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+ The Project Gutenberg eBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le fauteuil hanté
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+Author: Gaston Leroux
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+Release Date: August 12, 2006 [EBook #19035]
+[Last updated: April 20, 2013]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h2>Gaston Leroux</h2>
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+<h1>LE FAUTEUIL HANT&Eacute;</h1>
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+<h3>(1909)</h3>
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+<h3><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h3>
+<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I"><b>&mdash; La mort d'un h&eacute;ros</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II"><b>&mdash; Une s&eacute;ance dans la salle du Dictionnaire</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III"><b>&mdash; La bo&icirc;te qui marche</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV"><b>&mdash; Martin Latouche</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V"><b>&mdash; Exp&eacute;rience n&ordm; 3</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI"><b>&mdash; La chanson qui tue</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII"><b>&mdash; Le secret de Toth</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII"><b>&mdash; En France, l'Immortalit&eacute; diminue</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX"><b>&mdash; En France...</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X"><b>&mdash; Le calvaire</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI"><b>&mdash; Terrible apparition</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII"><b>&mdash; Le secret de Toth</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII"><b>&mdash; Dans le train</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV"><b>&mdash; Un grand cri d&eacute;chirant humain</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV"><b>&mdash; La cage</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI"><b>&mdash; Par les oreilles</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XVII.</td><td align="left"><a href="#XVII"><b>&mdash; Quelques inventions de D&eacute;d&eacute;</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XVIII.</td><td align="left"><a href="#XVIII"><b>&mdash; Le secret du grand Loustalot</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right">XIX.</td><td align="left"><a href="#XIX"><b>&mdash; Le triomphe de Gaspard Lalouette</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I. La mort d'un h&eacute;ros</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;C'est un vilain moment &agrave; passer...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien!...</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Et il est veuf!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, il faut esp&eacute;rer tout de m&ecirc;me qu'il n'en mourra pas!... Mais
+d&eacute;p&ecirc;chons-nous!...</p>
+
+<p>En entendant ces propos fun&egrave;bres, M. Gaspard Lalouette&mdash;honn&ecirc;te homme,
+marchand de tableaux et d'antiquit&eacute;s, &eacute;tabli depuis dix ans rue
+Laffitte, et qui se promenait ce jour-l&agrave; quai Voltaire, examinant les
+devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-&agrave;-brac&mdash;leva la
+t&ecirc;te...</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me moment, il &eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement bouscul&eacute; sur l'&eacute;troit trottoir
+par un groupe de trois jeunes gens, coiff&eacute;s du b&eacute;ret d'&eacute;tudiant, qui
+venait de d&eacute;boucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours
+causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une m&eacute;chante querelle, garda
+pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilit&eacute;, et
+pensa que les jeunes gens couraient assister &agrave; quelque duel dont ils
+redoutaient tout haut l'issue fatale.</p>
+
+<p>Et il se reprit &agrave; consid&eacute;rer attentivement un coffret fleurdelis&eacute; qui
+avait la pr&eacute;tention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-&ecirc;tre contenu
+le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derri&egrave;re
+lui, une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave!</p>
+
+<p>Et une autre r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde!... Mais, en v&eacute;rit&eacute;,
+j'aime mieux &ecirc;tre &agrave; ma place qu'&agrave; la sienne. Pourvu que nous n'arrivions
+pas en retard!</p>
+
+<p>M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers
+l'Institut, en pressant le pas.</p>
+
+<p>&laquo;Eh quoi! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement
+devenus aussi fous que les jeunes gens? (M. Lalouette avait dans les
+quarante-cinq ans, environ, l'&acirc;ge o&ugrave; l'on n'est ni jeune ni vieux...) En
+voici deux qui m'ont l'air de courir au m&ecirc;me f&acirc;cheux rendez-vous que mes
+&eacute;tudiants de tout &agrave; l'heure!&raquo;</p>
+
+<p>L'esprit ainsi pr&eacute;occup&eacute;, M. Gaspard Lalouette s'&eacute;tait rapproch&eacute; du
+tournant de la rue Mazarine et peut-&ecirc;tre se serait-il engag&eacute; dans cette
+voie tortueuse si quatre messieurs qu'&agrave; leur redingote, chapeau haut de
+forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des
+professeurs, ne s'&eacute;taient trouv&eacute;s tout &agrave; coup en face de lui, criant et
+gesticulant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me ferez pas croire tout de m&ecirc;me qu'il a fait son testament!</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne l'a pas fait, il a eu tort!</p>
+
+<p>&mdash;On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de pr&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a
+mis &agrave; la porte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais au dernier moment, il va peut-&ecirc;tre se raviser?...</p>
+
+<p>&mdash;Le prenez-vous pour un l&acirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... le voil&agrave;... le voil&agrave;!</p>
+
+<p>Et les quatre professeurs se prirent &agrave; courir, traversant la rue, le
+quai, et obliquant, sur leur droite, du c&ocirc;t&eacute; du pont des Arts.</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, sans h&eacute;siter, l&acirc;cha tous ses bric-&agrave;-brac. Il
+n'avait plus qu'une curiosit&eacute;, celle de conna&icirc;tre l'homme qui allait
+risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait
+encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particuli&egrave;rement
+h&eacute;ro&iuml;ques.</p>
+
+<p>Il prit au court sous les vo&ucirc;tes de l'Institut pour rejoindre les
+professeurs et se trouva aussit&ocirc;t sur la petite place dont l'unique
+monument porte, sur la t&ecirc;te, une petite calotte appel&eacute;e g&eacute;n&eacute;ralement
+coupole. La place &eacute;tait grouillante de monde. Les &eacute;quipages s'y
+pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la vo&ucirc;te
+qui conduit dans la premi&egrave;re cour de l'Institut, une foule bruyante
+entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine &agrave; se d&eacute;gager de
+cette &eacute;treinte enthousiaste. Et les quatre professeurs &eacute;taient l&agrave; qui
+criaient: &laquo;Bravo!...&raquo;</p>
+
+<p>M. Lalouette mit son chapeau &agrave; la main et, s'adressant &agrave; l'un de ces
+messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer
+ce qui se passait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous le voyez bien!... C'est le capitaine de vaisseau Maxime
+d'Aulnay!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il va se battre en duel? interrogea encore, avec la plus
+humble politesse, M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... Il va prononcer son discours de r&eacute;ception &agrave; l'Acad&eacute;mie
+fran&ccedil;aise! r&eacute;pondit le professeur agac&eacute;.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva s&eacute;par&eacute; des
+professeurs par un grand remous de foule. C'&eacute;taient les amis de Maxime
+d'Aulnay qui, apr&egrave;s lui avoir fait escorte et l'avoir embrass&eacute; avec
+&eacute;motion, essayaient de p&eacute;n&eacute;trer dans la salle des s&eacute;ances publiques. Ce
+fut un beau tapage, car leurs cartes d'entr&eacute;e ne leur servirent de rien.
+Certains d'entre eux qui avaient pris la sage pr&eacute;caution de se faire
+retenir leurs places par des gens &agrave; gages, en furent pour leurs frais,
+car ceux qui &eacute;taient venus pour les autres rest&egrave;rent pour eux-m&ecirc;mes. La
+curiosit&eacute;, plus forte que leur int&eacute;r&ecirc;t, les cloua &agrave; demeure. Cependant,
+comme M. Lalouette se trouvait accul&eacute; entre les griffes pacifiques du
+lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalit&eacute;, un commissionnaire
+lui tint ce langage:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs!</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-&agrave;-brac et de tableaux qu'il
+&eacute;tait, avait un grand respect pour les lettres.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me &eacute;tait auteur. Il avait publi&eacute; deux ouvrages qui &eacute;taient
+l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres c&eacute;l&egrave;bres et
+sur les moyens de reconna&icirc;tre l'authenticit&eacute; de leurs &oelig;uvres, l'autre
+sur l'art de l'encadrement, &agrave; la suite de quoi il avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute;
+officier d'Acad&eacute;mie; mais jamais il n'&eacute;tait entr&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie, et
+surtout jamais l'id&eacute;e qu'il avait pu se faire d'une s&eacute;ance publique &agrave;
+l'Acad&eacute;mie n'avait concord&eacute; avec tout ce qu'il venait d'entendre et de
+voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'e&ucirc;t pens&eacute; qu'il
+f&ucirc;t si utile, pour prononcer un discours de r&eacute;ception, d'&ecirc;tre veuf, sans
+enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna
+ses vingt francs et, &agrave; travers mille horions, se vit install&eacute; tant bien
+que mal dans une tribune o&ugrave; tout le monde &eacute;tait debout, regardant dans
+la salle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Maxime d'Aulnay qui entrait.</p>
+
+<p>Il entrait un peu p&acirc;le, flanqu&eacute; de ses deux parrains, M. le comte de
+Bray et le professeur Palaiseaux, plus p&acirc;les que lui.</p>
+
+<p>Un long frisson secoua l'assembl&eacute;e. Les femmes qui &eacute;taient nombreuses et
+de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de piti&eacute;. Une
+pieuse douairi&egrave;re se signa.</p>
+
+<p>Sur tous les gradins on s'&eacute;tait lev&eacute;, car toute cette &eacute;motion &eacute;tait
+infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; sa place, le r&eacute;cipiendaire s'&eacute;tait assis entre ses deux gardes
+du corps, puis il releva la t&ecirc;te et promena un regard ferme sur ses
+coll&egrave;gues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attrist&eacute;e du
+membre de l'illustre assembl&eacute;e charg&eacute; de le recevoir.</p>
+
+<p>A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte &agrave; cette sorte de c&eacute;r&eacute;monie
+une physionomie f&eacute;roce, pr&eacute;sage de toutes les tortures litt&eacute;raires qu'il
+a pr&eacute;par&eacute;es &agrave; l'ombre de son discours. Ce jour-l&agrave;, il avait la mine
+compatissante du confesseur qui vient assister le patient &agrave; ses derniers
+moments.</p>
+
+<p>M. Lalouette, tout en consid&eacute;rant attentivement le spectacle de cette
+tribu habill&eacute;e de feuilles de ch&ecirc;ne, ne perdait pas un mot de ce qui se
+disait autour de lui. On disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Jehan Mortimar &eacute;tait beau et jeune, comme lui!</p>
+
+<p>&mdash;Et si heureux d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;lu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous quand il s'est lev&eacute; pour prononcer son discours?</p>
+
+<p>&mdash;Il semblait rayonner... Il &eacute;tait plein de vie...</p>
+
+<p>&mdash;On aura beau dire, &ccedil;a n'est pas une mort naturelle...</p>
+
+<p>&mdash;Non, &ccedil;a n'est pas une mort naturelle...</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers
+son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait l&agrave;, et il
+reconnut que celui &agrave; qui il s'adressait n'&eacute;tait autre que le professeur
+qui, tout &agrave; l'heure, l'avait renseign&eacute; d&eacute;j&agrave;, d'une fa&ccedil;on un peu bourrue.
+Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur?</p>
+
+<p>Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux! Il y avait &agrave; cela
+une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M.
+Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, &agrave; cause qu'il
+ne lisait pas les journaux, le myst&egrave;re dans lequel il &eacute;tait entr&eacute; en
+p&eacute;n&eacute;trant, pour vingt francs, sous la vo&ucirc;te de l'Institut,
+s'&eacute;paississait &agrave; chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit
+rien &agrave; l'esp&egrave;ce de protestation qui s'&eacute;leva quand une noble dame, que
+chacun d&eacute;nommait: la belle M<sup>me</sup> de Bithynie, entra dans la loge qui lui
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;e. On trouvait g&eacute;n&eacute;ralement qu'elle avait un joli
+toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.</p>
+
+<p>Cette dame consid&eacute;ra l'assistance avec une froide arrogance, adressa
+quelques paroles br&egrave;ves &agrave; de jeunes personnes qui l'accompagnaient et
+fixa de son face-&agrave;-main M. Maxime d'Aulnay.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va lui porter malheur! s'&eacute;cria quelqu'un.</p>
+
+<p>Et la rumeur publique r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, elle va lui porter malheur!...</p>
+
+<p>M. Lalouette demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi va-t-elle lui porter malheur?</p>
+
+<p>Mais personne ne lui r&eacute;pondit. Tout ce qu'il put apprendre d'&agrave; peu pr&egrave;s
+certain, c'est que l'homme qui &eacute;tait l&agrave;-bas, pr&ecirc;t &agrave; prononcer un
+discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il &eacute;tait capitaine de vaisseau,
+qu'il avait &eacute;crit un livre intitul&eacute;: &laquo;Voyage autour de ma cabine&raquo;, et
+qu'il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lu au fauteuil occup&eacute; nagu&egrave;re par M<sup>gr</sup> d'Abbeville. Et
+puis le myst&egrave;re recommen&ccedil;a avec des cris, des gestes de fous. Le public,
+dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Comme l'autre!... N'ouvrez pas!... Ah! la lettre!... comme l'autre!...
+comme l'autre!... Ne lisez pas!...</p>
+
+<p>M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre &agrave;
+Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre
+semblait avoir mis l'assembl&eacute;e hors d'elle.</p>
+
+<p>Seuls les membres du bureau s'effor&ccedil;aient de garder leur sang-froid,
+mais il &eacute;tait visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, tremblait de toutes ses feuilles de ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Maxime d'Aulnay, il s'&eacute;tait lev&eacute;, avait pris des mains de
+l'appariteur la lettre et l'avait d&eacute;cachet&eacute;e. Il souriait &agrave; toutes les
+clameurs. Et puisque la s&eacute;ance n'&eacute;tait pas encore ouverte, &agrave; cause que
+l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les
+tribunes, chacun reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il sourit!... Il sourit!... L'autre aussi a souri!</p>
+
+<p>Maxime d'Aulnay avait pass&eacute; la lettre &agrave; ses parrains, qui, eux, ne
+souriaient pas. Le texte de la lettre fut bient&ocirc;t dans toutes les
+bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en
+bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la
+lettre: &laquo;Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour
+de sa cabine!&raquo; Ce texte semblait devoir porter &agrave; son comble l'&eacute;moi de la
+salle, quand on entendit la voix glac&eacute;e du pr&eacute;sident annoncer apr&egrave;s
+quelques coups de sonnette, que la s&eacute;ance &eacute;tait ouverte. Un silence
+tragique pesa imm&eacute;diatement sur l'assistance.</p>
+
+<p>Mais Maxime d'Aulnay &eacute;tait d&eacute;j&agrave; debout, plus que brave, hardi!</p>
+
+<p>Et le voil&agrave; qui commence de lire son discours.</p>
+
+<p>Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans
+bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir; puis,
+apr&egrave;s une br&egrave;ve allusion &agrave; un deuil qui est venu frapper r&eacute;cemment
+l'Acad&eacute;mie jusque dans son enceinte, il parle de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p>
+
+<p>Il parle... il parle...</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents
+cette phrase que M. Lalouette crut, &agrave; tort du reste, inspir&eacute;e par la
+longueur du discours: &laquo;Il dure plus longtemps que l'autre!...&raquo; Il parle
+et il semble que l'assistance, &agrave; mesure qu'il parle, respire mieux. On
+entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se
+retrouvaient apr&egrave;s un gros danger...</p>
+
+<p>Il parle et nul incident impr&eacute;vu ne vient l'interrompre...</p>
+
+<p>Il arrive &agrave; la fin de l'&eacute;loge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, il s'anime. Il
+s'&eacute;chauffe quand, &agrave; l'occasion des talents de l'&eacute;minent pr&eacute;lat, il &eacute;met
+quelques id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales sur l'&eacute;loquence sacr&eacute;e. L'orateur &eacute;voque le
+souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu &agrave; M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville les foudres la&iuml;ques pour cause de manque de respect &agrave; la
+science humaine...</p>
+
+<p>Le geste du nouvel acad&eacute;micien prend une ampleur inusit&eacute;e comme pour
+frapper, pour fustiger &agrave; son tour, cette science, &icirc;le de l'impi&eacute;t&eacute; et de
+l'orgueil!... Et dans un &eacute;lan admirable qui, certes! n'a rien
+d'acad&eacute;mique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un
+marin de la vieille &eacute;cole, Maxime d'Aulnay s'&eacute;crie:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a encha&icirc;n&eacute;
+Prom&eacute;th&eacute;e sur son rocher! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la
+foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu!</p>
+
+<p>Le malheureux avait &agrave; peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le
+vit chanceler, porter d'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; la main au visage, puis
+s'abattre, telle une masse.</p>
+
+<p>Une clameur d'&eacute;pouvante monta sous la Coupole... Les acad&eacute;miciens se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent... On se pencha sur le corps inerte...</p>
+
+<p>Maxime d'Aulnay &eacute;tait mort!</p>
+
+<p>Et l'on eut toutes les peines du monde &agrave; faire &eacute;vacuer la salle.</p>
+
+<p>Mort comme &eacute;tait mort deux mois auparavant, en pleine s&eacute;ance de
+r&eacute;ception, Jehan Mortimar, le po&egrave;te des Parfums tragiques, le premier
+&eacute;lu &agrave; la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p>
+
+<p>Lui aussi avait re&ccedil;u une lettre de menaces, apport&eacute;e &agrave; l'Institut par un
+commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre o&ugrave; il avait lu:</p>
+
+<p>&laquo;Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense&raquo;, et lui
+aussi, quelques minutes apr&egrave;s, avait culbut&eacute;: voici ce qu'apprit enfin,
+d'une fa&ccedil;on un peu pr&eacute;cise, M. Gaspard Lalouette, en &eacute;coutant d'une
+oreille avide les propos affol&eacute;s que tenait cette foule qui tout &agrave;
+l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'&ecirc;tre
+jet&eacute;e sur les quais dans un d&eacute;sarroi inexprimable. Il e&ucirc;t voulu en
+savoir plus long et conna&icirc;tre au moins la raison pour laquelle, Jehan
+Mortimar &eacute;tant mort, on avait tant redout&eacute; le d&eacute;c&egrave;s de Maxime d'Aulnay.
+Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si
+absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir
+demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu &agrave; se
+venger dans des conditions aussi nouvelles; alors on lui sortit une si
+bizarre &eacute;num&eacute;ration de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et,
+comme la nuit &eacute;tait proche, car on &eacute;tait en hiver, il se d&eacute;cida &agrave;
+rentrer chez lui, traversant le pont des Arts o&ugrave; quelques acad&eacute;miciens
+attard&eacute;s et leurs invit&eacute;s, profond&eacute;ment &eacute;mus par la terrible co&iuml;ncidence
+de ces deux fins sinistres, se h&acirc;taient vers leurs demeures.</p>
+
+<p>Tout de m&ecirc;me, M. Gaspard Lalouette, au moment de dispara&icirc;tre dans
+l'ombre qui s'&eacute;paississait d&eacute;j&agrave; aux guichets de la place du Carrousel,
+se ravisa. Il arr&ecirc;ta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des
+Arts et qui, avec son allure &eacute;nerv&eacute;e, semblait encore tout agit&eacute; par
+l'&eacute;v&eacute;nement. Il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! monsieur! sait-on de quoi il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Les m&eacute;decins disent qu'il est mort de la rupture d'un an&eacute;vrisme.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre, monsieur de quoi &eacute;tait-il mort?</p>
+
+<p>&mdash;Les m&eacute;decins ont dit: d'une congestion c&eacute;r&eacute;brale!...</p>
+
+<p>Alors une ombre s'avan&ccedil;a entre les deux interlocuteurs et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a, c'est des blagues!... Ils sont morts tous deux parce qu'ils
+ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hant&eacute;!</p>
+
+<p>M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette,
+mais elle avait d&eacute;j&agrave; disparu...</p>
+
+<p>Il rentra chez lui, pensif...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II. Une s&eacute;ance dans la salle du Dictionnaire</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain de ce jour n&eacute;faste, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel Hippolyte
+Patard p&eacute;n&eacute;tra sous la vo&ucirc;te de l'Institut sur le coup d'une heure. Le
+concierge &eacute;tait sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier &agrave; M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; bien en avance aujourd'hui, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, personne n'est encore arriv&eacute;.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard prit son courrier qui &eacute;tait assez volumineux, des
+mains du concierge, et se disposa &agrave; continuer son chemin, sans dire un
+mot au digne homme.</p>
+
+<p>Celui-ci s'en &eacute;tonna.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel a l'air bien pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>Du reste, tout le monde est boulevers&eacute; ici, apr&egrave;s une pareille histoire!</p>
+
+<p>Mais M. Hippolyte Patard ne se d&eacute;tourna m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Le concierge eut le tort d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel a lu ce matin l'article de
+L'&Eacute;poque sur le Fauteuil hant&eacute;?</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard avait cette particularit&eacute; d'&ecirc;tre tant&ocirc;t un petit
+vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant,
+charmant, que tout le monde &agrave; l'Acad&eacute;mie appelait &laquo;mon bon ami&raquo; except&eacute;
+les domestiques bien entendu, bien qu'il f&ucirc;t plein de pr&eacute;venances pour
+eux, leur demandant alors des nouvelles de leur sant&eacute;; et tant&ocirc;t, M.
+Hippolyte Patard &eacute;tait un petit vieillard tout sec, jaune comme un
+citron, nerveux, f&acirc;cheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors
+M. Hippolyte Patard: &laquo;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel&raquo;, gros comme le
+bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard
+aimait tant l'Acad&eacute;mie qu'il s'&eacute;tait mis ainsi en deux pour la servir,
+l'aimer et la d&eacute;fendre. Les jours fastes, qui &eacute;taient ceux des grands
+triomphes acad&eacute;miques, des belles solennit&eacute;s, des prix de vertu, il les
+marquait du Patard rose, et les jours n&eacute;fastes, qui &eacute;taient ceux o&ugrave;
+quelque affreux plumitif avait os&eacute; manquer de respect &agrave; la divine
+institution, il les marquait du Patard citron.</p>
+
+<p>Le concierge, &eacute;videmment, n'avait pas remarqu&eacute;, ce jour l&agrave;, &agrave; quelle
+couleur de Patard il avait affaire, car il se f&ucirc;t &eacute;vit&eacute; la r&eacute;plique
+cinglante de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel. En entendant parler du Fauteuil
+hant&eacute;, M. Patard s'&eacute;tait retourn&eacute; d'un bloc.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;lez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un
+fauteuil hant&eacute;! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne d&eacute;semplit pas
+de journalistes! A bon entendeur salut!</p>
+
+<p>Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>Si M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel avait lu l'article sur le Fauteuil hant&eacute;!
+mais il ne lisait plus que cet article-l&agrave; dans les journaux, depuis des
+semaines! Et apr&egrave;s la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si
+pr&egrave;s la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'&eacute;tait pas
+probable, avant longtemps, qu'on se d&eacute;sint&eacute;ress&acirc;t dans la presse d'un
+sujet aussi passionnant!</p>
+
+<p>Et cependant, quel &eacute;tait l'esprit sens&eacute; (M. Hippolyte Patard s'arr&ecirc;ta
+pour se le demander encore)... quel &eacute;tait l'esprit sens&eacute; qui e&ucirc;t os&eacute;
+voir, dans ces deux d&eacute;c&egrave;s, autre chose qu'une infiniment regrettable
+co&iuml;ncidence? Jehan Mortimar &eacute;tait mort d'une congestion c&eacute;r&eacute;brale, cela
+&eacute;tait bien naturel.</p>
+
+<p>Et Maxime d'Aulnay, impressionn&eacute; par la fin tragique de son pr&eacute;d&eacute;cesseur
+et aussi par la solennit&eacute; de la c&eacute;r&eacute;monie, et enfin par les f&acirc;cheux
+pronostics dont quelques m&eacute;chants garnements de lettres avaient
+accompagn&eacute; son &eacute;lection, &eacute;tait mort de la rupture d'un an&eacute;vrisme. Et
+cela n'&eacute;tait pas moins naturel.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard, qui traversait la premi&egrave;re cour de l'Institut et se
+dirigeait &agrave; gauche vers l'escalier qui conduit au secr&eacute;tariat, frappa le
+pav&eacute; in&eacute;gal et moussu de la pointe ferr&eacute;e de son parapluie.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il &agrave; lui-m&ecirc;me, que la rupture
+d'un an&eacute;vrisme? C'est une chose qui peut arriver &agrave; tout le monde que de
+mourir de la rupture d'un an&eacute;vrisme, m&ecirc;me en lisant un discours &agrave;
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise!...&raquo; Il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Il suffit pour cela d'&ecirc;tre acad&eacute;micien!&raquo; Ayant dit, il s'arr&ecirc;ta pensif,
+sur la premi&egrave;re marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en d&eacute;fend&icirc;t, M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel &eacute;tait assez superstitieux. Cette id&eacute;e que, tout
+Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un an&eacute;vrisme
+l'incita &agrave; toucher furtivement de la main droite le bois de son
+parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois
+prot&egrave;ge contre le mauvais sort.</p>
+
+<p>Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secr&eacute;tariat sans
+s'y arr&ecirc;ter, continua de monter, s'arr&ecirc;ta sur le second palier et dit
+tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais
+tous les imb&eacute;ciles s'y laissent prendre! ces deux lettres sign&eacute;es des
+initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste
+d'Eliphas! Et M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel se prit &agrave; prononcer tout haut
+dans la solennit&eacute; sonore de l'escalier le nom abhorr&eacute; de celui qui
+semblait avoir par quelque criminel sortil&egrave;ge, d&eacute;cha&icirc;n&eacute; la fatalit&eacute; sur
+l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg
+de La Nox!</p>
+
+<p>Avec un nom pareil, avoir os&eacute; se pr&eacute;senter &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise!...
+Avoir esp&eacute;r&eacute;, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se
+faisait appeler: S&acirc;r qui avait publi&eacute; un volume parfaitement grotesque
+sur la Chirurgie de l'&acirc;me, avoir esp&eacute;r&eacute; l'immortel honneur de s'asseoir
+dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!...</p>
+
+<p>Oui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui pr&eacute;tend conna&icirc;tre le pass&eacute;
+et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme ma&icirc;tre de
+l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envo&ucirc;teur!
+un n&eacute;cromancien!</p>
+
+<p>Et &ccedil;a avait voulu &ecirc;tre de l'Acad&eacute;mie!</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard en &eacute;touffait.</p>
+
+<p>Tout de m&ecirc;me, depuis que ce mage avait &eacute;t&eacute; blackboul&eacute; comme il le
+m&eacute;ritait, deux malheureux qui avaient &eacute;t&eacute; &eacute;lus au fauteuil de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville &eacute;taient morts!...</p>
+
+<p>Ah! si M. le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral l'avait lu, l'article sur le Fauteuil
+hant&eacute;! Mais il l'avait m&ecirc;me relu, le matin m&ecirc;me, dans les journaux, et
+il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'&Eacute;poque; et,
+en effet, il d&eacute;ploya avec une &eacute;nergie farouche pour son &acirc;ge, la gazette:
+cela tenait deux colonnes, en premi&egrave;re page, et cela r&eacute;p&eacute;tait toutes les
+&acirc;neries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard &eacute;taient rebattues, car,
+en v&eacute;rit&eacute;, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans
+une biblioth&egrave;que, sans qu'il entend&icirc;t aussit&ocirc;t: &laquo;Eh bien, et le Fauteuil
+hant&eacute;!&raquo; L'&Eacute;poque, &agrave; propos de la formidable co&iuml;ncidence de ces deux
+morts si exceptionnellement acad&eacute;miques, avait cru devoir rapporter tout
+au long la l&eacute;gende qui s'&eacute;tait form&eacute;e autour du fauteuil de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, o&ugrave; l'on s'occupait
+beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on &eacute;tait
+persuad&eacute; que ce fauteuil &eacute;tait d&eacute;sormais hant&eacute; par l'esprit de vengeance
+du s&acirc;r Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, apr&egrave;s
+son &eacute;chec, cet Eliphas avait disparu, L'&Eacute;poque ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+regretter qu'il e&ucirc;t, avant pr&eacute;cis&eacute;ment de dispara&icirc;tre, prononc&eacute; des
+paroles de menaces suivies bien f&acirc;cheusement d'aussi regrettables d&eacute;c&egrave;s
+subits. En sortant pour la derni&egrave;re fois du club des &laquo;Pneumatiques&raquo;
+(ainsi appel&eacute; de pneuma, &acirc;me), qu'il avait fond&eacute; dans le salon de la
+belle M<sup>me</sup> de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du
+fauteuil de l'&eacute;minent pr&eacute;lat: &laquo;Malheur &agrave; ceux qui auront voulu asseoir
+avant moi!&raquo; En fin de compte, L'&Eacute;poque ne paraissait pas rassur&eacute;e du
+tout. Elle disait, &agrave; l'occasion des lettres re&ccedil;ues par les deux d&eacute;funts
+imm&eacute;diatement avant leur mort, que l'Acad&eacute;mie avait peut-&ecirc;tre affaire &agrave;
+un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire &agrave; un fou.</p>
+
+<p>Le journal voulait que l'on retrouv&acirc;t Eliphas, et c'est tout juste s'il
+ne r&eacute;clamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M.
+d'Aulnay.</p>
+
+<p>L'article n'&eacute;tait pas sign&eacute;, mais M. Hippolyte Patard en voua aux
+g&eacute;monies l'auteur anonyme apr&egrave;s l'avoir trait&eacute;, carr&eacute;ment, d'idiot, puis
+ayant pouss&eacute; le tambour d'une porte, il traversa une premi&egrave;re salle tout
+encombr&eacute;e de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture
+fun&eacute;raire &agrave; la m&eacute;moire des acad&eacute;miciens d&eacute;funts qu'il salua au passage,
+puis, une seconde salle, puis arriva en une troisi&egrave;me toute garnie de
+tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entour&eacute;es de fauteuils
+sym&eacute;triquement rang&eacute;s. Au fond, sur un vaste panneau, se d&eacute;tachait la
+figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel venait d'entrer dans la salle du
+Dictionnaire.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait encore d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Il referma la porti&egrave;re derri&egrave;re lui, s'en fut &agrave; sa place habituelle, y
+d&eacute;posa son courrier rangea pr&eacute;cieusement dans un coin qu'il lui &eacute;tait
+facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et
+dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacr&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, il retira son chapeau, qu'il rempla&ccedil;a par une petite toque en
+velours noir brod&eacute;, et, &agrave; petits pas feutr&eacute;s, il commen&ccedil;a le tour des
+tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels
+&eacute;taient les fauteuils. Il y en avait de c&eacute;l&egrave;bres.</p>
+
+<p>Quand il passait aupr&egrave;s de ceux-l&agrave;, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel y
+attardait son regard attrist&eacute;, hochait la t&ecirc;te et murmurait des noms
+illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de
+Richelieu. Il souleva sa toque.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, grand homme! fit-il.</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en
+face de lui, un fauteuil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un fauteuil comme tous les fauteuils qui &eacute;taient l&agrave;, avec ses
+quatre pattes et son dossier carr&eacute;, ni plus ni moins, mais c'&eacute;tait dans
+ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux s&eacute;ances M<sup>gr</sup> d'Abbeville, et
+nul depuis la mort du pr&eacute;lat ne s'y &eacute;tait assis.</p>
+
+<p>Pas m&ecirc;me ce pauvre Jehan Mortimar pas m&ecirc;me ce pauvre Maxime d'Aulnay,
+qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des
+s&eacute;ances priv&eacute;es, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume
+des Immortels, il y a vraiment que cette salle-l&agrave; qui compte, car c'est
+l&agrave; que sont les quarante fauteuils, si&egrave;ges de l'Immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Donc, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel contemplait le fauteuil de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville.</p>
+
+<p>Il dit tout haut:&mdash;Le Fauteuil hant&eacute;!</p>
+
+<p>Et il haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Puis il pronon&ccedil;a la phrase fatale, en mani&egrave;re de d&eacute;rision:</p>
+
+<p>&mdash;Malheur &agrave; ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il s'avan&ccedil;a vers le fauteuil jusqu'&agrave; le toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien moi, s'&eacute;cria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte
+Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de
+Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hant&eacute;!</p>
+
+<p>Et, se retournant, il se disposa &agrave; s'asseoir...</p>
+
+<p>Mais &agrave; moiti&eacute; courb&eacute;, il s'arr&ecirc;ta dans son geste, se redressa, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop b&ecirc;te!... On ne doit pas
+attacher d'importance &agrave; des b&ecirc;tises pareilles.</p>
+
+<p>Et M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel regagna sa place apr&egrave;s avoir touch&eacute;, en
+passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.</p>
+
+<p>Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, tra&icirc;nant derri&egrave;re
+lui M. le directeur M. le chancelier &eacute;tait un quelconque chancelier
+comme on en &eacute;lit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Acad&eacute;mie
+de ce trimestre-l&agrave; &eacute;tait le grand Loustalot, l'un des premiers savants
+du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce
+n'&eacute;tait point qu'il n'y v&icirc;t pas clair, mais il avait de si illustres
+distractions, qu'on avait pris le parti, &agrave; l'Acad&eacute;mie, de ne point le
+l&acirc;cher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez
+lui pour venir &agrave; Paris, un petit gar&ccedil;on, &acirc;g&eacute; d'une dizaine d'ann&eacute;es,
+l'accompagnait et venait le d&eacute;poser dans la loge du concierge de
+l'Institut. L&agrave;, M. le chancelier s'en chargeait.</p>
+
+<p>A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait
+autour de lui, et chacun avait soin de le laisser &agrave; ses sublimes
+cogitations d'o&ugrave; pouvait na&icirc;tre quelque d&eacute;couverte nouvelle destin&eacute;e &agrave;
+transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce
+jour-l&agrave;, les circonstances &eacute;taient si graves que M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel n'h&eacute;sita pas &agrave; les lui rappeler et peut-&ecirc;tre &agrave; les lui
+apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assist&eacute; &agrave; la s&eacute;ance de la
+veille; on l'avait envoy&eacute; chercher d'urgence chez lui et il &eacute;tait plus
+que probable qu'il &eacute;tait le seul, &agrave; cette heure, dans le monde civilis&eacute;,
+&agrave; ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le m&ecirc;me sort cruel que
+Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'&eacute;cria M. Hippolyte
+Patard en levant ses mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande
+bonhomie le grand Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est
+donc &agrave; moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante
+nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ait son &acirc;me! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la
+foi de son enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Mort comme Jehan Mortimar mort &agrave; l'Acad&eacute;mie en pronon&ccedil;ant son
+discours!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien tant mieux! d&eacute;clara le savant, le plus s&eacute;rieusement du monde.
+Voil&agrave; une bien belle mort!</p>
+
+<p>Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que vous m'avez d&eacute;rang&eacute;?</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et M. le chancelier se regard&egrave;rent,
+constern&eacute;s, et puis s'aper&ccedil;urent, au regard vague du grand Loustalot,
+que l'illustre savant pensait d&eacute;j&agrave; &agrave; autre chose; ils n'insist&egrave;rent pas
+et le conduisirent &agrave; sa place. Ils le firent asseoir lui donn&egrave;rent du
+papier, une plume et un encrier et le quitt&egrave;rent en ayant l'air de se
+dire: &laquo;L&agrave;, maintenant, il va rester tranquille!&raquo; Puis, se retirant dans
+l'embrasure d'une fen&ecirc;tre, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et M. le
+chancelier apr&egrave;s avoir jet&eacute; un coup d'&oelig;il satisfait sur la cour
+d&eacute;serte, se f&eacute;licit&egrave;rent du stratag&egrave;me qu'ils avaient employ&eacute; pour se
+d&eacute;faire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la
+veille au soir qu'apr&egrave;s avoir d&eacute;cid&eacute; d'assister en corps aux obs&egrave;ques de
+Maxime d'Aulnay, l'Acad&eacute;mie ne se r&eacute;unirait qu'une quinzaine de jours
+plus tard pour &eacute;lire le successeur de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, car on continuait
+de parler du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville comme si deux votes successifs
+ne lui avaient pas donn&eacute; deux nouveaux titulaires.</p>
+
+<p>Or, on avait tromp&eacute; la presse. C'&eacute;tait le lendemain m&ecirc;me de la mort de
+Maxime d'Aulnay, le jour par cons&eacute;quent o&ugrave; nous venons d'accompagner M.
+Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'&eacute;lection devait
+avoir lieu. Chaque acad&eacute;micien avait &eacute;t&eacute; averti par les soins de M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, en particulier et cette s&eacute;ance, aussi
+exceptionnelle que priv&eacute;e, allait s'ouvrir dans la demi-heure.</p>
+
+<p>M. le chancelier dit &agrave; l'oreille de M. Hippolyte Patard:</p>
+
+<p>&mdash;Et Martin Latouche? Avez-vous de ses nouvelles?</p>
+
+<p>Disant cela, M. le chancelier consid&eacute;rait M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+avec une &eacute;motion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit &eacute;vasivement M. Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... vous n'en savez rien?...</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel montra son courrier intact.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore ouvert mon courrier!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ouvrez-le donc, malheureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien press&eacute;, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une
+certaine h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Patard, je ne vous comprends pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien press&eacute; d'apprendre que peut-&ecirc;tre Martin Latouche, le
+seul qui ait os&eacute; maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant
+du reste &agrave; ce moment qu'il ne serait pas &eacute;lu... vous &ecirc;tes bien press&eacute;
+d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul
+qui nous reste, renonce maintenant &agrave; la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p>
+
+<p>M. le chancelier ouvrit des yeux effar&eacute;s, mais il serra les mains de M.
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Patard! je vous comprends...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! monsieur le chancelier! Tant mieux!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'apr&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit, monsieur le chancelier; il sera toujours temps pour
+nous d'apprendre, quand il sera &eacute;lu, que Martin Latouche ne se pr&eacute;sente
+pas!... Ah! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil
+hant&eacute;!...</p>
+
+<p>M. Patard avait &agrave; peine prononc&eacute; ces deux derniers mots qu'il frissonna.
+Il avait dit, lui, le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, il avait dit, couramment,
+comme une chose naturelle: &laquo;le Fauteuil hant&eacute;!...&raquo; Il y eut un silence
+entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes
+commen&ccedil;aient &agrave; se former, mais, tout &agrave; leur pens&eacute;e, M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel ni le chancelier n'y prenaient garde.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel poussa un soupir M. le chancelier fron&ccedil;ant le
+sourcil, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc! Quelle honte si l'Acad&eacute;mie n'avait plus que trente-neuf
+fauteuils!</p>
+
+<p>&mdash;J'en mourrais! fit Hippolyte Patard, simplement.</p>
+
+<p>Et il l'e&ucirc;t fait comme il le disait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le
+nez d'une encre noire qu'il &eacute;tait all&eacute;, du bout du doigt, puiser dans
+son encrier, croyant plonger dans sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra,
+Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Cond&eacute;, le vieux
+camelot du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous comment il s'appelle? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel qui, dans le triste &eacute;tat
+d'esprit o&ugrave; il se trouvait, redoutait &agrave; chaque instant un nouveau
+malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, lui! votre Eliphas!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! notre Eliphas!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de
+Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde! M. Borigo!</p>
+
+<p>D'autres acad&eacute;miciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus
+grande animation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Oui! r&eacute;p&eacute;taient-ils, M. Borigo! La belle M<sup>me</sup> de Bithynie se
+faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo!... Ce sont les
+journalistes qui le disent!</p>
+
+<p>&mdash;Les journalistes sont donc l&agrave;! s'exclama M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'ils sont l&agrave;? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que
+nous nous r&eacute;unissons et ils pr&eacute;tendent que Martin Latouche ne se
+pr&eacute;sente plus.</p>
+
+<p>M. Patard p&acirc;lit. Il osa dire, dans un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai re&ccedil;u aucune communication &agrave; cet &eacute;gard...</p>
+
+<p>Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin
+Latouche... Martin Latouche n'est pas homme &agrave; se laisser intimider... Du
+reste, nous allons tout de suite proc&eacute;der &agrave; son &eacute;lection...</p>
+
+<p>Il fut interrompu par l'arriv&eacute;e brutale de l'un des deux parrains de
+Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Il vendait de l'huile d'olive!... Et comme il est n&eacute; au bord de la
+Provence, dans la vall&eacute;e du Care&iuml;, il s'est d'abord fait appeler Jean
+Borigo du Care&iuml;...</p>
+
+<p>A ce moment la porte s'ouvrit &agrave; nouveau et M. Raymond de La Beyssi&egrave;re,
+le vieil &eacute;gyptologue qui avait &eacute;crit des pyramides de volumes sur la
+premi&egrave;re pyramide elle-m&ecirc;me, entra.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sous ce nom-l&agrave;, Jean Borigo du Care&iuml;, que je l'ai connu! fit-il
+simplement.</p>
+
+<p>Un silence de glace accueillit l'entr&eacute;e de M. Raymond de La Beyssi&egrave;re.
+Cet homme &eacute;tait le seul qui avait vot&eacute; pour Eliphas. L'Acad&eacute;mie devait &agrave;
+cet homme la honte d'avoir accord&eacute; une voix &agrave; la candidature d'un
+Eliphas! Mais Raymond de La Beyssi&egrave;re &eacute;tait un vieil ami de la belle M<sup>me</sup>
+de Bithynie.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel alla vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Notre cher coll&egrave;gue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, &agrave; cette
+&eacute;poque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou
+des dents de loup, ou de la graisse de pendu?</p>
+
+<p>Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssi&egrave;re fit celui qui ne les
+entendait pas. Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non! A cette &eacute;poque il &eacute;tait, en &Eacute;gypte, le secr&eacute;taire de Manette-bey,
+l'illustre continuateur de Champollion, et il d&eacute;chiffrait les textes
+myst&eacute;rieux qui sont grav&eacute;s, depuis des mill&eacute;naires, &agrave; Sakkarah, sur les
+parois fun&eacute;raires des pyramides des rois de la V<sup>e</sup> et de la VI<sup>e</sup> dynastie,
+et il cherchait le secret de Toth!</p>
+
+<p>Ayant dit, le vieil &eacute;gyptologue se dirigea vers sa place.</p>
+
+<p>Or son fauteuil &eacute;tait occup&eacute; par un coll&egrave;gue qui n'y prit point garde.
