maître.
+
+Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua à
+de causer avec leur hôte.
+
+Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue.
+
+Puis, fatigué d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il
+eût été subitement pris d'un accès de coqueluche.
+
+Sa toux était si bruyante, elle menaçait de se prolonger tellement, que
+Dubreuil leva enfin la tête vers lui.
+
+Aussitôt la quinte cessa comme par enchantement.
+
+--Que veux-tu encore? demanda l'ingénieur d'un ton sec.
+
+--Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce
+qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes éperonnées?
+
+--Si, répliqua Adrien en riant, mais je te prévient que toi-même en
+seras bien vite fatigué.
+
+--Merci de la complaisance, mar'chef, s'écria le dragon en faisant un
+salut militaire.
+
+Et il rentra dans l'autre pièce.
+
+--Vous avez là un engagé comme il n'y en a pas beaucoup, dit le
+Canadien.
+
+--C'est un ancien brosseur...
+
+Brosseur! je n'y suis pas.
+
+--En France, dans l'armée, les sous-officiers appellent brosseur l'homme
+qui panse leur cheval et les sert.
+
+Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met à toutes les sauces?
+
+--Maréchal-des-logis-chef. C'est une abréviation usitée au régiment,
+dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouinâ?
+
+--Quand le vent est bon, le bateau met trois à quatre jours, parce qu'on
+ne marche guère la unit. La côte est trop dangereuse! Vous ferez bien de
+louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim.
+
+J'y avais songé.
+
+--Je vous trouverai ça à raison d'un écu de trois francs par jour, leur
+passage jusqu'à la Pointe payé par vous, bien entendu. Maintenant,
+bourgeois, au revoir! je m'en vas à la pêche! Faites ici comme chez
+vous! Mais, sans être trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que
+vous avez là dans vos mains?
+
+Du doigt le père Rondeau indiquait le totem donné par Shungush-Ouseta à
+Dubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts.
+
+--Oh! rien, répondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est,
+ajouta-t-il en riant, la récompense du sauvé au sauveur de ce matin.
+
+--Faites voir.
+
+Après avoir considéré l'objet, le Canadien dit à Adrien d'un ton
+sérieux:
+
+--Gardez précieusement cette médecine, comme nous appelons ces
+choses-là. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou
+votre langue.
+
+Sur ce il sortit.
+
+Seize jours après, Adrien Dubreuil, accompagné de Godailleur en costume
+de chasseur, plus les bottes éperonnées, faisait ses adieux à la famille
+Rondeau.
+
+Il voulut offrir un souvenir: mais il ne réussit à faire accepter qu'un
+paquet de cigares.
+
+Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles
+du village.
+
+La _Mouette_ était un joli navire ponté et gréé en barque, qui
+semblait avide de prendre sa course sur l'onde.
+
+Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait
+pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union
+américaine.
+
+Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le
+rivage pour assister au départ du bâtiment.
+
+Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité
+des costumes, des physionomies, des idiomes.
+
+Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en
+poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la
+plage du chant de _Hail Columbia_; plus loin des Canadiens chantaient
+_Par derrière chez mon père_, la _Marseillaise_, ou _Je m'en va-t-à la
+fontaine_ [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin
+entonnaient dévotieusement un hymne religieux.
+
+[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette
+charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et
+trappeurs canadiens:
+
+ J'm'en va-t-à la fontaine,
+ O gai, vive le roi,
+ J'm'en va-t-à la fontaine
+ O gai, vive le roi,
+ Pour remplir mon cruchon
+ Vive le roi et la reine,
+ Pour remplir mon cruchon,
+ Vive le roi, vive le roi!
+
+ La fontaine est profonde,
+ J'me suis coulé au fond.
+ Que donnerez-vous, la belle,
+ Qui vous tir'rait du fond?
+ Tirez, tirez, dit-elle,
+ Après ça, nous verrons.
+
+ Quand la belle fut tirée,
+ S'en va-t-à la maison,
+ S'assoit sur la fenêtre,
+ Compose une chanson.
+ Ce n'est pas ça, la belle,
+ Que nous vous demandons;
+ Vot' petit coeur en gage
+ Savoir si nous l'aurons.
+
+ Mon petit coeur en gage
+ N'est pas pour un luron.
+ Ma mère l'a promis
+ A un joli garçon.]
+
+L'allégresse était partout, dans les coeurs comme sur les visages, car
+l'hiver avait été dur; on avait cruellement souffert du froid et du
+manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,--plus d'un imprévoyant
+était mort de faim,--et le départ de la _Mouette_ annonçait le départ
+des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison.
+
+A midi un coup de canon résonna.
+
+C'était le signal pour lever l'ancre.
+
+--Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le père Rondeau à
+Dubreuil; je vous connais à peine et déjà je vous aime autant que si
+vous étiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; ça me fera du bien.
+
+--Oh! de tout mon coeur, répondit Adrien, en se précipitant dans les
+bras du bonhomme.
+
+--Et moi soupira la bouche grimaçante de l'ex-cavalier de première
+classe.
+
+--Toi repartit Rondeau, ça serait déjà fait si je n'avais peur de tes
+crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, ça ira tout de
+même. Viens ici.
+
+--Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement le
+Canadien, qui lui souffla à l'oreille:
+
+--Mon garçon, prends bien soin de ton maître, c'est le meilleur des
+hommes! tu m'en réponds, entends-tu!
+
+--On vous obéira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau.
+
+--Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du
+haut du pont.
+
+Le père Rondeau s'approcha encore de Dubreuil.
+
+--Avez-vous la médecine? lui demanda-t-il.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Surtout, ne la perdez pas.
+
+--J'y veillerai.
+
+--On vous appelle, à la revue [23]!
+
+--Au revoir, et merci pour toutes vos bontés!
+
+Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Dubreuil, suivi du
+dragon, sauta sur le navire.
+
+Aussitôt les amarres furent larguées, et la _Mouette_, poussée par une
+bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses
+acclamations des spectateurs.
+
+[Note 23: Locution canadienne; elle signifie _au revoir!_]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ A BORD DE LA MOUETTE
+
+
+Avoir de dix-huit à trente ans, une imagination vive, un coeur chaud,
+aimant, des ressources matérielles pour le présent; être libre, et
+sillonner à bord d'un bâtiment léger, docile à la brise, ferme à la
+vague, quelque grand cours d'eau de l'Amérique Septentrionale, en une
+glorieuse journée de printemps, voilà un de ces plaisirs, je devrais
+écrire bonheurs, dont on conserve éternellement la mémoire.
+
+L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa durée, cinq, six mois, huit
+peut-être! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivière,
+fleuve, a été couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De
+verdure plus; la neige partout, au village, à la ville, comme à la
+campagne, à la forêt. La vie végétale sommeille; la vie animale paraît
+éteinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques.
+
+On dirait que notre mère nourricière ne respire plus.
+
+Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le
+premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la
+nature engourdie.
+
+Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes.
+Elles bondissent, elles pétillent, elles courent, volent, joyeuses
+d'échapper à la captivité; pour leur faire fête, une opulente draperie,
+se plaît déjà à les revêtir. Ce double ruban d'émeraudes, mille fleurs
+odorantes le diapreront bientôt, demain peut-être.
+
+Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier
+ployant sous des concrétions glaciales qui lui donnaient l'air d'une
+girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent,
+aujourd'hui, leur capsule rougeâtre, s'élève un chant,--chant de
+reconnaissance sans doute,--c'est celui du rossignol américain.
+
+A sa voix, à son appel, ne tardera pas à répondre le concert des autres
+virtuoses des bois, auquel se joindra, peu après, la musique des
+habitants des fleurs et des gazons.
+
+Moins de huit jours suffisent souvent à l'accomplissement de tous ces
+prodiges annuels.
+
+Ah comme il est délicieux, je le répète, de profiter de la réouverture de
+la navigation, quand le ciel est pur, le temps pas trop froid, pour
+faire une excursion fluviatile.
+
+La _Mouette_ remontait gracieusement la Sainte-Marie, chamarrée de
+glaçons qui brillaient au soleil comme des plaques d'or ou d'argent.
+
+Les bords de la rivière, à demi parés de leur toilette d'été, avaient
+tout le charme du déshabillé.
+
+Des bouffées d'un air frais et balsamique invitaient la gaieté en
+aiguisant les sens.
+
+Aussi les passagers du bâtiment se tenaient sur le pont, mêlant leurs
+chants à ceux des matelots, occupés, soit à arrimer les marchandises
+dans l'entrepont, soit disposer leur voilure pour entrer dans le lac
+Supérieur, dont les deux sentinelles, postées à la porte, le Gros cap
+[24] et le cap Iroquois, se profilaient hardiment à l'horizon.
+
+[Note 24: Les Indiens l'appellent Kitchi-Manitou, ou Divinité Suprême,
+parce que, de loin, son sommet figure une tête d'homme. «Ce qui fait,
+dit Charlevoix, que les sauvages l'ont pris pour le Dieu tutélaire de
+leur pays.» Les Indiens nomment aussi le lac Supérieur _Kitchi-Gomi_, de
+_kitchi_, grand, et _gomi_, eau.]
+
+Vers deux heures, les caps furent doublés, et Adrien Dubreuil se trouva,
+pour la première fois, devant cette mer intérieure nommée lac Supérieur.
+
+Aussitôt la _Mouette_ commença à rouler et à donner de la bande,
+pressée, foulée qu'elle était par une multitude de petites lames,
+courtes, mais violentes, qui la battaient en tous sens.
+
+Le ballottement du navire rendait incommode le séjour sur le pont.
+Cependant Dubreuil résolut d'y rester, autant pour jouir du spectacle
+qu'il avait sous yeux que pour éviter la cabine, où l'on respirait une
+odeur infecte d'huile de poisson, de goudron et de salaison.
+
+Inutile de dire que Jacot Godailleur demeurait en planton près de lui.
+
+Si grotesque que fût le digne ex-cavalier de première classe dans son
+uniforme de dragon, il l'était bien autrement dans son costume de
+trappeur, rehaussé de ses grandes bottes éperonnées!
+
+Il semblait que le tranchant de sa figure se fût effilé et que ses
+moustaches jaunes eussent allongé.
+
+Constatons, toutefois, pour l'acquit de notre conscience, que le
+malheureux dragon commençait à sentir les atteintes de cette affection
+si désagréable, si accablante, qu'on appelle le mal de mer, et auquel
+bien peu de personnes, même parmi les plus aguerries aux tourmentes de
+l'océan, y échappent sur les grands lacs de l'Amérique Septentrionale.
+
+Dubreuil, cependant, n'en était point du tout incommodé.
+
+Assis sur une barrique, au pied du mat principal, et tenant à la main
+son télescope de voyage, il humait avec délices un excellent havane,
+sans trop s'inquiéter de Godailleur qui geignait près de lui.
+
+--Sauf votre respect, vous êtes bien heureux, vous, mar'chef, de pouvoir
+fumer comme ça! dit celui-ci entre deux hoquets!
+
+--Veux-tu un cigare?
+
+--Une cigale! mar'chef! vous désirez ma mort, sans vous faire d'offense.
+
+--Tu les aimes pourtant?
+
+--Oui! à terre, on en fume tout de même des cigales, avec les camaraux,
+quand on est en goguette, mais...
+
+Jacot n'acheva pas sa phrase. Saisi d'un besoin impérieux, il s'était
+précipité, vers le plat-bord du bâtiment.
+
+Une minute après, il revint fort pâle à sa place, en s'essuyant la
+moustache avec la manche de son capot.
+
+--Ça vous arrache l'âme, murmura-t-il; ah! si j'avais su!
+
+--Je t'avais prévenu!
+
+--Sans vous manquer de respect, mar'chef, je vous ai suivi et je vous
+suivrais au bout du monde, même entre les tigres et les lions! mais ça
+n'empêche que j'aime mieux le plancher des vaches... Voyez-vous,
+mar'chef, ma tête vire... vire... et ça me gargouille là-dedans.
+
+Il se frappa la poitrine.
+
+--Oui, ça me gargouille... brrrout...
+
+Et Godailleur courut encore s'accouder à la préceinte.
+
+A son retour Dubreuil lui dit:
+
+--Décidément, ça te tient, mon pauvre vieux camarade. Emploie donc le
+remède que je t'ai indiqué en traversant l'Atlantique.
+
+--Nom d'une carabine! je pensais plus. Ce que c'est pourtant que d'avoir
+été aux écoles, voyez un peu, mar'chef, sans vous manquer de respect!
+Vous m'aviez dit?
+
+--Écraser une pomme de reinette dans un petit verre d'eau-de-vie, verser
+dessus environ une cartouche de poudre à fusil, mélanger le tout et
+avaler d'un trait!
+
+--Ah! oui, c'est je m'en souviens. Mais si l'on mettait deux petits
+verres d'eau-de-vie, est-ce que ça ferait le même effet, mar'chef?
+
+--Mets-en trois si tu veux, ivrogne! dit Dubreuil en riant.
+
+--C'est que, voyez-vous, j'ai l'estomac joliment détérioré par ces...
+
+--Tu trouveras tout ce qu'il faut, sur mon cadre, dans mon sac de nuit.
+
+Au bout d'un moment, le dragon remonta de la cabine en éternuant à faire
+frémir la membrure du navire.
+
+--Ah! c'est raide, raide, comme si on avalait une douzaine de lattes,
+s'écria-t-il.
+
+--Veux-tu fumer maintenant?
+
+--Tout de même si j'avais mon brûle-gueule culotté, celui qui venait du
+7e! mais vous savez bien qu'il a été cassé le jour... Mon uniforme...
+est-ce que je ne pourrais pas le mettre ici, mon uniforme, hein,
+mar'chef.
+
+--Non.
+
+--Sans vous manquer de respect, nous ne sommes pourtant plus au
+Sault-Sainte-Marie. Il n'y a qu'un sauvage sur le vaisseau. S'il disait
+un mot je...
+
+--Je te défends de rendosser ton uniforme.
+
+--C'est que ça me permettrait de fumer!
+
+--Comment! comment! quelle sottise nouvelle encore.
+
+--Puisque, dit Godailleur d'un ton larmoyant, j'avais cassé ma pipe, une
+pipe si bonne que vous m'aviez donnée il y a cinq ans, au régiment,
+puisque je l'avais cassée le jour... le jour... où vous m'avez retiré la
+permission... de porter... mon uniforme de petite tenue... j'ai... j'ai
+jure... mar'chef... de ne plus fumer avant de l'avoir sur le dos...
+
+--Oh! le niais! je te donnerai une autre pipe. Jacot hocha
+mélancoliquement la tête.
+
+--Ça ne sera pas comme l'ancienne... celle-là vous m'en aviez fait
+cadeau le soir de votre promotion au grade de mar'chef. Ah! je m'en
+souviens comme d'aujourd'hui! vous sortiez de la cantine... vous aviez
+arrosé les galons, sans vous manquer de respect, mar'chef... C'était le
+bon temps... J'espérais que nous y resterions toujours au régiment...
+Dans deux ans, que je me disais, nous serons sous-lieutenant... on s'en
+donnera alors du loisir... L'année suivante lieutenant... puis
+capitaine... chef d'escadron après, avec la croix!... et s'il survient
+un petit bout de guerre, ah! malheureux! avant dix ans coronel!...
+coronel dans dix ans! quand j'y pense, mar'chef, quand j'y pense.
+
+Et l'ex-cavalier de première classe, dont la potion qu'il venait de
+prendre avait singulièrement enflammé le sang, voulant ajouter du poids
+à son idée, donna un grand coup de poing sur un tonneau près de lui.
+
+Sous la violence du choc, une douve céda, et le bras de Jacot plongea
+tout entier dans la pièce.
+
+Aux éclats de rire des matelots et de Dubreuil, il l'en retira enduit
+d'une épaisse couche de mélasse, dont il barbouilla affreusement ses
+vêtements et son visage en voulant s'en débarrasser.
+
+--Allons, va te changer, lui dit son maître.
+
+--Oui, je vas me changer, et je vous prie de croire, sans vous manquer
+de respect, mar'chef, que je leur revaudrai à tous ces pékins, pour
+s'être...
+
+--Bien, bien!
+
+--Vous me le paierez, brigands! criait le dragon en montrant son poing
+aux gens de l'équipage.
+
+La cloche du bord sonna alors le dîner, et Dubreuil descendit à la
+cabine, où le capitaine de la _Mouette_, son pilote et quelques Yankees,
+actionnaires ou propriétaires d'une partie des mines du lac Supérieur,
+étaient réunis autour d'une table sans nappe, grossièrement servie.
+
+Un morceau de _mess pork_, entouré de patates cuites à l'eau, une oie
+sauvage bouillie, des _pickles_ et du biscuit dur comme du silex,
+composaient le menu.
+
+De même, que tous les repas américains, celui-ci fut silencieux;
+silencieux cependant n'est pas le mot propre, car si l'on ne parla pas,
+le cliquetis des mâchoires et des fourchettes, les craquements secs de
+biscuit, chaque fois qu'on le rompait, constituèrent une somme, de sons
+assez respectable.
+
+Le couvert enlevé, les Américains se mirent à boire du whiskey en
+faisant une partie de bluff avec le capitaine.
+
+Dubreuil remonta sur le pont où il resta jusqu'au thé.
+
+La soirée étant très-fraîche, sa tasse de thé prise avec un cracker et
+un peu de beurre salé, Adrien se coucha, tandis que les Yankees se
+remettaient au jeu et au whiskey.
+
+Ils passèrent ainsi la nuit.
+
+Le lendemain l'un d'eux avait perdu cinq cents dollars. Cette perte ne
+l'empêcha pas de reprendre les cartes aussitôt après le déjeuner.
+
+Il perdit encore ce jour-là, ainsi que le suivant, et ne s'en montra pas
+plus triste.
+
+La même cabine servait de salle à manger, chambre coucher, tripot.
+
+Durant la troisième nuit, Dubreuil entendit l'infortuné perdant qui
+disait à ses compagnons de jeu:
+
+Je possédais deux mille dollars, plus deux actions en valant autant;
+vous m'avez tout gagné, il ne me reste pas un penny; vous voudrez bien
+m'employer comme ouvrier aux mines.
+
+--Sans doute, John, répondirent-ils, nous ferons cela pour un ami. Vous
+êtes fort, intelligent, vos services nous seront très-précieux.
+
+Et, sur leur promesse, John alla se toucher avec le calme d'un homme qui
+a bien rempli sa journée.
+
+Cette insouciance de la fortune, ce stoïcisme dans l'adversité, joints à
+cette âpreté au lucre, à cette dépense inouïe de forces pour acquérir,
+par tous les moyens, richesse ou _famosité_, émerveillaient Dubreuil à
+mesure qu'il s'initiait davantage aux moeurs de la population yankee.
+
+John couchait dans un cadre au-dessus de l'ingénieur français. Ce
+dernier ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--Je vous admire, monsieur, de passer ainsi, sans sourciller, de
+l'aisance à la misère.
+
+--Bah! répondit l'Américain avec l'accent nasal particulier à ses
+compatriotes, cela m'est parfaitement égal. En travaillant quinze jours
+aux mines j'aurai gagné vingt dollars, plus ma nourriture, j'organiserai
+une partie de cartes ou une affaire quelconque, et ce serait bien le
+diable si, dans un mois ou deux, je n'avais pas regagné ce que je viens
+de perdre. _Good night, stranger!_
+
+--Bonne nuit, monsieur, repartit Dubreuil, qui ne tarda pas à
+s'endormir.
+
+Plongé dans un profond sommeil, il rêvait à sa chère France, quand un
+brusque et épouvantable mouvement de tangage, qui lui fit croire que le
+navire sombrait, l'éveilla soudain.
+
+--Debout! cria t il en sautant à bas de son cadre.
+
+--Qu'avez-vous, étranger? demanda sans bouger son voisin du lit
+supérieur.
+
+--Une tempête!
+
+--Ce n'est pas la peine de se lever.
+
+--Mais nous allons faire naufrage dit Adrien, qu'un nouveau coup de
+tangage avait envoyé rouler à l'autre bout de la cabine.
+
+Il se rapprocha péniblement de son cadre, en s'aidant des mains et des
+genoux.
+
+--Recouchez-vous, étranger, lui dit John.
+
+--Me recoucher!
+
+--Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un caprice du lac!
+
+--Singulier caprice, murmura le jeune homme en s'habillant aussi vite
+qu'il pouvait.
+
+Son pantalon passé, il monta, pieds nus, sur le pont. Une scène
+extraordinaire, unique, se déroulait.
+
+Le jour paraissait, à ses naissantes clartés, on distinguait, à bâbord
+et à tribord de la _Mouette_, la nappe du lac Supérieur unie comme une
+glace.
+
+Mais en avant, en arrière, elle formait, à perte de vue, un pli
+formidable, haut de plus de quinze mètres.
+
+Sur ce pli d'eau, au sommet duquel, comme une plume, voltigeait le léger
+bâtiment, couraient des vagues énormes, qui le prenaient soit en proue,
+soit en poupe, le portaient tantôt à la crête d'une, montagne, et tantôt
+le précipitaient dans un abîme.
+
+C'était effrayant! c'était merveilleux!
+
+Avec cela, pas un souffle d'air, pas une ride, pas un froncement à la
+surface du lac, de chaque côté du bâtiment.
+
+Il semblait que la _Mouette_ flottât dans l'air.
+
+Mais des mugissements terribles, caverneux, comme ceux qui précèdent les
+éruptions dans les contrées volcaniques, se faisaient entendre; des
+paquets d'eaux énormes submergeaient, à chaque minute, ou l'avant ou
+l'arrière du vaisseau.
+
+Il était à craindre qu'il ne s'engloutit.
+
+Adrien Dubreuil se rappelait bien avoir lu la relation des singulières
+tourmentes auxquelles sont sujets les lacs Supérieur et Huron, mais
+combien ce qu'il voyait était loin même des récits qu'il avait taxés
+d'exagération!
+
+Sur la _Mouette_, on avait serré toutes les voiles, à l'exception de
+celles de beaupré.
+
+Le pilote, le capitaine et deux robustes matelots se tenaient à la
+Barre.
+
+Leurs efforts réunis tendaient à profiter d'un des plongements du navire
+entre deux vagues, pour le pousser hors de cette redoutable chaîne de
+brisants.
+
+Longtemps ils échouèrent, et chaque tentative infructueuse faillit
+causer la perte de la _Mouette_, les flots déferlant aussitôt sur le
+pont et le couvrant en entier.
+
+Chaque fois, Dubreuil prenait un bain des pieds à la tête, et chaque
+fois il regrettait d'avoir quitté la cabine. Mais il lui fallait
+maintenant rester en place, cramponné au râtelier du grand mat, car on
+avait fermé les écoutilles pour empêcher l'eau d'envahir l'intérieur du
+vaisseau, et n'eussent-elles pas été fermées qu'en lâchant son étreinte
+il eût couru risque d'être entraîné par la violence des flots.
+
+Enfin, la _Mouette_, habilement lancée dans une sorte de gorge, entre
+deux caps liquides, d'une élévation qui dépassait de beaucoup la flèche
+de ses mats, la _Mouette_ sortit de cet affreux défilé, dont les
+hauteurs verdâtres se dressèrent à sa droite comme une impénétrable
+barrière.
+
+--Vous l'avez échappé belle! dit le capitaine au jeune homme. Si pareil
+accident nous arrive désormais, je ne vous conseille pas de monter sur
+le pont admirer les beautés de la nature.
+
+--Vraiment, monsieur, je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, répondit
+Adrien. Je n'imaginais pas être un jour témoin d'un spectacle...
+
+--Ce n'est pas fini interrompit le capitaine, regardez derrière vous.
+
+Dubreuil se retourna et vit, avec un étonnement nouveau, que le
+renflement des eaux diminuait en longueur, pour se ramasser, se
+condenser, s'exhausser à son milieu.
+
+Quelques minutes après, il figurait une colonne dont la base pouvait
+avoir un kilomètre de circonférence et dont le fût, s'amincissant
+progressivement, se perdait dans les airs.
+
+Des secousses, terribles comme des tremblements de terre, faisaient
+tour à tour rouler et tanguer la _Mouette_.
+
+Le lac entier, si tranquille un moment auparavant, s'était agité; il
+moutonnait, écumait bruyamment aux flancs du navire.
+
+Bientôt, le temps, clair et serein jusque-là, s'assombrit. La colonne
+disparut dans une bruine grisâtre, à laquelle succéda une pluie
+torrentielle, qui tomba tout le jour.
+
+Sur le soir, on jeta l'ancre sous le Portage du lac, au pied même de la
+presqu'île ou pointe Kiouinâ. La _Mouette_ était arrivée à destination.
+
+Elle devait débarquer, le lendemain, ses passagers et son chargement.
+
+Sauf un homme de bossoir laissé en sentinelle, tout la monde se coucha
+de bonne heure, car si l'équipage était excédé par les travaux de cette
+dure journée, les passagers étaient fatigués par le ballottement qu'il
+leur avait fallu endurer pendant plus de huit heures consécutives.
+
+Chacun reposait dans le navire, lorsque du pont partit un cri sinistre,
+immédiatement suivi d'un coup de feu.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ L'OEUVRE DES APOTRES
+
+
+Dans la cabine de la _Mouette_ chacun s'éveilla en sursaut.
+
+--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda Dubreuil.
+
+--Rien, étranger, peut-être une attaque de quelques rowdies [25],
+répondit John en étirant paresseusement ses membres.
+
+[Note 25: A ce terme, fort usité chez les Yankees, je ne connais pas
+d'équivalent en français. Il signifie vaurien, tapageur, bandit, suivant
+l'acception qu'on lui veut donner.]
+
+--Nous sommes attaqués, messieurs; ça ne peut être que par les Apôtres;
+préparons-nous à la résistance; car, avec eux, il faut vaincre ou
+mourir! s'écria le capitaine du navire.
+
+Puis il sauta à bas de son lit, sur lequel il reposait demi-habillé,
+saisit une paire de revolvers et s'assura qu'ils étaient convenablement
+chargés.
+
+--Que veut-il dire, avec ses Apôtres? murmurait Adrien en passant à la
+hâte un vêtement.
+
+--De braves gens, à qui on a fait, je crois, une trop mauvaise
+réputation, repartit John sans trop se presser pour descendre de son
+cadre. Ma foi, ajouta-t-il à mi-voix, si ce sont eux, ils viennent à
+propos, car j'ai envie de m'engager dans leur bande. Ils gagnent des
+dollars autant qu'ils veulent, et...
+
+Un deuxième coup de feu l'arrêta court dans son monologue.
+
+Le capitaine de la _Mouette_ poussa un gémissement. Ses revolvers lui
+tombèrent des mains, et il roula mort aux pieds de John, qui dit à voix
+haute:
+
+--Pas si vite! pas si vite! pas si vite! hé! étrangers; je suis des
+vôtres, moi. Que diable, faites attention, et ne déchargez pas comme ça
+vos armes à tort et à travers...
+
+--Qu'on se rende, et à l'instant! ordonna un homme d'une corpulence
+géante, vêtu de rouge de la tête aux pieds, qui venait d'apparaître
+au-dessous de l'écoutille.
+
+--Non-seulement je me rends, mais je déclare qu'à partir de ce moment je
+vous appartiens corps et âme, étranger; je ferai votre treizième apôtre,
+dit John, s'avançant à la rencontre de l'homme rouge et lui tendant
+familièrement la main.
+
+Celui-ci répliqua à cet acte d'obséquiosité par une gourmade en plein
+visage, qui renversa John, tout sanglant, sur le plancher.
+
+--Nom d'une carabine! est-ce que nous nous laisserons assassiner comme
+ça par ces bandits! hurla Godailleur, en se précipitant sur le
+meurtrier.
+
+--Qui de vous est Français? questionna Jésus, sans se préoccuper de
+l'attaque dont il était l'objet.
+
+Ces paroles avaient été prononcées dans notre langue.
+
+--Moi, je suis Français, et je vas te l'apprendre, canaille! riposta
+l'ex-cavalier de première classe, en cherchant à étreindre le
+Mangeux-d'Hommes par la taille.
+
+--Est-ce toi qui es ingénieur?
+
+--Ce n'est pas moi, vilain soldat, mais le mar'chef que voici... là,
+devant nous, et qui va m'aider...
+
+--Faut-il écraser ce ver de terre? dit l'Écorché, qui venait de pénétrer
+dans la cabine, suivi de la moitié des Apôtres.
+
+--Non; ouvre un panneau.
+
+Judas obéit.
+
+Pendant ce temps, les brigands s'étaient emparés des passagers surpris,
+terrifiés par la soudaineté de cette agression, et les garrottaient.
+
+Le panneau ouvert, Jésus, dont une des puissantes mains avait suffi à
+maîtriser le bouillant Godailleur, souleva notre homme jusqu'à la
+hauteur de sa bouche, le mordit au cou, et le lança comme une balle à
+travers l'ouverture.
+
+L'on entendit un cri d'effroi, puis le son sourd d'un corps qui tombe à
+l'eau.
+
+--Qu'il ne soit fait aucun mal au Français! commanda le Mangeux-d'Hommes.
+
+--Que me voulez-vous? lui dit Dubreuil, en se débattant aux mains de
+Pierre et de Jean, qui essayaient de lui lier les bras.
+
+--Tu le sauras bientôt.
+
+--Vous êtes un misérable!
+
+--Possible, répondit flegmatiquement Jésus; mais cesse de résister, si
+tu n'as pas envie de rejoindre ton compagnon.
+
+--Vous croyez que je me soumettrai lâchement...
+
+--Qu'on le porte sur le pont et qu'on l'attache au pied du mat! fit le
+Mangeux-d'Hommes, dont la voix, de douce qu'elle avait été en parlant à
+Dubreuil, devint, tout à coup, retentissante comme un éclat de tonnerre.
+
+Cédant au nombre et à la force, Adrien se laissa tranquillement monter
+sur le pont de la _Mouette_.
+
+Là, à la lueur d'un falot, il vit un spectacle digne de pitié.
+
+Cinq ou six cadavres gisaient baignés dans une mare de sang; et tous les
+gens de l'équipage, les mains et les pieds solidement liés, étaient
+étendus le long du plat-bord.
+
+L'épouvante était peinte dans leurs traits. Quelques-uns priaient;
+d'autres proféraient des imprécations; le plus grand nombre
+paraissaient plongés dans une prostration complète.
+
+Auprès d'eux, les Apôtres déposèrent les corps des passagers, plus
+surpris, mais aussi effrayés que les matelots.
+
+--Ah! je me doutais bien que ça finirait ainsi, marmottait un de ces
+derniers; mais le capitaine est un entêté. Il n'a pas voulu m'écouter.
+J'étais pourtant bien sûr que c'était un des Apôtres que j'avais vu au
+Sault maintenant, nous allons filer notre dernier noeud!
+
+--Est-ce qu'ils nous tueront? s'enquit un passager.
+
+--Vous pouvez y compter, répondit le matelot. Quand est-ce que les
+Apôtres ont jamais fait grâce à leurs victimes? nous n'en avons pas
+pour longtemps. Tenez, voilà que ça commence; regardez.
+
+En ce moment, les Douze Apôtres étalent rassemblés sur le pont de la
+_Mouette_, dont on avait levé les ancres, déferlé quelques basses
+voiles, et qui rangeait la côte de la presqu'île Kiouinâ.
+
+En outre des falots trouvés sur le bâtiment, ils avaient allumé
+plusieurs torches de résine, dont la flamme vacillante zébrait de
+teintes rouges, et de volutes, de fumée grisâtre le noir de la nuit.
+Noir opaque comme le métal, profond comme l'immensité, lourd comme
+l'inconnu.
+
+Pas un rayon de lune, pas un scintillement d'étoile, mais, seulement,
+autour de la _Mouette_, un miroitement d'eau lugubre, produit par la
+clarté des lanternes, des torches, et qui ajoutait encore à l'horreur
+des ténèbres environnantes.
+
+Quel drame au milieu de la zone lumineuse!
+
+Le Mangeux-d'Hommes, en son sanglant appareil, est le héros principal.
+Il domine tout de sa taille et de sa beauté satanique. Sur lui aussi
+tous les yeux sont tournés: ses gens, dignes serviteurs d'un tel
+maître, attendent des ordres; ses captifs attendent une sentence qui,
+trop tôt pour eux, hélas! tombera de sa bouche.
+
+Mais il sait être si grand, si majestueux dans son maintien, ce
+capitaine de brigands, qu'Adrien Dubreuil ne le contemple pas sans une
+sorte d 'admiration craintive.
+
+Combien d'exécrables criminels à qui il n'a manqué que les circonstances
+et un théâtre convenable pour être glorifiés par la majorité des
+hommes!
+
+--Allons, l'Ecorché, à l'oeuvre! clama Jésus de sa voix foudroyante.
+
+--Faut-il commencer par les vivants, ou par les morts? répondit Judas.
+
+--Par les morts, ça préparera les autres. Passe-moi le capitaine.
+
+--Voici reprit l'Écorché en tendant à son chef le cadavre du patron de
+la Mouette qu'il avait ramassé sur le pont.
+
+--Ou est notre scribe Jean?
+
+--Présent, dit un des Apôtres, dont l'air arrogant se faisait encore
+remarquer parmi toutes ces figures impudentes.
+
+--As-tu ton registre?
+
+--Oui.
+
+--Nous en sommes?
