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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome IV, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les mystères de Paris, Tome IV
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18924]
+[Last updated on January 8, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME IV ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Eugène Sue
+
+LES MYSTÈRES DE PARIS
+
+Tome IV
+
+(1842--1843)
+
+
+Table des matières
+
+SEPTIÈME PARTIE.
+
+ I Bonheur de se revoir.
+ II La Louve et Martial.
+ III Le docteur Griffon.
+ IV Le portrait.
+ V L'agent de sûreté.
+ VI La Chouette.
+ VII Le caveau.
+VIII Présentation.
+ IX Voisin et voisine.
+ X Murph et Polidori.
+ XI Punition.
+ XII L'étude.
+XIII Luxurieux point ne seras.
+ XIV Le guichet.
+ XV La Force.
+
+
+HUITIÈME PARTIE.
+
+ I Pique-Vinaigre.
+ II Comparaison.
+ III Maître Boulard.
+ IV François Germain.
+ V Rigolette.
+ VI La Fosse-aux-lions.
+ VII Complot.
+VIII Le conteur.
+ IX Gringalet et Coupe-en-Deux.
+ X Le triomphe de Gringalet et de Gargousse.
+ XI Un ami inconnu.
+ XII Délivrance.
+XIII Punition.
+ XIV La banque des pauvres.
+ Notes
+
+
+
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Bonheur de se revoir
+
+
+Avant d'apprendre au lecteur le dénoûment du drame qui se passait dans
+le bateau à soupape de Martial, nous reviendrons sur nos pas. Peu de
+moments après que Fleur-de-Marie eut quitté Saint-Lazare avec Mme
+Séraphin, la Louve était aussi sortie de prison.
+
+Grâce aux recommandations de Mme Armand et du directeur, qui voulait la
+récompenser de sa bonne action envers Mont-Saint-Jean, on avait gracié
+la maîtresse de Martial de quelques jours de captivité qui lui restaient
+à subir.
+
+Un changement complet s'était d'ailleurs opéré dans l'esprit de cette
+créature jusqu'alors corrompue, avilie, indomptée.
+
+Ayant sans cesse présent à la pensée le tableau de la vie paisible, rude
+et solitaire, évoquée par Fleur-de-Marie, la Louve avait pris en horreur
+sa vie passée.
+
+Se retirer au fond des forêts avec Martial, tel était son but unique,
+son idée fixe, contre laquelle tous ses anciens et mauvais instincts
+s'étaient en vain révoltés pendant que, séparée de la Goualeuse, dont
+elle avait voulu fuir l'influence croissante, cette femme étrange
+s'était retirée dans un autre quartier de Saint-Lazare.
+
+Pour opérer cette rapide et sincère conversion, encore assurée,
+consolidée par la lutte impuissante des habitudes perverses de sa
+compagne, Fleur-de-Marie, suivant l'impulsion de son naïf bon sens,
+avait ainsi raisonné:
+
+La Louve, créature violente et résolue, aime passionnément Martial; elle
+doit donc accueillir avec joie la possibilité de sortir de
+l'ignominieuse vie dont elle a honte pour la première fois, et de se
+consacrer tout entière à cet homme rude et sauvage dont elle réfléchit
+tous les penchants, à cet homme qui recherche la solitude autant par
+goût qu'afin d'échapper à la réprobation dont sa détestable famille est
+poursuivie.
+
+Aidée de ces seuls éléments puisés dans son entretien avec la Louve,
+Fleur-de-Marie, en donnant une louable direction à l'amour farouche et
+au caractère hardi de cette créature, avait donc changé une fille perdue
+en honnête femme... Car ne rêver qu'à épouser Martial pour se retirer
+avec lui au milieu des bois et y vivre de travail et de privations,
+n'est-ce pas absolument le voeu d'une honnête femme?
+
+Confiante dans l'appui que Fleur-de-Marie lui avait promis au nom d'un
+bienfaiteur inconnu, la Louve venait donc faire cette louable
+proposition à son amant, non sans la crainte amère d'un refus, car la
+Goualeuse, en l'amenant à rougir du passé, lui avait aussi donné la
+conscience de sa position envers Martial.
+
+Une fois libre, la Louve ne songea qu'à revoir son homme, comme elle
+disait. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui depuis plusieurs
+jours. Dans l'espoir de le rencontrer à l'île du Ravageur, et décidée à
+l'y attendre s'il ne s'y trouvait pas, elle monta dans un cabriolet de
+régie, qu'elle paya largement, se fit rapidement conduire au pont
+d'Asnières, qu'elle traversa environ un quart d'heure avant que Mme
+Séraphin et Fleur-de-Marie, venant à pied depuis la barrière, fussent
+arrivées sur la grève près du four à plâtre.
+
+Lorsque Martial ne venait pas prendre la Louve dans son bateau pour la
+mener dans l'île, elle s'adressait à un vieux pêcheur, nommé le père
+Férot, qui habitait près du pont.
+
+À quatre heures de l'après-midi un cabriolet s'arrêta donc à l'entrée
+d'une petite rue du village d'Asnières. La Louve donna cent sous au
+cocher, d'un bond fut à terre et se rendit en hâte à la demeure du père
+Férot le batelier.
+
+La Louve, ayant quitté ses habits de prison, portait une robe de mérinos
+vert foncé, un châle rouge à palmes façon cachemire et un bonnet de
+tulle garni de rubans; ses cheveux épais, crépus, étaient à peine
+lissés. Dans son ardeur impatiente de revoir Martial, elle s'était
+habillée avec plus de hâte que de soin.
+
+Après une si longue séparation, toute autre créature eût sans doute pris
+le temps de se faire belle pour cette première entrevue; mais la Louve
+se souciait peu de ces délicatesses et de ces lenteurs. Avant tout, elle
+voulait voir son homme le plus tôt possible, désir impérieux,
+non-seulement causé par un de ces amours passionnés qui exaltent
+quelquefois ces créatures jusqu'à la frénésie, mais encore par le besoin
+de confier à Martial la résolution salutaire qu'elle avait puisée dans
+son entretien avec Fleur-de-Marie.
+
+La Louve arriva bientôt à la maison du pêcheur.
+
+Assis devant sa porte, le père Férot, vieillard à cheveux blancs,
+raccommodait ses filets. Du plus loin qu'elle l'aperçut, la Louve
+s'écria:
+
+--Votre bateau... père Férot... vite... vite!...
+
+--Ah! c'est vous, mademoiselle; bien le bonjour... Il y a longtemps
+qu'on ne vous a vue par ici.
+
+--Oui, mais votre bateau... vite... et à l'île!...
+
+--Ah bien! c'est comme un sort, ma brave fille, impossible pour
+aujourd'hui.
+
+--Comment?
+
+--Mon garçon a pris mon bachot pour s'en aller à Saint-Ouen avec les
+autres jouter à la rame... Il ne reste pas un bateau sur toute la rive
+d'ici jusqu'à la gare...
+
+--Mordieu! s'écria la Louve en frappant du pied et en serrant les
+poings, c'est fait pour moi!
+
+--Vrai! foi de père Férot... je suis bien fâché de ne pas pouvoir vous
+conduire à l'île... car sans doute qu'il est encore plus mal...
+
+--Plus mal! Qui? Martial? s'écria la Louve en saisissant le père Férot
+au collet, mon homme est malade?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Martial?
+
+--Sans doute; mais vous allez déchirer ma blouse. Tenez-vous donc
+tranquille.
+
+--Il est malade! Et depuis quand?
+
+--Depuis deux ou trois jours.
+
+--C'est faux! Il me l'aurait écrit.
+
+--Ah bien! oui... il est trop malade pour écrire.
+
+--Trop malade pour écrire! Et il est à l'île? Vous en êtes sûr?
+
+--Je vas vous dire... Figurez-vous que ce matin j'ai rencontré la veuve
+Martial. Ordinairement, quand je la vois d'un côté, vous entendez bien,
+je m'en vas de l'autre, car je n'aime pas sa société; alors...
+
+--Mais mon homme, mon homme, où est-il?
+
+--Attendez donc. Me trouvant avec sa mère entre quatre-z-yeux, je n'ai
+pas osé éviter de lui parler; elle a l'air si mauvais que j'en ai
+toujours peur: c'est plus fort que moi. «Voilà deux jours que je n'ai vu
+votre Martial, que je lui dis; il est donc parti en ville?» Là-dessus
+elle me regarde avec des yeux... mais des yeux... qui m'auraient tué
+s'ils avaient été des pistolets, comme dit cet autre.
+
+--Vous me faites bouillir. Après? Après?
+
+Le père Férot garda un moment le silence, puis reprit:
+
+--Tenez, vous êtes une bonne fille, promettez-moi le secret, et je vous
+dirai toute la chose, comme je la sais.
+
+--Sur mon homme?
+
+--Oui, car, voyez-vous, Martial est bon enfant quoique mauvaise tête; et
+s'il lui arrivait malheur par sa vieille scélérate de mère ou par son
+gueux de frère, ça serait dommage.
+
+--Mais que se passe-t-il? Qu'est-ce que sa mère et son frère lui ont
+fait? Où est-il, hein? Parlez donc, mais parlez donc!
+
+--Allons, bon, vous voilà encore après ma blouse. Lâchez-moi donc! Si
+vous m'interrompez toujours en me détruisant mes effets, je ne pourrai
+jamais finir et vous ne saurez rien.
+
+--Oh! quelle patience! s'écria la Louve en frappant des pieds avec
+colère.
+
+--Vous ne répéterez à personne ce que je vous raconte?
+
+--Non, non, non!
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Père Férot, vous allez me donner un coup de sang.
+
+--Oh! quelle fille! Quelle fille! A-t-elle une mauvaise tête! Voyons,
+m'y voilà. D'abord il faut vous dire que Martial est de plus en plus en
+bisbille avec sa famille, et qu'ils lui feraient quelque mauvais coup,
+que cela ne m'étonnerait pas. C'est pour ça que je suis fâché de ne pas
+avoir mon bachot, car, si vous comptez sur ceux de l'île pour y aller,
+vous avez tort. Ce n'est pas Nicolas ou cette vilaine Calebasse qui vous
+y conduiraient.
+
+--Je le sais bien. Mais que vous a dit la mère de mon homme? C'est donc
+à l'île qu'il est tombé malade?
+
+--Ne m'embrouillez pas; voilà ce que c'est: ce matin je dis à la veuve:
+«Il y a deux jours que je n'ai vu Martial, son bachot est au pieu; il
+est donc en ville?» Là-dessus la veuve me regarde d'un air méchant: «Il
+est malade à l'île, et si malade qu'il n'en reviendra pas.» Je me dis à
+part moi: «Comment que ça se fait? Il y a trois jours que...» Eh bien!
+quoi! dit le père Férot en s'interrompant, eh bien! où allez-vous? Où
+diable court-elle à présent?
+
+Croyant la vie de Martial menacée par les habitants de l'île, la Louve,
+éperdue de frayeur, transportée de rage, n'écoutant pas davantage le
+pêcheur, s'était encourue le long de la Seine.
+
+Quelques détails topographiques sont indispensables à l'intelligence de
+la scène suivante.
+
+L'île du Ravageur se rapprochait plus de la rive gauche de la rivière
+que de la rive droite, où Fleur-de-Marie et Mme Séraphin s'étaient
+embarquées.
+
+La Louve se trouvait sur la rive gauche.
+
+Sans être très-escarpée, la hauteur des terres de l'île masquait dans
+toute sa longueur la vue d'une rive sur l'autre. Ainsi la maîtresse de
+Martial n'avait pas pu voir l'embarquement de la Goualeuse, et la
+famille du ravageur n'avait pu voir la Louve accourant à ce moment même
+le long de la rive opposée.
+
+Rappelons enfin au lecteur que la maison de campagne du docteur Griffon,
+où habitait temporairement le comte de Saint-Remy, s'élevait à mi-côte
+et près de la plage où la Louve arrivait éperdue.
+
+Elle passa, sans les voir, auprès de deux personnes qui, frappées de son
+air hagard, se retournèrent pour la suivre de loin. Ces deux personnes
+étaient le comte de Saint-Remy et le docteur Griffon.
+
+Le premier mouvement de la Louve en apprenant le péril de son amant
+avait été de courir impétueusement vers l'endroit où elle le savait en
+danger. Mais, à mesure qu'elle approchait de l'île, elle songeait à la
+difficulté d'y aborder. Ainsi que le lui avait dit le vieux pêcheur,
+elle ne devait compter sur aucun bateau étranger, et personne de la
+famille Martial ne voudrait la venir chercher.
+
+Haletante, le teint empourpré, le regard étincelant, elle s'arrêta donc
+en face de la pointe de l'île qui, formant une courbe dans cet endroit,
+se rapprochait assez du rivage.
+
+À travers les branches effeuillées des saules et des peupliers, la Louve
+aperçut le toit de la maison où Martial se mourait peut-être.
+
+À cette vue, poussant un gémissement farouche, elle arracha son bonnet,
+laissa glisser sa robe jusqu'à ses pieds, ne garda que son jupon, se
+jeta intrépidement dans la rivière, y marcha tant qu'elle eut pied,
+puis, le perdant, elle se mit à nager vigoureusement vers l'île.
+
+Ce fut un spectacle d'une énergie sauvage.
+
+À chaque brassée, l'épaisse et longue chevelure de la Louve, dénouée par
+la violence de ses mouvements, frémissait autour de sa tête comme une
+crinière double à reflets cuivrés.
+
+Sans l'ardente fixité de ses yeux incessamment attachés sur la maison de
+Martial, sans la contraction de ses traits crispés par de terribles
+angoisses, on aurait cru que la maîtresse du braconnier se jouait dans
+l'onde, tant cette femme nageait librement, fièrement. Tatoués en
+souvenir de son amant, ses bras blancs et nerveux, d'une vigueur toute
+virile, fendaient l'eau qui rejaillissait et roulait en perles humides
+sur ses larges épaules, sur sa robuste et ferme poitrine, qui ruisselait
+comme un marbre à demi submergé.
+
+Tout à coup de l'autre côté de l'île retentit un cri de détresse, un cri
+d'agonie terrible, désespéré.
+
+La Louve tressaillit et s'arrêta court.
+
+Puis, se soutenant sur l'eau d'une main, de l'autre elle rejeta en
+arrière son épaisse chevelure et écouta.
+
+Un nouveau cri se fit entendre, mais plus faible, mais suppliant,
+convulsif, expirant.
+
+Et tout retomba dans un profond silence.
+
+--Mon homme!!! cria la Louve en se remettant à nager avec fureur.
+
+Dans son trouble, elle avait cru reconnaître la voix de Martial.
+
+Le comte et le docteur, auprès desquels la Louve était passée en
+courant, n'avaient pu la suivre d'assez près pour s'opposer à sa
+témérité.
+
+Ils arrivèrent en face de l'île au moment où venaient de retentir les
+deux cris effrayants.
+
+Ils s'arrêtèrent aussi épouvantés que la Louve.
+
+Voyant celle-ci lutter intrépidement contre le courant, ils s'écrièrent:
+
+--La malheureuse va se noyer!
+
+Ces craintes furent vaines.
+
+La maîtresse de Martial nageait comme une loutre; en quelques brassées,
+l'intrépide créature aborda.
+
+Elle avait pris pied, et s'aidait, pour sortir de l'eau, d'un des pieux
+qui formaient à l'extrémité de l'île une sorte d'estacade avancée,
+lorsque tout à coup, le long de ces pilotis, emporté par le courant,
+passa lentement le corps d'une jeune fille vêtue en paysanne; ses
+vêtements la soutenaient encore sur l'eau.
+
+Se cramponner d'une main à l'un des pieux, de l'autre saisir brusquement
+au passage la femme par sa robe, tel fut le mouvement de la Louve,
+mouvement aussi rapide que la pensée.
+
+Seulement elle attira si violemment à elle et en dedans du pilotis la
+malheureuse qu'elle sauvait, que celle-ci disparut un instant sous l'eau
+quoiqu'il y eût pied à cet endroit.
+
+Douée d'une force et d'une adresse peu communes, la Louve souleva la
+Goualeuse (c'était elle), qu'elle n'avait pas encore reconnue, la prit
+entre ses bras robustes comme on prend un enfant, fit encore quelques
+pas dans la rivière et la déposa enfin sur la berge gazonnée de l'île.
+
+--Courage! Courage! lui cria M. de Saint-Remy, témoin comme le docteur
+Griffon de ce hardi sauvetage. Nous allons passer le pont d'Asnières et
+venir à votre secours avec un bateau.
+
+Puis tous deux se dirigèrent en hâte vers le pont.
+
+Ces paroles n'arrivèrent pas jusqu'à la Louve.
+
+Répétons que de la rive droite de la Seine, où se trouvaient encore
+Nicolas, Calebasse et sa mère, après leur détestable crime, on ne
+pouvait absolument voir ce qui se passait de l'autre côté de l'île,
+grâce à son escarpement.
+
+Fleur-de-Marie, brusquement attirée par la Louve en dedans de
+l'estacade, ayant un moment plongé pour ne plus reparaître aux yeux de
+ses meurtriers, ceux-ci durent croire leur victime noyée et engloutie.
+
+Quelques minutes après, le courant emportait un autre cadavre entre deux
+eaux sans que la Louve l'aperçût.
+
+C'était le corps de la femme de charge du notaire.
+
+Morte, bien morte, celle-là.
+
+Nicolas et Calebasse avaient autant d'intérêt que Jacques Ferrand à
+faire disparaître ce témoin, ce complice de leur nouveau crime: aussi,
+lorsque le bateau à soupape s'était enfoncé avec Fleur-de-Marie,
+Nicolas, s'élançant dans le bachot conduit par sa soeur, et dans lequel
+se trouvait Mme Séraphin, avait imprimé une violente secousse à cette
+embarcation et saisi le moment où la femme de charge trébuchait pour la
+précipiter dans la rivière et l'y achever d'un coup de croc.
+
+Haletante, épuisée, la Louve, agenouillée sur l'herbe à côté de
+Fleur-de-Marie, reprenait ses forces et examinait les traits de celle
+qu'elle venait d'arracher à la mort.
+
+Qu'on juge de sa stupeur en reconnaissant sa compagne de prison.
+
+Sa compagne qui avait eu sur sa destinée une influence si rapide, si
+bienfaisante... Dans son saisissement, la Louve un moment oublia
+Martial.
+
+--La Goualeuse! s'écria-t-elle.
+
+Et, le corps penché, appuyé sur ses genoux et sur ses mains, la tête
+échevelée, ses vêtements ruisselants d'eau, elle contemplait la
+malheureuse enfant étendue, presque expirante, sur le gazon. Pâle,
+inanimée, les yeux demi-ouverts et sans regard, ses beaux cheveux blonds
+collés à ses tempes, les lèvres bleues, ses petites mains déjà roidies,
+glacées, on l'eût crue morte.
+
+--La Goualeuse! répéta la Louve; quel hasard! Moi qui venais dire à mon
+homme le bien et le mal qu'elle m'a faits avec ses paroles et ses
+promesses, la résolution que j'avais prise! Pauvre petite, je la
+retrouve ici morte! Mais non, non! s'écria la Louve en s'approchant
+encore plus de Fleur-de-Marie, et sentant un souffle imperceptible
+s'échapper de sa bouche. Non! Mon Dieu! Mon Dieu! Elle respire encore,
+je l'ai sauvée de la mort... Ça ne m'était jamais arrivé de sauver
+quelqu'un. Ah! ça fait du bien, ça réchauffe. Oui, mais mon homme, il
+faut le sauver aussi, lui. Peut-être qu'il râle à cette heure. Sa mère
+et son frère sont capables de l'assassiner. Je ne peux pas pourtant
+laisser là cette pauvre petite, je vais l'emporter chez la veuve; il
+faudra bien qu'elle la secoure et qu'elle me montre Martial, ou je brise
+tout, je tue tout. Oh! il n'y a ni mère, ni soeur, ni frère qui tiennent
+quand je sens mon homme là!
+
+Et, se relevant aussitôt, la Louve emporta Fleur-de-Marie dans ses bras.
+
+Chargée de ce léger fardeau, elle courut vers la maison, ne doutant pas
+que la veuve et sa fille, malgré leur méchanceté, ne donnassent les
+premiers secours à Fleur-de-Marie.
+
+Lorsque la maîtresse de Martial fut arrivée au point culminant de l'île,
+d'où elle pouvait découvrir les deux rives de la Seine, Nicolas, sa mère
+et Calebasse s'étaient éloignés.
+
+Certains de l'accomplissement de leur double meurtre, ils se rendirent
+en toute hâte chez Bras-Rouge.
+
+À ce moment aussi un homme qui, embusqué dans un des enfoncements du
+rivage cachés par le four à plâtre, avait invisiblement assisté à cette
+horrible scène, disparaissait, croyant, ainsi que les meurtriers, le
+crime exécuté.
+
+Cet homme était Jacques Ferrand.
+
+Un des bateaux de Nicolas se balançait amarré à un pieu du rivage, à
+l'endroit où s'étaient embarquées la Goualeuse et Mme Séraphin.
+
+À peine Jacques Ferrand quittait-il le four à plâtre pour regagner
+Paris, que M. de Saint-Remy et le docteur Griffon passaient en hâte le
+pont d'Asnières, accourant vers l'île, comptant s'y rendre à l'aide du
+bateau de Nicolas qu'ils avaient aperçu de loin.
+
+À sa grande surprise, en arrivant auprès de la maison des ravageurs, la
+Louve trouva la porte fermée.
+
+Déposant sous la tonnelle Fleur-de-Marie toujours évanouie, elle
+s'approcha de la maison. Elle connaissait la croisée de la chambre de
+Martial; quelle fut sa surprise de voir les volets de cette fenêtre
+couverts de plaques de tôle et assujettis au-dehors par deux barres de
+fer!
+
+Devinant une partie de la vérité, la Louve poussa un cri rauque,
+retentissant, et se mit à appeler de toutes ses forces:
+
+--Martial! Mon homme!...
+
+Rien ne lui répondit.
+
+Épouvantée de ce silence, la Louve se mit à tourner, à tourner autour du
+logis comme une bête sauvage qui flaire et cherche en rugissant l'entrée
+de la tanière où est enfermé son mâle.
+
+De temps en temps elle criait:
+
+--Mon homme, es-tu là? Mon homme!!!
+
+Et, dans sa rage, elle ébranlait les barreaux de la fenêtre de la
+cuisine, elle frappait la muraille, elle heurtait à la porte.
+
+Tout à coup un bruit sourd lui répondit de l'intérieur de la maison.
+
+La Louve tressaillit, écouta.
+
+Le bruit cessa.
+
+--Mon homme m'a entendue, il faut que j'entre, quand je devrais ronger
+la porte avec mes dents.
+
+Et elle se mit de nouveau à pousser son cri sauvage.
+
+Plusieurs coups frappés, mais faiblement, à l'intérieur des volets de
+Martial, répondirent aux hurlements de la Louve.
+
+--Il est là! s'écria-t-elle en s'arrêtant brusquement sous la fenêtre de
+son amant, il est là! S'il le faut, j'arracherai la tôle avec mes
+ongles, mais j'ouvrirai ces volets.
+
+Ce disant, elle avisa une grande échelle à demi engagée derrière un des
+contrevents de la salle basse; en attirant violemment ce contrevent à
+elle, la Louve fit tomber la clef cachée par la veuve sur le bord de la
+croisée.
+
+--Si elle ouvre, dit la Louve en essayant la clef dans la serrure de la
+porte d'entrée, je pourrai monter à sa chambre. Ça ouvre, s'écria-t-elle
+avec joie, mon homme est sauvé!
+
+Une fois dans la cuisine, elle fut frappée des cris des deux enfants
+qui, renfermés dans le caveau et entendant un bruit extraordinaire,
+appelaient à leur secours.
+
+La veuve, croyant que personne ne viendrait dans l'île ou dans la maison
+pendant son absence, s'était contentée d'enfermer François et Amandine à
+double tour, laissant la clef à la serrure.
+
+Mis en liberté par la Louve, le frère et la soeur sortirent
+précipitamment du caveau.
+
+--Ô la Louve! Sauvez mon frère Martial, ils veulent le faire mourir!
+s'écria François; depuis deux jours ils l'ont muré dans sa chambre.
+
+--Ils ne lui ont pas fait de blessures?
+
+--Non, non, je ne crois pas.
+
+--J'arrive à temps! s'écria la Louve en courant à l'escalier; puis,
+s'arrêtant après avoir gravi quelques marches: Et la Goualeuse que
+j'oublie! dit-elle. Amandine, du feu tout de suite; toi et ton frère,
+apportez ici près de la cheminée une pauvre fille qui se noyait; je l'ai
+sauvée. Elle est sous la tonnelle. François, un merlin, une hache, une
+barre de fer, que j'enfonce la porte de mon homme!
+
+--Il y a là le merlin à fendre le bois, mais c'est trop lourd pour vous,
+dit le jeune garçon en traînant avec peine un énorme marteau.
+
+--Trop lourd! s'écria la Louve; et elle enleva sans peine cette masse de
+fer qu'en toute autre circonstance elle eût peut-être difficilement
+soulevée.
+
+Puis, montant l'escalier quatre à quatre, elle répéta aux deux enfants:
+
+--Courez chercher la jeune fille et approchez-la du feu.
+
+En deux bonds la Louve fut au fond du corridor, à la porte de Martial.
+
+--Courage, mon homme, voilà ta Louve! s'écria-t-elle; et levant le
+marteau à deux mains, d'un coup furieux elle ébranla la porte.
+
+--Elle est clouée en dehors. Arrache les clous, s'écria Martial d'une
+voix faible.
+
+Se jetant aussitôt à genoux dans le corridor, à l'aide du bec du merlin
+et de ses ongles qu'elle meurtrit, de ses doigts qu'elle déchira, la
+Louve parvint à arracher du plancher et du chambranle plusieurs clous
+énormes qui condamnaient la porte.
+
+Enfin cette porte s'ouvrit.
+
+Martial, pâle, les mains ensanglantées, tomba presque sans mouvement
+dans les bras de la Louve.
+
+
+
+
+II
+
+La Louve et Martial
+
+
+--Enfin je te vois, je te tiens, je _t'ai_..., s'écria la Louve en
+recevant et en serrant Martial dans ses bras, avec un accent de
+possession et de joie d'une énergie sauvage; puis, le soutenant, le
+portant presque, elle l'aida à s'asseoir sur un banc placé dans le
+corridor.
+
+Pendant quelques minutes Martial resta faible, hagard, cherchant à se
+remettre de cette violente secousse qui avait épuisé ses forces
+défaillantes.
+
+La Louve sauvait son amant au moment où, anéanti, désespéré, il se
+sentait mourir, moins encore par le manque d'aliments que par la
+privation d'air, impossible à renouveler dans une petite chambre sans
+cheminée, sans issue, et hermétiquement fermée, grâce à l'atroce
+prévoyance de Calebasse, qui avait bouché avec de vieux linges jusqu'aux
+moindres fissures de la porte et de la croisée.
+
+Palpitante de bonheur et d'angoisse, les yeux mouillés de pleurs, la
+Louve, à genoux, épiait les moindres mouvements de la physionomie de
+Martial.
+
+Celui-ci semblait peu à peu renaître en aspirant à longs traits un air
+pur et salubre.
+
+Après quelques tressaillements, il releva sa tête appesantie, poussa un
+long soupir et ouvrit les yeux.
+
+--Martial, c'est moi, c'est ta Louve! Comment vas-tu?
+
+--Mieux, répondit-il d'une voix faible.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que tu veux? De l'eau, du vinaigre?
+
+--Non, non, reprit Martial de moins en moins oppressé. De l'air! Oh! de
+l'air, rien que de l'air!
+
+La Louve, au risque de se couper les poings, brisa les quatre carreaux
+d'une fenêtre qu'elle n'aurait pu ouvrir sans déranger une lourde table.
+
+--Je respire maintenant, je respire; ma tête se dégage, dit Martial en
+revenant tout à fait à lui.
+
+Puis, comme s'il se fût alors seulement rappelé le service que sa
+maîtresse lui avait rendu, il s'écria avec une explosion de
+reconnaissance ineffable:
+
+--Sans toi, j'étais mort, ma brave Louve.
+
+--Bien, bien... comment te trouves-tu à cette heure?
+
+--De mieux en mieux.
+
+--Tu as faim?
+
+--Non, je me sens trop faible. Ce qui m'a fait le plus souffrir, c'était
+le manque d'air. À la fin, j'étouffais, j'étouffais... c'était affreux.
+
+--Et maintenant?
+
+--Je revis, je sors du tombeau, et j'en sors grâce à toi!
+
+--Mais tes mains, tes pauvres mains! Ces coupures!... Qu'est-ce qu'ils
+t'ont donc fait, mon Dieu?
+
+--Nicolas et Calebasse, n'osant pas m'attaquer en face une seconde fois,
+m'avaient muré dans ma chambre pour m'y laisser mourir de faim. J'ai
+voulu les empêcher de clouer mes volets, ma soeur m'a coupé les mains à
+coups de hachette!!!
+
+--Les monstres! ils voulaient faire croire que tu étais mort de maladie;
+ta mère avait déjà répandu le bruit que tu te trouvais dans un état
+désespéré. Ta mère, mon homme, ta mère!...
+
+--Tiens, ne me parle pas d'elle, dit Martial avec amertume; puis,
+remarquant pour la première fois les vêtements mouillés et l'étrange
+accoutrement de la Louve, il s'écria: Que t'est-il arrivé? Tes cheveux
+ruissellent, tu es en jupon... il est trempé d'eau!
+
+--Qu'importe! Enfin te voilà sauvé, sauvé!
+
+--Mais explique-moi pourquoi tu es ainsi mouillée.
+
+--Je te savais en danger... je n'ai pas trouvé de bateau...
+
+--Et tu es venue à la nage?
+
+--Oui. Mais tes mains, donne que je les baise. Tu souffres... Les
+monstres!... Et je n'étais pas là!
+
+--Oh! ma brave Louve! s'écria Martial avec enthousiasme, brave entre
+toutes les créatures braves!
+
+--N'as-tu pas écrit là: «Mort aux lâches!»
+
+Et la Louve montra son bras tatoué où étaient écrits ces mots en
+caractères indélébiles.
+
+--Intrépide, va! Mais le froid t'a saisie, tu trembles.
+
+--Ça n'est pas de froid.
+
+--C'est égal... Entre là, tu prendras le manteau de Calebasse, tu
+t'envelopperas dedans.
+
+--Mais...
+
+--Je le veux.
+
+En une seconde, la Louve fut enveloppée d'un manteau de tartan et
+revint.
+
+--Pour moi... risquer de te noyer! répéta Martial en la regardant avec
+exaltation.
+
+--Au contraire... une pauvre fille se noyait, je l'ai sauvée en abordant
+à l'île.
+
+--Tu l'as sauvée aussi? Où est-elle?
+
+--En bas, avec les enfants; ils la soignent.
+
+--Et qui est cette jeune fille?
+
+--Mon Dieu! si tu savais quel hasard, quel heureux hasard! C'est une de
+mes compagnes de Saint-Lazare, une fille bien extraordinaire, va...
+
+--Comment cela?
+
+--Figure-toi que je l'aimais et que je la haïssais, parce qu'elle
+m'avait mis à la fois la mort et le bonheur dans l'âme.
+
+--Elle?
+
+--Oui, à propos de toi.
+
+--De moi?
+
+--Écoute, Martial... Puis, s'interrompant, la Louve ajouta: Tiens, non,
+non... je n'oserai jamais.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je voulais te faire une demande... J'étais venue pour te voir et pour
+cela, car en partant de Paris je ne te savais pas en danger.
+
+--Eh bien! dis.
+
+--Je n'ose plus.
+
+--Tu n'oses plus, après ce que tu viens de faire pour moi!
+
+--Justement. J'aurais l'air de quémander du retour.
+
+--Quémander du retour! Est-ce que je ne t'en dois pas? Est-ce que tu ne
+m'as pas déjà soigné nuit et jour dans ma maladie l'an passé?
+
+--Est-ce que tu n'es pas mon homme?
+
+--Aussi tu dois me parler franchement, parce que je suis ton homme et
+que je le serai toujours.
+
+--Toujours, Martial?
+
+--Toujours, vrai comme je m'appelle Martial. Pour moi il n'y aura plus
+dans le monde d'autre femme que toi, vois-tu, la Louve. Que tu aies été
+ceci ou cela, tant pis, ça me regarde... Je t'aime, tu m'aimes, et je te
+dois la vie. Seulement, depuis que tu es en prison, je ne suis plus le
+même. Il y a eu bien du nouveau!... J'ai réfléchi, et tu ne seras plus
+ce que tu as été.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je ne veux plus te quitter maintenant, mais je ne veux pas non plus
+quitter François et Amandine.
+
+--Ton petit frère et ta petite soeur?
+
+--Oui; d'aujourd'hui il faut que je sois pour eux comme qui dirait leur
+père. Tu comprends, ça me donne des devoirs, ça me range, je suis obligé
+de me charger d'eux. On voulait en faire des brigands finis; pour les
+sauver je les emmène.
+
+--Où ça?
+
+--Je n'en sais rien; mais pour sûr loin de Paris.
+
+--Et moi?
+
+--Toi? Je t'emmène aussi.
+
+--Tu m'emmènes? s'écria la Louve avec une stupeur joyeuse. Elle ne
+pouvait croire à un tel bonheur. Je ne te quitterai pas?
+
+--Non, ma brave Louve, jamais. Tu m'aideras à élever ces enfants... Je
+te connais; en te disant: «Je veux que ma pauvre petite Amandine soit
+une honnête fille, parle-lui dans _ces prix-là_», je sais ce que tu
+seras pour elle, une brave mère.
+
+--Oh! merci, Martial, merci!
+
+--Nous vivrons en honnêtes ouvriers; sois tranquille, nous trouverons de
+l'ouvrage, nous travaillerons comme des nègres. Mais au moins ces
+enfants ne seront pas gueux comme père et mère, je ne m'entendrai plus
+appeler fils et frère de guillotinés, enfin je ne passerai plus dans les
+rues où l'on te connaît... Mais qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu
+as?
+
+--Martial, j'ai peur de devenir folle.
+
+--Folle?
+
+--Folle de joie.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, vois-tu, c'est trop!
+
+--Quoi?
+
+--Ce que tu me demandes là... Oh! non, vois-tu, c'est trop. À moins que
+d'avoir sauvé la Goualeuse, ça m'ait porté bonheur... C'est ça pour sûr.
+
+--Mais, encore une fois, qu'est-ce que tu as?
+
+--Ce que tu me demandes là, oh! Martial! Martial!
+
+--Eh bien?
+
+--Je venais te le demander!
+
+--De quitter Paris?...
+
+--Oui..., reprit-elle précipitamment, d'aller avec toi dans les bois...
+où nous aurions une petite maison bien propre, des enfants que
+j'aimerais! oh! que j'aimerais! comme ta Louve aimerait les enfants de
+son homme! Ou plutôt si tu le voulais, dit la Louve en tremblant, au
+lieu de t'appeler mon homme... je t'appellerais mon mari... car nous
+n'aurions pas la place sans cela, se hâta-t-elle d'ajouter vivement.
+
+Martial à son tour regarda la Louve avec étonnement, ne comprenant rien
+à ces paroles.
+
+--De quelle place parles-tu?
+
+--D'une place de garde-chasse...
+
+--Que j'aurais?
+
+--Oui...
+
+--Et qui me la donnerait?
+
+--Les protecteurs de la jeune fille que j'ai sauvée.
+
+--Ils ne me connaissent pas!
+
+--Mais, moi, je lui ai parlé de toi... et elle nous recommandera à ses
+protecteurs...
+
+--Et à propos de quoi lui as-tu parlé de moi?
+
+--De quoi veux-tu que je parle?
+
+--Bonne Louve...
+
+--Et puis, tu conçois, en prison la confiance vient; et cette jeunesse
+était si gentille, si douce, que malgré moi je me suis sentie attirée
+vers elle; j'ai tout de suite comme deviné qu'elle n'était pas des
+nôtres.
+
+--Qui est-elle donc?
+
+--Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, mais de ma vie je n'ai rien
+vu, rien entendu de semblable; c'est comme une fée pour lire ce qu'on a
+dans le coeur; quand je lui ai eu dit combien je t'aimais, rien que pour
+cela, elle s'est intéressée à nous... Elle m'a fait honte de ma vie
+passée, non en me disant des choses dures, tu sais comme ça aurait pris
+avec moi, mais en me parlant d'une vie bien laborieuse, bien pénible,
+mais tranquillement passée avec toi selon ton goût, au fond des forêts.
+Seulement, dans son idée, au lieu d'être braconnier... tu étais
+garde-chasse; au lieu d'être ta maîtresse... j'étais ta vraie femme, et
+puis nous avions de beaux enfants qui couraient au-devant de toi quand
+le soir tu revenais de tes rondes avec tes chiens, ton fusil sur
+l'épaule; et puis nous soupions à la porte de notre cabane, au frais de
+la nuit, sous des grands arbres, et puis nous nous couchions si heureux,
+si paisibles... Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Malgré moi je
+l'écoutais... c'était comme un charme. Si tu savais... elle parlait si
+bien... si bien... que... tout ce qu'elle disait, je croyais le voir à
+mesure; je rêvais tout éveillée.
+
+--Ah! oui! c'est ça qui serait une belle et bonne vie! dit Martial en
+soupirant à son tour. Sans être tout à fait malsain de coeur, ce pauvre
+François a assez fréquenté Calebasse et Nicolas pour que le bon air des
+bois lui vaille mieux que l'air des villes... Amandine t'aiderait au
+ménage; je serais aussi bon garde que pas un, vu que j'ai été fameux
+braconnier... Je t'aurais pour ménagère, ma brave Louve... et puis,
+comme tu dis, avec des enfants... qu'est-ce qui nous manquerait?... Une
+fois qu'on est habitué à sa forêt, on y est comme chez soi; on y vivrait
+cent ans, que ça passerait comme un jour... Mais, voyons, je suis fou.
+Tiens, il ne fallait pas me parler de cette vie-là... ça donne des
+regrets, voilà tout.
+
+--Je te laissais aller... parce que tu dis là ce que je disais à la
+Goualeuse.
+
+--Comment?
+
+--Oui, en écoutant ses contes de fées, je lui disais: «Quel malheur que
+ces châteaux en Espagne, comme vous appelez ça, la Goualeuse, ne soient
+pas la vérité!» Sais-tu ce qu'elle m'a répondu, Martial? dit la Louve
+les yeux étincelants de joie.
+
+--Non!
+
+--Que Martial vous épouse, promettez de vivre honnêtement tous deux, et
+cette place, qui vous fait tant d'envie, je me fais fort de la lui faire
+obtenir, m'a-t-elle répondu.
+
+--À moi, une place de garde?
+
+--Oui... à toi...
+
+--Mais tu as raison, c'est un rêve. S'il ne fallait que t'épouser pour
+avoir cette place, ma brave Louve, ça serait fait demain, si j'avais de
+quoi; car depuis aujourd'hui, vois-tu... tu es ma femme... ma vraie
+femme.
+
+--Martial... je suis ta vraie femme?
+
+--Ma vraie, ma seule, et je veux que tu m'appelles ton mari... c'est
+comme si le maire y avait passé.
+
+--Oh! la Goualeuse avait raison... c'est fier à dire, mon mari!
+Martial... tu verras ta Louve au ménage, au travail, tu la verras...
+
+--Mais cette place... est-ce que tu crois?...
+
+--Pauvre petite Goualeuse, si elle se trompe... c'est sur les autres;
+car elle avait l'air de bien croire à ce qu'elle me disait...
+D'ailleurs, tantôt, en quittant la prison, l'inspectrice m'a dit que les
+protecteurs de la Goualeuse, gens très-haut placés, l'avaient fait
+sortir aujourd'hui même; ça prouve qu'elle a des bienfaiteurs puissants
+et qu'elle pourra tenir ce qu'elle m'a promis.
+
+--Ah! s'écria tout à coup Martial en se levant, je ne sais pas à quoi
+nous pensons.
+
+--Quoi donc?
+
+--Cette jeune fille... elle est en bas, mourante peut-être... et au lieu
+de la secourir... nous sommes là...
+
+--Rassure-toi, François et Amandine sont auprès d'elle; ils seraient
+montés s'il y avait eu plus de danger. Mais tu as raison, allons la
+trouver; il faut que tu la voies, celle à qui nous devrons peut-être
+notre bonheur.
+
+Et Martial, s'appuyant sur le bras de la Louve, descendit au
+rez-de-chaussée.
+
+Avant de les introduire dans la cuisine, disons ce qui s'était passé
+depuis que Fleur-de-Marie avait été confiée aux soins des deux enfants.
+
+
+
+
+III
+
+Le docteur Griffon
+
+
+François et Amandine venaient de transporter Fleur-de-Marie près du feu
+de la cuisine, lorsque M. de Saint-Remy et le docteur Griffon, qui
+avaient abordé au moyen du bateau de Nicolas, entrèrent dans la maison.
+
+Pendant que les enfants ranimaient le foyer et y jetaient quelques
+fagots de peuplier, qui, bientôt embrasés, répandirent une vive flamme,
+le docteur Griffon donnait à la jeune fille les soins les plus
+empressés.
+
+--La malheureuse enfant a dix-sept ans à peine! s'écria le comte
+profondément attendri.
+
+Puis, s'adressant au docteur:
+
+--Eh bien, mon ami?
+
+--On sent à peine les battements du pouls; mais, chose singulière, la
+peau de la face n'est pas colorée en bleu chez ce sujet, comme cela
+arrive ordinairement après une asphyxie par submersion, répondit le
+docteur avec un sang-froid imperturbable, en considérant Fleur-de-Marie
+d'un air profondément méditatif.
+
+Le docteur Griffon était un grand homme maigre, pâle et complètement
+chauve, sauf deux touffes de rares cheveux noirs soigneusement ramenés
+de derrière la nuque et aplatis sur ses tempes; sa physionomie creusée,
+sillonnée par les fatigues de l'étude, était roide, intelligente et
+réfléchie.
+
+D'un savoir immense, d'une expérience consommée, praticien habile et
+renommé, médecin en chef d'un hospice civil (où nous le retrouverons
+plus tard), le docteur Griffon n'avait qu'un défaut, celui de faire, si
+cela peut se dire, complètement abstraction du malade et de ne s'occuper
+que de la maladie: jeune ou vieux, femme ou homme, riche ou pauvre, peu
+lui importait; il ne songeait qu'au fait médical plus ou moins curieux
+ou intéressant, au point de vue scientifique, que lui offrait le sujet.
+
+Il n'y avait pour lui que des sujets.
+
+--Quelle figure charmante!... Combien elle est belle encore, malgré
+cette effrayante pâleur! dit M. de Saint-Remy en contemplant
+Fleur-de-Marie avec tristesse. Avez-vous jamais vu des traits plus doux,
+plus candides, mon cher docteur?... Et si jeune... si jeune!...
+
+--L'âge ne signifie rien, dit brusquement le médecin, pas plus que la
+présence de l'eau dans les poumons, que l'on croyait autrefois
+mortelle... On se trompait grossièrement; les admirables expériences de
+Goodwin... du fameux Goodwin, l'ont prouvé de reste.
+
+--Mais, docteur...
+
+--Mais c'est un fait..., répliqua M. Griffon, absorbé par l'amour de son
+art. Pour reconnaître la présence d'un liquide étranger dans les
+poumons, Goodwin a plongé plusieurs fois des chats et des chiens dans
+des baquets d'encre pendant quelques secondes, les en a retirés vivants
+et a disséqué mes gaillards quelque temps après... Eh bien! il s'est
+convaincu par la dissection que l'encre avait pénétré dans les poumons,
+et que la présence de ce liquide dans les organes de la respiration
+n'avait pas causé la mort des sujets.
+
+Le comte connaissait le médecin, excellent homme au fond, mais que sa
+passion effrénée pour la science faisait souvent paraître dur, presque
+cruel.
+
+--Avez-vous au moins quelque espoir? lui demanda M. de Saint-Remy avec
+impatience.
+
+--Les extrémités du sujet sont bien froides, dit le médecin, il reste
+peu d'espoir.
+
+--Ah! mourir à cet âge... malheureuse enfant!... C'est affreux.
+
+--Pupille fixe... dilatée..., reprit le docteur impassible en soulevant
+du bout du doigt la paupière glacée de Fleur-de-Marie.
+
+--Homme étrange! s'écria le comte presque avec indignation, on vous
+croirait impitoyable, et je vous ai vu veiller auprès de mon lit des
+nuits entières... J'eusse été votre frère, que vous n'eussiez pas été
+pour moi plus admirablement dévoué.
+
+Le docteur Griffon, tout en s'occupant de secourir Fleur-de-Marie,
+répondit au comte sans le regarder, avec un flegme imperturbable:
+
+--Parbleu, si vous croyez qu'on rencontre tous les jours une fièvre
+ataxique aussi merveilleusement bien compliquée, aussi curieuse à
+étudier que celle que vous aviez! C'était admirable... mon bon ami,
+admirable! Stupeur, délire, soubresauts des tendons, syncopes, elle
+réunissait les symptômes les plus variés, votre chère fièvre; vous avez
+même été, chose rare, très-rare et éminemment intéressante... vous avez
+même été affecté d'un état partiel et momentané de paralysie, s'il vous
+plaît... Rien que pour ce fait, votre maladie avait droit à tout mon
+dévouement; vous m'offriez une magnifique étude; car, franchement, mon
+cher ami, tout ce que je désire au monde, c'est de rencontrer encore une
+aussi belle fièvre... mais on n'a pas ce bonheur-là deux fois.
+
+Le comte haussa les épaules avec impatience.
+
+Ce fut à ce moment que Martial descendit appuyé sur le bras de la Louve,
+qui avait mis, on le sait, par-dessus ses vêtements mouillés, un manteau
+de tartan appartenant à Calebasse.
+
+Frappé de la pâleur de l'amant de la Louve, et remarquant ses mains
+couvertes de sang caillé, le comte s'écria.
+
+--Quel est cet homme?...
+
+--Mon mari..., répondit la Louve en regardant Martial avec une
+expression de bonheur et de noble fierté impossible à rendre.
+
+--Vous avez une bonne et intrépide femme, monsieur, lui dit le comte; je
+l'ai vue sauver cette malheureuse enfant avec un rare courage.
+
+--Oh! oui, monsieur, elle est bonne et intrépide, ma femme, répondit
+Martial en appuyant sur ces derniers mots et en contemplant à son tour
+la Louve d'un air à la fois attendri et passionné. Oui, intrépide!...
+car elle vient de me sauver aussi la vie...
+
+--À vous? dit le comte étonné.
+
+--Voyez ses mains... ses pauvres mains! dit la Louve en essuyant les
+larmes qui adoucissaient l'éclat sauvage de ses yeux.
+
+--Ah! c'est horrible! s'écria le comte, ce malheureux a les mains
+hachées... Voyez donc, docteur...
+
+Détournant légèrement la tête et regardant par-dessus son épaule les
+plaies nombreuses que Calebasse avait faites aux mains de Martial, le
+docteur Griffon dit à ce dernier:
+
+--Ouvrez et fermez la main.
+
+Martial exécuta ce mouvement avec assez de peine. Le docteur haussa les
+épaules, continua de s'occuper de Fleur-de-Marie et dit dédaigneusement,
+comme à regret:
+
+--Ces blessures n'ont absolument rien de grave... il n'y a aucun tendon
+de lésé; dans huit jours, le sujet pourra se servir de ses mains.
+
+--Vrai, monsieur! Mon mari ne sera pas estropié? s'écria la Louve avec
+reconnaissance.
+
+Le docteur secoua la tête négativement.
+
+--Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-ce pas? demanda la Louve.
+Oh! il faut qu'elle vive, moi et mon mari nous lui devons tant!... Puis
+se retournant vers Martial: Pauvre petite... la voilà, celle dont je te
+parlais... c'est elle pourtant qui sera peut-être la cause de notre
+bonheur; c'est elle qui m'a donné l'idée de venir à toi te dire tout ce
+que je t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je la sauve... et
+ici encore!...
+
+--C'est notre Providence..., dit Martial, frappé de la beauté de la
+Goualeuse. Quelle figure d'ange! Oh! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur
+le docteur?
+
+--Je n'en sais rien, dit le docteur; mais d'abord peut-elle rester ici?
+Aura-t-elle les soins nécessaires?
+
+--Ici! s'écria la Louve, mais on assassine ici!
+
+--Tais-toi! Tais-toi! dit Martial.
+
+Le comte et le docteur regardèrent la Louve avec surprise.
+
+--La maison de l'île est malfamée dans le pays... cela ne m'étonne
+guère, dit à demi-voix le médecin à M. de Saint-Remy.
+
+--Vous avez donc été victime de violences? demanda le comte à Martial.
+Ces blessures, qui vous les a faites?
+
+--Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dispute... une batterie
+s'en est suivie... et j'ai été blessé... Mais cette jeune paysanne ne
+peut pas rester dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je n'y
+reste pas moi-même... ni ma femme ni mon frère, ni ma soeur que voilà...
+nous allons quitter l'île pour n'y plus jamais revenir.
+
+--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les deux enfants.
+
+--Alors, comment faire? dit le docteur en regardant Fleur-de-Marie. Il
+est impossible de songer à transporter le sujet à Paris, dans l'état de
+prostration où il se trouve. Mais au fait, ma maison est à deux pas, ma
+jardinière et sa fille seront d'excellentes gardes-malades... Puisque
+cette asphyxiée par submersion vous intéresse, vous surveillerez les
+soins qu'on lui donnera, mon cher Saint-Remy, et je viendrai la voir
+chaque jour.
+
+--Et vous jouez l'homme dur, impitoyable! s'écria le comte, lorsque vous
+avez le coeur le plus généreux, ainsi que le prouve cette proposition...
+
+--Si le sujet succombe, comme cela est possible, il y aura lieu à une
+autopsie intéressante qui me permettra de confirmer encore une fois les
+assertions de Goodwin.
+
+--Ce que vous dites est affreux! s'écria le comte.
+
+--Pour qui sait lire, le cadavre est un livre où l'on apprend à sauver
+la vie des malades, dit stoïquement le docteur Griffon.
+
+--Enfin vous faites le bien, dit amèrement M. de Saint-Remy, c'est
+l'important. Qu'importe la cause, pourvu que le bienfait subsiste!
+Pauvre enfant, plus je la regarde, plus elle m'intéresse.
+
+--Et elle le mérite, allez, monsieur, reprit la Louve avec exaltation en
+se rapprochant.
+
+--Vous la connaissez? s'écria le comte.
+
+--Si je la connais, monsieur! C'est à elle que je devrai le bonheur de
+ma vie; en la sauvant, je n'ai pas fait autant pour elle qu'elle a fait
+pour moi.
+
+Et la Louve regarda passionnément son mari; elle ne disait plus «son
+homme».
+
+--Et qui est-elle? demanda le comte.
+
+--Un ange, monsieur, tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Oui, et
+quoiqu'elle soit mise en paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une
+grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa petite voix douce
+comme de la musique. C'est une fière fille, allez, et courageuse, et
+bonne!
+
+--Par quel accident est-elle donc tombée à l'eau?
+
+--Je ne sais, monsieur.
+
+--Ce n'est donc pas une paysanne? demanda le comte.
+
+--Une paysanne! Regardez donc ces petites mains blanches, monsieur.
+
+--C'est vrai, dit M. de Saint-Remy; quel singulier mystère!... Mais son
+nom, sa famille?
+
+--Allons, reprit le docteur en interrompant l'entretien, il faut
+transporter le sujet dans le bateau.
+
+Une demi-heure après, Fleur-de-Marie, qui n'avait pas encore repris ses
+sens, était amenée dans la maison du médecin, couchée dans un bon lit et
+maternellement surveillée par la jardinière de M. Griffon, à laquelle
+s'adjoignit la Louve.
+
+Le docteur promit à M. de Saint-Remy, de plus en plus intéressé à la
+Goualeuse, de revenir le soir même la visiter.
+
+Martial partit pour Paris avec François et Amandine, la Louve n'ayant
+pas voulu quitter Fleur-de-Marie avant de la voir hors de danger.
+
+L'île du Ravageur resta déserte.
+
+Nous retrouverons bientôt ses sinistres habitants chez Bras-Rouge, où
+ils doivent se réunir à la Chouette pour le meurtre de la courtière en
+diamants.
+
+En attendant, nous conduirons le lecteur au rendez-vous que Tom, le
+frère de Sarah, avait donné à l'horrible mégère complice du Maître
+d'école.
+
+
+
+
+IV
+
+Le portrait
+
+ _Moitié serpent et moitié chat..._
+
+ WOLFGANG, livre II
+
+
+Thomas Seyton, frère de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se promenait
+impatiemment sur l'un des boulevards voisins de l'Observatoire,
+lorsqu'il vit arriver la Chouette.
+
+L'horrible vieille était coiffée d'un bonnet blanc et enveloppée de son
+grand tartan rouge; la pointe d'un stylet rond comme une grosse plume et
+très-acéré ayant traversé le fond du large cabas de paille qu'elle
+portait au bras, on pouvait voir saillir l'extrémité de cette arme
+homicide qui avait appartenu au Maître d'école.
+
+Thomas Seyton ne s'aperçut pas que la Chouette était armée.
+
+--Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la vieille. J'arrive comme
+mars en carême... j'espère.
+
+--Venez, lui répondit Thomas Seyton. Et marchant devant elle il traversa
+quelques terrains vagues, entra dans une ruelle déserte située près de
+la rue Cassini, s'arrêta vers le milieu de ce passage barré par un
+tourniquet, ouvrit une petite porte, fit signe à la Chouette de le
+suivre, et, après avoir fait quelques pas avec elle dans une épaisse
+allée d'arbres verts, il lui dit:
+
+--Attendez là.
+
+Et il disparut.
+
+--Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop longtemps, dit la Chouette;
+il faut que je sois chez Bras-Rouge à cinq heures avec les Martial pour
+_estourbir_ la courtière. À propos de ça, et mon _surin_[1]! Ah! le
+gueux! il a le nez à la fenêtre, ajouta la vieille en voyant la pointe
+du poignard traverser les tresses de son cabas. Voilà ce que c'est de ne
+lui avoir pas mis son bouchon...
+
+Et, retirant du cabas le stylet emmanché d'une poignée de bois, elle le
+plaça de façon à le cacher complètement.
+
+--C'est l'outil de Fourline, reprit-elle. Est-ce qu'il ne me le
+demandait pas, censé pour tuer les rats qui viennent lui faire des
+risettes dans sa cave?... Pauvres bêtes! plus souvent... Ils n'ont que
+le vieux sans yeux pour se divertir et leur tenir compagnie! C'est bien
+le moins qu'ils le grignotent un peu... Aussi je ne veux pas qu'il leur
+fasse du mal à ces ratons, et je garde le surin... D'ailleurs j'en aurai
+besoin tantôt pour la courtière peut-être... Trente mille francs de
+diamants!... Quelle part à chacun de nous! La journée sera bonne...
+c'est pas comme l'autre jour ce brigand de notaire que je croyais
+rançonner. Ah bien! oui... j'ai eu beau le menacer, s'il ne me donnait
+pas d'argent, de dénoncer que c'était sa bonne qui m'avait fait remettre
+la Goualeuse par Tournemine quand elle était toute petite, rien ne l'a
+effrayé. Il m'a appelé vieille menteuse et m'a mise à la porte... Bon,
+bon! je ferai écrire une lettre anonyme à ces gens de la ferme où était
+allée la Pégriotte pour leur apprendre que c'est le notaire qui l'a fait
+abandonner autrefois... Ils connaissent peut-être sa famille, et quand
+elle sortira de Saint-Lazare, ça chauffera pour ce gredin de Jacques
+Ferrand... Mais on vient... Tiens... c'est la petite dame pâle qui était
+déguisée en homme au tapis-franc de l'ogresse avec le grand de tout à
+l'heure, les mêmes que nous avons volés nous deux Fourline dans les
+décombres, près Notre-Dame, ajouta la Chouette en voyant Sarah paraître
+à l'extrémité de l'allée. C'est encore quelque coup à monter; ça doit
+être au compte de cette petite dame-là que nous avons enlevé la
+Goualeuse à la ferme. Si elle paie bien, pour du nouveau, ça me chausse
+encore.
+
+En approchant de la Chouette, qu'elle revoyait pour la première fois
+depuis la scène du tapis-franc, la physionomie de Sarah exprima ce
+dédain, ce dégoût que ressentent les gens d'un certain monde, lorsqu'ils
+sont obligés d'entrer en contact avec les misérables qu'ils prennent
+pour instruments ou pour complices.
+
+Thomas Seyton, qui jusqu'alors avait activement servi les criminelles
+machinations de sa soeur, bien qu'il les considérât comme à peu près
+vaines, s'était refusé de continuer ce misérable rôle, consentant
+néanmoins à mettre pour la première et pour la dernière fois sa soeur en
+rapport avec la Chouette, sans vouloir se mêler des nouveaux projets
+qu'elles allaient ourdir.
+
+N'ayant pu ramener Rodolphe à elle en brisant les liens ou les
+affections qu'elle lui croyait chers, la comtesse espérait, nous l'avons
+dit, le rendre dupe d'une indigne fourberie, dont le succès pouvait
+réaliser le rêve de cette femme opiniâtre, ambitieuse et cruelle.
+
+Il s'agissait de persuader à Rodolphe que la fille qu'il avait eue de
+Sarah n'était pas morte et de substituer une orpheline à cette enfant.
+
+On sait que Jacques Ferrand, ayant formellement refusé d'entrer dans ce
+complot, malgré les menaces de Sarah, s'était résolu à faire disparaître
+Fleur-de-Marie, autant par crainte des révélations de la Chouette que
+par crainte des insistances obstinées de la comtesse. Mais celle-ci ne
+renonçait pas à son dessein, presque certaine de corrompre ou
+d'intimider le notaire, lorsqu'elle se serait assurée d'une jeune fille
+capable de remplir le rôle dont elle voulait la charger. Après un moment
+de silence, Sarah dit à la Chouette:
+
+--Vous êtes adroite, discrète et résolue?
+
+--Adroite comme un singe, résolue comme un dogue, muette comme une
+tanche, voilà la Chouette, telle que le diable l'a faite, pour vous
+servir, si elle en était capable... et elle l'est..., répondit
+allègrement la vieille. J'espère que nous vous avons fameusement empaumé
+la jeune campagnarde, qui est maintenant clouée à Saint-Lazare pour deux
+bons mois.
+
+--Il ne s'agit plus d'elle, mais d'autre chose...
+
+--À vos souhaits, ma petite dame! Pourvu qu'il y ait de l'argent au bout
+de ce que vous allez me proposer, nous serons comme les deux doigts de
+la main.
+
+Sarah ne put réprimer un mouvement de dégoût.
+
+--Vous devez connaître, reprit-elle, des gens du peuple... des gens
+malheureux?
+
+--Il y a plus de ceux-là que de millionnaires... on peut choisir, Dieu
+merci; il y a une riche misère à Paris!
+
+--Il faudrait me trouver une orpheline pauvre et surtout qui eût perdu
+ses parents étant tout enfant. Il faudrait de plus qu'elle fût d'une
+figure agréable, d'un caractère doux et qu'elle n'eût pas plus de
+dix-sept ans.
+
+La Chouette regarda Sarah avec étonnement.
+
+--Une telle orpheline ne doit pas être difficile à rencontrer, reprit la
+comtesse, il y a tant d'enfants trouvés...
+
+--Ah çà! mais dites donc, ma petite dame, et la Goualeuse que vous
+oubliez?... Voilà votre affaire!
+
+--Qu'est-ce que c'est que la Goualeuse?
+
+--Cette jeunesse que nous avons été enlever à Bouqueval!
+
+--Il ne s'agit plus d'elle, vous dis-je!
+
+--Mais écoutez-moi donc, et surtout récompensez-moi du bon conseil: vous
+voulez une orpheline douce comme un agneau, belle comme le jour et qui
+n'ait pas dix-sept ans, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute...
+
+--Eh bien! prenez la Goualeuse lorsqu'elle sortira de Saint-Lazare;
+c'est votre lot comme si on vous l'avait faite exprès, puisqu'elle avait
+environ six ans quand ce gueux de Jacques Ferrand (il y a dix ans de
+cela) me l'a fait donner avec mille francs pour s'en débarrasser... même
+que c'est Tournemine, actuellement au bagne à Rochefort, qui me l'a
+amenée... me disant que c'était sans doute un enfant dont on voulait se
+débarrasser ou faire passer pour mort...
+
+--Jacques Ferrand... dites-vous! s'écria Sarah d'une voix si altérée que
+la Chouette recula stupéfaite. Le notaire Jacques Ferrand..., reprit
+Sarah, vous a livré cette enfant... et...
+
+Elle ne put achever.
+
+L'émotion était trop violente; ses deux mains, tendues vers la Chouette,
+tremblaient convulsivement; la surprise, la joie bouleversaient ses
+traits.
+
+--Mais je ne sais pas ce qui vous allume comme ça, ma petite dame,
+reprit la vieille. C'est pourtant bien simple... Il y a dix ans...
+Tournemine, une vieille connaissance, m'a dit: «Veux-tu te charger d'une
+petite fille qu'on veut faire disparaître? Qu'elle crève ou qu'elle
+vive, c'est égal; il y a mille francs à gagner; tu feras de l'enfant ce
+que tu voudras...»
+
+--Il y a dix ans!... s'écria Sarah.
+
+--Dix ans...
+
+--Une petite fille blonde?
+
+--Une petite fille blonde...
+
+--Avec des yeux bleus?
+
+--Avec des yeux bleus, bleus comme des bluets.
+
+--Et c'est elle... qu'à la ferme...
+
+--Nous avons emballée pour Saint-Lazare... Faut dire que je ne
+m'attendais guère à la retrouver à la campagne... cette Pégriotte.
+
+--Oh! mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Sarah en tombant à genoux, en levant
+les mains et les yeux au ciel, vos vues sont impénétrables... Je me
+prosterne devant votre providence. Oh! si un tel bonheur était
+possible... mais non, je ne puis encore le croire... ce serait trop
+beau... non!...
+
+Puis, se relevant brusquement, elle dit à la Chouette, qui la regardait
+tout interdite:
+
+--Venez...
+
+Et Sarah marcha devant la vieille à pas précipités.
+
+Au bout de l'allée, elle monta quelques marches conduisant à la porte
+vitrée d'un cabinet de travail somptueusement meublé.
+
+Au moment où la Chouette allait y entrer, Sarah lui fit signe de
+demeurer en dehors.
+
+Puis la comtesse sonna violemment.
+
+Un domestique parut.
+
+--Je n'y suis pour personne... et que personne n'entre ici...
+entendez-vous?... absolument personne...
+
+Le domestique sortit.
+
+Sarah, pour plus de sûreté, alla pousser un verrou. La Chouette avait
+entendu la recommandation faite au domestique et vu Sarah fermer le
+verrou. La comtesse, se retournant, lui dit:
+
+--Entrez vite... et fermez la porte.
+
+La Chouette entra.
+
+Ouvrant à la hâte un secrétaire, Sarah y prit un coffret d'ébène qu'elle
+apporta sur un bureau situé au milieu de la chambre et fit signe à la
+Chouette de venir près d'elle.
+
+Le coffret contenait plusieurs fonds d'écrins superposés les uns sur les
+autres et renfermant de magnifiques pierreries.
+
+Sarah était si pressée d'arriver au fond du coffret qu'elle jetait
+précipitamment sur la table ces casiers splendidement garnis de
+colliers, de bracelets, de diadèmes, où les rubis, les émeraudes, et les
+diamants chatoyaient de mille feux.
+
+La Chouette fut éblouie...
+
+Elle était armée, elle était seule, enfermée avec la comtesse; la fuite
+lui était facile, assurée...
+
+Une idée infernale traversa l'esprit de ce monstre.
+
+Mais pour exécuter ce nouveau forfait, il lui fallait sortir son stylet
+de son cabas et s'approcher de Sarah sans exciter sa défiance.
+
+Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avance traîtreusement vers
+sa proie, la vieille profita de la préoccupation de la comtesse pour
+faire insensiblement le tour du bureau qui la séparait de sa victime.
+
+La Chouette avait déjà commencé cette évolution perfide, lorsqu'elle fut
+obligée de s'arrêter brusquement.
+
+Sarah retira un médaillon du double fond de la boîte, se pencha sur la
+table, le tendit à la Chouette d'une main tremblante et lui dit:
+
+--Regardez ce portrait.
+
+--C'est la Pégriotte! s'écria la Chouette, frappée de l'extrême
+ressemblance; c'est la petite qu'on m'a livrée; il me semble la voir
+quand Tournemine me l'a amenée... C'est bien là ses grands cheveux
+bouclés que j'ai coupés tout de suite et bien vendus, ma foi!...
+
+--Vous la reconnaissez, c'était bien elle? Oh! je vous en conjure, ne me
+trompez pas... ne me trompez pas!
+
+--Je vous dis, ma petite dame, que c'est la Pégriotte, comme si on la
+voyait, dit la Chouette en tâchant de se rapprocher davantage de Sarah
+sans être remarquée; à l'heure qu'il est, elle ressemble encore à ce
+portrait... Si vous la voyiez vous en seriez frappée.
+
+Sarah n'avait pas eu un cri de douleur, d'effroi, en apprenant que sa
+fille avait pendant dix ans vécu misérable, abandonnée...
+
+Pas un remords en songeant qu'elle-même l'avait fait arracher fatalement
+de la paisible retraite où Rodolphe l'avait placée.
+
+Tout d'abord, cette mère dénaturée n'interrogea pas la Chouette avec une
+anxiété terrible sur le passé de son enfant.
+
+Non; chez Sarah l'ambition avait depuis longtemps étouffé la tendresse
+maternelle.
+
+Ce n'était pas la joie de retrouver sa fille qui la transportait,
+c'était l'espoir certain de voir réaliser enfin le rêve orgueilleux de
+toute sa vie...
+
+Rodolphe s'était intéressé à cette malheureuse enfant, l'avait
+recueillie sans la connaître; que serait-ce donc lorsqu'il saurait
+qu'elle était... SA FILLE!!!
+
+Il était libre... la comtesse, veuve...
+
+Sarah voyait déjà briller à ses yeux la couronne souveraine.
+
+La Chouette, avançant toujours à pas lents, avait enfin gagné l'un des
+bouts de la table et placé son stylet perpendiculairement dans son
+cabas, la poignée à fleur de l'ouverture... bien à sa portée...
+
+Elle n'était plus qu'à quelques pas de la comtesse.
+
+--Savez-vous écrire? lui dit tout à coup celle-ci.
+
+Et repoussant de la main le coffre et les bijoux elle ouvrit un buvard
+placé devant un encrier.
+
+--Non, madame, je ne sais pas écrire, répondit la Chouette à tout
+hasard...
+
+--Je vais donc écrire sous votre dictée... Dites-moi toutes les
+circonstances de l'abandon de cette petite fille.
+
+Et Sarah, s'asseyant dans un fauteuil devant le bureau, prit une plume
+et fit signe à la Chouette de venir auprès d'elle.
+
+L'oeil de la vieille étincela.
+
+Enfin... elle était debout, à côté du siège de Sarah.
+
+Celle-ci, courbée sur la table, se préparait à écrire...
+
+--Je vais lire tout haut, et à mesure, dit la comtesse, vous rectifierez
+mes erreurs.
+
+--Oui, madame, reprit la Chouette en épiant les moindres mouvements de
+Sarah.
+
+Puis elle glissa sa main droite dans son cabas, pour pouvoir saisir son
+stylet sans être vue.
+
+La comtesse commença d'écrire:
+
+--«Je déclare que...»
+
+Mais s'interrompant et se tournant vers la Chouette, qui touchait déjà
+le manche de son poignard, Sarah ajouta:
+
+--À quelle époque cette enfant vous a-t-elle été livrée?
+
+--Au mois de février 1827.
+
+--Et par qui? reprit Sarah, toujours tournée vers la Chouette.
+
+--Par Pierre Tournemine, actuellement au bagne de Rochefort... C'est Mme
+Séraphin, la femme de charge du notaire, qui lui avait donné la petite.
+
+La comtesse se remit à écrire et lut à haute voix:
+
+--«Je déclare qu'au mois de février 1827, le nommé...» La Chouette avait
+tiré son stylet.
+
+Déjà elle le levait pour frapper sa victime entre les deux épaules...
+
+Sarah se retourna de nouveau.
+
+La Chouette, pour n'être pas surprise, appuya prestement sa main droite
+armée sur le dossier du fauteuil de Sarah et se pencha vers elle afin de
+répondre à sa nouvelle question.
+
+--J'ai oublié le nom de l'homme qui vous a confié l'enfant, dit la
+comtesse.
+
+--Pierre Tournemine, répondit la Chouette.
+
+--«Pierre Tournemine», répéta Sarah en continuant d'écrire,
+«actuellement au bagne de Rochefort m'a remis un enfant qui lui avait
+été confié par la femme de charge du...»
+
+La comtesse ne put achever...
+
+La Chouette, après s'être doucement débarrassée de son cabas en le
+laissant couler à ses pieds, s'était jetée sur la comtesse avec autant
+de rapidité que de furie, de sa main gauche l'avait saisie à la nuque,
+et, lui appuyant le visage sur la table, lui avait, de sa main droite,
+planté le stylet entre les deux épaules...
+
+Cet abominable meurtre fut exécuté si brusquement que la comtesse ne
+poussa pas un cri, pas une plainte.
+
+Toujours assise, elle resta le haut du corps et le front sur la table.
+Sa plume s'échappa de sa main.
+
+--Le même coup que Fourline... au petit vieillard de la rue du Roule,
+dit le monstre. Encore une qui ne parlera plus... son compte est fait.
+
+Et la Chouette, s'emparant à la hâte des pierreries, qu'elle jeta dans
+son cabas, ne s'aperçut pas que sa victime respirait encore.
+
+Le meurtre et le vol accomplis, l'horrible vieille ouvrit la porte
+vitrée, disparut rapidement dans l'allée d'arbres verts, sortit par la
+petite porte de la ruelle et gagna les terrains déserts.
+
+Près de l'Observatoire, elle prit un fiacre qui la conduisit chez
+Bras-Rouge, aux Champs-Élysées. La veuve Martial, Nicolas, Calebasse et
+Barbillon avaient, on le sait, donné rendez-vous à la Chouette dans ce
+repaire pour voler et tuer la courtière en diamants.
+
+
+
+
+V
+
+L'agent de sûreté
+
+
+Le lecteur connaît déjà le cabaret du Coeur-Saignant, situé aux
+Champs-Élysées, proche le Cours-la-Reine, dans l'un des vastes fossés
+qui avoisinaient cette promenade il y a quelques années.
+
+Les habitants de l'île du Ravageur n'avaient pas encore paru.
+
+Depuis le départ de Bradamanti, qui avait, on le sait, accompagné la
+belle-mère de Mme d'Harville en Normandie, Tortillard était revenu chez
+son père.
+
+Placé en vedette en haut de l'escalier, le petit boiteux devait signaler
+l'arrivée des Martial par un cri convenu, Bras-Rouge étant alors en
+conférence secrète avec un agent de sûreté nommé Narcisse Borel que l'on
+se souvient peut-être d'avoir vu au tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il
+y vint arrêter deux scélérats accusés de meurtre.
+
+Cet agent, homme de quarante ans environ, vigoureux et trapu, avait le
+teint coloré, l'oeil fin et perçant, la figure complètement rasée, afin
+de pouvoir prendre divers déguisements nécessaires à ses dangereuses
+expéditions; car il lui fallait souvent joindre la souplesse de
+transfiguration du comédien au courage et à l'énergie du soldat pour
+parvenir à s'emparer de certains bandits contre lesquels il devait
+lutter de ruse et de détermination. Narcisse Borel était, en un mot,
+l'un des instruments les plus utiles, les plus actifs de cette
+Providence au petit pied, appelée modestement et vulgairement la Police.
+
+Revenons à l'entretien de Narcisse Borel et de Bras-Rouge... Cet
+entretien semblait très-animé.
+
+--Oui, disait l'agent de sûreté, on vous accuse de profiter de votre
+position à double face pour prendre impunément part aux vols d'une bande
+de malfaiteurs très-dangereux, et pour donner sur eux de fausses
+indications à la police de sûreté... Prenez garde, Bras-Rouge, si cela
+était découvert, on serait sans pitié pour vous.
+
+--Hélas! je sais qu'on m'accuse de cela, et c'est désolant, mon bon
+monsieur Narcisse, répondit Bras-Rouge en donnant à sa figure de fouine
+une expression de chagrin hypocrite. Mais j'espère qu'aujourd'hui enfin
+on me rendra justice et que ma bonne foi sera reconnue.
+
+--Nous verrons bien!
+
+--Comment peut-on se défier de moi? Est-ce que je n'ai pas fait mes
+preuves? Est-ce moi, oui ou non, qui, dans le temps, vous ai mis à même
+d'arrêter en flagrant délit Ambroise Martial, un des plus dangereux
+malfaiteurs de Paris? Car, comme on dit, bon chien chasse de race, et la
+race des Martial vient de l'enfer, où elle retournera si le bon Dieu est
+juste.
+
+--Tout cela est bel et bon, mais Ambroise était prévenu qu'on allait
+venir l'arrêter: si je n'avais pas devancé l'heure que vous m'aviez
+indiquée, il m'échappait.
+
+--Me croyez-vous capable, monsieur Narcisse, de lui avoir secrètement
+donné avis de votre arrivée?
+
+--Ce que je sais, c'est que j'ai reçu de ce brigand-là un coup de
+pistolet à bout portant, qui heureusement ne m'a traversé que le bras.
+
+--Dame, monsieur Narcisse, il est sûr que dans votre partie on est
+exposé à ces malentendus-là...
+
+--Ah! vous appelez ça des malentendus!
+
+--Certainement, car il voulait sans doute, le scélérat, vous loger la
+balle dans le corps.
+
+--Dans le bras, dans le corps ou dans la tête, peu importe, ce n'est pas
+de cela que je me plains; chaque état a ses désagréments.
+
+--Et ses plaisirs, donc, monsieur Narcisse, et ses plaisirs! Par
+exemple, lorsqu'un homme aussi fin, aussi adroit, aussi courageux que
+vous... est depuis longtemps sur la piste d'une nichée de brigands,
+qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en bouge, avec un bon
+limier comme votre serviteur Bras-Rouge, et qu'il finit par les traquer
+et les cerner dans une souricière dont aucun ne peut échapper, avouez,
+monsieur Narcisse, qu'il y a là un grand plaisir... une joie de
+chasseur... Sans compter le service que l'on rend à la justice, ajouta
+gravement le tavernier du Coeur-Saignant.
+
+--Je serais assez de votre avis, si le limier était fidèle, mais je
+crains qu'il ne le soit pas.
+
+--Ah! monsieur Narcisse, vous croyez...
+
+--Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie vous vous amusez à nous
+égarer et que vous abusez de la confiance qu'on a en vous. Chaque jour
+vous promettez de nous aider à mettre la main sur la bande... Ce jour
+n'arrive jamais.
+
+--Et si ce jour arrive aujourd'hui, monsieur Narcisse, comme j'en suis
+sûr, et si je vous fais ramasser Barbillon, Nicolas Martial, la veuve,
+sa fille et la Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de filet? Vous
+méfierez-vous encore de moi?
+
+--Non, et vous aurez rendu un véritable service; car on a contre cette
+bande de fortes présomptions, des soupçons presque certains, mais
+malheureusement aucune preuve.
+
+--Aussi, un petit bout de flagrant délit, en permettant de les pincer,
+aiderait furieusement à débrouiller leurs cartes, hein! monsieur
+Narcisse?
+
+--Sans doute... Et vous m'assurez qu'il n'y a pas eu provocation de
+votre part dans le coup qu'ils vont tenter?
+
+--Non, sur l'honneur! C'est la Chouette qui est venue me proposer
+d'attirer la courtière chez moi, lorsque cette infernale borgnesse a
+appris par mon fils que Morel le lapidaire, qui demeure rue du Temple,
+travaillait en vrai au lieu de travailler en faux, et que la mère
+Mathieu avait souvent sur elle des valeurs considérables... J'ai accepté
+l'affaire, en proposant à la Chouette de nous adjoindre les Martial et
+Barbillon, afin de vous mettre toute la séquelle sous la main.
+
+--Et le Maître d'école, cet homme si dangereux, si fort et si féroce,
+qui était toujours avec la Chouette? un des habitués du tapis-franc?
+
+--Le Maître d'école?... dit Bras-Rouge en feignant l'étonnement.
+
+--Oui, un forçat évadé du bagne de Rochefort, un nommé Anselme Duresnel,
+condamné à perpétuité. On sait maintenant qu'il s'est défiguré pour se
+rendre méconnaissable... N'avez-vous aucun indice sur lui?
+
+--Aucun..., répondit intrépidement Bras-Rouge, qui avait ses raisons
+pour faire ce mensonge; car le Maître d'école était alors enfermé dans
+une des caves du cabaret.
+
+--Il y a tout lieu de croire que le Maître d'école est l'auteur de
+nouveaux assassinats. Ce serait une capture importante...
+
+--Depuis six semaines, on ne sait pas ce qu'il est devenu.
+
+--Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa trace.
+
+--Toujours des reproches! monsieur Narcisse... toujours!
+
+--Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et la contrebande?...
+
+--Ne faut-il pas que je connaisse un peu de toutes sortes de gens, des
+contrebandiers comme d'autres, pour vous mettre sur la voie?... Je vous
+ai dénoncé ce tuyau à introduire les liquides, établi en dehors de la
+barrière du Trône et aboutissant dans une maison de la rue...
+
+--Je sais tout cela, dit Narcisse en interrompant Bras-Rouge; mais, pour
+un que vous dénoncez, vous en faites peut-être échapper dix; et vous
+continuez impunément votre trafic... Je suis sûr que vous mangez à deux
+râteliers, comme on dit.
+
+--Ah! monsieur Narcisse... je suis incapable d'une faim aussi
+malhonnête...
+
+--Et ce n'est pas tout; rue du Temple, n° 17, loge une femme Burette,
+prêteuse sur gages, que l'on accuse d'être votre receleuse particulière,
+à vous.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur Narcisse? on dit tant de
+choses, le monde est si méchant... Encore une fois, il faut bien que je
+fraie avec le plus grand nombre de coquins possible, que j'aie même
+l'air de faire comme eux... pis qu'eux, pour ne pas leur donner de
+soupçons... Mais ça me navre de les imiter... ça me navre... Il faut que
+je sois bien dévoué au service, allez... pour me résigner à ce
+métier-là...
+
+--Pauvre cher homme... je vous plains de toute mon âme.
+
+--Vous riez, monsieur Narcisse... Mais si l'on croit ça, pourquoi
+n'a-t-on pas fait une descente chez la mère Burette et chez moi?
+
+--Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher ces bandits, que vous
+nous promettez de nous livrer depuis si longtemps.
+
+--Et je vais vous les livrer, monsieur Narcisse; avant une heure, ils
+seront ficelés... et sans trop de peine, car il y a trois femmes; quant
+à Barbillon et à Nicolas Martial, ils sont féroces comme des tigres,
+mais lâches comme des poules.
+
+--Tigres ou poules, dit Narcisse en entr'ouvrant sa longue redingote et
+montrant la crosse de deux pistolets qui sortaient des goussets de son
+pantalon, j'ai là de quoi les servir.
+
+--Vous ferez toujours bien de prendre deux de vos hommes avec vous,
+monsieur Narcisse; quand ils se voient acculés, les plus poltrons
+deviennent quelquefois des enragés.
+
+--Je placerai deux de mes hommes dans la petite salle basse, à côté de
+celle où vous ferez entrer la courtière... au premier cri, je paraîtrai
+à une porte, les deux hommes à l'autre.
+
+--Il faut vous hâter, car la bande va arriver d'un moment à l'autre,
+monsieur Narcisse.
+
+--Soit, je vais poster mes hommes. Pourvu que ce ne soit pas encore pour
+rien, cette fois...
+
+L'entretien fut interrompu par un sifflement particulier destiné à
+servir de signal.
+
+Bras-Rouge s'approcha d'une fenêtre pour voir quelle personne Tortillard
+annonçait.
+
+--Tenez, voilà déjà la Chouette. Eh bien! me croyez-vous, à présent,
+monsieur Narcisse?
+
+--C'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas tout; enfin, nous verrons;
+je cours placer mes hommes.
+
+Et l'agent de sûreté disparut par une porte latérale.
+
+
+
+
+VI
+
+La Chouette
+
+
+La précipitation de la marche de la Chouette, les ardeurs féroces d'une
+fièvre de rapine et de meurtre qui l'animaient encore avaient empourpré
+son hideux visage; son oeil vert étincelait d'une joie sauvage.
+
+Tortillard la suivait sautillant et boitant.
+
+Au moment où elle descendait les dernières marches de l'escalier, le
+fils de Bras-Rouge, par une méchante espièglerie, posa son pied sur les
+plis traînants de la robe de la Chouette.
+
+Ce brusque temps d'arrêt fit trébucher la vieille. Ne pouvant se retenir
+à la rampe, elle tomba sur ses genoux, les deux mains tendues en avant,
+abandonnant son précieux cabas, d'où s'échappa un bracelet d'or garni
+d'émeraudes et de perles fines...
+
+La Chouette, s'étant dans sa chute quelque peu excorié les doigts,
+ramassa le bracelet qui n'avait pas échappé à la vue perçante de
+Tortillard, se releva et se précipita furieuse sur le petit boiteux qui
+s'approchait d'elle d'un air hypocrite en lui disant:
+
+--Ah! mon Dieu! le pied vous a donc fourché?
+
+Sans lui répondre, la Chouette saisit Tortillard par les cheveux et, se
+baissant au niveau de sa joue, le mordit avec rage; le sang jaillit sous
+sa dent.
+
+Chose étrange! Tortillard, malgré sa méchanceté, malgré le ressentiment
+d'une cruelle douleur, ne poussa pas une plainte, pas un cri...
+
+Il essuya son visage ensanglanté et dit en riant d'un air forcé:
+
+--J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si fort une autre fois...
+hé... la Chouette...
+
+--Méchant petit momacque, pourquoi as-tu mis exprès ton pied sur ma
+robe... pour me faire tomber?
