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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le fauteuil hanté + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: August 12, 2006 [EBook #19035] +[Last updated: April 20, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + + + + +Gaston Leroux + +LE FAUTEUIL HANTÉ + +(1909) + + +Table des matières + + I. La mort d'un héros + II. Une séance dans la salle du Dictionnaire + III. La boîte qui marche + IV. Martin Latouche + V. Expérience nº 3 + VI. La chanson qui tue + VII. Le secret de Toth + VIII. En France, l'Immortalité diminue + IX. En France... + X. Le calvaire + XI. Terrible apparition + XII. Le secret de Toth + XIII. Dans le train + XIV. Un grand cri déchirant humain + XV. La cage + XVI. Par les oreilles + XVII. Quelques inventions de Dédé +XVIII. Le secret du grand Loustalot + XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette + + + + +I. La mort d'un héros + + +--C'est un vilain moment à passer... + +--Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien!... + +--A-t-il des enfants? + +--Non!... Et il est veuf! + +--Tant mieux! + +--Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas!... Mais +dépêchons-nous!... + +En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette--honnête homme, +marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue +Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les +devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac--leva la +tête... + +Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir +par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui +venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours +causant, ne prit point le temps de la moindre excuse. + +M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda +pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et +pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils +redoutaient tout haut l'issue fatale. + +Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui +avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu +le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière +lui, une voix dit: + +--Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave! + +Et une autre répondit: + +--On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde!... Mais, en vérité, +j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions +pas en retard! + +M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers +l'Institut, en pressant le pas. + +«Eh quoi! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement +devenus aussi fous que les jeunes gens? (M. Lalouette avait dans les +quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En +voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes +étudiants de tout à l'heure!» + +L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du +tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette +voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de +forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des +professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et +gesticulant: + +--Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament! + +--S'il ne l'a pas fait, il a eu tort! + +--On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près... + +--Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a +mis à la porte! + +--Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser?... + +--Le prenez-vous pour un lâche? + +--Tenez... le voilà... le voilà! + +Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le +quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Arts. + +M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il +n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait +risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait +encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement +héroïques. + +Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les +professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique +monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement +coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y +pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte +qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante +entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de +cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui +criaient: «Bravo!...» + +M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces +messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer +ce qui se passait. + +--Eh! vous le voyez bien!... C'est le capitaine de vaisseau Maxime +d'Aulnay! + +--Est-ce qu'il va se battre en duel? interrogea encore, avec la plus +humble politesse, M. Lalouette. + +--Mais non!... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie +française! répondit le professeur agacé. + +Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des +professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime +d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec +émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce +fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien. +Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire +retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais, +car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La +curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant, +comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du +lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire +lui tint ce langage: + +--Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs! + +M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il +était, avait un grand respect pour les lettres. + +Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient +l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et +sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs oeuvres, l'autre +sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé +officier d'Académie; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et +surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à +l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de +voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il +fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans +enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna +ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien +que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans +la salle. + +C'était Maxime d'Aulnay qui entrait. + +Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de +Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui. + +Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et +de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une +pieuse douairière se signa. + +Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était +infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe. + +Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes +du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses +collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du +membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir. + +A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie +une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il +a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine +compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers +moments. + +M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette +tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se +disait autour de lui. On disait: + +--Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui! + +--Et si heureux d'avoir été élu! + +--Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours? + +--Il semblait rayonner... Il était plein de vie... + +--On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle... + +--Non, ça n'est pas une mort naturelle... + +M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers +son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il +reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur +qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue. +Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur? + +Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux! Il y avait à cela +une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M. +Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il +ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en +pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut, +s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit +rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que +chacun dénommait: la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui +avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli +toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi. + +Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa +quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et +fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay. + +--Elle va lui porter malheur! s'écria quelqu'un. + +Et la rumeur publique répéta: + +--Oui, oui, elle va lui porter malheur!... + +M. Lalouette demanda: + +--Pourquoi va-t-elle lui porter malheur? + +Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près +certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un +discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau, +qu'il avait écrit un livre intitulé: «Voyage autour de ma cabine», et +qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par Mgr d'Abbeville. Et +puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public, +dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci: + +--Comme l'autre!... N'ouvrez pas!... Ah! la lettre!... comme l'autre!... +comme l'autre!... Ne lisez pas!... + +M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à +Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre +semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle. + +Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid, +mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire +perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne. + +Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de +l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les +clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que +l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les +tribunes, chacun reprit: + +--Il sourit!... Il sourit!... L'autre aussi a souri! + +Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne +souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les +bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en +bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la +lettre: «Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour +de sa cabine!» Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la +salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après +quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence +tragique pesa immédiatement sur l'assistance. + +Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi! + +Et le voilà qui commence de lire son discours. + +Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans +bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir; puis, +après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment +l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville. + +Il parle... il parle... + +A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents +cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la +longueur du discours: «Il dure plus longtemps que l'autre!...» Il parle +et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On +entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se +retrouvaient après un gros danger... + +Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre... + +Il arrive à la fin de l'éloge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il +s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet +quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le +souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à Mgr +d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la +science humaine... + +Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour +frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de +l'orgueil!... Et dans un élan admirable qui, certes! n'a rien +d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un +marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie: + +--Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné +Prométhée sur son rocher! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la +foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu! + +Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le +vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis +s'abattre, telle une masse. + +Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se +précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte... + +Maxime d'Aulnay était mort! + +Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle. + +Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de +réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier +élu à la succession de Mgr d'Abbeville. + +Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un +commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu: + +«Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense», et lui +aussi, quelques minutes après, avait culbuté: voici ce qu'apprit enfin, +d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une +oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à +l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être +jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en +savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan +Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay. +Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si +absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir +demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se +venger dans des conditions aussi nouvelles; alors on lui sortit une si +bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et, +comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à +rentrer chez lui, traversant le pont des Arts où quelques académiciens +attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence +de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures. + +Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans +l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel, +se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des +Arts et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par +l'événement. Il lui demanda: + +--Enfin! monsieur! sait-on de quoi il est mort? + +--Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme. + +--Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort? + +--Les médecins ont dit: d'une congestion cérébrale!... + +Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit: + +--Tout ça, c'est des blagues!... Ils sont morts tous deux parce qu'ils +ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté! + +M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette, +mais elle avait déjà disparu... + +Il rentra chez lui, pensif... + + + + +II. Une séance dans la salle du Dictionnaire + + +Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte +Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le +concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le +secrétaire perpétuel et lui dit: + +--Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire +perpétuel, personne n'est encore arrivé. + +M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des +mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un +mot au digne homme. + +Celui-ci s'en étonna. + +--Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé. + +Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire! + +Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas. + +Le concierge eut le tort d'ajouter: + +--Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de +L'Époque sur le Fauteuil hanté? + +M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit +vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant, +charmant, que tout le monde à l'Académie appelait «mon bon ami» excepté +les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour +eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M. +Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un +citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors +M. Hippolyte Patard: «Monsieur le secrétaire perpétuel», gros comme le +bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard +aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir, +l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands +triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les +marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où +quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine +institution, il les marquait du Patard citron. + +Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle +couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique +cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil +hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc. + +--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un +fauteuil hanté! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas +de journalistes! A bon entendeur salut! + +Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé. + +Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté! +mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des +semaines! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si +près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas +probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un +sujet aussi passionnant! + +Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta +pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé +voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable +coïncidence? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela +était bien naturel. + +Et Maxime d'Aulnay, impressionné par la fin tragique de son prédécesseur +et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux +pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient +accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et +cela n'était pas moins naturel. + +M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se +dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le +pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie. + +«Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture +d'un anévrisme? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de +mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à +l'Académie française!...» Il ajouta: + +«Il suffit pour cela d'être académicien!» Ayant dit, il s'arrêta pensif, +sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le +secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout +Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme +l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son +parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois +protège contre le mauvais sort. + +Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans +s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit +tout haut: + +--Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais +tous les imbéciles s'y laissent prendre! ces deux lettres signées des +initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste +d'Eliphas! Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut +dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui +semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur +l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg +de La Nox! + +Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française!... +Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se +faisait appeler: Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque +sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir +dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!... + +Oui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé +et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de +l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envoûteur! +un nécromancien! + +Et ça avait voulu être de l'Académie! + +M. Hippolyte Patard en étouffait. + +Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le +méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr +d'Abbeville étaient morts!... + +Ah! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil +hanté! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et +il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque; et, +en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette: +cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les +âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car, +en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans +une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: «Eh bien, et le Fauteuil +hanté!» L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux +morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout +au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr +d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait +beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on était +persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance +du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, après +son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de +regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des +paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès +subits. En sortant pour la dernière fois du club des «Pneumatiques» +(ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la +belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du +fauteuil de l'éminent prélat: «Malheur à ceux qui auront voulu asseoir +avant moi!» En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du +tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts +immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à +un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou. + +Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il +ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M. +d'Aulnay. + +L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux +gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis +ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout +encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture +funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'il salua au passage, +puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de +tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils +symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la +figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu. + +M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du +Dictionnaire. + +Elle était encore déserte. + +Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habituelle, y +déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était +facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et +dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré. + +Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en +velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des +tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels +étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres. + +Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y +attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms +illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de +Richelieu. Il souleva sa toque. + +--Bonjour, grand homme! fit-il. + +Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en +face de lui, un fauteuil. + +C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses +quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans +ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et +nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis. + +Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay, +qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des +séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume +des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est +là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité. + +Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr +d'Abbeville. + +Il dit tout haut:--Le Fauteuil hanté! + +Et il haussa les épaules. + +Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision: + +--Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi. + +Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher. + +--Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte +Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de +Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté! + +Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir... + +Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit: + +--Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop bête!... On ne doit pas +attacher d'importance à des bêtises pareilles. + +Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en +passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie. + +Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière +lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier +comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie +de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants +du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce +n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres +distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le +lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez +lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années, +l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de +l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait. + +A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait +autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes +cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à +transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce +jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire +perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui +apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la +veille; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus +que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé, +à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que +Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum. + +--Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'écria M. Hippolyte +Patard en levant ses mains au ciel. + +--Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande +bonhomie le grand Loustalot. + +--Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est +donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante +nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort! + +--Dieu ait son âme! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la +foi de son enfance. + +--Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son +discours!... + +--Eh bien tant mieux! déclara le savant, le plus sérieusement du monde. +Voilà une bien belle mort! + +Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta: + +--C'est pour cela que vous m'avez dérangé? + +M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent, +consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot, +que l'illustre savant pensait déjà à autre chose; ils n'insistèrent pas +et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du +papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se +dire: «Là, maintenant, il va rester tranquille!» Puis, se retirant dans +l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le +chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour +déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se +défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la +veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de +Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours +plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait +de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs +ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires. + +Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de +Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M. +Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait +avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le +secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi +exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure. + +M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard: + +--Et Martin Latouche? Avez-vous de ses nouvelles? + +Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel +avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler. + +--Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard. + +--Comment!... vous n'en savez rien?... + +M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact. + +--Je n'ai pas encore ouvert mon courrier! + +--Mais ouvrez-le donc, malheureux!... + +--Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une +certaine hésitation. + +--Patard, je ne vous comprends pas!... + +--Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le +seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant +du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé +d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul +qui nous reste, renonce maintenant à la succession de Mgr d'Abbeville! + +M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M. +le secrétaire perpétuel: + +--Oh! Patard! je vous comprends... + +--Tant mieux! monsieur le chancelier! Tant mieux!... + +--Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après... + +--Vous l'avez dit, monsieur le chancelier; il sera toujours temps pour +nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente +pas!... Ah! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil +hanté!... + +M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna. +Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment, +comme une chose naturelle: «le Fauteuil hanté!...» Il y eut un silence +entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes +commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire +perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde. + +M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le +sourcil, dit: + +--Songez donc! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf +fauteuils! + +--J'en mourrais! fit Hippolyte Patard, simplement. + +Et il l'eût fait comme il le disait. + +Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le +nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans +son encrier, croyant plonger dans sa tabatière. + +Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra, +Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux +camelot du roi. + +--Savez-vous comment il s'appelle? s'écria-t-il. + +--Qui donc? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état +d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau +malheur. + +--Bien, lui! votre Eliphas! + +--Comment! notre Eliphas! + +--Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de +Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde! M. Borigo! + +D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus +grande animation. + +--Oui! Oui! répétaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se +faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo!... Ce sont les +journalistes qui le disent! + +--Les journalistes sont donc là! s'exclama M. le secrétaire perpétuel. + +--Comment! s'ils sont là? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que +nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se +présente plus. + +M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle: + +--Je n'ai reçu aucune communication à cet égard... + +Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction. + +--C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin +Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du +reste, nous allons tout de suite procéder à son élection... + +Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de +Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray. + +--Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo? demanda-t-il. + +Il vendait de l'huile d'olive!... Et comme il est né au bord de la +Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean +Borigo du Careï... + +A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière, +le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la +première pyramide elle-même, entra. + +--C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu! fit-il +simplement. + +Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière. +Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à +cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un +Eliphas! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle Mme +de Bithynie. + +M. le secrétaire perpétuel alla vers lui. + +--Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette +époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou +des dents de loup, ou de la graisse de pendu? + +Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les +entendait pas. Il répondit: + +--Non! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey, +l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes +mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les +parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie, +et il cherchait le secret de Toth! + +Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place. + +Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde. +M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide, +par-dessus ses lunettes, lui dit: + +--Eh bien, mon cher collègue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de +Mgr d'Abbeville vous tend les bras! + +M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques +Immortels. + +--Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville! + +--Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire déplaisant + +M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans +le fauteuil de Mgr d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez, +vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le +Fauteuil hanté? + +--Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire +perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas, +c'est simple! + +Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui +céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie +aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait +vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter +aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait +au mauvais sort. + +--Je n'aurai garde de le nier! dit-il. + +Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en +fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de +la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière +de vouloir bien s'expliquer. + +L'académicien constata, d'un coup d'oeil circulaire, que personne ne +souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie. + +Alors, d'une voix grave, il dit: + +--Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne +voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne, +pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que +l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce +qu'on ne voit pas. + +On ne voit pas le «mauvais sort», mais il existe. Qui nierait la veine +ou la déveine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux +entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on +parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle +il n'y a rien à faire. + +L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude, +cette force secrète, et il se peut--je dis il se peut--que celui qui +serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à +diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort. +Parfaitement. + +Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le +Fauteuil. + +Au bout d'un instant, M. le chancelier dit: + +--Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit +pas? + +--Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans +quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la +kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous. + +--La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous +le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant +plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire. + +Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais +personne ne riait plus. + +La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth? + +--Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et +son secret est celui de la vie et de la mort. + +On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel: + +--Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à +l'Académie française! + +--Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité + +M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas--appelez-le comme +vous voulez, cela n'a pas d'importance--si cet homme a surpris, comme il +le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous +prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi, +j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de +bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues! + +Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force +et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation. + +Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec: + +--C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de +Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il paraît qu'il +présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans +une robe qui faisait de la lumière!... + +--Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a +ses petites manies. + +--Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel. + +--Rien! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher +secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi +sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus +fétichiste d'entre nous! + +--Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son +collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait +résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris, +monsieur, que j'étais fétichiste? + +--En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde +pas! + +--Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois? + +--Plus de vingt fois par jour!... + +--Vous en avez menti, monsieur! + +Aussitôt on s'interposa. On entendit des: «Allons, messieurs!... +messieurs!» et des: «Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous!» et +des: «Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et +de cette enceinte!» Et toute l'illustre assemblée était dans un état de +fièvre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait +ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa +plume dans sa tabatière. + +M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du +haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond: + +--Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme +de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï!... + +M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et +aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son +sang-froid. + +--Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma +vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier +avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre +parapluie!... + +M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à +l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil +égyptologue. Il criait: + +--Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous défends de parler +de mon parapluie!... + +Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste +tragique, le Fauteuil hanté: + +--Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous +l'osez!... + +L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée. + +Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et +de M. Hippolyte Patard au fauteuil. + +M. Hippolyte Patard déclara: + +--Je m'assiérai si je veux! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne!... +D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure +d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes... + +Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité. + +Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires +l'accompagnassent. + +Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait +commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit +air pincé, l'air du Patard citron: + +--Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui +désire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place. + +Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la +conscience de tout le monde par cette explication: + +--Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de Mgr +d'Abbeville. + +Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à +l'unanimité. + +Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le +consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M. +Martin Latouche. + +Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller +annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement. + +Ça ne s'était jamais vu. + +--Qu'est-ce que vous allez lui dire? demanda le chancelier à M. +Hippolyte Patard. + +M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite +de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise?... Je lui dirai: + +«Du courage, mon ami...» Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de +dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions +pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la +vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse, +dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude. + + + + +III. La boîte qui marche + + +M. Hippolyte Patard ne sortait jamais après son dîner. Il ne savait pas +ce que c'était que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il +avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'était très +dangereux. Quand il rêvait de Paris, la nuit, il apercevait des rues +sombres et tortueuses qu'éclairait çà et là une lanterne, et que +traversaient des ombres louches, à l'affût des bourgeois, comme au temps +de Louis XV. Or comme M. le secrétaire perpétuel continuait d'habiter au +vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe +littéraire, qu'aucune situation académique n'avaient pu lui faire +quitter M. Hippolyte Patard, cette nuit-là où il se rendit à la +silencieuse place Dauphine par d'antiques rues étroites, les quais +déserts, et l'inquiétant Pont-Neuf, ne trouva aucune différence entre +son imagination et la lugubre réalité. + +Aussi avait-il peur. + +Avait-il peur des voleurs... + +Et des journalistes... surtout. + +Il tremblait à l'idée que quelque gazetier le surprît, lui, M. le +secrétaire perpétuel, faisant une démarche nocturne chez le nouvel +académicien, Martin Latouche. + +Mais il avait préféré, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre +propice à l'éclat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard +se dérangeait moins, cette nuit-là, pour annoncer officiellement, malgré +tous les usages, à Martin Latouche, qu'il était élu (événement, du +reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de +Martin Latouche lui-même s'il était vrai qu'il eût déclaré qu'il ne +s'était pas «représenté», et qu'il refusait le fauteuil de Mgr +d'Abbeville. + +Car telle était la version des journaux du soir. + +Si elle était exacte, la situation de l'Académie française devenait +terrible... et ridicule. + +M. Hippolyte Patard n'avait pas hésité. Ayant lu l'affreuse nouvelle +après son dîner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son +parapluie, et il était descendu dans la rue... + +Dans la rue toute noire... + +Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de +Martin Latouche dont il avait soulevé le marteau. + +Le marteau avait frappé, mais la porte ne s'était pas ouverte... + +Et il sembla bien à M. le secrétaire perpétuel qu'il avait aperçu sur sa +gauche, à la lueur vacillante d'un réverbère, une ombre bizarre, +étonnante, inexplicable. + +Certainement, il avait vu comme une boîte qui marchait. + +C'était une boîte carrée qui avait de petites jambes et qui s'était +enfuie dans la nuit, sans bruit. + +Au-dessus de la boîte, M. Patard n'avait rien vu, rien distingué. Une +boîte qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secrétaire perpétuel +frappa du marteau sur la porte, avec frénésie. + +Et c'est à peine s'il osa jeter un nouveau coup d'oeil du côté où +s'était produite cette étrange apparition. + +Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'éclairer dans la porte vétuste +de l'immeuble habité par Martin Latouche. Un jet de lumière vint frapper +en plein, le visage effaré de M. le secrétaire perpétuel. + +--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude. + +--C'est moi, M. Hippolyte Patard. + +--Patard? + +--Secrétaire perpétuel... Académie... + +A ce mot «Académie» le judas se referma avec fracas, et M. le secrétaire +perpétuel se trouva à nouveau isolé sur la silencieuse place. + +Puis, tout à coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de +la boîte qui marche. + +La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du délégué +extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire, à la +louange de M. Hippolyte Patard, que l'émotion à laquelle il était prêt à +succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision +inouïe de la boîte qui marche, et de la peur des voleurs, que de +l'affront que l'Académie française tout entière venait de subir dans la +personne de son secrétaire perpétuel. + +La boîte, aussitôt apparue, avait redisparu. + +Défaillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues. + +Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhaussés, à +escaliers, ses façades mornes, trouées de fenêtres immenses, dont les +carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air +les vastes pièces abandonnées depuis des années sans nombre. + +Les yeux éplorés de M. Hippolyte Patard fixèrent un moment, par-delà les +toits aigus, la voûte céleste où glissaient les nuées lourdes, et puis +redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui +s'étend devant le Palais de Justice éclairé par un bref rayon de lune, +la boîte qui marche. + +A la vérité, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du +côté de l'Horloge. + +Et c'était diabolique! + +Le pauvre homme toucha désespérément, des deux mains, le manche en bois +de son parapluie. + +Et soudain, il sursauta. + +Quelque chose venait d'éclater derrière lui... + +Une voix de colère... + +«C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de +ces volées...» + +M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force, +incapable de pousser un cri... Une espèce de bâton, quelque manche à +balai, tournoyait au-dessus de sa tête. + +Il ferma les yeux, prêt au trépas, offrant sa mort à l'Académie. + +Et il les rouvrit, étonné d'être encore en vie. Le manche à balai +toujours tournoyant, au-dessus d'une envolée de jupes, s'éloignait, +accompagné d'un bruit précipité de galoches qui claquaient sur les +trottoirs. + +Ce balai, ces cris, ces menaces n'étaient donc point pour lui; il +respira. + +Mais d'où était sortie cette nouvelle apparition? + +M. Patard se retourna. La porte derrière lui était entrouverte. Il la +poussa et entra dans un corridor qui le conduisit à une cour où s'était +donné rendez-vous toute la bise d'hiver. + +Il était chez Martin Latouche. + +M. le secrétaire perpétuel s'était documenté. Il savait que Martin +Latouche était un vieux garçon, qui n'aimait au monde que la musique, et +qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas; +cette gouvernante était fort tyrannique, et elle avait la réputation de +mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui était dévouée plus qu'on ne +saurait dire et, quand il avait été bien sage, elle le cajolait en +revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce dévouement avec +la résignation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des +épreuves de ce genre et cela ne l'a pas empêché d'écrire La Nouvelle +Héloïse. Martin Latouche, malgré la haine de Babette pour la mélodie et +les instruments à vent, n'en avait pas moins rédigé fort correctement, +en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les +plus hautes récompenses à l'Académie française. + +M. Hippolyte Patard s'arrêta dans le couloir, à l'entrée de la cour, +persuadé qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette. + +Il pensait bien qu'elle allait revenir. + +C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de +réveiller peut-être des locataires irascibles, et ne se risquant point +dans la cour, de peur de se rompre le cou. + +La patience de M. le secrétaire perpétuel devait être récompensée. Les +galoches claquèrent à nouveau, et la porte d'entrée fut refermée +bruyamment. + +Et aussitôt une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur. + +--Qui est là? + +--C'est moi, Hippolyte Patard... Académie, secrétaire perpétuel... fit +une voix tremblante... ô Richelieu!... + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +--M. Martin Latouche... + +--Il n'est pas là... mais entrez tout de même... j'ai quelque chose à +vous dire... + +Et M. Hippolyte Patard fut poussé dans une pièce dont la porte s'ouvrait +sous la voûte. + +Le pauvre secrétaire perpétuel s'aperçut alors, à la lueur d'un quinquet +qui brûlait sur une table grossière en bois blanc et qui éclairait, +contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer +dans l'office. + +La porte avait claqué derrière lui. + +Et, devant lui, il voyait un ventre énorme recouvert d'un tablier à +carreaux, et deux poings appuyés sur deux formidables hanches. L'un de +ces poings tenait toujours le manche à balai. + +Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M. +Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait: + +--Vous voulez donc le tuer? + +Et ceci était dit avec un accent particulier à l'Aveyron, car Babette +était de Rodez comme Martin Latouche. + +M. Hippolyte Patard ne répondit pas, mais il tressaillit. + +Et la voix reprit: + +--Dites, monsieur le Perpétuel, vous voulez donc le tuer? + +M. le Perpétuel secoua énergiquement la tête en signe de dénégation. + +--Non, finit-il par oser dire... Non, madame, je ne veux pas le tuer, +mais je voudrais bien le voir. + +--Eh bien, vous allez le voir, monsieur le Perpétuel, parce qu'au fond, +vous avez une bonne tête d'honnête homme qui me revient... vous allez le +voir, car il est ici... Mais auparavant, il faut que je vous parle... +C'est pour ça qu'il faut me pardonner, monsieur le Perpétuel, d'avoir +fait entrer un homme comme vous dans mon office... + +Et la terrible Babette, ayant enfin déposé son manche à balai, fit signe +à M. Hippolyte Patard de la suivre au coin d'une fenêtre où ils +trouvèrent chacun une chaise. + +Mais avant que de s'asseoir la Babette alla cacher son quinquet tout +derrière la cheminée, de telle sorte que le coin où elle avait entraîné +M. le Perpétuel se trouvait plongé dans une nuit opaque. Puis elle +revint, et, tout doucement, ouvrit l'un des volets intérieurs qui +fermaient la fenêtre. Alors, un pan de fenêtre apparut avec ses barreaux +de fer; et un peu de la lueur tremblotante du réverbère, abandonné sur +le trottoir d'en face, ayant glissé à travers ces barreaux, la figure de +Babette en fut doucement éclairée. M. le secrétaire perpétuel la regarda +et fut rassuré, bien que toutes les précautions prises par la vieille +servante n'eussent point manqué de l'intriguer, et même de l'inquiéter. +Cette figure, qui devait être, dans certains moments, bien redoutable à +voir, exprimait, dans cette sombre minute, une douceur apitoyée qui +donnait confiance. + +--Monsieur le Perpétuel, dit la Babette en s'asseyant en face de +l'académicien, ne vous étonnez pas de mes manières; je vous mets dans le +noir pour surveiller le vielleux. Mais il ne s'agit pas de ça pour le +moment... pour le moment je ne veux vous dire qu'une chose (et la voix +de rogomme se fit entendre jusqu'aux larmes): voulez-vous le tuer? + +Ce disant, la Babette avait pris dans ses mains les mains d'Hippolyte +Patard qui ne les retira point, car il commençait d'être profondément +ému par cet accent désolé qui venait du coeur en passant par l'Aveyron. + +--Écoutez, continua la Babette, je vous le demande, monsieur le +Perpétuel, je vous le demande bien sincèrement, en votre âme et +conscience, comme on dit chez les juges, est-ce que vous croyez que +toutes ces morts-là, c'est naturel? Répondez-moi, monsieur le Perpétuel! + +A cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, M. le Perpétuel +sentit un certain trouble. Mais, au bout d'un instant qui parut bien +solennel à la Babette, il répondit d'une voix affermie: + +--En mon âme et conscience, oui... je crois que ces morts sont +naturelles... + +Il y eut encore un silence. + +--Monsieur le Perpétuel, fit la voix grave de Babette, vous n'avez +peut-être pas assez réfléchi... + +--Les médecins, madame, ont déclaré... + +--Les médecins se trompent souvent, monsieur... On a vu ça, en +justice... songez-y monsieur le Perpétuel. Écoutez: je vais vous dire +une chose... On ne meurt pas comme ça, tout d'un coup, au même endroit, +à deux, en disant quasi les mêmes paroles, à quelques semaines de +distance sans que ça ait été préparé! + +La Babette, dans son langage plus expressif que correct, avait +admirablement résumé la situation. M. le secrétaire perpétuel en fut +frappé. + +--Qu'est-ce que vous croyez donc? demanda-t-il. + +--Je crois que votre Eliphas de La Nox est un vilain sorcier... Il a dit +qu'il se vengerait et il les a empoisonnés... Le poison était peut-être +dans la lettre... vous ne me croyez pas?... Et ça n'est peut-être pas +ça? Mais, monsieur le Perpétuel, écoutez-moi bien... c'est peut-être +autre chose!... Je vais vous poser une question: En votre âme et +conscience, si, en faisant son compliment, M. Latouche tombait mort +comme les deux autres, croiriez-vous toujours que c'est naturel? + +--Non, je ne le croirais pas! répondit sans hésiter M. Hippolyte Patard. + +--En votre âme et conscience? + +--En mon âme et conscience! + +--Eh bien, moi, monsieur le Perpétuel, je ne veux pas qu'il meure! + +--Mais il ne mourra pas, madame! + +--C'est ce qu'on a dit pour ce M. d'Aulnay et il est mort! + +--Ce n'est pas une raison pour que M. Latouche... + +--Possible! En tout cas, moi, je lui ai défendu de se présenter à votre +Académie... + +--Mais il est élu, madame!... Il est élu!... + +--Non, puisqu'il ne s'est pas présenté! Ah! c'est ce que j'ai répondu à +tous les journalistes qui sont venus ici... Il n'y a pas à se dédire. + +--Comment! il ne s'est pas présenté! Mais nous avons des lettres de lui. + +--Ça ne compte plus... depuis la dernière qu'il vous a écrite hier soir +devant moi, aussitôt qu'on a eu appris la mort de ce M. d'Aulnay... Il +l'a écrite là, devant moi; on ne dira pas le contraire... Et vous avez +dû la recevoir ce matin... Il me l'a lue... Il disait qu'il ne se +présentait plus à l'Académie. + +--Je vous jure, madame, que je ne l'ai pas reçue! déclara M. Hippolyte +Patard. + +Babette attendit avant de répondre, puis elle se décida: + +--Je vous crois, monsieur le Perpétuel. + +--La poste, énonça M. Patard, fait quelquefois mal son service. + +--Non, répondit avec un soupir Babette, non, monsieur le Perpétuel!... +ça n'est pas ça! vous n'avez pas reçu la lettre parce qu'il ne l'a pas +mise à la poste. + +Et elle poussa un nouveau soupir--Il avait tant envie d'être de votre +Académie, monsieur le Perpétuel! + +Et la Babette pleura. + +--Oh! ça lui portera malheur!... ça lui portera malheur! + +Dans ses larmes, elle disait encore: + +--J'ai des pressentiments... des hantises qui ne trompent pas... +N'est-ce pas, monsieur le Perpétuel, que ce ne serait pas naturel s'il +mourait comme les autres... Alors ne faites pas tout pour qu'il meure +comme les autres... ne lui faites pas faire son compliment!... + +--Ça, répondit tout de suite M. Hippolyte Patard, dont les yeux étaient +humides... ça, c'est impossible!... Il faut bien que quelqu'un finisse +par prononcer l'éloge de Mgr d'Abbeville. + +--Moi, ça m'est égal, répliqua Babette. Mais lui, hélas! Il ne pense +qu'à ça. A faire des compliments de Mgr d'Abbeville... + +Il n'est pas méchant pour un sou... Ah! des compliments, il lui en +fera!... C'est pas ça qui le retiendra d'être de votre Académie... mais +j'ai des hantises, je vous dis. + +Tout à coup la Babette s'était arrêtée de pleurer--Chut! fit-elle. + +Elle fixait maintenant, d'un air farouche, le trottoir d'en face... M. +le secrétaire perpétuel suivit ce regard, et il aperçut alors, en plein +sous le réverbère, la boîte qui marche; seulement la boîte avait +maintenant non seulement des jambes, mais une tête... une extraordinaire +tête chevelue et barbue... qui dépassait à peine l'énorme caisse... + +--Un joueur d'orgue de Barbarie... murmura M. Hippolyte Patard. + +--Un vielleux!... corrigea dans un souffle la Babette, pour qui tous les +joueurs de musique, dans les cours, étaient des vielleux... Le voilà +revenu, ma parole! Il nous croit peut-être couchés; bougez plus! + +Elle était tellement émue qu'on entendait battre son coeur... + +Elle dit encore entre ses dents: + +--On va bien voir ce qu'il va faire! + +En face, la boîte qui marche ne marchait plus. + +Et la tête chevelue, barbue, au-dessus de la boîte, regardait, sans +remuer du côté de M. Patard et de la Babette, mais certainement sans les +voir. + +Cette tête était si broussailleuse qu'on n'en pouvait distinguer aucun +trait; mais ses yeux étaient vifs et perçants. + +M. Hippolyte Patard pensa: «J'ai vu ces yeux-là quelque part,» Et il en +fut plus inquiet. Cependant, il n'avait pas besoin d'événement nouveau +pour accroître un trouble qui allait tout seul s'élargissant. L'heure +était si bizarre, si incertaine, si mystérieuse, au fond de cette +vieille cuisine, derrière les barreaux de cette fenêtre obscure, en face +de cette brave servante qui lui avait retourné le coeur avec ses +questions... (En vérité! En vérité! Il avait répondu que ces deux morts +étaient naturelles!... Et si l'autre aussi, le troisième, allait mourir! +Quelle responsabilité pour M. Hippolyte Patard, et quels remords!) Et le +coeur de M. le Perpétuel battait maintenant aussi fort que celui de la +vieille Babette... + +Que faisait, à cette heure, sur ce trottoir désert, la tête chevelue, +barbue, au-dessus de l'orgue de Barbarie? Pourquoi la boîte avait-elle +si singulièrement marché tout à l'heure, paraissant, disparaissant, +revenant après avoir été chassée? + +(Car certainement, c'était elle que la vieille Babette avait poursuivie +si ardemment, de toute la vitesse de ses galoches, sur les trottoirs, +jusqu'au fond de la nuit.) Pourquoi la boîte était-elle revenue sous le +réverbère d'en face, avec cette barbe impénétrable, et ces petits yeux +papillotants?... + +--On va bien voir ce qu'il va faire... avait dit Babette... + +...Mais il ne faisait rien que regarder... + +--Attendez! souffla la servante... attendez! + +Et, avec mille précautions, elle se dirigea vers la porte de la +cuisine... Évidemment, elle allait recommencer sa chasse... + +Ah! elle était brave, malgré sa peur!... + +M. le secrétaire perpétuel avait, un instant, quitté des yeux la boîte +immobile sur le trottoir pour suivre les mouvements de Babette; quand il +regarda à nouveau dans la rue, la boîte avait disparu. + +--Oh! Il est parti, fit-il. + +Babette revint près de la fenêtre. Elle regarda, elle aussi, dans la +rue... + +--Plus rien! gémit-elle. Il me fera mourir de peur!... Si jamais je +tiens sa barbe dans mes doigts crochus!... + +--Qu'est-ce qu'il veut?... demanda à tout hasard M. le secrétaire +perpétuel. + +--Il faut le lui demander, monsieur le Perpétuel! il faut le lui +demander!... Mais il ne se laisse pas approcher... Il est plus fuyant +qu'une ombre... et puis, vous savez, moi, je suis de Rodez! et les +vielleux ça porte malheur! + +--Ah! fit M. le Perpétuel en touchant le manche de son parapluie... Et +pourquoi? + +Babette, pendant qu'elle se signait, prononça à voix très basse: + +--La Bancal... + +--Quoi? La Bancal? + +--...La Bancal avait fait venir des vielleux qui jouaient de la musique +dans la rue, pour qu'on ne l'entende pas assassiner ce pauvre M. +Fualdès... C'est pourtant bien connu ça... monsieur le Perpétuel. + +--Oui, oui, je sais... en effet, l'affaire Fualdès... Mais je ne vois +pas... + +--Vous ne voyez pas?... Mais entendez-vous? Entendez-vous? + +Et la Babette, penchée dans un geste tragique, l'oreille collée au +carreau, semblait entendre des choses qui n'arrivaient point jusqu'à M. +Hippolyte Patard, ce qui n'empêcha point celui-ci de se lever dans une +grande agitation. + +--Vous allez me conduire auprès de M. Martin Latouche, tout de suite, +fit-il en s'efforçant de montrer quelque autorité. + +Mais la Babette était retombée sur sa chaise... + +--Je suis folle! fit-elle... J'avais cru... mais ce n'est pas possible +des choses pareilles... vous n'avez rien entendu, vous, monsieur le +Perpétuel? + +--Non, rien du tout... + +--Oui... je deviendrai folle avec ce vielleux qui ne nous quitte plus. + +--Comment cela? Il ne vous quitte plus. + +--Eh! en plein jour dans le moment qu'on s'y attend le moins, on le +trouve dans la cour... Je le chasse... Je le retrouve dans l'escalier... +Dans un coin de porte, n'importe où... Tout lui est bon pour cacher sa +boîte à musique... Et la nuit, il rôde sous nos fenêtres... + +--Voilà, en effet, qui n'est pas naturel, prononça M. le secrétaire +perpétuel. + +--Vous voyez bien!... Je ne vous le fais pas dire... + +--Il y a longtemps qu'il rôde par ici? + +--Depuis trois mois environ... + +--Tant de temps que ça?... + +--Oh! il est quelquefois des semaines sans reparaître... + +Tenez la première fois que je l'ai vu, c'était le jour... + +Et la Babette s'arrêta. + +--Eh bien? interrogea Patard, frappé de ce silence subit. + +La vieille servante murmura: + +--Il y a des choses que je ne dois pas dire... mais, tout de même, +monsieur le Perpétuel, le vielleux nous est venu dans le temps que M. +Latouche s'est présenté à votre Académie... même que je lui ai dit: +c'est pas bon signe! Et c'est justement dans le temps que les autres +sont morts. Et quand on reparle de votre Académie, c'est toujours dans +ce temps-là qu'il revient... Non, non, tout ça, c'est pas naturel... +Mais je peux rien vous dire... + +Et elle secoua la tête avec énergie. M. Patard était maintenant fort +intrigué. Il se rassit. Babette reprenait, comme se parlant à elle-même: + +--Il y a des fois que je me raisonne... Je me dis que c'est une idée +comme ça. Rodez, quand on voyait, de mon temps, un vielleux, on se +signait, et les petits enfants lui jetaient des pierres... et il se +sauvait. + +Et elle ajouta, pensive: + +--Mais celui-là, il revient toujours. + +--Vous disiez que vous ne pouviez rien me dire, insinua M. Patard; +est-ce qu'il s'agit des vielleux? + +--Oh! Il n'y a pas que les vielleux... + +Mais elle secoua encore la tête, comme pour chasser l'envie qui la +tenaillait de parler. Plus elle secouait la tête, plus M. Patard +désirait que la vieille Babette parlât. + +Il dit, résolu à frapper un grand coup: + +--Après tout, ces morts-là... ne sont peut-être pas si naturelles qu'on +pourrait le croire... Et si vous savez quelque chose, madame, vous serez +plus coupable que nous tous... de tout ce qui pourra arriver. + +La Babette joignit les mains comme en prière... + +--J'ai juré sur le bon Dieu, fit-elle. + +M. Patard se leva tout droit. + +--Conduisez-moi, madame, auprès de votre maître. + +La Babette sursauta: + +--Alors, c'est bien fini? implora-t-elle. + +--Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secrétaire +perpétuel. + +--Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez élu de votre Académie... +il en est... et il dira des compliments à votre Mgr d'Abbeville? + +--Mais oui, madame. + +--Et il fera son compliment... devant tout le monde? + +--Certainement. + +--Comme les deux autres. + +--Comme les deux autres?... Il le faut bien! + +Mais ici la voix de M. le secrétaire perpétuel n'était plus rude du +tout... Elle tremblait même un peu. + +--Eh bien, vous êtes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec +un grand signe de croix, et elle continua: + +--...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai +malgré lui... malgré ce que j'ai juré... Monsieur le Perpétuel, +asseyez-vous... je vais tout vous dire. + +Et elle se jeta à genoux sur le carreau. + +--J'ai juré sur mon salut, et je manque à mon serment... Mais le bon +Dieu qui lit dans mon coeur me pardonnera. Voilà exactement ce qui est +arrivé... + +M. Patard écoutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le +volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux était revenu et +qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose +au-dessus de la tête de M. Patard, vers le premier étage de la maison. +M. Patard tressaillit. Toutefois, il resta assez maître de lui pour ne +point révéler, par quelque mouvement brusque, à la Babette ce qui se +passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son récit. + +A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir. +Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme +à confesse... pour être plus tôt débarrassée du poids qui pesait sur sa +conscience. + +--Il est donc arrivé que deux jours après que vous n'avez pas voulu de +mon maître à votre Académie (car à ce moment-là, vous n'en avez pas +voulu, et vous avez pris à sa place un M. Mortimar comme vous avez pris +après le M. d'Aulnay), eh bien, un après-midi que je devais m'absenter +et où j'étais restée cependant à ma cuisine, sans que M. Latouche en +sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouvé tout seul le chemin +de l'escalier pour monter chez mon maître, et qui s'est enfermé avec +lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur +que je ne connaissais pas non plus, est arrivé à son tour... et il est +monté comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on +l'aperçoive... et je l'ai entendu frapper à la porte de la bibliothèque +qui a été ouverte tout de suite, et, maintenant, ils étaient trois dans +la bibliothèque: M. Latouche et les deux inconnus. + +«... Une heure, deux heures se sont passées comme ça... La bibliothèque +est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'étonnait le plus, c'est +que je ne les entendais même pas marcher... On n'entendait rien de +rien... Ça m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M. +Latouche ne m'avait point parlé de ces visites-là... Je suis montée à +mon tour, et j'ai collé mon oreille à la porte de la bibliothèque. On +n'entendait rien... Ma foi, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu... j'ai +ouvert la porte... il n'y avait personne là-dedans... Comme il n'y a +qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la bibliothèque, +en dehors de la porte d'entrée, je suis allée à cette porte-là; mais +j'étais plus étonnée, en y allant, que de tout le reste... car jamais, +jamais je ne suis entrée dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais +mon maître n'y a reçu personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme; +c'est là qu'il écrit, et pour être sûr de n'être pas dérangé, quand il +est là-dedans... c'est comme s'il était dans un tombeau. Souvent, il m'a +cédé sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais +jamais il ne m'a cédé là-dessus. Il avait fait faire une clef spéciale, +et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit +bureau. Là-dedans, il faisait son ménage lui-même. Il me disait: «Ce +coin-là est à moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et +nettoyer.» Et voilà qu'il était enfermé là-dedans avec deux hommes que +je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam... + +«Alors, j'ai écouté... j'ai essayé, à travers la porte, de comprendre ce +qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait très bas et +j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y +avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout à coup, mon +maître, élevant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement: +«Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!» +Ça, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai +entendu... + +«J'en étais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux +inconnus se sont jetés sur moi... «Ne lui faites pas de mal! s'est écrié +M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau... +J'en réponds comme de moi-même!» Et il est venu à moi et m'a dit: +«Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas +entendu!» + +«Mais tu vas te mettre à genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne +parleras jamais à âme qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que +tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs +venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.» + +Je regardais mon maître. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille. +Lui ordinairement si doux--j'en fais ce que je veux--la colère l'avait +transformé. Il en tremblait! Les deux inconnus étaient penchés au-dessus +de moi avec des figures de menaces. Je suis tombée à genoux, et j'ai +juré tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un après +l'autre, en regardant dans la rue avec précaution... J'étais redescendue +plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'éloigner, +quand j'ai aperçu... justement... pour la première fois... le +vielleux!... Il était debout, comme tout à l'heure, sous le réverbère... +J'ai fait le signe de la croix... le malheur était sur la maison.» + +M. le secrétaire perpétuel, tout en écoutant de toutes ses oreilles la +vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il +n'avait pas été peu impressionné de le voir faire, au-dessus de sa +boîte, des signes mystérieux... enfin, une fois encore, la boîte qui +marche s'était évanouie dans la nuit. + +La Babette s'était relevée. + +--J'ai fini, répéta-t-elle. Le malheur était sur la maison. + +--Et ces hommes, demanda M. Patard, que le récit de la gouvernante +inquiétait au-delà de toute expression... Ces hommes, vous les avez +revus? + +--Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perpétuel, parce +qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M. +Mortimar. + +M. le Perpétuel bondit. + +--Mortimar... Et l'autre, l'autre? + +--L'autre? J'ai vu aussi sa photographie dans les journaux... C'était M. +d'Aulnay!... + +--M. d'Aulnay!... Et vous l'avez revu, celui-là? + +--Oui... celui-là... je l'ai revu... Il est revenu ici la veille de sa +mort, monsieur le Perpétuel. + +--La veille de sa mort... Avant-hier? + +--Avant-hier!... Ah! je ne vous ai pas tout dit! Il le faut!... + +Et il n'était pas plus tôt arrivé, que je retrouvais le vielleux dans la +cour!... Aussitôt qu'il m'a eu vue, il s'est sauvé comme toujours... +Mais j'ai pensé aussitôt: «Mauvais signe, mauvais signe!...» Monsieur le +Perpétuel, ma grand-tante me le disait toujours: «Babette, méfie-toi des +vielleux!...» Et ma grand-tante, qui avait atteint un grand âge, +monsieur le Perpétuel, s'y connaissait pour ça... Elle habitait juste en +face de La Bancal, dans mon pays natal, à Rodez, la nuit qu'ils ont +assassiné le Fualdès... et elle a entendu l'air du crime... l'air que +les joueux d'orgue et les vielleux «tournaient» dans la rue, pendant que +sur la table, La Bancal et Bastide et les autres coupaient la gorge au +pauvre homme... C'était un air... qui lui est toujours resté dans les +oreilles... à la pauvre vieille, et qu'elle m'a chanté autrefois, en +grand secret, tout bas, pour ne compromettre personne... un air... un +air... + +Et la Babette s'était soudain dressée avec des gestes d'automate... Son +visage, éclairé par la lueur rouge et pâlotte du réverbère d'en face, +exprimait la plus indicible terreur... Son bras tendu montrait la rue +d'où une ritournelle lente, lointaine, désespérément mélancolique +venait. + +--Cet air-là!... râla-t-elle. Tenez... c'était cet air-là! + + + + +IV. Martin Latouche + + +Aussitôt, on entendit, dans la pièce qui se trouvait juste au-dessus de +la cuisine, un grand fracas, un bruit de meubles que l'on renverse, +comme une vraie bataille. Le plafond en était retentissant. + +La Babette hurla: + +--On l'assassine!... Au secours!... + +Et elle bondit vers l'âtre, y saisit un tisonnier et se rua hors de la +cuisine, traversant la voûte, escaladant les degrés qui conduisaient au +premier étage. + +M. Hippolyte Patard avait murmuré: + +--Mon Dieu!... + +Et il était resté là, les tempes battantes, anéanti par l'effroi, brisé +par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle +maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement +son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui +avait toujours empêché d'entendre les cris de ceux que l'on égorge... et +qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit, +jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu'à son +coeur glacé. + +Il put croire qu'il allait s'évanouir. + +Mais la honte qu'il conçut soudain de sa pusillanimité le retint sur le +bord de cet abîme obscur où l'âme humaine, prise de vertige, se laisse +choir. Il se souvint à temps qu'il était le secrétaire perpétuel de +l'Immortalité, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soirée +mouvementée, le sacrifice de sa misérable vie, il se livra à un grand +effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard, +armé, à gauche, d'un parapluie, à droite, d'une paire de pincettes, +devant une porte du premier étage que la Babette ébranlait à grands +coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite. + +--Tu es toujours aussi toquée, ma pauvre Babette? fit une voix frêle, +mais paisible. + +Un homme d'une soixantaine d'années, d'apparence encore robuste, aux +cheveux grisonnants qui bouclaient, à la belle barbe blanche, encadrant +une figure rose et poupine, aux yeux doux, était sur le seuil de la +porte, tenant une lampe. + +C'était Martin Latouche. + +Aussitôt qu'il aperçut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son +parapluie, il ne put retenir un sourire: + +--Vous, monsieur le secrétaire perpétuel! Que se passe-t-il donc? +demanda-t-il en s'inclinant avec respect. + +--Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'écria la Babette en +jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil! +Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec ça que le vielleux est en +train de «tourner» l'air du Fualdès dans la rue, sous nos fenêtres... + +--Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... répondit +tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et, +se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secrétaire perpétuel, je serais +bien curieux de savoir ce qui me vaut, à cette heure, le grand honneur +de votre visite... + +Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la +bibliothèque et l'avait débarrassé de sa paire de pincettes. La Babette +avait suivi. + +Elle regardait partout. + +Tous les meubles étaient en ordre... les tables, les casiers occupaient +leur place accoutumée... + +--Mais enfin, M. le Perpétuel et moi, nous n'avons pas rêvé! +déclara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on +déménageait... + +--Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remué +maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir! + +La Babette regarda avec méfiance la porte du petit bureau, cette porte +qui ne s'était jamais ouverte pour elle, et elle soupira: + +--On s'est toujours méfié de moi, ici! + +--Va-t'en, Babette!... + +--On dit qu'on ne veut plus de l'Académie... + +--Babette, veux-tu t'en aller! + +--Et on en est tout de même... + +--Babette! + +--On écrit des lettres qu'on ne met pas à la poste... + +--Monsieur le secrétaire perpétuel, cette vieille servante est +insupportable!... + +--On s'enferme à deux tours de clef dans sa bibliothèque et on ne vous +ouvre que quand on a à demi défoncé la porte!... + +--Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le +maître ici!... + +--Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le maître de faire +des bêtises... + +--Babette!... En voilà assez!... + +--...de recevoir en secret des inconnus... + +--Hein? + +--...des inconnus de l'Académie... + +--Babette, il n'y a pas d'inconnus à l'Académie!... + +--Oh! ceux-là ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!... + +La servante n'avait pas plus tôt prononcé ces derniers mots que ce grand +doux homme de Martin Latouche lui avait sauté à la gorge. + +--Tais-toi!... + +C'était la première fois que Martin Latouche se livrait à des voies de +fait sur sa servante. + +Il regretta aussitôt son geste, et fut particulièrement honteux devant +M. Hippolyte Patard et s'excusa: + +--Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'émotion, qui, +visiblement, l'étreignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce +soir le don de m'exaspérer. Et il y a des moments où les plus calmes... +Ah! l'entêtement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc, +monsieur... + +Et Martin Latouche présenta à M. Patard un fauteuil qui tournait son +dossier à Babette, et lui-même tourna le dos à Babette. On allait +essayer d'oublier qu'elle était là, puisqu'elle ne voulait pas s'en +aller. + +--Monsieur, fit la Babette tout à coup, après ce que vous venez de +faire, je peux m'attendre à tout et vous allez peut-être me tuer. Mais +j'ai tout dit à M. le Perpétuel. + +Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa tête était +entièrement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce +visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme, +qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques +secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son émoi, il +prononça, d'une voix altérée: + +--Qu'est-ce que vous avez dit à M. le secrétaire perpétuel, Babette? + +C'était la première fois qu'il disait «vous» à la vieille gouvernante, +devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la +gravité de la situation. + +--J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay étaient venus trouver Monsieur +ici, qu'ils s'étaient enfermés avec Monsieur dans le petit bureau, avant +d'aller mourir en faisant des compliments à l'Académie. + +--Vous aviez juré de vous taire, Babette. + +--Oui, mais je n'ai parlé que pour sauver Monsieur... car si je n'y +prenais garde, Monsieur irait mourir là-bas comme les autres. + +--Bien, fit la voix cassée de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous +avez encore dit à M. le secrétaire perpétuel? + +--Je lui ai dit ce que j'avais entendu en écoutant derrière la porte du +petit bureau. + +--Babette! écoute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans +l'instant de dire «vous» à la gouvernante pour la tutoyer à nouveau, ce +qui parut plus grave encore à M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais +demandé ce que tu avais entendu derrière la porte... est-ce vrai?... + +--C'est vrai! mon maître... + +--Tu avais juré de l'oublier, et je ne t'ai pas questionnée, parce que je +croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as +entendu... tu vas me dire à moi ce que tu as dit à M. le secrétaire +perpétuel. + +--C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre +voix qui disait: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas de +plus grand crime au monde!» + +Après cette déclaration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il +paraissait réfléchir. Sa main n'était plus sur la table, et du reste, on +ne le voyait plus du tout. Il avait reculé jusque dans le coin le plus +noir de la pièce. Et M. Patard fut encore plus effrayé par le silence +écrasant qui régnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que +faisait tout à l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On +n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien. + +Enfin, Martin Latouche dit: + +--Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre! + +--Rien, mon maître!... + +--Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile. + +--Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit à M. le Perpétuel, car +je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je +n'en ai pas entendu davantage... + +Martin Latouche fit alors, à la grande stupéfaction de la servante et de +M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avança vers Babette et +lui tapota la joue: + +--Allons! on a voulu te faire peur, vieille bête! Tu es une brave fille, +je l'aime bien, mais j'ai à causer avec M. le secrétaire perpétuel; à +demain, Babette. + +--A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir. +Elle salua fort cérémonieusement M. Patard et s'en alla, fermant +soigneusement la porte de la bibliothèque. + +Martin Latouche écouta son pas descendre l'escalier; puis, revenant à M. +Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin: + +--Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien dévoué, mais parfois c'est +bien encombrant. Elle a dû vous en conter, des histoires!... Elle est un +brin toquée, vous savez!... Ces deux morts à l'Académie lui ont brouillé +la cervelle... + +--Il faut l'excuser, répliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres à +Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout +affolés. Mais je suis heureux, mon cher collègue, de voir qu'un si +déplorable événement, qu'une aussi affreuse coïncidence... + +--Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!... + +--Sans être superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait +profondément ému de tous les cris et de toutes les terreurs de +Babette... + +--Monsieur le secrétaire perpétuel, j'ai entendu, ici même, +comme vous l'a raconté ma vieille folle de gouvernante, +M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en +toute confidence, qu'il avait été très frappé du décès subit de M. +Mortimar après les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime +d'Aulnay avait une maladie de coeur... + +Quand il a reçu, comme M. Mortimar la lettre envoyée certainement par +quelque sinistre plaisant, il a dû ressentir un coup terrible, malgré sa +bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage... + +M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilatée se gonfla d'air et il +poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui +ont disparu, un temps anormal, sous les eaux. + +--Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous +entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les +histoires de votre Babette, je commençais moi même à douter de la simple +vérité qui doit cependant crever les yeux à tout homme de bon sens!... + +--Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois ça d'ici... le +vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fualdès... mes rendez-vous avec +MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases +terribles prononcées dans mon petit bureau mystérieux... + +--C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que +penser... + +M. Martin Latouche prit les mains de M. le secrétaire perpétuel, dans un +geste de grande confiance et de subite amitié... + +--Monsieur le secrétaire perpétuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer +dans mon petit bureau mystérieux... + +Et il lui sourit. Il continua: + +--Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les +confier à vous... qui êtes un vieux garçon, comme moi... vous me +comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!... + +Et Martin Latouche, entraînant M. le secrétaire perpétuel, arriva à la +petite porte du petit mystérieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef +spéciale, «une clef qui ne le quittait jamais», dit-il. + +--Voilà la caverne! fit cet honnête homme en poussant la porte. + +C'était une pièce de quelques mètres carrés. La fenêtre en était encore +ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil étaient renversés, +et des papiers, des objets divers avaient roulé partout dans un grand +désordre. Une lampe sur un piano éclairait à peu près les murs où +étaient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M. +Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric-à-brac, ouvrait de grands +yeux inquiets. + +Quant à Martin Latouche, après avoir refermé la porte à clef, il était +allé à la fenêtre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi +cette fenêtre.--Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a +compris que ce soir encore, il n'aurait rien à faire!... + +--De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui était à nouveau +fort peu rassuré. + +--Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette. + +Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds, +puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine, à M. le secrétaire +perpétuel, et lui dit, à voix basse: + +--Voyez-vous, monsieur le secrétaire perpétuel, ici, je suis vraiment +chez moi!... Ça n'est pas aussi bien rangé que dans les autres pièces, +mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est là que +je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette +savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma +parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de +ménestrel qui date ni plus ni moins que du XVe siècle... Et mon nabulon! + +Et mon psaltérion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secrétaire +perpétuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon +archiluth!... Et mon théorbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma +mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille +guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jeté +tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah! +elle n'aime pas la musique!... + +Et Martin Latouche poussa un soupir à fendre le coeur de M. Hippolyte +Patard... + +--Et tout ça... continua le vieux mélomane, tout ça à cause qu'elle a +été élevée dans toute cette sotte histoire de Fualdès... Dans notre +jeunesse, à Rodez!... on ne parlait encore que de ça! les vielleux qui +tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce +pauvre monsieur!... + +La Babette, monsieur le secrétaire perpétuel, n'a jamais pu voir un +instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les +imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-là... +Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est +comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de +Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir +découvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet +instrument ne se doute pas du trésor qu'il a dans la main... je l'ai +rencontré au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre +heures... Le bonhomme demandait l'aumône... je suis honnête homme... je +lui ai proposé cinq cents francs de sa vieille boîte... L'affaire a été +conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une +fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout à fait... +je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas été facile à +arranger, c'est la manière dont je pourrais entrer en possession de +l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne +sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalité... elle est +toujours là quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour, +dans l'escalier au moment où nous la croyons partie! Et c'est alors une +chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce +soin c'était entendu que, la Babette couchée, je hisserais l'instrument +avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'étais déjà monté +sur une table et j'allais jeter les cordes que voilà... quand la table a +basculé... c'est là-dessus que vous êtes arrivés tous les deux, croyant +qu'on m'assassinait... ah! vous étiez bien drôle, monsieur le secrétaire +perpétuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien +drôle, mais bien brave tout de même!... + +Et Martin Latouche se mit à rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de +bon coeur, cette fois... rit non seulement de sa propre image évoquée +par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la boîte qui +marche. + +Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en +vérité, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments où l'homme +n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il été +ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux! + +Ah!... après tant d'émotions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard +s'attendrit sur le sort de ce vieux garçon de Martin Latouche qui +subissait, comme tant d'autres, hélas! la tyrannie de sa vieille +servante... + +--Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son +bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps +sur la paille avec mes manies!... + +Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies bêtises, au +commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est +obligée de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!... +Et elle me soigne comme une mère... Mais elle ne peut pas entendre la +musique!... + +Martin Latouche, ce disant, passa une main dévote sur ses chers +instruments dont la pauvre âme endormie n'attendait que la caresse de +ses doigts pour gémir avec leur maître... + +--Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a +que nous à savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand +j'ai réussi à envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite +guiterne à laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu +trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non, +non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secrétaire +perpétuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon +piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue +tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures +tonitruantes, des marches à tous les abîmes!... Ah! c'est un piano +magnifique qui ne dérange point Babette quand elle fait sa vaisselle!... + +Là-dessus, Martin Latouche se précipita à un piano et se rua sur les +touches, parcourant avec une véritable rage toute l'étendue du clavier +M. Hippolyte Patard s'attendait à la clameur forcenée de l'instrument. +Mais, malgré tout le travail que lui faisait subir son maître, il resta +muet. C'était un piano muet, qui ne rend par conséquent aucun son, et +que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans gêner +l'oreille des voisins. + +Martin Latouche dit, la tête en arrière, les boucles des cheveux au vent +de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes: + +--J'en joue quelquefois toute la journée... Et il n'a que moi qui +l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un véritable +orchestre!... + +Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit +qu'il pleurait... Alors, M. le secrétaire perpétuel s'approcha de +l'amateur de musique. + +--Mon ami... fit-il très doucement... + +--Oh! vous êtes bon, je sais que vous êtes bon!... répondit Martin +Latouche d'une voix brisée... On est heureux d'être d'une Compagnie où +il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes +petites misères... mon petit mystérieux bureau où il y a de si ténébreux +rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxiété +quand j'apprends que ma vieille Babette a écouté derrière la porte... je +l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite +guiterne... et je voudrais bien ne me séparer ni de l'une, ni de +l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha à +l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais +silence! Ah! monsieur le secrétaire perpétuel, vous êtes vieux garçon +mais vous n'êtes pas collectionneur!... L'âme d'un collectionneur est +terrible pour le corps d'un vieux garçon!... Oui, oui, heureusement que +Babette est là!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de même... un +orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-être servi à +l'affaire Fualdès elle-même!... Est-ce qu'on sait?... + +M. Martin Latouche essuya du revers de sa main son front en sueur... + +--Alors, dit-il... Il est bien tard!... + +Et avec de grandes précautions, il fit passer M. le secrétaire +perpétuel, du petit mystérieux bureau dans la grande bibliothèque. Là, +la porte précieuse refermée, il dit encore: + +--Oui, bien tard!... Comment êtes-vous venu si tard, monsieur le +secrétaire perpétuel?... + +--Le bruit courait que vous refusiez le siège de Mgr d'Abbeville. Les +journaux du soir l'imprimaient. + +--C'est des bêtises! déclara Martin Latouche d'une voix grave et +subitement volontaire... des bêtises!... Je vais me remettre tout de +suite au triple éloge de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar et de Maxime +d'Aulnay... + +M. Hippolyte Patard dit: + +--Demain, j'enverrai une note aux journaux. Mais dites-moi, cher +collègue... + +--Parlez!... qu'y a-t-il?... + +--C'est que je suis peut-être indiscret... + +M. Hippolyte Patard semblait en effet très embarrassé... + +Il tournait et retournait le manche de son parapluie. Enfin, il se +décida... + +--Vous m'avez fait tant de confidences que je me risque. + +D'abord, je puis vous demander--et cela n'est pas indiscret si vous +connaissiez beaucoup MM. Mortimar et d'Aulnay... + +Martin Latouche ne répondit point tout d'abord. Il alla prendre sur la +table la lampe qu'il tint au-dessus de la tête de M. Hippolyte Patard: + +--Je vais vous accompagner, dit-il, monsieur le secrétaire perpétuel, +jusqu'à la porte de la rue, à moins que vous n'ayez crainte de mauvaises +rencontres, auquel cas je vous accompagnerai jusque chez vous... mais le +quartier malgré son air lugubre, est très tranquille... + +--Non! non! mon cher collègue... je vous en prie, ne vous dérangez +pas!... + +--C'est comme vous voulez! dit Martin Latouche sans insister... Je vous +éclaire... + +Ils étaient maintenant sur le palier: le nouvel académicien répondit +alors à la question qui lui avait été posée: + +--Oui, oui, certainement... je connaissais beaucoup Jehan Mortimar... et +Maxime d'Aulnay... nous étions de vieux amis... d'anciens camarades... +et quand nous nous sommes trouvés sur le même rang pour le fauteuil de +Mgr d'Abbeville... nous avons décidé de laisser faire les choses, de ne +point intriguer et nous nous réunîmes parfois pour causer de la +situation... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... L'histoire des +menaces d'Eliphas, après l'élection de Mortimar, fut pour nous un sujet +de conversation plutôt amusant... + +--Cette conversation a épouvanté notre Babette... Et c'est là, mon cher +collègue, que je vais peut-être montrer de l'indiscrétion... De quel +crime parliez-vous donc quand vous disiez: «Non! Non! ça n'est pas +possible! Il n'aurait pas de plus grand crime au monde»? + +Martin Latouche fit descendre quelques degrés à M. Hippolyte Patard en +le priant de bien tâter l'escalier du talon... + +--Eh bien, mais!... répondit-il encore. (Oh! il n'y a aucune +indiscrétion! Aucune! vous voulez rire!) Eh bien, mais, je vous ai déjà +dit que Maxime d'Aulnay, bien qu'il en plaisantât, avait été touché au +fond par les paroles menaçantes d'Eliphas qui avait disparu après les +avoir prononcées... Ce jour-là, Maxime d'Aulnay tout en félicitant +Mortimar de son élection, qui avait eu lieu deux jours auparavant, avait +conseillé, toujours en plaisantant, naturellement, à ce pauvre Mortimar +qui songeait déjà à son discours de réception, de se tenir sur ses +gardes, car la vengeance du sâr le guettait. Celui-ci n'avait-il point +annoncé que le fauteuil de Mgr d'Abbeville serait fatal à celui qui +oserait s'y asseoir?... Alors, moi, je ne trouvai rien de +mieux...--attention à cette marche, monsieur le secrétaire perpétuel--je +ne trouvai rien de mieux que de renchérir sur cette sorte de +jeu...--prenez garde, là... nous sommes sous la voûte--et je +m'écriai--tournez à gauche, monsieur le secrétaire perpétuel--et je +m'écriai avec emphase: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas +de plus grand crime au monde.»--Là, nous sommes arrivés... + +Les deux hommes étaient en effet sous la grande porte... + +Martin Latouche tira bruyamment de lourds barreaux de fer, fit tourner +une clef énorme, et, tirant la porte à lui, regarda sur la place. + +--Tout est tranquille! dit-il, tout le monde dort... voulez-vous que je +vous accompagne, mon cher secrétaire perpétuel? + +--Non! Non! je suis stupide! Je suis un pauvre homme stupide! Ah! mon +cher collègue, permettez-moi de vous serrer une dernière fois la main... + +--Comment! Une dernière fois!... Est-ce que vous croyez que je vais +mourir comme les autres?... Ah! je n'y tiens pas, moi!... Et puis, je +n'ai pas de maladie de coeur!... + +--Non! Non!... je suis stupide... il faut espérer que des temps moins +tristes viendront, et que nous pourrons un jour bien rire de tout +cela!... Allons! adieu, mon cher nouveau collègue!... adieu!... Et +encore une fois, toutes mes félicitations... + +Le coeur brave et tout à fait réconforté, M. Hippolyte Patard, le +parapluie en arrêt, prenait déjà le Pont-Neuf, quand Martin Latouche +l'appela: + +--Psst!... Encore un mot!... N'oubliez pas que tout cela, c'est mes +petits secrets!... + +--Ah! vous ne me connaissez pas!... Il est entendu que je ne vous ai pas +vu ce soir! Bonne nuit, mon cher ami!... + + + + +V. Expérience nº 3 + + +Le grand jour arriva. Il avait été fixé par l'Académie le quinzième qui +suivit les obsèques solennelles de Maxime d'Aulnay L'illustre Compagnie +n'avait pas voulu que la situation regrettable où l'avait mise la triste +fin des deux précédents récipiendaires se prolongeât. Elle tenait à en +finir le plus vite possible avec tous les bruits absurdes que les +disciples d'Eliphas de La Nox, les amis de la belle Mme de Bithynie et +de tout le club des Pneumatiques (de pneuma, âme) n'avaient cessé de +faire courir Quant au sâr lui-même, il semblait avoir disparu de la +surface de la terre. Tous les efforts faits pour le joindre n'avaient +abouti à rien. Les meilleurs reporters lancés sur sa trace étaient +revenus bredouilles et cette absence prolongée était devenue facilement +le principal sujet d'inquiétude, car, de toute évidence, le sâr se +cachait; et pourquoi se cachait-il? + +D'autre part, il est juste de reconnaître tout de suite que les +cervelles généralement bien portantes, après l'émoi du premier ou plutôt +du second moment, émoi qui les avait, elles aussi, fait un peu divaguer +(mais où sont les cervelles qui, même en bonne santé, par instants, ne +divaguent point?), que ces cervelles, dis-je, la crise passée, avaient +retrouvé un parfait équilibre. + +Ainsi, le plus tranquille des hommes, depuis son émouvant et mystérieux +entretien avec Martin Latouche, était M. Hippolyte Patard. Même il avait +retrouvé sa jolie couleur rose. + +Mais, quand le grand jour de la réception de Martin Latouche arriva, la +curiosité chez les uns et chez les autres, chez les sages aussi bien que +chez les fous, fut déchaînée. + +La foule qui se rua à l'assaut de la coupole l'emplit d'abord et puis +resta à en battre les approches, débordant sur les quais et dans les +rues adjacentes, interrompant toute circulation. + +A l'intérieur dans la grande salle des séances publiques, tout le monde +était debout, hommes et femmes s'écrasant. + +Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient (les minutes qui +précédaient l'ouverture de la séance), le silence, au-dessus de +l'effroyable cohue, se faisait plus pesant, plus terrible. + +On avait remarqué que la belle Mme de Bithynie s'était abstenue de +paraître à la solennité. On en avait tiré le plus affreux augure... +Certes, s'il devait arriver quelque chose, elle avait bien fait de ne +pas se montrer, car elle eût été mise en pièces par une foule sur +laquelle un vent de démence était prêt à souffler! + +A la place que cette dame occupait à la précédente séance se tenait un +monsieur correct, au ventre bourgeois, dont l'aimable rebondissement +s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or Il était debout, l'extrémité +des doigts de ses deux mains glissée dans les deux poches de son gilet. +Sa figure n'était point celle du génie, mais elle n'était pas +inintelligente, loin de là. Le front chauve faisait oublier, par +l'absence de tout subterfuge capillaire, qu'il était bas. Un binocle en +or chevauchait un nez commun. M. Gaspard Lalouette (c'était lui) n'était +point myope, mais il ne lui déplaisait pas de laisser penser autour de +lui que sa vue s'était usée aux travaux de lettres, à l'instar des +grands écrivains. + +Son émotion n'était pas moindre que celle des gens qui l'entouraient et +un petit tic nerveux ne cessait de lui soulever, assez drolatiquement, +l'arcade sourcilière. Il regardait la place où Martin Latouche allait +prononcer son discours. + +Une minute! Une minute encore! Et le président allait ouvrir la +séance... si... si Martin Latouche arrivait... car il n'était pas là... +Ses parrains en vain l'attendaient... se tenant à la porte anxieux, +désolés, et retournant vingt fois la tête. + +Aurait-il reculé au dernier moment?... aurait-il eu peur?... + +C'est ce que se demandait M. Hippolyte Patard qui, à cette pensée, +reprit toute sa couleur citron... + +Ah! quelle existence!... quelle existence pour M. le secrétaire +perpétuel! + +En voilà un--M. le secrétaire perpétuel--qui eût voulu voir la cérémonie +terminée... heureusement terminée!... + +Soudain, M. Hippolyte Patard se leva tout droit, l'oreille tendue vers +une lointaine clameur... Une clameur venue du dehors... qui +approchait... qui courait... une clameur d'enthousiasme, sans doute, +accompagnant Martin Latouche... + +--C'est lui! dit M. Hippolyte Patard tout haut. + +Mais le bruit fait de cris, de rumeurs et de remous de foules, +grossissait dans des proportions menaçantes, et maintenant, il n'était +rien moins que rassurant. + +Mais on était dans l'impossibilité de comprendre ce qu'ils criaient +dehors!... + +Et toute la salle qui aspirait jusqu'alors, par des centaines et des +centaines de bouches, la même émotion, dans un même souffle, cessa tout +à coup de respirer! + +Une tempête sembla entourer la Coupole... La vague populaire battit les +murs, fit claquer des portes... des soldats, des gardes reculèrent +jusque dans la salle... Et l'on commença de distinguer, parmi tant de +tumulte, une sorte de grondement particulier. C'était comme un infini +gémissement lugubre. + +M. Hippolyte Patard sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. + +Et une façon de bête humaine, un paquet monstrueux roula, jupes en +loques, corsage arraché, le tout surmonté d'une chevelure de Gorgone que +des poings crispés arrachaient, pendant qu'une bouche, qu'on ne voyait +pas hurlait: + +--Monsieur le Perpétuel! Monsieur le Perpétuel!... Il est mort!... vous +me l'avez tué!... + + + + +VI. La chanson qui tue + + +L'auteur de ce cruel ouvrage renonce à donner une idée de la cohue sans +nom qui suivit ce coup de théâtre. + +Ainsi, Martin Latouche était mort! Mort comme les autres! + +Non point en prononçant son discours de réception sous la Coupole, mais +dans le moment même où il allait se rendre à l'Académie pour le lire, +alors qu'il se disposait, en somme, comme les deux autres, à prendre +possession du fauteuil de Mgr d'Abbeville! + +Si l'émotion de l'assistance, autour de la vieille Babette, hurlante, +toucha à la folie, celle de la foule, au-dehors, et dans tout Paris +ensuite, ne connut guère de bornes plus raisonnables. + +Il faut, pour se la rappeler dans toute son intégrité, relire les +journaux qui parurent le lendemain de cette nouvelle et abominable +catastrophe. Une note de la rédaction du journal L'Époque (N.D.L.R.) +fait entrevoir assez exactement l'état des esprits. + +La voici: + +«La série continue! Après Jehan Mortimar après Maxime d'Aulnay, voici +Martin Latouche qui meurt sur le seuil de l'immortalité, et le fauteuil +de Mgr d'Abbeville reste toujours inoccupé! La nouvelle de la fin subite +du troisième académicien qui tenta de s'asseoir à la place que convoita +le mystérieux Eliphas s'est répandue hier soir dans Paris avec la +rapidité et la brutalité de la foudre. Et nous ne saurions mieux faire, +en vérité, que d'appeler à notre secours le tonnerre lui-même, pour +donner une idée de ce qui se passa dans la capitale, pendant les +quelques heures qui suivirent l'incroyable événement. Certains parurent +frappés comme du feu du ciel, et, ayant perdu l'esprit, se répandirent +dans les rues, dans les cafés, au théâtre, dans les salons, en tenant de +tels propos imbéciles, qu'on se demande comment il peut se trouver dans +la ville Lumière, à notre époque, des gens sensés pour les écouter Ah! +nous ne perdrons point notre temps à répéter ici toutes les bêtises qui +ont été proférées! Et ce M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La +Nox, au fond de sa monstrueuse retraite, doit bien s'amuser Quant à +nous, nous avons fini de rire. Nous proclamons hautement notre opinion +que nous n'avions que laissé pressentir après la mort de Maxime +d'Aulnay... Non! non! Toutes ces morts-là ne sont point naturelles! On a +pu ne pas s'étonner de la première, on a pu hésiter à la seconde, il +serait criminel de douter à la troisième! Mais entendons-nous bien: +quand nous disons que ces morts ne sont point naturelles, nous ne +voulons point faire allusion à quelque puissance occulte qui, en dehors +des lois naturelles connues, aurait frappé! Nous laissons ces balivernes +aux petites dames du club des Pneumatiques, et nous venons +catégoriquement dire à M. le procureur de la République: Il y a un +assassin là-dessous, trouvez-le!» La presse fut à peu près unanime, +obéissant en cela à l'opinion générale, qui était que les trois +académiciens avaient été empoisonnés, à réclamer l'intervention des +pouvoirs publics; et, bien que les médecins qui avaient examiné le corps +du défunt eussent déclaré que Martin Latouche--en dépit d'une apparence +assez robuste--était mort d'une vieillesse hâtive et épuisée, le Parquet +dut, pour calmer les esprits soulevés, ouvrir une enquête. + +La première personne interrogée fut naturellement la vieille Babette +qui, le jour fatal, avait été ramenée chez elle évanouie, pendant que +des amis dévoués transportaient à son domicile M. Hippolyte Patard dans +un bien fâcheux état. Et voici comment la Babette, qui ne pensait plus +qu'à venger son maître, raconta la mort vraiment singulière de ce pauvre +Martin Latouche. + +--Depuis quelque temps, mon maître ne vivait plus que du compliment +qu'il devait faire et je l'entendais qui parlait de leur Mgr +d'Abbeville, et aussi du Mortimar et aussi du d'Aulnay comme si +c'étaient des bons dieux en sucre. Et souvent, il se mettait devant son +armoire à glace, comme un vrai comédien. A son âge, ça faisait pitié, et +je n'aurais pas manqué de lui rire au nez, si je n'avais pas été +tracassée par les paroles du sorcier dont ils n'avaient pas voulu pour +leur damnée Académie. Le sorcier en avait déjà tué deux. Je ne pensais +qu'à une chose, c'est qu'il allait tuer mon maître comme les autres. Ça, +je l'avais dit à M. le Perpétuel entre les quatre z'yeux. Mais il ne +m'avait pas écoutée, parce qu'il lui fallait, paraît-il, son +académicien. Aussi, chaque fois que je voyais mon maître répéter son +compliment, je me jetais à ses pieds, j'embrassais ses genoux, je +pleurais comme une folle, je le suppliais à mains jointes d'envoyer sa +démission à M. le Perpétuel. J'avais des hantises qui ne m'ont pas +trompée. La preuve, c'est que je rencontrais presque tous les jours un +vielleux qui jouait d'un orgue de Barbarie; je suis de Rodez: un +vielleux, ça porte malheur depuis l'affaire de ce pauvre. + +«M. Fualdès. Ça aussi, je l'avais dit à M. le Perpétuel, mais ça avait +été comme si je chantais. + +«Alors je m'étais dit: Babette, tu ne quitteras plus ton maître! Et tu +le défendras jusqu'au dernier moment! Alors, le jour du compliment, +j'avais fait toilette, et je le guettais dans ma cuisine, la porte +ouverte, attendant qu'il passe sous la voûte, décidée à l'accompagner à +cette Académie de malheur au bout du monde, partout! Je l'attendais +donc, mais il ne venait pas... Il y avait bien un quart d'heure qu'il +aurait dû être passé!... J'étais en train de m'impatienter quand, tout à +coup, qu'est-ce que j'entends?... l'air du crime!... l'air qui avait tué +ce pauvre M. Fualdès!... Oui!... le vielleux était quelque part encore +autour de la maison, à faire chanter sa manivelle!... J'en ai eu une +sueur froide... Il n'y avait pas à dire, ça, c'était une indication!... +On m'aurait récité aux oreilles la prière des trépassés que je n'en +aurais pas été plus impressionnée... Je me dis: «vlà l'heure de +l'Académie qui sonne... l'heure de la mort!...» et j'ai ouvert la +fenêtre pour voir si le vielleux était dans la rue et le faire taire... +mais il n'y avait personne dans la rue... Je suis sortie de ma +cuisine... Personne sous la voûte!... personne dans la cour... et l'air +chantait toujours... Il me venait d'en haut maintenant... + +«Peut-être bien que le vielleux était dans l'escalier... personne dans +l'escalier... au premier étage... rien! Rien que l'air de ce pauvre M. +Fualdès qui me poursuivait toujours... et plus j'allais, plus je +l'entendais... J'ai ouvert la porte de la bibliothèque... on aurait cru +que la chanson était derrière les livres!... Mon maître n'était pas +là!... Il devait être dans son petit bureau où que je n'entre jamais!... +J'écoutais... L'air du crime était dans le petit bureau!... Ah!... +Était-ce Dieu possible!... J'approchai de la porte en retenant mon coeur +qui éclatait... l'appelai: «Monsieur! Monsieur!...» Il ne m'a pas +répondu... L'air tournait toujours... derrière la porte de son petit +bureau... Ah! que c'était triste!... C'était un air si triste qu'on n'en +respirait plus et que les larmes vous en venaient aux yeux... un air qui +avait l'air de pleurer tous ceux qu'on avait assassinés depuis le +commencement du monde!... J'ai appuyé mes mains à la porte pour ne pas +tomber. La porte s'est ouverte... Dans le même moment il y a eu comme un +grand grincement de déclenchement dans la manivelle de la musique de +l'air du crime. Ça m'a comme déchiré le coeur et les oreilles!... Et +puis, j'ai failli tomber dans le petit bureau, tant j'étais étourdie... +Mais ce que j'ai vu m'a remise sur mes pattes plus droite qu'une statue. +Au milieu d'un tas d'instruments que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, +et qui sont certainement arrivés dans ce petit bureau avec la permission +du diable, mon maître était penché sur l'orgue du vielleux. Ah! je l'ai +bien reconnu! C'était l'orgue qui tournait la chanson du crime... mais +le vielleux n'était pas là!... Mon maître avait encore la main à la +manivelle... Je me suis jetée sur lui, et il a cédé!... Il est tombé +tout de son long sur le parquet:.. Il a fait floc!... Mon pauvre maître +était mort... assassiné par la «chanson qui tue»!...» + +Ce récit rapproché de ce que racontaient sous le manteau certains +habitués du club des Pneumatiques produisit un effet étrange et +l'opinion publique ne fut point satisfaite par les explications trop +naturelles que fournit l'enquête sur un si bizarre événement. + +L'enquête montra le vieux Martin Latouche comme un maniaque qui +s'enlevait le pain de la bouche pour pouvoir enrichir, en secret, sa +collection. On raconta même qu'il se privait des déjeuners qu'il était +censé prendre dehors, pour en économiser les quelques sous qu'il +gaspillait ensuite chez les antiquaires et les marchands de vieux +instruments de musique. + +C'est ainsi, de toute évidence, que le fameux orgue était arrivé chez +lui, en dépit de la surveillance de Babette; et c'est dans le moment +qu'il en essayait la manivelle, qu'il était tombé, épuisé par le régime +d'abstinence auquel il s'astreignait depuis trop longtemps. + +Mais on refusa d'admettre une version qui était trop simple pour être +vraie, et les journaux exigèrent que la police se mît à la poursuite du +vielleux. + +Malheureusement, celui-ci resta aussi introuvable que l'Eliphas +lui-même. D'où il résulta, comme on devait s'y attendre, que certains +reporters affirmèrent qu'Eliphas et le vielleux ne faisaient +qu'un--qu'un seul et même assassin. + +NUL n'osa trop haut s'élever contre cette opinion, car après tout, il +restait la coïncidence des trois morts, et si chacune, en elle-même, +paraissait naturelle, il était bien certain que toutes trois réunies +étaient faites pour épouvanter. + +Enfin, on réclama l'autopsie. C'était là une triste extrémité à laquelle +il fallut se résoudre. Malgré toutes les démarches et toute l'influence +des plus gros bonnets de l'Institut, on rouvrit les cercueils encore +tout frais de Jehan Mortimar et de Maxime d'Aulnay. + +Les médecins légistes ne trouvèrent aucune trace de poison. Le corps de +Jehan Mortimar ne présenta, à l'examen, rien de particulier. On releva, +cependant, sur le visage de Maxime d'Aulnay, certains stigmates qui, en +toute autre occasion, eussent passé inaperçus, et que l'on pouvait +attribuer à la décomposition normale des chairs. On eût dit des brûlures +légères qui auraient laissé une sorte de trace étoffée sur le visage. En +y regardant de très près, on pouvait distinguer sur la face de Maxime +d'Aulnay affirmèrent deux médecins sur trois (car le troisième n'y +voyait rien du tout), comme un aspect de soleil de sacristie. + +Les médecins légistes avaient, bien entendu, examiné également le corps +de Martin Latouche, et ils n'avaient relevé d'autres traces que celle +d'une hémorragie nasale très faible, qui s'était également répandue par +la bouche. En somme, il y avait, au bout du nez, et à la commissure de +la bouche, du côté où était incliné le cadavre, un petit filet de sang +qui s'était coagulé. + +En vérité, cette hémorragie avait dû être produite par la chute du corps +sur le parquet, mais, lancés comme étaient les esprits, on ne manqua +point encore d'attacher à ces insignifiants stigmates une importance +mystérieuse destinée à laisser planer sur le triple décès une légende +criminelle qui s'empara définitivement de la foule. + +Des experts avaient travaillé consciencieusement les deux lettres +menaçantes qui avaient été remises en pleine Académie aux deux premiers +récipiendaires, et ils avaient déclaré que ces lettres n'étaient point +de l'écriture de M. Eliphas de La Nox, écriture dont ils avaient été +préalablement authentiquement munis. Mais il se trouva justement des +gens pour prétendre que les experts s'étaient trop souvent trompés en +affirmant qu'une écriture était authentique, pour qu'ils ne se +trompassent point en prétendant qu'elle ne l'était point. + +Enfin, restait l'orgue de Barbarie. Un expert antiquaire, qui faisait +quelquefois commerce de Stradivarius plus ou moins vraisemblables, +demanda à voir l'instrument. + +On le lui permit, dans le dessein de calmer les cervelles exaltées qui +imaginaient que cette vieille boîte, qui jouait de la musique pendant +que Martin Latouche expirait, ne devait pas être un orgue ordinaire et +qu'un homme comme l'Eliphas y avait peut-être caché l'instrument, ou +mieux, le moyen mystérieux de son crime. L'antiquaire examina l'orgue +sur toutes les coutures et joua même l'air du crime, comme disait +Babette. + +--Eh bien, lui demanda-t-on, est-ce là un orgue comme les autres? + +--Non, répondit-il, ce n'est point un orgue comme les autres... c'est +une des pièces les plus curieuses et les plus anciennes qui nous soient +venues d'Italie. + +--Enfin, y avez-vous découvert quelque chose d'anormal? + +--Je n'ai rien découvert d'anormal. + +--Croyez-vous cet orgue complice du crime? + +--Je n'en sais rien, répondit d'une façon bien ambiguë l'antiquaire, je +n'étais pas là au moment du grand grincement de déclenchement dans la +manivelle de la musique de l'air du crime. + +--Mais vous croyez donc qu'il y a eu crime? + +--Euh! Euh! + +On essaya en vain de demander à cet homme ce qu'il voulait dire avec son +«Euh! Euh!...» Il s'en tint à: «Euh! Euh!» + +Cet expert, avec son «Euh! Euh!», finit de jeter la perturbation dans +les consciences. + +Il faisait aussi profession de vendre des tableaux; il habitait rue +Laffitte et s'appelait M. Gaspard Lalouette. + + + + +VII. Le secret de Toth + + +A quelques jours de là, à trois heures quinze de l'après-midi, un +voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le +ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or, +descendait d'un wagon de seconde classe à La Varenne-Saint-Hilaire. + +Après s'être soigneusement enveloppé dans les plis de son +manteau-pèlerine--car on était au temps des gelées--et avoir conversé +quelques instants avec l'employé qui recevait les tickets, il prit la +grande avenue centrale qui aboutit à la Marne, traversa le pont qui +conduit à Chennevières et descendit à sa droite sur la rive. + +Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait +de laisser derrière lui les dernières villas vides d'habitants depuis +l'été et se trouvait dans un espace absolument plat et désert. Une +grande nappe toute blanche des neiges récentes s'étendait à ses pieds, +et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes, +paraissait là-dessus comme un grand oiseau noir. + +Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres +rendus presque invisibles par le grésil qui les faisait de la couleur du +ciel, fut cependant aperçu par notre voyageur qui, aussitôt, laissa +échapper, dans l'air sonore, quelques phrases de méchante humeur. Il se +plaignait que l'on fût assez «loufoque» pour habiter dans un pareil pays +en plein hiver. Cependant, il hâta le pas, mais il ne s'entendait pas +marcher, car ses pieds étaient revêtus de galoches en caoutchouc. + +Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait. + +Il était environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La +propriété qu'ils abritaient était enclose de hauts murs. L'entrée était +défendue par une solide grille en fer. + +Aussi loin que le regard s'étendait, on ne voyait point d'autre +habitation que celle-là. + +A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna. +Aussitôt, deux chiens énormes, deux véritables molosses se ruèrent en +grondant sur l'homme, la gueule écumante. S'il n'y avait pas eu la +grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu à déplorer +un malheur. + +L'homme recula, bien qu'il n'eût rien alors à craindre de la colère de +ces bêtes dévorantes. + +Une voix terriblement gutturale commanda: «Ajax! Achille! A la niche! +Sales bêtes!» Et un géant parut. + +Oh! c'était un géant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de +deux mètres de haut, peut-être même deux mètres cinquante, quand le +titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait +légèrement penché en avant, ses lourdes épaules courbées, selon une +attitude qui devait lui être coutumière. La tête était toute ronde, avec +de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait +le visage; la mâchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux +animaux dont les crocs grinçaient sur les barreaux. De ses poings +formidables, il accrocha les bêtes à l'encolure, leur fit lâcher prise +et les rejeta vaincues derrière lui. + +Le visiteur eut un léger tremblement, oh! un rien! un frisson des +épaules! Évidemment, il ne faisait pas chaud!... + +Et il murmura entre ses dents: + +--On m'avait bien dit: «Prenez garde aux chiens», mais on ne m'avait pas +parlé du géant. + +Le monstre--nous parlons du géant--avait collé son effarante face de +brute à la griffe: + +--Ouzzguia? + +Le visiteur devina que ceci voulait dire: «Qu'est-ce qu'il y a?...» Et +il répondit en se tenant à une distance respectueuse: + +--Je voudrais parler à M. Loustalot. + +--Ouzzivlez? + +Évidemment, le visiteur était d'une bonne intelligence moyenne, car il +comprit encore que ceci signifiait: «Qu'est-ce que vous lui voulez?» + +--Dites-lui que c'est pressé, que c'est pour l'affaire de l'Académie. + +Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prête dans la poche de son +manteau. Le géant prit la carte et il s'éloigna en grondant dans la +direction d'un perron qui devait donner accès à la principale entrée de +l'habitation. Aussitôt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles +menaçants à la grille, mais cette fois, ils n'aboyèrent plus. Ils +considéraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux, +semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils étaient +séparés. + +Le visiteur, impressionné, détourna la tête et fit quelques pas de long +en large. + +--Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on +ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage. + +Il regarda l'heure à sa montre et il continua son monologue, comme s'il +espérait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui +l'empêcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure +solitaire. + +--Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il paraît que je puis +attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reçoive... +Il ne se dérange pas pendant ses expériences... et quelquefois il vous +oublie... Tout est permis au grand Loustalot. + +Ces quelques phrases nous permettront d'apprécier le joyeux étonnement +du voyageur quand il vit soudain venir à lui, non point le géant qui +avait disparu, mais le grand Loustalot lui-même... + +Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle, +était petit, c'est-à-dire d'une taille au-dessous de la moyenne. + +Nous savons qu'il était, en dehors de ses travaux, nonchalant et +distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre légère +et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'étaient là des +détails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, être connus +du visiteur, car celui-ci, que l'arrivée si rapide de M. Loustalot avait +déjà fort étonné, marqua, par son attitude, une véritable stupéfaction +en apercevant le grand petit savant qui se précipitait de toute la +vélocité de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces +mots: + +--C'est vous, M. Gaspard Lalouette? + +--Oui, maître... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard +Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre +mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes +occasions des manteaux à pèlerine et des chapeaux de feutre mou pour +ressembler autant que possible, à des héros de lettres bien connus, +comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils +Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littérature et il +était-il ne faut pas l'oublier--officier d'Académie.) La petite figure +toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors à la +grille, à peu près à la même hauteur que les gueules effrayantes des +deux molosses, et entre ces deux gueules. C'était un spectacle. + +--Alors, c'est vous qui avez expertisé l'orgue de Barbarie? demanda le +grand Loustalot, dont les petits yeux, à l'ordinaire si voilés, quand +ils étaient partis pour quelque scientifique insoupçonnable rêve, +étaient soudain devenus vivants, papillotants, perçants. + +--Oui, maître, c'est moi! + +Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glacé. + +--Eh bien, entrez... Il fait froid dehors... + +Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous +intérieurs qui fermaient la griffe... + +«Entrez!» était facile à dire... quand on était l'ami d'Ajax et +d'Achille. Les chiens aussitôt la porte ouverte avaient bondi, et le +pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernière heure venue, mais un +clappement de la langue de M. Loustalot avait arrêté net les deux +cerbères dans leur élan... + +--N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des +agneaux. + +En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en léchant +les mains de leur maître. + +M. Gaspard Lalouette, héroïquement; entra. Loustalot, aussitôt, lui fit +les honneurs. Il le précéda, après avoir refermé la griffe. Les deux +chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur +qu'un faux mouvement n'invitât les bêtes à quelque jeu irréparable. On +monta les degrés du perron. + +La maison de M. Loustalot était une belle et grande maison des champs, +solide, confortable, construite en brique et pierre meulière. Elle était +tout entourée, dans le jardin et la cour de petits bâtiments qui +devaient être certainement consacrés aux travaux immenses du grand +Loustalot, travaux qui révolutionnaient la chimie, la physique, la +médecine, et généralement toutes les fausses théories placées par +l'ignorance routinière des hommes à l'origine de ce que nous appelons, +dans notre orgueil: la science. + +Une particularité du grand Loustalot était qu'il travaillait tout seul. + +Son caractère, qui était, paraît-il, assez ombrageux, ne supportait pas +la collaboration. + +Et il habitait cette maison toute l'année, avec son domestique--un +unique domestique--le géant Tobie. Le fait était bien connu. On ne s'en +étonnait pas. Le génie a besoin d'isolement. + +Derrière Loustalot, Gaspard Lalouette avait pénétré dans un étroit +vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux étages +supérieurs. + +--Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous +serons mieux pour causer. + +Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier étage. + +Lalouette suivait, naturellement, et derrière Lalouette, venaient les +chiens. + +Après le premier étage, on se mit à monter au second. Là, on s'arrêta, +car il n'y avait pas de troisième étage. Le salon du grand Loustalot +était sous les toits. Il en poussa la porte. C'était une pièce toute +nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un +guéridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrèrent, +toujours suivis des deux chiens. + +--C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les +visiteurs--vous savez qu'il y en a qui ne se gênent point pour faire du +bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long +en large, à tort et à travers--les visiteurs, quand je les fais attendre +dans le grenier, ne me gênent point pendant que je travaille en bas dans +ma cave. + +Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous +amène, mais je serais particulièrement heureux de vous faire plaisir. +J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois... + +--Moi, mon cher maître, je ne les lis jamais, mais Mme Lalouette les lit +pour moi. Comme ça je ne perds pas de temps et je suis au courant de +tout. + +Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du +grand Loustalot présentait tout à coup un aspect inquiétant. Sa petite +personne si remuante, à l'instant même, s'était immobilisée sur sa +chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, naguère si +papillotants, étaient devenus tout à fait fixes, comme les yeux de +quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose. + +En même temps, les deux chiens qui s'étaient placés de chaque côté de M. +Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules énormes, faisaient +entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens, +raconte-t-on, «hurlent à la mort». + +Impressionné, effrayé même, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas +facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le +Loustalot écoutait toujours, loin, loin. + +Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidité +automatique d'un jouet à ressort, il se jeta sur les chiens et les +frappa de ses petits poings jusqu'à ce qu'on ne les entendît plus. + +Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui +parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus déplaisant. + +--Alors!... dépêchez-vous!... je n'ai pas de temps à perdre!... +parlez!... Cette affaire de l'Académie est bien regrettable... ces trois +morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas? +Il faut espérer que ça ne va pas continuer!... car enfin, où +irions-nous, où irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul +des probabilités serait tout à fait insuffisant à expliquer une +quatrième mort naturelle... certainement si l'Académie française, dont +je m'honore de faire partie... si l'Académie existait depuis dix mille +années et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est +fini... Trois, c'est déjà bien beau! Il faut tout à fait se rassurer!... +Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous écoute!... Alors vous +avez expertisé l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu +cela... vous avez dit: «Euh! Euh!» Au fond, que croyez-vous? + +Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin: + +--C'est très curieux, cette histoire de la chanson qui tue. + +--N'est-ce pas? osa enfin «placer» M. Gaspard Lalouette qui, désormais +tout à son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne +le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher maître... +c'est à cause de cela que je suis venu vous trouver... à cause de +cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux. + +--Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de Mme +Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps à perdre que +vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout à fait ce que c'est que +votre secret de Toth! + +--Ah! ce n'est pas le mien, hélas! sans quoi, je serais, paraît-il, le +maître de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il +consiste. + +--Pardon, monsieur pardon, ne nous égarons pas! Est-ce qu'il y a un lien +quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth? + +--Sans doute, mon cher maître, sans quoi je ne vous en parlerais pas... + +--Enfin, où voulez-vous en venir? Quel a été votre but en venant ici? + +--De vous demander comme au plus savant, si un être qui connaît le +secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant +des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les +circonstances ont appelé, comme expert, à dire mon mot dans cette +lugubre histoire, c'est ceci--ceci pourquoi uniquement je suis venu vous +trouver--Martin Latouche peut-il avoir été assassiné? Maxime d'Aulnay +peut-il avoir été assassiné? Jehan Mortimar peut-il avoir été assassiné? + +M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothèse qu'Ajax +et Achille rouvrirent leurs épouvantables gueules d'où il s'échappa, +plus lamentable encore que tout à l'heure, le ululement à la mort! En +face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de +quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand +petit Loustalot était tout pâle. + +Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement +des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus +affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait été humain. + +Mais c'était sans doute une illusion, car les chiens se turent à la fin +et ce qui aurait pu être un ululement humain se tut en même temps. + +Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et +après avoir fait entendre une petite toux sèche: + +--Bien sûr que non qu'ils n'ont pas été assassinés... Ça n'est pas +possible. N'est-ce pas! Ça n'est pas possible!... s'exclama M. +Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!... + +M. Loustalot se grattait alors le bout du nez... Il fit: + +--Hum! Hum! + +Ses yeux étaient repartis, vagues... lointains... M. Lalouette parlait +encore, mais, de toute évidence, M. Loustalot ne l'entendait plus... ne +le voyait même plus... oubliait même qu'il était là... + +Et M. Loustalot oublia si bien que M. Lalouette était là, qu'il s'en +alla, tranquillement, sans un mot d'au revoir ni de politesse à +l'adresse de son hôte, et il referma la porte, laissant M. Gaspard +Lalouette avec les deux molosses. + +M. Lalouette se dirigea vers la porte, mais il trouva entre elle et lui +Ajax et Achille qui s'opposèrent formellement, sans grand discours, à ce +qu'il fît un pas de plus dans cette direction. + +Le malheureux, alors, tout à fait ahuri, et ne comprenant rien à sa +situation, appela. + +Et puis, il se tut, car sa voix avait le don d'exaspérer, semblait-il, +les deux chiens qui montraient des crocs terribles. + +Il recula. Il alla à la fenêtre. Il l'ouvrit. Il se disait: «Si je vois +passer le géant, je lui ferai signe, car, certainement, le grand +Loustalot m'a tout à fait oublié ici avec ses chiens.» Mais il ne vit +passer personne... Au-dessous de lui, c'était un vrai désert de neige, +personne dans la cour, personne dans la campagne... et la nuit allait +venir si rapide, selon sa coutume en cette saison. + +Il se retourna, ruisselant de sueur malgré le froid, assailli de mille +tristes pressentiments. Les chiens avaient fermé leurs gueules. Il eut +l'idée audacieuse de les caresser. Les gueules se rouvrirent... Et +soudain, pendant que les gueules ne hurlaient pas encore, une clameur +humaine--oh! bien certainement humaine, follement humaine--, +horriblement, remplit l'espace, et il en eut encore les moelles glacées. +Il se rejeta à la fenêtre, il vit l'espace... l'espace désert tout blanc +qui avait vibré de ce cri forcené, mais à son oreille, maintenant, il +n'y avait plus que le double ululement formidable des molosses qui avait +recommencé. Et M. Gaspard Lalouette se laissa tomber sans forces sur une +chaise, les mains aux oreilles... + +Alors il n'entendit plus rien, et pour ne plus voir les gueules +ouvertes, il ferma les yeux. + +Il les rouvrit au bruit d'une porte que l'on poussait. C'était M. +Loustalot. Les chiens s'étaient tus à nouveau. Tout s'était tu. Jamais +rien n'avait été plus silencieux que cette maison. + +Le grand Loustalot gentiment s'excusa: + +--Je vous demande pardon de vous avoir quitté un instant... vous savez, +quand on fait une expérience... Mais vous n'étiez pas seul, ajouta-t-il, +en ricanant drôlement... Ajax et Achille vous ont tenu compagnie, à ce +que je vois... Oh! ce sont de vrais chiens d'appartement. + +--Cher maître, répondit, d'une voix un peu altérée, +M. Lalouette qui se remettait de son émotion en retrouvant un Loustalot +si aimable et si naturel... cher maître... j'ai entendu tout à l'heure +un cri terrible. + +--Pas possible! fit Loustalot étonné... ici! + +--Ici. + +--Mais il n'y a personne que mon vieux Tobie et moi, et je viens de le +quitter. + +--C'est, sans doute alors, dans les environs. + +--Sans doute... Bah! quelque braconnier de la Marne... quelque querelle +avec un garde... mais, en effet, vous me paraissez tout ému... voyons, +M. Lalouette, ce n'est pas sérieux... remettez-vous... attendez, je vais +fermer la fenêtre... là, nous sommes chez nous... et maintenant, causons +comme des gens raisonnables... Est-ce que vous n'êtes pas un peu fou de +venir me demander, à moi, ce que je pense du secret de Toth et de la +chanson qui tue?... Cette affaire de l'Académie est extraordinaire, mais +il faut se garder de la rendre plus extraordinaire encore avec toutes +les bêtises de leur Eliphas, de leur Taillebourg, de leur +je-ne-sais-quoi, comme dit cet excellent M. Patard. A ce qu'il paraît +qu'il est malade, ce pauvre Patard? + +--Monsieur c'est M. Raymond de La Beyssière qui m'a conseillé de me +rendre chez vous. + +--Raymond de La Beyssière, un fou!... un ami de la Bithynie... un +Pneumatique. Ça fait tourner les tables, et on appelle ça un savant! Il +doit savoir ce que c'est que le secret de Toth, lui. Qu'est-ce qu'il +vous envoie faire chez moi? + +--Eh bien, voilà! J'étais allé chez lui, parce qu'on parlait beaucoup, +depuis quelques jours, du secret de Toth sans savoir ce que c'était. Il +faut vous dire que l'Eliphas dont on s'est d'abord moqué apparaît +maintenant terrible à tout le monde et qu'on a fait des perquisitions +chez lui, dans son laboratoire de la rue de la Huchette, et qu'on a +découvert là, sur les mystères de l'humanité, des formules qui ne sont +point aussi inoffensives qu'on pourrait le croire, car il s'y mêle assez +de physique et de chimie, paraît-il, pour faire passer à distance, les +gens de vie à trépas! + +--Dans ce genre-là, ricana le grand Loustalot... Il y a la formule de la +poudre à canon... + +--Oui, mais elle est connue... tandis qu'il y a une formule, paraît-il, +qui n'est pas connue de tout le monde et qui est la plus dangereuse de +toutes... c'est ce qu'on appelle le secret de Toth... A ce qu'il paraît +que sur tous les murs du laboratoire de la rue de la Huchette cette +formule mystérieuse de Toth est répétée... On a demandé--les magistrats +poussés par l'opinion publique et des journalistes et moi-même--, on a +demandé à M. Raymond de La Beyssière, qui est un de nos plus brillants +égyptiaques, ce que c'était que le secret de Toth. + +Il a répondu textuellement: «La lettre du secret de Toth est celle-ci: +Tu mourras si je veux par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles, +car je suis le maître de l'air de la lumière et du son.» + +--C'était un type épatant que ce vieux Toth! fit le grand Loustalot en +hochant la tête d'un air mi-sérieux, mi-goguenard. + +--S'il faut en croire M. Raymond de La Beyssière, il faudrait voir en +lui l'inventeur de la magie. C'était l'Hermès des Grecs, à ce qu'il +paraît, et il était neuf fois grand. On a trouvé sa formule écrite à +Sakkarah, sur les parois des chambres funéraires des pyramides des rois +de la Ve et de la VIe dynastie--ce sont les plus anciens textes que nous +connaissions--, et cette formidable formule était entourée d'autres +formules qui préservaient de la morsure des serpents, de la piqûre des +scorpions et, en général, de l'attaque de tous les animaux qui +fascinent.. + +--Mon cher monsieur Lalouette, déclara le grand Loustalot, vous parlez +comme un livre. On a plaisir à vous entendre. + +--Je suis doué, mon cher maître, d'une excellente mémoire, mais je n'en +tire aucune vanité. Je suis le plus ignorant des hommes et je viens bien +humblement vous demander ce que vous pensez du secret de Toth... M. +Raymond de La Beyssière ne cache pas que la lettre du fameux secret +inscrite dans le tombeau était suivie de signes mystérieux comme nos +algébriques et nos chimiques sur lesquels ont pâli des générations +d'égyptiaques. Et il disait que ces signes qui donnaient la puissance +dont parle Toth avaient été déchiffrés par l'Eliphas de La Nox. Celui-ci +l'affirma à plusieurs reprises et on a retrouvé dans ses papiers, lors +de la perquisition rue de la Huchette, un manuscrit intitulé: Des forces +du passé à celles de l'avenir qui tendrait à faire croire que l'Eliphas +avait, en effet, pénétré la pensée redoutable des savants de ce +temps-là. Vous savez naturellement, mon cher maître, que les prêtres de +la première Égypte avaient déjà découvert l'électricité? + +--T'es chouette, Lalouette, ricana Loustalot en se courbant comme un +singe et en se prenant le bout de ses pieds dans l'extrémité de ses +petites mains. Mais continue toujours... tu m'amuses. + +M. Gaspard Lalouette fut suffoqué d'une aussi vulgaire familiarité, mais +réfléchissant que les hommes de génie ne sauraient se mouvoir dans le +cadre de politesse fabriqué pour les hommes ordinaires, il continua sans +avoir l'air de s'apercevoir de rien: + +--Ce M. Raymond de La Beyssière est très affirmatif là-dessus. Et il a +même ajouté: «Ils pouvaient être aussi bien au courant des forces +incommensurables de la dématérialisation de la matière que nous venons +seulement de découvrir et même peut-être avaient-ils mesuré ces +forces-là, ce qui leur permettait bien des choses.» + +Le grand Loustalot lâcha ses petits pieds, se détendit comme un arc et +se retrouva d'aplomb sous le menton de M. Lalouette, proférant, en se +grattant le bout du nez, ces paroles étranges: + +--Tu l'as dit, bouffi! + +M. Lalouette ne sourcilla pas; il dit: + +--Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher maître. + +--Tu parles, Charles! + +--Je ne suis pas fâché, fit aussitôt M. Lalouette, en souriant +aimablement au cher maître, de vous voir prendre les choses sur ce ton. +Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant +d'autres. Car vous savez ce qui est arrivé. Aussitôt que l'on a connu le +texte du secret de Toth: «Tu mourras si je veux par le nez, par les +yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le maître de l'air, de la +lumière et du son», aussitôt, il s'est trouvé des gens pour tout +expliquer--Ah! oui! + +--A l'idée qu'avec le secret de Toth, Eliphas était le maître du son ils +se sont rappelé aussitôt les paroles de la Babette, sur la chanson qui +tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit +quelque chose dans le mécanisme de l'orgue, une force qui tue en +chantant et qui était peut-être enfermée dans une boîte qu'on a retirée +ensuite de l'orgue. + +C'est là-dessus que j'ai demandé à visiter l'orgue. + +--C'est une affaire qui vous intéressait donc bien, monsieur Lalouette? +interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui démonta tout à +fait ce pauvre M. Lalouette qui n'était cependant point timide. + +--Elle ne m'intéressait pas plus que les autres, répondit-il d'une façon +assez embarrassée... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de +vieilles orgues... et j'ai voulu voir... + +--Et qu'est-ce que vous avez vu? + +--Écoutez, maître... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai découvert, +à côté de l'orgue, quelque chose... un objet que voici... + +Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube étroit qui se +terminait en cône et qui ressemblait à peu près à une embouchure +d'instrument à vent. + +Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit. + +--C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin... + +--Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher maître, que cette +embouchure s'emboîtait merveilleusement sur un trou qui était à l'orgue +de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre à un orgue de +Barbarie... Je vous demande pardon... mais hanté par toutes les bêtises +que j'avais entendues, je me suis dit: «C'est là peut-être l'embouchure +qui était destinée à conduire dans une certaine direction le son qui +tue.» + +--Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voilà assez! vous +êtes aussi bête que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de +cette embouchure? + +--Mon cher maître, déclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en +ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un +homme tel que vous me déclare que le secret de Toth... + +--Est le secret des imbéciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!... +Ajax! Achille! laissez partir le monsieur. + +Mais Lalouette qui avait maintenant la liberté de sortir n'en profita +pas. + +--Encore un mot, mon cher maître... et vous aurez soulagé ma conscience +à un point que vous ne pouvez soupçonner mais que je me permettrai de +vous expliquer plus tard. + +--Qu'est-ce? interrogea aussitôt Loustalot en redressant l'oreille et en +s'arrêtant sur le palier--voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu +assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'après +le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumière, +prétendu que Maxime d'Aulnay avait été tué à coups de rayons. + +--A coups de rayons! Décidément il faut vous enfermer! + +--Pourquoi à coups de rayons? + +--Oui, on lui aurait envoyé dans l'oeil, à l'aide d'un appareil spécial, +des rayons préalablement empoisonnés, et il en serait mort. A l'appui de +leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime +d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait, +avant de tomber foudroyé, le geste de celui qui veut chasser de son +visage une mouche ou se garantir tout à coup d'un éclat lumineux qui le +gêne. + +--Ah! ça... c'est envoyé! Pan! dans l'oeil! + +--Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le +nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre +nom, ces fous, mon cher maître, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort +par le nez! + +--Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! déclara le grand Loustalot, +pour le poète des Parfums tragiques. + +--Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense. + +--Hortense! + +--Riez, mon cher maître, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au +bout. Ces messieurs prétendent que la première lettre qui fut apportée à +Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est +authentique, tout à fait de l'écriture d'Eliphas, tandis que la seconde +n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait +enfermé un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez +certainement entendu parler--Poil au nez! + +On aurait pu croire que la façon si méprisante avec laquelle le grand +Loustalot croyait devoir répondre aux questions si sérieuses de M. +Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de +l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il +arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand +Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait +pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes. + +--Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dévorer par mes +chiens. + +Mais--hasard miraculeux--les chiens n'étaient plus là et le bonheur de +M. Lalouette paraissait à son comble. + +--Ah! quel soulagement! s'écriait-il, que c'est bon!... que vous êtes +bon! que vous êtes grand!... quel génie! + +--Vous êtes fou! fit Loustalot en se dégageant enfin, furieux, ne +sachant pas ce qui lui arrivait. + +--Non! ce sont eux qui sont fous! Répétez-le-moi, mon cher maître, et je +m'en vais. + +--Évidemment! ce sont des tous fous! + +--Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous. + +--Des tous fous! reprit le savant. + +Et tous deux répétaient: «Des tous fous! Des tous fous!...» + +Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde. + +Enfin, M. Lalouette prit congé. M. Loustalot l'accompagna fort +aimablement jusque dans la cour et là, s'apercevant que la nuit était +tout à fait tombée, il dit à M. Lalouette: + +--Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une +lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne. + +Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allumée qu'il +brinquebalait à hauteur de ses courts genoux. + +--Alors! dit-il. + +Et il ouvrit lui-même et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas +revu le géant Tobie. M. Lalouette se disait: + +--Qu'est-ce qui m'a raconté que cet homme était distrait? + +Il pense à tout. + +Ils marchèrent ainsi pendant dix minutes. Ils arrivèrent à la rive de la +Marne où M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui +ne détestait point une certaine emphase dans la conversation, crut +devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et après s'être +excusé une fois de plus du grand dérangement qu'il avait causé: + +--Décidément, cher maître, notre grand Paris est tombé très bas. Voici +trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les +expliquer comme vous et moi avec les seules lumières de la raison, Paris +préfère croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance à faire +rougir les dieux. + +--Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout +de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette complètement +abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire... + +Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-là aussi +disparut, et, tout à coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort, +le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussitôt de +l'aboiement désespérément prolongé des molosses. + +M. Lalouette, qui s'était d'abord arrêté haletant d'horreur à ce cri +effarant, crut entendre plus près de lui le hurlement des bêtes... Il +s'enfuit. + + + + +VIII. En France, l'Immortalité diminue + + +Les trente-neuf! Le sort en était jeté. On disait maintenant: + +Les trente-neuf! + +Il n'y avait plus que trente-neuf académiciens! + +Nul ne se présentait pour faire le quarantième. + +Depuis les derniers événements, plusieurs mois s'étaient écoulés pendant +lesquels aucune candidature n'avait été posée au Fauteuil hanté. + +L'Académie était déshonorée... + +...Et quand, par hasard, l'illustre Assemblée se voyait dans la +nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l'usage, +relever l'éclat d'une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur +présence en uniforme, c'était tout un drame. + +C'était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d'une +province éloignée, quelque parent à l'agonie, pour ne point revêtir en +public l'habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l'épée à +poignée de nacre. + +Ah! les temps étaient tristes! + +Et l'Immortalité était bien malade. + +On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire. + +Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, même quand les +chansons tuent. L'enquête avait été rapidement close et l'affaire +classée. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure où +l'opinion affolée n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un +fauteuil qui portait malheur. + +...Et dans lequel aucun homme n'était assez audacieux pour aller +désormais s'asseoir... + +Ce qui, en effet, était assez risible. + +Ainsi donc: + +Toute l'horreur de cette inexplicable et triple tragédie s'effaçait +devant ce sourire: + +Les trente-neuf! + +L'lmmortalité avait diminué d'Un. + +Et cela avait suffi pour la rendre à tout jamais ridicule. + +Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois à faire partie d'une +Assemblée qui réunissait sans contredit les plus nobles esprits de +l'époque s'était sensiblement ralenti. + +Oui, même pour les autres fauteuils--car il y eut sur ces entrefaites +deux ou trois fauteuils à distribuer--, les candidats se firent tirer +l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se +présenter à un autre fauteuil que celui de Mgr d'Abbeville. + +Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils étaient +candidats à la dernière minute, et c'était une chose bien pénible de les +entendre prononcer un éloge quelconque alors que ceux de Mgr +d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche +restaient encore à faire. + +Ils passaient pour des lâches, ni plus ni moins. + +Et l'on pouvait prévoir le moment où le recrutement de l'lmmortalité +deviendrait quasi impossible. + +En attendant, elle n'était plus que trente-neuf! + +Les trente-neuf!... Si l'Immortalité avait eu des cheveux--mais elle est +généralement chauve--elle se les serait arrachés... + +Il lui restait bien une mèche, par-ci, par-là, sur le crâne, par +exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable mèche que +le désespoir lui-même l'aurait prise en pitié. + +C'était une mèche qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front, +une larme de cheveux. + +M. Hippolyte Patard avait bien changé! On ne lui avait connu jusqu'alors +que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopté une +troisième, une troisième qui était indéfinissable par cela même qu'elle +consistait à n'être plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur +négative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques +blêmes, déesses infernales. + +M. le secrétaire perpétuel semblait, lui aussi, tant sa mise était +sinistre, monter de l'enfer où il avait bien cru, en son âme et +conscience, qu'il allait descendre. + +Après la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit, +et on l'entendit, dans son délire, s'accuser de la triste fin du +malheureux mélomane. Il demandait pardon à Babette, et il ne fallut rien +de moins que la clôture de l'instruction, l'affirmation du médecin, la +visite de ses collègues, pour le rendre à la raison. Ayant recouvré +l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Académie n'avait eu +autant besoin de ses services. Il se leva, et héroïquement il reprit sa +belle tâche. + +Mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que l'Immortalité n'était +plus pour lui une existence. + +Quand il se rendait à l'Institut, il était obligé de prendre des chemins +détournés pour n'être point reconnu et ne devenir point aussitôt un +objet de risée. + +Les séances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en +soupirs, en gémissements inutiles, et cela n'était point fait pour hâter +l'achèvement de ce glorieux ouvrage, quand, tout à coup, un beau jour +que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaissés +dans leur salle privée... Il y eut dans la salle adjacente un grand +bruit de portes ouvertes et fermées, et des pas hâtifs, et une irruption +forcenée d'un Hippolyte Patard qui avait retrouvé toute, toute sa +couleur rose. + +Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha. + +Qu'y avait-il? + +M. le secrétaire perpétuel était si ému qu'il ne pouvait plus parler... +Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait à sortir de +sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'était pas +plus épuisé qui apporta à Athènes la nouvelle de la défaite des Perses +et du salut de la cité. + +Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'était pas, comme M. Hippolyte +Patard, Immortel. + +On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains, +on lut: + +«J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laissé libre par la +mort de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de +Martin Latouche.» + +C'était signé: + +«Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de +l'Académie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.» + + + + +IX. En France... + + +On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire +honte, par son exemple, à la foule stupide. + +Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme +s'est conservé à l'Académie sous le nom de baiser Lalouette. + +Ceux qui étaient là regrettèrent de ne point se trouver en plus grand +nombre pour se réjouir d'une façon plus complète. Plus on est de fous, +plus on rit. + +Ils riaient. + +Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept. + +Car ils n'étaient que sept. En ce temps-là on venait aux séances le +moins possible, car elles n'étaient point gaies. + +Mais celle-là fut mémorable. + +Tous les sept résolurent immédiatement de rendre visite à ce M. +Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient connaître sans plus +tarder et, par une démarche aussi en dehors de tous les usages, le lier +définitivement au sort académique. Ils voulaient l'«engager». + +On attendit que M. Hippolyte Patard fût un peu remis de son émoi, et +tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya quérir deux +voitures. + +Ils avaient bien pensé se rendre rue Laffitte à pied--cela leur aurait +fait du bien de «prendre l'air», et depuis longtemps ils n'avaient point +aussi légèrement respiré--, mais ils avaient craint qu'on ne reconnût +sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier--qui n'étaient plus +les mêmes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle +tous les trois mois--et M. le secrétaire perpétuel; et qu'on ne se +livrât à quelque manifestation indécente dont aurait souffert la dignité +académique. + +Et puis, pour tout dire, ils étaient pressés de connaître leur nouveau +collègue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne +s'entretenait que de lui. Dans la première on disait: «Qui est donc ce +M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me +semble qu'il a publié quelque chose dernièrement. Son nom était dans les +journaux.» Dans la seconde on disait: «Avez-vous remarqué qu'il a fait +suivre sa signature de cette formule curieuse: «Officier de l'Académie»? +C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous +appartenait déjà.» Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive +lorsque la vie est belle. + +Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui était +trop précieuse pour qu'il la dispersât en vains bavardages. + +Il ne se demandait point, lui: «Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il +publié?» Tout cela lui était indifférent. M. Lalouette était M. +Lalouette, c'est-à-dire: le quarantième, et il lui accordait, sans +discussion, du génie. + +Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'éloignèrent. + +M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32 +bis, et, suivi de ses collègues, il pénétra résolument sous la voûte. + +Ils étaient dans une demeure de «belle apparence». + +Sur la porte de sa loge la concierge demanda à ces messieurs où ils +allaient. + +M. le secrétaire perpétuel dit: + +--M. Lalouette, s'il vous plaît? + +--Il doit être dans sa boutique, monsieur. + +Les sept se regardèrent. «Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de +lettres?» La brave dame devait se tromper M. le secrétaire perpétuel +précisa: + +--Nous désirons voir M. Lalouette, officier d'Académie. + +--C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique. +L'entrée est dans la rue. + +Les sept saluèrent, assez étonnés et profondément déçus. + +Ils se retrouvèrent dans la rue et considérant une boutique d'antiquaire +au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette! + +--C'est bien cela, fit M. Patard. + +Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric-à-brac +et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs. + +--On vend de tout ici, constata, les lèvres pincées, M. le directeur. + +M. le chancelier dit: + +--Ça n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: «homme de +lettres». + +Mais M. le secrétaire perpétuel prononça d'une voix rogue: + +--Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les dégoûtés. + +Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent, +mal à l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le +secrétaire perpétuel leur lançait des regards fulgurants. + +De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse épaisse +chaîne d'or. + +Elle était d'un certain âge, avait dû être jolie, et d'admirables +cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda à ces messieurs +ce qu'ils désiraient. M. Patard salua profondément, répondit qu'ils +désiraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Académie. + +M. le secrétaire perpétuel, sur le ton d'un caporal à la manoeuvre, +commanda: + +--Annoncez l'Académie! + +Et il fixa ses hommes avec l'intention bien évidente de les flanquer +tous à la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement. + +La dame poussa un léger cri, porta la main à sa poitrine qu'elle avait +opulente, sembla se demander si elle allait s'évanouir puis finalement +rentra dans l'ombre. + +--C'est sans doute Mme Lalouette, fit M. Patard; elle est très bien. + +Presque immédiatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant, +dont le ventre s'adornait d'une belle grosse épaisse chaîne d'or. Ce +monsieur était d'une pâleur marmoréenne. Il s'avança vers les visiteurs +sans pouvoir prononcer une parole. + +Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite à son aise. + +--C'est vous, monsieur dit-il, qui êtes M. Gaspard Lalouette, officier +d'Académie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de +Mgr d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur--M. Gaspard Lalouette, qui +n'avait pu surmonter son étouffante émotion, faisait signe qu'il en +était ainsi--, s'il en est ainsi, monsieur permettez à M. le directeur +de l'Académie, à M. le chancelier, à mes collègues et à moi-même, M. +Hippolyte Patard, secrétaire perpétuel, de vous féliciter. Grâce à vous, +il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un +citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, à +la foule stupide. + +Et M. le secrétaire perpétuel serra solennellement et solidement la main +de M. Gaspard Lalouette. + +--Eh bien, réponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs. + +M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis +encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne +et honnête figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi. + +--Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous +présenter «mon épouse». + +A ces mots: «mon épouse», M. le directeur et M. le chancelier avaient +commencé d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'oeil terrible de +M. Patard les arrêta net et les rendit à la gravité de la situation. + +Mme Lalouette avait salué. Elle dit: + +--Ces messieurs ont sans doute à causer. Ils seront mieux dans +l'arrière-boutique. + +Et elle les fit passer dans la pièce du fond. + +Cette expression «l'arrière-boutique» avait fait faire une grimace à M. +Hippolyte Patard lui-même, mais quand les académiciens eurent pénétré +dans cette arrière-boutique-là ils furent tout heureux de reconnaître +qu'ils étaient dans un véritable petit musée, arrangé avec le plus grand +goût, et où, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait +admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des +dentelles, des broderies du plus grand prix étaient disposés. + +--Oh! madame! votre arrière-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard, +quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni même de plus +précieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale. + +--On se croirait au Louvre! déclara M. le directeur--vous nous comblez! +affirma Mme Lalouette, en se rengorgeant. + +Et tout le monde renchérit sur les splendeurs de l'arrière boutique. + +M. le chancelier dit: + +--Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses... + +--Il faut bien vivre! répondit humblement M. Gaspard Lalouette. + +--Évidemment! acquiesça M. le secrétaire perpétuel, et je ne connais +point de plus noble métier que celui qui consiste à distribuer la +beauté!... + +--C'est vrai! approuva la Compagnie. + +--Quand je parle de métier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus +grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour +cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est +bien votre droit. + +--C'est ce que je dis toujours à mon mari, monsieur, fit entendre Mme +Lalouette, et c'est là l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a +fini par me comprendre et sur le Bottin de l'année prochaine on ne lira +plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire, +mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur--Madame! s'écria M. Hippolyte +Patard, enchanté, madame, vous êtes une femme supérieure. Il faudra +mettre cela aussi dans Le Tout-Paris. + +Et il lui baisa la main. + +--Oh! sûrement, répondit-elle, quand il sera de l'Académie. + +Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard +jeta un coup d'oeil sévère sur tout le monde et, avec autorité, s'empara +d'un siège. + +--Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer sérieusement. + +On obéit. Mme Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse épaisse +chaîne d'or. A côté d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrétaire +perpétuel avec, dans le regard, cette anxiété spéciale aux élèves un peu +cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du +baccalauréat. + +--Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous êtes un homme de lettres; cela +veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez +déjà publié quelque chose? + +Comme on le voit, M. le secrétaire perpétuel prenait déjà ses +précautions pour le cas où M. Lalouette n'eût rien publié du tout. + +--J'ai déjà, M. le secrétaire perpétuel, répondit avec assurance le +marchand de tableaux, j'ai, déjà, publié deux ouvrages qui sont, j'ose +le dire, fort appréciés des amateurs. + +--Très bien cela! Et leurs titres, s'il vous plaît? + +--De l'art de l'encadrement. + +--Parfait! + +--Et un autre sur l'authenticité des signatures de nos peintres les plus +célèbres. + +--Bravo! + +--Évidemment, ces oeuvres ne sont point répandues dans le gros public, +mais tous ceux qui fréquentent l'Hôtel des ventes les connaissent.--M. +Lalouette est trop modeste, déclara Mme Lalouette en faisant sonner sa +chaîne d'or. Nous avons ici une lettre de félicitations d'un personnage +qui a su apprécier mon mari à sa juste valeur. J'ai nommé Monseigneur le +prince de Condé. + +--Monseigneur le prince de Condé! s'exclamèrent tous les académiciens en +se levant comme un seul homme. + +--Voici la lettre. + +Et Mme Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage. + +--Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Après M. Lalouette, c'est ce que +j'ai de plus cher au monde. + +Tous les académiciens étaient, maintenant, sur la lettre qui était bien +du prince et des plus élogieuses. La joie était générale. M. Hippolyte +Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main à la lui +briser. + +--Mon cher collègue, lui dit-il, vous êtes un brave! + +M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relevé le front. Déjà il +dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil. + +Et tout le monde répéta: + +--Oui, oui, vous êtes un brave. + +M. Patard: + +--L'Académie s'honorera d'avoir un brave dans son sein. + +--Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilité feinte, car +il voyait bien que «l'affaire était dans le sac», s'il n'y a vraiment +point trop d'ambition, à un pauvre plumitif comme moi, à briguer un tel +honneur? + +--Eh! s'écria M. le directeur qui considérait maintenant M. Lalouette +avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de +Condé!... Cela fera réfléchir les imbéciles! + +M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette +réflexion, mais il y avait une telle allégresse sur le visage de M. le +directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui être +désagréable, ce qui, du reste, était la vérité. + +--De fait! Il y en a eu dans toute cette histoire, dit-il. + +On l'écouta. On était curieux de savoir comment M. Lalouette envisageait +les malheurs de l'Académie. Maintenant on n'avait plus qu'une crainte, +c'est qu'il revînt sur sa résolution. Il dit: + +--Oh! moi, c'est bien simple! Je plains la pauvre humanité qui admet +parfaitement une série de vingt et une à la noire et qui n'admet point +trois morts naturelles de suite à l'Académie! + +On applaudit. M. le directeur qui ne connaissait point le jeu de la +roulette se le fit expliquer. On laissa parler M. Lalouette. On +l'étudiait. On était content de lui; mais ce fut une véritable +admiration quand, à propos d'un incident purement littéraire qui s'était +élevé entre M. le chancelier et M. le secrétaire perpétuel, M. Lalouette +les départagea avec une remarquable autorité. + +Voici comment la chose advint. + +--Enfin, je vais pouvoir vivre, grâce à ce galant homme!» s'était écrié +M. Patard, dans son enthousiasme. «Ma parole, je n'étais plus que +l'ombre de moi-même et il m'était venu de véritables abajoues!» + +--Oh! monsieur le secrétaire perpétuel! réclama M. le chancelier: on dit +de véritables bajoues! Abajoues, le mot n'est pas français. + +C'est alors que M. Lalouette, coupant court aux protestations de M. +Patard, était intervenu, et il avait déclaré tout d'une traite et quasi +sans respirer: + +«Abajoues, altération du mot bajoues, substantif féminin. + +Poches que certains singes chéiroptères et rongeurs portent dans +l'épaisseur des joues, de chaque côté de la bouche. Les abajoues sont +des réservoirs pour les aliments non consommés immédiatement. Dans les +chauves-souris du genre nyctère elles facilitent le vol en permettant +l'introduction de l'air dans le tissu cellulaire sous-cutané. Par +extension et plaisamment, joues pendantes. Parties latérales du groin du +cochon et de la tête de veau!» Il n'y avait rien à répondre à cela. Ils +eurent tous le bec clos, tout académiciens qu'ils étaient. Mais +l'admiration générale devint presque de l'humiliation et cette +humiliation de la consternation, quand, passant devant une sorte de +table divisée en un certain nombre de rainures parallèles où glissaient +des boutons mobiles, M. le directeur lui-même demanda ce que cela était +et qu'il lui fut répondu par M. Lalouette que cela était l'abaque et +qu'enfin M. le directeur demanda ce que c'était qu'une abaque. + +M. Lalouette parut grandir il lança un coup d'oeil glorieux à Mme +Lalouette et dit: + +--Monsieur le directeur on dit un abaque. Abaque est un nom masculin qui +vient du grec abax, comptoir, damier buffet. Chez les Grecs, table +placée dans le sanctuaire pour recevoir les offrandes. Chez les Romains, +buffet sur lequel on étalait la vaisselle de prix. Mathématiques: +machine à calculer d'origine grecque, employée par les Romains dans +leurs opérations arithmétiques. Les Chinois, les Tartares, les Mongols +en ont usé. Les Russes l'ont adopté. En architecture: tablette qui +s'interpose entre le chapiteau d'une colonne et l'architrave. Vitruve, +monsieur le directeur Vitruve se sert du mot plinthe pour désigner +l'abaque. + +En entendant le marchand de tableaux parler de Vitruve, ils baissèrent +tous la tête, à l'exception de M. Patard, dont l'oeil flamboyait. +Vitruve, surtout, finit de le conquérir. + +--Le fauteuil de Mgr d'Abbeville sera dignement occupé, dit-il. + +Et on ne parla plus à M. Lalouette qu'avec respect. Enfin, ces +messieurs, un peu gênés, et redoutant de commettre encore quelque faute +de français, prirent congé. Ils firent leurs compliments à M. Lalouette +et baisèrent tous la main de «son épouse» qui leur parut bien imposante. + +Mais M. Patard ne s'en alla pas, car M. Gaspard Lalouette lui avait fait +entendre qu'il avait quelque chose de particulier à lui dire. Restés +seuls, M. Lalouette congédia Mme Lalouette. + +--Va-t'en, fille, ordonna-t-il. + +Celle-ci s'en fut en poussant un soupir et en implorant du regard M. +Patard. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher collègue?» demanda M. Patard +un peu inquiet. + +--J'ai une confidence à vous faire, monsieur le secrétaire perpétuel; +cela restera entre vous et moi, mais il est nécessaire que je ne vous +cache rien... A nous deux, nous pourrons certainement remédier aux +inconvénients de la chose... car, pour le discours, par exemple... + +--Quoi?... pour le discours?... Expliquez-vous, mon cher monsieur +Lalouette, je ne vous comprends pas... Ne sauriez-vous pas composer un +discours? + +--Oh! si, si, ce n'est pas cela qui me gêne! + +--Eh bien, alors! + +--Eh bien, alors... on le lit... + +--Naturellement, c'est beaucoup trop long pour qu'on l'apprenne par +coeur-voilà bien ce qui me tracasse, monsieur le secrétaire perpétuel... +car je ne sais pas lire. + + + + +X. Le calvaire + + +A ces derniers mots, M. le secrétaire perpétuel bondit comme s'il avait +reçu un coup de fouet dans les jambes. + +--Ça n'est pas possible! s'écria-t-il. + +Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de +lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baissés, lui +montrant une mine plutôt triste. + +--Ah! ça, vous voulez rire, s'exclama M. Patard en tirant la manche de +M. Lalouette. + +--Non, non, fit M. Lalouette en secouant la tête comme un enfant +malheureux, je ne ris pas!... + +Mais M. le secrétaire perpétuel, que semblait gagner une sorte de +délire, reprit: + +--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? voyons?... + +Répondez-moi!... Regardez-moi un peu!... + +M. Lalouette leva sur M. Patard un regard humble et douloureux, un de +ces regards qui ne trompent pas. + +Cette fois, M. le secrétaire perpétuel sentit un véritable frisson lui +parcourir le corps de la tête aux pieds: Le candidat à l'Académie ne +savait pas lire! + +M. Patard eut un «oh!» qui en disait long sur son état d'âme. + +Et puis, il se laissa tomber sur un siège, avec un gros soupir: + +--Ça, c'est embêtant! fit-il. + +Et il y eut un triste silence entre les deux hommes. + +Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier reprendre la parole: + +--Je vous l'aurais bien caché, comme aux autres, mais vous, qui êtes au +secrétariat perpétuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez +certainement l'occasion de me soumettre vos écritures (me soumettre vos +écritures! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j'ai bien pensé +que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu'il +valait mieux s'arranger avec vous de façon à ce que personne n'en sache +rien jamais... jamais!... vous ne répondez pas? + +Est-ce l'affaire du discours qui vous gêne? Eh bien, vous ne le ferez +pas trop long et vous me l'apprendrez par coeur... Je ferai tout ce que +vous voudrez... mais dites quelque chose. + +M. Hippolyte Patard n'en revenait pas... + +Il en restait comme assommé. Il avait vu bien des choses depuis quelques +mois, mais ça c'était le plus fort de tout. Un candidat à l'Académie qui +ne savait pas lire! + +Enfin, il se décida à manifester les sentiments contradictoires qui +l'agitaient. + +--Mon Dieu, que c'est embêtant! Ah! que c'est embêtant! Voilà enfin un +candidat et il ne sait pas lire! Il fait l'affaire, il fait tout à fait +l'affaire, mais il ne sait pas lire!... Ah! mon Dieu, que c'est +embêtant! embêtant! embêtant! embêtant! + +Et il alla, furieux, à M. Lalouette. + +--Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire?... cela dépasse toute +imagination! + +M. Gaspard Lalouette, gravement, répondit: + +--Cela se fait que je n'ai jamais été à l'école... que mon père me +faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, dès l'âge de six +ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu'il ne +connaissait pas et dont il n'avait pas besoin pour réussir dans ses +affaires. Il se borna à m'apprendre son métier qui était, comme le mien, +celui d'antiquaire. Je ne savais point ce que c'était qu'une lettre, +mais on ne m'aurait pas trompé à dix ans sur la signature d'un tableau +et, à sept, je savais distinguer un point de Cluny d'un point +d'Alençon!... C'est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j'ai pu +dicter des ouvrages qui font l'admiration de Monseigneur le prince de +Condé. + +Cette phrase finale était fort adroite, et elle impressionna vivement M. +le secrétaire perpétuel. + +Il se leva, marcha rageusement de long en large... + +M. Lalouette, qui l'observait du coin de l'oeil, l'entendait mâchonner +des mots, ou plutôt devinait qu'il mâchonnait des: «Pas lire! Pas lire! +Il ne sait pas lire!» Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint à +M. Gaspard Lalouette. + +--Pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait pas me le dire! + +--J'ai cru plus honnête et plus habile... + +--Tatata!... Je m'en serais bien aperçu, mais après, et ça n'avait plus +la même importance!... Écoutez!... Imaginez que vous ne m'avez rien dit: +voulez-vous?... Moi, je ne sais rien! Je suis un peu dur d'oreille, je +n'ai rien entendu! + +--Mais c'est comme vous voulez!... Je ne vous ai rien dit, monsieur le +secrétaire perpétuel, et vous n'avez rien entendu. + +M. Patard respira. + +--C'est incroyable! fit-il, jamais on n'aurait pensé cela de vous... à +vous voir... à vous entendre... + +Nouveau soupir de M. le secrétaire perpétuel. + +--Et ce qui est tout à fait inouï, c'est que vous parlez comme un +savant!... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette... +nous n'étions pas fiers en pénétrant dans votre boutique... mais vous +nous avez conquis, littérairement conquis, par votre érudition!... et +voilà que vous ne savez pas lire! + +--Je croyais, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous n'en saviez +plus rien!... + +--Ah! oui, pardon!... Mais c'est plus fort que moi... je ne vais plus +penser qu'à ça toute ma vie... un académicien qui ne sait pas lire! + +--Encore! fit M. Lalouette en souriant. + +M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire était bien +pitoyable. + +--C'est tout de même raide!... dit-il à mi-voix. + +M. Lalouette émit timidement cette opinion qu'il faut s'habituer à tout +dans la vie et il ajouta: + +--Tout de même, s'il s'agit d'être un savant pour être académicien, j'ai +prouvé à quelques-uns de ces messieurs que j'en savais plus long qu'eux. + +--Mais oui! vous nous avez parlé des Grecs et des Romains, et de +l'abajoue, et de l'abaque, et de vitruve. Où avez-vous donc appris tout +ce que vous nous avez raconté? + +--Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secrétaire perpétuel. + +--Dans le dictionnaire Larousse? + +--Dans le dictionnaire Larousse illustré! + +--Pourquoi: illustré? s'exclama ce pauvre M. Patard dont l'étonnement +devenait de l'ahurissement. + +--A cause des images qui, dans l'ignorance où je suis de la +signification de ces petits signes bizarres appelés lettres, me sont +d'un grand secours. + +--Et qui est-ce qui vous fait apprendre par coeur le dictionnaire +Larousse? + +--Mais Mme Lalouette elle-même! C'est une résolution que nous avons +prise tous deux, du jour où j'ai eu l'intention de poser ma candidature +à l'Académie. + +--A ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d'apprendre +par coeur le dictionnaire de l'Académie. + +--J'y ai bien pensé, acquiesça en riant M. Lalouette, mais vous l'auriez +reconnu. + +M. Hippolyte Patard fit: + +--Ah! oui! + +Et il resta un instant rêveur. + +Tant d'intelligence, de perspicacité et de courage lui donnèrent à +penser. Il connaissait des gens à l'Académie qui savaient lire et qui ne +valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette. + +Celui-ci l'interrompit dans ses réflexions. + +--Je n'en suis encore qu'à la lettre A, dit-il, mais je l'aurai bientôt +terminée. + +--Ah! ah! vous en êtes encore à A! + +--C'est au signe A qu'appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur +le secrétaire perpétuel!... grâce auxquels j'ai eu l'honneur de vous +conquérir... + +--Oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! + +M. Hippolyte Patard se leva; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue, +sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois, +tout l'air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les +passants, les maisons, le ciel, le Sacré-Coeur qui portait tout là-haut +sa croix dans la nue, et par une liaison d'idées assez compréhensible, +il pensa à tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la +montrer La situation n'avait jamais été plus terrible pour un secrétaire +perpétuel. Héroïquement, il prit sa résolution. Il se retourna vers +l'homme qui ne savait pas lire: + +--A bientôt, mon cher collègue, dit-il. + +Et il descendit sur le trottoir ouvrant son parapluie, bien qu'il ne +plût point. Mais il n'en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait. +Il s'en alla par les rues, cahin-cana. + + + + +XI. Terrible apparition + + +La porte venait à peine de se refermer sur M. le secrétaire perpétuel +que Mme Lalouette se précipitait vers son mari: + +--Eh bien, Gaspard? implora-t-elle. + +--Eh bien, ça y est. Il m'a dit: «A bientôt, mon cher collègue.» + +--Et... Il sait tout? + +--Il sait tout! + +--Ça vaut mieux!... Comme ça, si un jour on apprend quelque chose... Il +n'y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c'est lui qui +n'aura pas fait le sien! + +Ils s'embrassèrent. Ils étaient radieux. + +Mme Lalouette dit: + +--Bonjour, monsieur l'Académicien! + +--C'est bien pour toi... fit Lalouette. + +Et c'est vrai que c'était pour elle qu'il jouait cette étrange partie. +Mme Lalouette, qui avait épousé M. Lalouette parce qu'il avait écrit des +livres, n'avait jamais pardonné à son mari de lui avoir caché qu'il ne +savait pas lire. Quand l'aveu en fut fait, il y eut dans le ménage des +scènes déchirantes. Après quoi, Mme Lalouette avait essayé d'apprendre à +lire à M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait là comme un +sortilège. L'alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M. +Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, bi bi, b o bo, b u bu. Il +s'y était pris trop tard; elles ne lui entrèrent point dans la tête. +C'était dommage, car M. Lalouette était un artiste et il aimait les +belles choses. Mme Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit à +guérir que du jour où M. Lalouette fut nommé officier de l'Académie. +Alors, elle lui rendit un peu de son amour. + +Mais, bien que les années se fussent écoulées et que M. Gaspard +Lalouette affectât de s'intéresser par-dessus tout, par l'entremise de +son épouse aux belles-lettres, il y avait toujours «entre les deux +conjoints» ce secret formidable qui empoisonnait leur existence: M. +Lalouette ne savait pas lire! + +Sur ces entrefaites était arrivée cette affaire de l'Académie. + +Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assisté à la mort de +Maxime d'Aulnay. M. Gaspard Lalouette n'était ni superstitieux ni sot. +Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de coeur +et que le décès tragique de son prédécesseur devait hanter par-dessus +tout. Il s'étonna de l'émotion générale et sourit de toutes les +stupidités qui furent répandues à l'occasion de la vengeance d'un +certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien étonné d'apprendre que +ce double événement avait à ce point bouleversé les esprits qu'aucun +nouveau postulant ne se présentait à la succession de Mgr d'Abbeville. +Seul Martin Latouche restait qui n'avait pas encore retiré sa +candidature. M. Lalouette, un beau jour, s'était dit: «C'est tout de +même rigolo! Mais s'ils n'en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas +peur, à moi!... c'est ça qui épaterait Eulalie!» Eulalie était le petit +nom de Mme Gaspard Lalouette. Mais il fut déçu quand il apprit que +Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d'être élu au +fauteuil fatal. + +Tout de même, il voulut assister à la séance de réception de Martin +Latouche. On n'eût pu dire exactement quelle était alors sa pensée. M. +Lalouette avait-il, tout au fond de lui-même, l'espoir (qu'il ne +pouvait, en honnête homme, s'avouer) que le destin, parfois si baroque, +allait encore faire de ses coups?... On ne saurait, sans être injuste, +l'affirmer. + +Tant est que M. Lalouette assista à la scène où la vieille Babette, +échevelée, vint annoncer la mort de son maître. + +Tout fort, tout solide que l'on est, il y a des choses qui +impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionné. + +C'est à ce moment qu'il commença de s'intéresser réellement à la +singulière et mystérieuse figure d'Eliphas. Qu'est-ce que c'était que ce +bonhomme-là? Il interrogea les gens compétents sur la sorcellerie. Il +interviewa quelques membres influents du club des Pneumatiques. Il vit +M. Raymond de La Beyssière. Il connut le secret de Toth. Et il demanda à +visiter l'orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La +Varenne-Saint-Hilaire et s'il en revint un peu effaré de l'étrange +réception qui lui avait été faite, il ne doutait plus en revanche de +l'inanité de toutes les formules égyptiaques. + +Il n'avait encore rien dit à Mme Lalouette. Il jugea le moment opportun +de lui dévoiler ses projets. Eulalie en fut «médusée». Mais c'était une +forte tête et elle l'approuva avec transport. Seulement, comme elle +était la prudence même, elle lui conseilla d'agir à coup sûr Ce M. +Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox devait être quelque part. +Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles. + +Quelques mois encore se passèrent dans ces recherches. + +M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu'Eliphas s'appelait +encore Borigo du Careï, en raison de ce qu'il était originaire de la +vallée du Careï, il partit pour la Provence et là, tout au bout d'une +vallée profonde, derrière un rideau d'oliviers qui abritaient une +modeste maisonnette, il dénicha une bonne vieille qui n'était ni plus ni +moins que la respectable mère de l'illustre mage. Celle-ci qui ignorait +tout des batailles de la vie ne fit aucune difficulté pour lui apprendre +que depuis des mois son fils, fatigué, lui dit-elle, de Paris et des +Parisiens, après avoir passé quelques semaines tranquille près d'elle, +était parti pour le Canada. Eliphas lui avait écrit. + +Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n'y avait +plus à douter L'Eliphas s'intéressait maintenant autant au fauteuil de +Mgr d'Abbeville qu'à sa première chemise. + +M. Lalouette revint triomphant et il lança sa lettre de candidature. + +Le seul point sombre de l'aventure était que M. Gaspard Lalouette, +candidat à l'Académie française, ne savait point lire. Forts de la +situation qui leur était faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne +se présentaient point, M. et Mme Lalouette avaient honnêtement résolu de +s'en remettre à M. le secrétaire perpétuel. C'était agir en braves gens. +Or, nous avons vu que M. le secrétaire perpétuel avait passé par-dessus +ce léger détail. + +La joie était donc immense dans le ménage. Ils s'embrassaient. La +boutique, autour d'eux, rayonnait. + +--Demain, dit Mme Lalouette, les yeux brillants de plaisir ta +candidature sera dans tous les journaux; ça va en faire un tapage! +Monsieur Lalouette, vous êtes célèbre!... + +--Grâce à qui, fifille? Grâce à toi qui es intelligente et brave! Une +autre femme aurait eu peur! Toi, tu m'as soutenu, tu m'as encouragé; tu +m'as dit: «va, Gaspard!...»--Et puis, nous sommes bien tranquilles, +constata la prudente Mme Gaspard, depuis que nous savons que cette +espèce d'Eliphas, que l'on charge à Paris de tous les crimes, est +tranquillement à se promener au Canada. + +--Madame Lalouette, je vous avoue qu'après la troisième mort, malgré +tout ce qu'avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j'avais +besoin d'être rassuré du côté de l'Eliphas. Si j'avais su qu'il rôdait +dans les environs, j'aurais réfléchi deux fois avant de lancer ma +candidature. Un sorcier, c'est toujours un homme. Il peut assassiner +comme tout le monde. + +--Et même mieux que tout le monde, déclara, avec un bon sourire, aussi +rassurant que sceptique, l'excellente Mme Lalouette... surtout s'il +commande, comme on le dit, au passé, au présent et à l'avenir et aux +quatre points cardinaux!... + +--Et s'il possède le secret de Toth! surenchérit M. Lalouette, en +éclatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume +de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient +bêtes!... + +--C'est tout bénéfice pour les autres, monsieur Lalouette. + +--Moi, quand j'ai eu vu sa figure dans les «illustrés» et sa +photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite: + +Voilà une tête qui n'a jamais assassiné personne! + +--C'est comme moi!... Sa tête est plutôt rassurante; elle est belle et +noble et les yeux sont très doux... + +--Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de +malice dans les yeux. + +--Je ne dis pas non. Quand il apprendra qu'il a tué trois personnes, il +rira bien!... + +--Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette? Il ne correspond +qu'avec sa mère qui, seule, a son adresse, m'a-t-elle dit. Sa mère, dont +l'existence est ignorée même de la police, ne sait rien de ce qui se +passe à Paris et je n'ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Eliphas +est retiré du monde, au fond, tout au fond du Canada. + +Mme Lalouette répéta, comme un écho: + +«Au fond, tout au fond du Canada...» Dans leur bonheur, ils s'étaient +pris les mains qui étaient chaudes de la douce fièvre du succès... Tout +à coup, comme ils répétaient en souriant tous les deux: «Au fond, tout +au fond du Canada», leurs mains se crispèrent, et, de chaudes qu'elles +étaient, devinrent glacées. + +M. et Mme Gaspard Lalouette venaient d'apercevoir derrière leur vitrine, +arrêtée sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure... + +Cette figure était à la fois belle et noble et les yeux, très doux, en +étaient spirituels. Un double cri d'horreur s'échappa de la gorge de M. +et Mme Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette +figure-là... cette figure qui les regardait, à travers les vitres... qui +les fascinait... C'était Eliphas! Eliphas, lui-même... Eliphas de +Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! + +L'homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu'une statue. Il était +élégamment vêtu d'un complet jaquette sombre; il avait une canne à la +main; un pardessus beige replié flottait négligemment sur son bras. Un +noeud de cravate, dit lavallière, agrémentait le plastron de sa chemise; +un chapeau rond, de feutre mou, était posé sur ses cheveux blonds, qui +bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des +fils de Pallas Athênê. + +M. et Mme Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se +soutenaient plus. Tout à coup, l'homme bougea. Il s'en fut d'un pas +paisible à la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane. + +La porte s'ouvrit; il entra. + +Mme Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil. + +Quant à M. Gaspard Lalouette, il se jeta carrément à genoux, et il cria: + +--Grâce!... Grâce!... + +C'est tout ce qu'il put dire, dans le moment. + +--M. Gaspard Lalouette, c'est bien ici? demanda l'homme sans paraître +nullement étonné de l'effet que produisait son apparition. + +--Non! non! ça n'est pas ici! répondit spontanément + +M. Lalouette, toujours prosterné. + +Et il mit à son mensonge un tel accent de vérité qu'il s'y fût trompé +lui-même, tant il était sincère! + +L'homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme +suprême, la porte. Puis, il s'avança jusqu'au milieu du magasin. + +--Allons! monsieur Lalouette! relevez-vous! fit-il, et remettez-vous!... +et présentez-moi à Mme Lalouette. Que diable! Je ne vais pas vous +manger! + +Mme Lalouette jeta à la dérobée sur le visiteur un rapide et désespéré +regard. Elle eut une seconde l'espoir qu'une affreuse ressemblance les +avait trompés, elle et son mari. Et, domptant sa terreur elle parvint à +dire, la voix chevrotante: + +--Monsieur! Il faut nous excuser... vous ressemblez... comme deux +gouttes d'eau... à un de nos parents qui est mort l'an dernier... + +Et elle gémit, accablée de l'effort... + +--J'ai oublié de me présenter, fit l'homme, de sa voix claire et bien +posée. Je suis M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox. + +--Ah! mon Dieu! s'écrièrent les deux Lalouette en fermant les yeux. + +--J'ai appris que M. Lalouette se présentait au fauteuil de Mgr +d'Abbeville... + +Le couple sursauta. + +--Ça n'est pas vrai! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit +ça? + +Et, dans son âme épouvantée, il se disait: «C'est un véritable sorcier! +Il sait tout!» L'homme sans s'émouvoir de toutes ces dénégations +continuait: + +--J'ai tenu à l'en venir féliciter moi-même. + +--C'était pas la peine de vous déranger! affirma M. Lalouette. On vous a +menti! + +Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la +pièce. + +--En même temps, dit-il, je n'aurais pas été fâché de dire un petit mot +à M. Hippolyte Patard... Où est-il, M. Hippolyte Patard? + +M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il +avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'était pas encore +mort. + +--Ne tremblez pas, Eulalie, mon épouse... Nous allons nous expliquer +avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M. +Hippolyte Patard, connais pas! + +--Alors, on m'a trompé à l'Académie? + +--Oui, oui, on vous a trompé à l'Académie, déclara M. Lalouette d'une +voix péremptoire. On vous a tout à fait trompé. «Il n'y a rien de fait!» +Ah! Ils auraient été bien contents que je me présente!... que je +m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et +puis quoi encore?... Moi, ça ne me regarde pas! je suis un marchand de +tableaux... moi!... je gagne honnêtement ma vie, moi!... + +Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris à +personne... + +--A personne! appuya Mme Lalouette... + +--...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est +à vous, M. Eliphas... vous seul en êtes digne... Gardez-le, je n'en veux +pas! + +--Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air +supérieurement négligent, et vous pouvez bien le prendre si ça vous fait +plaisir!... + +M. et Mme Lalouette se regardèrent. Ils examinèrent le visiteur. Il +paraissait sincère. Il souriait. Mais il se moquait peut-être encore +d'eux. + +--Vous parlez sérieusement, monsieur? demanda Mme Lalouette. + +--Je parle toujours sérieusement, fit Eliphas. + +M. Lalouette sursauta. + +--Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu +de sang-froid, madame votre mère... + +--Vous connaissez ma mère, monsieur? + +--Monsieur avant de me présenter à l'Académie... + +--Vous vous présentez donc? + +--C'est-à-dire qu'ayant l'intention de me présenter, je voulais être +bien sûr que cela ne vous dérangerait pas. Je vous ai cherché partout. +Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame +votre mère qui m'a appris que vous étiez au Canada... + +--C'est exact! J'en arrive... + +--Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, êtes-vous arrivé du +Canada? demanda Mme Lalouette, qui recommençait à prendre goût à la vie. + +--Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, même... j'ai débarqué au +Havre. Il faut vous dire que je vivais là-bas comme un sauvage et que +j'ai parfaitement ignoré toutes les âneries qui se sont débitées en mon +absence à propos du fauteuil de Mgr d'Abbeville. + +Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et Mme Lalouette dirent: + +--Ah! oui... + +--J'ai appris les tristes événements qui ont accompagné les dernières +élections chez un ami qui m'avait offert à déjeuner ce matin; j'ai su +que l'on m'avait cherché partout... et j'ai résolu immédiatement de +tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte +Patard. + +--Oui! Oui! + +--Je me suis donc rendu cet après-midi à l'Académie et, en prenant soin +de rester dans l'ombre pour n'être pas reconnu, j'ai demandé au +concierge si M. Patard était là. Le concierge m'a répondu qu'il venait +de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge +que la commission pressait... Il me répliqua que je trouverais +certainement M. le secrétaire perpétuel chez M. Gaspard Lalouette, 32 +bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature à la succession +de Mgr d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'étaient rendus en +voiture pour le féliciter sans retard!... Mais il paraît que je me suis +trompé, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin +sourire M. Eliphas de La Nox. + +--Monsieur! Il sort d'ici!... déclara M. Lalouette; je ne veux pas vous +tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel +pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai posé +ma candidature à ce fauteuil, persuadé qu'un homme comme vous ne saurait +être un assassin et sûr que tous les autres étaient des imbéciles. + +--Bravo! Lalouette! approuva Mme Gaspard. Je te retrouve. Tu parles +comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera +toujours temps de le lui rendre! + +Il n'a qu'à dire un mot et il est à lui!... + +M. Eliphas s'avança vers M. Lalouette et lui prit la main. + +--Soyez académicien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillité! +en toute sûreté!... quant à moi, je ne suis, soyez-en persuadé, qu'un +pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus +de l'humanité, parce que j'avais beaucoup étudié... et beaucoup +pénétré... + +La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon échec à l'Académie, +m'a ouvert les yeux. Et j'ai résolu de me châtier de m'abaisser... je me +suis condamné à la retraite... j'ai suivi en cela la règle de ces +admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux +aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forêts du Canada, j'ai +travaillé de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je +reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise... + +--Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui était remué +de la plus douce émotion de sa vie, car la parole de celui que l'on +avait appelé l'Homme de lumière était des plus captivantes et coulait +comme un miel dans les artères battantes de ceux qui avaient le bonheur +de l'entendre. + +--Oui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora Mme +Gaspard qui roulait des yeux blancs. + +L'Homme de lumière dit simplement sans fausse honte: + +--Je suis marchand de peaux de lapin! + +--Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette. + +--Marchand de peaux de lapin! soupira Mme Lalouette. + +--Marchand de peaux de lapin! répéta l'Homme de lumière en s'inclinant +posément et prêt à prendre congé. + +Mais M. Lalouette le retint. + +--Où allez-vous donc comme ça, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous +n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir +un petit quelque chose?... + +--Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, répondit +Eliphas. + +--Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit Mme +Lalouette. + +Et elle roucoula: + +--Après tout ce qui s'est passé, nous avons bien des choses à nous +dire... + +--Je ne suis point curieux, répondit bonnement Eliphas. + +J'en sais assez pour ce que j'ai à faire ici... Aussitôt que j'aurai vu +M. le secrétaire perpétuel, je prendrai le train de Leipzig où je suis +attendu pour mon commerce de fourrures. + +Mme Lalouette alla à la porte et en défendit bravement le passage. + +--Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce +que vous allez lui dire, à M. le secrétaire perpétuel?... + +--C'est vrai! s'écria Lalouette qui avait compris la nouvelle émotion de +sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire, à M. Hippolyte Patard? + +--Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassiné personne! déclara +l'Homme de lumière. + +M. Lalouette pâlit: + +--C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une +démarche bien inutile, je vous assure! + +--Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurés +vous-mêmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupçons +stupides qui pèsent sur ma personne... + +M. Gaspard Lalouette, la figure tout à fait décomposée, regarda Mme +Lalouette. + +--Ah! fille! gémit-il... c'était un trop beau rêve!... Et il se laissa +aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son épaule. + +Eliphas interrogea Mme Lalouette. + +--M. Lalouette, dit-il, paraît avoir un grand chagrin... et je ne +comprends rien à ce qu'il veut dire... + +--Cela veut dire, pleura à son tour Mme Lalouette, que si l'on apprend +avec certitude que vous êtes à Paris, que vous revenez du Canada et que +vous n'êtes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Académie, +jamais M. Lalouette ne sera académicien! + +--Et pourquoi cela? + +--Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible à +dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher +monsieur Eliphas, pour faire connaître la vérité vraie, qui est votre +innocence dont pas un homme sensé ne doute, vous entendez bien! Attendez +donc que mon mari soit élu!... + +--Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Académie ne sera pas assez +injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement à elle, +dans les mauvais jours... + +--Je vous dis qu'elle n'en voudra pas + +--Mais si! + +--Mais non!... + +--Mais si!... + +--Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc à M. Eliphas +pourquoi l'Académie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en +élire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret +qu'il a fallu confier à M. le secrétaire perpétuel... Mais cela restera +à jamais entre nous!... + +Alors! parle, Gaspard! + +M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de Mme Lalouette et, se penchant +à l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche, +il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M. +Eliphas pouvait l'entendre. + +Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit à rire +franchement, lui qui ne riait jamais. + +--C'est trop drôle! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien! + +Soyez tranquilles. + +Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de Mme Lalouette, +déclara qu'il était heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves +gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle +de voir M. Lalouette académicien, et, noblement, reprit le chemin de la +rue où il disparut bientôt d'un pas paisible et harmonieux. + + + + +XII. + + +Il faut être poli avec tout le monde surtout à l'Académie française + +Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagéré en prédisant à M. +Lalouette que le lendemain il serait célèbre. + +Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus célèbre que lui. Sa +maison ne désemplit point de journalistes et son image fut reproduite +dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette +accueillit tous ces hommages comme s'ils lui étaient dus. Le courage +qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute +modestie. Nous disons bien «qu'il semblait montrer» car en fait, +maintenant, M. et Mme Lalouette étaient tout à fait tranquillisés en ce +qui concernait la vengeance du sâr. Et la visite de celui-ci, après les +avoir tout d'abord comblés d'épouvante, les avait finalement laissés +pleins de sécurité et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda +point à se réaliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut élu par +l'illustre Assemblée à l'unanimité, aucun concurrent n'étant venu lui +disputer la palme du martyre. + +Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa guère de +jours sans que l'arrière-boutique du marchand de tableaux ne reçût la +visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que +possible, n'être point reconnu, entrait par la petite porte basse de la +cour, traversait hâtivement l'arrière-boutique et s'enfermait avec M. +Lalouette dans un petit cabinet où ils ne risquaient point d'être +dérangés. Là, ils préparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'était +point vanté en disant qu'il avait une bonne mémoire. Elle était +excellente. Il saurait son discours par coeur, sans faute. + +Mme Lalouette s'y employait elle-même et faisait réciter à son mari le +chef-d'oeuvre oratoire, jusque dans l'alcôve conjugale, au coucher et au +réveil. Elle lui avait appris également à disposer ses feuillets comme +s'il les lisait et à les ranger, au fur et à mesure, les uns derrière +les autres. Enfin, elle avait marqué le haut des feuillets d'un petit +signe rouge, pour que M. Lalouette ne tînt point devant lui--et devant +tout le monde--son discours, la tête en bas. + +La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fièvre arriva. Les +journaux avaient des délégations rue Laffitte en permanence. Après la +triple expérience précédente, il ne faisait point de doute pour beaucoup +que M. Gaspard Lalouette était voué à une mort prochaine. On voulait +avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, à défaut +de M. Lalouette qui, fatigué, paraît-il, se reposait et avait résolu de +ne recevoir personne de la journée, Mme Lalouette devait répondre à +toutes les questions. La pauvre femme était, comme on dit, «sur les +dents» et radieuse. Car en réalité, M. Lalouette se portait «comme un +charme». + +--Comme un charme! Monsieur le rédacteur... dites-le bien dans vos +journaux... Il se porte comme un charme! + +M. Lalouette avait, ce jour-là, prudemment fui sa demeure, car sa gloire +le dérangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'être seul pour +répéter, plusieurs dernières fois, son discours. Dès l'aube, il s'était +rendu fort habilement, sans être reconnu, chez un petit-cousin de sa +femme qui tenait un débit, place de la Bastille. Le téléphone qui était +au premier étage avait été consigné par cet aimable parent et seul M. +Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de réciter à +Mme Lalouette, malgré la distance qui les séparait, les passages les +plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, était M. +Hippolyte Patard. + +Celui-ci vint, comme il était convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les +six heures du soir à son petit débit de la place de la Bastille. Tout +semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu +entre les deux collègues, se produisit le petit incident suivant: + +--Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous réjouir +Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une séance solennelle d'un aussi +rayonnant éclat! Tous les académiciens seront là! vous entendez: +tous!... tous veulent marquer, par leur présence, la particulière estime +dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot +lui-même qui n'ait annoncé qu'il assisterait à la séance, bien qu'on le +voie rarement à ces sortes de cérémonies, car le grand homme est fort +occupé et il ne s'est dérangé ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni même +pour Martin Latouche, dont la réception avait pourtant suscité la plus +extrême curiosité. + +--Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitôt assez embarrassé, M. +Loustalot sera là!... + +--Il a pris la peine de me l'écrire. + +--C'est très gentil, cela... + +--Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuyé... + +--Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est +sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le +grand Loustalot... + +--Comment cela?... + +--Dans le temps, je suis allé, bien avant de poser ma candidature... je +suis allé chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de +Toth et de toutes les balançoires ayant rapport à la mort de Martin +Latouche. Très catégoriquement, il s'est moqué de moi et l'opinion de ce +grand savant, bien qu'elle eût été exprimée en des termes d'une +vulgarité qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma résolution de me +présenter à l'Académie. + +--Eh bien, mais! je ne vois pas là de quoi vous mettre martel en tête... + +--Attendez, mon cher secrétaire perpétuel, attendez!... quand j'ai eu +posé définitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles, +n'est-ce pas? + +--Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire +preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Académie +elle-même n'avait pas hésité à se déranger la première, j'ose à peine +vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette... + +--Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable +vis-à-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit à ma +reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!... + +M. Hippolyte Patard bondit. + +--Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?... + +--Ma foi non!... + +--Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu à toutes nos règles!... + +--Je le sais bien! + +--Cela m'étonne d'un homme comme vous!... vous avez insulté +l'Académie!... + +--Oh!... monsieur le secrétaire perpétuel... telle n'était point mon +intention... + +--Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite +au grand Loustalot? + +--Je vais vous dire, monsieur le secrétaire perpétuel... C'est à cause +d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi +du géant Tobie dont la vue n'est point rassurante... + +M. Hippolyte Patard poussa un «ah!» d'ineffable stupéfaction. + +--Vous!... un homme si brave!... + +--C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la +tête, c'est que si je ne m'épouvante point facilement des chimères... je +redoute assez la réalité. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi +j'ai entendu les cris... + +--Quels cris? + +--D'abord les cris des chiens qui hurlaient à la mort... et puis, à +plusieurs reprises, comme un grand cri déchirant humain!... + +--Un grand cri déchirant humain?... + +--Le savant m'a dit que ce devait être là le cri de quelque maraudeur +qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on +l'assassinait... Le pays est désert... La maison est isolée... Tant est +que je n'y suis point retourné... + +M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'était assis à une +table et consultait un indicateur. + +--Alors! dit-il. + +--Où ça? + +--Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq +minutes... Comme ça, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'êtes +officiellement reçu que demain!... + +--Bah! fit Lalouette, ça n'est point de refus!... Avec vous, ça va!... +vous les connaissez, les chiens? + +--Oui, oui... et le géant Tobie aussi. + +--Bravo!... Et nous dînerons au petit restaurant de La varenne, à côté +de la gare, en attendant le train qui nous ramènera. + +--A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose très +possible, s'il y pense!... + +Ils s'apprêtèrent à descendre et à courir à la gare de Vincennes qui est +toute proche. + +A ce moment, la sonnerie du téléphone retentit à côté d'eux. + +--Ce doit être Mme Lalouette, fit le nouvel académicien. Je vais lui +annoncer que nous allons dîner à la campagne. + +Et il s'en fut à l'appareil d'où il détacha le récepteur il écouta. + +L'appareil était tout au fond de la pièce sous une petite ampoule +électrique. Était-ce cette électricité qui produisait un jour +défavorable, ou ce qu'il entendait qui l'émouvait à ce point, mais M. +Lalouette était vert. M. Patard, inquiet, demanda: + +--Qu'est-ce qu'il y a?... + +M. Lalouette se pencha sur l'appareil: + +--Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu répètes cela à M. le +secrétaire perpétuel. + +--Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, fébrile. + +--C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! répondit Lalouette de plus +en plus vert. + +M. Patard, lui, devint jaune et, après avoir poussé un cri de +stupéfaction, mit hâtivement l'un des récepteurs à son oreille. + +Les deux hommes écoutaient. + +Ils écoutaient la voix de Mme Lalouette qui leur transmettait le texte +d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.--«Mon cher monsieur +Lalouette. Je suis heureux de votre succès et je suis bien certain +qu'avec un homme comme vous, il n'est pas à craindre que quelque +fâcheuse émotion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous +le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours à Leipzig mais, +depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosité de me documenter sur +cette étrange affaire de l'Académie. Et maintenant que j'ai réfléchi, +j'en suis à me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que +trois académiciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil +de Mgr d'Abbeville! Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à +ce qu'ils disparussent!... Et voilà ce que je me suis dit: ça n'est pas, +après tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il +n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces réflexions ne +sauraient vous arrêter. Même s'il y a eu des raisons à la disparition de +MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en +ait aucune pour faire disparaître M. Gaspard Lalouette. Compliments et +mes meilleurs souvenirs à Mme Lalouette. + +ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.» + + + + +XIII. Dans le train + + +Dans le train qui les conduisait à La Varenne-Saint-Hilaire, +M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette réfléchissaient. + +Et leurs réflexions devaient être assez maussades, car ils ne mettaient +aucun empressement à se les communiquer. + +La lettre d'Eliphas était pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas +une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus +d'assassins sur la terre! + +Cette phrase leur était entrée dans la tête, comme une vrille à tous les +deux. Évidemment, celui qu'elle faisait souffrir le plus était M. +Lalouette, mais M. Patard était bien malade, il avait naturellement +demandé des explications à M. Lalouette qui lui avait narré, par le +menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste, +aucun inconvénient à cette confidence, puisque M. Lalouette était bien +définitivement élu. Mais, s'il ne l'avait pas été--élu--, je crois bien +qu'après cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette eût tout raconté tout de +même, car en vérité, il en était maintenant à se demander s'il avait +lieu de se réjouir autant que cela de son élection. + +Quant à M. Hippolyte Patard, le dépit qu'il avait conçu dans l'instant, +d'avoir été soigneusement écarté par le prudent Lalouette d'un incident +aussi considérable que celui de la réapparition d'Eliphas n'avait pas +duré sous le coup des idées particulièrement lugubres soulevées par la +tranquille hypothèse d'Eliphas de La Nox lui-même: «Si ce n'est moi, +c'est peut-être un autre!...» + +«Est-ce aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite, +avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville?» Encore une +phrase qui lui dansait devant les yeux... + +Mais c'était surtout la dernière qui tracassait ce pauvre M. Lalouette. + +«S'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et +Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire +disparaître M. Gaspard Lalouette...» Il se peut!!!... M. Lalouette ne +pouvait avaler ce «Il se peut!!!». + +Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrétaire perpétuel était de +moins en moins rassurante... + +--Écoutez, Lalouette, fit-il tout à coup, la lettre de cet Eliphas +m'ouvre des horizons plutôt sombres... mais en toute conscience, +j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer... + +--Ah! répondit Lalouette, la voix légèrement altérée, mais vous n'en +êtes pas sûr?... + +--Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sûr +de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre... +Je ne voudrais pas en avoir avec vous!... + +--Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa +hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez déjà mort?... + +Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette où il s'affala +avec un gémissement. + +--Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard +consolateur, en posant sa main sur celle du récipiendaire, mais cela ne +m'empêche pas de penser que les décès des trois autres n'ont peut-être +pas été si naturels que cela... + +--Les trois autres!... frissonna Lalouette. + +--Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait réfléchir... et vient +assez singulièrement réveiller dans mon esprit des souvenirs d'enquête +personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez +ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche? + +--Je ne leur ai jamais parlé de la vie... + +--Tant mieux!... soupira M. le secrétaire perpétuel, vous me le jurez? +insista-t-il. + +--Je vous le jure sur la tête d'Eulalie, mon épouse. + +--C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier à leur +sort... + +--Vous me rassurez un peu, monsieur le secrétaire perpétuel... Mais vous +pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?... + +--Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma +parole!... La pensée de ce sorcier nous avait tous hypnotisés, et, à +cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherché ailleurs +le secret naturel, et criminel peut-être, de cette épouvantable +énigme... Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils +disparussent.... répéta M. Patard avec une exaltation tout à fait comme +se parlant à lui-même: C'est bien cela?... c'est bien cela?... + +--Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?... + +Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout à l'heure et vous m'épouvantez à +nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait +pitié à voir Les deux hommes s'étreignaient les mains. + +--Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais +quelque chose, si je réfléchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient +pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la première élection +pour la succession de Mgr d'Abbeville... Ils ne s'étaient jamais vus!... +Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti +en me disant qu'ils étaient tous trois d'anciens camarades... Eh bien! +aussitôt après l'élection, ils se réunissent... ils se voient en +cachette... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... On a dit que +c'était pour parler du sorcier... et pour déjouer ses menaces, et on l'a +cru et je l'ai cru moi-même... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir +autre chose à se raconter!... Ils devaient tous avoir à redouter quelque +chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!... + +--Vous êtes sûr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus... + +--Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements... +Savez-vous où ils se sont rencontrés pour la première fois?... + +--Ma foi non!... + +--Devinez! + +--Comment voulez-vous?... + +--Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par +le plus grand hasard... ils se sont rencontrés, allant faire visite, +avant l'élection, à M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien +entendu--et, depuis, il a dû leur arriver quelque chose de terrible, +avant leur mystérieuse mort, puisqu'ils se sont donné des rendez-vous +aussi secrets... voilà ce que je pense, moi... + +--C'est peut-être vrai... Il leur sera arrivé quelque chose qu'on ne +sait pas... mais à moi, monsieur le secrétaire perpétuel, à moi, il ne +m'est rien arrivé, à moi... + +--Non! non! A vous, il ne vous est rien arrivé... voilà pourquoi je +pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez être tranquille, mon cher +monsieur Lalouette!... oui... ma foi... à peu près tranquille... je vous +dis «à peu près»... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux +plus prendre aucune responsabilité... aucune. + +A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employé cria: + +«La Varenne-Saint-Hilaire!» M. Patard et M. Lalouette sursautèrent. Ah! +bien! ils étaient loin de La varenne, et ils ne pensaient même plus à ce +qu'ils étaient venus y faire... + +Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit à M. Patard: + +--Monsieur Patard, vous auriez dû me raconter ce que vous venez de me +dire là, lors de votre première visite à mon magasin... + + + + +XIV. Un grand cri déchirant humain + + +Ils ne trouvèrent point de voiture à la gare et il leur fallut prendre +le chemin de Chennevières à la nuit tombante. + +Sur le pont de Chennevières avant de descendre sur la rive de la Marne, +chemin qui conduisait, par le plus court, à la demeure isolée de M. +Loustalot, M. Lalouette arrêta son compagnon. + +--Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne +croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?... + +--Qu'ils? s'exclama M. le secrétaire perpétuel, qui paraissait fort +énervé. + +--Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassiné les +autres!... + +--Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont été assassinés, d'abord? +fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux. + +--Mais vous!... + +--Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!... + +--C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secrétaire +perpétuel: je veux bien moi, être de l'Académie... + +--Vous en êtes!... + +--C'est vrai! soupira M. Lalouette. + +Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette était poursuivi par une +idée fixe. + +--Mais je voudrais tout de même bien ne pas être assassiné, fit-il. + +M. Hippolyte Patard haussa les épaules. Cet homme qui ne savait pas +lire, mais qui savait parfaitement qu'en se présentant à l'Académie il +n'avait rien à craindre de tout ce que tous les autres qui ne se +présentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un héros +et qui n'avait été qu'un malin, commençait à lui être moins sympathique. +Il résolut de le rappeler assez rudement au respect de lui-même: + +--Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien +que l'on risque quelque chose!... + +«Et allez donc! Ça c'est envoyé!» pensa M. Hippolyte Patard. +C'est qu'en vérité il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette +tout à fait nauséabondes. La situation avait beau apparaître +difficile, mystérieuse, et, à tout prendre, menaçante, M. Hippolyte +Patard pensa qu'elle était encore bien belle pour M. Lalouette qu'elle +faisait académicien. + +M. Lalouette avait baissé le nez; quand il le releva ce fut pour laisser +tomber dans la fraîcheur du soir cette phrase qui était, en toute +sincérité, immonde... + +--Est-ce bien nécessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?... + +Ils étaient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit +enveloppaient déjà les deux voyageurs. M. le secrétaire perpétuel +regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affalée de M. +Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup +d'épaule!... + +Seulement, au lieu de précipiter cette chair flasque au sein des eaux, +M. le secrétaire perpétuel alla prendre amicalement le bras de M. le +récipiendaire... + +Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard était le moins criminel +des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement à ce que +coûterait à l'illustre Compagnie une quatrième mort!... + +Il en frémit. Ah! à quoi pensait-il donc? A inquiéter cet excellent M. +Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il +jura à cet honnête homme, du fond du coeur une reconnaissance +éternelle... Il essaya de réchauffer chez lui une ardeur académicienne +qu'il se reprochait assurément d'avoir laissé s'éteindre. Il lui +décrivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivrée et +ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le coeur de M. Lalouette en +lui représentant, aux premières loges, Mme Lalouette vers qui allaient +tous les hommages, comme à l'épouse glorieuse et rayonnante de l'Homme +du jour!... + +Finalement ils s'embrassèrent en se congratulant, en se réconfortant, en +se traitant d'enfants qui s'étaient laissé assombrir par des idées +noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils +constatèrent qu'ils étaient arrivés à la griffe du grand Loustalot. + +--Attention aux chiens! fit M. Lalouette. + +Mais les chiens ne se faisaient pas entendre... + +Chose curieuse, la griffe était ouverte. + +M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la présence +d'étrangers. + +--Où sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas. + +De fait, personne ne se dérangeait. + +--Entrons! fit M. le secrétaire perpétuel. + +--J'ai peur des chiens! recommença M. Lalouette. + +--Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! répéta M. Patard. +Ils ne nous feront aucun mal. + +--Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette. + +Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence régnait +dans le jardin, dans la cour et dans la maison. + +La porte de la maison était également entrouverte. Ils la poussèrent. Un +bec de gaz à demi ouvert éclairait le vestibule. + +--Il y a quelqu'un? s'écria M. Patard, de sa voix de tête. + +Mais aucune voix ne lui répondit. + +Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence. + +Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule étaient fermées. + +Et, tout à coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient là, fort +embarrassés, le chapeau à la main, les murs de la maison résonnèrent +d'une clameur affreuse. La nuit retentit désespérément d'un grand cri +déchirant humain... + + + + +XV. La cage + + +La mèche de M. le secrétaire perpétuel s'était dressée toute droite sur +son crâne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand état de +faiblesse. + +--Voilà le cri! gémit-il, le grand cri déchirant humain... + +M. Patard eut encore la force d'émettre une opinion: + +--C'est le cri de quelqu'un à qui il est arrivé un accident... + +Il faudrait voir... + +Mais il ne bougeait pas. + +--Non! Non! C'est le même cri... je le connais... c'est un cri, fit à +voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme ça... tout le temps... +dans la maison... + +M. Hippolyte Patard haussa les épaules. + +--Écoutez, dit-il. + +--Ça recommence... grelotta M. Lalouette. + +On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de +gémissement lointain et ininterrompu. + +--Je vous dis qu'il est arrivé un accident... cela vient d'en bas... du +laboratoire... C'est peut-être Loustalot qui se trouve mal... + +Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans +ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux étages supérieurs, +mais, sous cet escalier-là, il y en avait un autre qui descendait au +laboratoire. + +M. Patard se pencha au-dessus des degrés. Le gémissement arrivait là +presque distinctement, mêlé de paroles incompréhensibles mais qui +semblaient devoir exprimer une grande douleur. + +--Je vous dis qu'il est arrivé un accident à Loustalot. + +Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier. + +M. Lalouette suivit. Il dit tout haut: + +--Après tout, nous sommes deux! + +Plus ils descendaient, plus ils entendaient gémir et pleurer Enfin, +comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien. + +Le laboratoire était vide. + +Ils regardèrent partout autour d'eux. + +Un ordre parfait régnait dans cette pièce. Tout était à sa place. Les +cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande cheminée +qui servait aux expériences, les instruments de physique sur les tables, +tout cela était propre et net et méthodiquement rangé. Ce n'était point +là, de toute évidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein +travail. + +M. Patard en fut étonné. + +Mais ce qui l'étonnait le plus était, comme je l'ai dit, de ne plus rien +entendre... et de ne rien voir qui l'eût mis sur la trace de cette +grande douleur qui leur avait «retourné les sangs» à tous les deux, M. +Lalouette et lui. + +--C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne. + +--Non, personne!... + +Et tout à coup, le grand cri les secoua à nouveau, leur déchirant le +coeur et les entrailles. + +Cela les avait comme soulevés de terre: cela venait même de sous la +terre. + +--On crie dans la terre! murmura M. Lalouette. + +Mais M. Patard lui montrait déjà du doigt une trappe ouverte dans le +plancher-Ça vient d'ici... fit-il. + +Il y courut... + +--C'est quelqu'un qui sera tombé par cette trappe et qui se sera brisé +les jambes... + +M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les gémissements à nouveau +s'étaient tus. + +--C'est incroyable! dit M. le secrétaire perpétuel... Il y a là une +pièce que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le +premier... + +Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses +prudemment, autour de lui. + +Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, était éclairé par des +papillons de gaz. M. Patard descendait avec précaution. M. Lalouette, +qui regrettait décidément sa visite au grand Loustalot, arrivait. + +Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la même disposition que dans +la pièce de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses +étaient dans un grand désordre, et en plein service, en cours +d'expérience... + +M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux... + +Ils n'apercevaient toujours personne... + +Soudain, comme ils s'étaient retournés vers un coin de muraille, ils +reculèrent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille était ouvert +et garni de barreaux. Et derrière ces barreaux, comme une bête fauve +enfermée dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents +les fixait en silence... + +Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient là comme des statues, +l'homme, derrière ses barreaux dit: + +--Etes-vous venus pour me délivrer?... En ce cas dépêchez-vous... car je +les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches... + +Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils? + +L'homme encore hurla: + +--Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des +mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des +mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voilà!... je les +entends!... Le géant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont +vous faire manger par les chiens!... + +Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout là-haut, sur la +terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!... + +Ils tournèrent autour d'eux-mêmes comme s'ils étaient ivres... cherchant +une issue. Et l'autre dans sa cage répétait en secouant les barreaux +comme s'il voulait les arracher: + +--Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le +secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les +chiens!... + +Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affolés +d'épouvante, s'étaient rués sur l'escalier qui conduisait à la trappe... + +--Pas par là!... hurla l'homme, derrière les barreaux... vous ne les +entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voilà!... les voilà!... +avec les chiens!... + +Ajax et Achille avaient dû maintenant pénétrer dans la maison... car +celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un +enfer plein de l'aboiement des démons... + +Patard et Lalouette étaient retombés au bas de l'escalier, hurlant leur +effroi, comme des insensés et criant: «Par où?... par où?... par où?...» +tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se +taire... + +--Vous allez encore vous faire pincer comme les autres! + +Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... écoutez!... +Ah! si les chiens s'en mêlent, le compte est bon!... Voulez-vous vous +taire!... + +Patard et Lalouette, croyant déjà voir apparaître les crocs terribles +d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'étaient rués à +l'autre extrémité de cette cave, contre les barreaux mêmes de la cage où +l'homme était enfermé; et c'étaient eux maintenant qui suppliaient le +malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite, +avec des râles... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage... + +Mais celui-ci leur avait pris à tous deux ce qui leur restait de +cheveux, à travers les barreaux, et leur secouait la tête affreusement +pour les faire taire: + +--Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!... + +Écoutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font +taire!... Le géant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien! +la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance... + +Et il les lâcha: + +--Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table là-bas, une +clef... + +Lalouette et Patard tiraient le tiroir en même temps et le fouillaient +fébrilement de leurs mains tremblantes. + +--Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont +enchaînés... Il faut en profiter... + +--Mais la clef!... la clef?... réclamaient les deux malheureux qui +fouillaient en vain dans le tiroir... + +--Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite... +cherchez!... Il la met là tous les jours... après m'avoir donné à +manger... + +--Mais il n'y a pas de clef!... + +--Alors, c'est que le géant l'a gardée, la brute!... Silence!... Mais ne +remuez donc plus! Ah! les voilà! les voilà!... ils descendent... +Maintenant le géant fait craquer l'escalier!... + +Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... prêts à se jeter +sous les meubles, à se cacher dans les armoires... + +--Ah! ne perdez donc pas la tête comme ça! souffla le prisonnier... ou +nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la cheminée, là... oui, +là, bien sûr... de chaque côté!... + +Bougez pas!... ou je ne réponds plus de rien!... Tout à l'heure il ira +dîner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes +pauvres chers messieurs... comme des mouches! + + + + +XVI. Par les oreilles + + +Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'étaient dissimulés chacun dans un +coin de la grande cheminée du laboratoire souterrain. Là, ils étaient +dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait +de vie s'était réfugié dans les oreilles. En vérité, ils ne vivaient +plus que par les oreilles. + +Ce fut d'abord le géant Tobie qui, en descendant l'escalier du +laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes. + +--Vous avez encore laissé la trappe ouverte, maître, dit-il, vous verrez +que cela vous portera malheur... à la fin!... + +On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage, +c'est-à-dire des barreaux derrière lesquels ils avaient découvert +l'homme enfermé. + +--Dédé a dû en profiter pour crier comme un sourd... T'as crié, Dédé? + +--Certainement qu'il a crié... répondit la voix de fausset de M. +Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'étais au gros chêne et que je +mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne, à cette heure, +dans les environs. + +--On ne sait jamais... gronda le géant... vous pouvez recevoir des +visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec +elle on est tranquilles... elle est rembourrée de crin... on n'entend +rien... + +--Si tu n'avais pas laissé la grille du jardin ouverte, vieux fou, et +laissé échapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu'à ma +voix... Je n'ai pas pensé à la trappe derrière moi... + +--Tu as crié, Dédé? interrogea le géant. + +Mais il n'obtint pas de réponse... L'homme, derrière ses barreaux, ne +bougeait pas plus qu'un mort. + +Le géant reprit: + +--Les chiens étaient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal à les +enchaîner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la +maison... Ils étaient comme le soir où nous avons trouvé ici les trois +messieurs en visite devant la cage à Dédé... + +C'était un soir comme celui-là, maître, où les chiens s'étaient échappés +et où il a fallu «leur courir après»... + +--Ne me parle jamais de ce soir-là, Tobie, fit la voix chevrotante de +Loustalot. + +--C'est ce soir-là, continua le géant, que j'ai bien cru que ça nous +porterait malheur!... car Dédé avait crié!... avait bavardé... N'est-ce +pas, Dédé, que tu avais bavardé? + +Pas de réponse... + +--Mais c'est à eux, reprit le géant de sa voix grasse et lente, c'est à +eux que ça a porté malheur... Ils sont morts... + +--Oui, ils sont morts... + +--Tous les trois... + +--Tous les trois... répéta comme un écho sinistre la voix cassée du +grand Loustalot. + +--Ça, ricana lugubrement le géant... ça a été comme un fait exprès. + +Loustalot ne lui répondit pas, mais quelque chose comme un soupir un +soupir de terreur et d'angoisse passa sur la tête des deux hommes qui +devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, être occupés à +quelque expérience. + +--Tu as entendu? demanda Loustalot. + +--C'est toi, Dédé? fit le géant. + +--Oui, c'est moi, répondit la voix de l'homme aux barreaux. + +--Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a. +Dédé est peut-être malade? Il a crié tout à l'heure à se casser la +poitrine... Il a peut-être faim? As-tu faim, Dédé? + +--Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voilà la «formule»! Elle +est complète. Vous pouvez me donner à manger maintenant... J'ai bien +gagné mon souper! + +--Va lui chercher sa «formule», ordonna Loustalot, et donne-lui sa +soupe... + +--Regardez d'abord si la formule est bonne, répliqua Dédé... vous m'avez +habitué à ne pas voler mon pain... + +Il y eut les pas du géant et puis le bruit d'un morceau de papier +froissé que le prisonnier devait passer à Tobie à travers les +barreaux... + +Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait +examiner la «formule». + +--Oh! ça!... ça c'est épatant! s'exclama-t-il dans un véritable +transport... c'est tout à fait épatant, Dédé!... Mais tu ne m'avais pas +dit que tu travaillais à ça!... + +--Je ne travaille qu'à ça depuis huit jours... nuit et jour... vous +entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, ça y est!... + +--Oh! ça y est!... + +Il y eut un grand soupir de Loustalot. + +--Quel génie!... fit-il... + +--Il a encore trouvé quelque chose? demanda Tobie. + +--Oui, oui... Il a encore trouvé quelque chose... et ce qu'il a trouvé, +il l'a enfermé dans une bien belle formule!... + +Loustalot et Tobie se parlèrent alors à voix basse. + +Si l'on avait encore eu la force d'écouter dans la cheminée, on n'aurait +pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient là... + +Loustalot reprit tout haut: + +--Mais c'est de la véritable alchimie, ça, mon garçon!... Ce que tu +viens de trouver là, c'est quelque chose comme la transmutation des +métaux!... Tu es sûr de l'expérience, Dédé? + +--Je l'ai répétée trois fois avec du chlorure de potassium. + +Ah! on ne dira plus que la matière est inaltérable!... c'est tout à fait +autre chose!... Un véritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un +potassium ionisé, sans parenté aucune avec le premier--Et de même pour +le chlore? interrogea Loustalot. + +--De même pour le chlore... + +--Bigre!... + +Loustalot et le géant se reparlèrent à voix basse, puis Loustalot +encore: + +--Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, Dédé? + +--Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin. + +--Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtempéra le +grand Loustalot, ça ne peut pas lui faire de mal. + +Mais tout à coup, la paix relative de cette cave profonde fut +effroyablement troublée par Dédé. Il y eut comme une tempête +souterraine, un déchaînement de fureurs, des cris, des lamentations, des +malédictions!... M. Lalouette de son côté, M. Patard du sien, n'eurent +que le temps d'arrêter sur les bords de leurs lèvres sèches la clameur +suprême de leur épouvante... On sentait que l'homme s'était rué comme un +animal féroce derrière les barreaux de sa cage. + +--Assassins! hurlait-il... Assassins!... misérables bandits, voleur de +Loustalot!... Geôlier immonde, garde-chiourme de mon génie!... monstre à +qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes +crimes seront punis, tu entends, misérable!... Dieu te châtiera!... Ton +forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les +hommes qui me délivreront!... Tu ne les tueras pas tous!... + +Et je te traînerai comme une charogne infâme avec une pique de boucher, +bandit!... Par la peau du cou... + +--Assez! fais-le taire, Tobie! râla Loustalot. + +On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds. + +--Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!... +Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!... + +Oui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux gémonies!... +je me tais!... + +Et le bruit de la grille de fer recommença sur ses gonds... + +Et il n'y eut plus bientôt, dans la cave profonde, qu'un gémissement qui +allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort après +une grande colère ou qui meurt... + + + + +XVII. Quelques inventions de Dédé + + +Après ce gémissement il y eut encore quelque remue-ménage dans le +Laboratoire de la cave du fond et puis peu à peu tout bruit s'éteignit. + +Dans leur coin de cheminée, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne +donnaient point signe de vie. Ils étaient collés au mur comme s'ils ne +devaient plus s'en détacher jamais. + +Cependant la voix de l'homme, derrière les barreaux de la cage, résonna: + +--Vous pouvez venir... ils sont partis. + +Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit: + +--Etes-vous morts? + +Enfin, dans la pénombre du laboratoire-tombeau, qui n'était plus éclairé +maintenant que par un lumignon qui brillait derrière les barreaux de la +cage, chez le prisonnier, dans cette pénombre, disons-nous, apparurent +timidement, au bord de la vaste cheminée, deux silhouettes... + +Les têtes d'abord se montrèrent prudemment, puis les corps... et tout +redevint immobile. + +--Oh! vous pouvez avancer, dit la voix de Dédé... ils ne reviendront +plus de la nuit... et la trappe est fermée. + +Alors les deux silhouettes remuèrent à nouveau... mais avec des +précautions extrêmes. Elles s'arrêtaient à chaque pas. Elles glissaient +fort précautionneusement... Elles étaient debout sur la pointe des +pieds, les mains étendues... et, quand elles se heurtaient à un meuble +et que ce meuble répondait à ce choc par quelque sonorité, les +silhouettes restaient comme suspendues. + +Enfin elles arrivèrent à la lumière barrée de la grille derrière +laquelle Dédé, debout, les attendait. + +Et elles s'affalèrent exténuées, au pied des barreaux. Une voix qui +était celle de M. Hippolyte Patard dit: + +--Ah! mon pauvre monsieur! + +Et la voix de M. Lalouette se fit entendre à son tour: + +--Nous avons cru qu'ils vous assassinaient. + +--Vous êtes restés dans la cheminée tout de même? fit l'homme. + +C'était vrai. Ils ne pouvaient le nier Ils expliquèrent, en des propos +confus, que leurs jambes leur avaient refusé tout service, qu'ils +n'avaient point l'habitude de pareilles émotions, qu'ils étaient +académiciens et nullement préparés à d'aussi horribles tragédies. + +--Des académiciens! fit l'homme. Un jour il en est descendu trois ici... +trois candidats qui faisaient leur visite et que le bandit a surpris... +Je ne les ai jamais revus... Depuis, j'ai appris, en écoutant le bandit +et le géant, qu'ils étaient tous morts... Il a dû les tuer comme des +mouches! + +Toute cette conversation était prononcée à voix très basse, étouffée, +les lèvres de tous trois collées aux barreaux. + +--Monsieur! implora Gaspard Lalouette, est-ce qu'il y a un moyen de +sortir sans que le bandit nous surprenne? + +--Bien sûr! fit l'homme... par l'escalier qui donne directement dans la +cour... + +M. Hippolyte Patard dit: + +--La clef qui ouvre cet escalier et dont vous nous avez parlé n'est +point dans le tiroir L'homme dit: + +--Je l'ai dans ma poche! Je l'ai prise dans la poche du géant... Je me +suis fait taire pour qu'il vienne dans ma cage. + +--Ah! mon «pauvre monsieur», reprit Patard. + +--Oui! oui! Je suis à plaindre, allez! Ils ont des façons terribles de +me faire taire. + +--Alors, vous croyez qu'on peut s'en aller, soupira M. Gaspard +Lalouette, qui s'étonnait que l'autre ne leur eût pas encore passé la +clef. + +--Reviendrez-vous me chercher? demanda l'homme. + +--Nous vous le jurons, dit solennellement M. Lalouette. + +--Les autres aussi l'ont juré, et ils ne sont pas revenus. + +M. Hippolyte Patard intervint pour l'honneur de l'Académie: + +--Ils seraient revenus s'ils n'étaient pas morts. + +--Ça, c'est vrai... Il les a tués comme des mouches!... Mais vous, il ne +vous tuera pas, parce qu'il ne sait pas que vous êtes venus... Mais il +ne faut pas qu'il vous voie... + +--Non! non! gémit Lalouette. Il ne faut pas qu'il nous voie... + +--Il faut être malin! recommanda l'homme en dressant devant les deux +visiteurs une petite clef noire. + +Et il donna la clef à M. Hippolyte Patard en lui disant qu'elle ouvrait +une porte qui se trouvait derrière la dynamo que l'on apercevait dans un +coin. Cette porte ouvrait sur un escalier qui montait à une petite cour +derrière la maison. Là, ils trouveraient une autre porte qui donnait sur +la campagne et dont ils n'auraient qu'à tirer les verrous intérieurs. La +clef de cette autre porte restait toujours sur la serrure. + +--J'ai remarqué tout cela, fit l'homme, quand le géant me promène. + +--Vous sortez donc quelquefois de votre cage? demanda + +M. Patard qui frissonnait en face d'un pareil malheur oubliant presque +le sien. + +--Oui, mais toujours enchaîné; une heure par jour à l'air libre, quand +il ne pleut pas. + +--Ah! mon pauvre monsieur! + +Quant à M. Lalouette, il ne pensait qu'à s'en aller. Il était déjà à la +porte de l'escalier. Mais il lui sembla entendre tout là-haut des +grondements, et il recula. + +--Les chiens! gémit-il. + +--Mais oui, les chiens!... répéta l'homme, hostile... Est-il embêtant, +ce gros-là... vous ne sortirez d'ici que quand je vous le dirai, à la +fin! Il faut bien compter une heure avant que Tobie leur porte à +manger... Alors, vous pourrez passer... ils ne prendront pas le temps +d'aboyer... Quand ils mangent, ils ne connaissent plus rien, ni +personne... entendez-vous... quand ils mangent! + +L'homme ajouta: + +--Quelle vie!... Quelle existence!... + +--Une heure encore, soupira Lalouette, qui décidément maudissait le jour +où il avait eu l'idée de se faire académicien. + +--Moi, je suis bien ici depuis des années!... répliqua l'homme. + +Cela sortit de la gorge sur un tel ton farouche que les deux +académiciens, l'ancien et le nouveau, eurent honte de leur lâcheté! M. +Lalouette lui-même assura: + +--Nous vous sauverons! + +Sur quoi le prisonnier se mit à pleurer comme un enfant. + +Quel spectacle! + +Patard et Lalouette le virent seulement alors dans toute sa misère. Ses +vêtements étaient déchirés, mais ils n'étaient point cependant +malpropres. Ces déchirures, ces lambeaux évoquaient plutôt l'idée d'une +lutte récente, et les deux visiteurs songèrent que le prisonnier tout à +l'heure, s'était fait taire par le géant. + +Mais quel était donc le sort prodigieux de ce misérable dans sa cage? +Les propos entendus tout à l'heure conduisaient à l'imagination d'un si +abominable crime que M. Patard, qui croyait connaître depuis longtemps +le grand Loustalot, ne pouvait pas, ne voulait pas s'y arrêter! Et +cependant, comment expliquer, autrement que par le crime lui-même, la +présence de l'homme derrière les barreaux... de l'homme qui passait au +grand Loustalot des formules chimiques pour ne pas mourir de faim? + +M. Lalouette, lui, avait compris tout net l'affreuse chose. Il +n'hésitait plus. Il était certain maintenant que le grand Loustalot +avait enfermé un génie dans une cage et que c'était ce génie-là qui +avait fourni à l'illustre savant toutes les inventions qui avaient +répandu sa gloire sur le monde. Avec son esprit précis il se +représentait la chose avec des contours définitifs. Il voyait, d'un côté +de la grille, le grand Loustalot avec un morceau de pain, et, de +l'autre, le génie prisonnier avec ses inventions. Et l'échange se +faisait à travers les barreaux. + +Le grand Loustalot devait, comme on pense, bien tenir à conserver pour +lui tout seul un secret aussi formidable. Il devait y tenir certainement +plus qu'à la vie de trois académiciens... On l'avait bien vu, hélas!... +et il semblait assez logique qu'il dût y tenir encore assez pour lui +sacrifier deux victimes de plus. Quand on est entré dans la voie du +crime, on ne sait jamais quand on s'arrêtera. + +Et c'est bien à cause de la grande netteté avec laquelle il se +représentait tout le drame, que M. Lalouette avait une si grande hâte de +quitter ces lieux dangereux et qu'il ne se consolait point de prolonger +de pareilles transes, une heure encore. + +Cependant, M. Hippolyte Patard, dont le cerveau horrifié luttait pour +repousser des conclusions que M. Lalouette avait acceptées sans plus +tarder, M. Patard occupait le loisir forcé qui lui était fait à tâcher à +débrouiller la vraie situation du prisonnier. + +Les paroles mystérieuses prononcées par Martin Latouche et répétées par +Babette lui revenaient à la mémoire épouvantée: «Ce n'est pas possible, +avait dit Latouche, ce serait le plus grand crime de la terre!» Oui, +oui, le plus grand crime de la terre! Hélas! M. Patard ne devait-il pas +lui aussi se rendre à la hideuse vérité! + +Le prisonnier derrière ses barreaux, avait laissé tomber sa tête dans +ses deux mains, et il paraissait accablé sous le poids d'une douleur +surhumaine. Au-dessus de lui, le lumignon, accroché assez haut pour +qu'il n'y pût atteindre, éclairait les choses d'une façon fantastique et +donnait aux objets épars dans le cachot une forme telle, derrière les +barreaux, qu'on eût pu se croire en face du Laboratoire du diable, tout +à fait effrayant, avec les ombres agrandies des cornues et des alambics, +et les monstrueuses panses de ses fourneaux éteints. + +L'homme gisait comme une loque au milieu de toute cette alchimie. + +M. Patard l'appela à plusieurs reprises, sans qu'il eût l'air de +l'entendre. Tout là-haut les chiens grondaient toujours et M. Lalouette +n'avait garde d'ouvrir la porte par laquelle il rêvait cependant de +filer comme une flèche. + +C'est alors que la loque--l'homme aux lambeaux--remua un peu et que son +ombre aux yeux hagards fit entendre des paroles terribles. + +--La preuve que le secret de Toth existe, c'est qu'ils sont morts. +Voyez-vous! voyez-vous! voyez-vous! Il était descendu un jour si furieux +que la maison en tremblait. Et moi aussi, je tremblais. Car je me +disais: Ça y est! Oh! ça y est! Il va falloir que j'invente encore +quelque chose! Chaque fois qu'il me demande quelque chose de très +difficile, il m'épouvante... + +Alors, il m'a, comme un petit enfant qui a peur qu'on ne lui donne pas +sa tartine... Quelle misère, n'est-ce pas?... Mais c'est un bandit! + +Il y eut des râles sauvages dans la gorge de l'homme. + +Et puis: + +--Ah! Il m'a bien tenaillé, avec son secret de Toth! Moi je n'en avais +jamais entendu parler. Il m'a dit qu'un saltimbanque prétendait qu'on +pouvait tuer avec ce secret-là, par le nez, les yeux, la bouche et les +oreilles... Et il me disait qu'à côté de ce saltimbanque qu'il appelait +Eliphas, je n'étais qu'un âne... Il m'a humilié devant Tobie!... C'en +était indécent!... et j'ai bien souffert!... Ah! quelle quinzaine!... +quelle quinzaine nous avons passée!... je me la rappellerai longtemps... +et il ne m'a laissé tranquille que quand je lui eus livré les parfums +tragiques... les rayons assassins... et la chanson qui tue! Il a su s'en +servir à ce que je vois. + +L'homme ricana affreusement. + +Puis il s'étala de tout son long par terre, étendant les bras et les +jambes avec lassitude. + +--Ah! que je suis fatigué! soupira-t-il... Mais il me faut des détails. +Je voudrais bien savoir si on a vu briller le soleil de sacristie? + +M. Hippolyte Patard sursauta. Il se rappela cette définition étrange et +remarquable qu'un docteur avait faite des stigmates retrouvés sur le +visage de Maxime d'Aulnay. Et il dit dans un souffle: + +--Oui, oui, c'est bien cela!... le soleil de sacristie! + +--Il y était, n'est-ce pas?... Il avait éclaté sur le visage... + +C'était forcé!... ça, mon cher monsieur! c'est la mort par la lumière! +Ça ne peut pas faire autrement! ça fait comme une explosion!... ou +plutôt comme si le visage avait explosé!... + +Mais l'autre, qu'est-ce qu'il avait?... parce que, vous comprenez, mon +cher monsieur, il me faut des détails... Oh! je me doutais bien, allez, +que le bandit aurait encore fait des siennes, puisque je l'ai entendu +raconter à Tobie qu'ils étaient morts tous les trois. Mais les détails, +ça me manque, dans ma situation. Tantôt entre eux, devant moi, ils +parlent... et tantôt ils se taisent... Ah! c'est un impitoyable bandit! +Mais l'autre... qu'est-ce qu'il avait? Quels stigmates? Qu'est-ce qu'on +a trouvé? + +--Mais je crois qu'on n'a rien trouvé, répondit Patard. + +--Ah! on n'aura rien trouvé avec le parfum plus tragique... + +--Ça ne laisse pas de traces... c'est enfantin!... ça se met dans une +lettre... on l'ouvre, on la lit et on le respire!... Bonsoir!... plus +personne!... mais on ne tue pas tout le monde comme ça!... on finirait +par se méfier, bien sûr... Oui, oui, on finirait par se méfier... Il a +dû tuer le troisième avec... + +Ici, le grondement des chiens sembla tellement se rapprocher que la +conversation en fut suspendue. On n'entendait plus dans la cave que la +respiration haletante des trois hommes... puis la voix des molosses +s'éloigna ou plutôt diminua d'intensité. + +--On ne leur donnera donc pas à manger, ce soir? murmura Dédé. + +Patard, dont le coeur battait à se rompre, depuis l'atroce révélation, +put encore dire: + +--Il y en a un, je crois, qui a eu une hémorragie... car on lui a trouvé +un peu de sang au bout du nez! + +--Parbleu!... Parbleu! Parbleu! grinça Dédé...--et ses dents faisaient, +l'une contre l'autre, un bruit insupportable. + +Parbleu! Celui-là est mort par le son!... Il y a eu fatalement... + +Oh! c'est bien cela!... une hémorragie interne de l'oreille et il y a eu +un écoulement sanguin par la trompe d'Eustache, écoulement qui a gagné +l'arrière-gorge et puis le nez!... Nous y sommes! nous y sommes, ma +parole! + +Et l'homme, tout à coup, se redressant avec une agilité de singe, fut +debout. On eût dit qu'il sautait aux barreaux et qu'il s'y accrochait, +tel un quadrumane. Patard recula brusquement, redoutant que l'autre ne +lui saisît encore ce qui lui restait de cheveux. + +--Oh! n'ayez pas peur!... n'ayez pas peur! + +L'homme se laissa retomber sur ses pattes et marcha dans son +cachot-laboratoire à grandes enjambées. + +Il redressait la taille, il redressait la tête... Quand il passait sous +le lumignon, on apercevait son vaste front. + +--Voyez-vous, mon cher monsieur!... Tout cela est bien terrible, mais +tout de même, on peut être fier de son invention!... Ça, c'est +réussi!... Ce n'est point de la mort pour rire que j'ai mise +là-dedans... non, non! C'est de la vraie mort que j'ai enfermée dans la +lumière et dans le son!... Ça m'a donné beaucoup de mal!... mais vous +savez, quand on a l'idée, le reste n'est plus rien à faire!... Il s'agit +d'avoir l'idée et ce ne sont point les idées qui me manquent!... +Demandez-le au grand, à l'illustre Loustalot... Ah! la réalisation d'une +idée comme celle-là, avec moi, ça ne traîne pas!... C'est vraiment +magnifique! + +L'homme arrêta sa marche, leva l'index et dit: + +--Vous savez qu'il existe dans le spectre des rayons ultraviolets? Ces +rayons, qui sont des rayons chimiques, agissent vigoureusement sur la +rétine... On a signalé des accidents très graves avec ces rayons!... oh! +très graves!... Maintenant, écoutez-moi bien... vous connaissez +peut-être ces sortes de lampes-longs-tubes, à lueur blafarde, verdâtre, +et dans lesquelles le mercure volatilisé... Ah çà! m'écoutez-vous? ou ne +m'écoutez-vous pas? s'écria l'homme si haut et si fort que Lalouette, +épouvanté, se laissa tomber à genoux, suppliant l'étrange professeur de +se taire, et que M. Patard gémit: + +--Oh! plus bas!... au nom du ciel, plus bas! + +Mais cette humiliation d'élève ne désarma point le maître qui, tout à sa +conférence et à l'orgueil de prôner les mérites de son invention devant +cet exceptionnel auditoire, continua d'une voix forte, nette, +dominatrice: + +--...Ces lampes dans lesquelles le mercure volatilisé produit une +lumière vraiment diabolique... Tenez, je crois bien que j'en ai là... + +L'homme chercha, remua des choses... et ne trouva pas. + +En haut, les chiens ne se taisaient toujours point. Ils avaient senti +les visiteurs, et c'est ce qui les faisait si insupportables. + +«Ils ne se tairont, bien sûr, qu'avec de la viande dans la gueule», +pensait M. Lalouette, et cette pensée qui ne le quittait décidément pas, +malgré l'éloquence du professeur ne le ranimait nullement et le laissait +à genoux, comme si, avant le trépas, il n'avait plus que la force de +demander pardon au Seigneur de la stupide vanité qui l'avait poussé à +briguer un honneur qui est généralement réservé à des gens qui savent au +moins lire. L'homme continuait son dangereux cours, redressant plus haut +encore le front d'orgueil et scandant ses phrases de grands gestes +tranchants. + +--Eh bien, mon idée, à moi, la voilà! la voilà! Au lieu de me servir +d'un verre pour enveloppe, j'ai pris un tube de quartz, ce qui m'a donné +une production folle de rayons ultraviolets! Et alors! et alors, je l'ai +enfermé, ce tube qui contenait du mercure, dans une petite lanterne +sourde, possédant une petite bobine mue par un petit accumulateur!... + +Et alors, et alors! La force mortelle de ces rayons sur l'oeil est +incomparable... Un rayon, un seul, de ma lanterne sourde que je fais +agir comme je veux, grâce à un diaphragme qui me permet d'intercepter la +lumière à volonté--un rayon, un seul, suffit. La rétine reçoit un coup +terrible qui amène la mort instantanément par traumatisme! mais il +fallait le trouver... Il fallait songer à la possibilité de cette mort +par inhibition, c'est-à-dire par le brusque arrêt du coeur telle cette +mort également par inhibition--phénomène, messieurs, découvert par moi +d'abord, par Brown-Séquard ensuite--, telle cette mort, dis-je, par +inhibition qui survient, par exemple, à la suite d'un coup porté par le +revers de la main sur le larynx!... + +--Voilà! voilà! Ah! j'étais fier, bien fier de ma petite lanterne +sourde!... Mais il me l'a prise et je ne l'ai plus jamais revue... + +--Non, jamais! Ah! c'est une terrible petite lanterne qui tue les gens +comme des mouches!... Aussi vrai que je suis le professeur Dédé. + +Les deux auditeurs du professeur Dédé recommandèrent in petto leur âme à +Dieu, car décidément, avec les chiens et la petite lanterne sourde, +c'était bien le diable si maintenant ils en réchappaient. Mais le +professeur Dédé n'avait encore rien dit de la deuxième invention qui, +paraît-il, lui avait donné plus de joie que toutes celles qui l'avaient +précédée. Il n'avait encore rien dit de ce qu'il appelait son cher petit +perce-oreille... Cette lacune fut comblée en quelques phrases et +l'épouvante fut accomplie... La hideuse horreur de la mort prochaine et +sûre sembla glacer pour toujours M. le secrétaire perpétuel et le nouvel +académicien. + +--Tout cela! Tout cela! proclama donc le professeur Dédé, «c'est de la +crotte de bique» à côté de mon cher petit perce-oreille. C'est une +petite boîte qui n'est pas plus haute que ça!... Elle peut se fourrer +partout!... dans un accordéon, si on est malin et que l'on sache s'y +prendre... dans un orgue de Barbarie... dans tout ce qui chante... dans +tout ce qui fait une fausse note. + +Le professeur Dédé leva l'index encore. + +--Qu'y a-t-il, monsieur de plus désagréable pour une oreille tant soit +peu musicienne, qu'une fausse note? Je vous le demande, mais ne me +répondez pas! Il n'y a rien! rien! rien! Avec mon cher petit +perce-oreille, grâce au plus heureux dispositif électrique permettant +des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus pénétrantes--oui, +monsieur, ma parole!--que les ondes hertziennes--avec, dis-je, mon cher +petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les méninges, je fais +subir au cerveau qui s'attend normalement à une note normale un choc tel +que l'auditeur tombe mort, frappé comme d'un coup de couteau +ondulatoire, si j'ose dire, au moment même où l'onde armée de la fausse +note pénètre furtive et rapide dans le limaçon. Ah! vrai! qu'est-ce que +vous dites de ça?... Hein?... vous ne dites rien de ça!... Non! rien du +tout!... moi non plus! Il n'y a rien à dire... Tout cela tue les gens +comme des mouches!... Ah! c'est au fond bien ennuyeux... car je resterai +ici toute ma vie n'ayant vu passer que des gens qui seraient venus me +délivrer s'ils n'étaient pas morts... Mais, à leur place, je sais bien +ce que je ferais dans une aussi grave circonstance... + +--Quoi?... Quoi?... râlèrent les deux malheureux. + +--Je porterais des lunettes bleues et je me mettrais du coton dans les +oreilles. + +--Oui! oui! oui! des lunettes bleues et du coton!... répétèrent les deux +hommes, et ils tendaient les mains comme des mendiants. + +--Je n'en ai pas sur moi!... fit gravement le professeur Dédé... + +Et tout à coup il s'écria: + +--Attention! Attention! Écoutez! des pas!... C'est peut-être lui, la +petite terrible lanterne sourde d'une main, et le cher petit +perce-oreille de l'autre... Ah! Ah!... Pas un sou!... je ne donnerais +pas un sou de votre existence terrestre à tous les deux, ma parole!... +Non!... Non!... C'est encore un coup raté!... une délivrance ratée!... +vous ferez comme les autres!... Vous ne reviendrez jamais!... jamais!... + +En effet, des pas descendaient... On marchait maintenant juste au-dessus +de leurs têtes. Les pas allaient vers la trappe... + +Patard et Lalouette s'étaient relevés, avaient fui vers la porte du +petit escalier, redressés par une suprême énergie, une dernière volonté +de vivre. La voix de l'autre les poursuivait: «Jamais!... je ne les +reverrai plus... Ils ne reviendront plus jamais!» Et ils eurent la +perception nette qu'on soulevait la trappe au-dessus de leur tête... Ils +se détournèrent instinctivement, rentrant la tête dans les épaules, +fermant les yeux, se bouchant les oreilles. + +Et c'était trop horrible... Ils préféraient décidément risquer la mort +par les chiens... Ils ouvrirent la porte et grimpèrent, escaladèrent +l'escalier, ne pensant qu'à ne pas être rejoints par le rayon qui +assassine ou la chanson qui tue... ne pensant même plus aux chiens. + +Or, les chiens n'aboyaient plus. + +Les chiens devaient manger, être occupés à dévorer Patard et Lalouette +virent la porte indiquée par Dédé, la clef sur la serrure... + +Et ils ne firent qu'un bond jusque-là. + +...Et puis, ce fut la fuite éperdue dans les champs... les champs à +travers lesquels ils coururent, comme des fous, au hasard, tout droit +devant eux, dans le noir... tombant, se relevant, bondissant plus loin +quand ils étaient atteints par un rayon de lune!... un rayon qui venait +peut-être, après tout, de la lanterne sourde!... + +Enfin, ils arrivèrent à une route; la voiture d'un laitier passait... +Ils parlementèrent, se glissèrent dans la charrette, exténués, +mourants... et ils se firent conduire à la gare, cachant leur +personnalité, disant qu'ils étaient égarés et qu'ils avaient eu peur de +deux gros chiens qui les poursuivaient. + +Juste à ce moment, on entendit aboyer affreusement les molosses, tout au +loin, au fond de la nuit... On devait les avoir lâchés... on devait +rechercher les visiteurs inconnus qui avaient laissé derrière eux la +porte ouverte... Le géant Tobie devait organiser une battue en règle... + +Mais la voiture partit à grande allure... M. Hippolyte Patard et M. +Lalouette respirèrent enfin... Ils se crurent sauvés... Le grand +Loustalot ne saurait jamais, n'est-ce pas? jusqu'au moment du +châtiment... quels étaient ces hommes qui avaient surpris son secret. + + + + +XVIII. Le secret du grand Loustalot + + +La rue Laffitte était noire de monde. A toutes les fenêtres, des groupes +de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quittât le domicile +conjugal pour se rendre à l'Académie française, où il devait prononcer +son discours. C'était une fête et une gloire pour le quartier. Un +marchand de tableaux, un bibelotier académicien, cela ne s'était encore +jamais vu, et les circonstances héroïques au milieu desquelles se +déroulait un pareil événement avaient, comme on le pense bien, fortement +contribué à mettre toutes les cervelles à l'envers. Les journalistes +avaient envahi les trottoirs et exhibaient à chaque instant leurs +coupe-files, pour n'être point gênés dans leur reportage par +l'exceptionnel service d'ordre que le préfet de police avait été dans la +nécessité d'organiser Beaucoup de ceux qui étaient là avaient formé le +projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de +l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste, +qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus +sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pensée de tous gisait la +crainte de la nouvelle de la mort à laquelle il fallait bien s'attendre. + +Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne +faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui +s'écoulaient. + +Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le +nouvel académicien était, depuis neuf heures du matin, à l'Académie, +enfermé avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire. + +Ah! les malheureux avaient passé une nuit terrible, et c'est dans un +triste état qu'ils étaient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette +qui tenait un petit débit place de la Bastille. + +Là, Mme Lalouette les avait fort mystérieusement rejoints. + +On lui avait naturellement tout raconté, et il s'en était suivi une +consultation qui avait duré plusieurs heures. + +M. Lalouette voulait qu'on allât tout de suite trouver la police, mais +M. Patard le toucha par son éloquence et ses larmes et il fut entendu +que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre, +autant que possible, fût évité et que l'Académie ne s'en trouvât point +déshonorée. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre à M. Lalouette +que, depuis qu'il était académicien, il avait des devoirs qui +n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il était responsable, +pour sa part, telle la vestale antique, de l'éclat de cette flamme +immortelle qui brûle sur l'autel de l'Institut. + +A quoi M. et Mme Lalouette crurent devoir répondre que cette fonction +glorieuse leur paraissait maintenant accompagnée de trop de périls pour +qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secrétaire perpétuel répliqua +qu'il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu'on était +Immortel, c'était jusqu'à la mort. + +--C'est bien ce qui me chagrine! avait répondu encore M. Lalouette. + +En fin de compte, comme ils étaient sûrs que le grand Loustalot ignorait +qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur paraître +plutôt rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point +la cause de la mort des trois précédents récipiendaires. Mme Lalouette +fit bien encore quelques réflexions mais elle était toute chaude de +l'enthousiasme populaire qui assiégeait sa maison et il lui eût été +douloureux de renoncer si tôt à la gloire. Il fut résolu que, dès la +première heure, ces messieurs, pour n'être point dérangés, iraient +s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamnée +à tous, et par conséquent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton +et des lunettes bleues. + +Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette, +ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le +nez, attendaient. + +Quelques minutes seulement les séparaient du moment où la mémoire de M. +Lalouette allait trouver l'occasion à jamais illustre de s'exercer pour +le triomphe des lettres. + +Au-dehors, une rumeur impatiente montait. + +--C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et résolument il +ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son +nouveau collègue. + +Mais la porte fut brutalement poussée, puis refermée... + +Les deux hommes reculèrent en poussant un cri d'effroi. + +Le grand Loustalot était devant eux. + +--Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix légèrement tremblante, le sourcil +froncé... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le +secrétaire perpétuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!... +Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu +l'honneur de vous voir... Enchanté! + +Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait +cependant de reconquérir un peu de sang-froid, car la minute était des +plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait +obstinément une main derrière son dos. + +Et le plus affreux était qu'il ne «fallait avoir l'air de rien». + +Car, à n'en pas douter, le grand Loustalot soupçonnait quelque chose. + +M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux sèche et répondit, en +ne perdant pas un seul des mouvements du savant. + +--Oui, M. Lalouette et moi, nous avons découvert que nous avions la vue +un peu fatiguée. + +M. Loustalot fit un pas en avant. + +Les deux autres en firent deux en arrière. + +--Où avez-vous découvert cela? demanda lugubrement le savant. Ne +serait-ce justement point chez moi, hier soir? + +M. Lalouette eut comme un étourdissement, mais M. Patard, de toutes ses +pauvres forces, protesta... affirmant que le grand Loustalot était le +plus distrait des hommes et qu'il ne savait au juste ce qu'il disait, +car, hier soir ni M. Lalouette ni lui n'avaient quitté Paris. + +Le grand Loustalot ricana encore, sa main toujours cachée derrière son +dos. + +Et, tout à coup, son bras se détendit en avant, pour la plus grande +terreur de ces messieurs qui, d'une main, assujettirent brusquement +leurs lunettes, et, de l'autre, le coton dans leurs oreilles, croyant +voir apparaître la petite terrible lanterne sourde ou le cher petit +perce-oreille. + +Mais la main du grand Loustalot montrait un parapluie. + +--Mon parapluie! s'écria M. le secrétaire perpétuel. + +--Je ne vous l'ai pas fait dire! gronda sourdement le savant... votre +parapluie, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous avez oublié dans +le train qui vous ramenait de La varenne!... Un employé fidèle qui vous +connaît et qui me connaît et qui nous a vus quelquefois voyager +ensemble... me l'a remis... Ah! ah! monsieur le secrétaire perpétuel! + +Le grand Loustalot s'exaltait de plus en plus en agitant le parapluie +que M. Hippolyte Patard essayait en vain de saisir à la volée. + +--Ah! ah!... vous trouvez que je suis distrait... mais le serai-je +jamais autant que vous qui oubliez le parapluie le plus aimé du +monde?... Le parapluie de M. le secrétaire perpétuel!... Ah! je l'ai +soigné en vérité... comme s'il avait été mon parapluie à moi!... + +Et le savant lança le parapluie à toute volée à travers la pièce. +L'objet fit plusieurs tours sur lui-même et alla se briser contre la +figure impassible d'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu. + +Devant ce sacrilège, M. Patard avait commencé un cri. + +Mais la figure de Loustalot était devenue si effrayante que ce cri +n'avait pu s'achever... Il resta à l'état de puissance--ou +d'impuissance--dans la gorge de M. le secrétaire perpétuel. + +Ah! la fulgurante figure de démon! M. Loustalot barrait toujours le +passage de la porte et agitait les bras comme un vrai Méphisto de +théâtre qui veut faire croire qu'il a des ailes. + +Pour un vrai savant, c'était inouï, et tout le monde l'eût cru toqué. + +M. Patard et M. Lalouette pensèrent que c'était le diable. + +Comme il avançait toujours, ils reculèrent encore. + +--Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un éclat qui +les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu +que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'étais pas là... +comme des gens mal élevés ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu +vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger +comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle Dédé. +Vous l'avez vu, Dédé? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas +d'imbéciles! + +Loustalot écumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur à +grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques! + +--Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les +retiraient pas.) vous avez dû aussi vous mettre du coton dans les +oreilles!... Tout le bataclan!... + +Toute la folie de Dédé!... Et qu'il me fait mes inventions pour un +morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?... + +Et la lumière qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la +folie, toute la folie de Dédé!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous +dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher +fou! + +Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une façon si +désespérée que «les deux autres» en eurent comme un choc au coeur. Et +cet immense misérable qui, il y a une seconde à peine, leur paraissait +le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout à coup, infiniment +pitoyable. Oh! ils étaient bien étonnés de le voir pleurer ainsi, mais +ils ne s'approchèrent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs +lunettes. Loustalot, râlant, gémissait: + +--Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs... +mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou +dangereux, très dangereusement fou... Les autorités ne m'ont permis de +le conserver chez moi que comme un prisonnier...--Un jour, on a retiré +de ses mains une petite fille qu'il avait presque étranglée afin de +reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que +cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me +le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous +n'avez qu'à parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs +d'enfants! + +Et il pleura!... Il pleura!... + +M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroyés +par cette révélation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sincérité de +ce désespoir leur expliquaient le singulier et douloureux mystère de +l'homme à travers les barreaux. + +Mais les trois morts?... + +M. Patard posa une main timide sur l'épaule du grand Loustalot dont les +larmes ne tarissaient pas... + +--Nous ne dirons rien! déclara M. le secrétaire perpétuel, mais avant +nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien +dire... et qui sont morts. + +Loustalot se leva, étendit les bras comme s'il voulait étreindre toute +la douleur du monde. + +--Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie +pas été plus épouvanté que vous?... Le destin semblait se faire mon +complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien! +Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? + +Et il alla à Lalouette. + +--Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne santé? + +Avant que M. Lalouette n'ait pu répondre, la salle était envahie par ses +collègues impatients qui venaient chercher M. le secrétaire perpétuel et +son héros. + +La cour les salles, les couloirs de l'Institut étaient pleins du plus +ardent tumulte. + +Malgré le coton qu'il avait enfoncé dans ses oreilles, +M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme, +après la confidence dernière de Loustalot, il pouvait passer à +l'Immortalité, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter +jusqu'à l'entrée de la salle des séances publiques. + +Là, il fut arrêté un instant par l'encombrement et se trouva nez à nez +avec Loustalot lui-même. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir +prendre une suprême précaution, et, penché à l'oreille du savant, il lui +dit: + +--Vous m'avez demandé si j'ai une bonne santé?... Merci, elle est +excellente... je crois fermement à tout ce que vous nous avez raconté, +mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris +mes précautions... j'ai écrit moi même un récit de tout ce que nous +avons vu et entendu chez vous, récit qui sera divulgué aussitôt après ma +mort. + +Loustalot considéra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il répondit +avec simplicité: + +--Ça n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!... + + + + +XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette + + +M. Gaspard Lalouette ne pouvait plus décemment reculer. + +Déjà on l'avait aperçu dans la salle. Des bravos assourdissants +saluèrent son entrée. La vue de Mme Lalouette, au premier rang, rendit +au récipiendaire un peu de son courage, mais, en vérité, M. Loustalot +venait de lui porter un coup terrible. Il en chancelait encore. Comment +cet homme savait-il que lui, Lalouette, ne savait pas lire? Le secret en +avait été cependant précieusement gardé. Ce n'était point Patard qui +pouvait avoir parlé! Et Eliphas avait montré trop de joie de voir à +l'Académie un monsieur qui ne savait pas lire pour compromettre sa +vengeance par une indiscrétion. Eulalie était le tombeau des secrets. +Alors? Comment? Comment? Il croyait «tenir» Loustalot et c'était +Loustalot qui, au dernier moment, lui prouvait son impuissance. + +Mais Loustalot, après tout, n'avait peut-être point mis dans sa réplique +d'intention mauvaise. N'était-il point un malheureux désespéré père et +un illustre savant à plaindre? Évidemment. Alors, qu'est-ce que M. +Lalouette avait à craindre? + +--Surtout avec des lunettes bleues et du coton dans les oreilles! + +Lalouette se redressa devant les hommages qui l'accueillaient, qui +suivaient chacun de ses pas. Il voulut paraître fier comme un général +romain au triomphe et aussi comme Artaban. Et il y réussit. Cela, +surtout, grâce à ses lunettes bleues qui cachaient un reste d'inquiétude +dans le regard. + +Il vit, à côté de lui, très tranquille et très triste, le grand +Loustalot qui semblait à mille lieues de la réunion. Il fut, du coup, +rassuré, ma foi, tout à fait. Et, la parole lui ayant été donnée, il +commença son discours, très posément, en tournant, le coude arrondi, les +pages, comme s'il lisait, bien entendu. Toute sa bonne mémoire était +là... si bonne... si bonne... qu'il débitait son «compliment» en +songeant à autre chose. + +Il songeait: mais enfin, comment le grand Loustalot sait-il que je ne +sais pas lire? + +Et tout à coup, se frappant brusquement le front, il s'écria, au milieu +de son discours: + +--J'y suis! + +A ce geste inattendu, à ce cri inexplicable, toute la salle répondit par +une clameur. D'un unique mouvement d'indicible angoisse, elle se +souleva, penchée sur l'homme... s'attendant à le voir pirouetter comme +les autres. + +Mais après avoir toussé librement pour se dégager la gorge, M. Gaspard +Lalouette déclara: + +--Ce n'est rien!... Messieurs, je continue!... Je disais donc... je +disais donc: ah! je disais donc que ce pauvre Martin Latouche, enlevé si +prématurément... + +Ah! qu'il était beau et calme, le père Lalouette! et sûr de lui, +maintenant! Oh! tout à fait sûr!... Il parlait de la mort des autres +avec la tranquillité de l'homme qui ne doit jamais mourir... On +l'applaudit à faire éclater les vitres! C'était du délire. Les femmes +surtout étaient folles! Elles arrachaient leurs gants à force de taper +dans leurs petites mains, elles cassaient des éventails, elles avaient +de petits cris aigus d'enthousiasme, d'enchantement et de +satisfaction--c'était extraordinaire, pour une réception académique--, +Mme Lalouette était soutenue par deux amies dévouées et l'on pouvait +contempler sur son visage rafraîchi deux vrais ruisseaux de larmes +heureuses qui ne tarissaient point. + +Donc M. Lalouette parlait bien. + +Il avait trouvé le mot de l'énigme et rien ne l'arrêtait plus dans son +discours. Il faisait des effets de voix, de bras et de torse. + +Voici pourquoi il avait crié: «J'y suis!» «J'y suis» parce que le fameux +jour où j'étais allé tout seul à La Varenne-Saint-Hilaire et où je +m'étais enfui de chez Loustalot comme si je m'étais échappé de +Charenton... ce jour-là, j'arrivai juste à la gare pour sauter dans le +train qui me ramenait à Paris. Dans le compartiment, il y avait une dame +qui poussa des cris de paon. C'était un compartiment fermé ne donnant +point sur un couloir; je vis qu'elle croyait que j'allais l'assassiner. +Plus je voulais la calmer et plus elle criait. A la station suivante +elle appela le chef de train qui me reprocha d'être monté dans le +compartiment des «dames seules». Et il me montra une pancarte en +m'annonçant qu'il allait dresser procès-verbal, et que j'aurais un beau +procès. + +Heureusement j'avais dans ma poche mon livret militaire grâce auquel +j'ai pu prouver que je ne savais pas lire! Et voilà... cet employé doit +être le même que celui qui a trouvé le parapluie de M. Patard et qui l'a +remis à Loustalot. Aux questions de Loustalot sur mon signalement, +l'employé certainement a répondu que M. le secrétaire perpétuel +voyageait avec l'homme qui ne savait pas lire! + +--Messieurs... Mgr d'Abbeville était comme moi un enfant du peuple. + +A cet endroit du discours un nouveau garçon de salle de l'Institut--car +les anciens n'eussent point osé une pareille démarche qui rappelait des +précédents fâcheux--traversa l'enceinte sur la pointe des pieds, une +lettre à la main. + +Quand le public vit cette lettre, une nouvelle intense émotion s'empara +de tous... On crut que cette lettre était encore destinée au +récipiendaire... et aussitôt il y eut des cris... + +--Non!... Non!... Pas de lettres!... N'ouvrez pas!... Qu'il ne l'ouvre +pas! + +Et un cri déchirant. C'était Mme Lalouette qui se trouvait mal. + +M. Lalouette avait tourné la tête du côté du garçon de salle et il avait +vu la lettre... Il avait compris... Le parfum plus tragique le guettait +peut-être... Enfin, il avait entendu le désespoir de Mme Lalouette... + +Alors, il se dressa sur la pointe des pieds et il se fit plus grand +qu'il n'avait jamais été et, dominant réellement, au moins de toute sa +force morale cette assemblée effarée, montrant d'un doigt qui ne +tremblait pas la lettre fatale: + +--Ah! non! pas avec moi, fit-il... ça ne réussira pas!... Moi je ne sais +pas lire!... + +Ce fut une explosion d'allégresse folle! Ah! au moins, celui-là était +spirituel. Brave et spirituel: Il ne savait pas lire! + +Le mot était adorable. Et le triomphe de Lalouette fut complet. Des +collègues vinrent lui secouer les mains avec une énergie farouche, et la +séance s'acheva dans un transport d'enthousiasme merveilleux... + +Le triomphe fut d'autant plus complet qu'en fin de compte M. Gaspard +Lalouette ne mourut pas et que l'homme qui ne sait pas lire put +définitivement s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville sans avoir +été empoisonné d'aucune sorte. + +La lettre n'était point à l'adresse de M. Lalouette. + +Mme Lalouette revint à elle pour retrouver un mari bien vivant qui lui +parut le plus beau des hommes. + +Sur le tard, ils eurent un enfant du sexe masculin qu'ils appelèrent +Académus. + +Quant au grand Loustalot, il éprouva, peu de temps après les événements +qui nous ont occupés, une grande douleur il perdit son fils. Dédé +mourut. + +M. Hippolyte Patard et M. Lalouette furent invités à l'enterrement qui +eut lieu le soir, presque secrètement. + +Au cimetière, M. Lalouette fut fort intrigué par la présence d'un +mystérieux personnage qui, derrière les tombes, se glissait non loin du +grand Loustalot. Quand l'illustre savant tomba à genoux, l'inconnu +s'approcha et se pencha sur lui comme s'il voulait écouter interroger +cette douleur La figure de l'homme était invisible tant elle était +enveloppée du chapeau et du manteau. Tout le temps de la cérémonie, +M. Lalouette se demanda: «Qui donc est celui-ci?» Car il lui semblait +bien que l'allure générale ne lui était pas étrangère. + +Enfin l'homme se perdit dans la nuit. + +M. le secrétaire perpétuel et M. Lalouette revinrent de compagnie. Dans +le train, où M. Lalouette faillit encore monter dans le compartiment des +«dames seules», croyant monter dans celui des «fumeurs», les deux +académiciens causèrent. + +--Ce pauvre Loustalot semble avoir bien du chagrin, disait M. Hippolyte +Patard. + +--Oui, oui, bien du chagrin, répondit, en hochant la tête, M. Lalouette. + +Deux ans plus tard, M. Gaspard Lalouette, se rendant à l'Académie, +traversait le pont des Arts au bras de M. Hippolyte Patard. Soudain il +suspendit sa marche: + +--Voyez, dit-il, devant vous... l'homme au manteau... + +--Eh bien? demanda, tout étonné, M. le secrétaire perpétuel. + +--Vous ne reconnaissez pas cette silhouette?... + +--Ma foi non!... + +--C'est qu'elle ne vous a pas frappé comme moi, monsieur le secrétaire +perpétuel... Cet homme n'a pas lâché le grand Loustalot d'un pas le soir +de la cérémonie, au cimetière... et je crus bien ne pas me tromper en +affirmant que j'avais déjà vu cette silhouette-là quelque part... + +A ce moment, l'homme au manteau se retourna: + +--M. Eliphas de La Nox! s'écria M. Lalouette. + +C'était bien le mage. Il s'avança vers les deux Immortels et serra la +main de M. Lalouette. + +--Vous ici! s'exclama celui-ci, et vous ne nous avez pas fait une petite +visite? Mme Lalouette aurait été si heureuse de vous serrer la main! +Faites-nous donc le plaisir de venir dîner, sans cérémonie, l'un de ces +soirs, à la maison. + +Et se tournant vers M. Patard: + +--Mon cher secrétaire perpétuel, je vous présente M. Eliphas de +Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, dont la lettre nous a si fort +tracassés dans un temps. Et, à part ça! que devenez-vous, mon cher +monsieur de La Nox?... + +--Mais je vends toujours mes peaux de lapin, mon cher académicien, +répondit avec un sourire celui qui avait été l'«Homme de lumière». + +--Et vous ne regrettez point l'Académie? demanda bravement M. Lalouette. + +--Non, puisque vous y êtes! répliqua doucement Eliphas. + +M. Lalouette prit ces paroles pour un compliment et remercia. + +M. le secrétaire perpétuel toussa. + +M. Lalouette dit: + +--A propos!... Figurez-vous qu'en vous apercevant, et sans vous avoir +encore reconnu, je disais à M. le secrétaire perpétuel: «C'est drôle, +mais il me semble bien avoir vu cette silhouette à l'enterrement du fils +du grand Loustalot...»--J'y étais, fit Eliphas. + +--Vous connaissiez le grand Loustalot? demanda M. Patard, qui n'avait +encore rien dit. + +--Point personnellement, répondit sur un ton tout à coup si grave M. +Eliphas de La Nox que ses deux interlocuteurs en furent comme gênés... +Non, je ne le connaissais pas personnellement, mais j'ai eu l'occasion +de m'occuper de lui à la suite d'une enquête que j'ai cru devoir faire +pour ma satisfaction personnelle, relativement à certains faits qui ont +occupé l'opinion publique dans un temps où l'on mourait beaucoup à +l'Académie, monsieur le secrétaire perpétuel... + +En entendant cela, M. le secrétaire perpétuel souhaita que le pont des +Arts s'entrouvrît pour mettre fin à une conversation qui lui rappelait +les heures les plus néfastes de son honnête et triste vie. Il balbutia +hâtivement: + +--Oui, je me rappelle également vous avoir vu au cimetière... Le grand +Loustalot avait bien du chagrin de la mort de son fils... + +M. Lalouette ajouta aussitôt: + +--Son chagrin n'a point diminué. Nous ne l'avons plus revu à l'Académie +depuis ce deuil cruel et il nous laisse, seuls, travailler au +Dictionnaire... Ah! le pauvre homme a été bien frappé!... + +--Si frappé... si frappé, répliqua soudain l'«Homme de lumière», en +penchant sa noble et mystérieuse figure sur les deux académiciens +frémissants... si frappé que, depuis la mort de Dédé, il n'a plus rien +inventé du tout! + +Sur quoi, ayant prononcé la terrible phrase, M. Eliphas de Saint-Elme de +Taillebourg de La Nox, tournant le dos à l'Institut, disparut au bout du +pont des Arts... + +...Cependant que, appuyés maintenant l'un sur l'autre, comme pour se +soutenir mutuellement, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette +dirigeaient héroïquement leurs pas chancelants vers le seuil de +l'Immortalité. + +Tant qu'ils furent dehors, ils ne prononcèrent point un mot, mais +aussitôt qu'ils furent enfermés dans le cabinet de M. le secrétaire +perpétuel, M. Gaspard Lalouette retrouva soudain ses forces pour +déclarer que sa conscience, définitivement éclaircie par les paroles +tragiques de M. Eliphas de La Nox, ne lui permettait point de conserver +plus longtemps un silence coupable. C'est en vain que M. Patard, des +larmes dans la voix, essayait de le faire taire et plaidait encore le +doute dont il voulait faire bénéficier l'abominable Loustalot, pour +l'honneur de l'Académie; M. Lalouette ne voulait plus rien entendre. + +--Non! Non! s'écria-t-il, c'est Martin Latouche qui avait raison! C'est +lui qui a entrevu la vérité: il n'y a pas eu de plus grand crime sur la +terre! + +--Si! répliqua M. le secrétaire perpétuel, éclatant à son tour si! Il y +en a eu un plus grand! + +--Et lequel, monsieur? + +--Celui de faire entrer à l'Académie quelqu'un qui ne sait pas lire! Ce +crime, c'est moi qui l'ai commis! + +Et il ajouta, tremblant d'une fureur sainte: + +--Dénonce-moi donc si tu l'oses! + +C'était la première fois que, depuis l'âge de neuf ans, où il avait eu +le malheur de perdre sa mère, M. Hippolyte Patard usait, dans le +discours, du «tutoiement». + +Cette familiarité menaçante, au lieu de calmer la discussion, ne fit que +l'exaspérer davantage et les deux Immortels étaient dressés l'un contre +l'autre, comme deux coqs de bataille, quand un coup, frappé à la porte, +les rappela au sentiment des convenances. M. Lalouette se laissa tomber +dans un fauteuil, au coin du feu, et M. Patard alla ouvrir. C'était le +concierge qui apportait un pli assez volumineux qu'on lui avait fort +recommandé et qu'il devait remettre entre les mains mêmes de M. le +secrétaire perpétuel. Le concierge s'en alla et M. Patard prit +connaissance du message. D'abord il lut, sur l'enveloppe, ces mots: «A +M. le secrétaire perpétuel, pour être ouvert en séance privée de +l'Académie française.» + +M. Patard reconnut l'écriture et tressaillit. + +--Qu'y a-t-il? demanda Lalouette. + +Mais, très agité, M. le secrétaire perpétuel ne répondit pas. + +Le message dans les mains, il errait dans la pièce comme s'il ne savait +plus ce qu'il faisait. Tout à coup, il se décida, fit sauter les cachets +et déploya un assez volumineux cahier, en tête duquel il lut: «Ceci est +ma confession.» + +M. Lalouette le regardait lire, ne comprenant rien au prodigieux émoi +qui s'emparait de M. Patard, au fur et à mesure que celui-ci tournait +les pages du mystérieux dossier. La figure de l'honorable académicien +perdait peu à peu cette belle couleur jaune par laquelle elle avait +accoutumé de traduire les émotions funestes de ce coeur dévoué à la plus +glorieuse des institutions. M. Patard était maintenant plus pâle que le +marbre qui devait, un jour, par-delà le trépas, commémorer ses traits +immortels, sur le seuil de la salle du Dictionnaire. + +Et M. Lalouette vit soudain M. Patard qui jetait, d'un geste délibéré, +tout le dossier au feu. + +Après quoi, le dit Patard, ayant assisté, immobile, à son petit +incendie, se dirigea vers son complice et lui tendit la main: + +--Sans rancune, monsieur Lalouette, lui dit-il, nous ne nous disputerons +plus. C'est vous qui aviez raison. Le grand Loustalot était surtout un +grand misérable. Oublions-le. Il est mort. Il a payé sa dette, lui! mais +vous, mon cher Gaspard, quand paierez-vous la vôtre? Ça n'est pourtant +pas bien difficile à apprendre: b a: ba, b e: be, b i: bi, b o: bo, b u: +bu! + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ *** + +***** This file should be named 19035-8.txt or 19035-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/3/19035/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19035-8.zip b/19035-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75add82 --- /dev/null +++ b/19035-8.zip diff --git a/19035-h.zip b/19035-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fbcdf56 --- /dev/null +++ b/19035-h.zip diff --git a/19035-h/19035-h.htm b/19035-h/19035-h.htm new file mode 100644 index 0000000..18ee57f --- /dev/null +++ b/19035-h/19035-h.htm @@ -0,0 +1,7192 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le fauteuil hanté + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: August 12, 2006 [EBook #19035] +[Last updated: April 20, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + + +<h2>Gaston Leroux</h2> + +<h1>LE FAUTEUIL HANTÉ</h1> + +<h3>(1909)</h3> +<hr style="width: 15%;" /> +<h3><a name="table" id="table"></a>Table des matières</h3> +<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I"><b>— La mort d'un héros</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II"><b>— Une séance dans la salle du Dictionnaire</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III"><b>— La boîte qui marche</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV"><b>— Martin Latouche</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V"><b>— Expérience nº 3</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI"><b>— La chanson qui tue</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII"><b>— Le secret de Toth</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII"><b>— En France, l'Immortalité diminue</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX"><b>— En France...</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X"><b>— Le calvaire</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI"><b>— Terrible apparition</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII"><b>— Le secret de Toth</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII"><b>— Dans le train</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV"><b>— Un grand cri déchirant humain</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV"><b>— La cage</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI"><b>— Par les oreilles</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XVII.</td><td align="left"><a href="#XVII"><b>— Quelques inventions de Dédé</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XVIII.</td><td align="left"><a href="#XVIII"><b>— Le secret du grand Loustalot</b></a></td></tr> +<tr><td align="right">XIX.</td><td align="left"><a href="#XIX"><b>— Le triomphe de Gaspard Lalouette</b></a></td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p> </p> +<p> </p> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I. La mort d'un héros</a></h2> + + +<p>—C'est un vilain moment à passer...</p> + +<p>—Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien!...</p> + +<p>—A-t-il des enfants?</p> + +<p>—Non!... Et il est veuf!</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>—Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas!... Mais +dépêchons-nous!...</p> + +<p>En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette—honnête homme, +marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue +Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les +devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac—leva la +tête...</p> + +<p>Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir +par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui +venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours +causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda +pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et +pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils +redoutaient tout haut l'issue fatale.</p> + +<p>Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui +avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu +le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière +lui, une voix dit:</p> + +<p>—Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave!</p> + +<p>Et une autre répondit:</p> + +<p>—On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde!... Mais, en vérité, +j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions +pas en retard!</p> + +<p>M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers +l'Institut, en pressant le pas.</p> + +<p>«Eh quoi! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement +devenus aussi fous que les jeunes gens? (M. Lalouette avait dans les +quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En +voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes +étudiants de tout à l'heure!»</p> + +<p>L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du +tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette +voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de +forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des +professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et +gesticulant:</p> + +<p>—Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament!</p> + +<p>—S'il ne l'a pas fait, il a eu tort!</p> + +<p>—On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près...</p> + +<p>—Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a +mis à la porte!</p> + +<p>—Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser?...</p> + +<p>—Le prenez-vous pour un lâche?</p> + +<p>—Tenez... le voilà... le voilà!</p> + +<p>Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le +quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Arts.</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il +n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait +risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait +encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement +héroïques.</p> + +<p>Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les +professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique +monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement +coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y +pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte +qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante +entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de +cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui +criaient: «Bravo!...»</p> + +<p>M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces +messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer +ce qui se passait.</p> + +<p>—Eh! vous le voyez bien!... C'est le capitaine de vaisseau Maxime +d'Aulnay!</p> + +<p>—Est-ce qu'il va se battre en duel? interrogea encore, avec la plus +humble politesse, M. Lalouette.</p> + +<p>—Mais non!... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie +française! répondit le professeur agacé.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des +professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime +d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec +émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce +fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien. +Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire +retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais, +car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La +curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant, +comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du +lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire +lui tint ce langage:</p> + +<p>—Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs!</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il +était, avait un grand respect pour les lettres.