+
+--Au numéro 75 des Blancs, 246 des Rouges et des Cuivrés, dit Jean, en
+s'asseyant sur une barrique, au-dessous d'une lanterne, après avoir
+ouvert un livret de parchemin, tout maculé de taches dégoûtantes.
+
+--Ecris donc, continua Jésus.
+
+--J'y suis, fit Jean.
+
+Et il trempa une plume dans le sang qui coulait sur le pont.
+
+--Numéro 76 des Blancs.
+
+--Ça y est.
+
+--Capitaine de la barque la Mouette.
+
+En prononçant ces paroles, le Mangeux-d'Hommes tira de la gaine pendue à
+son côté un poignard, le planta dans le coeur du cadavre, qu'il tenait à
+la main, puis, avec ses dents, il lui fit une profonde morsure au cou et
+le jeta par-dessus bord.
+
+--Et d'un. Dépêchons! à qui le tour? dit-il ensuite.
+
+--Le pilote, répondit l'Écorché, lui passant un autre corps.
+
+--Numéro 77 des Blancs, dit Jésus.
+
+--Nous y sommes, repartit Jean après avoir inscrit le chiffre.
+
+Le corps du pilote fut traité comme l'avait été celui du patron.
+
+Judas tendit à son chef un nouveau cadavre: c'était celui d'un Indien.
+
+--Numéro 247 des Rouges! cria-t-il à Jean.
+
+Mais, au lieu de lui déchirer le cou de ses dents, il pratiqua à cette
+place une incision cruciale avec son poignard.
+
+Je laisse à penser de quelle horreur devaient être saisis les captifs
+témoins de cette scène abominable, que le Mangeux-d'Hommes rendait plus
+terrible encore par les monstrueuses plaisanteries dont il assaisonnait
+chaque exécution:
+
+--Vous voyez, mes enfants, que je n'ai pas volé mon nom. C'est ainsi
+qu'à chacun de vous je laisserai mon cachet. Et, comme vous êtes de la
+couleur blanche, on vous fera l'honneur d'un coup de dents. Quant à ces
+chiens de Peaux-Rouges, la marque des Apôtres au couteau suffit,
+n'est-ce pas? mes bons amis. Il serait honteux d'accorder à des
+sauvages les honneurs qu'on rend aux civilisés!
+
+La colère, l'indignation suffoquaient Dubreuil et l'empêchaient de
+protester contre ces cruautés insensées. Mais il n'était pas au bout.
+
+--Le lot des morts est épuisé, dit tout à coup Judas, après quelques
+actes comme ceux que nous venons de raconter.
+
+--Attaque le lot des vivants.
+
+L'Écorché saisit un des passagers yankees et le traîna aux pieds de
+Jésus.
+
+C'était John, le voisin de lit de Dubreuil.
+
+--Vous ne voulez donc pas de moi pour votre treizième Apôtre! ça
+m'aurait pourtant bien fait plaisir, et je vous aurais appris de fameux
+tours! dit-il tranquillement au capitaine.
+
+Mais, sans souffler mot, Jésus empoigna froidement le malheureux par sa
+ceinture, l'enleva du pont, lui enfonça son poignard dans le coeur,
+imprima au cou de la victime son horrible scel, et la précipita dans les
+flots.
+
+Adrien était parvenu au paroxysme de l'exaspération. Il recouvra
+subitement la parole.
+
+--Misérable! proféra-t-il en brisant ses liens par une tentative
+désespérée.
+
+Au même instant il se ruait sur le Mangeux-d'Hommes.
+
+--Au suivant! disait celui-ci d'un ton calme.
+
+--Oh! tu ne pousseras pas plus loin la carrière de tes crimes! cria
+Dubreuil, essayant d'arracher à Jésus son couteau.
+
+Mais quelques Apôtres fondirent sur le brave jeune homme, le
+renversèrent, avant qu'il eût pu accomplir son dessein, et ils allaient
+l'écharper quand le chef leur dit:
+
+--J'ai ordonné qu'on ne lui fasse aucun mal. Garrottez-le mieux. Celui
+qui l'avait si faiblement attaché sera, pour punition, privé du tiers de
+son butin.
+
+Puis il ajouta, en se tournant vers son secrétaire et en assassinant un
+deuxième passager:
+
+--Numéro 81 des Blancs!
+
+Dubreuil n'en entendit pas davantage. Accablé par les émotions autant
+que par la lutte, il s'évanouit.
+
+Quand il reprit connaissance, la nuit avait disparu et le soleil était
+déjà haut à l'horizon.
+
+Adrien se trouvait toujours couché au pied du grand mat de la _Mouette_,
+mais sur lui on avait étendu quelques pelleteries pour le garantir de
+l'humidité de l'atmosphère.
+
+Il avait le corps et l'esprit lourds; la mémoire des événements
+auxquels il avait assisté lui échappait.
+
+Peu à peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui
+s'était passé la veille. Alors, il se mit sur son séant, roula autour de
+lui des yeux inquiets.
+
+Toute trace du massacre et du désordre de la nuit précédente avait été,
+effacée, à ce point que Dubreuil aurait pensé qu'il venait de faire un
+mauvais rêve, si la vue du sanguinaire chef des Apôtres, se promenant
+sur le pont, n'eût aussitôt confirmé dans son esprit la sinistre
+réalité.
+
+Il ventait grand frais sud-est, et la _Mouette_ doublait l'île Manitou,
+à l'extrémité orientale de la presqu'île Kiouinâ, projetée de vingt-cinq
+lieues environ de la terre fertile dans le lac Supérieur.
+
+Amarrés à l'arrière du vaisseau flottaient deux canots en écorce de
+bouleau, ceux-là même qui avaient amené les pirates; mais ils étaient
+vides, car les Apôtres reposaient ou s'occupaient à la manoeuvre de leur
+prise.
+
+Sombre et désolé surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil
+réfléchissait, non sans amertume, aux périls de sa situation, quand le
+Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui:
+
+--D'où viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui
+demanda-t-il de son air le plus impératif, en fixant sur le jeune homme
+un regard scrutateur.
+
+Ces questions furent faites en français, bien qu'avec un accent flamand
+très-prononcé.
+
+Le sentiment de sa dignité conseillait à Dubreuil de ne pas répondre à
+cet interrogatoire. Mais il était au pou voir de son ennemi. D'un mot,
+d'un signe, celui-ci le ferait égorger. Mieux valait se soumettre,
+ruser. Il résolut donc de se plier aux circonstances.
+
+--On m'appelle Adrien, dit-il, sans ajouter son nom de famille que la
+pudeur arrêta sur ses lèvres.
+
+--C'est bien. Tu es Français, j'imagine?
+
+--Oui.
+
+--Tu te rendais aux mines?
+
+--Oui.
+
+--Tu les connais, les mines?
+
+--Non.
+
+--Qui donc t'y avait envoyé?
+
+--Une compagnie.
+
+--Américaine?
+
+--Française.
+
+--Française! répéta Jésus sans cacher sa surprise.
+
+--Oui, une compagnie française, dit Dubreuil, examinant attentivement, à
+son tour, le Mangeux-d'Hommes.
+
+--Depuis quand est-elle formée? reprit ce dernier.
+
+--Depuis six mois.
+
+--A-t-elle obtenu des concessions du gouvernement de Washington?
+
+--Je ne sais.
+
+--Quelle était ta mission en venant ici?
+
+--D'explorer le terrain.
+
+--Tu es ingénieur?
+
+--Je le suis.
+
+--Personne ne t'accompagnait?
+
+A cette demande, qui ne lui rappelait que trop le malheureux sort de
+Godailleur, Dubreuil éprouva un accès de colère qui l'aurait poussé à
+une tentative de vengeance s'il n'eût eu les poignets et les chevilles
+liés par de fortes cordes. Jésus feignit de ne pas remarquer le courroux
+qui brillait sur son visage.
+
+--Personne ne t'accompagnait? fit-il de nouveau.
+
+--Un seul homme, que vous...
+
+Le chef des Apôtres l'interrompit.
+
+--Oui, je me souviens; tu ne le reverras plus; il faut en prendre ton
+parti, que veux-tu? Nous avons pour loi de ne faire jamais quartier à
+personne. Tu es la première exception et encore n'est-il pas bien sûr
+que je ne te dépêche comme les autres. Cela dépendra absolument de toi.
+
+Ces mots furent chantés de cette voix harmonieuse et souriante qui,
+n'eût été sa stature, donnait à croire que Jésus était une femme
+déguisée en homme.
+
+--Tuez-moi donc sur-le-champ! s'écria Dubreuil avec un geste de dégoût.
+
+--Te tuer? Non; causons d'abord.
+
+--Scélérat!
+
+Le Mangeux-d'Hommes haussa les épaules.
+
+--A quoi bon des injures! dit-il. Elles n'amélioreront pas ta position
+et ne changeront pas mon caractère...
+
+--Je vous méprise...
+
+--Eh! que m'importe ton mépris!
+
+--Vos forfaits seront châtiés.
+
+--Peut-être. Mais, en attendant, sache me servir fidèlement, et je
+saurai te récompenser.
+
+--Vous servir! moi!
+
+Loin de s'irriter du dédain dont cette exclamation fut empreinte, le
+Mangeux-d'Hommes se prit à rire.
+
+--Oui, me servir, moi, Jésus-Christ, capitaine des Douze Apôtres;
+n'est-ce pas un beau rôle? dit-il en se rengorgeant avec quelque
+complaisance.
+
+--Blasphémateur!
+
+--Donc, reprit le Mangeux-d'Hommes, tu entres mon service, non comme
+simple domestique, j'estime trop tes talents et mérites, mais comme
+ingénieur.
+
+--Jamais!
+
+--Je te conduis à Kiouinâ, poursuivit froidement Jésus. Là, grâce à mon
+aide et à celle de mes gens, tu fais tes explorations, sans être
+inquiété par les Yankees ou les Anglais, qui t'auraient, sois-en
+convaincu, joué quelque vilain tour de leur façon, car ils n'aiment pas
+trop que des étrangers; et des Français surtout, viennent leur disputer
+les mines ou les terrains qu'ils se sont appropriés. Ton exploration
+finie, tu m'en livres le rapport. Combien te donnait la compagnie de
+laquelle tu relevais?
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria Adrien avec emportement.
+
+--Enfin, soit le renseignement ne m'est pas indispensable, continua le
+chef en allumant un cigare. Je te rémunérerai de façon à ce que tu
+n'aies pas à te plaindre de ma générosité. J'y mets une seule
+condition: tu seras sage, c'est-à-dire que, comprenant que tu es en ma
+puissance, sachant que je me soucie moins de la vie d'un homme que d'un
+bout de cigare, tu ne chercheras t'échapper, ni à nuire à l'honorable
+société des Douze Apôtres à laquelle tu es maintenant adjoint. Est-ce
+convenu?
+
+Dubreuil ne daigna pas lui répondre.
+
+--Ta parole de te conformer à mes avis, et je te fais délier, ajouta
+négligemment le Mangeux-d'Hommes.
+
+--Plutôt mourir!
+
+--Comme il te plaira. Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir. Après
+quoi, si tu n'es pas plus raisonnable, mon poignard et mes mâchoires
+feront leur office!
+
+En articulant son ultimatum, il écarta les lèvres et découvrit une
+double rangée de dents blanches, longues, aiguës comme celles d'une bête
+féroce.
+
+Vos menaces ne m'effraient pas plus que vos promesses ne m'ont séduit!
+Si je dois périr, que la volonté de Dieu soit faite! dit Adrien en
+détournant la tête avec horreur.
+
+Le Mangeux-d'Hommes appela son lieutenant.
+
+--Descends cet imbécile dans l'entrepont, et qu'on veille sur lui.
+
+Tandis que l'Écorché exécutait son ordre, Jésus murmurait en jetant un
+coup d'oeil sur l'ingénieur français:
+
+--Par le Christ! mon frère aîné, il y a d'étranges ressemblances dans
+l'humanité! C'est tout à fait son portrait. J'en ai été saisi... Ah!
+bah! oublions ce passé!
+
+Et néanmoins il s'accouda soucieusement, la tête dans ses mains, sur le
+plat-bord du vaisseau.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ LES CAPTIFS
+
+
+Après avoir de nouveau garrotté Dubreuil, l'Écorché le transporta dans
+l'entrepont.
+
+--Où voulez-vous que je vous dépose? lui demanda-t-il
+
+--Là répondit l'ingénieur en indiquant son cadre. Judas le jeta sur le
+cadre avec ces mots:
+
+--Bien, mais tâchez de ne pas bouger avant d'en avoir reçu l'ordre, sans
+quoi je jure, foi d'Iscariote, que vous irez rejoindre vos compagnons.
+
+Puis il remonta sur le pont, laissant notre jeune homme sous la garde
+d'un des Apôtres.
+
+Le corps et l'esprit brisés par la violence des impressions qu'il avait
+revue, Adrien s'abandonnait au sommeil, sans se préoccuper de son
+gardien qui furetait dans la cabine, avec l'espoir de trouver quelque
+liqueur, quand il lui sembla entendre gratter sous son maigre matelas.
+
+D'abord il crut se tromper; le bruit continuant, il l'attribua à un
+rat; mais un son de voix étouffé ne tarda pas à frapper son oreille:
+
+--Mar'chef! mar'chef! disait-on.
+
+--Suis-je le jouet d'une illusion de mes sens? pensa Dubreuil.
+
+Et, cependant, s'étant assuré que la sentinelle ne l'observait pas, il
+releva furtivement, malgré les liens dont ses poignets étaient entourés,
+un coin de son matelas, au fond du cadre.
+
+Aussitôt une main longue et décharnée parut entre les planchettes du
+châlit.
+
+N'eût l'index de cette main été enserré par un large anneau de cuivre
+rouge autour duquel la peau comprimée faisait bourrelet, qu'à la
+dimension toute particulière des doigts Adrien en aurait aussitôt
+reconnu l'heureux propriétaire et maître.
+
+C'est toi, Jacot? dit-il très-bas.
+
+Moi-même, sans vous offenser, mar'chef, fut-il répondu vivement.
+
+--Parle moins haut, reprit l'ingénieur tout ému, et en posant
+affectueusement ses mains dans celle de l'ex-dragon.
+
+--Qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci au contact de la corde.
+
+--Chut! fit Dubreuil.
+
+--Les gueux vous ont donc attaché? mar'chef.
+
+--Du calme, du calme, mon ami. On me surveille. Mais par quel hasard?...
+
+--Une autre fois, je vous conterai mar'chef. A présent, voulez-vous que
+je sorte de ce trou où j'étouffe, sans vous offenser? J'ai un couteau
+dans ma poche, je couperai vos cordes, et à nous deux...
+
+--Non, non. Pas d'imprudence; ce serait courir à notre perte, reste où
+tu es...
+
+--Cependant...
+
+--Silence! on vient, dit Dubreuil, laissant retomber le matelas et
+feignant de dormir.
+
+C'était le factionnaire qui se rapprochait.
+
+Il tenait un de ces flacons carrés, en verre foncé, où les Américains
+ont l'habitude de mettre les alcools.
+
+--Voulez-vous boire une gobe? dit-il en mauvais français à l'ingénieur.
+
+Dubreuil ne répondant point, l'Apôtre le secoua par le bras.
+
+--Ah! çà, bourgeois, continua-t-il, est-ce qu'on dort comme ça les uns
+sans les autres?
+
+--Que me voulez-vous? fit Adrien paraissant s'éveiller.
+
+--On vous demande si vous avez envie de vous rafraîchir le gosier.
+
+--Merci, je n'ai pas soif.
+
+--A votre santé donc! reprit le gardien en plongeant le goulot du flacon
+dans sa bouche. Mais, ajouta-t-il après avoir engouffré cinq ou six
+gorgées sans reprendre haleine, n'en dites rien au capitaine ni aux
+camarades, ou je vous ferai un mauvais parti.
+
+--Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.
+
+--Fameux rhum! oui, fameux, aussi vrai que je m'appelle Thomas.
+
+A ce moment un gros soupir partit de dessous le lit.
+
+Par bonheur, tout occupé à faire chanter à la sa bouteille un harmonieux
+glou-glou, l'Apôtre Thomas ne l'entendit pas.
+
+A court de souffle, il suspendit son bachique concert et se mit à
+chanter, en se dirigeant, non sans trébucher, vers l'extrémité de la
+cabine:
+
+ Nous irons sur l'eau nous y prom' promener
+ Nous irons jouer dans l'île, etc.
+
+Dès qu'il fut éloigné, Dubreuil souleva de nouveau son matelas.
+
+--Ah mar'chef, sans vous offenser, moi je n'aurais pas refusé sa goutte,
+à ce brigand! dit Godailleur avec l'accent du regret le plus sincère.
+
+--Vraiment.
+
+--C'est que j'ai l'estomac aussi vide que celui de la baleine qui avala
+ce civil de l'Histoire sainte... Comment qu'on l'appelait, sans vous
+offenser, mar'chef?
+
+--Dis-moi un peu et rapidement qui t'a sauvé.
+
+--Qui? qui, mar'chef? mais Jacot Godailleur, donc. N'est-il pas assez
+grand pour ça, sans vous offenser?
+
+--Enfin de quelle manière es-tu rentré ici?
+
+--Pas malaisé, mar'chef, pas malaisé. Votre grand scélérat des scélérats
+de diable rouge m'avait mordu que les larmes m'en vinrent aux yeux et
+que je pleurai, malheureux! comme jamais. Il me flanque à l'eau, sauf
+votre respect, mar'chef, je nage comme un poisson, je m'accroche à un
+des canots que les brigands avaient amarrés derrière notre barque; de
+là, par un panneau, je me faufile dans la cabine et me fourre sous votre
+lit, pour réfléchir. Mais je suis trempé, mar'chef, trempé comme une
+vraie soupe. Avec rien dans le coffre. Ah! si j'avais seulement un
+petit verre de n'importe quoi.
+
+--Tais-toi; voici du monde fit Dubreuil en se retournant.
+
+Le Mangeux-d'Hommes entrait dans la cabine, suivi de sept ou huit de ses
+compagnons.
+
+--Thomas, appela-t-il.
+
+--Présent, capitaine, répondit la sentinelle d'une voix pâteuse.
+
+--Où est notre prisonnier?
+
+--Ici, dit Thomas en approchant avec difficulté.
+
+Quoiqu'il fit assez sombre dans l'entrepont, Jésus remarqua tout de
+suite que son factionnaire avait bu outre mesure.
+
+--Cet homme est ivre, qu'on lui applique vingt-cinq coups de fouet,
+dit-il.
+
+Thomas voulut protester.
+
+--Un seul mot encore et je te casse la tête, dit l'Écorché, qui marchait
+derrière Jésus.
+
+--Combien êtes-vous hors de service? ajouta-t-il en s'adressant aux
+autres Apôtres.
+
+--Six, lui répondit-on.
+
+L'Écorché alors tira de sa poche un carnet, dont il arracha quelques
+feuilles de papier, en fit six morceaux, sur chacun desquels il traça un
+numéro, roula les papiers entre ses doigts et les jeta dans son chapeau.
+
+--Le numéro 1 sera, dit-il, chargé d'exécuter la sentence.
+
+Tour à tour les six Apôtres tirèrent au sort.
+
+André ramena le numéro désigné.
+
+--Allons, dit-il à Thomas, ôte ton capot, mon camarade, et place-toi là
+contre le mât.
+
+Le condamné se soumit sans opposer la moindre résistance. Il était
+facile de voir que les Apôtres étaient accoutumés à pareilles
+exécutions, car ils se rangèrent froidement autour de Thomas, qui, le
+dos nu, s'était arcbouté le front contre le mat de la _Mouette_, et
+attendait, avec une surprenante impassibilité, son châtiment.
+
+André, s'étant muni d'une corde à noeuds, l'Écorché lut sur son carnet:
+
+ RÈGLEMENT DES APOTRES
+
+§ DISCIPLINE
+
+ART. V.--Sera puni de vingt-cinq coups de fouet ou de corde tout homme
+qui s'enivrera une première fois, durant le service; de cinquante la
+deuxième fois, de mort la troisième.
+
+Après ces mots, Judas dit à Thomas:
+
+--Tu déclares que ta punition est juste?
+
+--Oui, répondit le délinquant.
+
+--Va! ordonna le lieutenant, faisant signe à André.
+
+La corde siffla dans l'espace, et vingt-cinq fois de suite tomba
+lourdement, comme une tige d'acier, sur les épaules et les reins du
+supplicié, qui ne laissa pas échapper une plainte et, quoiqu'il eût les
+membres libres, il ne fit pas un geste pour se soustraire à cette
+cruelle flagellation.
+
+Cependant le sang ruisselait de son dos et la douleur faisait jaillir de
+ses yeux des larmes brûlantes.
+
+Quand le bourreau eut terminé sa terrible besogne, Thomas se redressa
+lentement et lui dit:
+
+Merci, mon cousin, tu as le poignet solide. Ça m'a dégrisé. Pose-moi un
+linge huilé sur les épaules, et demain il n'y paraîtra plus.
+
+Pendant qu'André opérait le pansement, le Mangeux-d'Hommes s'avança
+vers Dubreuil, aussi indigné de la barbarie de cette scène que surpris
+de l'indifférence qu'y avaient apportée les spectateurs et jusqu'aux
+acteurs.
+
+Tu vois, jeune homme, lui dit Jésus, qu'ici la discipline ne plaisante
+pas. J'ai besoin de tes services, c'est à ce besoin que tu dois la vie.
+Donne-moi ta parole de ne pas chercher à, t'évader, et je te rends la
+liberté de tes mouvements. Inutile d'ajouter que si tu enfreignais ton
+serment, tu signerais ton arrêt de mort.
+
+Bien qu'il lui répugnât de prendre un engagement vis-à-vis du bandit,
+Adrien jugea prudent d'obéir. Ses liens furent tranchés, et Jésus
+l'invita à dîner avec sa bande.
+
+L'ingénieur n'avait pas faim. Il eut d'abord l'intention de refuser.
+Une réflexion l'engagea à accepter, et il se mit à table au milieu des
+Apôtres.
+
+Ceux-ci firent un repas copieux, sans pourtant boire autre chose que de
+l'eau, bien que le navire fût chargé de liqueurs fortes; mais, en
+expédition, il leur était expressément défendu de goûter aux alcools.
+Et, malgré sa passion pour les stimulants, le Mangeux-d'Hommes
+s'astreignait alors à un régime aussi sévère que celui de ses gens.
+
+Si Dubreuil mangea peu, il n'en trouva pas moins le moyen de faire
+disparaître adroitement une certaine, quantité d'aliments qu'il glissa
+dans ses poches, les réservant pour Jacot.
+
+Après le dîner, sous prétexte d'arranger sa toilette, il regagna son
+cadre et passa ces vivres au dragon en lui disant de ne pas bouger de sa
+cachette.
+
+--Sans vous manquer de respect, mar'chef, dit Godailleur, je suis moulu
+là-dessous.
+
+Tâche de t'y tenir encore jusqu'à ce soir.
+
+--Hum! c'est une fichue faction que vous m'imposez, mar'chef.
+
+--Que veux-tu que j'y fasse? si on te découvrait...
+
+--Oh! je sais bien, je sais bien, je serais flambé, n'est-ce pas,
+mar'chef? Oh! les gueusards de gueusards!
+
+--Assez causé! dors jusqu'à mon retour! répondit Dubreuil en se
+retirant, car il lui avait semblé que l'Écorché l'observait du coin de
+l'oeil.
+
+Pour écarter les soupçons du lieutenant, si tant il était que ce dernier
+en eût conçu, Adrien prit un air dégagé, alluma un cigare et monta sur
+le pont.
+
+On n'y remarquait plus une trace de désordre, et la _Mouette_, gouvernée
+comme par des marins de profession, sillait les eaux du lac Supérieur,
+dont la rive méridionale, fortement échancrée, se profilait à quelques
+milles à l'horizon.
+
+La vue de la côte ranima l'espérance dans le coeur de Dubreuil, et avec
+l'espérance le désir de la liberté.
+
+Il jeta les yeux vers la poupe du navire mais les canots qui avaient
+servi aux Apôtres n'y étaient plus: on les avait hissés aux flancs de
+la Mouette.
+
+--Non, mon garçon, tu ne te sauveras pas, dit le Mangeux-d'Hommes à
+Dubreuil en lui tapant familièrement sur l'épaule.
+
+Facile d'avoir été si bien deviné par car homme, dont la supériorité le
+fatiguait, en dépit de l'aversion qu'il éprouvait pour lui, Adrian
+redescendit, sans répondre, dans la cabine.
+
+La nuit venue, il se coucha, après avoir repoussé, comme inexécutables,
+les propositions d'évasion que lui faisait Jacot, et exhorta le pauvre
+dragon à la patience.
+
+A peine eut-il posé sa tête sur le traversin qu'un sommeil de plomb
+s'empara de ses sens et les domina complètement.
+
+Quand Adrien s'éveilla, après douze heures de cet état voisin de la
+léthargie, il était jour. Le navire semblait immobile. Mais un grand
+bruit se faisait sur le pont.
+
+Dubreuil regarda dans la cabine. Il ne voyait personne.
+
+--Jacot dit-il, en écartant son matelas.
+
+Pas de réponse.
+
+Adrien, inquiet, plongea son bras sous le lit. La place était vide.
+
+--Mon Dieu! pensa l'ingénieur, l'infortuné aurait-il été découvert!
+
+S'élançant de son cadre, il s'habilla à la hâte, et voulut monter sur le
+pont pour essayer de savoir ce qu'était devenu Godailleur. Mais, par
+mégarde ou à dessein, on avait fermé l'écoutille.
+
+Le coeur débordant de chagrin, Dubreuil se mit à se promener dans la
+cabine.
+
+Il se livrait aux plus noires réflexions, lorsqu'une voix l'interpella:
+
+--C'est pourtant vous, bourgeois, qui êtes cause de ce qui m'est arrivé!
+
+Adrien se retourna et aperçut Thomas couché sur un grabat au bout de la
+pièce.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit-il.
+
+--C'est pas difficile à comprendre. Si vous aviez accepté la gobe que je
+vous offrais, il y aurait eu moins à boire dans la négresse[26]; s'il y
+avait eu moins à boire, j'aurais moins bu; si j'avais moins bu, j'aurais
+été moins dans le lof; si j'avais été moins dans le lof, notre capitaine
+ne se serait pas aperçu que j'avais caressé la bouteille; s'il ne s'en
+était pas aperçu, je n'aurais pas été puni; et si je n'avais pas été
+puni, je ne serais pas étendu ici comme un marsouin sur une botte de
+paille; c'est clair ça, comme dit frère Jean, notre secrétaire.
+
+[Note 26: Bouteille.]
+
+--Il est bien dur, votre capitaine! fit Dubreuil, heureux de trouver cet
+homme et supposant qu'avec quelques flatteries il en obtiendrait des
+renseignements.
+
+--Dur, le Mangeux-d'Hommes! qui est-ce qui a jamais entendu dire ça? il
+est plus doux qu'une brebis, repartit Thomas d'un ton convaincu.
+
+--Mais, enfin, le traitement...
+
+--Puisque c'est la règle!
+
+--Quelle règle?
+
+--Eh! la règle des Apôtres!
+
+--Vous formez donc une association?
+
+--Je crois bien, bourgeois; et une association qui n'a pas sa pareille,
+des Grands-Lacs aux montagnes de Roche, du golfe du Mexique à la baie
+d'Hudson.
+
+--Association de brigands! ne put s'empêcher de murmurer Dubreuil.
+
+Et, à haute voix
+
+--Vous êtes Français, vous?
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.
+
+--Est-ce que je sais?
+
+--Mais vous parlez le français?
+
+--Comme je parle l'anglais, l'algonquin, le chippiouais, le chinouk et
+bien d'autres langues, sans compter l'espagnol.
+
+--Où êtes-vous donc né?
+
+--Ah! bourgeois, répondit en riant le bandit, c'est une question que
+j'ai oublié de faire à ma mère.
+
+--Mais vos parents?
+
+--Mes parents est-ce que j'en ai connu, des parents, moi!
+
+--Pauvre misérable! fit Adrien avec compassion.
+
+--Pauvre, moi! s'écria Thomas, à d'autres, bourgeois! Les Apôtres sont
+tous riches, plus riches que les facteurs de la compagnie de la baie
+d'Hudson. Pour ma part, j'ai cinq femmes!
+
+--Cinq femmes!
+
+--Cinq, et aussi bien huppées que celles de qui que ce soit, je m'en
+flatte. Quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles.
+
+--Où sont-elles donc? demanda Dubreuil, se figurant que Thomas délirait
+ou voulait se moquer de lui.
+
+--Où elles sont? pas loin d'ici.
+
+--Vous plaisantez.
+
+--Puisque le bateau ne marche plus, c'est que nous sommes arrivés.
+Entendez-vous ce vacarme là-haut? on décharge la cargaison.
+
+Mais arrivés en quel endroit?
+
+--Dans nos îles, les îles des Douze Apôtres, bourgeois, et vous pourrez
+vous vanter d'être le premier philistin qui y soit entré vivant, depuis
+que nous les habitons. Faut que vous ayez fièrement donné dans l'oeil au
+capitaine, mille millions de serpents à sonnettes! pour qu'il ne vous
+ait pas fait passer le goût de la viande. Mais ça viendra, allez,
+bourgeois, vous ne perdrez rien pour attendre.
+
+L'Apôtre accompagna cette horrible plaisanterie d'un sourire qui fit
+frissonner Dubreuil.
+
+Comme il allait poursuivre son interrogatoire, le panneau de
+l'écoutille fut brusquement soulevé.
+
+--Filez vite, souffla Thomas, car si on me surprenait bavassant avec
+vous, ma peau courrait risque de passer encore sous la main du tanneur,
+et c'est un luxe dont il ne faut pas être prodigue.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LA CÈNE DES APOTRES
+
+
+--Adrien cria le capitaine.
+
+--Me voici, répondit Dubreuil, qui s'était empressé de regagner son
+cadre.
+
+--Monte.
+
+L'ingénieur gravit lentement l'échelle qui conduisait sur le tillac de
+la _Mouette_.
+
+Là, un spectacle nouveau, unique, l'attendait: le pont du navire était
+littéralement encombré de femmes. Il y en avait une quarantaine au
+moins, de tout âge, de tout costume, je dirais presque de toutes
+couleurs, activement occupées à transborder la cargaison, sur une
+multitude de canots en écorce disséminés autour de la barque.
+
+Quant aux Apôtres, ils fumaient, paresseusement accroupis sur le
+gaillard d'arrière.
+
+On eût dit des sagamos surveillant le travail de leurs femmes.
+
+De fait, ces créatures les servaient de femmes pour la plupart:
+Indiennes ou métis, elles étaient, par eux, traitées comme les squaws
+peaux-rouges par les hommes de même race c'est-à-dire comme des bêtes
+de somme.
+
+Après une chasse ou une expédition, elles étaient tenues d'aller ramasser
+le gibier ou le butin et de le serrer dans les magasins de la troupe. En
+campagne, elles portaient les fardeaux, tentes, piquets, ustensiles de
+cuisine; au camp, elles dressaient les wigwams, allumaient les feux,
+apprêtaient les aliments; et, quand le maître était de folâtre humeur,
+elles partageaient sa peau d'ours.
+
+En retour des nombreuses obligations qu'il leur devait, celui-ci les
+battait souvent, leur donnait à manger quelquefois, et parfois aussi les
+laissait mourir de faim; mais il ne manquait guère, de les couvrir de
+clinquant, parce que leur parure satisfaisait sa vanité et lui valait
+cette réputation d'adresse qu'ambitionnent tous les aventuriers du
+Nord-ouest américain.
+
+Aussi les femmes des Apôtres,--bande célèbre s'il y en eut
+jamais,--étaient-elles étincelantes de pierreries fausses et de bijoux
+en chrysocale. Outre cela, toutes portaient des jupes rouges, vertes,
+bleues, jaunes, d'une vivacité de couleurs à blesser les yeux.
+
+Ces jupes, cependant, créaient de terribles jalousies parmi les beautés
+du lac Supérieur.
+
+S'ils l'eussent voulu, les Apôtres auraient attiré à eux toutes les
+jeunes squaws du pays, à cent milles à la ronde, tant la coquetterie à
+d'empire sur l'esprit féminin des sauvagesses elles-mêmes.
+
+Mais un article de leur Règlement défendait que chacun plus de cinq
+femmes; et, généralement, ils se montraient satisfaits de ce nombre...
+assez raisonnable d'ailleurs.
+
+On peut se contenter à moins.
+
+Sauf l'addition du similor, soit dans leur chevelure, soit sur leur
+habillement, nos rouges odalisques étaient vêtues à la mode
+indienne:--robe courte, en laine ou calicot, à peine serrée à la taille,
+mitas et mocassins de peau de daim, ornés de broderies en rassade ou
+poil de porc-épic.
+
+Elles avaient la tête nue, les cheveux plats, peu longs et peu fournis,
+divisés en deux bandeaux sur le milieu du front.
+
+Si quelques-unes pouvaient passer pour jolies, le plus grand nombre ne
+paraissaient guère propres à inspirer de tendres sentiments. La laideur
+d'une certaine quantité devait même être un antidote contre l'amour.
+
+C'est au moins la réflexion que se fit Dubreuil, en se trouvant tout à
+coup au milieu de cet essaim d'Indiennes, car, pour les Apôtres, il est
+probable qu'ils n'y regardaient pas de si près.