+
+--Moi! ah bien! par exemple... je vous jure que je ne l'ai pas fait
+exprès, ma bonne Chouette. Plus souvent que votre petit Tortillard
+aurait voulu vous faire du mal... il vous aime trop pour cela; vous avez
+beau le battre, le brusquer, le mordre, il vous est attaché comme le
+pauvre petit chien l'est à son maître, dit l'enfant d'une voix pateline
+et doucereuse.
+
+Trompée par l'hypocrisie de Tortillard, la Chouette le crut et lui
+répondit:
+
+--À la bonne heure! si je t'ai mordu à tort, ce sera pour toutes les
+autres fois que tu l'aurais mérité, brigand... Allons, vive la joie!...
+Aujourd'hui je n'ai pas de rancune... Où est ton filou de père?
+
+--Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le chercher?...
+
+--Non. Les Martial sont-ils venus?
+
+--Pas encore...
+
+--Alors j'ai le temps de descendre chez Fourline; j'ai à lui parler, au
+vieux sans yeux...
+
+--Vous allez au caveau du Maître d'école? dit Tortillard en dissimulant
+à peine une joie diabolique.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait?
+
+--À moi?
+
+--Oui, tu m'as demandé cela d'un drôle d'air?
+
+--Parce que je pense à quelque chose de drôle.
+
+--Quoi?
+
+--C'est que vous devriez bien au moins lui apporter un jeu de cartes
+pour le désennuyer, reprit Tortillard d'un air narquois; ça le
+changerait un peu... il ne joue qu'à être mordu par les rats! À ce
+jeu-là il gagne toujours, et à la fin ça lasse.
+
+La Chouette rit aux éclats de ce lazzi et dit au petit boiteux:
+
+--Amour de momacque à sa maman... je ne connais pas un moutard pour
+avoir déjà plus de vice que ce gueux-là... Va chercher une chandelle, tu
+m'éclaireras pour descendre chez Fourline... et tu m'aideras à ouvrir sa
+porte... tu sais bien qu'à moi toute seule je ne peux pas seulement la
+pousser.
+
+--Ah bien! non, il fait trop noir dans la cave, dit Tortillard en
+hochant la tête.
+
+--Comment! Comment! Toi qui es mauvais comme un démon, tu serais
+poltron?... Je voudrais bien voir ça... allons, va vite, et dis à ton
+père que je vas revenir tout à l'heure... que je suis avec Fourline...
+que nous causons de la publication des bans pour notre mariage... eh!
+eh! eh! ajouta le monstre en ricanant, voyons, dépêche-toi, tu seras
+garçon de noce, et si tu es gentil c'est toi qui prendras ma
+jarretière...
+
+Tortillard alla chercher une lumière d'un air maussade.
+
+En l'attendant, la Chouette, toute à l'ivresse du succès de son vol,
+plongea sa main droite dans son cabas pour y manier les bijoux précieux
+qu'il renfermait.
+
+C'était pour cacher momentanément ce trésor qu'elle voulait descendre
+dans le caveau du Maître d'école, et non pour jouir, selon son habitude,
+des tourments de sa nouvelle victime.
+
+Nous dirons tout à l'heure pourquoi, du consentement de Bras-Rouge, la
+Chouette avait relégué le Maître d'école dans ce même réduit souterrain
+où ce brigand avait autrefois précipité Rodolphe.
+
+Tortillard, tenant un flambeau, reparut à la porte du cabaret.
+
+La Chouette le suivit dans la salle basse, où s'ouvrit la large trappe à
+deux vantaux que l'on connaît déjà.
+
+Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumière dans le creux de sa main, et
+précédant la vieille, descendit lentement un escalier de pierre
+conduisant à une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la porte
+épaisse du caveau qui avait failli devenir le tombeau de Rodolphe.
+
+Arrivé au bas de l'escalier, Tortillard parut hésiter à suivre la
+Chouette.
+
+--Eh bien!... méchant lambin... avance donc, lui dit-elle en se
+retournant.
+
+--Dame! il fait si noir... et puis vous allez si vite, la Chouette. Mais
+au fait, tenez... j'aime mieux m'en retourner... et vous laisser la
+chandelle.
+
+--Et la porte du caveau, imbécile?... Est-ce que je peux l'ouvrir à moi
+toute seule? Avanceras-tu?
+
+--Non... j'ai trop peur.
+
+--Si je vais à toi... prends garde...
+
+--Puisque vous me menacez, je remonte...
+
+Et Tortillard recula de quelques pas.
+
+--Eh bien! écoute... sois gentil, reprit la Chouette en contenant sa
+colère, je te donnerai quelque chose...
+
+--À la bonne heure! dit Tortillard en se rapprochant, parlez-moi ainsi,
+et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, mère la Chouette.
+
+--Avance, avance, je suis pressée...
+
+--Oui; mais promettez-moi que vous me laisserez aguicher le Maître
+d'école?
+
+--Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le temps.
+
+--Rien qu'un petit peu; laissez-moi seulement le faire écumer...
+
+--Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je remonte tout de suite.
+
+--Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte de son appartement?
+
+--Ça ne te regarde pas. Voyons, en finiras-tu? Les Martial sont
+peut-être déjà en haut, il faut que je leur parle... Sois gentil et tu
+n'en seras pas fâché... arrive.
+
+--Il faut que je vous aime bien, allez, la Chouette... vous me faites
+faire tout ce que vous voulez, dit Tortillard en s'avançant lentement.
+
+La clarté blafarde, vacillante de la chandelle, éclairant vaguement ce
+sombre couloir, dessinait la noire silhouette du hideux enfant sur les
+murailles verdâtres, lézardées, ruisselantes d'humidité.
+
+Au fond du passage, à travers une demi-obscurité, on voyait le cintre
+bas, écrasé, de l'entrée du caveau, sa porte épaisse, garnie de bandes
+de fer, et, se détachant dans l'ombre, le tartan rouge et le bonnet
+blanc de la Chouette.
+
+Grâce à ses efforts et à ceux de Tortillard, la porte s'ouvrit, en
+grinçant, sur ses gonds rouillés.
+
+Une bouffée de vapeur humide s'échappa de cet antre, obscur comme la
+nuit.
+
+La lumière, posée à terre, jetait quelques lueurs sur les premières
+marches de l'escalier de pierre, dont les derniers degrés se perdaient
+complètement dans les ténèbres.
+
+Un cri, ou plutôt un rugissement sauvage, sortit des profondeurs du
+caveau.
+
+--Ah! voilà Fourline qui dit bonjour à sa maman, dit ironiquement la
+Chouette.
+
+Et elle descendit quelques marches pour cacher son cabas dans quelque
+recoin.
+
+--J'ai faim! cria le Maître d'école d'une voix frémissante de rage; on
+veut donc me faire mourir comme une bête enragée!
+
+--Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en éclatant de rire, eh
+bien!... suce mon pouce...
+
+On entendit le bruit d'une chaîne qui se roidissait violemment...
+
+Puis un soupir de rage muette, contenue.
+
+--Prends garde! Prends garde! Tu vas te faire encore bobo à la jambe,
+comme à la ferme de Bouqueval. Pauvre bon papa! dit Tortillard.
+
+--Il a raison, cet enfant; tiens-toi donc en repos, Fourline, reprit la
+vieille; l'anneau et la chaîne sont solides, vieux sans yeux, ça vient
+de chez le père Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute aussi;
+pourquoi t'es-tu laissé ficeler pendant ton sommeil? On n'a eu ensuite
+qu'à te passer l'anneau et la chaîne à la gigue, et à te descendre
+ici... au frais... pour te conserver, vieux coquet.
+
+--C'est dommage, il va moisir, dit Tortillard.
+
+On entendit un nouveau bruit de chaîne.
+
+--Eh! eh! Fourline qui sautille comme un hanneton attaché par la patte,
+dit la vieille. Il me semble le voir...
+
+--Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est le Maître d'école!...
+chantonna Tortillard.
+
+Cette variante augmenta l'hilarité de la Chouette.
+
+Ayant placé son cabas dans un trou formé par la dégradation de la
+muraille de l'escalier, elle dit en se relevant:
+
+--Vois-tu, Fourline?...
+
+--Il ne voit pas, dit Tortillard...
+
+--Il a raison, cet enfant! Eh bien! entends-tu, Fourline, il ne fallait
+pas, en revenant de la ferme, être assez colas pour faire le bon
+chien... en m'empêchant de dévisager la Pégriotte avec mon vitriol. Par
+là-dessus, tu m'as parlé de ta _muette_[2] qui devenait bégueule. J'ai
+vu que ta pâte de franc gueux s'aigrissait, qu'elle tournait à
+l'honnête... comme qui dirait au mouchard... que d'un jour à l'autre tu
+pourrais _manger sur nous_[3], vieux sans yeux... et alors...
+
+--Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la Chouette, car il a
+faim! s'écria Tortillard en poussant brusquement et de toutes ses forces
+la vieille par le dos.
+
+La Chouette tomba en avant, en poussant une imprécation terrible.
+
+On l'entendit rouler au bas de l'escalier de pierre.
+
+--Kis... kis... kis... à toi la Chouette, à toi... saute dessus...
+vieux, ajouta Tortillard.
+
+Puis, saisissant le cabas sous la pierre où il avait vu la vieille le
+placer, il gravit précipitamment l'escalier en criant avec un éclat de
+rire féroce:
+
+--Voilà une poussée qui vaut mieux que celle de tout à l'heure, hein, la
+Chouette? Cette fois tu ne me mordras pas jusqu'au sang. Ah! tu croyais
+que je n'avais pas de rancune... merci... je saigne encore.
+
+--Je la tiens... oh!... je la tiens..., cria le Maître d'école du fond
+du caveau.
+
+--Si tu la tiens, vieux, part à deux, dit Tortillard en ricanant.
+
+Et il s'arrêta sur la dernière marche de l'escalier.
+
+--Au secours! cria la Chouette d'une voix strangulée.
+
+--Merci... Tortillard, reprit le Maître d'école, merci! Et on l'entendit
+pousser une aspiration de joie effrayante. Oh! je te pardonne le mal que
+tu m'as fait... et pour ta récompense... tu vas l'entendre chanter, la
+Chouette!!! écoute-la bien... l'oiseau de mort.
+
+--Bravo!... me voilà aux premières loges, dit Tortillard en s'asseyant
+au haut de l'escalier.
+
+
+
+
+VII
+
+Le caveau
+
+
+Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière
+pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans
+les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses...
+une si faible clarté ne put les dissiper.
+
+Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien.
+
+La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée,
+sans un mot, sans un cri.
+
+Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le
+souffle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et
+contenus.
+
+Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des
+pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir
+commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitués du
+paradis des théâtres du boulevard:
+
+--Eh! la toile... la pièce... la musique!
+
+--Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Maître d'école au fond du
+caveau, et tu vas...
+
+Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débattait
+avec l'énergie que donne la crainte de la mort.
+
+--Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.
+
+--Tu as beau me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit
+le Maître d'école.
+
+Puis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta:--C'est
+cela... Maintenant, écoute...
+
+--Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante,
+épuisée. Au secours!... Au secours!...
+
+--À la porte... la vieille! Elle empêche d'entendre, dit le petit
+boiteux en éclatant de rire; à bas la cabale!
+
+Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.
+
+La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du fils de
+Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.
+
+--Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est
+plein de bijoux... il est là sous une pierre.
+
+--Que ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton
+cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans..., dit Tortillard en le
+secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de
+galette chaude, et je vas chercher papa!
+
+--Aie pitié de moi, et je...
+
+La Chouette ne put continuer.
+
+Il se fit un nouveau silence.
+
+Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de
+l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de
+ce cri répété:
+
+--Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile, ou j'en fais des faux cols! la
+pièce!... la musique!
+
+--De cette façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes
+cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant
+lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien,
+reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout
+de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que
+je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va
+être affreux pour toi... quelle agonie, hein?
+
+--Ah! çà, pas de bêtises, eh! vieux! s'écria Tortillard en se levant à
+demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la
+tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je te
+l'ai prêtée, mais tu me la rendras... ne me l'abîme pas... je ne veux
+pas qu'on me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais chercher papa.
+
+--Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon
+profitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tortillard, craignant
+que le petit boiteux n'allât chercher du secours.
+
+--À la bonne heure, bravo! Voilà la pièce qui va commencer, dit le fils
+de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât
+sérieusement les jours de l'horrible vieille.
+
+--Causons donc, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme.
+D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a
+remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me
+rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans
+l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi
+aboutir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...
+
+«Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée.
+
+«D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela
+n'était rien encore...
+
+«En m'enchaînant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid
+et la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout
+à l'épouvante de mes réflexions.
+
+«Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul...
+avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui
+m'a puni...
+
+«Cela est effrayant... vois donc!
+
+«C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... et ce
+caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...
+
+«Je te répète que cela est effrayant.
+
+«Tout ce que cet homme m'a prédit s'est réalisé.
+
+«Il m'avait dit: «Tu as abusé de ta force... tu seras le jouet des plus
+faibles.»
+
+«Cela a été.
+
+«Il m'avait dit: «Désormais, séparé du monde extérieur, face à face avec
+l'éternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes
+crimes.»
+
+«Et ce jour est arrivé... L'isolement m'a purifié.
+
+«Je ne l'aurais pas cru possible.
+
+«Une autre preuve... que je suis peut-être moins scélérat
+qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à te tenir là...
+monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes.
+Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai
+puni ma complice.
+
+«Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du
+sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous tes coups.
+
+«J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant... ne
+trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que
+je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements
+affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?
+
+--Bravo!... bien joué... vieux sans yeux. Ça chauffe! s'écria Tortillard
+en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire?
+
+--Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse.
+Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer
+comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.
+
+«Cette révélation te sera odieuse, coeur endurci, et elle te prouvera
+aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux
+exercer sur toi au nom de nos victimes.
+
+«Il faut que je me hâte...
+
+«La joie de te tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent
+avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison
+s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai
+le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te
+forçant de m'entendre.
+
+--Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi à la réplique!... Tu ne
+sais donc pas ton rôle?... Alors, dis au _boulanger_[4] de te souffler,
+ma vieille.
+
+--Oh! tu auras beau te débattre et me mordre, reprit le Maître d'école
+après un nouveau silence, tu ne m'échapperas pas... Tu m'as coupé les
+doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...
+
+«Continuons de causer.
+
+«En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence,
+j'ai commencé par éprouver des accès de rage furieuse... impuissante...
+Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai
+revu le rêve... tu sais? le rêve...
+
+«Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand
+de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantômes...
+
+«Je te dis que cela est effrayant.
+
+«Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme, un corps, pour me
+représenter incessamment d'une manière visible, presque palpable... les
+traits de mes victimes.
+
+«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement
+absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes
+visions...
+
+«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes
+s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...
+
+«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur
+résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi...
+Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me
+réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé...
+et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je
+pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris
+donc!... Ris donc...
+
+La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.
+
+--Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.
+
+--Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la
+fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en
+proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»
+
+«Quelle vie! Oh! quelle vie!...
+
+«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans
+cet abîme que creuse incessamment ma pensée!
+
+«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes
+remords?... Rien... rien...
+
+«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le
+voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce
+sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête
+homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et
+honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à
+la merci de mes complices.»
+
+«Hélas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers
+le repentir.
+
+«Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante
+sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie
+remplie d'hallucinations vengeresses ou de réflexions désespérées...
+peut-être alors le pardon des hommes succède aux remords et à
+l'expiation.
+
+--Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M.
+Moëssard... Connu! Connu!
+
+Le Maître d'école n'écouta pas le fils de Bras-Rouge.
+
+--Cela t'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais
+continué de m'étourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par
+l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne
+se fût opéré en moi, je le sais bien...
+
+«Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi
+songer?
+
+«À de nouveaux crimes?
+
+«Comment les commettre?
+
+«À une évasion?
+
+«Comment m'évader?
+
+«Et si je m'évadais... où irais-je?... Que ferais-je de ma liberté?
+
+«Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les
+angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je
+suis poursuivi...
+
+«Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au
+milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments...
+oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui
+m'obsèdent, en leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et
+paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma
+jeunesse, de mon enfance...
+
+«Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats ont du moins quelques
+années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et
+sanglantes.
+
+«On ne naît pas méchant...
+
+«Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu
+les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois
+je ressens une consolation amère en me disant: «Je suis à cette heure
+voué à l'exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où
+l'on me protégeait, parce que j'étais inoffensif et bon...»
+
+«Hélas!... il faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis...
+là seulement je trouve quelque calme...
+
+En prononçant ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait
+perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondément ému; il
+ajouta:
+
+--Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma
+fureur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour
+te punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...
+
+--Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime!... cria
+Tortillard en applaudissant.
+
+--Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'école,
+ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait toujours
+un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?...
+tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi?
+
+En parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la
+Chouette quelque liberté de mouvement.
+
+Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait placé dans son
+corsage après le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de
+cette arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.
+
+Il poussa un cri de douleur perçant.
+
+Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses
+instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par cette
+attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison,
+déjà fortement ébranlée par tant de secousses.
+
+--Ah! vipère... J'ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante
+de fureur en étreignant avec force la Chouette, qui avait cru lui
+échapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus
+égaré; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais
+sans doute la venue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les
+tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils
+doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voilà... du fond
+des ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont
+pâles... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela
+t'épouvante... tu te débats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les
+verras pas, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de
+toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...
+
+Ici le Maître d'école fit une pause.
+
+La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard épouvanté bondit sur
+sa marche de pierre et se leva debout.
+
+Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige
+furieux du Maître d'école.
+
+--Chante..., disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton
+chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de
+nos assassinés... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme
+noyée... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils
+approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!...
+
+La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable s'éteignit dans ce
+cri d'épouvante, dans ce cri de damné.
+
+Dès lors le Maître d'école ne raisonna plus, ne parla plus; il agit et
+rugit en bête féroce, il n'obéit plus qu'à l'instinct sauvage de la
+destruction pour la destruction.
+
+Et il se passa quelque chose d'épouvantable dans les ténèbres du caveau.
+
+On entendit un piétinement précipité, interrompu à différents
+intervalles par un bruit sourd, retentissant comme celui d'une boîte
+osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la
+briser.
+
+Des plaintes aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal
+accompagnaient chacun de ces coups.
+
+Puis ce fut un râle... d'agonie...
+
+Puis on n'entendit plus rien.
+
+Rien que le piétinement furieux... rien que les coups sourds et
+rebondissants qui continuèrent toujours...
+
+Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs
+du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage
+souterrain.
+
+Tortillard, glacé de terreur par la scène ténébreuse à laquelle il
+venait d'assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des
+lumières descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut
+envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était
+Narcisse Borel... Des gardes municipaux fermaient la marche.
+
+Tortillard fut saisi sur les premières marches du caveau, tenant encore
+à la main le cabas de la Chouette.
+
+Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le
+caveau du Maître d'école.
+
+Tous s'arrêtèrent frappés d'un hideux spectacle.
+
+Enchaîné par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le
+Maître d'école, horrible, monstrueux, la crinière hérissée, la barbe
+longue, la bouche écumante, vêtu de haillons ensanglantés, tournait
+comme une bête fauve autour de son cachot, traînant après lui, par les
+deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont la tête était horriblement
+mutilée, brisée, écrasée.
+
+Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de
+sa complice et pour parvenir à le garrotter.
+
+Après une vigoureuse résistance, on parvint à le transporter dans la
+salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée par
+une seule fenêtre.
+
+Là se trouvaient, les menottes aux mains et gardés à vue, Barbillon,
+Nicolas Martial, sa mère et sa soeur.
+
+Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils entraînaient la courtière
+en diamants pour l'égorger.
+
+Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre.
+
+Étendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le Maître d'école,
+légèrement blessé au bras par la Chouette, mais complètement insensé,
+soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quelquefois il se
+soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convulsif.
+
+Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé, les lèvres
+décolorées, l'oeil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats
+retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la lutte,
+Barbillon était assis sur un banc; ses poignets, serrés dans les
+menottes de fer, reposaient sur ses genoux.
+
+L'apparence juvénile de ce misérable (il avait à peine dix-huit ans), la
+régularité de ses traits imberbes, déjà flétris, dégradés, rendaient
+plus déplorable encore la hideuse empreinte dont la débauche et le crime
+avaient marqué cette physionomie.
+
+Impassible, il ne disait pas un mot.
+
+On ne pouvait deviner si cette insensibilité apparente était due à la
+stupeur ou à une froide énergie; sa respiration était fréquente; de
+temps à autre, de ses deux mains entravées il essuyait la sueur qui
+baignait son front pâle.
+
+À côté de lui on voyait Calebasse; son bonnet avait été arraché; sa
+chevelure jaunâtre, serrée à la nuque par un lacet, pendait derrière sa
+tête en plusieurs mèches rares et effilées. Plus courroucée qu'abattue,
+ses joues maigres et bilieuses quelque peu colorées, elle contemplait
+avec dédain l'accablement de son frère Nicolas, placé sur une chaise en
+face d'elle.
+
+Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé sur lui-même, la
+tête pendante, les genoux tremblants et s'entrechoquant, était éperdu de
+terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds
+gémissements.
+
+Seule entre tous, la mère Martial, la veuve du supplicié, debout, et
+adossée au mur, n'avait rien perdu de son audace. La tête haute, elle
+jetait autour d'elle un regard ferme; ce masque d'airain ne trahissait
+pas la moindre émotion...
+
+Pourtant, à la vue de Bras-Rouge, que l'on ramenait dans la salle basse
+après l'avoir fait assister à la minutieuse perquisition que le
+commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison;
+pourtant, à la vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se
+contractèrent malgré elle; ses petits yeux, ordinairement ternes,
+s'illuminèrent comme ceux d'une vipère en furie; ses lèvres serrées
+devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrottés... Puis, comme
+si elle eût regretté cette muette manifestation de colère et de haine
+impuissante, elle dompta son émotion et redevint d'un calme glacial.
+
+Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier,
+Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur
+la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d'une
+bande de criminels dangereux; mais, s'avouant de quelle utilité lui
+avait été Bras-Rouge dans cette expédition, il ne put s'empêcher de lui
+jeter un regard expressif et reconnaissant.
+
+Le père de Tortillard devait partager jusqu'après leur jugement la
+prison et le sort de ceux qu'il avait dénoncés; comme eux il portait des
+menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, consterné,
+grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une
+expression désespérée, poussant des soupirs lamentables. Il embrassait
+Tortillard, comme s'il eût cherché quelques consolations dans ses
+caresses paternelles.
+
+Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse: il
+venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans la
+prison des jeunes détenus.
+
+--Quel malheur de quitter mon fils chéri! s'écriait Bras-Rouge en
+feignant l'attendrissement; c'est nous deux qui sommes les plus
+malheureux, mère Martial... car on nous sépare de nos enfants.
+
+La veuve ne put garder plus longtemps son sang-froid; ne doutant pas de
+la trahison de Bras-Rouge, qu'elle avait pressentie, elle s'écria:
+
+--J'étais bien sûre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens,
+Judas!... Et elle lui cracha à la face. Tu vends nos têtes... soit! on
+verra de belles morts... des morts de vrais Martial!
+
+--Oui... on ne boudera pas devant _la Carline_, ajouta Calebasse avec
+une exaltation sauvage.
+
+La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'oeil de mépris écrasant, dit à sa
+fille:
+
+--Ce lâche-là nous déshonorera sur l'échafaud!
+
+Quelques moments après, la veuve et Calebasse, accompagnées de deux
+agents, montaient en fiacre pour se rendre à Saint-Lazare.
+
+Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge étaient conduits à la Force.
+
+On transportait le Maître d'école au dépôt de la Conciergerie, où se
+trouvent des cellules destinées à recevoir temporairement les aliénés.
+
+
+
+
+VIII
+
+Présentation
+
+ Le mal que font les méchants sans le savoir
+ est souvent plus cruel que celui qu'ils
+ veulent faire.
+
+ SCHILLER (_Wallenstein,_ acte II)
+
+
+Quelques jours après le meurtre de Mme Séraphin, la mort de la Chouette
+et l'arrestation de la bande de malfaiteurs surpris chez Bras-Rouge,
+Rodolphe se rendit à la maison de la rue du Temple.
+
+Nous l'avons dit, voulant lutter de ruse avec Jacques Ferrand, découvrir
+ses crimes cachés, l'obliger à les réparer et le punir d'une manière
+terrible dans le cas où, à force d'adresse et d'hypocrisie, ce misérable
+réussirait à échapper à la vengeance des lois, Rodolphe avait fait venir
+d'une prison d'Allemagne une créole métisse, femme indigne du nègre
+David.
+
+Arrivée la veille, cette créature, aussi belle que pervertie, aussi
+enchanteresse que dangereuse, avait reçu des instructions détaillées du
+baron de Graün.
+
+On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe avec Mme Pipelet que
+celle-ci ayant très-adroitement proposé Cecily à Mme Séraphin pour
+remplacer Louise Morel comme servante du notaire, la femme de charge
+avait parfaitement accueilli ses ouvertures et promis d'en parler à
+Jacques Ferrand, ce qu'elle avait fait dans les termes les plus
+favorables à Cecily, le matin même du jour où elle (Mme Séraphin)
+avait été noyée à l'île du Ravageur.
+
+Rodolphe venait donc savoir le résultat de la présentation de Cecily.
+
+À son grand étonnement, en entrant dans la loge, il trouva, quoiqu'il
+fût onze heures du matin, M. Pipelet couché et Anastasie debout auprès
+de son lit, lui offrant un breuvage.
+
+Alfred, dont le front et les yeux disparaissaient sous un formidable
+bonnet de coton, ne répondait pas à Anastasie; elle en conclut qu'il
+dormait et ferma les rideaux du lit; en se retournant, elle aperçut
+Rodolphe. Aussitôt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le
+revers de sa main gauche collé à sa perruque.
+
+--Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyez bouleversée,
+ahurie, exténuée. Il y a de fameux tremblements dans la maison... sans
+compter qu'Alfred est alité depuis hier.
+
+--Et qu'a-t-il donc?
+
+--Est-ce que ça se demande?
+
+--Comment?
+
+--Toujours du même numéro. Le monstre s'acharne de plus en plus après
+Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire...
+
+--Encore Cabrion?
+
+--Encore.
+
+--C'est donc le diable?
+
+--Je finirai par le croire, monsieur Rodolphe; car ce gredin-là devine
+toujours les moments où je suis sortie... À peine ai-je les talons
+tournés que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux chéri, qui n'a pas
+plus de défense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j'étais allée
+chez M. Ferrand, le notaire... C'est encore là où il y a du nouveau.
+
+--Et Cecily? dit vivement Rodolphe; je venais savoir...
+
+--Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouillez pas; j'ai tant... tant
+de choses à vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.
+
+--Voyons... je vous écoute...
+
+--D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-vous qu'on est venu
+arrêter la mère Burette.
+
+--La prêteuse sur gages du second?
+
+--Mon Dieu, oui; il paraît qu'elle en avait de drôles de métiers, outre
+celui de prêteuse! Elle était par là-dessus receleuse, baricandeuse,
+fondeuse, voleuse, allumeuse, enjôleuse, brocanteuse, fricoteuse, enfin
+tout ce qui rime à gueuse; le pire, c'est que son vieil amoureux, M.
+Bras-Rouge, notre principal locataire, est aussi arrêté... Je vous dis
+que c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi!
+
+--Aussi arrêté... Bras-Rouge?
+
+--Oui, dans son cabaret des Champs-Élysées; on a coffré jusqu'à son fils
+Tortillard, ce méchant petit boiteux... On dit qu'il s'est passé chez
+lui un tas de massacres; qu'ils étaient là une bande de scélérats; que
+la Chouette, une des amies de la mère Burette, a été étranglée, et que
+si on n'était pas venu à temps, ils assassinaient la mère Mathieu, la
+courtière en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre Morel... En
+voilà-t-il de ces nouvelles!
+
+«Bras-Rouge arrêté! la Chouette morte! se dit Rodolphe avec étonnement;
+l'horrible vieille a mérité son sort; cette pauvre Fleur-de-Marie est du
+moins vengée.»
+
+--Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans compter la nouvelle infamie
+de Cabrion, je vas tout de suite en finir avec ce brigand-là... Vous
+allez voir quel front! Quand on a arrêté la mère Burette, et que nous
+avons su que Bras-Rouge, notre principal locataire, était aussi pincé,
+j'ai dit au vieux chéri: «Faut qu'tu trottes tout de suite chez le
+propriétaire, lui apprendre que M. Bras-Rouge est coffré.» Alfred part.
+Au bout de deux heures, il m'arrive... mais dans un état... mais dans un
+état... blanc comme un linge et soufflant comme un boeuf.
+
+--Quoi donc encore?
+
+--Vous allez voir, monsieur Rodolphe: figurez-vous qu'à dix pas d'ici il
+y a un grand mur blanc; mon vieux chéri, en sortant de la maison,
+regarde par hasard sur ce mur; qu'est-ce qu'il y voit écrit au charbon
+en grosses lettres? Pipelet-Cabrion, les deux noms joints par un grand
+trait d'union (c'est ce trait d'union avec ce scélérat-là qui
+l'estomaque le plus, mon vieux chéri). Bon, ça commence à le renverser;
+dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la grande porte du Temple?
+encore Pipelet-Cabrion, toujours avec un trait d'union; il va toujours;
+à chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les
+murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet-Cabrion[5]. Mon vieux
+chéri commençait à y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les
+passants le regardaient; il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il
+était honteux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion
+aura borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien! oui... tout le
+long des boulevards, à chaque endroit où il y avait de quoi écrire,
+toujours Pipelet-Cabrion à mort!... Enfin le pauvre cher homme est
+arrivé si bouleversé chez le propriétaire qu'après avoir bredouillé,
+pataugé, barboté pendant un quart d'heure au vis-à-vis du propriétaire,
+celui-ci n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chanter; il
+l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m'envoyer pour
+expliquer la chose. Bon! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin
+pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sut les murs... Ah bien!
+oui...
+
+--Encore Pipelet et Cabrion!
+
+--Comme vous dites, mon roi des locataires; de façon que le pauvre cher
+homme m'est arrivé ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte
+l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec
+Mlle Cecily pour aller chez le notaire... avant d'aller chez le
+propriétaire... Vous croyez que c'est tout? Joliment! À peine avais-je
+le dos tourné, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, eut le front
+d'envoyer ici deux grandes drôlesses qui se sont mises aux trousses
+d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tête... je vous
+dirai cela tout à l'heure... finissons du notaire.
+
+«Je pars donc en fiacre avec Mlle Cecily... comme vous me l'aviez
+recommandé... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu
+qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire
+un autre, ainsi que je devais le dire à M. Ferrand.
+
+«Vous me croirez si vous voulez, mon roi des locataires, j'ai vu bien
+des jolies filles; je me suis vue moi-même dans mon printemps; mais
+jamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher à
+cent piques de Cecily. Elle a surtout dans le regard de ses grands
+scélérats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne
+sait pas ce que c'est; mais pour sûr... il y a quelque chose qui vous
+frappe... Quels yeux!
+
+«Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect; eh bien! la première fois
+qu'elle l'a regardé, il est devenu rouge comme une carotte, ce pauvre
+vieux chéri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle
+une seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa
+chaise, comme s'il avait été assis sur des orties; il m'a dit après
+qu'il ne savait pas comment ça se faisait, mais que le regard de Cecily
+lui avait rappelé toutes les histoires de cet effronté de Bradamanti sur
+les sauvagesses qui le faisaient tant rougir, ma vieille bégueule
+d'Alfred...
+
+--Mais le notaire? Le notaire?
+
+--M'y voilà, monsieur Rodolphe. Il était environ sept heures du soir
+quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son
+maître que c'est Mme Pipelet qui est là avec la bonne dont Mme Séraphin
+lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier pousse
+un soupir et me demande si je sais ce qui est arrivé à Mme Séraphin. Je
+lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre
+tremblement!
+
+--Quoi donc?
+
+--La Séraphin s'est noyée dans une partie de campagne qu'elle avait été
+faire avec une de ses parentes.
+
+--Noyée!... Une partie de campagne en hiver!... dit Rodolphe surpris.
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur Rodolphe, noyée... Quant à moi, ça m'étonne
+plus que cela ne m'attriste; car depuis le malheur de cette pauvre
+Louise, qu'elle avait dénoncée, je la détestais, la Séraphin. Aussi, ma
+foi, je me dis: «Elle s'est noyée, eh bien! elle s'est noyée, après
+tout... je n'en mourrai pas...» Voilà mon caractère.
+
+--Et M. Ferrand?
+
+--Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas que je pourrais voir
+son maître, et me prie d'attendre dans sa loge; mais au bout d'un moment
+il revient me chercher; nous traversons la cour et nous entrons dans une
+chambre au rez-de-chaussée.
+
+«Il n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour éclairer. Le notaire était
+assis au coin d'un feu où fumaillait un restant de tison... Quelle
+baraque! Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, est-il vilain!
+En voilà encore un qui aurait beau m'offrir le trône de l'Arabie pour
+faire des traits à Alfred...
+
+--Et le notaire a-t-il paru frappé de la beauté de Cecily?
+
+--Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... Un vieux
+sacristain pareil, ça ne doit pas se connaître en femmes. Pourtant,
+quand nous sommes entrées toutes les deux, il a fait comme un soubresaut
+sur sa chaise; c'était sans doute l'étonnement de voir le costume
+alsacien de Cecily; car elle avait (en cent milliards de fois mieux) la
+tournure d'une de ces marchandes de petits balais, avec ses cotillons
+courts et ses jolies jambes chaussées de bas bleus à coins rouges:
+sapristi... quel mollet!... et la cheville si mince!... et le pied si
+mignon!... Finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant.
+
+--C'était sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frappait?
+
+--Faut croire; mais le moment croustilleux approchait. Heureusement je
+me suis rappelé la maxime que vous m'avez dite, monsieur Rodolphe; ça a
+été mon salut.
+
+--Quelle maxime?
+
+--Vous savez: «C'est assez que l'un veuille pour que l'autre ne veuille
+pas, ou que l'un ne veuille pas pour que l'autre veuille.» Alors je me
+dis à moi-même: «Il faut que je débarrasse mon roi des locataires de son
+Allemande, en la colloquant au maître de Louise; hardi! je vas faire une
+frime»; et voilà que je dis au notaire, sans lui donner le temps de
+respirer:
+
+«Pardon, monsieur, si ma nièce vient habillée à la mode de son pays;
+mais elle arrive, elle n'a que ces vêtements-là, et je n'ai pas de quoi
+lui en faire faire d'autres, d'autant plus que ça ne sera pas la peine;
+car nous venons seulement pour vous remercier d'avoir dit à Mme Séraphin
+que vous consentiez à voir Cecily, d'après les bons renseignements que
+j'avais donnés sur elle; mais je ne crois pas qu'elle puisse convenir à
+monsieur.»
+
+--Très-bien, madame Pipelet.
+
+«--Pourquoi votre nièce ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire, qui
+s'était remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder
+par-dessus ses lunettes.
+
+«--Parce que Cecily commence à avoir le mal du pays, monsieur. Il n'y a
+pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut déjà s'en retourner, quand
+elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balais comme ses
+payses.
+
+«--Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez
+cela?
+
+«--Dame, monsieur, je suis sa parente, c'est vrai; mais elle est
+orpheline, elle a vingt ans, et elle est maîtresse de ses actions.
+
+«--Bah! bah! maîtresse de ses actions, à cet âge-là on doit obéir à ses
+parents», reprit-il brusquement.
+
+«Là-dessus voilà Cecily qui se met à pleurnicher et à trembler en se
+serrant contre moi; c'était le notaire qui lui faisait peur, bien sûr...
+
+--Et Jacques Ferrand?
+
+--Il grommelait toujours en maronnant: «Abandonner une fille à cet
+âge-là, c'est vouloir la perdre! S'en retourner en Allemagne en
+mendiant, belle ressource! et vous, sa tante, vous souffrez une telle
+conduite?...»
+
+«Bien, bien, que je me dis, tu vas tout seul, grigou, je te colloquerai
+Cecily ou j'y perdrai mon nom.»
+
+«--Je suis sa tante, c'est vrai, que je réponds en grognant, et c'est
+une malheureuse parenté pour moi; j'ai bien assez de charges; j'aimerais
+autant que ma nièce s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le
+diable emporte les parents qui vous envoient une grande fille comme ça
+sans seulement l'affranchir!» Pour le coup, voilà Cecily, qui avait
+l'air d'avoir le mot, qui se met à fondre en larmes... Là-dessus le
+notaire prend son creux comme un prédicateur et se met à me dire:
+
+«--Vous devez compte à Dieu du dépôt que la Providence a remis entre vos
+mains; ce serait un crime que d'exposer cette jeune fille à la
+perdition. Je consens à vous aider dans une oeuvre charitable; si votre
+nièce me promet d'être laborieuse, honnête et pieuse, et surtout de ne
+jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai pitié d'elle, et je la
+prendrai à mon service.
+
+«--Non, non, j'aime mieux m'en retourner au pays», dit Cecily en
+pleurant encore.
+
+«Sa dangereuse fausseté ne lui a pas fait défaut..., pensa Rodolphe; la
+diabolique créature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du
+baron de Graün.» Puis le prince reprit tout haut:
+
+--M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résistance de Cecily?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe; il maronnait entre ses dents et il lui a dit
+brusquement:
+
+«--Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriez mieux, mademoiselle, mais de
+ce qui est convenable et décent; le ciel ne vous abandonnera pas si vous
+menez une bonne conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux.
+Vous serez ici dans une maison aussi sévère que sainte; si votre tante
+vous aime réellement, elle profitera de mon offre; vous aurez des gages
+faibles d'abord; mais, si par votre sagesse et votre zèle vous méritez
+mieux, plus tard peut-être je les augmenterai.»
+
+«Bon! que je m'écrie à moi-même, enfoncé le notaire! Voilà Cecily
+colloquée chez toi, vieux fesse-mathieu, vieux sans-coeur! La Séraphin
+était à ton service depuis des années, et tu n'as pas seulement l'air de
+te souvenir qu'elle s'est noyée avant-hier...» Et je reprends tout haut:
+
+«--Sans doute, monsieur, la place est avantageuse, mais si cette
+jeunesse a le mal du pays...
+
+«--Ce mal passera, me répond le notaire; voyons, décidez-vous... est-ce
+oui ou non? Si vous y consentez, amenez-moi votre nièce demain soir à la
+même heure, et elle entrera tout de suite à mon service... mon portier
+la mettra au fait... Quant aux gages je donne, en commençant, vingt
+francs par mois et vous serez nourrie.
+
+«--Ah! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de plus?...
+
+«--Non, plus tard... si je suis content, nous verrons... Mais je dois
+vous prévenir que votre nièce ne sortira jamais et que personne ne
+viendra la voir.
+
+«--Eh! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voir? Elle ne
+connaît que moi à Paris, et j'ai ma porte à garder; ça m'a assez
+dérangée d'être obligée de l'accompagner ici; vous ne me verrez plus,
+elle me sera aussi étrangère que si elle n'était jamais venue de son
+pays. Quant à ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen bien simple:
+laissez-lui le costume de son pays, elle n'osera pas aller habillée
+comme cela dans les rues.
+
+«--Vous avez raison, me dit le notaire; c'est d'ailleurs respectable de
+tenir aux vêtements de son pays... Elle restera donc vêtue en
+Alsacienne.
+
+«--Allons, que je dis à Cecily, qui, la tête basse, pleurnichait
+toujours, il faut te décider, ma fille; une bonne place dans une honnête
+maison ne se trouve pas tous les jours; et d'ailleurs, si tu refuses,
+arrange-toi comme tu voudras, je ne m'en mêle plus.»
+
+«Là-dessus Cecily répond en soupirant, le coeur tout gros, qu'elle
+consent à rester, mais à condition que si, dans une quinzaine de jours,
+le mal du pays la tourmente trop, elle pourra s'en aller.
+
+«--Je ne veux pas vous garder de force, dit le notaire, et je ne suis
+pas embarrassé de trouver des servantes. Voilà votre denier à Dieu:
+votre tante n'aura qu'à vous ramener ici demain soir.»
+
+«Cecily n'avait pas cessé de pleurnicher. J'ai accepté pour elle le
+denier à Dieu de quarante sous de ce vieux pingre et nous sommes
+revenues ici.
+
+--Très-bien, madame Pipelet! Je n'oublie pas ma promesse; voilà ce que
+je vous ai promis si vous parveniez à me placer cette pauvre fille qui
+m'embarrassait...
+
+--Attendez à demain, mon roi des locataires, dit Mme Pipelet en refusant
+l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu'à se raviser, quand ce
+soir je vas lui conduire Cecily...
+
+--Je ne crois pas qu'il se ravise; mais où est-elle?
+
+--Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant; elle n'en
+bouge pas d'après vos ordres; elle a l'air résignée comme un mouton,
+quoiqu'elle ait des yeux... ah! quels yeux!... Mais à propos du
+commandant, est-il intrigant! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller
+l'emballement de ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il
+venait ici des lettres adressées à une Mme Vincent, c'était pour lui, et
+de les lui envoyer rue Mondovi, n° 5? Il se fait écrire sous un nom de
+femme, ce bel oiseau! Comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout,
+est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me demander ce qu'était devenu
+son bois!...
+
+«--Votre bois!... Pourquoi donc pas votre forêt tout de suite?» que je
+lui ai répondu. Tiens, c'est vrai pour deux mauvaises voies... de rien
+du tout: une de flotté et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois
+neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bois! «Je l'ai brûlé,
+votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité: sans
+cela il aurait poussé des champignons sur votre calotte brodée et sur
+votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment
+souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se
+moquait de vous.»
+
+Un gémissement sourd et plaintif d'Alfred interrompit Mme Pipelet.
+
+--Voilà le vieux chéri qui rumine, il va s'éveiller... Vous permettez,
+mon roi des locataires?
+
+--Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements à vous
+demander...
+
+--Eh bien! vieux chéri, comment ça va-t-il? demanda Mme Pipelet à son
+mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle
+infamie de Cabrion, il te plaint de tout son coeur.
+
+--Ah! monsieur, dit Alfred en tournant languissamment sa tête vers
+Rodolphe, cette fois je n'en relèverai pas... le monstre m'a frappé au
+coeur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit
+sur tous les murs de Paris... accolé à celui de ce misérable,
+Pipelet-Cabrion, avec un énorme trait d'union... _môssieur_... un trait
+d'union... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux de la capitale
+de l'Europe!
+
+--M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure
+d'hier soir avec ces deux grandes drôlesses.
+
+--Ah! monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la
+dernière; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'une voix
+dolente.
+
+--Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur.
+
+--Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était rien auprès de cela,
+monsieur... Il est arrivé à ses fins... grâce aux procédés les plus
+honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous faire ce
+narré... la confusion... la pudeur m'entraveront à chaque pas.
+
+M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement les
+revers de son gilet de laine et commença en ces termes:
+
+--Mon épouse venait de sortir; absorbé dans l'amertume que me causait la
+nouvelle prostitution de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale,
+je cherchais à me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte
+vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres
+persécutions de mon bourreau. J'étais assis devant une table, lorsque je
+vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.
+
+«Cette femme était enveloppée d'un manteau à capuchon; je me soulevai
+honnêtement de mon siège et portai la main à mon chapeau. À ce moment
+une seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau à capuchon, entre dans
+ma loge et ferme la porte en dedans... Quoique étonné de la familiarité
+de ce procédé et du silence que gardaient les deux femmes, je me
+ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors,
+monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se révolte...
+
+--Voyons, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.
+
+--Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et
+qu'est-ce que je vois? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans
+autres vêtements qu'une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de
+feuillage; j'étais pétrifié... Alors toutes deux s'avancent vers moi en
+me tendant leurs bras, comme pour m'engager à m'y précipiter[6]...
+
+--Les coquines!... dit Anastasie.
+
+--Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred, animé
+d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne m'abandonne
+jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai
+complètement immobile sur ma chaise; alors, profitant de ma stupeur, les
+deux sirènes s'approchent avec une espèce de cadence, en faisant des
+ronds de jambe et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en
+plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent.
+
+--Enlacer un homme d'âge et marié... les gredines! Ah! si j'avais été
+là... avec mon manche à balai..., s'écria Anastasie, je vous en aurais
+donné, de la cadence et des ronds de jambe, gourgandines!
+
+--Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour...
+j'ai la petite mort... Alors l'une des sirènes... la plus effrontée, une
+grande blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon chapeau et me met
+le chef à nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambe et en
+arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant une paire de ciseaux de
+son feuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de
+cheveux derrière la tête, et me coupe le tout, monsieur, le tout...
+toujours avec des ronds de jambe; puis elle dit en chantonnant et en
+cadençant: «C'est pour Cabrion...» Et l'autre impudique de répéter en
+choeur: «C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion!»
+
+Après une pause accompagnée d'un soupir douloureux, Alfred reprit:
+
+--Pendant cette impudente spoliation... je lève les yeux et je vois
+collée aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa
+barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il était hideux.
+Pour échapper à cette vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les
+ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur ma chaise...
+le chef à nu et complètement dévasté!... Vous le voyez, monsieur,
+Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse, d'opiniâtreté et
+d'audace... et par quels moyens, mon Dieu!... Il voulait me faire passer
+pour son ami!... Il a commencé par afficher ici que nous faisions
+commerce d'amitié ensemble. Non content de cela... à cette heure mon nom
+est accolé au sien sur tous les murs de la capitale avec un énorme trait
+d'union. Il n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui mette en
+doute mon intimité avec ce misérable; il voulait de mes cheveux, il en
+a... il les a tous, grâce aux exactions de ces sirènes effrontées.
+Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter la
+France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...
+
+Et Alfred se jeta à la renverse sur son lit en joignant les mains.
+
+--Mais au contraire, vieux chéri, maintenant qu'il a de tes cheveux, il
+te laissera tranquille.
+
+--Me laisser tranquille! s'écria M. Pipelet avec un soubresaut
+convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui
+sait ce qu'il voudra de moi?
+
+Rigolette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un terme aux
+lamentations de M. Pipelet.
+
+--N'entrez pas, mademoiselle! cria M. Pipelet, fidèle à ses habitudes de
+chaste susceptibilité. Je suis au lit et en linge.
+
+Ce disant, il tira un de ses draps jusqu'à son menton. Rigolette
+s'arrêta discrètement au seuil de la porte.
+
+--Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez
+m'attendre un moment. Puis, s'adressant à Anastasie: N'oubliez pas de
+conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand.
+
+--Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept heures, elle y sera
+installée. Maintenant que la femme Morel peut marcher, je la prierai de
+garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour un empire, rester tout
+seul.
+
+
+
+
+IX
+
+Voisin et voisine
+
+
+Les roses du teint de Rigolette pâlissaient de plus en plus; sa
+charmante figure, jusqu'alors si fraîche, si ronde, commençait à
+s'allonger un peu; sa piquante physionomie, ordinairement si animée, si
+vive, était devenue sérieuse et plus triste encore qu'elle ne l'était
+lors de la dernière entrevue de la grisette et de Fleur-de-Marie à la
+porte de la prison de Saint-Lazare.
+
+--Combien je suis contente de vous rencontrer mon voisin, dit Rigolette
+à Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de Mme Pipelet. J'ai
+bien des choses à vous dire, allez...
+
+--D'abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, cette jolie
+figure... est-elle toujours rose et gaie? Hélas! non; je vous trouve
+pâle... Je suis sûr que vous travaillez trop...
+
+--Oh! non, monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis
+faite à ce petit surcroît d'ouvrage... Ce qui ne change, c'est tout
+bonnement le chagrin. Mon Dieu oui, toutes les fois que je vois ce
+pauvre Germain, je m'attriste de plus en plus.
+
+--Il est donc toujours bien abattu?
+
+--Plus que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est désolant, c'est que
+tout ce que je fais pour le consoler tourne contre moi, c'est comme un
+sort... Et une larme vint voiler les grands yeux noirs de Rigolette.
+
+--Expliquez-moi cela, ma voisine.
+
+--Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter un livre qu'il
+m'avait priée de lui procurer, parce que c'était un roman que nous
+lisions dans notre bon temps de voisinage. À la vue de ce livre il fond
+en larmes; cela ne m'étonne pas, c'était bien naturel... Dame!... ce
+souvenir de nos soirées si tranquilles, si gentilles au coin de mon
+poêle, dans ma jolie petite chambre, comparer cela à son affreuse vie de
+prison; pauvre Germain! c'est bien cruel.
+
+--Rassurez-vous, dit Rodolphe à la jeune fille. Lorsque Germain sera
+hors de prison et que son innocence sera reconnue, il retrouvera sa
+mère, des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux et de vous ces
+durs moments d'épreuve.
+
+--Oui; mais jusque-là, monsieur Rodolphe, il va encore se tourmenter
+davantage. Et puis, ce n'est pas tout...
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Comme il est le seul honnête homme au milieu de ces bandits, ils l'ont
+en grippe, parce qu'il ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux.
+Le gardien du parloir, un bien brave homme, m'a dit d'engager Germain,
+dans son intérêt, à être moins fier... à tâcher de se familiariser avec
+ces mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui,
+et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse du mal... Puis,
+s'interrompant tout à coup et essuyant une larme, Rigolette reprit:
+Mais, voyez donc, je ne pense qu'à moi, et j'oubliais de vous parler de
+la Goualeuse.
+
+--De la Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise.
+
+--Avant-hier, en allant voir Louise à Saint-Lazare, je l'ai rencontrée.
+
+--La Goualeuse?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe.
+
+--À Saint-Lazare?
+
+--Elle en sortait avec une vieille dame.
+
+--C'est impossible!... s'écria Rodolphe stupéfait.
+
+--Je vous assure que c'était bien elle, mon voisin.
+
+--Vous vous serez trompée.
+
+--Non, non; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne, je l'ai tout de suite
+reconnue: elle est toujours bien jolie, quoique pâle, et elle a le même
+petit air doux et triste qu'autrefois.
+
+--Elle, à Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne puis le croire. Et
+que venait-elle faire à Saint-Lazare?
+
+--Comme moi, voir une prisonnière sans doute; je n'ai pas eu le temps de
+lui en demander davantage; la vieille dame qui l'accompagnait avait
+l'air si grognon et si pressé... Ainsi, vous la connaissez aussi, la
+Goualeuse, monsieur Rodolphe?
+
+--Certainement.
+
+--Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle m'a parlé.
+
+--De moi?
+
+--Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui racontais le malheur de
+Louise et de Germain, tous deux si bons et honnêtes et si persécutés par
+ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme
+vous me l'aviez défendu, que vous vous intéressiez à eux; alors la
+Goualeuse m'a dit que si une personne généreuse qu'elle connaissait
+était instruite du sort malheureux et peu mérité de mes deux pauvres
+prisonniers, elle viendrait bien sûr à leur secours; je lui ai demandé
+le nom de cette personne, et elle vous a nommé, monsieur Rodolphe.
+
+--C'est elle, c'est bien elle...
+
+--Vous pensez que nous avons été bien étonnées toutes deux de cette
+découverte ou de cette ressemblance de nom; aussi nous nous sommes
+promis de nous écrire si notre Rodolphe était le même... Et il paraît
+que vous êtes le même, mon voisin.
+
+--Oui, je me suis aussi intéressé à cette pauvre enfant... Mais ce que
+vous me dites de sa présence à Paris me surprend tellement que si vous
+ne m'aviez pas donné tant de détails sur votre entrevue avec elle,
+j'aurais persisté à croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma
+voisine, ce que vous venez de m'apprendre à propos de la Goualeuse
+m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à l'égard de
+Louise et de Germain sur la protection que des amis inconnus leur
+manifesteront lorsqu'il en sera temps. Ce secret est plus nécessaire que
+jamais. À propos, comment va la famille Morel?
+
+--De mieux en mieux, monsieur Rodolphe; la mère est tout à fait sur pied
+maintenant; les enfants reprennent à vue d'oeil. Tout le ménage vous
+doit la vie, le bonheur... Vous êtes si généreux pour eux!... Et ce
+pauvre Morel, lui, comment va-t-il?
+
+--Mieux... J'ai eu hier de ses nouvelles; il semble avoir de temps en
+temps quelques moments lucides; on a bon espoir de le guérir de sa
+folie... Allons, courage, et à bientôt, ma voisine... Vous n'avez besoin
+de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours?
+
+--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je prends un peu sur mes nuits, et ce
+n'est guère dommage, allez, car je ne dors presque plus.
+
+--Hélas! ma pauvre petite voisine, je crains bien que papa Crétu et
+Ramonette ne chantent plus beaucoup s'ils vous attendent pour commencer.
+
+--Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe; mes oiseaux et moi nous
+ne chantons plus, mon Dieu non; mais, tenez, vous allez vous moquer, eh
+bien! il me semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu
+de gazouiller gaiement quand j'arrive, ils font un petit ramage si doux,
+si plaintif, qu'ils ont l'air de vouloir me consoler. Je suis folle,
+n'est-ce pas, de croire cela, monsieur Rodolphe?
+
+--Pas du tout; je suis sûr que vos bons amis les oiseaux vous aiment
+trop pour ne pas s'apercevoir de votre chagrin.
+
+--Au fait, ces pauvres petites bêtes sont si intelligentes! dit
+naïvement Rigolette, très-contente d'être rassurée sur la sagacité de
+ses compagnons de solitude.
+
+--Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons,
+adieu... Bientôt, ma voisine, avant peu, je l'espère, vos jolis yeux
+seront redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos chants si gais,
+si gais, que papa Crétu et Ramonette pourront à peine vous suivre.
+
+--Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe! reprit Rigolette avec un
+grand soupir. Allons, adieu, mon voisin.
+
+--Adieu, ma voisine, et à bientôt.
+
+Rodolphe, ne pouvant comprendre comment Mme Georges avait, sans l'en
+prévenir, amené ou envoyé Fleur-de-Marie à Paris, se rendit chez lui
+pour envoyer un exprès à la ferme de Bouqueval.
+
+Au moment où il rentrait rue Plumet, il vit une voiture de poste
+s'arrêter devant la porte de l'hôtel: c'était Murph qui revenait de
+Normandie.
+
+Le squire y était allé, nous l'avons dit, pour déjouer les sinistres
+projets de la belle-mère de Mme d'Harville et de Bradamanti son
+complice.
+
+
+
+
+X
+
+Murph et Polidori
+
+
+La figure de sir Walter Murph était rayonnante.
+
+En descendant de voiture, il remit à un des gens du prince une paire de
+pistolets, ôta sa longue redingote de voyage et, sans prendre le temps
+de changer de vêtements, il suivit Rodolphe, qui, impatient, l'avait
+précédé dans son appartement.
+
+--Bonne nouvelle, monseigneur, bonne nouvelle! s'écria le squire
+lorsqu'il se trouva seul avec Rodolphe; les misérables sont démasqués,
+M. d'Orbigny est sauvé... vous m'avez fait partir à temps... Une heure
+de retard... un nouveau crime était commis!
+
+--Et Mme d'Harville?
+
+--Elle est tout à la joie que lui cause le retour de l'affection de son
+père, et tout au bonheur d'être arrivée, grâce à vos conseils, assez à
+temps pour l'arracher à une mort certaine.
+
+--Ainsi, Polidori...
+
+--Était encore cette fois le digne complice de la belle-mère de Mme
+d'Harville. Mais quel monstre que cette belle-mère!... Quel sang-froid!
+Quelle audace!... Et ce Polidori!... Ah! monseigneur, vous avez bien
+voulu quelquefois me remercier de ce que vous appeliez mes preuves de
+dévouement...
+
+--J'ai toujours dit les preuves de ton amitié, mon bon Murph...
+
+--Eh bien! monseigneur, jamais, non, jamais cette amitié n'a été mise à
+une plus rude épreuve que dans cette circonstance, dit le squire d'un
+air moitié sérieux, moitié plaisant.
+
+--Comment cela?
+
+--Les déguisements de charbonnier, les pérégrinations dans la Cité, et
+_tutti quanti_, cela n'a rien été, monseigneur, rien absolument, auprès
+du voyage que je viens de faire avec cet infernal Polidori.
+
+--Que dis-tu? Polidori...
+
+--Je l'ai ramené...
+
+--Avec toi?
+
+--Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pendant douze heures côte à
+côte avec l'homme que je méprise et que je hais le plus au monde. Autant
+voyager avec un serpent... ma bête d'antipathie.
+
+--Et où est Polidori, maintenant?
+
+--Dans la maison de l'allée des Veuves... sous bonne et sûre garde...
+
+--Il n'a donc fait aucune résistance pour te suivre?
+
+--Aucune... Je lui ai laissé le choix d'être arrêté sur-le-champ par les
+autorités françaises ou d'être mon prisonnier allée des Veuves: il n'a
+pas hésité.
+
+--Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi sous la main. Tu es un
+homme d'or, mon vieux Murph; mais raconte-moi ton voyage... Je suis
+impatient de savoir comment cette femme indigne et son indigne complice
+ont été enfin démasqués.
+
+--Rien de plus simple: je n'ai eu qu'à suivre vos instructions à la
+lettre pour terrifier et écraser ces infâmes. Dans cette circonstance,
+monseigneur, vous avez sauvé, comme toujours, des gens de bien, et puni
+des méchants. Noble providence que vous êtes!...
+
+--Sir Walter, sir Walter, rappelez-vous les flatteries du baron de
+Graün..., dit Rodolphe en souriant.
+
+--Allons, soit, monseigneur. Je commencerai donc ou plutôt vous voudrez
+bien lire d'abord cette lettre de Mme la marquise d'Harville, qui vous
+instruira de tout ce qui s'est passé avant que mon arrivée ait confondu
+Polidori.
+
+--Une lettre?... Donne vite.
+
+Murph, remettant à Rodolphe la lettre de la marquise, ajouta:
+
+--Ainsi que cela était convenu, au lieu d'accompagner Mme d'Harville
+chez son père, j'étais descendu à une auberge servant de tournebride, à
+deux pas du château, où je devais attendre que Mme la marquise me fît
+demander.
+
+Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impatiente sollicitude:
+
+«Monseigneur,
+
+«Après tout ce que je vous dois déjà, je vous devrai la vie de mon
+père!...
+
+«Je laisse parler les faits: ils vous diront mieux que moi quels
+nouveaux trésors de gratitude envers vous je viens d'amasser dans mon
+coeur.
+
+«Comprenant toute l'importance des conseils que vous m'avez fait donner
+par sir Walter Murph, qui m'a rejointe sur la route de Normandie,
+presque à ma sortie de Paris, je suis arrivée en toute hâte au château
+des Aubiers.
+
+Je ne sais pourquoi la physionomie des gens qui me reçurent me parut
+sinistre; je ne vis parmi eux aucun des anciens serviteurs de notre
+maison: personne ne me connaissait; je fus obligée de me nommer.
+J'appris que depuis quelques jours mon père était très-souffrant, et que
+ma belle-mère venait de ramener un médecin de Paris.
+
+«Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori.
+
+«Voulant me faire conduire à l'instant auprès de mon père, je demandai
+où était un vieux valet de chambre auquel il était très-attaché. Depuis
+quelque temps cet homme avait quitté le château; ces renseignements
+m'étaient donnés par un intendant qui m'avait conduite dans mon
+appartement, disant qu'il allait prévenir ma belle-mère de mon arrivée.
+
+«Était-ce illusion, prévention? il me semblait que ma venue était même
+importune aux gens de mon père. Tout dans le château me paraissait
+morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, on
+cherche à tirer des inductions des moindres circonstances. Je remarquai
+partout des marques de désordre, d'incurie, comme si on avait trouvé
+inutile de soigner une habitation qui devait être bientôt abandonnée...
+
+«Mes inquiétudes, mes angoisses augmentaient à chaque instant. Après
+avoir établi ma fille et sa gouvernante dans mon appartement, j'allais
+me rendre chez mon père, lorsque ma belle-mère entra.
+
+«Malgré sa fausseté, malgré l'empire qu'elle possédait ordinairement sur
+elle-même, elle parut atterrée de ma brusque arrivée.
+
+«--M. d'Orbigny ne s'attend pas a votre visite, madame, me dit-elle. Il
+est si souffrant qu'une pareille surprise lui serait funeste. Je crois
+donc convenable de lui laisser ignorer votre présence; il ne pourrait
+aucunement se l'expliquer, et...
+
+«Je ne la laissai pas achever.
+
+«--Un grand malheur est arrivé, madame, lui dis-je. M. d'Harville est
+mort... victime d'une funeste imprudence. Après un si déplorable
+événement, je ne pouvais rester à Paris chez moi, et je viens passer
+auprès de mon père les premiers temps de mon deuil.
+
+«--Vous êtes veuve!... Ah! c'est un bonheur insolent! s'écria ma
+belle-mère avec rage.
+
+«D'après ce que vous savez du malheureux mariage que cette femme avait
+tramé pour se venger de moi, vous comprendrez, monseigneur, l'atrocité
+de son exclamation.
+
+«--C'est parce que je crains que vous ne vouliez être aussi insolemment
+heureuse que moi, madame, que je viens ici, lui dis-je, peut-être
+imprudemment. Je veux voir mon père.
+
+«--Cela est impossible en ce moment, me dit-elle en pâlissant; votre
+aspect lui causerait une révolution dangereuse.
+
+«--Puisque mon père est si gravement malade, m'écriai-je, comment n'en
+suis-je pas instruite?
+
+«--Telle a été la volonté de M. d'Orbigny, me répondit ma belle-mère.
+
+«--Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vérité, lui
+dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre.
+
+«--Je vous répète que votre vue inattendue peut faire un mal horrible à
+votre père, s'écria-t-elle en se plaçant devant moi pour me barrer le
+passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je
+l'aie prévenu de votre retour avec les ménagements que réclame sa
+position.
+
+«J'étais dans une cruelle perplexité, monseigneur. Une brusque surprise
+pouvait, en effet, porter un coup dangereux à mon père; mais cette
+femme, ordinairement si froide, si maîtresse d'elle-même, me semblait
+tellement épouvantée de ma présence, j'avais tant de raisons de douter
+de la sincérité de sa sollicitude pour la santé de celui qu'elle avait
+épousé par cupidité, enfin la présence du docteur Polidori, le meurtrier
+de ma mère, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon
+père menacée, je n'hésitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte
+de lui causer une émotion fâcheuse.
+
+«--Je verrai mon père à l'instant, dis-je à ma belle-mère.
+
+«Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras, je passai outre...
+
+«Perdant complètement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois,
+presque par force, m'empêcher de sortir de ma chambre... Cette
+incroyable résistance redoubla ma frayeur, je me dégageai de ses mains.
+Connaissant l'appartement de mon père, j'y courus rapidement:
+j'entrai...
+
+«Ô monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scène et le tableau qui
+s'offrit à ma vue...
+
+«Mon père, presque méconnaissable, pâle, amaigri, la souffrance peinte
+sur tous les traits, la tête renversée sur un oreiller, était étendu
+dans un grand fauteuil...
+
+«Au coin de la cheminée, debout auprès de lui, le docteur Polidori
+s'apprêtait à verser dans une tasse que lui présentait une garde-malade
+quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal
+qu'il tenait à la main...
+
+«Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore à sa
+physionomie. J'entrai si précipitamment qu'il fit un geste de surprise,
+échangea un regard d'intelligence avec ma belle-mère qui me suivait en
+hâte, et au lieu de faire prendre à mon père la potion qu'il lui avait
+préparée, il posa brusquement le flacon sur la cheminée.
+
+«Guidée par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre
+compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon.
+
+«Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur de ma belle-mère et de
+Polidori, je me félicitai de mon action. Mon père, stupéfait, semblait
+irrité de me voir, je m'y attendais. Polidori me lança un coup d'oeil
+féroce; malgré la présence de mon père et celle de la garde-malade, je
+craignis que ce misérable, voyant son crime presque découvert, ne se
+portât contre moi à quelque extrémité.
+
+«Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment décisif, je sonnai: un
+des gens de mon père accourut; je le priai de dire à mon valet de
+chambre (il était prévenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais
+laissés au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas
+éveiller les soupçons de ma belle-mère dans le cas où je serais obligée
+de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander
+auprès de moi...
+
+«La surprise de mon père, de ma belle-mère, était telle que le
+domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassurée;
+au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprès de moi...
+
+«--Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon père d'une voix faible,
+mais impérieuse et courroucée. Vous ici, Clémence... sans que je vous y
+aie appelée?... Puis à peine arrivée vous vous emparez du flacon qui
+contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous
+cette folie?
+
+«--Sortez, dit ma belle-mère à la garde-malade.
+
+«Cette femme obéit.
+
+«--Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mère en s'adressant à mon père;
+vous le savez, la moindre émotion pourrait vous être nuisible. Puisque
+votre fille vient ici malgré vous, et que sa présence vous est
+désagréable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit
+salon; pendant ce temps-là notre bon docteur fera comprendre à Mme
+d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa
+conduite...
+
+«Et elle jeta un regard significatif à son complice.
+
+«Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle voulait emmener mon père
+et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrême, aurait sans
+doute employé la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir
+une preuve évidente de ses projets criminels.
+
+«--Vous avez raison, dit mon père à ma belle-mère. Puisqu'on vient me
+poursuivre jusque chez moi, sans respect pour mes volontés, je laisserai
+la place libre aux importuns...
+
+«Et se levant avec peine il accepta le bras que lui offrait ma
+belle-mère et fit quelques pas vers le petit salon.
+
+«À ce moment, Polidori s'avança vers moi; mais, me rapprochant aussitôt
+de mon père, je lui dis:
+
+«--Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprévu dans mon arrivée et
+d'étrange dans ma conduite... Depuis hier je suis veuve... Depuis hier
+je sais que vos jours sont menacés, mon père.
+
+«Il marchait péniblement courbé. À ces mots, il s'arrêta, se redressa
+vivement et, me regardant avec un étonnement profond, il s'écria:
+
+«--Vous êtes veuve... mes jours sont menacés!... Qu'est-ce que cela
+signifie?
+
+«--Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbigny, madame? me demanda
+audacieusement ma belle-mère.
+
+«--Oui, qui les menace?... ajouta Polidori.
+
+«--Vous, monsieur; vous, madame, répondis-je.
+
+«--Quelle horreur!... s'écria ma belle-mère en faisant un pas vers moi.
+
+«--Ce que je dis, je le prouverai, madame, lui répondis-je.
+
+«--Mais une telle accusation est épouvantable! s'écria mon père.
+
+«--Je quitte à l'instant cette maison, puisque j'y suis exposé à de si
+atroces calomnies! dit le docteur Polidori avec l'indignation apparente
+d'un homme outragé dans son honneur. Commençant à sentir le danger de sa
+position, il voulait fuir sans doute.
+
+«Au moment où il ouvrait la porte, il se trouva face à face avec sir
+Walter Murph...
+
+Rodolphe, s'interrompant de lire, tendit la main au squire et lui dit:
+
+--Très-bien, mon vieil ami, ta présence a dû foudroyer ce misérable.
+
+--C'est le mot, monseigneur... Il est devenu livide... et a fait deux
+pas en arrière en me regardant avec stupeur; il semblait anéanti... Me
+retrouver au fond de la Normandie, dans un moment pareil!... Il croyait
+faire un mauvais rêve... Mais continuez, monseigneur, vous allez voir
+que cette infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour _de
+foudroiement,_ grâce à ce que vous m'aviez appris de sa visite au
+charlatan Bradamanti-Polidori dans la maison de la rue du Temple... Car,
+après tout, c'est vous qui agissiez... ou plutôt je n'étais que
+l'instrument de votre pensée... aussi, jamais, je vous le jure, vous ne
+vous êtes plus heureusement et plus justement substitué à l'indolente
+Providence que dans cette occasion.
+
+Rodolphe sourit et continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville:
+
+«À la vue de sir Walter Murph, Polidori resta pétrifié; ma belle-mère
+tombait de surprise en surprise; mon père, ému de cette scène, affaibli
+par la maladie, fut obligé de s'asseoir dans un fauteuil. Sir Walter
+ferma à double tour la porte par laquelle il était entré; et se plaçant
+devant celle qui conduisait à un autre appartement, afin que le docteur
+Polidori ne pût s'échapper, il dit à mon pauvre père avec l'accent du
+plus profond respect:
+
+«--Mille pardons, monsieur le comte, de la licence que je prends; mais
+une impérieuse nécessité, dictée par votre seul intérêt (et vous allez
+bientôt le reconnaître), m'oblige à agir ainsi... Je me nomme sir Walter
+Murph, ainsi que peut vous l'affirmer ce misérable, qui à ma vue tremble
+de tous ses membres: je suis le conseiller intime de S. A. R.
+monseigneur le grand-duc régnant de Gerolstein.
+
+«--Cela est vrai, dit le docteur Polidori en balbutiant, éperdu de
+frayeur.
+
+«--Mais alors, monsieur... que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
+
+«--Sir Walter Murph, repris-je en m'adressant à mon père, vient se
+joindre à moi pour démasquer les misérables dont vous avez failli être
+victime.
+
+«Puis, remettant à sir Walter le flacon de cristal, j'ajoutai:--J'ai été
+assez bien inspirée pour m'emparer de ce flacon au moment où le docteur
+Polidori allait verser quelques gouttes de la liqueur qu'il contient
+dans une potion qu'il offrait à mon père.
+
+«--Un praticien de la ville voisine analysera devant vous le contenu de
+ce flacon; et s'il est prouvé qu'il renferme un poison lent et sûr, dit
+Walter Murph à mon père, il ne pourra plus vous rester de doute sur les
+dangers que vous couriez, et que la tendresse de madame votre fille a
+heureusement prévenus.
+
+«Mon pauvre père regardait tour à tour sa femme, le docteur Polidori,
+moi et sir Walter d'un air égaré; ses traits exprimaient une angoisse
+indéfinissable. Je lisais sur son visage navré la lutte violente qui
+déchirait son coeur. Sans doute il résistait de tout son pouvoir à de
+croissants et terribles soupçons, craignant d'être obligé de reconnaître
+la scélératesse de ma belle-mère; enfin, cachant sa tête dans ses mains,
+il s'écria:
+
+«--Ô mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est horrible... impossible. Est-ce
+un rêve que je fais?
+
+«--Non, ce n'est pas un rêve..., s'écria audacieusement ma belle-mère,
+rien de plus réel que cette atroce calomnie concertée d'avance pour
+perdre une malheureuse femme dont le seul crime a été de vous consacrer
+sa vie. Venez, venez, mon ami, ne restons pas une seconde de plus ici,
+ajouta-t-elle en s'adressant à mon père; peut-être votre fille
+n'aura-t-elle pas l'insolence de vous retenir malgré vous...
+
+«--Oui, oui, sortons, dit mon père hors de lui, tout cela n'est pas
+vrai, ne peut pas être vrai, je ne veux pas entendre davantage, ma
+raison n'y résisterait pas... d'épouvantables méfiances s'élèveraient
+dans mon coeur, empoisonneraient le peu de jours qui me restent à vivre,
+et rien ne pourrait me consoler d'une si abominable découverte.
+
+«Mon père semblait si souffrant, si désespéré, qu'à tout prix j'aurais
+voulu mettre fin à cette scène, si cruelle pour lui. Sir Walter devina
+ma pensée; mais, voulant faire pleine et entière justice, il répondit à
+mon père:
+
+«--Encore quelques mots, monsieur le comte; vous allez avoir le chagrin,
+sans doute bien pénible, de reconnaître qu'une femme que vous vous
+croyiez attachée par la reconnaissance a toujours été un monstre
+hypocrite; mais vous trouverez des consolations certaines dans
+l'affection de votre fille, qui ne vous a jamais manqué.
+
+«--Cela passe toutes les bornes! s'écria ma belle-mère avec rage; et de
+quel droit, monsieur, et sur quelles preuves osez-vous baser de si
+effroyables calomnies? Vous dites que ce flacon contient du poison?...
+Je le nie, monsieur, et je le nierai jusqu'à preuve du contraire; et
+lors même que le docteur Polidori aurait, par méprise, confondu un
+médicament avec un autre, est-ce une raison pour m'accuser d'avoir
+voulu... de complicité avec lui... Oh! non, non, je n'achèverai pas...
+Une idée si horrible est déjà un crime; encore une fois, monsieur, je
+vous défie de dire sur quelles preuves, vous et madame, osez appuyer
+cette affreuse calomnie..., dit ma belle-mère avec une audace
+incroyable.
+
+«--Oui, sur quelles preuves? s'écria mon malheureux père. Il faut que la
+torture que l'on m'impose ait un terme.
+
+«--Je ne suis pas venu ici sans preuves, monsieur le comte, dit sir
+Walter; et ces preuves, les réponses de ce misérable vous les fourniront
+tout à l'heure. Puis sir Walter adressa la parole en allemand au docteur
+Polidori, qui semblait avoir repris un peu d'assurance, mais qui la
+perdit aussitôt.
+
+--Que lui as-tu dit? demanda Rodolphe au squire en s'interrompant de
+lire.
+
+--Quelques mots significatifs, monseigneur; à peu près ceux-ci: «Tu as
+échappé par la fuite à la condamnation dont tu avais été frappé par la
+justice du grand-duché; tu demeures rue du Temple, sous le faux nom de
+Bradamanti; on sait à quel abominable métier tu te livres; tu as
+empoisonné la première femme du comte; il y a trois jours, Mme d'Orbigny
+est allée te chercher pour t'emmener ici empoisonner son mari; S. A. R.
+est à Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance. Si tu avoues la
+vérité, afin de confondre cette misérable femme, tu peux espérer, non ta
+grâce, mais un adoucissement au châtiment que tu mérites; tu me suivras
+à Paris, où je te déposerai en lieu sûr jusqu'à ce que S. A. ait décidé
+de toi. Sinon, de deux choses l'une, ou S. A. R. fait demander et
+obtient ton extradition, ou bien à l'instant même j'envoie chercher à la
+ville voisine un magistrat; ce flacon renfermant du poison lui sera
+remis, on t'arrêtera sur-le-champ, on fera des perquisitions chez toi,
+rue du Temple; tu sais combien elles te compromettront, et la justice
+française suivra son cours... Choisis donc...»
+
+«Ces révélations, ces accusations, ces menaces qu'il savait fondées, se
+succédant coup sur coup, accablèrent cet infâme, qui ne s'attendait pas
+à me voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la position qui
+l'attendait, il n'hésita pas a sacrifier sa complice, et me répondit:
+«Interrogez-moi, je dirai la vérité en ce qui concerne cette femme.»
+
+--Bien, bien, mon digne Murph, je n'attendais pas moins de toi.
+
+--Pendant mon entretien avec Polidori, les traits de la belle-mère de
+Mme d'Harville se décomposaient d'une manière effrayante, quoiqu'elle ne
+comprît pas l'allemand. Elle voyait, à l'abattement croissant de son
+complice, à son attitude suppliante, que je le dominais. Dans une
+anxiété terrible, elle cherchait à rencontrer les yeux de Polidori, afin
+de lui donner du courage ou d'implorer sa discrétion, mais il évitait
+constamment son regard.
+
+--Et le comte?
+
+--Son émotion était inexprimable; de ses doigts crispés, il serrait
+convulsivement les bras de son fauteuil, la sueur baignait son front, il
+respirait à peine, ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les miens.
+Ses angoisses égalaient celles de sa femme. La suite de la lettre de Mme
+d'Harville vous dira la fin de cette scène pénible, monseigneur.
+
+
+
+
+XI
+
+Punition
+
+
+Rodolphe continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville.
+
+«Après un entretien en allemand qui dura quelques minutes entre sir
+Walter Murph et Polidori, sir Walter dit à ce dernier:
+
+«--Maintenant, répondez. N'est-ce pas madame--et il désigna ma
+belle-mère--qui, lors de la maladie de la première femme de M. le comte,
+vous a introduit chez lui comme médecin?
+
+«--Oui, c'est elle..., répondit Polidori.
+
+«--Afin de servir les affreux projets de... madame... n'avez-vous pas
+été assez criminel pour rendre mortelle par vos prescriptions homicides
+la maladie d'abord légère de Mme la comtesse d'Orbigny?
+
+«--Oui, dit Polidori.
+
+«Mon père poussa un gémissement douloureux, leva ses deux mains au ciel
+et les laissa retomber avec accablement.
+
+«--Mensonge et infamie! s'écria ma belle-mère. Tout cela est faux; ils
+s'entendent pour me perdre.
+
+«--Silence, madame! dit sir Walter Murph d'une voix imposante. Puis,
+continuant de s'adresser à Polidori: Est-il vrai qu'il y a trois jours
+madame a été vous chercher rue du Temple, n° 17, où vous habitez, caché
+sous le faux nom de Bradamanti?
+
+«--Cela est vrai.
+
+«--Madame ne vous a-t-elle pas proposé de venir ici assassiner le comte
+d'Orbigny, comme vous aviez assassiné sa femme?
+
+«--Hélas! je ne puis le nier, dit Polidori.
+
+«À cette accablante révélation, mon père se leva debout, menaçant; d'un
+geste foudroyant il montra la porte à ma belle-mère; puis, me tendant
+les bras, il s'écria d'une voix entrecoupée:
+
+«--Au nom de ta malheureuse mère, pardon! pardon!... Je l'ai bien fait
+souffrir... mais, je te jure... j'étais étranger au crime qui l'a
+conduite au tombeau.
+
+«Et avant que j'aie pu l'empêcher, mon père tomba à mes genoux.
+
+«Lorsque moi et sir Walter nous le relevâmes, il était évanoui.
+
+«Je sonnai les gens; sir Walter prit le docteur Polidori par le bras et
+sortit avec lui en disant à ma belle-mère:
+
+«--Croyez-moi, madame, quittez cette maison avant une heure, sinon je
+vous livre à la justice.
+
+«La misérable sortit de l'appartement dans un état de frayeur et de rage
+que vous concevez facilement, monseigneur.
+
+«Lorsque mon père reprit ses sens, tout ce qui venait de se passer lui
+parut un rêve horrible. Je fus dans la triste nécessité de lui raconter
+mes premiers soupçons sur la mort prématurée de ma mère, soupçons que
+votre connaissance des premiers crimes du docteur Polidori, monseigneur,
+avait changés en certitude.
+
+«Je dus dire aussi à mon père comment ma belle-mère m'avait poursuivie
+de sa haine jusque dans mon mariage, et quel avait été son but en me
+faisant épouser M. d'Harville...
+
+«Autant mon père s'était montré faible, aveugle à l'égard de cette
+femme, autant il voulait se montrer impitoyable envers elle; il
+s'accusait avec désespoir d'avoir été presque le complice de ce monstre
+en lui donnant sa main après la mort de ma mère; il voulait livrer Mme
+d'Orbigny aux tribunaux; je lui représentai le scandale odieux d'un tel
+procès, dont l'éclat serait si fâcheux pour lui; je l'engageai à chasser
+pour jamais ma belle-mère de sa présence, en lui assurant seulement ce
+qui lui était nécessaire pour vivre, puisqu'elle portait son nom.
+
+«J'eus assez de peine à obtenir de mon père ces résolutions modérées; il
+voulut me charger de la chasser de la maison. Cette mission m'était
+doublement pénible; je songeai que sir Walter voudrait peut-être bien
+s'en charger... Il y consentit.
+
+--Et j'y ai pardieu consenti avec joie, monseigneur, dit Murph à
+Rodolphe; rien ne me plaît davantage que de donner aux méchants cette
+espèce d'extrême-onction...
+
+--Et qu'a dit cette femme?
+
+--Mme d'Harville avait en effet poussé la bonté jusqu'à demander à son
+père une pension de cent louis pour cette infâme; ceci me parut non pas
+de la bonté, mais de la faiblesse: il était déjà mal de dérober à la
+justice une si dangereuse créature. J'allai trouver le comte, il adopta
+parfaitement mes observations; il fut convenu qu'on donnerait, en tout
+et pour tout, vingt-cinq louis à l'infâme pour la mettre à même
+d'attendre un emploi ou du travail.
+
+«--Et à quel emploi, à quel travail, moi, comtesse d'Orbigny, pourrai-je
+me livrer? me demanda-t-elle insolemment.
+
+«--Ma foi, c'est votre affaire! Vous serez quelque chose comme
+garde-malade ou gouvernante; mais, croyez-moi, recherchez le métier le
+plus humble, le plus obscur; car si vous aviez l'audace de dire votre
+nom, ce nom que vous devez à un crime, on s'étonnerait de voir la
+comtesse d'Orbigny réduite à une telle condition; on s'informerait et
+vous jugez des conséquences, si vous étiez assez insensée pour ébruiter
+le passé. Cachez-vous donc au loin; faites-vous surtout oublier; devenez
+Mme Pierre ou Mme Jacques, et repentez-vous..., si vous pouvez.
+
+«--Et vous croyez, monsieur, me dit-elle, ayant sans doute ménagé ce
+coup de théâtre, que je ne réclamerai pas les avantages que m'assure mon
+contrat de mariage?
+
+«--Comment donc, madame! rien de plus juste; il serait indigne à M.
+d'Orbigny de ne pas exécuter ses promesses, et de méconnaître tout ce
+que vous avez fait, et surtout ce que vous vouliez faire pour lui...
+Plaidez... plaidez, adressez-vous à la justice; je ne doute pas qu'elle
+ne vous donne raison contre votre mari...»
+
+«Un quart d'heure après notre entretien, la créature était en route pour
+la ville voisine.
+
+--Tu as raison, il est pénible de laisser presque impunie une aussi
+détestable mégère; mais le scandale d'un procès... pour ce vieillard
+déjà si affaibli... Il n'y fallait pas songer.
+
+«J'ai facilement décidé mon père à quitter Les Aubiers aujourd'hui même,
+reprit Rodolphe, continuant de lire la lettre de Mme d'Harville; de trop
+tristes souvenirs le poursuivraient ici. Quoique sa santé soit
+chancelante, les distractions d'un voyage de quelques jours, le
+changement d'air ne peuvent que lui être favorables, a dit le médecin
+que le docteur Polidori avait remplacé, et que j'ai fait aussitôt mander
+à la ville voisine. Mon père a voulu qu'il analysât le contenu du
+flacon, sans lui rien dire de ce qui s'était passé; le médecin répondit
+qu'il ne pouvait s'occuper de cette opération que chez lui, et qu'avant
+deux heures nous saurions le résultat de l'expérience. Le résultat fut
+que plusieurs doses de cette liqueur, composée avec un art infernal,
+pouvaient, en un temps donné, causer la mort sans laisser néanmoins
+d'autres traces que celles d'une maladie ordinaire que le médecin nomma.