</p> + +<p>Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient +l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et +sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs œuvres, l'autre +sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé +officier d'Académie; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et +surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à +l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de +voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il +fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans +enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna +ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien +que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans +la salle.</p> + +<p>C'était Maxime d'Aulnay qui entrait.</p> + +<p>Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de +Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui.</p> + +<p>Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et +de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une +pieuse douairière se signa.</p> + +<p>Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était +infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.</p> + +<p>Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes +du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses +collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du +membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir.</p> + +<p>A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie +une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il +a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine +compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers +moments.</p> + +<p>M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette +tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se +disait autour de lui. On disait:</p> + +<p>—Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui!</p> + +<p>—Et si heureux d'avoir été élu!</p> + +<p>—Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours?</p> + +<p>—Il semblait rayonner... Il était plein de vie...</p> + +<p>—On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle...</p> + +<p>—Non, ça n'est pas une mort naturelle...</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers +son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il +reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur +qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue. +Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants:</p> + +<p>—Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur?</p> + +<p>Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux! Il y avait à cela +une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M. +Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il +ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en +pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut, +s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit +rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que +chacun dénommait: la belle M<sup>me</sup> de Bithynie, entra dans la loge qui lui +avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli +toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.</p> + +<p>Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa +quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et +fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay.</p> + +<p>—Elle va lui porter malheur! s'écria quelqu'un.</p> + +<p>Et la rumeur publique répéta:</p> + +<p>—Oui, oui, elle va lui porter malheur!...</p> + +<p>M. Lalouette demanda:</p> + +<p>—Pourquoi va-t-elle lui porter malheur?</p> + +<p>Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près +certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un +discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau, +qu'il avait écrit un livre intitulé: «Voyage autour de ma cabine», et +qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par M<sup>gr</sup> d'Abbeville. Et +puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public, +dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci:</p> + +<p>—Comme l'autre!... N'ouvrez pas!... Ah! la lettre!... comme l'autre!... +comme l'autre!... Ne lisez pas!...</p> + +<p>M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à +Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre +semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle.</p> + +<p>Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid, +mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire +perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne.</p> + +<p>Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de +l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les +clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que +l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les +tribunes, chacun reprit:</p> + +<p>—Il sourit!... Il sourit!... L'autre aussi a souri!</p> + +<p>Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne +souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les +bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en +bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la +lettre: «Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour +de sa cabine!» Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la +salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après +quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence +tragique pesa immédiatement sur l'assistance.</p> + +<p>Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi!</p> + +<p>Et le voilà qui commence de lire son discours.</p> + +<p>Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans +bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir; puis, +après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment +l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p> + +<p>Il parle... il parle...</p> + +<p>A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents +cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la +longueur du discours: «Il dure plus longtemps que l'autre!...» Il parle +et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On +entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se +retrouvaient après un gros danger...</p> + +<p>Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre...</p> + +<p>Il arrive à la fin de l'éloge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, il s'anime. Il +s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet +quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le +souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à M<sup>gr</sup> +d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la +science humaine...</p> + +<p>Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour +frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de +l'orgueil!... Et dans un élan admirable qui, certes! n'a rien +d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un +marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie:</p> + +<p>—Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné +Prométhée sur son rocher! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la +foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu!</p> + +<p>Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le +vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis +s'abattre, telle une masse.</p> + +<p>Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se +précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte...</p> + +<p>Maxime d'Aulnay était mort!</p> + +<p>Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle.</p> + +<p>Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de +réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier +élu à la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p> + +<p>Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un +commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu:</p> + +<p>«Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense», et lui +aussi, quelques minutes après, avait culbuté: voici ce qu'apprit enfin, +d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une +oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à +l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être +jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en +savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan +Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay. +Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si +absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir +demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se +venger dans des conditions aussi nouvelles; alors on lui sortit une si +bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et, +comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à +rentrer chez lui, traversant le pont des Arts où quelques académiciens +attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence +de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures.</p> + +<p>Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans +l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel, +se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des +Arts et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par +l'événement. Il lui demanda:</p> + +<p>—Enfin! monsieur! sait-on de quoi il est mort?</p> + +<p>—Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme.</p> + +<p>—Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort?</p> + +<p>—Les médecins ont dit: d'une congestion cérébrale!...</p> + +<p>Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit:</p> + +<p>—Tout ça, c'est des blagues!... Ils sont morts tous deux parce qu'ils +ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté!</p> + +<p>M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette, +mais elle avait déjà disparu...</p> + +<p>Il rentra chez lui, pensif...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II. Une séance dans la salle du Dictionnaire</a></h2> + + +<p>Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte +Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le +concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le +secrétaire perpétuel et lui dit:</p> + +<p>—Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire +perpétuel, personne n'est encore arrivé.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des +mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un +mot au digne homme.</p> + +<p>Celui-ci s'en étonna.</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.</p> + +<p>Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire!</p> + +<p>Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.</p> + +<p>Le concierge eut le tort d'ajouter:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de +L'Époque sur le Fauteuil hanté?</p> + +<p>M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit +vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant, +charmant, que tout le monde à l'Académie appelait «mon bon ami» excepté +les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour +eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M. +Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un +citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors +M. Hippolyte Patard: «Monsieur le secrétaire perpétuel», gros comme le +bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard +aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir, +l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands +triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les +marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où +quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine +institution, il les marquait du Patard citron.</p> + +<p>Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle +couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique +cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil +hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.</p> + +<p>—Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un +fauteuil hanté! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas +de journalistes! A bon entendeur salut!</p> + +<p>Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.</p> + +<p>Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté! +mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des +semaines! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si +près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas +probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un +sujet aussi passionnant!</p> + +<p>Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta +pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé +voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable +coïncidence? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela +était bien naturel.</p> + +<p>Et Maxime d'Aulnay, impressionné par la fin tragique de son prédécesseur +et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux +pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient +accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et +cela n'était pas moins naturel.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se +dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le +pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture +d'un anévrisme? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de +mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à +l'Académie française!...» Il ajouta:</p> + +<p>«Il suffit pour cela d'être académicien!» Ayant dit, il s'arrêta pensif, +sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le +secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout +Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme +l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son +parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois +protège contre le mauvais sort.</p> + +<p>Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans +s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit +tout haut:</p> + +<p>—Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais +tous les imbéciles s'y laissent prendre! ces deux lettres signées des +initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste +d'Eliphas! Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut +dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui +semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur +l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg +de La Nox!</p> + +<p>Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française!... +Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se +faisait appeler: Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque +sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir +dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!...</p> + +<p>Oui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé +et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de +l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envoûteur! +un nécromancien!</p> + +<p>Et ça avait voulu être de l'Académie!</p> + +<p>M. Hippolyte Patard en étouffait.</p> + +<p>Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le +méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville étaient morts!...</p> + +<p>Ah! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil +hanté! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et +il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque; et, +en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette: +cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les +âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car, +en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans +une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: «Eh bien, et le Fauteuil +hanté!» L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux +morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout +au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait +beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on était +persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance +du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, après +son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de +regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des +paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès +subits. En sortant pour la dernière fois du club des «Pneumatiques» +(ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la +belle M<sup>me</sup> de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du +fauteuil de l'éminent prélat: «Malheur à ceux qui auront voulu asseoir +avant moi!» En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du +tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts +immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à +un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.</p> + +<p>Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il +ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M. +d'Aulnay.</p> + +<p>L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux +gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis +ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout +encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture +funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'il salua au passage, +puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de +tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils +symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la +figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du +Dictionnaire.</p> + +<p>Elle était encore déserte.</p> + +<p>Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habituelle, y +déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était +facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et +dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.</p> + +<p>Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en +velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des +tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels +étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.</p> + +<p>Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y +attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms +illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de +Richelieu. Il souleva sa toque.</p> + +<p>—Bonjour, grand homme! fit-il.</p> + +<p>Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en +face de lui, un fauteuil.</p> + +<p>C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses +quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans +ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances M<sup>gr</sup> d'Abbeville, et +nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.</p> + +<p>Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay, +qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des +séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume +des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est +là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.</p> + +<p>Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville.</p> + +<p>Il dit tout haut:—Le Fauteuil hanté!</p> + +<p>Et il haussa les épaules.</p> + +<p>Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision:</p> + +<p>—Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.</p> + +<p>Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.</p> + +<p>—Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte +Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de +Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté!</p> + +<p>Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...</p> + +<p>Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit:</p> + +<p>—Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop bête!... On ne doit pas +attacher d'importance à des bêtises pareilles.</p> + +<p>Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en +passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.</p> + +<p>Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière +lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier +comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie +de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants +du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce +n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres +distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le +lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez +lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années, +l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de +l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.</p> + +<p>A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait +autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes +cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à +transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce +jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire +perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui +apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la +veille; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus +que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé, +à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que +Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.</p> + +<p>—Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'écria M. Hippolyte +Patard en levant ses mains au ciel.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande +bonhomie le grand Loustalot.</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est +donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante +nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort!</p> + +<p>—Dieu ait son âme! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la +foi de son enfance.</p> + +<p>—Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son +discours!...</p> + +<p>—Eh bien tant mieux! déclara le savant, le plus sérieusement du monde. +Voilà une bien belle mort!</p> + +<p>Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta:</p> + +<p>—C'est pour cela que vous m'avez dérangé?</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent, +consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot, +que l'illustre savant pensait déjà à autre chose; ils n'insistèrent pas +et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du +papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se +dire: «Là, maintenant, il va rester tranquille!» Puis, se retirant dans +l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le +chancelier après avoir jeté un coup d'œil satisfait sur la cour +déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se +défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la +veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de +Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours +plus tard pour élire le successeur de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, car on continuait +de parler du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville comme si deux votes successifs +ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.</p> + +<p>Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de +Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M. +Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait +avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le +secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi +exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.</p> + +<p>M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard:</p> + +<p>—Et Martin Latouche? Avez-vous de ses nouvelles?</p> + +<p>Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel +avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard.</p> + +<p>—Comment!... vous n'en savez rien?...</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact.</p> + +<p>—Je n'ai pas encore ouvert mon courrier!</p> + +<p>—Mais ouvrez-le donc, malheureux!...</p> + +<p>—Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une +certaine hésitation.</p> + +<p>—Patard, je ne vous comprends pas!...</p> + +<p>—Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le +seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant +du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé +d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul +qui nous reste, renonce maintenant à la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p> + +<p>M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M. +le secrétaire perpétuel:</p> + +<p>—Oh! Patard! je vous comprends...</p> + +<p>—Tant mieux! monsieur le chancelier! Tant mieux!...</p> + +<p>—Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après...</p> + +<p>—Vous l'avez dit, monsieur le chancelier; il sera toujours temps pour +nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente +pas!... Ah! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil +hanté!...</p> + +<p>M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna. +Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment, +comme une chose naturelle: «le Fauteuil hanté!...» Il y eut un silence +entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes +commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire +perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le +sourcil, dit:</p> + +<p>—Songez donc! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf +fauteuils!</p> + +<p>—J'en mourrais! fit Hippolyte Patard, simplement.</p> + +<p>Et il l'eût fait comme il le disait.</p> + +<p>Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le +nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans +son encrier, croyant plonger dans sa tabatière.</p> + +<p>Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra, +Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux +camelot du roi.</p> + +<p>—Savez-vous comment il s'appelle? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Qui donc? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état +d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau +malheur.</p> + +<p>—Bien, lui! votre Eliphas!</p> + +<p>—Comment! notre Eliphas!</p> + +<p>—Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de +Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde! M. Borigo!</p> + +<p>D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus +grande animation.</p> + +<p>—Oui! Oui! répétaient-ils, M. Borigo! La belle M<sup>me</sup> de Bithynie se +faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo!... Ce sont les +journalistes qui le disent!</p> + +<p>—Les journalistes sont donc là! s'exclama M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Comment! s'ils sont là? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que +nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se +présente plus.</p> + +<p>M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle:</p> + +<p>—Je n'ai reçu aucune communication à cet égard...</p> + +<p>Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.</p> + +<p>—C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin +Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du +reste, nous allons tout de suite procéder à son élection...</p> + +<p>Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de +Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo? demanda-t-il.</p> + +<p>Il vendait de l'huile d'olive!... Et comme il est né au bord de la +Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean +Borigo du Careï...</p> + +<p>A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière, +le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la +première pyramide elle-même, entra.</p> + +<p>—C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu! fit-il +simplement.</p> + +<p>Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière. +Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à +cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un +Eliphas! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle M<sup>me</sup> +de Bithynie.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel alla vers lui.</p> + +<p>—Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette +époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou +des dents de loup, ou de la graisse de pendu?</p> + +<p>Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les +entendait pas. Il répondit:</p> + +<p>—Non! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey, +l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes +mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les +parois funéraires des pyramides des rois de la V<sup>e</sup> et de la VI<sup>e</sup> dynastie, +et il cherchait le secret de Toth!</p> + +<p>Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.</p> + +<p>Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde. +M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un œil perfide, +par-dessus ses lunettes, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien, mon cher collègue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de +M<sup>gr</sup> d'Abbeville vous tend les bras!</p> + +<p>M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques +Immortels.</p> + +<p>—Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p> + +<p>—Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire déplaisant</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans +le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez, +vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le +Fauteuil hanté?</p> + +<p>—Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire +perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas, +c'est simple!</p> + +<p>Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui +céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie +aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait +vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter +aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait +au mauvais sort.</p> + +<p>—Je n'aurai garde de le nier! dit-il.</p> + +<p>Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en +fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de +la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière +de vouloir bien s'expliquer.</p> + +<p>L'académicien constata, d'un coup d'œil circulaire, que personne ne +souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.</p> + +<p>Alors, d'une voix grave, il dit:</p> + +<p>—Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne +voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne, +pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que +l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce +qu'on ne voit pas.</p> + +<p>On ne voit pas le «mauvais sort», mais il existe. Qui nierait la veine +ou la déveine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux +entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on +parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle +il n'y a rien à faire.</p> + +<p>L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude, +cette force secrète, et il se peut—je dis il se peut—que celui qui +serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à +diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort. +Parfaitement.</p> + +<p>Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le +Fauteuil.</p> + +<p>Au bout d'un instant, M. le chancelier dit:</p> + +<p>—Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit +pas?</p> + +<p>—Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans +quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la +kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.</p> + +<p>—La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous +le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant +plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.</p> + +<p>Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais +personne ne riait plus.</p> + +<p>La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth?</p> + +<p>—Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et +son secret est celui de la vie et de la mort.</p> + +<p>On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel:</p> + +<p>—Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à +l'Académie française!</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité</p> + +<p>M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas—appelez-le comme +vous voulez, cela n'a pas d'importance—si cet homme a surpris, comme il +le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous +prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi, +j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de +bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues!</p> + +<p>Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force +et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.</p> + +<p>Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec:</p> + +<p>—C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de +Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il paraît qu'il +présidait les réunions pneumatiques chez la belle M<sup>me</sup> de Bithynie, dans +une robe qui faisait de la lumière!...</p> + +<p>—Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a +ses petites manies.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Rien! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher +secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi +sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus +fétichiste d'entre nous!</p> + +<p>—Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son +collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait +résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris, +monsieur, que j'étais fétichiste?</p> + +<p>—En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde +pas!</p> + +<p>—Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois?</p> + +<p>—Plus de vingt fois par jour!...</p> + +<p>—Vous en avez menti, monsieur!</p> + +<p>Aussitôt on s'interposa. On entendit des: «Allons, messieurs!... +messieurs!» et des: «Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous!» et +des: «Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et +de cette enceinte!» Et toute l'illustre assemblée était dans un état de +fièvre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait +ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa +plume dans sa tabatière.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du +haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond:</p> + +<p>—Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme +de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï!...</p> + +<p>M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et +aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son +sang-froid.</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma +vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier +avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre +parapluie!...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à +l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil +égyptologue. Il criait:</p> + +<p>—Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous défends de parler +de mon parapluie!...</p> + +<p>Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste +tragique, le Fauteuil hanté:</p> + +<p>—Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous +l'osez!...</p> + +<p>L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.</p> + +<p>Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et +de M. Hippolyte Patard au fauteuil.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard déclara:</p> + +<p>—Je m'assiérai si je veux! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne!... +D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure +d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes...</p> + +<p>Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité.</p> + +<p>Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires +l'accompagnassent.</p> + +<p>Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait +commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit +air pincé, l'air du Patard citron:</p> + +<p>—Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui +désire s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville y prenne place.</p> + +<p>Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la +conscience de tout le monde par cette explication:</p> + +<p>—Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville.</p> + +<p>Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à +l'unanimité.</p> + +<p>Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le +consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M. +Martin Latouche.</p> + +<p>Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller +annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement.</p> + +<p>Ça ne s'était jamais vu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous allez lui dire? demanda le chancelier à M. +Hippolyte Patard.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite +de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise?... Je lui dirai:</p> + +<p>«Du courage, mon ami...» Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de +dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions +pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la +vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse, +dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III. La boîte qui marche</a></h2> + + +<p>M. Hippolyte Patard ne sortait jamais après son dîner. Il ne savait pas +ce que c'était que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il +avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'était très +dangereux. Quand il rêvait de Paris, la nuit, il apercevait des rues +sombres et tortueuses qu'éclairait çà et là une lanterne, et que +traversaient des ombres louches, à l'affût des bourgeois, comme au temps +de Louis XV. Or comme M. le secrétaire perpétuel continuait d'habiter au +vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe +littéraire, qu'aucune situation académique n'avaient pu lui faire +quitter M. Hippolyte Patard, cette nuit-là où il se rendit à la +silencieuse place Dauphine par d'antiques rues étroites, les quais +déserts, et l'inquiétant Pont-Neuf, ne trouva aucune différence entre +son imagination et la lugubre réalité.</p> + +<p>Aussi avait-il peur.</p> + +<p>Avait-il peur des voleurs...</p> + +<p>Et des journalistes... surtout.</p> + +<p>Il tremblait à l'idée que quelque gazetier le surprît, lui, M. le +secrétaire perpétuel, faisant une démarche nocturne chez le nouvel +académicien, Martin Latouche.</p> + +<p>Mais il avait préféré, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre +propice à l'éclat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard +se dérangeait moins, cette nuit-là, pour annoncer officiellement, malgré +tous les usages, à Martin Latouche, qu'il était élu (événement, du +reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de +Martin Latouche lui-même s'il était vrai qu'il eût déclaré qu'il ne +s'était pas «représenté», et qu'il refusait le fauteuil de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville.</p> + +<p>Car telle était la version des journaux du soir.</p> + +<p>Si elle était exacte, la situation de l'Académie française devenait +terrible... et ridicule.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard n'avait pas hésité. Ayant lu l'affreuse nouvelle +après son dîner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son +parapluie, et il était descendu dans la rue...</p> + +<p>Dans la rue toute noire...</p> + +<p>Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de +Martin Latouche dont il avait soulevé le marteau.</p> + +<p>Le marteau avait frappé, mais la porte ne s'était pas ouverte...</p> + +<p>Et il sembla bien à M. le secrétaire perpétuel qu'il avait aperçu sur sa +gauche, à la lueur vacillante d'un réverbère, une ombre bizarre, +étonnante, inexplicable.</p> + +<p>Certainement, il avait vu comme une boîte qui marchait.</p> + +<p>C'était une boîte carrée qui avait de petites jambes et qui s'était +enfuie dans la nuit, sans bruit.</p> + +<p>Au-dessus de la boîte, M. Patard n'avait rien vu, rien distingué. Une +boîte qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secrétaire perpétuel +frappa du marteau sur la porte, avec frénésie.</p> + +<p>Et c'est à peine s'il osa jeter un nouveau coup d'œil du côté où +s'était produite cette étrange apparition.</p> + +<p>Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'éclairer dans la porte vétuste +de l'immeuble habité par Martin Latouche. Un jet de lumière vint frapper +en plein, le visage effaré de M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude.</p> + +<p>—C'est moi, M. Hippolyte Patard.</p> + +<p>—Patard?</p> + +<p>—Secrétaire perpétuel... Académie...</p> + +<p>A ce mot «Académie» le judas se referma avec fracas, et M. le secrétaire +perpétuel se trouva à nouveau isolé sur la silencieuse place.</p> + +<p>Puis, tout à coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de +la boîte qui marche.</p> + +<p>La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du délégué +extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire, à la +louange de M. Hippolyte Patard, que l'émotion à laquelle il était prêt à +succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision +inouïe de la boîte qui marche, et de la peur des voleurs, que de +l'affront que l'Académie française tout entière venait de subir dans la +personne de son secrétaire perpétuel.</p> + +<p>La boîte, aussitôt apparue, avait redisparu.</p> + +<p>Défaillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues.</p> + +<p>Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhaussés, à +escaliers, ses façades mornes, trouées de fenêtres immenses, dont les +carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air +les vastes pièces abandonnées depuis des années sans nombre.</p> + +<p>Les yeux éplorés de M. Hippolyte Patard fixèrent un moment, par-delà les +toits aigus, la voûte céleste où glissaient les nuées lourdes, et puis +redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui +s'étend devant le Palais de Justice éclairé par un bref rayon de lune, +la boîte qui marche.</p> + +<p>A la vérité, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du +côté de l'Horloge.</p> + +<p>Et c'était diabolique!</p> + +<p>Le pauvre homme toucha désespérément, des deux mains, le manche en bois +de son parapluie.</p> + +<p>Et soudain, il sursauta.</p> + +<p>Quelque chose venait d'éclater derrière lui...</p> + +<p>Une voix de colère...</p> + +<p>«C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de +ces volées...»</p> + +<p>M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force, +incapable de pousser un cri... Une espèce de bâton, quelque manche à +balai, tournoyait au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Il ferma les yeux, prêt au trépas, offrant sa mort à l'Académie.</p> + +<p>Et il les rouvrit, étonné d'être encore en vie. Le manche à balai +toujours tournoyant, au-dessus d'une envolée de jupes, s'éloignait, +accompagné d'un bruit précipité de galoches qui claquaient sur les +trottoirs.</p> + +<p>Ce balai, ces cris, ces menaces n'étaient donc point pour lui; il +respira.</p> + +<p>Mais d'où était sortie cette nouvelle apparition?</p> + +<p>M. Patard se retourna. La porte derrière lui était entrouverte. Il la +poussa et entra dans un corridor qui le conduisit à une cour où s'était +donné rendez-vous toute la bise d'hiver.</p> + +<p>Il était chez Martin Latouche.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel s'était documenté. Il savait que Martin +Latouche était un vieux garçon, qui n'aimait au monde que la musique, et +qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas; +cette gouvernante était fort tyrannique, et elle avait la réputation de +mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui était dévouée plus qu'on ne +saurait dire et, quand il avait été bien sage, elle le cajolait en +revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce dévouement avec +la résignation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des +épreuves de ce genre et cela ne l'a pas empêché d'écrire La Nouvelle +Héloïse. Martin Latouche, malgré la haine de Babette pour la mélodie et +les instruments à vent, n'en avait pas moins rédigé fort correctement, +en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les +plus hautes récompenses à l'Académie française.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard s'arrêta dans le couloir, à l'entrée de la cour, +persuadé qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette.</p> + +<p>Il pensait bien qu'elle allait revenir.</p> + +<p>C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de +réveiller peut-être des locataires irascibles, et ne se risquant point +dans la cour, de peur de se rompre le cou.</p> + +<p>La patience de M. le secrétaire perpétuel devait être récompensée. Les +galoches claquèrent à nouveau, et la porte d'entrée fut refermée +bruyamment.</p> + +<p>Et aussitôt une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur.</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—C'est moi, Hippolyte Patard... Académie, secrétaire perpétuel... fit +une voix tremblante... ô Richelieu!...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>—M. Martin Latouche...</p> + +<p>—Il n'est pas là... mais entrez tout de même... j'ai quelque chose à +vous dire...</p> + +<p>Et M. Hippolyte Patard fut poussé dans une pièce dont la porte s'ouvrait +sous la voûte.</p> + +<p>Le pauvre secrétaire perpétuel s'aperçut alors, à la lueur d'un quinquet +qui brûlait sur une table grossière en bois blanc et qui éclairait, +contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer +dans l'office.</p> + +<p>La porte avait claqué derrière lui.</p> + +<p>Et, devant lui, il voyait un ventre énorme recouvert d'un tablier à +carreaux, et deux poings appuyés sur deux formidables hanches. L'un de +ces poings tenait toujours le manche à balai.</p> + +<p>Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M. +Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait:</p> + +<p>—Vous voulez donc le tuer?</p> + +<p>Et ceci était dit avec un accent particulier à l'Aveyron, car Babette +était de Rodez comme Martin Latouche.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard ne répondit pas, mais il tressaillit.</p> + +<p>Et la voix reprit:</p> + +<p>—Dites, monsieur le Perpétuel, vous voulez donc le tuer?</p> + +<p>M. le Perpétuel secoua énergiquement la tête en signe de dénégation.</p> + +<p>—Non, finit-il par oser dire... Non, madame, je ne veux pas le tuer, +mais je voudrais bien le voir.</p> + +<p>—Eh bien, vous allez le voir, monsieur le Perpétuel, parce qu'au fond, +vous avez une bonne tête d'honnête homme qui me revient... vous allez le +voir, car il est ici... Mais auparavant, il faut que je vous parle... +C'est pour ça qu'il faut me pardonner, monsieur le Perpétuel, d'avoir +fait entrer un homme comme vous dans mon office...</p> + +<p>Et la terrible Babette, ayant enfin déposé son manche à balai, fit signe +à M. Hippolyte Patard de la suivre au coin d'une fenêtre où ils +trouvèrent chacun une chaise.</p> + +<p>Mais avant que de s'asseoir la Babette alla cacher son quinquet tout +derrière la cheminée, de telle sorte que le coin où elle avait entraîné +M. le Perpétuel se trouvait plongé dans une nuit opaque. Puis elle +revint, et, tout doucement, ouvrit l'un des volets intérieurs qui +fermaient la fenêtre. Alors, un pan de fenêtre apparut avec ses barreaux +de fer; et un peu de la lueur tremblotante du réverbère, abandonné sur +le trottoir d'en face, ayant glissé à travers ces barreaux, la figure de +Babette en fut doucement éclairée. M. le secrétaire perpétuel la regarda +et fut rassuré, bien que toutes les précautions prises par la vieille +servante n'eussent point manqué de l'intriguer, et même de l'inquiéter. +Cette figure, qui devait être, dans certains moments, bien redoutable à +voir, exprimait, dans cette sombre minute, une douceur apitoyée qui +donnait confiance.</p> + +<p>—Monsieur le Perpétuel, dit la Babette en s'asseyant en face de +l'académicien, ne vous étonnez pas de mes manières; je vous mets dans le +noir pour surveiller le vielleux. Mais il ne s'agit pas de ça pour le +moment... pour le moment je ne veux vous dire qu'une chose (et la voix +de rogomme se fit entendre jusqu'aux larmes): voulez-vous le tuer?</p> + +<p>Ce disant, la Babette avait pris dans ses mains les mains d'Hippolyte +Patard qui ne les retira point, car il commençait d'être profondément +ému par cet accent désolé qui venait du cœur en passant par l'Aveyron.</p> + +<p>—Écoutez, continua la Babette, je vous le demande, monsieur le +Perpétuel, je vous le demande bien sincèrement, en votre âme et +conscience, comme on dit chez les juges, est-ce que vous croyez que +toutes ces morts-là, c'est naturel? Répondez-moi, monsieur le Perpétuel!</p> + +<p>A cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, M. le Perpétuel +sentit un certain trouble. Mais, au bout d'un instant qui parut bien +solennel à la Babette, il répondit d'une voix affermie:</p> + +<p>—En mon âme et conscience, oui... je crois que ces morts sont +naturelles...</p> + +<p>Il y eut encore un silence.</p> + +<p>—Monsieur le Perpétuel, fit la voix grave de Babette, vous n'avez +peut-être pas assez réfléchi...</p> + +<p>—Les médecins, madame, ont déclaré...</p> + +<p>—Les médecins se trompent souvent, monsieur... On a vu ça, en +justice... songez-y monsieur le Perpétuel. Écoutez: je vais vous dire +une chose... On ne meurt pas comme ça, tout d'un coup, au même endroit, +à deux, en disant quasi les mêmes paroles, à quelques semaines de +distance sans que ça ait été préparé!</p> + +<p>La Babette, dans son langage plus expressif que correct, avait +admirablement résumé la situation. M. le secrétaire perpétuel en fut +frappé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous croyez donc? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je crois que votre Eliphas de La Nox est un vilain sorcier... Il a dit +qu'il se vengerait et il les a empoisonnés... Le poison était peut-être +dans la lettre... vous ne me croyez pas?... Et ça n'est peut-être pas +ça? Mais, monsieur le Perpétuel, écoutez-moi bien... c'est peut-être +autre chose!... Je vais vous poser une question: En votre âme et +conscience, si, en faisant son compliment, M. Latouche tombait mort +comme les deux autres, croiriez-vous toujours que c'est naturel?</p> + +<p>—Non, je ne le croirais pas! répondit sans hésiter M. Hippolyte Patard.</p> + +<p>—En votre âme et conscience?</p> + +<p>—En mon âme et conscience!</p> + +<p>—Eh bien, moi, monsieur le Perpétuel, je ne veux pas qu'il meure!</p> + +<p>—Mais il ne mourra pas, madame!</p> + +<p>—C'est ce qu'on a dit pour ce M. d'Aulnay et il est mort!</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison pour que M. Latouche...</p> + +<p>—Possible! En tout cas, moi, je lui ai défendu de se présenter à votre +Académie...</p> + +<p>—Mais il est élu, madame!... Il est élu!...</p> + +<p>—Non, puisqu'il ne s'est pas présenté! Ah! c'est ce que j'ai répondu à +tous les journalistes qui sont venus ici... Il n'y a pas à se dédire.</p> + +<p>—Comment! il ne s'est pas présenté! Mais nous avons des lettres de lui.</p> + +<p>—Ça ne compte plus... depuis la dernière qu'il vous a écrite hier soir +devant moi, aussitôt qu'on a eu appris la mort de ce M. d'Aulnay... Il +l'a écrite là, devant moi; on ne dira pas le contraire... Et vous avez +dû la recevoir ce matin... Il me l'a lue... Il disait qu'il ne se +présentait plus à l'Académie.</p> + +<p>—Je vous jure, madame, que je ne l'ai pas reçue! déclara M. Hippolyte +Patard.</p> + +<p>Babette attendit avant de répondre, puis elle se décida:</p> + +<p>—Je vous crois, monsieur le Perpétuel.</p> + +<p>—La poste, énonça M. Patard, fait quelquefois mal son service.</p> + +<p>—Non, répondit avec un soupir Babette, non, monsieur le Perpétuel!... +ça n'est pas ça! vous n'avez pas reçu la lettre parce qu'il ne l'a pas +mise à la poste.</p> + +<p>Et elle poussa un nouveau soupir—Il avait tant envie d'être de votre +Académie, monsieur le Perpétuel!</p> + +<p>Et la Babette pleura.</p> + +<p>—Oh! ça lui portera malheur!... ça lui portera malheur!</p> + +<p>Dans ses larmes, elle disait encore:</p> + +<p>—J'ai des pressentiments... des hantises qui ne trompent pas... +N'est-ce pas, monsieur le Perpétuel, que ce ne serait pas naturel s'il +mourait comme les autres... Alors ne faites pas tout pour qu'il meure +comme les autres... ne lui faites pas faire son compliment!...</p> + +<p>—Ça, répondit tout de suite M. Hippolyte Patard, dont les yeux étaient +humides... ça, c'est impossible!... Il faut bien que quelqu'un finisse +par prononcer l'éloge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p> + +<p>—Moi, ça m'est égal, répliqua Babette. Mais lui, hélas! Il ne pense +qu'à ça. A faire des compliments de M<sup>gr</sup> d'Abbeville...</p> + +<p>Il n'est pas méchant pour un sou... Ah! des compliments, il lui en +fera!... C'est pas ça qui le retiendra d'être de votre Académie... mais +j'ai des hantises, je vous dis.</p> + +<p>Tout à coup la Babette s'était arrêtée de pleurer—Chut! fit-elle.</p> + +<p>Elle fixait maintenant, d'un air farouche, le trottoir d'en face... M. +le secrétaire perpétuel suivit ce regard, et il aperçut alors, en plein +sous le réverbère, la boîte qui marche; seulement la boîte avait +maintenant non seulement des jambes, mais une tête... une extraordinaire +tête chevelue et barbue... qui dépassait à peine l'énorme caisse...</p> + +<p>—Un joueur d'orgue de Barbarie... murmura M. Hippolyte Patard.</p> + +<p>—Un vielleux!... corrigea dans un souffle la Babette, pour qui tous les +joueurs de musique, dans les cours, étaient des vielleux... Le voilà +revenu, ma parole! Il nous croit peut-être couchés; bougez plus!</p> + +<p>Elle était tellement émue qu'on entendait battre son cœur...</p> + +<p>Elle dit encore entre ses dents:</p> + +<p>—On va bien voir ce qu'il va faire!</p> + +<p>En face, la boîte qui marche ne marchait plus.</p> + +<p>Et la tête chevelue, barbue, au-dessus de la boîte, regardait, sans +remuer du côté de M. Patard et de la Babette, mais certainement sans les +voir.</p> + +<p>Cette tête était si broussailleuse qu'on n'en pouvait distinguer aucun +trait; mais ses yeux étaient vifs et perçants.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard pensa: «J'ai vu ces yeux-là quelque part,» Et il en +fut plus inquiet. Cependant, il n'avait pas besoin d'événement nouveau +pour accroître un trouble qui allait tout seul s'élargissant. L'heure +était si bizarre, si incertaine, si mystérieuse, au fond de cette +vieille cuisine, derrière les barreaux de cette fenêtre obscure, en face +de cette brave servante qui lui avait retourné le cœur avec ses +questions... (En vérité! En vérité! Il avait répondu que ces deux morts +étaient naturelles!... Et si l'autre aussi, le troisième, allait mourir! +Quelle responsabilité pour M. Hippolyte Patard, et quels remords!) Et le +cœur de M. le Perpétuel battait maintenant aussi fort que celui de la +vieille Babette...</p> + +<p>Que faisait, à cette heure, sur ce trottoir désert, la tête chevelue, +barbue, au-dessus de l'orgue de Barbarie? Pourquoi la boîte avait-elle +si singulièrement marché tout à l'heure, paraissant, disparaissant, +revenant après avoir été chassée?</p> + +<p>(Car certainement, c'était elle que la vieille Babette avait poursuivie +si ardemment, de toute la vitesse de ses galoches, sur les trottoirs, +jusqu'au fond de la nuit.) Pourquoi la boîte était-elle revenue sous le +réverbère d'en face, avec cette barbe impénétrable, et ces petits yeux +papillotants?...</p> + +<p>—On va bien voir ce qu'il va faire... avait dit Babette...</p> + +<p>...Mais il ne faisait rien que regarder...</p> + +<p>—Attendez! souffla la servante... attendez!</p> + +<p>Et, avec mille précautions, elle se dirigea vers la porte de la +cuisine... Évidemment, elle allait recommencer sa chasse...</p> + +<p>Ah! elle était brave, malgré sa peur!...</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel avait, un instant, quitté des yeux la boîte +immobile sur le trottoir pour suivre les mouvements de Babette; quand il +regarda à nouveau dans la rue, la boîte avait disparu.</p> + +<p>—Oh! Il est parti, fit-il.</p> + +<p>Babette revint près de la fenêtre. Elle regarda, elle aussi, dans la +rue...</p> + +<p>—Plus rien! gémit-elle. Il me fera mourir de peur!... Si jamais je +tiens sa barbe dans mes doigts crochus!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il veut?... demanda à tout hasard M. le secrétaire +perpétuel.</p> + +<p>—Il faut le lui demander, monsieur le Perpétuel! il faut le lui +demander!... Mais il ne se laisse pas approcher... Il est plus fuyant +qu'une ombre... et puis, vous savez, moi, je suis de Rodez! et les +vielleux ça porte malheur!</p> + +<p>—Ah! fit M. le Perpétuel en touchant le manche de son parapluie... Et +pourquoi?</p> + +<p>Babette, pendant qu'elle se signait, prononça à voix très basse:</p> + +<p>—La Bancal...</p> + +<p>—Quoi? La Bancal?</p> + +<p>—...La Bancal avait fait venir des vielleux qui jouaient de la musique +dans la rue, pour qu'on ne l'entende pas assassiner ce pauvre M. +Fualdès... C'est pourtant bien connu ça... monsieur le Perpétuel.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais... en effet, l'affaire Fualdès... Mais je ne vois +pas...</p> + +<p>—Vous ne voyez pas?... Mais entendez-vous? Entendez-vous?</p> + +<p>Et la Babette, penchée dans un geste tragique, l'oreille collée au +carreau, semblait entendre des choses qui n'arrivaient point jusqu'à M. +Hippolyte Patard, ce qui n'empêcha point celui-ci de se lever dans une +grande agitation.</p> + +<p>—Vous allez me conduire auprès de M. Martin Latouche, tout de suite, +fit-il en s'efforçant de montrer quelque autorité.</p> + +<p>Mais la Babette était retombée sur sa chaise...</p> + +<p>—Je suis folle! fit-elle... J'avais cru... mais ce n'est pas possible +des choses pareilles... vous n'avez rien entendu, vous, monsieur le +Perpétuel?</p> + +<p>—Non, rien du tout...</p> + +<p>—Oui... je deviendrai folle avec ce vielleux qui ne nous quitte plus.</p> + +<p>—Comment cela? Il ne vous quitte plus.</p> + +<p>—Eh! en plein jour dans le moment qu'on s'y attend le moins, on le +trouve dans la cour... Je le chasse... Je le retrouve dans l'escalier... +Dans un coin de porte, n'importe où... Tout lui est bon pour cacher sa +boîte à musique... Et la nuit, il rôde sous nos fenêtres...</p> + +<p>—Voilà, en effet, qui n'est pas naturel, prononça M. le secrétaire +perpétuel.</p> + +<p>—Vous voyez bien!... Je ne vous le fais pas dire...</p> + +<p>—Il y a longtemps qu'il rôde par ici?</p> + +<p>—Depuis trois mois environ...</p> + +<p>—Tant de temps que ça?...</p> + +<p>—Oh! il est quelquefois des semaines sans reparaître...</p> + +<p>Tenez la première fois que je l'ai vu, c'était le jour...</p> + +<p>Et la Babette s'arrêta.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea Patard, frappé de ce silence subit.</p> + +<p>La vieille servante murmura:</p> + +<p>—Il y a des choses que je ne dois pas dire... mais, tout de même, +monsieur le Perpétuel, le vielleux nous est venu dans le temps que M. +Latouche s'est présenté à votre Académie... même que je lui ai dit: +c'est pas bon signe! Et c'est justement dans le temps que les autres +sont morts. Et quand on reparle de votre Académie, c'est toujours dans +ce temps-là qu'il revient... Non, non, tout ça, c'est pas naturel... +Mais je peux rien vous dire...</p> + +<p>Et elle secoua la tête avec énergie. M. Patard était maintenant fort +intrigué. Il se rassit. Babette reprenait, comme se parlant à elle-même:</p> + +<p>—Il y a des fois que je me raisonne... Je me dis que c'est une idée +comme ça. Rodez, quand on voyait, de mon temps, un vielleux, on se +signait, et les petits enfants lui jetaient des pierres... et il se +sauvait.</p> + +<p>Et elle ajouta, pensive:</p> + +<p>—Mais celui-là, il revient toujours.</p> + +<p>—Vous disiez que vous ne pouviez rien me dire, insinua M. Patard; +est-ce qu'il s'agit des vielleux?</p> + +<p>—Oh! Il n'y a pas que les vielleux...</p> + +<p>Mais elle secoua encore la tête, comme pour chasser l'envie qui la +tenaillait de parler. Plus elle secouait la tête, plus M. Patard +désirait que la vieille Babette parlât.</p> + +<p>Il dit, résolu à frapper un grand coup:</p> + +<p>—Après tout, ces morts-là... ne sont peut-être pas si naturelles qu'on +pourrait le croire... Et si vous savez quelque chose, madame, vous serez +plus coupable que nous tous... de tout ce qui pourra arriver.</p> + +<p>La Babette joignit les mains comme en prière...</p> + +<p>—J'ai juré sur le bon Dieu, fit-elle.</p> + +<p>M. Patard se leva tout droit.</p> + +<p>—Conduisez-moi, madame, auprès de votre maître.</p> + +<p>La Babette sursauta:</p> + +<p>—Alors, c'est bien fini? implora-t-elle.</p> + +<p>—Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secrétaire +perpétuel.</p> + +<p>—Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez élu de votre Académie... +il en est... et il dira des compliments à votre M<sup>gr</sup> d'Abbeville?</p> + +<p>—Mais oui, madame.</p> + +<p>—Et il fera son compliment... devant tout le monde?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Comme les deux autres.</p> + +<p>—Comme les deux autres?... Il le faut bien!</p> + +<p>Mais ici la voix de M. le secrétaire perpétuel n'était plus rude du +tout... Elle tremblait même un peu.</p> + +<p>—Eh bien, vous êtes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec +un grand signe de croix, et elle continua:</p> + +<p>—...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai +malgré lui... malgré ce que j'ai juré... Monsieur le Perpétuel, +asseyez-vous... je vais tout vous dire.</p> + +<p>Et elle se jeta à genoux sur le carreau.</p> + +<p>—J'ai juré sur mon salut, et je manque à mon serment... Mais le bon +Dieu qui lit dans mon cœur me pardonnera. Voilà exactement ce qui est +arrivé...</p> + +<p>M. Patard écoutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le +volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux était revenu et +qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose +au-dessus de la tête de M. Patard, vers le premier étage de la maison. +M. Patard tressaillit. Toutefois, il resta assez maître de lui pour ne +point révéler, par quelque mouvement brusque, à la Babette ce qui se +passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son récit.</p> + +<p>A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir. +Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme +à confesse... pour être plus tôt débarrassée du poids qui pesait sur sa +conscience.</p> + +<p>—Il est donc arrivé que deux jours après que vous n'avez pas voulu de +mon maître à votre Académie (car à ce moment-là, vous n'en avez pas +voulu, et vous avez pris à sa place un M. Mortimar comme vous avez pris +après le M. d'Aulnay), eh bien, un après-midi que je devais m'absenter +et où j'étais restée cependant à ma cuisine, sans que M. Latouche en +sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouvé tout seul le chemin +de l'escalier pour monter chez mon maître, et qui s'est enfermé avec +lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur +que je ne connaissais pas non plus, est arrivé à son tour... et il est +monté comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on +l'aperçoive... et je l'ai entendu frapper à la porte de la bibliothèque +qui a été ouverte tout de suite, et, maintenant, ils étaient trois dans +la bibliothèque: M. Latouche et les deux inconnus.</p> + +<p>«... Une heure, deux heures se sont passées comme ça... La bibliothèque +est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'étonnait le plus, c'est +que je ne les entendais même pas marcher... On n'entendait rien de +rien... Ça m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M. +Latouche ne m'avait point parlé de ces visites-là... Je suis montée à +mon tour, et j'ai collé mon oreille à la porte de la bibliothèque. On +n'entendait rien... Ma foi, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu... j'ai +ouvert la porte... il n'y avait personne là-dedans... Comme il n'y a +qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la bibliothèque, +en dehors de la porte d'entrée, je suis allée à cette porte-là; mais +j'étais plus étonnée, en y allant, que de tout le reste... car jamais, +jamais je ne suis entrée dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais +mon maître n'y a reçu personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme; +c'est là qu'il écrit, et pour être sûr de n'être pas dérangé, quand il +est là-dedans... c'est comme s'il était dans un tombeau. Souvent, il m'a +cédé sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais +jamais il ne m'a cédé là-dessus. Il avait fait faire une clef spéciale, +et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit +bureau. Là-dedans, il faisait son ménage lui-même. Il me disait: «Ce +coin-là est à moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et +nettoyer.» Et voilà qu'il était enfermé là-dedans avec deux hommes que +je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam...</p> + +<p>«Alors, j'ai écouté... j'ai essayé, à travers la porte, de comprendre ce +qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait très bas et +j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y +avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout à coup, mon +maître, élevant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement: +«Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!» +Ça, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai +entendu...</p> + +<p>«J'en étais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux +inconnus se sont jetés sur moi... «Ne lui faites pas de mal! s'est écrié +M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau... +J'en réponds comme de moi-même!» Et il est venu à moi et m'a dit: +«Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas +entendu!»</p> + +<p>«Mais tu vas te mettre à genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne +parleras jamais à âme qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que +tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs +venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.»</p> + +<p>Je regardais mon maître. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille. +Lui ordinairement si doux—j'en fais ce que je veux—la colère l'avait +transformé. Il en tremblait! Les deux inconnus étaient penchés au-dessus +de moi avec des figures de menaces. Je suis tombée à genoux, et j'ai +juré tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un après +l'autre, en regardant dans la rue avec précaution... J'étais redescendue +plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'éloigner, +quand j'ai aperçu... justement... pour la première fois... le +vielleux!... Il était debout, comme tout à l'heure, sous le réverbère... +J'ai fait le signe de la croix... le malheur était sur la maison.»</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel, tout en écoutant de toutes ses oreilles la +vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il +n'avait pas été peu impressionné de le voir faire, au-dessus de sa +boîte, des signes mystérieux... enfin, une fois encore, la boîte qui +marche s'était évanouie dans la nuit.</p> + +<p>La Babette s'était relevée.</p> + +<p>—J'ai fini, répéta-t-elle. Le malheur était sur la maison.</p> + +<p>—Et ces hommes, demanda M. Patard, que le récit de la gouvernante +inquiétait au-delà de toute expression... Ces hommes, vous les avez +revus?</p> + +<p>—Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perpétuel, parce +qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M. +Mortimar.</p> + +<p>M. le Perpétuel bondit.</p> + +<p>—Mortimar... Et l'autre, l'autre?</p> + +<p>—L'autre? J'ai vu aussi sa photographie dans les journaux... C'était M. +d'Aulnay!...</p> + +<p>—M. d'Aulnay!... Et vous l'avez revu, celui-là?</p> + +<p>—Oui... celui-là... je l'ai revu... Il est revenu ici la veille de sa +mort, monsieur le Perpétuel.</p> + +<p>—La veille de sa mort... Avant-hier?</p> + +<p>—Avant-hier!... Ah! je ne vous ai pas tout dit! Il le faut!...</p> + +<p>Et il n'était pas plus tôt arrivé, que je retrouvais le vielleux dans la +cour!... Aussitôt qu'il m'a eu vue, il s'est sauvé comme toujours... +Mais j'ai pensé aussitôt: «Mauvais signe, mauvais signe!...» Monsieur le +Perpétuel, ma grand-tante me le disait toujours: «Babette, méfie-toi des +vielleux!...» Et ma grand-tante, qui avait atteint un grand âge, +monsieur le Perpétuel, s'y connaissait pour ça... Elle habitait juste en +face de La Bancal, dans mon pays natal, à Rodez, la nuit qu'ils ont +assassiné le Fualdès... et elle a entendu l'air du crime... l'air que +les joueux d'orgue et les vielleux «tournaient» dans la rue, pendant que +sur la table, La Bancal et Bastide et les autres coupaient la gorge au +pauvre homme... C'était un air... qui lui est toujours resté dans les +oreilles... à la pauvre vieille, et qu'elle m'a chanté autrefois, en +grand secret, tout bas, pour ne compromettre personne... un air... un +air...</p> + +<p>Et la Babette s'était soudain dressée avec des gestes d'automate... Son +visage, éclairé par la lueur rouge et pâlotte du réverbère d'en face, +exprimait la plus indicible terreur... Son bras tendu montrait la rue +d'où une ritournelle lente, lointaine, désespérément mélancolique +venait.</p> + +<p>—Cet air-là!... râla-t-elle. Tenez... c'était cet air-là!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV. Martin Latouche</a></h2> + + +<p>Aussitôt, on entendit, dans la pièce qui se trouvait juste au-dessus de +la cuisine, un grand fracas, un bruit de meubles que l'on renverse, +comme une vraie bataille. Le plafond en était retentissant.</p> + +<p>La Babette hurla:</p> + +<p>—On l'assassine!... Au secours!...</p> + +<p>Et elle bondit vers l'âtre, y saisit un tisonnier et se rua hors de la +cuisine, traversant la voûte, escaladant les degrés qui conduisaient au +premier étage.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard avait murmuré:</p> + +<p>—Mon Dieu!...</p> + +<p>Et il était resté là, les tempes battantes, anéanti par l'effroi, brisé +par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle +maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement +son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui +avait toujours empêché d'entendre les cris de ceux que l'on égorge... et +qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit, +jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu'à son +cœur glacé.</p> + +<p>Il put croire qu'il allait s'évanouir.</p> + +<p>Mais la honte qu'il conçut soudain de sa pusillanimité le retint sur le +bord de cet abîme obscur où l'âme humaine, prise de vertige, se laisse +choir. Il se souvint à temps qu'il était le secrétaire perpétuel de +l'Immortalité, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soirée +mouvementée, le sacrifice de sa misérable vie, il se livra à un grand +effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard, +armé, à gauche, d'un parapluie, à droite, d'une paire de pincettes, +devant une porte du premier étage que la Babette ébranlait à grands +coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite.</p> + +<p>—Tu es toujours aussi toquée, ma pauvre Babette? fit une voix frêle, +mais paisible.</p> + +<p>Un homme d'une soixantaine d'années, d'apparence encore robuste, aux +cheveux grisonnants qui bouclaient, à la belle barbe blanche, encadrant +une figure rose et poupine, aux yeux doux, était sur le seuil de la +porte, tenant une lampe.</p> + +<p>C'était Martin Latouche.</p> + +<p>Aussitôt qu'il aperçut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son +parapluie, il ne put retenir un sourire:</p> + +<p>—Vous, monsieur le secrétaire perpétuel! Que se passe-t-il donc? +demanda-t-il en s'inclinant avec respect.</p> + +<p>—Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'écria la Babette en +jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil! +Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec ça que le vielleux est en +train de «tourner» l'air du Fualdès dans la rue, sous nos fenêtres...</p> + +<p>—Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... répondit +tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et, +se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secrétaire perpétuel, je serais +bien curieux de savoir ce qui me vaut, à cette heure, le grand honneur +de votre visite...</p> + +<p>Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la +bibliothèque et l'avait débarrassé de sa paire de pincettes. La Babette +avait suivi.</p> + +<p>Elle regardait partout.</p> + +<p>Tous les meubles étaient en ordre... les tables, les casiers occupaient +leur place accoutumée...</p> + +<p>—Mais enfin, M. le Perpétuel et moi, nous n'avons pas rêvé! +déclara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on +déménageait...</p> + +<p>—Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remué +maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir!</p> + +<p>La Babette regarda avec méfiance la porte du petit bureau, cette porte +qui ne s'était jamais ouverte pour elle, et elle soupira:</p> + +<p>—On s'est toujours méfié de moi, ici!</p> + +<p>—Va-t'en, Babette!...</p> + +<p>—On dit qu'on ne veut plus de l'Académie...</p> + +<p>—Babette, veux-tu t'en aller!</p> + +<p>—Et on en est tout de même...</p> + +<p>—Babette!</p> + +<p>—On écrit des lettres qu'on ne met pas à la poste...</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel, cette vieille servante est +insupportable!...</p> + +<p>—On s'enferme à deux tours de clef dans sa bibliothèque et on ne vous +ouvre que quand on a à demi défoncé la porte!...</p> + +<p>—Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le +maître ici!...</p> + +<p>—Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le maître de faire +des bêtises...</p> + +<p>—Babette!... En voilà assez!...</p> + +<p>—...de recevoir en secret des inconnus...</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—...des inconnus de l'Académie...</p> + +<p>—Babette, il n'y a pas d'inconnus à l'Académie!...</p> + +<p>—Oh! ceux-là ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!...</p> + +<p>La servante n'avait pas plus tôt prononcé ces derniers mots que ce grand +doux homme de Martin Latouche lui avait sauté à la gorge.</p> + +<p>—Tais-toi!...