+
+--Tu vois notre harem, dit de sa voix mélodieuse le Mangeux-d'Hommes à
+l'ingénieur. Si, pendant ton séjour avec nous, tu te sens quelque
+désir, tu m'en avertiras. Mais garde-toi de faire les yeux doux à l'une
+de ces femmes, car alors je ne répondrais pas de ta vie. Mes gens sont
+jaloux comme des tigres, et ils ne souffrent pas qu'on se mêle à leurs
+affaires de ménage. Sois tranquille du reste: il ne manque pas, aux
+environs, de jeunes filles...
+
+--Merci pour votre complaisance, interrompit sèche ment Dubreuil; mais
+que pensez-vous faire de moi?
+
+--Tu le sauras bientôt. Par le Christ, mon frère aîné, tu le sauras
+bientôt! seulement, souviens-toi de ton serment.
+
+--Vous êtes le plus fort...
+
+--Assez! s'écria impatiemment Jésus. On va te mener à terre, dans cette
+île que tu vois sur la droite. Tu seras libre de t'y promener. Mais, je
+te le rappelle encore n'oublie pas que tu m'as donné ta parole de ne pas
+chercher à fuir. En prononçant ces mots, le capitaine indiquait du doigt
+un groupe d'îlots assez considérable qui marquetaient le lac, à une
+portée de pistolet du lieu où la _Mouette_ était à l'ancre.
+
+Ces îles formaient l'archipel des Douze-Apôtres.
+
+Avec leurs côtes fantastiquement découpées, leurs rochers colorés en
+vert, en bleu, en jaune, par le suintement des eaux pluviales à travers
+des terrains miniers, leurs crêtes boisées et déjà tapissées d'une
+luxuriante verdure, elles offraient, en vérité, un coup d'oeil charmant.
+
+Autant qu'on en pouvait juger du pont de la _Mouette_, la majorité des
+îles des Douze-Apôtres était inhabitée; mais sur celle désignée à
+Dubreuil par le Mangeux-d'Hommes se montraient divers bâtiments
+entourés d'une haute palissade, aux pieux taillés en fer de lance.
+
+Tel était l'aspect extérieur de la Pointe, cet ancien poste de la
+Compagnie américaine de pelleteries, actuellement occupé par le
+Mangeux-d'Hommes et ses hideux compagnons.
+
+Tandis que Dubreuil considérait attentivement ce tableau et tâchait de
+calculer la distance qui séparait l'îlet de la terre ferme, l'Écorché
+lui ordonna de le suivre.
+
+Ils descendirent dans un canot; deux Indiennes, accroupies sur les
+talons, se mirent à pagayer, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière de
+l'embarcation, et, en quelques minutes, ils touchèrent au rivage, sous
+la palissade du fort.
+
+--Tu peux te promener on nous attendre ici, dit Judas à l'ingénieur
+après l'avoir déposé à terre.
+
+Ensuite il retourna au navire, laissant sur la plage Dubreuil fort
+embarrassé de ce qu'il devait faire.
+
+Mais il ne demeura pas longtemps dans cette perplexité.
+
+La _Mouette_ étant aux trois quarts déchargée, et ses marchandises
+emmagasinées dans l'ancienne factorerie, les Apôtres fixèrent plusieurs
+câbles au beaupré du navire et le remorquèrent, à l'aide de leurs
+canots, dans une anse étroite, près de la Pointe.
+
+--Maintenant, camarades, faisons la cène! cria le Mangeux-d'Hommes dès
+que la barque eut été solidement amarrée. Je permets de manger, de boire
+et de se divertir jusqu'à demain. Mais, avant tout, pour éviter les
+accidents, que chacun dépose ses armes dans l'arsenal.
+
+--Bravo! hourrah pour le capitaine! clamèrent les Apôtres.
+
+--Hourrah pour le capitaine! répondirent en écho leurs femmes.
+
+Puis tous se dirigèrent pêle-mêle vers la porte du fort, entraînant avec
+eux Dubreuil étourdi, enivré par l'étrangeté des évènements auxquels il
+assistait depuis deux jours.
+
+Sans trop savoir comment, il fut conduit dans une vaste salle basse que
+partageait, dans toute sa longueur, une table immense, flanquée de
+bancs, et qui ployait sous le poids des mets dont elle était couverte.
+
+On y voyait des daims rôtis tout entiers, des estomacs de caribous,
+pendus par des ficelles au plafond et contenant la soupe[27], de
+monstrueux boudins de pemmican, des bosses de bison cuites enveloppées
+dans la peau de l'animal, des faisceaux d'os à moelle fumants, et
+d'énormes chaudières renfermant la fameuse _tiaude_, espèce de ragoût
+composé de poisson frais, saumon, esturgeon, maskinongé ou morue, et de
+tranches de lard, en haut renom sur les bords du lac Supérieur et du
+golfe Saint-Laurent.
+
+[Note 27: Voir Poignet-d'Acier.]
+
+Entre ces plats gigantesques, posés à même sur le bois brut, se
+dressaient des cruches remplies de whisky, de rhum, ou d'eau-de-vie de
+riz sauvage.
+
+La table pouvait aisément contenir cinquante personnes, mais le couvert
+n'était mis que pour treize.
+
+Quel couvert! un morceau d'écorce en guise d'assiette, un vase de corne
+ou de bois servant de verre, une épine au lieu de fourchette.
+
+Pour suppléer aux ustensiles qui manquaient, nos Apôtres n'avaient-ils
+pas leurs couteaux?
+
+Les voici attablés, le Mangeux-d'Hommes à un bout, l'Écorché en face,
+leurs gens dispersés à quatre ou cinq pieds les uns des autres. Mais les
+concubines de chacun envahissent les espaces intermédiaires. Elles
+s'empressent, par groupes, autour de leurs seigneurs, moins sans doute
+pour les servir que pour en recevoir un os à demi rongé ou un coup
+d'eau-de-feu.
+
+Toutefois, elles ne sont pas assises à la table,--c'est un bonheur
+inconnu aux femmes dans le Far-West,--elles se tiennent
+respectueusement debout.
+
+Seul, le capitaine n'est pas environné de femmes. Il a placé Dubreuil
+auprès de lui; une vieille squaw leur passe les aliments qu'ils
+désirent et leur verse à boire.
+
+Pendant une demi-heure, on n'entend que le cliquetis des mâchoires,
+entrecoupé de quelques jurons énergiques à l'adresse des Indiennes qui
+se chamaillent, ou des hurlements d'une douzaine de chiens qui disputent
+ces dernières les miettes du festin; mais, pendant cette demi-heure,
+les Apôtres et leur famélique suite ont englouti tout ce qui était
+matière mangeable.
+
+Sur la table il ne reste plus que les cruches de grès demi vides. Le
+Mangeux-d'Hommes se tourne vers sa squaw et lui dit:
+
+--Maggy, sorcière du diable, enlève les couteaux!
+
+Chaque Apôtre remet alors son couteau à la vieille Indienne, car l'orgie
+va commencer, pantelante, échevelée, lubrique, ignoble, et il serait à
+craindre que ses coryphées ne s'entre-déchirassent s'ils conservaient à
+leur portée des armes d'aucune sorte.
+
+--Par le Christ! mon frère aîné, braille Jésus qu'excitent les fumées de
+l'alcool, après avoir empli de whisky son gobelet, je bois camarades, au
+succès qui a couronné notre dernière expédition! Grâce à la prise de ce
+jeune homme, dans quelques mois nous posséderons plus de richesses que
+la Compagnie de la baie d'Hudson. Mais l'on veille bien sur lui, car il
+tient notre fortune entre ses mains. Allons, monsieur l'ingénieur
+français, continua-t-il d'un air narquois, trinquez avec moi.
+
+--Viva! beuglèrent les brigands. A la santé du Français!
+
+Bon gré, mal gré, Dubreuil dut accepter ce toast et choquer sa coupe
+contre celle des Apôtres.
+
+--Maintenant, une chanson pour nous égayer, car j'ai la liqueur triste
+ce soir, reprit le capitaine.
+
+--Oui, une chanson! réclama-t-on de toutes parts.
+
+--Voici, cria Simon, jetant au milieu du brouhaha les beaux vers de
+Byron:
+
+ Fill the goblet again! for I never before
+ Felt the glow which now gladdens my heart to its core;
+ Let us drink! Who would not, etc.
+
+--A qui le tour? interrogea le Mangeux-d'Hommes quand Simon se fut
+rassis.
+
+--Oui, à qui le tour?
+
+--A Barthelemy.
+
+--Va pour Barthelemy, mille buffles!
+
+--Tant mieux, il daubera encore les Anglais!
+
+--Qu'est-ce que tu dis, vilain Canadien?
+
+--Silence! intervint Jésus. Sachez, enfants, que vous n'avez point de
+nationalité. Les Apôtres sont de toutes les origines, de tous les pays
+du monde!
+
+--Bravo! hurla la foule.
+
+--Allons, Barthélémy, commence, nous t'écoutons.
+
+--Attendez d'abord que je m'éclaircisse le timbre, répondit Barthelemy,
+qui se versa une rasade de rhum et l'avala comme si c'eût été un verre
+d'eau.
+
+Puis il entonna, d'une voix de Stentor, les couplets suivants:
+
+ C'est sti'là qu'a pincé Berg-op-Zoom [28],
+ C'est sti'là qu'a pincé Berg op-Zoom.
+ Qu'est un vrai moule à Te Deum,
+ Qu'est un vrai moule à Te Deum.
+ Dame! c'est sti'là, qu'a du mérite,
+ Et qui trousse un siège bien vite.
+
+ Comme Alexandre il est petit,
+ Comme Alexandre il est petit.
+ Mais il a autant d'esprit;
+ Mais il a autant d'esprit.
+ Il en a toute la vaillance,
+ De Cesar toute la prudence,
+
+J'étrillons messieurs les Anglés.
+
+--Je m'oppose, interrompit un des Apôtres furieux.
+
+[Note 28: Cette chansonnette, fort populaire en France vers la fin du
+siècle dernier,--après la prise de Berg-op-Zoom la Pucelle, par le comte
+Lowenthall, qui commandait nos troupes,--est encore en vogue au
+Canada.]
+
+--Et moi, je dispose, répliqua le Mangeux-d'Hommes avec un coup d'oeil
+sévère à l'interrupteur, qui se rassit en maugréant.
+
+On applaudit chaudement au mot du capitaine, et Barthélémy reprit:
+
+ J'étrillons messieurs les Anglés,
+ Qu'avions voulu faire les mauvés,
+ Qu'avions voulu faire les mauvés,
+ Dame! c'est qu'ils ont trouvé des drilles,
+ Qu'avec eux ont porté l'étrille.
+
+--Ta chanson, dit Jésus, ne marque pas de sel, mais je voudrais, ce
+soir, quelque chose qui sentit le trappeur. Voyons, toi,
+Jacques-le-Majeur, qu'as-tu dans ton sac?
+
+--Moi, je ne connais que _la Gloire des Bois-Brûlés_ [29].
+
+[Note 29: Cette chanson a trait à un combat sanglant qui eut lieu en
+1818, à la rivière Rouge (Voir la _Huronne_), entre les Bois-Brûlés et
+les gens de lord Selkirk. On la chante toujours avec enthousiasme dans
+les réunions de trappeurs canadiens.]
+
+--Eh bien! conte-nous la _Gloire des Bois-Brûlés_.
+
+--Avec plaisir, capitaine, fit Jacques-le Majeur, qui tout aussitôt
+s'écria:
+
+ Voulez-vous écouter chanter (bis)
+ Une chanson de vérité. (bis)
+ Le dix-neuf de juin, la bande des Bois-Brûlés
+ Sont arrivés comme de braves guerriers.
+
+ En arrivant à la Grenouillère,
+ Nous avons fait trois prisonniers,
+ Trois prisonniers des Arkanys, [30]
+ Qui sont ici pour piller notre pays.
+
+[Note 30: Habitants des Îles Orkneys.]
+
+ Étant sur le point de débarquer,
+ Deux de nos gens se sont écriés,
+ Deux de nos gens se sont écriés:
+ Voilà l'Anglais qui vient nous attaquer.
+
+ Tous aussitôt nous avons déviré,
+ Nous avons été les rencontrer:
+ J'avons cerné la bande des grenadiers,
+ Ils sont immobiles, ils sont tous démontés.
+
+ J'avons agi comme des gens d'honneur,
+ J'avons envoyé un ambassadeur
+ Le gouverneur, voulez-vous arrêter
+ Un petit moment, nous voulons vous parler.
+
+ Le gouverneur, qui est enragé,
+ Il dit à ses soldats: Tirez.
+ Le premier coup c'est l'Anglais qui a tiré,
+ L'ambassadeur ils ont manqué tuer,
+
+ Le gouverneur qui se croit empereur,
+ Il veut agir avec rigueur:
+ Le gouverneur qui se croit empereur,
+ A son malheur agit trop de rigueur.
+
+ Ayant vu passer tous ces Bois-Brûlés
+ Il a parti pour les épouvanter;
+ Etant parti pour les épouvanter,
+ Il s'est trompé, il s'est bien fait tuer.
+
+ Il s'est bien fait tuer
+ Quantité de grenadiers,
+ J'avons tué presque toute son armée,
+ Quatre ou cinq se sont sauvés.
+
+ Si vous aviez vu tous ces Anglais,
+ Tous ces Bois-Brûlés après,
+ De butte en butte les Anglais culbutaient,
+ Les Bois-Brûlés jetaient des cris de joie.
+
+ Qui a composé la chanson?
+ Perriche Falcon, ce bon garçon.
+ Elle a été faite et composée
+ Sur la victoire que nous avons gagnée.
+
+--Oui, ajouta le chanteur en finissant, car je l'ai connu, Perriche
+Falcon, un brave trappeur, et j'y étais à la bataille que les
+Bois-Brûlés ont gagnée sur les Anglais. Je bois à la santé des
+Bois-Brûlés!
+
+--C'est pas étonnant, car tu l'es, toi, Bois-Brûlé dit un voisin de
+Jacques-le-Majeur.
+
+On sait combien les aventuriers blancs et même les Indiens du désert
+américain méprisent les métis. Nulle injure ne leur est, je crois, plus
+sensible que l'appellation de Bois-Brûlé ou Demi-Sang. Aussi
+Jacques-le-Majeur, dont le cerveau était déjà allumé par l'ivresse,
+riposta-t-il en appliquant à l'insulteur un coup de poing à décorner un
+boeuf.
+
+Sans broncher, celui-ci se précipita sur son adversaire, et une lutte
+terrible s'engagea entre eux.
+
+Nul des spectateurs ne cherchant à les séparer, car la plupart avaient
+déjà perdu la raison ou folâtraient assez indiscrètement avec leurs
+squaws, il est probable que la rixe se serait prolongée jusqu'à ce que
+l'un des antagonistes eût été assommé, si le Mangeux-d'Hommes n'avait
+jugé convenable d'intervenir.
+
+Il se leva froidement de table, s'avança, sans se presser, vers les
+combattants, les saisit l'un et l'autre par la ceinture, les souleva de
+terre avec ses puissantes mains, et les séparant aussi aisément qu'il
+eût fait de deux rameaux entrelacés, il dit de ce ton doux et musical
+qui contrastait si étrangement avec ses formes gigantesques.
+
+--C'est un ami et non le capitaine qui vient vous réconcilier. Je ne
+veux pas qu'on se dispute, car, par le Christ! mon frère aîné, j'ai juré
+que les Apôtres consacreraient cette journée à la table et l'amour.
+Faites la paix, et, pour la signer, je propose la santé de
+Meneh-Ouiakon!
+
+--Oui, vive Meneh-Ouiakon! cria la bande.
+
+Jésus alors fit un signe à la vieille squaw, qui sortit et reparut
+bientôt, poussant devant elle une jeune Indienne d'une beauté
+merveilleuse.
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ MENEH-OUIAKON [31].
+
+
+[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.]
+
+La nuit avait surpris les Apôtres à table; et, depuis quelque temps, des
+torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie.
+
+Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs,
+qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur
+les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement
+caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme
+dans une ardente fournaise.
+
+Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture
+qui firent la joie et la gloire du chef de l'école hollandaise. Grand
+cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumière; personnages
+étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que
+par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement; la scène,
+enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d'un artiste.
+
+Quelle scène!
+
+Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflammés de désirs sensuels, qui
+sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain,
+ou, l'haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent
+brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses! Les
+esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi nues,
+mendiant à l'envi les dégoûtantes caresses du maître? Me faudra-t-il
+faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des
+lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit
+écoeurant des hoquets? A quoi bon! le théâtre, les décors, les acteurs
+sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit.
+
+L'entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables,
+qui réveillèrent les dormeurs.
+
+Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws
+réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette.
+
+--A la santé de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, après avoir
+versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit à la jeune
+Indienne.
+
+--A sa santé et à celle de notre brave capitaine beugla toute la bande,
+hommes et femmes.
+
+Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement.
+
+Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un
+geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne
+comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien.
+
+Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il fronça les
+sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un
+mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette
+colère ne parut point l'émouvoir: debout, à deux pas du capitaine,
+l'air provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir
+exaspérer plutôt qu'apaiser le courroux du chef des Apôtres.
+
+Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si
+belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un
+instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser
+comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jésus laissa retomber son bras,
+éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans
+ses prunelles, et dit dune voix sourde, après avoir précipitamment vidé
+la coupe refusée par Meneh-Ouiakon:
+
+--Ouennokedjâ [32], chante-nous le chant de Pontiac.
+
+[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les
+Indiens du Lac Supérieur apostrophent les squaws. Rarement les
+appellent-ils par leur nom propre.]
+
+--Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Apôtres.
+
+Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car
+l'expression méprisante de sa physionomie fit place à un fin sourire;
+et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de
+laquelle était attaché par fine cordelette en écorce un tambourin, assez
+semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et
+becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit,
+sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme d'un sachem à ses
+guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d'un amant à sa
+maîtresse:
+
+«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!
+Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la
+volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des
+bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Suave
+comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre
+quand il s'adressait à un ennemi.
+
+Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!
+
+«Les perfides Saiganoschs [33] avaient déterré la hache de guerre contre
+les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses
+amis, et leur parla:
+
+[Note 33: Les Anglais.]
+
+[Note 34: Les Français.]
+
+«Un indien de la tribu des Lenapies désirait connaître le Maître de
+la vie. Sans faire part de son dessein à qui que ce soit, il résolut
+de se rendre au paradis où il savait que Dieu faisait sa résidence.
+Mais quel était le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant «qu'aucun de
+ses amis n'était mieux informés que lui, il se mit à jeûner dans l'espoir
+de tirer de ses rêves un présage favorable.»
+
+«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à
+Pontiac!»
+
+«Dans son rêve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu'à commencer «son
+voyage, et qu'un chemin continu le mènerait au céleste séjour. Le
+lendemain matin, de très-bonne heure, il s'équipa en chasseur, prit son
+fusil, sa corne à poudre, ses munitions et sa chaudière pour cuire ses
+aliments, et se mit en route. La première «partie de son voyage fut
+assez favorable. Il marchait sans se décourager, avec la ferme
+conviction qu'il arriverait à son but.»
+
+«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à
+Pontiac!»
+
+«Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'il rencontrât un obstacle
+à ses désirs. Dans la soirée du huitième, il s'arrêta, au coucher du
+soleil, sur le bord d'un ruisseau, à l'entrée d'une petite
+prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.»
+
+«Comme il préparait son logement, il aperçut, à l'autre bout de la
+prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut
+singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam.
+Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique
+l'obscurité devînt de plus en plus profonde, il remarqua «que les
+sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles, à mesure qu'elle
+augmentait. Il en fut surpris et même effrayé.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.»
+
+«Devait-il rester dans son camp, ou en aller établir un à quelque
+distance? En cette incertitude, il se rappela son rêve. Le seul but
+qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'était-il pas de voir le
+Maître de la vie? Cette réflexion lui rendit le calme, et il se dit
+que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il
+désirait visiter.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.»
+
+«En conséquence il se détermina à demeurer dans son camp jusqu'au
+matin, où il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa
+curiosité lui laissa à peine le temps de manger, il «quitta son camp et
+prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi «jusqu'au milieu du jour
+suivant, sans difficulté aucune, s'arrêta, vers le midi, pour souffler,
+et vit tout à coup un feu qui «jaillissait du sol.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.»
+
+«Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que
+c'était, mais comme le feu semblait croître à mesure qu'il avançait,
+notre Indien fut tellement frappé de terreur, qu'il rebroussa chemin, et
+prit le plus large des deux autres sentiers.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.
+
+«L'ayant suivi pendant le même espace de temps que le premier, il
+trouva la même chose. Sa frayeur s'éveilla de nouveau et il fut obligé
+de prendre le troisième sentier, le long duquel «marcha une journée
+entière sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur
+merveilleuse frappa ses regards. Quoique étonné au plus haut point, il
+s'arma de courage et avança pour l'examiner.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.»
+
+«Arrivé à son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le
+plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment
+poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous
+côtés, et découvrit une femme assise sur la montagne. Elle était d'une
+beauté ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la
+neige.»
+
+«Gloire au plus noble, etc.
+
+«La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: «Tu parais surpris de
+ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes désirs. Je sais
+que tu cherches le Maître de la vie. La route qui conduit à sa demeure
+est sur la montagne. Pour y arriver, dépouille tous tes vêtements, lave
+ton corps dans la rivière qui coule près de toi, et ensuite gravis la
+montagne.»
+
+«Gloire au brave, etc.
+
+«L'Indien obéit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait
+une difficulté à surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne,
+qui était escarpée, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda
+conseil à la femme.--Si tu souhaites réellement, dit-elle, de voir le
+Maître de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et
+du pied gauches.»
+
+«Gloire au plus brave, etc.
+
+«Cela paraissait presque impossible à l'Indien. Cependant, encouragé
+par la femme, il commence de monter, et réussit avec beaucoup de peine.
+Parvenu au sommet, il fut étonné de ne voir personne, la femme avait
+disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus
+étaient en vue. Ils différaient du sien par leur construction, et
+étaient beaucoup plus beaux et plus réguliers.»
+
+«Gloire au plus brave, etc.»
+
+«Après quelques moments de réflexion, il prit le chemin du plus
+attrayant. Il n'était plus qu'à quelques pas du village, quand il se
+rappela qu'il était nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrêta. Mais
+une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il
+s'était purifié. Il marcha donc fermement jusqu'à un endroit qui lui
+parut être la porte du village.»
+
+«Gloire au plus brave, etc.»
+
+«Tandis qu'il considérait l'extérieur du village, la porte fut
+ouverte et l'Indien vit venir à lui un bel homme tout vêtu de blanc, qui
+lui dit qu'il allait satisfaire ses désirs en le menant devant le
+Maître de la vie. Et aussitôt il le conduisit dans un lieu d'une
+incomparable beauté, où il vit le Maître de la vie qui le prit par la
+main et lui donna pour siège un chapeau bordé d'or.»
+
+«Gloire au plus brave, etc.»
+
+«Craignant de gâter le chapeau, l'Indien hésitait à s'asseoir; mais, «en
+ayant de nouveau reçu l'ordre, il obéit sans réplique. Alors Dieu lui
+dit: «Je suis le Maître de la vie, que tu désires voir et à qui tu
+désires parler; écoute ce que j'ai à te dire, à toi et à tous les
+Indiens:
+
+«Je suis le Maître du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des
+rivières, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou
+dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez
+faire ma volonté, vous devez aussi éviter ce que je hais; je hais que
+vous buviez comme vous le faites, jusqu'à en perdre la raison; je
+désire que vous ne vous battiez pas les uns les autres.
+
+«Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez après les femmes
+des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite.
+Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu'à la mort.
+
+«Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre
+sur laquelle vous êtes, je l'ai faite pour vous. D'où vient que vous
+souffrez que les blancs s'en emparent!
+
+«Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez
+les enfants de votre grand Père fournissent à vos besoins.
+
+«Mais si vous n'étiez misérables comme vous l'êtes, ils ne vous seraient
+pas nécessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les
+connaître. Avant que fussent arrivés ceux que vous appelez vos frères,
+votre arc et vos flèches ne vous suffisaient-ils pas?
+
+«Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair
+des animaux suffisait à votre nourriture, leur peau à votre
+habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les
+animaux dans les profondeurs des forêts, afin que vous dépendiez de vos
+frères pour vos aliments et vos vêtements. Redevenez bons, exécutez mes
+volontés, et je vous renverrai des animaux en abondance.
+
+«Toutefois, je ne vous défends pas de souffrir parmi vous les enfants de
+votre Père. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens
+à leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en
+est pas de même pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos
+possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne
+les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos
+frères, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai
+faites. Qu'ils y restent.
+
+[Note 35 Les Anglais qui nous avaient récemment enlevé le Canada.]
+
+«Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges.
+
+«Ils vous font injure, vous déshonorent. Mais unissez-vous à vos autres
+frères blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger à quitter
+votre pays où ils ne sont restés que trop longtemps et ont commis trop
+de méchancetés, de crimes, sur vous-mêmes, vos femmes et vos enfants.
+
+«Le Maître de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit
+d'exécuter sa volonté et de la faire observer aux hommes de sa race.
+Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne
+et lui dit de reprendre ses vêtements et de retourner à son village,
+ce que l'autre s'empressa de faire.
+
+«Gloire au plus brave, etc.»
+
+«Son retour causa beaucoup de surprise aux habitants du village, qui
+ne savaient ce qu'il était devenu. Ils lui demandèrent d'où il
+arrivait. Mais comme le Maître de la vie lui avait recommandé de ne
+parler à personne avant d'avoir vu le chef du village, il leur fit
+signe avec la main qu'il arrivait d'en Haut.
+
+«Gloire au plus brave, etc.
+
+«Il alla immédiatement au wigwam du chef, à qui il transmit la parole du
+Maître de la vie, pour que moi je vous la répète, illustres guerriers,
+et vous excite à soutenir nos frères Nitigusks dans la guerre qu'ils ont
+entreprise contre les Saiganoschs. Aiguisez vos flèches, affilez vos
+couteaux à scalper, chargez vos fusils, et tous ensemble allons
+combattre ces odieux ennemis. J'ai dit.
+
+«Tel fut le discours du chef, et moi j'ajoute: Gloire au plus noble, au
+plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle
+était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille.
+Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit
+séjournait l'habileté des grands sagamos. Douce comme le miel pour ses
+amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à
+un ennemi.»
+
+«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!»
+
+Cette longue mélopée avait été dite en français, langue que parlent ou
+comprennent généralement tous les aventuriers du Nord-ouest américain.
+
+Malgré leur ébriété, la plupart des Apôtres l'avaient écoutée avec une
+attention soutenue, soit qu'ils fussent charmés par la voix mélodieuse
+de Meneh-Ouiakon, soit par déférence pour leur capitaine, dont les yeux
+couvaient avec amour la chanteuse.
+
+Mais, à peine eut-elle fini, que l'un d'eux, Thadée, celui qui s'était
+senti blessé par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d'une
+fois, avait tenté d'interrompre la jeune fille, se leva dans un
+transport de rage.
+
+--On nous insulte! cria-t-il d'une voix altérée.
+
+--Qui? Quoi? demanda l'Écorché.
+
+--On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine.
+
+--D'abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de
+nationalité ici. Tu as tort de te fâcher.
+
+--Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter à mon tour, et rira
+bien qui rira le dernier, reprit Thadée.
+
+--Chante si ça te fait plaisir. Mais il me semble que c'est assez de
+chansons comme cela.
+
+--Non, j'ai dit que je chanterais, et je chanterai!
+
+--A ton aise, répliqua froidement l'Écorché.
+
+Aussitôt Thadée, sautant sur la table, se mit à invectiver la France en
+une méchante pièce de vers, aussi absurde par le fond que détestable par
+la forme, débutant par ces mots:
+
+ Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen.
+
+Dubreuil aurait dû rire des efforts que faisait Thadée pour se rendre
+comique et qui n'aboutissaient qu'au grotesque, mais notre ingénieur
+avait la fibre nationale d'une délicatesse excessive; au premier
+couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit
+éclater, au troisième, l'explosion eut lieu.
+
+--Scélérat! proféra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thadée.
+
+Par malheur, celui-ci le prévint.
+
+Saisissant une cruche de grès à demi pleine de whisky, il la lança à la
+tête du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de
+Meneh-Ouiakon, en poussant un cri douloureux, tandis que l'Apôtre
+répétait de sa voix insultante:
+
+ Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LE BLESSÉ
+
+
+La nuit était noire, profonde; noire comme la tombe, profonde comme
+l'immensité. Des sons lamentables emplissaient l'air: c'était
+l'aboiement des chiens, auquel répondait le hurlement sinistre des
+loups; puis, c'était le meuglement mélancolique des boeufs, auquel se
+mêlaient, par brusques, par violentes rafales, les sifflements de la
+bise. Et, faisant la basse dans ce sinistre concert, le lac Supérieur
+broyait, avec un formidable fracas, ses ondes aux grèves rocheuses de
+l'archipel des Douze-Apôtres.
+
+Un grand éclair violacé déchira tout à coup les ténèbres.
+
+A son éclat passager, mais intense, on eût pu voir une Indienne qui,
+rapidement, furtivement, traversait la cour du fort _La Pointe_.
+
+Pour n'être point observée, sans doute, elle glissait le long de la
+haute palissade dont la factorerie était entourée.
+
+Ainsi, avec légèreté, Meneh-Ouiakon,--vous l'auriez reconnue à
+l'élégance de sa démarche,--atteignit une porte basse, garnie de lourds
+montants en bois.
+
+Du bout du doigt elle gratta cette porte.
+
+Point de réponse à son signal.
+
+Le vacarme des éléments en furie avait probablement empêché que l'appel
+de l'Indienne fût entendu.
+
+Sans hésitation, mais non sans une certaine impatience, elle frappa le
+panneau avec son poing.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Je suis la fille du sachem Nadoessis, dit Meneh-Ouiakon en étendant la
+main.
+
+--Que la fille du sachem Nadoessis entre fut-il dit, d'un ton bas, par
+une personne qu'il était impossible de distinguer, quoique ses yeux
+étincelassent dans la nuit comme des escarboucles.
+
+--Mon frère au visage pâle est-il mieux? demanda Meneh-Ouiakon.
+
+--Ton frère au visage pâle est mieux.
+
+Meneh-Ouiakon, alors franchit le seuil de la porte, qui fut aussitôt
+refermée doucement derrière elle.
+
+L'obscurité devint encore plus complète qu'au dehors. Un froid humide,
+pénétrant, se faisait sentir.
+
+L'Indienne fit sept ou huit pas droit devant elle, comme si elle
+possédait une connaissance exacte des lieux, et elle s'arrêta.
+
+--Tu peux pousser la porte, ma fille, elle n'est pas close, dit la voix
+qui déjà avait parlé.
+
+Meneh-Ouiakon se conforma à cet avis. Elle allongea le bras, et fit
+rouler sur ses gonds une grosse porte qui grinça aigrement en s'ouvrant.
+
+Aussitôt, un jet de lumière vive, éblouissante, enveloppa la jeune
+Indienne.
+
+Elle se trouvait au bout d'une sorte de galerie taillée dans le roc, et,
+sous ses yeux, se déployait une chambre ou salle qui semblait également
+avoir été creusée au coeur d'un rocher.
+
+Cette chambre était nue. L'eau suintant à sa voûte et à ses parois y
+avait formé des stalactites, figures étranges, qui resplendissaient
+comme des pierreries aux rayons d'une petite lampe faite avec un crâne
+d'animal et pendue par une corne de daim à un angle de la muraille.
+
+Sous cette lampe, et sur un méchant lit de mousse et de sapinette ou
+branches de pin, était étendu un homme.
+
+Une peau de bison recouvrait ses membres. Au front, il portait un
+grossier bandeau de toile ensanglantée qui lui cachait la moitié du
+visage.
+
+Malgré son bandeau, malgré la pâleur et l'altération de ses traits, on
+ne pouvait méconnaître cet homme. C'était Adrien Dubreuil.
+
+A la vue de Meneh-Ouiakon, un doux sourire erra sur les lèvres
+desséchées du malade.
+
+--Je craignais, dit-il faiblement, que la vieille ne vous entendit pas
+frapper; car elle est bien sourde.
+
+--Elle m'a entendue, répondit l'Indienne. Mais, parle, mon frère: le
+feu qui brûlait tes veines commence-t-il à s'assoupir?
+
+--Oui, grâce à vous, noble fille, ma santé s'améliore. Une lueur de
+satisfaction colora le visage de Meneh-Ouiakon.
+
+--Mais, continua Dubreuil, approchez, ma soeur, je vous en prie.
+Donnez-moi votre main, que je la serre dans les miennes. Ce m'est,
+hélas! le seul moyen de vous témoigner la reconnaissance qui déborde mon
+coeur...
+
+--Ne parle pas de reconnaissance, dit l'Indienne d'un ton simple,
+charmant, la reconnaissance est une chose ignorée chez nous.
+Puisse-t-elle l'être toujours!
+
+En prononçant ces mots, elle s'accroupit près d'Adrien et reprit, après
+lui avoir tendu sa main que le jeune homme pressa avec effusion:
+
+--Ta peau brûle encore; tu as soif, mon frère.