+M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssi&egrave;re d'un &oelig;il perfide,
+par-dessus ses lunettes, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher coll&egrave;gue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de
+M<sup>gr</sup> d'Abbeville vous tend les bras!</p>
+
+<p>M. de La Beyssi&egrave;re r&eacute;pondit sur un ton qui fit se retourner quelques
+Immortels.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je ne m'assi&eacute;rai point dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire d&eacute;plaisant</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel. Pourquoi ne vous assi&eacute;riez-vous point dans
+le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez,
+vous aussi, au s&eacute;rieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le
+Fauteuil hant&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prends au s&eacute;rieux aucune baliverne, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, mais je ne m'y assi&eacute;rai point parce que cela ne me pla&icirc;t pas,
+c'est simple!</p>
+
+<p>Le coll&egrave;gue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssi&egrave;re la lui
+c&eacute;da aussit&ocirc;t et lui demanda fort convenablement et sans raillerie
+aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssi&egrave;re, qui avait
+v&eacute;cu longtemps en &Eacute;gypte, et qui, par ses &eacute;tudes, avait pu remonter
+aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait
+au mauvais sort.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai garde de le nier! dit-il.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;claration fit dresser l'oreille &agrave; tout le monde et comme il s'en
+fallait encore d'un quart d'heure que l'on proc&eacute;d&acirc;t au scrutin, cause de
+la r&eacute;union, ce jour-l&agrave;, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssi&egrave;re
+de vouloir bien s'expliquer.</p>
+
+<p>L'acad&eacute;micien constata, d'un coup d'&oelig;il circulaire, que personne ne
+souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de fac&eacute;tie.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix grave, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous touchons ici au myst&egrave;re. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne
+voit pas est myst&egrave;re et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne,
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; ce que l'on voit, est tr&egrave;s en retard sur l'ancienne pour ce que
+l'on ne voit pas. Qui a pu p&eacute;n&eacute;trer l'ancienne science a pu p&eacute;n&eacute;trer ce
+qu'on ne voit pas.</p>
+
+<p>On ne voit pas le &laquo;mauvais sort&raquo;, mais il existe. Qui nierait la veine
+ou la d&eacute;veine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux
+entreprises ou aux choses avec un acharnement &eacute;clatant. Aujourd'hui on
+parle de la veine ou de la d&eacute;veine comme d'une fatalit&eacute; contre laquelle
+il n'y a rien &agrave; faire.</p>
+
+<p>L'ancienne science avait mesur&eacute;, apr&egrave;s des centaines de si&egrave;cles d'&eacute;tude,
+cette force secr&egrave;te, et il se peut&mdash;je dis il se peut&mdash;que celui qui
+serait remont&eacute; jusqu'&agrave; la source de cette science e&ucirc;t appris d'elle &agrave;
+diriger cette force, c'est-&agrave;-dire &agrave; jeter le bon ou le mauvais sort.
+Parfaitement.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le
+Fauteuil.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, M. le chancelier dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Eliphas de La Nox a-t-il v&eacute;ritablement p&eacute;n&eacute;tr&eacute; ce qu'on ne voit
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, r&eacute;pondit avec fermet&eacute; M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, sans
+quoi je n'aurais pas vot&eacute; pour lui. C'est sa science r&eacute;elle de la
+kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.</p>
+
+<p>&mdash;La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir rena&icirc;tre de nos jours sous
+le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant
+plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.</p>
+
+<p>Et M. Raymond de La Beyssi&egrave;re regarda &agrave; nouveau autour de lui. Mais
+personne ne riait plus.</p>
+
+<p>La salle, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait remplie. Quelqu'un demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth?</p>
+
+<p>&mdash;Toth, r&eacute;pondit le savant, est l'inventeur de la magie &eacute;gyptiaque et
+son secret est celui de la vie et de la mort.</p>
+
+<p>On entendit la petite fl&ucirc;te de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel:</p>
+
+<p>&mdash;Avec un secret pareil, &ccedil;a doit &ecirc;tre bien vexant de ne pas &ecirc;tre &eacute;lu &agrave;
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, d&eacute;clara avec solennit&eacute;</p>
+
+<p>M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, si M. Borigo ou M. Eliphas&mdash;appelez-le comme
+vous voulez, cela n'a pas d'importance&mdash;si cet homme a surpris, comme il
+le pr&eacute;tend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous
+prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi,
+j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de
+bandits arm&eacute;s, qu'en pleine lumi&egrave;re cet homme, les mains nues!</p>
+
+<p>Le vieil &eacute;gyptologue avait prononc&eacute; ces derniers mots avec tant de force
+et de conviction, qu'ils ne manqu&egrave;rent point de faire sensation.</p>
+
+<p>Mais M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel reprit avec un petit rire sec:</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre Toth qui lui a appris &agrave; se promener dans les salons de
+Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il para&icirc;t qu'il
+pr&eacute;sidait les r&eacute;unions pneumatiques chez la belle M<sup>me</sup> de Bithynie, dans
+une robe qui faisait de la lumi&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Chacun, r&eacute;pondit tranquillement M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, chacun a
+ses petites manies.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! r&eacute;pliqua &eacute;nigmatiquement M. de La Beyssi&egrave;re; seulement, mon cher
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, permettez-moi de m'&eacute;tonner qu'un mage aussi
+s&eacute;rieux que M. Borigo du Care&iuml; trouve, pour le railler, le plus
+f&eacute;tichiste d'entre nous!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, f&eacute;tichiste! s'&eacute;cria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son
+coll&egrave;gue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait
+r&eacute;solu de d&eacute;vorer d'un coup toute l'&eacute;gyptologie... O&ugrave; avez-vous pris,
+monsieur, que j'&eacute;tais f&eacute;tichiste?</p>
+
+<p>&mdash;En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois?</p>
+
+<p>&mdash;Plus de vingt fois par jour!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez menti, monsieur!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on s'interposa. On entendit des: &laquo;Allons, messieurs!...
+messieurs!&raquo; et des: &laquo;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, calmez-vous!&raquo; et
+des: &laquo;Monsieur de La Beyssi&egrave;re, cette querelle est indigne et de vous et
+de cette enceinte!&raquo; Et toute l'illustre assembl&eacute;e &eacute;tait dans un &eacute;tat de
+fi&egrave;vre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait
+ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa
+plume dans sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard s'&eacute;tait dress&eacute; sur la pointe des pieds et criait du
+haut de la t&ecirc;te, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond:</p>
+
+<p>&mdash;Il nous ennuie &agrave; la fin celui-l&agrave;, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme
+de Taille-&agrave;-rebours de La Boxe du Bourricot du Care&iuml;!...</p>
+
+<p>M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, devant une plaisanterie aussi furieuse et
+aussi d&eacute;plac&eacute;e dans la bouche d'un secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, garda tout son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma
+vie et ce n'est pas &agrave; mon &acirc;ge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier
+avant la s&eacute;ance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre
+parapluie!...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde &agrave;
+l'emp&ecirc;cher de se livrer &agrave; des voies de fait sur la personne du vieil
+&eacute;gyptologue. Il criait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous d&eacute;fends de parler
+de mon parapluie!...</p>
+
+<p>Mais M. de La Beyssi&egrave;re le fit taire en lui montrant, d'un geste
+tragique, le Fauteuil hant&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n'&ecirc;tes pas f&eacute;tichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous
+l'osez!...</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e qui &eacute;tait en rumeur fut du coup immobilis&eacute;e.</p>
+
+<p>Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil &agrave; M. Hippolyte Patard, et
+de M. Hippolyte Patard au fauteuil.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard d&eacute;clara:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'assi&eacute;rai si je veux! Je n'ai d'ordres &agrave; recevoir de personne!...
+D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure
+d'ouvrir le scrutin est sonn&eacute;e depuis cinq minutes...</p>
+
+<p>Et il regagna sa place, ayant recouvr&eacute; soudain une grande dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'arriva point cependant &agrave; son pupitre sans que quelques sourires
+l'accompagnassent.</p>
+
+<p>Il les vit, et comme chacun prenait un si&egrave;ge pour la s&eacute;ance qui allait
+commencer... et que le Fauteuil hant&eacute; restait vide, il dit, de son petit
+air pinc&eacute;, l'air du Patard citron:</p>
+
+<p>&mdash;Les r&egrave;glements ne s'opposent pas &agrave; ce que celui de mes coll&egrave;gues qui
+d&eacute;sire s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville y prenne place.</p>
+
+<p>Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la
+conscience de tout le monde par cette explication:</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la m&eacute;moire de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville.</p>
+
+<p>Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut &eacute;lu &agrave;
+l'unanimit&eacute;.</p>
+
+<p>Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le
+consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M.
+Martin Latouche.</p>
+
+<p>Servilement, il re&ccedil;ut de l'Acad&eacute;mie la mission exceptionnelle d'aller
+annoncer lui-m&ecirc;me &agrave; M. Martin Latouche l'heureux &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>&Ccedil;a ne s'&eacute;tait jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous allez lui dire? demanda le chancelier &agrave; M.
+Hippolyte Patard.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, dont la t&ecirc;te se troublait un peu &agrave; la suite
+de toutes ces ridicules histoires, r&eacute;pondit vaguement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise?... Je lui dirai:</p>
+
+<p>&laquo;Du courage, mon ami...&raquo; Et c'est ainsi que ce soir-l&agrave;, sur le coup de
+dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes pr&eacute;cautions
+pour n'&ecirc;tre point suivie se glissait sur les trottoirs d&eacute;serts de la
+vieille place Dauphine, et s'arr&ecirc;tait devant une petite maison basse,
+dont elle fit r&eacute;sonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III. La bo&icirc;te qui marche</a></h2>
+
+
+<p>M. Hippolyte Patard ne sortait jamais apr&egrave;s son d&icirc;ner. Il ne savait pas
+ce que c'&eacute;tait que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il
+avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'&eacute;tait tr&egrave;s
+dangereux. Quand il r&ecirc;vait de Paris, la nuit, il apercevait des rues
+sombres et tortueuses qu'&eacute;clairait &ccedil;&agrave; et l&agrave; une lanterne, et que
+traversaient des ombres louches, &agrave; l'aff&ucirc;t des bourgeois, comme au temps
+de Louis XV. Or comme M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel continuait d'habiter au
+vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe
+litt&eacute;raire, qu'aucune situation acad&eacute;mique n'avaient pu lui faire
+quitter M. Hippolyte Patard, cette nuit-l&agrave; o&ugrave; il se rendit &agrave; la
+silencieuse place Dauphine par d'antiques rues &eacute;troites, les quais
+d&eacute;serts, et l'inqui&eacute;tant Pont-Neuf, ne trouva aucune diff&eacute;rence entre
+son imagination et la lugubre r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi avait-il peur.</p>
+
+<p>Avait-il peur des voleurs...</p>
+
+<p>Et des journalistes... surtout.</p>
+
+<p>Il tremblait &agrave; l'id&eacute;e que quelque gazetier le surpr&icirc;t, lui, M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, faisant une d&eacute;marche nocturne chez le nouvel
+acad&eacute;micien, Martin Latouche.</p>
+
+<p>Mais il avait pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre
+propice &agrave; l'&eacute;clat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard
+se d&eacute;rangeait moins, cette nuit-l&agrave;, pour annoncer officiellement, malgr&eacute;
+tous les usages, &agrave; Martin Latouche, qu'il &eacute;tait &eacute;lu (&eacute;v&eacute;nement, du
+reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de
+Martin Latouche lui-m&ecirc;me s'il &eacute;tait vrai qu'il e&ucirc;t d&eacute;clar&eacute; qu'il ne
+s'&eacute;tait pas &laquo;repr&eacute;sent&eacute;&raquo;, et qu'il refusait le fauteuil de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville.</p>
+
+<p>Car telle &eacute;tait la version des journaux du soir.</p>
+
+<p>Si elle &eacute;tait exacte, la situation de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise devenait
+terrible... et ridicule.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard n'avait pas h&eacute;sit&eacute;. Ayant lu l'affreuse nouvelle
+apr&egrave;s son d&icirc;ner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son
+parapluie, et il &eacute;tait descendu dans la rue...</p>
+
+<p>Dans la rue toute noire...</p>
+
+<p>Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de
+Martin Latouche dont il avait soulev&eacute; le marteau.</p>
+
+<p>Le marteau avait frapp&eacute;, mais la porte ne s'&eacute;tait pas ouverte...</p>
+
+<p>Et il sembla bien &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel qu'il avait aper&ccedil;u sur sa
+gauche, &agrave; la lueur vacillante d'un r&eacute;verb&egrave;re, une ombre bizarre,
+&eacute;tonnante, inexplicable.</p>
+
+<p>Certainement, il avait vu comme une bo&icirc;te qui marchait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bo&icirc;te carr&eacute;e qui avait de petites jambes et qui s'&eacute;tait
+enfuie dans la nuit, sans bruit.</p>
+
+<p>Au-dessus de la bo&icirc;te, M. Patard n'avait rien vu, rien distingu&eacute;. Une
+bo&icirc;te qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+frappa du marteau sur la porte, avec fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>Et c'est &agrave; peine s'il osa jeter un nouveau coup d'&oelig;il du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave;
+s'&eacute;tait produite cette &eacute;trange apparition.</p>
+
+<p>Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'&eacute;clairer dans la porte v&eacute;tuste
+de l'immeuble habit&eacute; par Martin Latouche. Un jet de lumi&egrave;re vint frapper
+en plein, le visage effar&eacute; de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, M. Hippolyte Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Patard?</p>
+
+<p>&mdash;Secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>A ce mot &laquo;Acad&eacute;mie&raquo; le judas se referma avec fracas, et M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel se trouva &agrave; nouveau isol&eacute; sur la silencieuse place.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de
+la bo&icirc;te qui marche.</p>
+
+<p>La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du d&eacute;l&eacute;gu&eacute;
+extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire, &agrave; la
+louange de M. Hippolyte Patard, que l'&eacute;motion &agrave; laquelle il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave;
+succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision
+inou&iuml;e de la bo&icirc;te qui marche, et de la peur des voleurs, que de
+l'affront que l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise tout enti&egrave;re venait de subir dans la
+personne de son secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>La bo&icirc;te, aussit&ocirc;t apparue, avait redisparu.</p>
+
+<p>D&eacute;faillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues.</p>
+
+<p>Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhauss&eacute;s, &agrave;
+escaliers, ses fa&ccedil;ades mornes, trou&eacute;es de fen&ecirc;tres immenses, dont les
+carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air
+les vastes pi&egrave;ces abandonn&eacute;es depuis des ann&eacute;es sans nombre.</p>
+
+<p>Les yeux &eacute;plor&eacute;s de M. Hippolyte Patard fix&egrave;rent un moment, par-del&agrave; les
+toits aigus, la vo&ucirc;te c&eacute;leste o&ugrave; glissaient les nu&eacute;es lourdes, et puis
+redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui
+s'&eacute;tend devant le Palais de Justice &eacute;clair&eacute; par un bref rayon de lune,
+la bo&icirc;te qui marche.</p>
+
+<p>A la v&eacute;rit&eacute;, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du
+c&ocirc;t&eacute; de l'Horloge.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait diabolique!</p>
+
+<p>Le pauvre homme toucha d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, des deux mains, le manche en bois
+de son parapluie.</p>
+
+<p>Et soudain, il sursauta.</p>
+
+<p>Quelque chose venait d'&eacute;clater derri&egrave;re lui...</p>
+
+<p>Une voix de col&egrave;re...</p>
+
+<p>&laquo;C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de
+ces vol&eacute;es...&raquo;</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force,
+incapable de pousser un cri... Une esp&egrave;ce de b&acirc;ton, quelque manche &agrave;
+balai, tournoyait au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux, pr&ecirc;t au tr&eacute;pas, offrant sa mort &agrave; l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Et il les rouvrit, &eacute;tonn&eacute; d'&ecirc;tre encore en vie. Le manche &agrave; balai
+toujours tournoyant, au-dessus d'une envol&eacute;e de jupes, s'&eacute;loignait,
+accompagn&eacute; d'un bruit pr&eacute;cipit&eacute; de galoches qui claquaient sur les
+trottoirs.</p>
+
+<p>Ce balai, ces cris, ces menaces n'&eacute;taient donc point pour lui; il
+respira.</p>
+
+<p>Mais d'o&ugrave; &eacute;tait sortie cette nouvelle apparition?</p>
+
+<p>M. Patard se retourna. La porte derri&egrave;re lui &eacute;tait entrouverte. Il la
+poussa et entra dans un corridor qui le conduisit &agrave; une cour o&ugrave; s'&eacute;tait
+donn&eacute; rendez-vous toute la bise d'hiver.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chez Martin Latouche.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel s'&eacute;tait document&eacute;. Il savait que Martin
+Latouche &eacute;tait un vieux gar&ccedil;on, qui n'aimait au monde que la musique, et
+qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas;
+cette gouvernante &eacute;tait fort tyrannique, et elle avait la r&eacute;putation de
+mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui &eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e plus qu'on ne
+saurait dire et, quand il avait &eacute;t&eacute; bien sage, elle le cajolait en
+revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce d&eacute;vouement avec
+la r&eacute;signation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des
+&eacute;preuves de ce genre et cela ne l'a pas emp&ecirc;ch&eacute; d'&eacute;crire La Nouvelle
+H&eacute;lo&iuml;se. Martin Latouche, malgr&eacute; la haine de Babette pour la m&eacute;lodie et
+les instruments &agrave; vent, n'en avait pas moins r&eacute;dig&eacute; fort correctement,
+en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les
+plus hautes r&eacute;compenses &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard s'arr&ecirc;ta dans le couloir, &agrave; l'entr&eacute;e de la cour,
+persuad&eacute; qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette.</p>
+
+<p>Il pensait bien qu'elle allait revenir.</p>
+
+<p>C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de
+r&eacute;veiller peut-&ecirc;tre des locataires irascibles, et ne se risquant point
+dans la cour, de peur de se rompre le cou.</p>
+
+<p>La patience de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel devait &ecirc;tre r&eacute;compens&eacute;e. Les
+galoches claqu&egrave;rent &agrave; nouveau, et la porte d'entr&eacute;e fut referm&eacute;e
+bruyamment.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Hippolyte Patard... Acad&eacute;mie, secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... fit
+une voix tremblante... &ocirc; Richelieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;M. Martin Latouche...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas l&agrave;... mais entrez tout de m&ecirc;me... j'ai quelque chose &agrave;
+vous dire...</p>
+
+<p>Et M. Hippolyte Patard fut pouss&eacute; dans une pi&egrave;ce dont la porte s'ouvrait
+sous la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>Le pauvre secr&eacute;taire perp&eacute;tuel s'aper&ccedil;ut alors, &agrave; la lueur d'un quinquet
+qui br&ucirc;lait sur une table grossi&egrave;re en bois blanc et qui &eacute;clairait,
+contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer
+dans l'office.</p>
+
+<p>La porte avait claqu&eacute; derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Et, devant lui, il voyait un ventre &eacute;norme recouvert d'un tablier &agrave;
+carreaux, et deux poings appuy&eacute;s sur deux formidables hanches. L'un de
+ces poings tenait toujours le manche &agrave; balai.</p>
+
+<p>Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M.
+Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc le tuer?</p>
+
+<p>Et ceci &eacute;tait dit avec un accent particulier &agrave; l'Aveyron, car Babette
+&eacute;tait de Rodez comme Martin Latouche.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard ne r&eacute;pondit pas, mais il tressaillit.</p>
+
+<p>Et la voix reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monsieur le Perp&eacute;tuel, vous voulez donc le tuer?</p>
+
+<p>M. le Perp&eacute;tuel secoua &eacute;nergiquement la t&ecirc;te en signe de d&eacute;n&eacute;gation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, finit-il par oser dire... Non, madame, je ne veux pas le tuer,
+mais je voudrais bien le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous allez le voir, monsieur le Perp&eacute;tuel, parce qu'au fond,
+vous avez une bonne t&ecirc;te d'honn&ecirc;te homme qui me revient... vous allez le
+voir, car il est ici... Mais auparavant, il faut que je vous parle...
+C'est pour &ccedil;a qu'il faut me pardonner, monsieur le Perp&eacute;tuel, d'avoir
+fait entrer un homme comme vous dans mon office...</p>
+
+<p>Et la terrible Babette, ayant enfin d&eacute;pos&eacute; son manche &agrave; balai, fit signe
+&agrave; M. Hippolyte Patard de la suivre au coin d'une fen&ecirc;tre o&ugrave; ils
+trouv&egrave;rent chacun une chaise.</p>
+
+<p>Mais avant que de s'asseoir la Babette alla cacher son quinquet tout
+derri&egrave;re la chemin&eacute;e, de telle sorte que le coin o&ugrave; elle avait entra&icirc;n&eacute;
+M. le Perp&eacute;tuel se trouvait plong&eacute; dans une nuit opaque. Puis elle
+revint, et, tout doucement, ouvrit l'un des volets int&eacute;rieurs qui
+fermaient la fen&ecirc;tre. Alors, un pan de fen&ecirc;tre apparut avec ses barreaux
+de fer; et un peu de la lueur tremblotante du r&eacute;verb&egrave;re, abandonn&eacute; sur
+le trottoir d'en face, ayant gliss&eacute; &agrave; travers ces barreaux, la figure de
+Babette en fut doucement &eacute;clair&eacute;e. M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel la regarda
+et fut rassur&eacute;, bien que toutes les pr&eacute;cautions prises par la vieille
+servante n'eussent point manqu&eacute; de l'intriguer, et m&ecirc;me de l'inqui&eacute;ter.
+Cette figure, qui devait &ecirc;tre, dans certains moments, bien redoutable &agrave;
+voir, exprimait, dans cette sombre minute, une douceur apitoy&eacute;e qui
+donnait confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Perp&eacute;tuel, dit la Babette en s'asseyant en face de
+l'acad&eacute;micien, ne vous &eacute;tonnez pas de mes mani&egrave;res; je vous mets dans le
+noir pour surveiller le vielleux. Mais il ne s'agit pas de &ccedil;a pour le
+moment... pour le moment je ne veux vous dire qu'une chose (et la voix
+de rogomme se fit entendre jusqu'aux larmes): voulez-vous le tuer?</p>
+
+<p>Ce disant, la Babette avait pris dans ses mains les mains d'Hippolyte
+Patard qui ne les retira point, car il commen&ccedil;ait d'&ecirc;tre profond&eacute;ment
+&eacute;mu par cet accent d&eacute;sol&eacute; qui venait du c&oelig;ur en passant par l'Aveyron.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, continua la Babette, je vous le demande, monsieur le
+Perp&eacute;tuel, je vous le demande bien sinc&egrave;rement, en votre &acirc;me et
+conscience, comme on dit chez les juges, est-ce que vous croyez que
+toutes ces morts-l&agrave;, c'est naturel? R&eacute;pondez-moi, monsieur le Perp&eacute;tuel!</p>
+
+<p>A cette question, &agrave; laquelle il ne s'attendait pas, M. le Perp&eacute;tuel
+sentit un certain trouble. Mais, au bout d'un instant qui parut bien
+solennel &agrave; la Babette, il r&eacute;pondit d'une voix affermie:</p>
+
+<p>&mdash;En mon &acirc;me et conscience, oui... je crois que ces morts sont
+naturelles...</p>
+
+<p>Il y eut encore un silence.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Perp&eacute;tuel, fit la voix grave de Babette, vous n'avez
+peut-&ecirc;tre pas assez r&eacute;fl&eacute;chi...</p>
+
+<p>&mdash;Les m&eacute;decins, madame, ont d&eacute;clar&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Les m&eacute;decins se trompent souvent, monsieur... On a vu &ccedil;a, en
+justice... songez-y monsieur le Perp&eacute;tuel. &Eacute;coutez: je vais vous dire
+une chose... On ne meurt pas comme &ccedil;a, tout d'un coup, au m&ecirc;me endroit,
+&agrave; deux, en disant quasi les m&ecirc;mes paroles, &agrave; quelques semaines de
+distance sans que &ccedil;a ait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;!</p>
+
+<p>La Babette, dans son langage plus expressif que correct, avait
+admirablement r&eacute;sum&eacute; la situation. M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel en fut
+frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous croyez donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que votre Eliphas de La Nox est un vilain sorcier... Il a dit
+qu'il se vengerait et il les a empoisonn&eacute;s... Le poison &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+dans la lettre... vous ne me croyez pas?... Et &ccedil;a n'est peut-&ecirc;tre pas
+&ccedil;a? Mais, monsieur le Perp&eacute;tuel, &eacute;coutez-moi bien... c'est peut-&ecirc;tre
+autre chose!... Je vais vous poser une question: En votre &acirc;me et
+conscience, si, en faisant son compliment, M. Latouche tombait mort
+comme les deux autres, croiriez-vous toujours que c'est naturel?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le croirais pas! r&eacute;pondit sans h&eacute;siter M. Hippolyte Patard.</p>
+
+<p>&mdash;En votre &acirc;me et conscience?</p>
+
+<p>&mdash;En mon &acirc;me et conscience!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, monsieur le Perp&eacute;tuel, je ne veux pas qu'il meure!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne mourra pas, madame!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on a dit pour ce M. d'Aulnay et il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison pour que M. Latouche...</p>
+
+<p>&mdash;Possible! En tout cas, moi, je lui ai d&eacute;fendu de se pr&eacute;senter &agrave; votre
+Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est &eacute;lu, madame!... Il est &eacute;lu!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisqu'il ne s'est pas pr&eacute;sent&eacute;! Ah! c'est ce que j'ai r&eacute;pondu &agrave;
+tous les journalistes qui sont venus ici... Il n'y a pas &agrave; se d&eacute;dire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il ne s'est pas pr&eacute;sent&eacute;! Mais nous avons des lettres de lui.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne compte plus... depuis la derni&egrave;re qu'il vous a &eacute;crite hier soir
+devant moi, aussit&ocirc;t qu'on a eu appris la mort de ce M. d'Aulnay... Il
+l'a &eacute;crite l&agrave;, devant moi; on ne dira pas le contraire... Et vous avez
+d&ucirc; la recevoir ce matin... Il me l'a lue... Il disait qu'il ne se
+pr&eacute;sentait plus &agrave; l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, madame, que je ne l'ai pas re&ccedil;ue! d&eacute;clara M. Hippolyte
+Patard.</p>
+
+<p>Babette attendit avant de r&eacute;pondre, puis elle se d&eacute;cida:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, monsieur le Perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;La poste, &eacute;non&ccedil;a M. Patard, fait quelquefois mal son service.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit avec un soupir Babette, non, monsieur le Perp&eacute;tuel!...
+&ccedil;a n'est pas &ccedil;a! vous n'avez pas re&ccedil;u la lettre parce qu'il ne l'a pas
+mise &agrave; la poste.</p>
+
+<p>Et elle poussa un nouveau soupir&mdash;Il avait tant envie d'&ecirc;tre de votre
+Acad&eacute;mie, monsieur le Perp&eacute;tuel!</p>
+
+<p>Et la Babette pleura.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a lui portera malheur!... &ccedil;a lui portera malheur!</p>
+
+<p>Dans ses larmes, elle disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des pressentiments... des hantises qui ne trompent pas...
+N'est-ce pas, monsieur le Perp&eacute;tuel, que ce ne serait pas naturel s'il
+mourait comme les autres... Alors ne faites pas tout pour qu'il meure
+comme les autres... ne lui faites pas faire son compliment!...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, r&eacute;pondit tout de suite M. Hippolyte Patard, dont les yeux &eacute;taient
+humides... &ccedil;a, c'est impossible!... Il faut bien que quelqu'un finisse
+par prononcer l'&eacute;loge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, &ccedil;a m'est &eacute;gal, r&eacute;pliqua Babette. Mais lui, h&eacute;las! Il ne pense
+qu'&agrave; &ccedil;a. A faire des compliments de M<sup>gr</sup> d'Abbeville...</p>
+
+<p>Il n'est pas m&eacute;chant pour un sou... Ah! des compliments, il lui en
+fera!... C'est pas &ccedil;a qui le retiendra d'&ecirc;tre de votre Acad&eacute;mie... mais
+j'ai des hantises, je vous dis.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la Babette s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e de pleurer&mdash;Chut! fit-elle.</p>
+
+<p>Elle fixait maintenant, d'un air farouche, le trottoir d'en face... M.
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel suivit ce regard, et il aper&ccedil;ut alors, en plein
+sous le r&eacute;verb&egrave;re, la bo&icirc;te qui marche; seulement la bo&icirc;te avait
+maintenant non seulement des jambes, mais une t&ecirc;te... une extraordinaire
+t&ecirc;te chevelue et barbue... qui d&eacute;passait &agrave; peine l'&eacute;norme caisse...</p>
+
+<p>&mdash;Un joueur d'orgue de Barbarie... murmura M. Hippolyte Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Un vielleux!... corrigea dans un souffle la Babette, pour qui tous les
+joueurs de musique, dans les cours, &eacute;taient des vielleux... Le voil&agrave;
+revenu, ma parole! Il nous croit peut-&ecirc;tre couch&eacute;s; bougez plus!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tellement &eacute;mue qu'on entendait battre son c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Elle dit encore entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;On va bien voir ce qu'il va faire!</p>
+
+<p>En face, la bo&icirc;te qui marche ne marchait plus.</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te chevelue, barbue, au-dessus de la bo&icirc;te, regardait, sans
+remuer du c&ocirc;t&eacute; de M. Patard et de la Babette, mais certainement sans les
+voir.</p>
+
+<p>Cette t&ecirc;te &eacute;tait si broussailleuse qu'on n'en pouvait distinguer aucun
+trait; mais ses yeux &eacute;taient vifs et per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard pensa: &laquo;J'ai vu ces yeux-l&agrave; quelque part,&raquo; Et il en
+fut plus inquiet. Cependant, il n'avait pas besoin d'&eacute;v&eacute;nement nouveau
+pour accro&icirc;tre un trouble qui allait tout seul s'&eacute;largissant. L'heure
+&eacute;tait si bizarre, si incertaine, si myst&eacute;rieuse, au fond de cette
+vieille cuisine, derri&egrave;re les barreaux de cette fen&ecirc;tre obscure, en face
+de cette brave servante qui lui avait retourn&eacute; le c&oelig;ur avec ses
+questions... (En v&eacute;rit&eacute;! En v&eacute;rit&eacute;! Il avait r&eacute;pondu que ces deux morts
+&eacute;taient naturelles!... Et si l'autre aussi, le troisi&egrave;me, allait mourir!
+Quelle responsabilit&eacute; pour M. Hippolyte Patard, et quels remords!) Et le
+c&oelig;ur de M. le Perp&eacute;tuel battait maintenant aussi fort que celui de la
+vieille Babette...</p>
+
+<p>Que faisait, &agrave; cette heure, sur ce trottoir d&eacute;sert, la t&ecirc;te chevelue,
+barbue, au-dessus de l'orgue de Barbarie? Pourquoi la bo&icirc;te avait-elle
+si singuli&egrave;rement march&eacute; tout &agrave; l'heure, paraissant, disparaissant,
+revenant apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; chass&eacute;e?</p>
+
+<p>(Car certainement, c'&eacute;tait elle que la vieille Babette avait poursuivie
+si ardemment, de toute la vitesse de ses galoches, sur les trottoirs,
+jusqu'au fond de la nuit.) Pourquoi la bo&icirc;te &eacute;tait-elle revenue sous le
+r&eacute;verb&egrave;re d'en face, avec cette barbe imp&eacute;n&eacute;trable, et ces petits yeux
+papillotants?...</p>
+
+<p>&mdash;On va bien voir ce qu'il va faire... avait dit Babette...</p>
+
+<p>...Mais il ne faisait rien que regarder...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! souffla la servante... attendez!</p>
+
+<p>Et, avec mille pr&eacute;cautions, elle se dirigea vers la porte de la
+cuisine... &Eacute;videmment, elle allait recommencer sa chasse...</p>
+
+<p>Ah! elle &eacute;tait brave, malgr&eacute; sa peur!...</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel avait, un instant, quitt&eacute; des yeux la bo&icirc;te
+immobile sur le trottoir pour suivre les mouvements de Babette; quand il
+regarda &agrave; nouveau dans la rue, la bo&icirc;te avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Il est parti, fit-il.</p>
+
+<p>Babette revint pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Elle regarda, elle aussi, dans la
+rue...</p>
+
+<p>&mdash;Plus rien! g&eacute;mit-elle. Il me fera mourir de peur!... Si jamais je
+tiens sa barbe dans mes doigts crochus!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut?... demanda &agrave; tout hasard M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le lui demander, monsieur le Perp&eacute;tuel! il faut le lui
+demander!... Mais il ne se laisse pas approcher... Il est plus fuyant
+qu'une ombre... et puis, vous savez, moi, je suis de Rodez! et les
+vielleux &ccedil;a porte malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. le Perp&eacute;tuel en touchant le manche de son parapluie... Et
+pourquoi?</p>
+
+<p>Babette, pendant qu'elle se signait, pronon&ccedil;a &agrave; voix tr&egrave;s basse:</p>
+
+<p>&mdash;La Bancal...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? La Bancal?</p>
+
+<p>&mdash;...La Bancal avait fait venir des vielleux qui jouaient de la musique
+dans la rue, pour qu'on ne l'entende pas assassiner ce pauvre M.
+Fuald&egrave;s... C'est pourtant bien connu &ccedil;a... monsieur le Perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais... en effet, l'affaire Fuald&egrave;s... Mais je ne vois
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez pas?... Mais entendez-vous? Entendez-vous?</p>
+
+<p>Et la Babette, pench&eacute;e dans un geste tragique, l'oreille coll&eacute;e au
+carreau, semblait entendre des choses qui n'arrivaient point jusqu'&agrave; M.
+Hippolyte Patard, ce qui n'emp&ecirc;cha point celui-ci de se lever dans une
+grande agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me conduire aupr&egrave;s de M. Martin Latouche, tout de suite,
+fit-il en s'effor&ccedil;ant de montrer quelque autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la Babette &eacute;tait retomb&eacute;e sur sa chaise...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis folle! fit-elle... J'avais cru... mais ce n'est pas possible
+des choses pareilles... vous n'avez rien entendu, vous, monsieur le
+Perp&eacute;tuel?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien du tout...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je deviendrai folle avec ce vielleux qui ne nous quitte plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Il ne vous quitte plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! en plein jour dans le moment qu'on s'y attend le moins, on le
+trouve dans la cour... Je le chasse... Je le retrouve dans l'escalier...
+Dans un coin de porte, n'importe o&ugrave;... Tout lui est bon pour cacher sa
+bo&icirc;te &agrave; musique... Et la nuit, il r&ocirc;de sous nos fen&ecirc;tres...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, en effet, qui n'est pas naturel, pronon&ccedil;a M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien!... Je ne vous le fais pas dire...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'il r&ocirc;de par ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois mois environ...</p>
+
+<p>&mdash;Tant de temps que &ccedil;a?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est quelquefois des semaines sans repara&icirc;tre...</p>
+
+<p>Tenez la premi&egrave;re fois que je l'ai vu, c'&eacute;tait le jour...</p>
+
+<p>Et la Babette s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea Patard, frapp&eacute; de ce silence subit.</p>
+
+<p>La vieille servante murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses que je ne dois pas dire... mais, tout de m&ecirc;me,
+monsieur le Perp&eacute;tuel, le vielleux nous est venu dans le temps que M.
+Latouche s'est pr&eacute;sent&eacute; &agrave; votre Acad&eacute;mie... m&ecirc;me que je lui ai dit:
+c'est pas bon signe! Et c'est justement dans le temps que les autres
+sont morts. Et quand on reparle de votre Acad&eacute;mie, c'est toujours dans
+ce temps-l&agrave; qu'il revient... Non, non, tout &ccedil;a, c'est pas naturel...
+Mais je peux rien vous dire...</p>
+
+<p>Et elle secoua la t&ecirc;te avec &eacute;nergie. M. Patard &eacute;tait maintenant fort
+intrigu&eacute;. Il se rassit. Babette reprenait, comme se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des fois que je me raisonne... Je me dis que c'est une id&eacute;e
+comme &ccedil;a. Rodez, quand on voyait, de mon temps, un vielleux, on se
+signait, et les petits enfants lui jetaient des pierres... et il se
+sauvait.</p>
+
+<p>Et elle ajouta, pensive:</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui-l&agrave;, il revient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez que vous ne pouviez rien me dire, insinua M. Patard;
+est-ce qu'il s'agit des vielleux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Il n'y a pas que les vielleux...</p>
+
+<p>Mais elle secoua encore la t&ecirc;te, comme pour chasser l'envie qui la
+tenaillait de parler. Plus elle secouait la t&ecirc;te, plus M. Patard
+d&eacute;sirait que la vieille Babette parl&acirc;t.</p>
+
+<p>Il dit, r&eacute;solu &agrave; frapper un grand coup:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, ces morts-l&agrave;... ne sont peut-&ecirc;tre pas si naturelles qu'on
+pourrait le croire... Et si vous savez quelque chose, madame, vous serez
+plus coupable que nous tous... de tout ce qui pourra arriver.</p>
+
+<p>La Babette joignit les mains comme en pri&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai jur&eacute; sur le bon Dieu, fit-elle.</p>
+
+<p>M. Patard se leva tout droit.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi, madame, aupr&egrave;s de votre ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La Babette sursauta:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est bien fini? implora-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez &eacute;lu de votre Acad&eacute;mie...
+il en est... et il dira des compliments &agrave; votre M<sup>gr</sup> d'Abbeville?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et il fera son compliment... devant tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les deux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les deux autres?... Il le faut bien!</p>
+
+<p>Mais ici la voix de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel n'&eacute;tait plus rude du
+tout... Elle tremblait m&ecirc;me un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous &ecirc;tes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec
+un grand signe de croix, et elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai
+malgr&eacute; lui... malgr&eacute; ce que j'ai jur&eacute;... Monsieur le Perp&eacute;tuel,
+asseyez-vous... je vais tout vous dire.</p>
+
+<p>Et elle se jeta &agrave; genoux sur le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai jur&eacute; sur mon salut, et je manque &agrave; mon serment... Mais le bon
+Dieu qui lit dans mon c&oelig;ur me pardonnera. Voil&agrave; exactement ce qui est
+arriv&eacute;...</p>
+
+<p>M. Patard &eacute;coutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le
+volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux &eacute;tait revenu et
+qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose
+au-dessus de la t&ecirc;te de M. Patard, vers le premier &eacute;tage de la maison.
+M. Patard tressaillit. Toutefois, il resta assez ma&icirc;tre de lui pour ne
+point r&eacute;v&eacute;ler, par quelque mouvement brusque, &agrave; la Babette ce qui se
+passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir.
+Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme
+&agrave; confesse... pour &ecirc;tre plus t&ocirc;t d&eacute;barrass&eacute;e du poids qui pesait sur sa
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc arriv&eacute; que deux jours apr&egrave;s que vous n'avez pas voulu de
+mon ma&icirc;tre &agrave; votre Acad&eacute;mie (car &agrave; ce moment-l&agrave;, vous n'en avez pas
+voulu, et vous avez pris &agrave; sa place un M. Mortimar comme vous avez pris
+apr&egrave;s le M. d'Aulnay), eh bien, un apr&egrave;s-midi que je devais m'absenter
+et o&ugrave; j'&eacute;tais rest&eacute;e cependant &agrave; ma cuisine, sans que M. Latouche en
+sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouv&eacute; tout seul le chemin
+de l'escalier pour monter chez mon ma&icirc;tre, et qui s'est enferm&eacute; avec
+lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur
+que je ne connaissais pas non plus, est arriv&eacute; &agrave; son tour... et il est
+mont&eacute; comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on
+l'aper&ccedil;oive... et je l'ai entendu frapper &agrave; la porte de la biblioth&egrave;que
+qui a &eacute;t&eacute; ouverte tout de suite, et, maintenant, ils &eacute;taient trois dans
+la biblioth&egrave;que: M. Latouche et les deux inconnus.</p>
+
+<p>&laquo;... Une heure, deux heures se sont pass&eacute;es comme &ccedil;a... La biblioth&egrave;que
+est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'&eacute;tonnait le plus, c'est
+que je ne les entendais m&ecirc;me pas marcher... On n'entendait rien de
+rien... &Ccedil;a m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M.
+Latouche ne m'avait point parl&eacute; de ces visites-l&agrave;... Je suis mont&eacute;e &agrave;
+mon tour, et j'ai coll&eacute; mon oreille &agrave; la porte de la biblioth&egrave;que. On
+n'entendait rien... Ma foi, j'ai frapp&eacute;, on ne m'a pas r&eacute;pondu... j'ai
+ouvert la porte... il n'y avait personne l&agrave;-dedans... Comme il n'y a
+qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la biblioth&egrave;que,
+en dehors de la porte d'entr&eacute;e, je suis all&eacute;e &agrave; cette porte-l&agrave;; mais
+j'&eacute;tais plus &eacute;tonn&eacute;e, en y allant, que de tout le reste... car jamais,
+jamais je ne suis entr&eacute;e dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais
+mon ma&icirc;tre n'y a re&ccedil;u personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme;
+c'est l&agrave; qu'il &eacute;crit, et pour &ecirc;tre s&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas d&eacute;rang&eacute;, quand il
+est l&agrave;-dedans... c'est comme s'il &eacute;tait dans un tombeau. Souvent, il m'a
+c&eacute;d&eacute; sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais
+jamais il ne m'a c&eacute;d&eacute; l&agrave;-dessus. Il avait fait faire une clef sp&eacute;ciale,
+et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit
+bureau. L&agrave;-dedans, il faisait son m&eacute;nage lui-m&ecirc;me. Il me disait: &laquo;Ce
+coin-l&agrave; est &agrave; moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et
+nettoyer.&raquo; Et voil&agrave; qu'il &eacute;tait enferm&eacute; l&agrave;-dedans avec deux hommes que
+je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam...</p>
+
+<p>&laquo;Alors, j'ai &eacute;cout&eacute;... j'ai essay&eacute;, &agrave; travers la porte, de comprendre ce
+qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait tr&egrave;s bas et
+j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y
+avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout &agrave; coup, mon
+ma&icirc;tre, &eacute;levant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement:
+&laquo;Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!&raquo;
+&Ccedil;a, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai
+entendu...</p>
+
+<p>&laquo;J'en &eacute;tais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux
+inconnus se sont jet&eacute;s sur moi... &laquo;Ne lui faites pas de mal! s'est &eacute;cri&eacute;
+M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau...
+J'en r&eacute;ponds comme de moi-m&ecirc;me!&raquo; Et il est venu &agrave; moi et m'a dit:
+&laquo;Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas
+entendu!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais tu vas te mettre &agrave; genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne
+parleras jamais &agrave; &acirc;me qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que
+tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs
+venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.&raquo;</p>
+
+<p>Je regardais mon ma&icirc;tre. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille.