</p> + +<p>C'était la première fois que Martin Latouche se livrait à des voies de +fait sur sa servante.</p> + +<p>Il regretta aussitôt son geste, et fut particulièrement honteux devant +M. Hippolyte Patard et s'excusa:</p> + +<p>—Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'émotion, qui, +visiblement, l'étreignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce +soir le don de m'exaspérer. Et il y a des moments où les plus calmes... +Ah! l'entêtement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc, +monsieur...</p> + +<p>Et Martin Latouche présenta à M. Patard un fauteuil qui tournait son +dossier à Babette, et lui-même tourna le dos à Babette. On allait +essayer d'oublier qu'elle était là, puisqu'elle ne voulait pas s'en +aller.</p> + +<p>—Monsieur, fit la Babette tout à coup, après ce que vous venez de +faire, je peux m'attendre à tout et vous allez peut-être me tuer. Mais +j'ai tout dit à M. le Perpétuel.</p> + +<p>Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa tête était +entièrement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce +visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme, +qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques +secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son émoi, il +prononça, d'une voix altérée:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez dit à M. le secrétaire perpétuel, Babette?</p> + +<p>C'était la première fois qu'il disait «vous» à la vieille gouvernante, +devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la +gravité de la situation.</p> + +<p>—J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay étaient venus trouver Monsieur +ici, qu'ils s'étaient enfermés avec Monsieur dans le petit bureau, avant +d'aller mourir en faisant des compliments à l'Académie.</p> + +<p>—Vous aviez juré de vous taire, Babette.</p> + +<p>—Oui, mais je n'ai parlé que pour sauver Monsieur... car si je n'y +prenais garde, Monsieur irait mourir là-bas comme les autres.</p> + +<p>—Bien, fit la voix cassée de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous +avez encore dit à M. le secrétaire perpétuel?</p> + +<p>—Je lui ai dit ce que j'avais entendu en écoutant derrière la porte du +petit bureau.</p> + +<p>—Babette! écoute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans +l'instant de dire «vous» à la gouvernante pour la tutoyer à nouveau, ce +qui parut plus grave encore à M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais +demandé ce que tu avais entendu derrière la porte... est-ce vrai?...</p> + +<p>—C'est vrai! mon maître...</p> + +<p>—Tu avais juré de l'oublier, et je ne t'ai pas questionnée, parce que je +croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as +entendu... tu vas me dire à moi ce que tu as dit à M. le secrétaire +perpétuel.</p> + +<p>—C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre +voix qui disait: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas de +plus grand crime au monde!»</p> + +<p>Après cette déclaration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il +paraissait réfléchir. Sa main n'était plus sur la table, et du reste, on +ne le voyait plus du tout. Il avait reculé jusque dans le coin le plus +noir de la pièce. Et M. Patard fut encore plus effrayé par le silence +écrasant qui régnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que +faisait tout à l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On +n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien.</p> + +<p>Enfin, Martin Latouche dit:</p> + +<p>—Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre!</p> + +<p>—Rien, mon maître!...</p> + +<p>—Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile.</p> + +<p>—Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit à M. le Perpétuel, car +je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je +n'en ai pas entendu davantage...</p> + +<p>Martin Latouche fit alors, à la grande stupéfaction de la servante et de +M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avança vers Babette et +lui tapota la joue:</p> + +<p>—Allons! on a voulu te faire peur, vieille bête! Tu es une brave fille, +je l'aime bien, mais j'ai à causer avec M. le secrétaire perpétuel; à +demain, Babette.</p> + +<p>—A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir. +Elle salua fort cérémonieusement M. Patard et s'en alla, fermant +soigneusement la porte de la bibliothèque.</p> + +<p>Martin Latouche écouta son pas descendre l'escalier; puis, revenant à M. +Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin:</p> + +<p>—Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien dévoué, mais parfois c'est +bien encombrant. Elle a dû vous en conter, des histoires!... Elle est un +brin toquée, vous savez!... Ces deux morts à l'Académie lui ont brouillé +la cervelle...</p> + +<p>—Il faut l'excuser, répliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres à +Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout +affolés. Mais je suis heureux, mon cher collègue, de voir qu'un si +déplorable événement, qu'une aussi affreuse coïncidence...</p> + +<p>—Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!...</p> + +<p>—Sans être superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait +profondément ému de tous les cris et de toutes les terreurs de +Babette...</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel, j'ai entendu, ici même, comme vous +l'a raconté ma vieille folle de gouvernante, +M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en +toute confidence, qu'il avait été très frappé du décès subit de M. +Mortimar après les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime +d'Aulnay avait une maladie de cœur...</p> + +<p>Quand il a reçu, comme M. Mortimar la lettre envoyée certainement par +quelque sinistre plaisant, il a dû ressentir un coup terrible, malgré sa +bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilatée se gonfla d'air et il +poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui +ont disparu, un temps anormal, sous les eaux.</p> + +<p>—Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous +entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les +histoires de votre Babette, je commençais moi même à douter de la simple +vérité qui doit cependant crever les yeux à tout homme de bon sens!...</p> + +<p>—Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois ça d'ici... le +vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fualdès... mes rendez-vous avec +MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases +terribles prononcées dans mon petit bureau mystérieux...</p> + +<p>—C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que +penser...</p> + +<p>M. Martin Latouche prit les mains de M. le secrétaire perpétuel, dans un +geste de grande confiance et de subite amitié...</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire perpétuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer +dans mon petit bureau mystérieux...</p> + +<p>Et il lui sourit. Il continua:</p> + +<p>—Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les +confier à vous... qui êtes un vieux garçon, comme moi... vous me +comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!...</p> + +<p>Et Martin Latouche, entraînant M. le secrétaire perpétuel, arriva à la +petite porte du petit mystérieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef +spéciale, «une clef qui ne le quittait jamais», dit-il.</p> + +<p>—Voilà la caverne! fit cet honnête homme en poussant la porte.</p> + +<p>C'était une pièce de quelques mètres carrés. La fenêtre en était encore +ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil étaient renversés, +et des papiers, des objets divers avaient roulé partout dans un grand +désordre. Une lampe sur un piano éclairait à peu près les murs où +étaient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M. +Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric-à-brac, ouvrait de grands +yeux inquiets.</p> + +<p>Quant à Martin Latouche, après avoir refermé la porte à clef, il était +allé à la fenêtre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi +cette fenêtre.—Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a +compris que ce soir encore, il n'aurait rien à faire!...</p> + +<p>—De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui était à nouveau +fort peu rassuré.</p> + +<p>—Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette.</p> + +<p>Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds, +puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine, à M. le secrétaire +perpétuel, et lui dit, à voix basse:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur le secrétaire perpétuel, ici, je suis vraiment +chez moi!... Ça n'est pas aussi bien rangé que dans les autres pièces, +mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est là que +je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette +savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma +parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de +ménestrel qui date ni plus ni moins que du XV<sup>e</sup> siècle... Et mon nabulon!</p> + +<p>Et mon psaltérion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secrétaire +perpétuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon +archiluth!... Et mon théorbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma +mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille +guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jeté +tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah! +elle n'aime pas la musique!...</p> + +<p>Et Martin Latouche poussa un soupir à fendre le cœur de M. Hippolyte +Patard...</p> + +<p>—Et tout ça... continua le vieux mélomane, tout ça à cause qu'elle a +été élevée dans toute cette sotte histoire de Fualdès... Dans notre +jeunesse, à Rodez!... on ne parlait encore que de ça! les vielleux qui +tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce +pauvre monsieur!...</p> + +<p>La Babette, monsieur le secrétaire perpétuel, n'a jamais pu voir un +instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les +imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-là... +Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est +comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de +Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir +découvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet +instrument ne se doute pas du trésor qu'il a dans la main... je l'ai +rencontré au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre +heures... Le bonhomme demandait l'aumône... je suis honnête homme... je +lui ai proposé cinq cents francs de sa vieille boîte... L'affaire a été +conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une +fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout à fait... +je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas été facile à +arranger, c'est la manière dont je pourrais entrer en possession de +l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne +sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalité... elle est +toujours là quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour, +dans l'escalier au moment où nous la croyons partie! Et c'est alors une +chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce +soin c'était entendu que, la Babette couchée, je hisserais l'instrument +avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'étais déjà monté +sur une table et j'allais jeter les cordes que voilà... quand la table a +basculé... c'est là-dessus que vous êtes arrivés tous les deux, croyant +qu'on m'assassinait... ah! vous étiez bien drôle, monsieur le secrétaire +perpétuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien +drôle, mais bien brave tout de même!...</p> + +<p>Et Martin Latouche se mit à rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de +bon cœur, cette fois... rit non seulement de sa propre image évoquée +par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la boîte qui +marche.</p> + +<p>Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en +vérité, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments où l'homme +n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il été +ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux!</p> + +<p>Ah!... après tant d'émotions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard +s'attendrit sur le sort de ce vieux garçon de Martin Latouche qui +subissait, comme tant d'autres, hélas! la tyrannie de sa vieille +servante...</p> + +<p>—Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son +bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps +sur la paille avec mes manies!...</p> + +<p>Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies bêtises, au +commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est +obligée de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!... +Et elle me soigne comme une mère... Mais elle ne peut pas entendre la +musique!...</p> + +<p>Martin Latouche, ce disant, passa une main dévote sur ses chers +instruments dont la pauvre âme endormie n'attendait que la caresse de +ses doigts pour gémir avec leur maître...</p> + +<p>—Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a +que nous à savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand +j'ai réussi à envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite +guiterne à laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu +trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non, +non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secrétaire +perpétuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon +piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue +tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures +tonitruantes, des marches à tous les abîmes!... Ah! c'est un piano +magnifique qui ne dérange point Babette quand elle fait sa vaisselle!...</p> + +<p>Là-dessus, Martin Latouche se précipita à un piano et se rua sur les +touches, parcourant avec une véritable rage toute l'étendue du clavier +M. Hippolyte Patard s'attendait à la clameur forcenée de l'instrument. +Mais, malgré tout le travail que lui faisait subir son maître, il resta +muet. C'était un piano muet, qui ne rend par conséquent aucun son, et +que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans gêner +l'oreille des voisins.</p> + +<p>Martin Latouche dit, la tête en arrière, les boucles des cheveux au vent +de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes:</p> + +<p>—J'en joue quelquefois toute la journée... Et il n'a que moi qui +l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un véritable +orchestre!...</p> + +<p>Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit +qu'il pleurait... Alors, M. le secrétaire perpétuel s'approcha de +l'amateur de musique.</p> + +<p>—Mon ami... fit-il très doucement...</p> + +<p>—Oh! vous êtes bon, je sais que vous êtes bon!... répondit Martin +Latouche d'une voix brisée... On est heureux d'être d'une Compagnie où +il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes +petites misères... mon petit mystérieux bureau où il y a de si ténébreux +rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxiété +quand j'apprends que ma vieille Babette a écouté derrière la porte... je +l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite +guiterne... et je voudrais bien ne me séparer ni de l'une, ni de +l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha à +l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais +silence! Ah! monsieur le secrétaire perpétuel, vous êtes vieux garçon +mais vous n'êtes pas collectionneur!... L'âme d'un collectionneur est +terrible pour le corps d'un vieux garçon!... Oui, oui, heureusement que +Babette est là!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de même... un +orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-être servi à +l'affaire Fualdès elle-même!... Est-ce qu'on sait?...</p> + +<p>M. Martin Latouche essuya du revers de sa main son front en sueur...</p> + +<p>—Alors, dit-il... Il est bien tard!...</p> + +<p>Et avec de grandes précautions, il fit passer M. le secrétaire +perpétuel, du petit mystérieux bureau dans la grande bibliothèque. Là, +la porte précieuse refermée, il dit encore:</p> + +<p>—Oui, bien tard!... Comment êtes-vous venu si tard, monsieur le +secrétaire perpétuel?...</p> + +<p>—Le bruit courait que vous refusiez le siège de M<sup>gr</sup> d'Abbeville. Les +journaux du soir l'imprimaient.</p> + +<p>—C'est des bêtises! déclara Martin Latouche d'une voix grave et +subitement volontaire... des bêtises!... Je vais me remettre tout de +suite au triple éloge de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, de Jehan Mortimar et de Maxime +d'Aulnay...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard dit:</p> + +<p>—Demain, j'enverrai une note aux journaux. Mais dites-moi, cher +collègue...</p> + +<p>—Parlez!... qu'y a-t-il?...</p> + +<p>—C'est que je suis peut-être indiscret...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard semblait en effet très embarrassé...</p> + +<p>Il tournait et retournait le manche de son parapluie. Enfin, il se +décida...</p> + +<p>—Vous m'avez fait tant de confidences que je me risque.</p> + +<p>D'abord, je puis vous demander—et cela n'est pas indiscret si vous +connaissiez beaucoup MM. Mortimar et d'Aulnay...</p> + +<p>Martin Latouche ne répondit point tout d'abord. Il alla prendre sur la +table la lampe qu'il tint au-dessus de la tête de M. Hippolyte Patard:</p> + +<p>—Je vais vous accompagner, dit-il, monsieur le secrétaire perpétuel, +jusqu'à la porte de la rue, à moins que vous n'ayez crainte de mauvaises +rencontres, auquel cas je vous accompagnerai jusque chez vous... mais le +quartier malgré son air lugubre, est très tranquille...</p> + +<p>—Non! non! mon cher collègue... je vous en prie, ne vous dérangez +pas!...</p> + +<p>—C'est comme vous voulez! dit Martin Latouche sans insister... Je vous +éclaire...</p> + +<p>Ils étaient maintenant sur le palier: le nouvel académicien répondit +alors à la question qui lui avait été posée:</p> + +<p>—Oui, oui, certainement... je connaissais beaucoup Jehan Mortimar... et +Maxime d'Aulnay... nous étions de vieux amis... d'anciens camarades... +et quand nous nous sommes trouvés sur le même rang pour le fauteuil de +M<sup>gr</sup> d'Abbeville... nous avons décidé de laisser faire les choses, de ne +point intriguer et nous nous réunîmes parfois pour causer de la +situation... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... L'histoire des +menaces d'Eliphas, après l'élection de Mortimar, fut pour nous un sujet +de conversation plutôt amusant...</p> + +<p>—Cette conversation a épouvanté notre Babette... Et c'est là, mon cher +collègue, que je vais peut-être montrer de l'indiscrétion... De quel +crime parliez-vous donc quand vous disiez: «Non! Non! ça n'est pas +possible! Il n'aurait pas de plus grand crime au monde»?</p> + +<p>Martin Latouche fit descendre quelques degrés à M. Hippolyte Patard en +le priant de bien tâter l'escalier du talon...</p> + +<p>—Eh bien, mais!... répondit-il encore. (Oh! il n'y a aucune +indiscrétion! Aucune! vous voulez rire!) Eh bien, mais, je vous ai déjà +dit que Maxime d'Aulnay, bien qu'il en plaisantât, avait été touché au +fond par les paroles menaçantes d'Eliphas qui avait disparu après les +avoir prononcées... Ce jour-là, Maxime d'Aulnay tout en félicitant +Mortimar de son élection, qui avait eu lieu deux jours auparavant, avait +conseillé, toujours en plaisantant, naturellement, à ce pauvre Mortimar +qui songeait déjà à son discours de réception, de se tenir sur ses +gardes, car la vengeance du sâr le guettait. Celui-ci n'avait-il point +annoncé que le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville serait fatal à celui qui +oserait s'y asseoir?... Alors, moi, je ne trouvai rien de +mieux...—attention à cette marche, monsieur le secrétaire perpétuel—je +ne trouvai rien de mieux que de renchérir sur cette sorte de +jeu...—prenez garde, là... nous sommes sous la voûte—et je +m'écriai—tournez à gauche, monsieur le secrétaire perpétuel—et je +m'écriai avec emphase: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas +de plus grand crime au monde.»—Là, nous sommes arrivés...</p> + +<p>Les deux hommes étaient en effet sous la grande porte...</p> + +<p>Martin Latouche tira bruyamment de lourds barreaux de fer, fit tourner +une clef énorme, et, tirant la porte à lui, regarda sur la place.</p> + +<p>—Tout est tranquille! dit-il, tout le monde dort... voulez-vous que je +vous accompagne, mon cher secrétaire perpétuel?</p> + +<p>—Non! Non! je suis stupide! Je suis un pauvre homme stupide! Ah! mon +cher collègue, permettez-moi de vous serrer une dernière fois la main...</p> + +<p>—Comment! Une dernière fois!... Est-ce que vous croyez que je vais +mourir comme les autres?... Ah! je n'y tiens pas, moi!... Et puis, je +n'ai pas de maladie de cœur!...</p> + +<p>—Non! Non!... je suis stupide... il faut espérer que des temps moins +tristes viendront, et que nous pourrons un jour bien rire de tout +cela!... Allons! adieu, mon cher nouveau collègue!... adieu!... Et +encore une fois, toutes mes félicitations...</p> + +<p>Le cœur brave et tout à fait réconforté, M. Hippolyte Patard, le +parapluie en arrêt, prenait déjà le Pont-Neuf, quand Martin Latouche +l'appela:</p> + +<p>—Psst!... Encore un mot!... N'oubliez pas que tout cela, c'est mes +petits secrets!...</p> + +<p>—Ah! vous ne me connaissez pas!... Il est entendu que je ne vous ai pas +vu ce soir! Bonne nuit, mon cher ami!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V. Expérience nº 3</a></h2> + + +<p>Le grand jour arriva. Il avait été fixé par l'Académie le quinzième qui +suivit les obsèques solennelles de Maxime d'Aulnay L'illustre Compagnie +n'avait pas voulu que la situation regrettable où l'avait mise la triste +fin des deux précédents récipiendaires se prolongeât. Elle tenait à en +finir le plus vite possible avec tous les bruits absurdes que les +disciples d'Eliphas de La Nox, les amis de la belle M<sup>me</sup> de Bithynie et +de tout le club des Pneumatiques (de pneuma, âme) n'avaient cessé de +faire courir Quant au sâr lui-même, il semblait avoir disparu de la +surface de la terre. Tous les efforts faits pour le joindre n'avaient +abouti à rien. Les meilleurs reporters lancés sur sa trace étaient +revenus bredouilles et cette absence prolongée était devenue facilement +le principal sujet d'inquiétude, car, de toute évidence, le sâr se +cachait; et pourquoi se cachait-il?</p> + +<p>D'autre part, il est juste de reconnaître tout de suite que les +cervelles généralement bien portantes, après l'émoi du premier ou plutôt +du second moment, émoi qui les avait, elles aussi, fait un peu divaguer +(mais où sont les cervelles qui, même en bonne santé, par instants, ne +divaguent point?), que ces cervelles, dis-je, la crise passée, avaient +retrouvé un parfait équilibre.</p> + +<p>Ainsi, le plus tranquille des hommes, depuis son émouvant et mystérieux +entretien avec Martin Latouche, était M. Hippolyte Patard. Même il avait +retrouvé sa jolie couleur rose.</p> + +<p>Mais, quand le grand jour de la réception de Martin Latouche arriva, la +curiosité chez les uns et chez les autres, chez les sages aussi bien que +chez les fous, fut déchaînée.</p> + +<p>La foule qui se rua à l'assaut de la coupole l'emplit d'abord et puis +resta à en battre les approches, débordant sur les quais et dans les +rues adjacentes, interrompant toute circulation.</p> + +<p>A l'intérieur dans la grande salle des séances publiques, tout le monde +était debout, hommes et femmes s'écrasant.</p> + +<p>Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient (les minutes qui +précédaient l'ouverture de la séance), le silence, au-dessus de +l'effroyable cohue, se faisait plus pesant, plus terrible.</p> + +<p>On avait remarqué que la belle M<sup>me</sup> de Bithynie s'était abstenue de +paraître à la solennité. On en avait tiré le plus affreux augure... +Certes, s'il devait arriver quelque chose, elle avait bien fait de ne +pas se montrer, car elle eût été mise en pièces par une foule sur +laquelle un vent de démence était prêt à souffler!</p> + +<p>A la place que cette dame occupait à la précédente séance se tenait un +monsieur correct, au ventre bourgeois, dont l'aimable rebondissement +s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or Il était debout, l'extrémité +des doigts de ses deux mains glissée dans les deux poches de son gilet. +Sa figure n'était point celle du génie, mais elle n'était pas +inintelligente, loin de là. Le front chauve faisait oublier, par +l'absence de tout subterfuge capillaire, qu'il était bas. Un binocle en +or chevauchait un nez commun. M. Gaspard Lalouette (c'était lui) n'était +point myope, mais il ne lui déplaisait pas de laisser penser autour de +lui que sa vue s'était usée aux travaux de lettres, à l'instar des +grands écrivains.</p> + +<p>Son émotion n'était pas moindre que celle des gens qui l'entouraient et +un petit tic nerveux ne cessait de lui soulever, assez drolatiquement, +l'arcade sourcilière. Il regardait la place où Martin Latouche allait +prononcer son discours.</p> + +<p>Une minute! Une minute encore! Et le président allait ouvrir la +séance... si... si Martin Latouche arrivait... car il n'était pas là... +Ses parrains en vain l'attendaient... se tenant à la porte anxieux, +désolés, et retournant vingt fois la tête.</p> + +<p>Aurait-il reculé au dernier moment?... aurait-il eu peur?...</p> + +<p>C'est ce que se demandait M. Hippolyte Patard qui, à cette pensée, +reprit toute sa couleur citron...</p> + +<p>Ah! quelle existence!... quelle existence pour M. le secrétaire +perpétuel!</p> + +<p>En voilà un—M. le secrétaire perpétuel—qui eût voulu voir la cérémonie +terminée... heureusement terminée!...</p> + +<p>Soudain, M. Hippolyte Patard se leva tout droit, l'oreille tendue vers +une lointaine clameur... Une clameur venue du dehors... qui +approchait... qui courait... une clameur d'enthousiasme, sans doute, +accompagnant Martin Latouche...</p> + +<p>—C'est lui! dit M. Hippolyte Patard tout haut.</p> + +<p>Mais le bruit fait de cris, de rumeurs et de remous de foules, +grossissait dans des proportions menaçantes, et maintenant, il n'était +rien moins que rassurant.</p> + +<p>Mais on était dans l'impossibilité de comprendre ce qu'ils criaient +dehors!...</p> + +<p>Et toute la salle qui aspirait jusqu'alors, par des centaines et des +centaines de bouches, la même émotion, dans un même souffle, cessa tout +à coup de respirer!</p> + +<p>Une tempête sembla entourer la Coupole... La vague populaire battit les +murs, fit claquer des portes... des soldats, des gardes reculèrent +jusque dans la salle... Et l'on commença de distinguer, parmi tant de +tumulte, une sorte de grondement particulier. C'était comme un infini +gémissement lugubre.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.</p> + +<p>Et une façon de bête humaine, un paquet monstrueux roula, jupes en +loques, corsage arraché, le tout surmonté d'une chevelure de Gorgone que +des poings crispés arrachaient, pendant qu'une bouche, qu'on ne voyait +pas hurlait:</p> + +<p>—Monsieur le Perpétuel! Monsieur le Perpétuel!... Il est mort!... vous +me l'avez tué!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI. La chanson qui tue</a></h2> + + +<p>L'auteur de ce cruel ouvrage renonce à donner une idée de la cohue sans +nom qui suivit ce coup de théâtre.</p> + +<p>Ainsi, Martin Latouche était mort! Mort comme les autres!</p> + +<p>Non point en prononçant son discours de réception sous la Coupole, mais +dans le moment même où il allait se rendre à l'Académie pour le lire, +alors qu'il se disposait, en somme, comme les deux autres, à prendre +possession du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville!</p> + +<p>Si l'émotion de l'assistance, autour de la vieille Babette, hurlante, +toucha à la folie, celle de la foule, au-dehors, et dans tout Paris +ensuite, ne connut guère de bornes plus raisonnables.</p> + +<p>Il faut, pour se la rappeler dans toute son intégrité, relire les +journaux qui parurent le lendemain de cette nouvelle et abominable +catastrophe. Une note de la rédaction du journal L'Époque (N.D.L.R.) +fait entrevoir assez exactement l'état des esprits.</p> + +<p>La voici:</p> + +<p>«La série continue! Après Jehan Mortimar après Maxime d'Aulnay, voici +Martin Latouche qui meurt sur le seuil de l'immortalité, et le fauteuil +de M<sup>gr</sup> d'Abbeville reste toujours inoccupé! La nouvelle de la fin subite +du troisième académicien qui tenta de s'asseoir à la place que convoita +le mystérieux Eliphas s'est répandue hier soir dans Paris avec la +rapidité et la brutalité de la foudre. Et nous ne saurions mieux faire, +en vérité, que d'appeler à notre secours le tonnerre lui-même, pour +donner une idée de ce qui se passa dans la capitale, pendant les +quelques heures qui suivirent l'incroyable événement. Certains parurent +frappés comme du feu du ciel, et, ayant perdu l'esprit, se répandirent +dans les rues, dans les cafés, au théâtre, dans les salons, en tenant de +tels propos imbéciles, qu'on se demande comment il peut se trouver dans +la ville Lumière, à notre époque, des gens sensés pour les écouter Ah! +nous ne perdrons point notre temps à répéter ici toutes les bêtises qui +ont été proférées! Et ce M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La +Nox, au fond de sa monstrueuse retraite, doit bien s'amuser Quant à +nous, nous avons fini de rire. Nous proclamons hautement notre opinion +que nous n'avions que laissé pressentir après la mort de Maxime +d'Aulnay... Non! non! Toutes ces morts-là ne sont point naturelles! On a +pu ne pas s'étonner de la première, on a pu hésiter à la seconde, il +serait criminel de douter à la troisième! Mais entendons-nous bien: +quand nous disons que ces morts ne sont point naturelles, nous ne +voulons point faire allusion à quelque puissance occulte qui, en dehors +des lois naturelles connues, aurait frappé! Nous laissons ces balivernes +aux petites dames du club des Pneumatiques, et nous venons +catégoriquement dire à M. le procureur de la République: Il y a un +assassin là-dessous, trouvez-le!» La presse fut à peu près unanime, +obéissant en cela à l'opinion générale, qui était que les trois +académiciens avaient été empoisonnés, à réclamer l'intervention des +pouvoirs publics; et, bien que les médecins qui avaient examiné le corps +du défunt eussent déclaré que Martin Latouche—en dépit d'une apparence +assez robuste—était mort d'une vieillesse hâtive et épuisée, le Parquet +dut, pour calmer les esprits soulevés, ouvrir une enquête.</p> + +<p>La première personne interrogée fut naturellement la vieille Babette +qui, le jour fatal, avait été ramenée chez elle évanouie, pendant que +des amis dévoués transportaient à son domicile M. Hippolyte Patard dans +un bien fâcheux état. Et voici comment la Babette, qui ne pensait plus +qu'à venger son maître, raconta la mort vraiment singulière de ce pauvre +Martin Latouche.</p> + +<p>—Depuis quelque temps, mon maître ne vivait plus que du compliment +qu'il devait faire et je l'entendais qui parlait de leur M<sup>gr</sup> +d'Abbeville, et aussi du Mortimar et aussi du d'Aulnay comme si +c'étaient des bons dieux en sucre. Et souvent, il se mettait devant son +armoire à glace, comme un vrai comédien. A son âge, ça faisait pitié, et +je n'aurais pas manqué de lui rire au nez, si je n'avais pas été +tracassée par les paroles du sorcier dont ils n'avaient pas voulu pour +leur damnée Académie. Le sorcier en avait déjà tué deux. Je ne pensais +qu'à une chose, c'est qu'il allait tuer mon maître comme les autres. Ça, +je l'avais dit à M. le Perpétuel entre les quatre z'yeux. Mais il ne +m'avait pas écoutée, parce qu'il lui fallait, paraît-il, son +académicien. Aussi, chaque fois que je voyais mon maître répéter son +compliment, je me jetais à ses pieds, j'embrassais ses genoux, je +pleurais comme une folle, je le suppliais à mains jointes d'envoyer sa +démission à M. le Perpétuel. J'avais des hantises qui ne m'ont pas +trompée. La preuve, c'est que je rencontrais presque tous les jours un +vielleux qui jouait d'un orgue de Barbarie; je suis de Rodez: un +vielleux, ça porte malheur depuis l'affaire de ce pauvre.</p> + +<p>«M. Fualdès. Ça aussi, je l'avais dit à M. le Perpétuel, mais ça avait +été comme si je chantais.</p> + +<p>«Alors je m'étais dit: Babette, tu ne quitteras plus ton maître! Et tu +le défendras jusqu'au dernier moment! Alors, le jour du compliment, +j'avais fait toilette, et je le guettais dans ma cuisine, la porte +ouverte, attendant qu'il passe sous la voûte, décidée à l'accompagner à +cette Académie de malheur au bout du monde, partout! Je l'attendais +donc, mais il ne venait pas... Il y avait bien un quart d'heure qu'il +aurait dû être passé!... J'étais en train de m'impatienter quand, tout à +coup, qu'est-ce que j'entends?... l'air du crime!... l'air qui avait tué +ce pauvre M. Fualdès!... Oui!... le vielleux était quelque part encore +autour de la maison, à faire chanter sa manivelle!... J'en ai eu une +sueur froide... Il n'y avait pas à dire, ça, c'était une indication!... +On m'aurait récité aux oreilles la prière des trépassés que je n'en +aurais pas été plus impressionnée... Je me dis: «vlà l'heure de +l'Académie qui sonne... l'heure de la mort!...» et j'ai ouvert la +fenêtre pour voir si le vielleux était dans la rue et le faire taire... +mais il n'y avait personne dans la rue... Je suis sortie de ma +cuisine... Personne sous la voûte!... personne dans la cour... et l'air +chantait toujours... Il me venait d'en haut maintenant...</p> + +<p>«Peut-être bien que le vielleux était dans l'escalier... personne dans +l'escalier... au premier étage... rien! Rien que l'air de ce pauvre M. +Fualdès qui me poursuivait toujours... et plus j'allais, plus je +l'entendais... J'ai ouvert la porte de la bibliothèque... on aurait cru +que la chanson était derrière les livres!... Mon maître n'était pas +là!... Il devait être dans son petit bureau où que je n'entre jamais!... +J'écoutais... L'air du crime était dans le petit bureau!... Ah!... +Était-ce Dieu possible!... J'approchai de la porte en retenant mon cœur +qui éclatait... l'appelai: «Monsieur! Monsieur!...» Il ne m'a pas +répondu... L'air tournait toujours... derrière la porte de son petit +bureau... Ah! que c'était triste!... C'était un air si triste qu'on n'en +respirait plus et que les larmes vous en venaient aux yeux... un air qui +avait l'air de pleurer tous ceux qu'on avait assassinés depuis le +commencement du monde!... J'ai appuyé mes mains à la porte pour ne pas +tomber. La porte s'est ouverte... Dans le même moment il y a eu comme un +grand grincement de déclenchement dans la manivelle de la musique de +l'air du crime. Ça m'a comme déchiré le cœur et les oreilles!... Et +puis, j'ai failli tomber dans le petit bureau, tant j'étais étourdie... +Mais ce que j'ai vu m'a remise sur mes pattes plus droite qu'une statue. +Au milieu d'un tas d'instruments que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, +et qui sont certainement arrivés dans ce petit bureau avec la permission +du diable, mon maître était penché sur l'orgue du vielleux. Ah! je l'ai +bien reconnu! C'était l'orgue qui tournait la chanson du crime... mais +le vielleux n'était pas là!... Mon maître avait encore la main à la +manivelle... Je me suis jetée sur lui, et il a cédé!... Il est tombé +tout de son long sur le parquet:.. Il a fait floc!... Mon pauvre maître +était mort... assassiné par la «chanson qui tue»!...»</p> + +<p>Ce récit rapproché de ce que racontaient sous le manteau certains +habitués du club des Pneumatiques produisit un effet étrange et +l'opinion publique ne fut point satisfaite par les explications trop +naturelles que fournit l'enquête sur un si bizarre événement.</p> + +<p>L'enquête montra le vieux Martin Latouche comme un maniaque qui +s'enlevait le pain de la bouche pour pouvoir enrichir, en secret, sa +collection. On raconta même qu'il se privait des déjeuners qu'il était +censé prendre dehors, pour en économiser les quelques sous qu'il +gaspillait ensuite chez les antiquaires et les marchands de vieux +instruments de musique.</p> + +<p>C'est ainsi, de toute évidence, que le fameux orgue était arrivé chez +lui, en dépit de la surveillance de Babette; et c'est dans le moment +qu'il en essayait la manivelle, qu'il était tombé, épuisé par le régime +d'abstinence auquel il s'astreignait depuis trop longtemps.</p> + +<p>Mais on refusa d'admettre une version qui était trop simple pour être +vraie, et les journaux exigèrent que la police se mît à la poursuite du +vielleux.</p> + +<p>Malheureusement, celui-ci resta aussi introuvable que l'Eliphas +lui-même. D'où il résulta, comme on devait s'y attendre, que certains +reporters affirmèrent qu'Eliphas et le vielleux ne faisaient +qu'un—qu'un seul et même assassin.</p> + +<p>NUL n'osa trop haut s'élever contre cette opinion, car après tout, il +restait la coïncidence des trois morts, et si chacune, en elle-même, +paraissait naturelle, il était bien certain que toutes trois réunies +étaient faites pour épouvanter.</p> + +<p>Enfin, on réclama l'autopsie. C'était là une triste extrémité à laquelle +il fallut se résoudre. Malgré toutes les démarches et toute l'influence +des plus gros bonnets de l'Institut, on rouvrit les cercueils encore +tout frais de Jehan Mortimar et de Maxime d'Aulnay.</p> + +<p>Les médecins légistes ne trouvèrent aucune trace de poison. Le corps de +Jehan Mortimar ne présenta, à l'examen, rien de particulier. On releva, +cependant, sur le visage de Maxime d'Aulnay, certains stigmates qui, en +toute autre occasion, eussent passé inaperçus, et que l'on pouvait +attribuer à la décomposition normale des chairs. On eût dit des brûlures +légères qui auraient laissé une sorte de trace étoffée sur le visage. En +y regardant de très près, on pouvait distinguer sur la face de Maxime +d'Aulnay affirmèrent deux médecins sur trois (car le troisième n'y +voyait rien du tout), comme un aspect de soleil de sacristie.</p> + +<p>Les médecins légistes avaient, bien entendu, examiné également le corps +de Martin Latouche, et ils n'avaient relevé d'autres traces que celle +d'une hémorragie nasale très faible, qui s'était également répandue par +la bouche. En somme, il y avait, au bout du nez, et à la commissure de +la bouche, du côté où était incliné le cadavre, un petit filet de sang +qui s'était coagulé.</p> + +<p>En vérité, cette hémorragie avait dû être produite par la chute du corps +sur le parquet, mais, lancés comme étaient les esprits, on ne manqua +point encore d'attacher à ces insignifiants stigmates une importance +mystérieuse destinée à laisser planer sur le triple décès une légende +criminelle qui s'empara définitivement de la foule.</p> + +<p>Des experts avaient travaillé consciencieusement les deux lettres +menaçantes qui avaient été remises en pleine Académie aux deux premiers +récipiendaires, et ils avaient déclaré que ces lettres n'étaient point +de l'écriture de M. Eliphas de La Nox, écriture dont ils avaient été +préalablement authentiquement munis. Mais il se trouva justement des +gens pour prétendre que les experts s'étaient trop souvent trompés en +affirmant qu'une écriture était authentique, pour qu'ils ne se +trompassent point en prétendant qu'elle ne l'était point.</p> + +<p>Enfin, restait l'orgue de Barbarie. Un expert antiquaire, qui faisait +quelquefois commerce de Stradivarius plus ou moins vraisemblables, +demanda à voir l'instrument.</p> + +<p>On le lui permit, dans le dessein de calmer les cervelles exaltées qui +imaginaient que cette vieille boîte, qui jouait de la musique pendant +que Martin Latouche expirait, ne devait pas être un orgue ordinaire et +qu'un homme comme l'Eliphas y avait peut-être caché l'instrument, ou +mieux, le moyen mystérieux de son crime. L'antiquaire examina l'orgue +sur toutes les coutures et joua même l'air du crime, comme disait +Babette.</p> + +<p>—Eh bien, lui demanda-t-on, est-ce là un orgue comme les autres?</p> + +<p>—Non, répondit-il, ce n'est point un orgue comme les autres... c'est +une des pièces les plus curieuses et les plus anciennes qui nous soient +venues d'Italie.</p> + +<p>—Enfin, y avez-vous découvert quelque chose d'anormal?</p> + +<p>—Je n'ai rien découvert d'anormal.</p> + +<p>—Croyez-vous cet orgue complice du crime?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit d'une façon bien ambiguë l'antiquaire, je +n'étais pas là au moment du grand grincement de déclenchement dans la +manivelle de la musique de l'air du crime.</p> + +<p>—Mais vous croyez donc qu'il y a eu crime?</p> + +<p>—Euh! Euh!</p> + +<p>On essaya en vain de demander à cet homme ce qu'il voulait dire avec son +«Euh! Euh!...» Il s'en tint à: «Euh! Euh!»</p> + +<p>Cet expert, avec son «Euh! Euh!», finit de jeter la perturbation dans +les consciences.</p> + +<p>Il faisait aussi profession de vendre des tableaux; il habitait rue +Laffitte et s'appelait M. Gaspard Lalouette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII. Le secret de Toth</a></h2> + + +<p>A quelques jours de là, à trois heures quinze de l'après-midi, un +voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le +ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or, +descendait d'un wagon de seconde classe à La Varenne-Saint-Hilaire.</p> + +<p>Après s'être soigneusement enveloppé dans les plis de son +manteau-pèlerine—car on était au temps des gelées—et avoir conversé +quelques instants avec l'employé qui recevait les tickets, il prit la +grande avenue centrale qui aboutit à la Marne, traversa le pont qui +conduit à Chennevières et descendit à sa droite sur la rive.</p> + +<p>Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait +de laisser derrière lui les dernières villas vides d'habitants depuis +l'été et se trouvait dans un espace absolument plat et désert. Une +grande nappe toute blanche des neiges récentes s'étendait à ses pieds, +et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes, +paraissait là-dessus comme un grand oiseau noir.</p> + +<p>Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres +rendus presque invisibles par le grésil qui les faisait de la couleur du +ciel, fut cependant aperçu par notre voyageur qui, aussitôt, laissa +échapper, dans l'air sonore, quelques phrases de méchante humeur. Il se +plaignait que l'on fût assez «loufoque» pour habiter dans un pareil pays +en plein hiver. Cependant, il hâta le pas, mais il ne s'entendait pas +marcher, car ses pieds étaient revêtus de galoches en caoutchouc.</p> + +<p>Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.</p> + +<p>Il était environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La +propriété qu'ils abritaient était enclose de hauts murs. L'entrée était +défendue par une solide grille en fer.</p> + +<p>Aussi loin que le regard s'étendait, on ne voyait point d'autre +habitation que celle-là.</p> + +<p>A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna. +Aussitôt, deux chiens énormes, deux véritables molosses se ruèrent en +grondant sur l'homme, la gueule écumante. S'il n'y avait pas eu la +grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu à déplorer +un malheur.</p> + +<p>L'homme recula, bien qu'il n'eût rien alors à craindre de la colère de +ces bêtes dévorantes.</p> + +<p>Une voix terriblement gutturale commanda: «Ajax! Achille! A la niche! +Sales bêtes!» Et un géant parut.</p> + +<p>Oh! c'était un géant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de +deux mètres de haut, peut-être même deux mètres cinquante, quand le +titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait +légèrement penché en avant, ses lourdes épaules courbées, selon une +attitude qui devait lui être coutumière. La tête était toute ronde, avec +de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait +le visage; la mâchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux +animaux dont les crocs grinçaient sur les barreaux. De ses poings +formidables, il accrocha les bêtes à l'encolure, leur fit lâcher prise +et les rejeta vaincues derrière lui.</p> + +<p>Le visiteur eut un léger tremblement, oh! un rien! un frisson des +épaules! Évidemment, il ne faisait pas chaud!...</p> + +<p>Et il murmura entre ses dents:</p> + +<p>—On m'avait bien dit: «Prenez garde aux chiens», mais on ne m'avait pas +parlé du géant.</p> + +<p>Le monstre—nous parlons du géant—avait collé son effarante face de +brute à la griffe:</p> + +<p>—Ouzzguia?</p> + +<p>Le visiteur devina que ceci voulait dire: «Qu'est-ce qu'il y a?...» Et +il répondit en se tenant à une distance respectueuse:</p> + +<p>—Je voudrais parler à M. Loustalot.</p> + +<p>—Ouzzivlez?</p> + +<p>Évidemment, le visiteur était d'une bonne intelligence moyenne, car il +comprit encore que ceci signifiait: «Qu'est-ce que vous lui voulez?»</p> + +<p>—Dites-lui que c'est pressé, que c'est pour l'affaire de l'Académie.</p> + +<p>Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prête dans la poche de son +manteau. Le géant prit la carte et il s'éloigna en grondant dans la +direction d'un perron qui devait donner accès à la principale entrée de +l'habitation. Aussitôt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles +menaçants à la grille, mais cette fois, ils n'aboyèrent plus. Ils +considéraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux, +semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils étaient +séparés.</p> + +<p>Le visiteur, impressionné, détourna la tête et fit quelques pas de long +en large.</p> + +<p>—Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on +ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.</p> + +<p>Il regarda l'heure à sa montre et il continua son monologue, comme s'il +espérait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui +l'empêcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure +solitaire.</p> + +<p>—Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il paraît que je puis +attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reçoive... +Il ne se dérange pas pendant ses expériences... et quelquefois il vous +oublie... Tout est permis au grand Loustalot.</p> + +<p>Ces quelques phrases nous permettront d'apprécier le joyeux étonnement +du voyageur quand il vit soudain venir à lui, non point le géant qui +avait disparu, mais le grand Loustalot lui-même...</p> + +<p>Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle, +était petit, c'est-à-dire d'une taille au-dessous de la moyenne.</p> + +<p>Nous savons qu'il était, en dehors de ses travaux, nonchalant et +distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre légère +et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'étaient là des +détails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, être connus +du visiteur, car celui-ci, que l'arrivée si rapide de M. Loustalot avait +déjà fort étonné, marqua, par son attitude, une véritable stupéfaction +en apercevant le grand petit savant qui se précipitait de toute la +vélocité de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces +mots:</p> + +<p>—C'est vous, M. Gaspard Lalouette?</p> + +<p>—Oui, maître... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard +Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre +mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes +occasions des manteaux à pèlerine et des chapeaux de feutre mou pour +ressembler autant que possible, à des héros de lettres bien connus, +comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils +Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littérature et il +était-il ne faut pas l'oublier—officier d'Académie.) La petite figure +toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors à la +grille, à peu près à la même hauteur que les gueules effrayantes des +deux molosses, et entre ces deux gueules. C'était un spectacle.</p> + +<p>—Alors, c'est vous qui avez expertisé l'orgue de Barbarie? demanda le +grand Loustalot, dont les petits yeux, à l'ordinaire si voilés, quand +ils étaient partis pour quelque scientifique insoupçonnable rêve, +étaient soudain devenus vivants, papillotants, perçants.</p> + +<p>—Oui, maître, c'est moi!</p> + +<p>Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glacé.</p> + +<p>—Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...</p> + +<p>Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous +intérieurs qui fermaient la griffe...</p> + +<p>«Entrez!» était facile à dire... quand on était l'ami d'Ajax et +d'Achille. Les chiens aussitôt la porte ouverte avaient bondi, et le +pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernière heure venue, mais un +clappement de la langue de M. Loustalot avait arrêté net les deux +cerbères dans leur élan...</p> + +<p>—N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des +agneaux.</p> + +<p>En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en léchant +les mains de leur maître.</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, héroïquement; entra. Loustalot, aussitôt, lui fit +les honneurs. Il le précéda, après avoir refermé la griffe. Les deux +chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur +qu'un faux mouvement n'invitât les bêtes à quelque jeu irréparable. On +monta les degrés du perron.</p> + +<p>La maison de M. Loustalot était une belle et grande maison des champs, +solide, confortable, construite en brique et pierre meulière. Elle était +tout entourée, dans le jardin et la cour de petits bâtiments qui +devaient être certainement consacrés aux travaux immenses du grand +Loustalot, travaux qui révolutionnaient la chimie, la physique, la +médecine, et généralement toutes les fausses théories placées par +l'ignorance routinière des hommes à l'origine de ce que nous appelons, +dans notre orgueil: la science.</p> + +<p>Une particularité du grand Loustalot était qu'il travaillait tout seul.</p> + +<p>Son caractère, qui était, paraît-il, assez ombrageux, ne supportait pas +la collaboration.</p> + +<p>Et il habitait cette maison toute l'année, avec son domestique—un +unique domestique—le géant Tobie. Le fait était bien connu. On ne s'en +étonnait pas. Le génie a besoin d'isolement.</p> + +<p>Derrière Loustalot, Gaspard Lalouette avait pénétré dans un étroit +vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux étages +supérieurs.</p> + +<p>—Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous +serons mieux pour causer.</p> + +<p>Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier étage.</p> + +<p>Lalouette suivait, naturellement, et derrière Lalouette, venaient les +chiens.</p> + +<p>Après le premier étage, on se mit à monter au second. Là, on s'arrêta, +car il n'y avait pas de troisième étage. Le salon du grand Loustalot +était sous les toits. Il en poussa la porte. C'était une pièce toute +nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un +guéridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrèrent, +toujours suivis des deux chiens.</p> + +<p>—C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les +visiteurs—vous savez qu'il y en a qui ne se gênent point pour faire du +bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long +en large, à tort et à travers—les visiteurs, quand je les fais attendre +dans le grenier, ne me gênent point pendant que je travaille en bas dans +ma cave.</p> + +<p>Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous +amène, mais je serais particulièrement heureux de vous faire plaisir. +J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...</p> + +<p>—Moi, mon cher maître, je ne les lis jamais, mais M<sup>me</sup> Lalouette les lit +pour moi. Comme ça je ne perds pas de temps et je suis au courant de +tout.</p> + +<p>Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du +grand Loustalot présentait tout à coup un aspect inquiétant. Sa petite +personne si remuante, à l'instant même, s'était immobilisée sur sa +chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, naguère si +papillotants, étaient devenus tout à fait fixes, comme les yeux de +quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose.</p> + +<p>En même temps, les deux chiens qui s'étaient placés de chaque côté de M. +Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules énormes, faisaient +entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens, +raconte-t-on, «hurlent à la mort».</p> + +<p>Impressionné, effrayé même, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas +facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le +Loustalot écoutait toujours, loin, loin.</p> + +<p>Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidité +automatique d'un jouet à ressort, il se jeta sur les chiens et les +frappa de ses petits poings jusqu'à ce qu'on ne les entendît plus.</p> + +<p>Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui +parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus déplaisant.</p> + +<p>—Alors!... dépêchez-vous!... je n'ai pas de temps à perdre!... +parlez!... Cette affaire de l'Académie est bien regrettable... ces trois +morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas? +Il faut espérer que ça ne va pas continuer!... car enfin, où +irions-nous, où irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul +des probabilités serait tout à fait insuffisant à expliquer une +quatrième mort naturelle... certainement si l'Académie française, dont +je m'honore de faire partie... si l'Académie existait depuis dix mille +années et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est +fini... Trois, c'est déjà bien beau! Il faut tout à fait se rassurer!... +Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous écoute!... Alors vous +avez expertisé l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu +cela... vous avez dit: «Euh! Euh!» Au fond, que croyez-vous?</p> + +<p>Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:</p> + +<p>—C'est très curieux, cette histoire de la chanson qui tue.</p> + +<p>—N'est-ce pas? osa enfin «placer» M. Gaspard Lalouette qui, désormais +tout à son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne +le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher maître... +c'est à cause de cela que je suis venu vous trouver... à cause de +cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.</p> + +<p>—Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de M<sup>me</sup> +Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps à perdre que +vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout à fait ce que c'est que +votre secret de Toth!</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas le mien, hélas! sans quoi, je serais, paraît-il, le +maître de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il +consiste.</p> + +<p>—Pardon, monsieur pardon, ne nous égarons pas! Est-ce qu'il y a un lien +quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?</p> + +<p>—Sans doute, mon cher maître, sans quoi je ne vous en parlerais pas...</p> + +<p>—Enfin, où voulez-vous en venir? Quel a été votre but en venant ici?</p> + +<p>—De vous demander comme au plus savant, si un être qui connaît le +secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant +des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les +circonstances ont appelé, comme expert, à dire mon mot dans cette +lugubre histoire, c'est ceci—ceci pourquoi uniquement je suis venu vous +trouver—Martin Latouche peut-il avoir été assassiné? Maxime d'Aulnay +peut-il avoir été assassiné? Jehan Mortimar peut-il avoir été assassiné?</p> + +<p>M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothèse qu'Ajax +et Achille rouvrirent leurs épouvantables gueules d'où il s'échappa, +plus lamentable encore que tout à l'heure, le ululement à la mort! En +face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de +quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand +petit Loustalot était tout pâle.</p> + +<p>Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement +des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus +affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait été humain.</p> + +<p>Mais c'était sans doute une illusion, car les chiens se turent à la fin +et ce qui aurait pu être un ululement humain se tut en même temps.</p> + +<p>Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et +après avoir fait entendre une petite toux sèche:</p> + +<p>—Bien sûr que non qu'ils n'ont pas été assassinés... Ça n'est pas +possible. N'est-ce pas! Ça n'est pas possible!... s'exclama M. +Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...</p> + +<p>M. Loustalot se grattait alors le bout du nez... Il fit:</p> + +<p>—Hum! Hum!</p> + +<p>Ses yeux étaient repartis, vagues... lointains... M. Lalouette parlait +encore, mais, de toute évidence, M. Loustalot ne l'entendait plus... ne +le voyait même plus... oubliait même qu'il était là...</p> + +<p>Et M. Loustalot oublia si bien que M. Lalouette était là, qu'il s'en +alla, tranquillement, sans un mot d'au revoir ni de politesse à +l'adresse de son hôte, et il referma la porte, laissant M. Gaspard +Lalouette avec les deux molosses.</p> + +<p>M. Lalouette se dirigea vers la porte, mais il trouva entre elle et lui +Ajax et Achille qui s'opposèrent formellement, sans grand discours, à ce +qu'il fît un pas de plus dans cette direction.</p> + +<p>Le malheureux, alors, tout à fait ahuri, et ne comprenant rien à sa +situation, appela.</p> + +<p>Et puis, il se tut, car sa voix avait le don d'exaspérer, semblait-il, +les deux chiens qui montraient des crocs terribles.</p> + +<p>Il recula. Il alla à la fenêtre. Il l'ouvrit. Il se disait: «Si je vois +passer le géant, je lui ferai signe, car, certainement, le grand +Loustalot m'a tout à fait oublié ici avec ses chiens.» Mais il ne vit +passer personne... Au-dessous de lui, c'était un vrai désert de neige, +personne dans la cour, personne dans la campagne... et la nuit allait +venir si rapide, selon sa coutume en cette saison.</p> + +<p>Il se retourna, ruisselant de sueur malgré le froid, assailli de mille +tristes pressentiments. Les chiens avaient fermé leurs gueules. Il eut +l'idée audacieuse de les caresser. Les gueules se rouvrirent... Et +soudain, pendant que les gueules ne hurlaient pas encore, une clameur +humaine—oh! bien certainement humaine, follement humaine—, +horriblement, remplit l'espace, et il en eut encore les moelles glacées. +Il se rejeta à la fenêtre, il vit l'espace... l'espace désert tout blanc +qui avait vibré de ce cri forcené, mais à son oreille, maintenant, il +n'y avait plus que le double ululement formidable des molosses qui avait +recommencé. Et M. Gaspard Lalouette se laissa tomber sans forces sur une +chaise, les mains aux oreilles...</p> + +<p>Alors il n'entendit plus rien, et pour ne plus voir les gueules +ouvertes, il ferma les yeux.</p> + +<p>Il les rouvrit au bruit d'une porte que l'on poussait. C'était M. +Loustalot. Les chiens s'étaient tus à nouveau. Tout s'était tu. Jamais +rien n'avait été plus silencieux que cette maison.</p> + +<p>Le grand Loustalot gentiment s'excusa:</p> + +<p>—Je vous demande pardon de vous avoir quitté un instant... vous savez, +quand on fait une expérience... Mais vous n'étiez pas seul, ajouta-t-il, +en ricanant drôlement... Ajax et Achille vous ont tenu compagnie, à ce +que je vois... Oh! ce sont de vrais chiens d'appartement.</p> + +<p>—Cher maître, répondit, d'une voix un peu altérée, +M. Lalouette qui se remettait de son émotion en retrouvant un Loustalot +si aimable et si naturel... cher maître... j'ai entendu tout à l'heure +un cri terrible.</p> + +<p>—Pas possible! fit Loustalot étonné... ici!</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>—Mais il n'y a personne que mon vieux Tobie et moi, et je viens de le +quitter.</p> + +<p>—C'est, sans doute alors, dans les environs.</p> + +<p>—Sans doute... Bah! quelque braconnier de la Marne... quelque querelle +avec un garde... mais, en effet, vous me paraissez tout ému... voyons, +M. Lalouette, ce n'est pas sérieux... remettez-vous... attendez, je vais +fermer la fenêtre... là, nous sommes chez nous... et maintenant, causons +comme des gens raisonnables... Est-ce que vous n'êtes pas un peu fou de +venir me demander, à moi, ce que je pense du secret de Toth et de la +chanson qui tue?... Cette affaire de l'Académie est extraordinaire, mais +il faut se garder de la rendre plus extraordinaire encore avec toutes +les bêtises de leur Eliphas, de leur Taillebourg, de leur +je-ne-sais-quoi, comme dit cet excellent M. Patard. A ce qu'il paraît +qu'il est malade, ce pauvre Patard?</p> + +<p>—Monsieur c'est M. Raymond de La Beyssière qui m'a conseillé de me +rendre chez vous.</p> + +<p>—Raymond de La Beyssière, un fou!... un ami de la Bithynie... un +Pneumatique. Ça fait tourner les tables, et on appelle ça un savant! Il +doit savoir ce que c'est que le secret de Toth, lui. Qu'est-ce qu'il +vous envoie faire chez moi?</p> + +<p>—Eh bien, voilà! J'étais allé chez lui, parce qu'on parlait beaucoup, +depuis quelques jours, du secret de Toth sans savoir ce que c'était. Il +faut vous dire que l'Eliphas dont on s'est d'abord moqué apparaît +maintenant terrible à tout le monde et qu'on a fait des perquisitions +chez lui, dans son laboratoire de la rue de la Huchette, et qu'on a +découvert là, sur les mystères de l'humanité, des formules qui ne sont +point aussi inoffensives qu'on pourrait le croire, car il s'y mêle assez +de physique et de chimie, paraît-il, pour faire passer à distance, les +gens de vie à trépas!</p> + +<p>—Dans ce genre-là, ricana le grand Loustalot... Il y a la formule de la +poudre à canon...</p> + +<p>—Oui, mais elle est connue... tandis qu'il y a une formule, paraît-il, +qui n'est pas connue de tout le monde et qui est la plus dangereuse de +toutes... c'est ce qu'on appelle le secret de Toth... A ce qu'il paraît +que sur tous les murs du laboratoire de la rue de la Huchette cette +formule mystérieuse de Toth est répétée... On a demandé—les magistrats +poussés par l'opinion publique et des journalistes et moi-même—, on a +demandé à M. Raymond de La Beyssière, qui est un de nos plus brillants +égyptiaques, ce que c'était que le secret de Toth.</p> + +<p>Il a répondu textuellement: «La lettre du secret de Toth est celle-ci: +Tu mourras si je veux par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles, +car je suis le maître de l'air de la lumière et du son.»</p> + +<p>—C'était un type épatant que ce vieux Toth! fit le grand Loustalot en +hochant la tête d'un air mi-sérieux, mi-goguenard.</p> + +<p>—S'il faut en croire M. Raymond de La Beyssière, il faudrait voir en +lui l'inventeur de la magie. C'était l'Hermès des Grecs, à ce qu'il +paraît, et il était neuf fois grand. On a trouvé sa formule écrite à +Sakkarah, sur les parois des chambres funéraires des pyramides des rois +de la V<sup>e</sup> et de la VI<sup>e</sup> dynastie—ce sont les plus anciens textes que nous +connaissions—, et cette formidable formule était entourée d'autres +formules qui préservaient de la morsure des serpents, de la piqûre des +scorpions et, en général, de l'attaque de tous les animaux qui +fascinent..</p> + +<p>—Mon cher monsieur Lalouette, déclara le grand Loustalot, vous parlez +comme un livre. On a plaisir à vous entendre.</p> + +<p>—Je suis doué, mon cher maître, d'une excellente mémoire, mais je n'en +tire aucune vanité. Je suis le plus ignorant des hommes et je viens bien +humblement vous demander ce que vous pensez du secret de Toth... M. +Raymond de La Beyssière ne cache pas que la lettre du fameux secret +inscrite dans le tombeau était suivie de signes mystérieux comme nos +algébriques et nos chimiques sur lesquels ont pâli des générations +d'égyptiaques. Et il disait que ces signes qui donnaient la puissance +dont parle Toth avaient été déchiffrés par l'Eliphas de La Nox. Celui-ci +l'affirma à plusieurs reprises et on a retrouvé dans ses papiers, lors +de la perquisition rue de la Huchette, un manuscrit intitulé: Des forces +du passé à celles de l'avenir qui tendrait à faire croire que l'Eliphas +avait, en effet, pénétré la pensée redoutable des savants de ce +temps-là. Vous savez naturellement, mon cher maître, que les prêtres de +la première Égypte avaient déjà découvert l'électricité?</p> + +<p>—T'es chouette, Lalouette, ricana Loustalot en se courbant comme un +singe et en se prenant le bout de ses pieds dans l'extrémité de ses +petites mains. Mais continue toujours... tu m'amuses.</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette fut suffoqué d'une aussi vulgaire familiarité, mais +réfléchissant que les hommes de génie ne sauraient se mouvoir dans le +cadre de politesse fabriqué pour les hommes ordinaires, il continua sans +avoir l'air de s'apercevoir de rien:</p> + +<p>—Ce M. Raymond de La Beyssière est très affirmatif là-dessus. Et il a +même ajouté: «Ils pouvaient être aussi bien au courant des forces +incommensurables de la dématérialisation de la matière que nous venons +seulement de découvrir et même peut-être avaient-ils mesuré ces +forces-là, ce qui leur permettait bien des choses.»</p> + +<p>Le grand Loustalot lâcha ses petits pieds, se détendit comme un arc et +se retrouva d'aplomb sous le menton de M. Lalouette, proférant, en se +grattant le bout du nez, ces paroles étranges:</p> + +<p>—Tu l'as dit, bouffi!</p> + +<p>M. Lalouette ne sourcilla pas; il dit:</p> + +<p>—Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher maître.</p> + +<p>—Tu parles, Charles!</p> + +<p>—Je ne suis pas fâché, fit aussitôt M. Lalouette, en souriant +aimablement au cher maître, de vous voir prendre les choses sur ce ton. +Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant +d'autres. Car vous savez ce qui est arrivé. Aussitôt que l'on a connu le +texte du secret de Toth: «Tu mourras si je veux par le nez, par les +yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le maître de l'air, de la +lumière et du son», aussitôt, il s'est trouvé des gens pour tout +expliquer—Ah! oui!</p> + +<p>—A l'idée qu'avec le secret de Toth, Eliphas était le maître du son ils +se sont rappelé aussitôt les paroles de la Babette, sur la chanson qui +tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit +quelque chose dans le mécanisme de l'orgue, une force qui tue en +chantant et qui était peut-être enfermée dans une boîte qu'on a retirée +ensuite de l'orgue.</p> + +<p>C'est là-dessus que j'ai demandé à visiter l'orgue.</p> + +<p>—C'est une affaire qui vous intéressait donc bien, monsieur Lalouette? +interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui démonta tout à +fait ce pauvre M. Lalouette qui n'était cependant point timide.</p> + +<p>—Elle ne m'intéressait pas plus que les autres, répondit-il d'une façon +assez embarrassée... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de +vieilles orgues... et j'ai voulu voir...</p> + +<p>—Et qu'est-ce que vous avez vu?</p> + +<p>—Écoutez, maître... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai découvert, +à côté de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...</p> + +<p>Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube étroit qui se +terminait en cône et qui ressemblait à peu près à une embouchure +d'instrument à vent.</p> + +<p>Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.</p> + +<p>—C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...</p> + +<p>—Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher maître, que cette +embouchure s'emboîtait merveilleusement sur un trou qui était à l'orgue +de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre à un orgue de +Barbarie... Je vous demande pardon... mais hanté par toutes les bêtises +que j'avais entendues, je me suis dit: «C'est là peut-être l'embouchure +qui était destinée à conduire dans une certaine direction le son qui +tue.»</p> + +<p>—Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voilà assez! vous +êtes aussi bête que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de +cette embouchure?</p> + +<p>—Mon cher maître, déclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en +ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un +homme tel que vous me déclare que le secret de Toth...</p> + +<p>—Est le secret des imbéciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!... +Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.</p> + +<p>Mais Lalouette qui avait maintenant la liberté de sortir n'en profita +pas.</p> + +<p>—Encore un mot, mon cher maître... et vous aurez soulagé ma conscience +à un point que vous ne pouvez soupçonner mais que je me permettrai de +vous expliquer plus tard.</p> + +<p>—Qu'est-ce? interrogea aussitôt Loustalot en redressant l'oreille et en +s'arrêtant sur le palier—voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu +assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'après +le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumière, +prétendu que Maxime d'Aulnay avait été tué à coups de rayons.</p> + +<p>—A coups de rayons! Décidément il faut vous enfermer!</p> + +<p>—Pourquoi à coups de rayons?</p> + +<p>—Oui, on lui aurait envoyé dans l'œil, à l'aide d'un appareil spécial, +des rayons préalablement empoisonnés, et il en serait mort. A l'appui de +leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime +d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait, +avant de tomber foudroyé, le geste de celui qui veut chasser de son +visage une mouche ou se garantir tout à coup d'un éclat lumineux qui le +gêne.</p> + +<p>—Ah! ça... c'est envoyé! Pan! dans l'œil!</p> + +<p>—Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le +nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre +nom, ces fous, mon cher maître, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort +par le nez!</p> + +<p>—Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! déclara le grand Loustalot, +pour le poète des Parfums tragiques.</p> + +<p>—Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.</p> + +<p>—Hortense!</p> + +<p>—Riez, mon cher maître, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au +bout. Ces messieurs prétendent que la première lettre qui fut apportée à +Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est +authentique, tout à fait de l'écriture d'Eliphas, tandis que la seconde +n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait +enfermé un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez +certainement entendu parler—Poil au nez!</p> + +<p>On aurait pu croire que la façon si méprisante avec laquelle le grand +Loustalot croyait devoir répondre aux questions si sérieuses de M. +Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de +l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il +arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand +Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait +pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.</p> + +<p>—Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dévorer par mes +chiens.</p> + +<p>Mais—hasard miraculeux—les chiens n'étaient plus là et le bonheur de +M. Lalouette paraissait à son comble.</p> + +<p>—Ah! quel soulagement! s'écriait-il, que c'est bon!... que vous êtes +bon! que vous êtes grand!... quel génie!</p> + +<p>—Vous êtes fou! fit Loustalot en se dégageant enfin, furieux, ne +sachant pas ce qui lui arrivait.</p> + +<p>—Non! ce sont eux qui sont fous! Répétez-le-moi, mon cher maître, et je +m'en vais.</p> + +<p>—Évidemment! ce sont des tous fous!</p> + +<p>—Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.</p> + +<p>—Des tous fous! reprit le savant.</p> + +<p>Et tous deux répétaient: «Des tous fous! Des tous fous!...»</p> + +<p>Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde.</p> + +<p>Enfin, M. Lalouette prit congé. M. Loustalot l'accompagna fort +aimablement jusque dans la cour et là, s'apercevant que la nuit était +tout à fait tombée, il dit à M. Lalouette:</p> + +<p>—Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une +lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne.</p> + +<p>Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allumée qu'il +brinquebalait à hauteur de ses courts genoux.</p> + +<p>—Alors! dit-il.</p> + +<p>Et il ouvrit lui-même et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas +revu le géant Tobie. M. Lalouette se disait:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui m'a raconté que cet homme était distrait?</p> + +<p>Il pense à tout.</p> + +<p>Ils marchèrent ainsi pendant dix minutes. Ils arrivèrent à la rive de la +Marne où M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui +ne détestait point une certaine emphase dans la conversation, crut +devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et après s'être +excusé une fois de plus du grand dérangement qu'il avait causé:</p> + +<p>—Décidément, cher maître, notre grand Paris est tombé très bas. Voici +trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les +expliquer comme vous et moi avec les seules lumières de la raison, Paris +préfère croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance à faire +rougir les dieux.</p> + +<p>—Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout +de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette complètement +abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire...</p> + +<p>Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-là aussi +disparut, et, tout à coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort, +le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussitôt de +l'aboiement désespérément prolongé des molosses.</p> + +<p>M. Lalouette, qui s'était d'abord arrêté haletant d'horreur à ce cri +effarant, crut entendre plus près de lui le hurlement des bêtes... Il +s'enfuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII. En France, l'Immortalité diminue</a></h2> + + +<p>Les trente-neuf! Le sort en était jeté. On disait maintenant:</p> + +<p>Les trente-neuf!</p> + +<p>Il n'y avait plus que trente-neuf académiciens!</p> + +<p>Nul ne se présentait pour faire le quarantième.</p> + +<p>Depuis les derniers événements, plusieurs mois s'étaient écoulés pendant +lesquels aucune candidature n'avait été posée au Fauteuil hanté.</p> + +<p>L'Académie était déshonorée...</p> + +<p>...Et quand, par hasard, l'illustre Assemblée se voyait dans la +nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l'usage, +relever l'éclat d'une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur +présence en uniforme, c'était tout un drame.