+
+--Ah! je vous aime! s'écria-t-il.
+
+--Et moi aussi, je t'aime! dit naïvement la séduisante Nadoessis.
+
+Dubreuil l'embrassa dans un regard si passionné que Meneh-Ouiakon rougit
+et détourna la tête.
+
+--Mon frère a soif; je vais lui donner à boire, dit-elle en se
+relevant.
+
+Dans un coin de la salle, il y avait une outre en cuir de caribou et une
+écuelle de bois. Meneh-Ouiakon prit cette écuelle, y versa de l'eau
+contenue dans l'outre, et, tirant de sa poche deux morceaux de sucre
+d'érable, jaunes comme l'ambre, elle les frotta l'un contre l'autre
+au-dessus de l'écuelle. Il en tomba une poudre abondante qui, remuée et
+mélangée avec l'eau, produisit une boisson rafraîchissante et tonique
+tout à la fois.
+
+Pendant cette opération, Adrien Dubreuil contemplait l'Indienne avec une
+tendresse qui ne pouvait guère laisser de doute sur la nature des
+sentiments que la jeune fille lui inspirait.
+
+Elle revint vers lui, son vase à la main, s'agenouilla, passa avec
+précaution son bras sous la tête du jeune homme, la souleva tout
+doucement et approcha l'écuelle de sa bouche ardente.
+
+Tableau saisissant, unique, que celui-là.
+
+Pour le peindre, il eût fallu la palette d'un Herrera.
+
+Voyez-vous cette grotte, mi-partie plongée dans une ombre rougeâtre,
+mi-partie flamboyante de clartés indécises, flottantes, qui font
+étinceler les murailles, la voussure et jusqu'au sol; et puis,
+voyez-vous, là, dans la zone lumineuse, ces deux bustes gracieux, ces
+deux figures souriantes, harmonieuses, mais dont l'ensemble, mais dont
+le détail tranchent en un si puissant contraste!
+
+Le visage de l'Indienne est beau, nonobstant le peu de régularité des
+lignes; mais comme il est étrange, comme ses teintes chaudes, bistrées,
+sont en opposition avec la blancheur marmoréenne, livide du visage de
+l'Européen! comme la barbe noire de celui-ci fait encore ressortir la
+matité de sa carnation! comme enfin l'attitude, touchante et le costume
+pittoresque de l'Américaine donnent de l'éclat, de la vie à cette scène
+si grande dans sa simplicité!
+
+--C'est assez, ma soeur, dit Adrien après avoir savouré une gorgée et en
+abaissant sur Meneh-Ouiakon un regard humide.
+
+--Mon frère ne veut plus boire?
+
+--Je n'ai plus soif.
+
+La jeune file désirait replacer la tête du malade sur la couche.
+
+--Non, demeurez ainsi, je vous en supplie, je suis si bien, dit-il en la
+couvant des yeux.
+
+La belle Indienne palpitait. Son sein soulevait, par bonds inégaux, la
+couverte drapée sur ses épaules.
+
+--Mon frère, dit-elle, en retirant son bras, et en arrangeant le lit du
+malade avec une sollicitude toute maternelle, mon frère a besoin de
+repos.
+
+--Oh non, j'ai dormi assez; laissez-moi causer avec vous. Je veux vous
+remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger, un inconnu...
+
+--Tu ne m'es ni étranger, ni inconnu, fit-elle gravement.
+
+--Ni étranger! ni inconnu! dit Adrien d'un air dubitatif.
+
+--Ni étranger, ni inconnu.
+
+--Je ne vous comprends pas, balbutia Dubreuil.
+
+--Qui t'a donné cela? questionna Meneh-Ouiakon, en montrant à
+l'ingénieur le symbole qu'il avait reçu de Shungush-Ouseta.
+
+--Ça?
+
+--Oui, ce totem?
+
+--C'est un Indien.
+
+--Où te l'a-t-il donné, mon frère?
+
+--Au Sault-Sainte-Marie.
+
+--Au Sault-Sainte-Marie?
+
+--Oui.
+
+--Et cet Indien t'a-t-il dit son nom?
+
+--Oui, mais je ne me le rappelle pas.
+
+--Ah! fit-elle avec un soupir.
+
+--Seulement, reprit Dubreuil, je me souviens qu'il était de la tribu des
+Nadoessis.
+
+--En es-tu bien sûr, mon frère? prononça-t-elle en plongeant ses yeux
+dans ceux de son interlocuteur.
+
+--Parfaitement sûr.
+
+--Mais, dit-elle, après un moment de réflexion, pourquoi l'Indien
+t'a-t-il fait ce présent?
+
+--Je lui avais rendu un service.
+
+Meneh-Ouiakon fit un geste d'étonnement.
+
+--Oui, poursuivit Adrien, son canot avait chaviré, et j'ai aidé le
+Nadoessis à sortir du gouffre dans lequel son imprudence l'avait
+entraîné.
+
+--Tu as sauvé la vie à Shungush-Ouseta.
+
+--Shungush-Ouseta! c'est en effet, je crois, le nom qu'il portait.
+
+--Ah exclama l'Indienne, si tu dis vrai, que le ciel soit toujours sur
+ta tête, que ton sentier dans la vie soit droit, sans épines ni
+cailloux; que le soleil t'éclaire sans cesse de ses rayons!
+
+--Ces paroles furent proférées avec une exaltation qui surprit
+douloureusement Dubreuil.
+
+--Vous connaissez donc cet Indien? dit-il avec vivacité.
+
+--Oui, Meneh-Ouiakon le connaît bien.
+
+--Peut-être l'aimez-vous? hasarda le jeune homme.
+
+--Je l'aime.
+
+A cette déclaration si nette, faite d'un ton ferme, l'ingénieur
+frissonna.
+
+Pour dissimuler le trouble qu'il éprouvait, il ramena sur son visage sa
+couverture de peau de buffle.
+
+--Ainsi, reprit Meneh-Ouiakon au bout d'un instant, c'est en récompense
+de ce que tu as fait pour lui que Shungush-Ouseta t'a fait présent de ce
+totem?
+
+--Je vous l'ai dit.
+
+--Mon frère voudrait-il me conter comment la chose arriva?
+
+--Je vous le dirai, dit le malade avec un effort pour surmonter son
+émotion.
+
+Et il narra brièvement, sans forfanterie, les circonstances qui avaient
+accompagné sa rencontre avec le Bon-Chien au trou de l'Enfer.
+
+Quand il eut terminé, Meneh-Ouiakon, qui l'avait écouté avec un intérêt
+marqué, lui dit:
+
+--Toi que j'aimais bien, je t'aime mieux encore. Commande et je
+t'obéirai. Meneh-Ouiakon est ton esclave.
+
+--Mais vous aimez aussi ce Shungush-Ouseta.
+
+--Je l'aime dans l'étendue de mon coeur.
+
+Un sourire amer plissa le visage de Dubreuil.
+
+--Comment, dit-il avec ironie, les femmes de votre race ont-elles le
+coeur si large qu'il puisse contenir deux amours à la fois?
+
+--Oui.
+
+--Vous vous moquez de moi! s'écria-t-il en haussant les épaules.
+
+--Quoi! les femmes des visages pâles ne peuvent-elles aimer leurs
+enfants, leur mari?...
+
+--Mais Shungush-Ouseta n'est pas votre enfant?
+
+--Si tu ne m'avais pas interrompue, j'aurais ajouté: «leurs frères.»
+
+--Shungush-Ouseta serait votre frère?
+
+--C'est mon _osyaiman_.
+
+--Je ne comprends pas, dit Adrien en secouant la tête.
+
+--J'ai voulu dire qu'il est le fils de mon père, et de ma mère.
+
+--Vrai! s'écria le malade avec joie, vrai! c'est votre frère?
+
+--Mon frère aîné, celui qui doit remplacer mon père au conseil des
+chefs.
+
+--Oh! alors, je suis doublement heureux d'avoir pu lui être de quelque
+utilité.
+
+--Tu l'as arraché à la mort. Mais, sois assuré que, si elle le peut, la
+soeur paiera la dette de son frère.
+
+--N'est-ce point moi qui suis votre obligé? Sans vous, le pauvre
+Français aurait cessé de vivre.
+
+--Ne parlons point de moi.
+
+--Mais j'en veux parler! Que serais-je devenu, blessé à la tête, la
+jambe cassée à la suite de ma chute, en proie à une fièvre cérébrale, si
+vous n'eussiez pris soin de moi, en exposant votre propre sécurité; car,
+j'en ai la conviction, c'est au péril de vos jours que vous venez me
+visiter ainsi chaque nuit...
+
+--Mon frère se trompe, dit froidement l'Indienne.
+
+--Je me trompe! mais la vieille Maggy me l'a dit!
+
+--Maggy déraisonne.
+
+--Vainement, ô Meneh-Ouiakon! vous tenteriez de me dérober la vérité.
+Votre dévouement pour le malheureux prisonnier m'est connu. Et quand
+même Maggy, ma gardienne, n'aurait pas trahi votre secret, je l'ai
+découvert. Plus d'une fois, quand vous me croyiez endormi, j'étais
+éveillé. Je vous ai entendu causer avec ma geôlière. Je sais que vous
+l'avez gagnée, qu'elle vous ouvre toutes les nuits la porte de cette
+caverne...
+
+--Mon frère en est-il mécontent? demanda la jeune fille d'un air triste.
+
+--Mécontent! Le pouvez-vous penser?... Je vous aime...
+
+L'Indienne, qui se trouvait près du lit, tressaillit. Une brûlante
+rougeur monta à ses joues, elle dégagea doucement sa main dont Dubreuil
+s'était emparé, et qu'il pressait chaleureusement sur sa poitrine.
+
+--Ainaway-min (ami), dit-elle, nous devons, ce soir, causer
+sérieusement.
+
+--Avant tout, dites-moi que vous m'aimez.
+
+--Je vous aime, répondit-elle d'un accent sincère, mais sans animation.
+
+--Dites-moi aussi, continua le Français, quel intérêt vous a poussée à
+me servir?
+
+--Quand mon frère est tombé, frappé par son ennemi, je me suis baissée
+pour aider à le relever. Mais mon frère n'avait plus le sentiment de
+l'existence; on l'a emporté hors de la salle du banquet. Mais, à la
+place qu'il occupait, j'ai trouvé ce totem. Il m'indiquait mon devoir,
+j'y ai été fidèle.
+
+--Sans cela, sans ce carré de bois, vous m'eussiez laissé périr, dit
+Dubreuil d'un ton sombre.
+
+L'Indienne ne répondit pas.
+
+Il y eut un moment de pénible silence, à peine troublé par les sourds
+rugissements de la tempête qui déferlait au dehors.
+
+--Ah! soupira le malade, je comprends. Mais ce n'est pas ainsi que je
+voudrais être aimé, pas ainsi que les femmes aiment dans mon pays...
+Vous auriez mieux fait de m'abandonner à mon sort.
+
+--Je croyais que mon frère était un homme fort. Nos jeunes guerriers ne
+savent pas pleurer. On les habillerait en femmes ceux-là qui verseraient
+des larmes.
+
+--Mais que deviendrai-je? Je n'avais ici qu'un ami; il est perdu.
+Maintenant, me voici captif, grelottant la fièvre, estropié et condamné
+à ne plus voir la lumière du jour; car, dans ce cachot règne une nuit
+éternelle, et l'air respirable n'arrive que difficilement par quelques
+fissures imperceptibles.
+
+--L'impatience, mon frère, est l'arme des faibles. Prends courage, et tu
+sortiras d'ici.
+
+--J'aimerais mieux n'en sortir jamais que de vous laissez au milieu de
+ces brigands.
+
+--De qui mon frère veut-il parler?
+
+--Eh! de celui que vous appelez le Mangeux-d'Hommes et de ses complices
+répliqua-t-il avec irritation.
+
+Le front de l'Indienne se couvrit d'un nuage que Dubreuil remarqua
+aussitôt.
+
+--Ah! dit-il, avec une inflexion sarcastique, j'oubliais que vous
+l'aimiez aussi, lui!
+
+--Jésus! murmura-t-elle d'une voix rêveuse, oui, je l'ai aimé, bien
+aimé!
+
+--Et vous l'aimez encore siffla l'ingénieur entre ses dents serrées, en
+croisant convulsivement les mains au-dessus de sa tête.
+
+--Mon frère, dit avec une exaspérante tranquillité Meneh-Ouiakon,
+l'esprit de feu court toujours dans ton sang. Il faut l'arrêter, sans
+quoi Kitchi-Manitou s'emparerait encore de toi, et je ne pourrais
+remplir la promesse que j'ai faite au totem de mon frère.
+
+--Expliquez-vous, fut-il répondu sèchement.
+
+--J'ai rêvé, dit-elle, la nuit dernière, que je te rendais la liberté.
+Il faut que mon rêve s'accomplisse [36].
+
+[Note 36: Dans la première série des Drames de l'Amérique du Nord, j'ai
+déjà eu occasion de montrer combien les sauvages sont superstitieux,
+surtout à l'endroit de leurs songes. La plupart des voyageurs ont été,
+comme moi, frappés de cette aberration qui ne compte encore, quoi que
+nous en ayons, que trop de fidèles dans les sociétés civilisées. Mais si
+la plupart des Indiens apportent souvent une grande bonne foi dans
+l'explication des rêves, il en est qui savent très-bien les utiliser au
+profit de leurs passions. En voici un exemple citée par un missionnaire.
+Un sauvage ayant rêvé que le bonheur de sa vie était attaché à la
+possession d'une femme mariée à l'un des plus considérables du village
+où il demeurait, il lui fit faire la même proposition que Hortensius eut
+la hardiesse de faire autrefois à Caton d'Utique. Le mari et la femme
+vivaient dans une grande union et s'entr'aimaient beaucoup. La
+séparation fut rude à l'un et à l'autre; cependant ils n'osèrent
+refuser. Ils se séparèrent donc. La femme prit un nouvel engagement, et
+le mari abandonné ayant été prié de se pourvoir ailleurs, il le fit par
+complaisance, et pour ôter tout soupçon qu'il pensait encore à sa
+première épouse. Il la reprit néanmoins après la mort de celui qui les
+avait désunis, laquelle arrive quelque temps après. Dans ses Aventures
+en Amérique, Le Beau raconte l'anecdote suivante «Un sauvage, de ce
+qu'on avait donné la vie à un esclave dans sa cabane contre son
+inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva
+pendant plusieurs années. Enfin pouvant plus dissimuler, il dit qu'il
+avait rêvé de la chair humaine, et peu après, il déclara que c'était la
+chair de l'esclave en question. On chercha vainement à éluder ce songe
+barbare; on fit plusieurs figures d'hommes de pâte qu'on fit cuire sous
+les cendres; il les rejeta. On n'omit rien pour lui faire changer de
+pensée; il ne se rendit point, et il fallut faire casser la tête à
+l'esclave.]
+
+Dubreuil fit un mouvement d'incrédulité et de dédain.
+
+A cet instant, un coup de tonnerre effroyable ébranla la caverne jusque
+dans ses fondements, et une vieille squaw se précipita dans la salle par
+le couloir qui avait donné accès à Meneh-Ouiakon, en s'écriant:
+
+--La fille des sachems et le visage pâle sont perdus!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ LE MAÎTRE
+
+
+--Que veut-elle dire? demanda Dubreuil; car, si la vieille Indienne
+avait poussé son exclamation en nadoessis, dialecte qu'il ne comprenait
+pas, la soudaineté de son entrée dans la salle, le bouleversement de son
+visage annonçaient suffisamment que quelque chose de grave était
+survenu.
+
+--Tais-toi et sois calme, dit, dans son idiome, Meneh-Ouiakon à la squaw.
+
+Puis, s'adressant à Dubreuil:
+
+--Mon frère, du courage, du sang-froid; si l'on tentait de te faire du
+mal, je te protégerais.
+
+Ces paroles soufflées rapidement, elle se glissa dans la ruelle du lit,
+derrière le malade, et, en un clin d'oeil, elle eut tout à fait disparu
+sous l'amas de brindilles dont se composait la couche.
+
+Un pas sec et cadencé résonnait dans le couloir.
+
+La porte extérieure s'ouvrit sans secousse, et, le lieutenant du
+Mangeux-d'Hommes. Judas, pénétra dans la salle.
+
+Déjà Maggy, remise de son émoi, paraissait fort occupée auprès du
+blessé.
+
+--Hors d'ici, vilaine peau-rouge, lui dit durement Judas.
+
+La squaw se courba en deux pour saluer le terrible lieutenant, et quitta
+immédiatement la pièce.
+
+Dès qu'elle fut partie, Judas alla s'assurer que la porte était fermée;
+ensuite, il se rapprocha de Dubreuil.
+
+--Jeune homme, lui dit-il lentement et en fixant sur l'ingénieur un
+regard incisif, jeune homme, ta santé marche à son rétablissement. La
+plaie que tu avais à la tête est presque guérie, n'est-ce pas?
+
+--Oui, la cicatrisation a fait de grands progrès.
+
+--Et ta jambe?
+
+--Je ne puis encore la remuer.
+
+--C'est juste, j'oubliais qu'elle est toujours emprisonnée dans les
+éclisses de bois que j'y ai appliquées; car ta vie, tu me la dois, jeune
+homme, tu ne l'oublieras pas, j'espère. Sans mes connaissances
+médicales, et sans l'intérêt que je te porte depuis bientôt un mois tu
+voyagerais sur la grande route de l'éternité.
+
+--Je vous sais gré de ce que vous avez fait pour moi.
+
+--Et je ferai plus encore, par la vertueuse Shelagh! épouse du
+bienheureux saint Patrice, dit Judas en aiguisant davantage le regard
+qu'il tenait rivé sur Dubreuil.
+
+--Je n'ai qu'un seul désir, insinua ce dernier.
+
+--Recouvrer ta liberté?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, tu la recouvreras.
+
+Adrian leva les yeux sur l'Apôtre.
+
+--Oui, appuya Judas, tu la recouvreras ta liberté;... mais à une
+condition.
+
+--Laquelle? dites.
+
+Comme un feu follet, sur la face osseuse du lieutenant passa une lueur
+de satisfaction qui s'évanouit dès qu'elle y eut répandu un faible
+rayonnement.
+
+Avant de répondre, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit pour s'assurer
+qu'il n'y avait personne dans la galerie, et revint se placer devant le
+lit du malade.
+
+--Ainsi, jeune homme, dit-il en traînant ses paroles, la liberté te
+semble un bien inestimable, et tu sacrifierais volontiers quelques
+années de ta vie pour l'obtenir, ce bien.
+
+--Quelques années répéta Dubreuil surpris.
+
+--J'entends quelques années qui ne te seraient pas sans profit.
+
+--Soyez plus clair, je vous prie.
+
+--D'abord, as-tu du courage?
+
+--Je le crois.
+
+--De l'audace?
+
+--Cela dépend.
+
+--Enfin, dit Judas, s'il s'agissait de faire ta fortune; une grande
+fortune... une fortune de prince?
+
+--Par des moyens honnêtes!
+
+--Honnêtes! tous les moyens le sont, quand ils échappent à
+l'appréciation.
+
+Dubreuil fit un geste de dénégation.
+
+--Qui veut la fin veut les moyens, reprit silencieusement Judas. Je
+tiens ta liberté, ta vie entre mes mains.
+
+Et il se mit à se promener dans la longueur de la caverne.
+
+Il y eut une pause de quelques minutes.
+
+L'orage grondait toujours au dehors; toujours, de temps à autre, les
+éclats de la foudre résonnaient comme de lointaines et formidables
+décharges d'artillerie.
+
+Dubreuil était sous le coup d'une agitation fébrile que doublait la
+présence de Meneh-Ouiakon. Si Judas la découvrait, elle serait perdue;
+et si la situation se prolongeait, il pouvait se faire qu'il la
+découvrît.
+
+C'est pourquoi Adrien, tâchant de dominer son émotion, se décida rompre
+le silence. Il espérait, par une promesse vague, se débarrasser du
+féroce lieutenant.
+
+--Mais enfin, dit-il, que proposez-vous?
+
+Cette question si directe émoussa l'impassibilité ordinaire de Judas.
+
+Il s'arrêta court au milieu de sa promenade.
+
+La trahison est peut-être--quel que soit d'ailleurs son but--le plus
+affreux des forfaits. Les grands criminels y répugnent souvent. On en a
+vu pour qui voler, violer, assassiner, incendier, torturer étaient un
+jeu, qui se raillaient de la justice divine et humaine, mais pour qui
+aussi l'appellation de traître eût été une injure sanglante, dont ils
+auraient eu plus horreur que du bagne on de l'échafaud.
+
+Judas n'avait point de ces pudeurs dans le vice; cependant, malgré
+l'absence de sens moral dont il faisait preuve et parade, il ne se
+sentait pas tout à fait à l'aise dans le plan qu'il avait conçu, et
+auquel sa pensée avait associé l'ingénieur français.
+
+--Ce que je propose, dit-il avec une lenteur rêveuse; oui, je vais te
+les faire, mes propositions...
+
+Il s'avança de nouveau vers Dubreuil, se reprit à l'examiner comme s'il
+eût voulu sonder jusqu'au plus profond de son âme, et brusquement lui
+dit:
+
+--Tu es discret?
+
+--Sans doute, fit Adrien intrigué.
+
+--Ta parole que jamais tu ne révéleras ce que je te communiquerai?
+
+--Je vous la donne.
+
+--Du reste, tu sais, ajouta le lieutenant du Mangeux-d'Hommes avec
+menace, si par imprudence ou autrement tu me trahissais, la mort serait,
+de toute façon, ton châtiment.
+
+--Je vous ai engagé mon honneur, ne craignez rien.
+
+--Tu as dû remarquer, reprit froidement Judas, que notre chef
+s'abandonne avec excès aux liqueurs fortes. Les débauches ont affaibli
+ses facultés intellectuelles. Quoique une partie de nos gens tienne
+encore à lui, plusieurs l'ont en aversion. Ils me voudraient pour
+capitaine. Mais je suis las de cette vie vagabonde que je mène depuis
+tant d'années. Le désir de revoir ma patrie, la belle Irlande, l'île
+d'émeraude, s'est emparé de moi, et je n'attends qu'une occasion
+favorable pour la satisfaire. Cette occasion, toi seul ici peux me la
+fournir. Je connais, non loin du lieu que nous habitons, une mine d'or
+dont l'exploitation...
+
+--Une mine d'or! interrompit Dubreuil; je doute que les terrains
+avoisinant le lac Supérieur recèlent des gisements aurifères.
+
+--Tu en jugeras toi-même. Ce n'est pas une mine, mais une montagne d'or,
+oui une montagne d'or, par la vertueuse Shilagh, épouse du bienheureux
+saint Patrice[37]! s'écria l'Irlandais d'un ton enthousiaste qui
+contrastait singulièrement avec son flegme habituel. Je te conduirai là,
+dès que tu seras guéri, avec deux hommes qui me sont dévoués. Tu
+dirigeras nos travaux, et bientôt nos richesses dépasseront celles des
+plus grands seigneurs de la terre. Cela te convient-il?
+
+[Note 37: A cinq journées de Fond du Lac, sur le Supérieur, et au bord de
+la rivière Outonagon, il existait alors un énorme rocher de cuivre pur,
+que les coureurs des bois et les aventuriers du Nord-Ouest ont souvent
+pris pour de l'or.]
+
+--Mais qui vous dit que le rocher dont vous parlez...
+
+--De l'or! c'est de l'or! c'est de l'or! tiens, regarde!
+
+En disant ces mots, Judas plaça sous les yeux de Dubreuil un gros
+morceau de métal jaune qui brillait effectivement comme l'or.
+
+Mais, ni sa couleur, ni son éclat, ne pouvaient en imposer à
+l'ingénieur.
+
+Il reconnut promptement que c'était du cuivre. Cependant, il crut
+convenable d'entretenir Judas dans son erreur.
+
+--Mes yeux sont, dit-il, trop fatigués pour que je puisse bien apprécier
+ce spécimen. Mais je crois, comme vous, que la mine d'où il sort est
+très-précieuse.
+
+--Précieuse! mais il n'y en a pas une comparable au monde. De retour
+dans mon pays, j'achèterai une seigneurie, et l'on ne me connaîtra plus
+que sous le non de lord Peter O'Crane. Ah! j'ai longtemps dissimulé, oui
+bien longtemps, pour atteindre le sommet auquel je voulais parvenir!
+
+--Si le rocher est considérable, pourquoi ne pas vous faire assister de
+vos compagnons? questionna Dubreuil.
+
+--Mes compagnons je les méprise, je les exècre répliqua Judas d'une voix
+sourde.
+
+--Mais votre capitaine?
+
+--Jésus! ne me parle pas de lui. Avant de quitter le fort, je me
+vengerai. Il m'a ravi l'amour de la seule femme que j'aie jamais aimée
+mais, vois-tu, je lui enlèverai sa préférée, sa Meneh-Ouiakon...
+
+Dubreuil tressaillit.
+
+--Oui, poursuivit Judas, cédant au cours de ses passions comme un
+torrent, longtemps comprimé, qui a rompu ses digues, oui, oui,
+j'enlèverai Meneh-Ouiakon. Elle me suivra dans les vieux pays. J'en
+ferai ma femme, et le bonheur que j'ai attendu avec patience depuis tant
+d'années, luira enfin sur ma vieillesse.
+
+Il se remit en marche en se frottant les mains, fit deux on trois tours
+dans la chambre, et se rapprochant tout à coup de Dubreuil:
+
+--Ainsi, dit-il, c'est convenu?
+
+--Mais je ne puis bouger de mon lit.
+
+--Oh! nous te transporterons dans un canot. Dans deux jours, j'aurai
+dépêché le capitaine chez le diable, dans huit au plus tard nous
+partirons. Souviens-toi de ton serment.
+
+Là-dessus, Judas composa son maintien et sortit.
+
+Quand le bruit de la porte qui donnait sur la cour eut annoncé que le
+lieutenant du Mangeux-d'Hommes était loin, Meneh-Ouiakon quitta sa
+cachette.
+
+Elle était calme, mais triste.
+
+--Mon frère, dit-elle à Dubreuil, plus que jamais ta vie est en danger.
+
+--La vôtre, ne court-elle aucun risque? repartit-il avec un accent de
+reproche.
+
+--Non, moi je n'ai rien à craindre. Mais toi, malade, infirme, tu peux
+être assassiné par ces misérables.
+
+--Que faut-il faire? demanda Dubreuil sérieux.
+
+--Je cherche. Ah! si le fils de ma mère était ici. Il est habile, il est
+fort; mon incertitude ne durerait guère.
+
+--Noble créature, dit Adrien, lui prenant une main qu'elle abandonna
+volontiers, songez à vous plutôt qu'à moi. Qu'importe le sort qui m'est
+réservé! je me sens si malade, que la vie serait plutôt un fardeau qu'un
+bien pour moi. Mais vous, jeune, riche de santé, de bonté, pourvoyez à
+votre salut, c'est votre droit, c'est votre devoir, c'est la prière que
+je vous adresse au nom de l'affection que vous me témoignez.
+
+Inclinant sur le blessé un long et doux regard, Meneh-Ouiakon lui dit:
+
+--Mon frère n'a pas lu dans le coeur de la fille du sachem nadoessis.
+Elle ne lui en veut pas; mais elle est affligée de son ignorance.
+Meneh-Ouiakon a rêvé qu'elle rendait la liberté à son frère blanc: le
+rêve de Meneh-Ouiakon s'accomplira.
+
+--Ne redoutez-vous pas?...
+
+--Meneh-Ouiakon ne redoute quoi que ce soit.
+
+--Mais, vous-même, vous êtes prisonnière?
+
+--Autant vaudrait prétendre retenir la vipère dans sa main sans en être
+piqué, ou l'eau entre ses doigts sans soient mouillés, que d'espérer
+retenir Meneh-Ouiakon captive quand elle a résolu de briser ses liens.
+Maintenant, mon frère, ouvre ton oreille à mes paroles. As-tu des amis
+près d'ici?
+
+--Hélas! non; j'en avais un, un seul, mais il est je le crains... dit
+Adrien avec des larmes dans la voix.
+
+--Si, continua l'Indienne, comme si elle se parlait elle-même, si la
+tribu des Nadoessis n'était en chasse sur les bords du lac des Bois
+[38], j'irais trouver nos parents, nos alliés...
+
+[Note 38: Pour une description de ce lieu, voir la _Huronne_.]
+
+--Dans ce pays, interrompit Dubreuil, je connais pourtant une personne
+qui s'intéresse peut-être à moi, c'est un Canadien-Français du
+Sault-Sainte-Marie.
+
+--Que mon frère me dise le nom de ce Canadien-Français.
+
+--Il s'appelle Rondeau.
+
+--Rondeau, je m'en souviendrai.
+
+--Quel est donc votre projet?
+
+--Mon frère le saura quand je l'aurai exécuté.
+
+--Meneh-Ouiakon, j'ai confiance en vous; mais, je vous en conjure, ne
+commettez point d'imprudence, n'exposez pas une existence qui m'est cent
+fois plus chère que la mienne, dans l'intention de me servir.
+
+--Ami, dit-elle, tu seras quelques jours sans me voir. Mais ne te laisse
+pas abattre par le chagrin. Le dévouement de Maggy t'est assure. Compte
+sur elle. Je vais travailler à ta délivrance.
+
+--Non, s'écria Dubreuil; non, vous ne vous éloignerez pas avant que je
+sache!
+
+--Cela n'est point nécessaire.
+
+--Meneh-Ouiakon, vous ne m'aimez pas! s'écria douloureusement
+l'ingénieur.
+
+--J'ai déjà dit à mon frère qu'il ne savait pas lire dans mon coeur.
+
+--Mais enfin, renseignez-moi sur ce que vous allez faire.
+
+--Il n'est pas sage et il manque d'adresse, ou il est vaniteux, celui
+qui cherche un conseil pour une chose qu'il a décidé d'exécuter.
+
+--Je mourrai d'anxiété, dit le jeune homme en attirant l'Indienne contre
+sa poitrine.
+
+--Non, tu ne mourras pas, car mon rêve a dit que tu verrais bien des
+hivers blanchir ta chevelure, répondit l'Eau-de-Feu d'un ton
+prophétique.
+
+--Et, s'écria Dubreuil dominé par son accent fascinateur, votre rêve
+a-t-il dit aussi que ma vie s'écoulerait avec vous?
+
+Meneh-Ouiakon ne répondit point; mais, tournant à lui, s'il touchait à
+notre malade, il le faudrait tuer. Je suis ogiemau [39] de la dame des
+femmes; je te le commande.
+
+[Note 39: Proprement chef, mais dans ce sens il signifie plutôt grand
+maître, grande-maîtresse,]
+
+--Je le tuerais, dit la Perdrix-Grise.
+
+--A présent, va me chercher la peau du dernier veau que l'on a abattu.
+
+Maggy rentra dans le couloir, après avoir accroché sa lampe à un clou
+fiché dans la muraille de la galerie.
+
+Au bout d'une minute la vieille squaw reparut.
+
+Elle traînait derrière elle la peau d'un veau fraîchement écorché.
+
+--Enveloppe-moi dans cette peau et couds-la sur mes membres, dit
+Meneh-Ouiakon.
+
+Avec une aiguille faite d'une arête de poisson, et quelques menus nerfs
+d'animal, Maggy exécuta, sans mot dire, l'ordre qu'elle avait reçu.
+
+--Maintenant, reprit la jeune Indienne se mettant résolument à quatre
+pattes, conduis-moi à l'étable aux bestiaux; puis tu diras à la
+sentinelle de garde à la porte de la factorerie qu'il est l'heure
+d'envoyer brouter les bêtes. Après cela tu ouvriras les écuries, et tu
+amuseras le factionnaire pendant que les animaux passeront sous la porte
+du fort.
+
+Maggy inclina la tête en signe d'assentiment, et éteignit sa lampe.
+
+La nuit finissait et, à travers les nuages épais qui roulaient au ciel,
+quelques teintes grises commençaient à se montrer vers l'Orient.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR
+
+
+Ainsi que la plupart des établissements de même espèce, la factorerie de
+la Pointe renfermait une certaine quantité de bestiaux. Chaque matin,
+ces bestiaux étaient lâchés sous la garde de quelques chiens, qui les
+menaient paître autour du fort ou dans les îles voisines et les
+ramenaient, le soir, aussi fidèlement que s'ils eussent été accompagnés
+par des bergers [40].
+
+[Note 40: Cette habitude de confier les troupeaux à la direction des
+chiens, sans le concours de bergers, est très-générale dans l'Amérique
+septentrionale. Sur le bord des fleuves, le bétail franchit souvent des
+espaces considérables à la nage pour aller paître dans les îles
+environnantes, et le soir il rentre sous la conduite du chien qui l'a
+guidé dans ses excursions fluviatiles.]
+
+Revêtue de sa peau de jeune taureau, Meneh-Ouiakon se plaça résolument
+au milieu du troupeau, que la vieille Maggy fit aussitôt sortir de
+l'écurie à coups de houssine.
+
+--Tu ne te couches donc pas plus que les chouettes, sorcière! grommela
+le factionnaire auquel elle demanda d'ouvrir la porte du fort.
+
+--Mon frère dormait, car, sans cela, il aurait vu que le jour va luire,
+répondit ironiquement Maggy.
+
+--Le jour! le jour je suis sûr qu'il n'est pas plus de minuit...