+
+«Dans quelques heures, monseigneur, je pars avec mon père et ma fille
+pour Fontainebleau; nous y resterons quelque temps, puis, selon le désir
+de mon père, nous reviendrons à Paris, mais non pas chez moi; il me
+serait impossible d'y demeurer après le déplorable accident qui s'y est
+passé.
+
+«Ainsi que je vous l'ai dit, monseigneur, en commençant cette lettre,
+les faits vous prouvent tout ce que je dois encore à votre inépuisable
+sollicitude... Prévenue par vous, aidée de vos conseils, forte de
+l'appui de votre excellent et courageux sir Walter, j'ai pu arracher mon
+père à un péril certain, et je suis assurée du retour de sa tendresse...
+
+«Adieu, monseigneur; il m'est impossible de vous en dire davantage, mon
+coeur est trop plein, trop d'émotions l'agitent, je vous exprimerais mal
+tout ce qu'il ressent.
+
+ «D'ORBIGNY D'HARVILLE»
+
+«Je rouvre cette lettre à la hâte, monseigneur, pour réparer un oubli
+dont je suis confuse. En cherchant, d'après vos nobles inspirations,
+quelque bien à faire, j'étais allée à la prison de Saint-Lazare visiter
+de pauvres prisonnières; j'y ai trouvé une malheureuse enfant à laquelle
+vous vous êtes intéressé... Sa douceur angélique, sa pieuse résignation
+font l'admiration des respectables femmes qui surveillent les
+détenues... Vous apprendre où est la Goualeuse (tel est son surnom si je
+ne me trompe), c'est vous mettre à même d'obtenir à l'instant sa
+liberté; cette infortunée vous racontera par quel concours de
+circonstances sinistres, enlevée de l'asile où vous l'aviez placée, elle
+a été jetée dans cette prison, où du moins elle a su faire apprécier la
+candeur de son caractère.
+
+«Permettez-moi de vous rappeler aussi mes deux futures protégées,
+monseigneur, cette malheureuse mère et sa fille, dépouillées par le
+notaire Ferrand... Où sont-elles? Avez-vous eu quelques renseignements
+sur elles? Oh! de grâce, tâchez de retrouver leurs traces, et qu'à mon
+retour à Paris je puisse leur payer la dette que j'ai contractée envers
+tous les malheureux!...
+
+--La Goualeuse a donc quitté la ferme de Bouqueval, monseigneur? s'écria
+Murph, aussi étonné que Rodolphe de cette nouvelle révélation.
+
+--Tout à l'heure encore on vient de me dire l'avoir vue sortir de
+Saint-Lazare, répondit Rodolphe. Ma tête s'y perd: le silence de Mme
+Georges me confond et m'inquiète... Pauvre petite Fleur-de-Marie! quels
+nouveaux malheurs sont donc venus la frapper? Fais monter un homme à
+cheval à l'instant; qu'il se rende en hâte à la ferme, et écris à Mme
+Georges que je la prie instamment de venir à Paris; dis aussi à M. de
+Graün de m'obtenir une permission pour entrer à Saint-Lazare... D'après
+ce que me dit Mme d'Harville, Fleur-de-Marie y serait détenue. Mais non,
+reprit Rodolphe en réfléchissant, elle n'y est plus prisonnière, car
+Rigolette l'a vue sortir de cette prison avec une femme âgée. Serait-ce
+Mme Georges? Sinon quelle est cette femme? Où est allée la Goualeuse[7]?
+
+--Patience, monseigneur; avant ce soir vous saurez à quoi vous en tenir;
+puis, demain, il vous faudra interroger ce misérable Polidori; il a,
+dit-il, d'importantes révélations à vous faire, mais à vous seul...
+
+--Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement Rodolphe, car je n'ai
+pas revu cet homme depuis le jour fatal... où j'ai...
+
+Rodolphe ne put achever; il cacha son front dans sa main.
+
+--Eh! mort-dieu! monseigneur, pourquoi consentir à ce que demande
+Polidori? Menacez-le de la justice française ou d'une extradition
+immédiate; il faudra bien qu'il se résigne à me révéler ce qu'il ne veut
+révéler qu'à vous.
+
+--Tu as raison, mon pauvre ami, car la présence de ce misérable rendrait
+plus menaçants encore ces souvenirs terribles auxquels se rattachent
+tant de douleurs incurables... depuis la mort de mon père jusqu'à celle
+de ma pauvre petite fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie,
+plus cette enfant me manque... Combien je l'aurais adorée! Combien il
+m'eût été cher et précieux, ce fruit charmant de mon premier amour, de
+mes premières et pures croyances, ou plutôt de mes jeunes illusions!...
+J'aurais déversé sur cette innocente créature les trésors d'affection
+dont son odieuse mère est indigne; et puis il me semble que, telle que
+je l'avais rêvée, cette enfant, par la beauté de son âme, par le charme
+de ses qualités, eût adouci, calmé tous les chagrins, tous les remords
+qui se rattachent, hélas! à sa funeste naissance...
+
+--Tenez, monseigneur; je vois avec peine l'empire toujours croissant que
+prennent sur votre esprit ces regrets aussi stériles que cruels.
+
+Après quelques moments de silence, Rodolphe dit à Murph:
+
+--Je puis maintenant te faire un aveu, mon vieil ami: j'aime... oui,
+j'aime profondément une femme digne de l'affection la plus noble et la
+plus dévouée... Et, depuis que mon coeur s'est ouvert de nouveau à
+toutes les douceurs de l'amour, depuis que je suis prédisposé aux
+émotions tendres, je ressens plus vivement encore la perte de ma
+fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un attachement de coeur
+n'affaiblît l'amertume de mes regrets... Il n'en est rien: toutes mes
+facultés aimantes ont augmenté... je me sens meilleur, plus charitable,
+et plus que jamais il m'est cruel de n'avoir pas ma fille à adorer...
+
+--Rien de plus simple, monseigneur, et pardonnez-moi la comparaison;
+mais, de même que certains hommes ont l'ivresse joyeuse et
+bienveillante, vous avez l'amour bon et généreux.
+
+--Pourtant ma haine des méchants est aussi devenue plus vivace; mon
+aversion pour Sarah augmente sans doute en raison du chagrin que me
+cause la mort de ma fille. Je m'imagine que cette mauvaise mère l'a
+négligée, qu'une fois ses ambitieuses espérances ruinées par mon
+mariage, la comtesse, dans son impitoyable égoïsme, aura abandonné notre
+enfant à des mains mercenaires, et que ma fille sera peut-être morte par
+le manque de soins... C'est ma faute, aussi... je n'ai pas alors senti
+l'étendue des devoirs sacrés que la paternité impose... Lorsque le
+véritable caractère de Sarah m'a été tout à coup révélé, j'aurais dû à
+l'instant lui enlever ma fille, veiller sur elle avec amour et
+sollicitude. Je devais prévoir que la comtesse ne serait jamais qu'une
+mère dénaturée... C'est ma faute, vois-tu, c'est ma faute...
+
+--Monseigneur, la douleur vous égare. Pouviez-vous, après l'événement si
+funeste que vous savez... différer d'un jour le long voyage qui vous
+était imposé... comme...
+
+--Comme une expiation!... Tu as raison, mon ami, dit Rodolphe avec
+accablement.
+
+--Vous n'avez pas entendu parler de la comtesse Sarah depuis mon départ,
+monseigneur?
+
+--Non, depuis ces infâmes délations qui, par deux fois, ont failli
+perdre Mme d'Harville, je n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa présence
+ici me pèse, m'obsède; il me semble que mon mauvais ange est auprès de
+moi, que quelque nouveau malheur me menace.
+
+--Patience, monseigneur, patience... Heureusement, l'Allemagne lui est
+interdite, et l'Allemagne nous attend.
+
+--Oui... bientôt nous partirons. Au moins, durant mon court séjour à
+Paris, j'aurai accompli une promesse sacrée, j'aurai fait quelques pas
+de plus dans cette voie méritante qu'une auguste et miséricordieuse
+volonté m'a tracée pour ma rédemption... Dès que le fils de Mme Georges
+sera rendu à sa tendresse, innocent et libre; dès que Jacques Ferrand
+sera convaincu et puni de ses crimes; dès que j'aurai assuré l'avenir de
+toutes les honnêtes et laborieuses créatures qui, par leur résignation,
+leur courage et leur probité, ont mérité mon intérêt, nous retournerons
+en Allemagne; mon voyage n'aura pas été du moins stérile.
+
+--Surtout si vous parvenez à démasquer cet abominable Jacques Ferrand,
+monseigneur, la pierre angulaire, le pivot de tant de crimes.
+
+--Quoique la fin justifie les moyens... et que les scrupules soient peu
+de mise envers ce scélérat, quelquefois je regrette de faire intervenir
+Cecily dans cette réparation juste et vengeresse.
+
+--Elle doit maintenant arriver d'un moment à l'autre?
+
+--Elle est arrivée.
+
+--Cecily?
+
+--Oui... Je n'ai pas voulu la voir; de Graün lui a donné des
+instructions très-détaillées, elle a promis de s'y conformer.
+
+--Tiendra-t-elle sa promesse?
+
+--D'abord tout l'y engage; l'espoir d'un adoucissement dans son sort à
+venir, et la crainte d'être immédiatement renvoyée dans sa prison
+d'Allemagne; car de Graün ne la quittera pas de vue; à la moindre
+incartade, il obtiendra son extradition.
+
+--C'est juste, elle est arrivée ici comme évadée; lorsqu'on saurait
+quels crimes ont motivé sa détention perpétuelle, on accorderait
+aussitôt son extradition.
+
+--Et, lors même que son intérêt ne l'obligerait pas de servir nos
+projets, la tâche qu'on lui a imposée ne pouvant se réaliser qu'à force
+de ruse, de perfidies et de séductions diaboliques, Cecily doit être
+ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de cette occasion d'employer les
+détestables avantages dont elle a été si libéralement douée.
+
+--Est-elle toujours bien jolie, monseigneur?
+
+--De Graün la trouve plus attrayante que jamais; il a été, m'a-t-il dit,
+ébloui de sa beauté à laquelle le costume alsacien qu'elle a choisi
+donnait beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse a toujours,
+dit-il, la même expression véritablement magique.
+
+--Tenez, monseigneur, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un écervelé,
+un homme sans coeur et sans moeurs; eh bien! à vingt ans, j'aurais
+rencontré Cecily, qu'alors même que je l'aurais sue aussi dangereuse,
+aussi pervertie qu'elle l'est à cette heure, je n'aurais pas répondu de
+ma raison si j'étais resté longtemps sous le feu de ses grands yeux
+noirs et brûlants qui étincellent au milieu de sa figure pâle et
+ardente... Oui, par le ciel! je n'ose songer où aurait pu m'entraîner un
+si funeste amour.
+
+--Cela ne m'étonne pas, mon digne Murph, car je connais cette femme. Du
+reste, le baron a été presque effrayé de la sagacité avec laquelle
+Cecily a compris ou plutôt deviné le rôle à la fois provoquant et
+platonique qu'elle doit jouer auprès du notaire.
+
+--Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facilement que vous
+l'espériez, monseigneur, grâce à l'intervention de Mme Pipelet? Les gens
+de l'espèce de ce Jacques Ferrand sont si soupçonneux!
+
+--J'avais, avec raison, compté sur la vue de Cecily pour combattre et
+vaincre la méfiance du notaire.
+
+--Il l'a déjà vue?
+
+--Hier. D'après le récit de Mme Pipelet, je ne doute pas qu'il n'ait été
+fasciné par la créole, car il l'a prise aussitôt à son service.
+
+--Allons, monseigneur, notre partie est gagnée.
+
+--Je l'espère; une cupidité féroce, une luxure sauvage ont conduit le
+bourreau de Louise Morel aux forfaits les plus odieux... C'est dans sa
+luxure, c'est dans sa cupidité qu'il trouvera la punition terrible de
+ses crimes... punition qui surtout ne sera pas stérile pour ses
+victimes... car tu sais à quel but doivent tendre tous les efforts de la
+créole.
+
+--Cecily!... Cecily!... Jamais méchanceté plus grande, jamais corruption
+plus dangereuse, jamais âme plus noire n'auront servi à
+l'accomplissement d'un projet d'une moralité plus haute et d'une fin
+plus équitable... Et David, monseigneur?
+
+--Il approuve tout; au point de mépris et d'horreur où il est arrivé
+envers cette créature, il ne voit en elle que l'instrument d'une juste
+vengeance. «Si cette maudite pouvait jamais mériter quelque
+commisération après tout le mal qu'elle m'a fait, m'a-t-il dit, ce
+serait en se vouant à l'impitoyable punition de ce scélérat, dont il
+faut qu'elle soit le démon exterminateur.»
+
+Un huissier ayant légèrement frappé à la porte, Murph sortit, et revint
+bientôt apportant deux lettres, dont l'une seulement était destinée à
+Rodolphe.
+
+--C'est un mot de Mme Georges, s'écria ce dernier en lisant rapidement.
+
+--Eh bien! monseigneur... la Goualeuse?...
+
+--Plus de doute, s'écria Rodolphe après avoir lu, il s'agit encore de
+quelque complot ténébreux. Le soir du jour où cette pauvre enfant a
+disparu de la ferme, et au moment où Mme Georges allait m'instruire de
+cet événement, un homme qu'elle ne connaît pas, envoyé en exprès et à
+cheval, est venu de ma part la rassurer, lui disant que je savais la
+brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans quelques jours je la
+ramènerais à la ferme. Malgré cet avis, Mme Georges, inquiète de mon
+silence au sujet de sa protégée, ne peut, me dit-elle, résister au désir
+de savoir des nouvelles de sa fille chérie, ainsi qu'elle appelle cette
+pauvre enfant.
+
+--Cela est étrange, monseigneur.
+
+--Dans quel but enlever Fleur-de-Marie?
+
+--Monseigneur, dit tout à coup Murph, la comtesse Sarah n'est pas
+étrangère à cet enlèvement.
+
+--Sarah? Et qui te fait croire?...
+
+--Rapprochez ces événements de ses dénonciations contre Mme d'Harville.
+
+--Tu as raison, s'écria Rodolphe frappé d'une clarté subite, c'est
+évident... je comprends maintenant... oui, toujours le même calcul. La
+comtesse s'opiniâtre à croire qu'en parvenant à briser toutes les
+affections qu'elle me suppose, elle me fera sentir le besoin de me
+rapprocher d'elle. Cela est aussi odieux qu'insensé. Il faut pourtant
+qu'une si indigne persécution ait un terme. Ce n'est pas seulement à
+moi, mais à tout ce qui mérite respect, intérêt, pitié, que cette femme
+s'attaque. Tu enverras sur l'heure M. de Graün officiellement chez la
+comtesse; il lui déclarera que j'ai la certitude de la part qu'elle a
+prise à l'enlèvement de Fleur-de-Marie, et que si elle ne donne pas les
+renseignements nécessaires pour retrouver cette malheureuse enfant, je
+serai sans pitié, et alors c'est à la justice que M. de Graün
+s'adressera.
+
+--D'après la lettre de Mme d'Harville, la Goualeuse serait conduite à
+Saint-Lazare.
+
+--Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre et sortie de prison. Il
+y a là un mystère qu'il faut éclaircir.
+
+--Je vais à l'instant donner vos ordres au baron de Graün, monseigneur;
+mais permettez-moi d'ouvrir cette lettre; elle est de mon correspondant
+de Marseille, à qui j'avais recommandé le Chourineur; il devait
+faciliter le passage de ce pauvre diable en Algérie.
+
+--Eh bien! est-il parti?
+
+--Monseigneur, voici qui est singulier!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Après avoir longtemps attendu à Marseille un bâtiment en partance pour
+l'Algérie, le Chourineur, qui semblait de plus en plus triste et
+soucieux, a subitement déclaré, le jour même fixé pour son embarquement,
+qu'il préférait retourner à Paris.
+
+--Quelle bizarrerie!
+
+--Bien que mon correspondant eût, ainsi qu'il était convenu, mis une
+assez forte somme à la disposition du Chourineur, celui-ci n'a pris que
+ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour revenir à Paris, où il
+ne peut tarder à arriver, me dit-on.
+
+--Alors il nous expliquera lui-même son changement de résolution; mais
+envoie à l'instant de Graün chez la comtesse Mac-Gregor, et va toi-même
+à Saint-Lazare t'informer de Fleur-de-Marie.
+
+Au bout d'une heure, le baron de Graün revint de chez la comtesse Sarah
+Mac-Gregor.
+
+Malgré son sang-froid habituel et officiel, le diplomate semblait
+bouleversé; à peine l'huissier l'eut-il introduit, que Rodolphe remarqua
+sa pâleur.
+
+--Eh bien!... de Graün... qu'avez-vous?... Avez-vous vu la comtesse?...
+
+--Ah! monseigneur!...
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Que Votre Altesse Royale se prépare à apprendre quelque chose de bien
+pénible.
+
+--Mais encore?...
+
+--Mme la comtesse Mac-Gregor...
+
+--Eh bien!...
+
+--Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui apprendre si brusquement
+un événement si funeste, si imprévu, si...
+
+--La comtesse est donc morte?
+
+--Non, monseigneur... mais on désespère de ses jours... elle a été
+frappée d'un coup de poignard.
+
+--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe ému de pitié malgré son aversion
+pour Sarah. Et qui a commis ce crime?
+
+--On l'ignore, monseigneur; ce meurtre a été accompagné de vol, on s'est
+introduit dans l'appartement de Mme la comtesse et l'on a enlevé une
+grande quantité de pierreries.
+
+--À cette heure, comment va-t-elle?
+
+--Son état est presque désespéré, monseigneur... elle n'a pas encore
+repris connaissance... son frère est dans la consternation.
+
+--Il faudra aller chaque jour vous informer de la santé de la comtesse,
+mon cher de Graün...
+
+À ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare.
+
+--Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe, la comtesse Sarah
+vient d'être assassinée... ses jours sont dans le plus grand danger.
+
+--Ah! monseigneur, quoiqu'elle soit bien coupable, on ne peut s'empêcher
+de la plaindre.
+
+--Oui, une telle fin serait épouvantable!... Et la Goualeuse?
+
+--Mise en liberté depuis hier, monseigneur, on le suppose, par la
+protection de Mme d'Harville.
+
+--Mais c'est impossible! Mme d'Harville me prie, au contraire, de faire
+les démarches nécessaires pour faire sortir de prison cette malheureuse
+enfant.
+
+--Sans doute, monseigneur... et pourtant une femme âgée, d'une figure
+respectable, est venue à Saint-Lazare, apportant l'ordre de remettre
+Fleur-de-Marie en liberté. Toutes deux ont quitté la prison.
+
+--C'est ce que m'a dit Rigolette; mais cette femme âgée qui est venue
+chercher Fleur-de-Marie, qui est-elle? Où sont-elles allées toutes deux?
+Quel est ce nouveau mystère? La comtesse Sarah pourrait peut-être seule
+l'éclaircir; et elle se trouve hors d'état de donner aucun
+renseignement. Pourvu qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe!
+
+--Mais son frère, Thomas Seyton, fournirait certainement quelques
+lumières. De tout temps il a été le conseil de la comtesse.
+
+--Sa soeur est mourante; s'il s'agit d'une nouvelle trame, il ne parlera
+pas; mais, dit Rodolphe en réfléchissant, il faut savoir le nom de la
+personne qui s'est intéressée à Fleur-de-Marie pour la faire sortir de
+Saint-Lazare; ainsi l'on apprendra nécessairement quelque chose.
+
+--C'est juste, monseigneur.
+
+--Tâchez donc de connaître et de voir cette personne le plus tôt
+possible, mon cher de Graün; si vous n'y réussissez pas, mettez votre M.
+Badinot en campagne, n'épargnez rien pour découvrir les traces de cette
+pauvre enfant.
+
+--Votre Altesse Royale peut compter sur mon zèle.
+
+--Ma foi, monseigneur, dit Murph, il est peut-être bon que le Chourineur
+nous revienne; ses services pourront vous être utiles... pour ces
+recherches.
+
+--Tu as raison, et maintenant je suis impatient de voir arriver à Paris
+mon brave sauveur, car je n'oublierai jamais que je lui dois la vie.
+
+
+
+
+XII
+
+L'étude
+
+
+Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Ferrand avait pris
+Cecily à son service.
+
+Nous conduirons le lecteur (qui connaît déjà ce lieu) dans l'étude du
+notaire à l'heure du déjeuner des clercs.
+
+Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu
+attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme
+Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à
+dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux
+pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin
+cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre
+et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.
+
+Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait
+l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même
+mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans
+lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.
+
+Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des
+clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.
+
+L'entretien suivant, éminemment _béotien_ (s'il nous est permis
+d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a
+popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.
+
+--Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la
+vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.
+
+--De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire,
+ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.
+
+--Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude
+avec une gourmande convoitise.
+
+--Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour
+toi une étrangère.
+
+--Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.
+
+--Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.
+
+--Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.
+
+--Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau
+en murmurant.
+
+--On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a
+été de la Charte de 1814, qui n'était qu'une autre carcasse de liberté,
+dit le Mirabeau de l'étude.
+
+--À propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité
+brutale, Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin! car depuis
+qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus
+condamnés à ses ratatouilles forcées à perpétuité.
+
+--Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à
+déjeuner...
+
+--Nous alloue à chacun quarante sous par jour.
+
+--C'est ce qui me fait dire: «Dieu veuille avoir l'âme de la mère
+Séraphin!»
+
+--Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donné les
+quarante sous.
+
+--C'est énorme!
+
+--C'est fabuleux!
+
+--Il n'y a pas une étude à Paris...
+
+--En Europe...
+
+--Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... à un simple clerc pour
+son déjeuner.
+
+--À propos de Mme Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la
+remplace?
+
+--Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait cette pauvre
+Louise a amenée un soir, nous a dit le portier?
+
+--Oui.
+
+--Je ne l'ai pas encore vue.
+
+--Ni moi.
+
+--Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron
+est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon
+de la cour.
+
+--Et puis c'est le portier qui range l'étude maintenant: comment la
+verrait-on, cette donzelle?
+
+--Eh bien! moi, je l'ai vue.
+
+--Toi?
+
+--Où cela?
+
+--Comment est-elle?
+
+--Grande ou petite?
+
+--Jeune ou vieille?
+
+--D'avance, je suis sûr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que
+cette pauvre Louise... bonne fille!
+
+--Voyons, puisque tu l'as aperçue, comment est-elle, cette nouvelle
+servante?
+
+--Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drôle de
+bonnet.
+
+--Ah bah! et comment?
+
+--Il était de couleur cerise et en velours, je crois; une espèce de
+béguin comme en ont les vendeuses de petits balais.
+
+--Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne.
+
+--Tiens, tiens, tiens...
+
+--Parbleu! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? Chat échaudé craint
+l'eau froide.
+
+--Ah çà! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet
+d'Alsacienne?
+
+--Il n'en a aucun.
+
+--Pourquoi le dis-tu alors?
+
+--Parce qu'un «bienfait n'est jamais perdu», et que «le lézard est l'ami
+de l'homme».
+
+--Tiens, si Chalamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à
+rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette
+nouvelle servante.
+
+--Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des
+fenêtres du rez-de-chaussée.
+
+--La cour?
+
+--Quelle bêtise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales
+que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la
+fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion
+de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être
+coiffée à la Titus.
+
+--Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses
+lunettes; car en voilà encore un, comme on dit que, s'il restait seul
+avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.
+
+--Cela n'est pas étonnant: «Rira bien qui rira le dernier», d'autant
+plus que «l'exactitude est la politesse des rois».
+
+--Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met!
+
+--Dame, «dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es».
+
+--Oh! que c'est joli!
+
+--Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en
+plus le patron.
+
+--C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour
+notre déjeuner.
+
+--Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.
+
+--Ou malade.
+
+--Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air très-égaré.
+
+--Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre
+malheur dans son cabinet dès le _patron-minet_, et toujours sur notre
+dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.
+
+--Ce qui fait que le maître clerc est accablé de besogne.
+
+--Et que ce matin nous sommes obligés de mourir de faim en l'attendant.
+
+--En voilà du changement dans l'étude!
+
+--C'est ce pauvre Germain qui serait joliment étonné si on lui disait:
+«Figure-toi, mon garçon, que le patron nous donne quarante sous pour
+notre déjeuner.--Ah bah! c'est impossible.--C'est si possible que c'est
+à moi, Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé.--Tu veux
+rire?--Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé: pendant les deux ou
+trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas
+eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que
+c'était moins mauvais; mais, d'une autre, notre réfection nous coûtait
+de l'argent; pourtant nous patientions, disant: «Le patron n'a plus ni
+servante ni femme de ménage; quand il en aura repris une, nous
+reprendrons notre dégoûtante pâtée.» Eh bien! pas du tout, mon pauvre
+Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à
+être enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme qui dirait
+député pour porter au patron les doléances de nos estomacs. Il était
+avec le maître clerc. «--Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il
+dit d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre chose; ma servante n'a
+pas le temps de s'occuper de votre déjeuner.--Mais, monsieur, il est
+convenu que vous nous devez notre repas du matin.--Eh bien! vous ferez
+venir votre déjeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il,
+quarante sous chacun? a-t-il ajouté en ayant l'air de penser de plus en
+plus à autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt
+sous ou cent sous.--Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront,
+m'écriai-je en prenant la balle au bond.--Soit: le maître clerc se
+chargera de cette dépense, je compterai avec lui.» «Et là-dessus le
+patron m'a fermé la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait
+furieusement étonné des libéralités du patron.
+
+--Germain dirait que le patron a bu.
+
+--Et que c'est un abus.
+
+--Chalamel, nous préférons tes proverbes.
+
+--Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas
+reconnaissable, ses joues sont creuses à y fourrer le poing.
+
+--Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a levé ses lunettes
+pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des
+charbons ardents.
+
+--Il en avait le droit, «les bons comptes font les bons amis».
+
+--Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est
+très-singulier. Je présente donc cet acte à lire au patron, mais il
+avait la tête en bas.
+
+--Le patron? Le fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce qu'il
+pouvait donc faire ainsi la tête en bas? Il devait suffoquer; à moins
+que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changées.
+
+--Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai présenté
+l'acte à lire à l'envers.
+
+--Ah! a-t-il dû bougonner!
+
+--Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperçu; il a regardé
+l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixés dessus, et puis
+il me l'a rendu... en me disant: «C'est bien!»
+
+--Toujours la tête en bas?
+
+--Toujours...
+
+--Il n'avait donc pas lu l'acte?
+
+--Pardieu! à moins qu'il ne lise à l'envers.
+
+--C'est drôle!
+
+--Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que
+je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien n'était.
+
+--Et moi donc, il y a quatre jours, j'étais dans le bureau du maître
+clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le
+patron avait donné rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; à leur
+demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas,
+j'entre...
+
+--Eh bien?
+
+--M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son
+front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras; il ne bougea pas.
+
+--Il dormait?
+
+--Je le croyais. Je m'approche: «Monsieur, il y a là des clients à qui
+vous avez donné rendez-vous...» Il ne bronche pas. «Monsieur!...» Pas de
+réponse. Enfin je le touche à l'épaule, il se redresse comme si le
+diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes
+vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez
+jamais.
+
+--Eh bien! que vois-tu?
+
+--Des larmes...
+
+--Ah! quelle farce!
+
+--En voilà une de sévère!
+
+--Le patron pleurer? Allons donc!
+
+--Quand on verra ça... les hannetons joueront du cornet à piston.
+
+--Et les poules porteront des bottes à revers.
+
+--Ta ta ta ta, vos bêtises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je
+vous vois.
+
+--Pleurer?
+
+--Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'être surpris en cet
+état lacrymatoire, qu'il a rajusté à la hâte ses lunettes, en me criant:
+«--Sortez!... Sortez!...--Mais, monsieur...--Sortez!...--Il y a là des
+clients auxquels vous avez donné rendez-vous, et...--Je n'ai pas le
+temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec!» «Là-dessus il s'est
+levé tout furieux comme pour me mettre à la porte; je ne l'ai pas
+attendu, j'ai filé et renvoyé les clients, qui n'avaient pas l'air plus
+contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'étude, je leur ai
+dit que le patron avait la coqueluche.
+
+Cet intéressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui
+entra tout affairé; sa venue fut saluée par une acclamation générale, et
+tous les yeux se tournèrent sympathiquement vers le dindon avec une
+impatiente convoitise.
+
+--Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit
+Chalamel.
+
+--Prenez garde: une autre fois... notre appétit ne sera pas aussi
+subordonné.
+
+--Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais
+sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu
+fou!
+
+--Quand je vous le disais!
+
+--Mais que cela ne nous empêche pas de manger...
+
+--Au contraire!
+
+--Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.
+
+--Nous parlerons mieux, s'écria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel,
+dépeçant le dindon, dit au maître clerc:
+
+--À propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou?
+
+--Nous avions déjà une velléité de le croire parfaitement abruti
+lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tête pour notre déjeuner...
+quotidien.
+
+--J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela
+n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout
+à l'heure.
+
+--Ah bah!
+
+--Ah çà! est-ce que ce malheureux-là deviendrait assez insensé pour nous
+forcer d'aller dîner tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu?
+
+--Et ensuite au spectacle?
+
+--Et ensuite au café, finir la soirée par un punch?
+
+--Et ensuite...
+
+--Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scène à laquelle je
+viens d'assister est plutôt effrayante que plaisante.
+
+--Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scène.
+
+--Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalamel, nous
+voilà tout oreilles.
+
+--Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je
+parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon
+histoire. Patience, ce sera pour le dessert.
+
+Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosité qui activa les jeunes
+praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidité dans
+leur opération gastronomique que le moment du récit du maître clerc
+arriva presque instantanément.
+
+Pour n'être pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la
+pièce voisine le saute-ruisseau, à qui la carcasse et les pattes de la
+bête avaient été libéralement dévolues.
+
+M. le maître clerc dit à ses collègues:
+
+--D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier
+s'inquiétait de la santé du patron; comme le bonhomme veille très-tard,
+il avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans le jardin la nuit,
+malgré le froid ou la pluie, et s'y promener à grands pas. Il s'est
+hasardé une fois à sortir de sa niche et à demander à son maître s'il
+avait besoin de quelque chose. Le patron l'a envoyé se coucher d'un tel
+ton que, depuis, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient toujours
+dès qu'il entend le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque
+toutes les nuits, tel temps qu'il fasse.
+
+--Le patron est peut-être somnambule?
+
+--Ça n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes
+annoncent une fameuse agitation... J'arrive à mon histoire... Tout à
+l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui demander quelques
+signatures... au moment où je mettais la main au bouton de la serrure...
+il me semble entendre parler... je m'arrête... et je distingue deux ou
+trois cris sourds... on eût dit des plaintes étouffées. Après avoir un
+instant hésité à entrer... ma foi... craignant quelque malheur...
+j'ouvre la porte...
+
+--Eh bien?
+
+--Qu'est-ce que je vois? le patron à genoux... par terre...
+
+--À genoux?
+
+--Par terre?
+
+--Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans ses mains... et les
+coudes appuyés sur le fond d'un de ses vieux fauteuils...
+
+--C'est tout simple; sommes-nous bêtes! il est si cagot, il faisait une
+prière d'extra.
+
+--Ce serait une drôle de prière, en tout cas! On n'entendait que des
+gémissements étouffés; seulement de temps en temps il murmurait entre
+ses dents: «Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!...» comme un homme au
+désespoir. Et puis... voilà qui est encore bizarre... Dans un mouvement
+qu'il a fait, comme pour se déchirer la poitrine avec les ongles, sa
+chemise s'est entr'ouverte et j'ai très-bien distingué sur sa peau velue
+un petit portefeuille rouge suspendu à son cou par une chaînette
+d'acier...
+
+--Tiens... tiens... tiens... Alors?
+
+--Alors, ma foi, voyant ça, je ne savais plus si je devais rester ou
+sortir.
+
+--Ça aurait été aussi mon opinion politique.
+
+--Je restais donc là... très-embarrassé, lorsque le patron se relève et
+se retourne tout à coup; il avait entre ses dents un vieux mouchoir de
+poche à carreaux... ses lunettes restèrent sur le fauteuil... Non...
+non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait
+l'air d'un damné. Je me recule effrayé, ma parole d'honneur! effrayé.
+Alors lui...
+
+--Vous saute à la gorge?
+
+--Vous n'y êtes pas. Il me regarde d'abord d'un air égaré; puis,
+laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rongé, coupé en
+grinçant des dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras: «Ah! je suis
+bien malheureux!»
+
+--Quelle farce!
+
+--Quelle farce! Eh bien! ça n'empêche pas que malgré sa figure de tête
+de mort, quand il a prononcé ces mots-là... sa voix était si
+déchirante... je dirais presque si douce...
+
+--Si douce... allons donc... il n'y a pas de crécelle, pas de chat-huant
+enrhumé dont le cri ne semble de la musique auprès de la voix du patron!
+
+--C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce moment sa voix était si
+plaintive que je me suis senti presque attendri, d'autant plus que M.
+Ferrand n'est pas expansif habituellement. «Monsieur, lui dis-je, croyez
+que...--Laisse-moi! Laisse-moi! me répondit-il en m'interrompant, cela
+soulage tant de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on souffre...»
+Évidemment il me prenait pour un autre.
+
+--Il vous a tutoyé? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux:
+
+ _Quand le patron vous a tutoyé,_
+ _À boire, vous devez payer._
+
+«C'est le proverbe qui le dit, c'est sacré: les proverbes sont la
+sagesse des nations.
+
+--Voyons, Chalamel, laissez là vos rébus: Vous comprenez bien,
+messieurs, qu'en entendant le patron me tutoyer, j'ai tout de suite
+compris qu'il se méprenait ou qu'il avait une fièvre chaude. Je me suis
+dégagé en lui disant: «Monsieur, calmez-vous!... Calmez-vous!... C'est
+moi.» Alors il m'a regardé d'un air stupide.
+
+--À la bonne heure, vous voilà dans le vrai.
+
+--Ses yeux étaient égarés. «Hein! a-t-il répondu, qu'est-ce?... Qui est
+là?... Que me voulez-vous?...» Et il passait, à chaque question, sa main
+sur son front, comme pour écarter le nuage qui obscurcissait sa pensée.
+
+--Qui obscurcissait sa pensée... Comme c'est écrit... Bravo! maître
+clerc, nous ferons un mélodrame ensemble:
+
+ _Quand on parle si bien, sur mon âme!_
+ _On doit écrire un mélodrâââme._
+
+--Mais tais-toi donc, Chalamel.
+
+--Qu'est-ce donc que le patron peut avoir?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que,
+lorsqu'il a eu retrouvé son sang-froid, ç'a été une autre chanson; il a
+froncé les sourcils d'un air terrible et m'a dit vivement, sans me
+donner le temps de lui répondre: «Que venez-vous faire ici? Y a-t-il
+longtemps que vous êtes là?... Je ne puis donc pas rester chez moi sans
+être environné d'espions? Qu'ai-je dit? Qu'avez-vous entendu?
+Répondez... répondez.» Ma foi, il avait l'air si méchant que j'ai
+repris: «Je n'ai rien entendu, monsieur, j'entre ici à l'instant
+même.--Vous ne me trompez pas?--Non, monsieur.--Eh bien! que
+voulez-vous?--Vous demander quelques signatures, monsieur.--Donnez.» Et
+le voilà qui se met à signer, à signer... sans les lire, une
+demi-douzaine d'actes notariés, lui qui ne mettait jamais son parafe sur
+un acte sans l'épeler, pour ainsi dire, lettre par lettre, et deux fois
+d'un bout à l'autre. Je remarquai que de temps en temps sa main se
+ralentissait au milieu de sa signature, comme s'il eût été absorbé par
+une idée fixe, et puis il reprenait et signait vite, vite, et comme
+convulsivement. Quand tout a été signé, il m'a dit de me retirer, et je
+l'ai entendu descendre par le petit escalier qui communique de son
+cabinet dans la cour.
+
+--J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut avoir?
+
+--Messieurs, c'est peut-être Mme Séraphin qu'il regrette.
+
+--Ah bien! oui... lui... regretter quelqu'un!
+
+--Ça me fait penser que le portier a dit que le curé de Bonne-Nouvelle
+et son vicaire étaient venus plusieurs fois pour voir le patron et
+qu'ils n'avaient pas été reçus. C'est ça qui est surprenant! Eux qui ne
+démordaient pas d'ici.
+
+--Moi, ce qui m'intrigue, c'est de savoir quels travaux il a fait faire
+au menuisier et au serrurier dans le pavillon.
+
+--Le fait est qu'ils y ont travaillé trois jours de suite.
+
+--Et puis un soir on a apporté des meubles dans une grande tapissière
+couverte.
+
+--Ma foi, moi, messieurs, trou la la! je donne ma langue aux chiens,
+comme dit le cygne de Cambrai.
+
+--C'est peut-être le remords d'avoir fait emprisonner Germain qui le
+tourmente...
+
+--Des remords, lui?... Il est trop dur à cuire et trop culotté pour
+ça..., comme dit l'aigle de Meaux!
+
+--Farceur de Chalamel!
+
+--À propos de Germain, il va avoir de fameuses recrues dans sa prison,
+pauvre garçon!
+
+--Comment cela!
+
+--J'ai lu dans la _Gazette des tribunaux_ que la bande de voleurs et
+d'assassins qu'on a arrêtée aux Champs-Élysées, dans un de ces petits
+cabarets souterrains...
+
+--En voilà de vraies cavernes...
+
+--Que cette bande de scélérats a été écrouée à la Force.
+
+--Pauvre Germain, ça va lui faire une jolie société!
+
+--Louise Morel aura aussi sa part de recrues; car dans la bande on dit
+qu'il y a toute une famille de voleurs et d'assassins de père en fils...
+et de mère en fille...
+
+--Alors on enverra les femmes à Saint-Lazare, où est Louise.
+
+--C'est peut-être quelqu'un de cette bande qui a assassiné cette
+comtesse qui demeure près de l'Observatoire, une des clientes du patron.
+M'a-t-il assez souvent envoyé savoir de ses nouvelles, à cette comtesse!
+Il a l'air de s'intéresser joliment à sa santé. Il faut être juste,
+c'est la seule chose sur laquelle il n'ait pas l'air abruti... Hier
+encore, il m'a dit d'aller m'informer de l'état de Mme Mac-Gregor.
+
+--Eh bien?
+
+--C'est toujours la même chose: un jour on espère, le lendemain on
+désespère; on ne sait jamais si elle passera la journée; avant-hier on
+en désespérait, mais hier il y avait, a-t-on dit, une lueur d'espoir; ce
+qui complique la chose, c'est qu'elle a eu une fièvre cérébrale.
+
+--Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et voir l'endroit où
+l'assassinat s'est commis?
+
+--Ah bien! oui... je n'ai pu aller plus loin que la porte cochère, et le
+concierge n'a pas l'air causeur, tant s'en faut...
+
+--Messieurs... à vous, à vous! Voici le patron qui monte, cria le
+saute-ruisseau en entrant dans l'étude toujours armé de sa carcasse.
+
+Aussitôt les jeunes gens regagnèrent à la hâte leurs tables respectives,
+sur lesquelles ils se courbèrent en agitant leurs plumes, pendant que le
+saute-ruisseau déposait momentanément le squelette du dindon dans un
+carton rempli de dossiers.
+
+Jacques Ferrand parut en effet.
+
+S'échappant de son vieux bonnet de soie noire, ses cheveux roux, mêlés
+de mèches grises, tombaient en désordre de chaque côté de ses tempes:
+quelques-unes des veines qui marbraient son crâne paraissaient injectées
+de sang, tandis que sa face camuse et ses joues creuses étaient d'une
+pâleur blafarde. On ne pouvait voir l'expression de son regard, caché
+sous ses larges lunettes vertes; mais la profonde altération des traits
+de cet homme annonçait les ravages d'une passion dévorante.
+
+Il traversa lentement l'étude, sans dire un mot à ses clercs, sans même
+paraître s'apercevoir qu'ils fussent là, entra dans la pièce où se
+tenait le maître clerc, la traversa ainsi que son cabinet, et
+redescendit immédiatement par le petit escalier qui conduisait à la
+cour.
+
+Jacques Ferrand ayant laissé derrière lui toutes les portes ouvertes,
+les clercs purent à bon droit s'étonner de la bizarre évolution de leur
+patron, qui était monté par un escalier et descendu par un autre, sans
+s'arrêter dans une seule des chambres qu'il avait traversées
+machinalement.
+
+
+
+
+XIII
+
+Luxurieux point ne seras...
+
+ ...Mais au lieu de m'en tenir à ce qu'il y a de lumineux
+ et de pur dans cette union des esprits et des coeurs à
+ qui l'amitié se borne, le fond bourbeux de ma lubricité,
+ remué par cette pointe de volupté qui se fait sentir à
+ l'âge où j'étais, exhalait des nuages qui offusquaient
+ les yeux de mon esprit.
+
+ ...Je m'abandonnais sans mesure à mes plaisirs sensuels,
+ dont l'ardeur, comme une poix bouillante, brûlait mon
+ coeur et consumait tout ce qu'il y avait de vigueur
+ et de force.
+
+ ...Quand je voyais mes compagnons qui se vantaient de
+ leurs débauches, et qui s'en savaient d'autant meilleur
+ gré qu'elles étaient plus infâmes, j'avais honte de
+ n'en avoir pas fait autant.
+
+ _Confessions de saint Augustin,_
+ livre II, chapitre II et III
+
+
+Il fait nuit.
+
+Le profond silence qui règne dans le pavillon habité par Jacques Ferrand
+est interrompu de temps en temps par les gémissements du vent et par les
+rafales de la pluie qui tombe à torrents.
+
+Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus complète encore la
+solitude de cette demeure.
+
+Dans une chambre à coucher du premier étage, très-confortablement
+meublée à neuf et garnie d'un épais tapis, une jeune femme se tient
+debout devant une cheminée où flambe un excellent feu.
+
+Chose assez étrange! au milieu de la porte soigneusement verrouillée qui
+fait face au lit, on remarque un petit guichet de cinq ou six pouces
+carrés qui peut s'ouvrir du dehors.
+
+Une lampe à réflecteur jette une demi-clarté dans cette chambre tendue
+d'un papier grenat; les rideaux du lit, de la croisée, ainsi que la
+couverture d'un vaste sofa, sont de damas soie et laine de même couleur.
+
+Nous insistons minutieusement sur ces détails du demi-luxe si récemment
+importé dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce une
+révolution complète dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu'alors
+d'une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout à
+l'endroit d'autrui) pour tout ce qui touchait au bien-être.
+
+C'est donc sur cette tenture grenat, fond vigoureux et chaud de ton, que
+se dessine la figure de Cecily, que nous allons tâcher de peindre.
+
+D'une stature haute et svelte, la créole est dans la fleur et dans
+l'épanouissement de l'âge. Le développement de ses belles épaules et de
+ses larges hanches fait paraître sa taille ronde si merveilleusement
+mince que l'on croirait que Cecily peut se servir de son collier pour
+ceinture.
+
+Aussi simple que coquet, son costume alsacien est d'un goût bizarre, un
+peu théâtral, et ainsi d'autant plus approprié à l'effet qu'elle a voulu
+produire.
+
+Son spencer de casimir noir, à demi ouvert sur sa poitrine saillante,
+très-long de corsage, à manches justes, à dos plat, est légèrement bordé
+de laine pourpre sur les coutures et rehaussé d'une rangée de petits
+boutons d'argent ciselés. Une courte jupe de mérinos orange, qui semble
+d'une ampleur exagérée quoiqu'elle colle sur des contours d'une richesse
+sculpturale, laisse voir à demi le genou charmant de la créole, chaussée
+de bas écarlates à coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez les
+vieux peintres flamands, qui montrent si complaisamment les jarretières
+de leurs robustes héroïnes.
+
+Jamais artiste n'a rêvé un galbe aussi pur que celui des jambes de
+Cecily; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi, elles se
+terminent par un pied mignon, bien à l'aise et bien cambré dans son tout
+petit soulier de maroquin noir à boucle d'argent.
+
+Cecily, un peu hanchée sur le côté gauche, est debout en face de la
+glace qui surmonte la cheminée... L'échancrure de son spencer permet de
+voir son cou élégant et potelé, d'une blancheur éblouissante, mais sans
+transparence.
+
+Otant son béguin de velours cerise pour le remplacer par un madras, la
+créole découvrit ses épais et magnifiques cheveux d'un noir bleu, qui,
+séparés au milieu du front et naturellement frisés, ne descendaient pas
+plus bas que le collier de Vénus qui joignait le col aux épaules.
+
+Il faut connaître le goût inimitable avec lequel les créoles tortillent
+autour de leur tête ces mouchoirs aux couleurs tranchantes, pour avoir
+une idée de la gracieuse coiffure de nuit de Cecily et du contraste
+piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et d'orange, avec ses
+cheveux noirs qui, s'échappant du pli serré du madras, encadrent de
+leurs mille boucles soyeuses ses joues pâles, mais rondes et fermes...
+
+Les deux bras, élevés et arrondis au-dessus de sa tête, elle finissait,
+du bout de ses doigts déliés comme des fuseaux d'ivoire, de chiffonner
+une large rosette placée très-bas du côté gauche, presque sur l'oreille.
+
+Les traits de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d'oublier jamais.
+
+Un front hardi, un peu saillant, surmonte son visage d'un ovale parfait;
+son teint a la blancheur mate, la fraîcheur satinée d'une feuille de
+camélia imperceptiblement dorée par un rayon de soleil; ses yeux, d'une
+grandeur presque démesurée, ont une expression singulière, car leur
+prunelle, extrêmement large, noire et brillante, laisse à peine
+apercevoir, aux deux coins des paupières frangées de longs cils la
+transparence bleuâtre du globe de l'oeil; son menton est nettement
+accusé; son nez droit et fin se termine par deux narines mobiles qui se
+dilatent à la moindre émotion; sa bouche, insolente et amoureuse, est
+d'un pourpre vif.
+
+Qu'on s'imagine donc cette figure incolore, avec son regard tout noir
+qui étincelle, et ses deux lèvres rouges, lisses, humides, qui luisent
+comme du corail mouillé.
+
+Disons-le, cette grande créole, à la fois svelte et charnue, vigoureuse
+et souple comme une panthère, était le type incarné de la sensualité
+brutale qui ne s'allume qu'aux feux des tropiques.
+
+Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire
+mortelles aux Européens, de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur
+victime de séductions terribles, pompent jusqu'à sa dernière goutte d'or
+et de sang, et ne lui laissent, selon l'énergique expression du pays,
+que ses larmes à boire, que son coeur à ronger.
+
+Telle est Cecily.
+
+Seulement ses détestables instincts, quelque temps contenus par son
+véritable attachement pour David, ne s'étant développés qu'en Europe, la
+civilisation et l'influence des climats du Nord en avaient tempéré la
+violence, modifié l'expression.
+
+Au lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses
+pareilles, qu'à anéantir au plus tôt une vie et une fortune de plus,
+Cecily, attachant sur ses victimes son regard magnétique, commençait par
+les attirer peu à peu dans le tourbillon embrasé qui semblait émaner
+d'elle; puis, les voyant alors pantelantes, éperdues, souffrant les
+tortures d'un désir inassouvi, elle se plaisait, par un raffinement de
+coquetterie féroce, à prolonger leur délire ardent; puis, en revenant à
+son premier instinct, elle les dévorait dans ses embrassements
+homicides.
+
+Cela était plus horrible encore.
+
+Le tigre affamé, qui bondit et emporte la proie qu'il déchire en
+rugissant, inspire moins d'horreur que le serpent qui la fascine
+silencieusement, l'aspire peu à peu, l'enlace de ses replis
+inextricables, l'y broie longuement, la sent palpiter sous ses lentes
+morsures et semble se repaître autant de ses douleurs que de son sang.
+
+Cecily, nous l'avons dit, à peine arrivée en Allemagne, ayant d'abord
+été débauchée par un homme affreusement dépravé, put, à l'insu de David,
+qui l'aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement, déployer et
+exercer pendant quelque temps ses dangereuses séductions; mais bientôt
+le funeste scandale de ses aventures fut dévoilé; on fit d'horribles
+découvertes, et cette femme dut être condamnée à une prison perpétuelle.
+
+Que l'on joigne à ces antécédents un esprit souple, adroit, insinuant,
+une si merveilleuse intelligence qu'en un an elle avait parlé le
+français et l'allemand avec la plus extrême facilité, quelquefois même
+avec une éloquence naturelle; qu'on se figure enfin une corruption digne
+des reines courtisanes de l'ancienne Rome, une audace et un courage à
+toute épreuve, des instincts d'une méchanceté diabolique, et l'on
+connaîtra à peu près la nouvelle servante de Jacques Ferrand... la
+créature déterminée qui avait osé s'aventurer dans la tanière du loup.
+
+Et pourtant, anomalie singulière! en apprenant par M. de Graün le rôle
+provocant et PLATONIQUE qu'elle devait remplir auprès du notaire et à
+quelles fins vengeresses devaient aboutir ses séductions, Cecily avait
+promis de jouer son personnage avec amour, ou plutôt avec une haine
+terrible contre Jacques Ferrand, s'étant sincèrement indignée au récit
+des violences infâmes qu'il avait exercées contre Louise, récit qu'il
+fallut faire à la créole pour la mettre en garde contre les hypocrites
+tentatives de ce monstre.
+
+Quelques mots rétrospectifs à propos de ce dernier sont indispensables.
+
+Lorsque Cecily lui avait été présentée par Mme Pipelet comme une
+orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune
+surveillance, le notaire s'était peut-être senti moins encore frappé de
+la beauté de la créole que fasciné par son regard irrésistible, regard
+qui, dès la première entrevue, porta le feu dans les sens de Jacques
+Ferrand et le troubla dans sa raison.
+
+Car, nous l'avons dit à propos de l'audace insensée de quelques-unes de
+ses paroles lors de sa conversation avec Mme la duchesse de Lucenay, cet
+homme, ordinairement si maître de soi, si calme, si fin, si rusé,
+oubliait les froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le
+démon de la luxure obscurcissait sa pensée.
+
+D'ailleurs il n'avait pu nullement se défier de la protégée de Mme
+Pipelet.
+
+Après son entretien avec cette dernière, Mme Séraphin avait proposé à
+Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune fille presque
+abandonnée dont elle répondait... Le notaire avait accepté avec
+empressement, dans l'espoir d'abuser impunément de la condition précaire
+et isolée de sa nouvelle servante.
+
+Enfin, loin d'être prédisposé à la méfiance, Jacques Ferrand trouvait
+dans la marche des événements de nouveaux motifs de sécurité.
+
+Tout répondait à ses voeux.
+
+La mort de Mme Séraphin le débarrassait d'une complice dangereuse.
+
+La mort de Fleur-de-Marie (il la croyait morte) le délivrait de la
+preuve vivante d'un de ses premiers crimes.
+
+Enfin, grâce à la mort de la Chouette et au meurtre inopiné de la
+comtesse Mac-Gregor (son état était désespéré), il ne redoutait plus ces
+deux femmes dont les révélations et les poursuites auraient pu lui être
+funestes...
+
+Nous le répétons, aucun sentiment de défiance n'étant venu balancer dans
+l'esprit de Jacques Ferrand l'impression subite, irrésistible, qu'il
+avait ressentie à la vue de Cecily, il saisit avec ardeur l'occasion
+d'attirer dans sa demeure solitaire la prétendue nièce de Mme Pipelet.
+
+Le caractère, les habitudes et les antécédents de Jacques Ferrand connus
+et posés, la beauté provocante de la créole acceptée, telle que nous
+avons tâché de la peindre, quelques autres faits que nous exposerons
+plus bas feront comprendre, nous l'espérons, la passion subite,
+effrénée, du notaire pour cette séduisante et dangereuse créature.
+
+Et puis, il faut le dire... si elles n'inspirent qu'éloignement, que
+répugnance aux hommes doués de sentiments tendres et élevés, de goûts
+délicats et épurés, les femmes de l'espèce de Cecily exercent une action
+soudaine, une omnipotence magique sur les hommes de sensualité brutale
+tels que Jacques Ferrand.
+
+Du premier regard ils devinent ces femmes, ils les convoitent; une
+puissance fatale les attire auprès d'elles, et bientôt des affinités
+mystérieuses, des sympathies magnétiques sans doute, les enchaînent
+invinciblement aux pieds de leur monstrueux idéal; car elles seules
+peuvent apaiser les feux impurs qu'elles allument.
+
+Une fatalité juste, vengeresse, rapprochait donc la créole du notaire.
+Une expiation terrible commençait pour lui.
+
+Une luxure féroce l'avait poussé à commettre des attentats odieux, à
+poursuivre avec un impitoyable acharnement une famille indigente et
+honnête, à y porter la misère, la folie, la mort...
+
+La luxure devait être le formidable châtiment de ce grand coupable.
+
+Car l'on dirait que, par une fatale équité, certaines passions faussées,
+dénaturées, portent en elles leur punition...
+
+Un noble amour, lors même qu'il n'est pas heureux, peut trouver quelques
+consolations dans les douceurs de l'amitié, dans l'estime qu'une femme
+digne d'être adorée offre toujours à défaut d'un sentiment plus tendre.
+Si cette compensation ne calme pas les chagrins de l'amant malheureux,
+si son désespoir est incurable comme son amour, il peut du moins avouer
+et presque s'enorgueillir de cet amour, désespéré...
+
+Mais quelles compensations offrir à ces ardeurs sauvages que le seul
+attrait matériel exalte jusqu'à la frénésie?
+
+Et disons encore que cet attrait matériel est aussi impérieux pour les
+organisations grossières que l'attrait moral pour les âmes d'élite...
+
+Non, les sérieuses passions du coeur ne sont pas les seules, subites,
+aveugles, exclusives, les seules qui, concentrant toutes les facultés
+sur la personne choisie, rendent impossible toute autre affection et
+décident d'une destinée tout entière.
+
+La passion physique peut atteindre, comme chez Jacques Ferrand, à une
+incroyable intensité; alors tous les phénomènes qui dans l'ordre moral
+caractérisent l'amour irrésistible, unique, absolu, se reproduisent dans
+l'ordre matériel.
+
+Quoique Jacques Ferrand ne dût jamais être heureux, la créole s'était
+bien gardée de lui ôter absolument tout espoir; mais les vagues et
+lointaines espérances dont elle le berçait flottaient au gré de tant de
+caprices qu'elles lui étaient une torture de plus et rivaient plus
+solidement encore la chaîne brûlante qu'il portait.
+
+Si l'on s'étonne de ce qu'un homme de cette vigueur et de cette audace
+n'eût pas eu déjà recours à la ruse ou à la violence pour triompher de
+la résistance calculée de Cecily, c'est qu'on oublie que Cecily n'était
+pas une seconde Louise. D'ailleurs, le lendemain de sa présentation au
+notaire, elle avait, ainsi qu'on va le dire, joué un tout autre rôle que
+celui à l'aide duquel elle s'était introduite chez son maître: car
+celui-ci n'eût pas été dupe de sa servante deux jours de suite.
+
+Instruite du sort de Louise par le baron de Graün, et sachant ensuite
+par quels abominables moyens la malheureuse fille de Morel le lapidaire
+était devenue la proie du notaire, la créole, entrant dans cette maison
+solitaire, avait pris d'excellentes précautions pour y passer sa
+première nuit en pleine sécurité.
+
+Le soir même de son arrivée, restée seule avec Jacques Ferrand, qui,
+afin de ne pas l'effaroucher, affecta de la regarder à peine et lui
+ordonna brusquement d'aller se coucher, elle lui avoua naïvement que la
+nuit elle avait grand'peur des voleurs; mais qu'elle était forte,
+résolue et prête à se défendre.
+
+--Avec quoi? demanda Jacques Ferrand.
+
+--Avec ceci..., répondit la créole en tirant de l'ample pelisse de laine
+dont elle était enveloppée un petit stylet parfaitement acéré, dont la
+vue fit réfléchir le notaire.
+
+Pourtant, persuadé que sa nouvelle servante ne redoutait que les
+voleurs, il la conduisit dans la chambre qu'elle devait occuper
+(l'ancienne chambre de Louise). Après avoir examiné les localités,
+Cecily lui dit en tremblant et en baissant les yeux que, par suite de la
+même peur, elle passerait la nuit sur une chaise parce qu'elle ne voyait
+à la porte ni verrou ni serrure.
+
+Jacques Ferrand, déjà complètement sous le charme, mais ne voulant rien
+compromettre en éveillant les soupçons de Cecily, lui dit d'un ton
+bourru qu'elle était sotte et folle d'avoir de telles craintes, mais il
+lui promit que le lendemain le verrou serait placé.
+
+La créole ne se coucha pas.
+
+Au matin, le notaire monta chez elle pour la mettre au fait de son
+service. Il s'était promis de garder pendant les premiers jours une
+hypocrite réserve à l'égard de sa nouvelle servante, afin de lui
+inspirer une confiance trompeuse; mais, frappé de sa beauté, qui au
+grand jour semblait plus éclatante encore, égaré, aveuglé par les désirs
+qui le transportaient déjà, il balbutia quelques compliments sur la
+taille et sur la beauté de Cecily.
+
+Celle-ci, d'une sagacité rare, avait jugé, dès sa première entrevue avec
+le notaire, qu'il était complètement sous le charme; à l'aveu qu'il lui
+fit de sa flamme, elle crut devoir se dépouiller brusquement de sa
+feinte timidité, et, ainsi que nous l'avons dit, changer de masque.
+
+La créole prit donc tout à coup un air effronté.
+
+Jacques Ferrand s'extasiant de nouveau sur la beauté des traits et sur
+la taille enchanteresse de sa nouvelle bonne:
+
+--Regardez-moi donc bien en face, lui dit résolument Cecily. Quoique
+vêtue, en paysanne alsacienne, est-ce que j'ai l'air d'une servante?
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Jacques Ferrand.
+
+--Voyez cette main... Est-elle accoutumée à de rudes travaux?
+
+Et elle montra une main blanche, charmante, aux doigts fins et déliés,
+aux ongles roses, et polis comme de l'agate, mais dont la couronne
+légèrement bistrée trahissait le sang mêlé.
+
+--Et ce pied, est-ce un pied de servante?
+
+Et elle avança un ravissant petit pied coquettement chaussé, que le
+notaire n'avait pas encore remarqué, et qu'il ne quitta des yeux que
+pour contempler Cecily avec ébahissement.
+
+--J'ai dit à ma tante Pipelet ce qui m'a convenu; elle ignore ma vie
+passée, elle a pu me croire réduite à une telle condition... par la mort
+de mes parents, et me prendre pour une servante; mais vous avez,
+j'espère, trop de sagacité pour partager son erreur, cher maître?
+
+--Et qui êtes-vous donc? s'écria Jacques Ferrand de plus en plus surpris
+de ce langage.
+
+--Ceci est mon secret... Pour des raisons à moi connues, j'ai dû quitter
+l'Allemagne sous ces habits de paysanne; je voulais rester cachée à
+Paris pendant quelque temps le plus secrètement possible. Ma tante, me
+supposant réduite à la misère, m'a proposé d'entrer chez vous, m'a parlé
+de la vie solitaire qu'on menait forcément dans votre maison et m'a
+prévenue que je ne sortirais jamais... J'ai vite accepté. Sans le
+savoir, ma tante allait au-devant de mon plus vif désir. Qui pourrait me
+chercher et me découvrir ici?
+
+--Vous vous cachez!... Et qu'avez-vous donc fait pour être obligée de
+vous cacher?
+
+--De doux péchés peut-être... mais ceci est encore mon secret.
+
+--Et quelles sont vos intentions, mademoiselle?
+
+--Toujours les mêmes. Sans vos compliments significatifs sur ma taille
+et sur ma beauté, je ne vous aurais peut-être pas fait cet aveu... que
+votre perspicacité eût d'ailleurs tôt ou tard provoqué... Écoutez-moi
+donc bien, mon cher maître: j'ai accepté momentanément la condition ou
+plutôt le rôle de servante: les circonstances m'y obligent... j'aurai le
+courage de remplir ce rôle jusqu'au bout... j'en subirai toutes les
+conséquences... je vous servirai avec zèle, activité, respect, pour
+conserver ma place... c'est-à-dire une retraite sûre et ignorée. Mais au
+moindre mot de galanterie, mais à la moindre liberté que vous prendriez
+avec moi, je vous quitte, non par pruderie... rien en moi, je crois, ne
+sent la prude...
+
+Et elle darda un regard chargé d'électricité sensuelle jusqu'au fond de
+l'âme du notaire, qui tressaillit.
+
+--Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provocant qui
+laissa voir des dents éblouissantes. Vive Dieu! quand l'amour me mord,
+les bacchantes sont des saintes auprès de moi... Mais soyez juste... et
+vous conviendrez que votre servante indigne ne peut que vouloir faire
+honnêtement son métier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou
+du moins une partie de mon secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en
+gentilhomme? Me trouvez-vous trop belle pour vous servir? Désirez-vous
+changer de rôle, devenir mon esclave? Soit! franchement je préférerais
+cela... mais toujours à cette condition que je ne sortirai jamais d'ici
+et que vous aurez pour moi des attentions toutes paternelles... ce qui
+ne vous empêchera pas de me dire que vous me trouvez charmante: ce sera
+la récompense de votre dévouement et de votre discrétion...
+
+--La seule? La seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant.
+
+--La seule... à moins que la solitude et le diable ne me rendent
+folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en
+votre qualité de saint homme, vous conjurerez le démon.
+
+«Voyons, décidez-vous, pas de position mixte... ou je vous servirai ou
+vous me servirez; sinon je quitte votre maison... et je prie ma tante de
+me trouver une autre place... Tout ceci doit vous sembler étrange: soit;
+mais si vous me prenez pour une aventurière... sans moyens d'existence,
+vous avez tort... Afin que ma tante fût ma complice sans le savoir, je
+lui ai laissé croire que j'étais assez pauvre pour ne pas posséder de
+quoi acheter d'autres vêtements que ceux-ci... J'ai pourtant, vous le
+voyez, une bourse assez bien garnie; de ce côté, de l'or... de l'autre,
+des diamants (et Cecily montra au notaire une longue bourse de soie
+rouge remplie d'or et à travers laquelle on voyait aussi briller
+quelques pierreries); malheureusement tout l'argent du monde ne me
+donnerait pas une retraite aussi sûre que votre maison, si isolée par
+l'isolement même où vous vivez... Acceptez donc l'une ou l'autre de mes
+offres; vous me rendrez service. Vous le voyez, je me mets presque à
+votre discrétion; car vous dire: «Je me cache», c'est vous dire: «On me
+cherche...» Mais je suis sûre que vous ne me trahirez pas, dans le cas
+même où vous sauriez comment me trahir...
+
+Cette confidence romanesque, ce brusque changement de personnage
+bouleversèrent les idées de Jacques Ferrand.
+
+Quelle était cette femme? Pourquoi se cachait-elle? Le hasard seul
+l'avait-il en effet amenée chez lui? Si elle y venait au contraire dans
+un but secret, quel était ce but?
+
+Parmi toutes les hypothèses que cette bizarre aventure souleva dans
+l'esprit du notaire, le véritable motif de la présence de la créole chez
+lui ne pouvait venir à sa pensée. Il n'avait ou plutôt il ne se croyait
+d'autres ennemis que les victimes de sa luxure et de sa cupidité; or,
+toutes se trouvaient dans de telles conditions de malheur ou de
+détresse, qu'il ne pouvait les soupçonner capables de lui tendre un
+piège dont Cecily eût été l'appât...
+
+Et encore, ce piège, dans quel but le lui tendre?
+
+Non, la soudaine transfiguration de Cecily n'inspira qu'une crainte à
+Jacques Ferrand: il pensa que si cette femme ne disait pas la vérité,
+c'était peut-être une aventurière qui, le croyant riche, s'introduisait
+dans sa maison pour le circonvenir, l'exploiter, et peut-être, se faire
+épouser par lui.
+
+Mais, quoique son avarice et sa cupidité se fussent révoltées à cette
+idée, il s'aperçut en frémissant que ces soupçons, que ces réflexions
+étaient trop tardives... car d'un seul mot il pouvait calmer sa méfiance
+en renvoyant cette femme de chez lui.
+
+Ce mot, il ne le dit pas...
+
+À peine même ces pensées l'arrachèrent-elles quelques moments à
+l'ardente extase où le plongeait la vue de cette femme si belle, de
+cette beauté sensuelle qui avait sur lui tant d'empire... D'ailleurs,
+depuis la veille il se sentait dominé, fasciné.
+
+Déjà il aimait à sa façon et avec fureur...
+
+Déjà l'idée de voir cette séduisante créature quitter sa maison lui
+semblait inadmissible; déjà même, ressentant des emportements d'une
+jalousie féroce en songeant que Cecily pourrait prodiguer à d'autres les
+trésors de volupté qu'elle lui refuserait peut-être toujours, il
+éprouvait une sombre consolation à se dire:
+
+«Tant qu'elle sera séquestrée chez moi... personne ne la possédera.»
+
+La hardiesse du langage de cette femme, le feu de ses regards, la
+provocante liberté de ses manières révélaient assez qu'elle n'était pas,
+ainsi qu'elle le disait, une prude. Cette conviction donnant de vagues
+espérances au notaire assurait davantage encore l'empire de Cecily.
+
+En un mot, la luxure de Jacques Ferrand étouffant la voix de la froide
+raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent de désirs effrénés qui
+l'emportait.
+
+Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu'en apparence; il n'y
+aurait pas ainsi de scandale; de plus, pour assurer davantage encore la
+sécurité de son hôtesse, il ne prendrait pas d'autre domestique, il se
+résignerait à la servir et à se servir lui-même; un traiteur voisin
+apporterait ses repas, il payerait en argent le déjeuner de ses clercs,
+et le portier se chargerait des soins ménagers de l'étude. Enfin le
+notaire ferait promptement meubler au premier une chambre au goût de
+Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dépensa
+deux mille francs...
+
+Cette générosité était énorme et prouvait la violence inouïe de sa
+passion.
+
+Alors commença pour ce misérable une vie terrible.
+
+Renfermé dans la solitude impénétrable de sa maison, inaccessible à
+tous, de plus en plus sous le joug de son amour effréné, renonçant à
+pénétrer les secrets de cette femme étrange, de maître il devint
+esclave; il fut le valet de Cecily, il la servait à ses repas, il
+prenait soin de son appartement.
+
+Prévenue par le baron que Louise avait été surprise par un narcotique,
+la créole ne buvait que de l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets
+impossibles à falsifier; elle avait choisi la chambre qu'elle devait
+occuper et s'était assurée que les murailles ne recelaient aucune porte
+secrète.
+
+D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que Cecily n'était pas une
+femme qu'il pût surprendre ou violenter impunément. Elle était
+vigoureuse, agile et dangereusement armée; un délire frénétique aurait
+donc pu seul le porter à des tentatives désespérées, et elle s'était
+parfaitement mise à l'abri de ce péril...
+
+Néanmoins, pour ne pas lasser et rebuter la passion du notaire, la
+créole semblait quelquefois touchée de ses soins et flattée de la
+terrible domination qu'elle exerçait sur lui. Alors, supposant qu'à
+force de preuves de dévouement et d'abnégation il parviendrait à faire
+oublier sa laideur et son âge, elle se plaisait à lui peindre, en termes
+d'une hardiesse brûlante, l'inexprimable volupté dont elle pourrait
+l'enivrer, si ce miracle de l'amour se réalisait jamais.
+
+À ces paroles d'une femme si jeune et si belle, Jacques Ferrand sentait
+quelquefois sa raison s'égarer... De dévorantes images le poursuivaient
+partout; l'antique symbole de la tunique de Nessus se réalisait pour
+lui...
+
+Au milieu de ces tortures sans nom, il perdait la santé, l'appétit, le
+sommeil.
+
+Tantôt, la nuit, malgré le froid et la pluie, il descendait dans son
+jardin, et cherchait par une promenade précipitée à calmer, à briser ses
+ardeurs.
+
+D'autres fois, pendant des heures entières, il plongeait son regard
+enflammé dans la chambre de la créole endormie; car elle avait eu
+l'infernale complaisance de permettre que sa porte fût percée d'un
+guichet qu'elle ouvrait souvent... souvent, car Cecily n'avait qu'un
+but, celui d'irriter incessamment la passion de cet homme sans la
+satisfaire, de l'exaspérer ainsi presque jusqu'à la déraison, afin de
+pouvoir alors exécuter les ordres qu'elle avait reçus...
+
+Ce moment semblait approcher.
+
+Le châtiment de Jacques Ferrand devenait de jour en jour plus digne de
+ses attentats...
+
+Il souffrait les tourments de l'enfer. Tour à tour absorbé, éperdu, hors
+de lui, indifférent à ses plus sérieux intérêts, au maintien de sa
+réputation d'homme austère, grave et pieux, réputation usurpée, mais
+conquise par de longues années de dissimulation et de ruse, il
+stupéfiait ses clercs par l'aberration de son esprit, mécontentait ses
+clients par ses refus de les recevoir et éloignait brutalement de lui
+les prêtres, qui, trompés par son hypocrisie, avaient été jusqu'alors
+ses prôneurs les plus fervents.
+
+À ses langueurs accablantes qui lui arrachaient des larmes succédaient
+de furieux emportements; sa frénésie atteignait-elle son paroxysme, il
+se prenait à rugir dans la solitude et dans l'ombre comme une bête
+fauve; ses accès de rage se terminaient-ils par une sorte de brisement
+douloureux de tout son être, il ne jouissait même pas de ce calme de
+mort, produit souvent par l'anéantissement de la pensée: l'embrasement
+du sang de cet homme dans toute la vigoureuse maturité de l'âge ne lui
+laissait ni trêve ni repos... Un bouillonnement profond, torride,
+agitait incessamment ses esprits.
+
+Nous l'avons dit, Cecily se coiffait de nuit devant sa glace.
+
+À un léger bruit venant du corridor, elle détourna la tête du côté de la
+porte.
+
+
+
+
+XIV
+
+Le guichet
+
+
+Malgré le bruit qu'elle venait d'entendre à sa porte, Cecily n'en
+continua pas moins tranquillement sa toilette de nuit; elle retira de
+son corsage, où il était à peu près placé comme un buse, un stylet long
+de cinq à six pouces, enfermé dans un étui de chagrin noir et emmanché
+dans une petite poignée d'ébène cerclée de fils d'argent, poignée fort
+simple, mais parfaitement à la main.
+
+Ce n'était pas là une arme de luxe.
+
+Cecily ôta le stylet de son fourreau avec une excessive précaution et le
+posa sur le marbre de sa cheminée; la lame, de la meilleure trempe et du
+plus fin damas, était triangulaire, à arêtes tranchantes; sa pointe,
+aussi acérée que celle d'une aiguille, eût percé une piastre sans
+s'émousser.
+
+Imprégné d'un venin subtil et persistant, la moindre piqûre de ce
+poignard devenait mortelle.
+
+Jacques Ferrand ayant un jour mis en doute la dangereuse propriété de
+cette arme, la créole fit devant lui une expérience _in anima vili_,
+c'est-à-dire sur l'infortuné chien de la maison qui, légèrement piqué
+au nez, tomba et mourut dans d'horribles convulsions.
+
+Le stylet déposé sur la cheminée, Cecily, quittant son spencer de drap
+noir, resta, les épaules, le sein et les bras nus, ainsi qu'une femme en
+toilette de bal.
+
+Selon l'habitude de la plupart des filles de couleur, elle portait, au
+lieu de corset, un second corsage de double toile qui lui serrait
+étroitement la taille; sa jupe orange, restant attachée sous cette sorte
+de canezou blanc à manches courtes et très-décolleté, composait ainsi un
+costume beaucoup moins sévère que le premier et s'harmoniait à merveille
+avec les bas écarlates et la coiffure de madras si capricieusement
+chiffonnée autour de la tête de la créole. Rien de plus pur, de plus
+accompli que les contours de ses bras et de ses épaules, auxquelles deux
+mignonnes fossettes et un petit signe noir, velouté, coquet, donnaient
+une grâce de plus.
+
+Un soupir profond attira l'attention de Cecily.
+
+Elle sourit en roulant autour de l'un de ses doigts effilés quelques
+boucles de cheveux qui s'échappaient des plis de son madras.
+
+--Cecily!... Cecily!... murmura une voix à la fois rude et plaintive.
+
+Et, à travers l'étroite ouverture du guichet, apparut la face blême et
+camuse de Jacques Ferrand; ses prunelles étincelaient dans l'ombre.
+
+Cecily, muette jusqu'alors, commença de chanter doucement un air créole.
+
+Les paroles de cette lente mélodie étaient suaves et expressives.
+Quoique contenu, le mâle contralto de Cecily dominait le bruit des
+torrents de pluie et les violentes rafales de vent qui semblaient
+ébranler la vieille maison jusque dans ses fondements.
+
+--Cecily!... Cecily!... répéta Jacques Ferrand d'un ton suppliant.
+
+La créole s'interrompit tout à coup, tourna brusquement la tête, parut
+entendre pour la première fois la voix du notaire et s'approcha
+nonchalamment de la porte.
+
+--Comment! cher maître (elle l'appelait ainsi par dérision), vous êtes
+là, dit-elle avec un léger accent étranger qui donnait un charme de plus
+à sa voix mordante et sonore.
+
+--Oh! que vous êtes belle ainsi! murmura le notaire.
+
+--Vous trouvez? répondit la créole; ce madras sied bien à mes cheveux
+noirs, n'est-ce pas?
+
+--Chaque jour je vous trouve plus belle encore.
+
+--Et mon bras, voyez donc comme il est blanc.
+
+--Monstre... va-t'en! va-t'en!... s'écria Jacques Ferrand furieux.
+
+Cecily se mit à rire aux éclats.
+
+--Non, non, c'est trop souffrir... Oh! si je ne craignais la mort,
+s'écria sourdement le notaire; mais mourir, c'est renoncer à vous voir,
+et vous êtes si belle!... J'aime encore mieux souffrir et vous regarder.
+
+--Regardez-moi... ce guichet est fait pour cela... et aussi pour que
+nous puissions causer comme deux amis... et charmer ainsi notre
+solitude... qui vraiment ne me pèse pas trop... Vous êtes si bon maître!
+Voilà de ces dangereux aveux que je puis faire à travers cette porte...
+
+--Et cette porte, vous ne voulez pas l'ouvrir? Voyez pourtant comme je
+suis soumis! Ce soir, j'aurais pu essayer d'entrer avec vous dans cette
+chambre... je ne l'ai pas fait.
+
+--Vous êtes soumis par deux raisons... D'abord parce que vous savez
+qu'ayant, par une nécessité de ma vie errante, pris l'habitude de porter
+un stylet... je manie d'une main ferme ce bijou venimeux, plus acéré que
+la dent d'une vipère... Vous savez aussi que du jour où j'aurais à me
+plaindre de vous, je quitterais à jamais cette maison, vous laissant
+mille fois plus épris encore... puisque vous avez bien voulu faire la
+grâce à votre indigne servante de vous éprendre d'elle.
+
+--Ma servante! C'est moi qui suis votre esclave... votre esclave moqué,
+méprisé...
+
+--C'est assez vrai...
+
+--Et cela ne vous touche pas?
+
+--Cela me distrait... Les journées... et surtout les nuits sont si
+longues!...
+
+--Oh! la maudite!
+
+--Non, sérieusement, vous avez l'air si complètement égaré, vos traits
+s'altèrent si sensiblement, que j'en suis flattée... C'est un pauvre
+triomphe, mais vous êtes seul ici...
+
+--Entendre cela... et ne pouvoir que se consumer dans une rage
+impuissante!
+
+--Avez-vous peu d'intelligence!!! Jamais, peut-être, je ne vous ai rien
+dit de plus tendre...
+
+--Raillez... raillez...
+
+--Je ne raille pas; je n'avais pas encore vu d'homme de votre âge...
+amoureux à votre façon... et, il faut en convenir, un homme jeune et
+beau serait incapable d'une de ces passions enragées. Un Adonis s'admire
+autant qu'il vous admire... il aime du bout des dents... Et puis le
+favoriser... quoi de plus simple? cela lui est dû... à peine en est-il
+reconnaissant; mais favoriser un homme comme vous, mon maître... oh! ce
+serait le ravir de la terre au ciel, ce serait combler ses rêves les
+plus insensés, ses espérances les plus impossibles! Car enfin, l'être
+qui vous dirait: «Vous aimez Cecily éperdument; si je le veux, elle sera
+à vous dans une seconde...» vous croiriez cet être doué d'une puissance
+surnaturelle... n'est-ce pas, cher maître?
+
+--Oui, oh! oui...
+
+--Eh bien! si vous saviez me mieux convaincre de votre passion, j'aurais
+peut-être la bizarre fantaisie de jouer auprès de moi-même, en votre
+faveur, ce rôle surnaturel... Comprenez-vous?
+
+--Je comprends que vous me raillez encore... toujours et sans pitié!
+
+--Peut-être... la solitude fait naître de si étranges fantaisies!...
+
+L'accent de Cecily avait jusqu'alors été sardonique; mais elle dit ces
+derniers mots, avec une expression sérieuse, réfléchie, et les
+accompagna d'un long coup d'oeil qui fit tressaillir le notaire.
+
+--Taisez-vous! Ne me regardez pas ainsi: vous me rendrez fou...
+J'aimerais mieux que vous me disiez: «Jamais!...» Au moins, je pourrais
+vous abhorrer, vous chasser de ma maison! s'écria Jacques Ferrand, qui
+s'abandonnait encore à une vaine espérance. Oui, car je n'attendrais
+rien de vous. Mais malheur! malheur!... je vous connais maintenant assez
+pour espérer, malgré moi, qu'un jour je devrais peut-être à votre
+désoeuvrement ou à un de vos dédaigneux caprices ce que je n'obtiendrai
+jamais de votre amour... Vous me dites de vous convaincre de ma passion;
+ne voyez-vous pas combien je suis malheureux, mon Dieu?... Je fais
+pourtant tout ce que je peux pour vous plaire... Vous voulez être cachée
+à tous les yeux, je vous cache à tous les yeux, peut-être au risque de
+me compromettre gravement; car enfin, moi, je ne sais pas qui vous êtes;
+je respecte votre secret, je ne vous en parle jamais... Je vous ai
+interrogée sur votre vie passée... vous ne m'avez pas répondu...
+
+--Eh bien! j'ai eu tort; je vais vous donner une marque de confiance
+aveugle, ô mon maître! Écoutez-moi donc.
+
+--Encore une plaisanterie amère, n'est-ce pas?
+
+--Non... c'est très-sérieux... Il faut au moins que vous connaissiez la
+vie de celle à qui vous donnez une si généreuse hospitalité... Et Cecily
+ajouta d'un ton de componction hypocrite et larmoyante: Fille d'un brave
+soldat, frère de ma tante Pipelet, j'ai reçu une éducation au-dessus de
+mon état; j'ai été séduite, puis abandonnée par un jeune homme riche.
+Alors, pour échapper au courroux de mon vieux père, intraitable sur
+l'honneur, j'ai fui mon pays natal... Puis, éclatant de rire, Cecily
+ajouta: Voilà, j'espère, une petite histoire très-présentable et surtout
+très-probable, car elle a été souvent racontée. Amusez toujours votre
+curiosité avec cela, en attendant quelque révélation plus piquante.
+
+--J'étais bien sûr que c'était une cruelle plaisanterie, dit le notaire
+avec une rage concentrée. Rien ne vous touche... rien... que faut-il
+faire? Parlez donc au moins. Je vous sers comme le dernier des valets,
+pour vous je néglige mes plus chers intérêts, je ne sais plus ce que je
+fais... je suis un sujet de surprise, de risée pour mes clercs... mes
+clients hésitent à me laisser leurs affaires... J'ai rompu avec quelques
+personnes pieuses que je voyais... je n'ose penser à ce que dit le
+public de ce renversement de toutes mes habitudes... Mais vous ne savez
+pas, non, vous ne savez pas les funestes conséquences que ma folle
+passion peut avoir pour moi... Voilà cependant des preuves de
+dévouement, des sacrifices... En voulez-vous d'autres?... Parlez! Est-ce
+de l'or qu'il vous faut? On me croit plus riche que je ne le suis...
+mais je...
+
+--Que voulez-vous que je fasse maintenant de votre or? dit Cecily en
+interrompant le notaire et en haussant les épaules; pour habiter cette
+chambre... à quoi bon de l'or?... Vous êtes peu inventif!
+
+--Mais ce n'est pas ma faute, à moi, si vous êtes prisonnière... Cette
+chambre vous déplaît-elle? La voulez-vous plus magnifique? Parlez...
+ordonnez...
+
+--À quoi bon, encore une fois, à quoi bon?... Oh! si je devais y
+attendre un être adoré... brûlant de l'amour qu'il inspire et qu'il
+partage, je voudrais de l'or, de la soie, des fleurs, des parfums;
+toutes les merveilles du luxe, rien de trop somptueux, de trop
+enchanteur pour servir de cadre à mes ardentes amours, dit Cecily avec
+un accent passionné qui fit bondir le notaire.
+
+--Eh bien! ces merveilles de luxe... dites un mot, et...
+
+--À quoi bon? À quoi bon? Que faire d'un cadre sans tableau?... Et
+l'être adoré, où serait-il... ô mon maître?
+
+--C'est vrai!... s'écria le notaire avec amertume. Je suis vieux... je
+suis laid... je ne peux inspirer que le dégoût et l'aversion... Elle
+m'accable de mépris... elle se joue de moi... et je n'ai pas la force de
+la chasser... Je n'ai que la force de souffrir.
+
+--Oh! l'insupportable pleurard, oh! le niais personnage avec ses
+doléances! s'écria Cecily d'un ton sardonique et méprisant; il ne sait
+que gémir, que se désespérer... et il est depuis dix jours... enfermé
+seul avec une jeune femme... au fond d'une maison déserte...
+
+--Mais cette femme me dédaigne... mais cette femme est armée... mais
+cette femme est enfermée!... s'écria le notaire avec fureur.
+
+--Eh bien! surmonte le dédain de cette femme; fais tomber le poignard de
+sa main; contrains-la à ouvrir cette porte qui te sépare d'elle... et
+cela non par la force brutale... elle serait impuissante...
+
+--Et comment alors?
+
+--Par la force de ta passion...