+Lui ordinairement si doux&mdash;j'en fais ce que je veux&mdash;la col&egrave;re l'avait
+transform&eacute;. Il en tremblait! Les deux inconnus &eacute;taient pench&eacute;s au-dessus
+de moi avec des figures de menaces. Je suis tomb&eacute;e &agrave; genoux, et j'ai
+jur&eacute; tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un apr&egrave;s
+l'autre, en regardant dans la rue avec pr&eacute;caution... J'&eacute;tais redescendue
+plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'&eacute;loigner,
+quand j'ai aper&ccedil;u... justement... pour la premi&egrave;re fois... le
+vielleux!... Il &eacute;tait debout, comme tout &agrave; l'heure, sous le r&eacute;verb&egrave;re...
+J'ai fait le signe de la croix... le malheur &eacute;tait sur la maison.&raquo;</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, tout en &eacute;coutant de toutes ses oreilles la
+vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il
+n'avait pas &eacute;t&eacute; peu impressionn&eacute; de le voir faire, au-dessus de sa
+bo&icirc;te, des signes myst&eacute;rieux... enfin, une fois encore, la bo&icirc;te qui
+marche s'&eacute;tait &eacute;vanouie dans la nuit.</p>
+
+<p>La Babette s'&eacute;tait relev&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fini, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle. Le malheur &eacute;tait sur la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces hommes, demanda M. Patard, que le r&eacute;cit de la gouvernante
+inqui&eacute;tait au-del&agrave; de toute expression... Ces hommes, vous les avez
+revus?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perp&eacute;tuel, parce
+qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M.
+Mortimar.</p>
+
+<p>M. le Perp&eacute;tuel bondit.</p>
+
+<p>&mdash;Mortimar... Et l'autre, l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre? J'ai vu aussi sa photographie dans les journaux... C'&eacute;tait M.
+d'Aulnay!...</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Aulnay!... Et vous l'avez revu, celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... celui-l&agrave;... je l'ai revu... Il est revenu ici la veille de sa
+mort, monsieur le Perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;La veille de sa mort... Avant-hier?</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier!... Ah! je ne vous ai pas tout dit! Il le faut!...</p>
+
+<p>Et il n'&eacute;tait pas plus t&ocirc;t arriv&eacute;, que je retrouvais le vielleux dans la
+cour!... Aussit&ocirc;t qu'il m'a eu vue, il s'est sauv&eacute; comme toujours...
+Mais j'ai pens&eacute; aussit&ocirc;t: &laquo;Mauvais signe, mauvais signe!...&raquo; Monsieur le
+Perp&eacute;tuel, ma grand-tante me le disait toujours: &laquo;Babette, m&eacute;fie-toi des
+vielleux!...&raquo; Et ma grand-tante, qui avait atteint un grand &acirc;ge,
+monsieur le Perp&eacute;tuel, s'y connaissait pour &ccedil;a... Elle habitait juste en
+face de La Bancal, dans mon pays natal, &agrave; Rodez, la nuit qu'ils ont
+assassin&eacute; le Fuald&egrave;s... et elle a entendu l'air du crime... l'air que
+les joueux d'orgue et les vielleux &laquo;tournaient&raquo; dans la rue, pendant que
+sur la table, La Bancal et Bastide et les autres coupaient la gorge au
+pauvre homme... C'&eacute;tait un air... qui lui est toujours rest&eacute; dans les
+oreilles... &agrave; la pauvre vieille, et qu'elle m'a chant&eacute; autrefois, en
+grand secret, tout bas, pour ne compromettre personne... un air... un
+air...</p>
+
+<p>Et la Babette s'&eacute;tait soudain dress&eacute;e avec des gestes d'automate... Son
+visage, &eacute;clair&eacute; par la lueur rouge et p&acirc;lotte du r&eacute;verb&egrave;re d'en face,
+exprimait la plus indicible terreur... Son bras tendu montrait la rue
+d'o&ugrave; une ritournelle lente, lointaine, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment m&eacute;lancolique
+venait.</p>
+
+<p>&mdash;Cet air-l&agrave;!... r&acirc;la-t-elle. Tenez... c'&eacute;tait cet air-l&agrave;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV. Martin Latouche</a></h2>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t, on entendit, dans la pi&egrave;ce qui se trouvait juste au-dessus de
+la cuisine, un grand fracas, un bruit de meubles que l'on renverse,
+comme une vraie bataille. Le plafond en &eacute;tait retentissant.</p>
+
+<p>La Babette hurla:</p>
+
+<p>&mdash;On l'assassine!... Au secours!...</p>
+
+<p>Et elle bondit vers l'&acirc;tre, y saisit un tisonnier et se rua hors de la
+cuisine, traversant la vo&ucirc;te, escaladant les degr&eacute;s qui conduisaient au
+premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard avait murmur&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!...</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait rest&eacute; l&agrave;, les tempes battantes, an&eacute;anti par l'effroi, bris&eacute;
+par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle
+maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement
+son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui
+avait toujours emp&ecirc;ch&eacute; d'entendre les cris de ceux que l'on &eacute;gorge... et
+qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit,
+jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu'&agrave; son
+c&oelig;ur glac&eacute;.</p>
+
+<p>Il put croire qu'il allait s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>Mais la honte qu'il con&ccedil;ut soudain de sa pusillanimit&eacute; le retint sur le
+bord de cet ab&icirc;me obscur o&ugrave; l'&acirc;me humaine, prise de vertige, se laisse
+choir. Il se souvint &agrave; temps qu'il &eacute;tait le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel de
+l'Immortalit&eacute;, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soir&eacute;e
+mouvement&eacute;e, le sacrifice de sa mis&eacute;rable vie, il se livra &agrave; un grand
+effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard,
+arm&eacute;, &agrave; gauche, d'un parapluie, &agrave; droite, d'une paire de pincettes,
+devant une porte du premier &eacute;tage que la Babette &eacute;branlait &agrave; grands
+coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours aussi toqu&eacute;e, ma pauvre Babette? fit une voix fr&ecirc;le,
+mais paisible.</p>
+
+<p>Un homme d'une soixantaine d'ann&eacute;es, d'apparence encore robuste, aux
+cheveux grisonnants qui bouclaient, &agrave; la belle barbe blanche, encadrant
+une figure rose et poupine, aux yeux doux, &eacute;tait sur le seuil de la
+porte, tenant une lampe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Martin Latouche.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il aper&ccedil;ut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son
+parapluie, il ne put retenir un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel! Que se passe-t-il donc?
+demanda-t-il en s'inclinant avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'&eacute;cria la Babette en
+jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil!
+Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec &ccedil;a que le vielleux est en
+train de &laquo;tourner&raquo; l'air du Fuald&egrave;s dans la rue, sous nos fen&ecirc;tres...</p>
+
+<p>&mdash;Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... r&eacute;pondit
+tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et,
+se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, je serais
+bien curieux de savoir ce qui me vaut, &agrave; cette heure, le grand honneur
+de votre visite...</p>
+
+<p>Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la
+biblioth&egrave;que et l'avait d&eacute;barrass&eacute; de sa paire de pincettes. La Babette
+avait suivi.</p>
+
+<p>Elle regardait partout.</p>
+
+<p>Tous les meubles &eacute;taient en ordre... les tables, les casiers occupaient
+leur place accoutum&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, M. le Perp&eacute;tuel et moi, nous n'avons pas r&ecirc;v&eacute;!
+d&eacute;clara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on
+d&eacute;m&eacute;nageait...</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remu&eacute;
+maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir!</p>
+
+<p>La Babette regarda avec m&eacute;fiance la porte du petit bureau, cette porte
+qui ne s'&eacute;tait jamais ouverte pour elle, et elle soupira:</p>
+
+<p>&mdash;On s'est toujours m&eacute;fi&eacute; de moi, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Babette!...</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'on ne veut plus de l'Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>&mdash;Babette, veux-tu t'en aller!</p>
+
+<p>&mdash;Et on en est tout de m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;Babette!</p>
+
+<p>&mdash;On &eacute;crit des lettres qu'on ne met pas &agrave; la poste...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, cette vieille servante est
+insupportable!...</p>
+
+<p>&mdash;On s'enferme &agrave; deux tours de clef dans sa biblioth&egrave;que et on ne vous
+ouvre que quand on a &agrave; demi d&eacute;fonc&eacute; la porte!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le
+ma&icirc;tre ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le ma&icirc;tre de faire
+des b&ecirc;tises...</p>
+
+<p>&mdash;Babette!... En voil&agrave; assez!...</p>
+
+<p>&mdash;...de recevoir en secret des inconnus...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;...des inconnus de l'Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>&mdash;Babette, il n'y a pas d'inconnus &agrave; l'Acad&eacute;mie!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceux-l&agrave; ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!...</p>
+
+<p>La servante n'avait pas plus t&ocirc;t prononc&eacute; ces derniers mots que ce grand
+doux homme de Martin Latouche lui avait saut&eacute; &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Martin Latouche se livrait &agrave; des voies de
+fait sur sa servante.</p>
+
+<p>Il regretta aussit&ocirc;t son geste, et fut particuli&egrave;rement honteux devant
+M. Hippolyte Patard et s'excusa:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'&eacute;motion, qui,
+visiblement, l'&eacute;treignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce
+soir le don de m'exasp&eacute;rer. Et il y a des moments o&ugrave; les plus calmes...
+Ah! l'ent&ecirc;tement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc,
+monsieur...</p>
+
+<p>Et Martin Latouche pr&eacute;senta &agrave; M. Patard un fauteuil qui tournait son
+dossier &agrave; Babette, et lui-m&ecirc;me tourna le dos &agrave; Babette. On allait
+essayer d'oublier qu'elle &eacute;tait l&agrave;, puisqu'elle ne voulait pas s'en
+aller.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit la Babette tout &agrave; coup, apr&egrave;s ce que vous venez de
+faire, je peux m'attendre &agrave; tout et vous allez peut-&ecirc;tre me tuer. Mais
+j'ai tout dit &agrave; M. le Perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa t&ecirc;te &eacute;tait
+enti&egrave;rement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce
+visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme,
+qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques
+secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son &eacute;moi, il
+pronon&ccedil;a, d'une voix alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez dit &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, Babette?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il disait &laquo;vous&raquo; &agrave; la vieille gouvernante,
+devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la
+gravit&eacute; de la situation.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay &eacute;taient venus trouver Monsieur
+ici, qu'ils s'&eacute;taient enferm&eacute;s avec Monsieur dans le petit bureau, avant
+d'aller mourir en faisant des compliments &agrave; l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez jur&eacute; de vous taire, Babette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je n'ai parl&eacute; que pour sauver Monsieur... car si je n'y
+prenais garde, Monsieur irait mourir l&agrave;-bas comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit la voix cass&eacute;e de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous
+avez encore dit &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit ce que j'avais entendu en &eacute;coutant derri&egrave;re la porte du
+petit bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Babette! &eacute;coute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans
+l'instant de dire &laquo;vous&raquo; &agrave; la gouvernante pour la tutoyer &agrave; nouveau, ce
+qui parut plus grave encore &agrave; M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais
+demand&eacute; ce que tu avais entendu derri&egrave;re la porte... est-ce vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! mon ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais jur&eacute; de l'oublier, et je ne t'ai pas questionn&eacute;e, parce que je
+croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as
+entendu... tu vas me dire &agrave; moi ce que tu as dit &agrave; M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre
+voix qui disait: &laquo;Non! Non! &ccedil;a n'est pas possible! Il n'aurait pas de
+plus grand crime au monde!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette d&eacute;claration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il
+paraissait r&eacute;fl&eacute;chir. Sa main n'&eacute;tait plus sur la table, et du reste, on
+ne le voyait plus du tout. Il avait recul&eacute; jusque dans le coin le plus
+noir de la pi&egrave;ce. Et M. Patard fut encore plus effray&eacute; par le silence
+&eacute;crasant qui r&eacute;gnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que
+faisait tout &agrave; l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On
+n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien.</p>
+
+<p>Enfin, Martin Latouche dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon ma&icirc;tre!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit &agrave; M. le Perp&eacute;tuel, car
+je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je
+n'en ai pas entendu davantage...</p>
+
+<p>Martin Latouche fit alors, &agrave; la grande stup&eacute;faction de la servante et de
+M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avan&ccedil;a vers Babette et
+lui tapota la joue:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! on a voulu te faire peur, vieille b&ecirc;te! Tu es une brave fille,
+je l'aime bien, mais j'ai &agrave; causer avec M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel; &agrave;
+demain, Babette.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir.
+Elle salua fort c&eacute;r&eacute;monieusement M. Patard et s'en alla, fermant
+soigneusement la porte de la biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>Martin Latouche &eacute;couta son pas descendre l'escalier; puis, revenant &agrave; M.
+Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien d&eacute;vou&eacute;, mais parfois c'est
+bien encombrant. Elle a d&ucirc; vous en conter, des histoires!... Elle est un
+brin toqu&eacute;e, vous savez!... Ces deux morts &agrave; l'Acad&eacute;mie lui ont brouill&eacute;
+la cervelle...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'excuser, r&eacute;pliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres &agrave;
+Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout
+affol&eacute;s. Mais je suis heureux, mon cher coll&egrave;gue, de voir qu'un si
+d&eacute;plorable &eacute;v&eacute;nement, qu'une aussi affreuse co&iuml;ncidence...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans &ecirc;tre superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait
+profond&eacute;ment &eacute;mu de tous les cris et de toutes les terreurs de
+Babette...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, j'ai entendu, ici m&ecirc;me, comme vous
+l'a racont&eacute; ma vieille folle de gouvernante,
+M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en
+toute confidence, qu'il avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s frapp&eacute; du d&eacute;c&egrave;s subit de M.
+Mortimar apr&egrave;s les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime
+d'Aulnay avait une maladie de c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Quand il a re&ccedil;u, comme M. Mortimar la lettre envoy&eacute;e certainement par
+quelque sinistre plaisant, il a d&ucirc; ressentir un coup terrible, malgr&eacute; sa
+bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilat&eacute;e se gonfla d'air et il
+poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui
+ont disparu, un temps anormal, sous les eaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous
+entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les
+histoires de votre Babette, je commen&ccedil;ais moi m&ecirc;me &agrave; douter de la simple
+v&eacute;rit&eacute; qui doit cependant crever les yeux &agrave; tout homme de bon sens!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois &ccedil;a d'ici... le
+vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fuald&egrave;s... mes rendez-vous avec
+MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases
+terribles prononc&eacute;es dans mon petit bureau myst&eacute;rieux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que
+penser...</p>
+
+<p>M. Martin Latouche prit les mains de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, dans un
+geste de grande confiance et de subite amiti&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer
+dans mon petit bureau myst&eacute;rieux...</p>
+
+<p>Et il lui sourit. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les
+confier &agrave; vous... qui &ecirc;tes un vieux gar&ccedil;on, comme moi... vous me
+comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!...</p>
+
+<p>Et Martin Latouche, entra&icirc;nant M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, arriva &agrave; la
+petite porte du petit myst&eacute;rieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef
+sp&eacute;ciale, &laquo;une clef qui ne le quittait jamais&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la caverne! fit cet honn&ecirc;te homme en poussant la porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pi&egrave;ce de quelques m&egrave;tres carr&eacute;s. La fen&ecirc;tre en &eacute;tait encore
+ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil &eacute;taient renvers&eacute;s,
+et des papiers, des objets divers avaient roul&eacute; partout dans un grand
+d&eacute;sordre. Une lampe sur un piano &eacute;clairait &agrave; peu pr&egrave;s les murs o&ugrave;
+&eacute;taient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M.
+Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric-&agrave;-brac, ouvrait de grands
+yeux inquiets.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Martin Latouche, apr&egrave;s avoir referm&eacute; la porte &agrave; clef, il &eacute;tait
+all&eacute; &agrave; la fen&ecirc;tre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi
+cette fen&ecirc;tre.&mdash;Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a
+compris que ce soir encore, il n'aurait rien &agrave; faire!...</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui &eacute;tait &agrave; nouveau
+fort peu rassur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette.</p>
+
+<p>Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds,
+puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine, &agrave; M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, et lui dit, &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, ici, je suis vraiment
+chez moi!... &Ccedil;a n'est pas aussi bien rang&eacute; que dans les autres pi&egrave;ces,
+mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est l&agrave; que
+je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette
+savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma
+parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de
+m&eacute;nestrel qui date ni plus ni moins que du XV<sup>e</sup> si&egrave;cle... Et mon nabulon!</p>
+
+<p>Et mon psalt&eacute;rion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon
+archiluth!... Et mon th&eacute;orbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma
+mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille
+guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jet&eacute;
+tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah!
+elle n'aime pas la musique!...</p>
+
+<p>Et Martin Latouche poussa un soupir &agrave; fendre le c&oelig;ur de M. Hippolyte
+Patard...</p>
+
+<p>&mdash;Et tout &ccedil;a... continua le vieux m&eacute;lomane, tout &ccedil;a &agrave; cause qu'elle a
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e dans toute cette sotte histoire de Fuald&egrave;s... Dans notre
+jeunesse, &agrave; Rodez!... on ne parlait encore que de &ccedil;a! les vielleux qui
+tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce
+pauvre monsieur!...</p>
+
+<p>La Babette, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, n'a jamais pu voir un
+instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les
+imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-l&agrave;...
+Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est
+comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de
+Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir
+d&eacute;couvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet
+instrument ne se doute pas du tr&eacute;sor qu'il a dans la main... je l'ai
+rencontr&eacute; au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre
+heures... Le bonhomme demandait l'aum&ocirc;ne... je suis honn&ecirc;te homme... je
+lui ai propos&eacute; cinq cents francs de sa vieille bo&icirc;te... L'affaire a &eacute;t&eacute;
+conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une
+fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout &agrave; fait...
+je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas &eacute;t&eacute; facile &agrave;
+arranger, c'est la mani&egrave;re dont je pourrais entrer en possession de
+l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne
+sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalit&eacute;... elle est
+toujours l&agrave; quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour,
+dans l'escalier au moment o&ugrave; nous la croyons partie! Et c'est alors une
+chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce
+soin c'&eacute;tait entendu que, la Babette couch&eacute;e, je hisserais l'instrument
+avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; mont&eacute;
+sur une table et j'allais jeter les cordes que voil&agrave;... quand la table a
+bascul&eacute;... c'est l&agrave;-dessus que vous &ecirc;tes arriv&eacute;s tous les deux, croyant
+qu'on m'assassinait... ah! vous &eacute;tiez bien dr&ocirc;le, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien
+dr&ocirc;le, mais bien brave tout de m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Et Martin Latouche se mit &agrave; rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de
+bon c&oelig;ur, cette fois... rit non seulement de sa propre image &eacute;voqu&eacute;e
+par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la bo&icirc;te qui
+marche.</p>
+
+<p>Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en
+v&eacute;rit&eacute;, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments o&ugrave; l'homme
+n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il &eacute;t&eacute;
+ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux!</p>
+
+<p>Ah!... apr&egrave;s tant d'&eacute;motions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard
+s'attendrit sur le sort de ce vieux gar&ccedil;on de Martin Latouche qui
+subissait, comme tant d'autres, h&eacute;las! la tyrannie de sa vieille
+servante...</p>
+
+<p>&mdash;Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son
+bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps
+sur la paille avec mes manies!...</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies b&ecirc;tises, au
+commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est
+oblig&eacute;e de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!...
+Et elle me soigne comme une m&egrave;re... Mais elle ne peut pas entendre la
+musique!...</p>
+
+<p>Martin Latouche, ce disant, passa une main d&eacute;vote sur ses chers
+instruments dont la pauvre &acirc;me endormie n'attendait que la caresse de
+ses doigts pour g&eacute;mir avec leur ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a
+que nous &agrave; savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand
+j'ai r&eacute;ussi &agrave; envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite
+guiterne &agrave; laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu
+trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non,
+non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon
+piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue
+tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures
+tonitruantes, des marches &agrave; tous les ab&icirc;mes!... Ah! c'est un piano
+magnifique qui ne d&eacute;range point Babette quand elle fait sa vaisselle!...</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, Martin Latouche se pr&eacute;cipita &agrave; un piano et se rua sur les
+touches, parcourant avec une v&eacute;ritable rage toute l'&eacute;tendue du clavier
+M. Hippolyte Patard s'attendait &agrave; la clameur forcen&eacute;e de l'instrument.
+Mais, malgr&eacute; tout le travail que lui faisait subir son ma&icirc;tre, il resta
+muet. C'&eacute;tait un piano muet, qui ne rend par cons&eacute;quent aucun son, et
+que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans g&ecirc;ner
+l'oreille des voisins.</p>
+
+<p>Martin Latouche dit, la t&ecirc;te en arrière, les boucles des cheveux au vent
+de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes:</p>
+
+<p>&mdash;J'en joue quelquefois toute la journ&eacute;e... Et il n'a que moi qui
+l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un v&eacute;ritable
+orchestre!...</p>
+
+<p>Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit
+qu'il pleurait... Alors, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel s'approcha de
+l'amateur de musique.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... fit-il tr&egrave;s doucement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes bon, je sais que vous &ecirc;tes bon!... r&eacute;pondit Martin
+Latouche d'une voix bris&eacute;e... On est heureux d'&ecirc;tre d'une Compagnie o&ugrave;
+il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes
+petites mis&egrave;res... mon petit myst&eacute;rieux bureau o&ugrave; il y a de si t&eacute;n&eacute;breux
+rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxi&eacute;t&eacute;
+quand j'apprends que ma vieille Babette a &eacute;cout&eacute; derri&egrave;re la porte... je
+l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite
+guiterne... et je voudrais bien ne me s&eacute;parer ni de l'une, ni de
+l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha &agrave;
+l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais
+silence! Ah! monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, vous &ecirc;tes vieux gar&ccedil;on
+mais vous n'&ecirc;tes pas collectionneur!... L'&acirc;me d'un collectionneur est
+terrible pour le corps d'un vieux gar&ccedil;on!... Oui, oui, heureusement que
+Babette est l&agrave;!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de m&ecirc;me... un
+orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-&ecirc;tre servi &agrave;
+l'affaire Fuald&egrave;s elle-m&ecirc;me!... Est-ce qu'on sait?...</p>
+
+<p>M. Martin Latouche essuya du revers de sa main son front en sueur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il... Il est bien tard!...</p>
+
+<p>Et avec de grandes pr&eacute;cautions, il fit passer M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, du petit myst&eacute;rieux bureau dans la grande biblioth&egrave;que. L&agrave;,
+la porte pr&eacute;cieuse referm&eacute;e, il dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien tard!... Comment &ecirc;tes-vous venu si tard, monsieur le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel?...</p>
+
+<p>&mdash;Le bruit courait que vous refusiez le si&egrave;ge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville. Les
+journaux du soir l'imprimaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est des b&ecirc;tises! d&eacute;clara Martin Latouche d'une voix grave et
+subitement volontaire... des b&ecirc;tises!... Je vais me remettre tout de
+suite au triple &eacute;loge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, de Jehan Mortimar et de Maxime
+d'Aulnay...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard dit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, j'enverrai une note aux journaux. Mais dites-moi, cher
+coll&egrave;gue...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!... qu'y a-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis peut-&ecirc;tre indiscret...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard semblait en effet tr&egrave;s embarrass&eacute;...</p>
+
+<p>Il tournait et retournait le manche de son parapluie. Enfin, il se
+d&eacute;cida...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait tant de confidences que je me risque.</p>
+
+<p>D'abord, je puis vous demander&mdash;et cela n'est pas indiscret si vous
+connaissiez beaucoup MM. Mortimar et d'Aulnay...</p>
+
+<p>Martin Latouche ne r&eacute;pondit point tout d'abord. Il alla prendre sur la
+table la lampe qu'il tint au-dessus de la t&ecirc;te de M. Hippolyte Patard:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous accompagner, dit-il, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel,
+jusqu'&agrave; la porte de la rue, &agrave; moins que vous n'ayez crainte de mauvaises
+rencontres, auquel cas je vous accompagnerai jusque chez vous... mais le
+quartier malgr&eacute; son air lugubre, est tr&egrave;s tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! mon cher coll&egrave;gue... je vous en prie, ne vous d&eacute;rangez
+pas!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme vous voulez! dit Martin Latouche sans insister... Je vous
+&eacute;claire...</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient maintenant sur le palier: le nouvel acad&eacute;micien r&eacute;pondit
+alors &agrave; la question qui lui avait &eacute;t&eacute; pos&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, certainement... je connaissais beaucoup Jehan Mortimar... et
+Maxime d'Aulnay... nous &eacute;tions de vieux amis... d'anciens camarades...
+et quand nous nous sommes trouv&eacute;s sur le m&ecirc;me rang pour le fauteuil de
+M<sup>gr</sup> d'Abbeville... nous avons d&eacute;cid&eacute; de laisser faire les choses, de ne
+point intriguer et nous nous r&eacute;un&icirc;mes parfois pour causer de la
+situation... tant&ocirc;t chez l'un, tant&ocirc;t chez l'autre... L'histoire des
+menaces d'Eliphas, apr&egrave;s l'&eacute;lection de Mortimar, fut pour nous un sujet
+de conversation plut&ocirc;t amusant...</p>
+
+<p>&mdash;Cette conversation a &eacute;pouvant&eacute; notre Babette... Et c'est l&agrave;, mon cher
+coll&egrave;gue, que je vais peut-&ecirc;tre montrer de l'indiscr&eacute;tion... De quel
+crime parliez-vous donc quand vous disiez: &laquo;Non! Non! &ccedil;a n'est pas
+possible! Il n'aurait pas de plus grand crime au monde&raquo;?</p>
+
+<p>Martin Latouche fit descendre quelques degr&eacute;s &agrave; M. Hippolyte Patard en
+le priant de bien t&acirc;ter l'escalier du talon...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais!... r&eacute;pondit-il encore. (Oh! il n'y a aucune
+indiscr&eacute;tion! Aucune! vous voulez rire!) Eh bien, mais, je vous ai d&eacute;j&agrave;
+dit que Maxime d'Aulnay, bien qu'il en plaisant&acirc;t, avait &eacute;t&eacute; touch&eacute; au
+fond par les paroles mena&ccedil;antes d'Eliphas qui avait disparu apr&egrave;s les
+avoir prononc&eacute;es... Ce jour-l&agrave;, Maxime d'Aulnay tout en f&eacute;licitant
+Mortimar de son &eacute;lection, qui avait eu lieu deux jours auparavant, avait
+conseill&eacute;, toujours en plaisantant, naturellement, &agrave; ce pauvre Mortimar
+qui songeait d&eacute;j&agrave; &agrave; son discours de r&eacute;ception, de se tenir sur ses
+gardes, car la vengeance du s&acirc;r le guettait. Celui-ci n'avait-il point
+annonc&eacute; que le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville serait fatal &agrave; celui qui
+oserait s'y asseoir?... Alors, moi, je ne trouvai rien de
+mieux...&mdash;attention &agrave; cette marche, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel&mdash;je
+ne trouvai rien de mieux que de rench&eacute;rir sur cette sorte de
+jeu...&mdash;prenez garde, l&agrave;... nous sommes sous la vo&ucirc;te&mdash;et je
+m'&eacute;criai&mdash;tournez &agrave; gauche, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel&mdash;et je
+m'&eacute;criai avec emphase: &laquo;Non! Non! &ccedil;a n'est pas possible! Il n'aurait pas
+de plus grand crime au monde.&raquo;&mdash;L&agrave;, nous sommes arriv&eacute;s...</p>
+
+<p>Les deux hommes &eacute;taient en effet sous la grande porte...</p>
+
+<p>Martin Latouche tira bruyamment de lourds barreaux de fer, fit tourner
+une clef &eacute;norme, et, tirant la porte &agrave; lui, regarda sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est tranquille! dit-il, tout le monde dort... voulez-vous que je
+vous accompagne, mon cher secr&eacute;taire perp&eacute;tuel?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! je suis stupide! Je suis un pauvre homme stupide! Ah! mon
+cher coll&egrave;gue, permettez-moi de vous serrer une derni&egrave;re fois la main...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Une derni&egrave;re fois!... Est-ce que vous croyez que je vais
+mourir comme les autres?... Ah! je n'y tiens pas, moi!... Et puis, je
+n'ai pas de maladie de c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non!... je suis stupide... il faut esp&eacute;rer que des temps moins
+tristes viendront, et que nous pourrons un jour bien rire de tout
+cela!... Allons! adieu, mon cher nouveau coll&egrave;gue!... adieu!... Et
+encore une fois, toutes mes f&eacute;licitations...</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur brave et tout &agrave; fait r&eacute;confort&eacute;, M. Hippolyte Patard, le
+parapluie en arr&ecirc;t, prenait d&eacute;j&agrave; le Pont-Neuf, quand Martin Latouche
+l'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Psst!... Encore un mot!... N'oubliez pas que tout cela, c'est mes
+petits secrets!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne me connaissez pas!... Il est entendu que je ne vous ai pas
+vu ce soir! Bonne nuit, mon cher ami!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V. Exp&eacute;rience n&ordm; 3</a></h2>
+
+
+<p>Le grand jour arriva. Il avait &eacute;t&eacute; fix&eacute; par l'Acad&eacute;mie le quinzi&egrave;me qui
+suivit les obs&egrave;ques solennelles de Maxime d'Aulnay L'illustre Compagnie
+n'avait pas voulu que la situation regrettable o&ugrave; l'avait mise la triste
+fin des deux pr&eacute;c&eacute;dents r&eacute;cipiendaires se prolonge&acirc;t. Elle tenait &agrave; en
+finir le plus vite possible avec tous les bruits absurdes que les
+disciples d'Eliphas de La Nox, les amis de la belle M<sup>me</sup> de Bithynie et
+de tout le club des Pneumatiques (de pneuma, &acirc;me) n'avaient cess&eacute; de
+faire courir Quant au s&acirc;r lui-m&ecirc;me, il semblait avoir disparu de la
+surface de la terre. Tous les efforts faits pour le joindre n'avaient
+abouti &agrave; rien. Les meilleurs reporters lanc&eacute;s sur sa trace &eacute;taient
+revenus bredouilles et cette absence prolong&eacute;e &eacute;tait devenue facilement
+le principal sujet d'inqui&eacute;tude, car, de toute &eacute;vidence, le s&acirc;r se
+cachait; et pourquoi se cachait-il?</p>
+
+<p>D'autre part, il est juste de reconna&icirc;tre tout de suite que les
+cervelles g&eacute;n&eacute;ralement bien portantes, apr&egrave;s l'&eacute;moi du premier ou plut&ocirc;t
+du second moment, &eacute;moi qui les avait, elles aussi, fait un peu divaguer
+(mais o&ugrave; sont les cervelles qui, m&ecirc;me en bonne sant&eacute;, par instants, ne
+divaguent point?), que ces cervelles, dis-je, la crise pass&eacute;e, avaient
+retrouv&eacute; un parfait &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Ainsi, le plus tranquille des hommes, depuis son &eacute;mouvant et myst&eacute;rieux
+entretien avec Martin Latouche, &eacute;tait M. Hippolyte Patard. M&ecirc;me il avait
+retrouv&eacute; sa jolie couleur rose.</p>
+
+<p>Mais, quand le grand jour de la r&eacute;ception de Martin Latouche arriva, la
+curiosit&eacute; chez les uns et chez les autres, chez les sages aussi bien que
+chez les fous, fut d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>La foule qui se rua &agrave; l'assaut de la coupole l'emplit d'abord et puis
+resta &agrave; en battre les approches, d&eacute;bordant sur les quais et dans les
+rues adjacentes, interrompant toute circulation.</p>
+
+<p>A l'int&eacute;rieur dans la grande salle des s&eacute;ances publiques, tout le monde
+&eacute;tait debout, hommes et femmes s'&eacute;crasant.</p>
+
+<p>Au fur et &agrave; mesure que les minutes s'&eacute;coulaient (les minutes qui
+pr&eacute;c&eacute;daient l'ouverture de la s&eacute;ance), le silence, au-dessus de
+l'effroyable cohue, se faisait plus pesant, plus terrible.</p>
+
+<p>On avait remarqu&eacute; que la belle M<sup>me</sup> de Bithynie s'&eacute;tait abstenue de
+para&icirc;tre &agrave; la solennit&eacute;. On en avait tir&eacute; le plus affreux augure...
+Certes, s'il devait arriver quelque chose, elle avait bien fait de ne
+pas se montrer, car elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mise en pi&egrave;ces par une foule sur
+laquelle un vent de d&eacute;mence &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; souffler!</p>
+
+<p>A la place que cette dame occupait &agrave; la pr&eacute;c&eacute;dente s&eacute;ance se tenait un
+monsieur correct, au ventre bourgeois, dont l'aimable rebondissement
+s'adornait d'une belle &eacute;paisse cha&icirc;ne d'or Il &eacute;tait debout, l'extr&eacute;mit&eacute;
+des doigts de ses deux mains gliss&eacute;e dans les deux poches de son gilet.
+Sa figure n'&eacute;tait point celle du g&eacute;nie, mais elle n'&eacute;tait pas
+inintelligente, loin de l&agrave;. Le front chauve faisait oublier, par
+l'absence de tout subterfuge capillaire, qu'il &eacute;tait bas. Un binocle en
+or chevauchait un nez commun. M. Gaspard Lalouette (c'&eacute;tait lui) n'&eacute;tait
+point myope, mais il ne lui d&eacute;plaisait pas de laisser penser autour de
+lui que sa vue s'&eacute;tait us&eacute;e aux travaux de lettres, &agrave; l'instar des
+grands &eacute;crivains.</p>
+
+<p>Son &eacute;motion n'&eacute;tait pas moindre que celle des gens qui l'entouraient et
+un petit tic nerveux ne cessait de lui soulever, assez drolatiquement,
+l'arcade sourcili&egrave;re. Il regardait la place o&ugrave; Martin Latouche allait
+prononcer son discours.</p>
+
+<p>Une minute! Une minute encore! Et le pr&eacute;sident allait ouvrir la
+s&eacute;ance... si... si Martin Latouche arrivait... car il n'&eacute;tait pas l&agrave;...
+Ses parrains en vain l'attendaient... se tenant &agrave; la porte anxieux,
+d&eacute;sol&eacute;s, et retournant vingt fois la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Aurait-il recul&eacute; au dernier moment?... aurait-il eu peur?...</p>
+
+<p>C'est ce que se demandait M. Hippolyte Patard qui, &agrave; cette pens&eacute;e,
+reprit toute sa couleur citron...</p>
+
+<p>Ah! quelle existence!... quelle existence pour M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel!</p>
+
+<p>En voil&agrave; un&mdash;M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel&mdash;qui e&ucirc;t voulu voir la c&eacute;r&eacute;monie
+termin&eacute;e... heureusement termin&eacute;e!...</p>
+
+<p>Soudain, M. Hippolyte Patard se leva tout droit, l'oreille tendue vers
+une lointaine clameur... Une clameur venue du dehors... qui
+approchait... qui courait... une clameur d'enthousiasme, sans doute,
+accompagnant Martin Latouche...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit M. Hippolyte Patard tout haut.</p>
+
+<p>Mais le bruit fait de cris, de rumeurs et de remous de foules,
+grossissait dans des proportions mena&ccedil;antes, et maintenant, il n'&eacute;tait
+rien moins que rassurant.</p>
+
+<p>Mais on &eacute;tait dans l'impossibilit&eacute; de comprendre ce qu'ils criaient
+dehors!...</p>
+
+<p>Et toute la salle qui aspirait jusqu'alors, par des centaines et des
+centaines de bouches, la m&ecirc;me &eacute;motion, dans un m&ecirc;me souffle, cessa tout
+&agrave; coup de respirer!</p>
+
+<p>Une temp&ecirc;te sembla entourer la Coupole... La vague populaire battit les
+murs, fit claquer des portes... des soldats, des gardes recul&egrave;rent
+jusque dans la salle... Et l'on commen&ccedil;a de distinguer, parmi tant de
+tumulte, une sorte de grondement particulier. C'&eacute;tait comme un infini
+g&eacute;missement lugubre.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard sentit ses cheveux se dresser sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et une fa&ccedil;on de b&ecirc;te humaine, un paquet monstrueux roula, jupes en
+loques, corsage arrach&eacute;, le tout surmont&eacute; d'une chevelure de Gorgone que
+des poings crisp&eacute;s arrachaient, pendant qu'une bouche, qu'on ne voyait
+pas hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Perp&eacute;tuel! Monsieur le Perp&eacute;tuel!... Il est mort!... vous
+me l'avez tu&eacute;!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI. La chanson qui tue</a></h2>
+
+
+<p>L'auteur de ce cruel ouvrage renonce &agrave; donner une id&eacute;e de la cohue sans
+nom qui suivit ce coup de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Ainsi, Martin Latouche &eacute;tait mort! Mort comme les autres!</p>
+
+<p>Non point en pronon&ccedil;ant son discours de r&eacute;ception sous la Coupole, mais
+dans le moment m&ecirc;me o&ugrave; il allait se rendre &agrave; l'Acad&eacute;mie pour le lire,
+alors qu'il se disposait, en somme, comme les deux autres, &agrave; prendre
+possession du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p>
+
+<p>Si l'&eacute;motion de l'assistance, autour de la vieille Babette, hurlante,
+toucha &agrave; la folie, celle de la foule, au-dehors, et dans tout Paris
+ensuite, ne connut gu&egrave;re de bornes plus raisonnables.</p>
+
+<p>Il faut, pour se la rappeler dans toute son int&eacute;grit&eacute;, relire les
+journaux qui parurent le lendemain de cette nouvelle et abominable
+catastrophe. Une note de la r&eacute;daction du journal L'&Eacute;poque (N.D.L.R.)
+fait entrevoir assez exactement l'&eacute;tat des esprits.</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+<p>&laquo;La s&eacute;rie continue! Apr&egrave;s Jehan Mortimar apr&egrave;s Maxime d'Aulnay, voici
+Martin Latouche qui meurt sur le seuil de l'immortalit&eacute;, et le fauteuil
+de M<sup>gr</sup> d'Abbeville reste toujours inoccup&eacute;! La nouvelle de la fin subite
+du troisi&egrave;me acad&eacute;micien qui tenta de s'asseoir &agrave; la place que convoita
+le myst&eacute;rieux Eliphas s'est r&eacute;pandue hier soir dans Paris avec la
+rapidit&eacute; et la brutalit&eacute; de la foudre. Et nous ne saurions mieux faire,
+en v&eacute;rit&eacute;, que d'appeler &agrave; notre secours le tonnerre lui-m&ecirc;me, pour
+donner une id&eacute;e de ce qui se passa dans la capitale, pendant les
+quelques heures qui suivirent l'incroyable &eacute;v&eacute;nement. Certains parurent
+frapp&eacute;s comme du feu du ciel, et, ayant perdu l'esprit, se r&eacute;pandirent
+dans les rues, dans les caf&eacute;s, au th&eacute;&acirc;tre, dans les salons, en tenant de
+tels propos imb&eacute;ciles, qu'on se demande comment il peut se trouver dans
+la ville Lumi&egrave;re, &agrave; notre &eacute;poque, des gens sens&eacute;s pour les &eacute;couter Ah!
+nous ne perdrons point notre temps &agrave; r&eacute;p&eacute;ter ici toutes les b&ecirc;tises qui
+ont &eacute;t&eacute; prof&eacute;r&eacute;es! Et ce M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La
+Nox, au fond de sa monstrueuse retraite, doit bien s'amuser Quant &agrave;
+nous, nous avons fini de rire. Nous proclamons hautement notre opinion
+que nous n'avions que laiss&eacute; pressentir apr&egrave;s la mort de Maxime
+d'Aulnay... Non! non! Toutes ces morts-l&agrave; ne sont point naturelles! On a
+pu ne pas s'&eacute;tonner de la premi&egrave;re, on a pu h&eacute;siter &agrave; la seconde, il
+serait criminel de douter &agrave; la troisi&egrave;me! Mais entendons-nous bien:
+quand nous disons que ces morts ne sont point naturelles, nous ne
+voulons point faire allusion &agrave; quelque puissance occulte qui, en dehors
+des lois naturelles connues, aurait frapp&eacute;! Nous laissons ces balivernes
+aux petites dames du club des Pneumatiques, et nous venons
+cat&eacute;goriquement dire &agrave; M. le procureur de la R&eacute;publique: Il y a un
+assassin l&agrave;-dessous, trouvez-le!&raquo; La presse fut &agrave; peu pr&egrave;s unanime,
+ob&eacute;issant en cela &agrave; l'opinion g&eacute;n&eacute;rale, qui &eacute;tait que les trois
+acad&eacute;miciens avaient &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;s, &agrave; r&eacute;clamer l'intervention des
+pouvoirs publics; et, bien que les m&eacute;decins qui avaient examin&eacute; le corps
+du d&eacute;funt eussent d&eacute;clar&eacute; que Martin Latouche&mdash;en d&eacute;pit d'une apparence
+assez robuste&mdash;&eacute;tait mort d'une vieillesse h&acirc;tive et &eacute;puis&eacute;e, le Parquet
+dut, pour calmer les esprits soulev&eacute;s, ouvrir une enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re personne interrog&eacute;e fut naturellement la vieille Babette
+qui, le jour fatal, avait &eacute;t&eacute; ramen&eacute;e chez elle &eacute;vanouie, pendant que
+des amis d&eacute;vou&eacute;s transportaient &agrave; son domicile M. Hippolyte Patard dans
+un bien f&acirc;cheux &eacute;tat. Et voici comment la Babette, qui ne pensait plus
+qu'&agrave; venger son ma&icirc;tre, raconta la mort vraiment singuli&egrave;re de ce pauvre
+Martin Latouche.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quelque temps, mon ma&icirc;tre ne vivait plus que du compliment
+qu'il devait faire et je l'entendais qui parlait de leur M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville, et aussi du Mortimar et aussi du d'Aulnay comme si
+c'&eacute;taient des bons dieux en sucre. Et souvent, il se mettait devant son
+armoire &agrave; glace, comme un vrai com&eacute;dien. A son &acirc;ge, &ccedil;a faisait piti&eacute;, et
+je n'aurais pas manqu&eacute; de lui rire au nez, si je n'avais pas &eacute;t&eacute;
+tracass&eacute;e par les paroles du sorcier dont ils n'avaient pas voulu pour
+leur damn&eacute;e Acad&eacute;mie. Le sorcier en avait d&eacute;j&agrave; tu&eacute; deux. Je ne pensais
+qu'&agrave; une chose, c'est qu'il allait tuer mon ma&icirc;tre comme les autres. &Ccedil;a,
+je l'avais dit &agrave; M. le Perp&eacute;tuel entre les quatre z'yeux. Mais il ne
+m'avait pas &eacute;cout&eacute;e, parce qu'il lui fallait, para&icirc;t-il, son
+acad&eacute;micien. Aussi, chaque fois que je voyais mon ma&icirc;tre r&eacute;p&eacute;ter son
+compliment, je me jetais &agrave; ses pieds, j'embrassais ses genoux, je
+pleurais comme une folle, je le suppliais &agrave; mains jointes d'envoyer sa
+d&eacute;mission &agrave; M. le Perp&eacute;tuel. J'avais des hantises qui ne m'ont pas
+tromp&eacute;e. La preuve, c'est que je rencontrais presque tous les jours un
+vielleux qui jouait d'un orgue de Barbarie; je suis de Rodez: un
+vielleux, &ccedil;a porte malheur depuis l'affaire de ce pauvre.</p>
+
+<p>&laquo;M. Fuald&egrave;s. &Ccedil;a aussi, je l'avais dit &agrave; M. le Perp&eacute;tuel, mais &ccedil;a avait
+&eacute;t&eacute; comme si je chantais.</p>
+
+<p>&laquo;Alors je m'&eacute;tais dit: Babette, tu ne quitteras plus ton ma&icirc;tre! Et tu
+le d&eacute;fendras jusqu'au dernier moment! Alors, le jour du compliment,
+j'avais fait toilette, et je le guettais dans ma cuisine, la porte
+ouverte, attendant qu'il passe sous la vo&ucirc;te, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; l'accompagner &agrave;
+cette Acad&eacute;mie de malheur au bout du monde, partout! Je l'attendais
+donc, mais il ne venait pas... Il y avait bien un quart d'heure qu'il
+aurait d&ucirc; &ecirc;tre pass&eacute;!... J'&eacute;tais en train de m'impatienter quand, tout &agrave;
+coup, qu'est-ce que j'entends?... l'air du crime!... l'air qui avait tu&eacute;
+ce pauvre M. Fuald&egrave;s!... Oui!... le vielleux &eacute;tait quelque part encore
+autour de la maison, &agrave; faire chanter sa manivelle!... J'en ai eu une
+sueur froide... Il n'y avait pas &agrave; dire, &ccedil;a, c'&eacute;tait une indication!...