+
+--Si je disais au chef qu'il m'a fallu éveiller mon frère...
+
+--Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma
+soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais,
+repartit la sentinelle d'un ton singulièrement radouci.
+
+--Il ne le saura pas. Alors que mon frère se hâte de laisser passer les
+bêtes, car le soleil ne tardera pas à se montrer.
+
+La porte fut immédiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns
+sur les autres, se bousculant, les bestiaux se précipitèrent, en
+tumulte, sur la grève du lac.
+
+Malgré la prudence et l'agilité qu'elle déploya au milieu des lourds
+ruminants, Meneh-Ouiakon faillit être victime de sa hardiesse dans ce
+court mais périlleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer
+les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renversée, foulée aux
+pieds, peut-être écrasée, si, par un mouvement rapide, elle n'eût fui
+entre ses jambes.
+
+Cet accident évité, elle fut sauvée, en liberté!
+
+Le soleil n'était pas encore levé, mais déjà un brouillard épais
+achevait de fondre les objets dans la pénombre du crépuscule matinal.
+
+On ne distinguait pas à cinq pas devant soi.
+
+Meneh-Ouiakon se redressa, se débarrassa, en un tour de main, de la peau
+dont elle était couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des
+canots d'écorce amarrés le long du rivage.
+
+Combien peu, même parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les
+plus intrépides du monde, eussent osé s'aventurer sur le lac Supérieur,
+à travers cette brume si intense qu'on l'eût pu couper au couteau, pour
+nous servir d'une locution du pays!
+
+Et, cependant, la jeune Indienne s'y élança, sans boussole, sans vivres
+d'aucune sorte, avec son seul instinct pour phare, son amour de Dubreuil
+pour espoir!
+
+Toute la journée elle resta, accroupie sur les talons, clans le léger
+esquif, pagayant avec la vigueur d'un homme, ne s'arrêtant ni pour se
+reposer, ni pour prendre de la nourriture.
+
+Mais, quelques heures après qu'elle se fut embarquée, l'astre du jour
+avait, après une lutte opiniâtre, vaincu, et déchiré le voile grisâtre
+qui l'enveloppait, et il s'était déployé dans toute sa glorieuse
+splendeur, pour réjouir les êtres animés et féconder la terre.
+
+Meneh-Ouiakon, côtoyant le bord méridional du lac, avait passé tour à
+tour la rivière Montréal, que commande à droite une haute montagne; la
+pointe de la Petite-Fille; et enfin elle avait fait halte à la rivière
+Noire.
+
+Là, elle déterra et mangea des oignons qui croissent abondamment dans
+ces parages; puis, s'étant rafraîchie à l'onde du lac, elle se remit en
+route avec autant d'ardeur que si elle eût fait un repas substantiel et
+réparé ses forces par un long sommeil.
+
+Toute la nuit notre brave Nadoessis poursuivit sa route. Au matin, elle
+se trouvait à la baie de la Pêcherie, où sa bonne fortune voulut qu'elle
+rencontrât un de ces voliers de pigeons ramiers,--appelés _tourtes_ par
+les Canadiens, _me-me_ par les Indiens du lac Supérieur,--qui se
+présentent par bandes si nombreuses dans l'Amérique septentrionale, au
+retour du printemps.
+
+Avec sa pagaie, Meneh-Ouiakon tua une vingtaine de ces volatiles, en fit
+cuire deux dont elle déjeuna, serra les autres en un coin de son canot,
+sous une couche d'herbages humides pour qu'ils se conservassent frais,
+et repartit heureuse de n'avoir pas encore été troublée dans sa fuite.
+
+Comme le soleil allait se coucher, elle arriva à la presqu'île Kiouinâ.
+Meneh-Ouiakon avait résolu d'y camper pendant la nuit, et de traverser
+le lendemain la presqu'île, son canot sur les épaules, ce qui devait
+abréger sa course de près de trente lieues.
+
+Le portage [41] a deux mille pas de longueur.
+
+[Note 41: Pour la signification de ce terme, voir la première série des
+Drames de l'Amérique du Nord.]
+
+La jeune fille était trop fatiguée pour le faire ce soir-là. Elle
+s'arrêta à la _pose_, à vingt pieds au-dessus du niveau du lac, et,
+avec sa peau de veau étendue sur deux piquets, se dressa une petite
+tente.
+
+Après avoir pris quelques aliments, elle s'étendit sur le sable, sous sa
+tente, et tomba dans un profond sommeil, dont elle ne fut tirée que par
+cette exclamation échappée au plus bruyant enthousiasme:
+
+--Cent mille millions de carabines! la jolie créature pour une
+sauvagesse, sans t'offenser, mam'selle!
+
+Meneh-Ouiakon s'était éveillée en sursaut. Elle bondit sur ses pieds
+avec la vivacité d'une panthère, et darda sur le perturbateur de son
+repos un regard incisif.
+
+Aux naissantes clartés de l'aube, elle vit un personnage singulier,
+étirant complaisamment de longues moustaches jaunes, qui la contemplait
+avec une vivacité rien moins que modeste et dont le sons ne trompa point
+la jeune Nadoessis.
+
+--Oui, là vraiment, tu es fièrement belle pour une sauvagesse, et si tu
+avais seulement la chose de comprendre le français, nous nous
+entendrions bien vite, ma poulette, fit-il en étendant la main
+comme pour lui prendre la taille.
+
+Sans rien dire, l'Indienne recula d'un pas; mais le feu de ses prunelles
+s'était adouci.
+
+--Quel malheur, poursuivit l'homme avec, un accent de regret sincère,
+quel malheur que ça ne sache pas la langue des braves! Sans cela, ma
+foi, je serais bien capable de lui offrir ma main, aussi sûr que je
+m'appelle Jacot Godailleur Mais, ajouta agréablement l'ex-cavalier de
+première classe, en roulant, de plus en plus belle, ses moustaches entre
+le pouce et l'index et en se balançant, d'un air conquérant, sur la
+pointe du pied, mais y a un langage que saisissent tous les coeurs,
+blancs, rouges, jaunes on noirs.
+
+Et il se pencha, de nouveau, pour saisir Meneh-Ouiakon dans ses bras.
+
+--Que désire mon frère? demanda froidement celle-ci.
+
+--Vous parlez français! tu parles français! elle parle français! s'écria
+le dragon d'un ton aussi stupéfait que s'il eût entendu un quadrupède
+lui répondant dans sa langue.
+
+Puis, après un moment de silence, donné à la surprise, il reprit avec la
+joyeuse insouciance qui lui était habituelle:
+
+--Mais ça me va parfaitement. D'abord, sans vous offenser, comment vous
+appelle-t-on, mam'selle?
+
+Meneh-Ouiakon ne répliquant pas, Jacot Godailleur continua:
+
+--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'obliger, et je vous récompenserai
+comme vous le désirerez. Si le mariage même ne vous dégoûte pas, eh
+bien! nous nous marierons, à la mode de mon pays ou du vôtre; c'est-il
+dit? Si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, je ne ferai pas un
+trop mauvais marché, après tout, car vous êtes tonnerrement taillée pour
+l'amour, ma petite. Jacot Godailleur, ex-cavalier de 1re classe au 7e
+régiment de dragons, s'y connaît, croyez-le.
+
+--Mon frère, dit la jeune fine, est l'esclave d'un chef français?
+
+--Esclave! moi! jamais! brosseur, à la bonne heure, et je m'en flatte,
+mam'selle. J'ai été le brosseur de mon mar'chef, un propre soldat. Le
+connaîtriez-vous? alors, si vous avez eu l'avantage de lui plaire, je
+retire mes propositions. Sauf votre respect, mam'selle, je ne vais
+jamais sur les brisées de mes supérieurs. Mais, où est le mar'chef,
+dites?
+
+--Adrien Dubreuil est prisonnier, répondit Meneh-Ouiakon.
+
+--Les brigands ne l'ont donc pas tué? vous l'avez vu? vous lui avez
+parlé? quand? où? s'enquit l'ex-dragon avec une volubilité extrême.
+
+--Je l'ai vu, je lui ai parlé, il y a trois nuits, dit l'Indienne.
+
+--Où, dites-moi.
+
+--Aux îles des Apôtres.
+
+--Connais pas, fit Jacot avec un mouvement des épaules. Mais,
+ajouta-t-il d'un ton suppliant, vous m'indiquerez le chemin.
+
+--Non, dit Meneh-Ouiakon; si mon frère désire être utile à son maître,
+il fera mieux de me suivre.
+
+--Vous suivre! mais j'irais au bout de la terre, sans vous manquer de
+respect, mam'selle. Car figurez-vous que j'ai été pris avec le mar'chef
+par ces scélérats d'assassins, que leur capitaine, un diable rouge, m'a
+mordu au cou, jeté à l'eau; que je suis rentré à la nage dans le bateau,
+ou j'ai retrouvé le mar'chef, mais pas pour longtemps, car, au milieu de
+la nuit, regardant par un panneau de la goélette et voyant qu'elle
+voguait près de terre, j'ai pensé que je ne pouvais pas servir le
+mar'chef, tandis que je courais risque de me desservir beaucoup moi-même
+en restant sur le navire, et j'ai pris de la poudre d'escampette. Ah! si
+j'avais su! Je gagne le bord; j'attends le jour pour m'orienter. Je
+découvre des tas de gens. Bon, je me dis, te voilà sauvé, Godailleur.
+Mais c'étaient des Américains qui travaillaient aux mines de cuivre. Ils
+ne me comprenaient pas, ni moi non plus. A grand'peine j'ai pu vivre
+depuis ce temps-la... Quel coquin de pays, sauf votre respect,
+mam'selle! Ça ne fait rien, si le mar'chef ne vous a pas... vous
+m'entendez... et si vous pouvez me fournir le moyen de retourner en
+France... ma foi, mille millions de carabines, je vous épouse! Mais, il
+paraît que vous me connaissez aussi!
+
+--Je te connais, mon frère.
+
+--Ah! j'y suis, le mar'chef vous a parlé de moi!
+
+--Ton chef m'a parlé de toi.
+
+--Mais, sans vous offenser, fit alors Jacot Godailleur l'un ton
+méditatif, vous me tutoyez comme si nous avions été camarades de lit
+pendant tout un congé est-ce qu'il me serait permis de vous rendre la
+réciproque, sauf votre respect?
+
+Cette question saugrenue demeura sans réponse.
+
+Meneh-Ouiakon ne l'avait pas entendue, tout occupée qu'elle était à
+examiner un point presque imperceptible sur le lac.
+
+--Mon frère, dit-elle soudain, je vais chercher du secours pour ton
+chef. Es-tu disposé à m'accompagner?
+
+--A l'extrémité du monde, je le répète.
+
+--Viens alors.
+
+--Mais où irons-nous?
+
+--Au Sault-Sainte-Marie.
+
+--C'est diablement loin, dit le dragon.
+
+--Ton coeur est-il timide comme celui d'un lièvre? Alors, reste ici.
+
+--Pas du tout, pas du tout, riposta Jacot. C'est que ce n'est pas gai
+ici, ma colombe. J'aime bien mieux faire trois ou quatre étapes en tête
+à tête avec un aussi gentil compagnon de route.
+
+Ce disant, le galant ex-cavalier de 1re classe se rapprocha de
+Meneh-Ouiakon dans l'intention de lui prouver qu'il était un digne
+appréciateur de ses charmes.
+
+Mais elle se rejeta en arrière en s'écriant d'un ton noble et fier qui
+glaça les dispositions galantes de Jacot.
+
+--Esclave, sois respectueux, si tu veux que la fille des sachems
+nadoessis te conserve une partie de l'amitié qu'elle a pour ton chef.
+
+Ensuite, elle replia sa tente, plaça son canot sur sa tête sans prêter
+l'oreille aux instances de Godailleur, qui la priait de lui permettre de
+porter l'embarcation, et, d'un pas rapide, s'avança vers la cime du cap.
+
+Emerveillé, fasciné, le dragon la suivit, en poussant, de temps à autre,
+des exclamations laudatives.
+
+En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent un terrain plat,
+marécageux, planté de saules, de trembles nains et de frênes.
+
+A travers ce marais, qui pouvait avoir un mille d'étendue, et où
+s'élevaient, çà et là, des huttes de castors, serpente un ruisseau d'eau
+vive.
+
+L'Indienne y lança son canot et s'y établit à l'arrière, sa pagaie à la
+main.
+
+--Sauf votre respect, mam'selle, cette coquille de noix ne pourra jamais
+nous soutenir tous les deux! dit Jacot d'un ton inquiet.
+
+--Monte, mon frère, et ne crains rien.
+
+--Du diable si j'oserais.
+
+--N'aie donc pas peur!
+
+--Mais ça va chavirer, reprit Godailleur qui, entrant dans l'eau
+jusqu'à mi-jambe, avait pose un pied dans le frêle esquif.
+
+--Couche-toi à l'avant et ne bouge pas.
+
+Jacot obéit, non sans trembler quelque peu, et le canot glissa dans la
+baie profonde formée par le lac Supérieur au sein même de la presqu'île
+Kiouinâ.
+
+Le ciel était d'un bleu sans tache, l'air vif. On respirait, à pleins
+poumons, les fortifiantes senteurs des plantes qui commençaient à
+fleurir; cent oiseaux, au brillant plumage, babillaient sur l'onde, ou
+voltigeaient, en caquetant, dans les branches des arbres; Meneh-Ouiakon
+se prit à adresser sa prière à l'Éternel:
+
+ Rot Ko ni yest ne Ra nih ha,
+ Ne o ni Roe wâ ye,
+ Ne o ni ne sa da yough touh,
+ Ro ni gogh vi yough stouh...[42]
+
+[Note 42; Mot à mot:
+
+ Au Père, au Fils, au Saint-Esprit,
+ Le Dieu que nous adorons,
+ Gloire soit, comme a été, est maintenant,
+ Et sera tout jamais.]
+
+Elle achevait cette hymne si belle, si musicale en l'idiome dont elle se
+servait, quand le canot déboucha dans le lac Supérieur.
+
+--Vous avez déjà fini, mam'selle? demanda Godailleur d'un ton de regret.
+Je n'y ai pas compris un mot, mais n'empêche qu'elle est diablement
+harmonieuse, votre chanson, et si vous vouliez m'en dire encore un
+couplet on deux...
+
+--Mon frère, ne remue pas ainsi, car tu ferais verser le canot, dit
+Meneh-Ouiakon, à qui un mouvement du dragon avait failli faire perdre
+l'équilibre.
+
+--C'est, répondit Jacot, que ça me transporte, sauf votre respect,
+mam'selle.
+
+L'Indienne ne répondit pas, et, malgré sa bonne envie de jaser,
+l'ex-cavalier de 1re classe ne réussit pas à lui arracher une parole
+pendant le reste de la journée.
+
+Le canot, lourdement chargée, ne marchait pas au gré de l'impatience de
+Meneh-Ouiakon, qui se serait repentie d'avoir emmené Godailleur avec
+elle, si elle n'avait pensé qu'il l'aiderait près du père Rondeau, au
+Sault-Sainte-Marie.
+
+A la nuit close, ils atterrirent à la pointe aux Gâteaux, près des îles
+Huron, pour souper et se reposer.
+
+Jacot était moulu de fatigue, à cause de la position incommode qu'il
+avait du observer. Mais, ignorant l'art de pagayer, il aurait plutôt
+gêné sa batelière, en cherchant à la seconder, qu'en se tenant couché au
+fond du canot.
+
+Le lendemain, ils repartirent avant l'aurore et atteignirent, vers midi,
+le Détour, près de la Grande-Île.
+
+Pour la première fois, l'ex-dragon vit une de ces merveilles que la
+Providence a libéralement semées dans le lac Supérieur et sur ses côtes.
+
+C'est un vase en grès jaune, ayant vingt pieds d'élévation, douze de
+circonférence à son extrémité supérieure, et dont les dimensions sont
+aussi parfaites que celles d'une coupe de cristal taillée par un ouvrier
+habile [43]. Rien n'égale l'élégance de cette curiosité naturelle; Rien
+de comparable à l'étonnement qu'elle cause, si ce n'est, cependant, la
+série de prodiges de même espèce, dont elle n'est, en quelque sorte, que
+le prélude.
+
+[Note 43: Nous croyons devoir faire remarquer que cette description, et
+toutes celles que l'on va lire, ne sont pas le fruit de l'imagination de
+l'auteur, mais d'une vérité que surpasse beaucoup encore la
+réalité.--Editeur.]
+
+A six milles de là, vous trouvez l'Autel et l'Urne, deux nouveaux jeux
+de la nature; un intervalle de cent mètres, coupé à distance égale par
+un ruisseau, les sépare. De même que le Vase, ils sont en grès jaune
+très-friable. Leur hauteur peut égaler dix mètres. L'Autel se compose de
+trois blocs. L'Urne est un monolithe dont le sommet a cinq mètres de
+rayon et le piédestal à peu près deux.
+
+Dressés sur le bord du lac, eux aussi semblent défier la production
+humaine la plus parfaite.
+
+Mais nous ne faisons qu'aborder ces monuments gigantesques de la
+puissance et de l'art divins.
+
+Voici que se présentent les Rochers-Peints, cet incroyable spectacle
+dont le lac Supérieur a l'unique privilège.
+
+La rive méridionale croît, monte; elle touche aux nues. L'orgueil de
+l'homme s'abaisse, il se rapetisse, il se replie, s'effraie devant la
+sublimité de la scène.
+
+Ces rochers sourcilleux, suspendus dans les airs, couronnés par de
+sombres forêts de pins, troués à leur base par de noires cavernes où les
+eaux s'engouffrent avec des bruits plus effroyables que les roulements
+du tonnerre, et ces couleurs éclatantes,--or, argent, pourpre, azur,
+émeraude,--si savamment distribuées leur face, tout concourt à troubler
+l'âme, à lui infliger le sentiment de son humilité et du pouvoir de
+l'Éternel Créateur. Non-seulement ces couleurs sont ombrées et fondues
+d'une manière surprenante, mais, comme le dit avec raison un voyageur
+américain, elles offrent, en quelques places, de véritables tableaux
+[44], dessinés sur le roc, avec une correction de lignes, une
+combinaison, un brillant de teintes, dont la contemplation ne fatigue
+jamais l'oeil, et auxquelles l'esprit ne parvient jamais à s'accoutumer
+suffisamment pour les regarder sans que quelque crainte se mêle à son
+admiration.
+
+[Note 44: Ces tableaux naturels, d'une grande régularité de dessin, ne
+sont pas rares en Amérique. Dans les _Derniers Iroquois_, j'ai déjà
+essayé de décrire celui que l'on remarque sur les bords si pittoresques
+du Saguenay.]
+
+Ici, c'est un paysage avec des arbres dont vous reconnaissez
+l'essence, le mur d'un parc ou d'un jardin, une pièce d'eau, et, tout à
+fait dans le fond, broute un troupeau conduit par un berger, coulant du
+faite des rockers, les eaux, trempées de minerai de fer ou de cuivre,
+ont peint un château gothique. Et quel château! Un séjour de géants. Il
+a deux cents pieds de haut, ses fenêtres ogivales, avec leurs vitraux en
+losange, en ont cinquante ou soixante, et ses portes crénelées,
+flanquées de tourelles, une centaine au moins!
+
+Passons à cette plaque de granit, veinée comme de l'agate et
+resplendissante de mille feux aux rayons du soleil. Le morceau embrasse
+vingt pieds carrés. Essayer de décrire la variété, la richesse de ses
+tons, impossible! impossible! l'imagination y échouerait même.
+
+Mais j'aperçois flamboyer, sur cet immense rempart, cette oeuvre
+cyclopéenne dont l'étendue, l'altitude, trompent mes sens; j'aperçois
+flamboyer un incendie. C'est une forêt en feu. La fumée roule en larges
+spirales; à travers ses nuages épais scintillent des flammèches; les
+arbres se rompent, ils chancellent, roulent à terre, des troncs embrasés
+s'échappent des tisons ardents; vous semble-t-il pas entendre le bruit
+de leur chute?
+
+La conflagration brille au loin, elle nous poursuit, dévore tout sur
+son passage;... mais enfin ses horreurs s'éteignent, se perdent dans de
+profondes et fraîches vallées, aux verts ombrages toujours riants, ou
+l'on aimerait se promener, à rêver, si le fracas affreux qui se fait
+sous les pas ne rappelait bientôt que toutes ces scènes, vallons,
+incendie, manoir, parc, troupeaux, ne sont que des fictions, des mirages
+décevants.
+
+Notre vue s'est heurtée tout à coup aux lourdes assises du Château de
+Roche, qui mesurent trois cents pieds de haut et se réfléchissent à plus
+de soixante dans le miroir du lac, château tout hérissé de colonnes
+brisées, de décombres énormes, dont les arêtes saillantes, les gouffres
+informes, insondables, produits par l'accumulation des blocs tombés des
+caps voisins, donnent le frisson, le vertige, quand on plonge les
+regards à ses pieds.
+
+Silencieusement, avec une éblouissante rapidité, le canot qui porte
+Meneh-Ouiakon et Jacot Godailleur a filé devant ce féerique panorama que
+l'ex-dragon voit se dérouler sous ses yeux avec un mélange d'étonnement
+et d'effroi, mais auquel l'Indienne ne prête pas la moindre attention.
+
+Elle pagaie, pagaie de toute sa vigueur. Son bras fatigue la rame sans
+se lasser.
+
+Parfois elle tourne la tête, une seconde ses noires prunelles vers
+l'ouest on apparaît un canot monté par un seul homme, et murmure:
+
+--C'est Judas. Je l'avais deviné à la pointe Kiouinâ; je le reconnais
+maintenant. Il ne me reste qu'un moyen de lui échapper, c'est en me
+réfugiant sous la Portaille.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR, (suite)
+
+
+La Portaille, disent les aventuriers français du Nord-Ouest, dans leur
+langage si imagé, si vivement énergique; le Portail, écrirait un
+puriste; _Cave Rock_, traduisent les Anglo-Saxons, dénaturant, comme
+ils l'ont fait partout en Amérique, le nom primitif, et affaiblissant,
+dans leur pauvre traduction, l'idée attachée à la chose par les premiers
+découvreurs; la Portaille occupe une place prééminente entre les
+colossales singularités des Rochers-Peints.
+
+C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac
+Supérieur, avec des pans coupés à pic et dont la base est percée, sur
+trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique
+d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une élévation qui dépasse
+peut-être cent mètres, offre la même diversité de couleurs que les
+strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le
+temps et l'action des éléments, ce qui ajoute encore à l'étrangeté de
+son aspect. D'énormes fragments, détachés de la crête sans doute par les
+mêmes agents, gisent alentour.
+
+On dirait vraiment que le tout est une oeuvre d'art dont des géants ont
+été les constructeurs.
+
+--Mais, mam'selle, sans vous offenser, nous allons nous perdre s'écria
+Jacot Godailleur, en voyant que Meneh-Ouiakon dirigeait le canot vers
+l'arche occidentale de la Portaille.
+
+--Que mon frère se rassure, la fille des sachems connaît ce passage.
+
+--Se rassurer, se rassurer, que je me rassure; c'est bien aisé à dire,
+murmura l'ex-dragon. Mais mille millions de carabines, ça ne doit pas
+être agréable de naviguer là-dessous, avec une montagne sur la tête et
+plus de cent pieds d'eau sous la semelle de ses bottes. Encore de l'eau
+qui est claire, claire qu'on se verrait au fond si on y était.
+
+Tout haut il ajouta:
+
+--Pour l'amour de Dieu où du diable, car je ne sais pas au juste quelle
+est votre religion, n'allons pas dans ce trou.
+
+Meneh-Ouiakon avait tourné la tête; le canot qui la poursuivait
+approchait de plus en plus. Une portée de flèche à peine le séparait.
+
+La grande taille de Judas, lieutenant du Mangeux-d'Hommes, se
+distinguait parfaitement au milieu de l'embarcation.
+
+L'Indienne redoubla d'efforts pour s'enfoncer promptement dans la
+caverne.
+
+--Par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, patron
+de mon pays natal! tu as beau faire, négresse rouge, je te rattraperai,
+cria Judas d'une voix perçante, dont les échos du rivage répétèrent dix
+fois les accents.
+
+--Qui est-ce qui parle? qui est-ce qui parle, mam'selle? demanda
+l'ex-cavalier de 1re classe en faisant un mouvement pour regarder du
+côté d'où venait le son.
+
+Le canot vacilla et menaça de chavirer; sa course fut retardée de
+quelques secondes.
+
+--Tiens-toi tranquille, mon frère, dit Meneh-Ouiakon avec une teinte
+d'impatience.
+
+--Non, non, répétait Judas, tu ne m'échapperas pas, et je te donnerai
+des leçons d'amour, moi, par Jésus-Christ!
+
+--Tiens, fit Jacot, qui, s'étant soulevé doucement sur ses coudes, avait
+fini par apercevoir l'autre embarcation, quoiqu'il n'en pût être vu,
+parce que l'Indienne le masquait, tiens, c'est ce grand escogriffe, ce
+gibier de guillotine, qui....
+
+Un coup de fusil l'interrompit.
+
+La balle frappa et troua la proue du canot, mais heureusement sans
+atteindre nos fugitifs.
+
+--Oh! je ne voulais pas te tuer, la belle; seulement te casser le bras
+pour t'arrêter, vociféra Judas, en rechargeant son fusil.
+
+--Le bandit des bandits! maugréait Jacot entre ses dents. Ah! si
+j'avais seulement une bonne carabine du 7e dragons.
+
+--Silence! dit froidement Meneh-Ouiakon, que la détonation de l'arme à
+feu n'avait pas fait sourciller. Ils entraient sous la voûte!
+
+--Silence? pourquoi? demanda Godailleur.
+
+--Nous sommes dans le séjour de Matchi-Monedo; interdit de parler, et
+ceux qui n'obéissent pas à ses ordres, il les écrase, répondit la jeune
+fille; car, bien qu'initiée depuis son enfance à la religion catholique,
+elle ne pouvait encore, comme la plupart des Peaux-Rouges convertis, se
+défendre d'un certain penchant aux superstitions qui caractérisent si
+fortement les races sauvages.
+
+Suivant la tradition indienne, la Portaille est habitée par
+Matchi-Monedo, le Mauvais-Esprit. On lui doit, on lui fait des
+présents (monedo-oun). Mais il ne permet pas de causer dans son empire,
+sans quoi il vous tue.................................................
+très-tendre et très-friable, qui cède, tombe en fragment parfois
+considérables, à la moindre pression.
+
+L'éclat de la voix suffit même à la faire choir, d'où l'idée naïve que
+le Mauvais-Esprit punit de mort ceux qui ne savent pas retenir leur
+langue dans son palais.
+
+Jacot Godailleur, ne connaissant point Matchi-Monedo ignorait ses
+injonctions. Peut-être que s'il eût connu l'un il eût méprisé les
+autres; peut-être aussi y eût-il déféré avec autant de soumission qu'un
+Indien, car, tout civilisé que nous soyons, tout éclairés que nous nous
+estimions nous n'avons pas encore renoncé à certains préjugés, certaines
+chimères sucées avec le lait, et qui font, en maintes circonstances, des
+plus fameux de nos héros, comme les Napoleon Ier, les Wellington, les
+Pierre le Grand, des enfants pusillanimes et inavouables.
+
+Dans un sac de peau de vison, qu'elle portait pendu au cou,
+Meneh-Ouiakon prit quelques grains de maïs, de riz sauvage, avec les
+becs et les griffes des pigeons abattus l'avant-veille, et les jeta dans
+l'eau.
+
+Puis, ayant quitté sa pagaie, qui fut déposé, doucement au fond du
+canot, elle le fit avancer sous l'arche, en se servant de ses deux mains
+comme de deux nageoires aux deux côtés de l'embarcation.
+
+Malgré la faiblesse apparente de ce moyen, l'esquif sillait vivement
+les ondes diaphanes, et sans plus de bruit que s'il eût été conduit par
+la baguette d'un enchanteur.
+
+Pour n'être pas positivement un poltron, l'ex-cavalier de 1re classe
+ne se sentait pas à l'aise dans cette caverne, aux murailles
+fantastiques, armées, comme une herse, de pointes longues, lourdes,
+aussi affilées que des aiguilles, où de masses colossales de toutes
+formes, et dont quelques-unes ne paraissaient soutenues que par un fil.
+
+Il frémissait la pensée que la chute d'un seul de ces mille pendentifs,
+que les lueurs du jour, faiblissant à mesure qu'ils avançaient,
+éclairaient de teintes lugubres, les submergerait à tout jamais, dans un
+abîme dont la transparence extraordinaire du lac, sous la voûte, rendait
+l'horreur plus grande encore.
+
+Lui, qui eût affronté en souriant la mort sur un champ de bataille, il
+en concevait là une épouvante qui glaçait son sang et baignait ses
+membres d'une sueur froide.
+
+Le silence de la tombe régnait dans ces lieux, que les anciens eussent
+assurément pris pour la porte de leur Ténare: il en doublait l'effroi.
+
+Tout à coup retentit le ruissellement de deux avirons battant l'eau avec
+violence.
+
+--Ah! je te tiens enfin! braille le lieutenant du Mangeux-d'Hommes.
+
+Et dans la caverne s'élance, comme un loup sur sa proie, le canot que
+dirige Judas.
+
+--Oui, je te tiens répète-t-il avec les accents d'une joie frénétique;
+je te tiens, et, par la vertueuse Shilagh, femme du bien...
+
+A ces cris, la Portaille s'était emplie de sons formidables comme la
+répercussion de cent pièces d'artillerie.
+
+Tant de voix, tant de vibrations partaient, se heurtaient, se
+fracassaient dans les cavités de l'antre, que l'oreille en était
+assourdie, la tête brisée.
+
+Un instant, l'ex-dragon crut que son cerveau, martelant son crâne comme
+une enclume, allait le faire éclater.
+
+Mais, alors que Judas proférait son juron favori, un grondement sourd,
+mat, succède à ces meurtrières clameurs. L'eau jaillit avec force et
+couvre d'une pluie battante le canot de Meneh-Ouiakon, qui se trouve
+précipitamment chassé hors de la Portaille, par l'entrée orientale.
+
+--Matchi-Monedo est descendu de son toit, et il m'a délivrée de mon
+ennemi, dit l'Indienne, en considérant avec émotion cette prodigieuse
+quantité de rochers tombés de la voûte de la caverne, et qui interdit
+maintenant le passage entre les deux orifices latéraux.
+
+--Mille millions de carabines! j'ai cru que je n'en reviendrais pas,
+sauf votre respect, mam'selle, ajouta Jacot Godailleur en respirant à
+pleins poumons.
+
+--Mon frère n'avait rien à redouter. Meneh-Ouiakon avait fait au
+Mauvais-Esprit le _pugedinegay'win_ [45] nécessaire, et il
+l'a protégée.
+
+[Note 45: Proprement, sacrifice.]
+
+--Le? demanda Jacot, en ouvrant de grands yeux.
+
+--Elle avait fait les présents nécessaires.
+
+--Ah! j'y suis. Et, comme ça, vous croyez, mam'selle, sans vous offenser,
+que votre Mauvais-Esprit est venu tout exprès pour envoyer ad patres cet
+efflanqué d'assassin, homicide, parricide...
+
+--Matchi-Monedo ne nuit pas à ceux qui lui sont fidèles.
+
+--Alors, sauf votre respect, c'est un bon et pas mauvais esprit.
+
+--Mon frère est trop subtil pour moi, dit l'Indienne, en se remettant à
+pagayer.
+
+--Trop subtil, trop subtil! murmura l'ex-cavalier; il n'y a pas de
+subtilité là-dedans: ou il est mauvais, ou il est bon? de deux choses
+l'une. S'il est bon, pourquoi l'appeler mauvais? s'il est mauvais,
+pourquoi nous a-t-il tirés des griffes de ce vaurien? Je ne connais que
+ça, moi. Ah! si le mar'chef était ici, il m'aurait bien vite expliqué ce
+mystère, comme disait monsieur notre curé. Mais, à propos, qu'est-ce
+qu'il avait à nous poursuivre ainsi, le Judas bien nommé? Eh! mam'selle?
+
+--Que veut mon frère?
+
+--Maintenant que nous pouvons causer, voulez-vous avoir la bonté, sans
+vous manquer de respect, de me permettre de vous poser une toute petite
+question?
+
+--Mes oreilles sont ouvertes. Parle.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--J'écoute, dit tranquillement Meneh-Ouiakon.
+
+--Je voudrais simplement savoir d'où vient que ce brigand courait après
+vous.
+
+L'Indienne rougit quelque peu; mais aussitôt elle repartit:
+
+--J'ai dit à mon frère que j'allais au Sault-Sainte-Marie chercher du
+secours pour son chef, qui est prisonnier du Mangeux-d'Hommes.
+
+--Ah! bien, je comprends. Mais vous restiez donc avec eux, les Apôtres,
+sans vous manquer de respect? continua Jacot avec un air curieux.
+
+Meneh-Ouiakon répliqua d'un ton froid
+
+--Mon frère veut trop savoir; il ne saura rien.
+
+Après ces mots, elle retomba dans un mutisme complet, d'où elle ne
+sortit qu'à leur arrivée dans la baie de la Chapelle.
+
+La nuit approchait.
+
+--Mon frère, dit Meneh-Ouiakon, il faut descendre du canot dans le lac.