+
+--La passion... et puis-je en inspirer, mon Dieu?
+
+--Tiens, tu n'es qu'un notaire doublé de sacristain... tu me fais
+pitié... Est-ce à moi à t'apprendre ton rôle?... Tu es laid... sois
+terrible: on oubliera ta laideur. Tu es vieux... sois énergique: on
+oubliera ton âge. Tu es repoussant... sois menaçant. Puisque tu ne peux
+être le noble cheval qui hennit fièrement au milieu de ses cavales
+amoureuses, ne sois pas du moins le stupide chameau qui plie les genoux
+et tend le dos... sois tigre... un vieux tigre qui rugit au milieu du
+carnage a encore sa beauté... sa tigresse lui répond du fond du
+désert...
+
+À ce langage qui n'était pas sans une sorte d'éloquence naturelle et
+hardie, Jacques Ferrand tressaillit, frappé de l'expression sauvage,
+presque féroce, des traits de Cecily, qui, le sein gonflé, la narine
+ouverte, la bouche insolente, attachait sur lui de grands yeux noirs et
+brûlants.
+
+Jamais elle ne lui avait paru plus belle...
+
+--Parlez, parlez encore, s'écria-t-il avec exaltation, vous parlez
+sérieusement cette fois... Oh! si je pouvais!...
+
+--On peut ce qu'on veut, dit brusquement Cecily.
+
+--Mais...
+
+--Mais je te dis que si vieux, si repoussant que tu sois... je voudrais
+être à ta place, et avoir à séduire une femme belle, ardente et jeune,
+que la solitude m'aurait livrée, une femme qui comprend tout... parce
+qu'elle est peut-être capable de tout... oui, je la séduirais. Et, une
+fois ce but atteint, ce qui aurait été contre moi tournerait à mon
+avantage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire: «J'ai su me faire
+pardonner mon âge et ma laideur! L'amour qu'on me témoigne je ne le dois
+pas à la pitié, à un caprice dépravé: je le dois à mon esprit, à mon
+audace, à mon énergie... je le dois enfin à ma passion effrénée... Oui,
+et maintenant ils seraient là de beaux jeunes gens, brillants de grâce
+et de charme, que cette femme si belle, que j'ai vaincue par les preuves
+sans bornes d'une passion effrénée, n'aurait pas un regard pour eux;
+non... car elle saurait que ces élégants efféminés craindraient de
+compromettre le noeud de leur cravate ou une boucle de leur chevelure
+pour obéir à un de ses ordres fantasques... tandis qu'elle jetterait son
+mouchoir au milieu des flammes, que, sur un signe d'elle, son vieux
+tigre se précipiterait dans la fournaise avec un rugissement de joie.»
+
+--Oui, je le ferais!... Essayez, essayez! s'écria Jacques Ferrand de
+plus en plus exalté.
+
+Cecily continua en s'approchant davantage du guichet et en attachant sur
+Jacques Ferrand un regard fixe et pénétrant.
+
+--Car cette femme saurait bien, reprit la créole, qu'elle aurait un
+caprice exorbitant à satisfaire... que ces beaux fils regarderaient à
+leur argent s'ils en avaient, ou, s'ils n'en avaient pas, à une
+bassesse... tandis que son vieux tigre...
+
+--Ne regarderait à rien... lui... entendez-vous? à rien... Fortune...
+honneur... Il saurait tout sacrifier, lui!...
+
+--Vrai?... dit Cecily en posant ses doigts charmants sur les doigts
+osseux et velus de Jacques Ferrand, dont les mains crispées, passant au
+travers du guichet, étreignaient l'épaisseur de la porte.
+
+Pour la première fois il sentait le contact de la peau fraîche et polie
+de la créole. Il devint plus pâle encore, poussa une sorte d'aspiration
+rauque.
+
+--Comment cette femme ne serait-elle pas ardemment passionnée? ajouta
+Cecily. Aurait-elle un ennemi, que, le désignant du regard à son vieux
+tigre... elle lui dirait: «Frappe...» et...
+
+--Et il frapperait! s'écria Jacques Ferrand en tâchant d'approcher du
+bout des doigts de Cecily ses lèvres desséchées.
+
+--Vrai?... le vieux tigre frapperait? dit la créole en appuyant
+doucement sa main sur la main de Jacques Ferrand.
+
+--Pour te posséder, s'écria le misérable, je crois que je commettrais un
+crime...
+
+--Tiens, maître..., dit tout à coup Cecily en retirant sa main, à ton
+tour va-t'en... je ne te reconnais plus; tu ne me parais plus si laid...
+que tout à l'heure... va-t'en.
+
+Elle s'éloigna brusquement du guichet.
+
+La détestable créature sut donner à son geste et à ces dernières paroles
+un accent de vérité si incroyable; son regard, à la fois surpris,
+brûlant et courroucé, semblait exprimer si naturellement son dépit
+d'avoir un moment oublié la laideur de Jacques Ferrand, que celui-ci,
+transporté d'une espérance frénétique, s'écria en se cramponnant aux
+barreaux du guichet:
+
+--Cecily... reviens... reviens... ordonne... je serai ton tigre...
+
+--Non, non, maître..., dit Cecily en s'éloignant de plus en plus du
+guichet, et pour conjurer le diable qui me tente... je vais chanter une
+chanson de mon pays... Maître, entends-tu?... Au-dehors le vent
+redouble, la tempête se déchaîne... quelle belle nuit pour deux amants,
+assis côte à côte auprès d'un beau feu pétillant!...
+
+--Cecily... reviens!... cria Jacques Ferrand d'un ton suppliant.
+
+--Non, non, plus tard... quand je le pourrai sans danger... mais la
+lumière de cette lampe blesse ma vue... une douce langueur appesantit
+mes paupières... Je ne sais quelle émotion m'agite... une demi-obscurité
+me plaira davantage... on dirait que je suis dans le crépuscule du
+plaisir...
+
+Et Cecily alla vers la cheminée, éteignit la lampe, prit une guitare
+suspendue au mur et attisa le feu, dont les flamboyantes lueurs
+éclairèrent alors cette vaste pièce.
+
+De l'étroit guichet où il se tenait immobile, tel était le tableau
+qu'apercevait Jacques Ferrand.
+
+Au milieu de la zone lumineuse formée par les tremblantes clartés du
+foyer, Cecily, dans une pose pleine de mollesse et d'abandon, à demi
+couchée sur un vaste divan de damas grenat, tenait une guitare dont elle
+tirait quelques harmonieux préludes.
+
+Le foyer embrasé jetait ses reflets vermeils sur la créole, qui
+apparaissait ainsi vivement éclairée au milieu de l'obscurité du reste
+de la chambre.
+
+Pour compléter l'effet de ce tableau, que le lecteur se rappelle
+l'aspect mystérieux, presque fantastique, d'un appartement où la flamme
+de la cheminée lutte contre les grandes ombres noires qui tremblent au
+plafond et sur les murailles...
+
+L'ouragan redoublait de violence, on l'entendait mugir au-dehors.
+
+Tout en préludant sur sa guitare, Cecily attachait opiniâtrement son
+regard magnétique sur Jacques Ferrand, qui, fasciné, ne la quittait pas
+des yeux.
+
+--Tenez, maître, dit la créole, écoutez une chanson de mon pays; nous ne
+savons pas faire de vers, nous disons un simple récitatif sans rimes, et
+entre chaque repos nous improvisons tant bien que mal une cantilène
+appropriée à l'idée du couplet; c'est très-naïf et très-pastoral, cela
+vous plaira, j'en suis sûre, maître... Cette chanson s'appelle _La Femme
+amoureuse;_ c'est elle qui parle.
+
+Et Cecily commença une sorte de récitatif bien plus accentué par
+l'expression de la voix que par la modulation du chant.
+
+Quelques accords, doux et frémissants, servaient d'accompagnement.
+
+Telle était la chanson de Cecily:
+
+ _Des fleurs, partout des fleurs..._
+ _Mon amant va venir! L'attente du bonheur et me brise et m'énerve._
+ _Adoucissons l'éclat du jour, la volupté cherche une ombre
+ transparente._
+ _Au frais parfum des fleurs mon amant préfère ma chaude haleine..._
+ _L'éclat du jour ne blessera pas ses yeux, car ses paupières, sous
+ mes baisers, resteront closes._
+ _Mon ange, oh! viens... mon sein bondit, mon sang brûle..._
+ _Viens... viens... viens..._
+
+Ces paroles, dites avec autant d'ardeur impatiente que si la créole se
+fût adressée à un amant invisible, furent ensuite pour ainsi dire
+traduites par elle dans un thème d'une mélodie enchanteresse; ses doigts
+charmants tiraient de sa guitare, instrument ordinairement peu sonore,
+des vibrations pleines d'une suave harmonie.
+
+La physionomie animée de Cecily, ses yeux voilés, humides, toujours
+attachés sur ceux de Jacques Ferrand, exprimaient les brûlantes
+langueurs de l'attente.
+
+Paroles amoureuses, musique enivrante, regards enflammés, beauté
+sensuellement idéale, au-dehors le silence, la nuit... tout concourait
+en ce moment à égarer la raison de Jacques Ferrand.
+
+Aussi, éperdu, s'écria-t-il:
+
+--Grâce... Cecily!... Grâce!... C'est à en perdre la tête!... Tais-toi,
+c'est à mourir!... Oh! je voudrais être fou!...
+
+--Écoutez donc le second couplet, maître, dit la créole en préludant de
+nouveau.
+
+Et elle continua son récitatif passionné:
+
+ _Si mon amant était là et que sa main effleurât mon épaule nue, je me
+ sentirais frissonner et mourir..._
+ _S'il était là... et que ses cheveux effleurassent ma joue, ma joue
+ si pâle deviendrait pourpre..._
+ _Ma joue si pâle serait en feu..._
+ _Âme de mon âme, si tu étais là... mes lèvres desséchées, mes lèvres
+ avides ne diraient pas une parole..._
+ _Vie de ma vie, si tu étais là, ce n'est pas moi qui, expirante...
+ demanderais grâce..._
+ _Ceux que j'aime comme je t'aime... je les tue..._
+ _Mon ange, oh! viens... mon sein bondit... mon sang brûle..._
+ _Viens... viens... viens..._
+
+Si la créole avait accentué la première strophe avec une langueur
+voluptueuse, elle mit dans ces dernières paroles tout l'emportement de
+l'amour antique.
+
+Et, comme si la musique eût été impuissante à exprimer son fougueux
+délire, elle jeta sa guitare loin d'elle... et se levant à demi en
+tendant les bras vers la porte où se tenait Jacques Ferrand, elle répéta
+d'une voix éperdue, mourante:
+
+--Oh! viens... viens... viens...
+
+Peindre le regard électrique dont elle accompagna ces paroles serait
+impossible...
+
+Jacques Ferrand poussa un cri terrible.
+
+--Oh! la mort... la mort à celui que tu aimerais ainsi... à qui tu
+dirais ces paroles brûlantes! s'écria-t-il en ébranlant la porte dans un
+emportement de jalousie et d'ardeur furieuse. Oh!... ma fortune... ma
+vie pour une minute de cette volupté dévorante... que tu peins en traits
+de flamme.
+
+Souple comme une panthère, d'un bond Cecily fut au guichet; et, comme si
+elle eût difficilement concentré ses feints transports, elle dit à
+Jacques Ferrand d'une voix basse, concentrée, palpitante:
+
+--Eh bien!... je te l'avoue... je me suis embrasée moi-même... aux
+ardentes paroles de cette chanson. Je ne voulais pas revenir à cette
+porte... et m'y voilà revenue... malgré moi... car j'entends encore tes
+paroles de tout à l'heure: «Si tu me disais: frappe... je frapperais...»
+Tu m'aimes donc bien?
+
+--Veux-tu... de l'or... tout mon or?...
+
+--Non... j'en ai...
+
+--As-tu un ennemi? je le tue.
+
+--Je n'ai pas d'ennemi...
+
+--Veux-tu être ma femme? je t'épouse.
+
+--Je suis mariée!...
+
+--Mais que veux-tu donc alors? Mon Dieu!... Que veux-tu donc?...
+
+--Prouve-moi que ta passion pour moi est aveugle, furieuse, que tu lui
+sacrifierais tout!...
+
+--Tout! oui, tout! mais comment?
+
+--Je ne sais... mais il y a un instant l'éclat de tes yeux m'a
+éblouie... Si à cette heure tu me donnais une de ces marques d'amour
+forcené qui exaltent l'imagination d'une femme jusqu'au délire... je ne
+sais pas de quoi je serais capable!... Hâte-toi! je suis capricieuse;
+demain, l'impression de tout à l'heure sera peut-être effacée.
+
+--Mais quelle preuve puis-je te donner ici, à l'instant? cria le
+misérable en se tordant les mains. C'est un supplice atroce! Quelle
+preuve? dis, quelle preuve?
+
+--Tu n'es qu'un sot! répondit Cecily en s'éloignant du guichet avec une
+apparence de dépit dédaigneux et irrité. Je me suis trompée! Je te
+croyais capable d'un dévouement énergique! Bonsoir... C'est dommage...
+
+--Cecily... oh! ne t'en va pas... reviens... Mais que faire? dis-le-moi
+au moins. Oh! ma tête s'égare... que faire? Mais que faire?
+
+--Cherche...
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu!
+
+--Cherche...
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu!
+
+--Je n'étais que trop disposée à me laisser séduire si tu l'avais
+voulu... tu ne retrouveras pas une occasion pareille.
+
+--Mais enfin... on dit ce qu'on veut! s'écria le notaire presque
+insensé.
+
+--Devine...
+
+--Explique-toi... ordonne...
+
+--Eh! si tu me désirais aussi passionnément que tu le dis... tu
+trouverais le moyen de me persuader... Bonsoir...
+
+--Cecily!
+
+--Je vais fermer ce guichet... au lieu d'ouvrir cette porte...
+
+--Grâce! Écoute...
+
+--Un moment j'avais pourtant cru que ma tête se montait... ce foyer
+s'éteint... l'obscurité serait venue... je n'aurais plus songé qu'à ton
+dévouement; alors ce verrou... mais, non... tu ne veux pas... oh! tu ne
+sais pas ce que tu perds... Bonsoir, saint homme...
+
+--Cecily... écoute... reste... j'ai trouvé... s'écria Jacques Ferrand
+après un moment de silence et avec une explosion de joie impossible à
+rendre.
+
+Le misérable fut alors frappé de vertige.
+
+Une vapeur impure obscurcit son intelligence: livré aux appétits
+aveugles et furieux de la brute, il perdit toute prudence... toute
+réserve... l'instinct de sa conservation morale l'abandonna...
+
+--Eh bien! cette preuve de ton amour? dit la créole, qui, s'étant
+rapprochée de la cheminée pour y prendre son poignard, revint lentement
+près du guichet, doucement éclairée par la lueur du foyer...
+
+Puis, sans que le notaire s'en aperçût, elle s'assura du jeu d'une
+chaînette de fer qui reliait deux pitons, dont l'un était vissé dans la
+porte, l'autre dans le chambranle.
+
+--Écoute, dit Jacques Ferrand d'une voix rauque et entrecoupée,
+écoute... Si je mettais mon honneur... ma fortune... ma vie à ta
+merci... là... à l'instant... croirais-tu que je t'aime? Cette preuve de
+folle passion te suffirait-elle, dis?
+
+--Ton honneur... ta fortune... ta vie?... Je ne te comprends pas.
+
+--Si je te livre un secret qui peut me faire monter sur l'échafaud,
+seras-tu à moi?
+
+--Toi... criminel? Tu railles... Et ton austérité?
+
+--Mensonge...
+
+--Ta probité?
+
+--Mensonge...
+
+--Ta piété?
+
+--Mensonge...
+
+--Tu passes pour un saint, et tu serais un démon!... Tu te vantes...
+Non, il n'y a pas d'homme assez habilement rusé, assez froidement
+énergique, assez heureusement audacieux pour capter ainsi la confiance
+et le respect des hommes... Ce serait un sarcasme infernal, un
+épouvantable défi jeté à la face de la société!
+
+--Je suis cet homme... J'ai jeté ce sarcasme et ce défi à la face de la
+société! s'écria le monstre dans un accès d'épouvantable orgueil.
+
+--Jacques!... Jacques!... Ne parle pas ainsi! dit Cecily d'une voix
+stridente et le sein palpitant; tu me rendrais folle...
+
+--Ma tête pour tes caresses... veux-tu?
+
+--Ah! voilà donc de la passion enfin!... s'écria Cecily. Tiens... prends
+mon poignard... tu me désarmes...
+
+Jacques Ferrand prit, à travers le guichet, l'arme dangereuse avec
+précaution et la jeta au loin dans le corridor.
+
+--Cecily... tu me crois donc? s'écria-t-il avec transport.
+
+--Si je te crois! dit la créole en appuyant avec force ses deux mains
+charmantes sur les mains crispées de Jacques Ferrand. Oui, je te
+crois... car je retrouve ton regard de tout à l'heure, ce regard qui
+m'avait fascinée... Tes yeux étincellent d'une ardeur sauvage.
+Jacques... je les aime, tes yeux!
+
+--Cecily!!!
+
+--Tu dois dire vrai...
+
+--Si je dis vrai!... Oh! tu vas voir.
+
+--Ton front est menaçant... Ta figure redoutable... Tiens, tu es
+effrayant et beau comme un tigre en fureur... Mais tu dis vrai, n'est-ce
+pas?
+
+--J'ai commis des crimes, te dis-je!
+
+--Tant mieux... si par leur aveu tu me prouves ta passion...
+
+--Et si je dis tout?
+
+--Je t'accorde tout... Car si tu as cette confiance aveugle,
+courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne serait plus l'amant idéal de la
+chanson que j'appellerais. C'est à toi... mon tigre... à toi... que je
+dirais: «Viens... viens... viens...»
+
+En disant ces mots avec une expression avide et ardente, Cecily
+s'approcha si près, si près du guichet, que Jacques Ferrand sentit sur
+sa joue le souffle embrasé de la créole et sur ses doigts velus
+l'impression électrique de ses lèvres fraîches et fermes...
+
+--Oh! tu seras à moi... je serai ton tigre! s'écria-t-il. Et après, si
+tu le veux, tu me déshonoreras, tu feras tomber ma tête... Mon honneur,
+ma vie, tout est à toi maintenant...
+
+--Ton honneur?
+
+--Mon honneur! Écoute. Il y a dix ans, on m'avait confié une enfant et
+deux cent mille francs qu'on lui destinait. J'ai abandonné l'enfant; je
+l'ai fait passer pour morte au moyen d'un faux acte de décès, et j'ai
+gardé l'argent...
+
+--C'est habile et hardi... Qui aurait cru cela de toi?
+
+--Écoute encore. Je haïssais mon caissier... Un soir, il avait pris chez
+moi un peu d'or qu'il m'a restitué le lendemain; mais, pour perdre ce
+misérable, je l'ai accusé de m'avoir volé une somme considérable. On m'a
+cru; on l'a jeté en prison... Maintenant mon honneur est-il à ta merci?
+
+--Oh!... tu m'aimes... Jacques... tu m'aimes... Me livrer ainsi tes
+secrets! Quel empire ai-je donc sur toi?... Je ne serai pas ingrate...
+Donne ce front où sont nées tant d'infernales pensées... que je le
+baise...
+
+--Oh! s'écria le notaire en balbutiant, l'échafaud serait là... dressé,
+que je ne reculerais pas... Écoute encore... Cette enfant autrefois
+abandonnée s'est retrouvée sur mon chemin... Elle m'inspirait des
+craintes... je l'ai fait tuer...
+
+--Toi?... Et comment? Où cela?...
+
+--Il y a peu de jours... près du pont d'Asnières... à l'île du
+Ravageur... un nommé Martial l'a noyée dans un bateau à soupape...
+Voilà-t-il assez de détails? Me croiras-tu?
+
+--Oh! démon... d'enfer... tu m'épouvantes, et pourtant tu m'attires...
+tu me passionnes... Quel est donc ton pouvoir?
+
+--Écoute encore... Avant cela, un homme m'avait confié cent mille
+écus... Je l'ai fait tomber dans un guet-apens... je lui ai brûlé la
+cervelle... J'ai prouvé qu'il s'était suicidé, et j'ai nié le dépôt que
+sa soeur réclamait. Maintenant ma vie est à ta merci... Ouvre.
+
+--Jacques... tiens, je t'adore! dit la créole avec exaltation.
+
+--Oh! viennent mille morts... et je les brave! s'écria le notaire dans
+un enivrement impossible à peindre. Oui, tu avais raison; je serais
+jeune, charmant, que je n'éprouverais pas cette joie triomphante... La
+clef! Jette-moi la clef!... Tire le verrou...
+
+La créole ôta la clef de la serrure, fermée en dedans, et la donna au
+notaire par le guichet en lui disant éperdument:
+
+--Jacques... je suis folle!...
+
+--Tu es à moi enfin! s'écria-t-il avec un rugissement sauvage, en
+faisant précipitamment tourner le pêne de la serrure.
+
+Mais la porte, fermée au verrou, ne s'ouvrit pas encore.
+
+--Viens, mon tigre! Viens..., dit Cecily d'une voix mourante.
+
+--Le verrou... le verrou!... s'écria Jacques Ferrand.
+
+--Mais si tu me trompais!... s'écria tout à coup la créole. Si ces
+secrets... tu les inventais pour te jouer de moi!...
+
+Le notaire resta un moment frappé de stupeur. Il se croyait au terme de
+ses voeux; ce dernier temps d'arrêt mit le comble à son impatiente
+furie.
+
+Il porta rapidement la main à sa poitrine, ouvrit son gilet, rompit avec
+violence une chaînette d'acier à laquelle était suspendu un petit
+portefeuille rouge, le prit, et, le montrant par le guichet à Cecily, il
+lui dit d'une voix oppressée, haletante:
+
+--Voilà de quoi faire tomber ma tête. Tire le verrou, le portefeuille
+est à toi...
+
+--Donne, mon tigre!... s'écria Cecily.
+
+Et, tirant bruyamment le verrou d'une main, de l'autre elle saisit le
+portefeuille...
+
+Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu'au moment où il sentit la
+porte céder sous son effort...
+
+Mais si la porte céda, elle ne fit que s'entrebâiller de la largeur d'un
+demi-pied environ, retenue qu'elle était à la hauteur de la serrure par
+la chaîne et les pitons.
+
+À cet obstacle imprévu, Jacques Ferrand se précipita contre la porte et
+l'ébranla d'un effort désespéré.
+
+Cecily, avec la rapidité de la pensée, prit le portefeuille entre ses
+dents, ouvrit la croisée, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste
+que hardie, se servant d'une corde à noeuds fixée à l'avance au balcon,
+elle se laissa glisser du premier étage dans la cour, rapide et légère
+comme une flèche qui tombe à terre...
+
+Puis, s'enveloppant à la hâte dans le manteau, elle courut à la loge du
+portier, l'ouvrit, tira le cordon, sortit dans la rue et sauta dans une
+voiture qui, depuis l'entrée de Cecily chez Jacques Ferrand, venait
+chaque soir, à tout événement, par ordre du baron de Graün, stationner à
+vingt pas de la maison du notaire...
+
+Cette voiture partit au grand trot de deux vigoureux chevaux.
+
+Elle atteignit le boulevard avant que Jacques Ferrand se fût aperçu de
+la fuite de Cecily.
+
+Revenons à ce monstre.
+
+Par l'entrebâillement de la porte, il ne pouvait apercevoir la fenêtre
+dont la créole s'était servie pour préparer et assurer sa fuite... D'un
+dernier coup furieux de ses larges épaules, Jacques Ferrand fit éclater
+la chaîne qui tenait la porte entr'ouverte...
+
+Il se précipita dans la chambre...
+
+Il ne trouva personne...
+
+La corde à noeuds se balançait encore au balcon de la croisée, où il se
+pencha...
+
+Alors, de l'autre côté de la cour, à la clarté de la lune, qui se
+dégageait des nuages amoncelés par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement
+de la voûte d'entrée, la porte cochère ouverte.
+
+Jacques Ferrand devina tout.
+
+Une dernière lueur d'espoir lui restait.
+
+Vigoureux et déterminé, il enjamba le balcon, se laissa glisser à son
+tour dans la cour au moyen de la corde et sortit en hâte de sa maison.
+
+La rue était déserte...
+
+Il ne vit personne.
+
+Il n'entendit d'autre bruit que le roulement lointain de la voiture qui
+emportait rapidement la créole.
+
+Le notaire pensa que c'était quelque carrosse attardé et n'attacha
+aucune attention à cette circonstance.
+
+Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Cecily, qui emportait avec
+elle la preuve de ses crimes!...
+
+À cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé sur une borne placée à
+sa porte.
+
+Il resta longtemps là, muet, immobile, pétrifié.
+
+Les yeux fixes, hagards, les dents serrées, la bouche écumante,
+labourant machinalement de ses ongles sa poitrine qu'il ensanglantait,
+il sentait sa pensée s'égarer et se perdre dans un abîme sans fond.
+
+Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pesamment et d'un pas mal
+assuré; les objets vacillaient à sa vue comme s'il sortait d'une ivresse
+profonde...
+
+Il ferma violemment la porte de la rue et rentra dans sa cour...
+
+La pluie avait cessé.
+
+Le vent, continuant de souffler avec force, chassait de lourdes nuées
+grises qui voilaient, sans l'obscurcir, la clarté de la lune, dont la
+lumière blafarde éclairait la maison.
+
+Un peu calmé par l'air vif et froid de la nuit, Jacques Ferrand,
+espérant combattre son agitation intérieure par l'agitation de sa
+marche, s'enfonça dans les allées boueuses de son jardin, marchant à pas
+rapides, saccadés, et de temps à autre portant à son front ses deux
+poings crispés...
+
+Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une allée, près d'une serre
+en ruine.
+
+Tout à coup il trébucha violemment contre un amas de terre fraîchement
+remuée.
+
+Il se baissa, regarda machinalement et vit quelques linges ensanglantés.
+
+Il se trouvait près de la fosse que Louise Morel avait creusée pour y
+cacher son enfant mort...
+
+Son enfant... qui était aussi celui de Jacques Ferrand...
+
+Malgré son endurcissement, malgré les effroyables craintes qui
+l'agitaient, Jacques Ferrand frissonna d'épouvante.
+
+Il y avait quelque chose de fatal dans ce rapprochement.
+
+Poursuivi par la punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait
+sur la fosse de son enfant... malheureux fruit de sa violence et de sa
+luxure!...
+
+Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand eût foulé cette sépulture
+avec une indifférence atroce, mais, ayant épuisé son énergie sauvage
+dans la scène que nous avons racontée, il se sentit saisi d'une
+faiblesse et d'une terreur soudaines...
+
+Son front s'inonda d'une sueur glacée, ses genoux tremblants se
+dérobèrent sous lui, et il tomba sans mouvement à côté de cette tombe
+ouverte.
+
+
+
+
+XV
+
+La Force
+
+ ...Erreur inexplicable! erreur injuste! erreur cruelle!
+
+ WOLFGANG, livre II
+
+
+Peut-être nous accusera-t-on, à propos de l'extension donnée aux scènes
+suivantes, de porter atteinte à l'unité de notre fable par quelques
+tableaux épisodiques; il nous semble que dans ce moment surtout, où
+d'importantes questions pénitentiaires, questions qui touchent au vif de
+l'état social, sont à la veille d'être, sinon résolues (nos législateurs
+s'en garderont bien), du moins discutées, il nous semble que l'intérieur
+d'une prison, effrayant pandémonium, lugubre thermomètre de la
+civilisation, serait une étude opportune.
+
+En un mot, les physionomies variées des détenus de toutes classes, les
+relations de famille ou d'affection qui les rattachent encore au monde
+dont les murs de la prison les séparent, nous ont paru dignes d'intérêt.
+
+On nous excusera donc d'avoir groupé autour de plusieurs prisonniers,
+personnages connus de cette histoire, d'autres figures secondaires,
+destinées à mettre en action, en relief, certaines critiques, et à
+compléter cette initiation à la vie de prison.
+
+Entrons à la Force.
+
+Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de
+détention, située rue du Roi-de-Sicile, au Marais.
+
+Au milieu de l'une des premières cours, on voit quelques massifs de
+terre, plantés d'arbustes, au pied desquels pointent déjà çà et là les
+pousses vertes et précoces des primevères et des perce-neige; un perron
+surmonté d'un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de
+la vigne, conduit à l'un des sept ou huit promenoirs destinés aux
+détenus.
+
+Les vastes bâtiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup à ceux
+d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrême.
+
+Ce sont de grandes façades de pierre blanche percées de hautes et larges
+fenêtres où circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pavé
+des préaux sont d'une scrupuleuse propreté. Au rez-de-chaussée, de
+vastes salles chauffées pendant l'hiver, fraîchement aérées pendant
+l'été, servent, durant le jour, de lieu de conversation, d'atelier ou de
+réfectoire aux détenus.
+
+Les étages supérieurs sont consacrés à d'immenses dortoirs de dix ou
+douze pieds d'élévation, au carrelage net et luisant; deux rangées de
+lits de fer les garnissent, lits excellents composés d'une paillasse,
+d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien
+blanche et d'une chaude couverture de laine.
+
+À la vue de ces établissements réunissant toutes les conditions du
+bien-être et de la salubrité, on reste malgré soi fort surpris, habitué
+que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides,
+malsains et ténébreux.
+
+On se trompe.
+
+Ce qui est triste, sordide et ténébreux, ce sont les bouges où, comme
+Morel le lapidaire, tant de pauvres et honnêtes ouvriers languissent
+épuisés, forcés d'abandonner leur grabat à leur femme infirme et de
+laisser avec un impuissant désespoir leurs enfants hâves, affamés,
+grelotter de froid dans leur paille infecte.
+
+Même contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures.
+
+Incessamment préoccupé des besoins de sa famille, auxquels il suffit à
+peine au jour le jour, voyant une folle concurrence amoindrir son
+salaire, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne
+sonnera pas pour lui, une sorte de lassitude somnolente interrompra son
+travail exagéré. Puis, au réveil de ce douloureux assoupissement, il se
+retrouvera face à face avec les mêmes pensées accablantes sur le
+présent, avec les mêmes inquiétudes pour le lendemain.
+
+Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux de la vie qu'il mène,
+certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un délit ou par un crime),
+regrettant la liberté sans doute, mais trouvant de larges compensations
+dans le bien-être matériel dont il jouit, certain d'emporter à sa sortie
+de prison une bonne somme d'argent, gagnée par un labeur commode et
+modéré; estimé, c'est-à-dire redouté de ses compagnons en raison de son
+cynisme et de sa perversité, le condamné, au contraire, sera toujours
+insouciant et gai.
+
+Encore une fois, que lui manque-t-il?
+
+Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture,
+salaire élevé[9], travail facile, et surtout et avant tout société de
+son choix, société, répétons-le, qui mesure sa considération à la
+grandeur des forfaits?
+
+Un condamné endurci ne connaît donc, ni la misère, ni la faim, ni le
+froid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honnêtes gens?
+
+Il ne les voit pas, il n'en connaît pas.
+
+Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprès des bandits au
+milieu desquels il passera désormais sa vie.
+
+Comment craindrait-il la honte?
+
+Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer à
+rougir et à se repentir du passé, il entend de farouches
+applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre.
+
+À peine emprisonné, il médite de nouveaux forfaits.
+
+Quoi de plus logique?
+
+S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera le repos, le
+bien-être matériel de la prison, et ses joyeux et hardis compagnons de
+crime et de débauche...
+
+Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres,
+manifeste-t-il, au contraire, le moindre remords; il est exposé à des
+railleries atroces, à des huées infernales, à des menaces terribles.
+
+Enfin, chose si rare qu'elle est devenue l'exception de la règle, un
+condamné sort-il de cet épouvantable pandémonium avec la volonté ferme
+de revenir, au bien par des prodiges de travail, de courage, de patience
+et d'honnêteté, a-t-il pu cacher son infamant passé, la rencontre d'un
+de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet échafaudage
+de réhabilitation si péniblement élevé.
+
+Voici comment.
+
+Un libéré endurci propose une affaire à un libéré repentant; celui-ci,
+malgré de dangereuses menaces, refuse cette criminelle association;
+aussitôt une délation anonyme dévoile la vie de ce malheureux qui
+voulait à tout prix cacher et expier une première faute par une conduite
+honorable.
+
+Alors, exposé aux dédains ou au moins à la défiance de ceux dont il
+avait conquis l'intérêt à force de labeur et de probité, réduit à la
+détresse, aigri par l'injustice, égaré par le besoin, cédant enfin à ses
+funestes obsessions, cet homme presque réhabilité retombera encore et
+pour toujours au fond de l'abîme d'où il était si difficilement sorti.
+
+Dans les scènes suivantes, nous tâcherons donc de démontrer les
+monstrueuses et inévitables conséquences de la réclusion en commun.
+
+Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésitations pernicieuses, on
+paraît comprendre qu'il est peu raisonnable de plonger dans une
+atmosphère abominablement viciée des gens qu'un air pur et salubre
+pourrait seul sauver.
+
+Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomérant les êtres gangrenés,
+on redouble l'intensité de leur corruption, qui devient ainsi incurable!
+
+Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en un mot, qu'un remède à
+cette lèpre envahissante qui menace le corps social...
+
+L'isolement!...
+
+Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait être, sinon
+comptée, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes,
+plus éloquentes que la nôtre, demandent avec une si juste et si
+impatiente insistance, l'application complète, absolue, du système
+cellulaire.
+
+Un jour aussi, peut-être, la société saura que le mal est une maladie
+accidentelle et non pas organique; que les crimes sont presque toujours
+des faits de subversion d'instincts, de penchants toujours bons dans
+leur essence, mais faussés, mais maléficiés par l'ignorance, l'égoïsme
+ou l'incurie des gouvernants, et que la santé de l'âme, comme celle du
+corps, est invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène salubre et
+préservatrice.
+
+Dieu donne à tous des organes impérieux, des appétits énergiques, le
+désir du bien-être; c'est à la société d'équilibrer et de satisfaire ces
+besoins.
+
+L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et santé, a droit,
+souverainement droit, à un labeur justement rétribué, qui lui assure non
+le superflu, mais le nécessaire, mais le moyen de rester sain et
+robuste, actif et laborieux... partant, honnête et bon, parce que sa
+condition sera heureuse.
+
+Les sinistres régions de la misère et de l'ignorance sont peuplées
+d'êtres morbides, aux coeurs flétris. Assainissez ces cloaques,
+répandez-y l'instruction, l'attrait du travail, d'équitables salaires,
+de justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes
+étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la vie de l'âme.
+
+Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de la Force.
+
+C'est une salle obscure, séparée dans sa longueur en deux parties égales
+par un étroit couloir à claires-voies.
+
+L'une des parties de ce parloir communique à l'intérieur de la prison:
+elle est destinée aux détenus.
+
+L'autre communique au greffe: elle est destinée aux étrangers admis à
+visiter les prisonniers.
+
+Ces entrevues et ces conversations ont lieu à travers le double grillage
+de fer du parloir, en présence d'un gardien qui se tient dans
+l'intérieur et à l'extrémité du couloir.
+
+L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce jour-là offrait de
+nombreux contrastes: les uns étaient couverts de vêtements misérables,
+d'autres semblaient appartenir à la classe ouvrière, ceux-ci à la riche
+bourgeoisie.
+
+Les mêmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes
+qui venaient voir les détenus: presque toutes sont des femmes.
+
+Généralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs;
+car, chose étrange, funeste et prouvée par l'expérience, il est peu de
+chagrins, de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de prison
+passés en commun!
+
+Ceux qui s'épouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y
+habituent promptement; la contagion les gagne: environnés d'êtres
+dégradés, n'entendant que des paroles infâmes, une sorte de farouche
+émulation les entraîne, et, soit pour imposer à leurs compagnons en
+luttant de cynisme avec eux, soit pour s'étourdir par cette ivresse
+morale, presque toujours les nouveaux venus affichent autant de
+dépravation et d'insolente gaieté que les habitués de la prison.
+
+Revenons au parloir.
+
+Malgré le bourdonnement sonore d'un grand nombre de conversations tenues
+à demi-voix d'un côté du couloir à l'autre, prisonniers et visiteurs
+finissaient, après quelque temps de pratique, par pouvoir causer entre
+eux, à la condition absolue de ne pas se laisser un moment distraire ou
+occuper par l'entretien de leurs voisins, ce qui créait une sorte de
+secret au milieu de ce bruyant échange de paroles, chacun étant forcé
+d'entendre son interlocuteur, mais de ne pas écouter un mot de ce qui se
+disait autour de lui.
+
+Parmi les détenus appelés au parloir par des visiteurs, le plus éloigné
+de l'endroit où siégeait le gardien était Nicolas Martial.
+
+Au morne abattement dont on l'a vu frappé lors de son arrestation avait
+succédé une assurance cynique.
+
+Déjà la contagieuse et détestable influence de la prison en commun
+portait ses fruits.
+
+Sans doute, s'il eût été aussitôt transféré dans une cellule solitaire,
+ce misérable, encore sous le coup de son premier accablement, face à
+face avec la pensée de ses crimes, épouvanté de la punition qui
+l'attendait, ce misérable eût éprouvé, sinon du repentir, au moins une
+frayeur salutaire dont rien ne l'eût distrait.
+
+Et qui sait ce que peut produire chez un coupable une méditation
+incessante, forcée, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs
+châtiments?...
+
+Loin de là, jeté au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le
+moindre signe de repentir est une lâcheté, ou plutôt une trahison qu'ils
+font chèrement expier--car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur
+stupide défiance, ils regardent comme capable de les espionner tout
+homme (s'il s'en trouve) qui, triste et morne, regrettant sa faute, ne
+partage pas leur audacieuse insouciance et frémit à leur contact.
+
+Jeté, disons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial,
+connaissant dès longtemps et par tradition les moeurs des prisons,
+surmonta sa faiblesse et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre
+dans les annales du vol et du meurtre.
+
+Quelques vieux repris de justice avaient connu son père le supplicié,
+d'autres son frère le galérien; il fut reçu et aussitôt patronné par ces
+vétérans du crime avec un intérêt farouche.
+
+Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier exalta le fils de la
+veuve; ces louanges données à la perversité héréditaire de sa famille
+l'enivrèrent. Oubliant bientôt, dans ce hideux étourdissement, l'avenir
+qui le menaçait, il ne se souvint de ses forfaits passés que pour s'en
+glorifier et les exagérer encore aux yeux de ses compagnons.
+
+L'expression de la physionomie de Martial était donc aussi insolente que
+celle de son visiteur était inquiète et consternée.
+
+Ce visiteur était le père Micou, le receleur logeur du passage de la
+Brasserie, dans la maison duquel Mme de Fermont et sa fille, victimes de
+la cupidité de Jacques Ferrand, avaient été obligées de se retirer.
+
+Le père Micou savait de quelles peines il était passible pour avoir
+maintes fois acquis à vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien
+d'autres.
+
+Le fils de la veuve étant arrêté, le receleur se trouvait presque à la
+discrétion du bandit, qui pouvait le désigner comme son acheteur
+habituel. Quoique cette accusation ne pût être appuyée de preuves
+flagrantes, elle n'en était pas moins très-dangereuse, très-redoutable
+pour le père Micou; aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que
+Nicolas lui avait fait transmettre par un libéré sortant.
+
+--Eh bien! comment ça va-t-il, père Micou? lui dit le brigand.
+
+--Pour vous servir, mon brave garçon, répondit le receleur avec
+empressement. Dès que j'ai vu la personne que vous m'avez envoyée tout
+de suite, je me...
+
+--Tiens! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, père Micou? dit
+Nicolas en l'interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me
+méprisez... parce que je suis dans la peine?...
+
+--Non, mon garçon, je ne méprise personne..., dit le receleur qui ne se
+souciait pas d'afficher sa familiarité passée avec ce misérable.
+
+--Eh bien! alors, dites-moi tu... comme d'habitude, ou je croirai que
+vous n'avez plus d'amitié pour moi, et ça me fendrait le coeur...
+
+--À la bonne heure, dit le père Micou en soupirant. Je me suis donc
+occupé tout de suite de tes petites commissions.
+
+--Voilà qui est parler, père Micou... je savais bien que vous
+n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac?
+
+--J'en ai déposé deux livres au greffe, mon garçon.
+
+--Il est bon?
+
+--Tout ce qu'il y a de meilleur.
+
+--Et le jambonneau?
+
+--Aussi déposé avec un pain blanc de quatre livres; j'y ai ajouté une
+petite surprise à laquelle tu ne t'attendais pas... une demi-douzaine
+d'oeufs durs et une belle tête de Hollande...
+
+--C'est ce qui s'appelle se conduire en ami! Et du vin?
+
+--Il y a six bouteilles cachetées, mais tu sais qu'on ne t'en délivrera
+qu'une bouteille par jour.
+
+--Que voulez-vous!... Faut bien en passer par là.
+
+--J'espère que tu es content de moi, mon garçon?
+
+--Certainement, et je le serai encore, et je le serai toujours, père
+Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces oeufs et ce vin ne dureront
+que le temps d'avaler... mais, comme dit l'autre, quand il n'y en aura
+plus, il y en aura encore, grâce au papa Micou, qui me donnera encore du
+nanan si je suis gentil.
+
+--Comment!... tu veux...?
+
+--Que dans deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites
+provisions, père Micou.
+
+--Que le diable me brûle si je le fais! C'est bon une fois.
+
+--Bon une fois! Allons donc! Des jambons et du vin, c'est bon toujours,
+vous savez bien ça.
+
+--C'est possible, mais je ne suis pas chargé de te nourrir de
+friandises.
+
+--Ah! père Micou! c'est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, à moi
+qui vous ai si souvent porté du _gras-double_[10].
+
+--Tais-toi donc, malheureux! dit le receleur effrayé.
+
+--Non, j'en ferai juge le _curieux_[11]; je lui dirai: «Figurez-vous que
+le père Micou...»
+
+--C'est bon, c'est bon, s'écria le receleur, voyant avec autant de
+crainte que de colère Nicolas très-disposé à abuser de l'empire que lui
+donnait leur complicité, j'y consens... je te renouvellerai ta
+provision, quand elle sera finie.
+
+--C'est juste... rien que juste... Faudra pas non plus oublier d'envoyer
+du café à ma mère et à Calebasse, qui sont à Saint-Lazare; elles
+prenaient leur tasse tous les matins... ça leur manquerait.
+
+--Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?
+
+--Comme vous voudrez, père Micou... n'en parlons plus... je demanderai
+au curieux si...
+
+--Va donc pour le café, dit le receleur en l'interrompant. Mais que le
+diable t'emporte!... Maudit soit le jour où je t'ai connu!
+
+--Mon vieux... moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis
+ravi de vous connaître. Je vous vénère comme mon père nourricier.
+
+--J'espère que tu n'as rien de plus à m'ordonner? reprit le père Micou
+avec amertume.
+
+--Si... tu diras à ma mère et à ma soeur que, si j'ai tremblé quand on
+m'a arrêté, je ne tremble plus, et que je suis maintenant aussi
+déterminé qu'elles deux.
+
+--Je leur dirai. Est-ce tout?
+
+--Attendez donc. J'oubliais de vous demander deux paires de bas de laine
+bien chauds... vous ne voudriez pas que je m'enrhume, n'est-ce pas?
+
+--Je voudrais que tu crèves!
+
+--Merci, père Micou, ça sera pour plus tard; aujourd'hui j'aime autant
+autre chose... je veux la passer douce. Au moins si on me raccourcit
+comme mon père... j'aurai joui de la vie.
+
+--Elle est propre, ta vie.
+
+--Elle est superbe! Depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi.
+S'il y avait eu des lampions et des fusées, on aurait illuminé et tiré
+des fusées en mon honneur, quand on a su que j'étais le fils du fameux
+Martial, le guillotiné.
+
+--C'est touchant. Belle parenté!
+
+--Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous
+n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une
+ironie farouche.
+
+--Oui... c'est _Charlot_[12] qui vous les donne sur la place du Palais,
+vos lettres de noblesse.
+
+--Bien sûr que ce n'est pas M. le curé; raison de plus; en prison faut
+être de la noblesse de la _haute pègre_[13] pour avoir de l'agrément,
+sans ça on vous regarde comme des riens du tout. Faut voir comme on les
+arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pègre; qui font leur tête...
+Tenez, il y a ici justement un nommé Germain, un petit jeune homme qui
+fait le dégoûté et qui a l'air de nous mépriser. Gare à sa peau! C'est
+un sournois; on le soupçonne d'être un mouton. Si ça est, on lui
+grignotera le nez... en manière d'avis.
+
+--Germain? Ce jeune homme s'appelle Germain?
+
+--Oui... vous le connaissez? Il est donc de la pègre? Alors, malgré son
+air colas...
+
+--Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain dont j'ai entendu
+parler, son compte est bon.
+
+--Comment?
+
+--Il a déjà manqué de tomber dans un guet-apens que le Velu et le
+Gros-Boiteux lui ont tendu il y a quelque temps.
+
+--Pourquoi donc ça?
+
+--Je n'en sais rien. Ils disaient qu'en province il avait _coqué_[14]
+quelqu'un de leur bande.
+
+--J'en étais sûr... Germain est un mouton. Eh bien! on en mangera, du
+mouton. Je vas dire ça aux amis... ça leur donnera de l'appétit. Ah çà!
+le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches à vos locataires?
+
+--Dieu merci, j'en suis débarrassé, de ce vilain gueux-là! Tu le verras
+ici aujourd'hui ou demain.
+
+--Vive la joie! nous allons rire! En voilà encore un qui ne boude pas!
+
+--C'est parce qu'il va retrouver ici Germain... que je t'ai dit que le
+compte du jeune homme serait bon... si c'est le même...
+
+--Et pourquoi l'a-t-on pincé, le Gros-Boiteux?
+
+--Pour un vol commis avec un libéré qui voulait rester honnête et
+travailler. Ah! bien oui! le Gros-Boiteux l'a joliment enfoncé. Il a
+tant de vice, ce gueux-là! Je suis sûr que c'est lui qui a forcé la
+malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrième.
+
+--Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes dont la plus jeune vous
+incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille.
+
+--Elles n'incendieront plus personne; car, à l'heure qu'il est, la mère
+doit être morte, et la fille n'en vaut guère mieux. J'en serai pour une
+quinzaine de loyer; mais que le diable me brûle si je donne seulement
+une loque pour les enterrer! J'ai fait assez de pertes, sans compter les
+douceurs que tu me _pries_ de donner à toi et à ta famille; ça arrange
+joliment mes affaires. J'ai de la chance cette année...
+
+--Bah! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche
+comme un Crésus. Ah çà! que je ne vous retienne pas!
+
+--C'est heureux!
+
+--Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en
+m'apportant d'autres provisions?
+
+--Oui... il le faut bien...
+
+--Ah! j'oubliais... pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette
+neuve, en velours écossais, avec un gland; la mienne n'est plus
+mettable.
+
+--Ah çà! décidément tu veux rire?
+
+--Non, père Micou, je veux une casquette en velours écossais. C'est mon
+idée.
+
+--Mais tu t'acharnes donc à me mettre sur la paille?
+
+--Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c'est oui ou c'est non. Je
+ne vous force pas... mais... suffit.
+
+Le receleur, en réfléchissant qu'il était à la merci de Nicolas, se
+leva, craignant d'être assailli de nouvelles demandes, s'il prolongeait
+sa visite.
+
+--Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes
+autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu
+y perdras autant que moi.
+
+--Soyez tranquille, père Micou, je ne vous _ferai chanter_[15] qu'autant
+qu'il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car ça serait
+dommage, vous chantez bien.
+
+Le receleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien
+fit rentrer Nicolas dans l'intérieur de la prison.
+
+Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus,
+Rigolette y entrait.
+
+Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat à figure rude et
+énergique, était vêtu d'un habit veste, d'une casquette et d'un pantalon
+bleus; deux étoiles d'argent étaient brodées sur le collet et sur les
+retroussis de son habit.
+
+À la vue de la grisette, la figure de cet homme s'éclaircit et prit une
+expression d'affectueuse bienveillance; il avait toujours été frappé de
+la grâce, de la gentillesse et de la bonté touchante avec lesquelles
+Rigolette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s'entretenir
+avec lui.
+
+Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire; sa réserve, sa
+douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de la
+prison; intérêt qu'on se gardait d'ailleurs de lui témoigner, de peur de
+l'exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous
+l'avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.
+
+Au-dehors, il pleuvait à torrents; mais, grâce à ses socques élevés et à
+son parapluie, Rigolette avait courageusement bravé le vent et la pluie.
+
+--Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté.
+Il faut du coeur pour sortir par un temps pareil au moins!
+
+--Quand on pense toute la route au plaisir qu'on va faire à un pauvre
+prisonnier, on ne s'inquiète guère du temps, allez, monsieur!
+
+--Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir...
+
+--Sûrement... Et comment va-t-il, mon pauvre Germain?
+
+--Tenez, ma chère demoiselle, j'en ai bien vu des détenus; ils étaient
+tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu à peu ils se mettaient
+au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps
+finissaient souvent par devenir les plus gais de tous... M. Germain, ce
+n'est pas cela, il a l'air de plus en plus accablé, lui.
+
+--C'est ce qui me désole.
+
+--Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de
+l'oeil, il est toujours seul... Je vous l'ai déjà dit, vous devriez lui
+recommander de ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler
+aux autres; il finira par être leur bête noire... les préaux sont
+surveillés, mais un mauvais coup est bientôt fait.
+
+--Ah! mon Dieu! monsieur... est-ce qu'il y a davantage de danger pour
+lui? s'écria Rigolette.
+
+--Pas précisément; mais ces bandits-là voient qu'il n'est pas des leurs,
+et ils le haïssent parce qu'il a l'air honnête et fier.
+
+--Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites là,
+monsieur, de tâcher de parler aux moins méchants; mais c'est plus fort
+que lui, il ne peut surmonter sa répugnance.
+
+--Il a tort... il a tort... une rixe est bien vite engagée.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le séparer d'avec les autres?
+
+--Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises
+intentions à son égard, je lui avais conseillé de se mettre à ce que
+nous appelons la pistole, c'est-à-dire en chambre.
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'avais pas pensé à une chose... toute une rangée de cellules est
+comprise dans les travaux de réparation qu'on fait à la prison, et les
+autres sont occupées.
+
+--Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s'écria Rigolette,
+dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des
+protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?
+
+--Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu'obtiennent les détenus
+qui peuvent la payer, une chambre à la pistole.
+
+--Hélas!... alors il est perdu, s'il est pris en haine dans la prison...
+
+--Rassurez-vous, on y veillera de près... Mais, je vous le répète, ma
+chère demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu... il n'y a
+que le premier pas qui coûte!
+
+--Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un
+bon et honnête coeur, c'est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des
+gens pareils.
+
+--De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M.
+Germain. Mais au fait, tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant,
+il ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis...
+il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui... car voilà deux heures...
+je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus à l'aise... Je pourrai
+même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon
+que vous ne soyez séparés que par une grille au lieu de deux: c'est
+toujours cela.
+
+--Ah! monsieur, combien vous êtes bon... que je vous remercie!
+
+--Chut! qu'on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux. Asseyez-vous
+là-bas, au bout du banc; et dès que cet homme et cette femme seront
+partis, j'irai prévenir M. Germain.
+
+Le gardien rentra à son poste dans l'intérieur du couloir; Rigolette
+alla tristement se placer à l'extrémité du banc où s'asseyaient les
+visiteurs.
+
+Pendant que la grisette attend l'arrivée de Germain, nous ferons
+successivement assister le lecteur à l'entretien des prisonniers qui
+étaient restés dans le parloir après le départ de Nicolas Martial.
+
+_Fin de la septième partie_
+
+
+
+
+HUITIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Pique-Vinaigre
+
+
+Le détenu qui se trouvait à côté de Barbillon était un homme de
+quarante-cinq ans environ, grêle, chétif, et d'une physionomie fine,
+intelligente, joviale et railleuse; il avait une bouche énorme, presque
+entièrement édentée; dès qu'il parlait, il la contournait de droite à
+gauche, selon l'habitude assez générale des gens accoutumés à s'adresser
+à la populace des carrefours; son nez était camard; sa tête démesurément
+grosse, presque complètement chauve; il portait un vieux gilet de tricot
+gris, un pantalon d'une couleur inappréciable, lacéré, rapiécé en mille
+endroits: ses pieds nus, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux
+linges, étaient chaussés de sabots.
+
+Cet homme, nommé Fortuné Gobert, dit Pique-Vinaigre, ancien joueur de
+gobelets, réclusionnaire libéré d'une condamnation pour crime d'émission
+de fausse monnaie, était prévenu de rupture de ban et de vol commis la
+nuit avec effraction et escalade.
+
+Écroué depuis très-peu de jours à la Force, déjà Pique-Vinaigre
+remplissait, à la satisfaction générale de ses compagnons de prison, le
+métier de conteur.
+
+Aujourd'hui les conteurs sont très-rares; mais autrefois chaque chambrée
+avait généralement, moyennant une légère contribution individuelle, son
+conteur d'office, qui par ses improvisations faisait paraître moins
+longues les interminables soirées d'hiver, les détenus se couchant à la
+tombée du jour.
+
+S'il est assez curieux de signaler ce besoin de fictions, de récits
+émouvants, qui se retrouve chez ces misérables, il est une chose bien
+plus considérable aux yeux des penseurs: ces gens corrompus jusqu'à la
+moelle, ces voleurs, ces meurtriers, préfèrent surtout les histoires où
+sont exprimés des sentiments généreux, héroïques, les récits où la
+faiblesse et la bonté sont vengées d'une oppression farouche.
+
+Il en est de même des filles perdues; elles affectionnent singulièrement
+la lecture des romans naïfs, touchants et élégiaques, et répugnent
+presque toujours aux lectures obscènes.
+
+L'instinct naturel du bien, joint au besoin d'échapper par la pensée à
+tout ce qui leur rappelle la dégradation où elles vivent, ne cause-t-il
+pas chez ces malheureuses les sympathies et les répulsions
+intellectuelles dont nous venons de parler?
+
+Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de récits héroïques où la
+faiblesse, après mille traverses, finit par triompher de son
+persécuteur. Pique-Vinaigre possédait en outre un grand fonds d'ironie
+qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties étant souvent
+sardoniques ou plaisantes.
+
+Il venait d'entrer au parloir.
+
+En face de lui, de l'autre côté de la grille, on voyait une femme de
+trente-cinq ans environ, d'une figure pâle, douce et intéressante,
+pauvrement, mais proprement vêtue; elle pleurait amèrement et tenait son
+mouchoir sur ses yeux.
+
+Pique-Vinaigre la regardait avec un mélange d'impatience et d'affection.
+
+--Voyons donc, Jeanne, lui dit-il, ne fais pas l'enfant; voilà seize ans
+que nous ne nous sommes vus: si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes
+yeux, ça n'est pas le moyen de nous reconnaître.
+
+--Mon frère, mon pauvre Fortuné... j'étouffe... je ne peux pas parler...
+
+--Es-tu drôle, va! Mais qu'est-ce que tu as?
+
+Sa soeur, car cette femme était sa soeur, contint ses sanglots, essuya
+ses larmes et, le regardant avec stupeur, reprit:
+
+--Ce que j'ai? Comment, je te retrouve en prison, toi qui y es déjà
+resté quinze ans...
+
+--C'est vrai; il y a aujourd'hui six mois que je suis sorti de la
+centrale de Melun... sans t'aller voir à Paris, parce que la capitale
+m'était défendue...
+
+--Déjà repris! Qu'est-ce que tu as donc encore fait, mon Dieu? Pourquoi
+as-tu quitté Beaugency, où on t'avait envoyé en surveillance?
+
+--Pourquoi! Faudrait me demander pourquoi j'y suis allé.
+
+--Tu as raison.
+
+--D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux,
+figure-toi que je t'ai embrassée, serrée dans mes bras, comme ça se doit
+quand on revoit sa soeur après une éternité. Maintenant, causons... Un
+détenu de Melun, qu'on appelait le Gros-Boiteux, m'avait dit qu'il y
+avait à Beaugency un ancien forçat de sa connaissance qui employait des
+libérés à une fabrique de blanc de céruse. Sais-tu ce que c'est que
+fabriquer le blanc de céruse?
+
+--Non, mon frère.
+
+--C'est un bien joli métier; ceux qui le font, au bout d'un mois ou
+deux, attrapent la colique de plomb. Sur trois coliques, il y en a un
+qui crève. Par exemple, faut être juste, les deux autres crèvent aussi,
+mais à leur aise, ils prennent leur temps, se gobergent et durent
+environ un an, dix-huit mois au plus. Après ça, le métier n'est pas si
+mal payé qu'un autre; et il y a des gens nés coiffés qui y résistent
+deux ou trois ans. Mais ceux-là sont les anciens, les centenaires des
+blanc-de-cérusiens. On en meurt, c'est vrai, mais il n'est pas fatigant.
+
+--Et pourquoi as-tu choisi un état si dangereux qu'on en meurt, mon
+pauvre Fortuné?
+
+--Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Quand je suis entré à Melun
+pour cette affaire de fausse monnaie, j'étais joueur de gobelets. Comme
+à la prison il n'y avait pas d'atelier pour mon état, et que je ne suis
+pas plus fort qu'une puce, on m'a mis à la fabrication des jouets
+d'enfants. C'était un fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de
+faire confectionner par les détenus ses pantins, ses trompettes de bois
+et ses sabres idem. Aussi c'est le cas de dire: sabre de bois! en ai-je
+affilé, percé et taillé pendant quinze ans, de ces jouets! Je suis sûr
+que j'en ai défrayé les moutards de tout un quartier de Paris... c'était
+surtout aux trompettes que je mordais. Et les crécelles, donc! Avec deux
+de ces instruments-là on aurait fait grincer les dents à tout un
+bataillon, je m'en vante. Mon temps de prison fini, me voilà surtout
+passé maître en fait de trompettes à deux sous. On me donne à choisir,
+pour lieu de ma résidence entre trois ou quatre bourgs, à quarante
+lieues de Paris; j'avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets
+d'enfants... or, en admettant que, depuis les vieillards jusqu'aux
+marmots, tous les habitants du bourg auraient eu la passion de faire
+_turlututu_ dans mes trompettes, j'aurais eu encore bien de la peine à
+faire mes frais; mais je ne pouvais insinuer à toute une bourgade de
+trompeter du matin au soir. On m'aurait pris pour un intrigant.
+
+--Mon Dieu, tu ris toujours.
+
+--Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement, voyant qu'à quarante
+lieues de Paris mon métier d'escamoteur ne me serait pas plus de
+ressource que mes trompettes, j'ai demandé la surveillance à Beaugency,
+voulant m'engager dans les blanc-de-cérusiens. C'est une pâtisserie qui
+vous donne les indigestions de _miserere_; mais jusqu'à ce qu'on en
+crève, on en vit, c'est toujours ça de gagné, et j'aimais autant cet
+état-là que celui de voleur; pour voler je ne suis pas assez brave ni
+assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis la chose dont je te
+parlerai tout à l'heure.
+
+--Tu aurais été brave et fort, que par idée tu n'aurais pas volé
+davantage.
+
+--Ah! tu crois cela, toi?
+
+--Oui, au fond tu n'es pas méchant; car dans cette malheureuse affaire
+de fausse monnaie tu as été entraîné malgré toi, presque forcé, tu le
+sais bien.
+
+--Oui, ma fille; mais vois-tu, quinze ans dans une maison, ça vous
+culotte un homme comme mon brûle-gueule que voilà, quand même il serait
+entré à la geôle blanc comme une pipe neuve. En sortant de Melun, je me
+sentais donc trop poltron pour voler.
+
+--Et tu avais le courage de prendre un métier mortel! Tiens, Fortuné, je
+te dis que tu veux te faire plus mauvais que tu ne l'es.
+
+--Attends donc, tout gringalet que j'étais, j'avais dans l'idée, que le
+diable m'emporte si je sais pourquoi! que je ferais la nique à la
+colique de plomb, que la maladie aurait trop peu à ronger sur moi et
+qu'elle irait ailleurs; enfin que je deviendrais un des vieux
+blanc-de-cérusiens. En sortant de prison je commence par fricasser ma
+masse, bien entendu, augmentée de ce que j'avais gagné en contant des
+histoires le soir à la chambrée.
+
+--Comme tu nous en contais autrefois, mon frère. Ça amusait tant notre
+pauvre mère, t'en souviens-tu?
+
+--Pardieu! bonne femme! Et elle ne s'est jamais doutée, avant de mourir,
+que j'étais à Melun?
+
+--Jamais, jusqu'à son dernier moment elle a cru que tu étais passé aux
+îles.
+
+--Que veux-tu, ma fille, mes bêtises, c'est la faute de mon père, qui
+m'avait dressé pour être paillasse, pour l'assister dans ses tours de
+gobelet, manger de l'étoupe et cracher du feu; ce qui faisait que je
+n'avais pas le temps de frayer avec des fils de pairs de France, et j'ai
+fait de mauvaises connaissances. Mais, pour revenir à Beaugency, une
+fois sorti de Melun, je fricasse ma masse comme de juste. Après quinze
+ans de cage, il faut bien prendre un peu l'air et égayer son existence;
+d'autant plus que, sans être trop gourmand, le blanc de céruse pouvait
+me donner une dernière indigestion; alors à quoi m'aurait servi mon
+argent de prison, je te le demande? Finalement j'arrive à Beaugency à
+peu près sans le sou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de
+fabrique. Serviteur! pas plus de fabrique de blanc de céruse que dessus
+la main; il y était mort onze personnes dans l'année; l'ancien forçat
+avait fermé boutique. Me voilà au milieu de ce bourg, toujours avec mon
+talent pour les trompettes de bois pour tout potage, et ma cartouche de
+libéré pour toute recommandation. Je demande à m'employer selon ma
+force, et comme je n'avais pas de force, tu comprends comme on me
+reçoit: voleur par-ci, gueux par-là, échappé de prison! Enfin, dès que
+je paraissais quelque part, chacun mettait ses mains sur ses poches; je
+ne pouvais donc pas m'empêcher de crever de faim dans un trou pareil,
+que je ne devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant ça, je romps mon
+ban pour venir à Paris utiliser mes talents. Comme je n'avais pas de
+quoi venir en carrosse à quatre chevaux, je suis venu en gueusant et en
+mendiant tout le long de la route, évitant les gendarmes comme un chien
+les coups de bâton; j'avais eu du bonheur, j'étais arrivé sans encombre
+jusqu'auprès d'Auteuil. J'étais harassé, j'avais une faim d'enfer,
+j'étais vêtu comme tu vois, sans luxe.
+
+Et Pique-Vinaigre jeta un coup d'oeil goguenard sur ses haillons.
+
+--Je ne portais pas un sou sur moi, je pouvais être arrêté comme
+vagabond. Ma foi, une occasion s'est présentée, le diable m'a tenté, et
+malgré ma poltronnerie...
+
+--Assez, mon frère, assez, dit sa soeur craignant que le gardien,
+quoique à ce moment assez éloigné de Pique-Vinaigre, n'entendît ce
+dangereux aveu.
+
+--Tu as peur qu'on écoute? reprit-il; sois tranquille, je ne m'en cache
+pas, j'ai été pris sur le fait, il n'y avait pas moyen de nier; j'ai
+tout avoué, je sais ce qui m'attend; mon compte est bon.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! reprit la pauvre femme en pleurant, avec quel
+sang-froid tu parles de cela!
+
+--Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu'est-ce que j'y gagnerais?
+Voyons, sois donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te
+console?
+
+Jeanne essuya ses larmes, et soupira.
+
+--Pour en revenir à mon affaire, reprit Pique-Vinaigre, j'étais arrivé
+tout près d'Auteuil, à la brune; je n'en pouvais plus; je ne voulais
+entrer dans Paris qu'à la nuit; je m'étais assis derrière une haie pour
+me reposer et réfléchir à mon plan de campagne. À force de réfléchir,
+j'ai fini par m'endormir; un bruit de voix m'a réveillé; il faisait tout
+à fait nuit; j'écoute... C'était un homme et une femme qui causaient sur
+la route, de l'autre côté de ma haie; l'homme disait à la femme: «--Qui
+veux-tu qui pense à venir nous voler? Est-ce que nous n'avons pas cent
+fois laissé la maison toute seule?--Oui, que reprend la femme, mais nous
+n'y avions pas cent francs dans notre commode.--Qu'est-ce qui le sait,
+bête? dit le mari.--T'as raison», reprend la femme, et ils filent. Ma
+foi, l'occasion me paraît trop belle pour la manquer, il n'y avait aucun
+danger. J'attends que l'homme et la femme soient un peu plus loin pour
+sortir de derrière ma haie; je regarde à vingt pas de là, je vois une
+petite maison de paysans, ça devait être la maison aux cent francs, il
+n'y avait que cette bicoque sur la route, Auteuil était à cinq cents pas
+de là. Je me dis: «Courage, mon vieux, il n'y a personne, il fait nuit;
+s'il n'y a pas de chien de garde (tu sais que j'ai toujours eu peur des
+chiens), l'affaire est faite.» Par bonheur il n'y avait pas de chien.
+Pour être plus sûr, je cogne à la porte, rien... ça m'encourage. Les
+volets du rez-de-chaussée étaient fermés, je passe mon bâton entre eux
+deux, je les force, j'entre par la fenêtre dans une chambre; il restait
+un peu de feu dans la cheminée; ça m'éclaire, je vois une commode dont
+la clef était ôtée: je prends la pincette, je force les tiroirs, et sous
+un tas de linge je trouve le magot enveloppé dans un vieux bas de laine;
+je ne m'amuse pas à prendre autre chose; je saute par la fenêtre et je
+tombe... devine où? Voilà une chance!
+
+--Mon Dieu! Dis donc!
+
+--Sur le dos du garde champêtre qui rentrait au village.
+
+--Quel malheur!...
+
+--La lune s'était levée; il me voit sortir par la fenêtre; il
+m'empoigne. C'était un camarade qui en aurait mangé dix comme moi...
+Trop poltron pour résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la
+main; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa
+gibecière et me force de le suivre à Auteuil. Nous arrivons chez le
+maire avec accompagnement de gamins et de gendarmes; on va attendre les
+propriétaires chez eux; à leur retour, ils font leur déclaration... Il
+n'y avait pas moyen de le nier; j'avoue tout, je signe le procès-verbal,
+on me met les menottes, et en route...
+
+--Et te voilà en prison encore... pour longtemps peut-être?
+
+--Écoute, Jeanne, je ne veux pas te tromper, ma fille; autant te dire
+cela tout de suite...
+
+--Quoi donc encore, mon Dieu!...
+
+--Voyons, du courage!...
+
+--Mais parle donc!
+
+--Eh bien! il ne s'agit plus de prison...
+
+--Comment cela?
+
+--À cause de la récidive, de l'effraction et de l'escalade de nuit dans
+une maison habitée... l'avocat me l'a dit: c'est un compte fait comme
+les petits pâtés... j'en aurai pour quinze ou vingt ans de bagne et
+l'exposition par-dessus le marché.
+
+--Aux galères! Mais toi si faible, tu y mourras! s'écria la malheureuse
+femme en éclatant en sanglots.
+
+--Et si je m'étais enrôlé dans les blanc-de-cérusiens?...
+
+--Mais les galères, mon Dieu! Les galères!
+
+--C'est la prison au grand air, avec une casaque rouge au lieu d'une
+brune; et puis j'ai toujours été curieux de voir la mer... Quel badaud
+de Parisien je fais... hein?
+
+--Mais l'exposition... malheureux!... Être là exposé au mépris de tout
+le monde... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon pauvre frère!...
+
+Et l'infortunée se reprit à pleurer.
+
+--Voyons, voyons. Jeanne... sois donc raisonnable... c'est un mauvais
+quart d'heure à passer... et encore je crois qu'on est assis... Et puis,
+est-ce que je ne suis pas habitué à voir la foule? Quand je faisais mes
+tours de gobelets, j'avais toujours un tas de monde autour de moi; je me
+figurerai que j'escamote, et si ça me fait trop d'effet je fermerai les
+yeux; ce sera absolument comme si on ne me voyait pas.
+
+En parlant avec autant de cynisme, ce malheureux voulait moins faire
+acte d'une criminelle insensibilité que consoler et rassurer sa soeur
+par cette apparence d'indifférence.
+
+Pour un homme habitué aux moeurs des prisons, et chez lequel toute honte
+est nécessairement morte, le bagne n'est, en effet, qu'un changement de
+condition, un changement de casaque, comme Pique-Vinaigre le disait avec
+une effrayante vérité.
+
+Beaucoup de détenus des prisons centrales, préférant même le bagne, à
+cause de la vie bruyante qu'on y mène, commettent souvent des tentatives
+de meurtre pour être envoyés à Brest ou à Toulon.
+
+Cela se conçoit: avant d'entrer au bagne, ils avaient presque autant de
+labeur, selon leur professions.
+
+La condition des plus honnêtes ouvriers des ports n'est pas moins rude
+que celle des forçats; ils entrent aux ateliers et en sortent aux mêmes
+heures, enfin les grabats où ils reposent leurs membres brisés de
+fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de la chiourme.
+
+Ils sont libres! dira-t-on.
+
+Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce jour est aussi un jour de
+repos pour les forçats.
+
+Mais ils n'ont pas la honte, la flétrissure?
+
+Eh! qu'est-ce que la honte et la flétrissure pour ces misérables, qui,
+chaque jour, se bronzent l'âme dans cette fournaise infernale, qui
+prennent tous les grades d'infamie dans cette école mutuelle de
+perdition, où les plus criminels sont les plus considérés?
+
+Telles sont donc les conséquences du système de pénalité actuelle.
+
+L'incarcération est très-recherchée.
+
+Le bagne... souvent demandé...
+
+--Vingt ans de galères, mon Dieu! Mon Dieu! répétait la pauvre soeur de
+Pique-Vinaigre.
+
+--Mais rassure-toi donc, Jeanne; on ne m'en donnera que pour mon argent;
+je suis trop faible pour qu'on me mette aux travaux de force. S'il n'y a
+pas de fabrique de trompettes et de sabres de bois, comme à Melun, on me
+mettra au travail doux, on m'emploiera à l'infirmerie; je ne suis pas
+récalcitrant, je suis bon enfant, je conterai des histoires comme j'en
+conte ici; je me ferai adorer de mes chefs, estimer de mes camarades, et
+je t'enverrai des noix de coco gravées et des boîtes de paille pour mes
+neveux et pour mes nièces. Enfin, le vin est tiré, il faut le boire.
+
+--Si tu m'avais seulement écrit que tu venais à Paris, j'aurais tâché de
+te cacher et de t'héberger en attendant que tu aies trouvé de l'ouvrage.
+
+--Pardieu! je comptais bien aller chez toi, mais j'aimais mieux y
+arriver les mains pleines; car, d'ailleurs, à ta mise je vois que tu ne
+roules pas non plus carrosse. Ah çà! et tes enfants, et ton mari?
+
+--Ne me parle pas de lui.
+
+--Toujours bambocheur! C'est dommage, bon ouvrier tout de même.
+
+--Il me fait bien du mal... va... j'avais assez de mes autres peines
+sans avoir encore celle que tu me fais...
+
+--Comment! ton mari...
+
+--Depuis trois ans il m'a quittée, après avoir vendu tout notre ménage,
+me laissant avec mes enfants sans rien, avec ma paillasse pour tout
+mobilier.
+
+--Tu ne m'avais pas dit cela!
+
+--À quoi bon? Ça t'aurait chagriné.
+
+--Pauvre Jeanne! Et comment as-tu fait, toute seule avec tes trois
+enfants?
+
+--Dame! j'ai eu beaucoup de mal; je travaillais à ma tâche comme
+frangeuse, tant que je pouvais; les voisines m'aidaient un peu,
+gardaient mes enfants pendant que j'étais sortie; et puis, moi qui n'ai
+pas toujours la chance, j'ai eu du bonheur une fois dans ma vie, mais ça
+ne m'a pas profité, à cause de mon mari...
+
+--Pourquoi donc cela?
+
+--Mon passementier avait parlé de ma peine à une de ses pratiques, lui
+apprenant comment mon mari m'avait laissée sans rien, après avoir vendu
+notre ménage, et que malgré ça je travaillais de toutes mes forces pour
+élever mes enfants; un jour, en rentrant, qu'est-ce que je trouve? mon
+ménage remonté à neuf, un bon lit, des meubles, du linge; c'était une
+charité de la pratique de mon passementier.
+
+--Brave pratique!... Pauvre soeur!... Pourquoi diable aussi ne m'as-tu
+pas écrit pour m'apprendre ta gêne? Au lieu de dépenser ma masse, je
+t'aurais envoyé de l'argent!
+
+--Moi libre, te demander, à toi prisonnier!
+
+--Justement; j'étais nourri, chauffé, logé aux frais du gouvernement; ce
+que je gagnais était tout bénéfice: sachant le beau-frère bon ouvrier et
+toi bonne ouvrière et ménagère, j'étais tranquille, et j'ai fricassé ma
+masse les yeux fermés et la bouche ouverte.
+
+--Mon mari était bon ouvrier, c'est vrai; mais il s'est dérangé. Enfin,
+grâce à ce secours inattendu, j'ai repris bon courage, ma fille aînée
+commençait à gagner quelque chose; nous étions heureux, sans le chagrin
+de te savoir à Melun. L'ouvrage allait; mes enfants étaient proprement
+habillés, ils ne manquaient à peu près de rien; ça me donnait un
+coeur... un coeur!... Enfin j'étais presque parvenue à mettre
+trente-cinq francs de côté, lorsque tout à coup mon mari revient. Je ne
+l'avais pas vu depuis un an. Me trouvant bien emménagée, bien nippée, il
+n'en fait ni une ni deux, il me prend mon argent, s'installe chez nous
+sans travailler, se grise tous les jours et me bat quand je me plains.
+
+--Le gueux!
+
+--Ce n'est pas tout. Il avait logé dans un cabinet de notre logement une
+mauvaise femme avec laquelle il vivait; il fallait encore souffrir cela
+pour la seconde fois. Il recommença à vendre petit à petit les meubles
+que j'avais. Prévoyant ce qui allait m'arriver, je vais chez un avocat
+qui demeurait dans la maison lui demander ce qu'il faut faire pour
+empêcher mon mari de me mettre encore sur la paille, moi et mes enfants.
+
+--C'était bien simple; il fallait fourrer ton mari à la porte.
+
+--Oui, mais je n'en avais pas le droit. L'avocat me dit que mon mari
+pouvait disposer de tout, comme chef de la communauté, et s'installer à
+la maison sans rien faire; que c'était un malheur, mais qu'il fallait
+m'y soumettre; que la circonstance de sa maîtresse qui vivait sous notre
+toit me donnait le droit de demander la séparation de corps et de biens,
+comme on appelle cela... D'autant plus que j'avais des témoins que mon
+mari m'avait battue, que je pouvais plaider contre lui, mais que cela me
+coûterait au moins, au moins, quatre ou cinq cents francs pour obtenir
+ma séparation. Tu juges! c'est presque tout ce que je peux gagner en une
+année! Où trouver une pareille somme à emprunter?... Et puis ce n'est
+pas le tout d'emprunter... il faut rendre... Et cinq cents francs...
+tout d'un coup... c'est une fortune.
+
+--Il y a pourtant un moyen bien simple d'amasser cinq cents francs, dit
+Pique-Vinaigre avec amertume; c'est de mettre son estomac au croc
+pendant un an... de vivre de l'air du temps et de travailler tout de
+même. C'est étonnant que l'avocat ne t'ait pas donné ce conseil-là...
+
+--Tu plaisantes toujours...
+
+--Oh! cette fois, non!... s'écria Pique-Vinaigre avec indignation. Car
+enfin c'est une infamie, ça... que la loi soit trop chère pour les
+pauvres gens. Car te voilà, toi, brave et digne mère de famille,
+travaillant de toutes tes forces pour élever honnêtement tes enfants...
+Ton mari est un mauvais sujet fieffé; il te bat, te gruge, te pille,
+dépense au cabaret l'argent que tu gagnes. Tu t'adresses à la justice...
+pour qu'elle te protège et que tu puisses mettre à l'abri des griffes de
+ce fainéant ton pain et celui de tes enfants... Les gens de loi te
+disent: «Oui, vous avez raison; votre mari est un mauvais drôle: on vous
+fera justice... mais cette justice-là vous coûtera cinq cents francs.»
+Cinq cents francs!... Ce qu'il te faut pour vivre, toi et ta famille,
+presque pendant un an!... Tiens, vois-tu, Jeanne, tout ça prouve, comme
+dit le proverbe, qu'il n'y a que deux espèces de gens, ceux qui sont
+pendus et ceux qui méritent de l'être.
+
+Rigolette, seule et pensive, n'ayant aucun interlocuteur à écouter,
+n'avait pas perdu un mot des confidences de cette pauvre femme, au
+malheur de laquelle elle sympathisait vivement. Elle se promit de
+raconter cette infortune à Rodolphe dès qu'elle le reverrait, ne doutant
+pas qu'il ne la secourût.
+
+
+
+
+II
+
+Comparaison
+
+
+Rigolette, vivement intéressée au triste sort de la soeur de
+Pique-Vinaigre, ne la quittait pas des yeux et allait tâcher de se
+rapprocher un peu d'elle, lorsque malheureusement un nouveau visiteur,
+entrant dans le parloir, demanda un détenu, qu'on alla chercher, et
+s'assit sur le banc entre Jeanne et la grisette.
+
+Celle-ci, à la vue de cet homme, ne put retenir un geste de surprise,
+presque de crainte...
+
+Elle reconnaissait en lui l'un des deux recors qui étaient venus arrêter
+Morel, mettant ainsi à exécution la contrainte par corps obtenue contre
+le lapidaire par Jacques Ferrand.
+
+Cette circonstance, rappelant à Rigolette l'opiniâtre persécuteur de
+Germain, redoubla sa tristesse, dont elle avait été un peu distraite par
+les touchantes et pénibles confidences de la soeur de Pique-Vinaigre.
+
+S'éloignant autant qu'elle le put de son nouveau voisin, la grisette
+s'appuya au mur et retomba dans ses affligeantes pensées.
+
+--Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la figure joviale et
+railleuse s'était subitement assombrie, je ne suis ni fort ni brave;
+mais si je m'étais trouvé là pendant que ton mari te faisait ainsi de la
+misère, ça ne se serait pas passé gentiment entre lui et moi... Mais
+aussi tu étais par trop bonne enfant, toi...
+
+--Que voulais-tu que je fasse?... J'ai bien été forcée de souffrir ce
+que je ne pouvais pas empêcher!... Tant qu'il y a eu chez nous quelque
+chose à vendre, mon mari l'a vendu pour aller au cabaret avec sa
+maîtresse, tout, jusqu'à la robe du dimanche de ma petite fille.
+
+--Mais l'argent de tes journées, pourquoi le lui donnais-tu?... Pourquoi
+ne le cachais-tu pas?
+
+--Je le cachais; mais il me battait tant... que j'étais bien obligée de
+le lui donner... C'était moins à cause des coups que je lui cédais...
+que parce que je me disais: «À la fin il n'a qu'à me blesser assez
+grièvement pour que je sois hors d'état de travailler de longtemps,
+qu'il me casse un bras, je suppose: alors qu'est-ce que je
+deviendrai?... Qui soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis
+forcée d'aller à l'hospice, il faudra donc qu'ils meurent de faim
+pendant ce temps-là?...» Aussi tu conçois, mon frère, j'aimais encore
+mieux donner mon argent à mon mari, afin de n'être pas battue,
+blessée... et de rester bonne à travailler.
+
+--Pauvre femme, va!... On parle de martyrs; c'est toi qui l'as été,
+martyre!
+
+--Et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne; je ne demandais
+qu'à travailler, qu'à soigner mon mari et mes enfants. Mais que veux-tu,
+il y a des heureux et des malheureux, comme il y a des bons et des
+méchants.
+
+--Oui, et c'est étonnant comme les bons sont heureux!... Mais enfin en
+es-tu tout à fait débarrassée, de ton gueux de mari?
+
+--Je l'espère, car il ne m'a quittée qu'après avoir vendu jusqu'à mon
+bois de lit et au berceau de mes deux petits enfants... Mais quand je
+pense qu'il voulait bien pis encore...
+
+--Quoi donc?
+
+--Quand je dis lui, c'était plutôt cette vilaine femme qui le poussait;
+c'est pour ça que je t'en parle. Enfin un jour il m'a dit: «Quand dans
+un ménage il y a une jolie fille de quinze ans comme la nôtre, on est
+des bêtes de ne pas profiter de sa beauté.»
+
+--Ah bon! je comprends... Après avoir vendu les nippes, il veut vendre
+les corps!...
+
+--Quand il a dit cela, vois-tu, Fortuné, mon sang n'a fait qu'un tour,
+et il faut être juste, je l'ai fait rougir de honte par mes reproches;
+et comme sa mauvaise femme voulait se mêler de notre querelle en
+soutenant que mon mari pouvait faire de sa fille ce qu'il voulait, je
+l'ai traitée si mal, cette malheureuse, que mon mari m'a battue, et
+c'est depuis cette scène-là que je ne les ai plus revus.
+
+--Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamnés à dix ans de prison
+qui n'en ont pas tant fait que ton mari... Au moins ils ne dépouillaient
+que des étrangers... C'est un fier gueux!...
+
+--Dans le fond, il n'est pourtant pas méchant, vois-tu. C'est de
+mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont dérangé...
+
+--Oui, il ne ferait pas de mal à un enfant; mais à une grande personne,
+c'est différent...
+
+--Enfin, que veux-tu! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous
+l'envoie... Au moins, mon mari parti, je n'avais plus à craindre d'être
+estropiée par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de
+quoi racheter un matelas, car avant tout il faut vivre et payer son
+terme, et à nous deux ma fille aînée, ma pauvre Catherine, à peine nous
+gagnons quarante sous par jour, mes deux autres enfants étant trop
+petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous couchions sur
+une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions à la porte
+d'un emballeur de notre rue.
+
+--Et j'ai mangé ma masse!... Et j'ai mangé ma masse!...
+
+--Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t'en
+parlais pas. Enfin nous avons redoublé de travail nous deux Catherine...
+Pauvre enfant, si tu savais comme c'est honnête, et laborieux, et bon!
+Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je désire qu'elle
+fasse; jamais une plainte, et pourtant... elle en a déjà vu de cette
+misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah! ça console de bien
+des choses, vois-tu, Fortuné, d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en
+essuyant ses yeux.
+
+--C'est tout ton portrait... à ce que je vois. Il faut bien que tu aies
+cette consolation au moins...
+
+--Je t'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour
+moi; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est
+pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour
+aller savonner, aux bateaux du Pont-au-Change, à trois sous l'heure, le
+peu de linge que mon mari nous a laissé: tout le reste du temps, à
+l'attache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop
+tôt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y
+en a qui ont une ou deux années de tranquillité... Ce qui me fait aussi
+beaucoup de chagrin dans tout ça, vois-tu, Fortuné, c'est de ne pouvoir
+t'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...
+
+--Ah çà! est-ce que tu crois que j'accepterais? Au contraire, je
+demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles;
+j'en demanderai deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinaigre,
+et ça t'aidera un peu dans ton ménage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas
+te mettre en garni? Comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.
+
+--En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait
+au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre?
+Tandis que notre chambre ne nous coûte que cinquante francs par an.
+
+--Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie
+amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage; dès que tu
+auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau... et
+un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.
+
+--Oh! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Catherine!
+
+--Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari,
+n'est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t'a dit l'avocat,
+tant que vous ne serez pas séparés par la loi; et comme tu n'as pas cinq
+cents francs à donner pour ça, il faut te résigner: ton mari a le droit
+d'emmener sa fille de chez toi et où il veut... Une fois que lui et sa
+maîtresse s'acharneront à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne
+faudra pas qu'elle y passe?...
+
+--Mon Dieu!... Mon Dieu!... Mais si cette infamie était possible... il
+n'y aurait donc pas de justice?
+
+--La justice! dit Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c'est
+comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent...
+Seulement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à Melun, de les
+mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c'est une autre affaire,
+on leur donne cette justice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c'est
+encore gratis... toujours gratis... Prrrrenez vos billets, ajouta
+Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'est pas dix sous, deux
+sous, un sou, un centime que ça vous coûtera... non, messieurs; ça vous
+coûtera la bagatelle de... rien du tout... C'est à la portée de tout le
+monde; on ne fournit que sa tête... La coupe et la frisure sont aux
+frais du gouvernement... Voilà la justice gratis... Mais la justice qui
+empêcherait une honnête mère de famille d'être battue et dépouillée par
+un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette
+justice-là coûte cinq cents francs... et il faudra t'en passer, ma
+pauvre Jeanne.
+
+--Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, tu me
+mets la mort dans l'âme...
+
+--C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'âme, en pensant à ton sort...
+à celui de ta famille... et en reconnaissant que je n'y peux rien...
+J'ai l'air de toujours rire... mais ne t'y trompe pas, j'ai deux sortes
+de gaietés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je
+n'ai ni la force ni le courage d'être méchant, colère ou haineux comme
+les autres... ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins
+farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m'ont empêché de
+devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicoque
+isolée, où il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me
+pousser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair
+de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les
+diables!
+
+--C'est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es
+meilleur que tu ne crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié de
+toi...
+
+--Pitié de moi? Un libéré récidiviste? Compte là-dessus! Après ça, je ne
+leur en veux pas; être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal; et puis tu as
+raison, je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les hais à ma
+manière, en me moquant d'eux; faut croire qu'à force de conter des
+histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que
+ceux qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fin des
+raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je raconte.
+
+--Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon
+pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.
+
+--Minute!... Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou
+qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir;
+mais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un
+pauvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en soufflant dessus,
+et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute
+seulement pour le plaisir de le persécuter, pour l'honneur, comme on
+dit, oh! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe
+noire reçoit sa paie. Tiens, j'ai surtout une histoire intitulée:
+_Gringalet et Coupe-en-Deux_, qui faisait les délices de la centrale de
+Melun, et que je n'ai pas encore racontée ici. Je l'ai promise pour ce
+soir; mais faudra qu'ils mettent crânement à ma tirelire, et tu en
+profiteras... Sans compter que je l'écrirai pour tes enfants...
+_Gringalet et Coupe-en-Deux_, ça les amusera; des religieuses liraient
+cette histoire-là, ainsi sois tranquille.
+
+--Enfin, non pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c'est de voir que
+tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.
+
+--Bien sûr que si j'étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je
+serais malfaisant à moi-même. Pauvre garçon!... J'ai bien peur qu'avant
+la fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un autre, ça chauffe à
+rouge pour lui... il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son
+intention...
+
+--Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?... Ne te mêle pas de ça, au
+moins, Fortuné!...
+
+--Pas si bête!... j'attraperais des éclaboussures... C'est en allant et
+venant que j'ai entendu jaboter l'un et l'autre... on parlait de bâillon
+pour l'empêcher de crier... et puis, afin d'empêcher qu'on ne voie son
+exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air
+d'écouter un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre
+chose.
+
+--Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?...
+
+--Comme il est toujours seul, qu'il ne parle à personne et qu'il a l'air
+dégoûté des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est
+très-bête; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s'il
+voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un
+monsieur, et que ça les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé
+le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme un
+vrai désossé après ce pauvre Germain; leur bête noire s'appelle ainsi.
+Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu
+vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'être triste en prison, tout de
+suite on vous suspecte; aussi je ne l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah
+çà! ma fille, assez causé, va-t'en voir chez toi si j'y suis, tu prends
+sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu'à bavarder... toi, c'est
+différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; tu sais que
+j'en serai content.
+
+--Mon frère, encore quelques moments, je t'en prie.
+
+--Non, non, tes enfants t'attendent. Ah çà! tu ne leur dis pas,
+j'espère, que leur nononcle est pensionnaire ici?
+
+--Ils te croient aux îles, comme autrefois ma mère. De cette manière, je
+peux leur parler de toi.
+
+--À la bonne heure. Ah çà! va-t'en vite, vite.
+
+--Oui, mais écoute, mon pauvre frère; je n'ai pas grand-chose, pourtant
+je ne te laisserai pas ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas, et ce
+mauvais gilet! Nous t'arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame!
+Fortuné, tu penses, ce n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui nous
+manque.
+
+--De quoi? De quoi? Des hardes? mais j'en ai plein mes malles. Dès
+qu'elles vont arriver, j'aurai de quoi m'habiller comme un prince.
+Allons, ris donc un peu! Non? Eh bien! sérieusement, ma fille, ça n'est
+pas de refus... en attendant que Gringalet et Coupe-en-Deux aient rempli
+ma tirelire. Alors je te rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la première
+fois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ne te
+fais pas rire. Allons, va-t'en, je t'ai déjà trop retenue.
+
+--Mais, mon frère, écoute donc!
+
+--Mon brave, eh! mon brave, cria Pique-Vinaigre au gardien qui était
+assis à l'autre bout du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais
+rentrer, assez causé.
+
+--Ah! Fortuné... ce n'est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit Jeanne.
+
+--C'est au contraire très-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain
+matin dis aux enfants que tu as rêvé de leur oncle qui est aux îles et
+qu'il t'a priée de les embrasser. Adieu.
+
+--Adieu, Fortuné, dit la pauvre femme tout en larmes et en voyant son
+frère rentrer dans l'intérieur de la prison.
+
+Rigolette, depuis que le recors s'était assis à côté d'elle, n'avait pu
+entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne; mais elle
+n'avait pas quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir
+l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa première
+idée, la recommander à Rodolphe.
+
+Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la grisette
+s'approcha d'elle en lui disant timidement:
+
+--Madame, tout à l'heure, sans chercher à vous écouter, j'ai entendu que
+vous étiez frangeuse passementière?
+
+--Oui, mademoiselle, répondit Jeanne, un peu surprise, mais prévenue en
+faveur de Rigolette par son air gracieux et sa charmante figure.
+
+--Je suis couturière en robes, reprit la grisette maintenant que les
+franges et les passementeries sont à la mode, j'ai quelquefois des
+pratiques qui me demandent des garnitures à leur goût; j'ai pensé qu'il
+serait peut-être moins cher de m'adresser à vous, qui travaillez en
+chambre, que de m'adresser à un marchand, et que d'un autre côté je
+pourrais vous donner plus que ne vous donne votre fabricant.
+
+--C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la soie à mon compte cela me
+ferait un petit bénéfice... Vous êtes bien bonne de penser à moi... je
+n'en reviens pas...
+
+--Tenez, madame, je vous parlerai franchement: j'attends la personne que
+je viens voir; n'ayant à causer avec personne, tout à l'heure, avant que
+ce monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous
+assure, je vous ai entendue parler à votre frère de vos chagrins, de vos
+enfants; je me suis dit: «Entre pauvres gens on doit s'aider.» L'idée
+m'est venue que je pourrais vous être bonne à quelque chose, puisque
+vous étiez frangeuse. Si, en effet, ce que je vous propose vous
+convient, voici mon adresse, donnez-moi la vôtre, de façon que lorsque
+j'aurai une petite commande à vous faire, je saurai où vous trouver.
+
+Et Rigolette donna une de ses adresses à la soeur de Pique-Vinaigre.
+
+Celle-ci, vivement touchée des procédés de la grisette, dit avec
+effusion:
+
+--Votre figure ne m'avait pas trompée, mademoiselle; et puis, ne prenez
+pas cela pour de l'orgueil, mais vous avez un faux air de ma fille
+aînée, ce qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par deux fois.
+Je vous remercie bien; si vous m'employez, vous serez contente de mon
+ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport... Je
+demeure rue de la Barillerie, n° 1.
+
+--N° 1... ça n'est pas difficile à retenir. Merci, madame.
+
+--C'est à moi de vous remercier, ma chère demoiselle, c'est si bon à
+vous... d'avoir tout de suite pensé à m'être utile! Encore une fois, je
+n'en reviens pas.
+
+--Mais c'est tout simple, madame Duport, dit Rigolette avec un charmant
+sourire. Puisque j'ai un faux air de votre fille Catherine, ce que vous
+appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.
+
+--Êtes-vous gentille... chère demoiselle! Tenez, grâce à vous, je m'en
+irai un peu moins triste que je ne croyais; et puis peut-être que nous
+nous retrouverons ici quelquefois, car vous venez comme moi voir un
+prisonnier...
+
+--Oui, madame..., répondit Rigolette en soupirant.
+
+--Alors à revoir... du moins je l'espère, mademoiselle... Rigolette, dit
+Jeanne Duport après avoir jeté les yeux sur l'adresse de la grisette.
+
+--Au revoir, madame Duport.
+
+«Au moins, pensa Rigolette en allant se rasseoir sur son banc, je sais
+maintenant l'adresse de cette pauvre femme, et, bien sûr, M. Rodolphe
+s'intéressera à elle quand il saura combien elle est malheureuse, car il
+m'a toujours dit: «Si vous connaissez quelqu'un de bien à plaindre,
+adressez-vous à moi...»
+
+Et Rigolette, se remettant à sa place, attendit avec impatience la fin
+de l'entretien de son voisin, afin de pouvoir faire demander Germain.
+
+Maintenant, quelques mots sur la scène précédente.
+
+Malheureusement, il faut l'avouer, l'indignation du misérable frère de
+Jeanne Duport avait été légitime... Oui... en disant que la loi était
+trop chère pour les pauvres, il disait vrai.
+
+Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et
+inaccessibles aux artisans, qui vivent à grand-peine d'un salaire
+insuffisant.
+
+Qu'une mère ou qu'un père de famille appartenant à cette classe toujours
+sacrifiée veuillent en effet obtenir une séparation de corps; qu'ils
+aient, pour l'obtenir, tous les droits possibles...
+
+L'obtiendront-ils?
+
+Non.
+
+Car il n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de quatre à cinq cents
+francs pour les onéreuses formalités d'un tel jugement.
+
+Pourtant le pauvre n'a d'autre vie que la vie domestique; la bonne ou
+mauvaise conduite d'un chef de famille d'artisans n'est pas seulement
+une question de moralité, c'est une question de PAIN...
+
+Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d'essayer de le
+peindre, mérite-t-il donc moins d'intérêt, moins de protection, que
+celui d'une femme riche qui souffre des désordres ou des infidélités de
+son mari?
+
+Rien de plus digne de pitié, sans doute, que les douleurs de l'âme.
+
+Mais lorsqu'à ces douleurs se joint, pour une malheureuse mère, la
+misère de ses enfants, n'est-il pas monstrueux que la pauvreté de cette
+femme la mette hors la loi et la livre sans défense, elle et sa famille,
+aux odieux traitements d'un mari fainéant et corrompu?
+
+Et cette monstruosité existe.
+
+Et un repris de justice peut, dans cette circonstance comme dans
+d'autres, nier avec droit et logique l'impartialité des institutions au
+nom desquelles il est condamné.
+
+Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour la société à
+justifier de pareilles attaques?
+
+Quelle sera l'influence, l'autorité morale de ces lois, dont
+l'application est absolument subordonnée à une question d'argent?
+
+La justice civile, comme la justice criminelle, ne devrait-elle pas être
+accessible à tous?
+
+Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bénéfice
+d'une loi éminemment préservatrice et tutélaire, la société ne
+devrait-elle pas, à ses frais, en assurer l'application, par respect
+pour l'honneur et pour le repos des familles?
+
+Mais laissons cette femme qui restera toute sa vie la victime d'un mari
+brutal et perverti, parce qu'elle est trop pauvre pour faire prononcer
+sa séparation de corps par la loi.
+
+Parlons du frère de Jeanne Duport.
+
+Ce réclusionnaire libéré sort d'un antre de corruption pour rentrer dans
+le monde; il a subi sa peine, payé sa dette par l'expiation.
+
+Quelles précautions la société a-t-elle prises pour l'empêcher de
+retomber dans le crime?
+
+Aucune...
+
+Lui a-t-on avec une charitable prévoyance, rendu possible le retour au
+bien, afin de pouvoir sévir, ainsi que l'on sévit d'une manière
+terrible, s'il se montre incorrigible?
+
+Non...
+
+La perversité contagieuse de vos geôles est tellement connue, est si
+justement redoutée, que celui qui en sort est partout un sujet de
+mépris, d'aversion et d'épouvante: serait-il vingt fois homme de bien,
+il ne trouvera presque nulle part de l'occupation.
+
+De plus, votre surveillance flétrissante l'exile dans de petites
+localités où ses antécédents doivent être immédiatement connus, et où il
+n'aura aucun moyen d'exercer les industries exceptionnelles souvent
+imposées aux détenus par les fermiers de travail des maisons centrales.
+
+Si le libéré a eu le courage de résister aux tentations mauvaises, il se
+livrera donc à l'un de ces métiers homicides dont nous avons parlé, à la
+préparation de certains produits chimiques dont l'influence mortelle
+décime ceux qui exercent ces funestes professions[16], ou bien encore,
+s'il en a la force, il ira extraire du grès dans la forêt de
+Fontainebleau, métier auquel on résiste, terme moyen, six ans!!!
+
+La condition d'un libéré est donc beaucoup plus fâcheuse, plus pénible,
+plus difficile qu'elle ne l'était avant sa première faute: il marche
+entouré d'entraves, d'écueils; il lui faut braver la répulsion, les
+dédains, souvent même la plus profonde misère...
+
+Et s'il succombe à toutes ces chances, effrayantes de criminalité, et
+s'il commet un second crime, vous vous montrez mille fois plus sévères
+envers lui que pour sa première faute...
+
+Cela est injuste... car c'est presque toujours la nécessité que vous lui
+faites qui le conduit à un second crime.
+
+Oui, car il est démontré qu'au lieu de corriger, votre système
+pénitentiaire déprave.
+
+Au lieu d'améliorer, il empire...
+
+Au lieu de guérir de légères affections morales, il les rend incurables.
+
+Votre aggravation de peine, impitoyablement appliquée à la récidive, est
+donc inique, barbare, puisque cette récidive est, pour ainsi dire, une
+conséquence forcée de vos institutions pénales.
+
+Le terrible châtiment qui frappe les récidivistes serait juste et
+logique, si vos prisons moralisaient, épuraient les détenus, et si à
+l'expiration de leur peine une bonne conduite leur était, sinon facile,
+du moins généralement possible...
+
+Si l'on s'étonne de ces contradictions de la loi, que sera-ce donc
+lorsque l'on comparera certains délits à certains crimes, soit à cause
+de leurs suites inévitables, soit à cause des disproportions
+exorbitantes qui existent entre les punitions dont ils sont atteints?
+
+L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un
+de ces affligeants contrastes.
+
+
+
+
+III
+
+Maître Boulard
+
+
+Le détenu qui entra dans le parloir au moment où Pique-Vinaigre en
+sortait était un homme de trente ans environ, aux cheveux d'un blond
+ardent, à la figure joviale, pleine et rubiconde; sa taille moyenne
+rendait plus remarquable encore son énorme embonpoint. Ce prisonnier, si
+vermeil et si obèse, s'enveloppait dans une longue et chaude redingote
+de molleton gris, pareille à son pantalon à pieds; une sorte de
+casquette chaperon en velours rouge, dite à la Périnet-Leclerc,
+complétait le costume de ce personnage, qui portait d'excellentes
+pantoufles fourrées. Quoique la mode des breloques fût passée depuis
+longtemps, la chaîne d'or de sa montre soutenait bon nombre de cachets
+montés en pierres fines; enfin plusieurs bagues enrichies d'assez belles
+pierreries brillaient aux grosses mains rouges de ce détenu nommé maître
+Boulard, huissier prévenu d'abus de confiance.
+
+Son interlocuteur était, nous l'avons dit, Pierre Bourdin, l'un des
+gardes du commerce chargés d'opérer l'arrestation de Morel le lapidaire.
+Ce recors était ordinairement employé par maître Boulard, huissier de M.
+Petit-Jean, prête-nom de Jacques Ferrand.
+
+Bourdin, plus petit et aussi replet que l'huissier, se modelait selon
+ses moyens sur son patron, dont il admirait la magnificence.
+Affectionnant comme lui les bijoux, il portait ce jour-là une superbe
+épingle de topaze, et un long jaseron d'or serpentait, paraissait et
+disparaissait entre les boutonnières de son gilet.
+
+--Bonjour, fidèle Bourdin, j'étais bien sûr que vous ne manqueriez pas à
+l'appel, dit joyeusement maître Boulard d'une petite voix grêle qui
+contrastait singulièrement avec son gros corps et sa large figure
+fleurie.
+
+--Manquer à l'appel! répondit le recors; j'en étais incapable, mon
+général.
+
+C'est ainsi que Bourdin, par une plaisanterie à la fois familière et
+respectueuse, appelait l'huissier sous les ordres duquel il
+instrumentait, cette locution militaire étant d'ailleurs assez souvent
+usitée parmi certaines classes d'employés et de praticiens civils.
+
+--Je vois avec plaisir que l'amitié reste fidèle à l'infortune, dit
+maître Boulard avec une gaieté cordiale; pourtant je commençais à
+m'inquiéter, voilà trois jours que je vous avais écrit, et pas de
+Bourdin...
+
+--Figurez-vous, mon général, que c'est toute une histoire. Vous vous
+rappelez bien ce beau vicomte de la rue de Chaillot?
+
+--Saint-Remy?
+
+--Justement! Vous savez comme il se moquait de nos prises de corps?
+
+--Il en était indécent...
+
+--À qui le dites-vous? Nous deux Malicorne nous en étions comme abrutis,
+si c'est possible.
+
+--C'est impossible, brave Bourdin.
+
+--Heureusement, mon général; mais voici le fait: ce beau vicomte a monté
+en titre.
+
+--Il est devenu comte?
+
+--Non! d'escroc il est devenu voleur.
+
+--Ah! bah!
+
+--On est à ses trousses pour des diamants qu'il a effarouchés. Et, par
+parenthèse, ils appartenaient au joaillier qui employait cette vermine
+de Morel, le lapidaire, que nous allions pincer rue du Temple, lorsqu'un
+grand mince à moustaches noires a payé pour ce meurt-de-faim, et a
+manqué de nous jeter du haut en bas des escaliers, nous deux Malicorne.
+
+--Ah! oui, je me souviens... vous m'avez raconté cela, mon pauvre
+Bourdin... c'était fort drôle. Le meilleur de la farce a été que la
+portière de la maison vous a vidé sur le dos une écuelle de soupe
+bouillante.
+
+--Y compris l'écuelle, général, qui a éclaté comme une bombe à nos
+pieds. Vieille sorcière!
+
+--Ça comptera sur vos états de service et blessures. Mais ce beau
+vicomte?
+
+--Je vous disais donc que Saint-Remy était poursuivi pour vol... après
+avoir fait croire à son bon enfant de père qu'il avait voulu se brûler
+la cervelle. Un agent de police de mes amis, sachant que j'avais
+longuement traqué ce vicomte, m'a demandé si je ne pourrais pas le
+renseigner, le mettre sur la trace de ce mirliflore. Justement j'avais
+su trop tard, lors de la dernière contrainte par corps à laquelle il
+avait échappé, qu'il s'était terré dans une ferme à Arnouville, à cinq
+lieues de Paris... Mais quand nous y étions arrivés... il n'était plus
+temps... l'oiseau avait déniché!
+
+--D'ailleurs, il a, le surlendemain, payé cette lettre de change, grâce
+à certaine grande dame, dit-on.
+
+--Oui, général... mais, c'est égal, je connaissais le nid, il s'était
+déjà une fois caché là... il pouvait bien s'y être caché une seconde...
+c'est ce que j'ai dit à mon ami l'agent de police. Celui-ci m'a proposé
+de lui donner un coup de main... en amateur... et de le conduire à la
+ferme... Je n'avais pas d'occupation... ça me faisait une partie de
+campagne... j'ai accepté.
+
+--Eh bien! le vicomte?...
+
+--Introuvable! Après avoir d'abord rôdé autour de la ferme et nous y
+être ensuite introduits, nous sommes revenus, Gros-Jean comme devant...
+c'est ce qui fait que je n'ai pas pu me rendre plus tôt à vos ordres,
+mon général.
+
+--J'étais bien sûr qu'il y avait impossibilité de votre part, mon brave.
+
+--Mais, sans indiscrétion, comment diable vous trouvez-vous ici?
+
+--Des canailles, mon cher... une nuée de canailles, qui, pour une misère
+d'une soixantaine de mille francs dont ils se prétendent dépouillés, ont
+porté plainte contre moi en abus de confiance et me forcent de me
+défaire de ma charge...
+
+--Vraiment! général? Ah! bien... en voilà un malheur! Comment, nous ne
+travaillerons plus pour vous?
+
+--Je suis à la demi-solde, mon brave Bourdin... me voici sous la remise.
+
+--Mais qui est-ce donc que ces acharnés-là?
+
+--Figurez-vous qu'un des plus forcenés contre moi est un voleur libéré,
+qui m'avait donné à recouvrer le montant d'un billet de sept cents
+mauvais francs, pour lequel il fallait poursuivre. J'ai poursuivi, j'ai
+été payé, j'ai encaissé l'argent... et parce que, par suite d'opérations
+qui ne m'ont pas réussi, j'ai fricassé cette somme ainsi que beaucoup
+d'autres, toute cette canaille a tant piaillé qu'on a lancé contre moi
+un mandat d'amener, et que vous me voyez ici, mon brave, ni plus ni
+moins qu'un malfaiteur...
+
+--Si ça ne fait pas suer, mon général... vous!
+
+--Mon Dieu, oui; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce libéré
+m'a écrit, il y a quelques jours, que cet argent étant sa seule
+ressource pour les jours mauvais, et que ces jours mauvais étant
+arrivés... (je ne sais pas ce qu'il entend par là), j'étais responsable
+des crimes qu'il pourrait commettre pour échapper à la misère.
+
+--C'est charmant, parole d'honneur!
+
+--N'est-ce pas? rien de plus commode... le drôle est capable de dire
+cela pour son excuse... Heureusement la loi ne connaît pas ces
+complicités-là.
+
+--Après tout, vous n'êtes prévenu que d'abus de confiance, n'est-ce pas,
+mon général?
+
+--Certainement! est-ce que vous me prendriez pour un voleur, maître
+Bourdin?
+
+--Ah! par exemple, général! Je voulais vous dire qu'il n'y avait rien de
+grave là-dedans; après tout, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
+
+--Est-ce que j'ai l'air désespéré, mon brave?
+
+--Pas du tout; je ne vous ai jamais trouvé meilleure mine. Au fait, si
+vous êtes condamné, vous en aurez pour deux ou trois mois de prison et
+vingt-cinq francs d'amende. Je connais mon code.
+
+--Et ces deux ou trois mois de prison... j'obtiendrai, j'en suis sûr, de
+les passer bien à mon aise dans une maison de santé. J'ai un député dans
+ma manche.
+
+--Oh! alors... votre affaire est sûre.
+
+--Tenez, Bourdin, aussi je ne peux m'empêcher de rire; ces imbéciles qui
+m'ont fait mettre ici seront bien avancés, ils ne verront pas davantage
+un sou de l'argent qu'ils réclament. Ils me forcent de vendre ma charge,
+ça m'est égal, je suis censé la devoir à mon prédécesseur, comme vous
+dites. Vous voyez, c'est encore ces gogos-là qui seront les dindons de
+la farce, comme dit Robert-Macaire.
+
+--Mais ça me fait cet effet-là, général; tant pis pour eux.
+
+--Ah çà! mon brave, venons au sujet qui m'a fait vous prier de venir me
+voir: il s'agit d'une mission délicate, d'une affaire de femme, dit
+maître Boulard avec une fausseté mystérieuse.
+
+--Ah! scélérat de général, je vous reconnais bien là! De quoi s'agit-il?
+Comptez, sur moi.
+
+--Je m'intéresse particulièrement à une jeune artiste des
+Folies-Dramatiques; je paye son terme, et, en échange, elle me paie de
+retour, du moins je le crois; car, mon brave, vous le savez, souvent les
+absents ont tort. Or je tiendrais d'autant plus à savoir si j'ai tort
+qu'Alexandrine (elle s'appelle Alexandrine) m'a fait demander quelques
+fonds. Je n'ai jamais été chiche avec les femmes; mais, écoutez donc, je
+n'aime pas à être dindonné. Ainsi, avant de faire le libéral avec cette
+chère amie, je voudrais savoir si elle le mérite par sa fidélité. Je
+sais qu'il n'y a rien de plus rococo, de plus perruque, que la fidélité,
+mais c'est un faible que j'ai comme ça. Vous me rendriez donc un service
+d'ami, mon cher camarade, si vous pouviez pendant quelques jours
+surveiller mes amours et me mettre à même de savoir à quoi m'en tenir,
+soit en faisant jaser la portière d'Alexandrine, soit...
+
+--Suffit, mon général, répondit Bourdin en interrompant l'huissier; ceci
+n'est pas plus malin que de surveiller, épier et dépister un débiteur.
+Reposez-vous sur moi; je saurai si Mlle Alexandrine donne des coups de
+canif dans le contrat, ce qui ne me paraît guère probable; car, sans
+vous commander, mon général, vous êtes trop bel homme et trop généreux
+pour qu'on ne vous adore pas.
+
+--J'ai beau être bel homme, je suis absent, mon cher camarade, et c'est
+un grand tort; enfin je compte sur vous pour savoir la vérité.
+
+--Vous la saurez, je vous en réponds.
+
+--Ah! mon cher camarade, comment vous exprimer ma reconnaissance?
+
+--Allons donc, mon général!
+
+--Il est bien entendu, mon brave Bourdin, que dans cette circonstance-là
+vos honoraires seront ce qu'ils seraient pour une prise de corps.
+
+--Mon général, je ne le souffrirai pas: tant que j'ai exercé sous vos
+ordres, ne m'avez-vous pas toujours laissé tondre le débiteur jusqu'au
+vif, doubler, tripler les frais d'arrestation, frais dont vous
+poursuiviez ensuite le paiement avec autant d'activité que s'ils vous
+eussent été dus à vous-même?
+
+--Mais, mon cher camarade, ceci est différent, et à mon tour je ne
+souffrirai pas...
+
+--Mon général, vous m'humilieriez si vous ne me permettiez pas de vous
+offrir ces renseignements sur Mlle Alexandrine comme une faible preuve
+de ma reconnaissance.
+
+--À la bonne heure! Je ne lutterai pas plus longtemps avec vous de
+générosité. Au reste, votre dévouement me sera une douce récompense du
+_moelleux_ que j'ai toujours mis dans nos relations d'affaires.
+
+--C'est bien comme cela que je l'entends, mon général; mais ne
+pourrai-je pas vous être bon à autre chose? Vous devez être horriblement
+mal ici, vous qui tenez tant à vos aises! Vous êtes à la _pistole_[17],
+j'espère?
+
+--Certainement; et je suis arrivé à temps, car j'ai eu la dernière
+chambre vacante; les autres sont comprises dans les réparations qu'on
+fait à la prison. Je me suis installé le mieux possible dans ma cellule;
+je n'y suis pas trop mal: j'ai un poêle, j'ai fait venir un bon
+fauteuil, je fais trois longs repas, je digère, je me promène et je
+dors. Sauf les inquiétudes que me donne Alexandrine, vous voyez que je
+ne suis pas trop à plaindre.
+
+--Mais pour vous qui étiez si gourmand, général, les ressources de la
+prison sont bien maigres.
+
+--Et le marchand de comestibles qui est dans ma rue n'a-t-il pas été
+créé comme qui dirait à mon intention? Je suis en compte ouvert avec
+lui, et tous les deux jours il m'envoie une bourriche soignée; et à ce
+propos, puisque vous êtes en train de me rendre service, priez donc la
+marchande, cette brave petite Mme Michonneau, qui par parenthèse n'est
+pas piquée des vers...
+
+--Ah! scélérat, scélératissime de général!...
+
+--Voyons, mon cher camarade, pas de mauvaises pensées, dit l'huissier
+avec une nuance de fatuité, je suis seulement bonne pratique et bon
+voisin. Donc, priez la chère Mme Michonneau de mettre dans mon panier de
+demain un pâté de thon mariné... c'est la saison, ça me changera et ça
+fait boire.
+
+--Excellente idée!...
+
+--Et puis, que Mme Michonneau me renvoie un panier de vins composé de
+bourgogne, champagne et bordeaux, pareil au dernier, elle saura ce que
+ça veut dire, et qu'elle y ajoute deux bouteilles de son vieux cognac de
+1817 et une livre de pur moka frais grillé et frais moulu.
+
+--Je vais écrire la date de l'eau-de-vie pour ne rien oublier, dit
+Bourdin en tirant son carnet de sa poche.
+
+--Puisque vous écrivez, mon cher camarade, ayez donc aussi la bonté de
+noter de demander chez moi mon édredon.
+
+--Tout ceci sera exécuté à la lettre, mon général: soyez tranquille, me
+voilà un peu rassuré sur votre nourriture. Mais vos promenades, vous les
+faites pêle-mêle avec ces brigands de détenus?
+
+--Oui, et c'est très-gai, très-animé; je descends de chez moi après
+déjeuner, je vais tantôt dans une cour, tantôt dans une autre, et, comme
+vous dites, je m'encanaille. C'est Régence, c'est Porcheron! Je vous
+assure qu'au fond ils paraissent très-braves gens; il y en a de fort
+amusants. Les plus féroces sont rassemblés dans ce qu'on appelle la
+Fosse-aux-lions. Ah! mon cher camarade, quelles figures patibulaires! Il
+y a entre autres un nommé le Squelette; je n'ai jamais rien vu de
+pareil.
+
+--Quel drôle de nom!
+
+--Il est si maigre, ou plutôt si décharné, que ça n'est pas un
+sobriquet, je vous dis qu'il est effrayant; par là-dessus il est prévôt
+de sa chambrée. C'est bien le plus grand scélérat... il sort du bagne,
+et il a encore volé et assassiné; mais son dernier meurtre est si
+horrible qu'il sait bien qu'il sera condamné à mort sans rémission, mais
+il s'en moque comme de colin-tampon.
+
+--Quel bandit!
+
+--Tous les détenus l'admirent et tremblent devant lui. Je me suis mis
+tout de suite dans ses bonnes grâces en lui donnant des cigares; aussi
+il m'a pris en amitié et il m'apprend l'argot. Je fais des progrès.
+
+--Ah! ah! quelle bonne farce! Mon général qui apprend l'argot!
+
+--Je vous dis que je m'amuse comme un bossu; ces gaillards-là m'adorent,
+il y en a même qui me tutoient... Je ne suis pas fier, moi, comme un
+petit monsieur nommé Germain, un va-nu-pieds qui n'a pas seulement le
+moyen d'être à la pistole, et qui se mêle de faire le dégoûté, le grand
+seigneur avec eux.
+
+--Mais il doit être enchanté de trouver un homme aussi comme il faut que
+vous pour causer avec lui, s'il est si dégoûté des autres?
+
+--Bah! il n'a pas eu l'air seulement de remarquer qui j'étais; mais,
+l'eût-il remarqué, que je me serais bien gardé de répondre à ses
+avances. C'est la bête noire de la prison... Ils lui joueront tôt ou
+tard un mauvais tour, et je n'ai pardieu pas envie de partager
+l'aversion dont il est l'objet.
+
+--Vous avez bien raison.
+
+--Ça me gâterait ma récréation; car ma promenade avec les détenus est
+une véritable récréation... Seulement, ces brigands-là n'ont pas grande
+opinion de moi, moralement... Vous comprenez, ma prévention de simple
+abus de confiance... c'est une misère pour des gaillards pareils...
+Aussi ils me regardent comme bien peu, ainsi que dit Arnal.
+
+--En effet, auprès de ces matadors de crimes vous êtes...
+
+--Un véritable agneau pascal, mon cher camarade... Ah çà! puisque vous
+êtes obligeant, n'oubliez pas mes commissions.
+
+--Soyez tranquille, mon général:
+
+1° Mlle Alexandrine;
+
+2° le pâté de poisson et le panier de vins;
+
+3° le vieux cognac de 1817, le café en poudre et l'édredon... vous aurez
+tout cela... Il n'y pas autre chose?
+
+--Ah! si, j'oubliais... Vous savez bien où demeure M. Badinot?
+
+--L'agent d'affaires? oui.
+
+--Eh bien! veuillez lui dire que je compte toujours sur son obligeance
+pour me trouver un avocat comme il me le faut pour ma cause... que je ne
+regarderai pas à un billet de mille francs.
+
+--Je verrai M. Badinot, soyez tranquille, mon général; ce soir toutes
+vos commissions seront faites, et demain vous recevrez ce que vous me
+demandez. À bientôt, et bon courage, mon général.
+
+--Au revoir, mon cher camarade.
+
+Et le détenu quitta le parloir d'un côté, le visiteur de l'autre.
+
+Maintenant comparez le crime de Pique-Vinaigre, récidiviste, au délit de
+maître Boulard, huissier.
+
+Comparez le point de départ de tous deux et les raisons, les nécessités
+qui ont pu les pousser au mal.
+
+Comparez enfin le châtiment qui les attend.
+
+Sortant de prison, inspirant partout l'éloignement et la crainte, le
+libéré n'a pu exercer, dans la résidence qu'on lui avait assignée, le
+métier qu'il savait; il espérait se livrer à une profession dangereuse
+pour sa vie, mais appropriée à ses forces; cette ressource lui a manqué.
+
+Alors il rompt son ban, revient à Paris, comptant y cacher plus
+facilement ses antécédents et trouver du travail.
+
+Il arrive épuisé de fatigue, mourant de faim: par hasard il découvre
+qu'une somme d'argent est déposée dans une maison voisine, il cède à une
+détestable tentation, il force un volet, ouvre un meuble, vole cent
+francs et se sauve.
+
+On l'arrête, il est prisonnier... Il sera jugé, condamné.
+
+Comme récidiviste, quinze ou vingt ans de travaux forcés et
+l'exposition, voilà ce qui l'attend. Il le sait.
+
+Cette peine formidable, il la mérite.
+
+La propriété est sacrée. Celui qui, la nuit, brise votre porte pour
+s'emparer de votre avoir doit subir un châtiment terrible.
+
+En vain le coupable objectera-t-il le manque d'ouvrage, la misère, la
+position exceptionnelle, difficile, intolérable, le besoin que sa
+condition de libéré lui impose... Tant pis, la loi est une; la société,
+pour son salut et pour son repos, veut et doit être armée d'un pouvoir
+sans bornes, et impitoyablement réprimer ces attaques audacieuses contre
+le bien d'autrui.
+
+Oui, ce misérable, ignorant et abruti, ce récidiviste corrompu et
+dédaigné a mérité son sort.
+
+Mais que méritera donc celui qui, intelligent, riche, instruit, entouré
+de l'estime de tous, revêtu d'un caractère officiel, volera, non pas
+pour manger, mais pour satisfaire à de fastueux caprices ou pour tenter
+les chances de l'agiotage?
+
+Volera, non pas cent francs... mais volera cent mille francs... un
+million?...
+
+Volera, non pas la nuit au péril de sa vie, mais volera tranquillement
+au grand jour, à la face de tous?...
+
+Volera... non pas un inconnu qui aura mis son argent sous la sauvegarde
+d'une serrure... mais volera un client qui aura mis forcément son argent
+sous la sauvegarde de la probité de l'officier public que la loi
+désigne, impose à sa confiance?...
+
+Quel châtiment terrible méritera donc celui-là qui, au lieu de voler une
+petite somme presque par nécessité... volera par luxe une somme
+considérable?
+
+Ne serait-ce déjà pas une injustice criante de ne lui appliquer qu'une
+peine égale à celle qu'on applique au récidiviste poussé à bout par la
+misère, au vol par le besoin?
+
+Allons donc! dira la loi...
+
+Comment appliquer à un homme bien élevé la même peine qu'à un vagabond?
+Fi donc!...
+
+Comparer un délit de bonne compagnie avec une ignoble effraction? Fi
+donc!...
+
+«Après tout, de quoi s'agit-il? répondra, par exemple, maître Boulard
+d'accord avec la loi. En vertu, des pouvoirs que me confère mon office,
+j'ai touché pour vous une somme d'argent; cette somme, je l'ai dissipée,
+détournée, il n'en reste pas une obole; mais n'allez pas croire que la
+misère m'ait poussé à cette spoliation! Suis-je un mendiant, un
+nécessiteux? Dieu merci, non, j'avais, et j'ai de quoi vivre largement.
+Oh! rassurez-vous, mes visées étaient plus hautes et plus fières... Muni
+de votre argent, je me suis audacieusement élancé dans la sphère
+éblouissante de la spéculation; je pouvais doubler, tripler la somme à
+mon profit, si la fortune m'eût souri... malheureusement elle m'a été
+contraire! Vous voyez bien que j'y perds autant que vous...»
+
+Encore une fois, semble dire la loi, cette spoliation, leste, nette,
+preste et cavalière, faite au grand soleil, a-t-elle quelque chose de
+commun avec ces rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions
+de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil
+de misérables voleurs du plus bas étage?
+
+Les crimes ne changent-ils pas de pénalité, même de nom, lorsqu'ils sont
+commis par certains privilégiés?
+
+Un malheureux dérobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau...
+une servante dérobe un mouchoir ou un louis à ses maîtres: cela, bien et
+dûment appelé vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du
+ressort de la cour d'assises.
+
+Et cela est juste, surtout pour le dernier cas.
+
+Le serviteur qui vole son maître est doublement coupable: il fait
+presque partie de la famille; la maison lui est ouverte à toute heure,
+il trahit indignement la confiance qu'on a en lui; c'est cette trahison
+que la loi frappe d'une condamnation infamante.
+
+Encore une fois, rien de plus juste, de plus moral.
+
+Mais qu'un huissier, mais qu'un officier public quelconque vous dérobe
+l'argent que vous avez forcément confié à sa qualité officielle,
+non-seulement ceci n'est plus assimilé au vol domestique ou au vol avec
+effraction, mais ceci n'est pas même qualifié vol par la loi.
+
+Comment?
+
+Non, sans doute! vol... ce mot est par trop brutal... Il sent trop son
+mauvais lieu... vol!... fi donc! Abus de confiance, à la bonne heure!
+c'est plus délicat, plus décent et plus en rapport avec la condition
+sociale, la considération de ceux qui sont exposés à commettre... ce
+délit! car cela s'appelle délit... Crime serait aussi trop brutal.
+
+Et puis, distinction importante.
+
+Le crime ressort de la cour d'assises...
+
+L'abus de confiance, de la police correctionnelle.
+
+Ô comble de l'équité! Ô comble de la justice distributive! Répétons-le:
+un serviteur vole un louis à son maître, un affamé brise un carreau pour
+voler un pain... voilà des crimes, vite, aux assises.
+
+Un officier public dissipe ou détourne un million, c'est un abus de
+confiance... un simple tribunal de police correctionnelle doit en
+connaître.
+
+En fait, en droit, en raison, en logique, en humanité, en morale, cette
+effrayante différence entre les pénalités est-elle justifiée par la
+dissemblance de criminalité?
+
+En quoi le vol domestique, puni d'une peine infamante, diffère-t-il de
+l'abus de confiance, puni d'une peine correctionnelle?
+
+Est-ce parce que l'abus de confiance entraîne presque toujours la ruine
+des familles?
+
+Qu'est-ce donc qu'un abus de confiance, sinon un vol domestique, mille
+fois aggravé par ses conséquences effrayantes et par le caractère
+officiel de celui qui le commet?
+
+Ou bien encore en quoi un vol avec effraction est-il plus coupable qu'un
+vol avec abus de confiance?
+
+Comment! vous osez déclarer que la violation morale du serment de ne
+jamais forfaire à la confiance que la société est forcée d'avoir en vous
+est moins criminelle que la violation matérielle d'une porte?
+
+Oui, on l'ose...
+
+Oui, la loi est ainsi faite...
+
+Oui, plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des
+familles, plus ils portent atteinte à la sécurité, à la moralité
+publique... moins ils sont punis.
+
+De sorte que plus les coupables ont de lumières, d'intelligence, de
+bien-être et de considération, plus la loi se montre indulgente pour
+eux...
+
+De sorte que la loi réserve ses peines les plus terribles, les plus
+infamantes pour les misérables qui ont, nous ne voudrions pas dire pour
+excuse... mais qui ont du moins pour prétexte l'ignorance,
+l'abrutissement, la misère où on les laisse plongés.
+
+Cette partialité de la loi est barbare et profondément immorale.
+
+Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente au bien d'autrui, mais
+frappez impitoyablement aussi l'officier public qui attente au bien de
+ses clients.
+
+Qu'on n'entende donc plus des avocats excuser, défendre et faire
+absoudre (car c'est absoudre que de condamner à si peu) des gens
+coupables de spoliations infâmes, par des raisons analogues à celles-ci:
+
+«Mon client ne nie pas avoir dissipé les sommes dont il s'agit; il sait
+dans quelle détresse affreuse son abus de confiance a plongé une
+honorable famille; mais que voulez-vous! mon client a l'esprit
+aventureux, il aime à courir les chances des entreprises audacieuses,
+et, une fois qu'il est lancé dans les spéculations, une fois que la
+fièvre de l'agiotage le saisit, il ne fait plus aucune différence entre
+ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»
+
+Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant pour ceux qui sont
+dépouillés, et singulièrement rassurant pour ceux qui sont en position
+de l'être.
+
+Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez mal venu en cour
+d'assises s'il présentait environ cette défense:
+
+«Mon client ne nie pas avoir crocheté un secrétaire pour y voler la
+somme dont il s'agit; mais que voulez-vous! il aime la bonne chère, il
+adore les femmes, il chérit le bien-être et le luxe; or, une fois qu'il
+est dévoré de cette soif de plaisirs, il ne fait plus aucune différence
+entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»
+
+Et nous maintenons la comparaison exacte entre le voleur et le
+spoliateur. Celui-ci n'agiote que dans l'espoir du gain, et il ne désire
+ce gain que pour augmenter sa fortune ou ses jouissances.
+
+Résumons notre pensée...
+
+Nous voudrions que, grâce à une réforme législative, l'abus de
+confiance, commis par un officier public, fût qualifié vol, et assimilé,
+pour le minimum de la peine, au vol domestique: et, pour le maximum, au
+vol avec effraction et récidive.
+
+La compagnie à laquelle appartiendrait l'officier public serait
+responsable des sommes qu'il aurait volées en sa qualité de mandataire
+forcé et salarié.
+
+Voici, du reste, un rapprochement qui servira de corollaire à cette
+digression... Après les faits que nous allons citer, tout commentaire
+devient inutile.
+
+Seulement, on se demande si l'on vit dans une société civilisée ou dans
+un monde barbare.
+
+On lit dans le _Bulletin des tribunaux_ du 17 février 1843, à propos
+d'un appel interjeté par un huissier condamné pour abus de confiance:
+
+«La cour, adoptant les motifs des premiers juges;
+
+«Et attendu que les écrits produits pour la première fois devant la
+cour, par le prévenu, sont impuissants pour détruire et même pour
+affaiblir les faits qui ont été constatés devant les premiers juges;
+
+«Attendu qu'il est prouvé que le prévenu, en sa qualité d'huissier,
+comme mandataire forcé et salarié, a reçu des sommes d'argent pour trois
+de ses clients; que, lorsque les demandes de la part de ceux-ci lui ont
+été adressées pour les obtenir, il a répondu à tous par des subterfuges
+et des mensonges;
+
+«Qu'enfin il a détourné et dissipé des sommes d'argent au préjudice de
+ses trois clients; qu'il a abusé de leur confiance, et qu'il a commis le
+délit prévu et puni par les art. 408 et 406 du Code pénal, etc., etc.;
+
+«Confirme la condamnation à deux mois de prison et vingt-cinq francs
+d'amende.»
+
+Quelques lignes plus bas, dans le même journal, on lisait le même jour:
+
+«Cinquante-trois ans de travaux forcés.
+
+«Le 13 septembre dernier, un vol de nuit fut commis avec escalade et
+effraction dans une maison habitée par les époux Bresson, marchands de
+vin au village d'Ivry.
+
+«Des traces récentes attestaient qu'une échelle avait été appliquée
+contre le mur de la maison, et l'un des volets de la chambre dévalisée,
+donnant sur la rue, avait cédé sous l'effort d'une effraction
+vigoureuse.
+
+«Les objets enlevés étaient en eux-mêmes moins considérables par la
+valeur que par le nombre: c'étaient de mauvaises hardes, de vieux draps
+de lit, des chaussures éculées, deux casseroles trouées, et, pour tout
+énumérer, deux bouteilles d'absinthe blanche de Suisse.
+
+«Ces faits, imputés au prévenu Tellier, ayant été pleinement justifiés
+aux débats, M. l'avocat général a requis toute la sévérité de la loi
+contre l'accusé, à cause surtout de son état particulier de récidive
+légale.
+
+«Aussi, le jury ayant rendu un verdict de culpabilité sur toutes les
+questions, sans circonstances atténuantes, la cour a condamné Tellier à
+vingt années de travaux forcés et à l'exposition.»
+
+Ainsi, pour l'officier public spoliateur: deux mois de prison... Pour le
+libéré récidiviste: vingt ans de travaux forcés et l'exposition.
+
+Qu'ajouter à ces faits?... Ils parlent d'eux-mêmes...
+
+Quelles tristes et sérieuses réflexions (nous l'espérons, du moins) ne
+soulèveront-ils pas?
+
+Fidèle à sa promesse, le vieux gardien avait été chercher Germain.
+
+Lorsque l'huissier Boulard fut rentré dans l'intérieur de la prison, la
+porte du couloir s'ouvrit, Germain y entra, et Rigolette ne fut plus
+séparée de son pauvre protégé que par un léger grillage de fil de fer.
+
+
+
+
+IV
+
+François Germain
+
+
+Les traits de Germain manquaient de régularité, mais on ne pouvait voir
+une figure plus intéressante; sa tournure était distinguée, sa taille
+svelte; ses vêtements simples, mais propres (un pantalon gris et une
+redingote noire boutonnée jusqu'au cou), ne se ressentaient en rien de
+l'incurie sordide où s'abandonnent généralement les prisonniers; ses
+mains blanches et nettes témoignaient d'un soin pour sa personne qui
+avait encore augmenté l'aversion des autres détenus à son égard; car la
+perversité morale se joint presque toujours à la saleté physique.
+
+Ses cheveux châtains, naturellement bouclés, qu'il portait longs et
+séparés sur le côté du front, selon la mode du temps, encadraient sa
+figure pâle et abattue; ses yeux, d'un beau bleu, annonçaient la
+franchise et la bonté; son sourire, à la fois doux et triste, exprimait
+la bienveillance et une mélancolie habituelle; car, quoique bien jeune,
+ce malheureux avait été déjà cruellement éprouvé.
+
+En un mot, rien de plus touchant que cette physionomie souffrante,
+affectueuse, résignée, comme aussi rien de plus honnête, de plus loyal
+que le coeur de ce jeune homme.
+
+La cause même de son arrestation (en la dépouillant des aggravations
+calomnieuses dues à la haine de Jacques Ferrand) prouvait la bonté de
+Germain et n'accusait qu'un moment d'entraînement et d'imprudence
+coupable sans doute, mais pardonnable, si l'on songe que le fils de Mme
+Georges pouvait remplacer le lendemain matin la somme momentanément
+prise dans la caisse du notaire pour sauver Morel le lapidaire.
+
+Germain rougit légèrement, lorsque à travers le grillage du parloir il
+aperçut le frais et charmant visage de Rigolette.
+
+Celle-ci, selon sa coutume, voulait paraître joyeuse, pour encourager et
+égayer un peu son protégé; mais la pauvre enfant dissimulait mal le
+chagrin et l'émotion qu'elle ressentait toujours dès son entrée dans la
+prison.
+
+Assise sur un banc, de l'autre côté de la grille, elle tenait sur ses
+genoux son cabas de paille.
+
+Le vieux gardien, au lieu de rester dans le couloir, alla s'établir
+auprès d'un poêle à l'extrémité de la salle; au bout de quelques moments
+il s'endormit.
+
+Germain et Rigolette purent donc causer en liberté.
+
+--Voyons, monsieur Germain, dit la grisette en approchant le plus
+possible son gentil visage de la grille pour mieux examiner les traits
+de son ami, voyons si je serai contente de votre figure... Est-elle
+moins triste?... Hum!... hum!... comme cela... Prenez garde... je me
+fâcherai...
+
+--Que vous êtes bonne!... Venir encore aujourd'hui!
+
+--Encore! mais c'est un reproche, cela...
+
+--Ne devrais-je pas, en effet, vous reprocher de tant faire pour moi,
+pour moi qui ne peux rien... que vous dire merci?
+
+--Erreur, monsieur; car je suis aussi heureuse que vous des visites que
+je vous fais. Ce serait donc à moi de vous dire merci à mon tour... Ah!
+ah! c'est là où je vous prends, monsieur l'injuste... Aussi, j'aurais
+bien envie de vous punir de vos vilaines idées en ne vous donnant pas ce
+que je vous apporte.
+
+--Encore une attention... Comme vous me gâtez!... Oh! merci!... Pardon
+si je répète si souvent ce mot qui vous fâche... mais vous ne me laissez
+que cela à dire.
+
+--D'abord, vous ne savez pas ce que je vous apporte...
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?...
+
+--Eh bien! vous êtes gentil...
+
+--Quoi que ce soit, cela ne vient-il pas de vous? Votre bonté touchante
+ne me remplit-elle pas de reconnaissance... et d'...
+
+Germain n'acheva pas et baissa les yeux.
+
+--Et de quoi?... reprit Rigolette en rougissant.
+
+--Et de... de dévouement, balbutia Germain.
+
+--Pourquoi pas de respect tout de suite, comme à la fin d'une lettre?
+dit Rigolette avec impatience. Vous me trompez, ce n'est pas cela que
+vous vouliez dire... Vous vous êtes arrêté brusquement...
+
+--Je vous assure...
+
+--Vous m'assurez... vous m'assurez... je vous vois bien rougir à travers
+la grille... Est-ce que je ne suis pas votre petite amie, votre bonne
+camarade? Pourquoi me cacher quelque chose?... Soyez donc franc avec
+moi, dites-moi tout, ajouta timidement la grisette: car elle n'attendait
+qu'un aveu de Germain pour lui dire naïvement, loyalement qu'elle
+l'aimait.
+
+Honnête et généreux amour, que le malheur de Germain avait fait naître.
+
+--Je vous assure, reprit le prisonnier avec un soupir, que je n'ai voulu
+rien dire de plus... que je ne vous cache rien!
+
+--Fi! le menteur! s'écria Rigolette en frappant du pied. Eh bien! vous
+voyez cette grande cravate de laine blanche que je vous apportais--elle
+la tira de son cabas, pour vous punir d'être si dissimulé, vous ne
+l'aurez pas... Je l'avais tricotée pour vous... je m'étais dit: «Il doit
+faire si froid, si humide dans ces grandes cours de la prison, qu'au
+moins il sera bien chaudement garanti avec cela... Il est si frileux!»
+
+--Comment, vous...?
+
+--Oui, monsieur, vous êtes frileux..., dit Rigolette en l'interrompant,
+je me le rappelle bien, peut-être! ce qui ne vous empêchait pas de
+vouloir toujours, par délicatesse, m'empêcher de mettre du bois dans mon
+poêle, quand vous passiez la soirée avec moi... Oh! j'ai bonne mémoire!
+
+--Et moi aussi... que trop bonne!... dit Germain d'une voix émue.
+
+Et il passa sa main sur ses yeux.
+
+--Allons! vous voilà encore à vous attrister, quoique je vous le
+défende.
+
+--Comment voulez-vous que je ne sois pas touché aux larmes, quand je
+songe à tout ce que vous avez fait pour moi depuis mon séjour en
+prison?... Et cette nouvelle attention n'est-elle pas charmante? Ne
+sais-je pas enfin que vous prenez sur vos nuits pour avoir le temps de
+venir me voir? À cause de moi, vous vous imposez un travail exagéré.
+
+--C'est ça! plaignez-moi bien vite de faire tous les deux ou trois jours
+une jolie promenade pour venir visiter mes amis, moi qui adore
+marcher... C'est si amusant de regarder les boutiques tout le long du
+chemin!
+
+--Et aujourd'hui, sortir par ce vent, par cette pluie!
+
+--Raison de plus, vous n'avez pas idée des drôles de figures qu'on
+rencontre! Les uns retiennent leur chapeau à deux mains pour que
+l'ouragan ne l'emporte pas; les autres, pendant que leur parapluie fait
+la tulipe, font des grimaces incroyables en fermant les yeux pendant que
+la pluie leur fouette le visage... Tenez, ce matin, pendant toute ma
+route, c'était une vraie comédie... Je me promettais de vous faire rire
+en vous la racontant... Mais vous ne voulez pas seulement vous dérider
+un peu...
+
+--Ce n'est pas ma faute... pardonnez-moi; mais les bonnes impressions
+que je vous dois tournent en attendrissement profond... Vous le savez,
+je n'ai pas le bonheur gai... c'est plus fort que moi...
+
+Rigolette ne voulut pas laisser pénétrer que, malgré son gentil babil,
+elle était bien près de partager l'émotion de Germain; elle se hâta de
+changer de conversation et reprit:
+
+--Vous dites toujours que c'est plus fort que vous; mais il y a encore
+bien des choses plus fortes que vous... que vous ne faites pas, quoique
+je vous en aie prié, supplié, ajouta Rigolette.
+
+--De quoi voulez-vous parler?
+
+--De votre opiniâtreté à vous isoler toujours des autres prisonniers...
+à ne jamais leur parler... Leur gardien vient encore de me dire que,
+dans votre intérêt, vous devriez prendre cela sur vous... Je suis sûre
+que vous n'en faites rien... Vous vous taisez?... Vous voyez bien, c'est
+toujours la même chose!... Vous ne serez content que lorsque ces affreux
+hommes vous auront fait du mal!...
+
+--C'est que vous ne savez pas l'horreur qu'ils m'inspirent... vous ne
+savez pas toutes les raisons personnelles que j'ai de fuir et d'exécrer
+eux et leurs pareils!
+
+--Hélas! si, je crois les savoir, ces raisons... j'ai lu ces papiers que
+vous aviez écrits pour moi, et que j'ai été chercher chez vous après
+votre emprisonnement... Là j'ai appris les dangers que vous aviez courus
+à votre arrivée à Paris, parce que vous vous êtes refusé à vous
+associer, en province, aux crimes du scélérat qui vous avait élevé...
+C'est même à la suite du dernier guet-apens qu'il vous a tendu que, pour
+le dérouter, vous avez quitté la rue du Temple... ne disant qu'à moi où
+vous alliez demeurer... Dans ces papiers-là... j'ai aussi lu autre
+chose, ajouta Rigolette en rougissant de nouveau et en baissant les
+yeux; j'ai lu des choses... que...
+
+--Oh! que vous auriez toujours ignorées, je vous le jure, s'écria
+vivement Germain, sans le malheur qui me frappe... Mais, je vous en
+supplie, soyez tout à fait généreuse: pardonnez-moi ces folies,
+oubliez-les; autrefois seulement il m'était permis de me complaire dans
+ces rêves, quoique bien insensés.
+
+Rigolette venait une seconde fois de tâcher d'amener un aveu sur les
+lèvres de Germain, en faisant allusion aux pensées remplies de
+tendresse, de passion, que celui-ci avait écrites jadis et dédiées au
+souvenir de la grisette; car, nous l'avons dit, il avait toujours
+ressenti pour elle un vif et sincère amour; mais, pour jouir de
+l'intimité cordiale de sa gentille voisine, il avait caché cet amour
+sous les dehors de l'amitié.
+
+Rendu par le malheur encore plus défiant et plus timide, il ne pouvait
+s'imaginer que Rigolette l'aimât d'amour, lui prisonnier, lui flétri
+d'une accusation terrible, tandis qu'avant les malheurs qui le
+frappaient elle ne lui témoignait qu'un attachement tout fraternel.
+
+La grisette, se voyant si peu comprise, étouffa un soupir, attendant,
+espérant une occasion meilleure de dévoiler à Germain le fond de son
+coeur.
+
+Elle reprit donc avec embarras:
+
+--Mon Dieu! je comprends bien que la société de ces vilaines gens vous
+fasse horreur, mais ce n'est pas une raison pourtant pour braver des
+dangers inutiles.
+
+--Je vous assure qu'afin de suivre vos recommandations, j'ai plusieurs
+fois tâché d'adresser la parole à ceux d'entre eux qui me semblaient
+moins criminels; mais si vous saviez quel langage! quels hommes!
+
+--Hélas! c'est vrai; cela doit être terrible...
+
+--Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-vous, c'est de
+m'apercevoir que je m'habitue peu à peu aux affreux entretiens que,
+malgré moi, j'entends toute la journée; oui, maintenant j'écoute avec
+une morne apathie des horreurs qui, pendant les premiers jours, me
+soulevaient d'indignation; aussi, tenez, je commence à douter de moi,
+s'écria-t-il avec amertume.
+
+--Oh! monsieur Germain, que dites-vous!
+
+--À force de vivre dans ces horribles lieux, notre esprit finit par
+s'habituer aux pensées criminelles, comme notre oreille s'habitue aux
+paroles grossières qui retentissent continuellement autour de nous. Mon
+Dieu! Mon Dieu! Je comprends maintenant que l'on puisse entrer ici
+innocent, quoique accusé, et que l'on en sorte perverti...
+
+--Oui, mais pas vous, pas vous!
+
+--Si, moi, et d'autres valant mille fois mieux que moi. Hélas! ceux qui,
+avant le jugement, nous condamnent à cette odieuse fréquentation,
+ignorent donc ce qu'elle a de douloureux et de funeste!... Ils ignorent
+donc qu'à la longue l'air que l'on respire ici devient contagieux...
+mortel à l'honneur...
+
+--Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me faites trop de chagrin.
+
+--Vous me demandez la cause de ma tristesse croissante, la voilà... Je
+ne voulais pas vous la dire... mais je n'ai qu'un moyen de reconnaître
+votre pitié pour moi.
+
+--Ma pitié... ma pitié...
+
+--Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien! je vous l'avoue avec
+effroi... je ne me reconnais plus... j'ai beau mépriser, fuir ces
+misérables; leur présence, leur contact agit sur moi... malgré moi... On
+dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l'atmosphère où ils
+vivent... Il me semble que je sens la corruption me gagner par tous les
+pores... Si l'on m'absolvait de la faute que j'ai commise, la vue, les
+relations des honnêtes gens me rempliraient de confusion et de honte. Je
+n'en suis pas encore à me plaire au milieu de mes compagnons; mais j'en
+suis venu à redouter le jour où je me retrouverai au milieu de personnes
+honorables... Et cela, parce que j'ai la conscience de ma faiblesse.
+
+--De votre faiblesse?
+
+--De ma lâcheté...
+
+--De votre lâcheté?... Mais quelles idées injustes avez-vous donc de
+vous-même, mon Dieu?
+
+--Et n'est-ce pas être lâche et coupable que de composer avec ses
+devoirs, avec la probité? Et cela je l'ai fait.
+
+--Vous! Vous!
+
+--Moi. En entrant ici... je ne m'abusais pas sur la grandeur de ma
+faute... tout excusable qu'elle était peut-être. Eh bien! maintenant
+elle me paraît moindre; à force d'entendre ces voleurs et ces meurtriers
+parler de leurs crimes avec des railleries cyniques ou un orgueil
+féroce, je me surprends quelquefois à envier leur audacieuse
+indifférence et à me railler amèrement des remords dont je suis
+tourmenté pour un délit si insignifiant... comparé à leurs forfaits...
+
+--Mais vous avez raison! Votre action, loin d'être blâmable, est
+généreuse; vous étiez sûr de pouvoir le lendemain matin rendre l'argent
+que vous preniez seulement pour quelques heures, afin de sauver une
+famille entière de la ruine, de la mort peut-être.
+
+--Il n'importe; aux yeux de la loi, aux yeux des honnêtes gens, c'est un
+vol. Sans doute il est moins mal de voler dans un tel but que dans tel
+autre; mais, voyez-vous, cela, c'est un symptôme funeste que d'être
+obligé, pour s'excuser à ses propres yeux, de regarder au-dessous de
+soi... Je ne puis plus m'égaler aux gens sans tache... Me voici déjà
+forcé de me comparer aux gens dégradés avec lesquels je vis... Aussi à
+la longue... je m'en aperçois bien, la conscience s'engourdit,
+s'endurcit... Demain, je commettrais un vol, non pas avec la certitude
+de pouvoir restituer la somme que j'aurais dérobée dans un but louable,
+mais je volerais par cupidité, que je me croirais sans doute innocent,
+en me comparant à celui qui tue pour voler... Et pourtant, à cette
+heure, il y a autant de distance entre moi et un assassin, qu'il y en a
+entre moi et un homme irréprochable... Ainsi, parce qu'il est des êtres
+mille fois plus dégradés que moi, ma dégradation va s'amoindrir à mes
+yeux! Au lieu de pouvoir dire comme autrefois: «Je suis aussi honnête
+que le plus honnête homme», je me consolerai en disant: «Je suis le
+moins dégradé des misérables parmi lesquels je suis destiné à vivre
+toujours!»
+
+--Toujours! Mais une fois sorti d'ici?
+
+--Eh! j'aurai beau être acquitté, ces gens-là me connaissent; à leur
+sortie de prison, s'ils me rencontrent, ils me parleront comme à leur
+ancien compagnon de geôle. Si l'on ignore la juste accusation qui m'a
+conduit aux assises, ces misérables me menaceront de la divulguer. Vous
+le voyez donc bien, des liens maudits et maintenant indissolubles
+m'attachent à eux... tandis que, enfermé seul dans la cellule jusqu'au
+jour de mon jugement, inconnu d'eux comme ils eussent été inconnus de
+moi, je n'aurais pas été assailli de ces craintes qui peuvent paralyser
+les meilleures résolutions... Et puis, seul à seul avec la pensée de ma
+faute, elle eût grandi au lieu de diminuer à mes yeux; plus elle
+m'aurait paru grave, plus l'expiation que je me serais imposée dans
+l'avenir eût été grave. Aussi, plus j'aurais eu à me faire pardonner,
+plus dans ma pauvre sphère j'aurais tâché de faire le bien... Car il
+faut cent bonnes actions pour en expier une mauvaise... Mais
+songerais-je jamais à expier ce qui à cette heure me cause à peine un
+remords?... Tenez... je le sens, j'obéis à une irrésistible influence,
+contre laquelle j'ai longtemps lutté de toutes mes forces; on m'avait
+élevé pour le mal, je cède à mon destin; après tout, isolé, sans
+famille... qu'importe que ma destinée s'accomplisse honnête ou
+criminelle... Et pourtant... mes intentions étaient bonnes et pures...
+Par cela même qu'on avait voulu faire de moi un infâme, j'éprouvais une
+satisfaction profonde à me dire: «Je n'ai jamais failli à l'honneur, et
+cela m'a été peut-être plus difficile qu'à tout autre...» Et
+aujourd'hui... Ah! cela est affreux... affreux..., s'écria le prisonnier
+avec une explosion de sanglots si déchirants que Rigolette, profondément
+émue, ne put retenir ses larmes.
+
+C'est qu'aussi l'expression de la physionomie de Germain était navrante;
+c'est qu'on ne pouvait s'empêcher de sympathiser à ce désespoir d'un
+homme de coeur qui se débattait contre les atteintes d'une contagion
+fatale dont sa délicatesse exagérait encore le danger si menaçant.
+
+Oui, le danger menaçant.
+
+Nous n'oublierons jamais ces paroles d'un homme d'une rare intelligence,
+auxquelles une expérience de vingt années passées dans l'administration
+des prisons donnait tant de poids:
+
+«En admettant qu'injustement accusé l'on entre complètement pur dans une
+prison, on en sortira toujours moins honnête qu'on n'y est entré; ce
+qu'on pourrait appeler la première fleur de l'honorabilité disparaît à
+jamais au seul contact de cet air corrosif...»
+
+Disons pourtant que Germain, grâce à sa probité saine et robuste, avait
+longtemps et victorieusement lutté et qu'il pressentait plutôt les
+approches de la maladie qu'il ne l'éprouvait réellement.
+
+Ses craintes de voir sa faute s'amoindrir à ses propres yeux prouvaient
+qu'à cette heure encore il en sentait toute la gravité; mais le trouble,
+mais l'appréhension, mais les doutes qui agitaient cruellement cette âme
+honnête et généreuse n'en étaient pas moins des symptômes alarmants.
+
+Guidée par la droiture de son esprit, par sa sagacité de femme et par
+l'instinct de son amour, Rigolette devina ce que nous venons de dire.
+
+Quoique bien convaincue que son ami n'avait encore rien perdu de sa
+délicate probité elle craignait que, malgré l'excellence de son naturel,
+Germain ne fût un jour indifférent à ce qui le tourmentait alors si
+cruellement.
+
+
+
+
+V
+
+Rigolette
+
+ ...Si assuré que soit le bonheur dont on jouit,
+ on serait quelquefois tenté de désirer des
+ _malheurs impossibles_, pour compléter avec
+ reconnaissance et vénération la noble grandeur
+ de certains dévouements...
+
+ WOLFGANG, _L'Esprit-Saint_, livre II.
+
+
+Rigolette, essuyant ses larmes et s'adressant à Germain, dont le front
+était appuyé sur la grille, lui dit avec un accent touchant, sérieux,
+presque solennel, qu'il ne lui connaissait pas encore:
+
+--Écoutez-moi, Germain, je m'exprimerai peut-être mal, je ne parle pas
+aussi bien que vous; mais ce que je vous dirai sera juste et sincère.
+D'abord vous avez tort de vous plaindre d'être isolé, abandonné...
+
+--Oh! ne pensez pas que j'oublie jamais ce que votre pitié pour moi vous
+inspire!...
+
+--Tout à l'heure je ne vous ai pas interrompu quand vous avez parlé de
+pitié... mais puisque vous répétez ce mot... je dois vous dire que ce
+n'est pas du tout de la pitié que je ressens pour vous... Je vais vous
+expliquer cela de mon mieux.
+
+«Quand nous étions voisins, je vous aimais comme un bon frère, comme un
+bon camarade, vous me rendiez de petits services, je vous en rendais
+d'autres; vous me faisiez partager vos amusements du dimanche, je
+tâchais d'être bien gaie, bien gentille pour vous en remercier... nous
+étions quittes.
+
+--Quittes! Oh! non... je...
+
+--Laissez-moi parler à mon tour... Quand vous avez été forcé de quitter
+la maison que nous habitions... votre départ m'a fait plus de peine que
+celui de mes autres voisins.
+
+--Il serait vrai!...
+
+--Oui, parce qu'eux autres étaient des sans-soucis à qui, certainement,
+je vais manquer bien moins qu'à vous; et puis ils ne s'étaient résignés
+à devenir mes camarades qu'après s'être fait cent fois répéter par moi
+qu'ils ne seraient jamais autre chose... Tandis que vous... vous avez
+tout de suite deviné ce que nous devions être l'un pour l'autre.
+
+«Malgré ça, vous passiez auprès de moi tout le temps dont vous pouviez
+disposer... vous m'avez appris à écrire... vous m'avez donné de bons
+conseils, un peu sérieux, parce qu'ils étaient bons, enfin vous avez été
+le plus dévoué de mes voisins... et le seul qui ne m'ayez rien
+demandé... pour la peine... Ce n'est pas tout, en quittant la maison,
+vous m'avez donné une grande preuve de confiance... vous voir confier un
+secret si important à une petite fille comme moi, dame, ça m'a rendue
+fière... Aussi, quand je me suis séparée de vous, votre souvenir m'était
+toujours bien plus présent que celui de mes autres voisins... Ce que je
+vous dis là est vrai... vous le savez, je ne mens jamais...
+
+--Il serait possible!... Vous auriez fait cette différence entre moi...
+et les autres?...
+
+--Certainement, je l'ai faite, sinon j'aurais eu un mauvais coeur...
+Oui, je me disais: «Il n'y a rien de meilleur que M. Germain; seulement
+il est un peu sérieux... mais c'est égal, si j'avais une amie qui voulût
+se marier pour être bien, bien heureuse, certainement je lui
+conseillerais d'épouser M. Germain, car il serait le paradis d'une bonne
+petite ménagère.»
+
+--Vous pensiez à moi!... pour une autre..., ne put s'empêcher de dire
+tristement Germain.
+
+--C'est vrai; j'aurais été ravie de vous voir faire un heureux mariage,
+puisque je vous aimais comme un bon camarade. Vous voyez, je suis
+franche, je vous dis tout.
+
+--Et je vous en remercie du fond de l'âme; c'est une consolation pour
+moi d'apprendre que parmi vos amis j'étais celui que vous préfériez.
+
+--Voilà où en étaient les choses lorsque vos malheurs sont arrivés...
+C'est alors que j'ai reçu cette pauvre et bonne lettre où vous
+m'instruisiez de ce que vous appelez une faute... faute que je trouve,
+moi qui ne suis pas savante, une belle et bonne action; c'est alors que
+vous m'avez demandé d'aller chez vous chercher ces papiers qui m'ont
+appris que vous m'aviez toujours aimée d'amour sans oser me le dire. Ces
+papiers où j'ai lu--et Rigolette ne put retenir ses larmes--que,
+songeant à mon avenir, qu'une maladie ou le manque d'ouvrage pouvaient
+rendre si pénible, vous me laissiez, si vous mouriez de mort violente,
+comme vous pouviez le craindre... vous me laissiez le peu que vous aviez
+acquis à force de travail et d'économie...
+
+--Oui, car si de mon vivant vous vous étiez trouvée sans travail ou
+malade... c'est à moi, plutôt qu'à tout autre, que vous vous seriez
+adressée, n'est-ce pas? J'y comptais bien, dites! dites!... Je ne me
+suis pas trompé, n'est-ce pas?
+
+--Mais c'est tout simple, à qui auriez-vous voulu que je m'adresse?
+
+--Oh! tenez, voilà de ces paroles qui font du bien, qui consolent de
+bien des chagrins!
+
+--Moi, je ne peux pas vous exprimer ce que j'ai éprouvé en lisant...
+quel triste mot! ce testament dont chaque ligne contenait un souvenir
+pour moi ou une pensée pour mon avenir; et pourtant je ne devais
+connaître ces preuves de votre attachement que lorsque vous n'existeriez
+plus... Dame, que voulez-vous! après une conduite si généreuse, on
+s'étonne que l'amour vienne tout d'un coup!... C'est pourtant bien
+naturel... n'est-ce pas, monsieur Germain?
+
+La jeune fille dit ces derniers mots avec une naïveté si touchante et si
+franche, en attachant ses grands yeux noirs sur ceux de Germain, que
+celui-ci ne comprit pas tout d'abord, tant il était loin de se croire
+aimé d'amour par Rigolette.
+
+Pourtant ces paroles étaient si précises que leur écho retentit au fond
+de l'âme du prisonnier; il rougit, pâlit tour à tour, et s'écria:
+
+--Que dites-vous! Je crains... Oh! mon Dieu... je me trompe peut-être...
+je...
+
+--Je dis que du moment où je vous ai vu si bon pour moi, et où je vous
+ai vu si malheureux, je vous ai aimé autrement qu'un camarade, et que si
+maintenant une de mes amies voulait se marier, dit Rigolette en souriant
+et rougissant, ce n'est plus vous que je lui conseillerais d'épouser,
+monsieur Germain.
+
+--Vous m'aimez! Vous m'aimez!
+
+--Il faut bien que je vous le dise de moi-même, puisque vous ne me le
+demandez pas.
+
+--Il serait possible!
+
+--Ce n'est pourtant pas faute de vous avoir par deux fois mis sur la
+voie, pour vous le faire comprendre. Mais bon! monsieur ne veut pas
+entendre à demi-mot, il me force à lui avouer ces choses-là. C'est mal
+peut-être, mais comme il n'y a que vous qui puissiez me gronder de mon
+effronterie, j'ai moins peur; et puis, ajouta Rigolette d'un ton plus
+sérieux et avec une tendre émotion, tout à l'heure vous m'avez paru si
+accablé, si désespéré, que je n'y ai pas tenu; j'ai eu l'amour-propre de
+croire que cet aveu, fait franchement et du fond du coeur, vous
+empêcherait d'être malheureux à l'avenir. Je me suis dit: «Jusqu'à
+présent, je n'ai pas eu de chance dans mes efforts pour le distraire ou
+pour le consoler; mes friandises lui étaient l'appétit, ma gaieté le
+faisait pleurer; cette fois du moins...» Ah! mon Dieu! qu'avez-vous?
+s'écria Rigolette en voyant Germain cacher sa figure dans ses mains. Là!
+voyez si ce n'est pas cruel! s'écria-t-elle, quoi que je fasse, quoi que
+je dise... vous restez aussi malheureux; c'est être par trop méchant et
+par trop égoïste aussi!... On dirait qu'il n'y a que vous qui souffriez
+de vos chagrins!...
+
+--Hélas! quel malheur est le mien!!! s'écria Germain avec désespoir.
+Vous m'aimez, lorsque je ne suis plus digne de vous!
+
+--Plus digne de moi? Mais ça n'a pas de bon sens, ce que vous dites là!
+C'est comme si je disais qu'autrefois je n'étais pas digne de votre
+amitié, parce que j'avais été en prison... car, après tout, moi aussi
+j'ai été prisonnière, en suis-je moins honnête fille?
+
+--Mais vous êtes allée en prison parce que vous étiez une pauvre enfant
+abandonnée, tandis que moi! mon Dieu, quelle différence!
+
+--Enfin, quant à la prison, nous n'avons rien à nous reprocher,
+toujours!... C'est plutôt moi qui suis une ambitieuse... car, dans mon
+état, je ne devrais penser qu'à me marier avec un ouvrier. Je suis un
+enfant trouvé... je ne possède rien que ma petite chambre et mon bon
+courage... pourtant je viens hardiment vous proposer de me prendre pour
+femme!
+
+--Hélas! autrefois ce sort eût été le rêve, le bonheur de ma vie! Mais à
+cette heure, moi, sous le coup d'une accusation infamante, j'abuserais
+de votre admirable générosité, de votre pitié qui vous égare peut-être!
+Non, non.
+
+--Mais, mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Rigolette avec une impatience
+douloureuse, je vous dis que ce n'est pas de la pitié que j'ai pour
+vous! c'est de l'amour. Je ne songe qu'à vous! Je ne dors plus, je ne
+mange plus; votre triste et doux visage me suit partout. Est-ce de la
+pitié, cela? Maintenant, quand vous me parlez, votre voix, votre regard
+me vont au coeur. Il y a mille choses en vous qui, à cette heure, me
+plaisent à la folie, et que je n'avais pas remarquées. J'aime votre
+figure, j'aime vos yeux, j'aime votre tournure, j'aime votre esprit,
+j'aime votre bon coeur, est-ce encore de la pitié, cela? Pourquoi, après
+vous avoir aimé en ami, vous aimé-je en amant? je n'en sais rien!
+Pourquoi étais-je folle et gaie quand je vous aimais en ami, pourquoi
+suis-je tout absorbée depuis que je vous aime en amant? je n'en sais
+rien! Pourquoi ai-je attendu si tard pour vous trouver à la fois beau et
+bon, pour vous aimer à la fois des yeux et du coeur? je n'en sais rien,
+ou plutôt, si, je le sais, c'est que j'ai découvert combien vous
+m'aimiez sans me l'avoir jamais dit, combien vous étiez généreux et
+dévoué. Alors l'amour m'a monté du coeur aux yeux, comme y monte une
+douce larme quand on est attendri.
+
+--Vraiment, je crois rêver en vous entendant parler ainsi.
+
+--Et moi, donc! je n'aurais jamais cru pouvoir oser vous dire tout cela;
+mais votre désespoir m'y a forcée! Eh bien! monsieur, maintenant que
+vous savez que je vous aime comme mon ami! comme mon amant! comme mon
+mari! direz-vous encore que c'est de la pitié?
+
+Les généreux scrupules de Germain tombèrent un moment devant cet aveu si
+naïf et si vaillant. Une joie inespérée le ravit à ses douloureuses
+préoccupations.
+
+--Vous m'aimez! s'écria-t-il. Je vous crois: votre accent, votre regard,
+tout me le dit! Je ne veux pas me demander comment j'ai mérité un pareil
+bonheur, je m'y abandonne aveuglément. Ma vie, ma vie entière, ne
+suffira pas à m'acquitter envers vous! Ah! j'ai bien souffert déjà; mais
+ce moment efface tout!
+
+--Enfin, vous voilà consolé. Oh! j'étais bien sûre, moi, que j'y
+parviendrais! s'écria Rigolette avec un élan de joie charmante.
+
+--Et c'est au milieu des horreurs d'une prison, et c'est lorsque tout
+m'accable, qu'une telle félicité...
+
+Germain ne put achever.
+
+Cette pensée lui rappelait la réalité de sa position; ses scrupules, un
+moment oubliés, revinrent plus cruels que jamais, et il reprit avec
+désespoir:
+
+--Mais je suis prisonnier, mais je suis accusé de vol, mais je serai
+condamné, déshonoré peut-être! et j'accepterais votre valeureux
+sacrifice, je profiterais de votre généreuse exaltation! Oh non! non! je
+ne suis pas assez infâme pour cela!
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je puis être condamné... à des années de prison.
+
+--Eh bien! répondit Rigolette avec calme et fermeté, on verra que je
+suis une honnête fille, on ne nous refusera pas de nous marier dans la
+chapelle de la prison.
+
+--Mais je puis être emprisonné loin de Paris.
+
+--Une fois votre femme, je vous suivrai; je m'établirai dans la ville où
+vous serez; j'y trouverai de l'ouvrage, et je viendrai vous voir tous
+les jours!
+
+--Mais je serai flétri aux yeux de tous.
+
+--Vous m'aimez plus que tout, n'est-ce pas?
+
+--Pouvez-vous me le demander?
+
+--Alors que vous importe? Loin d'être flétri à mes yeux, je vous
+regarderai, moi, comme le martyr de votre bon coeur.
+
+--Mais le monde vous accusera, le monde condamnera, calomniera votre
+choix...
+
+--Le monde! c'est vous pour moi, et moi pour vous; nous laisserons
+dire...
+
+--Enfin, en sortant de prison, ma vie sera précaire, misérable; repoussé
+de partout, peut-être ne trouverai-je pas d'emploi!... Et puis cela est
+horrible à penser, mais si cette corruption que je redoute allait malgré
+moi me gagner... quel avenir pour vous!
+
+--Vous ne vous corromprez pas; non, car maintenant vous savez que je
+vous aime, et cette pensée vous donnera la force de résister aux mauvais
+exemples... vous songerez qu'alors même que tous vous repousseraient en
+sortant de prison, votre femme vous accueillera avec amour et
+reconnaissance, bien certaine que vous serez resté honnête homme... Ce
+langage vous étonne, n'est-ce pas? il m'étonne moi-même... Je ne sais
+pas où je vais chercher ce que je vous dis... c'est au fond de mon âme
+assurément... et cela doit vous convaincre... sinon, si vous dédaigniez
+une offre qui vous est faite de tout coeur... si vous ne vouliez pas de
+l'attachement d'une pauvre fille qui ne...
+
+Germain interrompit Rigolette avec une ivresse passionnée.
+
+--Eh bien! j'accepte... j'accepte; oui, je le sens, il est quelquefois
+lâche de refuser certains sacrifices, c'est reconnaître qu'on en est
+indigne... J'accepte, noble et courageuse fille.
+
+--Bien vrai? Bien vrai, cette fois?...
+
+--Je vous le jure... et puis, vous m'avez dit d'ailleurs quelque chose
+qui m'a frappé, qui m'a donné le courage qui me manquait.
+
+--Quel bonheur! Et qu'ai-je dit?
+
+--Que pour vous je devrai désormais rester honnête homme... Oui, dans
+cette pensée je trouverai la force de résister aux détestables
+influences qui m'entourent... Je braverai la contagion, et je saurai
+conserver digne de votre amour ce coeur qui vous appartient!
+
+--Ah! Germain, que je suis heureuse! Si j'ai fait quelque chose pour
+vous, comme vous me récompensez!!!
+
+--Et puis, voyez-vous, quoique vous excusiez ma faute, je n'oublierai
+pas sa gravité... Ma tâche à l'avenir sera double: expier le passé et
+mériter le bonheur que je vous dois... Pour cela, je ferai le bien...
+car, si pauvre que l'on soit, l'occasion ne manque jamais.
+
+--Hélas! mon Dieu! c'est vrai, on trouve toujours plus malheureux que
+soi.
+
+--À défaut d'argent...