+On m'aurait r&eacute;cit&eacute; aux oreilles la pri&egrave;re des tr&eacute;pass&eacute;s que je n'en
+aurais pas &eacute;t&eacute; plus impressionn&eacute;e... Je me dis: &laquo;vl&agrave; l'heure de
+l'Acad&eacute;mie qui sonne... l'heure de la mort!...&raquo; et j'ai ouvert la
+fen&ecirc;tre pour voir si le vielleux &eacute;tait dans la rue et le faire taire...
+mais il n'y avait personne dans la rue... Je suis sortie de ma
+cuisine... Personne sous la vo&ucirc;te!... personne dans la cour... et l'air
+chantait toujours... Il me venait d'en haut maintenant...</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre bien que le vielleux &eacute;tait dans l'escalier... personne dans
+l'escalier... au premier &eacute;tage... rien! Rien que l'air de ce pauvre M.
+Fuald&egrave;s qui me poursuivait toujours... et plus j'allais, plus je
+l'entendais... J'ai ouvert la porte de la biblioth&egrave;que... on aurait cru
+que la chanson &eacute;tait derri&egrave;re les livres!... Mon ma&icirc;tre n'&eacute;tait pas
+l&agrave;!... Il devait &ecirc;tre dans son petit bureau o&ugrave; que je n'entre jamais!...
+J'&eacute;coutais... L'air du crime &eacute;tait dans le petit bureau!... Ah!...
+&Eacute;tait-ce Dieu possible!... J'approchai de la porte en retenant mon c&oelig;ur
+qui &eacute;clatait... l'appelai: &laquo;Monsieur! Monsieur!...&raquo; Il ne m'a pas
+r&eacute;pondu... L'air tournait toujours... derri&egrave;re la porte de son petit
+bureau... Ah! que c'&eacute;tait triste!... C'&eacute;tait un air si triste qu'on n'en
+respirait plus et que les larmes vous en venaient aux yeux... un air qui
+avait l'air de pleurer tous ceux qu'on avait assassin&eacute;s depuis le
+commencement du monde!... J'ai appuy&eacute; mes mains &agrave; la porte pour ne pas
+tomber. La porte s'est ouverte... Dans le m&ecirc;me moment il y a eu comme un
+grand grincement de d&eacute;clenchement dans la manivelle de la musique de
+l'air du crime. &Ccedil;a m'a comme d&eacute;chir&eacute; le c&oelig;ur et les oreilles!... Et
+puis, j'ai failli tomber dans le petit bureau, tant j'&eacute;tais &eacute;tourdie...
+Mais ce que j'ai vu m'a remise sur mes pattes plus droite qu'une statue.
+Au milieu d'un tas d'instruments que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam,
+et qui sont certainement arriv&eacute;s dans ce petit bureau avec la permission
+du diable, mon ma&icirc;tre &eacute;tait pench&eacute; sur l'orgue du vielleux. Ah! je l'ai
+bien reconnu! C'&eacute;tait l'orgue qui tournait la chanson du crime... mais
+le vielleux n'&eacute;tait pas l&agrave;!... Mon ma&icirc;tre avait encore la main &agrave; la
+manivelle... Je me suis jet&eacute;e sur lui, et il a c&eacute;d&eacute;!... Il est tomb&eacute;
+tout de son long sur le parquet:.. Il a fait floc!... Mon pauvre ma&icirc;tre
+&eacute;tait mort... assassin&eacute; par la &laquo;chanson qui tue&raquo;!...&raquo;</p>
+
+<p>Ce r&eacute;cit rapproch&eacute; de ce que racontaient sous le manteau certains
+habitu&eacute;s du club des Pneumatiques produisit un effet &eacute;trange et
+l'opinion publique ne fut point satisfaite par les explications trop
+naturelles que fournit l'enqu&ecirc;te sur un si bizarre &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te montra le vieux Martin Latouche comme un maniaque qui
+s'enlevait le pain de la bouche pour pouvoir enrichir, en secret, sa
+collection. On raconta m&ecirc;me qu'il se privait des d&eacute;jeuners qu'il &eacute;tait
+cens&eacute; prendre dehors, pour en &eacute;conomiser les quelques sous qu'il
+gaspillait ensuite chez les antiquaires et les marchands de vieux
+instruments de musique.</p>
+
+<p>C'est ainsi, de toute &eacute;vidence, que le fameux orgue &eacute;tait arriv&eacute; chez
+lui, en d&eacute;pit de la surveillance de Babette; et c'est dans le moment
+qu'il en essayait la manivelle, qu'il &eacute;tait tomb&eacute;, &eacute;puis&eacute; par le r&eacute;gime
+d'abstinence auquel il s'astreignait depuis trop longtemps.</p>
+
+<p>Mais on refusa d'admettre une version qui &eacute;tait trop simple pour &ecirc;tre
+vraie, et les journaux exig&egrave;rent que la police se m&icirc;t &agrave; la poursuite du
+vielleux.</p>
+
+<p>Malheureusement, celui-ci resta aussi introuvable que l'Eliphas
+lui-m&ecirc;me. D'o&ugrave; il r&eacute;sulta, comme on devait s'y attendre, que certains
+reporters affirm&egrave;rent qu'Eliphas et le vielleux ne faisaient
+qu'un&mdash;qu'un seul et m&ecirc;me assassin.</p>
+
+<p>NUL n'osa trop haut s'&eacute;lever contre cette opinion, car apr&egrave;s tout, il
+restait la co&iuml;ncidence des trois morts, et si chacune, en elle-m&ecirc;me,
+paraissait naturelle, il &eacute;tait bien certain que toutes trois r&eacute;unies
+&eacute;taient faites pour &eacute;pouvanter.</p>
+
+<p>Enfin, on r&eacute;clama l'autopsie. C'&eacute;tait l&agrave; une triste extr&eacute;mit&eacute; &agrave; laquelle
+il fallut se r&eacute;soudre. Malgr&eacute; toutes les d&eacute;marches et toute l'influence
+des plus gros bonnets de l'Institut, on rouvrit les cercueils encore
+tout frais de Jehan Mortimar et de Maxime d'Aulnay.</p>
+
+<p>Les m&eacute;decins l&eacute;gistes ne trouv&egrave;rent aucune trace de poison. Le corps de
+Jehan Mortimar ne pr&eacute;senta, &agrave; l'examen, rien de particulier. On releva,
+cependant, sur le visage de Maxime d'Aulnay, certains stigmates qui, en
+toute autre occasion, eussent pass&eacute; inaper&ccedil;us, et que l'on pouvait
+attribuer &agrave; la d&eacute;composition normale des chairs. On e&ucirc;t dit des br&ucirc;lures
+l&eacute;g&egrave;res qui auraient laiss&eacute; une sorte de trace &eacute;toff&eacute;e sur le visage. En
+y regardant de tr&egrave;s pr&egrave;s, on pouvait distinguer sur la face de Maxime
+d'Aulnay affirm&egrave;rent deux m&eacute;decins sur trois (car le troisi&egrave;me n'y
+voyait rien du tout), comme un aspect de soleil de sacristie.</p>
+
+<p>Les m&eacute;decins l&eacute;gistes avaient, bien entendu, examin&eacute; &eacute;galement le corps
+de Martin Latouche, et ils n'avaient relev&eacute; d'autres traces que celle
+d'une h&eacute;morragie nasale tr&egrave;s faible, qui s'&eacute;tait &eacute;galement r&eacute;pandue par
+la bouche. En somme, il y avait, au bout du nez, et &agrave; la commissure de
+la bouche, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; &eacute;tait inclin&eacute; le cadavre, un petit filet de sang
+qui s'&eacute;tait coagul&eacute;.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, cette h&eacute;morragie avait d&ucirc; &ecirc;tre produite par la chute du corps
+sur le parquet, mais, lanc&eacute;s comme &eacute;taient les esprits, on ne manqua
+point encore d'attacher &agrave; ces insignifiants stigmates une importance
+myst&eacute;rieuse destin&eacute;e &agrave; laisser planer sur le triple d&eacute;c&egrave;s une l&eacute;gende
+criminelle qui s'empara d&eacute;finitivement de la foule.</p>
+
+<p>Des experts avaient travaill&eacute; consciencieusement les deux lettres
+mena&ccedil;antes qui avaient &eacute;t&eacute; remises en pleine Acad&eacute;mie aux deux premiers
+r&eacute;cipiendaires, et ils avaient d&eacute;clar&eacute; que ces lettres n'&eacute;taient point
+de l'&eacute;criture de M. Eliphas de La Nox, &eacute;criture dont ils avaient &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;alablement authentiquement munis. Mais il se trouva justement des
+gens pour pr&eacute;tendre que les experts s'&eacute;taient trop souvent tromp&eacute;s en
+affirmant qu'une &eacute;criture &eacute;tait authentique, pour qu'ils ne se
+trompassent point en pr&eacute;tendant qu'elle ne l'&eacute;tait point.</p>
+
+<p>Enfin, restait l'orgue de Barbarie. Un expert antiquaire, qui faisait
+quelquefois commerce de Stradivarius plus ou moins vraisemblables,
+demanda &agrave; voir l'instrument.</p>
+
+<p>On le lui permit, dans le dessein de calmer les cervelles exalt&eacute;es qui
+imaginaient que cette vieille bo&icirc;te, qui jouait de la musique pendant
+que Martin Latouche expirait, ne devait pas &ecirc;tre un orgue ordinaire et
+qu'un homme comme l'Eliphas y avait peut-&ecirc;tre cach&eacute; l'instrument, ou
+mieux, le moyen myst&eacute;rieux de son crime. L'antiquaire examina l'orgue
+sur toutes les coutures et joua m&ecirc;me l'air du crime, comme disait
+Babette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui demanda-t-on, est-ce l&agrave; un orgue comme les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-il, ce n'est point un orgue comme les autres... c'est
+une des pi&egrave;ces les plus curieuses et les plus anciennes qui nous soient
+venues d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, y avez-vous d&eacute;couvert quelque chose d'anormal?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien d&eacute;couvert d'anormal.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous cet orgue complice du crime?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit d'une fa&ccedil;on bien ambigu&euml; l'antiquaire, je
+n'&eacute;tais pas l&agrave; au moment du grand grincement de d&eacute;clenchement dans la
+manivelle de la musique de l'air du crime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous croyez donc qu'il y a eu crime?</p>
+
+<p>&mdash;Euh! Euh!</p>
+
+<p>On essaya en vain de demander &agrave; cet homme ce qu'il voulait dire avec son
+&laquo;Euh! Euh!...&raquo; Il s'en tint &agrave;: &laquo;Euh! Euh!&raquo;</p>
+
+<p>Cet expert, avec son &laquo;Euh! Euh!&raquo;, finit de jeter la perturbation dans
+les consciences.</p>
+
+<p>Il faisait aussi profession de vendre des tableaux; il habitait rue
+Laffitte et s'appelait M. Gaspard Lalouette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII. Le secret de Toth</a></h2>
+
+
+<p>A quelques jours de l&agrave;, &agrave; trois heures quinze de l'apr&egrave;s-midi, un
+voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le
+ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle &eacute;paisse cha&icirc;ne d'or,
+descendait d'un wagon de seconde classe &agrave; La Varenne-Saint-Hilaire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre soigneusement envelopp&eacute; dans les plis de son
+manteau-p&egrave;lerine&mdash;car on &eacute;tait au temps des gel&eacute;es&mdash;et avoir convers&eacute;
+quelques instants avec l'employ&eacute; qui recevait les tickets, il prit la
+grande avenue centrale qui aboutit &agrave; la Marne, traversa le pont qui
+conduit &agrave; Chennevi&egrave;res et descendit &agrave; sa droite sur la rive.</p>
+
+<p>Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait
+de laisser derri&egrave;re lui les derni&egrave;res villas vides d'habitants depuis
+l'&eacute;t&eacute; et se trouvait dans un espace absolument plat et d&eacute;sert. Une
+grande nappe toute blanche des neiges r&eacute;centes s'&eacute;tendait &agrave; ses pieds,
+et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes,
+paraissait l&agrave;-dessus comme un grand oiseau noir.</p>
+
+<p>Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres
+rendus presque invisibles par le gr&eacute;sil qui les faisait de la couleur du
+ciel, fut cependant aper&ccedil;u par notre voyageur qui, aussit&ocirc;t, laissa
+&eacute;chapper, dans l'air sonore, quelques phrases de m&eacute;chante humeur. Il se
+plaignait que l'on f&ucirc;t assez &laquo;loufoque&raquo; pour habiter dans un pareil pays
+en plein hiver. Cependant, il h&acirc;ta le pas, mais il ne s'entendait pas
+marcher, car ses pieds &eacute;taient rev&ecirc;tus de galoches en caoutchouc.</p>
+
+<p>Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La
+propri&eacute;t&eacute; qu'ils abritaient &eacute;tait enclose de hauts murs. L'entr&eacute;e &eacute;tait
+d&eacute;fendue par une solide grille en fer.</p>
+
+<p>Aussi loin que le regard s'&eacute;tendait, on ne voyait point d'autre
+habitation que celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna.
+Aussit&ocirc;t, deux chiens &eacute;normes, deux v&eacute;ritables molosses se ru&egrave;rent en
+grondant sur l'homme, la gueule &eacute;cumante. S'il n'y avait pas eu la
+grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu &agrave; d&eacute;plorer
+un malheur.</p>
+
+<p>L'homme recula, bien qu'il n'e&ucirc;t rien alors &agrave; craindre de la col&egrave;re de
+ces b&ecirc;tes d&eacute;vorantes.</p>
+
+<p>Une voix terriblement gutturale commanda: &laquo;Ajax! Achille! A la niche!
+Sales b&ecirc;tes!&raquo; Et un g&eacute;ant parut.</p>
+
+<p>Oh! c'&eacute;tait un g&eacute;ant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de
+deux m&egrave;tres de haut, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me deux m&egrave;tres cinquante, quand le
+titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait
+l&eacute;g&egrave;rement pench&eacute; en avant, ses lourdes &eacute;paules courb&eacute;es, selon une
+attitude qui devait lui &ecirc;tre coutumi&egrave;re. La t&ecirc;te &eacute;tait toute ronde, avec
+de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait
+le visage; la m&acirc;choire paraissait aussi redoutable que celle des deux
+animaux dont les crocs grin&ccedil;aient sur les barreaux. De ses poings
+formidables, il accrocha les b&ecirc;tes &agrave; l'encolure, leur fit l&acirc;cher prise
+et les rejeta vaincues derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Le visiteur eut un l&eacute;ger tremblement, oh! un rien! un frisson des
+&eacute;paules! &Eacute;videmment, il ne faisait pas chaud!...</p>
+
+<p>Et il murmura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait bien dit: &laquo;Prenez garde aux chiens&raquo;, mais on ne m'avait pas
+parl&eacute; du g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Le monstre&mdash;nous parlons du g&eacute;ant&mdash;avait coll&eacute; son effarante face de
+brute &agrave; la griffe:</p>
+
+<p>&mdash;Ouzzguia?</p>
+
+<p>Le visiteur devina que ceci voulait dire: &laquo;Qu'est-ce qu'il y a?...&raquo; Et
+il r&eacute;pondit en se tenant &agrave; une distance respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler &agrave; M. Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;Ouzzivlez?</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, le visiteur &eacute;tait d'une bonne intelligence moyenne, car il
+comprit encore que ceci signifiait: &laquo;Qu'est-ce que vous lui voulez?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que c'est press&eacute;, que c'est pour l'affaire de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Et il tendit sa carte qu'il avait tenue pr&ecirc;te dans la poche de son
+manteau. Le g&eacute;ant prit la carte et il s'&eacute;loigna en grondant dans la
+direction d'un perron qui devait donner acc&egrave;s &agrave; la principale entr&eacute;e de
+l'habitation. Aussit&ocirc;t Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles
+mena&ccedil;ants &agrave; la grille, mais cette fois, ils n'aboy&egrave;rent plus. Ils
+consid&eacute;raient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux,
+semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils &eacute;taient
+s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>Le visiteur, impressionn&eacute;, d&eacute;tourna la t&ecirc;te et fit quelques pas de long
+en large.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on
+ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.</p>
+
+<p>Il regarda l'heure &agrave; sa montre et il continua son monologue, comme s'il
+esp&eacute;rait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui
+l'emp&ecirc;cherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure
+solitaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il para&icirc;t que je puis
+attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me re&ccedil;oive...
+Il ne se d&eacute;range pas pendant ses exp&eacute;riences... et quelquefois il vous
+oublie... Tout est permis au grand Loustalot.</p>
+
+<p>Ces quelques phrases nous permettront d'appr&eacute;cier le joyeux &eacute;tonnement
+du voyageur quand il vit soudain venir &agrave; lui, non point le g&eacute;ant qui
+avait disparu, mais le grand Loustalot lui-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle,
+&eacute;tait petit, c'est-&agrave;-dire d'une taille au-dessous de la moyenne.</p>
+
+<p>Nous savons qu'il &eacute;tait, en dehors de ses travaux, nonchalant et
+distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre l&eacute;g&egrave;re
+et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'&eacute;taient l&agrave; des
+d&eacute;tails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, &ecirc;tre connus
+du visiteur, car celui-ci, que l'arriv&eacute;e si rapide de M. Loustalot avait
+d&eacute;j&agrave; fort &eacute;tonn&eacute;, marqua, par son attitude, une v&eacute;ritable stup&eacute;faction
+en apercevant le grand petit savant qui se pr&eacute;cipitait de toute la
+v&eacute;locit&eacute; de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, M. Gaspard Lalouette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&icirc;tre... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard
+Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre
+mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes
+occasions des manteaux &agrave; p&egrave;lerine et des chapeaux de feutre mou pour
+ressembler autant que possible, &agrave; des h&eacute;ros de lettres bien connus,
+comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils
+Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la litt&eacute;rature et il
+&eacute;tait-il ne faut pas l'oublier&mdash;officier d'Acad&eacute;mie.) La petite figure
+toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors &agrave; la
+grille, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la m&ecirc;me hauteur que les gueules effrayantes des
+deux molosses, et entre ces deux gueules. C'&eacute;tait un spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vous qui avez expertis&eacute; l'orgue de Barbarie? demanda le
+grand Loustalot, dont les petits yeux, &agrave; l'ordinaire si voil&eacute;s, quand
+ils &eacute;taient partis pour quelque scientifique insoup&ccedil;onnable r&ecirc;ve,
+&eacute;taient soudain devenus vivants, papillotants, per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&icirc;tre, c'est moi!</p>
+
+<p>Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glac&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...</p>
+
+<p>Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous
+int&eacute;rieurs qui fermaient la griffe...</p>
+
+<p>&laquo;Entrez!&raquo; &eacute;tait facile &agrave; dire... quand on &eacute;tait l'ami d'Ajax et
+d'Achille. Les chiens aussit&ocirc;t la porte ouverte avaient bondi, et le
+pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa derni&egrave;re heure venue, mais un
+clappement de la langue de M. Loustalot avait arr&ecirc;t&eacute; net les deux
+cerb&egrave;res dans leur &eacute;lan...</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des
+agneaux.</p>
+
+<p>En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en l&eacute;chant
+les mains de leur ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, h&eacute;ro&iuml;quement; entra. Loustalot, aussit&ocirc;t, lui fit
+les honneurs. Il le pr&eacute;c&eacute;da, apr&egrave;s avoir referm&eacute; la griffe. Les deux
+chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur
+qu'un faux mouvement n'invit&acirc;t les b&ecirc;tes &agrave; quelque jeu irr&eacute;parable. On
+monta les degr&eacute;s du perron.</p>
+
+<p>La maison de M. Loustalot &eacute;tait une belle et grande maison des champs,
+solide, confortable, construite en brique et pierre meuli&egrave;re. Elle &eacute;tait
+tout entour&eacute;e, dans le jardin et la cour de petits b&acirc;timents qui
+devaient &ecirc;tre certainement consacr&eacute;s aux travaux immenses du grand
+Loustalot, travaux qui r&eacute;volutionnaient la chimie, la physique, la
+m&eacute;decine, et g&eacute;n&eacute;ralement toutes les fausses th&eacute;ories plac&eacute;es par
+l'ignorance routini&egrave;re des hommes &agrave; l'origine de ce que nous appelons,
+dans notre orgueil: la science.</p>
+
+<p>Une particularit&eacute; du grand Loustalot &eacute;tait qu'il travaillait tout seul.</p>
+
+<p>Son caract&egrave;re, qui &eacute;tait, para&icirc;t-il, assez ombrageux, ne supportait pas
+la collaboration.</p>
+
+<p>Et il habitait cette maison toute l'ann&eacute;e, avec son domestique&mdash;un
+unique domestique&mdash;le g&eacute;ant Tobie. Le fait &eacute;tait bien connu. On ne s'en
+&eacute;tonnait pas. Le g&eacute;nie a besoin d'isolement.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re Loustalot, Gaspard Lalouette avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans un &eacute;troit
+vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux &eacute;tages
+sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous
+serons mieux pour causer.</p>
+
+<p>Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>Lalouette suivait, naturellement, et derri&egrave;re Lalouette, venaient les
+chiens.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier &eacute;tage, on se mit &agrave; monter au second. L&agrave;, on s'arr&ecirc;ta,
+car il n'y avait pas de troisi&egrave;me &eacute;tage. Le salon du grand Loustalot
+&eacute;tait sous les toits. Il en poussa la porte. C'&eacute;tait une pi&egrave;ce toute
+nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un
+gu&eacute;ridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entr&egrave;rent,
+toujours suivis des deux chiens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les
+visiteurs&mdash;vous savez qu'il y en a qui ne se g&ecirc;nent point pour faire du
+bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long
+en large, &agrave; tort et &agrave; travers&mdash;les visiteurs, quand je les fais attendre
+dans le grenier, ne me g&ecirc;nent point pendant que je travaille en bas dans
+ma cave.</p>
+
+<p>Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous
+am&egrave;ne, mais je serais particuli&egrave;rement heureux de vous faire plaisir.
+J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon cher ma&icirc;tre, je ne les lis jamais, mais M<sup>me</sup> Lalouette les lit
+pour moi. Comme &ccedil;a je ne perds pas de temps et je suis au courant de
+tout.</p>
+
+<p>Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du
+grand Loustalot pr&eacute;sentait tout &agrave; coup un aspect inqui&eacute;tant. Sa petite
+personne si remuante, &agrave; l'instant m&ecirc;me, s'&eacute;tait immobilis&eacute;e sur sa
+chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, nagu&egrave;re si
+papillotants, &eacute;taient devenus tout &agrave; fait fixes, comme les yeux de
+quelqu'un qui &eacute;coute au loin s'il n'entend pas quelque chose.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les deux chiens qui s'&eacute;taient plac&eacute;s de chaque c&ocirc;t&eacute; de M.
+Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules &eacute;normes, faisaient
+entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens,
+raconte-t-on, &laquo;hurlent &agrave; la mort&raquo;.</p>
+
+<p>Impressionn&eacute;, effray&eacute; m&ecirc;me, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas
+facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le
+Loustalot &eacute;coutait toujours, loin, loin.</p>
+
+<p>Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidit&eacute;
+automatique d'un jouet &agrave; ressort, il se jeta sur les chiens et les
+frappa de ses petits poings jusqu'&agrave; ce qu'on ne les entend&icirc;t plus.</p>
+
+<p>Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui
+parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus d&eacute;plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... d&eacute;p&ecirc;chez-vous!... je n'ai pas de temps &agrave; perdre!...
+parlez!... Cette affaire de l'Acad&eacute;mie est bien regrettable... ces trois
+morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas?
+Il faut esp&eacute;rer que &ccedil;a ne va pas continuer!... car enfin, o&ugrave;
+irions-nous, o&ugrave; irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul
+des probabilit&eacute;s serait tout &agrave; fait insuffisant &agrave; expliquer une
+quatri&egrave;me mort naturelle... certainement si l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, dont
+je m'honore de faire partie... si l'Acad&eacute;mie existait depuis dix mille
+ann&eacute;es et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est
+fini... Trois, c'est d&eacute;j&agrave; bien beau! Il faut tout &agrave; fait se rassurer!...
+Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous &eacute;coute!... Alors vous
+avez expertis&eacute; l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu
+cela... vous avez dit: &laquo;Euh! Euh!&raquo; Au fond, que croyez-vous?</p>
+
+<p>Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s curieux, cette histoire de la chanson qui tue.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? osa enfin &laquo;placer&raquo; M. Gaspard Lalouette qui, d&eacute;sormais
+tout &agrave; son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne
+le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher ma&icirc;tre...
+c'est &agrave; cause de cela que je suis venu vous trouver... &agrave; cause de
+cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de M<sup>me</sup>
+Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps &agrave; perdre que
+vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout &agrave; fait ce que c'est que
+votre secret de Toth!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas le mien, h&eacute;las! sans quoi, je serais, para&icirc;t-il, le
+ma&icirc;tre de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il
+consiste.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur pardon, ne nous &eacute;garons pas! Est-ce qu'il y a un lien
+quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon cher ma&icirc;tre, sans quoi je ne vous en parlerais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, o&ugrave; voulez-vous en venir? Quel a &eacute;t&eacute; votre but en venant ici?</p>
+
+<p>&mdash;De vous demander comme au plus savant, si un &ecirc;tre qui conna&icirc;t le
+secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant
+des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les
+circonstances ont appel&eacute;, comme expert, &agrave; dire mon mot dans cette
+lugubre histoire, c'est ceci&mdash;ceci pourquoi uniquement je suis venu vous
+trouver&mdash;Martin Latouche peut-il avoir &eacute;t&eacute; assassin&eacute;? Maxime d'Aulnay
+peut-il avoir &eacute;t&eacute; assassin&eacute;? Jehan Mortimar peut-il avoir &eacute;t&eacute; assassin&eacute;?</p>
+
+<p>M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypoth&egrave;se qu'Ajax
+et Achille rouvrirent leurs &eacute;pouvantables gueules d'o&ugrave; il s'&eacute;chappa,
+plus lamentable encore que tout &agrave; l'heure, le ululement &agrave; la mort! En
+face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de
+quelqu'un qui &eacute;coute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand
+petit Loustalot &eacute;tait tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement
+des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus
+affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait &eacute;t&eacute; humain.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait sans doute une illusion, car les chiens se turent &agrave; la fin
+et ce qui aurait pu &ecirc;tre un ululement humain se tut en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et
+apr&egrave;s avoir fait entendre une petite toux s&egrave;che:</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r que non qu'ils n'ont pas &eacute;t&eacute; assassin&eacute;s... &Ccedil;a n'est pas
+possible. N'est-ce pas! &Ccedil;a n'est pas possible!... s'exclama M.
+Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...</p>
+
+<p>M. Loustalot se grattait alors le bout du nez... Il fit:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum!</p>
+
+<p>Ses yeux &eacute;taient repartis, vagues... lointains... M. Lalouette parlait
+encore, mais, de toute &eacute;vidence, M. Loustalot ne l'entendait plus... ne
+le voyait m&ecirc;me plus... oubliait m&ecirc;me qu'il &eacute;tait l&agrave;...</p>
+
+<p>Et M. Loustalot oublia si bien que M. Lalouette &eacute;tait l&agrave;, qu'il s'en
+alla, tranquillement, sans un mot d'au revoir ni de politesse &agrave;
+l'adresse de son h&ocirc;te, et il referma la porte, laissant M. Gaspard
+Lalouette avec les deux molosses.</p>
+
+<p>M. Lalouette se dirigea vers la porte, mais il trouva entre elle et lui
+Ajax et Achille qui s'oppos&egrave;rent formellement, sans grand discours, &agrave; ce
+qu'il f&icirc;t un pas de plus dans cette direction.</p>
+
+<p>Le malheureux, alors, tout &agrave; fait ahuri, et ne comprenant rien &agrave; sa
+situation, appela.</p>
+
+<p>Et puis, il se tut, car sa voix avait le don d'exasp&eacute;rer, semblait-il,
+les deux chiens qui montraient des crocs terribles.</p>
+
+<p>Il recula. Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre. Il l'ouvrit. Il se disait: &laquo;Si je vois
+passer le g&eacute;ant, je lui ferai signe, car, certainement, le grand
+Loustalot m'a tout &agrave; fait oubli&eacute; ici avec ses chiens.&raquo; Mais il ne vit
+passer personne... Au-dessous de lui, c'&eacute;tait un vrai d&eacute;sert de neige,
+personne dans la cour, personne dans la campagne... et la nuit allait
+venir si rapide, selon sa coutume en cette saison.</p>
+
+<p>Il se retourna, ruisselant de sueur malgr&eacute; le froid, assailli de mille
+tristes pressentiments. Les chiens avaient ferm&eacute; leurs gueules. Il eut
+l'id&eacute;e audacieuse de les caresser. Les gueules se rouvrirent... Et
+soudain, pendant que les gueules ne hurlaient pas encore, une clameur
+humaine&mdash;oh! bien certainement humaine, follement humaine&mdash;,
+horriblement, remplit l'espace, et il en eut encore les moelles glac&eacute;es.
+Il se rejeta &agrave; la fen&ecirc;tre, il vit l'espace... l'espace d&eacute;sert tout blanc
+qui avait vibr&eacute; de ce cri forcen&eacute;, mais &agrave; son oreille, maintenant, il
+n'y avait plus que le double ululement formidable des molosses qui avait
+recommenc&eacute;. Et M. Gaspard Lalouette se laissa tomber sans forces sur une
+chaise, les mains aux oreilles...</p>
+
+<p>Alors il n'entendit plus rien, et pour ne plus voir les gueules
+ouvertes, il ferma les yeux.</p>
+
+<p>Il les rouvrit au bruit d'une porte que l'on poussait. C'&eacute;tait M.
+Loustalot. Les chiens s'&eacute;taient tus &agrave; nouveau. Tout s'&eacute;tait tu. Jamais
+rien n'avait &eacute;t&eacute; plus silencieux que cette maison.</p>
+
+<p>Le grand Loustalot gentiment s'excusa:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous avoir quitt&eacute; un instant... vous savez,
+quand on fait une exp&eacute;rience... Mais vous n'&eacute;tiez pas seul, ajouta-t-il,
+en ricanant dr&ocirc;lement... Ajax et Achille vous ont tenu compagnie, &agrave; ce
+que je vois... Oh! ce sont de vrais chiens d'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ma&icirc;tre, r&eacute;pondit, d'une voix un peu alt&eacute;r&eacute;e,
+M. Lalouette qui se remettait de son &eacute;motion en retrouvant un Loustalot
+si aimable et si naturel... cher ma&icirc;tre... j'ai entendu tout &agrave; l'heure
+un cri terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! fit Loustalot &eacute;tonn&eacute;... ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a personne que mon vieux Tobie et moi, et je viens de le
+quitter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, sans doute alors, dans les environs.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Bah! quelque braconnier de la Marne... quelque querelle
+avec un garde... mais, en effet, vous me paraissez tout &eacute;mu... voyons,
+M. Lalouette, ce n'est pas s&eacute;rieux... remettez-vous... attendez, je vais
+fermer la fen&ecirc;tre... l&agrave;, nous sommes chez nous... et maintenant, causons
+comme des gens raisonnables... Est-ce que vous n'&ecirc;tes pas un peu fou de
+venir me demander, &agrave; moi, ce que je pense du secret de Toth et de la
+chanson qui tue?... Cette affaire de l'Acad&eacute;mie est extraordinaire, mais
+il faut se garder de la rendre plus extraordinaire encore avec toutes
+les b&ecirc;tises de leur Eliphas, de leur Taillebourg, de leur
+je-ne-sais-quoi, comme dit cet excellent M. Patard. A ce qu'il para&icirc;t
+qu'il est malade, ce pauvre Patard?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur c'est M. Raymond de La Beyssi&egrave;re qui m'a conseill&eacute; de me
+rendre chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Raymond de La Beyssi&egrave;re, un fou!... un ami de la Bithynie... un
+Pneumatique. &Ccedil;a fait tourner les tables, et on appelle &ccedil;a un savant! Il
+doit savoir ce que c'est que le secret de Toth, lui. Qu'est-ce qu'il
+vous envoie faire chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave;! J'&eacute;tais all&eacute; chez lui, parce qu'on parlait beaucoup,
+depuis quelques jours, du secret de Toth sans savoir ce que c'&eacute;tait. Il
+faut vous dire que l'Eliphas dont on s'est d'abord moqu&eacute; appara&icirc;t
+maintenant terrible &agrave; tout le monde et qu'on a fait des perquisitions
+chez lui, dans son laboratoire de la rue de la Huchette, et qu'on a
+d&eacute;couvert l&agrave;, sur les myst&egrave;res de l'humanit&eacute;, des formules qui ne sont
+point aussi inoffensives qu'on pourrait le croire, car il s'y m&ecirc;le assez
+de physique et de chimie, para&icirc;t-il, pour faire passer &agrave; distance, les
+gens de vie &agrave; tr&eacute;pas!</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce genre-l&agrave;, ricana le grand Loustalot... Il y a la formule de la
+poudre &agrave; canon...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais elle est connue... tandis qu'il y a une formule, para&icirc;t-il,
+qui n'est pas connue de tout le monde et qui est la plus dangereuse de
+toutes... c'est ce qu'on appelle le secret de Toth... A ce qu'il para&icirc;t
+que sur tous les murs du laboratoire de la rue de la Huchette cette
+formule myst&eacute;rieuse de Toth est r&eacute;p&eacute;t&eacute;e... On a demand&eacute;&mdash;les magistrats
+pouss&eacute;s par l'opinion publique et des journalistes et moi-m&ecirc;me&mdash;, on a
+demand&eacute; &agrave; M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, qui est un de nos plus brillants
+&eacute;gyptiaques, ce que c'&eacute;tait que le secret de Toth.</p>
+
+<p>Il a r&eacute;pondu textuellement: &laquo;La lettre du secret de Toth est celle-ci:
+Tu mourras si je veux par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles,
+car je suis le ma&icirc;tre de l'air de la lumi&egrave;re et du son.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un type &eacute;patant que ce vieux Toth! fit le grand Loustalot en
+hochant la t&ecirc;te d'un air mi-s&eacute;rieux, mi-goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut en croire M. Raymond de La Beyssi&egrave;re, il faudrait voir en
+lui l'inventeur de la magie. C'&eacute;tait l'Herm&egrave;s des Grecs, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, et il &eacute;tait neuf fois grand. On a trouv&eacute; sa formule &eacute;crite &agrave;
+Sakkarah, sur les parois des chambres fun&eacute;raires des pyramides des rois
+de la V<sup>e</sup> et de la VI<sup>e</sup> dynastie&mdash;ce sont les plus anciens textes que nous
+connaissions&mdash;, et cette formidable formule &eacute;tait entour&eacute;e d'autres
+formules qui pr&eacute;servaient de la morsure des serpents, de la piq&ucirc;re des
+scorpions et, en g&eacute;n&eacute;ral, de l'attaque de tous les animaux qui
+fascinent..</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Lalouette, d&eacute;clara le grand Loustalot, vous parlez
+comme un livre. On a plaisir &agrave; vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dou&eacute;, mon cher ma&icirc;tre, d'une excellente m&eacute;moire, mais je n'en
+tire aucune vanit&eacute;. Je suis le plus ignorant des hommes et je viens bien
+humblement vous demander ce que vous pensez du secret de Toth... M.
+Raymond de La Beyssi&egrave;re ne cache pas que la lettre du fameux secret
+inscrite dans le tombeau &eacute;tait suivie de signes myst&eacute;rieux comme nos
+alg&eacute;briques et nos chimiques sur lesquels ont p&acirc;li des g&eacute;n&eacute;rations
+d'&eacute;gyptiaques. Et il disait que ces signes qui donnaient la puissance
+dont parle Toth avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;chiffr&eacute;s par l'Eliphas de La Nox. Celui-ci
+l'affirma &agrave; plusieurs reprises et on a retrouv&eacute; dans ses papiers, lors
+de la perquisition rue de la Huchette, un manuscrit intitul&eacute;: Des forces
+du pass&eacute; &agrave; celles de l'avenir qui tendrait &agrave; faire croire que l'Eliphas
+avait, en effet, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la pens&eacute;e redoutable des savants de ce
+temps-l&agrave;. Vous savez naturellement, mon cher ma&icirc;tre, que les pr&ecirc;tres de
+la premi&egrave;re &Eacute;gypte avaient d&eacute;j&agrave; d&eacute;couvert l'&eacute;lectricit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;T'es chouette, Lalouette, ricana Loustalot en se courbant comme un
+singe et en se prenant le bout de ses pieds dans l'extr&eacute;mit&eacute; de ses
+petites mains. Mais continue toujours... tu m'amuses.</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette fut suffoqu&eacute; d'une aussi vulgaire familiarit&eacute;, mais
+r&eacute;fl&eacute;chissant que les hommes de g&eacute;nie ne sauraient se mouvoir dans le
+cadre de politesse fabriqu&eacute; pour les hommes ordinaires, il continua sans
+avoir l'air de s'apercevoir de rien:</p>
+
+<p>&mdash;Ce M. Raymond de La Beyssi&egrave;re est tr&egrave;s affirmatif l&agrave;-dessus. Et il a
+m&ecirc;me ajout&eacute;: &laquo;Ils pouvaient &ecirc;tre aussi bien au courant des forces
+incommensurables de la d&eacute;mat&eacute;rialisation de la mati&egrave;re que nous venons
+seulement de d&eacute;couvrir et m&ecirc;me peut-&ecirc;tre avaient-ils mesur&eacute; ces
+forces-l&agrave;, ce qui leur permettait bien des choses.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand Loustalot l&acirc;cha ses petits pieds, se d&eacute;tendit comme un arc et
+se retrouva d'aplomb sous le menton de M. Lalouette, prof&eacute;rant, en se
+grattant le bout du nez, ces paroles &eacute;tranges:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, bouffi!</p>
+
+<p>M. Lalouette ne sourcilla pas; il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles, Charles!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas f&acirc;ch&eacute;, fit aussit&ocirc;t M. Lalouette, en souriant
+aimablement au cher ma&icirc;tre, de vous voir prendre les choses sur ce ton.
+Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant
+d'autres. Car vous savez ce qui est arriv&eacute;. Aussit&ocirc;t que l'on a connu le
+texte du secret de Toth: &laquo;Tu mourras si je veux par le nez, par les
+yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le ma&icirc;tre de l'air, de la
+lumi&egrave;re et du son&raquo;, aussit&ocirc;t, il s'est trouv&eacute; des gens pour tout
+expliquer&mdash;Ah! oui!</p>
+
+<p>&mdash;A l'id&eacute;e qu'avec le secret de Toth, Eliphas &eacute;tait le ma&icirc;tre du son ils
+se sont rappel&eacute; aussit&ocirc;t les paroles de la Babette, sur la chanson qui
+tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit
+quelque chose dans le m&eacute;canisme de l'orgue, une force qui tue en
+chantant et qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre enferm&eacute;e dans une bo&icirc;te qu'on a retir&eacute;e
+ensuite de l'orgue.</p>
+
+<p>C'est l&agrave;-dessus que j'ai demand&eacute; &agrave; visiter l'orgue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une affaire qui vous int&eacute;ressait donc bien, monsieur Lalouette?
+interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui d&eacute;monta tout &agrave;
+fait ce pauvre M. Lalouette qui n'&eacute;tait cependant point timide.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne m'int&eacute;ressait pas plus que les autres, r&eacute;pondit-il d'une fa&ccedil;on
+assez embarrass&eacute;e... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de
+vieilles orgues... et j'ai voulu voir...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, ma&icirc;tre... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai d&eacute;couvert,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...</p>
+
+<p>Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube &eacute;troit qui se
+terminait en c&ocirc;ne et qui ressemblait &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; une embouchure
+d'instrument &agrave; vent.</p>
+
+<p>Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher ma&icirc;tre, que cette
+embouchure s'embo&icirc;tait merveilleusement sur un trou qui &eacute;tait &agrave; l'orgue
+de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre &agrave; un orgue de
+Barbarie... Je vous demande pardon... mais hant&eacute; par toutes les b&ecirc;tises
+que j'avais entendues, je me suis dit: &laquo;C'est l&agrave; peut-&ecirc;tre l'embouchure
+qui &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; conduire dans une certaine direction le son qui
+tue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voil&agrave; assez! vous
+&ecirc;tes aussi b&ecirc;te que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de
+cette embouchure?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ma&icirc;tre, d&eacute;clara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en
+ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un
+homme tel que vous me d&eacute;clare que le secret de Toth...</p>
+
+<p>&mdash;Est le secret des imb&eacute;ciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!...
+Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.</p>
+
+<p>Mais Lalouette qui avait maintenant la libert&eacute; de sortir n'en profita
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, mon cher ma&icirc;tre... et vous aurez soulag&eacute; ma conscience
+&agrave; un point que vous ne pouvez soup&ccedil;onner mais que je me permettrai de
+vous expliquer plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? interrogea aussit&ocirc;t Loustalot en redressant l'oreille et en
+s'arr&ecirc;tant sur le palier&mdash;voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu
+assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'apr&egrave;s
+le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumi&egrave;re,
+pr&eacute;tendu que Maxime d'Aulnay avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; &agrave; coups de rayons.</p>
+
+<p>&mdash;A coups de rayons! D&eacute;cid&eacute;ment il faut vous enfermer!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &agrave; coups de rayons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on lui aurait envoy&eacute; dans l'&oelig;il, &agrave; l'aide d'un appareil sp&eacute;cial,
+des rayons pr&eacute;alablement empoisonn&eacute;s, et il en serait mort. A l'appui de
+leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime
+d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait,
+avant de tomber foudroy&eacute;, le geste de celui qui veut chasser de son
+visage une mouche ou se garantir tout &agrave; coup d'un &eacute;clat lumineux qui le
+g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a... c'est envoy&eacute;! Pan! dans l'&oelig;il!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le
+nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre
+nom, ces fous, mon cher ma&icirc;tre, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort
+par le nez!</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! d&eacute;clara le grand Loustalot,
+pour le po&egrave;te des Parfums tragiques.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Hortense!</p>
+
+<p>&mdash;Riez, mon cher ma&icirc;tre, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au
+bout. Ces messieurs pr&eacute;tendent que la premi&egrave;re lettre qui fut apport&eacute;e &agrave;
+Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est
+authentique, tout &agrave; fait de l'&eacute;criture d'Eliphas, tandis que la seconde
+n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait
+enferm&eacute; un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez
+certainement entendu parler&mdash;Poil au nez!</p>
+
+<p>On aurait pu croire que la fa&ccedil;on si m&eacute;prisante avec laquelle le grand
+Loustalot croyait devoir r&eacute;pondre aux questions si s&eacute;rieuses de M.
+Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de
+l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il
+arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand
+Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait
+pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais d&eacute;vorer par mes
+chiens.</p>
+
+<p>Mais&mdash;hasard miraculeux&mdash;les chiens n'&eacute;taient plus l&agrave; et le bonheur de
+M. Lalouette paraissait &agrave; son comble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel soulagement! s'&eacute;criait-il, que c'est bon!... que vous &ecirc;tes
+bon! que vous &ecirc;tes grand!... quel g&eacute;nie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou! fit Loustalot en se d&eacute;gageant enfin, furieux, ne
+sachant pas ce qui lui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Non! ce sont eux qui sont fous! R&eacute;p&eacute;tez-le-moi, mon cher ma&icirc;tre, et je
+m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment! ce sont des tous fous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.</p>
+
+<p>&mdash;Des tous fous! reprit le savant.</p>
+
+<p>Et tous deux r&eacute;p&eacute;taient: &laquo;Des tous fous! Des tous fous!...&raquo;</p>
+
+<p>Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>Enfin, M. Lalouette prit cong&eacute;. M. Loustalot l'accompagna fort
+aimablement jusque dans la cour et l&agrave;, s'apercevant que la nuit &eacute;tait
+tout &agrave; fait tomb&eacute;e, il dit &agrave; M. Lalouette:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une
+lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne.</p>
+
+<p>Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allum&eacute;e qu'il
+brinquebalait &agrave; hauteur de ses courts genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors! dit-il.</p>
+
+<p>Et il ouvrit lui-m&ecirc;me et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas
+revu le g&eacute;ant Tobie. M. Lalouette se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui m'a racont&eacute; que cet homme &eacute;tait distrait?</p>
+
+<p>Il pense &agrave; tout.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent ainsi pendant dix minutes. Ils arriv&egrave;rent &agrave; la rive de la
+Marne o&ugrave; M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui
+ne d&eacute;testait point une certaine emphase dans la conversation, crut
+devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+excus&eacute; une fois de plus du grand d&eacute;rangement qu'il avait caus&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, cher ma&icirc;tre, notre grand Paris est tomb&eacute; tr&egrave;s bas. Voici
+trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les
+expliquer comme vous et moi avec les seules lumi&egrave;res de la raison, Paris
+pr&eacute;f&egrave;re croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance &agrave; faire
+rougir les dieux.</p>
+
+<p>&mdash;Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout
+de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette compl&egrave;tement
+abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire...</p>
+
+<p>Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-l&agrave; aussi
+disparut, et, tout &agrave; coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort,
+le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussit&ocirc;t de
+l'aboiement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment prolong&eacute; des molosses.</p>
+
+<p>M. Lalouette, qui s'&eacute;tait d'abord arr&ecirc;t&eacute; haletant d'horreur &agrave; ce cri
+effarant, crut entendre plus pr&egrave;s de lui le hurlement des b&ecirc;tes... Il
+s'enfuit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII. En France, l'Immortalit&eacute; diminue</a></h2>
+
+
+<p>Les trente-neuf! Le sort en &eacute;tait jet&eacute;. On disait maintenant:</p>
+
+<p>Les trente-neuf!</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que trente-neuf acad&eacute;miciens!</p>
+
+<p>Nul ne se pr&eacute;sentait pour faire le quaranti&egrave;me.</p>
+
+<p>Depuis les derniers &eacute;v&eacute;nements, plusieurs mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s pendant
+lesquels aucune candidature n'avait &eacute;t&eacute; pos&eacute;e au Fauteuil hant&eacute;.</p>
+
+<p>L'Acad&eacute;mie &eacute;tait d&eacute;shonor&eacute;e...</p>
+
+<p>...Et quand, par hasard, l'illustre Assembl&eacute;e se voyait dans la
+n&eacute;cessit&eacute; de d&eacute;signer quelques coll&egrave;gues qui devaient, suivant l'usage,
+relever l'&eacute;clat d'une c&eacute;r&eacute;monie publique, g&eacute;n&eacute;ralement fun&egrave;bre, par leur
+pr&eacute;sence en uniforme, c'&eacute;tait tout un drame.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; qui inventerait une maladie ou d&eacute;nicherait, au fond d'une
+province &eacute;loign&eacute;e, quelque parent &agrave; l'agonie, pour ne point rev&ecirc;tir en
+public l'habit &agrave; feuilles de ch&ecirc;ne et suspendre &agrave; son c&ocirc;t&eacute; l'&eacute;p&eacute;e &agrave;
+poign&eacute;e de nacre.</p>
+
+<p>Ah! les temps &eacute;taient tristes!</p>
+
+<p>Et l'Immortalit&eacute; &eacute;tait bien malade.</p>
+
+<p>On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire.</p>
+
+<p>Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, m&ecirc;me quand les
+chansons tuent. L'enqu&ecirc;te avait &eacute;t&eacute; rapidement close et l'affaire
+class&eacute;e. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure o&ugrave;
+l'opinion affol&eacute;e n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un
+fauteuil qui portait malheur.</p>
+
+<p>...Et dans lequel aucun homme n'&eacute;tait assez audacieux pour aller
+d&eacute;sormais s'asseoir...</p>
+
+<p>Ce qui, en effet, &eacute;tait assez risible.</p>
+
+<p>Ainsi donc:</p>
+
+<p>Toute l'horreur de cette inexplicable et triple trag&eacute;die s'effa&ccedil;ait
+devant ce sourire:</p>
+
+<p>Les trente-neuf!</p>
+
+<p>L'lmmortalit&eacute; avait diminu&eacute; d'Un.</p>
+
+<p>Et cela avait suffi pour la rendre &agrave; tout jamais ridicule.</p>
+
+<p>Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois &agrave; faire partie d'une
+Assembl&eacute;e qui r&eacute;unissait sans contredit les plus nobles esprits de
+l'&eacute;poque s'&eacute;tait sensiblement ralenti.</p>
+
+<p>Oui, m&ecirc;me pour les autres fauteuils&mdash;car il y eut sur ces entrefaites
+deux ou trois fauteuils &agrave; distribuer&mdash;, les candidats se firent tirer
+l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se
+pr&eacute;senter &agrave; un autre fauteuil que celui de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p>
+
+<p>Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils &eacute;taient
+candidats &agrave; la derni&egrave;re minute, et c'&eacute;tait une chose bien p&eacute;nible de les
+entendre prononcer un &eacute;loge quelconque alors que ceux de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche
+restaient encore &agrave; faire.</p>
+
+<p>Ils passaient pour des l&acirc;ches, ni plus ni moins.</p>
+
+<p>Et l'on pouvait pr&eacute;voir le moment o&ugrave; le recrutement de l'lmmortalit&eacute;
+deviendrait quasi impossible.</p>
+
+<p>En attendant, elle n'&eacute;tait plus que trente-neuf!</p>
+
+<p>Les trente-neuf!... Si l'Immortalit&eacute; avait eu des cheveux&mdash;mais elle est
+g&eacute;n&eacute;ralement chauve&mdash;elle se les serait arrach&eacute;s...</p>
+
+<p>Il lui restait bien une m&egrave;che, par-ci, par-l&agrave;, sur le cr&acirc;ne, par
+exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable m&egrave;che que
+le d&eacute;sespoir lui-m&ecirc;me l'aurait prise en piti&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une m&egrave;che qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front,
+une larme de cheveux.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard avait bien chang&eacute;! On ne lui avait connu jusqu'alors
+que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopt&eacute; une
+troisi&egrave;me, une troisi&egrave;me qui &eacute;tait ind&eacute;finissable par cela m&ecirc;me qu'elle
+consistait &agrave; n'&ecirc;tre plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur
+n&eacute;gative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques
+bl&ecirc;mes, d&eacute;esses infernales.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel semblait, lui aussi, tant sa mise &eacute;tait
+sinistre, monter de l'enfer o&ugrave; il avait bien cru, en son &acirc;me et
+conscience, qu'il allait descendre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit,
+et on l'entendit, dans son d&eacute;lire, s'accuser de la triste fin du
+malheureux m&eacute;lomane. Il demandait pardon &agrave; Babette, et il ne fallut rien
+de moins que la cl&ocirc;ture de l'instruction, l'affirmation du m&eacute;decin, la
+visite de ses coll&egrave;gues, pour le rendre &agrave; la raison. Ayant recouvr&eacute;
+l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Acad&eacute;mie n'avait eu
+autant besoin de ses services. Il se leva, et h&eacute;ro&iuml;quement il reprit sa
+belle t&acirc;che.</p>
+
+<p>Mais il ne fut pas longtemps &agrave; s'apercevoir que l'Immortalit&eacute; n'&eacute;tait
+plus pour lui une existence.</p>
+
+<p>Quand il se rendait &agrave; l'Institut, il &eacute;tait oblig&eacute; de prendre des chemins
+d&eacute;tourn&eacute;s pour n'&ecirc;tre point reconnu et ne devenir point aussit&ocirc;t un
+objet de ris&eacute;e.</p>
+
+<p>Les s&eacute;ances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en
+soupirs, en g&eacute;missements inutiles, et cela n'&eacute;tait point fait pour h&acirc;ter
+l'ach&egrave;vement de ce glorieux ouvrage, quand, tout &agrave; coup, un beau jour
+que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaiss&eacute;s
+dans leur salle priv&eacute;e... Il y eut dans la salle adjacente un grand
+bruit de portes ouvertes et ferm&eacute;es, et des pas h&acirc;tifs, et une irruption
+forcen&eacute;e d'un Hippolyte Patard qui avait retrouv&eacute; toute, toute sa
+couleur rose.</p>
+
+<p>Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il?</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel &eacute;tait si &eacute;mu qu'il ne pouvait plus parler...
+Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait &agrave; sortir de
+sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'&eacute;tait pas
+plus &eacute;puis&eacute; qui apporta &agrave; Ath&egrave;nes la nouvelle de la d&eacute;faite des Perses
+et du salut de la cit&eacute;.</p>
+
+<p>Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'&eacute;tait pas, comme M. Hippolyte
+Patard, Immortel.</p>
+
+<p>On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains,
+on lut:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laiss&eacute; libre par la
+mort de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de
+Martin Latouche.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sign&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de
+l'Acad&eacute;mie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX. En France...</a></h2>
+
+
+<p>On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire
+honte, par son exemple, &agrave; la foule stupide.</p>
+
+<p>Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme
+s'est conserv&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie sous le nom de baiser Lalouette.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;taient l&agrave; regrett&egrave;rent de ne point se trouver en plus grand
+nombre pour se r&eacute;jouir d'une fa&ccedil;on plus compl&egrave;te. Plus on est de fous,
+plus on rit.</p>
+
+<p>Ils riaient.</p>
+
+<p>Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept.</p>
+
+<p>Car ils n'&eacute;taient que sept. En ce temps-l&agrave; on venait aux s&eacute;ances le
+moins possible, car elles n'&eacute;taient point gaies.</p>
+
+<p>Mais celle-l&agrave; fut m&eacute;morable.</p>
+
+<p>Tous les sept r&eacute;solurent imm&eacute;diatement de rendre visite &agrave; ce M.
+Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient conna&icirc;tre sans plus
+tarder et, par une d&eacute;marche aussi en dehors de tous les usages, le lier
+d&eacute;finitivement au sort acad&eacute;mique. Ils voulaient l'«engager».</p>
+
+<p>On attendit que M. Hippolyte Patard f&ucirc;t un peu remis de son &eacute;moi, et
+tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya qu&eacute;rir deux
+voitures.</p>
+
+<p>Ils avaient bien pens&eacute; se rendre rue Laffitte &agrave; pied&mdash;cela leur aurait
+fait du bien de &laquo;prendre l'air&raquo;, et depuis longtemps ils n'avaient point
+aussi l&eacute;g&egrave;rement respir&eacute;&mdash;, mais ils avaient craint qu'on ne reconn&ucirc;t
+sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier&mdash;qui n'&eacute;taient plus
+les m&ecirc;mes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle
+tous les trois mois&mdash;et M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel; et qu'on ne se
+livr&acirc;t &agrave; quelque manifestation ind&eacute;cente dont aurait souffert la dignit&eacute;
+acad&eacute;mique.</p>
+
+<p>Et puis, pour tout dire, ils &eacute;taient press&eacute;s de conna&icirc;tre leur nouveau
+coll&egrave;gue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne
+s'entretenait que de lui. Dans la premi&egrave;re on disait: &laquo;Qui est donc ce
+M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me
+semble qu'il a publi&eacute; quelque chose derni&egrave;rement. Son nom &eacute;tait dans les
+journaux.&raquo; Dans la seconde on disait: &laquo;Avez-vous remarqu&eacute; qu'il a fait
+suivre sa signature de cette formule curieuse: &laquo;Officier de l'Acad&eacute;mie&raquo;?
+C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous
+appartenait d&eacute;j&agrave;.&raquo; Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive
+lorsque la vie est belle.</p>
+
+<p>Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui &eacute;tait
+trop pr&eacute;cieuse pour qu'il la dispers&acirc;t en vains bavardages.</p>
+
+<p>Il ne se demandait point, lui: &laquo;Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il
+publi&eacute;?&raquo; Tout cela lui &eacute;tait indiff&eacute;rent. M. Lalouette &eacute;tait M.
+Lalouette, c'est-&agrave;-dire: le quaranti&egrave;me, et il lui accordait, sans
+discussion, du g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32
+bis, et, suivi de ses coll&egrave;gues, il p&eacute;n&eacute;tra r&eacute;solument sous la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient dans une demeure de &laquo;belle apparence&raquo;.</p>
+
+<p>Sur la porte de sa loge la concierge demanda &agrave; ces messieurs o&ugrave; ils
+allaient.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Lalouette, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Il doit &ecirc;tre dans sa boutique, monsieur.</p>
+
+<p>Les sept se regard&egrave;rent. &laquo;Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de
+lettres?&raquo; La brave dame devait se tromper M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+pr&eacute;cisa:</p>
+
+<p>&mdash;Nous d&eacute;sirons voir M. Lalouette, officier d'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique.
+L'entr&eacute;e est dans la rue.</p>
+
+<p>Les sept salu&egrave;rent, assez &eacute;tonn&eacute;s et profond&eacute;ment d&eacute;&ccedil;us.</p>
+
+<p>Ils se retrouv&egrave;rent dans la rue et consid&eacute;rant une boutique d'antiquaire
+au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, fit M. Patard.</p>
+
+<p>Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric-&agrave;-brac
+et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;On vend de tout ici, constata, les l&egrave;vres pinc&eacute;es, M. le directeur.</p>
+
+<p>M. le chancelier dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: &laquo;homme de
+lettres&raquo;.</p>
+
+<p>Mais M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel pronon&ccedil;a d'une voix rogue:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent,
+mal &agrave; l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel leur lan&ccedil;ait des regards fulgurants.</p>
+
+<p>De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse &eacute;paisse
+cha&icirc;ne d'or.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait d'un certain &acirc;ge, avait d&ucirc; &ecirc;tre jolie, et d'admirables
+cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda &agrave; ces messieurs
+ce qu'ils d&eacute;siraient. M. Patard salua profond&eacute;ment, r&eacute;pondit qu'ils
+d&eacute;siraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, sur le ton d'un caporal &agrave; la man&oelig;uvre,
+commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Annoncez l'Acad&eacute;mie!</p>
+
+<p>Et il fixa ses hommes avec l'intention bien &eacute;vidente de les flanquer
+tous &agrave; la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement.</p>
+
+<p>La dame poussa un l&eacute;ger cri, porta la main &agrave; sa poitrine qu'elle avait
+opulente, sembla se demander si elle allait s'&eacute;vanouir puis finalement
+rentra dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute M<sup>me</sup> Lalouette, fit M. Patard; elle est tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Presque imm&eacute;diatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant,
+dont le ventre s'adornait d'une belle grosse &eacute;paisse cha&icirc;ne d'or. Ce
+monsieur &eacute;tait d'une p&acirc;leur marmor&eacute;enne. Il s'avan&ccedil;a vers les visiteurs
+sans pouvoir prononcer une parole.</p>
+
+<p>Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, monsieur dit-il, qui &ecirc;tes M. Gaspard Lalouette, officier
+d'Acad&eacute;mie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de
+M<sup>gr</sup> d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur&mdash;M. Gaspard Lalouette, qui
+n'avait pu surmonter son &eacute;touffante &eacute;motion, faisait signe qu'il en
+&eacute;tait ainsi&mdash;, s'il en est ainsi, monsieur permettez &agrave; M. le directeur
+de l'Acad&eacute;mie, &agrave; M. le chancelier, &agrave; mes coll&egrave;gues et &agrave; moi-m&ecirc;me, M.
+Hippolyte Patard, secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, de vous f&eacute;liciter. Gr&acirc;ce &agrave; vous,
+il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un
+citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, &agrave;
+la foule stupide.</p>
+
+<p>Et M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel serra solennellement et solidement la main
+de M. Gaspard Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;ponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs.</p>
+
+<p>M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis
+encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne
+et honn&ecirc;te figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous
+pr&eacute;senter &laquo;mon &eacute;pouse&raquo;.</p>
+
+<p>A ces mots: &laquo;mon &eacute;pouse&raquo;, M. le directeur et M. le chancelier avaient
+commenc&eacute; d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'&oelig;il terrible de
+M. Patard les arr&ecirc;ta net et les rendit &agrave; la gravit&eacute; de la situation.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette avait salu&eacute;. Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs ont sans doute &agrave; causer. Ils seront mieux dans
+l'arri&egrave;re-boutique.</p>
+
+<p>Et elle les fit passer dans la pi&egrave;ce du fond.</p>
+
+<p>Cette expression &laquo;l'arri&egrave;re-boutique&raquo; avait fait faire une grimace &agrave; M.
+Hippolyte Patard lui-m&ecirc;me, mais quand les acad&eacute;miciens eurent p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans cette arri&egrave;re-boutique-l&agrave; ils furent tout heureux de reconna&icirc;tre
+qu'ils &eacute;taient dans un v&eacute;ritable petit mus&eacute;e, arrang&eacute; avec le plus grand
+go&ucirc;t, et o&ugrave;, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait
+admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des
+dentelles, des broderies du plus grand prix &eacute;taient dispos&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! votre arri&egrave;re-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard,
+quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni m&ecirc;me de plus
+pr&eacute;cieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale.</p>
+
+<p>&mdash;On se croirait au Louvre! d&eacute;clara M. le directeur&mdash;vous nous comblez!
+affirma M<sup>me</sup> Lalouette, en se rengorgeant.</p>
+
+<p>Et tout le monde rench&eacute;rit sur les splendeurs de l'arri&egrave;re boutique.</p>
+
+<p>M. le chancelier dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien vivre! r&eacute;pondit humblement M. Gaspard Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment! acquies&ccedil;a M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, et je ne connais
+point de plus noble m&eacute;tier que celui qui consiste &agrave; distribuer la
+beaut&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! approuva la Compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je parle de m&eacute;tier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus
+grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour
+cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est
+bien votre droit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je dis toujours &agrave; mon mari, monsieur, fit entendre M<sup>me</sup>
+Lalouette, et c'est l&agrave; l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a
+fini par me comprendre et sur le Bottin de l'ann&eacute;e prochaine on ne lira
+plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire,
+mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur&mdash;Madame! s'&eacute;cria M. Hippolyte
+Patard, enchant&eacute;, madame, vous &ecirc;tes une femme sup&eacute;rieure. Il faudra
+mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.</p>
+
+<p>Et il lui baisa la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s&ucirc;rement, r&eacute;pondit-elle, quand il sera de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard
+jeta un coup d'&oelig;il s&eacute;v&egrave;re sur tout le monde et, avec autorit&eacute;, s'empara
+d'un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>On ob&eacute;it. M<sup>me</sup> Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse &eacute;paisse
+cha&icirc;ne d'or. A c&ocirc;t&eacute; d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel avec, dans le regard, cette anxi&eacute;t&eacute; sp&eacute;ciale aux &eacute;l&egrave;ves un peu
+cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du
+baccalaur&eacute;at.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous &ecirc;tes un homme de lettres; cela
+veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez
+d&eacute;j&agrave; publi&eacute; quelque chose?</p>
+
+<p>Comme on le voit, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel prenait d&eacute;j&agrave; ses
+pr&eacute;cautions pour le cas o&ugrave; M. Lalouette n'e&ucirc;t rien publi&eacute; du tout.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave;, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, r&eacute;pondit avec assurance le
+marchand de tableaux, j'ai, d&eacute;j&agrave;, publi&eacute; deux ouvrages qui sont, j'ose
+le dire, fort appr&eacute;ci&eacute;s des amateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien cela! Et leurs titres, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;De l'art de l'encadrement.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait!</p>
+
+<p>&mdash;Et un autre sur l'authenticit&eacute; des signatures de nos peintres les plus
+c&eacute;l&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, ces &oelig;uvres ne sont point r&eacute;pandues dans le gros public,
+mais tous ceux qui fr&eacute;quentent l'H&ocirc;tel des ventes les connaissent.&mdash;M.
+Lalouette est trop modeste, d&eacute;clara M<sup>me</sup> Lalouette en faisant sonner sa
+cha&icirc;ne d'or. Nous avons ici une lettre de f&eacute;licitations d'un personnage
+qui a su appr&eacute;cier mon mari &agrave; sa juste valeur. J'ai nomm&eacute; Monseigneur le
+prince de Cond&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le prince de Cond&eacute;! s'exclam&egrave;rent tous les acad&eacute;miciens en
+se levant comme un seul homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre.</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Apr&egrave;s M. Lalouette, c'est ce que
+j'ai de plus cher au monde.</p>
+
+<p>Tous les acad&eacute;miciens &eacute;taient, maintenant, sur la lettre qui &eacute;tait bien
+du prince et des plus &eacute;logieuses. La joie &eacute;tait g&eacute;n&eacute;rale. M. Hippolyte
+Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main &agrave; la lui
+briser.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher coll&egrave;gue, lui dit-il, vous &ecirc;tes un brave!</p>
+
+<p>M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relev&eacute; le front. D&eacute;j&agrave; il
+dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.</p>
+
+<p>Et tout le monde r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous &ecirc;tes un brave.</p>
+
+<p>M. Patard:</p>
+
+<p>&mdash;L'Acad&eacute;mie s'honorera d'avoir un brave dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilit&eacute; feinte, car
+il voyait bien que &laquo;l'affaire &eacute;tait dans le sac&raquo;, s'il n'y a vraiment
+point trop d'ambition, &agrave; un pauvre plumitif comme moi, &agrave; briguer un tel
+honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'&eacute;cria M. le directeur qui consid&eacute;rait maintenant M. Lalouette
+avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de
+Cond&eacute;!... Cela fera r&eacute;fl&eacute;chir les imb&eacute;ciles!</p>
+
+<p>M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette
+r&eacute;flexion, mais il y avait une telle all&eacute;gresse sur le visage de M. le
+directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui &ecirc;tre
+d&eacute;sagr&eacute;able, ce qui, du reste, &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;De fait! Il y en a eu dans toute cette histoire, dit-il.</p>
+
+<p>On l'&eacute;couta. On &eacute;tait curieux de savoir comment M. Lalouette envisageait
+les malheurs de l'Acad&eacute;mie. Maintenant on n'avait plus qu'une crainte,
+c'est qu'il rev&icirc;nt sur sa r&eacute;solution. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, c'est bien simple! Je plains la pauvre humanit&eacute; qui admet
+parfaitement une s&eacute;rie de vingt et une &agrave; la noire et qui n'admet point
+trois morts naturelles de suite &agrave; l'Acad&eacute;mie!</p>
+
+<p>On applaudit. M. le directeur qui ne connaissait point le jeu de la
+roulette se le fit expliquer. On laissa parler M. Lalouette. On
+l'&eacute;tudiait. On &eacute;tait content de lui; mais ce fut une v&eacute;ritable
+admiration quand, &agrave; propos d'un incident purement litt&eacute;raire qui s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute; entre M. le chancelier et M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, M. Lalouette
+les d&eacute;partagea avec une remarquable autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Voici comment la chose advint.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je vais pouvoir vivre, gr&acirc;ce &agrave; ce galant homme!&raquo; s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;
+M. Patard, dans son enthousiasme. &laquo;Ma parole, je n'&eacute;tais plus que
+l'ombre de moi-m&ecirc;me et il m'&eacute;tait venu de v&eacute;ritables abajoues!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel! r&eacute;clama M. le chancelier: on dit
+de v&eacute;ritables bajoues! Abajoues, le mot n'est pas fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>C'est alors que M. Lalouette, coupant court aux protestations de M.
+Patard, &eacute;tait intervenu, et il avait d&eacute;clar&eacute; tout d'une traite et quasi
+sans respirer:</p>
+
+<p>&laquo;Abajoues, alt&eacute;ration du mot bajoues, substantif f&eacute;minin.</p>
+
+<p>Poches que certains singes ch&eacute;iropt&egrave;res et rongeurs portent dans
+l'&eacute;paisseur des joues, de chaque c&ocirc;t&eacute; de la bouche. Les abajoues sont
+des r&eacute;servoirs pour les aliments non consomm&eacute;s imm&eacute;diatement. Dans les
+chauves-souris du genre nyct&egrave;re elles facilitent le vol en permettant
+l'introduction de l'air dans le tissu cellulaire sous-cutan&eacute;. Par
+extension et plaisamment, joues pendantes. Parties lat&eacute;rales du groin du
+cochon et de la t&ecirc;te de veau!&raquo; Il n'y avait rien &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cela. Ils
+eurent tous le bec clos, tout acad&eacute;miciens qu'ils &eacute;taient. Mais
+l'admiration g&eacute;n&eacute;rale devint presque de l'humiliation et cette
+humiliation de la consternation, quand, passant devant une sorte de
+table divis&eacute;e en un certain nombre de rainures parall&egrave;les o&ugrave; glissaient
+des boutons mobiles, M. le directeur lui-m&ecirc;me demanda ce que cela &eacute;tait
+et qu'il lui fut r&eacute;pondu par M. Lalouette que cela &eacute;tait l'abaque et
+qu'enfin M. le directeur demanda ce que c'&eacute;tait qu'une abaque.</p>
+
+<p>M. Lalouette parut grandir il lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il glorieux &agrave; M<sup>me</sup>
+Lalouette et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le directeur on dit un abaque. Abaque est un nom masculin qui
+vient du grec abax, comptoir, damier buffet. Chez les Grecs, table
+plac&eacute;e dans le sanctuaire pour recevoir les offrandes. Chez les Romains,
+buffet sur lequel on &eacute;talait la vaisselle de prix. Math&eacute;matiques:
+machine &agrave; calculer d'origine grecque, employ&eacute;e par les Romains dans
+leurs op&eacute;rations arithm&eacute;tiques. Les Chinois, les Tartares, les Mongols
+en ont us&eacute;. Les Russes l'ont adopt&eacute;. En architecture: tablette qui
+s'interpose entre le chapiteau d'une colonne et l'architrave. Vitruve,
+monsieur le directeur Vitruve se sert du mot plinthe pour d&eacute;signer
+l'abaque.</p>
+
+<p>En entendant le marchand de tableaux parler de Vitruve, ils baiss&egrave;rent
+tous la t&ecirc;te, &agrave; l'exception de M. Patard, dont l'&oelig;il flamboyait.
+Vitruve, surtout, finit de le conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;Le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville sera dignement occup&eacute;, dit-il.</p>
+
+<p>Et on ne parla plus &agrave; M. Lalouette qu'avec respect. Enfin, ces
+messieurs, un peu g&ecirc;n&eacute;s, et redoutant de commettre encore quelque faute
+de fran&ccedil;ais, prirent cong&eacute;. Ils firent leurs compliments &agrave; M. Lalouette
+et bais&egrave;rent tous la main de &laquo;son &eacute;pouse&raquo; qui leur parut bien imposante.</p>
+
+<p>Mais M. Patard ne s'en alla pas, car M. Gaspard Lalouette lui avait fait
+entendre qu'il avait quelque chose de particulier &agrave; lui dire. Rest&eacute;s
+seuls, M. Lalouette cong&eacute;dia M<sup>me</sup> Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, fille, ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Celle-ci s'en fut en poussant un soupir et en implorant du regard M.
+Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher coll&egrave;gue?&raquo; demanda M. Patard
+un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une confidence &agrave; vous faire, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel;
+cela restera entre vous et moi, mais il est n&eacute;cessaire que je ne vous
+cache rien... A nous deux, nous pourrons certainement rem&eacute;dier aux
+inconv&eacute;nients de la chose... car, pour le discours, par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... pour le discours?... Expliquez-vous, mon cher monsieur
+Lalouette, je ne vous comprends pas... Ne sauriez-vous pas composer un
+discours?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, si, ce n'est pas cela qui me g&ecirc;ne!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors... on le lit...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, c'est beaucoup trop long pour qu'on l'apprenne par
+c&oelig;ur-voil&agrave; bien ce qui me tracasse, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel...
+car je ne sais pas lire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X. Le calvaire</a></h2>
+
+
+<p>A ces derniers mots, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel bondit comme s'il avait
+re&ccedil;u un coup de fouet dans les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas possible! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de
+lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baiss&eacute;s, lui
+montrant une mine plut&ocirc;t triste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, vous voulez rire, s'exclama M. Patard en tirant la manche de
+M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit M. Lalouette en secouant la t&ecirc;te comme un enfant
+malheureux, je ne ris pas!...</p>
+
+<p>Mais M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, que semblait gagner une sorte de
+d&eacute;lire, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette histoire-l&agrave;? voyons?...</p>
+
+<p>R&eacute;pondez-moi!... Regardez-moi un peu!...</p>
+
+<p>M. Lalouette leva sur M. Patard un regard humble et douloureux, un de
+ces regards qui ne trompent pas.</p>
+
+<p>Cette fois, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel sentit un v&eacute;ritable frisson lui
+parcourir le corps de la t&ecirc;te aux pieds: Le candidat &agrave; l'Acad&eacute;mie ne
+savait pas lire!</p>
+
+<p>M. Patard eut un &laquo;oh!&raquo; qui en disait long sur son &eacute;tat d'&acirc;me.</p>
+
+<p>Et puis, il se laissa tomber sur un si&egrave;ge, avec un gros soupir:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est emb&ecirc;tant! fit-il.</p>
+
+<p>Et il y eut un triste silence entre les deux hommes.</p>
+
+<p>Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier reprendre la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'aurais bien cach&eacute;, comme aux autres, mais vous, qui &ecirc;tes au
+secr&eacute;tariat perp&eacute;tuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez
+certainement l'occasion de me soumettre vos &eacute;critures (me soumettre vos
+&eacute;critures! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j'ai bien pens&eacute;
+que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu'il
+valait mieux s'arranger avec vous de fa&ccedil;on &agrave; ce que personne n'en sache
+rien jamais... jamais!... vous ne r&eacute;pondez pas?</p>
+
+<p>Est-ce l'affaire du discours qui vous g&ecirc;ne? Eh bien, vous ne le ferez
+pas trop long et vous me l'apprendrez par c&oelig;ur... Je ferai tout ce que
+vous voudrez... mais dites quelque chose.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard n'en revenait pas...</p>
+
+<p>Il en restait comme assomm&eacute;. Il avait vu bien des choses depuis quelques
+mois, mais &ccedil;a c'&eacute;tait le plus fort de tout. Un candidat &agrave; l'Acad&eacute;mie qui
+ne savait pas lire!</p>
+
+<p>Enfin, il se d&eacute;cida &agrave; manifester les sentiments contradictoires qui
+l'agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que c'est emb&ecirc;tant! Ah! que c'est emb&ecirc;tant! Voil&agrave; enfin un
+candidat et il ne sait pas lire! Il fait l'affaire, il fait tout &agrave; fait
+l'affaire, mais il ne sait pas lire!... Ah! mon Dieu, que c'est
+emb&ecirc;tant! emb&ecirc;tant! emb&ecirc;tant! emb&ecirc;tant!</p>
+
+<p>Et il alla, furieux, &agrave; M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire?... cela d&eacute;passe toute
+imagination!</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, gravement, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela se fait que je n'ai jamais &eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;cole... que mon p&egrave;re me
+faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, d&egrave;s l'&acirc;ge de six
+ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu'il ne
+connaissait pas et dont il n'avait pas besoin pour r&eacute;ussir dans ses
+affaires. Il se borna &agrave; m'apprendre son m&eacute;tier qui &eacute;tait, comme le mien,
+celui d'antiquaire. Je ne savais point ce que c'&eacute;tait qu'une lettre,
+mais on ne m'aurait pas tromp&eacute; &agrave; dix ans sur la signature d'un tableau
+et, &agrave; sept, je savais distinguer un point de Cluny d'un point
+d'Alen&ccedil;on!... C'est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j'ai pu
+dicter des ouvrages qui font l'admiration de Monseigneur le prince de
+Cond&eacute;.</p>
+
+<p>Cette phrase finale &eacute;tait fort adroite, et elle impressionna vivement M.
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>Il se leva, marcha rageusement de long en large...</p>
+
+<p>M. Lalouette, qui l'observait du coin de l'&oelig;il, l'entendait m&acirc;chonner
+des mots, ou plut&ocirc;t devinait qu'il m&acirc;chonnait des: &laquo;Pas lire! Pas lire!
+Il ne sait pas lire!&raquo; Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint &agrave;
+M. Gaspard Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait pas me le dire!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru plus honn&ecirc;te et plus habile...</p>
+
+<p>&mdash;Tatata!... Je m'en serais bien aper&ccedil;u, mais apr&egrave;s, et &ccedil;a n'avait plus
+la m&ecirc;me importance!... &Eacute;coutez!... Imaginez que vous ne m'avez rien dit:
+voulez-vous?... Moi, je ne sais rien! Je suis un peu dur d'oreille, je
+n'ai rien entendu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est comme vous voulez!... Je ne vous ai rien dit, monsieur le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, et vous n'avez rien entendu.</p>
+
+<p>M. Patard respira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable! fit-il, jamais on n'aurait pens&eacute; cela de vous... &agrave;
+vous voir... &agrave; vous entendre...</p>
+
+<p>Nouveau soupir de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qui est tout &agrave; fait inou&iuml;, c'est que vous parlez comme un
+savant!... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette...
+nous n'&eacute;tions pas fiers en p&eacute;n&eacute;trant dans votre boutique... mais vous
+nous avez conquis, litt&eacute;rairement conquis, par votre &eacute;rudition!... et
+voil&agrave; que vous ne savez pas lire!</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, que vous n'en saviez
+plus rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, pardon!... Mais c'est plus fort que moi... je ne vais plus
+penser qu'&agrave; &ccedil;a toute ma vie... un acad&eacute;micien qui ne sait pas lire!</p>
+
+<p>&mdash;Encore! fit M. Lalouette en souriant.</p>
+
+<p>M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire &eacute;tait bien
+pitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de m&ecirc;me raide!... dit-il &agrave; mi-voix.</p>
+
+<p>M. Lalouette &eacute;mit timidement cette opinion qu'il faut s'habituer &agrave; tout
+dans la vie et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me, s'il s'agit d'&ecirc;tre un savant pour &ecirc;tre acad&eacute;micien, j'ai
+prouv&eacute; &agrave; quelques-uns de ces messieurs que j'en savais plus long qu'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! vous nous avez parl&eacute; des Grecs et des Romains, et de
+l'abajoue, et de l'abaque, et de vitruve. O&ugrave; avez-vous donc appris tout
+ce que vous nous avez racont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le dictionnaire Larousse?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le dictionnaire Larousse illustr&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi: illustr&eacute;? s'exclama ce pauvre M. Patard dont l'&eacute;tonnement
+devenait de l'ahurissement.</p>
+
+<p>&mdash;A cause des images qui, dans l'ignorance o&ugrave; je suis de la
+signification de ces petits signes bizarres appel&eacute;s lettres, me sont
+d'un grand secours.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est-ce qui vous fait apprendre par c&oelig;ur le dictionnaire
+Larousse?</p>
+
+<p>&mdash;Mais M<sup>me</sup> Lalouette elle-m&ecirc;me! C'est une r&eacute;solution que nous avons
+prise tous deux, du jour o&ugrave; j'ai eu l'intention de poser ma candidature
+&agrave; l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;A ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d'apprendre
+par c&oelig;ur le dictionnaire de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai bien pens&eacute;, acquies&ccedil;a en riant M. Lalouette, mais vous l'auriez
+reconnu.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard fit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!</p>
+
+<p>Et il resta un instant r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Tant d'intelligence, de perspicacit&eacute; et de courage lui donn&egrave;rent &agrave;
+penser. Il connaissait des gens &agrave; l'Acad&eacute;mie qui savaient lire et qui ne
+valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette.</p>
+
+<p>Celui-ci l'interrompit dans ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis encore qu'&agrave; la lettre A, dit-il, mais je l'aurai bient&ocirc;t
+termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous en &ecirc;tes encore &agrave; A!</p>
+
+<p>&mdash;C'est au signe A qu'appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel!... gr&acirc;ce auxquels j'ai eu l'honneur de vous
+conqu&eacute;rir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui!</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard se leva; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue,
+sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois,
+tout l'air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les
+passants, les maisons, le ciel, le Sacr&eacute;-C&oelig;ur qui portait tout l&agrave;-haut
+sa croix dans la nue, et par une liaison d'id&eacute;es assez compr&eacute;hensible,
+il pensa &agrave; tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la
+montrer La situation n'avait jamais &eacute;t&eacute; plus terrible pour un secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel. H&eacute;ro&iuml;quement, il prit sa r&eacute;solution. Il se retourna vers
+l'homme qui ne savait pas lire:</p>
+
+<p>&mdash;A bient&ocirc;t, mon cher coll&egrave;gue, dit-il.</p>
+
+<p>Et il descendit sur le trottoir ouvrant son parapluie, bien qu'il ne
+pl&ucirc;t point. Mais il n'en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait.
+Il s'en alla par les rues, cahin-cana.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI. Terrible apparition</a></h2>
+
+
+<p>La porte venait &agrave; peine de se refermer sur M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+que M<sup>me</sup> Lalouette se pr&eacute;cipitait vers son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Gaspard? implora-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &ccedil;a y est. Il m'a dit: &laquo;A bient&ocirc;t, mon cher coll&egrave;gue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et... Il sait tout?</p>
+
+<p>&mdash;Il sait tout!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vaut mieux!... Comme &ccedil;a, si un jour on apprend quelque chose... Il
+n'y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c'est lui qui
+n'aura pas fait le sien!</p>
+
+<p>Ils s'embrass&egrave;rent. Ils &eacute;taient radieux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur l'Acad&eacute;micien!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien pour toi... fit Lalouette.</p>
+
+<p>Et c'est vrai que c'&eacute;tait pour elle qu'il jouait cette &eacute;trange partie.
+M<sup>me</sup> Lalouette, qui avait &eacute;pous&eacute; M. Lalouette parce qu'il avait &eacute;crit des
+livres, n'avait jamais pardonn&eacute; &agrave; son mari de lui avoir cach&eacute; qu'il ne
+savait pas lire. Quand l'aveu en fut fait, il y eut dans le m&eacute;nage des
+sc&egrave;nes d&eacute;chirantes. Apr&egrave;s quoi, M<sup>me</sup> Lalouette avait essay&eacute; d'apprendre &agrave;
+lire &agrave; M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait l&agrave; comme un
+sortil&egrave;ge. L'alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M.
+Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, bi bi, b o bo, b u bu. Il
+s'y &eacute;tait pris trop tard; elles ne lui entr&egrave;rent point dans la t&ecirc;te.
+C'&eacute;tait dommage, car M. Lalouette &eacute;tait un artiste et il aimait les
+belles choses. M<sup>me</sup> Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit &agrave;
+gu&eacute;rir que du jour o&ugrave; M. Lalouette fut nomm&eacute; officier de l'Acad&eacute;mie.
+Alors, elle lui rendit un peu de son amour.</p>
+
+<p>Mais, bien que les ann&eacute;es se fussent &eacute;coul&eacute;es et que M. Gaspard
+Lalouette affect&acirc;t de s'int&eacute;resser par-dessus tout, par l'entremise de
+son &eacute;pouse aux belles-lettres, il y avait toujours &laquo;entre les deux
+conjoints&raquo; ce secret formidable qui empoisonnait leur existence: M.
+Lalouette ne savait pas lire!</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites &eacute;tait arriv&eacute;e cette affaire de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assist&eacute; &agrave; la mort de
+Maxime d'Aulnay. M. Gaspard Lalouette n'&eacute;tait ni superstitieux ni sot.
+Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de c&oelig;ur
+et que le d&eacute;c&egrave;s tragique de son pr&eacute;d&eacute;cesseur devait hanter par-dessus
+tout. Il s'&eacute;tonna de l'&eacute;motion g&eacute;n&eacute;rale et sourit de toutes les
+stupidit&eacute;s qui furent r&eacute;pandues &agrave; l'occasion de la vengeance d'un
+certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien &eacute;tonn&eacute; d'apprendre que
+ce double &eacute;v&eacute;nement avait &agrave; ce point boulevers&eacute; les esprits qu'aucun
+nouveau postulant ne se pr&eacute;sentait &agrave; la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.
+Seul Martin Latouche restait qui n'avait pas encore retir&eacute; sa
+candidature. M. Lalouette, un beau jour, s'&eacute;tait dit: &laquo;C'est tout de
+m&ecirc;me rigolo! Mais s'ils n'en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas
+peur, &agrave; moi!... c'est &ccedil;a qui &eacute;paterait Eulalie!&raquo; Eulalie &eacute;tait le petit
+nom de M<sup>me</sup> Gaspard Lalouette. Mais il fut d&eacute;&ccedil;u quand il apprit que
+Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d'&ecirc;tre &eacute;lu au
+fauteuil fatal.</p>
+
+<p>Tout de m&ecirc;me, il voulut assister &agrave; la s&eacute;ance de r&eacute;ception de Martin
+Latouche. On n'e&ucirc;t pu dire exactement quelle &eacute;tait alors sa pens&eacute;e. M.
+Lalouette avait-il, tout au fond de lui-m&ecirc;me, l'espoir (qu'il ne
+pouvait, en honn&ecirc;te homme, s'avouer) que le destin, parfois si baroque,
+allait encore faire de ses coups?... On ne saurait, sans &ecirc;tre injuste,
+l'affirmer.</p>
+
+<p>Tant est que M. Lalouette assista &agrave; la sc&egrave;ne o&ugrave; la vieille Babette,
+&eacute;chevel&eacute;e, vint annoncer la mort de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Tout fort, tout solide que l'on est, il y a des choses qui
+impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionn&eacute;.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment qu'il commen&ccedil;a de s'int&eacute;resser r&eacute;ellement &agrave; la
+singuli&egrave;re et myst&eacute;rieuse figure d'Eliphas. Qu'est-ce que c'&eacute;tait que ce
+bonhomme-l&agrave;? Il interrogea les gens comp&eacute;tents sur la sorcellerie. Il
+interviewa quelques membres influents du club des Pneumatiques. Il vit
+M. Raymond de La Beyssi&egrave;re. Il connut le secret de Toth. Et il demanda &agrave;
+visiter l'orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La
+Varenne-Saint-Hilaire et s'il en revint un peu effar&eacute; de l'&eacute;trange
+r&eacute;ception qui lui avait &eacute;t&eacute; faite, il ne doutait plus en revanche de
+l'inanit&eacute; de toutes les formules &eacute;gyptiaques.</p>
+
+<p>Il n'avait encore rien dit &agrave; M<sup>me</sup> Lalouette. Il jugea le moment opportun
+de lui d&eacute;voiler ses projets. Eulalie en fut &laquo;m&eacute;dus&eacute;e&raquo;. Mais c'&eacute;tait une
+forte t&ecirc;te et elle l'approuva avec transport. Seulement, comme elle
+&eacute;tait la prudence m&ecirc;me, elle lui conseilla d'agir &agrave; coup s&ucirc;r Ce M.
+Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox devait &ecirc;tre quelque part.
+Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Quelques mois encore se pass&egrave;rent dans ces recherches.</p>
+
+<p>M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu'Eliphas s'appelait
+encore Borigo du Care&iuml;, en raison de ce qu'il &eacute;tait originaire de la
+vall&eacute;e du Care&iuml;, il partit pour la Provence et l&agrave;, tout au bout d'une
+vall&eacute;e profonde, derri&egrave;re un rideau d'oliviers qui abritaient une
+modeste maisonnette, il d&eacute;nicha une bonne vieille qui n'&eacute;tait ni plus ni
+moins que la respectable m&egrave;re de l'illustre mage. Celle-ci qui ignorait
+tout des batailles de la vie ne fit aucune difficult&eacute; pour lui apprendre
+que depuis des mois son fils, fatigu&eacute;, lui dit-elle, de Paris et des
+Parisiens, apr&egrave;s avoir pass&eacute; quelques semaines tranquille pr&egrave;s d'elle,
+&eacute;tait parti pour le Canada. Eliphas lui avait &eacute;crit.</p>
+
+<p>Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n'y avait
+plus &agrave; douter L'Eliphas s'int&eacute;ressait maintenant autant au fauteuil de
+M<sup>gr</sup> d'Abbeville qu'&agrave; sa premi&egrave;re chemise.</p>
+
+<p>M. Lalouette revint triomphant et il lan&ccedil;a sa lettre de candidature.</p>
+
+<p>Le seul point sombre de l'aventure &eacute;tait que M. Gaspard Lalouette,
+candidat &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, ne savait point lire. Forts de la
+situation qui leur &eacute;tait faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne
+se pr&eacute;sentaient point, M. et M<sup>me</sup> Lalouette avaient honn&ecirc;tement r&eacute;solu de
+s'en remettre &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel. C'&eacute;tait agir en braves gens.
+Or, nous avons vu que M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel avait pass&eacute; par-dessus
+ce l&eacute;ger d&eacute;tail.</p>
+
+<p>La joie &eacute;tait donc immense dans le m&eacute;nage. Ils s'embrassaient. La
+boutique, autour d'eux, rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, dit M<sup>me</sup> Lalouette, les yeux brillants de plaisir ta
+candidature sera dans tous les journaux; &ccedil;a va en faire un tapage!
+Monsieur Lalouette, vous &ecirc;tes c&eacute;l&egrave;bre!...</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; qui, fifille? Gr&acirc;ce &agrave; toi qui es intelligente et brave! Une
+autre femme aurait eu peur! Toi, tu m'as soutenu, tu m'as encourag&eacute;; tu
+m'as dit: &laquo;va, Gaspard!...&raquo;&mdash;Et puis, nous sommes bien tranquilles,
+constata la prudente M<sup>me</sup> Gaspard, depuis que nous savons que cette
+esp&egrave;ce d'Eliphas, que l'on charge &agrave; Paris de tous les crimes, est
+tranquillement &agrave; se promener au Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Lalouette, je vous avoue qu'apr&egrave;s la troisi&egrave;me mort, malgr&eacute;
+tout ce qu'avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j'avais
+besoin d'&ecirc;tre rassur&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de l'Eliphas. Si j'avais su qu'il r&ocirc;dait
+dans les environs, j'aurais r&eacute;fl&eacute;chi deux fois avant de lancer ma
+candidature. Un sorcier, c'est toujours un homme. Il peut assassiner
+comme tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me mieux que tout le monde, d&eacute;clara, avec un bon sourire, aussi
+rassurant que sceptique, l'excellente M<sup>me</sup> Lalouette... surtout s'il
+commande, comme on le dit, au pass&eacute;, au pr&eacute;sent et &agrave; l'avenir et aux
+quatre points cardinaux!...</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il poss&egrave;de le secret de Toth! surench&eacute;rit M. Lalouette, en
+&eacute;clatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume
+de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient
+b&ecirc;tes!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout b&eacute;n&eacute;fice pour les autres, monsieur Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, quand j'ai eu vu sa figure dans les &laquo;illustr&eacute;s&raquo; et sa
+photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite:</p>
+
+<p>Voil&agrave; une t&ecirc;te qui n'a jamais assassin&eacute; personne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi!... Sa t&ecirc;te est plut&ocirc;t rassurante; elle est belle et
+noble et les yeux sont tr&egrave;s doux...</p>
+
+<p>&mdash;Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de
+malice dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non. Quand il apprendra qu'il a tu&eacute; trois personnes, il
+rira bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette? Il ne correspond
+qu'avec sa m&egrave;re qui, seule, a son adresse, m'a-t-elle dit. Sa m&egrave;re, dont
+l'existence est ignor&eacute;e m&ecirc;me de la police, ne sait rien de ce qui se
+passe &agrave; Paris et je n'ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Eliphas
+est retir&eacute; du monde, au fond, tout au fond du Canada.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette r&eacute;p&eacute;ta, comme un &eacute;cho:</p>
+
+<p>&laquo;Au fond, tout au fond du Canada...&raquo; Dans leur bonheur, ils s'&eacute;taient
+pris les mains qui &eacute;taient chaudes de la douce fi&egrave;vre du succ&egrave;s... Tout
+&agrave; coup, comme ils r&eacute;p&eacute;taient en souriant tous les deux: &laquo;Au fond, tout
+au fond du Canada&raquo;, leurs mains se crisp&egrave;rent, et, de chaudes qu'elles
+&eacute;taient, devinrent glac&eacute;es.</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Gaspard Lalouette venaient d'apercevoir derri&egrave;re leur vitrine,
+arr&ecirc;t&eacute;e sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure...</p>
+
+<p>Cette figure &eacute;tait &agrave; la fois belle et noble et les yeux, tr&egrave;s doux, en
+&eacute;taient spirituels. Un double cri d'horreur s'&eacute;chappa de la gorge de M.
+et M<sup>me</sup> Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette
+figure-l&agrave;... cette figure qui les regardait, &agrave; travers les vitres... qui
+les fascinait... C'&eacute;tait Eliphas! Eliphas, lui-m&ecirc;me... Eliphas de
+Saint-Elme de Taillebourg de La Nox!</p>
+
+<p>L'homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu'une statue. Il &eacute;tait
+&eacute;l&eacute;gamment v&ecirc;tu d'un complet jaquette sombre; il avait une canne &agrave; la
+main; un pardessus beige repli&eacute; flottait n&eacute;gligemment sur son bras. Un
+n&oelig;ud de cravate, dit lavalli&egrave;re, agr&eacute;mentait le plastron de sa chemise;
+un chapeau rond, de feutre mou, &eacute;tait pos&eacute; sur ses cheveux blonds, qui
+bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des
+fils de Pallas Ath&ecirc;n&ecirc;.</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se
+soutenaient plus. Tout &agrave; coup, l'homme bougea. Il s'en fut d'un pas
+paisible &agrave; la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; il entra.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Gaspard Lalouette, il se jeta carr&eacute;ment &agrave; genoux, et il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce!... Gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>C'est tout ce qu'il put dire, dans le moment.</p>
+
+<p>&mdash;M. Gaspard Lalouette, c'est bien ici? demanda l'homme sans para&icirc;tre
+nullement &eacute;tonn&eacute; de l'effet que produisait son apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! &ccedil;a n'est pas ici! r&eacute;pondit spontan&eacute;ment</p>
+
+<p>M. Lalouette, toujours prostern&eacute;.</p>
+
+<p>Et il mit &agrave; son mensonge un tel accent de v&eacute;rit&eacute; qu'il s'y f&ucirc;t tromp&eacute;
+lui-m&ecirc;me, tant il &eacute;tait sinc&egrave;re!</p>
+
+<p>L'homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme
+supr&ecirc;me, la porte. Puis, il s'avan&ccedil;a jusqu'au milieu du magasin.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! monsieur Lalouette! relevez-vous! fit-il, et remettez-vous!...
+et pr&eacute;sentez-moi &agrave; M<sup>me</sup> Lalouette. Que diable! Je ne vais pas vous
+manger!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette jeta &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e sur le visiteur un rapide et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+regard. Elle eut une seconde l'espoir qu'une affreuse ressemblance les
+avait tromp&eacute;s, elle et son mari. Et, domptant sa terreur elle parvint &agrave;
+dire, la voix chevrotante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! Il faut nous excuser... vous ressemblez... comme deux
+gouttes d'eau... &agrave; un de nos parents qui est mort l'an dernier...</p>
+
+<p>Et elle g&eacute;mit, accabl&eacute;e de l'effort...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oubli&eacute; de me pr&eacute;senter, fit l'homme, de sa voix claire et bien
+pos&eacute;e. Je suis M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cri&egrave;rent les deux Lalouette en fermant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris que M. Lalouette se pr&eacute;sentait au fauteuil de M<sup>gr</sup>
+d'Abbeville...</p>
+
+<p>Le couple sursauta.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas vrai! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit
+&ccedil;a?</p>
+
+<p>Et, dans son &acirc;me &eacute;pouvant&eacute;e, il se disait: &laquo;C'est un v&eacute;ritable sorcier!
+Il sait tout!&raquo; L'homme sans s'&eacute;mouvoir de toutes ces d&eacute;n&eacute;gations
+continuait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu &agrave; l'en venir f&eacute;liciter moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait pas la peine de vous d&eacute;ranger! affirma M. Lalouette. On vous a
+menti!</p>
+
+<p>Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la
+pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;En m&ecirc;me temps, dit-il, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; de dire un petit mot
+&agrave; M. Hippolyte Patard... O&ugrave; est-il, M. Hippolyte Patard?</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il
+avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'&eacute;tait pas encore
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tremblez pas, Eulalie, mon &eacute;pouse... Nous allons nous expliquer
+avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M.
+Hippolyte Patard, connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on m'a tromp&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, on vous a tromp&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie, d&eacute;clara M. Lalouette d'une
+voix p&eacute;remptoire. On vous a tout &agrave; fait tromp&eacute;. &laquo;Il n'y a rien de fait!&raquo;
+Ah! Ils auraient &eacute;t&eacute; bien contents que je me pr&eacute;sente!... que je
+m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et
+puis quoi encore?... Moi, &ccedil;a ne me regarde pas! je suis un marchand de
+tableaux... moi!... je gagne honn&ecirc;tement ma vie, moi!...</p>
+
+<p>Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris &agrave;
+personne...</p>
+
+<p>&mdash;A personne! appuya M<sup>me</sup> Lalouette...</p>
+
+<p>&mdash;...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est
+&agrave; vous, M. Eliphas... vous seul en &ecirc;tes digne... Gardez-le, je n'en veux
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air
+sup&eacute;rieurement n&eacute;gligent, et vous pouvez bien le prendre si &ccedil;a vous fait
+plaisir!...</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Lalouette se regard&egrave;rent. Ils examin&egrave;rent le visiteur. Il
+paraissait sinc&egrave;re. Il souriait. Mais il se moquait peut-&ecirc;tre encore
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez s&eacute;rieusement, monsieur? demanda M<sup>me</sup> Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle toujours s&eacute;rieusement, fit Eliphas.</p>
+
+<p>M. Lalouette sursauta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu
+de sang-froid, madame votre m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ma m&egrave;re, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur avant de me pr&eacute;senter &agrave; l'Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous pr&eacute;sentez donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'ayant l'intention de me pr&eacute;senter, je voulais &ecirc;tre
+bien s&ucirc;r que cela ne vous d&eacute;rangerait pas. Je vous ai cherch&eacute; partout.
+Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame
+votre m&egrave;re qui m'a appris que vous &eacute;tiez au Canada...</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact! J'en arrive...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, &ecirc;tes-vous arriv&eacute; du
+Canada? demanda M<sup>me</sup> Lalouette, qui recommen&ccedil;ait &agrave; prendre go&ucirc;t &agrave; la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, m&ecirc;me... j'ai d&eacute;barqu&eacute; au
+Havre. Il faut vous dire que je vivais l&agrave;-bas comme un sauvage et que
+j'ai parfaitement ignor&eacute; toutes les &acirc;neries qui se sont d&eacute;bit&eacute;es en mon
+absence &agrave; propos du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p>
+
+<p>Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et M<sup>me</sup> Lalouette dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris les tristes &eacute;v&eacute;nements qui ont accompagn&eacute; les derni&egrave;res
+&eacute;lections chez un ami qui m'avait offert &agrave; d&eacute;jeuner ce matin; j'ai su
+que l'on m'avait cherch&eacute; partout... et j'ai r&eacute;solu imm&eacute;diatement de
+tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte
+Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis donc rendu cet apr&egrave;s-midi &agrave; l'Acad&eacute;mie et, en prenant soin
+de rester dans l'ombre pour n'&ecirc;tre pas reconnu, j'ai demand&eacute; au
+concierge si M. Patard &eacute;tait l&agrave;. Le concierge m'a r&eacute;pondu qu'il venait
+de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge
+que la commission pressait... Il me r&eacute;pliqua que je trouverais
+certainement M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel chez M. Gaspard Lalouette, 32
+bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature &agrave; la succession
+de M<sup>gr</sup> d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'&eacute;taient rendus en
+voiture pour le f&eacute;liciter sans retard!... Mais il para&icirc;t que je me suis
+tromp&eacute;, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin
+sourire M. Eliphas de La Nox.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! Il sort d'ici!... d&eacute;clara M. Lalouette; je ne veux pas vous
+tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel
+pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai pos&eacute;
+ma candidature &agrave; ce fauteuil, persuad&eacute; qu'un homme comme vous ne saurait
+&ecirc;tre un assassin et s&ucirc;r que tous les autres &eacute;taient des imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Lalouette! approuva M<sup>me</sup> Gaspard. Je te retrouve. Tu parles
+comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera
+toujours temps de le lui rendre!</p>
+
+<p>Il n'a qu'&agrave; dire un mot et il est &agrave; lui!...</p>
+
+<p>M. Eliphas s'avan&ccedil;a vers M. Lalouette et lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez acad&eacute;micien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillit&eacute;!
+en toute s&ucirc;ret&eacute;!... quant &agrave; moi, je ne suis, soyez-en persuad&eacute;, qu'un
+pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus
+de l'humanit&eacute;, parce que j'avais beaucoup &eacute;tudi&eacute;... et beaucoup
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;...</p>
+
+<p>La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon &eacute;chec &agrave; l'Acad&eacute;mie,
+m'a ouvert les yeux. Et j'ai r&eacute;solu de me ch&acirc;tier de m'abaisser... je me
+suis condamn&eacute; &agrave; la retraite... j'ai suivi en cela la r&egrave;gle de ces
+admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux
+aux plus rudes travaux manuels... Au fond des for&ecirc;ts du Canada, j'ai
+travaill&eacute; de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je
+reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui &eacute;tait remu&eacute;
+de la plus douce &eacute;motion de sa vie, car la parole de celui que l'on
+avait appel&eacute; l'Homme de lumi&egrave;re &eacute;tait des plus captivantes et coulait
+comme un miel dans les art&egrave;res battantes de ceux qui avaient le bonheur
+de l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora M<sup>me</sup>
+Gaspard qui roulait des yeux blancs.</p>
+
+<p>L'Homme de lumi&egrave;re dit simplement sans fausse honte:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis marchand de peaux de lapin!</p>
+
+<p>&mdash;Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Marchand de peaux de lapin! soupira M<sup>me</sup> Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Marchand de peaux de lapin! r&eacute;p&eacute;ta l'Homme de lumi&egrave;re en s'inclinant
+pos&eacute;ment et pr&ecirc;t &agrave; prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>Mais M. Lalouette le retint.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous donc comme &ccedil;a, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous
+n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir
+un petit quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, r&eacute;pondit
+Eliphas.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit M<sup>me</sup>
+Lalouette.</p>
+
+<p>Et elle roucoula:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout ce qui s'est pass&eacute;, nous avons bien des choses &agrave; nous
+dire...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point curieux, r&eacute;pondit bonnement Eliphas.</p>
+
+<p>J'en sais assez pour ce que j'ai &agrave; faire ici... Aussit&ocirc;t que j'aurai vu
+M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, je prendrai le train de Leipzig o&ugrave; je suis
+attendu pour mon commerce de fourrures.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette alla &agrave; la porte et en d&eacute;fendit bravement le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce
+que vous allez lui dire, &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'&eacute;cria Lalouette qui avait compris la nouvelle &eacute;motion de
+sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire, &agrave; M. Hippolyte Patard?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassin&eacute; personne! d&eacute;clara
+l'Homme de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Lalouette p&acirc;lit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une
+d&eacute;marche bien inutile, je vous assure!</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassur&eacute;s
+vous-m&ecirc;mes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soup&ccedil;ons
+stupides qui p&egrave;sent sur ma personne...</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette, la figure tout &agrave; fait d&eacute;compos&eacute;e, regarda M<sup>me</sup>
+Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fille! g&eacute;mit-il... c'&eacute;tait un trop beau r&ecirc;ve!... Et il se laissa
+aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>Eliphas interrogea M<sup>me</sup> Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;M. Lalouette, dit-il, para&icirc;t avoir un grand chagrin... et je ne
+comprends rien &agrave; ce qu'il veut dire...</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, pleura &agrave; son tour M<sup>me</sup> Lalouette, que si l'on apprend
+avec certitude que vous &ecirc;tes &agrave; Paris, que vous revenez du Canada et que
+vous n'&ecirc;tes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Acad&eacute;mie,
+jamais M. Lalouette ne sera acad&eacute;micien!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible &agrave;
+dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher
+monsieur Eliphas, pour faire conna&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute; vraie, qui est votre
+innocence dont pas un homme sens&eacute; ne doute, vous entendez bien! Attendez
+donc que mon mari soit &eacute;lu!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Acad&eacute;mie ne sera pas assez
+injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement &agrave; elle,
+dans les mauvais jours...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'elle n'en voudra pas</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!...</p>
+
+<p>&mdash;Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc &agrave; M. Eliphas
+pourquoi l'Acad&eacute;mie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en
+&eacute;lire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret
+qu'il a fallu confier &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... Mais cela restera
+&agrave; jamais entre nous!...</p>
+
+<p>Alors! parle, Gaspard!</p>
+
+<p>M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de M<sup>me</sup> Lalouette et, se penchant
+&agrave; l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche,
+il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M.
+Eliphas pouvait l'entendre.</p>
+
+<p>Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit &agrave; rire
+franchement, lui qui ne riait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop dr&ocirc;le! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien!</p>
+
+<p>Soyez tranquilles.</p>
+
+<p>Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de M<sup>me</sup> Lalouette,
+d&eacute;clara qu'il &eacute;tait heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves
+gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle
+de voir M. Lalouette acad&eacute;micien, et, noblement, reprit le chemin de la
+rue o&ugrave; il disparut bient&ocirc;t d'un pas paisible et harmonieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII.</a></h2>
+
+
+<p>Il faut &ecirc;tre poli avec tout le monde surtout &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise</p>
+
+<p>Madame Gaspard Lalouette n'avait point exag&eacute;r&eacute; en pr&eacute;disant &agrave; M.
+Lalouette que le lendemain il serait c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus c&eacute;l&egrave;bre que lui. Sa
+maison ne d&eacute;semplit point de journalistes et son image fut reproduite
+dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette
+accueillit tous ces hommages comme s'ils lui &eacute;taient dus. Le courage
+qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute
+modestie. Nous disons bien &laquo;qu'il semblait montrer&raquo; car en fait,
+maintenant, M. et M<sup>me</sup> Lalouette &eacute;taient tout &agrave; fait tranquillis&eacute;s en ce
+qui concernait la vengeance du s&acirc;r. Et la visite de celui-ci, apr&egrave;s les
+avoir tout d'abord combl&eacute;s d'&eacute;pouvante, les avait finalement laiss&eacute;s
+pleins de s&eacute;curit&eacute; et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda
+point &agrave; se r&eacute;aliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut &eacute;lu par
+l'illustre Assembl&eacute;e &agrave; l'unanimit&eacute;, aucun concurrent n'&eacute;tant venu lui
+disputer la palme du martyre.</p>
+
+<p>Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa gu&egrave;re de
+jours sans que l'arri&egrave;re-boutique du marchand de tableaux ne re&ccedil;&ucirc;t la
+visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que
+possible, n'&ecirc;tre point reconnu, entrait par la petite porte basse de la
+cour, traversait h&acirc;tivement l'arri&egrave;re-boutique et s'enfermait avec M.
+Lalouette dans un petit cabinet o&ugrave; ils ne risquaient point d'&ecirc;tre
+d&eacute;rang&eacute;s. L&agrave;, ils pr&eacute;paraient le discours. Et M. Lalouette ne s'&eacute;tait
+point vant&eacute; en disant qu'il avait une bonne m&eacute;moire. Elle &eacute;tait
+excellente. Il saurait son discours par c&oelig;ur, sans faute.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette s'y employait elle-m&ecirc;me et faisait r&eacute;citer &agrave; son mari le
+chef-d'&oelig;uvre oratoire, jusque dans l'alc&ocirc;ve conjugale, au coucher et au
+r&eacute;veil. Elle lui avait appris &eacute;galement &agrave; disposer ses feuillets comme
+s'il les lisait et &agrave; les ranger, au fur et &agrave; mesure, les uns derri&egrave;re
+les autres. Enfin, elle avait marqu&eacute; le haut des feuillets d'un petit
+signe rouge, pour que M. Lalouette ne t&icirc;nt point devant lui&mdash;et devant
+tout le monde&mdash;son discours, la t&ecirc;te en bas.</p>
+
+<p>La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fi&egrave;vre arriva. Les
+journaux avaient des d&eacute;l&eacute;gations rue Laffitte en permanence. Apr&egrave;s la
+triple exp&eacute;rience pr&eacute;c&eacute;dente, il ne faisait point de doute pour beaucoup
+que M. Gaspard Lalouette &eacute;tait vou&eacute; &agrave; une mort prochaine. On voulait
+avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, &agrave; d&eacute;faut
+de M. Lalouette qui, fatigu&eacute;, para&icirc;t-il, se reposait et avait r&eacute;solu de
+ne recevoir personne de la journ&eacute;e, M<sup>me</sup> Lalouette devait r&eacute;pondre &agrave;
+toutes les questions. La pauvre femme &eacute;tait, comme on dit, &laquo;sur les
+dents&raquo; et radieuse. Car en r&eacute;alit&eacute;, M. Lalouette se portait &laquo;comme un
+charme&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un charme! Monsieur le r&eacute;dacteur... dites-le bien dans vos
+journaux... Il se porte comme un charme!</p>
+
+<p>M. Lalouette avait, ce jour-l&agrave;, prudemment fui sa demeure, car sa gloire
+le d&eacute;rangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'&ecirc;tre seul pour
+r&eacute;p&eacute;ter, plusieurs derni&egrave;res fois, son discours. D&egrave;s l'aube, il s'&eacute;tait
+rendu fort habilement, sans &ecirc;tre reconnu, chez un petit-cousin de sa
+femme qui tenait un d&eacute;bit, place de la Bastille. Le t&eacute;l&eacute;phone qui &eacute;tait
+au premier &eacute;tage avait &eacute;t&eacute; consign&eacute; par cet aimable parent et seul M.
+Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de r&eacute;citer &agrave;
+M<sup>me</sup> Lalouette, malgr&eacute; la distance qui les s&eacute;parait, les passages les
+plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, &eacute;tait M.
+Hippolyte Patard.</p>
+
+<p>Celui-ci vint, comme il &eacute;tait convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les
+six heures du soir &agrave; son petit d&eacute;bit de la place de la Bastille. Tout
+semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu
+entre les deux coll&egrave;gues, se produisit le petit incident suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous r&eacute;jouir
+Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une s&eacute;ance solennelle d'un aussi
+rayonnant &eacute;clat! Tous les acad&eacute;miciens seront l&agrave;! vous entendez:
+tous!... tous veulent marquer, par leur pr&eacute;sence, la particuli&egrave;re estime
+dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot
+lui-m&ecirc;me qui n'ait annonc&eacute; qu'il assisterait &agrave; la s&eacute;ance, bien qu'on le
+voie rarement &agrave; ces sortes de c&eacute;r&eacute;monies, car le grand homme est fort
+occup&eacute; et il ne s'est d&eacute;rang&eacute; ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni m&ecirc;me
+pour Martin Latouche, dont la r&eacute;ception avait pourtant suscit&eacute; la plus
+extr&ecirc;me curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussit&ocirc;t assez embarrass&eacute;, M.
+Loustalot sera l&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris la peine de me l'&eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s gentil, cela...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuy&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est
+sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le
+grand Loustalot...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps, je suis all&eacute;, bien avant de poser ma candidature... je
+suis all&eacute; chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de
+Toth et de toutes les balan&ccedil;oires ayant rapport &agrave; la mort de Martin
+Latouche. Tr&egrave;s cat&eacute;goriquement, il s'est moqu&eacute; de moi et l'opinion de ce
+grand savant, bien qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; exprim&eacute;e en des termes d'une
+vulgarit&eacute; qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma r&eacute;solution de me
+pr&eacute;senter &agrave; l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais! je ne vois pas l&agrave; de quoi vous mettre martel en t&ecirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon cher secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, attendez!... quand j'ai eu
+pos&eacute; d&eacute;finitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire
+preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Acad&eacute;mie
+elle-m&ecirc;me n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; se d&eacute;ranger la premi&egrave;re, j'ose &agrave; peine
+vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable
+vis-&agrave;-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit &agrave; ma
+reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard bondit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu &agrave; toutes nos r&egrave;gles!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien!</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'&eacute;tonne d'un homme comme vous!... vous avez insult&eacute;
+l'Acad&eacute;mie!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... telle n'&eacute;tait point mon
+intention...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite
+au grand Loustalot?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... C'est &agrave; cause
+d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi
+du g&eacute;ant Tobie dont la vue n'est point rassurante...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard poussa un &laquo;ah!&raquo; d'ineffable stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... un homme si brave!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la
+t&ecirc;te, c'est que si je ne m'&eacute;pouvante point facilement des chim&egrave;res... je
+redoute assez la r&eacute;alit&eacute;. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi
+j'ai entendu les cris...</p>
+
+<p>&mdash;Quels cris?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord les cris des chiens qui hurlaient &agrave; la mort... et puis, &agrave;
+plusieurs reprises, comme un grand cri d&eacute;chirant humain!...</p>
+
+<p>&mdash;Un grand cri d&eacute;chirant humain?...</p>
+
+<p>&mdash;Le savant m'a dit que ce devait &ecirc;tre l&agrave; le cri de quelque maraudeur
+qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on
+l'assassinait... Le pays est d&eacute;sert... La maison est isol&eacute;e... Tant est
+que je n'y suis point retourn&eacute;...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'&eacute;tait assis &agrave; une
+table et consultait un indicateur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq
+minutes... Comme &ccedil;a, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'&ecirc;tes
+officiellement re&ccedil;u que demain!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Lalouette, &ccedil;a n'est point de refus!... Avec vous, &ccedil;a va!...
+vous les connaissez, les chiens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... et le g&eacute;ant Tobie aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... Et nous d&icirc;nerons au petit restaurant de La varenne, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la gare, en attendant le train qui nous ram&egrave;nera.</p>
+
+<p>&mdash;A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose tr&egrave;s
+possible, s'il y pense!...</p>
+
+<p>Ils s'appr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; descendre et &agrave; courir &agrave; la gare de Vincennes qui est
+toute proche.</p>
+
+<p>A ce moment, la sonnerie du t&eacute;l&eacute;phone retentit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre M<sup>me</sup> Lalouette, fit le nouvel acad&eacute;micien. Je vais lui
+annoncer que nous allons d&icirc;ner &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>Et il s'en fut &agrave; l'appareil d'o&ugrave; il d&eacute;tacha le r&eacute;cepteur il &eacute;couta.</p>
+
+<p>L'appareil &eacute;tait tout au fond de la pi&egrave;ce sous une petite ampoule
+&eacute;lectrique. &Eacute;tait-ce cette &eacute;lectricit&eacute; qui produisait un jour
+d&eacute;favorable, ou ce qu'il entendait qui l'&eacute;mouvait &agrave; ce point, mais M.
+Lalouette &eacute;tait vert. M. Patard, inquiet, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?...</p>
+
+<p>M. Lalouette se pencha sur l'appareil:</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu r&eacute;p&egrave;tes cela &agrave; M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, f&eacute;brile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! r&eacute;pondit Lalouette de plus
+en plus vert.</p>
+
+<p>M. Patard, lui, devint jaune et, apr&egrave;s avoir pouss&eacute; un cri de
+stup&eacute;faction, mit h&acirc;tivement l'un des r&eacute;cepteurs &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>Les deux hommes &eacute;coutaient.</p>
+
+<p>Ils &eacute;coutaient la voix de M<sup>me</sup> Lalouette qui leur transmettait le texte
+d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.&mdash;&laquo;Mon cher monsieur
+Lalouette. Je suis heureux de votre succ&egrave;s et je suis bien certain
+qu'avec un homme comme vous, il n'est pas &agrave; craindre que quelque
+f&acirc;cheuse &eacute;motion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous
+le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours &agrave; Leipzig mais,
+depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosit&eacute; de me documenter sur
+cette &eacute;trange affaire de l'Acad&eacute;mie. Et maintenant que j'ai r&eacute;fl&eacute;chi,
+j'en suis &agrave; me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que
+trois acad&eacute;miciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil
+de M<sup>gr</sup> d'Abbeville! Il y avait peut-&ecirc;tre quelque part un int&eacute;r&ecirc;t r&eacute;el &agrave;
+ce qu'ils disparussent!... Et voil&agrave; ce que je me suis dit: &ccedil;a n'est pas,
+apr&egrave;s tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il
+n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces r&eacute;flexions ne
+sauraient vous arr&ecirc;ter. M&ecirc;me s'il y a eu des raisons &agrave; la disparition de
+MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut tr&egrave;s bien qu'il n'y en
+ait aucune pour faire dispara&icirc;tre M. Gaspard Lalouette. Compliments et
+mes meilleurs souvenirs &agrave; M<sup>me</sup> Lalouette.</p>
+
+<p>ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII. Dans le train</a></h2>
+
+
+<p>Dans le train qui les conduisait &agrave; La Varenne-Saint-Hilaire,
+M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette r&eacute;fl&eacute;chissaient.</p>
+
+<p>Et leurs r&eacute;flexions devaient &ecirc;tre assez maussades, car ils ne mettaient
+aucun empressement &agrave; se les communiquer.</p>
+
+<p>La lettre d'Eliphas &eacute;tait pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas
+une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus
+d'assassins sur la terre!</p>
+
+<p>Cette phrase leur &eacute;tait entr&eacute;e dans la t&ecirc;te, comme une vrille &agrave; tous les
+deux. &Eacute;videmment, celui qu'elle faisait souffrir le plus &eacute;tait M.
+Lalouette, mais M. Patard &eacute;tait bien malade, il avait naturellement
+demand&eacute; des explications &agrave; M. Lalouette qui lui avait narr&eacute;, par le
+menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste,
+aucun inconv&eacute;nient &agrave; cette confidence, puisque M. Lalouette &eacute;tait bien
+d&eacute;finitivement &eacute;lu. Mais, s'il ne l'avait pas &eacute;t&eacute;&mdash;&eacute;lu&mdash;, je crois bien
+qu'apr&egrave;s cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette e&ucirc;t tout racont&eacute; tout de
+m&ecirc;me, car en v&eacute;rit&eacute;, il en &eacute;tait maintenant &agrave; se demander s'il avait
+lieu de se r&eacute;jouir autant que cela de son &eacute;lection.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Hippolyte Patard, le d&eacute;pit qu'il avait con&ccedil;u dans l'instant,
+d'avoir &eacute;t&eacute; soigneusement &eacute;cart&eacute; par le prudent Lalouette d'un incident
+aussi consid&eacute;rable que celui de la r&eacute;apparition d'Eliphas n'avait pas
+dur&eacute; sous le coup des id&eacute;es particuli&egrave;rement lugubres soulev&eacute;es par la
+tranquille hypoth&egrave;se d'Eliphas de La Nox lui-m&ecirc;me: &laquo;Si ce n'est moi,
+c'est peut-&ecirc;tre un autre!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce aussi naturel que cela que trois acad&eacute;miciens meurent de suite,
+avant de s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville?&raquo; Encore une
+phrase qui lui dansait devant les yeux...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait surtout la derni&egrave;re qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.</p>
+
+<p>&laquo;S'il y a eu des raisons &agrave; la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et
+Latouche, il se peut tr&egrave;s bien qu'il n'y en ait aucune pour faire
+dispara&icirc;tre M. Gaspard Lalouette...&raquo; Il se peut!!!... M. Lalouette ne
+pouvait avaler ce &laquo;Il se peut!!!&raquo;.</p>
+
+<p>Il regarda M. Patard... La mine de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel &eacute;tait de
+moins en moins rassurante...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Lalouette, fit-il tout &agrave; coup, la lettre de cet Eliphas
+m'ouvre des horizons plut&ocirc;t sombres... mais en toute conscience,
+j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pondit Lalouette, la voix l&eacute;g&egrave;rement alt&eacute;r&eacute;e, mais vous n'en
+&ecirc;tes pas s&ucirc;r?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus s&ucirc;r
+de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre...
+Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa
+hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez d&eacute;j&agrave; mort?...</p>
+
+<p>Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette o&ugrave; il s'affala
+avec un g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard
+consolateur, en posant sa main sur celle du r&eacute;cipiendaire, mais cela ne
+m'emp&ecirc;che pas de penser que les d&eacute;c&egrave;s des trois autres n'ont peut-&ecirc;tre
+pas &eacute;t&eacute; si naturels que cela...</p>
+
+<p>&mdash;Les trois autres!... frissonna Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait r&eacute;fl&eacute;chir... et vient
+assez singuli&egrave;rement r&eacute;veiller dans mon esprit des souvenirs d'enqu&ecirc;te
+personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez
+ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne leur ai jamais parl&eacute; de la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!... soupira M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, vous me le jurez?
+insista-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure sur la t&ecirc;te d'Eulalie, mon &eacute;pouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier &agrave; leur
+sort...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rassurez un peu, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... Mais vous
+pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma
+parole!... La pens&eacute;e de ce sorcier nous avait tous hypnotis&eacute;s, et, &agrave;
+cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherch&eacute; ailleurs
+le secret naturel, et criminel peut-&ecirc;tre, de cette &eacute;pouvantable
+&eacute;nigme... Il y avait peut-&ecirc;tre quelque part un int&eacute;r&ecirc;t r&eacute;el &agrave; ce qu'ils
+disparussent.... r&eacute;p&eacute;ta M. Patard avec une exaltation tout &agrave; fait comme
+se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me: C'est bien cela?... c'est bien cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...</p>
+
+<p>Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout &agrave; l'heure et vous m'&eacute;pouvantez &agrave;
+nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait
+piti&eacute; &agrave; voir Les deux hommes s'&eacute;treignaient les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais
+quelque chose, si je r&eacute;fl&eacute;chis!... Ces trois hommes ne se connaissaient
+pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la premi&egrave;re &eacute;lection
+pour la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville... Ils ne s'&eacute;taient jamais vus!...
+Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti
+en me disant qu'ils &eacute;taient tous trois d'anciens camarades... Eh bien!
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s l'&eacute;lection, ils se r&eacute;unissent... ils se voient en
+cachette... tant&ocirc;t chez l'un, tant&ocirc;t chez l'autre... On a dit que
+c'&eacute;tait pour parler du sorcier... et pour d&eacute;jouer ses menaces, et on l'a
+cru et je l'ai cru moi-m&ecirc;me... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir
+autre chose &agrave; se raconter!... Ils devaient tous avoir &agrave; redouter quelque
+chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&ucirc;r de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements...
+Savez-vous o&ugrave; ils se sont rencontr&eacute;s pour la premi&egrave;re fois?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non!...</p>
+
+<p>&mdash;Devinez!</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par
+le plus grand hasard... ils se sont rencontr&eacute;s, allant faire visite,
+avant l'&eacute;lection, &agrave; M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien
+entendu&mdash;et, depuis, il a d&ucirc; leur arriver quelque chose de terrible,
+avant leur myst&eacute;rieuse mort, puisqu'ils se sont donn&eacute; des rendez-vous
+aussi secrets... voil&agrave; ce que je pense, moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre vrai... Il leur sera arriv&eacute; quelque chose qu'on ne
+sait pas... mais &agrave; moi, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, &agrave; moi, il ne
+m'est rien arriv&eacute;, &agrave; moi...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! A vous, il ne vous est rien arriv&eacute;... voil&agrave; pourquoi je
+pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez &ecirc;tre tranquille, mon cher
+monsieur Lalouette!... oui... ma foi... &agrave; peu pr&egrave;s tranquille... je vous
+dis &laquo;&agrave; peu pr&egrave;s&raquo;... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux
+plus prendre aucune responsabilit&eacute;... aucune.</p>
+
+<p>A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employ&eacute; cria:</p>
+
+<p>&laquo;La Varenne-Saint-Hilaire!&raquo; M. Patard et M. Lalouette sursaut&egrave;rent. Ah!
+bien! ils &eacute;taient loin de La varenne, et ils ne pensaient m&ecirc;me plus &agrave; ce
+qu'ils &eacute;taient venus y faire...</p>
+
+<p>Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit &agrave; M. Patard:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Patard, vous auriez d&ucirc; me raconter ce que vous venez de me
+dire l&agrave;, lors de votre premi&egrave;re visite &agrave; mon magasin...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV. Un grand cri d&eacute;chirant humain</a></h2>
+
+
+<p>Ils ne trouv&egrave;rent point de voiture &agrave; la gare et il leur fallut prendre
+le chemin de Chennevi&egrave;res &agrave; la nuit tombante.</p>
+
+<p>Sur le pont de Chennevi&egrave;res avant de descendre sur la rive de la Marne,
+chemin qui conduisait, par le plus court, &agrave; la demeure isol&eacute;e de M.
+Loustalot, M. Lalouette arr&ecirc;ta son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne
+croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils? s'exclama M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, qui paraissait fort
+&eacute;nerv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassin&eacute; les
+autres!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont &eacute;t&eacute; assassin&eacute;s, d'abord?
+fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel: je veux bien moi, &ecirc;tre de l'Acad&eacute;mie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! soupira M. Lalouette.</p>
+
+<p>Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette &eacute;tait poursuivi par une
+id&eacute;e fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je voudrais tout de m&ecirc;me bien ne pas &ecirc;tre assassin&eacute;, fit-il.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard haussa les &eacute;paules. Cet homme qui ne savait pas
+lire, mais qui savait parfaitement qu'en se pr&eacute;sentant &agrave; l'Acad&eacute;mie il
+n'avait rien &agrave; craindre de tout ce que tous les autres qui ne se
+pr&eacute;sentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un h&eacute;ros
+et qui n'avait &eacute;t&eacute; qu'un malin, commen&ccedil;ait &agrave; lui &ecirc;tre moins sympathique.
+Il r&eacute;solut de le rappeler assez rudement au respect de lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien
+que l'on risque quelque chose!...</p>
+
+<p>&laquo;Et allez donc! &Ccedil;a c'est envoy&eacute;!&raquo; pensa M. Hippolyte Patard. C'est qu'en
+v&eacute;rit&eacute; il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette tout &agrave; fait
+naus&eacute;abondes. La situation avait beau appara&icirc;tre difficile, myst&eacute;rieuse,
+et, &agrave; tout prendre, mena&ccedil;ante,
+M. Hippolyte Patard pensa qu'elle &eacute;tait encore bien belle pour M.