+
+--Volontiers, mam'selle, mais dans quel but?
+
+--Parce que l'eau n'est pas assez profonde.
+
+--Oui, oui, je conçois, dit-il en se levant et tournant entre ses doigts
+sa coiffure qu'il avait ôtée de dessus sa tête.
+
+Sa mine était si embarrassée que l'Indienne lui demanda:
+
+--Mon frère désire-t-il quelque chose?
+
+--Ah! si vous y consentiez!
+
+--Délie ta langue.
+
+--Souffrez, sauf votre respect, mam'selle, en la couvant du regard, que
+je vous porte sur mes épaules jusqu'au rivage.
+
+Meneh-Ouiakon se mit à rire.
+
+--Non frère est fou, répliqua-t-elle.
+
+Et, sautant dans le lac avec légèreté, tandis que Godailleur en sortait
+assez lourdement, elle s'attela au canot et le traîna jusqu'à la berge,
+dans une petite anse, au pied même de la Chapelle.
+
+La chapelle, ou le _Doric Rock_, ainsi que l'ont rebaptisée les Anglais
+[46], est le vestibule des Rochers-Peints. La structure de ce roc
+étrange, son nom l'annonce.
+
+[Note 46: J'ai déjà montré, dans mes précédents ouvrages, combien cette
+déplorable manie d'altérer les noms propres, déployée par la race
+anglo-saxonne, remplit de confusion la géographie de l'Amérique
+Septentrionale. Deux nouveaux exemples, pris sur les lieux mêmes dont je
+parle, achèveront d'en illustrer le ridicule. Sur diverses cartes, le
+Gros-Cap, situé, comme l'on sait, à l'entrée du lac Supérieur, est
+désigné sous le nom de _Crow-Cape_, parce que les voyageurs
+anglais, ignorant le français, ont prix _gros_ pour _crow_,
+qui signifie corbeau. Ailleurs, sur le lac Huron, ils ont fait,
+d'un passage appelé les Chenaux, The Snows (les neiges)! J'en pourrais
+malheureusement citer bien d'autres!]
+
+Trois marches de grès naturelles, peu régulières, conduisent au temple,
+qui s'élève à trente pieds environ la surface du lac. Ce temple
+représente un arceau élevé d'une quarantaine de pieds, dont la voûte,
+d'un mètre d'épaisseur, est supportée aux quatre angles par quatre
+piliers, qui ont six à huit pieds de diamètre. Elle est excessivement
+intéressante, mesure une longueur quinze mètres environ, et donne
+naissance et vie à plusieurs cèdres fort gros et dont l'un atteint douze
+pieds circonférence.
+
+Il est saisissant au possible l'effet produit par ce monarque des
+forêts, qui, de loin, figure le clocher de la Chapelle.
+
+Quel pays, quelles scènes, quels spectacles grandioses!
+
+Le brave Godailleur s'imaginait faire un rêve, car toutes ces merveilles
+il ne les avait pas soupçonnées, en effectuant sur la _Mouette_ le
+trajet du Sault-Sainte-Marie à la pointe Kiouinâ.
+
+La tempête l'avait empêché de les voir.
+
+Aussi restait-il là, devant la Chapelle, les bras ballants, les
+prunelles hors de leurs orbites et les pieds encore dans l'eau oubliant,
+en son extase, de prêter aide à Meneh-Ouiakon.
+
+Les forces de la vaillante Indienne étaient considérablement épuisées.
+Cependant, aussitôt à terre, elle ramassa du bois, alluma du feu avec
+deux branches de cèdre sec frottées l'une contre l'autre, et fit cuire
+le reste de sa provision de pigeons, qu'elle partagea avec son
+compagnon.
+
+Ils se couchèrent ensuite, elle sur la grève, roulée dans sa peau de
+veau, Jacot Godailleur derrière la Chapelle, à cent pas de la jeune
+fille, sous un massif de saules qui le masquait entièrement.
+
+Inutile de dire qu'un sommeil pesant vint bientôt clore leurs paupières.
+
+La nuit avait envahi le lac Supérieur. Mais le ciel était azuré,
+constellé de pierreries, et la lune ne tarda pas à monter à l'horizon.
+L'immense mer intérieure apparut alors comme une cuve d'argent en fusion
+où miroitaient mille lueurs tremblotantes.
+
+Les bruits autour de la Chapelle étaient légers, harmonieux; c'était la
+brise qui frémissait dans le feuillage des sapinières, le frou-frou
+d'une chauve-souris passant et repassant sous la voûte, et, à de rares
+intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde
+moirée.
+
+Tout à coup un son cadencé, quoique faible, trouble cette nocturne
+musique: ou plutôt il la change, lui prête des notes nouvelles.
+
+Le sommeil des dormeurs n'en est pas interrompu.
+
+Le son prend de la consistance, il augmente, il domine le concert.
+
+Puis un canot débouche dans la baie, avance, touche légèrement au
+rivage.
+
+Les premiers bruits autour de la Chapelle ont repris leur empire.
+
+Ce n'est plus que la brise qui frémit dans le feuillage des sapinières,
+le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant dans les airs, et,
+à de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de
+l'onde moirée.
+
+Cinq minutes s'écoulent.
+
+Le sommeil des dormeurs n'est pas interrompu.
+
+Meneh-Ouiakon fait un beau rêve. Elle soupire, ses bras s'entr'ouvrent
+comme pour serrer une image chérie. Sur ses lèvres glissent des paroles
+d'amour.
+
+Mais un cri d'effroi lui échappe maintenant. Elle se dresse, jette
+autour d'elle des regards effarés.
+
+Comme dans un étau, une main rude l'a saisie par le poignet; un homme
+est devant elle.
+
+C'est Judas, le lieutenant du Mangeux-d'Hommes
+
+--Asseyons-nous et causons, la belle, dit-il d'un ton sec et pénétrant
+comme la lame d'un poignard.
+
+Meneh-Ouiakon recouvre sur-le-champ son sang-froid.
+
+--Mon frère est lâche comme le carcajou, dit-elle.
+
+--Possible. Mais asseyons-nous, car je suis fatigué et tu m'as fait
+faire une course qui aurait dégoûté moins amoureux que moi.
+
+En disant ces mots, il la force à s'asseoir à côté de lui.
+
+--Tu sais, continua-t-il sans lui lâcher le bras, que ce n'est point par
+affection pour Jésus que je t'ai enlevée de Fond-du-Lac, après ta
+première fuite, pour te ramener à la Pointe. J'avais mes vues; oui, par
+la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice!
+
+--Je connais ta perfidie.
+
+--Très-bien, alors nous nous entendrons.
+
+--La tribu des Nadoessis saura me venger.
+
+--En attendant, tu es en mon pouvoir, et je, vais profiter de mes
+droits; car je t'aime et j'ai décidé que tu serais à moi. Allons, soit
+raisonnable et livre-toi de bon gré.
+
+--Fils de chienne s'écria Meneh-Ouiakon en le souffletant avec celle de
+ses mains qui était libre.
+
+--Oh! tes injures ne me touchent guère, Judas.
+
+--Tu es si vil!
+
+--Tes coups sont caresses pour moi, ma charmante, et tes paroles, même
+les plus mauvaises, douces comme miel. Va, cesse de te débattre.
+Rends-toi plutôt à mes désirs, et je ferai ton bonheur! Vois! la sainte
+Vierge me tient en sa garde. Sans elle, tout à l'heure, j'aurais et
+écrasé, anéanti sous cette montagne de pierres qui s'est écroulée entre
+mon canot et le tien. Viens donc avec moi, délicieuse fille du désert.
+Je te donnerai autant de ouampums et de jupes de toutes les couleurs que
+tu en pourras souhaiter. Jamais la chair d'animal ou de poisson ne
+manquera dans notre wigwam, et je te jure par la vertueuse Shilagh,
+femme du bienheureux saint Patrice, que toutes les squaws autour des
+Grands-Lacs envieront ton sort.
+
+Judas avait mis dans l'accentuation de ces paroles une douceur mélangée
+de passion qui ne lui était pas habituelle. Il fallait qu'il fût bien
+sérieusement ému pour sortir ainsi de son flegme ordinaire.
+
+Ce n'était plus le même homme; au contact de la jeune fille son sang
+s'échauffait, sa tête prenait feu, son coeur battait à rompre sa
+poitrine. Il continua d'un ton agité:
+
+--Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jésus te
+parler d'amour! Je l'aurais tué cet homme!... oui, je l'aurais tué! mais
+j'espérais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient
+sur moi, qui vivais seul, sans maîtresse, absorbé dans l'amour que tu
+m'avais inspiré.
+
+--Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit
+ironiquement Meneh-Ouiakon.
+
+--Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru après toi, dès que je me
+suis aperçu de ta fuite.
+
+--L'amour de mon frère est comme l'amour de l'épervier pour la perdrix;
+il dévore celle qui en est l'objet.
+
+--Veux-tu te donner à moi? dit-il en cherchant l'embrasser.
+
+--On ne donne, répliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on
+possède. Je ne suis pas libre.
+
+--Et si je te lâche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un
+baiser?
+
+--L'esclave ne peut rien promettre.
+
+--Tiens fit-il en desserrant son étreinte, sois libre; mais je t'en
+prie, je t'en conjure....
+
+--Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se précipitant d'un bond
+au bas des marches qui conduisaient à son canot, qu'elle poussa au large
+et où elle monta, tandis que Judas s'écriait:
+
+--Imbécile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle
+n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint
+Patrice!
+
+Et il courut à son embarcation que, pour surprendre plus sûrement sa
+victime, il avait laissé à une demi-portée de fusil de la Chapelle.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ LES GRANDS SABLES
+
+
+Le jour allait bientôt poindre; une traînée lumineuse à l'est
+l'indiquait.
+
+Meneh-Ouiakon fit appel à toute sa vigueur pour profiter des dernières
+ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la côte un coin
+où son farouche amant perdrait sa trace.
+
+Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait changé; d'épais nuages
+d'un gris de plomb ne tardèrent pas à voiler le firmament; le vent du
+nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts
+que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui
+déjà montaient, hurlaient autour de son embarcation.
+
+Afin de résister à tant de puissantes colères combinées pour sa perte,
+il fallait un courage héroïque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon
+possédait le premier, l'instinct de la conservation lui prêta la
+seconde.
+
+Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder
+une seule fois derrière elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette
+lutte avec les éléments déchaînés.
+
+Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition,
+elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle.
+
+Un cri de joie qui, subitement, comme un éclat de la foudre, domina les
+rugissements de la tempête, confirma ses funestes appréhensions.
+
+Meneh-Ouiakon alors tourne à demi la tête.
+
+Le canot de Judas n'est plus éloigné du sien que d'une vingtaine de
+brasses.
+
+Que faire?
+
+L'Indienne promène autour d'elle un regard rapide.
+
+De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il
+sera impossible à une fragile embarcation d'écorce de le tenir.
+
+Mais sur la droite, à peu de distance, se montre le rivage, dominé par
+une haute montagne jaune comme le safran.
+
+Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connaît; les Nadoessis la nomment
+_Nega-Wadju_, c'est-à-dire la Montagne de Sable, ou les
+Grands-Sables, suivant l'appellation qui lui a été donnée par les
+Canadiens-Français.
+
+Le parti de l'Indienne est aussitôt pris.
+
+Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des
+difficultés, du danger, car les lames, après s'être brisées avec fracas
+à la grève, reviennent, se replient comme d'énormes serpents sur
+elles-mêmes, et menacent de mettre en pièces tout ce qui tenterait de
+leur faire obstacle.
+
+Mais Meneh-Ouiakon, bercée depuis son jeune âge sur le lac Supérieur, en
+sait affronter les furies.
+
+Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte à la crête d'une
+vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif,
+arrive à dix pas de la berge, et au moment où la vague qui l'a amenée va
+se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et
+s'accroche, avec l'énergie du désespoir, à une roche erratique, empâtée
+dans le sable du rivage.
+
+Les flots s'éloignent, laissant pour un moment le batture à sec.
+
+Meneh-Ouiakon se hâte de saisir ce court intervalle et franchit les
+premiers gradins de la montagne.
+
+Là elle est en sûreté; elle s'arrête pour reprendre haleine. Sa vue
+tombe sur le lac qu'elle vient de quitter.
+
+Judas s'épuise à imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il
+s'approche à quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement
+sur son embarcation et la repousse au loin.
+
+--Ah! crie-t-il, en grinçant des dents comme une bête fauve, si je
+n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais
+bientôt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne
+perdras rien pour attendre!
+
+Après avoir respiré et remercié Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se
+remit en marche.
+
+La montagne n'était pas facile à gravir, surtout alors qu'un ouragan
+terrible bouleversait ses flancs.
+
+Notre héroïne enfonçait dans le sable jusqu'à mi-jambe, et des
+tourbillons de gravier l'obligeaient, à tout moment, à se courber en
+deux pour n'être pas aveuglée.
+
+En atteignant le faite, ce dernier inconvénient, au lieu de diminuer,
+augmenta encore.
+
+Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser à quelques-uns des monticules coniques
+dont est parsemé le sommet de cette montagne arénacée, et attendre que
+la tourmente fût calmée, pour continuer sa route.
+
+Mais attendre ce calme, n'était-ce pas aussi attendre l'ennemi?
+
+Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu où elle se trouvait.
+
+Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que du
+sable.
+
+Cependant, à un mille à l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans
+le désert, un bouquet de pins.
+
+Quoique cette direction fût contraire à celle que Meneh-Ouiakon devait
+suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se détermina
+à la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose à manger dans ce
+petit bois, car elle se sentait très-faible.
+
+Si la route n'était pas longue, elle était fort pénible; Meneh-Ouiakon
+la fit à grand'peine.
+
+Arrivée dans le bois, elle découvrit qu'il se prolongeait à l'est et
+entourait une charmante pièce d'eau, nommée par les Indiens
+Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable.
+
+Ce lac abonde en coquillages de différentes espèces.
+
+Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec délices, et, s'étant rafraîchie,
+elle songea à prendre une heure on deux de repos.
+
+Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer à retomber entre les mains de
+son persécuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna
+au sommeil.
+
+Quand elle s'éveilla, l'ouragan s'était dissipé; mais on entendait
+toujours les beuglements du lac Supérieur, se ruant, avec une rage
+insensée, aux parois de son vaste bassin.
+
+Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il était sur son déclin.
+
+La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin
+de sa jupe noué à la ceinture, et partit, en s'avançant vers l'orient.
+
+Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois,
+quand son pied trébucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se
+relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir était d'une
+grande profondeur, et que le sol à l'entour portait les traces d'un
+affaissement général.
+
+Un coup d'oeil et une seconde de réflexion suffirent à l'Indienne pour
+lui apprendre que ces traces étaient celles d'une cache [47] effondrée.
+
+[Note 47: Voir les Nez-Percés.]
+
+L'effondrement pouvait avoir été produit par les pluies, et la cache
+pouvait n'être pas vide.
+
+Meneh-Ouiakon eut bien vite enlevé quelques mottes de gazon, et agrandi
+l'ouverture de façon à y passer son corps.
+
+Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une
+grange et tout enduit de glaise, qui le rendait imperméable, mais dont
+une partie de la voûte était enfoncée.
+
+A l'intérieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils,
+des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre
+du whisky.
+
+[Note 48: Voir la Tête-Plate.]
+
+Enchantée de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un
+fusil, puis elle chargea sur ses deux épaules l'énorme boudin de
+pemmican...
+
+Désormais, elle n'aurait plus à redouter les tourments de la faim;
+désormais elle serait en état de se défendre si elle était attaquée.
+
+Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, après avoir
+rebouché la cache aussi bien que possible. Mais un bruit étrange
+l'arrêta bientôt.
+
+C'était comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses
+aux notes les plus aigues, s'éteignait parfois et reprenait tout à coup
+avec une vivacité voisine de l'emportement.
+
+Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitté le bois. Elle suivait
+alors une piste à travers des broussailles et des arbustes nains.
+
+Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les
+buissons, et, après avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle
+arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un
+feu pétillant.
+
+Autour du feu un vieil Indien misérablement vêtu de quelques oripeaux,
+dansait et gesticulait en chantant. La nuit était tombée, mais grâce à
+la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intérieur de
+la hutte.
+
+Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant Jacot
+Godailleur, attaché à un pieu et la consternation peinte sur les traits!
+
+Cachée dans un épais hallier, la Nadoessis ne pouvait être aperçue. Elle
+jugea prudent d'attendre que l'Indien eût fini son chant pour se
+présenter et tâcher d'arracher le pauvre dragon à sa déplorable
+situation.
+
+Le vieillard disait, en langue chippiouaise:
+
+«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes
+frères et mes fils; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes
+crient depuis vingt hivers vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un
+captif, un captif blanc, mais je le brûlerai, mon captif, mon captif
+blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
+
+«Car Nanibojou a fait la terre [49].»
+
+[Note 49: Nanibojou, appelé aussi Manabojou, est considéré comme le
+créateur du monde par plusieurs tribus indiennes.]
+
+Ces paroles, il les répétait sur tous les tons imaginables, en se
+démenant dans sa cabane comme un épileptique.
+
+Las enfin de vociférer et de se désarticuler les membres, il prit un
+calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de
+Jacot, plus mort que vif, il se mit à fumer.
+
+Meneh-Ouiakon alors se leva et entra résolument dans le wigwam.
+
+A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un
+signe pour qu'il se contint.
+
+Quoique l'arrivée de la jeune squaw n'eût point échappé à l'Indien, il
+ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche.
+
+--Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon.
+
+--Je le sais, répondit le vieillard.
+
+--Mon père est il un jossakeed [50]?
+
+[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooùyga. Avis aux
+amateurs de mots composés!]
+
+--Oui.
+
+--Alors, mon père n'ignore pas le motif qui m'amène.
+
+--Non, répondit le rusé sorcier, qui avait surpris le geste
+d'intelligence échange entre son prisonnier et la jeune squaw.
+
+--Je connais le captif de mon père. Son coeur est grand. Il a obligé la
+fille des sachems nadoessis.
+
+--- La fille des sachems nadoessis aime un visage-pâle répliqua l'Indien
+avec mépris.
+
+Cette insinuation fit profondément rougir Meneh-Ouiakon.
+
+--Mon père se trompe, dit-elle, après un moment un silence, je n'aime
+pas ce Visage-Pâle.
+
+--Quel intérêt alors t'a poussée ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la
+haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais
+brûler le captif blanc.
+
+A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et
+reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter
+un fagot de sapinette.
+
+«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes
+frères et mes filles; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs
+victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance à mes oreilles, mais
+j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brûler, mon
+captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de
+Nanibojou.»
+
+«Car Nanibojou a fait la terre.»
+
+En terminant, il saisit un tison embrasée et l'approcha de Jacot
+Godailleur, qui poussa des cris de détresse.
+
+--Mon père, dit Meneh-Ouiakon arrêtant le bras du vieillard, mon père
+voudrait-il, avant de commencer, se réchauffer avec de l'eau-de-feu?
+
+--De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, répondit
+vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon à ses pieds.
+
+--Si mon père veut m'accompagner?
+
+--Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant à
+Meneh-Ouiakon un regard empreint de défiance.
+
+Que mon père vienne, et ses yeux verront, et son estomac se réjouira.
+
+--Ton intention est de m'enlever mon prisonnier.
+
+--J'ai dit que je savais où il y a de l'eau-de-feu.
+
+Le visage du jossakeed exprima encore une brûlante convoitise.
+
+--Nous irons la chercher après le sacrifice.
+
+--Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant
+ce temps.
+
+--Tu as raison. Est-ce loin?
+
+--A la distance de deux jets de flèche.
+
+--Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper,
+car je vois dans ton coeur.
+
+--Mon père n'y peut voir le désir de lui faire mal. Par hasard, j'ai
+découvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de
+communiquer la bonne nouvelle à un puissant jossakeed chippiouais.
+
+Cette adroite flatterie caressa la vanité du vieillard; détacha
+l'ex-dragon du pieu auquel il était assujetti, et le poussa devant lui,
+en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets.
+
+L'infortuné Jacot ne comprenait rien à cette scène. Cependant il se
+sentait tout aise de s'éloigner du feu qui, pour lui, dégageait déjà de
+mortelles émanations de chair brûlée.
+
+Allumant une torche de résine, Meneh-Ouiakon sortit négligemment la
+première de la cabane, et ouvrit la marche.
+
+Au bout de quelques minutes, ils étaient à la cachette.
+
+L'Indien lia son prisonnier à un arbre, puis il dit à la jeune file:
+
+--Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obéit avec un
+empressement qui dissipa en partie les soupçons du jongleur.
+
+Elle rapporta les deux barils.
+
+L'Indien en déboucha un, l'approcha de ses lèvres; mais une idée
+traversant son cerveau, il dit à la jeune squaw:
+
+--Goûte. Meneh-Ouiakon but une gorgée et rendit le baril au sorcier, qui
+en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps collée, faisant
+entendre un bruyant glou-glou, s'arrêta pour respirer, se remit à boire,
+s'assit à terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon à son
+prisonnier, posa un instant le barillet à côté de lui, le reprit
+encore, pour en pomper le liquide à grands traits, et après un quart
+d'heure de ce manège, dont les deux spectateurs suivaient avec anxiété
+les diverses péripéties, il repoussa le vase à demi vide, en tendant
+ses bras décharnés vers la Nadoessis, et en balbutiant:
+
+--Tu es belle comme une Fleur des prairies... et bonne... comme cette
+eau-de-feu... Ce soir tu partageras ma peau de buffle... quand nous
+aurons brûlé mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou....
+
+Ensuite il essaya de chanter:
+
+Les Visages-Pâles, les chiens de Visages-Pâles ont égorgé...»
+
+Mais il n'en put articuler davantage. Vaincu par l'énorme quantité
+d'alcool qu'il avait absorbée, son corps roula inerte sur le gazon.
+
+Aussitôt, d'un coup de couteau, Meneh-Ouiakon trancha les liens de
+Godailleur.
+
+--Vite, en route, mon frère! dit-elle.
+
+--Ah! s'écria le dragon, avant de partir, sauf votre respect, mam'selle,
+je vous demanderai la permission de siroter une larme de ce nectar, que
+le malotru a renversé é terre, sans égard pour l'excellence de la chose.
+
+En parlant, il ramassa le baril et lui fit, sur-le-champ, une copieuse
+saignée.
+
+--Bon! fameux! divin! du vrai rhum de la Jamaïque! exclamait-il en
+reprenant haleine; et penser que voilà plus d'un mois que mon palais
+était en deuil de pareille ambroisie Allons, encore un coup, un dernier,
+sans vous offenser, mam'selle, et je vous suis.
+
+Ayant sablé une nouvelle rasade, il ajouta
+
+--Mais n'y aurait-il pas moyen d'emporter ce gentil petit tonneau avec
+nous? Je m'en chargerais avec bien du plaisir.
+
+--Non, que mon frère se dépêche! répondit impatiemment Meneh-Ouiakon.
+
+Ils s'éloignèrent alors de la cache, revinrent à la hutte du sorcier, où
+la jeune fille prit de la poudre et du plomb pour son fusil qu'elle confia
+à l'ex-cavalier de 1re classe, et ils repartirent.
+
+En chemin Jacot raconta à la Nadoessis que, ne l'ayant pas trouvée quand
+il s'était réveillé derrière la Chapelle, il l'avait appelée et cherchée
+partout.
+
+Comme il continuait ses perquisitions, un Indien jeté sur lui à
+l'improviste, l'avait garrotté et traîné à ce wigwam on elle l'avait
+rencontré et arraché à une mort certaine.
+
+Ce dont Jacot Godailleur, ex-dragon de 1re classe au 7e régiment de
+dragons, un propre régiment, sans vous offenser, mam'selle, vous aura
+une reconnaissance éternelle! ajouta-t-il avec emphase, pour couronner
+son récit.
+
+Huit jours après, les deux voyageurs arrivaient, sains et saufs, au
+village du Sault-Sainte-Marie et descendaient chez le père Rondeau.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ UNE EXPÉDITION DES APOTRES
+
+
+ADRIEN DUBREUIL A SON AMI ERNEST LENORMAND.
+
+ Fond-du-Lac, août, 1838.
+
+A la vue du nom du lieu d'où je t'écris, tu ouvres tes yeux tout grands;
+prends donc, une carte de l'Amérique septentrionale, mon bon ami, et, un
+peu au-dessous de l'angle occidental formé par le 47° de latitude et le
+92° de longitude, tu apercevras, sans lunettes, je l'espère, un nom fort
+peu connu maintenant des populations civilisées, mais auquel je ne
+crains pas de prédire une notoriété considérable, d'ici un siècle ou
+deux, rien que cela, si quelque folle comète ne s'avise, dans ses
+nocturnes ébats, de donner un coup de queue à notre globe sublunaire, ce
+que je ne lui souhaite pas, de mon vivant au moins!
+
+Quelle phrase! as-tu eu chaud pour la lire? je sue comme dans une étuve.
+Le papier d'emballage sur lequel je t'écris t'en dira long. Si tu savais
+quelle peine j'ai eue à me le procurer! D'encre ici il n'est point
+question. Un peu de suie détrempée avec de l'eau en fait l'office. Quant
+à ma plume, c'est un piquant de porc-épic que j'ai, tant bien que mal,
+aiguisé sur un caillou, car on ne me permet pas d'avoir de couteau. Tu
+t'étonnes! Ah! réserve tes surprises, mon cher; je vais t'en apprendre
+bien d'autres. Mais procédons par ordre.
+
+Tu te souviens avec quelle joie je reçus la mission d'aller explorer les
+mines du lac Supérieur. Pour moi qui aimais passionnément l'Amérique
+pour ses institutions libérales, pour les splendeurs dont Chateaubriand
+nous avait conté que son immense territoire était écrasé, et peut-être
+aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes ancêtres
+contribuèrent largement à la découverte et à la colonisation du
+Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais était le comble de voeux
+souvent caressés quoique dissimulés avec soin, car je craignais
+d'affliger ma bonne mère.
+
+Ce mot d'Amérique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en
+larmes. Était-ce au souvenir de mon frère aîné, parti depuis tant
+d'années, sans que l'on eût jamais su ce qu'il était devenu? Mais qui
+prouve qu'il soit allé sur cet hémisphère?
+
+Juge s'il m'en coûta beaucoup de déclarer cette tendre mère que j'avais
+trouvé un emploi en Amérique et que je devais la quitter pour quelques
+années.
+
+Cependant elle se montra plus forte, plus résignée que je ne l'aurais
+cru.
+
+«Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton départ me crève le coeur. Je n'ai
+plus que toi ici-bas... mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse
+à ton bonheur si tu penses réussir là-bas. Une destinée fatale semble
+vous y conduire tous. La plupart de tes aïeux ont votre nom et sont
+morts de l'autre côté de l'Atlantique; ton père a péri dans le golfe
+Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frère...
+
+Elle se mit à sangloter.
+
+«Ah ton frère aîné, mon bel Adolphe, poursuivit-elle à travers ses
+sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son
+père lui avait pardonné avant son dernier voyage, dans lequel, hélas!
+il a succombé, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui
+sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre
+mon âme à Dieu!
+
+Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur,
+qui s'est attaché à moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son
+expression.
+
+Un voyage à travers l'océan n'a rien de très-divertissant, n'en parlons
+pas.
+
+Nous voici à New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau
+et qui me semble destinée à conquérir le beau titre de capitale du monde
+commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle
+part un emplacement aussi bien disposé pour être l'emporium, comme on
+dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement
+avantageux aux gens du négoce, mais pour un artiste, pour un ami des
+charmes de la nature, il n'en est guère, à mon avis, de plus attrayant.
+
+La ville, qui n'a que 200,000 âmes maintenant, en comptera peut-être un
+million dans vingt ans [51], et, avant la fin du siècle sera la cité la
+plus populeuse de notre planète. Pour le moment elle est
+très-mouvementée, très-affairée, très-enfiévrée, pas du tout agréable
+pour un Français. De monuments publics, il y a peu ou point; de lieux
+de divertissements, je n'en ai pas entrevu l'ombre. Chacun s'occupe,
+chacun songe _to make business_. Les seules distractions sont la bar ou
+le café (méchante traduction d'une méchante chose); on s'y enivre. Le
+soir, l'ivresse n'est pas déplacée. En plein soleil c'est une infamie.
+Ainsi sont les gens, un peu partout d'ailleurs: ils répugnent à se
+montrer sans un masque ou un voile sur la figure.
+
+[Note 51: C'est le chiffre actuel.]
+
+Élevons, mon cher, un autel à l'hypocrisie, ou plutôt quittons New-York
+et suis-moi dans l'intérieur des terres.
+
+Là je remarque une activité prodigieuse, un esprit d'entreprise inouï.
+On travaille avec une ardeur, dans une multiplicité de genres, dont un
+Européen n'a pas idée. En cinq ans, d'une forêt vierge, on a fait un
+village florissant, avec son église, sa maison commune, ses champs, ses
+promenades et jusqu'à ses parterres ornés de fleurs; J'oublie de
+mentionner l'imprimerie et le journal, car, dans ce pays, dès qu'un
+groupe de cent individus s'est réuni, il lui faut sa presse et sa
+gazette. Admirant ce concert si harmonieux et si fécond pour la
+civilisation, je me suis pris à formuler un axiome: Plus grande est la
+somme de liberté donnée aux hommes, moins grands sont les moyens d'en
+abuser [52].
+
+[Note 52: Voir l'Espion-Noir, par H.-E. Chevalier et F. Pharaon.]
+
+Pardonne-moi ce grain de vaniteuse philosophie.
+
+Je passe à Niagara, simplement pour constater que M. de Chateaubriand
+nous a débité, sur cette prodigieuse cataracte des bourdes dignes de la
+mythologie antique. Je ris encore comme un fou, en songeant à l'histoire
+de son sapajou se suspendant aux lianes de la chute (où il n'y a point
+de lianes) et repêchant dans le tourbillonnement des eaux des carcasses
+d'orignaux. Or le sapajou est un mythe dans l'Amérique septentrionale,
+et existât-il, que l'orignal est un quadrupède aussi gros qu'un boeuf.
+
+Tiens, laissons cela, traversons le lac Huron, remontons la rivière
+Sainte-Marie et embarque-toi avec moi sur le lac Supérieur.
+
+Ici, bien cher, commence mon odyssée. Tu n'en croirais pas tes oreilles,
+si j'étais là, près de toi, pour te la narrer (tu le vois, j'adopte déjà
+le style épique); mais tâche de ne pas douter du témoignage de tes yeux.
+
+Note d'abord que nous quittons les établissements civilisés pour entrer
+dans le désert, où police, gendarmerie, ni le moindre garde champêtre
+n'est plus possible.
+
+Je suis sur un petit vaisseau appelé la Mouette, ayant pour société mon
+intrépide Godailleur, qui jure, jour et nuit, contre le mal de mer,
+d'eau, devrais-je dire, quoiqu'il n'en boive qu'à son corps défendant,
+et cinq ou six Yankees, joueurs de cartes infatigables, les plus drôles
+d'originaux que j'aie jamais coudoyés sous la calotte des cieux.
+
+Notre bâtiment a pour destination Kiouinâ, but de mon voyage. Nous
+arrivons sans encombre en vue de la presqu'île. Je me couche dans
+l'espérance de débarquer le lendemain et de faire connaissance avec ces
+valeureux Peaux-Rouges dont j'ai entendu réciter de si éclatantes
+prouesses.
+
+Ami, donne-moi toute ton attention.
+
+«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,» je suis éveillé en
+sursaut. Des coups de fusil retentissent sur le pont du navire. Un
+bandit d'opéra-comique tombe dans l'entrepont. Je crois rêver, je me
+frotte les yeux. Mais, bon Dieu, je ne rêvais pas. Cet homme était vêtu
+de rouge des pieds à la tête et beau comme Apollon. On le nomme le
+Mangeux-d'Hommes! Quelle désignation! Il commande douze bandits, qu'il
+appelle ses Apôtres, et lui-même s'intitule--le monstre!--Jésus.
+
+Je n'invente rien. Les Douze-Apôtres existent, par malheur. Et pour
+repaire ils ont choisi les îles du lac Supérieur qui portent ce nom. Je
+ne plaisante pas, tout ceci est de l'histoire, de l'histoire
+contemporaine. Notre équipage fut tué, massacré. Je m'attendais à
+partager le sort commun, quand il plut au capitaine de me réserver
+pour... devine?... lui servir d'ingénieur.
+
+Oui, mon cher, me voici ingénieur en chef d'une troupe de brigands comme
+il ne s'en voit plus guère que dans les Apennins ou la forêt Noire. Mais
+ce n'est pas à leur creuser des souterrains qu'ils me destinent, du
+tout, du tout. Les écumeurs du lac Supérieur habitent, au grand soleil,
+un poste qu'ils ont enlevé à une compagnie américaine de pelleteries.
+Plus habiles et plus grands dans leurs projets que nos voleurs
+européens, ils convoitent la possession et l'exploitation des terrains
+cuprifères de la pointe Kiouinâ, ou je devais faire mes opérations, et
+ils veulent que je dirige leurs travaux.