+
+--On donne des larmes, ce que je faisais pour ces pauvres Morel...
+
+--Et c'est une sainte aumône: la charité de l'âme vaut bien celle qui
+donne du pain.
+
+--Enfin vous acceptez... vous ne vous dédirez pas?...
+
+--Oh! jamais, jamais, mon amie, ma femme; oui, le courage me revient, il
+me semble sortir d'un songe, je ne doute plus de moi-même, je m'abusais,
+heureusement je m'abusais. Mon coeur ne battrait pas comme il bat, s'il
+avait perdu de sa noble énergie.
+
+--Oh! Germain, que vous êtes beau en parlant ainsi! Combien vous me
+rassurez, non pour moi, mais pour vous-même! Ainsi, vous me le
+promettez, n'est-ce pas, maintenant que vous avez mon amour pour vous
+défendre, vous ne craindrez plus de parler à ces méchants hommes, afin
+de ne pas exciter leur colère contre vous?
+
+--Rassurez-vous. En me voyant triste et accablé, ils m'accuseraient sans
+doute d'être en proie à mes remords; et en me voyant fier et joyeux, ils
+croiront que leur cynisme m'a gagné.
+
+--C'est vrai; ils ne vous soupçonneront plus, et je serai tranquille.
+Ainsi, pas d'imprudence... maintenant vous m'appartenez... je suis votre
+petite femme?
+
+À ce moment le gardien fit un mouvement: il s'éveillait.
+
+--Vite! dit tout bas Rigolette avec un sourire plein de grâce et de
+pudique tendresse. Vite, mon mari, donnez-moi un beau baiser sur le
+front, à travers la grille... ce seront nos fiançailles.
+
+Et la jeune fille, rougissant, appuya son front sur le treillis de fer.
+
+Germain, profondément ému, effleura de ses lèvres, à travers le
+grillage, ce front pur et blanc.
+
+Une larme du prisonnier y roula comme une perle humide.
+
+Touchant baptême de cet amour chaste, mélancolique et charmant!
+
+--Oh! oh! déjà trois heures! dit le gardien en se levant, et les
+visiteurs doivent être partis à deux. Allons, ma chère demoiselle,
+ajouta-t-il en s'adressant à la grisette, c'est dommage, mais il faut
+partir.
+
+--Oh! merci, merci, monsieur, de nous avoir ainsi laissés causer seuls.
+J'ai donné bon courage à Germain; il prendra sur lui pour n'avoir plus
+l'air si chagrin, et il n'aura plus rien à craindre de ses méchants
+compagnons. N'est-ce pas, mon ami?
+
+--Soyez tranquille, dit Germain en souriant, je serai à l'avenir le plus
+gai de la prison.
+
+--À la bonne heure, alors ils ne feront plus attention à vous, dit le
+gardien.
+
+--Voilà une cravate que j'ai apportée à Germain, monsieur, reprit
+Rigolette; faut-il la déposer au greffe?
+
+--C'est l'usage; mais, après tout, pendant que je suis en dehors du
+règlement, une petite chose de plus ou de moins... Allons, faites la
+journée complète, donnez-lui votre cadeau vous-même.
+
+Et le gardien ouvrit la porte du couloir.
+
+--Ce brave homme a raison, la journée sera complète, dit Germain en
+recevant la cravate des mains de Rigolette qu'il serra tendrement.
+Adieu, et à bientôt. Maintenant je n'ai plus peur de vous demander de
+venir me voir le plus tôt possible.
+
+--Ni moi de vous le promettre. Adieu, bon Germain.
+
+--Adieu, ma bonne petite amie.
+
+--Et servez-vous bien de ma cravate, craignez d'avoir froid, il fait si
+humide!
+
+--Quelle jolie cravate! Quand je pense que vous l'avez faite pour moi!
+Oh! je ne la quitterai pas, dit Germain en la portant à ses lèvres.
+
+--Ah çà! maintenant vous allez avoir de l'appétit, j'espère? Voulez-vous
+que je vous fasse mon petit régal?
+
+--Certainement, et cette fois j'y ferai honneur.
+
+--Soyez tranquille alors, monsieur le gourmand, vous m'en direz des
+nouvelles. Allons, encore adieu. Merci, monsieur le gardien, aujourd'hui
+je m'en vais bien heureuse et bien rassurée. Adieu, Germain.
+
+--Adieu, ma petite femme... à bientôt!...
+
+--À toujours!...
+
+Quelques minutes après, Rigolette, ayant bravement repris ses socques et
+son parapluie, sortait de la prison plus allègrement qu'elle n'y était
+entrée.
+
+Pendant l'entretien de Germain et de la grisette, d'autres scènes
+s'étaient passées dans une des cours de la prison, où nous conduirons le
+lecteur.
+
+
+
+
+VI
+
+La Fosse-aux-lions
+
+
+Si l'aspect matériel d'une vaste maison de détention, construite dans
+toutes les conditions de bien-être et de salubrité que réclame
+l'humanité, n'offre au regard, nous l'avons dit, rien de sinistre, la
+vue des prisonniers cause une impression contraire.
+
+L'on est ordinairement saisi de tristesse et de pitié, lorsqu'on se
+trouve au milieu d'un rassemblement de femmes prisonnières, en songeant
+que ces infortunées sont presque toujours poussées au mal moins par leur
+propre volonté que par la pernicieuse influence du premier homme qui les
+a séduites.
+
+Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de
+l'âme deux cordes saintes que les violents ébranlements des passions les
+plus détestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entièrement...
+l'amour et la maternité!
+
+Parler d'amour et de maternité, c'est dire que, chez ces misérables
+créatures, de pures et douces lueurs peuvent encore éclairer çà et là
+les noires ténèbres d'une corruption profonde.
+
+Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le
+monde... rien de semblable.
+
+C'est le crime d'un seul jet, c'est un bloc d'airain qui ne rougit plus
+qu'au feu des passions infernales.
+
+Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d'abord
+saisi d'un frisson d'épouvante et d'horreur.
+
+La réflexion seule vous ramène à des pensées plus pitoyables, mais d'une
+grande amertume.
+
+Oui, d'une grande amertume... car on réfléchit que les sinistres
+populations des geôles et des bagnes... que la sanglante moisson du
+bourreau... germent toujours dans la fange de l'ignorance, de la misère
+et de l'abrutissement.
+
+Pour comprendre cette première impression d'horreur et d'épouvante dont
+nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux-lions.
+
+L'une des cours de la Force s'appelle ainsi.
+
+Là sont ordinairement réunis les détenus les plus dangereux par leurs
+antécédents, par leur férocité ou par la gravité des accusations qui
+pèsent sur eux.
+
+Néanmoins, on avait été obligé de leur adjoindre temporairement, par
+suite de travaux d'urgence entrepris dans un des bâtiments de la Force,
+plusieurs autres prisonniers.
+
+Ceux-ci, quoique également justiciables de la cour d'assises, étaient
+presque des gens de bien, comparés aux hôtes habituels de la
+Fosse-aux-lions.
+
+Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scène que
+nous allons dépeindre. Elle se passait au milieu d'une cour, assez vaste
+quadrilatère formé par de hautes murailles blanches, percées çà et là de
+quelques fenêtres grillées.
+
+À l'un des bouts de cette cour, on voyait une étroite porte guichetée; à
+l'autre bout, l'entrée du chauffoir, grande salle dallée au milieu de
+laquelle était un calorifère de fonte entouré de bancs de bois, où se
+tenaient paresseusement étendus plusieurs prisonniers devisant entre
+eux.
+
+D'autres, préférant l'exercice au repos, se promenaient dans le préau,
+marchant en rangs pressés, par quatre ou cinq de front, se tenant par le
+bras.
+
+Il faudrait posséder l'énergique et sombre pinceau de Salvator ou de
+Goya pour esquisser ces divers spécimens de laideur physique et morale,
+pour rendre dans sa hideuse fantaisie la variété de costumes de ces
+malheureux, couverts pour la plupart de vêtements misérables; car
+n'étant que prévenus, c'est-à-dire supposés innocents, ils ne revêtaient
+pas l'habit uniforme des maisons centrales: quelques-uns pourtant le
+portaient; car, à leur entrée en prison, leurs haillons avaient paru si
+sordides, si infects, qu'après le bain d'usage[18], on leur avait donné
+la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamnés.
+
+Un phrénologiste aurait attentivement observé ces figures hâves et
+tannées, aux fronts aplatis ou écrasés, aux regards cruels ou insidieux,
+à la bouche méchante ou stupide, à la nuque énorme; presque toutes
+offraient d'effrayantes ressemblances bestiales.
+
+Sur les traits rusés de celui-là, on retrouvait la perfide subtilité du
+renard; chez celui-ci, la rapacité sanguinaire de l'oiseau de proie;
+chez cet autre, la férocité du tigre; ailleurs enfin, l'animale
+stupidité de la brute.
+
+La marche circulaire de cette bande d'êtres silencieux, aux regards
+hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns
+contre les autres, au fond de cette cour, espèce de puits carré, avait
+quelque chose d'étrangement sinistre...
+
+On frémissait en songeant que cette horde féroce serait, dans un temps
+donné, de nouveau lâchée parmi ce monde auquel elle avait déclaré une
+guerre implacable.
+
+Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent
+toujours sous ces apparences de perversité railleuse et effrontée!!!
+
+Esquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la
+Fosse-aux-lions; laissons les autres sur le second plan.
+
+Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de
+conciliabule se tenait dans le chauffoir.
+
+Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et
+Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mémoire.
+
+Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, présider et conduire la
+discussion, était un détenu surnommé le Squelette[19] dont on a
+plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les Martial, à l'île du
+Ravageur.
+
+Le Squelette était prévôt ou capitaine du chauffoir.
+
+Cet homme, d'assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son
+lugubre surnom par une maigreur dont il est impossible de se faire une
+idée, et que nous appellerions presque ostéologique...
+
+Si la physionomie des compagnons du Squelette offrait plus ou moins
+d'analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son
+front, fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses, plates et
+allongées, supportées par un cou démesurément long, rappelait
+entièrement la conformation de la tête du serpent.
+
+Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance; car,
+sous la peau rugueuse de son front presque plan comme celui d'un
+reptile, on distinguait les moindres protubérances, les moindres sutures
+de son crâne; quant à son visage imberbe, qu'on s'imagine du vieux
+parchemin, immédiatement collé sur les os de la face, et seulement
+quelque peu tendu depuis la saillie de la pommette jusqu'à l'angle de la
+mâchoire inférieure, dont on voyait distinctement l'attache.
+
+Les yeux, petits et louches, étaient si profondément encaissés, l'arcade
+sourcilière ainsi que la pommette étaient si proéminentes, qu'au-dessous
+du front jaunâtre où se jouait la lumière, on voyait deux orbites
+littéralement remplies d'ombre, et qu'à peu de distance les yeux
+semblaient disparaître au fond de ces deux cavités sombres, de ces deux
+trous noirs qui donnent un aspect si funèbre à une tête de squelette.
+Ses longues dents, dont les saillies alvéolaires se dessinaient
+parfaitement sous la peau tannée des mâchoires osseuses et aplaties, se
+découvraient presque incessamment par un rictus habituel.
+
+Quoique les muscles corrodés de cet homme fussent presque réduits à
+l'état de tendons, il était d'une force extraordinaire. Les plus
+robustes résistaient difficilement à l'étreinte de ses longs bras, de
+ses longs doigts décharnés.
+
+On eût dit la formidable étreinte d'un squelette de fer.
+
+Il portait un bourgeron bleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et
+il en tirait vanité, ses mains noueuses et la moitié de son avant-bras,
+ou plutôt deux os (le _radius_ et le _cubitus_, qu'on nous pardonne
+cette anatomie), deux os enveloppés d'une peau rude et noirâtre, séparés
+entre eux par une profonde rainure où serpentaient quelques veines dures
+et sèches comme des cordes.
+
+Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez
+juste métaphore de Pique-Vinaigre, y étaler un jeu d'osselets.
+
+Le Squelette, après avoir passé quinze années de sa vie au bagne pour
+vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait été pris en
+flagrant délit de vol et de meurtre.
+
+Ce dernier assassinat avait été commis avec des circonstances d'une
+telle férocité que, vu la récidive, ce bandit se regardait d'avance et
+avec raison comme condamné à mort.
+
+L'influence que le Squelette exerçait sur les autres détenus par sa
+force, par son énergie, par sa perversité, l'avait fait choisir, par le
+directeur de la prison, comme prévôt de dortoir, c'est-à-dire que le
+Squelette était chargé de la police de sa chambrée, en ce qui touchait
+l'ordre, l'arrangement et la propreté de la salle et des lits; il
+s'acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les détenus
+n'auraient osé manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la
+surveillance.
+
+Chose étrange et significative...
+
+Les directeurs de prisons les plus intelligents, après avoir essayé
+d'investir des fonctions dont nous parlons les détenus qui se
+recommandaient encore par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient
+moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce choix cependant
+logique et moral, et de chercher les prévôts parmi les prisonniers les
+plus corrompus, les plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action
+positive sur leurs compagnons.
+
+Ainsi, répétons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme et
+d'audace, plus il sera compté, et pour ainsi dire respecté.
+
+Ce fait prouvé par l'expérience, sanctionné par les choix forcés dont
+nous parlons, n'est-il pas un argument irréfragable contre le vice de la
+réclusion en commun?
+
+Ne démontre-t-il pas, jusqu'à une évidence absolue, l'intensité de la
+contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont on pourrait
+encore espérer quelque chance de réhabilitation?
+
+Oui, car à quoi bon songer au repentir, à l'amendement, lorsque dans ce
+pandémonium où l'on doit passer de longues années, sa vie peut-être, on
+voit l'influence se mesurer au nombre des forfaits?
+
+Encore une fois, l'on ignore donc que le monde extérieur, que la société
+honnête n'existent plus pour le détenu?
+
+Indifférent aux lois morales qui les régissent, il prend nécessairement
+les moeurs de ceux qui l'entourent; toutes les distinctions de la geôle
+étant réservées à la supériorité du crime, inévitablement il tendra
+toujours vers cette farouche aristocratie.
+
+Revenons au Squelette, prévôt de chambrée, qui causait avec plusieurs
+prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial.
+
+--Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? demanda le Squelette à Martial...
+
+--Oui, oui, cent fois oui; le père Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a
+déjà voulu le tuer, ce gredin-là... parce qu'il a _mangé_[20]
+quelqu'un...
+
+--Alors, qu'on lui dévore le nez et que ça finisse! ajouta Barbillon.
+Déjà tantôt le Squelette était pour qu'on lui donne une _tournée rouge_,
+à ce mouton de Germain.
+
+Le prévôt ôta un moment sa pipe de sa bouche et dit d'une voix si basse,
+si crapuleusement enrouée qu'on l'entendait à peine:
+
+--Germain faisait sa tête, il nous gênait, il nous espionnait, car moins
+l'on parle, plus on écoute; il fallait le forcer de filer de la
+Fosse-aux-lions... Une fois que nous l'aurions fait saigner... on
+l'aurait ôté d'ici...
+
+--Eh bien! alors..., dit Nicolas, qu'est-ce qu'il y a de changé?
+
+--Il y a de changé, reprit le Squelette, que s'il a _mangé_, comme le
+dit le Gros-Boiteux, il n'en sera pas quitte pour saigner...
+
+--À la bonne heure, dit Barbillon.
+
+--Il faut un exemple..., dit le Squelette en s'animant peu à peu.
+Maintenant ce n'est plus la _rousse_[21] qui nous découvre, ce sont les
+_mangeurs_[22]. Jacques et Gauthier, qu'on a guillotinés l'autre jour...
+_mangés_... Roussillon, qu'on a envoyé aux galères _à perte de
+vue_[23]... _mangé_...
+
+--Et moi donc? Et ma mère? Et Calebasse?... Et mon frère de Toulon?
+s'écria Nicolas. Est-ce que nous n'avons pas tous été _mangés_ par
+Bras-Rouge? C'est sûr maintenant, puisqu'au lieu de l'écrouer ici on l'a
+envoyé à la Roquette! On n'a pas osé le mettre avec nous... il sentait
+donc son tort... le gueux...
+
+--Et moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n'a pas aussi _mangé_ sur
+moi?
+
+--Et sur moi donc? dit un jeune prisonnier d'une voix grêle, en
+grasseyant d'une manière affectée, j'ai été _coqué_[24] par Jobert, un
+homme qui m'avait proposé une affaire dans la rue Saint-Martin.
+
+Ce dernier personnage, à la voix flûtée, à la figure pâle, grasse et
+efféminée, au regard insidieux et lâche, était vêtu d'une façon
+singulière; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir
+deux mèches de cheveux blonds collées sur les tempes; les deux bouts du
+mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il
+portait pour cravate un châle de mérinos blanc à palmettes vertes, qui
+se croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron disparaissait sous
+l'étroite ceinture d'un ample pantalon en étoffe écossaise à larges
+carreaux de couleurs variées.
+
+--Si ce n'est pas une indignité!... Faut-il qu'un homme soit gredin!...
+reprit ce personnage d'une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me
+serais méfié de Jobert.
+
+--Je le sais bien qu'il t'a dénoncé, Javotte, répondit le Squelette, qui
+semblait protéger particulièrement ce prisonnier; à preuve qu'on a fait
+pour ce mangeur ce qu'on a fait pour Bras-Rouge... on n'a pas non plus
+osé laisser Jobert ici... on l'a mis au _clou_ à la Conciergerie... Eh
+bien! il faut que ça finisse... il faut un exemple... les faux frères
+font la besogne de la police... ils se croient sûrs de leur peau parce
+qu'on les met dans une autre prison... que ceux qu'ils ont mangés...
+
+--C'est vrai!...
+
+--Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers regardent tout _mangeur_
+comme un ennemi à mort; qu'il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici
+ou ailleurs, ça ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand on en aura
+refroidi quatre ou cinq dans les préaux... les autres tourneront leur
+langue deux fois avant de _coquer la pègre_[25].
+
+--T'as raison, Squelette, dit Nicolas; alors il faut que Germain y
+passe...
+
+--Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons que le Gros-Boiteux
+soit arrivé... Quand, pour l'exemple, il aura prouvé à tout le monde que
+Germain est un _mangeur_, tout sera dit... le _mouton_ ne bêlera plus,
+on lui supprimera la respiration...
+
+--Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent? demanda le
+détenu que le Squelette appelait Javotte.
+
+--J'ai mon idée... Pique-Vinaigre nous servira.
+
+--Lui? Il est trop poltron.
+
+--Et pas plus fort qu'une puce.
+
+--Suffit, je m'entends; où est-il?
+
+--Il était revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour
+aller _jaspiner_ avec son _rat de prison_[26].
+
+--Et Germain, il est toujours au parloir?
+
+--Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.
+
+--Dès qu'il descendra, attention! Mais il faudra attendre
+Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui.
+
+--Sans Pique-Vinaigre?
+
+--Non...
+
+--Et on refroidira Germain?
+
+--Je m'en charge.
+
+--Mais avec quoi, on nous ôte nos couteaux.
+
+--Et ces tenailles-là, y mettrais-tu ton cou? demanda le Squelette en
+ouvrant ses longs doigts décharnés et durs comme du fer.
+
+--Tu l'étoufferas?
+
+--Un peu.
+
+--Mais si on sait que c'est toi?
+
+--Après? Est-ce que je suis un veau à deux têtes, comme ceux qu'on
+montre à la foire?
+
+--C'est vrai... On n'est raccourci qu'une fois, et puisque tu es sûr de
+l'être...
+
+--Archisûr; le rat de prison me l'a dit encore hier... J'ai été pris la
+main dans le sac et le couteau dans la gorge du _pante_[27]. Je suis
+_cheval de retour_[28], c'est toisé... J'enverrai ma tête voir, dans le
+panier de Charlot, si c'est vrai qu'il filoute les condamnés et qu'il
+met de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu de son que le
+gouvernement nous accorde...
+
+--C'est vrai... le guillotiné a droit à du son... Mon père a été volé
+aussi... j'en rappelle!!! dit Nicolas Martial avec un ricanement féroce.
+
+Cette abominable plaisanterie fit rire les détenus aux éclats.
+
+Ceci est effrayant... mais, loin d'exagérer, nous affaiblissons
+l'horreur de ces entretiens si communs en prison.
+
+Il faut pourtant bien, nous le répétons, que l'on ait une idée, et
+encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se fait dans ces
+effroyables écoles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre.
+
+Il faut que l'on sache avec quel audacieux dédain presque tous les
+grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société
+puisse les frapper.
+
+Alors peut-être on comprendra l'urgence de substituer à ces peines
+impuissantes, à ces réclusions contagieuses, la seule punition, nous
+allons le démontrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus
+déterminés.
+
+Les détenus du chauffoir s'étaient donc pris à rire aux éclats.
+
+--Mille tonnerres! s'écria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous
+voient blaguer, ce tas de _curieux_[29] qui croient nous faire bouder
+devant leur guillotine... Ils n'ont qu'à venir à la barrière
+Saint-Jacques le jour de ma représentation à bénéfice; ils m'entendront
+faire la nique à la foule, et dire à Charlot d'une voix crâne: «Père
+Samson, cordon, s'il vous plaît[30]!»
+
+Nouveaux rires...
+
+--Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Charlot
+tire le cordon...
+
+--Et il vous ouvre la porte du _boulanger_[31], dit le Squelette en
+continuant de fumer sa pipe.
+
+--Ah! bah!... est-ce qu'il y a un boulanger?
+
+--Imbécile! je dis ça par farce... Il y a un couperet, une tête qu'on
+met dessous... et voilà.
+
+--Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m'arrêter à
+l'_Abbaye de Monte-à-Regret_[32], j'aimerais autant partir aujourd'hui
+que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais
+déjà y être... le sang m'en vient à la bouche... quand je pense à la
+foule qui sera là pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille
+qui se bousculeront, qui se battront pour être bien placés; on louera
+des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les entends déjà
+crier: «Place à louer!... Place à louer!...» et puis il y aura de la
+troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement à la voile... et
+tout ça pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un _pante_ qu'on
+se dérangerait comme ça... hein!... les amis?... Voilà de quoi monter un
+homme... Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous
+faire marcher en déterminé... Tous ces yeux qui vous regardent vous
+mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment à passer... on
+meurt en crâne... ça vexe les juges et les _pantes_, et ça encourage la
+pègre à blaguer la _camarde_.
+
+--C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter l'effroyable forfanterie
+du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie
+Charlot monter sa boutique à notre profit.
+
+--Ah bah! dit à son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la
+boutique à Charlot! C'est comme de la prison ou du bagne, on s'en moque
+aussi: pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort!
+
+--Par exemple, dit le prisonnier à la voix mignarde, ce qu'il y aurait
+de sciant, ce serait qu'on nous mette en cellule jour et nuit; on dit
+qu'on en viendra là.
+
+--En cellule! s'écria le Squelette avec une sorte d'effroi courroucé. Ne
+parle pas de ça... En cellule!... tout seul!... Tiens, tais-toi,
+j'aimerais mieux qu'on me coupe les bras et les jambes... Tout seul!...
+entre quatre murs!... Tout seul... sans avoir des vieux de la pègre avec
+qui rire!... Ça ne se peut pas! Je préfère cent fois le bagne à la
+centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'être renfermé on est dehors, on
+voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme... Eh
+bien! j'aimerais cent fois mieux être raccourci que d'être mis en
+cellule pendant seulement un an... Oui, ainsi, à l'heure qu'il est, je
+suis sûr d'être fauché, n'est-ce pas? eh bien! on me dirait: «Aimes-tu
+mieux un an de cellule?...» je tendrais le cou... Un an tout seul!...
+Mais est-ce que c'est possible?... À quoi veulent-ils donc que l'on
+pense quand est tout seul?...
+
+--Si l'on t'y mettait de force, en cellule?
+
+--Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je
+m'évaderais, dit le Squelette.
+
+--Mais si tu ne pouvais pas... si tu étais sûr de ne pas te sauver?
+
+--Alors je tuerais le premier venu pour être guillotiné.
+
+--Mais si au lieu de condamner les _escarpes_[33] à mort... on les
+condamnait à être en cellule pendant toute leur vie!...
+
+Le Squelette parut frappé de cette réflexion.
+
+Après un moment de silence, il reprit:
+
+--Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me briserais la tête
+contre les murs... Je me laisserais crever de faim plutôt que d'être en
+cellule... Comment! tout seul... toute ma vie seul... avec moi? Sans
+l'espoir de me sauver? Je vous dis que ce n'est pas possible... Tenez,
+il n'y en a pas de plus crâne que moi, je saignerais un homme pour six
+blancs... et même pour rien... pour l'honneur... On croit que je n'ai
+assassiné que deux personnes... mais si les morts parlaient, il y a cinq
+refroidis qui pourraient dire comment je travaille.
+
+Le brigand se vantait.
+
+Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus
+caractéristiques des scélérats endurcis.
+
+Un directeur de prison nous disait:
+
+«Si les prétendus meurtres dont ces malheureux se glorifient étaient
+réels, la population serait décimée.»
+
+--C'est comme moi..., reprit Barbillon pour se vanter à son tour, on
+croit que je n'ai escarpé que le mari de la laitière de la Cité... mais
+j'en ai servi bien d'autres avec le grand Robert, qui a été fauché l'an
+passé.
+
+--C'était donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni
+feu ni diable... eh bien!... si j'étais en cellule... et bien sûr de ne
+pouvoir jamais me sauver... tonnerre!... je crois que j'aurais peur...
+
+--De quoi? demanda Nicolas.
+
+--D'être tout seul..., répondit le prévôt.
+
+--Ainsi, si tu avais à recommencer tes jours de pègre et d'escarpe, et
+si, au lieu de centrales, de bagnes et de guillotine... il n'y avait que
+des cellules, tu bouderais devant le mal?
+
+--Ma foi... oui... peut-être... (historique), répondit le Squelette.
+
+Et il disait vrai.
+
+On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'inspire à de pareils
+bandits la seule pensée de l'isolement absolu...
+
+Cette terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer éloquent en faveur de
+cette pénalité?
+
+Ce n'est pas tout: la condamnation à l'isolement, si redoutée par les
+scélérats, amènera peut-être forcément l'abolition de la peine de mort.
+
+Voici comment.
+
+La génération criminelle qui à cette heure peuple les prisons et les
+bagnes regardera l'application du système cellulaire comme un supplice
+intolérable.
+
+Habitués à la perverse animation de l'emprisonnement en commun, dont
+nous venons de tâcher d'esquisser quelques traits affaiblis, car, nous
+le répétons, il nous faut reculer devant des monstruosités de toutes
+sortes; ces hommes, disons-nous, se voyant menacés, en cas de récidive,
+d'être séquestrés du monde infâme où ils expiaient si allègrement leurs
+crimes et d'être mis en cellule seul à seul avec les souvenirs du
+passé... ces hommes se révolteront à l'idée de cette punition
+effrayante.
+
+Beaucoup préféreront la mort.
+
+Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant
+l'assassinat... car, chose étrange, sur dix criminels qui voudront se
+débarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront... pour être tués...
+et un seul qui se suicidera.
+
+Alors, sans doute, nous le répétons, le suprême vestige d'une
+législation barbare disparaîtra de nos codes...
+
+Afin d'ôter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils croient trouver dans
+le néant, on abolira forcément la peine de mort.
+
+Mais l'isolement cellulaire à perpétuité offrira-t-il une réparation,
+une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le
+parricide entre autres?
+
+L'on s'évade de la prison la mieux gardée, ou du moins on espère
+s'évader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parlons ni cette
+possibilité ni cette espérance.
+
+Aussi la peine de mort, qui n'a d'autre fin que celle de débarrasser la
+société d'un être nuisible... la peine de mort, qui donne rarement aux
+condamnés le temps de se repentir, et jamais celui de se réhabiliter par
+l'expiation... la peine de mort, que ceux-là subissent inanimés, presque
+sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable cynisme,
+la peine de mort sera peut-être remplacée par un châtiment terrible,
+mais qui donnera au condamné le temps du repentir... de l'expiation, et
+qui ne retranchera pas violemment de ce monde une créature de Dieu...
+
+L'aveuglement[34] mettra le meurtrier dans l'impossibilité de s'évader
+et de nuire désormais à personne...
+
+La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement
+remplacée.
+
+Car la société ne tue pas au nom de la loi du talion.
+
+Elle ne tue pas pour faire souffrir, puisqu'elle a choisi celui de tous
+les supplices qu'elle croit le moins douloureux[35].
+
+Elle tue au nom de sa propre sûreté...
+
+Or, que peut-elle craindre d'un aveugle emprisonné?
+
+Enfin cet isolement perpétuel, adouci par les charitables entretiens de
+personnes honnêtes et pieuses qui se voueraient à cette secourable
+mission, permettrait au meurtrier de racheter son âme par de longues
+années de remords et de contrition.
+
+Un grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, poussées par les
+détenus qui se promenaient dans le préau, interrompirent le conciliabule
+présidé par le Squelette.
+
+Nicolas se leva précipitamment et s'avança sur le pas de la porte du
+chauffoir, afin de connaître la cause de ce bruit inaccoutumé.
+
+--C'est le Gros-Boiteux! s'écria Nicolas en rentrant.
+
+--Le Gros-Boiteux! s'écria le prévôt, et Germain est-il descendu du
+parloir?
+
+--Pas encore, dit Barbillon.
+
+--Qu'il se dépêche donc, dit le Squelette, que je lui donne un bon pour
+une bière neuve.
+
+
+
+
+VII
+
+Complot
+
+
+Le Gros-Boiteux, dont l'arrivée était accueillie par les détenus de la
+Fosse-aux-lions avec une joie bruyante et dont la dénonciation pouvait
+être si funeste à Germain, était un homme de taille moyenne; malgré son
+embonpoint et son infirmité, il semblait agile et vigoureux.
+
+Sa physionomie bestiale, comme la plupart de celles de ses compagnons,
+se rapprochait beaucoup du type du bouledogue; son front déprimé, ses
+petits yeux fauves, ses joues retombantes, ses lourdes mâchoires, dont
+l'inférieure, très-saillante, était armée de longues dents, ou plutôt de
+crocs ébréchés qui çà et là débordaient les lèvres, rendaient cette
+ressemblance animale plus frappante encore; il avait pour coiffure un
+bonnet de loutre et portait par-dessus ses habits un manteau bleu à
+collet fourré.
+
+Le Gros-Boiteux était entré dans la prison accompagné d'un homme de
+trente ans environ, dont la figure brune et hâlée paraissait moins
+dégradée que celle des autres détenus, quoiqu'il affectât de paraître
+aussi résolu que son compagnon; quelquefois son visage s'assombrissait
+et il souriait amèrement...
+
+Le Gros-Boiteux se retrouvait, comme on dit vulgairement, en pays de
+connaissance. Il pouvait à peine répondre aux félicitations et aux
+paroles de bienvenue qu'on lui adressait de toutes parts.
+
+--Te voilà donc enfin, gros réjoui... Tant mieux, nous allons rire.
+
+--Tu nous manquais...
+
+--Tu as bien tardé...
+
+--J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait pour revenir voir les amis...
+c'est pas ma faute si la rousse n'a pas voulu de moi plus tôt.
+
+--Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas se mettre au clou soi-même;
+mais une fois qu'on y est... ça se tire et faut gaudrioler.
+
+--Tu as de la chance, Pique-Vinaigre est ici.
+
+--Lui aussi? Un ancien de Melun! Fameux!... Fameux! Il nous aidera à
+passer le temps avec ses histoires, et les pratiques ne lui manqueront
+pas, car je vous annonce des recrues.
+
+--Qui donc?...
+
+--Tout à l'heure au greffe... pendant qu'on m'écrouait, on a encore
+amené deux cadets... Il y en a un que je ne connais pas... mais l'autre,
+qui a un bonnet de coton bleu et une blouse grise, m'est resté dans
+l'oeil... j'ai vu cette boule-là quelque part... Il me semble que c'est
+chez l'ogresse du Lapin-Blanc... un fort homme...
+
+--Dis donc, Gros-Boiteux... te rappelles-tu à Melun... que j'avais parié
+avec toi qu'avant un an tu serais repincé?
+
+--C'est vrai, tu as gagné; car j'avais plus de chances pour être cheval
+de retour que pour être couronné rosière; mais toi... qu'as-tu fait?
+
+--J'ai grinchi à l'américaine.
+
+--Ah! bon, toujours du même tonneau?...
+
+--Toujours... Je vas mon petit bonhomme de chemin. Ce tour est commun...
+mais les sinves aussi sont communs, et sans une ânerie de mon collègue
+je ne serais pas ici... C'est égal, la leçon me profitera. Quand je
+recommencerai, je prendrai mes précautions... J'ai mon plan...
+
+--Tiens, voilà Cardillac, dit le Boiteux en voyant venir à lui un petit
+homme misérablement vêtu, à mine basse, méchante et rusée qui tenait du
+renard et du loup. Bonjour, vieux...
+
+--Allons donc, traînard, répondit gaiement au Gros-Boiteux le détenu
+surnommé Cardillac; on disait tous les jours: «Il viendra, il ne viendra
+pas...» Monsieur fait comme les jolies femmes, il faut qu'on le
+désire...
+
+--Mais oui, mais oui.
+
+--Ah çà! reprit Cardillac, est-ce pour quelque chose d'un peu corsé que
+tu es ici?
+
+--Ma foi, mon cher, je me suis passé l'effraction. Avant, j'avais fait
+de très-bons coups; mais le dernier a raté... une affaire superbe... qui
+d'ailleurs reste encore à faire... malheureusement, nous deux Frank, que
+voilà, nous avons _marché dessus_[36].
+
+Et le Gros-Boiteux montra son compagnon, sur lequel tous les yeux se
+tournèrent.
+
+--Tiens, c'est vrai, voilà Frank! dit Cardillac; je ne l'aurais pas
+reconnu à cause de sa barbe... Comment! c'est toi! je te croyais au
+moins maire de ton endroit à l'heure qu'il est... Tu voulais faire
+l'honnête?...
+
+--J'étais bête et j'en ai été puni, dit brusquement Frank; mais à tout
+péché miséricorde... c'est bon une fois... me voilà maintenant de la
+pègre jusqu'à ce que je crève; gare à ma sortie!
+
+--À la bonne heure, c'est parler.
+
+--Mais qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé, Frank?
+
+--Ce qui arrive à tout libéré assez colas pour vouloir, comme tu dis,
+faire l'honnête... Le sort est si juste!... En sortant de Melun, j'avais
+une masse de neuf cents et tant de francs...
+
+--C'est vrai, dit le Gros-Boiteux, tous ses malheurs viennent de ce
+qu'il a gardé sa masse au lieu de la fricoter en sortant de prison. Vous
+allez voir à quoi mène le repentir... et si on fait seulement ses frais.
+
+--On m'a envoyé en surveillance à Étampes, reprit Frank... Serrurier de
+mon état, j'ai été chez un maître de mon métier; je lui ai dit: «Je suis
+libéré, je sais qu'on n'aime pas à les employer, mais voilà les neuf
+cents francs de ma masse, donnez-moi de l'ouvrage: mon argent ça sera
+votre garantie; je veux travailler et être honnête.»
+
+--Parole d'honneur, il n'y a que ce Frank pour avoir des idées
+pareilles.
+
+--Il a toujours eu un petit coup de marteau.
+
+--Ah!... comme serrurier!
+
+--Farceur...
+
+--Et vous allez voir comme ça lui a réussi.
+
+--Je propose donc ma masse en garantie au maître serrurier pour qu'il me
+donne de l'ouvrage.
+
+«--Je ne suis pas banquier pour prendre de l'argent à intérêt, qu'il me
+dit, et je ne veux pas de libéré dans ma boutique; je vais travailler
+dans les maisons, ouvrir des portes dont on perd les clefs; j'ai un état
+de confiance, et si on savait que j'emploie un libéré parmi mes
+ouvriers, je perdrais mes pratiques. Bonsoir, voisin.»
+
+--N'est-ce pas, Cardillac, qu'il n'avait que ce qu'il méritait?
+
+--Bien sûr...
+
+--Enfant! ajouta le Gros-Boiteux en s'adressant à Frank d'un air
+paterne, au lieu de rompre tout de suite ton ban, et de venir à Paris
+fricoter ta masse, afin de n'avoir plus le sou et de te mettre dans la
+nécessité de voler! Alors on trouve des idées superbes.
+
+--Quand tu me diras toujours la même chose! dit Frank avec impatience;
+c'est vrai, j'ai eu tort de ne pas dépenser ma masse, puisque je n'en ai
+pas joui. Pour en revenir à ma surveillance, comme il n'y avait que
+quatre serruriers à Étampes, celui à qui je m'étais adressé le premier
+avait jasé; quand j'ai été m'adresser aux autres, ils m'ont dit comme
+leur confrère... Merci. Partout la même chanson.
+
+--Voyez-vous, les amis, à quoi ça sert? Nous sommes marqués pour la vie,
+allez!!!
+
+--Me voilà en grève sur le pavé d'Étampes; je vis sur ma masse un mois,
+deux mois, reprit Frank; l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas.
+Malgré ma surveillance, je quitte Étampes.
+
+--C'est ce que tu aurais dû faire tout de suite, colas.
+
+--Je viens à Paris; là je trouve de l'ouvrage; mon bourgeois ne savait
+pas qui j'étais, je lui dis que j'arrive de province. Il n'y avait pas
+de meilleur ouvrier que moi. Je place sept cents francs qui me restaient
+chez un agent d'affaires, qui me fait un billet; à l'échéance il ne me
+paie pas; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait
+payer; je laisse l'argent chez lui, et je me dis: «C'est une poire pour
+la soif.» Là-dessus je rencontre le Gros-Boiteux.
+
+--Oui, les amis, et c'est moi qui étais la soif, comme vous l'allez
+voir. Frank était serrurier, fabriquait les clefs; j'avais une affaire
+où il pouvait me servir, je lui propose le coup. J'avais des empreintes,
+il n'y avait plus qu'à travailler dessus, c'était sa partie. L'enfant me
+refuse, il voulait redevenir honnête. Je me dis: «Il faut faire son bien
+malgré lui.» J'écris une lettre sans signature à son bourgeois, une
+autre à ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libéré. Le
+bourgeois le met à la porte et les compagnons lui tournent le dos.
+
+«Il va chez un autre bourgeois, il y travaille huit jours. Même jeu. Il
+aurait été chez dix que je lui aurais servi toujours du même.
+
+--Et je ne me doutais pas alors que c'était toi qui me dénonçais, reprit
+Frank; sans cela tu aurais passé un mauvais quart d'heure.
+
+--Oui; mais moi pas bête je t'avais dit que je m'en allais à Longjumeau
+voir mon oncle; mais j'étais resté à Paris, et je savais tout ce que tu
+faisais par le petit Ledru.
+
+--Enfin on me chasse encore de chez mon dernier maître serrurier, comme
+un gueux bon à pendre. Travaillez donc! soyez donc paisible, pour qu'on
+vous dise, non pas: «Que fais-tu?» mais: «Qu'as-tu fait?» Une fois sur
+le pavé, je me dis: «Heureusement il me reste ma masse pour attendre.»
+Je vas chez l'huissier, il avait levé le pied; mon argent était flambé,
+j'étais sans le sou, je n'avais pas seulement de quoi payer une huitaine
+de mon garni. Fallait voir ma rage! Là-dessus le Gros-Boiteux a l'air
+d'arriver de Longjumeau; il profite de ma colère. Je ne savais à quel
+clou me pendre, je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'être honnête,
+qu'une fois dans la pègre on y était à vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me
+talonne tant...
+
+--Que ce brave Frank ne boude plus, reprit le Gros-Boiteux; il prend son
+parti en brave, il entre dans l'affaire, elle s'annonçait comme une
+reine; malheureusement, au moment où nous ouvrons la bouche pour avaler
+le morceau, pincés par la rousse. Que veux-tu, garçon, c'est un malheur,
+le métier serait trop beau sans cela.
+
+--C'est égal, si ce gredin d'huissier ne m'avait pas volé, je ne serais
+pas ici, dit Frank avec une rage concentrée.
+
+--Eh bien! eh bien! reprit le Gros-Boiteux, te voilà bien malade! Avec
+ça que tu étais plus heureux quand tu t'échinais à travailler!
+
+--J'étais libre.
+
+--Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage ne pressait pas; mais le
+restant de la semaine enchaîné comme un chien; et jamais sûr de trouver
+de l'ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur.
+
+--Tu me l'apprendras, dit Frank avec amertume.
+
+--Après ça faut être juste, tu as le droit d'être vexé; c'est dommage
+que le coup ait manqué, il était superbe, et il le sera encore dans un
+ou deux mois: les bourgeois seront rassurés et ce sera à refaire. C'est
+une maison riche, riche! Je serai toujours condamné pour rupture de ban,
+ainsi je ne pourrai pas reprendre l'affaire; mais, si je trouve un
+amateur je la céderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma
+femelle, il n'y aura qu'à fabriquer de nouvelles fausses clefs; avec les
+enseignements que je pourrai donner, ça ira tout seul. Il y avait et il
+y a encore là un coup de dix mille francs à faire: ça doit pourtant te
+consoler, Frank.
+
+Le complice du Gros-Boiteux secoua la tête, croisa les bras sur sa
+poitrine et ne répondit pas.
+
+Cardillac prit le Gros-Boiteux par le bras, l'attira dans un coin du
+préau et lui dit, après un moment de silence:
+
+--L'affaire que tu as manquée est encore bonne?
+
+--Dans deux mois, aussi bonne qu'une neuve.
+
+--Tu peux le prouver?
+
+--Pardieu!
+
+--Combien en veux-tu?
+
+--Cent francs d'avance, et je dirai le mot convenu avec ma femelle pour
+qu'elle livre les empreintes avec quoi on refera de fausses clefs; de
+plus, si le coup réussit, je veux un cinquième du gain, que l'on payera
+à ma femelle.
+
+--C'est raisonnable.
+
+--Comme je saurai à qui elle aura donné les empreintes, si on me
+flibustait ma part, je dénoncerais. Tant pis...
+
+--Tu serais dans ton droit si on t'enfonçait... mais dans _la pègre_...
+on est honnête... faut bien compter les uns sur les autres... sans cela
+il n'y aurait pas d'affaires possibles...
+
+Autre anomalie de ces moeurs horribles...
+
+Ce misérable disait vrai.
+
+Il est assez rare que les voleurs manquent à la parole qu'ils se donnent
+pour des marchés de cette nature... Ces criminelles transactions
+s'opèrent généralement avec une sorte de bonne foi, ou plutôt, afin de
+ne pas prostituer ce mot, disons que la nécessité force ces bandits de
+tenir leur promesse; car s'ils y manquaient, ainsi que le disait le
+compagnon du Gros-Boiteux, il n'y aurait pas d'affaires possibles...
+
+Un grand nombre de vols se donnent, s'achètent et se complotent ainsi en
+prison, autre détestable conséquence de la réclusion en commun.
+
+--Si ce que tu dis est sûr, reprit Cardillac, je pourrai m'arranger de
+l'affaire... Il n'y a pas de preuves contre moi... je suis sûr d'être
+acquitté; je passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en liberté,
+mettons dans vingt jours; le temps de retourner, de faire faire les
+fausses clefs, d'aller aux renseignements... c'est un mois, six
+semaines...
+
+--Juste ce qu'il faut aux bourgeois pour se remettre de l'alerte... Et
+puis, d'ailleurs, qui a été attaqué une fois, croit ne pas l'être une
+seconde fois; tu sais ça...
+
+--Je sais ça: je prends l'affaire... c'est convenu...
+
+--Mais auras-tu de quoi me payer? Je veux des arrhes.
+
+--Tiens, voilà mon dernier bouton; et quand il n'y en a plus, il y en a
+encore, dit Cardillac en arrachant un des boutons recouverts d'étoffe
+qui garnissaient sa mauvaise redingote bleue... Puis, à l'aide de ses
+ongles, il déchira l'enveloppe et montra au Gros-Boiteux qu'au lieu de
+moule le bouton renfermait une pièce de quarante francs.
+
+--Tu vois, ajouta-t-il, que je pourrai te donner des arrhes quand nous
+aurons causé de l'affaire.
+
+--Alors, touche là, vieux, dit le Gros-Boiteux. Puisque tu sors bientôt
+et que tu as des fonds pour travailler, je pourrai te donner autre
+chose; mais ça c'est du nanan... du vrai nanan... un _petit poupard_[37]
+que moi et ma femelle nous nourrissions depuis deux mois, et qui ne
+demande qu'à marcher... Figure-toi une maison isolée, dans un quartier
+perdu, un rez-de-chaussée donnant d'un côté sur une rue déserte, de
+l'autre sur un jardin; deux vieilles gens qui se couchent comme des
+poules. Depuis les émeutes et dans la peur d'être pillés, ils ont caché
+dans un lambris un grand pot à confiture plein d'or... C'est ma femme
+qui a dépisté la chose en faisant jaser la servante. Mais je t'en
+préviens, cette affaire-là sera plus chère que l'autre, c'est monnayé...
+c'est tout cuit et bon à manger...
+
+--Nous nous arrangerons, sois tranquille... Mais je vois que t'as pas
+mal travaillé depuis que tu as quitté la centrale...
+
+--Oui, j'ai eu assez de chance... J'ai raccroché de bric et de brac pour
+une quinzaine de cents francs; un de mes meilleurs morceaux a été la
+grenouille de deux femmes qui logeaient dans le même garni que moi,
+passage de la Brasserie.
+
+--Chez le père Micou, le receleur?
+
+--Juste.
+
+--Et Joséphine, ta femme?
+
+--Toujours un vrai furet; elle faisait un ménage chez les vieilles gens
+dont je parle; c'est elle qui a flairé le pot aux jaunets...
+
+--C'est une fière femme!...
+
+--Je m'en vante... À propos de fière femme, tu connais bien la Chouette?
+
+--Oui, Nicolas m'a dit ça; le Maître d'école l'a estourbie; et lui, il
+est devenu fou.
+
+--C'est peut-être d'avoir perdu la vue par je ne sais quel accident...
+Ah çà! mon vieux Cardillac, convenu... puisque tu veux t'arranger de mes
+_poupards_, je n'en parlerai à personne.
+
+--À personne... je les prends en sevrage. Nous en causerons ce soir...
+
+--Ah çà! qu'est-ce qu'on fait ici?
+
+--On rit et on bêtise à mort.
+
+--Qui est-ce qui est le prévôt de la chambrée?
+
+--Le Squelette.
+
+--En voilà un dur à cuire! Je l'ai vu chez les Martial à l'île du
+Ravageur... Nous avons nocé avec Joséphine et la Boulotte.
+
+--À propos, Nicolas est ici.
+
+--Je le sais bien, le père Micou me l'a dit... il s'est plaint que
+Nicolas l'a _fait chanter_, le vieux gueux... je lui ferai aussi
+dégoiser un petit air... Les receleurs sont faits pour ça.
+
+--Nous parlions du Squelette: tiens, justement le voilà, dit Cardillac
+en montrant à son compagnon le prévôt, qui parut à la porte du
+chauffoir...
+
+--Cadet... avance à l'appel, dit le Squelette au Gros-Boiteux.
+
+--Présent..., répondit celui-ci en entrant dans la salle accompagné de
+Frank, qu'il prit par le bras.
+
+Pendant l'entretien du Gros-Boiteux, de Frank et de Cardillac, Barbillon
+avait été, par ordre du prévôt, recruter douze ou quinze prisonniers de
+choix. Ceux-ci, afin de ne pas éveiller les soupçons du gardien,
+s'étaient rendus isolément au chauffoir.
+
+Les autres détenus restèrent dans le préau; quelques-uns même, d'après
+le conseil de Barbillon, parlèrent à voix haute, d'un ton assez
+courroucé, pour attirer l'attention du gardien et le distraire ainsi de
+la surveillance du chauffoir, où se trouvèrent bientôt réunis le
+Squelette, Barbillon, Nicolas, Frank, Cardillac, le Gros-Boiteux et une
+quinzaine de détenus, tous attendant avec une impatiente curiosité que
+le prévôt prît la parole.
+
+Barbillon, chargé d'épier et d'annoncer l'approche du surveillant, se
+plaça près de la porte.
+
+Le Squelette, ôtant sa pipe de sa bouche, dit au Gros-Boiteux:
+
+--Connais-tu un petit jeune homme nommé Germain, aux yeux bleus, cheveux
+bruns, l'air d'un _pante_[38]?
+
+--Germain est ici! s'écria le Gros-Boiteux, dont les traits exprimèrent
+aussitôt la surprise, la haine et la colère.
+
+--Tu le connais donc? demanda le Squelette.
+
+--Si je le connais?... reprit le Gros-Boiteux; mes amis, je vous le
+dénonce, c'est un _mangeur_... Il faut qu'on le roule...
+
+--Oui, oui, reprirent les détenus.
+
+--Ah çà! est-ce bien sûr qu'il ait dénoncé? demanda Frank. Si on se
+trompait?... Rouler un homme qui ne le mérite pas...
+
+Cette observation déplut au Squelette, qui se pencha vers le
+Gros-Boiteux et lui dit tout bas:
+
+--Qu'est-ce que celui-là?
+
+--Un homme avec qui j'ai travaillé.
+
+--En es-tu sûr?
+
+--Oui; mais ça n'a pas de fiel, c'est mollasse.
+
+--Suffit, j'aurai l'oeil dessus.
+
+--Voyons comme quoi Germain est un _mangeur_, dit un prisonnier.
+
+--Explique-toi, Gros-Boiteux, reprit le Squelette, qui ne quitta plus
+Frank du regard.
+
+--Voilà, dit le Gros-Boiteux... Un Nantais, nommé Velu, ancien libéré, a
+éduqué le jeune homme, dont on ignore la naissance. Quand il a eu l'âge,
+il l'a fait entrer à Nantes chez un banquezingue, croyant mettre le loup
+dans sa caisse et se servir de Germain pour empaumer une affaire superbe
+qu'il mitonnait depuis longtemps; il avait deux cordes à son arc... un
+faux et le _soulagement_ de la caisse du banquezingue... peut-être cent
+mille francs... à faire en deux coups... Tout était prêt: Velu comptait
+sur le petit jeune homme comme sur lui-même; ce galopin-là couchait dans
+le pavillon où était la caisse; Velu lui dit son plan... Germain ne
+répond ni oui ni non, dénonce tout à son patron, et file le soir même
+pour Paris.
+
+Les détenus firent entendre de violents murmures d'indignation et des
+paroles menaçantes.
+
+--C'est un _mangeur_... il faut le désosser...
+
+--Si l'on veut, je lui cherche querelle... et je le crève...
+
+--Faut-il lui signer sur la figure un billet d'hôpital?
+
+--Silence dans la pègre! cria le Squelette d'une voix impérieuse.
+
+Les prisonniers se turent.
+
+--Continue, dit le prévôt au Gros-Boiteux. Et il se remit à fumer.
+
+--Croyant que Germain avait dit oui, comptant sur son aide, Velu et deux
+de ses amis tentent l'affaire la nuit même; le banquezingue était sur
+ses gardes: un des amis de Velu est pincé en escaladant une fenêtre, et
+lui a le bonheur de s'évader... Il arrive à Paris, furieux d'avoir été
+_mangé_ par Germain et d'avoir manqué une affaire superbe. Un beau jour,
+il rencontre le petit jeune homme; il était plein jour, il n'ose rien
+faire, mais il le suit; il voit où il demeure, et, une nuit, nous deux
+Velu et le petit Ledru, nous tombons sur Germain... Malheureusement il
+nous échappe... Il déniche de la rue du Temple où il demeurait; depuis
+nous n'avons pu le retrouver; mais s'il est ici... je demande...
+
+--Tu n'as rien à demander, dit le Squelette avec autorité.
+
+Le Gros-Boiteux se tut.
+
+--Je prends ton marché, tu me cèdes la peau de Germain, je l'écorche...
+je ne m'appelle pas le Squelette pour rien... je suis mort d'avance...
+mon trou est fait à Clamart, je ne risque rien de travailler pour la
+pègre; les mangeurs nous dévorent encore plus que la police; on met les
+mangeurs de la Force à la Roquette, et les mangeurs de la Roquette à la
+Conciergerie, ils se croient sauvés. Minute... quand chaque prison aura
+tué son mangeur, n'importe où il ait mangé... ça ôtera l'appétit aux
+autres... Je donne l'exemple... on fera comme moi...
+
+Tous les détenus, admirant la résolution du Squelette, se pressèrent
+autour de lui... Barbillon lui-même, au lieu de rester auprès de la
+porte, se joignit au groupe et ne s'aperçut pas qu'un nouveau détenu
+entrait dans le parloir.
+
+Ce dernier, vêtu d'une blouse grise, et portant un bonnet de coton bleu
+brodé de laine rouge enfoncé jusque sur ses yeux, fit un mouvement en
+entendant prononcer le nom de Germain... puis il alla se mêler parmi les
+admirateurs du Squelette et approuva vivement de la voix et du geste la
+criminelle détermination du prévôt.
+
+--Est-il crâne, le Squelette!... disait l'un, quelle sorbonne!
+
+--Le diable en personne ne le ferait pas caner...
+
+--Voilà un homme!...
+
+--Si tous les pègres avaient ce front-là... c'est eux qui jugeraient et
+qui feraient guillotiner les _pantes_[39]...
+
+--Ça serait juste... chacun son tour...
+
+--Oui... mais on ne s'entend pas...
+
+--C'est égal... il rend un fameux service à la pègre... en voyant qu'on
+les refroidit... les mangeurs ne mangeront plus...
+
+--C'est sûr.
+
+--Et puisque le Squelette est si sûr d'être fauché, ça ne lui coûte
+rien... de tuer le mangeur.
+
+--Moi, je trouve que c'est rude! dit Frank, tuer ce jeune homme...
+
+--De quoi! De quoi! reprit le Squelette d'une voix courroucée, on n'a
+pas le droit de buter un traître?
+
+--Oui, au fait, c'est un traître; tant pis pour lui, dit Frank, après un
+moment de réflexion.
+
+Ces derniers mots et la garantie du Gros-Boiteux calmèrent la défiance
+que Frank avait un moment soulevée chez les détenus.
+
+Le Squelette seul persévéra dans sa méfiance.
+
+--Ah çà! et comment faire avec le gardien? Dis donc, Mort-d'avance, car
+c'est aussi bien ton nom que Squelette, reprit Nicolas en ricanant.
+
+--Eh bien! on l'occupera d'un côté, le gardien.
+
+--Non, on le retiendra de force.
+
+--Oui...
+
+--Non.
+
+--Silence dans la pègre!!! dit le Squelette.
+
+On fit le plus profond silence.
+
+--Écoutez-moi bien, reprit le prévôt de sa voix enrouée; il n'y a pas
+moyen de faire le coup pendant que le gardien sera dans le chauffoir ou
+dans le préau. Je n'ai pas de couteau; il y aura quelques cris étouffés;
+le mangeur se débattra.
+
+--Alors, comment...
+
+--Voilà comment: Pique-Vinaigre nous a promis de nous conter
+aujourd'hui, après dîner, son histoire de _Gringalet et Coupe-en-Deux_.
+Voilà la pluie, nous nous retirerons tous ici, et le mangeur viendra se
+mettre là-bas dans le coin, à la place où il se met toujours... Nous
+donnerons quelques sous à Pique-Vinaigre pour qu'il commence son
+histoire... C'est l'heure du dîner de la geôle... Le gardien nous verra
+tranquillement occupés à écouter les fariboles de Gringalet et de
+Coupe-en-Deux, il ne se défiera pas, ira faire un tour à la cantine...
+Dès qu'il aura quitté la cour... nous avons un quart d'heure à nous, le
+mangeur est refroidi avant que le gardien soit revenu... Je m'en
+charge... J'en ai étourdi de plus roides que lui... Mais je ne veux pas
+qu'on m'aide...
+
+--Minute, s'écria Cardillac, et l'huissier qui vient toujours blaguer
+ici avec nous... à l'heure du dîner?... S'il entre dans le chauffoir
+pour écouter Pique-Vinaigre, et qu'il voie refroidir Germain, il est
+capable de crier au secours... Ça n'est pas un homme culotté,
+l'huissier; c'est un pistolier, il faut s'en défier.
+
+--C'est vrai, dit le Squelette.
+
+--Il y a un huissier ici! s'écria Frank, victime, on le sait, de l'abus
+de confiance de maître Boulard; il y a un huissier ici! reprit-il avec
+étonnement. Et comment s'appelle-t-il?
+
+--Boulard, dit Cardillac.
+
+--C'est mon homme! s'écria Frank en serrant les poings; c'est lui qui
+m'a volé ma masse...
+
+--L'huissier? demanda le prévôt.
+
+--Oui... sept cent vingt francs qu'il a touchés pour moi.
+
+--Tu le connais?... Il t'a vu? demanda le Squelette.
+
+--Je crois bien que je l'ai vu... pour mon malheur... Sans lui, je ne
+serais pas ici...
+
+Ces regrets sonnèrent mal aux oreilles du Squelette; il attacha
+longuement ses yeux louches sur Frank, qui répondait à quelques
+questions de ses camarades, puis, se penchant vers le Gros-Boiteux, il
+lui dit tout bas:
+
+--Voilà un cadet qui est capable d'avertir les gardiens de notre coup.
+
+--Non, j'en réponds, il ne dénoncera personne... mais c'est encore
+frileux pour le vice... et il serait capable de vouloir défendre
+Germain... Vaudrait mieux l'éloigner du préau.
+
+--Suffit, dit le Squelette, et il reprit tout haut: Dis donc, Frank,
+est-ce que tu ne le rouleras pas ce brigand d'huissier?
+
+--Laissez faire... qu'il vienne, son compte est bon.
+
+--Il va venir, prépare-toi.
+
+--Je suis tout prêt; il portera mes marques.
+
+--Ça fera une batterie, on renverra l'huissier à sa pistole et Frank au
+cachot, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux, nous serons
+débarrassés de tous deux.
+
+--Quelle sorbonne!... Ce Squelette est-il roué! dit le bandit avec
+admiration. Puis il reprit tout haut:
+
+--Ah çà! préviendra-t-on Pique-Vinaigre qu'on s'aidera de son conte pour
+engourdir le gardien et escarper le mangeur?
+
+--Non; Pique-Vinaigre est trop mollasse et trop poltron; s'il savait ça,
+il ne voudrait pas conter; mais, le coup fait, il prendra son parti.
+
+La cloche du dîner sonna.
+
+--À la pâtée, les chiens! dit le Squelette; Pique-Vinaigre et Germain
+vont rentrer au préau. Attention, les amis, on m'appelle Mort-d'avance,
+mais le mangeur aussi est mort d'avance.
+
+
+
+
+VIII
+
+Le conteur
+
+
+Le nouveau détenu dont nous avons parlé, qui portait un bonnet de coton
+et une blouse grise, avait attentivement écouté et énergiquement
+approuvé le complot qui menaçait la vie de Germain... Cet homme, aux
+formes athlétiques, sortit du chauffoir avec les autres prisonniers sans
+avoir été remarqué et se mêla bientôt aux différents groupes qui se
+pressaient dans la cour autour des distributeurs d'aliments, qui
+portaient la viande cuite dans des bassines de cuivre et le pain dans de
+grands paniers.
+
+Chaque détenu recevait un morceau de boeuf bouilli désossé qui avait
+servi à faire la soupe grasse du matin, trempée avec la moitié d'un pain
+supérieur en qualité au pain des soldats[40].
+
+Les prisonniers qui possédaient quelque argent pouvaient acheter du vin
+à la cantine, et y aller boire, en termes de prison, la _gobette_.
+
+Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reçu des vivres du dehors
+improvisaient un festin auquel ils invitaient d'autres détenus. Les
+convives du fils du supplicié furent le Squelette, Barbillon, et, sur
+l'observation de celui-ci, Pique-Vinaigre, afin de le bien disposer à
+conter.
+
+Le jambonneau, les oeufs durs, le fromage et le pain blanc dus à la
+libéralité forcée de Micou le receleur furent étalés sur un des bancs du
+chauffoir, et le Squelette s'apprêta à faire honneur à ce repas, sans
+s'inquiéter du meurtre qu'il allait froidement commettre.
+
+--Va donc voir si Pique-Vinaigre n'arrive pas. En attendant d'étrangler
+Germain, j'étrangle la faim et la soif; n'oublie pas de dire au
+Gros-Boiteux qu'il faut que Frank saute aux crins de l'huissier pour
+qu'on débarrasse la Fosse-aux-lions de tous les deux.
+
+--Sois tranquille, Mort-d'avance, si Frank ne roule pas l'huissier, ça
+ne sera pas notre faute...
+
+Et Nicolas sortit du chauffoir.
+
+À ce moment même, maître Boulard entrait dans le préau en fumant un
+cigare, les mains plongées dans sa longue redingote de molleton gris, sa
+casquette à bec bien enfoncée sur ses oreilles, la figure souriante,
+épanouie; il avisa Nicolas, qui, de son côté, chercha aussitôt Frank des
+yeux.
+
+Frank et le Gros-Boiteux dînaient assis sur un des bancs de la cour; ils
+n'avaient pu apercevoir l'huissier, auquel ils tournaient le dos.
+
+Fidèle aux recommandations du Squelette, Nicolas, voyant du coin de
+l'oeil maître Boulard venir à lui, n'eut pas l'air de le remarquer et se
+rapprocha de Frank et du Gros-Boiteux.
+
+--Bonjour, mon brave, dit l'huissier à Nicolas.
+
+--Ah! bonjour, monsieur, je ne vous voyais pas; vous venez faire, comme
+d'habitude, votre petite promenade?
+
+--Oui, mon garçon, et aujourd'hui j'ai deux raisons pour la faire... Je
+vas vous dire pourquoi: d'abord, prenez ces cigares... voyons, sans
+façon... Entre camarades, que diable! il ne faut pas se gêner.
+
+--Merci, monsieur... Ah çà! pourquoi avez-vous deux raisons de vous
+promener?
+
+--Vous allez le comprendre, mon garçon. Je ne me sens pas en appétit
+aujourd'hui... Je me suis dit: «En assistant au dîner de mes gaillards,
+à force de les voir travailler des mâchoires, la faim me viendra
+peut-être.»
+
+--C'est pas bête, tout de même... Mais, tenez, si vous voulez voir deux
+cadets qui mastiquent crânement, dit Nicolas en amenant peu à peu
+l'huissier tout près du banc de Frank, qui lui tournait le dos,
+regardez-moi ces deux _avale-tout-cru_: la fringale vous galopera comme
+si vous veniez de manger un bocal de cornichons.
+
+--Ah! parbleu... voyons donc ce phénomène, dit maître Boulard.
+
+--Eh! Gros-Boiteux! cria Nicolas.
+
+Le Gros-Boiteux et Frank retournèrent vivement la tête.
+
+L'huissier resta stupéfait, la bouche béante, en reconnaissant celui
+qu'il avait dépouillé.
+
+Frank, jetant son pain et sa viande sur le banc, d'un bond sauta sur
+maître Boulard, qu'il prit à la gorge en s'écriant:
+
+--Mon argent!
+
+--Comment?... Quoi?... Monsieur... vous m'étranglez... je...
+
+--Mon argent!...
+
+--Mon ami, écoutez-moi...
+
+--Mon argent!... Et encore, il est trop tard, car c'est ta faute, si je
+suis ici...
+
+--Mais... je... mais...
+
+--Si je vais aux galères, entends-tu, c'est ta faute; car si j'avais eu
+ce que tu m'as volé... je ne me serais pas vu dans la nécessité de
+voler; je serais resté honnête comme je voulais l'être... et on
+t'acquittera peut-être, toi... On ne te fera rien, mais je te ferai
+quelque chose, moi... tu porteras mes marques! Ah! tu as des bijoux, des
+chaînes d'or, et tu voles le pauvre monde!... Tiens... tiens... En as-tu
+assez? Non... tiens encore!...
+
+--Au secours! Au secours!... cria l'huissier en roulant sous les pieds
+de Frank, qui le frappait avec furie.
+
+Les autres détenus, très-indifférents à cette rixe, faisaient cercle
+autour des deux combattants, ou plutôt autour du battant et du battu;
+car maître Boulard, essoufflé, épouvanté, ne faisait aucune résistance
+et tâchait de parer, du mieux qu'il pouvait, les coups dont son
+adversaire l'accablait.
+
+Heureusement, le surveillant accourut aux cris de l'huissier et le
+retira des mains de Frank.
+
+Maître Boulard se releva pâle, épouvanté, un de ses gros yeux contus;
+et, sans se donner le temps de ramasser sa casquette, il s'écria en
+courant vers le guichet:
+
+--Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester une seconde de plus
+ici... Au secours!...
+
+--Et vous, pour avoir battu monsieur, suivez-moi chez le directeur, dit
+le gardien en prenant Frank au collet; vous en aurez pour deux jours de
+cachot.
+
+--C'est égal, il a reçu sa paie, dit Frank.
+
+--Ah çà! lui dit tout bas le Gros-Boiteux en ayant l'air de l'aider à se
+rajuster, pas un mot de ce qu'on veut faire au mangeur.
+
+--Sois tranquille; peut-être que si j'avais été là je l'aurais défendu;
+car, tuer un homme pour ça... c'est dur; mais vous dénoncer, jamais!
+
+--Allons, venez-vous? dit le gardien.
+
+--Nous voilà débarrassés de l'huissier et de Frank... maintenant, chaud,
+chaud pour le mangeur! dit Nicolas.
+
+Au moment où Frank sortait du préau, Germain et Pique-Vinaigre y
+entraient.
+
+En entrant dans le préau, Germain n'était plus reconnaissable; sa
+physionomie, jusqu'alors triste, abattue, était radieuse et fière; il
+portait le front haut et jetait autour de lui un regard joyeux et
+assuré... Il était aimé... l'horreur de la prison disparaissait à ses
+yeux.
+
+Pique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrassé: enfin, après avoir
+hésité deux ou trois fois à l'aborder, il fit un grand effort sur
+lui-même et toucha légèrement le bras de Germain avant que celui-ci se
+fût rapproché des groupes de détenus qui de loin l'examinaient avec une
+haine sournoise. Leur victime ne pouvait leur échapper.
+
+Malgré lui, Germain tressaillit au contact de Pique-Vinaigre; car la
+figure et les haillons de l'ancien joueur de gobelets prévenaient peu en
+faveur de ce malheureux. Mais, se rappelant les recommandations de
+Rigolette, et se trouvant d'ailleurs trop heureux pour n'être pas
+bienveillant, Germain s'arrêta et dit doucement à Pique-Vinaigre:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Vous remercier.
+
+--De quoi?
+
+--De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire pour ma pauvre
+soeur.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit Germain surpris.
+
+--Je vas vous expliquer cela... Tout à l'heure au greffe, j'ai rencontré
+le surveillant qui était de garde au parloir...
+
+--Ah! oui, un brave homme...
+
+--Ordinairement les geôliers ne répondent pas à ce nom-là... _brave
+homme..._ mais le père Roussel, c'est différent..., il le mérite... Tout
+à l'heure, il m'a donc glissé dans le tuyau de l'oreille:
+«Pique-Vinaigre, mon garçon, vous connaissez bien M. Germain?--Oui, la
+bête noire du préau», que je réponds. Puis, s'interrompant,
+Pique-Vinaigre dit à Germain:--Pardon, excuse, si je vous ai appelé bête
+noire... ne faites pas attention... attendez la fin.
+
+«--Oui donc, que je réponds, je connais M. Germain, la bête noire du
+préau.--Et la vôtre aussi, peut-être, Pique-Vinaigre? me demanda le
+gardien d'un air sévère.--Mon gardien, je suis trop poltron et trop bon
+enfant pour me permettre d'avoir aucune espèce de bête noire, blanche ou
+grise, et encore moins M. Germain que tout autre car il ne paraît pas
+méchant, et on est injuste pour lui.--Eh bien! Pique-Vinaigre, vous avez
+raison d'être du parti de M. Germain, car il a été bon pour vous.--Pour
+moi, gardien? Comment donc?--C'est-à-dire, ça n'est pas lui, et ça n'est
+pas pour vous; mais sauf cela, vous lui devez une fière reconnaissance»,
+me répond le père Roussel.
+
+--Voyons... expliquez-vous un peu plus clairement, dit Germain en
+souriant.
+
+--C'est absolument ce que j'ai répondu au gardien: «Parlez plus
+clairement.» Alors il m'a répondu: «Ce n'est pas M. Germain, mais sa
+jolie petite visiteuse, qui a été pleine de bontés pour votre soeur.
+Elle l'a entendue vous raconter les malheurs de son ménage, et, au
+moment où la pauvre femme sortait du parloir, la jeune fille lui a
+offert de lui être utile autant qu'elle le pourrait.»
+
+--Bonne Rigolette! s'écria Germain attendri; elle s'est bien gardée de
+m'en rien dire!
+
+«--Oh! pour lors, que je réponds au gardien, je ne suis qu'une oie. Vous
+avez raison, M. Germain a été bon pour moi, car sa visiteuse, c'est
+comme qui dirait lui, et ma soeur Jeanne, c'est comme qui dirait moi, et
+bien plus que moi...»
+
+--Pauvre Rigolette! reprit Germain, cela ne m'étonne pas... elle a un
+coeur si généreux, si compatissant!
+
+--Le gardien a repris: «J'ai entendu tout cela sans faire semblant de
+rien. Vous voilà prévenu maintenant. Si vous ne tâchiez pas de rendre
+service à M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans le cas où vous
+sauriez quelque complot contre lui, vous seriez un gueux fini...
+Pique-Vinaigre.--Gardien, je suis un gueux commencé, c'est vrai, mais
+pas encore un gueux fini... Enfin, puisque la visiteuse de M. Germain a
+voulu du bien à ma pauvre Jeanne... qui est une brave et honnête femme,
+celle-là, je m'en vante... je ferai pour M. Germain ce que je pourrai...
+Malheureusement, ce ne sera pas grand-chose...--C'est égal, faites
+toujours. Je vais aussi vous donner une bonne nouvelle à apprendre à M.
+Germain; je viens de la savoir à l'instant.»
+
+--Quoi donc? demanda Germain.
+
+--Il y aura demain une cellule vacante à la pistole; le gardien m'a dit
+de vous en prévenir.
+
+--Il serait vrai! Oh! quel bonheur! s'écria Germain. Ce brave homme
+avait raison; c'est une bonne nouvelle que vous m'apprenez là.
+
+--Sans me flatter, je le crois bien, car votre place n'est pas d'être
+avec des gens comme nous, monsieur Germain.
+
+Puis s'interrompant, Pique-Vinaigre se hâta d'ajouter tout bas et
+rapidement en se baissant comme s'il eût ramassé quelque chose:
+
+--Tenez, monsieur Germain, voilà les détenus qui nous regardent: ils
+sont étonnés de nous voir causer ensemble. Je vous laisse, défiez-vous.
+Si on vous cherche dispute, ne répondez pas. Ils veulent un prétexte
+pour engager une querelle et vous battre. Barbillon doit engager la
+dispute; prenez garde à lui. Je tâcherai de les détourner de leur
+idée...
+
+Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il eût trouvé ce qu'il semblait
+chercher depuis un moment.
+
+--Merci, mon brave homme. Je serai prudent, dit vivement Germain en se
+séparant de son compagnon.
+
+Seulement instruit du complot du matin, qui consistait à provoquer une
+rixe dans laquelle Germain devait être maltraité, afin de forcer ainsi
+le directeur de la prison à le changer de préau, non-seulement
+Pique-Vinaigre ignorait le meurtre récemment projeté par le Squelette,
+mais il ignorait encore que l'on comptait sur son récit de _Gringalet et
+Coupe-en-Deux_ pour tromper et distraire la surveillance du gardien.
+
+--Arrive donc, feignant, dit Nicolas à Pique-Vinaigre en allant à sa
+rencontre. Laisse là ta ration de carne; il y a noce et festin... je
+t'invite.
+
+--Où çà? Au Panier-Fleuri? Au Petit-Ramponneau?
+
+--Farceur!... Non, dans le chauffoir. La table est mise... sur un banc.
+Nous avons un jambonneau, des oeufs et du fromage... C'est moi qui paie.
+
+--Ça me va. Mais c'est dommage de perdre ma ration, et encore plus
+dommage que ma soeur n'en profite pas. Ni elle ni ses enfants n'en
+voient pas souvent de la viande, à moins que ça ne soit à la porte des
+bouchers.
+
+--Allons, viens vite; le Squelette s'embête. Il est capable de tout
+dévorer avec Barbillon.
+
+Nicolas et Pique-Vinaigre entrèrent dans le chauffoir. Le Squelette, à
+cheval sur le bout du banc où étaient étalés les vivres de Nicolas,
+jurait et maugréait en attendant l'amphitryon.
+
+--Te voilà, colimaçon! traînard! s'écria le bandit à la vue du conteur.
+Qu'est-ce que tu faisais donc?
+
+--Il causait avec Germain, dit Nicolas en dépeçant le jambon.
+
+--Ah! tu causais avec Germain! dit le Squelette en regardant
+attentivement Pique-Vinaigre sans s'interrompre de manger avec avidité.
+
+--Oui! répondit le conteur. En voilà encore un qui n'a pas inventé les
+tire-bottes et les oeufs durs (je dis ça parce que j'adore ce légume).
+Est-il bête, ce Germain, est-il bête! Je me suis laissé dire qu'il
+mouchardait dans la prison: il est joliment trop colas pour ça!
+
+--Ah! tu crois? dit le Squelette en échangeant un coup d'oeil rapide et
+significatif avec Nicolas et Barbillon.
+
+--J'en suis sûr, comme voilà du jambon! Et puis comment diable
+voulez-vous qu'il moucharde? Il est toujours tout seul, il ne parle à
+personne et personne ne lui parle; il se sauve de nous comme si nous
+avions le choléra. S'il faut qu'il fasse des rapports avec ça, excusez
+du peu! D'ailleurs il ne mouchardera pas longtemps; il va à la pistole.
+
+--Lui! s'écria le Squelette; et quand?
+
+--Demain matin il y aura une cellule de vacante.
+
+--Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. Il ne couche pas dans
+ma chambre; demain il ne sera plus temps. Aujourd'hui nous n'avons que
+jusqu'à quatre heures, et voilà qu'il en est bientôt trois, dit tout bas
+le Squelette à Nicolas, pendant que Pique-Vinaigre causait avec
+Barbillon.
+
+--C'est égal, reprit tout haut Nicolas en ayant l'air de répondre à une
+observation du Squelette, Germain a l'air de nous mépriser.
+
+--Au contraire, mes enfants, reprit Pique-Vinaigre, vous l'intimidez, ce
+jeune homme; il se regarde, auprès de vous, comme le dernier des
+derniers. Tout à l'heure, savez-vous ce qu'il me disait?
+
+--Non! voyons.
+
+--Il me disait: «Vous êtes bien heureux, vous, Pique-Vinaigre, d'oser
+parler avec ce fameux Squelette (il a dit fameux) comme de pair à
+compagnon. Moi! j'en meurs d'envie, de lui parler; mais il me produit un
+effet si respectueux, si respectueux, que je verrais M. le préfet de
+police en chair, en os et en uniforme, que je ne serais pas plus
+abalobé.»
+
+--Il t'a dit cela? reprit le Squelette en feignant de croire et d'être
+sensible à l'impression d'admiration qu'il causait à Germain.
+
+--Aussi vrai que tu es le plus grand brigand de la terre, il me l'a dit.
+
+--Alors c'est différent, reprit le Squelette. Je me raccommode avec lui.
+Barbillon avait envie de lui chercher dispute; il fera aussi bien de le
+laisser tranquille.
+
+--Il fera mieux, s'écria Pique-Vinaigre, persuadé d'avoir détourné le
+danger dont Germain était menacé. Il fera mieux, car ce pauvre garçon ne
+mordrait pas à une dispute; il est dans mon genre, hardi comme un
+lièvre.
+
+--Malgré cela, c'est dommage, reprit le Squelette. Nous comptions sur
+cette batterie-là pour nous amuser après dîner. Le temps va nous
+paraître long.
+
+--Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit Nicolas.
+
+--Puisque c'est comme ça, que Pique-Vinaigre raconte une histoire à la
+chambrée, je ne chercherai pas querelle à Germain, dit Barbillon.
+
+--Ça va, ça va, dit le conteur, c'est déjà une condition; mais il y en a
+une autre, et sans les deux je ne conte pas.
+
+--Voyons ton autre condition?
+
+--C'est que l'honorable société, qui est empoisonnée de capitalistes,
+dit Pique-Vinaigre en reprenant son accent de bateleur, me fera la
+bagatelle d'une cotisation de vingt sous. Vingt sous! messieurs! pour
+entendre le fameux Pique-Vinaigre, qui a eu l'honneur de travailler
+devant les grinches les plus renommés, devant les escarpes les plus
+fameux de France et de Navarre, et qui est incessamment attendu à Brest
+et à Toulon, où il se rend par ordre du gouvernement. Vingt sous! C'est
+pour rien, messieurs!
+
+--Allons! on te fera vingt sous, quand tu auras dit tes contes.
+
+--Après? Non, avant, s'écria Pique-Vinaigre.
+
+--Ah çà! dis donc, est-ce que tu nous crois capables de te filouter
+vingt sous? dit le Squelette d'un air choqué.
+
+--Du tout! répondit Pique-Vinaigre; j'honore la pègre de ma confiance,
+et c'est pour ménager sa bourse que je demande vingt sous d'avance.
+
+--Ta parole d'honneur?
+
+--Oui, messieurs; car après mon conte on sera si satisfait que ce n'est
+plus vingt sous, mais vingt francs! mais cent francs qu'on me forcerait
+de prendre! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter. Vous voyez
+donc bien que, par économie, vous feriez mieux de me donner vingt sous
+d'avance!
+
+--Oh! ça n'est pas la blague qui te manque, à toi.
+
+--Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en serve. Et puis, le fin
+mot, c'est que ma soeur et ses enfants sont dans une atroce débine, et
+vingt sous dans un petit ménage, ça se sent.
+
+--Pourquoi qu'elle ne grinche pas, ta soeur, et ses mômes aussi, s'ils
+ont l'âge? dit Nicolas.
+
+--Ne m'en parlez pas, elle me désole, elle me déshonore... je suis trop
+bon.
+
+--Dis donc trop bête, puisque tu l'encourages.
+
+--C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'être honnête. Mais elle
+n'est bonne qu'à ce métier-là, elle m'en fait pitié, quoi! Ah çà! c'est
+convenu, je vous conterai ma fameuse histoire de _Gringalet et
+Coupe-en-Deux,_ mais on me fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera
+pas querelle à cet imbécile de Germain, dit Pique-Vinaigre.
+
+--On te fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet
+imbécile de Germain, dit le Squelette.
+
+--Alors, ouvrez vos oreilles, vous allez entendre du chenu. Mais voici
+la pluie... qui fait rentrer les pratiques: il n'y aura pas besoin de
+les aller chercher.
+
+En effet, la pluie commençait à tomber; les prisonniers quittèrent la
+cour et vinrent se réfugier dans le chauffoir, toujours accompagnés d'un
+gardien.
+
+Nous l'avons dit, ce chauffoir était une grande et longue salle dallée,
+éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour; au milieu se trouvait
+le calorifère, près duquel se tenaient le Squelette, Barbillon, Nicolas
+et Pique-Vinaigre. À un signe d'intelligence du prévôt, le Gros-Boiteux
+vint rejoindre ce groupe.
+
+Germain entra l'un des derniers, absorbé dans de délicieuses pensées. Il
+alla machinalement s'asseoir sur le rebord de la dernière croisée de la
+salle, place qu'il occupait habituellement et que personne ne lui
+disputait; car elle était éloignée du poêle, autour duquel se groupaient
+les détenus.
+
+Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers avaient d'abord été
+instruits et de la trahison que l'on reprochait à Germain, et du meurtre
+qui devait l'en punir.
+
+Mais, bientôt divulgué, ce projet compta autant d'adhérents qu'il y
+avait de détenus; ces misérables, dans leur aveugle cruauté, regardant
+cet affreux guet-apens comme une vengeance légitime et y voyant une
+garantie certaine contre les futures dénonciations des mangeurs.
+
+Germain, Pique-Vinaigre et le gardien ignoraient seuls ce qui allait se
+passer.
+
+L'attention générale se partageait entre le bourreau, la victime et le
+conteur qui allait innocemment priver Germain du seul secours que ce
+dernier pût attendre; car il était presque certain que le gardien,
+voyant les détenus attentifs aux récits de Pique-Vinaigre, croirait sa
+surveillance inutile et profiterait de ce moment de calme pour aller
+prendre son repas.
+
+En effet, lorsque les détenus furent entrés, le Squelette dit au
+gardien:
+
+--Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne idée... il va nous
+conter son conte de _Gringalet et Coupe-en-Deux_. Il fait un temps à ne
+pas mettre un municipal dehors, nous allons attendre tranquillement
+l'heure d'aller à nos niches.
+
+--Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tranquilles... Au moins on
+n'a pas besoin d'être sur votre dos.
+
+--Oui, reprit le Squelette, mais Pique-Vinaigre demande cher pour
+conter... il veut vingt sous.
+
+--Oui, la bagatelle de vingt sous... et c'est pour rien, s'écria
+Pique-Vinaigre. Oui, messieurs, pour rien, car il ne faudrait pas avoir
+un liard dans sa poche pour se priver d'entendre le récit des aventures
+du pauvre petit Gringalet et du terrible Coupe-en-Deux et du scélérat
+Gargousse... c'est à fendre le coeur et à hérisser les cheveux. Or,
+messieurs, qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la bagatelle de
+quatre liards, ou, si vous aimez mieux compter en kilomètres, la
+bagatelle de cinq centimes, pour avoir le coeur fendu et les cheveux
+hérissés?...
+
+--Je mets deux sous, dit le Squelette; et il jeta sa pièce devant
+Pique-Vinaigre. Allons! est-ce que la pègre serait chiche pour un
+amusement pareil? ajouta-t-il en regardant ses complices d'un air
+significatif.
+
+Plusieurs sous tombèrent de côté et d'autre, à la grande joie de
+Pique-Vinaigre, qui songeait à sa soeur en faisant sa collecte.