</p> + +<p>C'était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d'une +province éloignée, quelque parent à l'agonie, pour ne point revêtir en +public l'habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l'épée à +poignée de nacre.</p> + +<p>Ah! les temps étaient tristes!</p> + +<p>Et l'Immortalité était bien malade.</p> + +<p>On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire.</p> + +<p>Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, même quand les +chansons tuent. L'enquête avait été rapidement close et l'affaire +classée. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure où +l'opinion affolée n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un +fauteuil qui portait malheur.</p> + +<p>...Et dans lequel aucun homme n'était assez audacieux pour aller +désormais s'asseoir...</p> + +<p>Ce qui, en effet, était assez risible.</p> + +<p>Ainsi donc:</p> + +<p>Toute l'horreur de cette inexplicable et triple tragédie s'effaçait +devant ce sourire:</p> + +<p>Les trente-neuf!</p> + +<p>L'lmmortalité avait diminué d'Un.</p> + +<p>Et cela avait suffi pour la rendre à tout jamais ridicule.</p> + +<p>Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois à faire partie d'une +Assemblée qui réunissait sans contredit les plus nobles esprits de +l'époque s'était sensiblement ralenti.</p> + +<p>Oui, même pour les autres fauteuils—car il y eut sur ces entrefaites +deux ou trois fauteuils à distribuer—, les candidats se firent tirer +l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se +présenter à un autre fauteuil que celui de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p> + +<p>Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils étaient +candidats à la dernière minute, et c'était une chose bien pénible de les +entendre prononcer un éloge quelconque alors que ceux de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche +restaient encore à faire.</p> + +<p>Ils passaient pour des lâches, ni plus ni moins.</p> + +<p>Et l'on pouvait prévoir le moment où le recrutement de l'lmmortalité +deviendrait quasi impossible.</p> + +<p>En attendant, elle n'était plus que trente-neuf!</p> + +<p>Les trente-neuf!... Si l'Immortalité avait eu des cheveux—mais elle est +généralement chauve—elle se les serait arrachés...</p> + +<p>Il lui restait bien une mèche, par-ci, par-là, sur le crâne, par +exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable mèche que +le désespoir lui-même l'aurait prise en pitié.</p> + +<p>C'était une mèche qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front, +une larme de cheveux.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard avait bien changé! On ne lui avait connu jusqu'alors +que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopté une +troisième, une troisième qui était indéfinissable par cela même qu'elle +consistait à n'être plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur +négative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques +blêmes, déesses infernales.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel semblait, lui aussi, tant sa mise était +sinistre, monter de l'enfer où il avait bien cru, en son âme et +conscience, qu'il allait descendre.</p> + +<p>Après la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit, +et on l'entendit, dans son délire, s'accuser de la triste fin du +malheureux mélomane. Il demandait pardon à Babette, et il ne fallut rien +de moins que la clôture de l'instruction, l'affirmation du médecin, la +visite de ses collègues, pour le rendre à la raison. Ayant recouvré +l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Académie n'avait eu +autant besoin de ses services. Il se leva, et héroïquement il reprit sa +belle tâche.</p> + +<p>Mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que l'Immortalité n'était +plus pour lui une existence.</p> + +<p>Quand il se rendait à l'Institut, il était obligé de prendre des chemins +détournés pour n'être point reconnu et ne devenir point aussitôt un +objet de risée.</p> + +<p>Les séances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en +soupirs, en gémissements inutiles, et cela n'était point fait pour hâter +l'achèvement de ce glorieux ouvrage, quand, tout à coup, un beau jour +que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaissés +dans leur salle privée... Il y eut dans la salle adjacente un grand +bruit de portes ouvertes et fermées, et des pas hâtifs, et une irruption +forcenée d'un Hippolyte Patard qui avait retrouvé toute, toute sa +couleur rose.</p> + +<p>Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha.</p> + +<p>Qu'y avait-il?</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel était si ému qu'il ne pouvait plus parler... +Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait à sortir de +sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'était pas +plus épuisé qui apporta à Athènes la nouvelle de la défaite des Perses +et du salut de la cité.</p> + +<p>Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'était pas, comme M. Hippolyte +Patard, Immortel.</p> + +<p>On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains, +on lut:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laissé libre par la +mort de M<sup>gr</sup> d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de +Martin Latouche.»</p> + +<p>C'était signé:</p> + +<p>«Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de +l'Académie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX. En France...</a></h2> + + +<p>On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire +honte, par son exemple, à la foule stupide.</p> + +<p>Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme +s'est conservé à l'Académie sous le nom de baiser Lalouette.</p> + +<p>Ceux qui étaient là regrettèrent de ne point se trouver en plus grand +nombre pour se réjouir d'une façon plus complète. Plus on est de fous, +plus on rit.</p> + +<p>Ils riaient.</p> + +<p>Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept.</p> + +<p>Car ils n'étaient que sept. En ce temps-là on venait aux séances le +moins possible, car elles n'étaient point gaies.</p> + +<p>Mais celle-là fut mémorable.</p> + +<p>Tous les sept résolurent immédiatement de rendre visite à ce M. +Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient connaître sans plus +tarder et, par une démarche aussi en dehors de tous les usages, le lier +définitivement au sort académique. Ils voulaient l'«engager».</p> + +<p>On attendit que M. Hippolyte Patard fût un peu remis de son émoi, et +tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya quérir deux +voitures.</p> + +<p>Ils avaient bien pensé se rendre rue Laffitte à pied—cela leur aurait +fait du bien de «prendre l'air», et depuis longtemps ils n'avaient point +aussi légèrement respiré—, mais ils avaient craint qu'on ne reconnût +sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier—qui n'étaient plus +les mêmes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle +tous les trois mois—et M. le secrétaire perpétuel; et qu'on ne se +livrât à quelque manifestation indécente dont aurait souffert la dignité +académique.</p> + +<p>Et puis, pour tout dire, ils étaient pressés de connaître leur nouveau +collègue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne +s'entretenait que de lui. Dans la première on disait: «Qui est donc ce +M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me +semble qu'il a publié quelque chose dernièrement. Son nom était dans les +journaux.» Dans la seconde on disait: «Avez-vous remarqué qu'il a fait +suivre sa signature de cette formule curieuse: «Officier de l'Académie»? +C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous +appartenait déjà.» Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive +lorsque la vie est belle.</p> + +<p>Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui était +trop précieuse pour qu'il la dispersât en vains bavardages.</p> + +<p>Il ne se demandait point, lui: «Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il +publié?» Tout cela lui était indifférent. M. Lalouette était M. +Lalouette, c'est-à-dire: le quarantième, et il lui accordait, sans +discussion, du génie.</p> + +<p>Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'éloignèrent.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32 +bis, et, suivi de ses collègues, il pénétra résolument sous la voûte.</p> + +<p>Ils étaient dans une demeure de «belle apparence».</p> + +<p>Sur la porte de sa loge la concierge demanda à ces messieurs où ils +allaient.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel dit:</p> + +<p>—M. Lalouette, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Il doit être dans sa boutique, monsieur.</p> + +<p>Les sept se regardèrent. «Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de +lettres?» La brave dame devait se tromper M. le secrétaire perpétuel +précisa:</p> + +<p>—Nous désirons voir M. Lalouette, officier d'Académie.</p> + +<p>—C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique. +L'entrée est dans la rue.</p> + +<p>Les sept saluèrent, assez étonnés et profondément déçus.</p> + +<p>Ils se retrouvèrent dans la rue et considérant une boutique d'antiquaire +au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette!</p> + +<p>—C'est bien cela, fit M. Patard.</p> + +<p>Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric-à-brac +et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs.</p> + +<p>—On vend de tout ici, constata, les lèvres pincées, M. le directeur.</p> + +<p>M. le chancelier dit:</p> + +<p>—Ça n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: «homme de +lettres».</p> + +<p>Mais M. le secrétaire perpétuel prononça d'une voix rogue:</p> + +<p>—Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les dégoûtés.</p> + +<p>Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent, +mal à l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le +secrétaire perpétuel leur lançait des regards fulgurants.</p> + +<p>De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse épaisse +chaîne d'or.</p> + +<p>Elle était d'un certain âge, avait dû être jolie, et d'admirables +cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda à ces messieurs +ce qu'ils désiraient. M. Patard salua profondément, répondit qu'ils +désiraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Académie.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel, sur le ton d'un caporal à la manœuvre, +commanda:</p> + +<p>—Annoncez l'Académie!</p> + +<p>Et il fixa ses hommes avec l'intention bien évidente de les flanquer +tous à la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement.</p> + +<p>La dame poussa un léger cri, porta la main à sa poitrine qu'elle avait +opulente, sembla se demander si elle allait s'évanouir puis finalement +rentra dans l'ombre.</p> + +<p>—C'est sans doute M<sup>me</sup> Lalouette, fit M. Patard; elle est très bien.</p> + +<p>Presque immédiatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant, +dont le ventre s'adornait d'une belle grosse épaisse chaîne d'or. Ce +monsieur était d'une pâleur marmoréenne. Il s'avança vers les visiteurs +sans pouvoir prononcer une parole.</p> + +<p>Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite à son aise.</p> + +<p>—C'est vous, monsieur dit-il, qui êtes M. Gaspard Lalouette, officier +d'Académie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de +M<sup>gr</sup> d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur—M. Gaspard Lalouette, qui +n'avait pu surmonter son étouffante émotion, faisait signe qu'il en +était ainsi—, s'il en est ainsi, monsieur permettez à M. le directeur +de l'Académie, à M. le chancelier, à mes collègues et à moi-même, M. +Hippolyte Patard, secrétaire perpétuel, de vous féliciter. Grâce à vous, +il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un +citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, à +la foule stupide.</p> + +<p>Et M. le secrétaire perpétuel serra solennellement et solidement la main +de M. Gaspard Lalouette.</p> + +<p>—Eh bien, réponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs.</p> + +<p>M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis +encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne +et honnête figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi.</p> + +<p>—Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous +présenter «mon épouse».</p> + +<p>A ces mots: «mon épouse», M. le directeur et M. le chancelier avaient +commencé d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'œil terrible de +M. Patard les arrêta net et les rendit à la gravité de la situation.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette avait salué. Elle dit:</p> + +<p>—Ces messieurs ont sans doute à causer. Ils seront mieux dans +l'arrière-boutique.</p> + +<p>Et elle les fit passer dans la pièce du fond.</p> + +<p>Cette expression «l'arrière-boutique» avait fait faire une grimace à M. +Hippolyte Patard lui-même, mais quand les académiciens eurent pénétré +dans cette arrière-boutique-là ils furent tout heureux de reconnaître +qu'ils étaient dans un véritable petit musée, arrangé avec le plus grand +goût, et où, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait +admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des +dentelles, des broderies du plus grand prix étaient disposés.</p> + +<p>—Oh! madame! votre arrière-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard, +quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni même de plus +précieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale.</p> + +<p>—On se croirait au Louvre! déclara M. le directeur—vous nous comblez! +affirma M<sup>me</sup> Lalouette, en se rengorgeant.</p> + +<p>Et tout le monde renchérit sur les splendeurs de l'arrière boutique.</p> + +<p>M. le chancelier dit:</p> + +<p>—Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...</p> + +<p>—Il faut bien vivre! répondit humblement M. Gaspard Lalouette.</p> + +<p>—Évidemment! acquiesça M. le secrétaire perpétuel, et je ne connais +point de plus noble métier que celui qui consiste à distribuer la +beauté!...</p> + +<p>—C'est vrai! approuva la Compagnie.</p> + +<p>—Quand je parle de métier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus +grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour +cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est +bien votre droit.</p> + +<p>—C'est ce que je dis toujours à mon mari, monsieur, fit entendre M<sup>me</sup> +Lalouette, et c'est là l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a +fini par me comprendre et sur le Bottin de l'année prochaine on ne lira +plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire, +mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur—Madame! s'écria M. Hippolyte +Patard, enchanté, madame, vous êtes une femme supérieure. Il faudra +mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.</p> + +<p>Et il lui baisa la main.</p> + +<p>—Oh! sûrement, répondit-elle, quand il sera de l'Académie.</p> + +<p>Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard +jeta un coup d'œil sévère sur tout le monde et, avec autorité, s'empara +d'un siège.</p> + +<p>—Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer sérieusement.</p> + +<p>On obéit. M<sup>me</sup> Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse épaisse +chaîne d'or. A côté d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrétaire +perpétuel avec, dans le regard, cette anxiété spéciale aux élèves un peu +cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du +baccalauréat.</p> + +<p>—Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous êtes un homme de lettres; cela +veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez +déjà publié quelque chose?</p> + +<p>Comme on le voit, M. le secrétaire perpétuel prenait déjà ses +précautions pour le cas où M. Lalouette n'eût rien publié du tout.</p> + +<p>—J'ai déjà, M. le secrétaire perpétuel, répondit avec assurance le +marchand de tableaux, j'ai, déjà, publié deux ouvrages qui sont, j'ose +le dire, fort appréciés des amateurs.</p> + +<p>—Très bien cela! Et leurs titres, s'il vous plaît?</p> + +<p>—De l'art de l'encadrement.</p> + +<p>—Parfait!</p> + +<p>—Et un autre sur l'authenticité des signatures de nos peintres les plus +célèbres.</p> + +<p>—Bravo!</p> + +<p>—Évidemment, ces œuvres ne sont point répandues dans le gros public, +mais tous ceux qui fréquentent l'Hôtel des ventes les connaissent.—M. +Lalouette est trop modeste, déclara M<sup>me</sup> Lalouette en faisant sonner sa +chaîne d'or. Nous avons ici une lettre de félicitations d'un personnage +qui a su apprécier mon mari à sa juste valeur. J'ai nommé Monseigneur le +prince de Condé.</p> + +<p>—Monseigneur le prince de Condé! s'exclamèrent tous les académiciens en +se levant comme un seul homme.</p> + +<p>—Voici la lettre.</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.</p> + +<p>—Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Après M. Lalouette, c'est ce que +j'ai de plus cher au monde.</p> + +<p>Tous les académiciens étaient, maintenant, sur la lettre qui était bien +du prince et des plus élogieuses. La joie était générale. M. Hippolyte +Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main à la lui +briser.</p> + +<p>—Mon cher collègue, lui dit-il, vous êtes un brave!</p> + +<p>M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relevé le front. Déjà il +dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.</p> + +<p>Et tout le monde répéta:</p> + +<p>—Oui, oui, vous êtes un brave.</p> + +<p>M. Patard:</p> + +<p>—L'Académie s'honorera d'avoir un brave dans son sein.</p> + +<p>—Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilité feinte, car +il voyait bien que «l'affaire était dans le sac», s'il n'y a vraiment +point trop d'ambition, à un pauvre plumitif comme moi, à briguer un tel +honneur?</p> + +<p>—Eh! s'écria M. le directeur qui considérait maintenant M. Lalouette +avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de +Condé!... Cela fera réfléchir les imbéciles!</p> + +<p>M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette +réflexion, mais il y avait une telle allégresse sur le visage de M. le +directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui être +désagréable, ce qui, du reste, était la vérité.</p> + +<p>—De fait! Il y en a eu dans toute cette histoire, dit-il.</p> + +<p>On l'écouta. On était curieux de savoir comment M. Lalouette envisageait +les malheurs de l'Académie. Maintenant on n'avait plus qu'une crainte, +c'est qu'il revînt sur sa résolution. Il dit:</p> + +<p>—Oh! moi, c'est bien simple! Je plains la pauvre humanité qui admet +parfaitement une série de vingt et une à la noire et qui n'admet point +trois morts naturelles de suite à l'Académie!</p> + +<p>On applaudit. M. le directeur qui ne connaissait point le jeu de la +roulette se le fit expliquer. On laissa parler M. Lalouette. On +l'étudiait. On était content de lui; mais ce fut une véritable +admiration quand, à propos d'un incident purement littéraire qui s'était +élevé entre M. le chancelier et M. le secrétaire perpétuel, M. Lalouette +les départagea avec une remarquable autorité.</p> + +<p>Voici comment la chose advint.</p> + +<p>—Enfin, je vais pouvoir vivre, grâce à ce galant homme!» s'était écrié +M. Patard, dans son enthousiasme. «Ma parole, je n'étais plus que +l'ombre de moi-même et il m'était venu de véritables abajoues!»</p> + +<p>—Oh! monsieur le secrétaire perpétuel! réclama M. le chancelier: on dit +de véritables bajoues! Abajoues, le mot n'est pas français.</p> + +<p>C'est alors que M. Lalouette, coupant court aux protestations de M. +Patard, était intervenu, et il avait déclaré tout d'une traite et quasi +sans respirer:</p> + +<p>«Abajoues, altération du mot bajoues, substantif féminin.</p> + +<p>Poches que certains singes chéiroptères et rongeurs portent dans +l'épaisseur des joues, de chaque côté de la bouche. Les abajoues sont +des réservoirs pour les aliments non consommés immédiatement. Dans les +chauves-souris du genre nyctère elles facilitent le vol en permettant +l'introduction de l'air dans le tissu cellulaire sous-cutané. Par +extension et plaisamment, joues pendantes. Parties latérales du groin du +cochon et de la tête de veau!» Il n'y avait rien à répondre à cela. Ils +eurent tous le bec clos, tout académiciens qu'ils étaient. Mais +l'admiration générale devint presque de l'humiliation et cette +humiliation de la consternation, quand, passant devant une sorte de +table divisée en un certain nombre de rainures parallèles où glissaient +des boutons mobiles, M. le directeur lui-même demanda ce que cela était +et qu'il lui fut répondu par M. Lalouette que cela était l'abaque et +qu'enfin M. le directeur demanda ce que c'était qu'une abaque.</p> + +<p>M. Lalouette parut grandir il lança un coup d'œil glorieux à M<sup>me</sup> +Lalouette et dit:</p> + +<p>—Monsieur le directeur on dit un abaque. Abaque est un nom masculin qui +vient du grec abax, comptoir, damier buffet. Chez les Grecs, table +placée dans le sanctuaire pour recevoir les offrandes. Chez les Romains, +buffet sur lequel on étalait la vaisselle de prix. Mathématiques: +machine à calculer d'origine grecque, employée par les Romains dans +leurs opérations arithmétiques. Les Chinois, les Tartares, les Mongols +en ont usé. Les Russes l'ont adopté. En architecture: tablette qui +s'interpose entre le chapiteau d'une colonne et l'architrave. Vitruve, +monsieur le directeur Vitruve se sert du mot plinthe pour désigner +l'abaque.</p> + +<p>En entendant le marchand de tableaux parler de Vitruve, ils baissèrent +tous la tête, à l'exception de M. Patard, dont l'œil flamboyait. +Vitruve, surtout, finit de le conquérir.</p> + +<p>—Le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville sera dignement occupé, dit-il.</p> + +<p>Et on ne parla plus à M. Lalouette qu'avec respect. Enfin, ces +messieurs, un peu gênés, et redoutant de commettre encore quelque faute +de français, prirent congé. Ils firent leurs compliments à M. Lalouette +et baisèrent tous la main de «son épouse» qui leur parut bien imposante.</p> + +<p>Mais M. Patard ne s'en alla pas, car M. Gaspard Lalouette lui avait fait +entendre qu'il avait quelque chose de particulier à lui dire. Restés +seuls, M. Lalouette congédia M<sup>me</sup> Lalouette.</p> + +<p>—Va-t'en, fille, ordonna-t-il.</p> + +<p>Celle-ci s'en fut en poussant un soupir et en implorant du regard M. +Patard.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher collègue?» demanda M. Patard +un peu inquiet.</p> + +<p>—J'ai une confidence à vous faire, monsieur le secrétaire perpétuel; +cela restera entre vous et moi, mais il est nécessaire que je ne vous +cache rien... A nous deux, nous pourrons certainement remédier aux +inconvénients de la chose... car, pour le discours, par exemple...</p> + +<p>—Quoi?... pour le discours?... Expliquez-vous, mon cher monsieur +Lalouette, je ne vous comprends pas... Ne sauriez-vous pas composer un +discours?</p> + +<p>—Oh! si, si, ce n'est pas cela qui me gêne!</p> + +<p>—Eh bien, alors!</p> + +<p>—Eh bien, alors... on le lit...</p> + +<p>—Naturellement, c'est beaucoup trop long pour qu'on l'apprenne par +cœur-voilà bien ce qui me tracasse, monsieur le secrétaire perpétuel... +car je ne sais pas lire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X. Le calvaire</a></h2> + + +<p>A ces derniers mots, M. le secrétaire perpétuel bondit comme s'il avait +reçu un coup de fouet dans les jambes.</p> + +<p>—Ça n'est pas possible! s'écria-t-il.</p> + +<p>Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de +lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baissés, lui +montrant une mine plutôt triste.</p> + +<p>—Ah! ça, vous voulez rire, s'exclama M. Patard en tirant la manche de +M. Lalouette.</p> + +<p>—Non, non, fit M. Lalouette en secouant la tête comme un enfant +malheureux, je ne ris pas!...</p> + +<p>Mais M. le secrétaire perpétuel, que semblait gagner une sorte de +délire, reprit:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? voyons?...</p> + +<p>Répondez-moi!... Regardez-moi un peu!...</p> + +<p>M. Lalouette leva sur M. Patard un regard humble et douloureux, un de +ces regards qui ne trompent pas.</p> + +<p>Cette fois, M. le secrétaire perpétuel sentit un véritable frisson lui +parcourir le corps de la tête aux pieds: Le candidat à l'Académie ne +savait pas lire!</p> + +<p>M. Patard eut un «oh!» qui en disait long sur son état d'âme.</p> + +<p>Et puis, il se laissa tomber sur un siège, avec un gros soupir:</p> + +<p>—Ça, c'est embêtant! fit-il.</p> + +<p>Et il y eut un triste silence entre les deux hommes.</p> + +<p>Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier reprendre la parole:</p> + +<p>—Je vous l'aurais bien caché, comme aux autres, mais vous, qui êtes au +secrétariat perpétuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez +certainement l'occasion de me soumettre vos écritures (me soumettre vos +écritures! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j'ai bien pensé +que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu'il +valait mieux s'arranger avec vous de façon à ce que personne n'en sache +rien jamais... jamais!... vous ne répondez pas?</p> + +<p>Est-ce l'affaire du discours qui vous gêne? Eh bien, vous ne le ferez +pas trop long et vous me l'apprendrez par cœur... Je ferai tout ce que +vous voudrez... mais dites quelque chose.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard n'en revenait pas...</p> + +<p>Il en restait comme assommé. Il avait vu bien des choses depuis quelques +mois, mais ça c'était le plus fort de tout. Un candidat à l'Académie qui +ne savait pas lire!</p> + +<p>Enfin, il se décida à manifester les sentiments contradictoires qui +l'agitaient.</p> + +<p>—Mon Dieu, que c'est embêtant! Ah! que c'est embêtant! Voilà enfin un +candidat et il ne sait pas lire! Il fait l'affaire, il fait tout à fait +l'affaire, mais il ne sait pas lire!... Ah! mon Dieu, que c'est +embêtant! embêtant! embêtant! embêtant!</p> + +<p>Et il alla, furieux, à M. Lalouette.</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire?... cela dépasse toute +imagination!</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, gravement, répondit:</p> + +<p>—Cela se fait que je n'ai jamais été à l'école... que mon père me +faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, dès l'âge de six +ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu'il ne +connaissait pas et dont il n'avait pas besoin pour réussir dans ses +affaires. Il se borna à m'apprendre son métier qui était, comme le mien, +celui d'antiquaire. Je ne savais point ce que c'était qu'une lettre, +mais on ne m'aurait pas trompé à dix ans sur la signature d'un tableau +et, à sept, je savais distinguer un point de Cluny d'un point +d'Alençon!... C'est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j'ai pu +dicter des ouvrages qui font l'admiration de Monseigneur le prince de +Condé.</p> + +<p>Cette phrase finale était fort adroite, et elle impressionna vivement M. +le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>Il se leva, marcha rageusement de long en large...</p> + +<p>M. Lalouette, qui l'observait du coin de l'œil, l'entendait mâchonner +des mots, ou plutôt devinait qu'il mâchonnait des: «Pas lire! Pas lire! +Il ne sait pas lire!» Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint à +M. Gaspard Lalouette.</p> + +<p>—Pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait pas me le dire!</p> + +<p>—J'ai cru plus honnête et plus habile...</p> + +<p>—Tatata!... Je m'en serais bien aperçu, mais après, et ça n'avait plus +la même importance!... Écoutez!... Imaginez que vous ne m'avez rien dit: +voulez-vous?... Moi, je ne sais rien! Je suis un peu dur d'oreille, je +n'ai rien entendu!</p> + +<p>—Mais c'est comme vous voulez!... Je ne vous ai rien dit, monsieur le +secrétaire perpétuel, et vous n'avez rien entendu.</p> + +<p>M. Patard respira.</p> + +<p>—C'est incroyable! fit-il, jamais on n'aurait pensé cela de vous... à +vous voir... à vous entendre...</p> + +<p>Nouveau soupir de M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Et ce qui est tout à fait inouï, c'est que vous parlez comme un +savant!... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette... +nous n'étions pas fiers en pénétrant dans votre boutique... mais vous +nous avez conquis, littérairement conquis, par votre érudition!... et +voilà que vous ne savez pas lire!</p> + +<p>—Je croyais, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous n'en saviez +plus rien!...</p> + +<p>—Ah! oui, pardon!... Mais c'est plus fort que moi... je ne vais plus +penser qu'à ça toute ma vie... un académicien qui ne sait pas lire!</p> + +<p>—Encore! fit M. Lalouette en souriant.</p> + +<p>M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire était bien +pitoyable.</p> + +<p>—C'est tout de même raide!... dit-il à mi-voix.</p> + +<p>M. Lalouette émit timidement cette opinion qu'il faut s'habituer à tout +dans la vie et il ajouta:</p> + +<p>—Tout de même, s'il s'agit d'être un savant pour être académicien, j'ai +prouvé à quelques-uns de ces messieurs que j'en savais plus long qu'eux.</p> + +<p>—Mais oui! vous nous avez parlé des Grecs et des Romains, et de +l'abajoue, et de l'abaque, et de vitruve. Où avez-vous donc appris tout +ce que vous nous avez raconté?</p> + +<p>—Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Dans le dictionnaire Larousse?</p> + +<p>—Dans le dictionnaire Larousse illustré!</p> + +<p>—Pourquoi: illustré? s'exclama ce pauvre M. Patard dont l'étonnement +devenait de l'ahurissement.</p> + +<p>—A cause des images qui, dans l'ignorance où je suis de la +signification de ces petits signes bizarres appelés lettres, me sont +d'un grand secours.</p> + +<p>—Et qui est-ce qui vous fait apprendre par cœur le dictionnaire +Larousse?</p> + +<p>—Mais M<sup>me</sup> Lalouette elle-même! C'est une résolution que nous avons +prise tous deux, du jour où j'ai eu l'intention de poser ma candidature +à l'Académie.</p> + +<p>—A ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d'apprendre +par cœur le dictionnaire de l'Académie.</p> + +<p>—J'y ai bien pensé, acquiesça en riant M. Lalouette, mais vous l'auriez +reconnu.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard fit:</p> + +<p>—Ah! oui!</p> + +<p>Et il resta un instant rêveur.</p> + +<p>Tant d'intelligence, de perspicacité et de courage lui donnèrent à +penser. Il connaissait des gens à l'Académie qui savaient lire et qui ne +valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette.</p> + +<p>Celui-ci l'interrompit dans ses réflexions.</p> + +<p>—Je n'en suis encore qu'à la lettre A, dit-il, mais je l'aurai bientôt +terminée.</p> + +<p>—Ah! ah! vous en êtes encore à A!</p> + +<p>—C'est au signe A qu'appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur +le secrétaire perpétuel!... grâce auxquels j'ai eu l'honneur de vous +conquérir...</p> + +<p>—Oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui!</p> + +<p>M. Hippolyte Patard se leva; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue, +sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois, +tout l'air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les +passants, les maisons, le ciel, le Sacré-Cœur qui portait tout là-haut +sa croix dans la nue, et par une liaison d'idées assez compréhensible, +il pensa à tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la +montrer La situation n'avait jamais été plus terrible pour un secrétaire +perpétuel. Héroïquement, il prit sa résolution. Il se retourna vers +l'homme qui ne savait pas lire:</p> + +<p>—A bientôt, mon cher collègue, dit-il.</p> + +<p>Et il descendit sur le trottoir ouvrant son parapluie, bien qu'il ne +plût point. Mais il n'en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait. +Il s'en alla par les rues, cahin-cana.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI. Terrible apparition</a></h2> + + +<p>La porte venait à peine de se refermer sur M. le secrétaire perpétuel +que M<sup>me</sup> Lalouette se précipitait vers son mari:</p> + +<p>—Eh bien, Gaspard? implora-t-elle.</p> + +<p>—Eh bien, ça y est. Il m'a dit: «A bientôt, mon cher collègue.»</p> + +<p>—Et... Il sait tout?</p> + +<p>—Il sait tout!</p> + +<p>—Ça vaut mieux!... Comme ça, si un jour on apprend quelque chose... Il +n'y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c'est lui qui +n'aura pas fait le sien!</p> + +<p>Ils s'embrassèrent. Ils étaient radieux.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette dit:</p> + +<p>—Bonjour, monsieur l'Académicien!</p> + +<p>—C'est bien pour toi... fit Lalouette.</p> + +<p>Et c'est vrai que c'était pour elle qu'il jouait cette étrange partie. +M<sup>me</sup> Lalouette, qui avait épousé M. Lalouette parce qu'il avait écrit des +livres, n'avait jamais pardonné à son mari de lui avoir caché qu'il ne +savait pas lire. Quand l'aveu en fut fait, il y eut dans le ménage des +scènes déchirantes. Après quoi, M<sup>me</sup> Lalouette avait essayé d'apprendre à +lire à M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait là comme un +sortilège. L'alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M. +Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, bi bi, b o bo, b u bu. Il +s'y était pris trop tard; elles ne lui entrèrent point dans la tête. +C'était dommage, car M. Lalouette était un artiste et il aimait les +belles choses. M<sup>me</sup> Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit à +guérir que du jour où M. Lalouette fut nommé officier de l'Académie. +Alors, elle lui rendit un peu de son amour.</p> + +<p>Mais, bien que les années se fussent écoulées et que M. Gaspard +Lalouette affectât de s'intéresser par-dessus tout, par l'entremise de +son épouse aux belles-lettres, il y avait toujours «entre les deux +conjoints» ce secret formidable qui empoisonnait leur existence: M. +Lalouette ne savait pas lire!</p> + +<p>Sur ces entrefaites était arrivée cette affaire de l'Académie.</p> + +<p>Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assisté à la mort de +Maxime d'Aulnay. M. Gaspard Lalouette n'était ni superstitieux ni sot. +Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de cœur +et que le décès tragique de son prédécesseur devait hanter par-dessus +tout. Il s'étonna de l'émotion générale et sourit de toutes les +stupidités qui furent répandues à l'occasion de la vengeance d'un +certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien étonné d'apprendre que +ce double événement avait à ce point bouleversé les esprits qu'aucun +nouveau postulant ne se présentait à la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville. +Seul Martin Latouche restait qui n'avait pas encore retiré sa +candidature. M. Lalouette, un beau jour, s'était dit: «C'est tout de +même rigolo! Mais s'ils n'en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas +peur, à moi!... c'est ça qui épaterait Eulalie!» Eulalie était le petit +nom de M<sup>me</sup> Gaspard Lalouette. Mais il fut déçu quand il apprit que +Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d'être élu au +fauteuil fatal.</p> + +<p>Tout de même, il voulut assister à la séance de réception de Martin +Latouche. On n'eût pu dire exactement quelle était alors sa pensée. M. +Lalouette avait-il, tout au fond de lui-même, l'espoir (qu'il ne +pouvait, en honnête homme, s'avouer) que le destin, parfois si baroque, +allait encore faire de ses coups?... On ne saurait, sans être injuste, +l'affirmer.</p> + +<p>Tant est que M. Lalouette assista à la scène où la vieille Babette, +échevelée, vint annoncer la mort de son maître.</p> + +<p>Tout fort, tout solide que l'on est, il y a des choses qui +impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionné.</p> + +<p>C'est à ce moment qu'il commença de s'intéresser réellement à la +singulière et mystérieuse figure d'Eliphas. Qu'est-ce que c'était que ce +bonhomme-là? Il interrogea les gens compétents sur la sorcellerie. Il +interviewa quelques membres influents du club des Pneumatiques. Il vit +M. Raymond de La Beyssière. Il connut le secret de Toth. Et il demanda à +visiter l'orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La +Varenne-Saint-Hilaire et s'il en revint un peu effaré de l'étrange +réception qui lui avait été faite, il ne doutait plus en revanche de +l'inanité de toutes les formules égyptiaques.</p> + +<p>Il n'avait encore rien dit à M<sup>me</sup> Lalouette. Il jugea le moment opportun +de lui dévoiler ses projets. Eulalie en fut «médusée». Mais c'était une +forte tête et elle l'approuva avec transport. Seulement, comme elle +était la prudence même, elle lui conseilla d'agir à coup sûr Ce M. +Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox devait être quelque part. +Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles.</p> + +<p>Quelques mois encore se passèrent dans ces recherches.</p> + +<p>M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu'Eliphas s'appelait +encore Borigo du Careï, en raison de ce qu'il était originaire de la +vallée du Careï, il partit pour la Provence et là, tout au bout d'une +vallée profonde, derrière un rideau d'oliviers qui abritaient une +modeste maisonnette, il dénicha une bonne vieille qui n'était ni plus ni +moins que la respectable mère de l'illustre mage. Celle-ci qui ignorait +tout des batailles de la vie ne fit aucune difficulté pour lui apprendre +que depuis des mois son fils, fatigué, lui dit-elle, de Paris et des +Parisiens, après avoir passé quelques semaines tranquille près d'elle, +était parti pour le Canada. Eliphas lui avait écrit.</p> + +<p>Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n'y avait +plus à douter L'Eliphas s'intéressait maintenant autant au fauteuil de +M<sup>gr</sup> d'Abbeville qu'à sa première chemise.</p> + +<p>M. Lalouette revint triomphant et il lança sa lettre de candidature.</p> + +<p>Le seul point sombre de l'aventure était que M. Gaspard Lalouette, +candidat à l'Académie française, ne savait point lire. Forts de la +situation qui leur était faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne +se présentaient point, M. et M<sup>me</sup> Lalouette avaient honnêtement résolu de +s'en remettre à M. le secrétaire perpétuel. C'était agir en braves gens. +Or, nous avons vu que M. le secrétaire perpétuel avait passé par-dessus +ce léger détail.</p> + +<p>La joie était donc immense dans le ménage. Ils s'embrassaient. La +boutique, autour d'eux, rayonnait.</p> + +<p>—Demain, dit M<sup>me</sup> Lalouette, les yeux brillants de plaisir ta +candidature sera dans tous les journaux; ça va en faire un tapage! +Monsieur Lalouette, vous êtes célèbre!...</p> + +<p>—Grâce à qui, fifille? Grâce à toi qui es intelligente et brave! Une +autre femme aurait eu peur! Toi, tu m'as soutenu, tu m'as encouragé; tu +m'as dit: «va, Gaspard!...»—Et puis, nous sommes bien tranquilles, +constata la prudente M<sup>me</sup> Gaspard, depuis que nous savons que cette +espèce d'Eliphas, que l'on charge à Paris de tous les crimes, est +tranquillement à se promener au Canada.</p> + +<p>—Madame Lalouette, je vous avoue qu'après la troisième mort, malgré +tout ce qu'avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j'avais +besoin d'être rassuré du côté de l'Eliphas. Si j'avais su qu'il rôdait +dans les environs, j'aurais réfléchi deux fois avant de lancer ma +candidature. Un sorcier, c'est toujours un homme. Il peut assassiner +comme tout le monde.</p> + +<p>—Et même mieux que tout le monde, déclara, avec un bon sourire, aussi +rassurant que sceptique, l'excellente M<sup>me</sup> Lalouette... surtout s'il +commande, comme on le dit, au passé, au présent et à l'avenir et aux +quatre points cardinaux!...</p> + +<p>—Et s'il possède le secret de Toth! surenchérit M. Lalouette, en +éclatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume +de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient +bêtes!...</p> + +<p>—C'est tout bénéfice pour les autres, monsieur Lalouette.</p> + +<p>—Moi, quand j'ai eu vu sa figure dans les «illustrés» et sa +photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite:</p> + +<p>Voilà une tête qui n'a jamais assassiné personne!</p> + +<p>—C'est comme moi!... Sa tête est plutôt rassurante; elle est belle et +noble et les yeux sont très doux...</p> + +<p>—Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de +malice dans les yeux.</p> + +<p>—Je ne dis pas non. Quand il apprendra qu'il a tué trois personnes, il +rira bien!...</p> + +<p>—Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette? Il ne correspond +qu'avec sa mère qui, seule, a son adresse, m'a-t-elle dit. Sa mère, dont +l'existence est ignorée même de la police, ne sait rien de ce qui se +passe à Paris et je n'ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Eliphas +est retiré du monde, au fond, tout au fond du Canada.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette répéta, comme un écho:</p> + +<p>«Au fond, tout au fond du Canada...» Dans leur bonheur, ils s'étaient +pris les mains qui étaient chaudes de la douce fièvre du succès... Tout +à coup, comme ils répétaient en souriant tous les deux: «Au fond, tout +au fond du Canada», leurs mains se crispèrent, et, de chaudes qu'elles +étaient, devinrent glacées.</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Gaspard Lalouette venaient d'apercevoir derrière leur vitrine, +arrêtée sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure...</p> + +<p>Cette figure était à la fois belle et noble et les yeux, très doux, en +étaient spirituels. Un double cri d'horreur s'échappa de la gorge de M. +et M<sup>me</sup> Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette +figure-là... cette figure qui les regardait, à travers les vitres... qui +les fascinait... C'était Eliphas! Eliphas, lui-même... Eliphas de +Saint-Elme de Taillebourg de La Nox!</p> + +<p>L'homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu'une statue. Il était +élégamment vêtu d'un complet jaquette sombre; il avait une canne à la +main; un pardessus beige replié flottait négligemment sur son bras. Un +nœud de cravate, dit lavallière, agrémentait le plastron de sa chemise; +un chapeau rond, de feutre mou, était posé sur ses cheveux blonds, qui +bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des +fils de Pallas Athênê.</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se +soutenaient plus. Tout à coup, l'homme bougea. Il s'en fut d'un pas +paisible à la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane.</p> + +<p>La porte s'ouvrit; il entra.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil.</p> + +<p>Quant à M. Gaspard Lalouette, il se jeta carrément à genoux, et il cria:</p> + +<p>—Grâce!... Grâce!...</p> + +<p>C'est tout ce qu'il put dire, dans le moment.</p> + +<p>—M. Gaspard Lalouette, c'est bien ici? demanda l'homme sans paraître +nullement étonné de l'effet que produisait son apparition.</p> + +<p>—Non! non! ça n'est pas ici! répondit spontanément</p> + +<p>M. Lalouette, toujours prosterné.</p> + +<p>Et il mit à son mensonge un tel accent de vérité qu'il s'y fût trompé +lui-même, tant il était sincère!</p> + +<p>L'homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme +suprême, la porte. Puis, il s'avança jusqu'au milieu du magasin.</p> + +<p>—Allons! monsieur Lalouette! relevez-vous! fit-il, et remettez-vous!... +et présentez-moi à M<sup>me</sup> Lalouette. Que diable! Je ne vais pas vous +manger!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette jeta à la dérobée sur le visiteur un rapide et désespéré +regard. Elle eut une seconde l'espoir qu'une affreuse ressemblance les +avait trompés, elle et son mari. Et, domptant sa terreur elle parvint à +dire, la voix chevrotante:</p> + +<p>—Monsieur! Il faut nous excuser... vous ressemblez... comme deux +gouttes d'eau... à un de nos parents qui est mort l'an dernier...</p> + +<p>Et elle gémit, accablée de l'effort...</p> + +<p>—J'ai oublié de me présenter, fit l'homme, de sa voix claire et bien +posée. Je suis M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écrièrent les deux Lalouette en fermant les yeux.</p> + +<p>—J'ai appris que M. Lalouette se présentait au fauteuil de M<sup>gr</sup> +d'Abbeville...</p> + +<p>Le couple sursauta.</p> + +<p>—Ça n'est pas vrai! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit +ça?</p> + +<p>Et, dans son âme épouvantée, il se disait: «C'est un véritable sorcier! +Il sait tout!» L'homme sans s'émouvoir de toutes ces dénégations +continuait:</p> + +<p>—J'ai tenu à l'en venir féliciter moi-même.</p> + +<p>—C'était pas la peine de vous déranger! affirma M. Lalouette. On vous a +menti!</p> + +<p>Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la +pièce.</p> + +<p>—En même temps, dit-il, je n'aurais pas été fâché de dire un petit mot +à M. Hippolyte Patard... Où est-il, M. Hippolyte Patard?</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il +avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'était pas encore +mort.</p> + +<p>—Ne tremblez pas, Eulalie, mon épouse... Nous allons nous expliquer +avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M. +Hippolyte Patard, connais pas!</p> + +<p>—Alors, on m'a trompé à l'Académie?</p> + +<p>—Oui, oui, on vous a trompé à l'Académie, déclara M. Lalouette d'une +voix péremptoire. On vous a tout à fait trompé. «Il n'y a rien de fait!» +Ah! Ils auraient été bien contents que je me présente!... que je +m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et +puis quoi encore?... Moi, ça ne me regarde pas! je suis un marchand de +tableaux... moi!... je gagne honnêtement ma vie, moi!...</p> + +<p>Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris à +personne...</p> + +<p>—A personne! appuya M<sup>me</sup> Lalouette...</p> + +<p>—...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est +à vous, M. Eliphas... vous seul en êtes digne... Gardez-le, je n'en veux +pas!</p> + +<p>—Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air +supérieurement négligent, et vous pouvez bien le prendre si ça vous fait +plaisir!...</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Lalouette se regardèrent. Ils examinèrent le visiteur. Il +paraissait sincère. Il souriait. Mais il se moquait peut-être encore +d'eux.</p> + +<p>—Vous parlez sérieusement, monsieur? demanda M<sup>me</sup> Lalouette.</p> + +<p>—Je parle toujours sérieusement, fit Eliphas.</p> + +<p>M. Lalouette sursauta.</p> + +<p>—Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu +de sang-froid, madame votre mère...</p> + +<p>—Vous connaissez ma mère, monsieur?</p> + +<p>—Monsieur avant de me présenter à l'Académie...</p> + +<p>—Vous vous présentez donc?</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'ayant l'intention de me présenter, je voulais être +bien sûr que cela ne vous dérangerait pas. Je vous ai cherché partout. +Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame +votre mère qui m'a appris que vous étiez au Canada...</p> + +<p>—C'est exact! J'en arrive...</p> + +<p>—Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, êtes-vous arrivé du +Canada? demanda M<sup>me</sup> Lalouette, qui recommençait à prendre goût à la vie.</p> + +<p>—Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, même... j'ai débarqué au +Havre. Il faut vous dire que je vivais là-bas comme un sauvage et que +j'ai parfaitement ignoré toutes les âneries qui se sont débitées en mon +absence à propos du fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville.</p> + +<p>Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et M<sup>me</sup> Lalouette dirent:</p> + +<p>—Ah! oui...</p> + +<p>—J'ai appris les tristes événements qui ont accompagné les dernières +élections chez un ami qui m'avait offert à déjeuner ce matin; j'ai su +que l'on m'avait cherché partout... et j'ai résolu immédiatement de +tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte +Patard.</p> + +<p>—Oui! Oui!</p> + +<p>—Je me suis donc rendu cet après-midi à l'Académie et, en prenant soin +de rester dans l'ombre pour n'être pas reconnu, j'ai demandé au +concierge si M. Patard était là. Le concierge m'a répondu qu'il venait +de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge +que la commission pressait... Il me répliqua que je trouverais +certainement M. le secrétaire perpétuel chez M. Gaspard Lalouette, 32 +bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature à la succession +de M<sup>gr</sup> d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'étaient rendus en +voiture pour le féliciter sans retard!... Mais il paraît que je me suis +trompé, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin +sourire M. Eliphas de La Nox.</p> + +<p>—Monsieur! Il sort d'ici!... déclara M. Lalouette; je ne veux pas vous +tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel +pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai posé +ma candidature à ce fauteuil, persuadé qu'un homme comme vous ne saurait +être un assassin et sûr que tous les autres étaient des imbéciles.</p> + +<p>—Bravo! Lalouette! approuva M<sup>me</sup> Gaspard. Je te retrouve. Tu parles +comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera +toujours temps de le lui rendre!</p> + +<p>Il n'a qu'à dire un mot et il est à lui!...</p> + +<p>M. Eliphas s'avança vers M. Lalouette et lui prit la main.</p> + +<p>—Soyez académicien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillité! +en toute sûreté!... quant à moi, je ne suis, soyez-en persuadé, qu'un +pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus +de l'humanité, parce que j'avais beaucoup étudié... et beaucoup +pénétré...</p> + +<p>La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon échec à l'Académie, +m'a ouvert les yeux. Et j'ai résolu de me châtier de m'abaisser... je me +suis condamné à la retraite... j'ai suivi en cela la règle de ces +admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux +aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forêts du Canada, j'ai +travaillé de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je +reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui était remué +de la plus douce émotion de sa vie, car la parole de celui que l'on +avait appelé l'Homme de lumière était des plus captivantes et coulait +comme un miel dans les artères battantes de ceux qui avaient le bonheur +de l'entendre.</p> + +<p>—Oui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora M<sup>me</sup> +Gaspard qui roulait des yeux blancs.</p> + +<p>L'Homme de lumière dit simplement sans fausse honte:</p> + +<p>—Je suis marchand de peaux de lapin!</p> + +<p>—Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette.</p> + +<p>—Marchand de peaux de lapin! soupira M<sup>me</sup> Lalouette.</p> + +<p>—Marchand de peaux de lapin! répéta l'Homme de lumière en s'inclinant +posément et prêt à prendre congé.</p> + +<p>Mais M. Lalouette le retint.</p> + +<p>—Où allez-vous donc comme ça, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous +n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir +un petit quelque chose?...</p> + +<p>—Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, répondit +Eliphas.</p> + +<p>—Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit M<sup>me</sup> +Lalouette.</p> + +<p>Et elle roucoula:</p> + +<p>—Après tout ce qui s'est passé, nous avons bien des choses à nous +dire...</p> + +<p>—Je ne suis point curieux, répondit bonnement Eliphas.</p> + +<p>J'en sais assez pour ce que j'ai à faire ici... Aussitôt que j'aurai vu +M. le secrétaire perpétuel, je prendrai le train de Leipzig où je suis +attendu pour mon commerce de fourrures.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette alla à la porte et en défendit bravement le passage.</p> + +<p>—Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce +que vous allez lui dire, à M. le secrétaire perpétuel?...</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria Lalouette qui avait compris la nouvelle émotion de +sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire, à M. Hippolyte Patard?</p> + +<p>—Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassiné personne! déclara +l'Homme de lumière.</p> + +<p>M. Lalouette pâlit:</p> + +<p>—C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une +démarche bien inutile, je vous assure!</p> + +<p>—Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurés +vous-mêmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupçons +stupides qui pèsent sur ma personne...</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette, la figure tout à fait décomposée, regarda M<sup>me</sup> +Lalouette.</p> + +<p>—Ah! fille! gémit-il... c'était un trop beau rêve!... Et il se laissa +aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son épaule.</p> + +<p>Eliphas interrogea M<sup>me</sup> Lalouette.</p> + +<p>—M. Lalouette, dit-il, paraît avoir un grand chagrin... et je ne +comprends rien à ce qu'il veut dire...</p> + +<p>—Cela veut dire, pleura à son tour M<sup>me</sup> Lalouette, que si l'on apprend +avec certitude que vous êtes à Paris, que vous revenez du Canada et que +vous n'êtes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Académie, +jamais M. Lalouette ne sera académicien!</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible à +dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher +monsieur Eliphas, pour faire connaître la vérité vraie, qui est votre +innocence dont pas un homme sensé ne doute, vous entendez bien! Attendez +donc que mon mari soit élu!...</p> + +<p>—Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Académie ne sera pas assez +injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement à elle, +dans les mauvais jours...</p> + +<p>—Je vous dis qu'elle n'en voudra pas</p> + +<p>—Mais si!</p> + +<p>—Mais non!...</p> + +<p>—Mais si!...</p> + +<p>—Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc à M. Eliphas +pourquoi l'Académie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en +élire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret +qu'il a fallu confier à M. le secrétaire perpétuel... Mais cela restera +à jamais entre nous!...</p> + +<p>Alors! parle, Gaspard!</p> + +<p>M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de M<sup>me</sup> Lalouette et, se penchant +à l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche, +il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M. +Eliphas pouvait l'entendre.</p> + +<p>Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit à rire +franchement, lui qui ne riait jamais.</p> + +<p>—C'est trop drôle! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien!</p> + +<p>Soyez tranquilles.</p> + +<p>Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de M<sup>me</sup> Lalouette, +déclara qu'il était heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves +gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle +de voir M. Lalouette académicien, et, noblement, reprit le chemin de la +rue où il disparut bientôt d'un pas paisible et harmonieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII.</a></h2> + + +<p>Il faut être poli avec tout le monde surtout à l'Académie française</p> + +<p>Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagéré en prédisant à M. +Lalouette que le lendemain il serait célèbre.</p> + +<p>Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus célèbre que lui. Sa +maison ne désemplit point de journalistes et son image fut reproduite +dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette +accueillit tous ces hommages comme s'ils lui étaient dus. Le courage +qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute +modestie. Nous disons bien «qu'il semblait montrer» car en fait, +maintenant, M. et M<sup>me</sup> Lalouette étaient tout à fait tranquillisés en ce +qui concernait la vengeance du sâr. Et la visite de celui-ci, après les +avoir tout d'abord comblés d'épouvante, les avait finalement laissés +pleins de sécurité et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda +point à se réaliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut élu par +l'illustre Assemblée à l'unanimité, aucun concurrent n'étant venu lui +disputer la palme du martyre.</p> + +<p>Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa guère de +jours sans que l'arrière-boutique du marchand de tableaux ne reçût la +visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que +possible, n'être point reconnu, entrait par la petite porte basse de la +cour, traversait hâtivement l'arrière-boutique et s'enfermait avec M. +Lalouette dans un petit cabinet où ils ne risquaient point d'être +dérangés. Là, ils préparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'était +point vanté en disant qu'il avait une bonne mémoire. Elle était +excellente. Il saurait son discours par cœur, sans faute.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette s'y employait elle-même et faisait réciter à son mari le +chef-d'œuvre oratoire, jusque dans l'alcôve conjugale, au coucher et au +réveil. Elle lui avait appris également à disposer ses feuillets comme +s'il les lisait et à les ranger, au fur et à mesure, les uns derrière +les autres. Enfin, elle avait marqué le haut des feuillets d'un petit +signe rouge, pour que M. Lalouette ne tînt point devant lui—et devant +tout le monde—son discours, la tête en bas.</p> + +<p>La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fièvre arriva. Les +journaux avaient des délégations rue Laffitte en permanence. Après la +triple expérience précédente, il ne faisait point de doute pour beaucoup +que M. Gaspard Lalouette était voué à une mort prochaine. On voulait +avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, à défaut +de M. Lalouette qui, fatigué, paraît-il, se reposait et avait résolu de +ne recevoir personne de la journée, M<sup>me</sup> Lalouette devait répondre à +toutes les questions. La pauvre femme était, comme on dit, «sur les +dents» et radieuse. Car en réalité, M. Lalouette se portait «comme un +charme».</p> + +<p>—Comme un charme! Monsieur le rédacteur... dites-le bien dans vos +journaux... Il se porte comme un charme!</p> + +<p>M. Lalouette avait, ce jour-là, prudemment fui sa demeure, car sa gloire +le dérangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'être seul pour +répéter, plusieurs dernières fois, son discours. Dès l'aube, il s'était +rendu fort habilement, sans être reconnu, chez un petit-cousin de sa +femme qui tenait un débit, place de la Bastille. Le téléphone qui était +au premier étage avait été consigné par cet aimable parent et seul M. +Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de réciter à +M<sup>me</sup> Lalouette, malgré la distance qui les séparait, les passages les +plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, était M. +Hippolyte Patard.</p> + +<p>Celui-ci vint, comme il était convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les +six heures du soir à son petit débit de la place de la Bastille. Tout +semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu +entre les deux collègues, se produisit le petit incident suivant:</p> + +<p>—Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous réjouir +Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une séance solennelle d'un aussi +rayonnant éclat! Tous les académiciens seront là! vous entendez: +tous!... tous veulent marquer, par leur présence, la particulière estime +dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot +lui-même qui n'ait annoncé qu'il assisterait à la séance, bien qu'on le +voie rarement à ces sortes de cérémonies, car le grand homme est fort +occupé et il ne s'est dérangé ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni même +pour Martin Latouche, dont la réception avait pourtant suscité la plus +extrême curiosité.</p> + +<p>—Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitôt assez embarrassé, M. +Loustalot sera là!...</p> + +<p>—Il a pris la peine de me l'écrire.</p> + +<p>—C'est très gentil, cela...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuyé...</p> + +<p>—Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est +sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le +grand Loustalot...</p> + +<p>—Comment cela?...</p> + +<p>—Dans le temps, je suis allé, bien avant de poser ma candidature... je +suis allé chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de +Toth et de toutes les balançoires ayant rapport à la mort de Martin +Latouche. Très catégoriquement, il s'est moqué de moi et l'opinion de ce +grand savant, bien qu'elle eût été exprimée en des termes d'une +vulgarité qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma résolution de me +présenter à l'Académie.</p> + +<p>—Eh bien, mais! je ne vois pas là de quoi vous mettre martel en tête...</p> + +<p>—Attendez, mon cher secrétaire perpétuel, attendez!... quand j'ai eu +posé définitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire +preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Académie +elle-même n'avait pas hésité à se déranger la première, j'ose à peine +vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...</p> + +<p>—Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable +vis-à-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit à ma +reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard bondit.</p> + +<p>—Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?...</p> + +<p>—Ma foi non!...</p> + +<p>—Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu à toutes nos règles!...</p> + +<p>—Je le sais bien!</p> + +<p>—Cela m'étonne d'un homme comme vous!... vous avez insulté +l'Académie!...</p> + +<p>—Oh!... monsieur le secrétaire perpétuel... telle n'était point mon +intention...</p> + +<p>—Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite +au grand Loustalot?</p> + +<p>—Je vais vous dire, monsieur le secrétaire perpétuel... C'est à cause +d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi +du géant Tobie dont la vue n'est point rassurante...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard poussa un «ah!» d'ineffable stupéfaction.</p> + +<p>—Vous!... un homme si brave!...</p> + +<p>—C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la +tête, c'est que si je ne m'épouvante point facilement des chimères... je +redoute assez la réalité. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi +j'ai entendu les cris...</p> + +<p>—Quels cris?</p> + +<p>—D'abord les cris des chiens qui hurlaient à la mort... et puis, à +plusieurs reprises, comme un grand cri déchirant humain!...</p> + +<p>—Un grand cri déchirant humain?...</p> + +<p>—Le savant m'a dit que ce devait être là le cri de quelque maraudeur +qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on +l'assassinait... Le pays est désert... La maison est isolée... Tant est +que je n'y suis point retourné...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'était assis à une +table et consultait un indicateur.</p> + +<p>—Alors! dit-il.</p> + +<p>—Où ça?</p> + +<p>—Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq +minutes... Comme ça, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'êtes +officiellement reçu que demain!...</p> + +<p>—Bah! fit Lalouette, ça n'est point de refus!... Avec vous, ça va!... +vous les connaissez, les chiens?</p> + +<p>—Oui, oui... et le géant Tobie aussi.</p> + +<p>—Bravo!... Et nous dînerons au petit restaurant de La varenne, à côté +de la gare, en attendant le train qui nous ramènera.</p> + +<p>—A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose très +possible, s'il y pense!...</p> + +<p>Ils s'apprêtèrent à descendre et à courir à la gare de Vincennes qui est +toute proche.</p> + +<p>A ce moment, la sonnerie du téléphone retentit à côté d'eux.</p> + +<p>—Ce doit être M<sup>me</sup> Lalouette, fit le nouvel académicien. Je vais lui +annoncer que nous allons dîner à la campagne.</p> + +<p>Et il s'en fut à l'appareil d'où il détacha le récepteur il écouta.</p> + +<p>L'appareil était tout au fond de la pièce sous une petite ampoule +électrique. Était-ce cette électricité qui produisait un jour +défavorable, ou ce qu'il entendait qui l'émouvait à ce point, mais M. +Lalouette était vert. M. Patard, inquiet, demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?...</p> + +<p>M. Lalouette se pencha sur l'appareil:</p> + +<p>—Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu répètes cela à M. le +secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, fébrile.</p> + +<p>—C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! répondit Lalouette de plus +en plus vert.</p> + +<p>M. Patard, lui, devint jaune et, après avoir poussé un cri de +stupéfaction, mit hâtivement l'un des récepteurs à son oreille.</p> + +<p>Les deux hommes écoutaient.</p> + +<p>Ils écoutaient la voix de M<sup>me</sup> Lalouette qui leur transmettait le texte +d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.—«Mon cher monsieur +Lalouette. Je suis heureux de votre succès et je suis bien certain +qu'avec un homme comme vous, il n'est pas à craindre que quelque +fâcheuse émotion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous +le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours à Leipzig mais, +depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosité de me documenter sur +cette étrange affaire de l'Académie. Et maintenant que j'ai réfléchi, +j'en suis à me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que +trois académiciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil +de M<sup>gr</sup> d'Abbeville! Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à +ce qu'ils disparussent!... Et voilà ce que je me suis dit: ça n'est pas, +après tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il +n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces réflexions ne +sauraient vous arrêter. Même s'il y a eu des raisons à la disparition de +MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en +ait aucune pour faire disparaître M. Gaspard Lalouette. Compliments et +mes meilleurs souvenirs à M<sup>me</sup> Lalouette.</p> + +<p>ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII. Dans le train</a></h2> + + +<p>Dans le train qui les conduisait à La Varenne-Saint-Hilaire, +M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette réfléchissaient.</p> + +<p>Et leurs réflexions devaient être assez maussades, car ils ne mettaient +aucun empressement à se les communiquer.</p> + +<p>La lettre d'Eliphas était pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas +une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus +d'assassins sur la terre!</p> + +<p>Cette phrase leur était entrée dans la tête, comme une vrille à tous les +deux. Évidemment, celui qu'elle faisait souffrir le plus était M. +Lalouette, mais M. Patard était bien malade, il avait naturellement +demandé des explications à M. Lalouette qui lui avait narré, par le +menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste, +aucun inconvénient à cette confidence, puisque M. Lalouette était bien +définitivement élu. Mais, s'il ne l'avait pas été—élu—, je crois bien +qu'après cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette eût tout raconté tout de +même, car en vérité, il en était maintenant à se demander s'il avait +lieu de se réjouir autant que cela de son élection.</p> + +<p>Quant à M. Hippolyte Patard, le dépit qu'il avait conçu dans l'instant, +d'avoir été soigneusement écarté par le prudent Lalouette d'un incident +aussi considérable que celui de la réapparition d'Eliphas n'avait pas +duré sous le coup des idées particulièrement lugubres soulevées par la +tranquille hypothèse d'Eliphas de La Nox lui-même: «Si ce n'est moi, +c'est peut-être un autre!...»</p> + +<p>«Est-ce aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite, +avant de s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville?» Encore une +phrase qui lui dansait devant les yeux...</p> + +<p>Mais c'était surtout la dernière qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.</p> + +<p>«S'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et +Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire +disparaître M. Gaspard Lalouette...» Il se peut!!!... M. Lalouette ne +pouvait avaler ce «Il se peut!!!».</p> + +<p>Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrétaire perpétuel était de +moins en moins rassurante...</p> + +<p>—Écoutez, Lalouette, fit-il tout à coup, la lettre de cet Eliphas +m'ouvre des horizons plutôt sombres... mais en toute conscience, +j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...</p> + +<p>—Ah! répondit Lalouette, la voix légèrement altérée, mais vous n'en +êtes pas sûr?...</p> + +<p>—Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sûr +de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre... +Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...</p> + +<p>—Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa +hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez déjà mort?...</p> + +<p>Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette où il s'affala +avec un gémissement.</p> + +<p>—Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard +consolateur, en posant sa main sur celle du récipiendaire, mais cela ne +m'empêche pas de penser que les décès des trois autres n'ont peut-être +pas été si naturels que cela...</p> + +<p>—Les trois autres!... frissonna Lalouette.</p> + +<p>—Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait réfléchir... et vient +assez singulièrement réveiller dans mon esprit des souvenirs d'enquête +personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez +ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?</p> + +<p>—Je ne leur ai jamais parlé de la vie...</p> + +<p>—Tant mieux!... soupira M. le secrétaire perpétuel, vous me le jurez? +insista-t-il.</p> + +<p>—Je vous le jure sur la tête d'Eulalie, mon épouse.</p> + +<p>—C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier à leur +sort...</p> + +<p>—Vous me rassurez un peu, monsieur le secrétaire perpétuel... Mais vous +pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...</p> + +<p>—Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma +parole!... La pensée de ce sorcier nous avait tous hypnotisés, et, à +cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherché ailleurs +le secret naturel, et criminel peut-être, de cette épouvantable +énigme... Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils +disparussent.... répéta M. Patard avec une exaltation tout à fait comme +se parlant à lui-même: C'est bien cela?... c'est bien cela?...</p> + +<p>—Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...</p> + +<p>Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout à l'heure et vous m'épouvantez à +nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait +pitié à voir Les deux hommes s'étreignaient les mains.</p> + +<p>—Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais +quelque chose, si je réfléchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient +pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la première élection +pour la succession de M<sup>gr</sup> d'Abbeville... Ils ne s'étaient jamais vus!... +Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti +en me disant qu'ils étaient tous trois d'anciens camarades... Eh bien! +aussitôt après l'élection, ils se réunissent... ils se voient en +cachette... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... On a dit que +c'était pour parler du sorcier... et pour déjouer ses menaces, et on l'a +cru et je l'ai cru moi-même... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir +autre chose à se raconter!... Ils devaient tous avoir à redouter quelque +chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...</p> + +<p>—Vous êtes sûr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...</p> + +<p>—Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements... +Savez-vous où ils se sont rencontrés pour la première fois?...</p> + +<p>—Ma foi non!...</p> + +<p>—Devinez!</p> + +<p>—Comment voulez-vous?...</p> + +<p>—Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par +le plus grand hasard... ils se sont rencontrés, allant faire visite, +avant l'élection, à M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien +entendu—et, depuis, il a dû leur arriver quelque chose de terrible, +avant leur mystérieuse mort, puisqu'ils se sont donné des rendez-vous +aussi secrets... voilà ce que je pense, moi...</p> + +<p>—C'est peut-être vrai... Il leur sera arrivé quelque chose qu'on ne +sait pas... mais à moi, monsieur le secrétaire perpétuel, à moi, il ne +m'est rien arrivé, à moi...</p> + +<p>—Non! non! A vous, il ne vous est rien arrivé... voilà pourquoi je +pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez être tranquille, mon cher +monsieur Lalouette!... oui... ma foi... à peu près tranquille... je vous +dis «à peu près»... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux +plus prendre aucune responsabilité... aucune.</p> + +<p>A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employé cria:</p> + +<p>«La Varenne-Saint-Hilaire!» M. Patard et M. Lalouette sursautèrent. Ah! +bien! ils étaient loin de La varenne, et ils ne pensaient même plus à ce +qu'ils étaient venus y faire...</p> + +<p>Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit à M. Patard:</p> + +<p>—Monsieur Patard, vous auriez dû me raconter ce que vous venez de me +dire là, lors de votre première visite à mon magasin...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV. Un grand cri déchirant humain</a></h2> + + +<p>Ils ne trouvèrent point de voiture à la gare et il leur fallut prendre +le chemin de Chennevières à la nuit tombante.</p> + +<p>Sur le pont de Chennevières avant de descendre sur la rive de la Marne, +chemin qui conduisait, par le plus court, à la demeure isolée de M. +Loustalot, M. Lalouette arrêta son compagnon.</p> + +<p>—Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne +croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?...</p> + +<p>—Qu'ils? s'exclama M. le secrétaire perpétuel, qui paraissait fort +énervé.</p> + +<p>—Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassiné les +autres!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont été assassinés, d'abord? +fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux.</p> + +<p>—Mais vous!...</p> + +<p>—Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!...