+
+Singulière destinée que la mienne, n'est-il pas vrai? Poursuivons mon
+récit. Je restai donc seul vivant de tous ceux qui s'étaient embarqués
+sur la _Mouette_, à moins que mon pauvre Jacot n'ait échappé une
+seconde fois à la cruauté des Apôtres, car, jeté à l'eau par le
+Mangeux-d'Hommes, il avait réussi à rentrer inaperçu dans le bateau et
+s'était caché sous mon lit; mais, durant la nuit, il a disparu et je
+crains fort que, découvert pendant que je dormais on ne l'ait
+impitoyablement égorgé. C'était le plus fidèle, le meilleur des
+serviteurs. Je ne puis penser à lui sans pleurer. Ne dis rien,
+cependant, je te prie, de tout cela à ma mère. Elle en mourrait.
+
+Quant à moi, on me conduit à la factorerie, occupée maintenant par ces
+misérables, qui vivent avec un grand nombre d'Indiennes, aussi cruelles,
+aussi débauchées qu'eux, quoique chacun ait une favorite, qui commande
+aux autres concubines et se fait orgueilleusement appeler madame ou
+mistress.
+
+Là, les Apôtres firent une orgie à laquelle je dus assister. Après le
+festin, et en buvant des alcools, ils se mirent à chanter, les uns en
+français, les autres en anglais, chacun ici parle et comprend ces deux
+idiomes, fort corrompus du reste, comme bien tu peux l'imaginer.
+
+L'un des ivrognes se prend à entonner une sale diatribe contre notre
+patrie. J'aurais dû en rire. Mais je suis vif, la tête près du bonnet;
+je me laisse emporter, il me lance un vase à la tête et je roule sans
+connaissance sous la table.
+
+Quand je repris mes sens, j'étais dans une caverne éclairée par une
+lampe.
+
+Près de moi, attentive, se tenait une jeune Indienne: d'une beauté rare.
+Elle s'exprimait assez facilement dans notre langue, et m'apprit que
+dans ma chute je m'étais luxé la jambe. De plus, j'avais à la tête une
+blessure qui avait déterminé un accès de fièvre cérébrale. Cette jeune
+Indienne, cette noble fille me soignait; elle me soigna au péril de ses
+jours, car ainsi que moi elle était captive, la bien-aimée du
+Mangeux-d'Hommes, j'ose à peine l'avouer, et cependant je suis sûr, j'ai
+l'intime conviction qu'elle n'est pas, n'a jamais été sa maîtresse.
+Meneh-Ouiakon, maîtresse d'un vil assassin! elle si pure, si douce, si
+digne, la fille d'un sachem nadoessis, oh non, cela n'est pas possible,
+je le nie, je le déclarerais à la face de la terre!... Pourtant... Ah!
+bannissons ces réflexions mauvaises, qui souillent la plus estimable des
+créatures! Tu le vois, cher, j'aime Meneh-Ouiakon. Elle m'a sauvé la
+vie; en ce moment même, peut-être est-elle exposée à mille dangers pour
+moi. Ah! que le ciel me permette de la revoir, de contempler encore ses
+traits adorés, de lui prouver mon amour.
+
+Pendant plus d'un mois, elle vint chaque nuit panser ma plaie et me
+consoler. Elle avait, je ne sais comment, gagné une vieille Indienne, ma
+geôlière.
+
+Une fois elle me dit:
+
+Ami, il faut te tirer d'ici. Je te rendrai la liberté, je l'ai résolu.
+Je pars pour te chercher du secours.
+
+Et, malgré mes supplications, malgré les périls, elle s'est échappée du
+fort, a entrepris un voyage de plusieurs centaines de lieues... Me
+sera-t-il donné de la retrouver?
+
+Je me rétablis, je sortis de ma prison et pus vaguer dans l'enceinte
+palissadée de l'ancien fort. Souvent je rencontrais le
+Mangeux-d'Hommes, il paraissait triste, soucieux; et souvent aussi son
+regard s'arrêtait sur moi avec une expression indéfinissable qui me
+forçait à baisser les yeux. Cet homme est bien extraordinaire. Il exerce
+sur tout ce qui l'entoure une fascination que je ne puis concevoir et
+qui me gagne moi-même, malgré l'horreur qu'il m'inspire.
+
+Son lieutenant a quitté la troupe. Je crains qu'il ne soit à la
+poursuite de Meneh-Ouiakon. Mais impossible de m'en assurer. Les secrets
+de la bande sont gardés avec une fidélité religieuse et ses règlements
+très-sévères observés avec une stricte ponctualité.
+
+Je commençais à trouver lourde ma captivité, quand, il y a environ un
+mois, je vis les Apôtres faire de grands préparatifs. On m'annonça qu'on
+se disposait à une expédition, et que j'en ferais partie. Je prévis bien
+tout de suite de quelle nature serait cette expédition, et les barbaries
+qu'elle entraînerait. Il me répugnait grandement d'en être encore le
+témoin. Par malheur, je n'étais pas le maître.
+
+Nous partîmes en canot et remontâmes vers l'ouest.
+
+Le désir de m'évader s'empara d'abord de moi. Mais j'étais surveillé de
+près, et je savais que toute tentative d'évasion serait, sans
+miséricorde, punie de mort, si elle avortait. Où aller, du reste, au
+milieu de ce désert sans limite? Que devenir? Périr de faim, ou être
+scalpé par les Indiens, ou dévoré par les bêtes fauves.
+
+Le lendemain de notre embarquement, je renonçai cette idée et résolus
+d'utiliser le voyage, quel qu'il fût au bénéfice de mon instruction.
+
+A partir de ce moment, chaque fois que nous abordâmes, soit pour fumer
+une pipe [53], soit pour camper, j'étudiai la faune et la flore du pays.
+
+[Note 53: Dans le langage des bateliers nord-ouestiers, cette locution
+exprime l'heure consacrée, chaque jour, vers le midi, pour se reposer à
+terre.]
+
+Un soir, sur le bord d'une grande rivière qu'on appelle la
+Rivière-Brûlée, si j'en ai gardé la mémoire, je découvris une hutte
+abandonnée, puis une petite croix de bois, et au pied une fosse à demi
+couverte de mousse.
+
+Dans la fosse gisait le cadavre d'un homme.
+
+--C'est Cadieux; c'est ce pauvre Cadieux! cria l'Apôtre qui m'escortait.
+
+--Qu'est-ce que Cadieux? demandai-je.
+
+Il me regarda avec plus d'étonnement que si je lui eusse demandé:
+«Qu'est-ce qu'un canot?»
+
+--Je renouvelai ma question.
+
+Alors, il me conta que Cadieux avait été un célèbre interprète
+canadien-français, connu dans toutes les parties du Far-West comme
+_voyageur_, guerrier et poète; qu'il s'était attiré la haine d'une tribu
+sauvage l'hiver précédent, et qu'on supposait qu'il avait été massacré,
+par elle.
+
+Nous examinâmes le corps, qui n'était pas encore entré en
+décomposition. Il ne portait la trace d'aucune blessure récente,
+quoiqu'il fût criblé de vieilles cicatrices. Mais la maigreur du visage
+et des membres indiquait une mort terriblement douloureuse. Le
+malheureux, traqué par ses ennemis, sans doute, qui l'entouraient sans
+le voir, car d'énormes rochers masquaient sa retraite, le malheureux,
+privé de son canot, avait succombé aux atteintes de la faim et peut-être
+aussi de ce mal terrible que les Canadiens-Français appellent la _folie
+des bois_ [54]. Se voyant mourir, il avait creusé sa tombe et s'y était
+étendu.
+
+[Note 54: Voir les Pieds-Noirs (Tom Slocomb).]
+
+Quoi qu'il en soit, ses mains croisées contre sa poitrine reposaient sur
+une large feuille d'écorce de cèdre.
+
+Cette feuille je n'aurais point voulu la toucher, mais mon Apôtre
+l'enleva, et je lui sais gré cette fois de sa brutalité, car elle m'a
+permis de conserver le dernier chant du trappeur-poète.
+
+Sur l'écorce étaient gravées, en caractères grossiers, ces lignes si
+touchantes et si éloquentes dans leur simplicité primitive, que, comme
+les miennes, j'en suis certain, tes paupières se mouilleront en les
+lisant:
+
+ Petit rocher de la Haute-Montagne,
+ Je viens finir ici cette campagne!
+ Ah! doux échos, entendez mes soupirs,
+ En languissant je vais bientôt mourir.
+
+ Petits oiseaux, vos douces harmonies,
+ Quand vous chantez, rattachent à la vie:
+ Ah! si j'avais des ailes comme vous,
+ Je s'rais heureux avant qu'il fût deux jours!
+
+ Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis!
+ Pensant toujours à mes si chers amis,
+ Je demandais: Hélas! sont-ils noyés?
+ Les Iroquois les auraient-ils tués?
+
+ Un de ces jours que, m'étant éloigné,
+ En revenant je vis une fumée,
+ Je me suis dit: Ah! mon Dieu qu'est-ce ceci?
+ Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis?
+
+ Je me suis mis un peu à l'ambassade,
+ Afin de voir si c'était embuscade;
+ Alors je vis trois visages François
+ M'ont mis le coeur d'une trop grande joie.
+
+ Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête,
+ Je tombe... Hélas! à partir ils s'apprêtent:
+ Je reste seul.. Pas un qui me console,
+ Quand la mort vient par un si grand désole!
+
+ Un loup hurlant vient près de ma cabane,
+ Voir si mon feu n'avait plus de boucane;
+ Je lui ai dit: Retire-toi d'ici,
+ Car, par ma foi, je percerai ton habit.
+
+ Un noir corbeau, volant à l'aventure,
+ Vient, se percher tout près de ma toiture;
+ Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine,
+ Va-t'en chercher autre viande que la mienne.
+
+ Va-t'en là-bas, dans ces bois et marais,
+ Tu trouveras plusieurs corps iroquois:
+ Tu trouveras des chairs, aussi des os;
+ Va-t'en plus loin, laisse-moi en repos.
+
+ Rossignolet, va dire à ma maîtresse,
+ A mes enfants qu'un adieu je leur laisse,
+ Que j'ai gardé mon amour et ma foi,
+ Et désormais faut renoncer à moi!
+
+ C'est donc ici que le monde m'abandonne,
+ Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes!
+ Très-Sainte Vierge, ah! ne m'abandonnez pas,
+ Permettez-moi d'mourir entre vos bras!
+
+N'est-ce pas, ami, qu'il n'est guère d'élégie plus pathétique, plus
+saisissante, même parmi les plus correctement écrites?
+
+Pauvre! pauvre Cadieux [55]!
+
+[Note 55: Historique.]
+
+Nous lui rendîmes les derniers devoirs, et je retournai, tout attristé,
+au camp.
+
+L'émotion que j'ai éprouvée en copiant, d'après l'écorce originale, ce
+mélancolique adieu d'un bon et brave homme, m'empêche de continuer.
+C'est enfant, mais j'ai envie de pleurer.
+
+Permets, ami, que j'ajourne la suite de mon récit.
+
+Affectueusement à toi,
+
+ADRIEN DUBREUIL.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ LES APOTRES ET LES INDIENS
+
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+ Fond-du-Lac, fin septembre 1838.
+
+J'ai enfin retrouvé, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets
+indispensables pour t'écrire, car on me garde toujours à vue, et je
+crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Apôtres
+verrait avec le plus vif déplaisir que j'entretinsse une correspondance
+avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reçu ma lettre du
+mois d'août Sans cela, tu ne comprendras guère celle-ci. Je l'ai
+furtivement remise à un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est
+chargé de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, où la poste doit alors
+en prendre soin. Mais à combien d'éventualités peut être soumis un
+chétif chiffon de papier durant ce voyage de près de deux cents
+lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives.
+Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs
+ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidélité qui ferait
+honneur à nos facteurs européens. C'est un trait de moeurs que j'aime
+signaler en passant.
+
+J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation
+de Cadieux.
+
+Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac.
+
+Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une
+quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations
+du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs
+nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de
+paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une
+chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton,
+on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate,
+bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des
+mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez
+plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic.
+
+Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la
+main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans
+la ceinture.
+
+Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent
+déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes
+incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits.
+
+Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.
+
+Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une
+simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout, _l'auzeum_,
+sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à
+mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux;
+car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête,
+le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges
+que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin,
+quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres.
+
+Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de
+hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes
+annonçaient leurs intentions belliqueuses.
+
+Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,--tentes en peaux de
+bison,--et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes
+avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine,
+comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur.
+
+De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que
+fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des
+coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que
+quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose
+paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les
+meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que
+la veille.
+
+On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs;
+sur des échafauds formés de quatre pieux et d'une claie en branchages de
+cèdre, on plaça les deux autres, roulés, cousus dans leurs robes de
+buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux côtés; puis, nous
+nous embarquâmes.
+
+Le soir, nous touchâmes à Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrémité
+occidentale du lac Supérieur. Je connaissais alors le but et le motif de
+notre expédition: un Canadien-Français, des nouveaux arrivés, m'en
+avait informé.
+
+A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivière Saint-Louis, qui
+débouche dans la baie de ce nom, les Américains ont fondé un important
+établissement pour la traite de la pelleterie. Jésus en était inquiet;
+car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employés,
+on parlait d'y installer quelques troupes régulières, lesquelles
+n'auraient pas manqué de faire aux Apôtres une guerre acharnée. Il
+importait donc de s'emparer du fort avant l'arrivée de ces troupes.
+
+Le Mangeux-d'Hommes fit appel à cette tourbe malfaisante qui vit de
+pillages et de rapines sur les frontières du désert, et assigna un
+rendez-vous général à la Grande-Rivière Brûlée. Le féroce capitaine
+était bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage pâle
+ou visage rouge, qui ne désirât servir sous les ordres d'un chef aussi
+fameux. Ils répondirent en masse à son appel.
+
+Quand nous eûmes atterri, Jésus distribua son monde en quatre
+détachements.
+
+L'un devait suivre la rive droite de la rivière Saint-Louis, l'autre la
+rive gauche, un troisième prendre par les bois, et le quatrième, formé
+par les Apôtres dont je faisais forcément partie, se proposait de
+remonter la rivière.
+
+Il avait été ordonné que l'attaque serait simultanée, et qu'elle aurait
+lieu à deux heures du matin.
+
+Au moment convenu, nous débarquions sans bruit, dans une petite île,
+vis-à-vis de laquelle les étoiles me permirent de voir huit à dix log
+houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmontée du drapeau de
+l'Union américaine.
+
+Une clôture de piquets enfermait un champ d'une certaine étendue
+derrière ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'écorce étaient
+disséminées alentour. Une flottille de canots se balançait dans la
+rivière, au pied de la factorerie.
+
+Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond
+des collines onduleuses, plantées de beaux arbres, l'abritent contre
+les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fécondité
+admirable.
+
+Jésus commanda aux Apôtres de se cacher dans une oseraie bordant le
+rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs
+Indiens qui avaient fait la navigation de la rivière avec nous.
+
+Je contemplais avec une noire mélancolie ce délicieux paysage qui, dans
+un moment, serait le théâtre des plus exécrables forfaits, et je
+m'apitoyais profondément sur le sort de ces malheureux, maintenant
+plongés dans le sommeil et faisant peut-être des rêves de bonheur à
+l'instant où la mort planait sur eux, quand un hurlement strident,
+inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite
+n'en entendre plus jamais, vint déchirer mes oreilles.
+
+Et, telle qu'une fourmilière, je vis alors une multitude d'êtres animés
+se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir
+de toutes parts.
+
+Les cris ne discontinuaient pas. J'en étais étourdi. Bientôt des
+lumières se montrèrent aux fenêtres de la factorerie; une vive fusillade
+commença...
+
+Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer.
+Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le désir irrésistible de
+porter secours aux assiégés, j'enjambai le canot pour me précipiter dans
+la rivière.
+
+--Mon frère est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est
+plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrêtant par le cou.
+
+Je n'essayai pas de lutter: il m'étranglait.
+
+Alors son compagnon et lui me lièrent les mains et les pieds et me
+couchèrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fâché. Dans cette
+position je ne pouvais plus considérer le drame horrible qui se jouait,
+tout à l'heure, sous mes yeux.
+
+Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Apôtres, qui n'avaient pas bougé
+jusque-là, se mirent en devoir de passer la rivière. Je compris la
+tactique du capitaine. Ne comptant qu'à demi sur la bonne foi de ses
+auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant
+d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient trompé ou s'ils avaient été
+repoussés, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de
+son côté, il allait en recueillir les fruits.
+
+Quoique les vociférations augmentassent, les détonations des armes à feu
+diminuaient sensiblement.
+
+Lorsque le jour se leva, elles avaient tout à fait cessé. On me
+conduisit à l'autre bord, où je fus délié, mis en liberté.
+
+Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonché de morts et de
+mourants.
+
+Debout près d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns après les
+autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait à prouver qu'il méritait son
+abominable surnom.
+
+Chaque corps, il le mordait au cou s'il était blanc, lui enfonçait un
+poignard dans le coeur quand il était rouge.
+
+Son secrétaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des exécutés.
+Je crois qu'il en était quatre-vingt-seize blancs, et deux cent
+soixante-dix rouges!
+
+Permets que je n'achève pas cet odieux tableau; il te soulèverait le
+coeur!
+
+Pendant les huit jours qui suivirent cette scène de carnage, ce fût un
+wa-ba-na (débauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques
+t'en donnerait une faible idée. La factorerie contenait une énorme
+quantité de liqueurs. Ces liqueurs furent libéralement distribuées aux
+alliés qui se livrèrent ensuite publiquement à des excès inimaginables.
+
+Après m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jésus m'engagea à ne
+la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma
+vie courrait des dangers. Mais, par une étroite fenêtre, j'étais témoin
+de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu.
+
+Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mêlées à eux après la
+capture de la factorerie, j'ai remarqué qu'ils ne se contentaient pas de
+ces créatures et leur préféraient souvent certains hommes déguisés en
+femmes [56].
+
+[Note 56: Longtemps contesté, ce fait est aujourd'hui certifié par le
+témoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc
+Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.]
+
+Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers,
+non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou
+métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race,
+qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens.
+
+Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na.
+Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de
+pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de
+pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était
+à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent
+maîtres.
+
+Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin;
+puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que
+Jésus avait octroyées à chacun d'eux.
+
+Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais
+qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril
+sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine
+d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige
+exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur.
+
+Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la
+plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici
+du repos le plus absolu.
+
+Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont
+surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse,
+quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes.
+
+Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse,
+mon cher Ernest?
+
+L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être
+primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le
+crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses
+usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se
+rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique
+avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit
+de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion
+terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire
+mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le
+confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les
+contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la
+pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des
+choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple
+chasseur, guerrier.
+
+Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce
+qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui
+végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a
+souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin,
+combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui
+leur a donné l'émancipation.
+
+Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un
+tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position
+honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de
+pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement
+semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes
+sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme
+compte moins que rien.
+
+Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des
+Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont,
+dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la
+souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate.
+
+La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou
+plutôt l'inactivité la plus entière.
+
+«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme
+nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le
+sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions
+avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes
+gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser
+tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc
+que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des
+nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront
+partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les
+eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès
+qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre;
+après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un
+autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai
+vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie
+comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive,
+aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire,
+ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos
+chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe,
+le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point
+encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc
+aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin.
+
+[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.]
+
+Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas
+que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir
+d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les
+aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais
+prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme
+les ronces aux jambes du voyageur.»
+
+Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas
+son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre
+de savantes théories de nos sages civilisés?
+
+Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de
+circonstance.
+
+Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement
+pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le
+Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est
+un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la
+Colombe-Agile, si c'est une fille.
+
+Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on
+l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois
+on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le
+berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée
+devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre,
+une pierre, un canot, on le suspend à une branche.
+
+Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des
+flèches, ou à manier l'aiguille.
+
+A quinze ans, les garçons se préparent à accompagner leur père à la
+chasse; A vingt, ils font leur grand jeûne pour aller à la guerre.
+
+Dès qu'ils ont scalpé: un ennemi, il leur est permis de courir
+l'allumette, c'est-à-dire de se marier. Le jeune homme se rend
+nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il
+enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet
+de ses amours. Si elle souffle et éteint la flamme, le galant est
+accepté; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu'à se retirer au plus
+vite, car les huées des autres habitants du wigwam le poursuivront
+jusque chez lui.
+
+Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honorée même, [58] en raison
+du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitôt après son
+mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le maître possède
+toute autorité, elle aucune. Son fils même la pourra battre sans qu'elle
+ait droit de se plaindre. C'est une bête de somme, qui travaille sans
+cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux traité qu'elle! La
+famille change-t-elle de résidence, son seigneur portera seulement ses
+armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les
+peaux et les pieux pour la tente, la chaudière pour la cuisine, et les
+hardes de tout le ménage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et
+fumera tandis que la misérable squaw dressera le wigwam, ira couper
+et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et préparera
+les aliments nécessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas
+plus d'égards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se
+retirera dans quelque coin, se délivrera elle-même et retournera
+aussitôt à ses accablantes occupations.
+
+[Note 58: Voir _Poignet-d'Acier ou les Chippiouais_.]
+
+Ainsi ou à peu près est traitée la femme orientale.
+
+Mais l'infortunée aura-t-elle une sépulture au moins?
+
+Rarement. Quant au guerrier, ses obsèques se font en grande pompe. Il
+s'est réservé une place dans le séjour des esprits; mais il en a refusé
+une à celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire,
+d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu où l'on ne fait que
+chasser et se battre. Il ressemble en cela à celui des héros
+scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux
+braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rôle, car, avant
+l'arrivée des Européens, l'Amérique ignorait les avantages d'une
+civilisation qui lui a apporté les boissons fermentées et la
+petite-vérole!
+
+Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une
+condition très-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi
+sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je
+remarquai une squaw déguenillée et portant soigneusement dans ses bras
+une sorte de sac, arrangé comme une poupée. Je demandai ce que c'était;
+on me répondit que c'était le gage des veuves.
+
+Voici l'explication:
+
+Un Indien vient-il à décéder, sa femme fait avec ses plus beaux
+vêtements à elle un rouleau qu'elle place dans le sac où son mari
+serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle
+les fixe à la tête, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau
+d'étoffe.
+
+Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir
+avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras,
+dans sa loge, près d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut
+déposer son gage que quand une personne de la famille du défunt,
+trouvant qu'elle l'a suffisamment pleuré, lui en donne la permission!
+
+Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume?
+
+Il est vrai que le frère du mort peut, à son gré, éviter à la veuve les
+ennuis du gage en épousant celle-ci le jour même du décès, et qu'elle
+est forcée de l'accepter!
+
+Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai
+faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant
+que je puisse t'écrire de nouveau, il faudra que je me procure cet
+article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez
+nous.
+
+Le Mangeux-d'Hommes est toujours le même avec moi. Il me parle peu et me
+regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention à lui.
+Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose à me
+demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout à coup, il tourne
+les talons. Au surplus, je n'ai pas--en tant que captif--à me plaindre
+de ses procédés ou de ceux de ses gens à mon égard. On me surveille,
+mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je
+ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mère et de
+la femme qu'après elle j'aime le plus au monde. Mais, hélas! je n'ai
+plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son évasion. Et Judas, le
+lieutenant de Jésus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels
+tourments....
+
+Je suis au bout de ma dernière feuille de papier gris. Il me reste juste
+la place nécessaire pour te dire que, je crois que nous passerons
+l'hiver à la factorerie et que l'expédition de Kiouinâ semble remise.
+J'en suis désolé, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir
+l'exécrable société à laquelle je suis condamné.
+
+Embrasse bien vivement ma bonne mère pour moi.
+
+Ton tout dévoué,
+
+ADRIEN DUBREUIL.
+
+P. S. J'y pense. Tu pourrais m'envoyer une lettre l'adresse suivante:
+Monsieur RONDEAU Au Sault-Sainte-Marie, Amérique du Nord.
+Peut-être me parviendrait-elle.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ LA LOI DE LYNCH
+
+
+Quelque temps après que Dubreuil eut expédié cette lettre, secrètement
+remise, comme la première, à un coureur des Bois qui la devait jeter ou
+faire jeter à la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingénieur
+se promenait derrière la factorerie, dans l'enclos renfermant le
+cimetière des Blancs et celui des Indiens, Jésus vint à sa rencontre.
+
+--Tu aimes, dit-il de sa voix mélodieuse, les charmes de la nature?
+
+--Près d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, répondit
+sèchement l'ingénieur.
+
+--Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le
+Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime à rêver ici, devant ces
+tombes qui parlent si éloquemment dans leur profond silence, alors que
+l'oreille est réjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de
+l'oiseau bleu, de ce robin à la gorge écarlate, du whip-poor-whip [59]
+dont le chant étrange ouvre carrière aux méditations de l'homme
+réfléchi.
+
+[Note 59: Espèce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain.
+C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.]
+
+Ces paroles singulières dans la bouche d'un être comme le
+Mangeux-d'Hommes furent prononcées d'un ton si simple que Dubreuil jeta
+sur son interlocuteur un regard tout surpris.
+
+Mais aussitôt celui-ci changea de gamme:
+
+--On t'appelle?... dit-il impérativement.
+
+--Adrien.
+
+--Je sais, je sais, fit Jésus avec impatience. Mais, ton nom de famille,
+tu en as un?
+
+--Sans doute.
+
+--Quel est-il?
+
+--Que vous importe de le savoir?
+
+Le Mangeux-d'Hommes fronça les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se
+livrât à une de ces fureurs aveugles auxquelles il était sujet quand un
+de ses hommes n'obéissait pas avec la rapidité désirée. Mais le signe de
+mauvaise humeur disparut aussitôt, et Jésus reprit avec, négligence en
+quittant Dubreuil:
+
+--En rien, que m'importe!
+
+A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole à l'ingénieur.
+
+Ce dernier avait fini par s'habituer à sa nouvelle existence, ou plutôt
+il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de
+la journée, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des
+feuilles d'écorce de cèdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et
+il faisait de fréquentes visites aux familles indiennes établies dans le
+voisinage.
+
+Une partie des Apôtres étaient retournés au fort la Pointe avec le butin
+fait à la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie,
+qui paraissait être devenue, depuis le commencement d'octobre, un
+centre de recrutement.
+
+Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte
+d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis étaient
+renvoyés ou admis, et incorpores,--après avoir entendu la lecture d'un
+règlement spécial et y avoir jure fidélité,--dans une compagnie, sous
+les ordres d'un Apôtre.
+
+Il devait y avoir dix compagnies composées de vingt hommes chacune. Pour
+y pouvoir entrer il fallait n'être ni Indien, ni métis, ni negro,
+posséder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on
+la potence, et savoir se soumettre à tous les ordres du chef suprême, le
+Mangeux-d'Hommes.
+
+Évidemment, il se préparait une grande expédition.
+
+Dubreuil pensa qu'elle serait de longue durée, car, chaque jour, les
+brigands allaient à la pêche et à la chasse et faisaient boucaner
+quantité de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils
+convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican.
+
+L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingénieur dut renoncer à ses
+promenades, à ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige
+autour de la factorerie, et le thermomètre descendait souvent à
+trente-cinq degrés au-dessous de zéro.
+
+Les gens du fort, Jésus en tête, n'en allaient pas moins traquer le
+bison et les bêtes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journée seul,
+sans livres, sans moyens d'écrire, trouvant l'inactivité mortelle, et
+attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait
+allumé en son coeur.
+
+Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne
+les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme,
+bien élevé, aimant, enterré dans un cercueil de glace, à plus de deux
+mille lieues de son pays natal, au milieu du désert, et réduit à
+recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins.
+
+Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons.
+
+L'hiver tirait à sa fin, et le froid ne sévissait plus avec autant de
+rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut éveillé par un hourvari dans
+l'enceinte du tort.
+
+C'étaient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements
+de fouets.
+
+Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit,
+Adrien courut à sa fenêtre, garnie avec des carreaux de parchemin, en
+guise de vitres.
+
+Il l'ouvrit.
+
+La cour de la factorerie était pleine de monde et d'animaux. On attelait
+des chiens à des traîneaux [60], dont les Apôtres avaient fabriqué en
+grand nombre durant les derniers mois. Les chiens récalcitrants,
+cruellement fustigés, hurlaient à fendre les oreilles; et les hommes, en
+costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de même
+étoffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, tempêtaient à l'envi.
+
+[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.]
+
+Il y avait là les préparatifs d'un départ. Dubreuil se hâta de finir sa
+toilette. Ce ne fut pas long.
+
+Comme il achevait, on vint le prévenir d'avoir à se disposer à se mettre
+en route.
+
+L'ingénieur jeta sur ses épaules un pardessus en peau d'ours, que le
+Mangeux-d'Hommes lui avait donné, et descendit dans la cour.
+
+Jésus commanda à Dubreuil de monter dans l'un de ces véhicules, traîné
+par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du
+départ.
+
+Les fouets firent aussitôt sonner l'air. Défilant lestement sous la
+porte de la factorerie, laissée à la garde d'un Apôtre, avec une
+vingtaine de recrues, les traîneaux, dirigés par le Mangeux-d'Hommes,
+s'élancèrent sur la croûte de glace qui pontait la rivière de
+Saint-Louis, et la longèrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui
+n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de
+leur propre facture.
+
+L'un disait:
+
+ Tous les printemps,
+ Tant de nouvelles,
+ Tous les amants
+ Changent de maîtresses.
+ Le bon vin m'endort,
+ L'amour me réveille.
+
+ Tous les amants
+ Changent de maîtresses.
+ Qu'ils changent qui voudront
+ Pour moi, je garde la mienne.
+ Le bon vin m'endort,
+ L'amour me réveille.
+
+Un autre reprenait:
+
+ Dans mon chemin j'ai rencontré
+ Trois cavaliers bien montés.
+ Lon lon, laridon daine,
+ Lon lon, laridon dai.
+
+ Trois cavaliers bien montés,
+ L'un à cheval et l'autre à pied.
+ Lon lon laridon daine,
+ Lon lon laridon dai.
+
+Un Anglais sentimental ajoutait:
+
+In the region of lakes, where the blue waters sleep,
+ Our beautiful fabric was built;
+Light cedar supported its weight on the deep
+ And its sides with the sun-beams were built.
+
+The bright leafy bark of the Betula tree
+ A flexible sheathing provides;
+And the fir's thready roots drew the parts to agree
+ And bound down its high-swelling sides.
+
+Le temps était superbe, quoique l'air fût vif et piquant. Chaudement
+enveloppé de moelleuses fourrures, c'était une jouissance inexprimable
+que de voyager, en slé[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui
+ressemblait à un immense dais d'azur, placé sur une vaste nappe
+d'argent, dont l'oeil ébloui ne pouvait saisir les franges, égarées à
+l'horizon.
+
+[Note 61: Terme canadien. Il signifie traîneau, et vient de l'anglais
+(sleigh).]
+
+Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil
+laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue
+file de légers traîneaux, revêtus de peintures éclatantes et couverts
+des pelleteries les plus précieuses, que l'on voyait se dérouler comme
+les anneaux d'un serpent, à chaque coude de la rivière; il admirait les
+piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges
+raquettes près des attelages, dont la tête était à demi noyée dans le
+nuage de vapeurs qui s'échappait de leurs naseaux.
+
+De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Français les apostrophait:
+
+--Eh, hie donc!
+
+Puis, c'était un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le
+cortège fantastique, entraîné par le Mangeux-d'Hommes, toujours habillé
+de rouge, filait, filait comme l'équipage du prince des Enfers dans
+quelque vieille légende allemande.
+
+La troupe arriva, de bonne heure, à l'embouchure de la rivière
+Saint-Louis dans le lac Supérieur.
+
+On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les bêtes.
+
+Jésus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace
+qui se déroulait à plusieurs lieues devant lui.
+
+--Tu sais où nous allons? lui dit-il.
+
+--Non.
+
+--Nous allons à Kiouinâ, où j'aurai besoin de tes services, et où je te
+récompenserai suivant tes mérites. Si tu ambitionnes la fortune, tu
+seras bientôt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours,
+elles seront à moi, et par le Christ, mon frère aîné, je suis généreux
+avec ceux qui me servent!
+
+Adrien ne jugea pas à propos de répliquer.
+
+--Mais, ajouta Jésus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de
+fierté, il faut être entièrement à ma dévotion. Je tue les
+désobéissants. Tu connais ma manière de procéder à leur égard,
+ajouta-t-il avec un sourire sinistre.
+
+--Oui, je ne connais que trop votre odieuse....
+
+--C'est bon. Je compte sur toi. Là-bas, tes instruments d'ingénieur te
+seront rendus. Tu auras pleine liberté, et cent hommes sous ta
+direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'évasion serait
+punie de mort.
+
+S'adressant alors é l'Apôtre qui conduisait le traîneau de Dubreuil
+
+--Tu réponds sur ta vie de cet homme; veille à sa conservation.
+
+Il rejoignit ensuite la tête de la colonne, qui s'ébranla de nouveau en
+suivant la rive méridionale du lac.
+
+Dans la soirée, on bivouaqua sur la glace, après avoir allumé de grands
+feux et dressé des tentes.
+
+On avait fait plus de cinquante milles.
+
+Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours
+successifs, la bande s'avança, ainsi, à marches forcées, vers la
+presqu'île Kiouinâ.
+
+Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivière de la
+Petite-Truite-Saumonée, à neuf milles du portage de la presqu'île.