+
+--Huit, neuf, dix, onze, douze et treize! s'écria-t-il en ramassant la
+monnaie; allons, messieurs les richards, les capitalistes et autres
+banquezingues, encore un petit effort, vous ne pouvez pas rester à
+treize, c'est un mauvais nombre. Il ne faut plus que sept sous, la
+bagatelle de sept sous! Comment, messieurs, il sera dit que la pègre de
+la Fosse-aux-lions ne pourra pas réunir encore sept sous, sept
+malheureux sous! Ah! messieurs, vous feriez croire qu'on vous a mis ici
+injustement ou que vous avez eu la main bien malheureuse.
+
+La voix perçante et les lazzis de Pique-Vinaigre avaient tiré Germain de
+sa rêverie; autant pour suivre les avis de Rigolette en se popularisant
+un peu que pour faire une légère aumône à ce pauvre diable qui avait
+témoigné quelque désir de lui être utile, il se leva et jeta une pièce
+de dix sous aux pieds du conteur, qui s'écria en désignant à la foule le
+généreux donateur:
+
+--Dix sous, messieurs!... Vous voyez. Je parlais de capitalistes...
+Honneur à monsieur, il se comporte en banquezingue, en ambassadeur, pour
+être agréable à la société... Oui, messieurs... car c'est à lui que vous
+devrez la plus grande part de _Gringalet et Coupe-en-Deux_... et vous
+l'en remercierez. Quant aux trois sous de surplus que fait sa pièce...
+je les mériterai en imitant la voix des personnages, au lieu de parler
+comme vous et moi... Ce sera une douceur que vous devrez à ce riche
+capitaliste, que vous devez adorer.
+
+--Allons, ne blague pas tant et commence, dit le Squelette.
+
+--Un moment, messieurs, dit Pique-Vinaigre, il est de toute justice que
+le capitaliste qui m'a donné dix sous soit... le mieux placé, sauf notre
+prévôt qui doit choisir.
+
+Cette proposition servait si bien le projet du Squelette qu'il s'écria:
+
+--C'est vrai, après moi il doit être le mieux placé.
+
+Et le bandit jeta un nouveau regard d'intelligence aux détenus.
+
+--Oui, oui, qu'il s'approche, dirent-ils.
+
+--Qu'il se mette au premier banc.
+
+--Vous voyez, jeune homme... votre libéralité est récompensée...
+L'honorable société reconnaît que vous avez droit aux premières places,
+dit Pique-Vinaigre à Germain.
+
+Croyant que sa libéralité avait réellement mieux disposé ses odieux
+compagnons en sa faveur, enchanté de suivre en cela les recommandations
+de Rigolette, Germain, malgré une assez vive répugnance, quitta sa place
+de prédilection et se rapprocha du conteur.
+
+Celui-ci aidé de Nicolas et de Barbillon, ayant rangé autour du poêle
+les quatre ou cinq bancs du chauffoir, dit avec emphase:
+
+--Voici les premières loges... À tout seigneur tout honneur... d'abord
+le capitaliste...
+
+«Maintenant, que ceux qui ont payé s'asseyent sur les bancs, ajouta
+gaiement Pique-Vinaigre, croyant fermement que Germain n'avait plus,
+grâce à lui, aucun péril à redouter. Et ceux qui n'ont pas payé,
+ajouta-t-il, s'assiéront par terre ou se tiendront debout, à leur
+choix...
+
+Résumons la disposition matérielle de cette scène.
+
+Pique-Vinaigre, debout auprès du poêle, se préparait à conter.
+
+Près de lui, le Squelette, aussi debout et couvrant Germain des yeux,
+prêt à s'élancer sur lui au moment où le gardien quitterait la salle.
+
+À quelque distance de Germain, Nicolas, Barbillon, Cardillac et d'autres
+détenus, parmi lesquels on remarquait l'homme au bonnet de coton bleu et
+à la blouse grise, occupaient les derniers bancs.
+
+Le plus grand nombre des prisonniers groupés çà et là, les uns assis par
+terre, d'autres debout et adossés aux murailles, composaient les plans
+secondaires de ce tableau, éclairé à la Rembrandt par les trois fenêtres
+latérales, qui jetaient de vives lumières et de vigoureuses ombres sur
+ces figures si diversement caractérisées et si durement accentuées.
+
+Disons enfin que le gardien, qui devait, à son insu et par son départ,
+donner le signal du meurtre de Germain, se tenait auprès de la porte
+entr'ouverte.
+
+--Y sommes-nous? demanda Pique-Vinaigre au Squelette.
+
+--Silence dans la pègre..., dit celui-ci en se retournant à demi; puis,
+s'adressant à Pique-Vinaigre:--Maintenant, commence ton conte, on
+t'écoute.
+
+On fit un profond silence.
+
+
+
+
+IX
+
+Gringalet et Coupe-en-Deux
+
+ ...Rien de plus doux, de plus salutaire,
+ de plus précieux que vos paroles; elles
+ charment, elles encouragent, elles améliorent...
+
+ WOLFGANG, livre IV
+
+
+Avant d'entamer le récit de Pique-Vinaigre, nous rappellerons au lecteur
+que, par un contraste bizarre, la majorité des détenus, malgré leur
+cynique perversité, affectionnent presque toujours les récits naïfs,
+nous ne voudrions pas dire puérils, où l'on voit, selon les lois d'une
+inexorable fatalité, l'opprimé vengé de son tyran, après des épreuves et
+des traverses sans nombre.
+
+Loin de nous la pensée d'établir d'ailleurs le moindre parallèle entre
+des gens corrompus et la masse honnête et pauvre; mais ne sait-on pas
+avec quels applaudissements frénétiques le populaire des théâtres du
+boulevard accueille la délivrance de la victime, et de quelles
+malédictions passionnées il poursuit le méchant ou le traître?
+
+On raille ordinairement ces incultes témoignages de sympathie pour ce
+qui est bon, faible et persécuté... d'aversion pour ce qui est puissant,
+injuste et cruel.
+
+On a tort, ce nous semble.
+
+Rien de plus consolant en soit que ces ressentiments de la foule.
+
+N'est-il pas évident que ces instincts salutaires pourraient devenir des
+principes arrêtés chez les infortunés que l'ignorance et la pauvreté
+exposent incessamment à la subversive obsession du mal?
+
+Comment ne pas tout espérer d'un peuple dont le bon sens moral se
+manifeste si invariablement? D'un peuple qui, malgré les prestiges de
+l'art, ne permettrait jamais qu'une oeuvre dramatique fût dénouée par le
+triomphe du scélérat et par le supplice du juste?
+
+Ce fait, dédaigné, moqué, nous paraît très-considérable en raison des
+tendances qu'il constate, et qui souvent même se retrouvent, nous le
+répétons, parmi les êtres les plus corrompus, lorsqu'ils sont pour ainsi
+dire au repos et à l'abri des instigations ou des nécessités
+criminelles.
+
+Et un mot, puisque les gens endurcis dans le crime sympathisent encore
+quelquefois au récit et à l'expression des sentiments élevés, ne doit-on
+pas penser que tous les hommes ont plus ou moins en eux l'amour du beau,
+du bien, du juste, mais que la misère, mais que l'abrutissement, en
+faussant, en étouffant ces divins instincts, sont les causes premières
+de la dépravation humaine?
+
+N'est-il pas évident qu'on ne devient généralement méchant que parce
+qu'on est malheureux, et qu'arracher l'homme aux terribles tentations du
+besoin par l'équitable amélioration de sa condition matérielle, c'est
+lui rendre praticables les vertus dont il a la conscience?
+
+L'impression causée par le récit de Pique-Vinaigre démontrera, ou plutôt
+exposera, nous l'espérons, quelques-unes des idées que nous venons
+d'émettre.
+
+Pique-Vinaigre commença donc son récit en ces termes, au milieu du
+profond silence de son auditoire:
+
+--Il y a déjà pas mal de temps que s'est passée, l'histoire que je vais
+raconter à l'honorable société. Ce qu'on appelait la Petite-Pologne
+n'était pas encore détruit. L'honorable société sait ou ne sait pas ce
+que c'était que la Petite-Pologne.
+
+--Connu, dit le détenu au bonnet bleu et à la blouse grise, c'étaient
+des cassines du côté de la rue du Rocher et de la rue de la Pépinière.
+
+--Justement, mon garçon, reprit Pique-Vinaigre, et le quartier de la
+Cité, qui n'est pourtant pas composé de palais, serait comme qui dirait
+la rue de la Paix ou la rue de Rivoli, auprès de la Petite-Pologne;
+quelle turne! mais du reste, fameux repaire pour la pègre; il n'y avait
+pas de rues, mais des ruelles; pas de maisons, mais des masures; pas de
+pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le
+bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s'il en avait passé;
+mais il n'en passait pas. Du matin jusqu'au soir, et surtout du soir
+jusqu'au matin, ce qu'on ne cessait pas d'entendre, c'étaient des cris:
+«À la garde! Au secours! Au meurtre!» mais la garde ne se dérangeait
+pas. Tant plus il y avait d'assommés dans la Petite-Pologne, tant moins
+il y avait de gens à arrêter!
+
+«Ça grouillait donc de monde là-dedans, fallait voir; il y logeait peu
+de bijoutiers, d'orfèvres et de banquiers; mais, en revanche, il y avait
+des tas de joueurs d'orgue, de paillasses, de polichinelles ou de
+montreurs de bêtes curieuses. Parmi ceux-là, il y en avait un qu'on
+nommait Coupe-en-Deux, tant il était méchant; mais il était surtout
+méchant pour les enfants... On l'appelait Coupe-en-Deux parce qu'on
+disait que d'un coup de hache il avait coupé en deux un petit Savoyard.
+
+À ce passage du récit de Pique-Vinaigre, l'horloge de la prison sonna
+trois heures un quart.
+
+Les détenus rentrant dans les dortoirs à quatre heures, le crime du
+Squelette devait être consommé avant ce moment.
+
+--Mille tonnerres! le gardien ne s'en va pas, dit-il tout bas au
+Gros-Boiteux.
+
+--Sois tranquille, une fois l'histoire en train, il filera...
+
+Pique-Vinaigre continua son récit.
+
+--On ne savait pas d'où venait Coupe-en-Deux; les uns disaient qu'il
+était Italien, d'autres Bohémien, d'autres Turc, d'autres Africain; les
+bonnes femmes disaient magicien, quoiqu'un magicien dans ce temps-ci
+paraisse drôle; moi, je serais assez tenté de dire comme les bonnes
+femmes. Ce qui faisait croire ça, c'est qu'il avait toujours avec lui un
+grand singe roux appelé Gargousse, et qui était si malin et si méchant
+qu'on aurait dit qu'il avait le diable dans le ventre. Tout à l'heure je
+vous reparlerai de Gargousse. Quant à Coupe-en-Deux, je vas vous le
+dévisager: il avait le teint couleur de revers de botte, les cheveux
+rouges comme les poils de son singe, les yeux verts, et ce qui ferait
+croire, comme les bonnes femmes, qu'il était magicien... c'est qu'il
+avait la langue noire...
+
+--La langue noire? dit Barbillon.
+
+--Noire comme de l'encre! répondit Pique-Vinaigre.
+
+--Et pourquoi ça?
+
+--Parce qu'étant grosse, sa mère avait probablement parlé d'un nègre,
+reprit Pique-Vinaigre avec une assurance modeste. À cet agrément-là,
+Coupe-en-Deux joignait le métier d'avoir je ne sais combien de tortues,
+de singes, de cochons d'Inde, de souris blanches, de renards et de
+marmottes, qui correspondaient à un nombre égal de petits Savoyards ou
+d'enfants abandonnés.
+
+«Tous les matins, Coupe-en-Deux distribuait, à chacun sa bête et un
+morceau de pain noir, et en route... pour demander un _petit sou_ ou
+faire danser la _Catarina_. Ceux qui le soir ne rapportaient pas au
+moins quinze sous étaient battus, mais battus! que dans les premiers
+temps on entendait les enfants crier d'un bout de la Petite-Pologne à
+l'autre.
+
+«Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Petite-Pologne un homme
+qu'on appelait le doyen, parce que c'était le plus ancien de cette
+espèce de quartier, et qu'il en était comme qui dirait le maire, le
+prévôt, le juge de paix ou plutôt de guerre, car c'était dans sa cour
+(il était marchand de vin gargotier) qu'on allait se peigner devant lui,
+quand il n'y avait que ce moyen de s'entendre et de s'arranger. Quoique
+déjà vieux, le doyen était fort comme un hercule et très-craint; on ne
+jurait que par lui dans la Petite-Pologne; quand il disait: «C'est
+bien», tout le monde disait: «C'est très-bien»; «C'est mal», tout le
+monde disait: «C'est mal.» Il était brave homme au fond, mais terrible;
+quand, par exemple, des gens forts faisaient la misère à de plus faibles
+qu'eux... alors, gare dessous!
+
+«Comme le doyen était voisin de Coupe-en-Deux, il avait dans le
+commencement entendu les enfants crier, à cause des coups que le
+montreur de bêtes leur donnait; mais il lui avait dit: «Si j'entends
+encore les enfants crier, je te fais crier à mon tour, et, comme tu as
+la voix plus forte, je taperai plus fort.»
+
+--Farceur de doyen! J'aime le doyen, moi! dit le détenu à bonnet bleu.
+
+--Et moi aussi, ajouta le gardien en se rapprochant du groupe.
+
+Le Squelette ne put contenir un mouvement d'impatience courroucée.
+
+Pique-Vinaigre continua:
+
+--Grâce au doyen, qui avait menacé Coupe-en-Deux, on n'entendait donc
+plus les enfants crier la nuit dans la Petite-Pologne; mais les pauvres
+petits malheureux n'en souffraient pas moins, car s'ils ne criaient plus
+quand leur maître les battait, c'est qu'ils craignaient d'être battus
+encore plus fort. Quant à aller se plaindre au doyen, ils n'en avaient
+pas seulement l'idée.
+
+«Moyennant les quinze sous que chaque petit montreur de bêtes devait lui
+rapporter, Coupe-en-Deux les logeait, les nourrissait et les habillait.
+
+«Le soir, un morceau de pain noir, comme à déjeuner... voilà pour la
+nourriture; il ne leur donnait jamais d'habits... voilà pour
+l'habillement; et il les enfermait la nuit pêle-mêle avec leurs bêtes,
+sur la même paille, dans un grenier où on montait par une échelle et par
+une trappe... voilà pour le logement. Une fois bêtes et enfants rentrés
+au complet, il retirait l'échelle et fermait la trappe à clef.
+
+«Vous jugez la vie et le vacarme que ces singes, ces cochons d'Inde, ces
+renards, ces souris, ces tortues, ces marmottes et ces enfants faisaient
+sans lumière dans ce grenier, qui était grand comme rien. Coupe-en-Deux
+couchait dans une chambre au-dessous, ayant son grand singe Gargousse
+attaché au pied de son lit. Quand ça grouillait et que ça criait trop
+fort dans le grenier, le montreur de bêtes se levait sans lumière,
+prenait un grand fouet, montait à l'échelle, ouvrait la trappe et, sans
+y voir, fouaillait à tour de bras.
+
+«Comme il avait toujours une quinzaine d'enfants, et que quelques-uns
+lui rapportaient, les innocents, quelquefois jusqu'à vingt sous par
+jour, Coupe-en-Deux, ses frais faits, et ils n'étaient pas gros, avait
+pour lui environ quatre francs ou cent sous par jour; avec ça, il
+ribotait; car notez bien que c'était aussi le plus grand soûlard de la
+terre, et qu'il était régulièrement mort ivre une fois par jour. C'était
+son régime, il prétendait que sans cela il aurait eu mal à la tête toute
+la journée; faut dire aussi que sur son gain il achetait des coeurs de
+mouton à Gargousse, car son grand singe mangeait de la viande crue comme
+un vorace.
+
+«Mais je vois que l'honorable société me demande Gringalet; le voici,
+messieurs!
+
+--Ah! voyons Gringalet, et puis je m'en vas manger ma soupe, dit le
+gardien.
+
+Le Squelette échangea un regard de satisfaction féroce avec le
+Gros-Boiteux.
+
+--Parmi les enfants à qui Coupe-en-Deux distribuait ses bêtes, reprit
+Pique-Vinaigre, il y avait un pauvre diable surnommé Gringalet. Sans
+père ni mère, sans frère ni soeur, sans feu ni lieu, il se trouvait
+seul... tout seul dans le monde, où il n'avait pas demandé à venir, et
+d'où il pouvait partir sans que personne y prît garde.
+
+«Il ne se nommait pas Gringalet pour son plaisir, allez! Il était
+chétif, et malingre, et souffreteux, que c'était pitié; on lui aurait
+donné au plus sept ou huit ans, et il en avait treize; mais s'il ne
+paraissait que la moitié de son âge, ce n'était pas mauvaise volonté...
+car il n'avait environ mangé que de deux jours l'un, et encore si peu et
+si peu... si mal et si mal, qu'il faisait grandement les choses en
+paraissant avoir sept ans.
+
+--Pauvre moutard, il me semble le voir! dit le détenu à bonnet bleu, il
+y en a tant d'enfants comme ça... sur le pavé de Paris, des petits
+crève-de-faim.
+
+--Faut bien qu'ils commencent jeunes à apprendre cet état-là pour qu'ils
+puissent s'y faire, reprit Pique-Vinaigre en souriant avec amertume.
+
+--Allons, va donc, dépêche-toi donc, dit brusquement le Squelette, le
+gardien s'impatiente, sa soupe se refroidit.
+
+--Ah bah! c'est égal, reprit le surveillant, je veux encore faire un peu
+connaissance avec Gringalet, c'est amusant.
+
+--Vraiment, c'est très-intéressant, ajouta Germain, attentif à ce récit.
+
+--Ah! merci de ce que vous me dites là, mon capitaliste, répondit
+Pique-Vinaigre, ça me fait plus de plaisir encore que votre pièce de dix
+sous...
+
+--Tonnerre de lambin! s'écria le Squelette, finiras-tu de nous faire
+languir?
+
+--Voilà! reprit Pique-Vinaigre.
+
+«Un jour, Coupe-en-Deux avait ramassé Gringalet dans la rue, mourant de
+froid et de faim; il aurait aussi bien fait de le laisser mourir. Comme
+Gringalet était faible, il était peureux, et comme il était peureux, il
+était devenu la risée et le pâtiras des autres petits montreurs de
+bêtes, qui le battaient et lui faisaient tant et tant de misère qu'il en
+serait devenu méchant, si la force et le courage ne lui avaient pas
+manqué.
+
+«Mais non... quand on l'avait beaucoup battu, il pleurait en disant: «Je
+n'ai fait de mal à personne, et tout le monde me fait du mal... c'est
+injuste. Oh! si j'étais fort et hardi!» Vous croyez peut-être que
+Gringalet allait ajouter: «Je rendrais aux autres le mal qu'on m'a
+fait.» Eh bien! pas du tout... il disait: «Oh! si j'étais fort et hardi,
+je défendrais les faibles contre les forts, car je suis faible, et les
+forts m'ont fait souffrir!»
+
+«En attendant, comme il était trop puceron pour empêcher les forts de
+molester les faibles, à commencer par lui-même, il empêchait les grosses
+bêtes de manger les petites.
+
+--En voilà-t-il une drôle d'idée! dit le détenu au bonnet bleu.
+
+--Et ce qu'il y a de plus farce, reprit le conteur, c'est qu'on aurait
+dit qu'avec cette idée-là Gringalet se consolait d'être battu... ce qui
+prouve qu'il n'avait pas au fond un mauvais coeur.
+
+--Pardieu, je crois bien, au contraire, dit le gardien. Diable de
+Pique-Vinaigre, est-il amusant!
+
+À ce moment trois heures et demie sonnèrent.
+
+Le bourreau de Germain et le Gros-Boiteux échangèrent un coup d'oeil
+significatif.
+
+L'heure avançait, le surveillant ne s'en allait pas, et quelques-uns des
+détenus, les moins endurcis semblaient presque oublier les sinistres
+projets du Squelette contre Germain, pour écouter avec avidité le récit
+de Pique-Vinaigre:
+
+--Quand je dis, reprit celui-ci, que Gringalet empêchait les grosses
+bêtes de manger les petites, vous entendez bien que Gringalet n'allait
+pas se mêler des affaires des tigres, des lions, des loups, ou même des
+renards et des singes de la ménagerie de Coupe-en-Deux, il était trop
+peureux pour cela: mais, dès qu'il voyait, par exemple, une araignée
+embusquée dans sa toile pour y prendre une pauvre folle de mouche qui
+volait gaiement au soleil du bon Dieu, sans nuire à personne, crac,
+Gringalet donnait un coup de bâton dans la toile, délivrait la mouche et
+écrasait l'araignée en vrai César... Oui! en vrai César... car il
+devenait blanc comme un linge en touchant à ces vilaines bêtes; il lui
+fallait donc de la résolution... à lui qui avait peur d'un hanneton, et
+qui avait été très-longtemps à se familiariser avec la tortue que
+Coupe-en-Deux lui distribuait tous les matins. Aussi Gringalet, en
+surmontant la frayeur que lui causaient les araignées, afin d'empêcher
+les mouches d'être mangées, se montrait...
+
+--Se montrait aussi crâne dans son espèce qu'un homme qui aurait attaqué
+un loup pour lui ôter un mouton de la gueule, dit le détenu au bonnet
+bleu...
+
+--Ou qu'un homme qui aurait attaqué Coupe-en-Deux pour lui retirer
+Gringalet des pattes, ajouta Barbillon, aussi vivement intéressé.
+
+--Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'après ces beaux
+coups-là, Gringalet ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait
+jamais, il souriait, il faisait le crâne, mettait son bonnet de travers
+(quand il avait un bonnet), et chantonnait _La Marseillaise_ d'un air
+vainqueur... Dans ce moment-là, il n'y avait pas une araignée capable
+d'oser le regarder en face.
+
+«Une autre fois, c'était un cricri qui se noyait et se débattait dans un
+ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts à la
+nage et rattrapait le cricri, qu'il déposait ensuite sur un brin
+d'herbe. Un maître nageur médailliste, qui aurait repêché son dixième
+noyé à cinquante francs par tête, n'aurait pas été plus fier que
+Gringalet quand il voyait son cricri gigoter et se sauver...
+
+«Et pourtant le cricri ne lui donnait ni argent ni médaille et ne lui
+disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alors,
+Pique-Vinaigre mon ami, me dira l'honorable société, quel diable de
+plaisir Gringalet, que tout le monde battait, trouvait-il donc à être le
+libérateur des cricris et le bourreau des araignées? Puisqu'on lui
+faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait pas en faisant du mal
+selon sa force; par exemple, en faisant manger des mouches par des
+araignées, ou en laissant les cricris se noyer... ou même en en noyant
+exprès... des cricris?...
+
+--Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas comme ça? dit Nicolas.
+
+--À quoi ça lui aurait-il servi? dit un autre.
+
+--Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui en faisait!
+
+--Non! eh bien! moi, je comprends ça, qu'il aimait à sauver des
+mouches... ce pauvre petit moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se
+disait peut-être: «Qui sait si on ne me sauvera pas tout de même?»
+
+--Le camarade a raison, s'écria Pique-Vinaigre; il a lu dans le coeur de
+ce que j'allais dégoiser à l'honorable société.
+
+«Gringalet n'était pas malin; il n'y voyait pas plus loin que le bout de
+son nez; mais il s'était dit: «Coupe-en-Deux est mon araignée, peut-être
+bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres
+pauvres moucherons... Qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôtera de
+ses griffes.» Car jusqu'alors, pour rien au monde il n'aurait osé se
+sauver de chez son maître, il se serait cru mort. Pourtant, un jour que
+lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n'avaient gagné à eux
+deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit à battre le pauvre enfant si
+fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lassé d'être le
+rebut et le martyr de tout le monde, il guette le moment où la trappe du
+grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pâtée à ses
+bêtes, il se laisse glisser le long de l'échelle...
+
+--Ah!... tant mieux! dit un détenu.
+
+--Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au doyen? dit le bonnet
+bleu, il aurait donné sa rincée à Coupe-en-Deux.
+
+--Oui, mais il n'osait pas... Il avait trop peur, il aimait mieux tâcher
+de se sauver. Malheureusement Coupe-en-Deux l'avait vu; il vous
+l'empoigne par le cou et le remonte dans le grenier: cette fois-là,
+Gringalet, en pensant à ce qui l'attendait, frémit de tout son corps,
+car il n'était pas au bout de ses peines.
+
+«À propos des peines de Gringalet, il faut que je vous parle de
+Gargousse, le grand singe favori de Coupe-en-Deux; ce méchant animal
+était, ma foi, plus grand que Gringalet; jugez quelle taille pour un
+singe! Maintenant je vais vous dire pourquoi on ne le menait pas se
+montrer dans les rues comme les autres bêtes de la ménagerie; c'est que
+Gargousse était si méchant et si fort, qu'il n'y avait eu, parmi tous
+les enfants, qu'un Auvergnat de quatorze ans, gaillard résolu, qui,
+après s'être plusieurs fois colleté et battu avec Gargousse, avait fini
+par pouvoir le mater, l'emmener et le tenir à la chaîne, et encore bien
+souvent il y avait eu des batailles où Gargousse avait mis son
+conducteur en sang.
+
+«Embêté de ça, le petit Auvergnat s'était dit un beau jour: «Bon, bon,
+je me vengerai de toi, gredin de singe!» Un matin donc il part avec sa
+bête comme à l'ordinaire; pour l'amorcer il achète un coeur de mouton;
+pendant que Gargousse mange, il passe une corde dans le bout de sa
+chaîne, attache la corde à un arbre et, une fois que le gueux de singe
+est bien amarré, il vous lui flanque une dégelée de coups de bâton...
+mais une dégelée, que le feu y aurait pris.
+
+--Ah! c'est bien fait!
+
+--Bravo, l'Auvergnat!
+
+--Tape dessus, mon garçon!
+
+--Éreinte-moi ce scélérat de Gargousse, dirent les détenus.
+
+--Et il tapait de bon coeur, allez, reprit Pique-Vinaigre, il fallait
+voir comme Gargousse criait, grinçait des dents, sautait, gambadait et
+de-ci et de-là; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son bâton en
+veux-tu! en voilà!
+
+«Malheureusement les singes sont comme les chats, ils ont la vie dure...
+Gargousse était aussi malin que méchant; quand il avait vu, c'est le cas
+de le dire, de quel bois ça chauffait pour lui, au plus beau moment de
+la dégelée il avait fait une dernière cabriole, était retombé à plat au
+pied de l'arbre, avait gigoté un moment, et puis fait le mort, ne
+bougeant pas plus qu'une bûche.
+
+«L'Auvergnat n'en voulait pas davantage: croyant le singe assommé, il
+file, pour ne jamais remettre les pieds chez Coupe-en-Deux. Mais le
+gueux de Gargousse le guettait du coin de l'oeil; tout roué de coups
+qu'il était, dès qu'il se voit seul et que l'Auvergnat est loin, il
+coupe avec ses dents la corde qui attachait sa chaîne à l'arbre. Le
+boulevard Monceau, où il avait reçu sa danse, était tout près de la
+Petite-Pologne; le singe connaissait son chemin comme son _Pater_: il
+détale donc en traînant la gigue et arrive chez son maître, qui rugit,
+qui écume de voir son singe arrangé ainsi. Mais ça n'est pas tout:
+depuis ce moment-là Gargousse avait gardé une si furieuse rancune contre
+tous les enfants en général que Coupe-en-Deux, qui n'était pourtant pas
+tendre, n'avait plus osé le donner à conduire à personne... de peur d'un
+malheur; car Gargousse aurait été capable d'étrangler ou de dévorer un
+enfant; et tous les petits montreurs de bêtes, sachant cela, se seraient
+plutôt laissé écharper par Coupe-en-Deux que d'approcher du singe.
+
+--Il faut décidément que j'aille manger ma soupe, dit le gardien en
+faisant un pas vers la porte; ce diable de Pique-Vinaigre ferait
+descendre les oiseaux des arbres pour l'entendre... Je ne sais pas où il
+va pêcher ce qu'il raconte.
+
+--Enfin... le gardien s'en va, dit tout bas le Squelette au
+Gros-Boiteux; je suis en nage, j'en ai la fièvre... tant je rage en
+dedans... Attention seulement à faire le mur autour du mangeur... je me
+charge du reste...
+
+--Ah çà! soyez sages, dit le gardien en se dirigeant vers la porte.
+
+--Sages comme des images, répondit le Squelette en se rapprochant de
+Germain, pendant que le Gros-Boiteux et Nicolas, après s'être concertés
+d'un signe, firent deux pas dans la même direction.
+
+--Ah! respectable gardien... vous vous en allez au plus beau moment, dit
+Pique-Vinaigre d'un air de reproche.
+
+Sans le Gros-Boiteux qui prévint son mouvement en le saisissant
+rapidement par le bras, le Squelette s'élançait sur Pique-Vinaigre.
+
+--Comment, au plus beau moment? répondit le gardien en se retournant
+vers le conteur.
+
+--Je crois bien, dit Pique-Vinaigre; vous ne savez pas tout ce que vous
+allez perdre... Voilà ce qu'il y a de plus charmant dans mon histoire
+qui va commencer...
+
+--Ne l'écoutez donc pas, dit le Squelette en contenant à peine sa
+fureur; il n'est pas en train aujourd'hui; moi je trouve que son conte
+est bête comme tout...
+
+--Mon conte est bête comme tout? s'écria Pique-Vinaigre froissé dans son
+amour-propre de narrateur; eh bien! gardien... je vous en prie, je vous
+en supplie... restez jusqu'à la fin... j'en ai au plus encore pour un
+bon quart d'heure... d'ailleurs votre soupe est froide... maintenant,
+qu'est-ce que vous risquez? Je vas chauffer le récit, pour que vous ayez
+encore le temps d'aller manger avant que nous remontions à nos dortoirs.
+
+--Allons, je reste, mais dépêchez-vous, dit le gardien en se
+rapprochant.
+
+--Et vous avez raison de rester, gardien; sans me vanter, vous n'aurez
+rien entendu de pareil, surtout à la fin: il y a le triomphe du singe et
+de Gringalet... escortés de tous les petites montreurs de bêtes et des
+habitants de la Petite-Pologne. Ma parole d'honneur, ça n'est pas pour
+faire le fier, mais c'est vraiment superbe...
+
+--Alors... contez vite, mon garçon, dit le gardien en revenant auprès du
+poêle.
+
+Le Squelette frémissait de rage...
+
+Il désespérait presque d'accomplir son crime.
+
+Une fois l'heure du coucher arrivée, Germain était sauvé; car il
+n'habitait pas le même dortoir que son implacable ennemi, et le
+lendemain, nous l'avons dit, il devait occuper l'une des cellules
+vacantes à la pistole.
+
+Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux interruptions de plusieurs
+détenus, qu'ils se trouvaient, grâce au récit de Pique-Vinaigre,
+transportés dans un milieu d'idées presque pitoyables; peut-être alors
+n'assisteraient-ils pas avec une féroce indifférence au meurtre affreux
+dont leur impassibilité devait les rendre complices.
+
+Le Squelette pouvait empêcher le conteur de terminer son histoire; mais
+alors s'évanouissait sa dernière espérance de voir le gardien s'éloigner
+avant l'heure où Germain serait en sûreté.
+
+--Ah! c'est bête comme tout! reprit Pique-Vinaigre. Eh bien! l'honorable
+société va juger de la chose...
+
+«Il n'y avait donc pas d'animal plus méchant que le grand singe
+Gargousse, qui était surtout aussi acharné que son maître après les
+enfants... Qu'est-ce que fait Coupe-en-Deux pour punir Gringalet d'avoir
+voulu se sauver?... Ça... vous le saurez, tout à l'heure. En attendant,
+il rattrape donc l'enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en
+lui disant: «Demain matin, quand tous les camarades seront partis, je
+t'empoignerai et tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'ensauver
+d'ici...»
+
+«Je vous laisse à penser la terrible nuit que passa Gringalet. Il ne
+ferma presque pas l'oeil; il se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait
+lui faire... À force de se demander ça, il finit par s'endormir... Mais
+quel sommeil!... Par là-dessus il eut un rêve... un rêve affreux...
+c'est-à-dire le commencement... Vous allez voir...
+
+«Il rêva qu'il était une de ces pauvres mouches comme il en avait tant
+fait sauver des toiles d'araignées, et qu'à son tour il tombait dans une
+grande et forte toile où il se débattait, se débattait de toutes ses
+forces sans pouvoir s'en dépêtrer; alors il voyait venir vers lui,
+doucement, traîtreusement, une espèce de monstre qui avait la figure de
+Coupe-en-Deux sur un corps d'araignée...
+
+«Mon pauvre Gringalet recommençait à se débattre, comme vous pensez...
+mais, plus il faisait d'efforts, plus il s'enchevêtrait dans la toile,
+ainsi que font les pauvres mouches... Enfin l'araignée s'approche... le
+touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible
+bête l'attirer, l'enlacer... pour le dévorer... Il se croit mort... Mais
+voilà que tout à coup il entend une espèce de petit bourdonnement clair,
+sonore, aigu, et il voit un joli moucheron d'or, qui avait une espèce de
+dard fin et brillant comme une aiguille de diamant, voltiger autour de
+l'araignée d'un air furieux, et une voix (quand je dis une voix,
+figurez-vous la voix d'un moucheron!)... une voix qui lui disait:
+«Pauvre petite mouche... tu as sauvé des mouches... L'araignée ne...»
+
+«Malheureusement Gringalet s'éveilla en sursaut... et il ne vit pas la
+fin du rêve; malgré ça, il fut d'abord un peu rassuré en se disant:
+«Peut-être que le moucheron d'or au dard de diamant aurait tué
+l'araignée si j'avais vu la fin du songe.»
+
+«Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour se rassurer et se
+consoler, à mesure que la nuit finissait, sa peur revenait si forte qu'à
+la fin il oublia le rêve, ou plutôt il n'en retint que ce qui était
+effrayant, la grande toile où il avait été enlacé et l'araignée à figure
+de Coupe-en-Deux... Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir...
+Dame! jugez donc, seul... tout seul... sans personne qui voulût le
+défendre!
+
+«Sur le matin, quand il vit le jour petit à petit paraître par la
+lucarne du grenier, sa frayeur redoubla; le moment approchait où il
+allait se trouver seul avec Coupe-en-Deux. Alors il se jeta à genoux au
+milieu du grenier et, pleurant à chaudes larmes, il supplia ses
+camarades de demander grâce pour lui à Coupe-en-Deux, ou bien de l'aider
+à se sauver s'il y avait moyen. Ah! bien oui! les uns par peur du
+maître, les autres par insouciance, les autres par méchanceté refusèrent
+au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait.
+
+--Mauvais galopins! dit le prisonnier au bonnet bleu; ils n'avaient donc
+ni coeur ni ventre!
+
+--C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de voir ce petit abandonné
+de la nature entière.
+
+--Et seul et sans défense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu;
+car quelqu'un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, ça fait
+toujours pitié. Quand on a des dents pour mordre, alors c'est
+différent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien! montre-les et défends
+ta queue, mon cadet!
+
+--C'est vrai! dirent plusieurs détenus.
+
+--Ah çà! s'écria le Squelette, ne pouvant plus dissimuler sa rage et
+s'adressant au bonnet bleu, est-ce que tu ne te tairas pas, toi? Est-ce
+que je n'ai pas dit: «Silence dans la pègre...» Suis-je ou non le prévôt
+ici?...
+
+Pour toute réponse, le bonnet bleu regarda le Squelette en face, puis il
+fit ce geste gouailleur parfaitement connu des gamins, qui consiste à
+appuyer sur le bout du nez le pouce de la main droite ouverte en
+éventail, et à appuyer son petit doigt sur le pouce de la main gauche,
+étendue de la même manière.
+
+Le bonnet bleu accompagna cette réponse muette d'une mine si grotesque
+que plusieurs détenus rirent aux éclats, tandis que d'autres, au
+contraire, restèrent stupéfaits de l'audace du nouveau prisonnier, tant
+le Squelette était redouté.
+
+Ce dernier montra le poing au bonnet bleu et lui dit en grinçant des
+dents:
+
+--Nous compterons demain.
+
+--Et je ferai l'addition sur ta frimousse... je poserai dix-sept
+calottes, et je ne retiendrai rien.
+
+De crainte que le gardien n'eût une nouvelle raison de rester afin de
+prévenir une rixe possible, le Squelette répondit avec calme:
+
+--Il ne s'agit pas de ça: j'ai la police du chauffoir, et l'on doit
+m'écouter, n'est-ce pas, gardien?
+
+--C'est vrai, dit le surveillant. N'interrompez pas. Et toi, continue,
+Pique-Vinaigre; mais dépêche-toi, mon garçon.
+
+
+
+
+X
+
+Le triomphe de Gringalet et de Gargousse
+
+
+--Pour lors donc, reprit Pique-Vinaigre, continuant son récit,
+Gringalet, se voyant abandonné de tout le monde, se résigne à son
+malheureux sort. Le grand jour vient, et tous les enfants s'apprêtent à
+décaniller avec leurs bêtes. Coupe-en-Deux ouvre la trappe et fait
+l'appel pour donner à chacun son morceau de pain. Tous descendent par
+l'échelle, et Gringalet, plus mort que vif, rencogné, dans un coin du
+grenier avec sa tortue, ne bougeait pas plus qu'elle; il regardait ses
+compagnons s'en aller les uns après les autres: il aurait donné bien des
+choses pour pouvoir faire comme eux... Enfin le dernier quitte le
+grenier. Le coeur battait bien fort au pauvre enfant; il espérait que
+peut-être son maître l'oublierait. Ah bien! oui... Voilà qu'il entend
+Coupe-en-Deux, qui était resté au pied de l'échelle, crier d'une grosse
+voix:
+
+«--Gringalet!... Gringalet!...
+
+«--Me voilà, mon maître.
+
+«--Descends tout de suite, ou je vais te chercher, reprend
+Coupe-en-Deux.
+
+«Pour le coup, Gringalet se croit à son dernier jour.
+
+«--Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses membres et en se
+souvenant de son rêve, te voilà dans la toile, petit moucheron;
+l'araignée va te manger.»
+
+«Après avoir déposé tout doucement sa tortue par terre, il lui dit comme
+un adieu, car il avait fini par s'attacher à cette bête. Il s'approcha
+de la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'échelle pour
+descendre, quand Coupe-en-Deux, le prenant par sa pauvre jambe maigre
+comme un fuseau, le tira si fort, si brusquement, que Gringalet
+dégringola et se rabota toute la figure le long de l'échelle.
+
+--Quel dommage que le doyen de la Petite-Pologne ne se soit pas trouvé
+là!... Quelle danse à Coupe-en-Deux! dit le bonnet bleu. C'est dans ces
+moments-là qu'il est bon d'être fort.
+
+--Oui, mon garçon; mais malheureusement le doyen ne se trouvait pas
+là!... Coupe-en-Deux vous prend donc l'enfant par la peau de son
+pantalon et l'emporte dans son chenil, où il gardait le grand singe
+attaché au pied de son lit. Rien qu'à voir seulement l'enfant, voilà la
+mauvaise bête qui se met à bondir, à grincer des dents comme un furieux,
+à s'élancer de toute la longueur de sa chaîne à l'encontre de Gringalet,
+comme pour le dévorer.
+
+--Pauvre Gringalet, comment te tirer de là?
+
+--Mais s'il tombe dans les pattes du singe, il est étranglé net!
+
+--Tonnerre!... ça donne la petite mort, dit le bonnet bleu; moi, dans ce
+moment-ci, je ne ferais pas de mal à une puce... Et vous, les amis?
+
+--Ma foi, ni moi non plus.
+
+--Ni moi!
+
+À ce moment la pendule de la prison sonna le troisième quart de trois
+heures.
+
+Le Squelette, craignant de plus en plus que le temps ne lui manquât,
+s'écria, furieux de ces interruptions qui semblaient annoncer que
+plusieurs détenus s'apitoyaient réellement:
+
+Silence donc dans la pègre!... Il n'en finira jamais, ce conteur de
+malheur, si vous parlez autant que lui!
+
+Les interrupteurs se turent.
+
+Pique-Vinaigre continua:
+
+--Quand on pense que Gringalet avait eu toutes les peines du monde à
+s'habituer à sa tortue, et que les plus courageux de ses camarades
+tremblaient au seul nom de Gargousse, on se figure sa terreur quand il
+se voit apporter par son maître tout près de ce gueux de singe.
+
+«--Grâce, mon maître! criait-il en claquant ses deux mâchoires l'une
+contre l'autre, comme s'il avait eu la fièvre, grâce, mon maître! Je ne
+le ferai plus, je vous le promets!»
+
+«Le pauvre petit criait: «Je ne le ferai plus!» sans savoir ce qu'il
+disait, car il n'avait rien à se reprocher. Mais Coupe-en-Deux se
+moquait bien de ça... Malgré les cris de l'enfant, qui se débattait, il
+le met à la portée de Gargousse, qui saute dessus et l'empoigne.
+
+Une sorte de frémissement circula dans l'auditoire, de plus en plus
+attentif.
+
+--Comme j'aurais été bête de m'en aller, dit le gardien en se
+rapprochant davantage des groupes.
+
+--Et ça n'est rien encore; le plus beau n'est pas là, reprit
+Pique-Vinaigre. Dès que Gringalet sentit les pattes froides et velues du
+grand singe qui le saisissait par le cou et par la tête, il se crut
+dévoré, eut comme le délire et se mit à crier avec des gémissements qui
+auraient attendri un tigre:
+
+«--L'araignée de mon rêve, mon bon Dieu!... L'araignée de mon rêve...
+Petit moucheron d'or, à mon secours!
+
+«--Veux-tu te taire... Veux-tu te taire!...» lui disait Coupe-en-Deux en
+lui donnant de grands coups de pied, car il avait peur qu'on n'entendît
+ses cris; mais au bout d'une minute il n'y avait plus de risque, allez!
+Le pauvre Gringalet ne criait plus, ne se débattait plus; à genoux et
+blanc comme un linge, il fermait les yeux et grelottait de tous ses
+membres ni plus ni moins que par un froid de janvier; pendant ce
+temps-là, le singe le battait, lui tirait les cheveux et l'égratignait;
+et puis de temps en temps la méchante bête s'arrêtait pour regarder son
+maître, absolument comme s'ils s'étaient entendus ensemble.
+Coupe-en-Deux, lui, riait si fort! si fort! que si Gringalet eût crié,
+les éclats de rire de son maître auraient couvert ses cris. On aurait
+dit que ça encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus belle après
+l'enfant.
+
+--Ah! gredin de singe! s'écria le bonnet bleu. Si je t'avais tenu par la
+queue, j'aurais mouliné avec toi comme avec une fronde, et je t'aurais
+cassé la tête sur un pavé.
+
+--Gueux de singe! Il était méchant comme un homme!
+
+--Il n'y pas d'homme si méchant que ça!
+
+--Pas si méchant! reprit Pique-Vinaigre. Et Coupe-en-Deux donc?
+Jugez-en... Voilà ce qu'il fait après: il détache du pied de son lit la
+chaîne de Gargousse, qui était très-longue, il retire un moment de ses
+pattes l'enfant plus mort que vif et l'enchaîne de l'autre côté, de
+façon que Gringalet était à un bout de la chaîne et Gargousse à l'autre,
+tous les deux attachés par le milieu des reins, et séparés entre eux par
+environ trois pieds de distance.
+
+--Voilà-t-il une invention!
+
+--C'est vrai, il y a des hommes plus méchants que les plus méchantes
+bêtes.
+
+«Quand Coupe-en-Deux eut fait ce coup-là, il dit à son singe, qui avait
+l'air de le comprendre, car ils méritaient bien de s'entendre:
+
+«--Attention, Gargousse! on t'a montré, c'est toi qui montreras à ton
+tour Gringalet; il sera ton singe. Allons, houp! debout, Gringalet, ou
+je dis à Gargousse de piller sur toi...»
+
+«Le pauvre enfant était retombé à genoux, joignant les mains, mais ne
+pouvant plus parler; on n'entendait que ses dents claquer.
+
+«--Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit à dire Coupe-en-Deux à son
+singe, et, s'il rechigne, fais-lui comme moi.»
+
+«Et en même temps il donne à l'enfant une dégelée de coups de houssine,
+puis il remet la baguette au singe.
+
+«Vous savez comme ces animaux sont imitateurs de leur nature, mais
+Gargousse l'était plus que non pas un; le voilà donc qui prend la
+houssine d'une main et tombe sur Gringalet, qui est bien obligé de se
+lever. Une fois debout, il était, ma foi, à peu près de la même taille
+que le singe; alors Coupe-en-Deux sort de sa chambre et descend
+l'escalier en appelant Gargousse, et Gargousse le suit en chassant
+Gringalet devant lui à grand coups de houssine, comme s'il avait été son
+esclave.
+
+«Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la masure de Coupe-en-Deux.
+C'est là où il comptait s'amuser; il ferme la porte de la ruelle, et
+fait signe à Gargousse de faire courir l'enfant devant lui tout autour
+de la cour à grands coups de houssine.
+
+«Le singe obéit et se met à courser ainsi Gringalet en le battant,
+pendant que Coupe-en-Deux se tenait les côtes de rire. Vous croyez que
+cette méchanceté-là devait lui suffire? Ah bien! oui... ce n'était rien
+encore. Gringalet en avait été quitte jusque-là pour des égratignures,
+des coups de houssine et une peur horrible. Voilà ce qu'imagina
+Coupe-en-Deux.
+
+«Pour rendre le singe furieux contre l'enfant, qui tout essoufflé était
+déjà plus mort que vif, il prend Gringalet par les cheveux, fait
+semblant de l'accabler de coups et de le mordre, et il le rend à
+Gargousse en lui criant: «Pille, pille...» et ensuite il lui montre un
+morceau de coeur de mouton, comme pour lui dire: «Ça sera ta
+récompense...»
+
+«Oh! alors, mes amis, vraiment c'était un spectacle terrible...
+
+«Figurez-vous un grand singe roux à museau noir, grinçant des dents
+comme un possédé, et se jetant furieux, quasi enragé, sur ce pauvre
+petit malheureux, qui, ne pouvant pas se défendre, avait été renversé du
+premier coup et s'était jeté à plat ventre, la face contre terre, pour
+ne pas être dévisagé. Voyant ça, Gargousse, que son maître aguichait
+toujours contre l'enfant, monte sur son dos, le prend par le cou et
+commence à lui mordre au sang le derrière de la tête.
+
+«--Oh! l'araignée de mon rêve!... l'araignée!» criait Gringalet d'une
+voix étouffée, se croyant bien mort cette fois.
+
+«Tout à coup on entend frapper à la porte. Pan!... Pan!... Pan!...»
+
+--Ah! le doyen! s'écrièrent les prisonniers avec joie.
+
+--Oui, cette fois, c'était lui, mes amis; il criait à travers la porte:
+«Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux? Ouvriras-tu? Ne fais pas le sourd; car je
+te vois par le trou de la serrure!»
+
+«Le montreur de bêtes, forcé de répondre, s'en va tout grognant ouvrir
+au doyen, qui était un gaillard solide comme un pont, malgré ses
+cinquante ans, et avec lequel il ne fallait pas badiner quand il se
+fâchait.
+
+«--Qu'est-ce que vous me voulez? lui dit Coupe-en-Deux en entrebâillant
+la porte.
+
+«--Je veux te parler, dit le doyen, qui entra presque de force dans la
+petite cour; puis, voyant le singe toujours acharné après Gringalet, il
+court, vous empoigne Gargousse par la peau du cou, veut l'arracher de
+dessus l'enfant et le jeter à dix pas; mais il s'aperçoit seulement
+alors que l'enfant était enchaîné au singe. Voyant ça, le doyen regarde
+Coupe-en-Deux d'un air terrible et lui crie: «Viens tout de suite
+désenchaîner ce petit malheureux!»
+
+«Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet, qui, à demi-mort de
+frayeur, se voit sauvé si à propos, et comme par miracle. Aussi il ne
+put s'empêcher de se souvenir du moucheron d'or de son rêve, quoique le
+doyen n'eût pas l'air d'un moucheron, le gaillard, tant s'en faut...
+
+--Allons, dit le gardien en faisant un pas vers la porte, voilà
+Gringalet sauvé, je vais manger ma soupe.
+
+--Sauvé! s'écria Pique-Vinaigre, ah bien! oui, sauvé! il n'est pas au
+bout de ses peines, allez, le pauvre Gringalet.
+
+--Vraiment? dirent quelques détenus avec intérêt.
+
+--Mais qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit le gardien en se
+rapprochant.
+
+--Restez, gardien, vous le saurez, reprit le conteur.
+
+--Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait faire tout ce qu'il veut, dit
+le gardien; ma foi, je reste encore un peu.
+
+Le Squelette, muet, écumait de rage.
+
+Pique-Vinaigre continua:
+
+--Coupe-en-Deux, qui craignait le doyen comme le feu, avait, tout en
+grognant, détaché l'enfant de la chaîne; quand c'est fait, le doyen
+jette Gargousse en l'air, le reçoit au bout d'un grandissime coup de
+pied dans les reins et l'envoie rouler à dix pas... Le singe crie comme
+un brûlé, grince des dents, mais il se sauve lestement et va se réfugier
+au faîte d'un petit hangar d'où il montre le poing au doyen.
+
+«--Pourquoi battez-vous mon singe? dit Coupe-en-Deux au doyen.
+
+«--Tu devrais me demander plutôt pourquoi je ne te bats pas toi-même.
+Faire ainsi souffrir cet enfant! Tu t'es donc soûlé de bien bonne heure
+ce matin?
+
+«--Je ne suis pas plus soûl que vous: j'apprenais un tour à mon singe;
+je veux donner une représentation où lui et Gringalet paraîtront
+ensemble; je fais mon état, de quoi vous mêlez-vous?
+
+«--Je me mêle de ce qui me regarde. Ce matin, en ne voyant pas Gringalet
+passer devant ma porte avec les autres enfants, je leur ai demandé où il
+était; ils ne m'ont pas répondu, ils avaient l'air embarrassé; je te
+connais; j'ai deviné que tu ferais quelques mauvais coups sur lui, et je
+ne me suis pas trompé. Écoute-moi bien! toutes les fois que je ne verrai
+pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres le matin,
+j'arriverai ici dare-dare, et il faudra que tu me le montres, ou sinon,
+je t'assomme...
+
+«--Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous,
+lui répondit Coupe-en-Deux, irrité de cette menace de surveillance. Vous
+n'assommerez rien du tout, et si vous ne vous en allez d'ici, ou si vous
+revenez, je vous...
+
+«--Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-en-Deux par un duo de
+calottes à assommer un rhinocéros, voilà ce que tu mérites pour répondre
+ainsi au doyen de la Petite-Pologne.
+
+--Deux calottes, c'était bien maigre, dit le bonnet bleu; à la place du
+doyen, je lui aurais trempé une drôle de soupe grasse.
+
+--Et il ne l'aurait pas volée, ajouta un détenu.
+
+«--Le doyen, reprit Pique-Vinaigre, en aurait mangé dix comme
+Coupe-en-Deux. Le montreur de bêtes fut donc obligé de mettre les
+calottes dans son sac; mais il n'en était pas moins furieux d'être
+battu, et surtout d'être battu devant Gringalet. Aussi, à ce moment
+même, il se promit de s'en venger, et il lui vint une idée qui ne
+pouvait venir qu'à un démon de méchanceté comme lui. Pendant qu'il
+remuait cette idée diabolique en se frottant les oreilles, le doyen lui
+dit:
+
+«--Rappelle-toi que si tu t'avises de faire encore souffrir cet enfant
+je te forcerai à filer de la Petite-Pologne, toi et tes bêtes, sans quoi
+j'ameuterai tout le monde contre toi; tu sais qu'on te déteste déjà:
+aussi on te fera une conduite dont ton dos se souviendra, je t'en
+réponds.
+
+«En traître qu'il était et pour pouvoir exécuter son idée scélérate, au
+lieu de se fâcher contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien et
+dit d'un air câlin:
+
+«--Foi d'homme, doyen, vous avez tort de m'avoir battu, et de croire que
+je veux du mal à Gringalet; au contraire, je vous répète que j'apprenais
+un nouveau tour à mon singe; il n'est pas commode quand il se rebiffe,
+et, dans la bagarre, le petit a été mordu, j'en suis fâché.
+
+«--Hum!... fit le doyen en le regardant de travers, est-ce bien vrai, ce
+que tu me dis là? D'ailleurs, si tu veux apprendre un tour à ton singe,
+pourquoi l'attaches-tu à Gringalet!
+
+«--Parce que Gringalet doit être aussi du tour. Voilà ce que je veux
+faire: j'habillerai Gargousse avec un habit rouge et un chapeau à plumes
+comme un marchand de vulnéraire suisse; j'assoirai Gringalet dans une
+petite chaise d'enfant; puis je lui mettrai une serviette au cou, et le
+singe, avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire la barbe.»
+
+«Le doyen ne put s'empêcher de rire à cette idée.
+
+«--N'est-ce pas que c'est farce? reprit Coupe-en-Deux d'un air sournois.
+
+«--Le fait est que c'est farce, dit le doyen, d'autant plus qu'on dit
+ton gueux de singe assez adroit et assez malin pour jouer une parade
+pareille.
+
+«--Je le crois bien; quand il m'aura vu cinq ou six fois faire semblant
+de raser Gringalet, il m'imitera avec son grand rasoir de bois; mais
+pour ça il faut qu'il s'habitue à l'enfant; aussi je les avais attachés
+ensemble.
+
+«--Mais pourquoi as-tu choisi Gringalet plutôt qu'un autre?
+
+«--Parce qu'il est le plus petit de tous, et qu'étant assis, Gargousse
+sera plus grand que lui; d'ailleurs, je voulais donner la moitié de la
+recette à Gringalet.
+
+«--Si c'est comme cela, dit le doyen rassuré par l'hypocrisie du
+montreur de bêtes, je regrette la tournée que je t'ai donnée; alors mets
+que c'est une avance...»
+
+«Pendant le temps que son maître parlait avec le doyen, Gringalet, lui,
+n'osait pas souffler; il tremblait comme la feuille, et mourait d'envie
+de se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de l'emmener de chez le
+montreur de bêtes; mais le courage lui manquait, et il recommençait à se
+désespérer tout bas en disant: «Je serai comme la pauvre mouche de mon
+rêve, l'araignée me dévorera, j'avais tort de croire que le moucheron
+d'or me sauverait.»
+
+«--Allons, mon garçon, puisque le père Coupe-en-Deux te donne la moitié
+de la recette, ça doit t'encourager à t'habituer au singe... Bah! bah!
+tu t'y feras, et si la recette est bonne, tu n'auras pas à te plaindre.
+
+«--Lui! se plaindre! Est-ce que tu as à te plaindre? lui demanda son
+maître en le regardant à la dérobée d'un air si terrible que l'enfant
+aurait voulu être à cent pieds sous terre.
+
+«--Non... non... mon maître, répondit-il en balbutiant.
+
+«--Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu à se
+plaindre; je ne veux que son bien, après tout. Si Gargousse l'a
+égratigné une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets,
+j'y veillerai.
+
+«--À la bonne heure! Ainsi, tout le monde sera content.
+
+«--Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux, n'est-ce pas que tu
+seras content?
+
+«--Oui... oui... mon maître, dit l'enfant tout en pleurant.
+
+«--Et pour te consoler de tes égratignures je te donnerai ta part d'un
+bon déjeuner, car le doyen va m'envoyer un plat de côtelettes aux
+cornichons, quatre bouteilles de vin et un demi-setier d'eau-de-vie.
+
+«--À ton service, Coupe-en-Deux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout
+le monde.»
+
+«Au fond le doyen était brave homme, mais il n'était pas malin et il
+aimait à vendre son vin et son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux
+le savait bien, vous voyez qu'il le renvoyait content de lui vendre à
+boire et à manger, et rassuré sur le sort de Gringalet.
+
+«Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir de son maître. Dès que le
+doyen a les talons tournés, Coupe-en-Deux montre l'escalier à son
+pâtiras et lui ordonne de remonter vite dans son grenier; l'enfant ne se
+le fait pas dire deux fois, il s'en va tout effrayé.
+
+«--Mon bon Dieu, je suis perdu», s'écrie-t-il en se jetant sur la paille
+à côté de sa tortue, et en pleurant à chaudes larmes. Il était là depuis
+une bonne heure à sangloter, lorsqu'il entend la grosse voix de
+Coupe-en-Deux qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de
+Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître n'était
+pas comme à l'ordinaire.
+
+«--Descendras-tu bientôt?» reprend le montreur de bêtes avec un tonnerre
+de jurements.
+
+«L'enfant se dépêche vite de descendre par l'échelle; à peine a-t-il mis
+le pied par terre, que son maître le prend et l'emporte dans sa chambre,
+en trébuchant à chaque pas, car Coupe-en-Deux avait tant bu, tant bu,
+qu'il était soûl comme une grive et qu'il se tenait à peine sur ses
+jambes: son corps se penchait tantôt en avant et tantôt en arrière, et
+il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air féroce, mais sans
+parler; il avait, comme on dit, la bouche trop épaisse: jamais l'enfant
+n'en avait eu plus peur.
+
+«Gargousse était enchaîné au pied du lit.
+
+«Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante
+au dossier...
+
+«--Ass... assis-toi... là», continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu'à
+la fin de ce récit, le bégaiement empâté d'un homme ivre, lorsqu'il
+faisait parler Coupe-en-Deux.
+
+«Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans
+parler, l'entortille de la grande corde et l'attache sur la chaise, et
+cela pas facilement, car, quoique le montreur de bêtes eût encore un peu
+de vue et de connaissance, vous pensez qu'il faisait les noeuds doubles.
+Enfin voilà Gringalet solidement amarré sur sa chaise. «Mon bon Dieu!
+Mon bon Dieu! murmura-t-il, cette fois personne ne viendra me délivrer.»
+
+«Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir
+comme vous allez le voir: le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux
+avait fermé la porte de sa cour en dedans à double tour, mis le verrou;
+personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet.
+
+--Oh! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionnés par ce
+récit, Gringalet, tu es perdu...
+
+--Pauvre petit...
+
+--Quel dommage!
+
+--S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les
+donnerais.
+
+--Moi aussi.
+
+--Gueux de Coupe-en-Deux!
+
+--Qu'est-ce qu'il va lui faire?
+
+Pique-Vinaigre continua:
+
+--Quand Gringalet fut bien attaché sur sa chaise, son maître lui dit, et
+le conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre: «Ah!... gredin...
+c'est toi... qui as été cause que... que j'ai été battu par le doyen...
+tu... vas mou... mourir...»
+
+«Et il tire de sa poche un grand rasoir tout fraîchement repassé,
+l'ouvre et prend d'une main Gringalet par les cheveux...
+
+Un murmure d'indignation et d'horreur circula parmi les détenus et
+interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit:
+
+--À la vue du rasoir, l'enfant se mit à crier:
+
+«--Grâce! mon maître... grâce!... Ne me tuez pas!
+
+«--Va, crie... crie... môme... tu ne crieras pas longtemps, répondit
+Coupe-en-Deux.
+
+«--Moucheron d'or! Moucheron d'or! À mon secours! cria le pauvre
+Gringalet presque en délire, et se rappelant son rêve qui l'avait tant
+frappé; voilà l'araignée qui va me tuer!
+
+«--Ah! tu m'app... tu m'appelles... araignée, toi..., dit
+Coupe-en-Deux... À cause de ça... et d'autres... d'autres choses, tu vas
+mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la...
+chose... et puis qu'on me guillotinerait... je dirai... et prou...
+prouverai que c'est... le singe... J'ai tantôt... préparé la chose...
+a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant à peine;
+puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chaîne, la tendait de
+toutes ses forces en grinçant des dents et en regardant tour à tour son
+maître et l'enfant:
+
+«--Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet
+qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme ça... vois-tu?...»
+
+«Et, passant à plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de
+Gringalet, il fit comme s'il lui coupait le cou.
+
+«Le gueux de singe était si imitateur, si méchant et si malin, qu'il
+comprit ce que son maître voulait: et, comme pour le lui prouver, il se
+prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tête en arrière, et,
+avec sa patte droite, il fit mine de se couper le cou.
+
+«--C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-en-Deux, en balbutiant, en
+fermant les yeux à demi et en trébuchant si fort qu'il manqua de tomber
+avec Gringalet et la chaise... oui, ça y est... je vas te... dé...
+détacher, et tu... lui couperas le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse?»
+
+«Le singe cria en grinçant des dents, comme pour dire oui, et avança la
+patte pour prendre le rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait.
+
+«--Moucheron d'or, à mon secours!» murmura Gringalet d'une pauvre voix
+mourante, certain cette fois d'être à sa dernière heure.
+
+«Car, hélas! il appelait le moucheron d'or à son secours sans y compter
+et sans l'espérer; mais il disait cela comme on dit: «Mon Dieu! Mon
+Dieu!» quand on se noie...
+
+«Eh bien! pas du tout.
+
+«Voilà-t-il pas qu'à ce moment-là Gringalet voit entrer par la fenêtre
+ouverte une de ces petites mouches vert et or, comme il y en a tant! On
+aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait; et juste à l'instant où
+Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir à Gargousse, le moucheron d'or
+s'en va se bloquer droit dans l'oeil de ce méchant brigand.
+
+«Une mouche dans l'oeil, ça n'est pas grand-chose; mais, dans le moment,
+vous savez que ça cuit comme une piqûre d'épingle; aussi Coupe-en-Deux,
+qui se soutenait à peine, porta vivement la main à son oeil, et ça par
+un mouvement si brusque qu'il trébucha, tomba tout de son long, et roula
+comme une masse au pied du lit où était enchaîné Gargousse.
+
+«--Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé!» cria Gringalet; car toujours
+assis et attaché sur sa chaise, il avait tout vu.
+
+--C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empêché d'avoir le
+cou coupé, s'écrièrent les détenus transportés de joie.
+
+--Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu.
+
+--Oui, vive le moucheron d'or! répétèrent plusieurs voix.
+
+--Vivent Pique-Vinaigre et ses contes! dit un autre.
+
+--Attendez donc, reprit le conteur; voici le plus beau et le plus
+terrible de l'histoire que je vous avais promise: Coupe-en-Deux avait
+tombé par terre comme un plomb; il était si soûl, si soûl, qu'il ne
+remuait pas plus qu'une bûche... Il était ivre mort... quoi! et sans
+connaissance de rien; mais en tombant il avait manqué d'écraser
+Gargousse et lui avait presque cassé une patte de derrière... Vous savez
+comme ce vilain animal était méchant, rancunier et malicieux. Il n'avait
+pas lâché le rasoir que son maître lui avait donné pour couper le cou à
+Gringalet. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son
+maître étendu sur le dos, immobile comme une carpe pâmée et bien à sa
+portée? Il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses
+pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui
+coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en-Deux lui avait
+enseigné à le faire sur Gringalet.
+
+--Bravo!...
+
+--C'est bien fait!...
+
+--Vive Gargousse!... crièrent les détenus avec enthousiasme.
+
+--Vive le petit moucheron d'or!
+
+--Vive Gringalet!
+
+--Vive Gargousse!
+
+--Eh bien! mes amis, s'écria Pique-Vinaigre enchanté du succès de son
+récit, ce que vous criez là, toute la Petite-Pologne le criait une heure
+plus tard.
+
+--Comment cela... comment?
+
+--Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout à son aise le
+gueux de Coupe-en-Deux avait fermé sa porte en dedans. À la brune, voilà
+les enfants qui arrivent les uns après les autres avec leurs bêtes; les
+premiers cognent, personne ne répond; enfin, quand ils sont tous
+rassemblés, ils recognent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen et
+lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur maître ne leur ouvrait
+pas. «Le gredin se sera soûlé comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoyé
+du vin tantôt; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester
+la nuit dehors.»
+
+«On enfonce la porte à coups de merlin; on entre, on monte, on arrive
+dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et accroupi
+sur le corps de son maître et jouant avec le rasoir; le pauvre
+Gringalet, heureusement hors de la portée de la chaîne de Gargousse,
+toujours assis et attaché sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur
+le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi? la petite mouche
+d'or, qui, après avoir voleté autour de l'enfant comme pour le
+féliciter, était enfin venue se poser sur sa petite main.
+
+«Gringalet raconta tout au doyen et à la foule qui l'avait suivi; ça
+paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel: aussi le doyen
+s'écrie: «Un triomphe à Gringalet, un triomphe à Gargousse, qui a tué ce
+mauvais brigand de Coupe-en-Deux! Il coupait les autres, c'était son
+tour d'être coupé.
+
+«--Oui, oui! dit la foule, car le montreur de bêtes était détesté de
+tout le monde. Un triomphe à Gargousse! Un triomphe à Gringalet!
+
+«Il faisait nuit: on allume des torches de paille, on attache Gargousse
+sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs épaules; le gredin de
+singe n'avait pas l'air de trouver ça trop beau pour lui, et il prenait
+des airs de triomphateur en montrant les dents à la foule. Après le
+singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits
+montreurs de bêtes, chacun avec la sienne, entouraient le doyen: l'un
+portait son renard, l'autre sa marmotte, l'autre son cochon d'Inde; ceux
+qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle; il y avait des
+charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi;
+c'était enfin un tintamarre, une joie, une fête qu'on ne peut
+s'imaginer! Derrière les musiciens et les montreurs de bêtes venaient
+tous les habitants de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants;
+presque tous tenaient à la main des torches de paille et criaient comme
+des enragés: «Vive Gringalet! Vive Gargousse!» Le cortège fait dans cet
+ordre-là le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. C'était un drôle de
+spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures
+éclairées par la lueur rouge des feux de paille qui flamboyaient,
+flamboyaient! Quant à Gringalet, la première chose qu'il avait faite,
+une fois en liberté, ça avait été de mettre la petite mouche d'or dans
+un cornet de papier, et il répétait tout le temps de son triomphe:
+
+«--Petits moucherons, j'ai bien fait d'empêcher les araignées de vous
+manger, car...»
+
+La fin du récit de Pique-Vinaigre fut interrompue.
+
+--Eh! père Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe;
+quatre heures vont sonner dans dix minutes.
+
+--Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais. Merci, mon garçon,
+tu m'as joliment amusé, tu peux t'en vanter, dit le surveillant à
+Pique-Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrêtant: «Ah çà! soyez
+sages», dit-il aux détenus en se retournant.
+
+--Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant
+de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiteux: Va sur le
+pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir
+de la cour crie: «Gargousse!» et le mangeur est mort.
+
+--Ça y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagna le gardien et resta
+debout à la porte du chauffoir, l'épiant du regard.
+
+--Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le
+temps de son triomphe, se disait: «Petits moucherons, j'ai...»
+
+--Gargousse! s'écria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir
+le surveillant quitter la cour.
+
+--À moi! Gringalet... je serai ton araignée, s'écria aussitôt le
+Squelette en se précipitant si brusquement sur Germain que celui-ci ne
+put faire un mouvement ni pousser un cri.
+
+Sa voix expira sous la formidable étreinte des longs doigts de fer du
+Squelette.
+
+
+
+
+XI
+
+Un ami inconnu
+
+
+--Si tu es l'araignée, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de
+malheur, cria une voix au moment où Germain, surpris par la violente et
+soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renversé sur son
+banc, livré à la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le
+tenait par le cou.
+
+--Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! répéta
+l'homme au bonnet bleu dont nous avons parlé; puis, d'un bond furieux,
+renversant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient de Germain, il
+s'élança sur le Squelette et lui assena sur le crâne et entre les deux
+yeux une grêle de coups de poing si précipités qu'on eût dit la batterie
+sonore d'un marteau sur une enclume.
+
+L'homme au bonnet bleu, qui n'était autre que le Chourineur, ajouta, en
+redoublant la rapidité de son martelage sur la tête du Squelette:
+
+--C'est la grêle de coups de poing que M. Rodolphe m'a tambourinés sur
+la boule! Je les ai retenus.
+
+À cette agression inattendue, les détenus restèrent frappés de surprise,
+sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux,
+encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent
+même satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain.
+
+Le Squelette, d'abord étourdi, chancelant comme un boeuf sous la masse
+de fer du boucher, étendit machinalement ses deux mains en avant pour
+parer les coups de son ennemi; Germain put se dégager de la mortelle
+étreinte du Squelette et se relever à demi.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a? À qui en a-t-il donc, ce brigand-là? s'écria
+le Gros-Boiteux; et, s'élançant sur le Chourineur, il tâcha de lui
+saisir les bras par-derrière, pendant que celui-ci faisait de violents
+efforts pour maintenir le Squelette sur le banc.
+
+Le défenseur de Germain répondit à l'attaque du Gros-Boiteux par une
+espèce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler à l'extrémité du
+cercle formé par les détenus.
+
+Germain, d'une pâleur livide et violacée, à demi suffoqué, à genoux
+auprès du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se
+passait autour de lui. La strangulation avait été si violente et si
+douloureuse qu'il respirait à peine.
+
+Après son premier étourdissement, le Squelette, par un effort désespéré,
+parvint à se débarrasser du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.
+
+Haletant, ivre de rage et de haine, il était épouvantable...
+
+Sa face cadavéreuse ruisselait de sang; sa lèvre supérieure, retroussée
+comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serrées les unes
+contre les autres.
+
+Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et de fatigue, car sa
+lutte contre le Chourineur avait été violente:
+
+--Escarpez-le donc... ce brigand-là! tas de frileux!... qui me laissez
+prendre en traître... sinon le mangeur va vous échapper!
+
+Durant cette espèce de trêve, le Chourineur, enlevant Germain à demi
+évanoui, avait assez habilement manoeuvré pour se rapprocher peu à peu
+de l'angle d'un mur, où il déposa son protégé.
+
+Profitant de cette excellente position de défense, le Chourineur pouvait
+alors, sans crainte d'être pris à dos, tenir assez longtemps encore les
+détenus, auxquels le courage et la force herculéenne qu'il venait de
+déployer imposaient beaucoup.
+
+Pique-Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le tumulte, sans qu'on
+s'aperçût de son absence.
+
+Voyant l'hésitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'écria:
+
+--À moi donc!... Estourbissons-les tous les deux... le gros et le petit!
+
+--Prends garde! répondit le Chourineur en se préparant au combat, les
+deux mains en avant et carrément campé sur ses robustes reins. Gare à
+toi, Squelette! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je
+ferai comme Gargousse, je te couperai le sifflet...
+
+--Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi
+cet enragé défend-il le mangeur? À mort le mangeur... et lui aussi! S'il
+défend Germain, c'est un traître!
+
+--Oui!... Oui!
+
+--À mort! le mangeur!
+
+--À mort!
+
+--Oui! à mort le traître... qui le soutient!
+
+Tels furent les cris des plus endurcis des détenus.
+
+Un parti plus pitoyable s'écria:
+
+--Non! Avant, qu'il parle!
+
+--Oui! Qu'il s'explique!
+
+--On ne tue pas un homme sans l'entendre!
+
+--Et sans défense!
+
+--Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux!
+
+--Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette.
+
+--On ne saurait trop en faire à un mangeur!
+
+--À mort!
+
+--Tombons dessus!
+
+--Soutenons le Squelette!
+
+--Oui! Oui!... Charivari pour le bonnet bleu!
+
+--Non... Soutenons le bonnet bleu!... Charivari pour le Squelette!
+riposta le parti du Chourineur.
+
+--Non!... À bas le bonnet bleu!
+
+--À bas le Squelette!
+
+--Bravo, mes cadets!... s'écria le Chourineur en s'adressant aux détenus
+qui se rangeaient de son côté. Vous avez du coeur... Vous ne voudriez
+pas massacrer un homme à demi mort!... Il n'y a que des lâches capables
+de ça... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamné d'avance...
+c'est pour cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Germain,
+vous serez durement pincés. D'ailleurs, je propose une chose, moi!... Le
+Squelette veut achever ce pauvre jeune homme... Eh bien! qu'il vienne
+donc me le prendre, s'il en a le toupet!... Ça se passera entre nous
+deux: nous nous crocherons et on verra... mais il n'ose pas, il est
+comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles.
+
+La vigueur, l'énergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une
+puissante action sur les détenus; aussi un assez grand nombre d'entre
+eux se rangèrent de son côté et entourèrent Germain; le parti du
+Squelette se groupa autour de ce bandit.
+
+Une sanglante mêlée allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le
+pas sonore et mesuré du piquet d'infanterie toujours de garde à la
+prison.
+
+Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion générale, avait gagné
+la cour et était allé frapper au guichet de la porte d'entrée, afin
+d'avertir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir.
+
+L'arrivée des soldats mit fin à cette scène.
+
+Germain, le Squelette et le Chourineur furent conduits auprès du
+directeur de la Force. Le premier devait déposer sa plainte, les deux
+autres répondre à une prévention de rixe dans l'intérieur de la prison.
+
+La terreur et la souffrance de Germain avaient été si vives, sa
+faiblesse était si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens
+pour arriver jusqu'à une chambre voisine du cabinet du directeur, où on
+le conduisit. Là, il se trouva mal; son cou excorié, portait l'empreinte
+livide et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de
+plus, le fiancé de Rigolette aurait été étranglé.
+
+Le gardien chargé de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons
+dit, s'était toujours intéressé à Germain, lui donna les premiers
+secours.
+
+Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la réflexion succéda aux émotions
+rapides et terribles qui lui avaient à peine laissé l'exercice de sa
+raison, sa première pensée fut pour son sauveur.
+
+--Merci de vos bons soins, monsieur, dit-il au gardien; sans cet homme
+courageux, j'étais perdu.
+
+--Comment vous trouvez-vous?
+
+--Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer me semble un songe
+horrible!
+
+--Remettez-vous.
+
+--Et celui qui m'a sauvé, où est-il?
+
+--Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est
+arrivée... Il paraît que sans lui...
+
+--J'étais mort, monsieur... Oh! dites-moi son nom... Qui est-il?
+
+--Son nom... je n'en sais rien, il est surnommé le Chourineur; c'est un
+ancien forçat.
+
+--Et le crime qui l'amène ici... n'est pas grave, peut-être?
+
+--Très-grave! Vol avec effraction, la nuit... dans une maison habitée,
+dit le gardien. Il aura probablement la même dose que Pique-Vinaigre;
+quinze ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, vu la récidive.
+
+Germain tressaillit: il eût préféré être lié par la reconnaissance à un
+homme moins criminel.
+
+--Ah! c'est affreux! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connaître, a
+pris ma défense. Tant de courage, tant de générosité...
+
+--Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon
+chez ces gens-là. L'important, c'est que vous voilà sauvé; demain vous
+aurez votre cellule à la pistole, et pour cette nuit vous coucherez à
+l'infirmerie, d'après l'ordre de M. le directeur. Allons, courage,
+monsieur! Le mauvais temps est passé: quand votre jolie petite visiteuse
+viendra vous voir, vous pourrez la rassurer; car, une fois en cellule,
+vous n'aurez plus rien à craindre... Seulement, vous ferez bien, je
+crois, de ne pas lui parler de la scène de tout à l'heure. Elle en
+tomberait malade de peur.
+
+--Oh! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas; mais je voudrais
+pourtant remercier mon défenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de
+la loi, il ne m'en a pas moins sauvé la vie.
+
+--Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va
+maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout à
+l'heure, le Squelette au cachot, et le Chourineur à la Fosse-aux-lions.
+Il sera d'ailleurs un peu récompensé de ce qu'il a fait pour vous car,
+comme c'est un gaillard solide et déterminé, tel qu'il faut être pour
+mener les autres il est probable qu'il remplacera le Squelette comme
+prévôt...
+
+Le Chourineur, ayant traversé un petit couloir sur lequel s'ouvrait la
+porte du cabinet du directeur, entra dans la chambre où se trouvait
+Germain.
+
+--Attendez-moi là, dit le gardien au Chourineur; je vais aller savoir de
+M. le directeur ce qu'il décide du Squelette, et je reviendrai vous
+prendre... Voilà notre jeune homme tout à fait remis; il veut vous
+remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'était fini de lui.
+
+Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur était radieuse; il
+s'avança joyeusement en disant:
+
+--Tonnerre! que je suis content! Que je suis donc content de vous avoir
+sauvé! Et il tendit la main à Germain.
+
+Celui-ci, par un sentiment de répulsion involontaire, se recula d'abord
+légèrement, au lieu de prendre la main que le Chourineur lui offrait;
+puis, se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet homme, il voulut
+réparer ce premier mouvement de répugnance. Mais le Chourineur s'en
+était aperçu; ses traits s'assombrirent, et, en reculant à son tour, il
+dit avec une tristesse amère:
+
+--Ah! c'est juste, pardon, monsieur...
+
+--Non, c'est moi qui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas
+prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service que vous m'avez
+rendu... vous m'avez sauvé la vie. Votre main, monsieur, je vous en
+prie, de grâce, votre main.
+
+--Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvement est tout. Si
+vous m'aviez d'abord donné une poignée de main, cela m'aurait fait
+plaisir. Mais, en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus vouloir. Non
+parce que je suis prisonnier comme vous, mais, ajouta-t-il d'un air
+sombre et en hésitant, parce qu'avant d'être ici... j'ai été...
+
+--Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en l'interrompant; mais vous
+ne m'avez pas moins sauvé la vie.
+
+--Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car je sais qui vous
+êtes... monsieur Germain.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Un peu, mon neveu! que je vous répondrais si j'étais votre oncle, dit
+le Chourineur en reprenant son ton d'insouciance habituelle, et vous
+auriez pardieu bien tort de mettre mon arrivée à la Force sur le dos du
+hasard. Si je ne vous avais pas connu... je ne serais pas en prison.
+
+Germain regarda le Chourineur avec une surprise profonde.
+
+--Comment? c'est parce que vous m'avez connu?...
+
+--Que je suis ici... prisonnier à la Force...
+
+--Je voudrais vous croire... mais...
+
+--Mais vous ne me croyez pas.
+
+--Je veux dire qu'il m'est impossible de comprendre comment il se fait
+que je sois pour quelque chose dans votre emprisonnement.
+
+--Pour quelque chose?... Vous y êtes pour tout.
+
+--J'aurais eu ce malheur?...
+
+--Un malheur!... Au contraire... c'est moi qui vous redois... Et
+crânement encore...
+
+--À moi! Vous me devez?...
+
+--Une fière chandelle, pour m'avoir procuré l'avantage de faire un tour
+à la Force...
+
+--En vérité, dit Germain en passant la main sur son front, je ne sais si
+la terrible secousse de tout à l'heure affaiblit ma raison, mais il
+m'est impossible de vous comprendre. Le gardien vient de me dire que
+vous étiez ici comme prévenu... de... de...
+
+Et Germain hésitait.
+
+--De vol... pardieu... allez donc... oui, de vol avec effraction... avec
+escalade... et la nuit, par-dessus le marché!... tout le tremblement à
+la voile, quoi! s'écria le Chourineur en éclatant de rire. Rien n'y
+manque... c'est du chenu. Mon vol a toutes les herbes de la Saint-Jean,
+comme on dit...
+
+Germain, péniblement ému du cynisme audacieux du Chourineur, ne put
+s'empêcher de lui dire:
+
+--Comment... vous, vous si brave... si généreux, parlez-vous ainsi? Ne
+savez-vous pas à quelle terrible punition vous êtes exposé?
+
+--Une vingtaine d'années de galères et le carcan!... connu... Je suis un
+crâne scélérat, hein, de prendre ça en blague? Mais que voulez-vous? une
+fois qu'on y est... Et dire pourtant que c'est vous, monsieur Germain,
+ajouta le Chourineur en poussant un énorme soupir, d'un air plaisamment
+contrit, que c'est vous qui êtes cause de mon malheur!...
+
+--Quand vous vous expliquerez plus clairement, je vous entendrai.
+Raillez tant qu'il vous plaira, ma reconnaissance pour le service que
+vous m'avez rendu n'en subsistera pas moins, dit Germain tristement.
+
+--Tenez, pardon, monsieur Germain, répondit le Chourineur en devenant
+sérieux, vous n'aimez pas à me voir rire de cela, n'en parlons plus. Il
+faut que je me rabiboche avec vous, et que je vous force peut-être bien
+à me tendre encore la main.
+
+--Je n'en doute pas; car, malgré le crime dont on vous accuse et dont
+vous vous accusez vous-même, tout en vous annonce le courage, la
+franchise. Je suis sûr que vous êtes injustement soupçonné... de graves
+apparences peut-être vous compromettent... mais voilà tout...
+
+--Oh! quant à cela, vous vous trompez, monsieur Germain, dit le
+Chourineur, si sérieusement cette fois, et avec un tel accent de
+sincérité, que Germain dut le croire. Foi d'homme, aussi vrai que j'ai
+un protecteur (le Chourineur ôta son bonnet), qui est pour moi ce que le
+bon Dieu est pour les bons prêtres, j'ai volé la nuit en enfonçant un
+volet, j'ai été arrêté sur le fait, et encore nanti de tout ce que je
+venais d'emporter...
+
+--Mais le besoin... la faim... vous poussaient donc à cette extrémité?
+
+--La faim?... J'avais cent vingt francs à moi quand on m'a arrêté... le
+restant d'un billet de mille francs... sans compter que le protecteur
+dont je vous parle, et qui, par exemple, ne sait pas que je suis ici, ne
+me laissera jamais manquer de rien. Mais puisque je vous ai parlé de mon
+protecteur, vous devez croire que ça devient sérieux, parce que,
+voyez-vous, celui-là, c'est à se mettre à genoux devant. Ainsi, tenez...
+la grêle de coups de poing dont j'ai tambouriné le Squelette, c'est une
+manière à lui que j'ai copiée d'après nature. L'idée du vol... c'est à
+cause de lui qu'elle m'est venue. Enfin si vous êtes là au lieu d'être
+étranglé par le Squelette, c'est encore grâce lui.
+
+--Mais ce protecteur?
+
+--Est aussi le vôtre.
+
+--Le mien?
+
+--Oui, M. Rodolphe vous protège. Quand je dis monsieur, c'est
+monseigneur... que je devrais dire... car c'est au moins un prince...
+mais j'ai l'habitude de l'appeler M. Rodolphe, et il me le permet.
+
+--Vous vous trompez, dit Germain de plus en plus surpris, je ne connais
+pas de prince.
+
+--Oui, mais il vous connaît, lui. Vous ne vous en doutez pas? C'est
+possible, c'est sa manière. Il sait qu'il y a un brave homme dans la
+peine, crac, le brave homme est soulagé; et ni vu ni connu, je
+t'embrouille; le bonheur lui tombe des nues comme une tuile sur la tête.