</p> + +<p>—C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secrétaire +perpétuel: je veux bien moi, être de l'Académie...</p> + +<p>—Vous en êtes!...</p> + +<p>—C'est vrai! soupira M. Lalouette.</p> + +<p>Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette était poursuivi par une +idée fixe.</p> + +<p>—Mais je voudrais tout de même bien ne pas être assassiné, fit-il.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard haussa les épaules. Cet homme qui ne savait pas +lire, mais qui savait parfaitement qu'en se présentant à l'Académie il +n'avait rien à craindre de tout ce que tous les autres qui ne se +présentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un héros +et qui n'avait été qu'un malin, commençait à lui être moins sympathique. +Il résolut de le rappeler assez rudement au respect de lui-même:</p> + +<p>—Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien +que l'on risque quelque chose!...</p> + +<p>«Et allez donc! Ça c'est envoyé!» pensa M. Hippolyte Patard. C'est qu'en +vérité il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette tout à fait +nauséabondes. La situation avait beau apparaître difficile, mystérieuse, +et, à tout prendre, menaçante, +M. Hippolyte Patard pensa qu'elle était encore bien belle pour M. +Lalouette qu'elle faisait académicien.</p> + +<p>M. Lalouette avait baissé le nez; quand il le releva ce fut pour laisser +tomber dans la fraîcheur du soir cette phrase qui était, en toute +sincérité, immonde...</p> + +<p>—Est-ce bien nécessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?...</p> + +<p>Ils étaient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit +enveloppaient déjà les deux voyageurs. M. le secrétaire perpétuel +regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affalée de M. +Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup +d'épaule!...</p> + +<p>Seulement, au lieu de précipiter cette chair flasque au sein des eaux, +M. le secrétaire perpétuel alla prendre amicalement le bras de M. le +récipiendaire...</p> + +<p>Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard était le moins criminel +des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement à ce que +coûterait à l'illustre Compagnie une quatrième mort!...</p> + +<p>Il en frémit. Ah! à quoi pensait-il donc? A inquiéter cet excellent M. +Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il +jura à cet honnête homme, du fond du cœur une reconnaissance +éternelle... Il essaya de réchauffer chez lui une ardeur académicienne +qu'il se reprochait assurément d'avoir laissé s'éteindre. Il lui +décrivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivrée et +ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le cœur de M. Lalouette en +lui représentant, aux premières loges, M<sup>me</sup> Lalouette vers qui allaient +tous les hommages, comme à l'épouse glorieuse et rayonnante de l'Homme +du jour!...</p> + +<p>Finalement ils s'embrassèrent en se congratulant, en se réconfortant, en +se traitant d'enfants qui s'étaient laissé assombrir par des idées +noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils +constatèrent qu'ils étaient arrivés à la griffe du grand Loustalot.</p> + +<p>—Attention aux chiens! fit M. Lalouette.</p> + +<p>Mais les chiens ne se faisaient pas entendre...</p> + +<p>Chose curieuse, la griffe était ouverte.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la présence +d'étrangers.</p> + +<p>—Où sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas.</p> + +<p>De fait, personne ne se dérangeait.</p> + +<p>—Entrons! fit M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—J'ai peur des chiens! recommença M. Lalouette.</p> + +<p>—Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! répéta M. Patard. +Ils ne nous feront aucun mal.</p> + +<p>—Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette.</p> + +<p>Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence régnait +dans le jardin, dans la cour et dans la maison.</p> + +<p>La porte de la maison était également entrouverte. Ils la poussèrent. Un +bec de gaz à demi ouvert éclairait le vestibule.</p> + +<p>—Il y a quelqu'un? s'écria M. Patard, de sa voix de tête.</p> + +<p>Mais aucune voix ne lui répondit.</p> + +<p>Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence.</p> + +<p>Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule étaient fermées.</p> + +<p>Et, tout à coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient là, fort +embarrassés, le chapeau à la main, les murs de la maison résonnèrent +d'une clameur affreuse. La nuit retentit désespérément d'un grand cri +déchirant humain...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV. La cage</a></h2> + + +<p>La mèche de M. le secrétaire perpétuel s'était dressée toute droite sur +son crâne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand état de +faiblesse.</p> + +<p>—Voilà le cri! gémit-il, le grand cri déchirant humain...</p> + +<p>M. Patard eut encore la force d'émettre une opinion:</p> + +<p>—C'est le cri de quelqu'un à qui il est arrivé un accident...</p> + +<p>Il faudrait voir...</p> + +<p>Mais il ne bougeait pas.</p> + +<p>—Non! Non! C'est le même cri... je le connais... c'est un cri, fit à +voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme ça... tout le temps... +dans la maison...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard haussa les épaules.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il.</p> + +<p>—Ça recommence... grelotta M. Lalouette.</p> + +<p>On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de +gémissement lointain et ininterrompu.</p> + +<p>—Je vous dis qu'il est arrivé un accident... cela vient d'en bas... du +laboratoire... C'est peut-être Loustalot qui se trouve mal...</p> + +<p>Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans +ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux étages supérieurs, +mais, sous cet escalier-là, il y en avait un autre qui descendait au +laboratoire.</p> + +<p>M. Patard se pencha au-dessus des degrés. Le gémissement arrivait là +presque distinctement, mêlé de paroles incompréhensibles mais qui +semblaient devoir exprimer une grande douleur.</p> + +<p>—Je vous dis qu'il est arrivé un accident à Loustalot.</p> + +<p>Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier.</p> + +<p>M. Lalouette suivit. Il dit tout haut:</p> + +<p>—Après tout, nous sommes deux!</p> + +<p>Plus ils descendaient, plus ils entendaient gémir et pleurer Enfin, +comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien.</p> + +<p>Le laboratoire était vide.</p> + +<p>Ils regardèrent partout autour d'eux.</p> + +<p>Un ordre parfait régnait dans cette pièce. Tout était à sa place. Les +cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande cheminée +qui servait aux expériences, les instruments de physique sur les tables, +tout cela était propre et net et méthodiquement rangé. Ce n'était point +là, de toute évidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein +travail.</p> + +<p>M. Patard en fut étonné.</p> + +<p>Mais ce qui l'étonnait le plus était, comme je l'ai dit, de ne plus rien +entendre... et de ne rien voir qui l'eût mis sur la trace de cette +grande douleur qui leur avait «retourné les sangs» à tous les deux, M. +Lalouette et lui.</p> + +<p>—C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne.</p> + +<p>—Non, personne!...</p> + +<p>Et tout à coup, le grand cri les secoua à nouveau, leur déchirant le +cœur et les entrailles.</p> + +<p>Cela les avait comme soulevés de terre: cela venait même de sous la +terre.</p> + +<p>—On crie dans la terre! murmura M. Lalouette.</p> + +<p>Mais M. Patard lui montrait déjà du doigt une trappe ouverte dans le +plancher-Ça vient d'ici... fit-il.</p> + +<p>Il y courut...</p> + +<p>—C'est quelqu'un qui sera tombé par cette trappe et qui se sera brisé +les jambes...</p> + +<p>M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les gémissements à nouveau +s'étaient tus.</p> + +<p>—C'est incroyable! dit M. le secrétaire perpétuel... Il y a là une +pièce que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le +premier...</p> + +<p>Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses +prudemment, autour de lui.</p> + +<p>Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, était éclairé par des +papillons de gaz. M. Patard descendait avec précaution. M. Lalouette, +qui regrettait décidément sa visite au grand Loustalot, arrivait.</p> + +<p>Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la même disposition que dans +la pièce de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses +étaient dans un grand désordre, et en plein service, en cours +d'expérience...</p> + +<p>M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux...</p> + +<p>Ils n'apercevaient toujours personne...</p> + +<p>Soudain, comme ils s'étaient retournés vers un coin de muraille, ils +reculèrent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille était ouvert +et garni de barreaux. Et derrière ces barreaux, comme une bête fauve +enfermée dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents +les fixait en silence...</p> + +<p>Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient là comme des statues, +l'homme, derrière ses barreaux dit:</p> + +<p>—Etes-vous venus pour me délivrer?... En ce cas dépêchez-vous... car je +les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches...</p> + +<p>Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils?</p> + +<p>L'homme encore hurla:</p> + +<p>—Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des +mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des +mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voilà!... je les +entends!... Le géant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont +vous faire manger par les chiens!...</p> + +<p>Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout là-haut, sur la +terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!...</p> + +<p>Ils tournèrent autour d'eux-mêmes comme s'ils étaient ivres... cherchant +une issue. Et l'autre dans sa cage répétait en secouant les barreaux +comme s'il voulait les arracher:</p> + +<p>—Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le +secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les +chiens!...</p> + +<p>Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affolés +d'épouvante, s'étaient rués sur l'escalier qui conduisait à la trappe...</p> + +<p>—Pas par là!... hurla l'homme, derrière les barreaux... vous ne les +entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voilà!... les voilà!... +avec les chiens!...</p> + +<p>Ajax et Achille avaient dû maintenant pénétrer dans la maison... car +celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un +enfer plein de l'aboiement des démons...</p> + +<p>Patard et Lalouette étaient retombés au bas de l'escalier, hurlant leur +effroi, comme des insensés et criant: «Par où?... par où?... par où?...» +tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se +taire...</p> + +<p>—Vous allez encore vous faire pincer comme les autres!</p> + +<p>Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... écoutez!... +Ah! si les chiens s'en mêlent, le compte est bon!... Voulez-vous vous +taire!...</p> + +<p>Patard et Lalouette, croyant déjà voir apparaître les crocs terribles +d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'étaient rués à +l'autre extrémité de cette cave, contre les barreaux mêmes de la cage où +l'homme était enfermé; et c'étaient eux maintenant qui suppliaient le +malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite, +avec des râles... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage...</p> + +<p>Mais celui-ci leur avait pris à tous deux ce qui leur restait de +cheveux, à travers les barreaux, et leur secouait la tête affreusement +pour les faire taire:</p> + +<p>—Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!...</p> + +<p>Écoutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font +taire!... Le géant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien! +la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance...</p> + +<p>Et il les lâcha:</p> + +<p>—Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table là-bas, une +clef...</p> + +<p>Lalouette et Patard tiraient le tiroir en même temps et le fouillaient +fébrilement de leurs mains tremblantes.</p> + +<p>—Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont +enchaînés... Il faut en profiter...</p> + +<p>—Mais la clef!... la clef?... réclamaient les deux malheureux qui +fouillaient en vain dans le tiroir...</p> + +<p>—Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite... +cherchez!... Il la met là tous les jours... après m'avoir donné à +manger...</p> + +<p>—Mais il n'y a pas de clef!...</p> + +<p>—Alors, c'est que le géant l'a gardée, la brute!... Silence!... Mais ne +remuez donc plus! Ah! les voilà! les voilà!... ils descendent... +Maintenant le géant fait craquer l'escalier!...</p> + +<p>Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... prêts à se jeter +sous les meubles, à se cacher dans les armoires...</p> + +<p>—Ah! ne perdez donc pas la tête comme ça! souffla le prisonnier... ou +nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la cheminée, là... oui, +là, bien sûr... de chaque côté!...</p> + +<p>Bougez pas!... ou je ne réponds plus de rien!... Tout à l'heure il ira +dîner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes +pauvres chers messieurs... comme des mouches!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI. Par les oreilles</a></h2> + + +<p>Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'étaient dissimulés chacun dans un +coin de la grande cheminée du laboratoire souterrain. Là, ils étaient +dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait +de vie s'était réfugié dans les oreilles. En vérité, ils ne vivaient +plus que par les oreilles.</p> + +<p>Ce fut d'abord le géant Tobie qui, en descendant l'escalier du +laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes.</p> + +<p>—Vous avez encore laissé la trappe ouverte, maître, dit-il, vous verrez +que cela vous portera malheur... à la fin!...</p> + +<p>On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage, +c'est-à-dire des barreaux derrière lesquels ils avaient découvert +l'homme enfermé.</p> + +<p>—Dédé a dû en profiter pour crier comme un sourd... T'as crié, Dédé?</p> + +<p>—Certainement qu'il a crié... répondit la voix de fausset de M. +Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'étais au gros chêne et que je +mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne, à cette heure, +dans les environs.</p> + +<p>—On ne sait jamais... gronda le géant... vous pouvez recevoir des +visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec +elle on est tranquilles... elle est rembourrée de crin... on n'entend +rien...</p> + +<p>—Si tu n'avais pas laissé la grille du jardin ouverte, vieux fou, et +laissé échapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu'à ma +voix... Je n'ai pas pensé à la trappe derrière moi...</p> + +<p>—Tu as crié, Dédé? interrogea le géant.</p> + +<p>Mais il n'obtint pas de réponse... L'homme, derrière ses barreaux, ne +bougeait pas plus qu'un mort.</p> + +<p>Le géant reprit:</p> + +<p>—Les chiens étaient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal à les +enchaîner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la +maison... Ils étaient comme le soir où nous avons trouvé ici les trois +messieurs en visite devant la cage à Dédé...</p> + +<p>C'était un soir comme celui-là, maître, où les chiens s'étaient échappés +et où il a fallu «leur courir après»...</p> + +<p>—Ne me parle jamais de ce soir-là, Tobie, fit la voix chevrotante de +Loustalot.</p> + +<p>—C'est ce soir-là, continua le géant, que j'ai bien cru que ça nous +porterait malheur!... car Dédé avait crié!... avait bavardé... N'est-ce +pas, Dédé, que tu avais bavardé?</p> + +<p>Pas de réponse...</p> + +<p>—Mais c'est à eux, reprit le géant de sa voix grasse et lente, c'est à +eux que ça a porté malheur... Ils sont morts...</p> + +<p>—Oui, ils sont morts...</p> + +<p>—Tous les trois...</p> + +<p>—Tous les trois... répéta comme un écho sinistre la voix cassée du +grand Loustalot.</p> + +<p>—Ça, ricana lugubrement le géant... ça a été comme un fait exprès.</p> + +<p>Loustalot ne lui répondit pas, mais quelque chose comme un soupir un +soupir de terreur et d'angoisse passa sur la tête des deux hommes qui +devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, être occupés à +quelque expérience.</p> + +<p>—Tu as entendu? demanda Loustalot.</p> + +<p>—C'est toi, Dédé? fit le géant.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, répondit la voix de l'homme aux barreaux.</p> + +<p>—Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a. +Dédé est peut-être malade? Il a crié tout à l'heure à se casser la +poitrine... Il a peut-être faim? As-tu faim, Dédé?</p> + +<p>—Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voilà la «formule»! Elle +est complète. Vous pouvez me donner à manger maintenant... J'ai bien +gagné mon souper!</p> + +<p>—Va lui chercher sa «formule», ordonna Loustalot, et donne-lui sa +soupe...</p> + +<p>—Regardez d'abord si la formule est bonne, répliqua Dédé... vous m'avez +habitué à ne pas voler mon pain...</p> + +<p>Il y eut les pas du géant et puis le bruit d'un morceau de papier +froissé que le prisonnier devait passer à Tobie à travers les +barreaux...</p> + +<p>Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait +examiner la «formule».</p> + +<p>—Oh! ça!... ça c'est épatant! s'exclama-t-il dans un véritable +transport... c'est tout à fait épatant, Dédé!... Mais tu ne m'avais pas +dit que tu travaillais à ça!...</p> + +<p>—Je ne travaille qu'à ça depuis huit jours... nuit et jour... vous +entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, ça y est!...</p> + +<p>—Oh! ça y est!...</p> + +<p>Il y eut un grand soupir de Loustalot.</p> + +<p>—Quel génie!... fit-il...</p> + +<p>—Il a encore trouvé quelque chose? demanda Tobie.</p> + +<p>—Oui, oui... Il a encore trouvé quelque chose... et ce qu'il a trouvé, +il l'a enfermé dans une bien belle formule!...</p> + +<p>Loustalot et Tobie se parlèrent alors à voix basse.</p> + +<p>Si l'on avait encore eu la force d'écouter dans la cheminée, on n'aurait +pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient là...</p> + +<p>Loustalot reprit tout haut:</p> + +<p>—Mais c'est de la véritable alchimie, ça, mon garçon!... Ce que tu +viens de trouver là, c'est quelque chose comme la transmutation des +métaux!... Tu es sûr de l'expérience, Dédé?</p> + +<p>—Je l'ai répétée trois fois avec du chlorure de potassium.</p> + +<p>Ah! on ne dira plus que la matière est inaltérable!... c'est tout à fait +autre chose!... Un véritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un +potassium ionisé, sans parenté aucune avec le premier—Et de même pour +le chlore? interrogea Loustalot.</p> + +<p>—De même pour le chlore...</p> + +<p>—Bigre!...</p> + +<p>Loustalot et le géant se reparlèrent à voix basse, puis Loustalot +encore:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, Dédé?</p> + +<p>—Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin.</p> + +<p>—Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtempéra le +grand Loustalot, ça ne peut pas lui faire de mal.</p> + +<p>Mais tout à coup, la paix relative de cette cave profonde fut +effroyablement troublée par Dédé. Il y eut comme une tempête +souterraine, un déchaînement de fureurs, des cris, des lamentations, des +malédictions!... M. Lalouette de son côté, M. Patard du sien, n'eurent +que le temps d'arrêter sur les bords de leurs lèvres sèches la clameur +suprême de leur épouvante... On sentait que l'homme s'était rué comme un +animal féroce derrière les barreaux de sa cage.</p> + +<p>—Assassins! hurlait-il... Assassins!... misérables bandits, voleur de +Loustalot!... Geôlier immonde, garde-chiourme de mon génie!... monstre à +qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes +crimes seront punis, tu entends, misérable!... Dieu te châtiera!... Ton +forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les +hommes qui me délivreront!... Tu ne les tueras pas tous!...</p> + +<p>Et je te traînerai comme une charogne infâme avec une pique de boucher, +bandit!... Par la peau du cou...</p> + +<p>—Assez! fais-le taire, Tobie! râla Loustalot.</p> + +<p>On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds.</p> + +<p>—Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!... +Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!...</p> + +<p>Oui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux gémonies!... +je me tais!...</p> + +<p>Et le bruit de la grille de fer recommença sur ses gonds...</p> + +<p>Et il n'y eut plus bientôt, dans la cave profonde, qu'un gémissement qui +allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort après +une grande colère ou qui meurt...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII. Quelques inventions de Dédé</a></h2> + + +<p>Après ce gémissement il y eut encore quelque remue-ménage dans le +Laboratoire de la cave du fond et puis peu à peu tout bruit s'éteignit.</p> + +<p>Dans leur coin de cheminée, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne +donnaient point signe de vie. Ils étaient collés au mur comme s'ils ne +devaient plus s'en détacher jamais.</p> + +<p>Cependant la voix de l'homme, derrière les barreaux de la cage, résonna:</p> + +<p>—Vous pouvez venir... ils sont partis.</p> + +<p>Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit:</p> + +<p>—Etes-vous morts?</p> + +<p>Enfin, dans la pénombre du laboratoire-tombeau, qui n'était plus éclairé +maintenant que par un lumignon qui brillait derrière les barreaux de la +cage, chez le prisonnier, dans cette pénombre, disons-nous, apparurent +timidement, au bord de la vaste cheminée, deux silhouettes...</p> + +<p>Les têtes d'abord se montrèrent prudemment, puis les corps... et tout +redevint immobile.</p> + +<p>—Oh! vous pouvez avancer, dit la voix de Dédé... ils ne reviendront +plus de la nuit... et la trappe est fermée.</p> + +<p>Alors les deux silhouettes remuèrent à nouveau... mais avec des +précautions extrêmes. Elles s'arrêtaient à chaque pas. Elles glissaient +fort précautionneusement... Elles étaient debout sur la pointe des +pieds, les mains étendues... et, quand elles se heurtaient à un meuble +et que ce meuble répondait à ce choc par quelque sonorité, les +silhouettes restaient comme suspendues.</p> + +<p>Enfin elles arrivèrent à la lumière barrée de la grille derrière +laquelle Dédé, debout, les attendait.</p> + +<p>Et elles s'affalèrent exténuées, au pied des barreaux. Une voix qui +était celle de M. Hippolyte Patard dit:</p> + +<p>—Ah! mon pauvre monsieur!</p> + +<p>Et la voix de M. Lalouette se fit entendre à son tour:</p> + +<p>—Nous avons cru qu'ils vous assassinaient.</p> + +<p>—Vous êtes restés dans la cheminée tout de même? fit l'homme.</p> + +<p>C'était vrai. Ils ne pouvaient le nier Ils expliquèrent, en des propos +confus, que leurs jambes leur avaient refusé tout service, qu'ils +n'avaient point l'habitude de pareilles émotions, qu'ils étaient +académiciens et nullement préparés à d'aussi horribles tragédies.</p> + +<p>—Des académiciens! fit l'homme. Un jour il en est descendu trois ici... +trois candidats qui faisaient leur visite et que le bandit a surpris... +Je ne les ai jamais revus... Depuis, j'ai appris, en écoutant le bandit +et le géant, qu'ils étaient tous morts... Il a dû les tuer comme des +mouches!</p> + +<p>Toute cette conversation était prononcée à voix très basse, étouffée, +les lèvres de tous trois collées aux barreaux.</p> + +<p>—Monsieur! implora Gaspard Lalouette, est-ce qu'il y a un moyen de +sortir sans que le bandit nous surprenne?</p> + +<p>—Bien sûr! fit l'homme... par l'escalier qui donne directement dans la +cour...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard dit:</p> + +<p>—La clef qui ouvre cet escalier et dont vous nous avez parlé n'est +point dans le tiroir L'homme dit:</p> + +<p>—Je l'ai dans ma poche! Je l'ai prise dans la poche du géant... Je me +suis fait taire pour qu'il vienne dans ma cage.</p> + +<p>—Ah! mon «pauvre monsieur», reprit Patard.</p> + +<p>—Oui! oui! Je suis à plaindre, allez! Ils ont des façons terribles de +me faire taire.</p> + +<p>—Alors, vous croyez qu'on peut s'en aller, soupira M. Gaspard +Lalouette, qui s'étonnait que l'autre ne leur eût pas encore passé la +clef.</p> + +<p>—Reviendrez-vous me chercher? demanda l'homme.</p> + +<p>—Nous vous le jurons, dit solennellement M. Lalouette.</p> + +<p>—Les autres aussi l'ont juré, et ils ne sont pas revenus.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard intervint pour l'honneur de l'Académie:</p> + +<p>—Ils seraient revenus s'ils n'étaient pas morts.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai... Il les a tués comme des mouches!... Mais vous, il ne +vous tuera pas, parce qu'il ne sait pas que vous êtes venus... Mais il +ne faut pas qu'il vous voie...</p> + +<p>—Non! non! gémit Lalouette. Il ne faut pas qu'il nous voie...</p> + +<p>—Il faut être malin! recommanda l'homme en dressant devant les deux +visiteurs une petite clef noire.</p> + +<p>Et il donna la clef à M. Hippolyte Patard en lui disant qu'elle ouvrait +une porte qui se trouvait derrière la dynamo que l'on apercevait dans un +coin. Cette porte ouvrait sur un escalier qui montait à une petite cour +derrière la maison. Là, ils trouveraient une autre porte qui donnait sur +la campagne et dont ils n'auraient qu'à tirer les verrous intérieurs. La +clef de cette autre porte restait toujours sur la serrure.</p> + +<p>—J'ai remarqué tout cela, fit l'homme, quand le géant me promène.</p> + +<p>—Vous sortez donc quelquefois de votre cage? demanda</p> + +<p>M. Patard qui frissonnait en face d'un pareil malheur oubliant presque +le sien.</p> + +<p>—Oui, mais toujours enchaîné; une heure par jour à l'air libre, quand +il ne pleut pas.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre monsieur!</p> + +<p>Quant à M. Lalouette, il ne pensait qu'à s'en aller. Il était déjà à la +porte de l'escalier. Mais il lui sembla entendre tout là-haut des +grondements, et il recula.</p> + +<p>—Les chiens! gémit-il.</p> + +<p>—Mais oui, les chiens!... répéta l'homme, hostile... Est-il embêtant, +ce gros-là... vous ne sortirez d'ici que quand je vous le dirai, à la +fin! Il faut bien compter une heure avant que Tobie leur porte à +manger... Alors, vous pourrez passer... ils ne prendront pas le temps +d'aboyer... Quand ils mangent, ils ne connaissent plus rien, ni +personne... entendez-vous... quand ils mangent!</p> + +<p>L'homme ajouta:</p> + +<p>—Quelle vie!... Quelle existence!...</p> + +<p>—Une heure encore, soupira Lalouette, qui décidément maudissait le jour +où il avait eu l'idée de se faire académicien.</p> + +<p>—Moi, je suis bien ici depuis des années!... répliqua l'homme.</p> + +<p>Cela sortit de la gorge sur un tel ton farouche que les deux +académiciens, l'ancien et le nouveau, eurent honte de leur lâcheté! M. +Lalouette lui-même assura:</p> + +<p>—Nous vous sauverons!</p> + +<p>Sur quoi le prisonnier se mit à pleurer comme un enfant.</p> + +<p>Quel spectacle!</p> + +<p>Patard et Lalouette le virent seulement alors dans toute sa misère. Ses +vêtements étaient déchirés, mais ils n'étaient point cependant +malpropres. Ces déchirures, ces lambeaux évoquaient plutôt l'idée d'une +lutte récente, et les deux visiteurs songèrent que le prisonnier tout à +l'heure, s'était fait taire par le géant.</p> + +<p>Mais quel était donc le sort prodigieux de ce misérable dans sa cage? +Les propos entendus tout à l'heure conduisaient à l'imagination d'un si +abominable crime que M. Patard, qui croyait connaître depuis longtemps +le grand Loustalot, ne pouvait pas, ne voulait pas s'y arrêter! Et +cependant, comment expliquer, autrement que par le crime lui-même, la +présence de l'homme derrière les barreaux... de l'homme qui passait au +grand Loustalot des formules chimiques pour ne pas mourir de faim?</p> + +<p>M. Lalouette, lui, avait compris tout net l'affreuse chose. Il +n'hésitait plus. Il était certain maintenant que le grand Loustalot +avait enfermé un génie dans une cage et que c'était ce génie-là qui +avait fourni à l'illustre savant toutes les inventions qui avaient +répandu sa gloire sur le monde. Avec son esprit précis il se +représentait la chose avec des contours définitifs. Il voyait, d'un côté +de la grille, le grand Loustalot avec un morceau de pain, et, de +l'autre, le génie prisonnier avec ses inventions. Et l'échange se +faisait à travers les barreaux.</p> + +<p>Le grand Loustalot devait, comme on pense, bien tenir à conserver pour +lui tout seul un secret aussi formidable. Il devait y tenir certainement +plus qu'à la vie de trois académiciens... On l'avait bien vu, hélas!... +et il semblait assez logique qu'il dût y tenir encore assez pour lui +sacrifier deux victimes de plus. Quand on est entré dans la voie du +crime, on ne sait jamais quand on s'arrêtera.</p> + +<p>Et c'est bien à cause de la grande netteté avec laquelle il se +représentait tout le drame, que M. Lalouette avait une si grande hâte de +quitter ces lieux dangereux et qu'il ne se consolait point de prolonger +de pareilles transes, une heure encore.</p> + +<p>Cependant, M. Hippolyte Patard, dont le cerveau horrifié luttait pour +repousser des conclusions que M. Lalouette avait acceptées sans plus +tarder, M. Patard occupait le loisir forcé qui lui était fait à tâcher à +débrouiller la vraie situation du prisonnier.</p> + +<p>Les paroles mystérieuses prononcées par Martin Latouche et répétées par +Babette lui revenaient à la mémoire épouvantée: «Ce n'est pas possible, +avait dit Latouche, ce serait le plus grand crime de la terre!» Oui, +oui, le plus grand crime de la terre! Hélas! M. Patard ne devait-il pas +lui aussi se rendre à la hideuse vérité!</p> + +<p>Le prisonnier derrière ses barreaux, avait laissé tomber sa tête dans +ses deux mains, et il paraissait accablé sous le poids d'une douleur +surhumaine. Au-dessus de lui, le lumignon, accroché assez haut pour +qu'il n'y pût atteindre, éclairait les choses d'une façon fantastique et +donnait aux objets épars dans le cachot une forme telle, derrière les +barreaux, qu'on eût pu se croire en face du Laboratoire du diable, tout +à fait effrayant, avec les ombres agrandies des cornues et des alambics, +et les monstrueuses panses de ses fourneaux éteints.</p> + +<p>L'homme gisait comme une loque au milieu de toute cette alchimie.</p> + +<p>M. Patard l'appela à plusieurs reprises, sans qu'il eût l'air de +l'entendre. Tout là-haut les chiens grondaient toujours et M. Lalouette +n'avait garde d'ouvrir la porte par laquelle il rêvait cependant de +filer comme une flèche.</p> + +<p>C'est alors que la loque—l'homme aux lambeaux—remua un peu et que son +ombre aux yeux hagards fit entendre des paroles terribles.</p> + +<p>—La preuve que le secret de Toth existe, c'est qu'ils sont morts. +Voyez-vous! voyez-vous! voyez-vous! Il était descendu un jour si furieux +que la maison en tremblait. Et moi aussi, je tremblais. Car je me +disais: Ça y est! Oh! ça y est! Il va falloir que j'invente encore +quelque chose! Chaque fois qu'il me demande quelque chose de très +difficile, il m'épouvante...</p> + +<p>Alors, il m'a, comme un petit enfant qui a peur qu'on ne lui donne pas +sa tartine... Quelle misère, n'est-ce pas?... Mais c'est un bandit!</p> + +<p>Il y eut des râles sauvages dans la gorge de l'homme.</p> + +<p>Et puis:</p> + +<p>—Ah! Il m'a bien tenaillé, avec son secret de Toth! Moi je n'en avais +jamais entendu parler. Il m'a dit qu'un saltimbanque prétendait qu'on +pouvait tuer avec ce secret-là, par le nez, les yeux, la bouche et les +oreilles... Et il me disait qu'à côté de ce saltimbanque qu'il appelait +Eliphas, je n'étais qu'un âne... Il m'a humilié devant Tobie!... C'en +était indécent!... et j'ai bien souffert!... Ah! quelle quinzaine!... +quelle quinzaine nous avons passée!... je me la rappellerai longtemps... +et il ne m'a laissé tranquille que quand je lui eus livré les parfums +tragiques... les rayons assassins... et la chanson qui tue! Il a su s'en +servir à ce que je vois.</p> + +<p>L'homme ricana affreusement.</p> + +<p>Puis il s'étala de tout son long par terre, étendant les bras et les +jambes avec lassitude.</p> + +<p>—Ah! que je suis fatigué! soupira-t-il... Mais il me faut des détails. +Je voudrais bien savoir si on a vu briller le soleil de sacristie?</p> + +<p>M. Hippolyte Patard sursauta. Il se rappela cette définition étrange et +remarquable qu'un docteur avait faite des stigmates retrouvés sur le +visage de Maxime d'Aulnay. Et il dit dans un souffle:</p> + +<p>—Oui, oui, c'est bien cela!... le soleil de sacristie!</p> + +<p>—Il y était, n'est-ce pas?... Il avait éclaté sur le visage...</p> + +<p>C'était forcé!... ça, mon cher monsieur! c'est la mort par la lumière! +Ça ne peut pas faire autrement! ça fait comme une explosion!... ou +plutôt comme si le visage avait explosé!...</p> + +<p>Mais l'autre, qu'est-ce qu'il avait?... parce que, vous comprenez, mon +cher monsieur, il me faut des détails... Oh! je me doutais bien, allez, +que le bandit aurait encore fait des siennes, puisque je l'ai entendu +raconter à Tobie qu'ils étaient morts tous les trois. Mais les détails, +ça me manque, dans ma situation. Tantôt entre eux, devant moi, ils +parlent... et tantôt ils se taisent... Ah! c'est un impitoyable bandit! +Mais l'autre... qu'est-ce qu'il avait? Quels stigmates? Qu'est-ce qu'on +a trouvé?</p> + +<p>—Mais je crois qu'on n'a rien trouvé, répondit Patard.</p> + +<p>—Ah! on n'aura rien trouvé avec le parfum plus tragique...</p> + +<p>—Ça ne laisse pas de traces... c'est enfantin!... ça se met dans une +lettre... on l'ouvre, on la lit et on le respire!... Bonsoir!... plus +personne!... mais on ne tue pas tout le monde comme ça!... on finirait +par se méfier, bien sûr... Oui, oui, on finirait par se méfier... Il a +dû tuer le troisième avec...</p> + +<p>Ici, le grondement des chiens sembla tellement se rapprocher que la +conversation en fut suspendue. On n'entendait plus dans la cave que la +respiration haletante des trois hommes... puis la voix des molosses +s'éloigna ou plutôt diminua d'intensité.</p> + +<p>—On ne leur donnera donc pas à manger, ce soir? murmura Dédé.</p> + +<p>Patard, dont le cœur battait à se rompre, depuis l'atroce révélation, +put encore dire:</p> + +<p>—Il y en a un, je crois, qui a eu une hémorragie... car on lui a trouvé +un peu de sang au bout du nez!</p> + +<p>—Parbleu!... Parbleu! Parbleu! grinça Dédé...—et ses dents faisaient, +l'une contre l'autre, un bruit insupportable.</p> + +<p>Parbleu! Celui-là est mort par le son!... Il y a eu fatalement...</p> + +<p>Oh! c'est bien cela!... une hémorragie interne de l'oreille et il y a eu +un écoulement sanguin par la trompe d'Eustache, écoulement qui a gagné +l'arrière-gorge et puis le nez!... Nous y sommes! nous y sommes, ma +parole!</p> + +<p>Et l'homme, tout à coup, se redressant avec une agilité de singe, fut +debout. On eût dit qu'il sautait aux barreaux et qu'il s'y accrochait, +tel un quadrumane. Patard recula brusquement, redoutant que l'autre ne +lui saisît encore ce qui lui restait de cheveux.</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur!... n'ayez pas peur!</p> + +<p>L'homme se laissa retomber sur ses pattes et marcha dans son +cachot-laboratoire à grandes enjambées.</p> + +<p>Il redressait la taille, il redressait la tête... Quand il passait sous +le lumignon, on apercevait son vaste front.</p> + +<p>—Voyez-vous, mon cher monsieur!... Tout cela est bien terrible, mais +tout de même, on peut être fier de son invention!... Ça, c'est +réussi!... Ce n'est point de la mort pour rire que j'ai mise +là-dedans... non, non! C'est de la vraie mort que j'ai enfermée dans la +lumière et dans le son!... Ça m'a donné beaucoup de mal!... mais vous +savez, quand on a l'idée, le reste n'est plus rien à faire!... Il s'agit +d'avoir l'idée et ce ne sont point les idées qui me manquent!... +Demandez-le au grand, à l'illustre Loustalot... Ah! la réalisation d'une +idée comme celle-là, avec moi, ça ne traîne pas!... C'est vraiment +magnifique!</p> + +<p>L'homme arrêta sa marche, leva l'index et dit:</p> + +<p>—Vous savez qu'il existe dans le spectre des rayons ultraviolets? Ces +rayons, qui sont des rayons chimiques, agissent vigoureusement sur la +rétine... On a signalé des accidents très graves avec ces rayons!... oh! +très graves!... Maintenant, écoutez-moi bien... vous connaissez +peut-être ces sortes de lampes-longs-tubes, à lueur blafarde, verdâtre, +et dans lesquelles le mercure volatilisé... Ah çà! m'écoutez-vous? ou ne +m'écoutez-vous pas? s'écria l'homme si haut et si fort que Lalouette, +épouvanté, se laissa tomber à genoux, suppliant l'étrange professeur de +se taire, et que M. Patard gémit:</p> + +<p>—Oh! plus bas!... au nom du ciel, plus bas!</p> + +<p>Mais cette humiliation d'élève ne désarma point le maître qui, tout à sa +conférence et à l'orgueil de prôner les mérites de son invention devant +cet exceptionnel auditoire, continua d'une voix forte, nette, +dominatrice:</p> + +<p>—...Ces lampes dans lesquelles le mercure volatilisé produit une +lumière vraiment diabolique... Tenez, je crois bien que j'en ai là...</p> + +<p>L'homme chercha, remua des choses... et ne trouva pas.</p> + +<p>En haut, les chiens ne se taisaient toujours point. Ils avaient senti +les visiteurs, et c'est ce qui les faisait si insupportables.</p> + +<p>«Ils ne se tairont, bien sûr, qu'avec de la viande dans la gueule», +pensait M. Lalouette, et cette pensée qui ne le quittait décidément pas, +malgré l'éloquence du professeur ne le ranimait nullement et le laissait +à genoux, comme si, avant le trépas, il n'avait plus que la force de +demander pardon au Seigneur de la stupide vanité qui l'avait poussé à +briguer un honneur qui est généralement réservé à des gens qui savent au +moins lire. L'homme continuait son dangereux cours, redressant plus haut +encore le front d'orgueil et scandant ses phrases de grands gestes +tranchants.</p> + +<p>—Eh bien, mon idée, à moi, la voilà! la voilà! Au lieu de me servir +d'un verre pour enveloppe, j'ai pris un tube de quartz, ce qui m'a donné +une production folle de rayons ultraviolets! Et alors! et alors, je l'ai +enfermé, ce tube qui contenait du mercure, dans une petite lanterne +sourde, possédant une petite bobine mue par un petit accumulateur!...</p> + +<p>Et alors, et alors! La force mortelle de ces rayons sur l'œil est +incomparable... Un rayon, un seul, de ma lanterne sourde que je fais +agir comme je veux, grâce à un diaphragme qui me permet d'intercepter la +lumière à volonté—un rayon, un seul, suffit. La rétine reçoit un coup +terrible qui amène la mort instantanément par traumatisme! mais il +fallait le trouver... Il fallait songer à la possibilité de cette mort +par inhibition, c'est-à-dire par le brusque arrêt du cœur telle cette +mort également par inhibition—phénomène, messieurs, découvert par moi +d'abord, par Brown-Séquard ensuite—, telle cette mort, dis-je, par +inhibition qui survient, par exemple, à la suite d'un coup porté par le +revers de la main sur le larynx!...</p> + +<p>—Voilà! voilà! Ah! j'étais fier, bien fier de ma petite lanterne +sourde!... Mais il me l'a prise et je ne l'ai plus jamais revue...</p> + +<p>—Non, jamais! Ah! c'est une terrible petite lanterne qui tue les gens +comme des mouches!... Aussi vrai que je suis le professeur Dédé.</p> + +<p>Les deux auditeurs du professeur Dédé recommandèrent in petto leur âme à +Dieu, car décidément, avec les chiens et la petite lanterne sourde, +c'était bien le diable si maintenant ils en réchappaient. Mais le +professeur Dédé n'avait encore rien dit de la deuxième invention qui, +paraît-il, lui avait donné plus de joie que toutes celles qui l'avaient +précédée. Il n'avait encore rien dit de ce qu'il appelait son cher petit +perce-oreille... Cette lacune fut comblée en quelques phrases et +l'épouvante fut accomplie... La hideuse horreur de la mort prochaine et +sûre sembla glacer pour toujours M. le secrétaire perpétuel et le nouvel +académicien.</p> + +<p>—Tout cela! Tout cela! proclama donc le professeur Dédé, «c'est de la +crotte de bique» à côté de mon cher petit perce-oreille. C'est une +petite boîte qui n'est pas plus haute que ça!... Elle peut se fourrer +partout!... dans un accordéon, si on est malin et que l'on sache s'y +prendre... dans un orgue de Barbarie... dans tout ce qui chante... dans +tout ce qui fait une fausse note.</p> + +<p>Le professeur Dédé leva l'index encore.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, monsieur de plus désagréable pour une oreille tant soit +peu musicienne, qu'une fausse note? Je vous le demande, mais ne me +répondez pas! Il n'y a rien! rien! rien! Avec mon cher petit +perce-oreille, grâce au plus heureux dispositif électrique permettant +des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus pénétrantes—oui, +monsieur, ma parole!—que les ondes hertziennes—avec, dis-je, mon cher +petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les méninges, je fais +subir au cerveau qui s'attend normalement à une note normale un choc tel +que l'auditeur tombe mort, frappé comme d'un coup de couteau +ondulatoire, si j'ose dire, au moment même où l'onde armée de la fausse +note pénètre furtive et rapide dans le limaçon. Ah! vrai! qu'est-ce que +vous dites de ça?... Hein?... vous ne dites rien de ça!... Non! rien du +tout!... moi non plus! Il n'y a rien à dire... Tout cela tue les gens +comme des mouches!... Ah! c'est au fond bien ennuyeux... car je resterai +ici toute ma vie n'ayant vu passer que des gens qui seraient venus me +délivrer s'ils n'étaient pas morts... Mais, à leur place, je sais bien +ce que je ferais dans une aussi grave circonstance...</p> + +<p>—Quoi?... Quoi?... râlèrent les deux malheureux.</p> + +<p>—Je porterais des lunettes bleues et je me mettrais du coton dans les +oreilles.</p> + +<p>—Oui! oui! oui! des lunettes bleues et du coton!... répétèrent les deux +hommes, et ils tendaient les mains comme des mendiants.</p> + +<p>—Je n'en ai pas sur moi!... fit gravement le professeur Dédé...</p> + +<p>Et tout à coup il s'écria:</p> + +<p>—Attention! Attention! Écoutez! des pas!... C'est peut-être lui, la +petite terrible lanterne sourde d'une main, et le cher petit +perce-oreille de l'autre... Ah! Ah!... Pas un sou!... je ne donnerais +pas un sou de votre existence terrestre à tous les deux, ma parole!... +Non!... Non!... C'est encore un coup raté!... une délivrance ratée!... +vous ferez comme les autres!... Vous ne reviendrez jamais!... jamais!...</p> + +<p>En effet, des pas descendaient... On marchait maintenant juste au-dessus +de leurs têtes. Les pas allaient vers la trappe...</p> + +<p>Patard et Lalouette s'étaient relevés, avaient fui vers la porte du +petit escalier, redressés par une suprême énergie, une dernière volonté +de vivre. La voix de l'autre les poursuivait: «Jamais!... je ne les +reverrai plus... Ils ne reviendront plus jamais!» Et ils eurent la +perception nette qu'on soulevait la trappe au-dessus de leur tête... Ils +se détournèrent instinctivement, rentrant la tête dans les épaules, +fermant les yeux, se bouchant les oreilles.</p> + +<p>Et c'était trop horrible... Ils préféraient décidément risquer la mort +par les chiens... Ils ouvrirent la porte et grimpèrent, escaladèrent +l'escalier, ne pensant qu'à ne pas être rejoints par le rayon qui +assassine ou la chanson qui tue... ne pensant même plus aux chiens.</p> + +<p>Or, les chiens n'aboyaient plus.</p> + +<p>Les chiens devaient manger, être occupés à dévorer Patard et Lalouette +virent la porte indiquée par Dédé, la clef sur la serrure...</p> + +<p>Et ils ne firent qu'un bond jusque-là.</p> + +<p>...Et puis, ce fut la fuite éperdue dans les champs... les champs à +travers lesquels ils coururent, comme des fous, au hasard, tout droit +devant eux, dans le noir... tombant, se relevant, bondissant plus loin +quand ils étaient atteints par un rayon de lune!... un rayon qui venait +peut-être, après tout, de la lanterne sourde!...</p> + +<p>Enfin, ils arrivèrent à une route; la voiture d'un laitier passait... +Ils parlementèrent, se glissèrent dans la charrette, exténués, +mourants... et ils se firent conduire à la gare, cachant leur +personnalité, disant qu'ils étaient égarés et qu'ils avaient eu peur de +deux gros chiens qui les poursuivaient.</p> + +<p>Juste à ce moment, on entendit aboyer affreusement les molosses, tout au +loin, au fond de la nuit... On devait les avoir lâchés... on devait +rechercher les visiteurs inconnus qui avaient laissé derrière eux la +porte ouverte... Le géant Tobie devait organiser une battue en règle...</p> + +<p>Mais la voiture partit à grande allure... M. Hippolyte Patard et M. +Lalouette respirèrent enfin... Ils se crurent sauvés... Le grand +Loustalot ne saurait jamais, n'est-ce pas? jusqu'au moment du +châtiment... quels étaient ces hommes qui avaient surpris son secret.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII. Le secret du grand Loustalot</a></h2> + + +<p>La rue Laffitte était noire de monde. A toutes les fenêtres, des groupes +de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quittât le domicile +conjugal pour se rendre à l'Académie française, où il devait prononcer +son discours. C'était une fête et une gloire pour le quartier. Un +marchand de tableaux, un bibelotier académicien, cela ne s'était encore +jamais vu, et les circonstances héroïques au milieu desquelles se +déroulait un pareil événement avaient, comme on le pense bien, fortement +contribué à mettre toutes les cervelles à l'envers. Les journalistes +avaient envahi les trottoirs et exhibaient à chaque instant leurs +coupe-files, pour n'être point gênés dans leur reportage par +l'exceptionnel service d'ordre que le préfet de police avait été dans la +nécessité d'organiser Beaucoup de ceux qui étaient là avaient formé le +projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de +l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste, +qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus +sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pensée de tous gisait la +crainte de la nouvelle de la mort à laquelle il fallait bien s'attendre.</p> + +<p>Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne +faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui +s'écoulaient.</p> + +<p>Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le +nouvel académicien était, depuis neuf heures du matin, à l'Académie, +enfermé avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire.</p> + +<p>Ah! les malheureux avaient passé une nuit terrible, et c'est dans un +triste état qu'ils étaient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette +qui tenait un petit débit place de la Bastille.</p> + +<p>Là, M<sup>me</sup> Lalouette les avait fort mystérieusement rejoints.</p> + +<p>On lui avait naturellement tout raconté, et il s'en était suivi une +consultation qui avait duré plusieurs heures.</p> + +<p>M. Lalouette voulait qu'on allât tout de suite trouver la police, mais +M. Patard le toucha par son éloquence et ses larmes et il fut entendu +que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre, +autant que possible, fût évité et que l'Académie ne s'en trouvât point +déshonorée. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre à M. Lalouette +que, depuis qu'il était académicien, il avait des devoirs qui +n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il était responsable, +pour sa part, telle la vestale antique, de l'éclat de cette flamme +immortelle qui brûle sur l'autel de l'Institut.</p> + +<p>A quoi M. et M<sup>me</sup> Lalouette crurent devoir répondre que cette fonction +glorieuse leur paraissait maintenant accompagnée de trop de périls pour +qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secrétaire perpétuel répliqua +qu'il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu'on était +Immortel, c'était jusqu'à la mort.</p> + +<p>—C'est bien ce qui me chagrine! avait répondu encore M. Lalouette.</p> + +<p>En fin de compte, comme ils étaient sûrs que le grand Loustalot ignorait +qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur paraître +plutôt rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point +la cause de la mort des trois précédents récipiendaires. M<sup>me</sup> Lalouette +fit bien encore quelques réflexions mais elle était toute chaude de +l'enthousiasme populaire qui assiégeait sa maison et il lui eût été +douloureux de renoncer si tôt à la gloire. Il fut résolu que, dès la +première heure, ces messieurs, pour n'être point dérangés, iraient +s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamnée +à tous, et par conséquent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton +et des lunettes bleues.</p> + +<p>Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette, +ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le +nez, attendaient.</p> + +<p>Quelques minutes seulement les séparaient du moment où la mémoire de M. +Lalouette allait trouver l'occasion à jamais illustre de s'exercer pour +le triomphe des lettres.</p> + +<p>Au-dehors, une rumeur impatiente montait.</p> + +<p>—C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et résolument il +ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son +nouveau collègue.</p> + +<p>Mais la porte fut brutalement poussée, puis refermée...</p> + +<p>Les deux hommes reculèrent en poussant un cri d'effroi.</p> + +<p>Le grand Loustalot était devant eux.</p> + +<p>—Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix légèrement tremblante, le sourcil +froncé... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le +secrétaire perpétuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!... +Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu +l'honneur de vous voir... Enchanté!</p> + +<p>Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait +cependant de reconquérir un peu de sang-froid, car la minute était des +plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait +obstinément une main derrière son dos.</p> + +<p>Et le plus affreux était qu'il ne «fallait avoir l'air de rien».</p> + +<p>Car, à n'en pas douter, le grand Loustalot soupçonnait quelque chose.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux sèche et répondit, en +ne perdant pas un seul des mouvements du savant.</p> + +<p>—Oui, M. Lalouette et moi, nous avons découvert que nous avions la vue +un peu fatiguée.</p> + +<p>M. Loustalot fit un pas en avant.</p> + +<p>Les deux autres en firent deux en arrière.</p> + +<p>—Où avez-vous découvert cela? demanda lugubrement le savant. Ne +serait-ce justement point chez moi, hier soir?</p> + +<p>M. Lalouette eut comme un étourdissement, mais M. Patard, de toutes ses +pauvres forces, protesta... affirmant que le grand Loustalot était le +plus distrait des hommes et qu'il ne savait au juste ce qu'il disait, +car, hier soir ni M. Lalouette ni lui n'avaient quitté Paris.</p> + +<p>Le grand Loustalot ricana encore, sa main toujours cachée derrière son +dos.</p> + +<p>Et, tout à coup, son bras se détendit en avant, pour la plus grande +terreur de ces messieurs qui, d'une main, assujettirent brusquement +leurs lunettes, et, de l'autre, le coton dans leurs oreilles, croyant +voir apparaître la petite terrible lanterne sourde ou le cher petit +perce-oreille.</p> + +<p>Mais la main du grand Loustalot montrait un parapluie.</p> + +<p>—Mon parapluie! s'écria M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Je ne vous l'ai pas fait dire! gronda sourdement le savant... votre +parapluie, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous avez oublié dans +le train qui vous ramenait de La varenne!... Un employé fidèle qui vous +connaît et qui me connaît et qui nous a vus quelquefois voyager +ensemble... me l'a remis... Ah! ah! monsieur le secrétaire perpétuel!</p> + +<p>Le grand Loustalot s'exaltait de plus en plus en agitant le parapluie +que M. Hippolyte Patard essayait en vain de saisir à la volée.</p> + +<p>—Ah! ah!... vous trouvez que je suis distrait... mais le serai-je +jamais autant que vous qui oubliez le parapluie le plus aimé du +monde?... Le parapluie de M. le secrétaire perpétuel!... Ah! je l'ai +soigné en vérité... comme s'il avait été mon parapluie à moi!...</p> + +<p>Et le savant lança le parapluie à toute volée à travers la pièce. +L'objet fit plusieurs tours sur lui-même et alla se briser contre la +figure impassible d'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.</p> + +<p>Devant ce sacrilège, M. Patard avait commencé un cri.</p> + +<p>Mais la figure de Loustalot était devenue si effrayante que ce cri +n'avait pu s'achever... Il resta à l'état de puissance—ou +d'impuissance—dans la gorge de M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>Ah! la fulgurante figure de démon! M. Loustalot barrait toujours le +passage de la porte et agitait les bras comme un vrai Méphisto de +théâtre qui veut faire croire qu'il a des ailes.</p> + +<p>Pour un vrai savant, c'était inouï, et tout le monde l'eût cru toqué.</p> + +<p>M. Patard et M. Lalouette pensèrent que c'était le diable.</p> + +<p>Comme il avançait toujours, ils reculèrent encore.</p> + +<p>—Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un éclat qui +les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu +que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'étais pas là... +comme des gens mal élevés ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu +vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger +comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle Dédé. +Vous l'avez vu, Dédé? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas +d'imbéciles!</p> + +<p>Loustalot écumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur à +grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques!</p> + +<p>—Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les +retiraient pas.) vous avez dû aussi vous mettre du coton dans les +oreilles!... Tout le bataclan!...</p> + +<p>Toute la folie de Dédé!... Et qu'il me fait mes inventions pour un +morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Et la lumière qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la +folie, toute la folie de Dédé!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous +dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher +fou!</p> + +<p>Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une façon si +désespérée que «les deux autres» en eurent comme un choc au cœur. Et +cet immense misérable qui, il y a une seconde à peine, leur paraissait +le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout à coup, infiniment +pitoyable. Oh! ils étaient bien étonnés de le voir pleurer ainsi, mais +ils ne s'approchèrent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs +lunettes. Loustalot, râlant, gémissait:</p> + +<p>—Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs... +mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou +dangereux, très dangereusement fou... Les autorités ne m'ont permis de +le conserver chez moi que comme un prisonnier...—Un jour, on a retiré +de ses mains une petite fille qu'il avait presque étranglée afin de +reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que +cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me +le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous +n'avez qu'à parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs +d'enfants!</p> + +<p>Et il pleura!... Il pleura!...</p> + +<p>M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroyés +par cette révélation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sincérité de +ce désespoir leur expliquaient le singulier et douloureux mystère de +l'homme à travers les barreaux.</p> + +<p>Mais les trois morts?...</p> + +<p>M. Patard posa une main timide sur l'épaule du grand Loustalot dont les +larmes ne tarissaient pas...</p> + +<p>—Nous ne dirons rien! déclara M. le secrétaire perpétuel, mais avant +nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien +dire... et qui sont morts.</p> + +<p>Loustalot se leva, étendit les bras comme s'il voulait étreindre toute +la douleur du monde.</p> + +<p>—Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie +pas été plus épouvanté que vous?... Le destin semblait se faire mon +complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien! +Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?</p> + +<p>Et il alla à Lalouette.</p> + +<p>—Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne santé?</p> + +<p>Avant que M. Lalouette n'ait pu répondre, la salle était envahie par ses +collègues impatients qui venaient chercher M. le secrétaire perpétuel et +son héros.</p> + +<p>La cour les salles, les couloirs de l'Institut étaient pleins du plus +ardent tumulte.</p> + +<p>Malgré le coton qu'il avait enfoncé dans ses oreilles, +M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme, +après la confidence dernière de Loustalot, il pouvait passer à +l'Immortalité, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter +jusqu'à l'entrée de la salle des séances publiques.</p> + +<p>Là, il fut arrêté un instant par l'encombrement et se trouva nez à nez +avec Loustalot lui-même. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir +prendre une suprême précaution, et, penché à l'oreille du savant, il lui +dit:</p> + +<p>—Vous m'avez demandé si j'ai une bonne santé?... Merci, elle est +excellente... je crois fermement à tout ce que vous nous avez raconté, +mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris +mes précautions... j'ai écrit moi même un récit de tout ce que nous +avons vu et entendu chez vous, récit qui sera divulgué aussitôt après ma +mort.</p> + +<p>Loustalot considéra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il répondit +avec simplicité:</p> + +<p>—Ça n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette</a></h2> + + +<p>M. Gaspard Lalouette ne pouvait plus décemment reculer.</p> + +<p>Déjà on l'avait aperçu dans la salle. Des bravos assourdissants +saluèrent son entrée. La vue de M<sup>me</sup> Lalouette, au premier rang, rendit +au récipiendaire un peu de son courage, mais, en vérité, M. Loustalot +venait de lui porter un coup terrible. Il en chancelait encore. Comment +cet homme savait-il que lui, Lalouette, ne savait pas lire? Le secret en +avait été cependant précieusement gardé. Ce n'était point Patard qui +pouvait avoir parlé! Et Eliphas avait montré trop de joie de voir à +l'Académie un monsieur qui ne savait pas lire pour compromettre sa +vengeance par une indiscrétion. Eulalie était le tombeau des secrets. +Alors? Comment? Comment? Il croyait «tenir» Loustalot et c'était +Loustalot qui, au dernier moment, lui prouvait son impuissance.</p> + +<p>Mais Loustalot, après tout, n'avait peut-être point mis dans sa réplique +d'intention mauvaise. N'était-il point un malheureux désespéré père et +un illustre savant à plaindre? Évidemment. Alors, qu'est-ce que M. +Lalouette avait à craindre?</p> + +<p>—Surtout avec des lunettes bleues et du coton dans les oreilles!</p> + +<p>Lalouette se redressa devant les hommages qui l'accueillaient, qui +suivaient chacun de ses pas. Il voulut paraître fier comme un général +romain au triomphe et aussi comme Artaban. Et il y réussit. Cela, +surtout, grâce à ses lunettes bleues qui cachaient un reste d'inquiétude +dans le regard.</p> + +<p>Il vit, à côté de lui, très tranquille et très triste, le grand +Loustalot qui semblait à mille lieues de la réunion. Il fut, du coup, +rassuré, ma foi, tout à fait. Et, la parole lui ayant été donnée, il +commença son discours, très posément, en tournant, le coude arrondi, les +pages, comme s'il lisait, bien entendu. Toute sa bonne mémoire était +là... si bonne... si bonne... qu'il débitait son «compliment» en +songeant à autre chose.</p> + +<p>Il songeait: mais enfin, comment le grand Loustalot sait-il que je ne +sais pas lire?</p> + +<p>Et tout à coup, se frappant brusquement le front, il s'écria, au milieu +de son discours:</p> + +<p>—J'y suis!</p> + +<p>A ce geste inattendu, à ce cri inexplicable, toute la salle répondit par +une clameur. D'un unique mouvement d'indicible angoisse, elle se +souleva, penchée sur l'homme... s'attendant à le voir pirouetter comme +les autres.</p> + +<p>Mais après avoir toussé librement pour se dégager la gorge, M. Gaspard +Lalouette déclara:</p> + +<p>—Ce n'est rien!... Messieurs, je continue!... Je disais donc... je +disais donc: ah! je disais donc que ce pauvre Martin Latouche, enlevé si +prématurément...</p> + +<p>Ah! qu'il était beau et calme, le père Lalouette! et sûr de lui, +maintenant! Oh! tout à fait sûr!... Il parlait de la mort des autres +avec la tranquillité de l'homme qui ne doit jamais mourir... On +l'applaudit à faire éclater les vitres! C'était du délire. Les femmes +surtout étaient folles! Elles arrachaient leurs gants à force de taper +dans leurs petites mains, elles cassaient des éventails, elles avaient +de petits cris aigus d'enthousiasme, d'enchantement et de +satisfaction—c'était extraordinaire, pour une réception académique—, +M<sup>me</sup> Lalouette était soutenue par deux amies dévouées et l'on pouvait +contempler sur son visage rafraîchi deux vrais ruisseaux de larmes +heureuses qui ne tarissaient point.</p> + +<p>Donc M. Lalouette parlait bien.</p> + +<p>Il avait trouvé le mot de l'énigme et rien ne l'arrêtait plus dans son +discours. Il faisait des effets de voix, de bras et de torse.</p> + +<p>Voici pourquoi il avait crié: «J'y suis!» «J'y suis» parce que le fameux +jour où j'étais allé tout seul à La Varenne-Saint-Hilaire et où je +m'étais enfui de chez Loustalot comme si je m'étais échappé de +Charenton... ce jour-là, j'arrivai juste à la gare pour sauter dans le +train qui me ramenait à Paris. Dans le compartiment, il y avait une dame +qui poussa des cris de paon. C'était un compartiment fermé ne donnant +point sur un couloir; je vis qu'elle croyait que j'allais l'assassiner. +Plus je voulais la calmer et plus elle criait. A la station suivante +elle appela le chef de train qui me reprocha d'être monté dans le +compartiment des «dames seules». Et il me montra une pancarte en +m'annonçant qu'il allait dresser procès-verbal, et que j'aurais un beau +procès.</p> + +<p>Heureusement j'avais dans ma poche mon livret militaire grâce auquel +j'ai pu prouver que je ne savais pas lire! Et voilà... cet employé doit +être le même que celui qui a trouvé le parapluie de M. Patard et qui l'a +remis à Loustalot. Aux questions de Loustalot sur mon signalement, +l'employé certainement a répondu que M. le secrétaire perpétuel +voyageait avec l'homme qui ne savait pas lire!</p> + +<p>—Messieurs... M<sup>gr</sup> d'Abbeville était comme moi un enfant du peuple.</p> + +<p>A cet endroit du discours un nouveau garçon de salle de l'Institut—car +les anciens n'eussent point osé une pareille démarche qui rappelait des +précédents fâcheux—traversa l'enceinte sur la pointe des pieds, une +lettre à la main.</p> + +<p>Quand le public vit cette lettre, une nouvelle intense émotion s'empara +de tous... On crut que cette lettre était encore destinée au +récipiendaire... et aussitôt il y eut des cris...</p> + +<p>—Non!... Non!... Pas de lettres!... N'ouvrez pas!... Qu'il ne l'ouvre +pas!</p> + +<p>Et un cri déchirant. C'était M<sup>me</sup> Lalouette qui se trouvait mal.</p> + +<p>M. Lalouette avait tourné la tête du côté du garçon de salle et il avait +vu la lettre... Il avait compris... Le parfum plus tragique le guettait +peut-être... Enfin, il avait entendu le désespoir de M<sup>me</sup> Lalouette...</p> + +<p>Alors, il se dressa sur la pointe des pieds et il se fit plus grand +qu'il n'avait jamais été et, dominant réellement, au moins de toute sa +force morale cette assemblée effarée, montrant d'un doigt qui ne +tremblait pas la lettre fatale:</p> + +<p>—Ah! non! pas avec moi, fit-il... ça ne réussira pas!... Moi je ne sais +pas lire!...</p> + +<p>Ce fut une explosion d'allégresse folle! Ah! au moins, celui-là était +spirituel. Brave et spirituel: Il ne savait pas lire!</p> + +<p>Le mot était adorable. Et le triomphe de Lalouette fut complet. Des +collègues vinrent lui secouer les mains avec une énergie farouche, et la +séance s'acheva dans un transport d'enthousiasme merveilleux...</p> + +<p>Le triomphe fut d'autant plus complet qu'en fin de compte M. Gaspard +Lalouette ne mourut pas et que l'homme qui ne sait pas lire put +définitivement s'asseoir dans le fauteuil de M<sup>gr</sup> d'Abbeville sans avoir +été empoisonné d'aucune sorte.</p> + +<p>La lettre n'était point à l'adresse de M. Lalouette.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lalouette revint à elle pour retrouver un mari bien vivant qui lui +parut le plus beau des hommes.</p> + +<p>Sur le tard, ils eurent un enfant du sexe masculin qu'ils appelèrent +Académus.</p> + +<p>Quant au grand Loustalot, il éprouva, peu de temps après les événements +qui nous ont occupés, une grande douleur il perdit son fils. Dédé +mourut.</p> + +<p>M. Hippolyte Patard et M. Lalouette furent invités à l'enterrement qui +eut lieu le soir, presque secrètement.</p> + +<p>Au cimetière, M. Lalouette fut fort intrigué par la présence d'un +mystérieux personnage qui, derrière les tombes, se glissait non loin du +grand Loustalot. Quand l'illustre savant tomba à genoux, l'inconnu +s'approcha et se pencha sur lui comme s'il voulait écouter interroger +cette douleur La figure de l'homme était invisible tant elle était +enveloppée du chapeau et du manteau. Tout le temps de la cérémonie, +M. Lalouette se demanda: «Oui donc est celui-ci?» Car il lui semblait +bien que l'allure générale ne lui était pas étrangère.</p> + +<p>Enfin l'homme se perdit dans la nuit.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel et M. Lalouette revinrent de compagnie. Dans +le train, où M. Lalouette faillit encore monter dans le compartiment des +«dames seules», croyant monter dans celui des «fumeurs», les deux +académiciens causèrent.</p> + +<p>—Ce pauvre Loustalot semble avoir bien du chagrin, disait M. Hippolyte +Patard.</p> + +<p>—Oui, oui, bien du chagrin, répondit, en hochant la tête, M. Lalouette.</p> + +<p>Deux ans plus tard, M. Gaspard Lalouette, se rendant à l'Académie, +traversait le pont des Arts au bras de M. Hippolyte Patard. Soudain il +suspendit sa marche:</p> + +<p>—Voyez, dit-il, devant vous... l'homme au manteau...</p> + +<p>—Eh bien? demanda, tout étonné, M. le secrétaire perpétuel.</p> + +<p>—Vous ne reconnaissez pas cette silhouette?...</p> + +<p>—Ma foi non!...</p> + +<p>—C'est qu'elle ne vous a pas frappé comme moi, monsieur le secrétaire +perpétuel... Cet homme n'a pas lâché le grand Loustalot d'un pas le soir +de la cérémonie, au cimetière... et je crus bien ne pas me tromper en +affirmant que j'avais déjà vu cette silhouette-là quelque part...</p> + +<p>A ce moment, l'homme au manteau se retourna:</p> + +<p>—M. Eliphas de La Nox! s'écria M. Lalouette.</p> + +<p>C'était bien le mage. Il s'avança vers les deux Immortels et serra la +main de M. Lalouette.</p> + +<p>—Vous ici! s'exclama celui-ci, et vous ne nous avez pas fait une petite +visite? M<sup>me</sup> Lalouette aurait été si heureuse de vous serrer la main! +Faites-nous donc le plaisir de venir dîner, sans cérémonie, l'un de ces +soirs, à la maison.</p> + +<p>Et se tournant vers M. Patard:</p> + +<p>—Mon cher secrétaire perpétuel, je vous présente M. Eliphas de +Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, dont la lettre nous a si fort +tracassés dans un temps. Et, à part ça! que devenez-vous, mon cher +monsieur de La Nox?...</p> + +<p>—Mais je vends toujours mes peaux de lapin, mon cher académicien, +répondit avec un sourire celui qui avait été l'«Homme de lumière».</p> + +<p>—Et vous ne regrettez point l'Académie? demanda bravement M. Lalouette.</p> + +<p>—Non, puisque vous y êtes! répliqua doucement Eliphas.</p> + +<p>M. Lalouette prit ces paroles pour un compliment et remercia.</p> + +<p>M. le secrétaire perpétuel toussa.</p> + +<p>M. Lalouette dit:</p> + +<p>—A propos!... Figurez-vous qu'en vous apercevant, et sans vous avoir +encore reconnu, je disais à M. le secrétaire perpétuel: «C'est drôle, +mais il me semble bien avoir vu cette silhouette à l'enterrement du fils +du grand Loustalot...»—J'y étais, fit Eliphas.</p> + +<p>—Vous connaissiez le grand Loustalot? demanda M. Patard, qui n'avait +encore rien dit.</p> + +<p>—Point personnellement, répondit sur un ton tout à coup si grave M. +Eliphas de La Nox que ses deux interlocuteurs en furent comme gênés... +Non, je ne le connaissais pas personnellement, mais j'ai eu l'occasion +de m'occuper de lui à la suite d'une enquête que j'ai cru devoir faire +pour ma satisfaction personnelle, relativement à certains faits qui ont +occupé l'opinion publique dans un temps où l'on mourait beaucoup à +l'Académie, monsieur le secrétaire perpétuel...</p> + +<p>En entendant cela, M. le secrétaire perpétuel souhaita que le pont des +Arts s'entrouvrît pour mettre fin à une conversation qui lui rappelait +les heures les plus néfastes de son honnête et triste vie. Il balbutia +hâtivement:</p> + +<p>—Oui, je me rappelle également vous avoir vu au cimetière... Le grand +Loustalot avait bien du chagrin de la mort de son fils...</p> + +<p>M. Lalouette ajouta aussitôt:</p> + +<p>—Son chagrin n'a point diminué. Nous ne l'avons plus revu à l'Académie +depuis ce deuil cruel et il nous laisse, seuls, travailler au +Dictionnaire... Ah! le pauvre homme a été bien frappé!...</p> + +<p>—Si frappé... si frappé, répliqua soudain l'«Homme de lumière», en +penchant sa noble et mystérieuse figure sur les deux académiciens +frémissants... si frappé que, depuis la mort de Dédé, il n'a plus rien +inventé du tout!</p> + +<p>Sur quoi, ayant prononcé la terrible phrase, M. Eliphas de Saint-Elme de +Taillebourg de La Nox, tournant le dos à l'Institut, disparut au bout du +pont des Arts...</p> + +<p>...Cependant que, appuyés maintenant l'un sur l'autre, comme pour se +soutenir mutuellement, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette +dirigeaient héroïquement leurs pas chancelants vers le seuil de +l'Immortalité.</p> + +<p>Tant qu'ils furent dehors, ils ne prononcèrent point un mot, mais +aussitôt qu'ils furent enfermés dans le cabinet de M. le secrétaire +perpétuel, M. Gaspard Lalouette retrouva soudain ses forces pour +déclarer que sa conscience, définitivement éclaircie par les paroles +tragiques de M. Eliphas de La Nox, ne lui permettait point de conserver +plus longtemps un silence coupable. C'est en vain que M. Patard, des +larmes dans la voix, essayait de le faire taire et plaidait encore le +doute dont il voulait faire bénéficier l'abominable Loustalot, pour +l'honneur de l'Académie; M. Lalouette ne voulait plus rien entendre.</p> + +<p>—Non! Non! s'écria-t-il, c'est Martin Latouche qui avait raison! C'est +lui qui a entrevu la vérité: il n'y a pas eu de plus grand crime sur la +terre!</p> + +<p>—Si! répliqua M. le secrétaire perpétuel, éclatant à son tour si! Il y +en a eu un plus grand!</p> + +<p>—Et lequel, monsieur?</p> + +<p>—Celui de faire entrer à l'Académie quelqu'un qui ne sait pas lire! Ce +crime, c'est moi qui l'ai commis!</p> + +<p>Et il ajouta, tremblant d'une fureur sainte:</p> + +<p>—Dénonce-moi donc si tu l'oses!</p> + +<p>C'était la première fois que, depuis l'âge de neuf ans, où il avait eu +le malheur de perdre sa mère, M. Hippolyte Patard usait, dans le +discours, du «tutoiement».</p> + +<p>Cette familiarité menaçante, au lieu de calmer la discussion, ne fit que +l'exaspérer davantage et les deux Immortels étaient dressés l'un contre +l'autre, comme deux coqs de bataille, quand un coup, frappé à la porte, +les rappela au sentiment des convenances. M. Lalouette se laissa tomber +dans un fauteuil, au coin du feu, et M. Patard alla ouvrir. C'était le +concierge qui apportait un pli assez volumineux qu'on lui avait fort +recommandé et qu'il devait remettre entre les mains mêmes de M. le +secrétaire perpétuel. Le concierge s'en alla et M. Patard prit +connaissance du message. D'abord il lut, sur l'enveloppe, ces mots: «A +M. le secrétaire perpétuel, pour être ouvert en séance privée de +l'Académie française.»</p> + +<p>M. Patard reconnut l'écriture et tressaillit.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Lalouette.</p> + +<p>Mais, très agité, M. le secrétaire perpétuel ne répondit pas.</p> + +<p>Le message dans les mains, il errait dans la pièce comme s'il ne savait +plus ce qu'il faisait. Tout à coup, il se décida, fit sauter les cachets +et déploya un assez volumineux cahier, en tête duquel il lut: «Ceci est +ma confession.»</p> + +<p>M. Lalouette le regardait lire, ne comprenant rien au prodigieux émoi +qui s'emparait de M. Patard, au fur et à mesure que celui-ci tournait +les pages du mystérieux dossier. La figure de l'honorable académicien +perdait peu à peu cette belle couleur jaune par laquelle elle avait +accoutumé de traduire les émotions funestes de ce cœur dévoué à la plus +glorieuse des institutions. M. Patard était maintenant plus pâle que le +marbre qui devait, un jour, par-delà le trépas, commémorer ses traits +immortels, sur le seuil de la salle du Dictionnaire.</p> + +<p>Et M. Lalouette vit soudain M. Patard qui jetait, d'un geste délibéré, +tout le dossier au feu.</p> + +<p>Après quoi, le dit Patard, ayant assisté, immobile, à son petit +incendie, se dirigea vers son complice et lui tendit la main:</p> + +<p>—Sans rancune, monsieur Lalouette, lui dit-il, nous ne nous disputerons +plus. C'est vous qui aviez raison. Le grand Loustalot était surtout un +grand misérable. Oublions-le. Il est mort. Il a payé sa dette, lui! mais +vous, mon cher Gaspard, quand paierez-vous la vôtre? Ça n'est pourtant +pas bien difficile à apprendre: b a: ba, b e: be, b i: bi, b o: bo, b u: +bu!</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le fauteuil hanté, by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FAUTEUIL HANTÉ *** + +***** This file should be named 19035-h.htm or 19035-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/3/19035/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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