+
+Là, Jésus réunit ses Apôtres en conseil, et délibéra longuement avec
+eux. Les hommes étaient en bonne disposition, tous brûlaient d'attaquer
+les établissements américains, où ils espéraient trouver des trésors
+inépuisables, et tous comptaient sur une victoire facile.
+
+On n'avait signalé que deux désertions.
+
+Au conseil il fut résolu de partager la troupe en deux portions: l'une
+quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner
+les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirigée par le
+Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marécageux
+dont nous avons précédemment parlé, et envelopperait les mineurs de
+l'autre.
+
+Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jésus ne doutait pas que, pris
+entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se
+rendissent promptement à sa merci.
+
+Les ténèbres de la nuit devaient encore aider à l'exécution de
+l'entreprise.
+
+La première bande, ayant un long trajet à faire, partit vers deux heures
+de l'après-midi; l'autre ne commença ses opérations qu'à neuf heures du
+soir.
+
+Tous les traîneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent
+laissés au bas du portage.
+
+Le temps était noir, tempétueux. Il soufflait du nord une bise glaciale
+qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige.
+
+Après avoir allumé, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'étendit dans
+sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'émotion et le froid
+l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de
+la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crépitation d'une
+fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement.
+
+Des cris tumultueux l'éveillèrent brusquement.
+
+Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens
+qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottèrent
+durement, en proférant en anglais mille malédictions contre les Apôtres.
+
+Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe.
+
+Prévenus par un des déserteurs de l'attaque que Jésus avait projetée
+contre eux, ils s'étaient mis sur la défensive, et, au lieu d'une
+victime endormie, incapable de résister, les Apôtres avaient rencontré
+un ennemi armé jusqu'aux dents, fort par le nombre et la légitimité de
+son droit, qui les avait repoussés et déroutés, après leur avoir tué une
+cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jésus, avec
+plusieurs de ses subordonnés.
+
+Jésus s'était battu comme un lion. Mais, criblé de blessures, il tomba
+dans la mêlée, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de
+pistolet à la tête.
+
+Un Américain, qui l'avait reconnu à son costume rouge tranchant sur la
+blancheur de la neige, détourna le canon de l'arme, s'empara du
+Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrière le dos et le traîna
+triomphalement à la hutte qui servait de bureau à la compagnie des
+Mines.
+
+C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi déposé avec les autres
+prisonniers.
+
+Il avait essayé de protester de son innocence, de raconter ses
+mésaventures.
+
+Alors, loin de l'écouter, les Yankees s'étaient moqués de sa difficulté
+à s'exprimer en anglais.
+
+Un moment l'infortuné jeune homme caressa encore l'idée que bientôt on
+découvrirait l'erreur, et qu'il y avait plutôt lieu de se féliciter que
+de s'affliger de sa situation. Ce moment fut, hélas! de courte durée.
+La conversation de ses codétenus lui fit dresser les cheveux sur la
+tête.
+
+--Nous serons pendus demain, disait tranquillement l'un.
+
+--C'est probable.
+
+--Après tout, un jour ou un autre, ça devait m'arriver.
+
+--Mais on fera une enquête? demanda Dubreuil.
+
+--Une enquête!
+
+--Oui, un procès? continua l'ingénieur tremblant.
+
+--Un procès, ici! ça serait du beau, ma foi! Qui aurait jamais vu ça? On
+nous lynchera, mon brave!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ah! vous n'êtes pas du pays, vous, ça se sent. Eh bien, être lynché ça
+signifie être accroché par le cou à un arbre ou à une potence, sans
+jugement d'aucune sorte, et pourtant «jusqu'à ce que mort s'ensuive,»
+ajouta-t-il avec un ricanement cynique.
+
+Dubreuil frissonna, et passa le reste de la nuit livré aux plus
+violentes impressions.
+
+Le Mangeux-d'Hommes ne prononça pas une parole, ne laissa pas échapper
+une plainte, quoiqu'il souffrit atrocement de ses blessures.
+
+Parfois ses yeux s'attachaient avec intérêt sur Dubreuil; il eut l'air
+de vouloir lui communiquer quelque chose, et cependant il demeura muet.
+
+Dès le matin un roulement de tambour annonça un évènement
+extraordinaire.
+
+On fit sortir les prisonniers de la salle où ils étaient entassés.
+
+Devant le bureau de la compagnie il y avait une esplanade, et sur cette
+esplanade trois grands chênes, dont les membres squelettiques pliaient
+et gémissaient douloureusement aux rafales du nord-ouest.
+
+Des plus grosses branches pendaient des cordes munies d'un noeud
+coulant.
+
+On en pouvait compter quinze, juste autant que de prisonniers. Au
+sommet des arbres, quelques corbeaux tournoyaient lentement, en
+poussant, par intervalles, des cris aigus.
+
+Le ciel était gris, sombre, il faisait, comme disent les
+Canadiens-Français, «un froid noir». Une foule compacte de mineurs,
+armés de leurs fusils, formait autour des arbres un cercle qui venait se
+fermer de chaque côté du bureau.
+
+Un homme quitta le cercle, s'avança au milieu de l'esplanade, et avec un
+accent grave, solennel, il dit:
+
+«Au nom de Dieu qui m'entend, je déclare, moi, Joseph Cartman, que,
+nous étant réunis douze, sous la présidence de l'honorable Wilkinson,
+pour juger sommairement les prisonniers que nous avons faits sur la bande
+d'assassins dite les Douze Apôtres, et principalement leur chef,
+surnommé le Mangeux-d'Hommes, les avons trouvés et trouvons coupables de
+conspirations homicides et meurtres au premier degré, et les avons
+condamnés à être pendus ce jour et à cet instant même.
+
+«Que Dieu ait pitié de leur âme!»
+
+Comme il terminait, Jésus s'écria d'une voix tonnante, en désignant du
+regard Adrien Dubreuil, terrifié par ce spectacle lugubre:
+
+--Ce jeune homme ne doit pas partager notre sort. Il n'a rien de commun
+avec nous. C'était mon captif. Je l'ai amené de force à Kiouinâ. Je
+compte, citoyens, sur votre justice pour lui rendre la liberté.
+
+--Et je crois bien qu'on la lui rendra, la liberté! car il est innocent
+comme l'enfant qui vient de naître, M. Dubreuil! ajouta un vieux
+trappeur en se précipitant vers Adrien.
+
+--Et je vous le jure, moi aussi, qu'il est innocent, le mar'chef, sans
+vous manquer de respect, cria un personnage aux longues moustaches
+jaunes, se démenant comme un enragé entre les mains des mineurs qui
+voulaient l'empêcher de forcer leurs rangs.
+
+--M. Rondeau! fit Dubreuil à la vue du trappeur.
+
+--Pas monsieur, mais le père Rondeau, s'il vous plaît.
+
+--Dubreuil! il s'appelle Dubreuil mes pressentiments ne me trompaient
+donc pas? murmurait le Mangeux-d'Hommes en examinant Adrien avec la plus
+vive attention.
+
+Les exécuteurs de la loi de Lynch se consultaient. Mais la plupart des
+mineurs, connaissant le père Rondeau, se portèrent garants pour son
+protégé, dont les liens furent aussitôt coupés.
+
+Maintenant, le supplice des coupables! reprit l'homme qui avait prononcé
+la sentence.
+
+Quatorze individus, vêtus de noir et le visage barbouillé de charbon,
+s'approchèrent des quatorze prisonniers.
+
+--Je demande à parler à ce jeune homme, dit alors Jésus.
+
+On lui accorda cette faveur.
+
+--Vous vous appelez Dubreuil? fit-il avec émotion.
+
+--Oui, répondit Adrien, que le père Rondeau tenait serré dans ses bras.
+
+--Vous êtes de Cambrai?
+
+--Oui.
+
+--Votre père était capitaine de vaisseau? continua le Mangeux-d'Hommes,
+en proie à une agitation croissante.
+
+--Comment...
+
+--Et vous aviez un frère nommé Adolphe, qui s'enfuit de la maison
+paternelle à la suite d'un vol qu'il avait commis pour satisfaire le
+caprice d'une maîtresse... quand vous n'aviez guère que sept ou huit
+ans?...
+
+--Vous seriez!... balbutia l'ingénieur dans un trouble inexprimable.
+
+--Je suis votre frère... Adieu! Je remercie le ciel de ne m'avoir pas
+permis de couronner mes crimes par le plus abominable de tous.
+
+Il se livra au bourreau, pendant que le père Rondeau arrachait Dubreuil
+à cette horrible scène d'expiation.
+
+Quelques minutes après, quatorze cadavres se balançaient aux rameaux
+décharnés des chênes.
+
+Et les corbeaux rétrécissaient leurs cercles, en battant des ailes,
+coassant et s'abaissant de plus, en plus sur les têtes de ces
+cadavres!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ PAUVRE INDIENNE
+
+
+MENEH-OUIAKON A ADRIEN DUBREUIL
+
+ Montréal, mois des neiges, 1837.
+
+_Ihouamé Miouah _[62],
+
+[Note 62: Mot à mot: amour à moi ou «mon amour».]
+
+Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans
+cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+Que je te parle donc, au moyen de ces signes mystérieux que les bons
+Visages-Pâles ont enseignés aux miens, dès le temps de mon illustre
+aïeul Pontiac, en leur mettant, par vos longues robes noires [63] ta
+langue dans la bouche, ta religion dans le coeur; oui, que je te parle
+au moyen de ces signes muets qui disent tout, puisque ton absence comme
+l'épaisseur d'une montagne te cache aux yeux corporels de Meneh-Ouiakon,
+et que, comme la gelée d'hiver, elle a fermé ses lèvres. Pendant le
+silence des nuits mon esprit inquiet songe à toi, et comme la surface
+des eaux il réfléchit ta présence; pendant la chute du jour, je cherche
+Celui qui à mon amour. Celui que je n'ai jamais eu le bonheur de
+contempler aux rayons du soleil; je le cherche et ne le trouve plus.
+Son ombre même m'a quittée.
+
+[Note 63: Les prêtres catholiques.]
+
+Puisses-tu ne pas trop languir là où Meneh-Ouiakon t'a laissé, il y a
+bientôt six lunes, et puisse cette feuille plus légère que la feuille du
+bouleau, cette feuille à laquelle je confie le chagrin et l'espoir de
+mon coeur, te parvenir fidèlement, Ihouamé Miouah!
+
+Ouvre à mon récit, Aitigush-Ouseta [64], il est l'heure que tu remontes
+avec la fille des sachems nadoessis le courant de sa vie, car si ton
+amour est grand, généreux, le sien est grand aussi comme le chêne aux
+verts ombrages, sous lequel il fait bon se reposer, et il est
+transparent comme l'onde de la source.
+
+[Note 64: Français: bon.]
+
+Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre celui qu'elle aime, afin
+que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.
+
+Je veux m'entretenir avec toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse
+les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+En ma famille, l'illustre famille de Pontiac vit la tradition, du beau.
+On y a toujours aimé et on y aime toujours ardemment la race française.
+Elle nous avait relevés, nous jadis les possesseurs heureux, fiers, mais
+déchus de cet immense pays; pourquoi nous a-t-elle abandonnés? dis
+Ihouamé Miouah pourquoi nous as-tu abandonnés? pourquoi nous avoir
+laissés sans défense, à la merci des Habits-Rouges et des
+Longs-Couteaux? si vous eussiez voulu? nos lacs poissonneux, nos
+prairies, nos bois giboyeux, nos terres abondantes en trésors que vous
+savez utiliser, comme jadis le surent, rapporte-t-on, les hommes de
+notre origine, tout ce que nous possédons serait é vous Mes ancêtres
+le disaient, mes ancêtres le désiraient, mes ancêtres ne mentaient pas.
+Leur langue n'était pas fourchue, les sachems nadoessis n'ont pas renié
+ce magnifique héritage. Ils aiment ton Dieu, sans le bien connaître,
+car le temps a roulé, roulé; les arbres ont germé, grandi, ils sont
+tombés de vieillesse dans la forêt et on ne vous a pas revus, ni ceux
+qui nous montraient à servir, à votre manière, le Maître de la Vie. Sur
+les bords du lac Supérieur, les rivières pleurent leur départ. Dis-moi,
+Ihouamé Miouah que ces pleurs auront une fin.
+
+Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse
+les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+Écoute mon discours.
+
+Nous avions planté nos loges près du fort Williams [65], pour y échanger
+des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un
+jour, j'étais seule dans le wigwam, mon frère et notre père faisaient la
+traite à la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole était douce
+comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il était si beau, son
+regard avait une telle douceur, sa voix une suavité si grande, que je le
+crus bon. «Je t'aime» me dit-il et moi, entendant cette musique
+harmonieuse, comme après une chaude journée le frémissement de la brise
+dans le feuillage, moi je ne pus lui répondre: «Je ne t'aime pas.» Il
+m'avait troublée. Je songeai à lui toute la journée, quand il fut parti.
+Mon frère et mon père ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rêvant
+à cet homme blanc que j'avais vu. Tout à coup je m'éveille, on
+m'emportait. Je veux me débattre, m'échapper, fuir! des bras de fer me
+tiennent captive. A la clarté de la lune, j'avais reconnu le Visage-Pâle
+dont la visite m'avait émue le matin. Il m'entraîna loin! loin!
+cherchant à m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'étais pas libre.
+La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son
+ennemi. En liberté, elle ne lui eût rien refusé; prisonnière, elle eût
+soutenu jusqu'à la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas
+Schedjah-Nitigush [66].
+
+[Note 65: Sur le lac Supérieur. Voyez la _Huronne_.]
+
+[Note 66: Le mauvais Français. C'est ainsi que les Indiens du lac
+Supérieur dénommaient Jésus, le Mangeux-d'Hommes.]
+
+Quand j'eus vu que son existence était sombre comme l'eau qui coule sous
+les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il égorgeait
+pour sucer le sang de sa victime, je le méprisai, et pourtant, je
+l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouamé Miouah je ne put
+me défendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout.
+J'étais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui,
+et il obéissait à mes ordres, à mes moindres désirs. Pour moi les plus
+brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus
+délicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me
+traitaient en otah [67]. Un seul, peut-être, me regardait d'un oeil
+étrange. C'était Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas à
+me plaindre de lui. Rusé comme le renard, il cachait son plan.
+
+[Note 67: Reine.]
+
+Meneh-Ouiakon sent son âme lourde, elle l'ouvre à celui qu'elle aime,
+afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.
+
+Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse
+les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis,
+nommée la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aimée, mais délaissée
+pour moi. Malgré la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'était
+dévouée, car j'étais Grande-Maîtresse d'une danse [68] à laquelle la
+Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientôt même, remarquant que
+jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de
+l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait résolu de profiter
+de l'absence momentanée de son capitaine pour se glisser sous ma peau
+d'ours.
+
+[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrètes, dont les
+chefs (ogeomau) exercent une puissance suprême sur les affiliés.]
+
+Tu le connaîtras, Ihouamé Miouah, et tu l'aimeras aussi comme
+Meneh-Ouiakon.
+
+Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse
+les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+Comme, après un long hiver, l'alouette attend avec impatience le
+velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush
+Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur
+sa proie, tandis qu'elle était à la pêche, il fondit sur elle, lui lia
+les pieds et les mains et la transporta dans cette île où, Ihouamé
+Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer.
+
+Meneh-Ouiakon sent son âme légère, elle l'ouvre à celui qu'elle aime,
+afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle.
+
+Là, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient être troubles,
+mais le Maître de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperçu, mon
+frère, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illuminé, ainsi que la
+forêt s'embrase et flamboie au contact de l'étincelle. Sans tache
+encore, purifiée en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as
+allumé en elle, elle aurait été joyeuse d'être ton épouse devant ton
+Dieu qui est le sien et qui a proclamé l'égalité des races. L'amour de
+Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inépuisable
+comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est à toi. Tu le sais. Aussi
+bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage
+que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en
+suis fière, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers
+nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, ô
+Ihouamé Miouah as-tu bien sondé ton amour? sa profondeur t'est-elle
+connue? les écueils dont il est environné, les as-tu tous explorés?
+N'en est-il pas un inobservé par toi et sur lequel viendra échouer le
+canot qui porte notre commune destinée? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai
+peur! Le bonheur m'effraie Mon passé, mon ignorance, la couleur de mon
+visage... Ah! je n'aurai fait qu'un rêve.
+
+Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui qu'elle aime
+afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il
+l'est pour elle.
+
+Hélas! oui, je me sens effrayée: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos
+palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous
+appelez la civilisation, et j'ai pleuré la honte de mon étonnement, de
+mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misérables
+Peaux-Rouges, à côté de vous, si grands, si puissants, que j'en suis à me
+demander quelle peut être la supériorité de ce Dieu devant qui vous
+courbez la tête! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems
+nadoessis, ne sera l'épouse d'un Visage-Pâle. Il la mépriserait;
+pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un
+affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais,
+si tu le veux, Ihouamé Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera
+près de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente
+d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge
+blanche qu'un jour tu conduiras à ta couche. N'aie point sourire
+dédaigneux à mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de
+la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage pâle.
+Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre
+culte m'a protégée. En route, j ai trouvé ton esclave, celui dont tu
+déplorais la perte. Il m'a aidée à échapper aux griffes de Judas, qui me
+poursuivait, et ensemble nous avons gagné le village du
+Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais
+recommandé, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a été ouverte avec son coeur.
+C'est à lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir.
+Il aurait voulu, Ihouamé Miouah, courir à ta délivrance; il n'a pas
+rencontré d'allié. Les Longs-Couteaux ont refusé de marcher avec lui.
+Ils sont lâches pour seconder les intérêts des autres, brillants comme
+le fer rouge pour les leurs. «Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver
+l'Ononthio [70] des Français à New-York, lui seul pourra servir notre
+ami.» Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-être ont-ils
+réussi à t'arracher à la captivité, car ils devaient tenter de réunir
+des auxiliaires et de diriger une expédition centre les Apôtres! Ah! si
+les succès ont accompagné leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus
+au ciel que de te voir une fois encore et mourir après! Mais te
+verrai-je? Non, non, non, Ihouamé Miouah, je ne te verrai plus. Il y a
+dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voilà
+pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée dont
+sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui
+ira à toi, j'en suis sûre, et pourtant je sais qui te la portera.
+
+[Note 69: Le Père.]
+
+[Note 70; Consul.]
+
+Écoute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas à suivre cette voie où je
+laisse entière la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour.
+Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as
+offertes pendant ces courtes nuits où il m'était donné de te regarder,
+de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait
+lassée jamais! J'étais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le
+lac Huron pour me rendre à la ville habitée par le chef Français,
+lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien
+Nadoessis. Il m'apprit que mon frère désespérant de me retrouver, était
+à Montréal, chez un de nos parents, interprète pour la Compagnie de la
+baie d'Hudson. Mon frère est prudent, il est sage, il est habile;
+Meneh-Ouiakon résolut de le consulter. Émerveillée par ces vastes
+maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie,
+puis épouvantée par le mugissement de ces longs canots qui marchent
+conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fumée; se croyant
+transportée dans les lieux habités par le Maître de la Vie, à la vue de
+ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement
+incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle
+arriva à Montréal.
+
+Ihouamé, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son âme lourde;
+elle l'ouvre à celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui
+sombre et orageux comme il l'est pour elle.
+
+Ici la douleur a tiré son voile sur ma radieuse journée. En présence des
+filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumées comme les fleurs de
+nos bois, légères et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une
+malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais
+quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les évite; la
+teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme
+des flèches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la
+taille maigre et sèche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que
+mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-même! Mon Dieu,
+pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aimé?
+Ihouamé Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle
+n'était point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la
+vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue,
+et celui de l'homme blanc s'élève, vole comme l'aigle des Montagnes de
+Roche.
+
+Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pensée, dont
+sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
+
+Le vent de la tempête souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frère, qui
+réglait à Montréal une affaire avec notre parent de la Compagnie de la
+baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait.
+Il désapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se
+mêler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une
+plante stérile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu,
+t'avoir souhaité t'avoir espéré, et s'éloigner volontairement de toi!
+Mais, étais-je digne de ces délices? Non; mieux vaut encore les avoir
+imaginées, que d'avoir savouré leur réalité pour les perdre ensuite. Tu
+m'aimes sans doute, tu m'eusses aimée quelque temps, mais tu serais
+revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus
+juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouamé Miouah va, sois
+heureux, tu le mérites, tu es beau, tu es bon, tu es brave;
+Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a raconté que des vierges se
+réunissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulière pour
+implorer le Maître de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment.
+Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucés,
+Ihouamé Miouah, la félicité te prêtera chaque jour son bras, chaque nuit
+elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouamé Miouah; je
+me suis entretenue une dernière fois avec le Toi qui vit dans ma pensée,
+dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble
+image.
+
+MENEH-OUIAKON.
+
+Un voyageur canadien portera cette lettre au Sault-Saint-Louis, et mon
+frère, auquel j'ai dit ton nom, s'apprête à partir pour te délivrer. Il
+a des choses importantes à te révéler. O Ihouamé Miouah, quand tu seras
+par-delà le grand lac Salé, rappelle-toi, aux heures de loisir, la fille
+des sachems nadoessis, dont le coeur ne cessera qu'avec le souffle de
+battre pour le Toi qui vit dans sa triste pensée.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ LES MÉMOIRES DE FAMILLE
+
+
+--Combien est difficile à combattre la puissance de l'amour, puisque ma
+raison a beau protester contre le désir de revoir cette jeune Indienne,
+la tentation l'emporte, je le sens, sur les meilleures barrières que
+j'oppose à mon idée folle, oui, bien folle! car Meneh-Ouiakon ne m'aime
+pas, après tout! Si elle m'aimait, bannirait-elle de son coeur
+l'espérance de nous unir un jour? Les arguments contenus dans cette
+lettre sont pitoyables! Du reste, elle a du être écrite à diverses
+reprises. C'est plutôt un journal qu'une lettre, cela se voit; et, après
+tout, je n'ai pas de préjugés de race, moi. Eh! j'épouserais aussi bien
+une négresse, si elle me plaisait, que la plus blanche de nos
+Françaises. Vraiment, elle me fait rire avec sa peau rouge! Elle a tout
+bonnement la mine d'une Méridionale au sang chaud et généreux. Son
+esprit est son caractère héroïque, elle possède l'âme d'une reine, et si
+son extérieur offre, tant au moral qu'au physique, quelques
+singularités, disons mieux, quelques bizarreries, six mois de séjour à
+Paris la priveront complètement, hélas! de ce délicieux parfum
+exotique. Est-elle belle! est-elle noble! Ah! comme je l'aime, comme je
+comprends qu'on la puisse, qu'on la doive aimer.
+
+A cette réflexion Adrien Dubreuil, qui se promenait, la lettre de
+Meneh-Ouiakon à la main, dans la chambrette qu'il avait occupée un an
+environ auparavant chez le père Rondeau, au Sault-Sainte-Marie, Adrien
+Dubreuil s'arrêta; il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tête,
+et son front s'assombrit.
+
+--Cependant, continua-t-il après un moment, si elle avait aimé cet
+homme... ce... Jésus... mon frère... elle avoue que son sein a battu
+pour si... mais non, s'écria-t-il avec force, en frappant du pied, non,
+c'est impossible... Meneh-Ouiakon, grande et courageuse comme je la
+connais, se serait plutôt tuée que de se laisser souiller par les
+embrassements d'un pareil... N'ajoutons rien, il fut mon frère... Il a
+expié ses crimes!... Néanmoins, je ne puis donner mon nom à la femme qui
+vécut au milieu de ses concubines, qui partagea peut-être leurs
+débauches... la sagesse, le devoir me le défendent... j'accuse ma
+bienfaitrice, je suis un misérable... c'est indigne.
+
+Dubreuil recommença à arpenter la pièce. Il était en proie à une vive
+agitation. Des larmes roulaient sous ses paupières et coulaient
+lentement de ses joues sur le sol.
+
+On frappa à la porte. Il n'entendit pas.
+
+Les coups redoublèrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut
+ouverte discrètement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon,
+parut dans l'entrebâillement.
+
+--Pardon de vous déranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite à
+son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le
+bourgeois demande quand vous serez prêt à partir.
+
+--Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens à sa disposition.
+
+--Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montréal ou New-York.
+
+Adrien tressaillit. Il hésita, se frappa le front, et, au bout d'une
+minute, répondit comme un homme entièrement irrésolu:
+
+--Eh bien, en route je me déciderai.
+
+Il allait reprendre sa marche dans la chambre. Jacot Godailleur l'en
+empêcha.
+
+--C'est qu'il y a quelqu'un qui désire vous parler, dit-il niaisement.
+
+--Qui ça?
+
+--Un sauvage. Il arrive des pays d'en bas [71] comme dit le bourgeois
+Rondeau, et il a une lettre pour vous.
+
+[Note 71: Les pays à l'est du désert, par opposition aux pays d'en haut.
+Voir nos précédents ouvrages.]
+
+--Une lettre pour moi! qu'il entre, fit Adrien avec vivacité.
+
+Un Indien de haute taille et de belle prestance se présenta peu après.
+
+--On m'appelle, dit-il, Shungush-Ouseta: mon frère me reconnaît-il? il
+m'a sauvé la vie, je ne l'ai pas oublié.
+
+--Shungush-Ouseta! Oh! oui, je vous reconnais, vous êtes le frère...
+
+Dubreuil s'interrompit, n'osant prononcer le nom de celle qu'il aimait.
+
+--Je suis, dit gravement le chef nadoessis, frère de Meneh-Ouiakon.
+Voici sa parole qu'elle t'envoie par moi, pour que tes yeux en prennent
+connaissance et la marquent dans ton esprit.
+
+Et il lui tendit une lettre.
+
+Adrien Dubreuil la parcourut rapidement, en frémissant et en pâlissant.
+Puis, d'une voix altérée, il s'écria:
+
+--Quoi ce scélérat de Judas l'a poursuivie jusqu'à Montréal; il a tenté
+de l'enlever, de lui faire violence, et, n'y pouvant parvenir, lui a
+jeté une bouteille de vitriol au visage. Oh! le monstre!... Ah! je suis
+déterminé, maintenant. J'irai droit au Canada, au lieu de retourner en
+France, comme c'était mon intention... je vengerai Meneh-Ouiakon... et
+l'épouserai!... Elle est malheureuse... elle est affligée... plus de
+méprisables considérations mondaines... je serai son mari... son
+protecteur naturel...
+
+Le brave jeune homme fondit en pleurs.
+
+Pendant ce temps, Shungush-Ouseta l'examinait en silence, mais avec une
+attention soutenue.
+
+Le voyant un peu plus calme, il lui dit
+
+--Meneh-Ouiakon est vengée, que mon frère se rassure. Voilà la main qui
+a frappé son lâche assaillant.
+
+--Mais elle, où est-elle? dites-le moi.
+
+--Meneh-Ouiakon, répondit l'Indien, est parmi les robes noires de
+Montréal.
+
+--Au couvent?
+
+--Oui! s'exclama Dubreuil avec une explosion de douleur, j'ai mérité mon
+sort! Si, au lieu de rester ici dans i'irrésolution, depuis que le père
+Rondeau m'a remis la première lettre de cette pauvre Meneh-Ouiakon, il y
+a déjà deux mois, j'étais parti pour Montréal... si j'avais écouté la
+voix de l'honneur, la voix de l'amour... Mais, dites-moi, mon frère, ses
+voeux sont-ils prononcés?
+
+--La parole de Meneh-Ouiakon, repartit le jeune chef, doit être écoutée.
+Elle ne veut plus voir mon frère; que mon frère lui obéisse. A présent,
+je vais t'adresser une question: tu es Français de race?
+
+--Oui, répondit distraitement Adrien.
+
+--Né à Cambrai?
+
+--Oui.
+
+Tes ancêtres ont vécu sur nos territoires de chasse?
+
+--Oui, fit encore l'ingénieur, reprenant quelque intérêt la
+conversation.
+
+--Ils étaient chefs et s'appelaient du Breuil?
+
+--C'est juste; lors de la Révolution française, nous nous sommes
+volontairement dépouillés de notre titre.
+
+--Et ton aïeul est mort ici?
+
+--Je l'ignore...
+
+--Il est mort glorieusement, en s'ensevelissant sous les ruines du fort
+Sainte-Marie, pour ne pas tomber entre les mains des Anglais.
+
+--Comment savez-vous?...
+
+--Connais-tu cela? fit l'Indien.
+
+Et, tirant de son sac à médecine une miniature qui représentait un
+capitaine du temps de Louis XV, il la montra à Dubreuil.
+
+--Mais, s'écria celui-ci, c'est mon grand-père; nous avons son portrait
+en pied à la maison. D'où tenez-vous ce médaillon?
+
+--Je le tiens de mon père qui fut l'ami de ton aïeul, comme nos ancêtres
+le furent des tiens depuis bien des hivers. Suis-moi, je vais te rendre
+un héritage qui t'appartient.
+
+Dubreuil céda à cette invitation sans trop savoir ce qu'il faisait, tant
+son coeur était gros d'émotions.
+
+Ils sortirent silencieusement, accompagnés par Jacot Godailleur et le
+père Rondeau, munis de pioches et de pelles, et s'avancèrent à une
+courte distance du village.
+
+Le printemps renaissait, égayé par les sourires de la nature et le
+ramage des oiseaux.
+
+Nos quatre hommes firent halte sur une sorte de monticule, compose de
+terre et de pierres, sur lequel avait crû un épais hallier.
+
+C'étaient les ruines, encore visibles, de l'ancien fort français du
+Sault-Sainte-Marie, alors que village était un des plus considérables
+établissements que nous eussions dans l'Amérique septentrionale pour la
+traite des pelleteries.
+
+Shungush-Ouseta s'assit solennellement sur le sol, croisa ses jambes sous
+lui, bourra son calumet, l'alluma, et s'adressant au père Rondeau:
+
+--Il faut fouiller là, dit-il, en indiquant le sommet du tertre.
+
+Le Canadien et l'ex-dragon se mirent à l'oeuvre, creusèrent un trou
+profond de plusieurs mètres, et tout à coup un son sourd se fit
+entendre. Ils étaient arrivés sur la voûte de l'un des caveaux de
+l'ancien fort.
+
+Cette voûte fut défoncée. Dans le caveau, on trouva un coffret de fer,
+annonçant par sa forme et ses fines ciselures l'art merveilleux du XVIe.
+
+--En voilà une jolie boîte, un peu plus propre que la caisse du 7e, sans
+vous offenser, mar'chef! s'écria Jacot Godailleur à la vue du coffret.
+
+L'ayant soulevée, il ajouta en secouant la tête:
+
+--Mais tout ce qui reluit n'est pas or; sauf votre respect, mar'chef,
+c'est léger comme une plume.
+
+La caisse fut apportée aux pieds de Dubreuil. Shungush-Ouseta, rompant la
+taciturnité dans laquelle il était plongé, dit à l'ingénieur, en lui
+présentant une clé qu'il avait prise dans son sac aux amulettes:
+
+--Ouvre, mon frère.
+
+D'une main tremblante, Adrien Dubreuil ouvrit le coffret.
+
+Il renfermait une épée brisée et un fort rouleau de parchemin avec ce
+titre:
+
+ LA VIE ET LES AVENTURES
+ DE DIVERS MEMBRES DE LA NOBLE FAMILLE DES DU BREUIL
+ ES-PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+--Sans vous manquer de respect, mar'chef, vous nous lirez ça, dit Jacot
+Godailleur à Adrien, qui considérait avec un respect religieux ces
+souvenirs de ses aïeux.
+
+--Et, si vous m'en croyez, jeune homme, vous en ferez des livres
+imprimés, afin qu'on sache dans la vieille France, qui nous a oubliés,
+quoique nous l'aimions toujours, ce que valurent les Canadiens, si
+malheureusement abandonnés par elle, continua le père Rondeau d'une voix
+émue.
+
+--Et Shungush-Ouseta espère, ajouta le sagamo, que son frère n'omettra
+pas de mentionner, dans sa parole écrite, la vaillance des Nadoessis et
+leur vieil attachement pour les Français!
+
+--Vive la France! s'écria Jacot Godailleur en se levant.
+
+--Vive la France! répétèrent le Canadien et l'indien d'un ton
+enthousiaste.
+
+--Mes amis, dit Adrien Dubreuil, profondément touché, j'essaierai de
+vous satisfaire.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+I. Les douze Apôtres
+II. Le Sault-Sainte-Marie
+III. L'ingénieur français
+IV. Jacot Godailleur
+V. Le départ
+VI. A bord de la _Mouette_
+VII. L'oeuvre des Apôtres
+VIII. Les captifs
+IX. La cène des Apôtres
+X. Meneh-Ouiakon
+XI. Le blessé
+XII. Le traître
+XIII. La fuite et les merveilles du lac Supérieur
+XIV. La fuite et les merveilles du lac Supérieur (suite)
+XV. Les grands sables
+XVI. Une expédition des Apôtres
+XVII. Les Apôtres et les Indiens
+XVIII. La loi de Lynch
+XIX. Pauvre Indienne
+XX. Les mémoires de famille.
+
+
+____________________________
+IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES ***
+
+***** This file should be named 19045-8.txt or 19045-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/0/4/19045/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/19045-8.zip b/19045-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..8aaabf5
--- /dev/null
+++ b/19045-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..de53b7b
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #19045 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19045)