+Lalouette qu'elle faisait acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>M. Lalouette avait baiss&eacute; le nez; quand il le releva ce fut pour laisser
+tomber dans la fra&icirc;cheur du soir cette phrase qui &eacute;tait, en toute
+sinc&eacute;rit&eacute;, immonde...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien n&eacute;cessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?...</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit
+enveloppaient d&eacute;j&agrave; les deux voyageurs. M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affal&eacute;e de M.
+Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup
+d'&eacute;paule!...</p>
+
+<p>Seulement, au lieu de pr&eacute;cipiter cette chair flasque au sein des eaux,
+M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel alla prendre amicalement le bras de M. le
+r&eacute;cipiendaire...</p>
+
+<p>Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard &eacute;tait le moins criminel
+des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement &agrave; ce que
+co&ucirc;terait &agrave; l'illustre Compagnie une quatri&egrave;me mort!...</p>
+
+<p>Il en fr&eacute;mit. Ah! &agrave; quoi pensait-il donc? A inqui&eacute;ter cet excellent M.
+Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il
+jura &agrave; cet honn&ecirc;te homme, du fond du c&oelig;ur une reconnaissance
+&eacute;ternelle... Il essaya de r&eacute;chauffer chez lui une ardeur acad&eacute;micienne
+qu'il se reprochait assur&eacute;ment d'avoir laiss&eacute; s'&eacute;teindre. Il lui
+d&eacute;crivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivr&eacute;e et
+ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le c&oelig;ur de M. Lalouette en
+lui repr&eacute;sentant, aux premi&egrave;res loges, M<sup>me</sup> Lalouette vers qui allaient
+tous les hommages, comme &agrave; l'&eacute;pouse glorieuse et rayonnante de l'Homme
+du jour!...</p>
+
+<p>Finalement ils s'embrass&egrave;rent en se congratulant, en se r&eacute;confortant, en
+se traitant d'enfants qui s'&eacute;taient laiss&eacute; assombrir par des id&eacute;es
+noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils
+constat&egrave;rent qu'ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; la griffe du grand Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;Attention aux chiens! fit M. Lalouette.</p>
+
+<p>Mais les chiens ne se faisaient pas entendre...</p>
+
+<p>Chose curieuse, la griffe &eacute;tait ouverte.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la pr&eacute;sence
+d'&eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas.</p>
+
+<p>De fait, personne ne se d&eacute;rangeait.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! fit M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur des chiens! recommen&ccedil;a M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! r&eacute;p&eacute;ta M. Patard.
+Ils ne nous feront aucun mal.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette.</p>
+
+<p>Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence r&eacute;gnait
+dans le jardin, dans la cour et dans la maison.</p>
+
+<p>La porte de la maison &eacute;tait &eacute;galement entrouverte. Ils la pouss&egrave;rent. Un
+bec de gaz &agrave; demi ouvert &eacute;clairait le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un? s'&eacute;cria M. Patard, de sa voix de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais aucune voix ne lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence.</p>
+
+<p>Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule &eacute;taient ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient l&agrave;, fort
+embarrass&eacute;s, le chapeau &agrave; la main, les murs de la maison r&eacute;sonn&egrave;rent
+d'une clameur affreuse. La nuit retentit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment d'un grand cri
+d&eacute;chirant humain...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV. La cage</a></h2>
+
+
+<p>La m&egrave;che de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel s'&eacute;tait dress&eacute;e toute droite sur
+son cr&acirc;ne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand &eacute;tat de
+faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le cri! g&eacute;mit-il, le grand cri d&eacute;chirant humain...</p>
+
+<p>M. Patard eut encore la force d'&eacute;mettre une opinion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cri de quelqu'un &agrave; qui il est arriv&eacute; un accident...</p>
+
+<p>Il faudrait voir...</p>
+
+<p>Mais il ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! C'est le m&ecirc;me cri... je le connais... c'est un cri, fit &agrave;
+voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme &ccedil;a... tout le temps...
+dans la maison...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a recommence... grelotta M. Lalouette.</p>
+
+<p>On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de
+g&eacute;missement lointain et ininterrompu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il est arriv&eacute; un accident... cela vient d'en bas... du
+laboratoire... C'est peut-&ecirc;tre Loustalot qui se trouve mal...</p>
+
+<p>Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans
+ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs,
+mais, sous cet escalier-l&agrave;, il y en avait un autre qui descendait au
+laboratoire.</p>
+
+<p>M. Patard se pencha au-dessus des degr&eacute;s. Le g&eacute;missement arrivait l&agrave;
+presque distinctement, m&ecirc;l&eacute; de paroles incompr&eacute;hensibles mais qui
+semblaient devoir exprimer une grande douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il est arriv&eacute; un accident &agrave; Loustalot.</p>
+
+<p>Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier.</p>
+
+<p>M. Lalouette suivit. Il dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, nous sommes deux!</p>
+
+<p>Plus ils descendaient, plus ils entendaient g&eacute;mir et pleurer Enfin,
+comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien.</p>
+
+<p>Le laboratoire &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>Ils regard&egrave;rent partout autour d'eux.</p>
+
+<p>Un ordre parfait r&eacute;gnait dans cette pi&egrave;ce. Tout &eacute;tait &agrave; sa place. Les
+cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande chemin&eacute;e
+qui servait aux exp&eacute;riences, les instruments de physique sur les tables,
+tout cela &eacute;tait propre et net et m&eacute;thodiquement rang&eacute;. Ce n'&eacute;tait point
+l&agrave;, de toute &eacute;vidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein
+travail.</p>
+
+<p>M. Patard en fut &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Mais ce qui l'&eacute;tonnait le plus &eacute;tait, comme je l'ai dit, de ne plus rien
+entendre... et de ne rien voir qui l'e&ucirc;t mis sur la trace de cette
+grande douleur qui leur avait &laquo;retourn&eacute; les sangs&raquo; &agrave; tous les deux, M.
+Lalouette et lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, personne!...</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, le grand cri les secoua &agrave; nouveau, leur d&eacute;chirant le
+c&oelig;ur et les entrailles.</p>
+
+<p>Cela les avait comme soulev&eacute;s de terre: cela venait m&ecirc;me de sous la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;On crie dans la terre! murmura M. Lalouette.</p>
+
+<p>Mais M. Patard lui montrait d&eacute;j&agrave; du doigt une trappe ouverte dans le
+plancher-&Ccedil;a vient d'ici... fit-il.</p>
+
+<p>Il y courut...</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelqu'un qui sera tomb&eacute; par cette trappe et qui se sera bris&eacute;
+les jambes...</p>
+
+<p>M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les g&eacute;missements &agrave; nouveau
+s'&eacute;taient tus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable! dit M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel... Il y a l&agrave; une
+pi&egrave;ce que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le
+premier...</p>
+
+<p>Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses
+prudemment, autour de lui.</p>
+
+<p>Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par des
+papillons de gaz. M. Patard descendait avec pr&eacute;caution. M. Lalouette,
+qui regrettait d&eacute;cid&eacute;ment sa visite au grand Loustalot, arrivait.</p>
+
+<p>Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la m&ecirc;me disposition que dans
+la pi&egrave;ce de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses
+&eacute;taient dans un grand d&eacute;sordre, et en plein service, en cours
+d'exp&eacute;rience...</p>
+
+<p>M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux...</p>
+
+<p>Ils n'apercevaient toujours personne...</p>
+
+<p>Soudain, comme ils s'&eacute;taient retourn&eacute;s vers un coin de muraille, ils
+recul&egrave;rent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille &eacute;tait ouvert
+et garni de barreaux. Et derri&egrave;re ces barreaux, comme une b&ecirc;te fauve
+enferm&eacute;e dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents
+les fixait en silence...</p>
+
+<p>Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient l&agrave; comme des statues,
+l'homme, derri&egrave;re ses barreaux dit:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous venus pour me d&eacute;livrer?... En ce cas d&eacute;p&ecirc;chez-vous... car je
+les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches...</p>
+
+<p>Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils?</p>
+
+<p>L'homme encore hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des
+mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des
+mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voil&agrave;!... je les
+entends!... Le g&eacute;ant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont
+vous faire manger par les chiens!...</p>
+
+<p>Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout l&agrave;-haut, sur la
+terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!...</p>
+
+<p>Ils tourn&egrave;rent autour d'eux-m&ecirc;mes comme s'ils &eacute;taient ivres... cherchant
+une issue. Et l'autre dans sa cage r&eacute;p&eacute;tait en secouant les barreaux
+comme s'il voulait les arracher:</p>
+
+<p>&mdash;Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le
+secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les
+chiens!...</p>
+
+<p>Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affol&eacute;s
+d'&eacute;pouvante, s'&eacute;taient ru&eacute;s sur l'escalier qui conduisait &agrave; la trappe...</p>
+
+<p>&mdash;Pas par l&agrave;!... hurla l'homme, derri&egrave;re les barreaux... vous ne les
+entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voil&agrave;!... les voil&agrave;!...
+avec les chiens!...</p>
+
+<p>Ajax et Achille avaient d&ucirc; maintenant p&eacute;n&eacute;trer dans la maison... car
+celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un
+enfer plein de l'aboiement des d&eacute;mons...</p>
+
+<p>Patard et Lalouette &eacute;taient retomb&eacute;s au bas de l'escalier, hurlant leur
+effroi, comme des insens&eacute;s et criant: &laquo;Par o&ugrave;?... par o&ugrave;?... par o&ugrave;?...&raquo;
+tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se
+taire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez encore vous faire pincer comme les autres!</p>
+
+<p>Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... &eacute;coutez!...
+Ah! si les chiens s'en m&ecirc;lent, le compte est bon!... Voulez-vous vous
+taire!...</p>
+
+<p>Patard et Lalouette, croyant d&eacute;j&agrave; voir appara&icirc;tre les crocs terribles
+d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'&eacute;taient ru&eacute;s &agrave;
+l'autre extr&eacute;mit&eacute; de cette cave, contre les barreaux m&ecirc;mes de la cage o&ugrave;
+l'homme &eacute;tait enferm&eacute;; et c'&eacute;taient eux maintenant qui suppliaient le
+malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite,
+avec des r&acirc;les... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage...</p>
+
+<p>Mais celui-ci leur avait pris &agrave; tous deux ce qui leur restait de
+cheveux, &agrave; travers les barreaux, et leur secouait la t&ecirc;te affreusement
+pour les faire taire:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!...</p>
+
+<p>&Eacute;coutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font
+taire!... Le g&eacute;ant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien!
+la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance...</p>
+
+<p>Et il les l&acirc;cha:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table l&agrave;-bas, une
+clef...</p>
+
+<p>Lalouette et Patard tiraient le tiroir en m&ecirc;me temps et le fouillaient
+f&eacute;brilement de leurs mains tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont
+encha&icirc;n&eacute;s... Il faut en profiter...</p>
+
+<p>&mdash;Mais la clef!... la clef?... r&eacute;clamaient les deux malheureux qui
+fouillaient en vain dans le tiroir...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite...
+cherchez!... Il la met l&agrave; tous les jours... apr&egrave;s m'avoir donn&eacute; &agrave;
+manger...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a pas de clef!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est que le g&eacute;ant l'a gard&eacute;e, la brute!... Silence!... Mais ne
+remuez donc plus! Ah! les voil&agrave;! les voil&agrave;!... ils descendent...
+Maintenant le g&eacute;ant fait craquer l'escalier!...</p>
+
+<p>Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... pr&ecirc;ts &agrave; se jeter
+sous les meubles, &agrave; se cacher dans les armoires...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne perdez donc pas la t&ecirc;te comme &ccedil;a! souffla le prisonnier... ou
+nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la chemin&eacute;e, l&agrave;... oui,
+l&agrave;, bien s&ucirc;r... de chaque c&ocirc;t&eacute;!...</p>
+
+<p>Bougez pas!... ou je ne r&eacute;ponds plus de rien!... Tout &agrave; l'heure il ira
+d&icirc;ner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes
+pauvres chers messieurs... comme des mouches!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI. Par les oreilles</a></h2>
+
+
+<p>Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'&eacute;taient dissimul&eacute;s chacun dans un
+coin de la grande chemin&eacute;e du laboratoire souterrain. L&agrave;, ils &eacute;taient
+dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait
+de vie s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; dans les oreilles. En v&eacute;rit&eacute;, ils ne vivaient
+plus que par les oreilles.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord le g&eacute;ant Tobie qui, en descendant l'escalier du
+laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez encore laiss&eacute; la trappe ouverte, ma&icirc;tre, dit-il, vous verrez
+que cela vous portera malheur... &agrave; la fin!...</p>
+
+<p>On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage,
+c'est-&agrave;-dire des barreaux derri&egrave;re lesquels ils avaient d&eacute;couvert
+l'homme enferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;d&eacute; a d&ucirc; en profiter pour crier comme un sourd... T'as cri&eacute;, D&eacute;d&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement qu'il a cri&eacute;... r&eacute;pondit la voix de fausset de M.
+Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'&eacute;tais au gros ch&ecirc;ne et que je
+mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne, &agrave; cette heure,
+dans les environs.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait jamais... gronda le g&eacute;ant... vous pouvez recevoir des
+visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec
+elle on est tranquilles... elle est rembourr&eacute;e de crin... on n'entend
+rien...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'avais pas laiss&eacute; la grille du jardin ouverte, vieux fou, et
+laiss&eacute; &eacute;chapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu'&agrave; ma
+voix... Je n'ai pas pens&eacute; &agrave; la trappe derri&egrave;re moi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as cri&eacute;, D&eacute;d&eacute;? interrogea le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Mais il n'obtint pas de r&eacute;ponse... L'homme, derri&egrave;re ses barreaux, ne
+bougeait pas plus qu'un mort.</p>
+
+<p>Le g&eacute;ant reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Les chiens &eacute;taient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal &agrave; les
+encha&icirc;ner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la
+maison... Ils &eacute;taient comme le soir o&ugrave; nous avons trouv&eacute; ici les trois
+messieurs en visite devant la cage &agrave; D&eacute;d&eacute;...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir comme celui-l&agrave;, ma&icirc;tre, o&ugrave; les chiens s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;s
+et o&ugrave; il a fallu &laquo;leur courir apr&egrave;s&raquo;...</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parle jamais de ce soir-l&agrave;, Tobie, fit la voix chevrotante de
+Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce soir-l&agrave;, continua le g&eacute;ant, que j'ai bien cru que &ccedil;a nous
+porterait malheur!... car D&eacute;d&eacute; avait cri&eacute;!... avait bavard&eacute;... N'est-ce
+pas, D&eacute;d&eacute;, que tu avais bavard&eacute;?</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &agrave; eux, reprit le g&eacute;ant de sa voix grasse et lente, c'est &agrave;
+eux que &ccedil;a a port&eacute; malheur... Ils sont morts...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ils sont morts...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les trois...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les trois... r&eacute;p&eacute;ta comme un &eacute;cho sinistre la voix cass&eacute;e du
+grand Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, ricana lugubrement le g&eacute;ant... &ccedil;a a &eacute;t&eacute; comme un fait expr&egrave;s.</p>
+
+<p>Loustalot ne lui r&eacute;pondit pas, mais quelque chose comme un soupir un
+soupir de terreur et d'angoisse passa sur la t&ecirc;te des deux hommes qui
+devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, &ecirc;tre occup&eacute;s &agrave;
+quelque exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu? demanda Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, D&eacute;d&eacute;? fit le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, r&eacute;pondit la voix de l'homme aux barreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a.
+D&eacute;d&eacute; est peut-&ecirc;tre malade? Il a cri&eacute; tout &agrave; l'heure &agrave; se casser la
+poitrine... Il a peut-&ecirc;tre faim? As-tu faim, D&eacute;d&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voil&agrave; la &laquo;formule&raquo;! Elle
+est compl&egrave;te. Vous pouvez me donner &agrave; manger maintenant... J'ai bien
+gagn&eacute; mon souper!</p>
+
+<p>&mdash;Va lui chercher sa &laquo;formule&raquo;, ordonna Loustalot, et donne-lui sa
+soupe...</p>
+
+<p>&mdash;Regardez d'abord si la formule est bonne, r&eacute;pliqua D&eacute;d&eacute;... vous m'avez
+habitu&eacute; &agrave; ne pas voler mon pain...</p>
+
+<p>Il y eut les pas du g&eacute;ant et puis le bruit d'un morceau de papier
+froiss&eacute; que le prisonnier devait passer &agrave; Tobie &agrave; travers les
+barreaux...</p>
+
+<p>Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait
+examiner la &laquo;formule&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a!... &ccedil;a c'est &eacute;patant! s'exclama-t-il dans un v&eacute;ritable
+transport... c'est tout &agrave; fait &eacute;patant, D&eacute;d&eacute;!... Mais tu ne m'avais pas
+dit que tu travaillais &agrave; &ccedil;a!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne travaille qu'&agrave; &ccedil;a depuis huit jours... nuit et jour... vous
+entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, &ccedil;a y est!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a y est!...</p>
+
+<p>Il y eut un grand soupir de Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;Quel g&eacute;nie!... fit-il...</p>
+
+<p>&mdash;Il a encore trouv&eacute; quelque chose? demanda Tobie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... Il a encore trouv&eacute; quelque chose... et ce qu'il a trouv&eacute;,
+il l'a enferm&eacute; dans une bien belle formule!...</p>
+
+<p>Loustalot et Tobie se parl&egrave;rent alors &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Si l'on avait encore eu la force d'&eacute;couter dans la chemin&eacute;e, on n'aurait
+pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient l&agrave;...</p>
+
+<p>Loustalot reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la v&eacute;ritable alchimie, &ccedil;a, mon gar&ccedil;on!... Ce que tu
+viens de trouver l&agrave;, c'est quelque chose comme la transmutation des
+m&eacute;taux!... Tu es s&ucirc;r de l'exp&eacute;rience, D&eacute;d&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai r&eacute;p&eacute;t&eacute;e trois fois avec du chlorure de potassium.</p>
+
+<p>Ah! on ne dira plus que la mati&egrave;re est inalt&eacute;rable!... c'est tout &agrave; fait
+autre chose!... Un v&eacute;ritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un
+potassium ionis&eacute;, sans parent&eacute; aucune avec le premier&mdash;Et de m&ecirc;me pour
+le chlore? interrogea Loustalot.</p>
+
+<p>&mdash;De m&ecirc;me pour le chlore...</p>
+
+<p>&mdash;Bigre!...</p>
+
+<p>Loustalot et le g&eacute;ant se reparl&egrave;rent &agrave; voix basse, puis Loustalot
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, D&eacute;d&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtemp&eacute;ra le
+grand Loustalot, &ccedil;a ne peut pas lui faire de mal.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup, la paix relative de cette cave profonde fut
+effroyablement troubl&eacute;e par D&eacute;d&eacute;. Il y eut comme une temp&ecirc;te
+souterraine, un d&eacute;cha&icirc;nement de fureurs, des cris, des lamentations, des
+mal&eacute;dictions!... M. Lalouette de son c&ocirc;t&eacute;, M. Patard du sien, n'eurent
+que le temps d'arr&ecirc;ter sur les bords de leurs l&egrave;vres s&egrave;ches la clameur
+supr&ecirc;me de leur &eacute;pouvante... On sentait que l'homme s'&eacute;tait ru&eacute; comme un
+animal f&eacute;roce derri&egrave;re les barreaux de sa cage.</p>
+
+<p>&mdash;Assassins! hurlait-il... Assassins!... mis&eacute;rables bandits, voleur de
+Loustalot!... Ge&ocirc;lier immonde, garde-chiourme de mon g&eacute;nie!... monstre &agrave;
+qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes
+crimes seront punis, tu entends, mis&eacute;rable!... Dieu te ch&acirc;tiera!... Ton
+forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les
+hommes qui me d&eacute;livreront!... Tu ne les tueras pas tous!...</p>
+
+<p>Et je te tra&icirc;nerai comme une charogne inf&acirc;me avec une pique de boucher,
+bandit!... Par la peau du cou...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fais-le taire, Tobie! r&acirc;la Loustalot.</p>
+
+<p>On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!...
+Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!...</p>
+
+<p>Oui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux g&eacute;monies!...
+je me tais!...</p>
+
+<p>Et le bruit de la grille de fer recommen&ccedil;a sur ses gonds...</p>
+
+<p>Et il n'y eut plus bient&ocirc;t, dans la cave profonde, qu'un g&eacute;missement qui
+allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort apr&egrave;s
+une grande col&egrave;re ou qui meurt...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII. Quelques inventions de D&eacute;d&eacute;</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s ce g&eacute;missement il y eut encore quelque remue-m&eacute;nage dans le
+Laboratoire de la cave du fond et puis peu &agrave; peu tout bruit s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Dans leur coin de chemin&eacute;e, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne
+donnaient point signe de vie. Ils &eacute;taient coll&eacute;s au mur comme s'ils ne
+devaient plus s'en d&eacute;tacher jamais.</p>
+
+<p>Cependant la voix de l'homme, derri&egrave;re les barreaux de la cage, r&eacute;sonna:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez venir... ils sont partis.</p>
+
+<p>Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous morts?</p>
+
+<p>Enfin, dans la p&eacute;nombre du laboratoire-tombeau, qui n'&eacute;tait plus &eacute;clair&eacute;
+maintenant que par un lumignon qui brillait derri&egrave;re les barreaux de la
+cage, chez le prisonnier, dans cette p&eacute;nombre, disons-nous, apparurent
+timidement, au bord de la vaste chemin&eacute;e, deux silhouettes...</p>
+
+<p>Les t&ecirc;tes d'abord se montr&egrave;rent prudemment, puis les corps... et tout
+redevint immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous pouvez avancer, dit la voix de D&eacute;d&eacute;... ils ne reviendront
+plus de la nuit... et la trappe est ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors les deux silhouettes remu&egrave;rent &agrave; nouveau... mais avec des
+pr&eacute;cautions extr&ecirc;mes. Elles s'arr&ecirc;taient &agrave; chaque pas. Elles glissaient
+fort pr&eacute;cautionneusement... Elles &eacute;taient debout sur la pointe des
+pieds, les mains &eacute;tendues... et, quand elles se heurtaient &agrave; un meuble
+et que ce meuble r&eacute;pondait &agrave; ce choc par quelque sonorit&eacute;, les
+silhouettes restaient comme suspendues.</p>
+
+<p>Enfin elles arriv&egrave;rent &agrave; la lumi&egrave;re barr&eacute;e de la grille derri&egrave;re
+laquelle D&eacute;d&eacute;, debout, les attendait.</p>
+
+<p>Et elles s'affal&egrave;rent ext&eacute;nu&eacute;es, au pied des barreaux. Une voix qui
+&eacute;tait celle de M. Hippolyte Patard dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre monsieur!</p>
+
+<p>Et la voix de M. Lalouette se fit entendre &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cru qu'ils vous assassinaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes rest&eacute;s dans la chemin&eacute;e tout de m&ecirc;me? fit l'homme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai. Ils ne pouvaient le nier Ils expliqu&egrave;rent, en des propos
+confus, que leurs jambes leur avaient refus&eacute; tout service, qu'ils
+n'avaient point l'habitude de pareilles &eacute;motions, qu'ils &eacute;taient
+acad&eacute;miciens et nullement pr&eacute;par&eacute;s &agrave; d'aussi horribles trag&eacute;dies.</p>
+
+<p>&mdash;Des acad&eacute;miciens! fit l'homme. Un jour il en est descendu trois ici...
+trois candidats qui faisaient leur visite et que le bandit a surpris...
+Je ne les ai jamais revus... Depuis, j'ai appris, en &eacute;coutant le bandit
+et le g&eacute;ant, qu'ils &eacute;taient tous morts... Il a d&ucirc; les tuer comme des
+mouches!</p>
+
+<p>Toute cette conversation &eacute;tait prononc&eacute;e &agrave; voix tr&egrave;s basse, &eacute;touff&eacute;e,
+les l&egrave;vres de tous trois coll&eacute;es aux barreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! implora Gaspard Lalouette, est-ce qu'il y a un moyen de
+sortir sans que le bandit nous surprenne?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r! fit l'homme... par l'escalier qui donne directement dans la
+cour...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard dit:</p>
+
+<p>&mdash;La clef qui ouvre cet escalier et dont vous nous avez parl&eacute; n'est
+point dans le tiroir L'homme dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dans ma poche! Je l'ai prise dans la poche du g&eacute;ant... Je me
+suis fait taire pour qu'il vienne dans ma cage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon &laquo;pauvre monsieur&raquo;, reprit Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! Je suis &agrave; plaindre, allez! Ils ont des fa&ccedil;ons terribles de
+me faire taire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous croyez qu'on peut s'en aller, soupira M. Gaspard
+Lalouette, qui s'&eacute;tonnait que l'autre ne leur e&ucirc;t pas encore pass&eacute; la
+clef.</p>
+
+<p>&mdash;Reviendrez-vous me chercher? demanda l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous le jurons, dit solennellement M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Les autres aussi l'ont jur&eacute;, et ils ne sont pas revenus.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard intervint pour l'honneur de l'Acad&eacute;mie:</p>
+
+<p>&mdash;Ils seraient revenus s'ils n'&eacute;taient pas morts.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai... Il les a tu&eacute;s comme des mouches!... Mais vous, il ne
+vous tuera pas, parce qu'il ne sait pas que vous &ecirc;tes venus... Mais il
+ne faut pas qu'il vous voie...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! g&eacute;mit Lalouette. Il ne faut pas qu'il nous voie...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut &ecirc;tre malin! recommanda l'homme en dressant devant les deux
+visiteurs une petite clef noire.</p>
+
+<p>Et il donna la clef &agrave; M. Hippolyte Patard en lui disant qu'elle ouvrait
+une porte qui se trouvait derri&egrave;re la dynamo que l'on apercevait dans un
+coin. Cette porte ouvrait sur un escalier qui montait &agrave; une petite cour
+derri&egrave;re la maison. L&agrave;, ils trouveraient une autre porte qui donnait sur
+la campagne et dont ils n'auraient qu'&agrave; tirer les verrous int&eacute;rieurs. La
+clef de cette autre porte restait toujours sur la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai remarqu&eacute; tout cela, fit l'homme, quand le g&eacute;ant me prom&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez donc quelquefois de votre cage? demanda</p>
+
+<p>M. Patard qui frissonnait en face d'un pareil malheur oubliant presque
+le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais toujours encha&icirc;n&eacute;; une heure par jour &agrave; l'air libre, quand
+il ne pleut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre monsieur!</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Lalouette, il ne pensait qu'&agrave; s'en aller. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+porte de l'escalier. Mais il lui sembla entendre tout l&agrave;-haut des
+grondements, et il recula.</p>
+
+<p>&mdash;Les chiens! g&eacute;mit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, les chiens!... r&eacute;p&eacute;ta l'homme, hostile... Est-il emb&ecirc;tant,
+ce gros-l&agrave;... vous ne sortirez d'ici que quand je vous le dirai, &agrave; la
+fin! Il faut bien compter une heure avant que Tobie leur porte &agrave;
+manger... Alors, vous pourrez passer... ils ne prendront pas le temps
+d'aboyer... Quand ils mangent, ils ne connaissent plus rien, ni
+personne... entendez-vous... quand ils mangent!</p>
+
+<p>L'homme ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vie!... Quelle existence!...</p>
+
+<p>&mdash;Une heure encore, soupira Lalouette, qui d&eacute;cid&eacute;ment maudissait le jour
+o&ugrave; il avait eu l'id&eacute;e de se faire acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis bien ici depuis des ann&eacute;es!... r&eacute;pliqua l'homme.</p>
+
+<p>Cela sortit de la gorge sur un tel ton farouche que les deux
+acad&eacute;miciens, l'ancien et le nouveau, eurent honte de leur l&acirc;chet&eacute;! M.
+Lalouette lui-m&ecirc;me assura:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous sauverons!</p>
+
+<p>Sur quoi le prisonnier se mit &agrave; pleurer comme un enfant.</p>
+
+<p>Quel spectacle!</p>
+
+<p>Patard et Lalouette le virent seulement alors dans toute sa mis&egrave;re. Ses
+v&ecirc;tements &eacute;taient d&eacute;chir&eacute;s, mais ils n'&eacute;taient point cependant
+malpropres. Ces d&eacute;chirures, ces lambeaux &eacute;voquaient plut&ocirc;t l'id&eacute;e d'une
+lutte r&eacute;cente, et les deux visiteurs song&egrave;rent que le prisonnier tout &agrave;
+l'heure, s'&eacute;tait fait taire par le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Mais quel &eacute;tait donc le sort prodigieux de ce mis&eacute;rable dans sa cage?
+Les propos entendus tout &agrave; l'heure conduisaient &agrave; l'imagination d'un si
+abominable crime que M. Patard, qui croyait conna&icirc;tre depuis longtemps
+le grand Loustalot, ne pouvait pas, ne voulait pas s'y arr&ecirc;ter! Et
+cependant, comment expliquer, autrement que par le crime lui-m&ecirc;me, la
+pr&eacute;sence de l'homme derri&egrave;re les barreaux... de l'homme qui passait au
+grand Loustalot des formules chimiques pour ne pas mourir de faim?</p>
+
+<p>M. Lalouette, lui, avait compris tout net l'affreuse chose. Il
+n'h&eacute;sitait plus. Il &eacute;tait certain maintenant que le grand Loustalot
+avait enferm&eacute; un g&eacute;nie dans une cage et que c'&eacute;tait ce g&eacute;nie-l&agrave; qui
+avait fourni &agrave; l'illustre savant toutes les inventions qui avaient
+r&eacute;pandu sa gloire sur le monde. Avec son esprit pr&eacute;cis il se
+repr&eacute;sentait la chose avec des contours d&eacute;finitifs. Il voyait, d'un c&ocirc;t&eacute;
+de la grille, le grand Loustalot avec un morceau de pain, et, de
+l'autre, le g&eacute;nie prisonnier avec ses inventions. Et l'&eacute;change se
+faisait &agrave; travers les barreaux.</p>
+
+<p>Le grand Loustalot devait, comme on pense, bien tenir &agrave; conserver pour
+lui tout seul un secret aussi formidable. Il devait y tenir certainement
+plus qu'&agrave; la vie de trois acad&eacute;miciens... On l'avait bien vu, h&eacute;las!...
+et il semblait assez logique qu'il d&ucirc;t y tenir encore assez pour lui
+sacrifier deux victimes de plus. Quand on est entr&eacute; dans la voie du
+crime, on ne sait jamais quand on s'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>Et c'est bien &agrave; cause de la grande nettet&eacute; avec laquelle il se
+repr&eacute;sentait tout le drame, que M. Lalouette avait une si grande h&acirc;te de
+quitter ces lieux dangereux et qu'il ne se consolait point de prolonger
+de pareilles transes, une heure encore.</p>
+
+<p>Cependant, M. Hippolyte Patard, dont le cerveau horrifi&eacute; luttait pour
+repousser des conclusions que M. Lalouette avait accept&eacute;es sans plus
+tarder, M. Patard occupait le loisir forc&eacute; qui lui &eacute;tait fait &agrave; t&acirc;cher &agrave;
+d&eacute;brouiller la vraie situation du prisonnier.</p>
+
+<p>Les paroles myst&eacute;rieuses prononc&eacute;es par Martin Latouche et r&eacute;p&eacute;t&eacute;es par
+Babette lui revenaient &agrave; la m&eacute;moire &eacute;pouvant&eacute;e: &laquo;Ce n'est pas possible,
+avait dit Latouche, ce serait le plus grand crime de la terre!&raquo; Oui,
+oui, le plus grand crime de la terre! H&eacute;las! M. Patard ne devait-il pas
+lui aussi se rendre &agrave; la hideuse v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>Le prisonnier derri&egrave;re ses barreaux, avait laiss&eacute; tomber sa t&ecirc;te dans
+ses deux mains, et il paraissait accabl&eacute; sous le poids d'une douleur
+surhumaine. Au-dessus de lui, le lumignon, accroch&eacute; assez haut pour
+qu'il n'y p&ucirc;t atteindre, &eacute;clairait les choses d'une fa&ccedil;on fantastique et
+donnait aux objets &eacute;pars dans le cachot une forme telle, derri&egrave;re les
+barreaux, qu'on e&ucirc;t pu se croire en face du Laboratoire du diable, tout
+&agrave; fait effrayant, avec les ombres agrandies des cornues et des alambics,
+et les monstrueuses panses de ses fourneaux &eacute;teints.</p>
+
+<p>L'homme gisait comme une loque au milieu de toute cette alchimie.</p>
+
+<p>M. Patard l'appela &agrave; plusieurs reprises, sans qu'il e&ucirc;t l'air de
+l'entendre. Tout l&agrave;-haut les chiens grondaient toujours et M. Lalouette
+n'avait garde d'ouvrir la porte par laquelle il r&ecirc;vait cependant de
+filer comme une fl&egrave;che.</p>
+
+<p>C'est alors que la loque&mdash;l'homme aux lambeaux&mdash;remua un peu et que son
+ombre aux yeux hagards fit entendre des paroles terribles.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que le secret de Toth existe, c'est qu'ils sont morts.
+Voyez-vous! voyez-vous! voyez-vous! Il &eacute;tait descendu un jour si furieux
+que la maison en tremblait. Et moi aussi, je tremblais. Car je me
+disais: &Ccedil;a y est! Oh! &ccedil;a y est! Il va falloir que j'invente encore
+quelque chose! Chaque fois qu'il me demande quelque chose de tr&egrave;s
+difficile, il m'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Alors, il m'a, comme un petit enfant qui a peur qu'on ne lui donne pas
+sa tartine... Quelle mis&egrave;re, n'est-ce pas?... Mais c'est un bandit!</p>
+
+<p>Il y eut des r&acirc;les sauvages dans la gorge de l'homme.</p>
+
+<p>Et puis:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Il m'a bien tenaill&eacute;, avec son secret de Toth! Moi je n'en avais
+jamais entendu parler. Il m'a dit qu'un saltimbanque pr&eacute;tendait qu'on
+pouvait tuer avec ce secret-l&agrave;, par le nez, les yeux, la bouche et les
+oreilles... Et il me disait qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce saltimbanque qu'il appelait
+Eliphas, je n'&eacute;tais qu'un &acirc;ne... Il m'a humili&eacute; devant Tobie!... C'en
+&eacute;tait ind&eacute;cent!... et j'ai bien souffert!... Ah! quelle quinzaine!...
+quelle quinzaine nous avons pass&eacute;e!... je me la rappellerai longtemps...
+et il ne m'a laiss&eacute; tranquille que quand je lui eus livr&eacute; les parfums
+tragiques... les rayons assassins... et la chanson qui tue! Il a su s'en
+servir &agrave; ce que je vois.</p>
+
+<p>L'homme ricana affreusement.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;tala de tout son long par terre, &eacute;tendant les bras et les
+jambes avec lassitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je suis fatigu&eacute;! soupira-t-il... Mais il me faut des d&eacute;tails.
+Je voudrais bien savoir si on a vu briller le soleil de sacristie?</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard sursauta. Il se rappela cette d&eacute;finition &eacute;trange et
+remarquable qu'un docteur avait faite des stigmates retrouv&eacute;s sur le
+visage de Maxime d'Aulnay. Et il dit dans un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est bien cela!... le soleil de sacristie!</p>
+
+<p>&mdash;Il y &eacute;tait, n'est-ce pas?... Il avait &eacute;clat&eacute; sur le visage...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait forc&eacute;!... &ccedil;a, mon cher monsieur! c'est la mort par la lumi&egrave;re!
+&Ccedil;a ne peut pas faire autrement! &ccedil;a fait comme une explosion!... ou
+plut&ocirc;t comme si le visage avait explos&eacute;!...</p>
+
+<p>Mais l'autre, qu'est-ce qu'il avait?... parce que, vous comprenez, mon
+cher monsieur, il me faut des d&eacute;tails... Oh! je me doutais bien, allez,
+que le bandit aurait encore fait des siennes, puisque je l'ai entendu
+raconter &agrave; Tobie qu'ils &eacute;taient morts tous les trois. Mais les d&eacute;tails,
+&ccedil;a me manque, dans ma situation. Tant&ocirc;t entre eux, devant moi, ils
+parlent... et tant&ocirc;t ils se taisent... Ah! c'est un impitoyable bandit!
+Mais l'autre... qu'est-ce qu'il avait? Quels stigmates? Qu'est-ce qu'on
+a trouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois qu'on n'a rien trouv&eacute;, r&eacute;pondit Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on n'aura rien trouv&eacute; avec le parfum plus tragique...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne laisse pas de traces... c'est enfantin!... &ccedil;a se met dans une
+lettre... on l'ouvre, on la lit et on le respire!... Bonsoir!... plus
+personne!... mais on ne tue pas tout le monde comme &ccedil;a!... on finirait
+par se m&eacute;fier, bien s&ucirc;r... Oui, oui, on finirait par se m&eacute;fier... Il a
+d&ucirc; tuer le troisi&egrave;me avec...</p>
+
+<p>Ici, le grondement des chiens sembla tellement se rapprocher que la
+conversation en fut suspendue. On n'entendait plus dans la cave que la
+respiration haletante des trois hommes... puis la voix des molosses
+s'&eacute;loigna ou plut&ocirc;t diminua d'intensit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On ne leur donnera donc pas &agrave; manger, ce soir? murmura D&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Patard, dont le c&oelig;ur battait &agrave; se rompre, depuis l'atroce r&eacute;v&eacute;lation,
+put encore dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un, je crois, qui a eu une h&eacute;morragie... car on lui a trouv&eacute;
+un peu de sang au bout du nez!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... Parbleu! Parbleu! grin&ccedil;a D&eacute;d&eacute;...&mdash;et ses dents faisaient,
+l'une contre l'autre, un bruit insupportable.</p>
+
+<p>Parbleu! Celui-l&agrave; est mort par le son!... Il y a eu fatalement...</p>
+
+<p>Oh! c'est bien cela!... une h&eacute;morragie interne de l'oreille et il y a eu
+un &eacute;coulement sanguin par la trompe d'Eustache, &eacute;coulement qui a gagn&eacute;
+l'arri&egrave;re-gorge et puis le nez!... Nous y sommes! nous y sommes, ma
+parole!</p>
+
+<p>Et l'homme, tout &agrave; coup, se redressant avec une agilit&eacute; de singe, fut
+debout. On e&ucirc;t dit qu'il sautait aux barreaux et qu'il s'y accrochait,
+tel un quadrumane. Patard recula brusquement, redoutant que l'autre ne
+lui sais&icirc;t encore ce qui lui restait de cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur!... n'ayez pas peur!</p>
+
+<p>L'homme se laissa retomber sur ses pattes et marcha dans son
+cachot-laboratoire &agrave; grandes enjamb&eacute;es.</p>
+
+<p>Il redressait la taille, il redressait la t&ecirc;te... Quand il passait sous
+le lumignon, on apercevait son vaste front.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, mon cher monsieur!... Tout cela est bien terrible, mais
+tout de m&ecirc;me, on peut &ecirc;tre fier de son invention!... &Ccedil;a, c'est
+r&eacute;ussi!... Ce n'est point de la mort pour rire que j'ai mise
+l&agrave;-dedans... non, non! C'est de la vraie mort que j'ai enferm&eacute;e dans la
+lumi&egrave;re et dans le son!... &Ccedil;a m'a donn&eacute; beaucoup de mal!... mais vous
+savez, quand on a l'id&eacute;e, le reste n'est plus rien &agrave; faire!... Il s'agit
+d'avoir l'id&eacute;e et ce ne sont point les id&eacute;es qui me manquent!...
+Demandez-le au grand, &agrave; l'illustre Loustalot... Ah! la r&eacute;alisation d'une
+id&eacute;e comme celle-l&agrave;, avec moi, &ccedil;a ne tra&icirc;ne pas!... C'est vraiment
+magnifique!</p>
+
+<p>L'homme arr&ecirc;ta sa marche, leva l'index et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il existe dans le spectre des rayons ultraviolets? Ces
+rayons, qui sont des rayons chimiques, agissent vigoureusement sur la
+r&eacute;tine... On a signal&eacute; des accidents tr&egrave;s graves avec ces rayons!... oh!
+tr&egrave;s graves!... Maintenant, &eacute;coutez-moi bien... vous connaissez
+peut-&ecirc;tre ces sortes de lampes-longs-tubes, &agrave; lueur blafarde, verd&acirc;tre,
+et dans lesquelles le mercure volatilis&eacute;... Ah &ccedil;&agrave;! m'&eacute;coutez-vous? ou ne
+m'&eacute;coutez-vous pas? s'&eacute;cria l'homme si haut et si fort que Lalouette,
+&eacute;pouvant&eacute;, se laissa tomber &agrave; genoux, suppliant l'&eacute;trange professeur de
+se taire, et que M. Patard g&eacute;mit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! plus bas!... au nom du ciel, plus bas!</p>
+
+<p>Mais cette humiliation d'&eacute;l&egrave;ve ne d&eacute;sarma point le ma&icirc;tre qui, tout &agrave; sa
+conf&eacute;rence et &agrave; l'orgueil de pr&ocirc;ner les m&eacute;rites de son invention devant
+cet exceptionnel auditoire, continua d'une voix forte, nette,
+dominatrice:</p>
+
+<p>&mdash;...Ces lampes dans lesquelles le mercure volatilis&eacute; produit une
+lumi&egrave;re vraiment diabolique... Tenez, je crois bien que j'en ai l&agrave;...</p>
+
+<p>L'homme chercha, remua des choses... et ne trouva pas.</p>
+
+<p>En haut, les chiens ne se taisaient toujours point. Ils avaient senti
+les visiteurs, et c'est ce qui les faisait si insupportables.</p>
+
+<p>&laquo;Ils ne se tairont, bien s&ucirc;r, qu'avec de la viande dans la gueule&raquo;,
+pensait M. Lalouette, et cette pens&eacute;e qui ne le quittait d&eacute;cid&eacute;ment pas,
+malgr&eacute; l'&eacute;loquence du professeur ne le ranimait nullement et le laissait
+&agrave; genoux, comme si, avant le tr&eacute;pas, il n'avait plus que la force de
+demander pardon au Seigneur de la stupide vanit&eacute; qui l'avait pouss&eacute; &agrave;
+briguer un honneur qui est g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;serv&eacute; &agrave; des gens qui savent au
+moins lire. L'homme continuait son dangereux cours, redressant plus haut
+encore le front d'orgueil et scandant ses phrases de grands gestes
+tranchants.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon id&eacute;e, &agrave; moi, la voil&agrave;! la voil&agrave;! Au lieu de me servir
+d'un verre pour enveloppe, j'ai pris un tube de quartz, ce qui m'a donn&eacute;
+une production folle de rayons ultraviolets! Et alors! et alors, je l'ai
+enferm&eacute;, ce tube qui contenait du mercure, dans une petite lanterne
+sourde, poss&eacute;dant une petite bobine mue par un petit accumulateur!...</p>
+
+<p>Et alors, et alors! La force mortelle de ces rayons sur l'&oelig;il est
+incomparable... Un rayon, un seul, de ma lanterne sourde que je fais
+agir comme je veux, gr&acirc;ce &agrave; un diaphragme qui me permet d'intercepter la
+lumi&egrave;re &agrave; volont&eacute;&mdash;un rayon, un seul, suffit. La r&eacute;tine re&ccedil;oit un coup
+terrible qui am&egrave;ne la mort instantan&eacute;ment par traumatisme! mais il
+fallait le trouver... Il fallait songer &agrave; la possibilit&eacute; de cette mort
+par inhibition, c'est-&agrave;-dire par le brusque arr&ecirc;t du c&oelig;ur telle cette
+mort &eacute;galement par inhibition&mdash;ph&eacute;nom&egrave;ne, messieurs, d&eacute;couvert par moi
+d'abord, par Brown-S&eacute;quard ensuite&mdash;, telle cette mort, dis-je, par
+inhibition qui survient, par exemple, &agrave; la suite d'un coup port&eacute; par le
+revers de la main sur le larynx!...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! voil&agrave;! Ah! j'&eacute;tais fier, bien fier de ma petite lanterne
+sourde!... Mais il me l'a prise et je ne l'ai plus jamais revue...</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais! Ah! c'est une terrible petite lanterne qui tue les gens
+comme des mouches!... Aussi vrai que je suis le professeur D&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Les deux auditeurs du professeur D&eacute;d&eacute; recommand&egrave;rent in petto leur &acirc;me &agrave;
+Dieu, car d&eacute;cid&eacute;ment, avec les chiens et la petite lanterne sourde,
+c'&eacute;tait bien le diable si maintenant ils en r&eacute;chappaient. Mais le
+professeur D&eacute;d&eacute; n'avait encore rien dit de la deuxi&egrave;me invention qui,
+para&icirc;t-il, lui avait donn&eacute; plus de joie que toutes celles qui l'avaient
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e. Il n'avait encore rien dit de ce qu'il appelait son cher petit
+perce-oreille... Cette lacune fut combl&eacute;e en quelques phrases et
+l'&eacute;pouvante fut accomplie... La hideuse horreur de la mort prochaine et
+s&ucirc;re sembla glacer pour toujours M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et le nouvel
+acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela! Tout cela! proclama donc le professeur D&eacute;d&eacute;, &laquo;c'est de la
+crotte de bique&raquo; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon cher petit perce-oreille. C'est une
+petite bo&icirc;te qui n'est pas plus haute que &ccedil;a!... Elle peut se fourrer
+partout!... dans un accord&eacute;on, si on est malin et que l'on sache s'y
+prendre... dans un orgue de Barbarie... dans tout ce qui chante... dans
+tout ce qui fait une fausse note.</p>
+
+<p>Le professeur D&eacute;d&eacute; leva l'index encore.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, monsieur de plus d&eacute;sagr&eacute;able pour une oreille tant soit
+peu musicienne, qu'une fausse note? Je vous le demande, mais ne me
+r&eacute;pondez pas! Il n'y a rien! rien! rien! Avec mon cher petit
+perce-oreille, gr&acirc;ce au plus heureux dispositif &eacute;lectrique permettant
+des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus p&eacute;n&eacute;trantes&mdash;oui,
+monsieur, ma parole!&mdash;que les ondes hertziennes&mdash;avec, dis-je, mon cher
+petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les m&eacute;ninges, je fais
+subir au cerveau qui s'attend normalement &agrave; une note normale un choc tel
+que l'auditeur tombe mort, frapp&eacute; comme d'un coup de couteau
+ondulatoire, si j'ose dire, au moment m&ecirc;me o&ugrave; l'onde arm&eacute;e de la fausse
+note p&eacute;n&egrave;tre furtive et rapide dans le lima&ccedil;on. Ah! vrai! qu'est-ce que
+vous dites de &ccedil;a?... Hein?... vous ne dites rien de &ccedil;a!... Non! rien du
+tout!... moi non plus! Il n'y a rien &agrave; dire... Tout cela tue les gens
+comme des mouches!... Ah! c'est au fond bien ennuyeux... car je resterai
+ici toute ma vie n'ayant vu passer que des gens qui seraient venus me
+d&eacute;livrer s'ils n'&eacute;taient pas morts... Mais, &agrave; leur place, je sais bien
+ce que je ferais dans une aussi grave circonstance...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Quoi?... r&acirc;l&egrave;rent les deux malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je porterais des lunettes bleues et je me mettrais du coton dans les
+oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui! des lunettes bleues et du coton!... r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les deux
+hommes, et ils tendaient les mains comme des mendiants.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas sur moi!... fit gravement le professeur D&eacute;d&eacute;...</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! Attention! &Eacute;coutez! des pas!... C'est peut-&ecirc;tre lui, la
+petite terrible lanterne sourde d'une main, et le cher petit
+perce-oreille de l'autre... Ah! Ah!... Pas un sou!... je ne donnerais
+pas un sou de votre existence terrestre &agrave; tous les deux, ma parole!...
+Non!... Non!... C'est encore un coup rat&eacute;!... une d&eacute;livrance rat&eacute;e!...
+vous ferez comme les autres!... Vous ne reviendrez jamais!... jamais!...</p>
+
+<p>En effet, des pas descendaient... On marchait maintenant juste au-dessus
+de leurs t&ecirc;tes. Les pas allaient vers la trappe...</p>
+
+<p>Patard et Lalouette s'&eacute;taient relev&eacute;s, avaient fui vers la porte du
+petit escalier, redress&eacute;s par une supr&ecirc;me &eacute;nergie, une derni&egrave;re volont&eacute;
+de vivre. La voix de l'autre les poursuivait: &laquo;Jamais!... je ne les
+reverrai plus... Ils ne reviendront plus jamais!&raquo; Et ils eurent la
+perception nette qu'on soulevait la trappe au-dessus de leur t&ecirc;te... Ils
+se d&eacute;tourn&egrave;rent instinctivement, rentrant la t&ecirc;te dans les &eacute;paules,
+fermant les yeux, se bouchant les oreilles.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait trop horrible... Ils pr&eacute;f&eacute;raient d&eacute;cid&eacute;ment risquer la mort
+par les chiens... Ils ouvrirent la porte et grimp&egrave;rent, escalad&egrave;rent
+l'escalier, ne pensant qu'&agrave; ne pas &ecirc;tre rejoints par le rayon qui
+assassine ou la chanson qui tue... ne pensant m&ecirc;me plus aux chiens.</p>
+
+<p>Or, les chiens n'aboyaient plus.</p>
+
+<p>Les chiens devaient manger, &ecirc;tre occup&eacute;s &agrave; d&eacute;vorer Patard et Lalouette
+virent la porte indiqu&eacute;e par D&eacute;d&eacute;, la clef sur la serrure...</p>
+
+<p>Et ils ne firent qu'un bond jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>...Et puis, ce fut la fuite &eacute;perdue dans les champs... les champs &agrave;
+travers lesquels ils coururent, comme des fous, au hasard, tout droit
+devant eux, dans le noir... tombant, se relevant, bondissant plus loin
+quand ils &eacute;taient atteints par un rayon de lune!... un rayon qui venait
+peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s tout, de la lanterne sourde!...</p>
+
+<p>Enfin, ils arriv&egrave;rent &agrave; une route; la voiture d'un laitier passait...
+Ils parlement&egrave;rent, se gliss&egrave;rent dans la charrette, ext&eacute;nu&eacute;s,
+mourants... et ils se firent conduire &agrave; la gare, cachant leur
+personnalit&eacute;, disant qu'ils &eacute;taient &eacute;gar&eacute;s et qu'ils avaient eu peur de
+deux gros chiens qui les poursuivaient.</p>
+
+<p>Juste &agrave; ce moment, on entendit aboyer affreusement les molosses, tout au
+loin, au fond de la nuit... On devait les avoir l&acirc;ch&eacute;s... on devait
+rechercher les visiteurs inconnus qui avaient laiss&eacute; derri&egrave;re eux la
+porte ouverte... Le g&eacute;ant Tobie devait organiser une battue en r&egrave;gle...</p>
+
+<p>Mais la voiture partit &agrave; grande allure... M. Hippolyte Patard et M.
+Lalouette respir&egrave;rent enfin... Ils se crurent sauv&eacute;s... Le grand
+Loustalot ne saurait jamais, n'est-ce pas? jusqu'au moment du
+ch&acirc;timent... quels &eacute;taient ces hommes qui avaient surpris son secret.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII. Le secret du grand Loustalot</a></h2>
+
+
+<p>La rue Laffitte &eacute;tait noire de monde. A toutes les fen&ecirc;tres, des groupes
+de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quitt&acirc;t le domicile
+conjugal pour se rendre &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, o&ugrave; il devait prononcer
+son discours. C'&eacute;tait une f&ecirc;te et une gloire pour le quartier. Un
+marchand de tableaux, un bibelotier acad&eacute;micien, cela ne s'&eacute;tait encore
+jamais vu, et les circonstances h&eacute;ro&iuml;ques au milieu desquelles se
+d&eacute;roulait un pareil &eacute;v&eacute;nement avaient, comme on le pense bien, fortement
+contribu&eacute; &agrave; mettre toutes les cervelles &agrave; l'envers. Les journalistes
+avaient envahi les trottoirs et exhibaient &agrave; chaque instant leurs
+coupe-files, pour n'&ecirc;tre point g&ecirc;n&eacute;s dans leur reportage par
+l'exceptionnel service d'ordre que le pr&eacute;fet de police avait &eacute;t&eacute; dans la
+n&eacute;cessit&eacute; d'organiser Beaucoup de ceux qui &eacute;taient l&agrave; avaient form&eacute; le
+projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de
+l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste,
+qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus
+sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pens&eacute;e de tous gisait la
+crainte de la nouvelle de la mort &agrave; laquelle il fallait bien s'attendre.</p>
+
+<p>Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne
+faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui
+s'&eacute;coulaient.</p>
+
+<p>Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le
+nouvel acad&eacute;micien &eacute;tait, depuis neuf heures du matin, &agrave; l'Acad&eacute;mie,
+enferm&eacute; avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire.</p>
+
+<p>Ah! les malheureux avaient pass&eacute; une nuit terrible, et c'est dans un
+triste &eacute;tat qu'ils &eacute;taient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette
+qui tenait un petit d&eacute;bit place de la Bastille.</p>
+
+<p>L&agrave;, M<sup>me</sup> Lalouette les avait fort myst&eacute;rieusement rejoints.</p>
+
+<p>On lui avait naturellement tout racont&eacute;, et il s'en &eacute;tait suivi une
+consultation qui avait dur&eacute; plusieurs heures.</p>
+
+<p>M. Lalouette voulait qu'on all&acirc;t tout de suite trouver la police, mais
+M. Patard le toucha par son &eacute;loquence et ses larmes et il fut entendu
+que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre,
+autant que possible, f&ucirc;t &eacute;vit&eacute; et que l'Acad&eacute;mie ne s'en trouv&acirc;t point
+d&eacute;shonor&eacute;e. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre &agrave; M. Lalouette
+que, depuis qu'il &eacute;tait acad&eacute;micien, il avait des devoirs qui
+n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il &eacute;tait responsable,
+pour sa part, telle la vestale antique, de l'&eacute;clat de cette flamme
+immortelle qui br&ucirc;le sur l'autel de l'Institut.</p>
+
+<p>A quoi M. et M<sup>me</sup> Lalouette crurent devoir r&eacute;pondre que cette fonction
+glorieuse leur paraissait maintenant accompagn&eacute;e de trop de p&eacute;rils pour
+qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel r&eacute;pliqua
+qu'il &eacute;tait trop tard pour revenir en arri&egrave;re et que lorsqu'on &eacute;tait
+Immortel, c'&eacute;tait jusqu'&agrave; la mort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce qui me chagrine! avait r&eacute;pondu encore M. Lalouette.</p>
+
+<p>En fin de compte, comme ils &eacute;taient s&ucirc;rs que le grand Loustalot ignorait
+qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur para&icirc;tre
+plut&ocirc;t rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point
+la cause de la mort des trois pr&eacute;c&eacute;dents r&eacute;cipiendaires. M<sup>me</sup> Lalouette
+fit bien encore quelques r&eacute;flexions mais elle &eacute;tait toute chaude de
+l'enthousiasme populaire qui assi&eacute;geait sa maison et il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+douloureux de renoncer si t&ocirc;t &agrave; la gloire. Il fut r&eacute;solu que, d&egrave;s la
+premi&egrave;re heure, ces messieurs, pour n'&ecirc;tre point d&eacute;rang&eacute;s, iraient
+s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamn&eacute;e
+&agrave; tous, et par cons&eacute;quent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton
+et des lunettes bleues.</p>
+
+<p>Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette,
+ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le
+nez, attendaient.</p>
+
+<p>Quelques minutes seulement les s&eacute;paraient du moment o&ugrave; la m&eacute;moire de M.
+Lalouette allait trouver l'occasion &agrave; jamais illustre de s'exercer pour
+le triomphe des lettres.</p>
+
+<p>Au-dehors, une rumeur impatiente montait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et r&eacute;solument il
+ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son
+nouveau coll&egrave;gue.</p>
+
+<p>Mais la porte fut brutalement pouss&eacute;e, puis referm&eacute;e...</p>
+
+<p>Les deux hommes recul&egrave;rent en poussant un cri d'effroi.</p>
+
+<p>Le grand Loustalot &eacute;tait devant eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix l&eacute;g&egrave;rement tremblante, le sourcil
+fronc&eacute;... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!...
+Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu
+l'honneur de vous voir... Enchant&eacute;!</p>
+
+<p>Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait
+cependant de reconqu&eacute;rir un peu de sang-froid, car la minute &eacute;tait des
+plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait
+obstin&eacute;ment une main derri&egrave;re son dos.</p>
+
+<p>Et le plus affreux &eacute;tait qu'il ne &laquo;fallait avoir l'air de rien&raquo;.</p>
+
+<p>Car, &agrave; n'en pas douter, le grand Loustalot soup&ccedil;onnait quelque chose.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux s&egrave;che et r&eacute;pondit, en
+ne perdant pas un seul des mouvements du savant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M. Lalouette et moi, nous avons d&eacute;couvert que nous avions la vue
+un peu fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>M. Loustalot fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Les deux autres en firent deux en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; avez-vous d&eacute;couvert cela? demanda lugubrement le savant. Ne
+serait-ce justement point chez moi, hier soir?</p>
+
+<p>M. Lalouette eut comme un &eacute;tourdissement, mais M. Patard, de toutes ses
+pauvres forces, protesta... affirmant que le grand Loustalot &eacute;tait le
+plus distrait des hommes et qu'il ne savait au juste ce qu'il disait,
+car, hier soir ni M. Lalouette ni lui n'avaient quitt&eacute; Paris.</p>
+
+<p>Le grand Loustalot ricana encore, sa main toujours cach&eacute;e derri&egrave;re son
+dos.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, son bras se d&eacute;tendit en avant, pour la plus grande
+terreur de ces messieurs qui, d'une main, assujettirent brusquement
+leurs lunettes, et, de l'autre, le coton dans leurs oreilles, croyant
+voir appara&icirc;tre la petite terrible lanterne sourde ou le cher petit
+perce-oreille.</p>
+
+<p>Mais la main du grand Loustalot montrait un parapluie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon parapluie! s'&eacute;cria M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous l'ai pas fait dire! gronda sourdement le savant... votre
+parapluie, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, que vous avez oubli&eacute; dans
+le train qui vous ramenait de La varenne!... Un employ&eacute; fid&egrave;le qui vous
+conna&icirc;t et qui me conna&icirc;t et qui nous a vus quelquefois voyager
+ensemble... me l'a remis... Ah! ah! monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel!</p>
+
+<p>Le grand Loustalot s'exaltait de plus en plus en agitant le parapluie
+que M. Hippolyte Patard essayait en vain de saisir &agrave; la vol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... vous trouvez que je suis distrait... mais le serai-je
+jamais autant que vous qui oubliez le parapluie le plus aim&eacute; du
+monde?... Le parapluie de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel!... Ah! je l'ai
+soign&eacute; en v&eacute;rit&eacute;... comme s'il avait &eacute;t&eacute; mon parapluie &agrave; moi!...</p>
+
+<p>Et le savant lan&ccedil;a le parapluie &agrave; toute vol&eacute;e &agrave; travers la pi&egrave;ce.
+L'objet fit plusieurs tours sur lui-m&ecirc;me et alla se briser contre la
+figure impassible d'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>Devant ce sacril&egrave;ge, M. Patard avait commenc&eacute; un cri.</p>
+
+<p>Mais la figure de Loustalot &eacute;tait devenue si effrayante que ce cri
+n'avait pu s'achever... Il resta &agrave; l'&eacute;tat de puissance&mdash;ou
+d'impuissance&mdash;dans la gorge de M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>Ah! la fulgurante figure de d&eacute;mon! M. Loustalot barrait toujours le
+passage de la porte et agitait les bras comme un vrai M&eacute;phisto de
+th&eacute;&acirc;tre qui veut faire croire qu'il a des ailes.</p>
+
+<p>Pour un vrai savant, c'&eacute;tait inou&iuml;, et tout le monde l'e&ucirc;t cru toqu&eacute;.</p>
+
+<p>M. Patard et M. Lalouette pens&egrave;rent que c'&eacute;tait le diable.</p>
+
+<p>Comme il avan&ccedil;ait toujours, ils recul&egrave;rent encore.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un &eacute;clat qui
+les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu
+que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'&eacute;tais pas l&agrave;...
+comme des gens mal &eacute;lev&eacute;s ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu
+vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger
+comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle D&eacute;d&eacute;.
+Vous l'avez vu, D&eacute;d&eacute;? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas
+d'imb&eacute;ciles!</p>
+
+<p>Loustalot &eacute;cumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur &agrave;
+grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques!</p>
+
+<p>&mdash;Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les
+retiraient pas.) vous avez d&ucirc; aussi vous mettre du coton dans les
+oreilles!... Tout le bataclan!...</p>
+
+<p>Toute la folie de D&eacute;d&eacute;!... Et qu'il me fait mes inventions pour un
+morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Et la lumi&egrave;re qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la
+folie, toute la folie de D&eacute;d&eacute;!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous
+dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher
+fou!</p>
+
+<p>Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une fa&ccedil;on si
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e que &laquo;les deux autres&raquo; en eurent comme un choc au c&oelig;ur. Et
+cet immense mis&eacute;rable qui, il y a une seconde &agrave; peine, leur paraissait
+le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout &agrave; coup, infiniment
+pitoyable. Oh! ils &eacute;taient bien &eacute;tonn&eacute;s de le voir pleurer ainsi, mais
+ils ne s'approch&egrave;rent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs
+lunettes. Loustalot, r&acirc;lant, g&eacute;missait:</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs...
+mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou
+dangereux, tr&egrave;s dangereusement fou... Les autorit&eacute;s ne m'ont permis de
+le conserver chez moi que comme un prisonnier...&mdash;Un jour, on a retir&eacute;
+de ses mains une petite fille qu'il avait presque &eacute;trangl&eacute;e afin de
+reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que
+cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me
+le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous
+n'avez qu'&agrave; parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs
+d'enfants!</p>
+
+<p>Et il pleura!... Il pleura!...</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroy&eacute;s
+par cette r&eacute;v&eacute;lation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sinc&eacute;rit&eacute; de
+ce d&eacute;sespoir leur expliquaient le singulier et douloureux myst&egrave;re de
+l'homme &agrave; travers les barreaux.</p>
+
+<p>Mais les trois morts?...</p>
+
+<p>M. Patard posa une main timide sur l'&eacute;paule du grand Loustalot dont les
+larmes ne tarissaient pas...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne dirons rien! d&eacute;clara M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, mais avant
+nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien
+dire... et qui sont morts.</p>
+
+<p>Loustalot se leva, &eacute;tendit les bras comme s'il voulait &eacute;treindre toute
+la douleur du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie
+pas &eacute;t&eacute; plus &eacute;pouvant&eacute; que vous?... Le destin semblait se faire mon
+complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien!
+Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?</p>
+
+<p>Et il alla &agrave; Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne sant&eacute;?</p>
+
+<p>Avant que M. Lalouette n'ait pu r&eacute;pondre, la salle &eacute;tait envahie par ses
+coll&egrave;gues impatients qui venaient chercher M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et
+son h&eacute;ros.</p>
+
+<p>La cour les salles, les couloirs de l'Institut &eacute;taient pleins du plus
+ardent tumulte.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le coton qu'il avait enfonc&eacute; dans ses oreilles,
+M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme,
+apr&egrave;s la confidence derni&egrave;re de Loustalot, il pouvait passer &agrave;
+l'Immortalit&eacute;, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter
+jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de la salle des s&eacute;ances publiques.</p>
+
+<p>L&agrave;, il fut arr&ecirc;t&eacute; un instant par l'encombrement et se trouva nez &agrave; nez
+avec Loustalot lui-m&ecirc;me. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir
+prendre une supr&ecirc;me pr&eacute;caution, et, pench&eacute; &agrave; l'oreille du savant, il lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demand&eacute; si j'ai une bonne sant&eacute;?... Merci, elle est
+excellente... je crois fermement &agrave; tout ce que vous nous avez racont&eacute;,
+mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris
+mes pr&eacute;cautions... j'ai &eacute;crit moi m&ecirc;me un r&eacute;cit de tout ce que nous
+avons vu et entendu chez vous, r&eacute;cit qui sera divulgu&eacute; aussit&ocirc;t apr&egrave;s ma
+mort.</p>
+
+<p>Loustalot consid&eacute;ra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il r&eacute;pondit
+avec simplicit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette</a></h2>
+
+
+<p>M. Gaspard Lalouette ne pouvait plus d&eacute;cemment reculer.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; on l'avait aper&ccedil;u dans la salle. Des bravos assourdissants
+salu&egrave;rent son entr&eacute;e. La vue de M<sup>me</sup> Lalouette, au premier rang, rendit
+au r&eacute;cipiendaire un peu de son courage, mais, en v&eacute;rit&eacute;, M. Loustalot
+venait de lui porter un coup terrible. Il en chancelait encore. Comment
+cet homme savait-il que lui, Lalouette, ne savait pas lire? Le secret en
+avait &eacute;t&eacute; cependant pr&eacute;cieusement gard&eacute;. Ce n'&eacute;tait point Patard qui
+pouvait avoir parl&eacute;! Et Eliphas avait montr&eacute; trop de joie de voir &agrave;
+l'Acad&eacute;mie un monsieur qui ne savait pas lire pour compromettre sa
+vengeance par une indiscr&eacute;tion. Eulalie &eacute;tait le tombeau des secrets.
+Alors? Comment? Comment? Il croyait &laquo;tenir&raquo; Loustalot et c'&eacute;tait
+Loustalot qui, au dernier moment, lui prouvait son impuissance.</p>
+
+<p>Mais Loustalot, apr&egrave;s tout, n'avait peut-&ecirc;tre point mis dans sa r&eacute;plique
+d'intention mauvaise. N'&eacute;tait-il point un malheureux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; p&egrave;re et
+un illustre savant &agrave; plaindre? &Eacute;videmment. Alors, qu'est-ce que M.
+Lalouette avait &agrave; craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout avec des lunettes bleues et du coton dans les oreilles!</p>
+
+<p>Lalouette se redressa devant les hommages qui l'accueillaient, qui
+suivaient chacun de ses pas. Il voulut para&icirc;tre fier comme un g&eacute;n&eacute;ral
+romain au triomphe et aussi comme Artaban. Et il y r&eacute;ussit. Cela,
+surtout, gr&acirc;ce &agrave; ses lunettes bleues qui cachaient un reste d'inqui&eacute;tude
+dans le regard.</p>
+
+<p>Il vit, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, tr&egrave;s tranquille et tr&egrave;s triste, le grand
+Loustalot qui semblait &agrave; mille lieues de la r&eacute;union. Il fut, du coup,
+rassur&eacute;, ma foi, tout &agrave; fait. Et, la parole lui ayant &eacute;t&eacute; donn&eacute;e, il
+commen&ccedil;a son discours, tr&egrave;s pos&eacute;ment, en tournant, le coude arrondi, les
+pages, comme s'il lisait, bien entendu. Toute sa bonne m&eacute;moire &eacute;tait
+l&agrave;... si bonne... si bonne... qu'il d&eacute;bitait son &laquo;compliment&raquo; en
+songeant &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>Il songeait: mais enfin, comment le grand Loustalot sait-il que je ne
+sais pas lire?</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, se frappant brusquement le front, il s'&eacute;cria, au milieu
+de son discours:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!</p>
+
+<p>A ce geste inattendu, &agrave; ce cri inexplicable, toute la salle r&eacute;pondit par
+une clameur. D'un unique mouvement d'indicible angoisse, elle se
+souleva, pench&eacute;e sur l'homme... s'attendant &agrave; le voir pirouetter comme
+les autres.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s avoir touss&eacute; librement pour se d&eacute;gager la gorge, M. Gaspard
+Lalouette d&eacute;clara:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien!... Messieurs, je continue!... Je disais donc... je
+disais donc: ah! je disais donc que ce pauvre Martin Latouche, enlev&eacute; si
+pr&eacute;matur&eacute;ment...</p>
+
+<p>Ah! qu'il &eacute;tait beau et calme, le p&egrave;re Lalouette! et s&ucirc;r de lui,
+maintenant! Oh! tout &agrave; fait s&ucirc;r!... Il parlait de la mort des autres
+avec la tranquillit&eacute; de l'homme qui ne doit jamais mourir... On
+l'applaudit &agrave; faire &eacute;clater les vitres! C'&eacute;tait du d&eacute;lire. Les femmes
+surtout &eacute;taient folles! Elles arrachaient leurs gants &agrave; force de taper
+dans leurs petites mains, elles cassaient des &eacute;ventails, elles avaient
+de petits cris aigus d'enthousiasme, d'enchantement et de
+satisfaction&mdash;c'&eacute;tait extraordinaire, pour une r&eacute;ception acad&eacute;mique&mdash;,
+M<sup>me</sup> Lalouette &eacute;tait soutenue par deux amies d&eacute;vou&eacute;es et l'on pouvait
+contempler sur son visage rafra&icirc;chi deux vrais ruisseaux de larmes
+heureuses qui ne tarissaient point.</p>
+
+<p>Donc M. Lalouette parlait bien.</p>
+
+<p>Il avait trouv&eacute; le mot de l'&eacute;nigme et rien ne l'arr&ecirc;tait plus dans son
+discours. Il faisait des effets de voix, de bras et de torse.</p>
+
+<p>Voici pourquoi il avait cri&eacute;: &laquo;J'y suis!&raquo; &laquo;J'y suis&raquo; parce que le fameux
+jour o&ugrave; j'&eacute;tais all&eacute; tout seul &agrave; La Varenne-Saint-Hilaire et o&ugrave; je
+m'&eacute;tais enfui de chez Loustalot comme si je m'&eacute;tais &eacute;chapp&eacute; de
+Charenton... ce jour-l&agrave;, j'arrivai juste &agrave; la gare pour sauter dans le
+train qui me ramenait &agrave; Paris. Dans le compartiment, il y avait une dame
+qui poussa des cris de paon. C'&eacute;tait un compartiment ferm&eacute; ne donnant
+point sur un couloir; je vis qu'elle croyait que j'allais l'assassiner.
+Plus je voulais la calmer et plus elle criait. A la station suivante
+elle appela le chef de train qui me reprocha d'&ecirc;tre mont&eacute; dans le
+compartiment des &laquo;dames seules&raquo;. Et il me montra une pancarte en
+m'annon&ccedil;ant qu'il allait dresser proc&egrave;s-verbal, et que j'aurais un beau
+proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Heureusement j'avais dans ma poche mon livret militaire gr&acirc;ce auquel
+j'ai pu prouver que je ne savais pas lire! Et voil&agrave;... cet employ&eacute; doit
+&ecirc;tre le m&ecirc;me que celui qui a trouv&eacute; le parapluie de M. Patard et qui l'a
+remis &agrave; Loustalot. Aux questions de Loustalot sur mon signalement,
+l'employ&eacute; certainement a r&eacute;pondu que M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel
+voyageait avec l'homme qui ne savait pas lire!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs... M<sup>gr</sup> d'Abbeville &eacute;tait comme moi un enfant du peuple.</p>
+
+<p>A cet endroit du discours un nouveau gar&ccedil;on de salle de l'Institut&mdash;car
+les anciens n'eussent point os&eacute; une pareille d&eacute;marche qui rappelait des
+pr&eacute;c&eacute;dents f&acirc;cheux&mdash;traversa l'enceinte sur la pointe des pieds, une
+lettre &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand le public vit cette lettre, une nouvelle intense &eacute;motion s'empara
+de tous... On crut que cette lettre &eacute;tait encore destin&eacute;e au
+r&eacute;cipiendaire... et aussit&ocirc;t il y eut des cris...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Non!... Pas de lettres!... N'ouvrez pas!... Qu'il ne l'ouvre
+pas!</p>
+
+<p>Et un cri d&eacute;chirant. C'&eacute;tait M<sup>me</sup> Lalouette qui se trouvait mal.</p>
+
+<p>M. Lalouette avait tourn&eacute; la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; du gar&ccedil;on de salle et il avait
+vu la lettre... Il avait compris... Le parfum plus tragique le guettait
+peut-&ecirc;tre... Enfin, il avait entendu le d&eacute;sespoir de M<sup>me</sup> Lalouette...</p>
+
+<p>Alors, il se dressa sur la pointe des pieds et il se fit plus grand
+qu'il n'avait jamais &eacute;t&eacute; et, dominant r&eacute;ellement, au moins de toute sa
+force morale cette assembl&eacute;e effar&eacute;e, montrant d'un doigt qui ne
+tremblait pas la lettre fatale:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non! pas avec moi, fit-il... &ccedil;a ne r&eacute;ussira pas!... Moi je ne sais
+pas lire!...</p>
+
+<p>Ce fut une explosion d'all&eacute;gresse folle! Ah! au moins, celui-l&agrave; &eacute;tait
+spirituel. Brave et spirituel: Il ne savait pas lire!</p>
+
+<p>Le mot &eacute;tait adorable. Et le triomphe de Lalouette fut complet. Des
+coll&egrave;gues vinrent lui secouer les mains avec une &eacute;nergie farouche, et la
+s&eacute;ance s'acheva dans un transport d'enthousiasme merveilleux...</p>
+
+<p>Le triomphe fut d'autant plus complet qu'en fin de compte M. Gaspard
+Lalouette ne mourut pas et que l'homme qui ne sait pas lire put
+d&eacute;finitivement s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville sans avoir
+&eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; d'aucune sorte.</p>
+
+<p>La lettre n'&eacute;tait point &agrave; l'adresse de M. Lalouette.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lalouette revint &agrave; elle pour retrouver un mari bien vivant qui lui
+parut le plus beau des hommes.</p>
+
+<p>Sur le tard, ils eurent un enfant du sexe masculin qu'ils appel&egrave;rent
+Acad&eacute;mus.</p>
+
+<p>Quant au grand Loustalot, il &eacute;prouva, peu de temps apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements
+qui nous ont occup&eacute;s, une grande douleur il perdit son fils. D&eacute;d&eacute;
+mourut.</p>
+
+<p>M. Hippolyte Patard et M. Lalouette furent invit&eacute;s &agrave; l'enterrement qui
+eut lieu le soir, presque secr&egrave;tement.</p>
+
+<p>Au cimeti&egrave;re, M. Lalouette fut fort intrigu&eacute; par la pr&eacute;sence d'un
+myst&eacute;rieux personnage qui, derri&egrave;re les tombes, se glissait non loin du
+grand Loustalot. Quand l'illustre savant tomba &agrave; genoux, l'inconnu
+s'approcha et se pencha sur lui comme s'il voulait &eacute;couter interroger
+cette douleur La figure de l'homme &eacute;tait invisible tant elle &eacute;tait
+envelopp&eacute;e du chapeau et du manteau. Tout le temps de la c&eacute;r&eacute;monie,
+M. Lalouette se demanda: &laquo;Oui donc est celui-ci?&raquo; Car il lui semblait
+bien que l'allure g&eacute;n&eacute;rale ne lui &eacute;tait pas &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Enfin l'homme se perdit dans la nuit.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel et M. Lalouette revinrent de compagnie. Dans
+le train, o&ugrave; M. Lalouette faillit encore monter dans le compartiment des
+&laquo;dames seules&raquo;, croyant monter dans celui des &laquo;fumeurs&raquo;, les deux
+acad&eacute;miciens caus&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Loustalot semble avoir bien du chagrin, disait M. Hippolyte
+Patard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, bien du chagrin, r&eacute;pondit, en hochant la t&ecirc;te, M. Lalouette.</p>
+
+<p>Deux ans plus tard, M. Gaspard Lalouette, se rendant &agrave; l'Acad&eacute;mie,
+traversait le pont des Arts au bras de M. Hippolyte Patard. Soudain il
+suspendit sa marche:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit-il, devant vous... l'homme au manteau...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda, tout &eacute;tonn&eacute;, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne reconnaissez pas cette silhouette?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle ne vous a pas frapp&eacute; comme moi, monsieur le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel... Cet homme n'a pas l&acirc;ch&eacute; le grand Loustalot d'un pas le soir
+de la c&eacute;r&eacute;monie, au cimeti&egrave;re... et je crus bien ne pas me tromper en
+affirmant que j'avais d&eacute;j&agrave; vu cette silhouette-l&agrave; quelque part...</p>
+
+<p>A ce moment, l'homme au manteau se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;M. Eliphas de La Nox! s'&eacute;cria M. Lalouette.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien le mage. Il s'avan&ccedil;a vers les deux Immortels et serra la
+main de M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici! s'exclama celui-ci, et vous ne nous avez pas fait une petite
+visite? M<sup>me</sup> Lalouette aurait &eacute;t&eacute; si heureuse de vous serrer la main!
+Faites-nous donc le plaisir de venir d&icirc;ner, sans c&eacute;r&eacute;monie, l'un de ces
+soirs, &agrave; la maison.</p>
+
+<p>Et se tournant vers M. Patard:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, je vous pr&eacute;sente M. Eliphas de
+Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, dont la lettre nous a si fort
+tracass&eacute;s dans un temps. Et, &agrave; part &ccedil;a! que devenez-vous, mon cher
+monsieur de La Nox?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vends toujours mes peaux de lapin, mon cher acad&eacute;micien,
+r&eacute;pondit avec un sourire celui qui avait &eacute;t&eacute; l'&laquo;Homme de lumi&egrave;re&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne regrettez point l'Acad&eacute;mie? demanda bravement M. Lalouette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque vous y &ecirc;tes! r&eacute;pliqua doucement Eliphas.</p>
+
+<p>M. Lalouette prit ces paroles pour un compliment et remercia.</p>
+
+<p>M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel toussa.</p>
+
+<p>M. Lalouette dit:</p>
+
+<p>&mdash;A propos!... Figurez-vous qu'en vous apercevant, et sans vous avoir
+encore reconnu, je disais &agrave; M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel: &laquo;C'est dr&ocirc;le,
+mais il me semble bien avoir vu cette silhouette &agrave; l'enterrement du fils
+du grand Loustalot...&raquo;&mdash;J'y &eacute;tais, fit Eliphas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissiez le grand Loustalot? demanda M. Patard, qui n'avait
+encore rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Point personnellement, r&eacute;pondit sur un ton tout &agrave; coup si grave M.
+Eliphas de La Nox que ses deux interlocuteurs en furent comme g&ecirc;n&eacute;s...
+Non, je ne le connaissais pas personnellement, mais j'ai eu l'occasion
+de m'occuper de lui &agrave; la suite d'une enqu&ecirc;te que j'ai cru devoir faire
+pour ma satisfaction personnelle, relativement &agrave; certains faits qui ont
+occup&eacute; l'opinion publique dans un temps o&ugrave; l'on mourait beaucoup &agrave;
+l'Acad&eacute;mie, monsieur le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel...</p>
+
+<p>En entendant cela, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel souhaita que le pont des
+Arts s'entrouvr&icirc;t pour mettre fin &agrave; une conversation qui lui rappelait
+les heures les plus n&eacute;fastes de son honn&ecirc;te et triste vie. Il balbutia
+h&acirc;tivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me rappelle &eacute;galement vous avoir vu au cimeti&egrave;re... Le grand
+Loustalot avait bien du chagrin de la mort de son fils...</p>
+
+<p>M. Lalouette ajouta aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Son chagrin n'a point diminu&eacute;. Nous ne l'avons plus revu &agrave; l'Acad&eacute;mie
+depuis ce deuil cruel et il nous laisse, seuls, travailler au
+Dictionnaire... Ah! le pauvre homme a &eacute;t&eacute; bien frapp&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Si frapp&eacute;... si frapp&eacute;, r&eacute;pliqua soudain l'&laquo;Homme de lumi&egrave;re&raquo;, en
+penchant sa noble et myst&eacute;rieuse figure sur les deux acad&eacute;miciens
+fr&eacute;missants... si frapp&eacute; que, depuis la mort de D&eacute;d&eacute;, il n'a plus rien
+invent&eacute; du tout!</p>
+
+<p>Sur quoi, ayant prononc&eacute; la terrible phrase, M. Eliphas de Saint-Elme de
+Taillebourg de La Nox, tournant le dos &agrave; l'Institut, disparut au bout du
+pont des Arts...</p>
+
+<p>...Cependant que, appuy&eacute;s maintenant l'un sur l'autre, comme pour se
+soutenir mutuellement, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette
+dirigeaient h&eacute;ro&iuml;quement leurs pas chancelants vers le seuil de
+l'Immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Tant qu'ils furent dehors, ils ne prononc&egrave;rent point un mot, mais
+aussit&ocirc;t qu'ils furent enferm&eacute;s dans le cabinet de M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel, M. Gaspard Lalouette retrouva soudain ses forces pour
+d&eacute;clarer que sa conscience, d&eacute;finitivement &eacute;claircie par les paroles
+tragiques de M. Eliphas de La Nox, ne lui permettait point de conserver
+plus longtemps un silence coupable. C'est en vain que M. Patard, des
+larmes dans la voix, essayait de le faire taire et plaidait encore le
+doute dont il voulait faire b&eacute;n&eacute;ficier l'abominable Loustalot, pour
+l'honneur de l'Acad&eacute;mie; M. Lalouette ne voulait plus rien entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! s'&eacute;cria-t-il, c'est Martin Latouche qui avait raison! C'est
+lui qui a entrevu la v&eacute;rit&eacute;: il n'y a pas eu de plus grand crime sur la
+terre!</p>
+
+<p>&mdash;Si! r&eacute;pliqua M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, &eacute;clatant &agrave; son tour si! Il y
+en a eu un plus grand!</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de faire entrer &agrave; l'Acad&eacute;mie quelqu'un qui ne sait pas lire! Ce
+crime, c'est moi qui l'ai commis!</p>
+
+<p>Et il ajouta, tremblant d'une fureur sainte:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;nonce-moi donc si tu l'oses!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que, depuis l'&acirc;ge de neuf ans, o&ugrave; il avait eu
+le malheur de perdre sa m&egrave;re, M. Hippolyte Patard usait, dans le
+discours, du &laquo;tutoiement&raquo;.</p>
+
+<p>Cette familiarit&eacute; mena&ccedil;ante, au lieu de calmer la discussion, ne fit que
+l'exasp&eacute;rer davantage et les deux Immortels &eacute;taient dress&eacute;s l'un contre
+l'autre, comme deux coqs de bataille, quand un coup, frapp&eacute; &agrave; la porte,
+les rappela au sentiment des convenances. M. Lalouette se laissa tomber
+dans un fauteuil, au coin du feu, et M. Patard alla ouvrir. C'&eacute;tait le
+concierge qui apportait un pli assez volumineux qu'on lui avait fort
+recommand&eacute; et qu'il devait remettre entre les mains m&ecirc;mes de M. le
+secr&eacute;taire perp&eacute;tuel. Le concierge s'en alla et M. Patard prit
+connaissance du message. D'abord il lut, sur l'enveloppe, ces mots: &laquo;A
+M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, pour &ecirc;tre ouvert en s&eacute;ance priv&eacute;e de
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.&raquo;</p>
+
+<p>M. Patard reconnut l'&eacute;criture et tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Lalouette.</p>
+
+<p>Mais, tr&egrave;s agit&eacute;, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Le message dans les mains, il errait dans la pi&egrave;ce comme s'il ne savait
+plus ce qu'il faisait. Tout &agrave; coup, il se d&eacute;cida, fit sauter les cachets
+et d&eacute;ploya un assez volumineux cahier, en t&ecirc;te duquel il lut: &laquo;Ceci est
+ma confession.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lalouette le regardait lire, ne comprenant rien au prodigieux &eacute;moi
+qui s'emparait de M. Patard, au fur et &agrave; mesure que celui-ci tournait
+les pages du myst&eacute;rieux dossier. La figure de l'honorable acad&eacute;micien
+perdait peu &agrave; peu cette belle couleur jaune par laquelle elle avait
+accoutum&eacute; de traduire les &eacute;motions funestes de ce c&oelig;ur d&eacute;vou&eacute; &agrave; la plus
+glorieuse des institutions. M. Patard &eacute;tait maintenant plus p&acirc;le que le
+marbre qui devait, un jour, par-del&agrave; le tr&eacute;pas, comm&eacute;morer ses traits
+immortels, sur le seuil de la salle du Dictionnaire.</p>
+
+<p>Et M. Lalouette vit soudain M. Patard qui jetait, d'un geste d&eacute;lib&eacute;r&eacute;,
+tout le dossier au feu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, le dit Patard, ayant assist&eacute;, immobile, &agrave; son petit
+incendie, se dirigea vers son complice et lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Sans rancune, monsieur Lalouette, lui dit-il, nous ne nous disputerons
+plus. C'est vous qui aviez raison. Le grand Loustalot &eacute;tait surtout un
+grand mis&eacute;rable. Oublions-le. Il est mort. Il a pay&eacute; sa dette, lui! mais
+vous, mon cher Gaspard, quand paierez-vous la v&ocirc;tre? &Ccedil;a n'est pourtant
+pas bien difficile &agrave; apprendre: b a: ba, b e: be, b i: bi, b o: bo, b u:
+bu!</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+