+Aussi, patience, un jour ou l'autre vous recevrez votre tuile.
+
+--En vérité, ce que vous me dites me confond.
+
+--Vous en apprendrez bien d'autres! Pour en revenir à mon protecteur, il
+y a quelque temps, après un service qu'il prétendait que je lui avais
+rendu, il me procure une position superbe; je n'ai pas besoin de vous
+dire laquelle, ce serait trop long; enfin il m'envoie à Marseille pour
+m'embarquer et aller rejoindre en Algérie ma superbe position. Je pars
+de Paris, content comme un gueux; bon! mais bientôt ça change. Une
+supposition: mettons que je sois parti par un beau soleil, n'est-ce pas?
+Eh bien! le lendemain, voilà le temps qui se couvre, le surlendemain il
+devient tout gris, et ainsi de suite, de plus en plus sombre à mesure
+que je m'éloignais, jusqu'à ce qu'enfin il devienne noir comme le
+diable. Comprenez-vous?
+
+--Pas absolument.
+
+--Eh bien! voyons, avez-vous eu un chien?
+
+--Quelle singulière question?
+
+--Avez-vous eu un chien qui vous aimât bien et qui se soit perdu?
+
+--Non.
+
+--Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois loin de M. Rodolphe,
+j'étais inquiet, abruti, effaré, comme un chien qui aurait perdu son
+maître. C'était bête, mais les chiens aussi sont bêtes, ce qui ne les
+empêche pas d'être attachés et de se souvenir au moins autant des bons
+morceaux que des coups de bâton qu'on leur donne; et M. Rodolphe m'avait
+donné mieux que des bons morceaux, car, voyez-vous, pour moi M. Rodolphe
+c'est tout. D'un méchant vaurien, brutal, sauvage et tapageur, il a fait
+une espèce d'honnête homme, en me disant seulement deux mots... Mais ces
+deux mots-là, voyez-vous, c'est comme de la magie...
+
+--Et ces mots, quels sont-ils? Que vous a-t-il dit?
+
+--Il m'a dit que j'avais encore du coeur et de l'honneur, quoique j'aie
+été au bagne, non pour avoir volé... c'est vrai. Oh! ça, jamais... mais
+pour ce qui est pis... peut-être pour avoir tué... Oui, dit le
+Chourineur d'une voix sombre, oui, tué dans un moment de colère... parce
+que, autrefois, élevé comme une bête brute, ou plutôt comme un voyou
+sans père ni mère, abandonné sur le pavé de Paris, je ne connaissais ni
+Dieu ni diable, ni bien ni mal, ni fort ni faible. Quelquefois le sang
+me montait aux yeux... je voyais rouge... et si j'avais un couteau à la
+main, je chourinais, je chourinais, j'étais comme un vrai loup, quoi! Je
+ne pouvais pas fréquenter autre chose que des gueux et des bandits; je
+n'en mettais pas un crêpe à mon chapeau pour cela; fallait vivre dans la
+boue... je vivais rondement dans la boue... je ne m'apercevais pas
+seulement que j'y étais. Mais quand M. Rodolphe m'a eu dit que, puisque,
+malgré les mépris de tout le monde et la misère, au lieu de voler comme
+d'autres, j'avais préféré travailler tant que je pouvais et à quoi je
+pouvais, ça montrait que j'avais du coeur et de l'honneur...
+Tonnerre!... voyez-vous... ces deux mots-là, ça m'a fait le même effet
+que si on m'avait empoigné par la crinière pour m'enlever à mille pieds
+en l'air au-dessus de la vermine où je pataugeais, et me montrer dans
+quelle crapule je vivais. Comme de juste alors j'ai dit: «Merci! j'en ai
+assez; je sors d'en prendre.» Alors! le coeur m'a battu autrement que de
+colère, et je me suis juré d'avoir toujours de cet honneur dont parlait
+M. Rodolphe. Vous voyez, monsieur Germain, en me disant avec bonté que
+je n'étais pas si pire que je me croyais, M. Rodolphe m'a encouragé, et,
+grâce à lui, je suis devenu meilleur que je n'étais...
+
+En entendant ce langage, Germain comprenait de moins en moins que le
+Chourineur eût commis le vol dont il s'accusait.
+
+
+
+
+XII
+
+Délivrance
+
+
+«Non, pensait Germain, c'est impossible, cet homme, qui s'exalte ainsi
+aux seuls mots d'honneur et de coeur, ne peut avoir commis ce vol dont
+il parle avec tant de cynisme.»
+
+Le Chourineur continua sans remarquer l'étonnement de Germain.
+
+--Finalement, ce qui fait que je suis à M. Rodolphe comme un chien est à
+son maître, c'est qu'il m'a relevé à mes propres yeux. Avant de le
+connaître, je n'avais rien ressenti qu'à la peau; mais lui, il m'a remué
+en dedans, et bien à fond, allez. Une fois loin de lui et de l'endroit
+qu'il habitait, je me suis trouvé comme un corps sans âme. À mesure que
+je m'éloignais, je me disais: «Il mène une si drôle de vie! Il se mêle à
+de si grandes canailles (j'en sais quelque chose), qu'il risque vingt
+fois sa peau par jour, et c'est dans une de ces circonstances-là que je
+pourrai faire le chien pour lui et défendre mon maître, car j'ai bonne
+gueule.» Mais, d'un autre côté, il m'avait dit: «Il faut, mon garçon,
+vous rendre utile aux autres, aller là où vous pouvez servir à quelque
+chose.» Moi, j'avais bien envie de lui répondre: «Pour moi il n'y a pas
+d'autres à servir que vous, monsieur Rodolphe.» Mais je n'osais pas. Il
+me disait: «Allez.» J'allais, et j'ai été tant que j'ai pu. Mais,
+tonnerre! quand il a fallu monter dans le sabot, quitter la France, et
+mettre la mer entre moi et M. Rodolphe, sans espoir de le revoir
+jamais... vrai, je n'en ai pas eu le courage. Il avait fait dire à son
+correspondant de me donner de l'argent gros comme moi quand je
+m'embarquerais. J'ai été trouver le monsieur. Je lui ai dit: «Impossible
+pour le quart d'heure, j'aime mieux le plancher des vaches. Donnez-moi
+de quoi faire ma route à pied, j'ai de bonnes jambes, je retourne à
+Paris, je ne peux pas y tenir. M. Rodolphe dira ce qu'il voudra, il se
+fâchera, il ne voudra plus me voir, possible. Mais je le verrai, moi;
+mais je saurai où il est, et s'il continue la vie qu'il mène, tôt ou
+tard, j'arriverai peut-être à temps pour me mettre entre un couteau et
+lui. Et puis enfin je ne peux pas m'en aller si loin de lui, moi! Je
+sens je ne sais quoi diable qui me tire du côté où il est.» Enfin on me
+donne de quoi faire ma route, j'arrive à Paris. Je ne boude devant guère
+de choses, mais une fois de retour, voilà la peur qui me galope.
+Qu'est-ce que je pourrai dire à M. Rodolphe pour m'excuser d'être revenu
+sans sa permission? Bah! après tout, il ne me mangera pas, il en sera ce
+qu'il en sera. Je m'en vas trouver son ami, un gros grand chauve, encore
+une crème, celui-là. Tonnerre! quand M. Murph est entré, j'ai dit: «Mon
+sort va se décider.» Je me suis senti le gosier sec, mon coeur battait
+la breloque. Je m'attendais à être bousculé drôlement. Ah bien! oui...
+le digne homme me reçoit, comme s'il m'avait quitté la veille; il me dit
+que M. Rodolphe, loin d'être fâché, veut me voir tout de suite. En
+effet, il me fait entrer chez mon protecteur. Tonnerre! quand je me suis
+retrouvé face à face avec lui, lui qui a une si bonne poigne, et un si
+bon coeur, lui qui est terrible comme un lion et doux comme un enfant,
+lui qui est un prince, et qui a mis une blouse comme moi, pour avoir la
+circonstance (que je bénis) de m'allonger une grêle de coups de poing où
+je n'ai vu que du feu, tenez, monsieur Germain, en pensant à tous ces
+agréments qu'il possède, je me suis senti bouleversé, j'ai pleuré comme
+une biche. Eh bien! au lieu d'en rire, car figurez-vous ma balle quand
+je pleurniche, M. Rodolphe me dit sérieusement:
+
+«--Vous voilà donc de retour, mon garçon?
+
+«--Oui, monsieur Rodolphe; pardon si j'ai eu tort, mais je n'y tenais
+pas. Faites-moi faire une niche dans un coin de votre cour, donnez-moi
+la pâtée ou laissez-moi la gagner ici, voilà tout ce que je vous
+demande, et surtout ne m'en voulez pas d'être revenu.
+
+«--Je vous en veux d'autant moins, mon garçon, que vous revenez à temps
+pour me rendre service.
+
+«--Moi, monsieur Rodolphe, il serait possible! Eh bien! voyez-vous qu'il
+faut, comme vous me le disiez, qu'il y ait quelque chose là-haut; sans
+ça, comment expliquer que j'arrive ici, juste au moment où vous avez
+besoin de moi? Et qu'est-ce que je pourrais donc faire pour vous,
+monsieur Rodolphe? Piquer une tête du haut des tours de Notre-Dame?
+
+«--Moins que cela, mon garçon. Un honnête et excellent jeune homme,
+auquel je m'intéresse comme à un fils, est injustement accusé de vol et
+détenu à la Force; il se nomme Germain, il est d'un caractère doux et
+timide; les scélérats avec lesquels il est emprisonné l'ont pris en
+aversion, il peut courir de grands dangers; vous qui avez
+malheureusement connu la vie de prison et un grand nombre de
+prisonniers, ne pourriez-vous pas, dans le cas où quelques-uns de vos
+anciens camarades seraient à la Force (on trouverait moyen de le
+savoir), ne pourriez-vous pas les aller voir, et, par des promesses
+d'argent qui seraient tenues, les engager à protéger ce malheureux jeune
+homme?»
+
+--Mais quel est donc l'homme généreux et inconnu qui prend tant
+d'intérêt à mon sort? dit Germain de plus en plus surpris.
+
+--Vous le saurez peut-être; quant à moi j'en ignore. Pour revenir à ma
+conversation avec M. Rodolphe, pendant qu'il me parlait, il m'était venu
+une idée, mais une idée si farce, si farce, que je n'ai pas pu
+m'empêcher de rire devant lui.
+
+«--Qu'avez-vous donc, mon garçon? me dit-il.
+
+«--Dame, monsieur Rodolphe, je ris parce que je suis content, et je suis
+content parce que j'ai le moyen de mettre votre M. Germain à l'abri d'un
+mauvais coup de prisonniers, de lui donner un protecteur qui le défendra
+crânement; car, une fois le jeune homme sous l'aile du cadet dont je
+vous parle, il n'y en aura pas un qui osera venir lui regarder sous le
+nez.
+
+«--Très-bien, mon garçon, et c'est sans doute un de vos anciens
+compagnons?
+
+«--Juste, monsieur Rodolphe; il est entré à la Force il y a quelques
+jours, j'ai su ça en arrivant; mais il faudra de l'argent.
+
+«--Combien faut-il?
+
+«--Un billet de mille francs.
+
+«--Le voilà.
+
+«--Merci, monsieur Rodolphe; dans deux jours vous aurez de mes
+nouvelles; serviteur, la compagnie!» Tonnerre! le roi n'était pas mon
+maître, je pouvais rendre service à M. Rodolphe en passant par vous,
+c'est ça qui était fameux!
+
+--Je commence à comprendre, ou plutôt, mon Dieu, je tremble de
+comprendre, s'écria Germain; un tel dévouement serait-il possible? Pour
+venir me protéger, me défendre dans cette prison, vous avez peut-être
+commis un vol? Oh! ce serait le remords de toute ma vie.
+
+--Minute! M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur et de l'honneur; ces
+mots-là... sont ma loi, à moi, voyez-vous, et il pourrait encore me les
+dire; car si je ne suis pas meilleur qu'autrefois, du moins je ne suis
+pas pire.
+
+--Mais ce vol?... Si vous ne l'avez pas commis, comment êtes-vous
+ici?...
+
+--Attendez donc... Voilà la farce: avec mes mille francs je m'en vas
+acheter une perruque noire; je rase mes favoris, je mets des lunettes
+bleues, je me fourre un oreiller dans le dos, et roule ta bosse; je me
+mets à chercher une ou deux chambres à louer tout de suite, au
+rez-de-chaussée, dans un quartier bien vivant. Je trouve mon affaire rue
+de Provence, je paie un terme d'avance sous le nom de M. Grégoire. Le
+lendemain je vas acheter au Temple de quoi meubler les deux chambres,
+toujours avec ma perruque noire, ma bosse et mes lunettes bleues, afin
+qu'on me reconnaisse bien; j'envoie les effets rue de Provence, et de
+plus six couverts d'argent que j'achète boulevard Saint-Denis, toujours
+avec mon déguisement de bossu.
+
+«Je reviens mettre tout en ordre dans mon domicile. Je dis au portier
+que je ne coucherai chez moi que le surlendemain, et j'emporte ma clef.
+Les fenêtres des deux chambres étaient fermées par de forts volets.
+Avant de m'en aller, j'en avais exprès laissé un sans y mettre le
+crochet du dedans. La nuit venue, je me débarrasse de ma perruque, de
+mes lunettes, de ma bosse et des habits avec lesquels j'avais été faire
+mes achats et louer ma chambre; je mets cette défroque dans une malle
+que j'envoie à l'adresse de Murph, l'ami de M. Rodolphe, en le priant de
+garder ces nippes; j'achète la blouse que voilà, le bonnet bleu que
+voilà, une barre de fer de deux pieds de long, et à une heure du matin
+je viens rôder dans la rue de Provence, devant mon logement, attendant
+le moment où une patrouille passerait pour me dépêcher de me voler, de
+m'escalader et de m'effractionner moi-même, afin de me faire
+emprisonner.
+
+Et le Chourineur ne put s'empêcher de rire encore aux éclats.
+
+--Ah! je comprends..., s'écria Germain.
+
+--Mais vous allez voir si je n'ai pas du guignon: il ne passait pas de
+patrouille!... J'aurais pu vingt fois me dévaliser tout à mon aise.
+Enfin, sur les deux heures du matin, j'entends piétiner les tourlourous
+au bout de la rue; je finis d'ouvrir mon volet, je casse deux ou trois
+carreaux pour faire un tapage d'enfer, j'enfonce la fenêtre, je saute
+dans la chambre, j'empoigne la boîte d'argenterie... quelques nippes...
+Heureusement la patrouille avait entendu le drelin-dindin des carreaux,
+car, juste comme je ressortais par la fenêtre, je suis pincé par la
+garde, qui, au bruit des carreaux cassés, avait pris le pas de course.
+
+«On frappe, le portier ouvre; on va chercher le commissaire; il arrive;
+le portier dit que les deux chambres dévalisées ont été louées la veille
+par un monsieur bossu, à cheveux noirs et portant des lunettes bleues,
+et qui s'appelait Grégoire. J'avais la crinière de filasse que vous me
+voyez, j'ouvrais l'oeil comme un lièvre au gîte, j'étais droit comme un
+Russe au port d'armes, on ne pouvait donc pas me prendre pour le bossu à
+lunettes bleues et à crins noirs. J'avoue tout, on m'arrête, on me
+conduit au dépôt, du dépôt ici, et j'arrive au bon moment, juste pour
+arracher des pattes du Squelette le jeune homme dont M. Rodolphe m'avait
+dit: «Je m'y intéresse comme à mon fils.»
+
+--Ah! que ne vous dois-je pas... pour tant de dévouement! s'écria
+Germain.
+
+--Ce n'est pas à moi... c'est à M. Rodolphe que vous devez...
+
+--Mais la cause de son intérêt pour moi?
+
+--Il vous la dira, à moins qu'il ne vous la dise pas; car souvent il se
+contente de vous faire du bien, et si vous avez le toupet de lui
+demander pourquoi, il ne se gêne pas pour vous répondre: «Mêlez-vous de
+ce qui vous regarde.»
+
+--Et M. Rodolphe sait-il que vous êtes ici?
+
+--Pas si bête de lui avoir dit mon idée, il ne m'aurait peut-être pas
+permis... cette farce... et sans me vanter, hein! elle est fameuse?
+
+--Mais que de risques vous avez courus... vous courez encore!
+
+--Qu'est-ce que je risquais? De n'être pas conduit à la Force, où vous
+étiez, c'est vrai... Mais je comptais sur la protection de M. Rodolphe
+pour me faire changer de prison et vous rejoindre; un seigneur comme
+lui, ça peut tout. Et une fois que j'aurais été coffré, il aurait autant
+aimé que ça vous serve à quelque chose.
+
+--Mais au jour de votre jugement?
+
+--Eh bien! je prierai M. Murph de m'envoyer la malle; je reprendrai
+devant le juge ma perruque noire, mes lunettes bleues, ma bosse, et je
+redeviendrai M. Grégoire pour le portier qui m'a loué la chambre, pour
+les marchands qui m'ont vendu, voilà pour le volé... Si on veut revoir
+le voleur, je quitterai ma défroque, et il sera clair comme le jour que
+le voleur et le volé ça fait, au total, le Chourineur, ni plus ni moins.
+Alors que diable voulez-vous qu'on me fasse, quand il sera prouvé que je
+me volais moi-même?
+
+--En effet, dit Germain plus rassuré. Mais puisque vous me portiez tant
+d'intérêt, pourquoi ne m'avez-vous rien dit en entrant dans la prison?
+
+--J'ai tout de suite su le complot qu'on avait fait contre vous,
+j'aurais pu le dénoncer avant que Pique-Vinaigre eût commencé ou fini
+son histoire; mais dénoncer même des bandits pareils, ça ne m'allait
+pas... j'ai mieux aimé ne m'en fier qu'à ma poigne... pour vous arracher
+des pattes du Squelette. Et puis quand je l'ai vu, ce brigand-là, je me
+suis dit: «Voilà une fameuse occasion de me rappeler la grêle de coups
+de poing de M. Rodolphe, auxquels j'ai dû l'honneur de sa connaissance.»
+
+--Mais si tous les détenus avaient pris parti contre vous seul,
+qu'auriez-vous pu faire?
+
+--Alors j'aurais crié comme un aigle et appelé au secours! Mais ça
+m'allait mieux de faire ma petite cuisine moi-même, pour pouvoir dire à
+M. Rodolphe: «Il n'y a que moi qui me suis mêlé de la chose... j'ai
+défendu et je défendrai votre jeune homme, soyez tranquille.»
+
+À ce moment le gardien rentra brusquement dans la chambre.
+
+--Monsieur Germain, venez vite, vite chez M. le directeur... il veut
+vous parler à l'instant même. Et vous, Chourineur, mon garçon, descendez
+à la Fosse-aux-lions... Vous serez prévôt, si cela vous convient; car
+vous avez tout ce qu'il faut pour remplir ces fonctions... et les
+détenus ne badineront pas avec un gaillard de votre espèce.
+
+--Ça me va tout de même... autant être capitaine que soldat pendant
+qu'on y est.
+
+--Refuserez-vous encore ma main? dit cordialement Germain au Chourineur.
+
+--Ma foi non... monsieur Germain, ma foi non; je crois que maintenant je
+peux me permettre ce plaisir-là, et je vous la serre de bon coeur.
+
+--Nous nous reverrons... car me voici sous votre protection... je
+n'aurai plus rien à craindre, et de ma cellule je descendrai chaque jour
+au préau.
+
+--Soyez calme: si je le veux, on ne vous parlera qu'à quatre pattes.
+Mais j'y songe, vous savez écrire... mettez sur le papier ce que je
+viens de vous raconter, et envoyez l'histoire à M. Rodolphe; il saura
+qu'il n'a plus à être inquiet de vous, et que je suis ici pour le bon
+motif, car s'il apprenait autrement que le Chourineur a volé et qu'il ne
+connaisse pas le dessous des cartes... tonnerre!... ça ne m'irait pas...
+
+--Soyez tranquille... ce soir même je vais écrire à mon protecteur
+inconnu; demain vous me donnerez son adresse et la lettre partira. Adieu
+encore, merci, mon brave!
+
+--Adieu, monsieur Germain; je vas retourner auprès de ces tas de
+gueux... dont je suis prévôt... il faudra bien qu'ils marchent droit, ou
+sinon, gare dessous!...
+
+--Quand je songe qu'à cause de moi vous allez vivre quelque temps encore
+avec ces misérables...
+
+--Qu'est-ce que ça me fait? Maintenant il n'y a pas de risque qu'ils
+déteignent sur moi... M. Rodolphe m'a trop bien lessivé; je suis assuré
+contre l'incendie.
+
+Et le Chourineur suivit le gardien.
+
+Germain entra chez le directeur.
+
+Quelle fut sa surprise!... Il y trouva Rigolette...
+
+Rigolette pâle, émue, les yeux baignés de larmes, et pourtant souriant à
+travers ses pleurs... Sa physionomie exprimait un ressentiment de joie,
+de bonheur inexprimable.
+
+--J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, monsieur, dit le directeur à
+Germain. La justice vient de déclarer qu'il n'y avait pas lieu à suivre
+contre vous. Par suite du désistement et surtout des explications de la
+partie civile, je reçois l'ordre de vous mettre immédiatement en
+liberté.
+
+--Monsieur... que dites-vous? Il serait possible!
+
+Rigolette voulut parler; sa trop vive émotion l'en empêcha; elle ne put
+que faire à Germain un signe de tête affirmatif en joignant les mains.
+
+--Mademoiselle est arrivée ici peu de moments après que j'ai reçu
+l'ordre de vous mettre en liberté, ajouta le directeur. Une lettre de
+toute-puissante recommandation, qu'elle m'apportait, m'a appris le
+touchant dévouement qu'elle vous a témoigné pendant votre séjour en
+prison, monsieur. C'est donc avec un vif plaisir que je vous ai envoyé
+chercher, certain que vous serez très-heureux de donner votre bras à
+mademoiselle pour sortir d'ici!
+
+--Un rêve!... non, c'est un rêve! dit Germain. Ah! monsieur... que de
+bontés!... Pardonnez-moi si la surprise... la joie... m'empêchent de
+vous remercier comme je le devrais...
+
+--Et moi donc, monsieur Germain, je ne trouve pas un mot à dire, reprit
+Rigolette; jugez de mon bonheur: en vous quittant, je trouve l'ami de M.
+Rodolphe qui m'attendait.
+
+--Encore M. Rodolphe! dit Germain étonné.
+
+--Oui, maintenant on peut tout vous dire, vous saurez cela; M. Murph me
+dit donc: «Germain est libre, voilà une lettre pour M. le directeur de
+la prison; quand vous arriverez, il aura reçu l'ordre de mettre Germain
+en liberté et vous pourrez l'emmener.» Je ne pouvais croire ce que
+j'entendais et pourtant c'était vrai. Vite, vite, je prends un fiacre...
+j'arrive... et il est en bas qui nous attend.
+
+Nous renonçons à peindre le ravissement des deux amants lorsqu'ils
+sortirent de la Force, la soirée qu'ils passèrent dans la petite chambre
+de Rigolette, que Germain quitta à onze heures pour gagner un modeste
+logement garni.
+
+Résumons en peu de mots les idées pratiques ou théoriques que nous avons
+tâché de mettre en relief dans cet épisode de la vie de prison.
+
+Nous nous estimerions très-heureux d'avoir démontré:
+
+L'insuffisance, l'impuissance et le danger de la réclusion en commun...
+
+Les disproportions qui existent entre l'appréciation et la punition de
+certains crimes (le vol domestique, le vol avec effraction) et celle de
+certains délits (les abus de confiance)...
+
+Et enfin l'impossibilité matérielle où sont les classes pauvres de jouir
+du bénéfice des lois civiles[41].
+
+
+
+
+XIII
+
+Punition
+
+
+Nous conduirons de nouveau le lecteur dans l'étude du notaire Jacques
+Ferrand.
+
+Grâce à la loquacité habituelle des clercs, presque incessamment occupés
+des bizarreries croissantes de leur patron, nous exposerons ainsi les
+faits accomplis depuis la disparition de Cecily.
+
+--Cent sous contre dix que, si son dépérissement continue, avant un mois
+le patron aura crevé comme un mousquet?
+
+--Le fait est que, depuis que la servante qui avait l'air d'une
+Alsacienne a quitté la maison, il n'a plus que la peau sur les os.
+
+--Et quelle peau!
+
+--Ah çà! il était donc amoureux de l'Alsacienne, alors, puisque c'est
+depuis son départ qu'il se racornit ainsi?
+
+--Lui! le patron, amoureux? Quelle farce!!!
+
+--Au contraire, il se remet à voir des prêtres plus que jamais!
+
+--Sans compter que le curé de la paroisse, un homme bien respectable, il
+faut être juste, s'en est allé (je l'ai entendu), en disant à un autre
+prêtre qui l'accompagnait: «C'est admirable!... M. Jacques Ferrand est
+l'idéal de la charité et de la générosité sur la terre...»
+
+--Le curé a dit ça? De lui-même? Et sans effort?
+
+--Quoi?
+
+--Que le patron était l'idéal de la charité et de la générosité sur la
+terre?...
+
+--Oui, je l'ai entendu...
+
+--Alors je n'y comprends plus rien; le curé a la réputation, et il la
+mérite, d'être ce qu'on appelle un vrai bon pasteur...
+
+--Oh! ça, c'est vrai, et de celui-là faut parler sérieusement et
+avec respect! Il est aussi bon et aussi charitable que le
+Petit-Manteau-Bleu[42], et quand on dit ça d'un homme, il est jugé.
+
+--Et ça n'est pas peu dire.
+
+--Non. Pour le Petit-Manteau-Bleu comme pour le bon prêtre, les pauvres
+n'ont qu'un cri... et un brave cri du coeur.
+
+--Alors j'en reviens à mon idée. Quand le curé affirme quelque chose, il
+faut le croire, vu qu'il est incapable de mentir; et pourtant, croire
+d'après lui que le patron est charitable et généreux... ça me gêne dans
+les entournures de ma croyance.
+
+--Oh! que c'est joli, Chalamel! Oh! que c'est joli!...
+
+--Sérieusement, j'aime autant croire à cela qu'à un miracle... Ce n'est
+pas plus difficile.
+
+--M. Ferrand, généreux!... Lui... qui tondrait sur un oeuf!
+
+--Pourtant, messieurs, les quarante sous de notre déjeuner?
+
+--Belle preuve! C'est comme lorsqu'on a par hasard un bouton sur le
+nez... C'est un accident.
+
+--Oui; mais d'un autre côté, le maître clerc m'a dit que depuis trois
+jours le patron a réalisé une énorme somme en bons du Trésor, et que...
+
+--Eh bien?
+
+--Parle donc...
+
+--C'est que c'est un secret...
+
+--Raison de plus... Ce secret?
+
+--Votre parole d'honneur que vous n'en direz rien?...
+
+--Sur la tête de nos enfants, nous la donnons.
+
+--Que ma tante Messidor fasse des folies de son corps si je bavarde!
+
+--Et puis, messieurs, rapportons-nous à ce que disait majestueusement le
+grand roi Louis XIV au doge de Venise, devant sa cour assemblée:
+
+ _Lorsqu'un secret est possédé par un clerc,_
+ _Ce secret, il doit le dire, c'est clair._
+
+--Allons, bon! voilà Chalamel avec ses proverbes!
+
+--Je demande la tête de Chalamel!
+
+--Les proverbes sont la sagesse des nations; c'est à ce titre que
+j'exige ton secret.
+
+--Voyons, pas de bêtises... Je vous dis que le maître clerc m'a fait
+promettre de ne dire à personne...
+
+--Oui, mais il ne t'a pas défendu de le dire à tout le monde?
+
+--Enfin ça ne sortira pas d'ici. Va donc!...
+
+--Il meurt d'envie de nous le dire, son secret.
+
+--Eh bien! le patron vend sa charge; à l'heure qu'il est, c'est
+peut-être fait!...
+
+--Ah! bah!
+
+--Voilà une drôle de nouvelle!...
+
+--C'est renversant!
+
+--Éblouissant!
+
+--Voyons, sans charge, qui se charge de la charge dont il se décharge?
+
+--Dieu! que ce Chalamel est insupportable avec ses rébus!
+
+--Est-ce que je sais à qui il la vend?
+
+--S'il la vend, c'est qu'il veut peut-être se lancer, donner des
+fêtes... des _routes_, comme dit le beau monde.
+
+--Après tout, il a de quoi.
+
+--Et pas la queue d'une famille.
+
+--Je crois bien qu'il a de quoi! Le maître clerc parle de plus d'un
+million y compris la valeur de la charge.
+
+--Plus d'un million, c'est caressant.
+
+--On dit qu'il a joué à la Bourse en catimini, avec le commandant
+Robert, et qu'il a gagné beaucoup d'argent.
+
+--Sans compter qu'il vivait comme un ladre.
+
+--Oui; mais ces ladrichons-là, une fois qu'ils se mettent à dépenser,
+deviennent plus prodigues que les autres.
+
+--Aussi, je suis comme Chalamel; je croirais assez que maintenant le
+patron veut la passer douce.
+
+--Et il aurait joliment tort de ne pas s'abîmer de volupté et de ne pas
+se plonger dans les délices de Golconde... s'il en a le moyen... car,
+comme dit le vaporeux Ossian dans la grotte de Fingal:
+
+ _Tout notaire qui bambochera,_
+ _S'il a du_ quibus _raison aura._
+
+--Je demande la tête de Chalamel!
+
+--C'est absurde!
+
+--Avec ça que le patron a joliment l'air de penser à s'amuser.
+
+--Il a une figure à porter le diable en terre!
+
+--Et puis M. le curé qui vante sa charité!
+
+--Eh bien! charité bien ordonnée commence par soi-même... Tu ne connais
+donc seulement pas tes commandements de Dieu, sauvage? Si le patron se
+demande à lui-même l'aumône des plus grands plaisirs... il est de son
+devoir de se les accorder... ou il se regarderait comme bien peu...
+
+--Moi, ce qui m'étonne, c'est cet ami intime qui lui est comme tombé des
+nues, et qui ne le quitte pas plus que son ombre...
+
+--Sans compter qu'il a une mauvaise figure...
+
+--Il est roux comme une carotte...
+
+--Je serais assez porté à induire que cet intrus est le fruit d'un faux
+pas qu'aurait fait M. Ferrand à son aurore; car, comme le disait l'aigle
+de Meaux à propos de la prise de voile de la tendre La Vallière:
+
+ _Qu'on aime jeune homme ou vieux bibard,_
+ _Souvent la fin est un moutard._
+
+--Je demande la tête de Chalamel!
+
+--C'est vrai... avec lui il est impossible de causer un moment.
+
+--Quelle bêtise! Dire que cet inconnu est le fils du patron! il est plus
+âgé que lui, on le voit bien.
+
+--Eh bien! à la grande rigueur, qu'est-ce que ça ferait?
+
+--Comment! qu'est-ce que ça ferait: que le fils soit plus âgé que le
+père?
+
+--Messieurs, j'ai dit à la grande, à la grandissime rigueur.
+
+--Et comment expliques-tu ça?
+
+--C'est tout simple: dans ce cas-là, l'intrus aurait fait le faux pas et
+serait le père de maître Ferrand au lieu d'être son fils.
+
+--Je demande la tête de Chalamel!
+
+--Ne l'écoutez donc pas: vous savez qu'une fois qu'il est en train de
+dire des bêtises il en a pour une heure!
+
+--Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une mauvaise figure et ne
+quitte pas maître Ferrand d'un moment.
+
+--Il est toujours avec lui dans son cabinet; ils mangent ensemble, ils
+ne peuvent faire un pas l'un sans l'autre.
+
+--Moi, il me semble que je l'ai déjà vu ici, l'intrus.
+
+--Moi, pas...
+
+--Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez pas aussi remarqué que
+depuis quelques jours, il vient régulièrement presque toutes les deux
+heures un homme à grandes moustaches blondes, tournure militaire, faire
+demander l'intrus par le portier? L'intrus descend, cause une minute
+avec l'homme à moustaches; après quoi, celui-là fait demi-tour comme un
+automate, pour revenir deux heures après?
+
+--C'est vrai, je l'ai remarqué... Il m'a semblé aussi rencontrer dans la
+rue, en m'en allant, des hommes qui avaient l'air de surveiller la
+maison...
+
+--Sérieusement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Qui vivra verra.
+
+--À ce sujet, le maître clerc en sait peut-être plus que nous, mais il
+fait le diplomate.
+
+--Tiens, au fait, où est-il donc, depuis tantôt?
+
+--Il est chez cette comtesse qui a été assassinée; il paraît qu'elle est
+maintenant hors d'affaire.
+
+--La comtesse Mac-Gregor?
+
+--Oui; ce matin elle avait fait demander le patron dare-dare, mais il
+lui a envoyé le maître clerc à sa place.
+
+--C'est peut-être pour un testament?
+
+--Non, puisqu'elle va mieux.
+
+--En a-t-il, de la besogne, le maître clerc, en a-t-il, maintenant qu'il
+remplace Germain comme caissier!
+
+--À propos de Germain, en voilà encore une drôle de chose!
+
+--Laquelle?
+
+--Le patron, pour le faire remettre en liberté, a déclaré que c'était
+lui, M. Ferrand, qui avait fait erreur de compte et qu'il avait retrouvé
+l'argent qu'il réclamait de Germain.
+
+--Moi, je ne trouve pas cela drôle, mais juste; vous vous le rappelez,
+je disais toujours: «Germain est incapable de voler.»
+
+--C'est néanmoins très-ennuyeux pour lui d'avoir été arrêté et
+emprisonné comme voleur.
+
+--Moi, à sa place, je demanderais des dommages et intérêts à M. Ferrand.
+
+--Au fait, il aurait dû au moins le reprendre comme caissier, afin de
+prouver que Germain n'était pas coupable.
+
+--Oui, mais Germain n'aurait peut-être pas voulu.
+
+--Est-il toujours à cette campagne où il est allé en sortant de prison,
+et d'où il nous a écrit pour nous annoncer le désistement de M. Ferrand?
+
+--Probablement, car hier je suis allé à l'adresse qu'il nous avait
+donnée; on m'a dit qu'il était encore à la campagne, et qu'on pouvait
+lui écrire à Bouqueval, par Écouen, chez Mme Georges, fermière.
+
+--Ah! messieurs, une voiture! dit Chalamel en se penchant vers la
+fenêtre. Dame! ce n'est pas un fringant équipage comme celui de ce
+fameux vicomte. Vous rappelez-vous ce flambant Saint-Remy, avec son
+chasseur chamarré d'argent et son gros cocher à perruque blanche? Cette
+fois, c'est tout bonnement un _sapin_, une citadine.
+
+--Et qui en descend?
+
+--Attendez donc!... Ah! une robe noire!
+
+--Une femme! Une femme!... Oh! voyons voir!
+
+--Dieu! que ce saute-ruisseau est indécemment charnel pour son âge! Il
+ne pense qu'aux femmes; il faudra finir par l'enchaîner, ou il enlèvera
+des Sabines en pleine rue; car, comme dit le Cygne de Cambrai dans son
+_Traité d'éducation_ pour le Dauphin:
+
+ _Défiez-vous du saute-ruisseau,_
+ _Au beau sexe il donne l'assaut._
+
+--Je demande la tête de Chalamel!
+
+--Dame!... monsieur Chalamel, vous dites une robe noire... moi je
+croyais...
+
+--C'est M. le curé, imbécile!... Que ça te serve d'exemple!
+
+--Le curé de la paroisse? Le bon pasteur?
+
+--Lui-même, messieurs.
+
+--Voilà un digne homme!
+
+--Ce n'est pas un jésuite, celui-là!
+
+--Je le crois bien, et, si tous les prêtres lui ressemblaient, il n'y
+aurait que des gens dévots.
+
+--Silence! on tourne le bouton de la porte.
+
+--À vous! À vous!... C'est lui!
+
+Et tous les clercs, se courbant sur leurs pupitres, se mirent à
+griffonner avec une ardeur apparente, faisant bruyamment crier leurs
+plumes sur le papier.
+
+La pâle figure de ce prêtre était à la fois douce et grave, intelligente
+et vénérable; son regard rempli de mansuétude et de sérénité.
+
+Une petite calotte noire cachait sa tonsure; ses cheveux gris, assez
+longs, flottaient sur le collet de sa redingote marron.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que, grâce à une confiance des plus candides, cet
+excellent prêtre avait toujours été et était encore dupe de l'habile et
+profonde hypocrisie de Jacques Ferrand.
+
+--Votre digne patron est-il dans son cabinet, mes enfants? demanda le
+curé.
+
+--Oui, monsieur l'abbé, dit Chalamel en se levant respectueusement. Et
+il ouvrit au prêtre la porte d'une chambre voisine de l'étude.
+
+Entendant parler avec une certaine véhémence dans le cabinet de Jacques
+Ferrand, l'abbé, ne voulant pas écouter malgré lui, marcha rapidement
+vers la porte et y frappa.
+
+--Entrez! dit une voix avec un accent italien assez prononcé.
+
+Le prêtre se trouva en face de Polidori et de Jacques Ferrand.
+
+Les clercs du notaire ne semblaient pas s'être trompés en assignant un
+terme prochain à la mort de leur patron.
+
+Depuis la fuite de Cecily, le notaire était devenu presque
+méconnaissable.
+
+Quoique son visage fût d'une maigreur effrayante, d'une lividité
+cadavéreuse, une rougeur fébrile colorait ses pommettes saillantes; un
+tremblement nerveux, interrompu çà et là par quelques soubresauts
+convulsifs, l'agitait presque continuellement; ses mains décharnées
+étaient sales et brûlantes; ses larges lunettes vertes cachaient ses
+yeux injectés de sang, qui brillaient du sombre feu d'une fièvre
+dévorante; en un mot, ce masque sinistre trahissait les ravages d'une
+consomption sourde et incessante.
+
+La physionomie de Polidori contrastait avec celle du notaire; rien de
+plus amèrement, de plus froidement ironique que l'expression des traits
+de cet autre scélérat; une forêt de cheveux d'un roux ardent, mélangés
+de quelques mèches argentées, couronnait son front blême et ridé; ses
+yeux pénétrants, transparents et verts comme l'aigue-marine, étaient
+très-rapprochés de son nez crochu; sa bouche, aux lèvres minces,
+rentrées, exprimait le sarcasme et la méchanceté. Polidori, complètement
+vêtu de noir, était assis auprès du bureau de Jacques Ferrand.
+
+À la vue du prêtre, tous deux se levèrent.
+
+--Eh bien! comment allez-vous, mon digne monsieur Ferrand? dit l'abbé
+avec sollicitude, vous trouvez-vous un peu mieux?
+
+--Je suis toujours dans le même état, monsieur l'abbé; la fièvre ne me
+quitte pas, répondit le notaire; les insomnies me tuent! Que la volonté
+de Dieu soit faite!
+
+--Voyez, monsieur l'abbé, ajouta Polidori avec componction; quelle
+pieuse résignation! Mon pauvre ami est toujours le même; il ne trouve
+quelque adoucissement à ses maux que dans le bien qu'il fait!
+
+--Je ne mérite pas ces louanges, veuillez m'en dispenser, dit sèchement
+le notaire en dissimulant à peine un ressentiment de colère et de haine
+contraintes. Au Seigneur seul appartient l'appréciation du bien et du
+mal; je ne suis qu'un misérable pécheur...
+
+--Nous sommes tous pécheurs, reprit doucement l'abbé; mais nous n'avons
+pas tous la charité qui vous distingue, mon respectable ami. Bien rares
+ceux qui, comme vous, se détachent assez des biens terrestres pour
+songer à les employer de leur vivant d'une façon si chrétienne...
+Persistez-vous toujours à vous défaire de votre charge, afin de vous
+livrer plus entièrement aux pratiques de la religion?
+
+--Depuis avant-hier ma charge est vendue, monsieur l'abbé; quelques
+concessions m'ont permis d'en réaliser, chose bien rare, le prix
+comptant; cette somme, ajoutée à d'autres, me servira à fonder
+l'institution dont je vous ai parlé, et dont j'ai définitivement arrêté
+le plan que je vais vous soumettre...
+
+--Ah! mon digne ami! dit l'abbé avec une profonde et sainte admiration;
+faire tant de bien... si simplement... et, je puis le dire, si
+naturellement!... Je vous le répète, les gens comme vous sont rares, il
+n'y a pas assez de bénédictions pour eux.
+
+--C'est que bien peu de personnes réunissent, comme Jacques, la richesse
+à la piété, l'intelligence à la charité, dit Polidori avec un sourire
+ironique qui échappa au bon abbé.
+
+À ce nouvel et sarcastique éloge, la main du notaire se crispa
+involontairement; il lança, sous ses lunettes, un regard de rage
+infernale à Polidori.
+
+--Vous voyez, monsieur l'abbé, se hâta de dire l'ami intime de Jacques
+Ferrand; toujours ses soubresauts nerveux, et il ne veut rien faire. Il
+me désole... il est son propre bourreau... Oui, j'aurai le courage de le
+dire devant M. l'abbé, tu es ton propre bourreau, mon pauvre ami!
+
+À ces mots de Polidori, le notaire tressaillit encore convulsivement,
+mais il se calma.
+
+Un homme moins naïf que l'abbé eût remarqué pendant cet entretien, et
+surtout pendant celui qui va suivre, l'accent contraint et courroucé de
+Jacques Ferrand; car il est inutile de dire qu'une volonté supérieure à
+la sienne, que la volonté de Rodolphe, en un mot, imposait à cet homme
+des paroles et des actes diamétralement opposés à son véritable
+caractère.
+
+Aussi, quelquefois poussé à bout, le notaire paraissait hésiter à obéir
+à cette toute-puissante et invisible autorité, mais un regard de
+Polidori mettait un terme à cette indécision; alors, concentrant avec un
+soupir de fureur les plus violents ressentiments, Jacques Ferrand
+subissait le joug qu'il ne pouvait briser.
+
+--Hélas! monsieur l'abbé, reprit Polidori, qui semblait prendre à tâche
+de torturer son complice, comme on dit vulgairement, à coups d'épingles,
+mon pauvre ami néglige trop sa santé... Dites-lui donc, avec moi, qu'il
+se soigne, sinon pour lui, pour ses amis, du moins pour les malheureux
+dont il est l'espoir et le soutien...
+
+--Assez!... Assez!... murmura le notaire d'une voix sourde.
+
+--Non, ce n'est pas assez, dit le prêtre avec émotion; on ne saurait
+trop vous répéter que vous ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de
+négliger ainsi votre santé. Depuis dix ans que je vous connais, je ne
+vous ai jamais vu malade; mais depuis un mois environ vous n'êtes plus
+reconnaissable. Je suis d'autant plus frappé de l'altération de vos
+traits que j'étais resté quelque temps sans vous voir. Aussi, lors de
+notre première entrevue, je n'ai pu vous cacher ma surprise; mais le
+changement que je remarque en vous depuis plusieurs jours est bien plus
+grave: vous dépérissez à vue d'oeil, vous nous inquiétez sérieusement...
+Je vous en conjure, mon digne ami, songez à votre santé...
+
+--Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de votre intérêt, monsieur
+l'abbé; mais je vous assure que ma position n'est pas aussi alarmante
+que vous le croyez.
+
+--Puisque tu t'opiniâtres ainsi, reprit Polidori, je vais tout dire à M.
+l'abbé, moi: il t'aime, il t'estime, il t'honore beaucoup; que sera-ce
+donc lorsqu'il saura tes nouveaux mérites? Lorsqu'il saura la véritable
+cause de ton dépérissement?
+
+--Qu'est-ce encore? dit l'abbé.
+
+--Monsieur l'abbé, dit le notaire avec impatience, je vous ai prié de
+vouloir bien venir me visiter pour vous communiquer des projets d'une
+haute importance, et non pour m'entendre ridiculement louanger par mon
+ami.
+
+--Tu sais, Jacques, que de moi il faut te résigner à tout entendre, dit
+Polidori en regardant fixement le notaire.
+
+Celui-ci baissa les yeux et se tut.
+
+Polidori continua:
+
+--Vous avez peut-être remarqué, monsieur l'abbé, que les premiers
+symptômes de la maladie nerveuse de Jacques ont eu lieu peu de temps
+après l'abominable scandale que Louise Morel a causé dans cette maison.
+
+Le notaire frissonna.
+
+--Vous savez donc le crime de cette malheureuse fille, monsieur? demanda
+le prêtre étonné. Je ne vous croyais arrivé à Paris que depuis peu de
+jours?
+
+--Sans doute, monsieur l'abbé; mais Jacques m'a tout raconté, comme à
+son ami, comme à son médecin; car il attribue presque à l'indignation
+que lui a fait éprouver le crime de Louise l'ébranlement nerveux dont il
+se ressent aujourd'hui... Ce n'est rien encore, mon pauvre ami devait,
+hélas! endurer de nouveaux coups, qui ont, vous le voyez, altéré sa
+santé... Une vieille servante, qui depuis bien des années lui était
+attachée par les sentiments de la reconnaissance...
+
+--Mme Séraphin? dit le curé en interrompant Polidori, j'ai su la mort de
+cette infortunée, noyée par une malheureuse imprudence, et je comprends
+le chagrin de M. Ferrand; on n'oublie pas ainsi dix ans de loyaux
+services... de tels regrets honorent autant le maître que le serviteur.
+
+--Monsieur l'abbé, dit le notaire, je vous en supplie, ne parlez pas de
+mes vertus... vous me rendez confus... cela m'est pénible.
+
+--Et qui en parlera donc? Sera-ce toi? reprit affectueusement Polidori;
+mais vous allez avoir à le louer bien davantage, monsieur l'abbé: vous
+ignorez peut-être quelle est la servante qui a remplacé, chez Jacques,
+Louise Morel et Mme Séraphin? Vous ignorez enfin ce qu'il a fait pour
+cette pauvre Cecily... car cette nouvelle servante s'appelait Cecily,
+monsieur l'abbé.
+
+Le notaire, malgré lui, fit un bond sur son siège; ses yeux flamboyèrent
+sous ses lunettes; une rougeur brûlante empourpra ses traits livides.
+
+--Tais-toi... Tais-toi... s'écria-t-il en se levant à demi. Pas un mot
+de plus, je te le défends...
+
+--Allons, allons, calmez-vous, dit l'abbé en souriant avec mansuétude,
+quelque généreuse action à révéler encore?... Quant à moi, j'approuve
+fort l'indiscrétion de votre ami... Je ne connais pas, en effet, cette
+servante, car c'est justement peu de jours après son entrée chez notre
+digne M. Ferrand, qu'accablé d'occupations il a été obligé, à mon grand
+regret, d'interrompre momentanément nos relations.
+
+--C'était pour vous cacher la nouvelle bonne oeuvre qu'il méditait,
+monsieur l'abbé; aussi, quoique sa modestie se révolte, il faudra bien
+qu'il m'entende, et vous allez tout savoir, reprit Polidori en souriant.
+
+Jacques Ferrand se tut, s'accouda sur son bureau et cacha son front dans
+ses mains.
+
+
+
+
+XIV
+
+La banque des pauvres
+
+
+--Imaginez-vous donc, monsieur l'abbé, reprit Polidori en s'adressant au
+curé, mais en accentuant, pour ainsi dire, chaque phrase par un coup
+d'oeil ironique jeté à Jacques Ferrand, imaginez-vous que mon ami trouva
+dans sa nouvelle servante, qui, je vous l'ai déjà dit, s'appelait
+Cecily, les meilleures qualités... une grande modestie... une douceur
+angélique... et surtout beaucoup de piété. Ce n'est pas tout. Jacques,
+vous le savez, doit à sa longue pratique des affaires une pénétration
+extrême; il s'aperçut bientôt que cette jeune femme, car elle était
+jeune et fort jolie, monsieur l'abbé, que cette jeune et jolie femme
+n'était pas faite pour l'état de servante, et qu'à des principes...
+vertueusement austères... elle joignait une instruction solide et des
+connaissances... très-variées.
+
+--En effet, ceci est étrange, dit l'abbé fort intéressé. J'ignorais
+complètement ces circonstances... Mais qu'avez-vous, mon bon monsieur
+Ferrand? vous semblez plus souffrant...
+
+--En effet, dit le notaire en essuyant la sueur froide qui coulait sur
+son front, car la contrainte qu'il s'imposait était atroce, j'ai un peu
+de migraine... mais cela passera.
+
+Polidori haussa les épaules en souriant.
+
+--Remarquez, monsieur l'abbé, ajouta-t-il, que Jacques est toujours
+ainsi lorsqu'il s'agit de dévoiler quelqu'une de ses charités cachées;
+il est si hypocrite au sujet du bien qu'il fait! Heureusement me voici:
+justice éclatante lui sera rendue. Revenons à Cecily. À son tour, elle
+eut bientôt deviné l'excellence du coeur de Jacques; et, lorsque
+celui-ci l'interrogea sur le passé, elle lui avoua naïvement
+qu'étrangère, sans ressources et réduite, par l'inconduite de son mari,
+à la plus humble des conditions, elle avait regardé comme un coup du
+ciel de pouvoir entrer dans la sainte maison d'un homme aussi vénérable
+que M. Ferrand. À la vue de tant de malheur, de résignation, de vertu,
+Jacques n'hésita pas; il écrivit au pays de cette infortunée pour avoir
+sur elle quelques renseignements, ils furent parfaits et confirmèrent la
+réalité de tout ce qu'elle avait raconté à notre ami; alors, sûr de
+placer justement son bienfait, Jacques bénit Cecily comme un père, la
+renvoya dans son pays avec une somme d'argent qui lui permettait
+d'attendre des jours meilleurs et l'occasion de trouver une condition
+convenable. Je n'ajouterai pas un mot de louange pour Jacques: les faits
+sont plus éloquents que mes paroles.
+
+--Bien, très-bien! s'écria le curé attendri.
+
+--Monsieur l'abbé, dit Jacques Ferrand d'une voix sourde et brève, je ne
+voudrais pas abuser de vos précieux moments, ne parlons plus de moi, je
+vous en conjure, mais du projet pour lequel je vous ai prié de venir
+ici, et à propos duquel je vous ai demandé votre bienveillant concours.
+
+--Je conçois que les louanges de votre ami blessent votre modestie;
+occupons-nous donc de vos nouvelles bonnes oeuvres, et oublions que vous
+en êtes l'auteur; mais avant, parlons de l'affaire dont vous m'avez
+chargé. J'ai, selon votre désir, déposé à la Banque de France, et sous
+mon nom, la somme de cent mille écus destinés à la restitution dont vous
+êtes l'intermédiaire, et qui doit s'opérer par mes mains. Vous avez
+préféré que ce dépôt ne restât pas chez vous, quoique pourtant il y eût
+été, ce me semble, aussi sûrement placé qu'à la banque.
+
+--En cela, monsieur l'abbé, je me suis conformé aux intentions de
+l'auteur inconnu de cette restitution; il agit ainsi pour le repos de sa
+conscience. D'après ses voeux, j'ai dû vous confier cette somme, et vous
+prier de la remettre à Mme veuve de Fermont, née de Renneville (la voix
+du notaire trembla légèrement en prononçant ces noms), lorsque cette
+dame se présenterait chez vous en justifiant de sa possession d'état.
+
+--J'accomplirai la mission dont vous me chargez, dit le prêtre.
+
+--Ce n'est pas la dernière, monsieur l'abbé.
+
+--Tant mieux, si les autres ressemblent à celle-ci; car sans vouloir
+rechercher les motifs qui l'imposent, je suis toujours touché d'une
+restitution volontaire; ces arrêts souverains, que la seule conscience
+dicte et qu'on exécute fidèlement et librement dans son for intérieur,
+sont toujours l'indice d'un repentir sincère, et ce n'est pas une
+expiation stérile que celle-là.
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Cent mille écus restitués d'un coup,
+c'est rare; moi, j'ai été plus curieux que vous; mais que pouvait ma
+curiosité contre l'inébranlable discrétion de Jacques? Aussi, j'ignore
+encore le nom de l'honnête homme qui faisait cette noble restitution.
+
+--Quel qu'il soit, dit l'abbé, je suis certain qu'il est placé très-haut
+dans l'estime de M. Ferrand.
+
+--Cet honnête homme est en effet, monsieur l'abbé, placé très-haut dans
+mon estime, répondit le notaire avec une amertume mal dissimulée.
+
+--Et ce n'est pas tout, monsieur l'abbé, reprit Polidori en regardant
+Jacques Ferrand d'un air significatif, vous allez voir jusqu'où vont les
+généreux scrupules de l'auteur inconnu de cette restitution; et, s'il
+faut tout dire, je soupçonne fort notre ami de n'avoir pas peu contribué
+à éveiller ces scrupules, et à trouver moyen de les calmer.
+
+--Comment cela? demanda le prêtre.
+
+--Que voulez-vous dire? ajouta le notaire.
+
+--Et les Morel, cette brave et honnête famille?
+
+--Ah! oui... oui... en effet... j'oubliais..., dit Jacques Ferrand d'une
+voix sourde.
+
+--Figurez-vous, monsieur l'abbé, reprit Polidori, que l'auteur de cette
+restitution, sans doute conseillé par Jacques, non content de rendre
+cette somme considérable, veut encore... Mais je laisse parler ce digne
+ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui ravir...
+
+--Je vous écoute, mon cher monsieur Ferrand, dit le prêtre.
+
+--Vous savez, reprit Jacques Ferrand avec une componction hypocrite,
+mêlée çà et là de mouvements de révolte involontaire contre le rôle qui
+lui était imposé, mouvements que trahissaient fréquemment l'altération
+de sa voix et l'hésitation de sa parole, vous savez, monsieur l'abbé,
+que l'inconduite de Louise Morel... a porté un coup si terrible à son
+père qu'il est devenu fou. La nombreuse famille de cet artisan courait
+risque de mourir de misère, privée de son seul soutien. Heureusement la
+Providence est venue à son secours, et... la... personne qui fait la
+restitution volontaire dont vous voulez bien être l'intermédiaire,
+monsieur l'abbé, n'a pas cru avoir suffisamment expié un grand abus...
+de confiance... Elle m'a donc demandé si je ne connaîtrais pas une
+intéressante infortune à soulager. J'ai dû signaler à sa générosité la
+famille Morel, et l'on m'a prié, en me donnant les fonds nécessaires que
+je vous remettrai tout à l'heure, de vous charger de constituer une
+rente de deux mille francs sur la tête de Morel, réversible sur sa femme
+et sur ses enfants...
+
+--Mais, en vérité, dit l'abbé, tout en acceptant cette nouvelle mission,
+bien respectable sans doute, je m'étonne qu'on ne vous en ait pas chargé
+vous-même.
+
+--La personne inconnue a pensé, et je partage cette croyance, que ses
+bonnes oeuvres acquerraient un nouveau prix... seraient pour ainsi dire
+sanctifiées... en passant par des mains aussi pieuses que les vôtres,
+monsieur l'abbé...
+
+--À cela je n'ai rien à répondre; je constituerai la rente de deux mille
+francs sur la tête de Morel, le digne et malheureux père de Louise. Mais
+je crois, comme votre ami, que vous n'avez pas été étranger à la
+résolution qui a dicté ce nouveau don expiatoire...
+
+--J'ai désigné la famille Morel, rien de plus, je vous prie de le
+croire, monsieur l'abbé, répondit Jacques Ferrand.
+
+--Maintenant, dit Polidori, vous allez voir, monsieur l'abbé, à quelle
+hauteur de vues philanthropiques mon bon Jacques s'est élevé à propos de
+l'établissement charitable dont nous nous sommes déjà entretenus; il va
+nous lire le plan qu'il a définitivement arrêté; l'argent nécessaire
+pour la fondation des rentes est là, dans sa caisse; mais depuis hier il
+lui est survenu un scrupule, et, s'il n'ose vous le dire, je m'en
+charge.
+
+--C'est inutile, reprit Jacques Ferrand, qui quelquefois aimait encore
+mieux s'étourdir par ses propres paroles que d'être forcé de subir en
+silence les louanges ironiques de son complice. Voici le fait, monsieur
+l'abbé. J'ai réfléchi... qu'il serait d'une humilité... plus
+chrétienne... que cet établissement ne fût pas institué sous mon nom.
+
+--Mais cette humilité est exagérée, s'écria l'abbé. Vous pouvez; vous
+devez légitimement vous enorgueillir de votre charitable fondation;
+c'est un droit, presque un devoir pour vous d'y attacher votre nom.
+
+--Je préfère cependant, monsieur l'abbé, garder l'incognito; j'y suis
+résolu... et je compte assez sur votre bonté pour espérer que vous
+voudrez bien remplir pour moi, en me gardant le plus profond secret, les
+dernières formalités, et choisir les employés inférieurs de cet
+établissement. Je me suis seulement réservé la nomination du directeur
+et d'un gardien.
+
+--Lors même que je n'aurais pas un vrai plaisir à concourir à cette
+oeuvre, qui est la vôtre, il serait de mon devoir d'accepter...
+J'accepte donc.
+
+--Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, mon ami va vous
+lire le plan qu'il a définitivement arrêté...
+
+--Puisque vous êtes si obligeant, mon ami, dit Jacques Ferrand avec
+amertume, lisez vous-même... Épargnez-moi cette peine... je vous en
+prie...
+
+--Non, non, répondit Polidori en jetant au notaire un regard dont
+celui-ci comprit la signification sarcastique. Je me fais un vrai
+plaisir de t'entendre exprimer toi-même les nobles sentiments qui t'ont
+guidé dans cette fondation philanthropique.
+
+--Soit, je lirai, dit brusquement le notaire en prenant un papier sur
+son bureau.
+
+Polidori, depuis longtemps complice de Jacques Ferrand, connaissait les
+crimes et les secrètes pensées de ce misérable; aussi ne put-il retenir
+un sourire cruel en le voyant forcé de lire cette note dictée par
+Rodolphe.
+
+On le voit, le prince se montrait d'une logique inexorable dans la
+punition qu'il infligeait au notaire.
+
+Luxurieux... il le torturait par la luxure.
+
+Cupide... par la cupidité.
+
+Hypocrite... par l'hypocrisie.
+
+Car si Rodolphe avait choisi le prêtre vénérable, dont il est question
+pour être l'agent des restitutions et de l'expiation imposées à Jacques
+Ferrand, c'est qu'il voulait doublement punir celui-ci d'avoir, par sa
+détestable hypocrisie, surpris la naïve estime et l'affection candide du
+bon abbé.
+
+N'était-ce pas, en effet, une grande punition pour ce hideux imposteur,
+pour ce criminel endurci, que d'être contraint de pratiquer enfin les
+vertus chrétiennes qu'il avait si souvent simulées, et cette fois de
+mériter, en frémissant d'une rage impuissante, les justes éloges d'un
+prêtre respectable dont il avait jusqu'alors fait sa dupe!
+
+Jacques Ferrand lut donc la note suivante avec les ressentiments cachés
+qu'on peut lui supposer.
+
+ ÉTABLISSEMENT DE LA BANQUE DES TRAVAILLEURS SANS OUVRAGE
+
+_«Aimons-nous les uns les autres_, a dit le Christ.
+
+«Ces divines paroles contiennent le germe de tous devoirs, de toutes
+vertus, de toutes charités.
+
+«Elles ont inspiré l'humble fondateur de cette institution.
+
+«Au Christ seul appartient le bien qu'il aura fait.
+
+«Limité quant aux moyens d'action, le fondateur a voulu du moins faire
+participer le plus grand nombre possible de ses frères aux secours qu'il
+leur offre.
+
+«Il s'adresse d'abord aux ouvriers honnêtes, laborieux et chargés de
+famille, que le manque de travail réduit souvent à de cruelles
+extrémités.
+
+«Ce n'est pas une aumône dégradante qu'il fait à ses frères, c'est un
+prêt gratuit qu'il leur offre.
+
+«Puisse ce prêt, comme il l'espère, les empêcher souvent de grever
+indéfiniment leur avenir par ces emprunts écrasants qu'ils sont forcés
+de contracter afin d'attendre le retour du travail, leur seule
+ressource, et de soutenir la famille dont ils sont l'unique appui!
+
+«Pour garantie de ce prêt, il ne demande à ses frères qu'un engagement
+d'honneur et une solidarité de parole jurée.
+
+«Il affecte un revenu annuel de douze mille francs à faire, la première
+année, jusqu'à la concurrence de cette somme des prêts-secours, de vingt
+à quarante francs, sans intérêts, en faveur des ouvriers mariés et sans
+ouvrage, domiciliés dans le VIIe arrondissement.
+
+«On a choisi ce quartier comme étant l'un de ceux où la classe ouvrière
+est la plus nombreuse.
+
+«Ces prêts ne seront accordés qu'aux ouvriers ou ouvrières porteurs d'un
+certificat de bonne conduite, délivré par leur dernier patron, qui
+indiquera la cause et la date de la suspension du travail.
+
+«Ces prêts seront remboursables mensuellement par sixièmes ou par
+douzièmes, au choix de l'emprunteur, à partir du jour où il aura
+retrouvé de l'emploi.
+
+«Il souscrira un simple engagement d'honneur de rembourser le prêt aux
+époques fixées.
+
+«À cet engagement adhéreront, comme garants, deux de ses camarades, afin
+de développer et d'étendre, par la solidarité, la religion de la
+promesse jurée[43].
+
+«L'ouvrier qui ne rembourserait pas la somme empruntée par lui ne
+pourrait, ainsi que ses deux garants, prétendre désormais à un nouveau
+prêt; car il aurait forfait à un engagement sacré, et surtout privé
+successivement plusieurs de ses frères de l'avantage dont il a joui, la
+somme qu'il ne rendrait pas étant perdue pour la Banque des pauvres.
+
+«Ces sommes prêtées étant, au contraire, scrupuleusement remboursées,
+les prêts-secours augmenteront d'année en année de nombre et de quotité,
+et un jour il sera possible de faire participer d'autres arrondissements
+aux mêmes bienfaits.
+
+«Ne pas dégrader l'homme par l'aumône...
+
+«Ne pas encourager la paresse par un don stérile...
+
+«Exalter les sentiments d'honneur et de probité naturels aux classes
+laborieuses...
+
+«Venir fraternellement en aide au travailleur qui, vivant déjà
+difficilement au jour le jour, grâce à l'insuffisance des salaires, ne
+peut, quand vient le chômage, suspendre ses besoins ni ceux de sa
+famille parce qu'on suspend ses travaux...
+
+«Telles sont les pensées qui ont présidé à cette institution[44].
+
+«Que celui qui a dit: _Aimons-nous les uns les autres_ en soit seul
+glorifié.
+
+--Ah! monsieur, s'écria l'abbé avec une religieuse admiration, quelle
+idée charitable! Combien je comprends votre émotion en lisant ces lignes
+d'une si touchante simplicité!
+
+En effet, en achevant cette lecture, la voix de Jacques Ferrand était
+altérée; sa patience et son courage étaient à bout; mais, surveillé par
+Polidori, il n'osait, il ne pouvait enfreindre les moindres ordres de
+Rodolphe.
+
+Que l'on juge de la rage du notaire, forcé de disposer si libéralement,
+si charitablement de sa fortune en faveur d'une classe qu'il avait
+impitoyablement poursuivie dans la personne de Morel le lapidaire.
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'idée de Jacques est excellente?
+reprit Polidori.
+
+--Ah! monsieur, moi qui connais toutes les misères, je suis plus à même
+que personne de comprendre de quelle importance peut être, pour de
+pauvres et honnêtes ouvriers sans travail, ce prêt, qui semblerait bien
+modique aux heureux du monde... Hélas! que de bien ils feraient s'ils
+savaient qu'avec une somme si minime qu'elle défraierait à peine le
+moindre de leurs fastueux caprices... qu'avec trente ou quarante francs
+qui leur seraient scrupuleusement rendus, mais sans intérêt... ils
+pourraient souvent sauver l'avenir, quelquefois l'honneur d'une famille
+que le manque d'ouvrage met aux prises avec les effrayantes obsessions
+de la misère et du besoin! L'indigence sans travail ne trouve jamais de
+crédit, ou, si l'on consent à lui prêter de petites sommes sans
+nantissement, c'est au prix d'intérêts usuraires monstrueux; elle
+empruntera trente sous pour huit jours, et il faudra qu'elle en rende
+quarante, et encore ces prêts modiques sont rares et difficiles. Les
+prêts du mont-de-piété eux-mêmes coûtent, dans certaines circonstances,
+près de trois cents pour cent[45]. L'artisan sans travail y dépose
+souvent pour quarante sous l'unique couverture qui, dans les nuits
+d'hiver, défend lui et les siens de la rigueur du froid... Mais, ajouta
+l'abbé avec enthousiasme, un prêt de trente à quarante francs sans
+intérêt, et remboursable par douzièmes quand l'ouvrage revient... mais
+pour d'honnêtes ouvriers, c'est le salut, c'est l'espérance, c'est la
+vie!... Et avec quelle fidélité ils s'acquitteront! Ah! monsieur, ce
+n'est pas là que vous trouverez des faillites... C'est une dette sacrée
+que celle que l'on a contractée pour donner du pain à sa femme et à ses
+enfants!
+
+--Combien les éloges de M. l'abbé doivent t'être précieux, Jacques! dit
+Polidori, et combien il va t'en adresser encore... pour ta fondation du
+mont-de-piété gratuit!
+
+--Comment?
+
+--Certainement, monsieur l'abbé; Jacques n'a pas oublié cette question,
+qui est pour ainsi dire une annexe de sa Banque des pauvres.
+
+--Il serait vrai! s'écria le prêtre en joignant les mains avec
+admiration.
+
+--Continue, Jacques, dit Polidori.
+
+Le notaire continua d'une voix rapide; car cette scène lui était
+odieuse.
+
+«Les prêts-secours ont pour but de remédier à l'un des plus graves
+accidents de la vie ouvrière, l'interruption du travail. Ils ne seront
+donc absolument accordés qu'aux artisans qui manqueront d'ouvrage.
+
+«Mais il reste à prévoir d'autres cruels embarras qui atteignent même le
+travailleur occupé.
+
+«Souvent un chômage d'un ou deux jours nécessité quelquefois par la
+fatigue, par les soins à donner à une femme ou à un enfant malade, par
+un déménagement forcé, prive l'ouvrier de sa ressource quotidienne...
+Alors il a recours au mont-de-piété, dont l'argent est à un taux énorme,
+ou à des prêteurs clandestins, qui prêtent à des intérêts monstrueux.
+
+«Voulant, autant que possible, alléger le fardeau de ses frères, le
+fondateur de la Banque des pauvres affecte un revenu de vingt-cinq mille
+francs par an à des prêts sur gages qui ne pourrait s'élever au delà de
+dix francs pour chaque prêt.
+
+«Les emprunteurs ne payeront ni frais ni intérêts, mais ils devront
+prouver qu'ils exercent une profession honorable et fournir une
+déclaration de leurs patrons, qui justifiera de leur moralité.
+
+«Au bout de deux années, on vendra sans frais les effets qui n'auront
+pas été dégagés; le montant provenant du surplus de cette vente sera
+placé à cinq pour cent d'intérêts au profit de l'engagiste.
+
+«Au bout de cinq ans, s'il n'a pas réclamé cette somme, elle sera
+acquise à la Banque des pauvres et, jointe aux rentrées successives,
+elle permettra d'augmenter successivement le nombre des prêts[46].
+
+«L'administration et le bureau des prêts de la Banque des pauvres seront
+placés rue du Temple, n° 17, dans une maison achetée à cet effet au sein
+de ce quartier populeux. Un revenu de dix mille francs sera affecté aux
+frais et à l'administration de la Banque des pauvres, dont le directeur
+à vie sera...
+
+Polidori interrompit le notaire et dit au prêtre:
+
+--Vous allez voir, monsieur l'abbé, par le choix du directeur de cette
+administration, si Jacques sait réparer le mal qu'il a fait
+involontairement. Vous savez que, par une erreur qu'il déplore, il avait
+faussement accusé son caissier du détournement d'une somme qui s'est
+ensuite retrouvée.
+
+--Sans doute...
+
+--Eh bien! c'est à cet honnête garçon, nommé François Germain, que
+Jacques accorde la direction à vie de cette banque, avec des
+appointements de quatre mille francs. N'est-ce pas admirable... monsieur
+l'abbé?
+
+--Rien ne m'étonne plus maintenant, ou plutôt rien ne m'a étonné
+jusqu'ici, dit le prêtre... La fervente piété, les vertus de notre digne
+ami devaient tôt ou tard avoir un résultat pareil. Consacrer toute sa
+fortune à une si belle institution, ah! c'est admirable!
+
+--Plus d'un million, monsieur l'abbé! dit Polidori, plus d'un million
+amassé à force d'ordre, d'économie et de probité!... Et il y avait
+pourtant des misérables capables d'accuser Jacques d'avarice!...
+Comment, disaient-ils, son étude lui rapporte cinquante ou soixante
+mille francs par an, et il vit de privations!
+
+--À ceux-là, reprit l'abbé avec enthousiasme, je répondrais: «Pendant
+quinze ans il a vécu comme un indigent... afin de pouvoir un jour
+magnifiquement soulager les indigents.»
+
+--Mais sois donc au moins fier et joyeux du bien que tu fais! s'écria
+Polidori en s'adressant à Jacques Ferrand qui, sombre, abattu, le regard
+fixe, semblait absorbé dans une méditation profonde.
+
+--Hélas! dit tristement l'abbé, ce n'est pas dans ce monde que l'on
+reçoit la récompense de tant de vertus, on a une ambition plus haute...
+
+--Jacques, dit Polidori en touchant légèrement l'épaule du notaire,
+finis donc ta lecture.
+
+Le notaire tressaillit, passa sa main sur son front, puis, s'adressant
+au prêtre, il lui dit:
+
+--Pardon, monsieur l'abbé, mais je songeais... je songeais à l'immense
+extension que pourra prendre cette Banque des pauvres par la seule
+accumulation des revenus, si les prêts de chaque année, régulièrement
+remboursés, ne les entamaient pas. Au bout de quatre ans, elle pourrait
+déjà faire pour environ cinquante mille écus de prêts gratuits ou sur
+gages. C'est énorme... énorme... et je m'en félicite, ajouta-t-il en
+songeant, avec une rage cachée, à la valeur du sacrifice qu'on lui
+imposait. Il reprit: j'en étais, je crois...
+
+--À la nomination de François Germain pour directeur de la société, dit
+Polidori.
+
+Jacques Ferrand continua:
+
+«Un revenu de dix mille francs sera affecté aux frais et à
+l'administration de la _Banque des travailleurs sans ouvrage_, dont le
+directeur à vie sera François Germain, et dont le gardien sera le
+portier actuel de la maison, nommé Pipelet.
+
+«M. l'abbé Dumont, auquel les fonds nécessaires à la fondation de
+l'oeuvre seront remis, instituera un conseil supérieur de surveillance,
+composé du maire et du juge de paix de l'arrondissement, qui
+s'adjoindront les personnes qu'ils jugeront utiles au patronage et à
+l'extension de la Banque des pauvres; car le fondateur s'estimerait
+mille fois payé du peu qu'il fait, si quelques personnes charitables
+concouraient à son oeuvre.
+
+«On annoncera l'ouverture de cette banque par tous les moyens de
+publicité possibles.
+
+«Le fondateur répète, en finissant, qu'il n'a aucun mérite à ce qu'il
+fait pour ses frères.
+
+«Sa pensée n'est que l'écho de cette pensée divine:
+
+«AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.»
+
+--Et votre place sera marquée dans le ciel auprès de celui qui a
+prononcé ces paroles immortelles, s'écria l'abbé en venant serrer avec
+effusion les mains de Jacques Ferrand dans les siennes.
+
+Le notaire était debout. Les forces lui manquaient. Sans répondre aux
+félicitations de l'abbé, il se hâta de lui remettre en bons du Trésor la
+somme considérable nécessaire à la fondation de cette oeuvre et à celle
+de la rente de Morel le lapidaire.
+
+--J'ose croire, monsieur l'abbé, dit enfin Jacques Ferrand, que vous ne
+refuserez pas cette nouvelle mission, confiée à votre charité. Du reste,
+un étranger... nommé Walter Murph... qui m'a donné quelques avis... sur
+la rédaction de ce projet, allégera quelque peu votre fardeau... et ira
+aujourd'hui même causer avec vous de la pratique de l'oeuvre et se
+mettre à votre disposition, s'il peut vous être utile. Excepté pour lui,
+je vous prie donc de me garder le plus profond secret, monsieur l'abbé.
+
+--Vous avez raison... Dieu sait ce que vous faites pour vos frères...
+Qu'importe le reste? Tout mon regret est de ne pouvoir apporter que mon
+zèle dans cette noble institution; il sera du moins aussi ardent que
+votre charité est intarissable. Mais qu'avez-vous? Vous pâlissez...
+Souffrez-vous?
+
+--Un peu, monsieur l'abbé. Cette longue lecture, l'émotion que me
+causent vos bienveillantes paroles... le malaise que j'éprouve depuis
+quelques jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Ferrand en
+s'asseyant péniblement; cela n'a rien de grave sans doute, mais je suis
+épuisé.
+
+--Peut-être ferez-vous bien de vous mettre au lit? dit le prêtre avec un
+vif intérêt, de faire demander votre médecin...
+
+--Je suis médecin, monsieur l'abbé, dit Polidori. L'état de Jacques
+Ferrand demande de grands soins, je les lui donnerai.
+
+Le notaire tressaillit.
+
+--Un peu de repos vous remettra, je l'espère, dit le curé. Je vous
+laisse; mais avant, je vais vous donner le reçu de cette somme.
+
+Pendant que le prêtre écrivait le reçu, Jacques Ferrand et Polidori
+échangèrent un regard impossible à rendre.
+
+--Allons, bon courage, bon espoir! dit le prêtre en remettant le reçu à
+Jacques Ferrand. D'ici à bien longtemps, Dieu ne permettra pas qu'un de
+ses meilleurs serviteurs quitte une vie si utilement, si religieusement
+employée. Demain je reviendrai vous voir. Adieu, monsieur... adieu, mon
+ami... mon digne et saint ami.
+
+Le prêtre sortit.
+
+Jacques Ferrand et Polidori restèrent seuls.
+
+_Fin de la huitième partie_
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Poignard.]
+
+[Note 2: De ta conscience.]
+
+[Note 3: Nous dénoncer.]
+
+[Note 4: Le diable.]
+
+[Note 5: On se souvient peut-être qu'on pouvait lire, il y a quelques
+années, sur tous les murs et dans tous les quartiers de Paris le nom de
+_Crédeville_, ainsi écrit par suite d'une _charge d'ateliers_.]
+
+[Note 6: Deux danseuses de la Porte-Saint-Martin, amies de Cabrion, vêtues
+de maillots et d'un costume de ballet.]
+
+[Note 7: Le lecteur se souvient que, trompée par l'émissaire de Sarah, qui
+lui avait dit que Fleur-de-Marie avait quitté Bouqueval par ordre du
+prince, Mme Georges était sans inquiétude sur sa protégée, qu'elle
+attendait de jour en jour.]
+
+[Note 8: Louis Desnoyers.]
+
+[Note 9: Salaire élevé, si l'on songe que, défrayé de tout, le condamné
+peut gagner de 5 à 10 sous par jour. Combien est-il d'ouvriers qui
+puissent économiser une telle somme?]
+
+[Note 10: Du plomb volé.]
+
+[Note 11: Le juge.]
+
+[Note 12: Le bourreau.]
+
+[Note 13: Des grands voleurs.]
+
+[Note 14: Dénoncé. On se souvient que Germain, élevé pour le crime par un
+ami de son père, le Maître d'école, ayant refusé de favoriser un vol que
+l'on voulait commettre chez le banquier où il était employé à Nantes,
+avait instruit son patron de ce qu'on tramait contre lui et s'était
+réfugié à Paris. Quelques temps après, ayant rencontré dans cette ville
+le misérable dont il avait refusé d'être le complice à Nantes, Germain,
+épié par lui, avait manqué d'être victime d'un guet-apens nocturne.
+C'était pour échapper à de nouveaux dangers qu'il avait quitté la rue du
+Temple et tenu secret son nouveau domicile.]
+
+[Note 15: Forcer à donner de l'argent en menaçant de faire certaines
+révélations.]
+
+[Note 16: On vient de trouver, assure-t-on, le moyen de préserver les
+malheureux ouvriers voués à ces effroyables industries. (Voir le
+_Mémoire descriptif d'un nouveau procédé de fabrication de blanc de
+céruse,_ présenté à l'Académie des sciences, par M. J.-N. Gannal.)]
+
+[Note 17: En chambre particulière. Les prévenus qui peuvent faire cette
+dépense obtiennent cet avantage.]
+
+[Note 18: Par une excellente mesure hygiénique d'ailleurs, chaque
+prisonnier est, à son arrivée, et ensuite deux fois par mois, conduit à la
+salle de bains de la prison; puis on soumet ses vêtements à une fumigation
+sanitaire. Pour un artisan, un bain chaud est une recherche d'un luxe
+inouï.]
+
+[Note 19: À ce propos, nous éprouvons un scrupule. Cette année, un pauvre
+diable, seulement coupable de vagabondage, et nommé Decure, a été
+condamné à un mois de prison; il exerçait en effet, dans une foire, le
+métier de _squelette ambulant_, vu son état d'incroyable et épouvantable
+maigreur. Ce type nous a paru curieux, nous l'avons exploité; mais le
+véritable squelette n'a _moralement_ aucun rapport avec notre personnage
+fictif. Voici un fragment de l'histoire de l'interrogatoire de Decure:
+
+Le président: Que faisiez-vous dans la commune de Maisons au moment de
+votre arrestation?
+
+R.: Je m'y livrais, suivant la profession que j'exerce de _squelette
+ambulant,_ à toutes sortes d'exercices, pour amuser la jeunesse; je
+réduis mon corps à l'état de squelette, je déploie mes os et mes muscles
+à volonté; je mange l'arsenic, le sublimé-corrosif, les crapauds, les
+araignées, et en général tous les insectes; je mange aussi du feu,
+j'avale de l'huile bouillante, je me lave dedans, je suis au moins une
+fois par an appelé à Paris par les médecins les plus célèbres, tels que
+MM. Dubois, Orfila, qui me font faire toutes sortes d'expériences avec
+mon corps, etc. (_Bulletin des tribunaux_.)]
+
+[Note 20: Dénoncé.]
+
+[Note 21: La police.]
+
+[Note 22: Un homme complice ou instigateur d'un crime, qu'il dénonce
+ensuite à l'autorité, est un _mangeur_.]
+
+[Note 23: À perpétuité.]
+
+[Note 24: Trahi.]
+
+[Note 25: Dénoncer les voleurs.]
+
+[Note 26: Causer avec son avocat.]
+
+[Note 27: De la victime.]
+
+[Note 28: Repris de justice arrêté de nouveau.]
+
+[Note 29: Juges.]
+
+[Note 30: Pour comprendre le sens de cette horrible plaisanterie, il faut
+savoir que le couperet glisse entre les rainures de la guillotine après
+avoir été mis en mouvement par la défense d'un ressort au moyen d'un
+cordon qui y est attaché.]
+
+[Note 31: Du diable.]
+
+[Note 32: La guillotine.]
+
+[Note 33: Assassins.]
+
+[Note 34: Nous maintenons ce barbarisme, l'expression de cécité
+s'appliquant à une maladie accidentelle ou à une infirmité naturelle;
+tandis que ce dérivé du verbe aveugler rend mieux notre pensée,
+_l'action d'aveugler_.]
+
+[Note 35: Mon père, le docteur Jean-Joseph Sue, croyait le contraire: une
+série d'observations intéressantes et profondes, publiées par lui à ce
+sujet, tendent à prouver que la _pensée survit quelques minutes à la
+décollation instantanée._ Cette probabilité seule fait frissonner
+d'épouvante.]
+
+[Note 36: Nous l'avons manquée.]
+
+[Note 37: Vol préparé de longue main.]
+
+[Note 38: Honnête homme.]
+
+[Note 39: Les honnêtes gens.]
+
+[Note 40: Tel est le régime alimentaire des prisons au repas du matin,
+chaque détenu reçoit une écuellée de soupe maigre ou grasse, trempée avec
+un demi-litre de bouillon. Au repas du soir, une portion de boeuf d'un
+quarteron, sans os, ou une portion de légumes, haricots, pommes de
+terre, etc.; jamais les mêmes légumes deux jours de suite. Sans doute
+les détenus ont droit, au nom de l'humanité, à cette nourriture saine et
+presque abondante... Mais, répétons-le, la plupart des ouvriers les plus
+laborieux, les plus rangés, ne mangent pas de viande et de soupe dix
+fois par an.]
+
+[Note 41: Voir les notes à la fin de l'ouvrage.]
+
+[Note 42: Qu'on nous permette de mentionner ici avec une vénération
+profonde le nom de ce grand homme de bien, M. Champion, que nous n'avons
+pas l'honneur de connaître personnellement, mais dont tous les pauvres de
+Paris parlent avec autant de respect que de reconnaissance.]
+
+[Note 43: On ignore peut-être que la classe ouvrière porte généralement un
+tel respect à la chose due que les vampires qui lui prêtent à la petite
+semaine au taux énorme de 300 à 400% n'exigent aucun engagement écrit;
+et qu'ils sont toujours religieusement remboursés. C'est surtout à la
+Halle et dans les environs que s'exerce cette abominable industrie.]
+
+[Note 44: Notre projet, sur lequel nous avons consulté plusieurs ouvriers
+aussi honorables qu'éclairés est bien imparfait sans doute, mais nous le
+livrons aux réflexions des personnes qui s'intéressent aux classes
+ouvrières, espérant que le germe d'utilité qu'il renferme (nous ne
+craignons pas de l'affirmer) pourra être fécondé par un esprit plus
+puissant que le nôtre.]
+
+[Note 45: Nous empruntons les renseignements suivants à un éloquent et
+excellent travail publié par M. Alphonse Esquiros dans la _Revue de
+Paris_ du 11 juin 1843. «La moyenne des articles engagés pour _trois
+francs_ chez les commissionnaires des VIIIe et XIIe arrondissements est
+au moins de _cinq cents_ dans un jour. La population ouvrière, réduite à
+d'autres faibles ressources, ne retire donc du mont-de-piété que des
+avances insignifiantes en comparaison de ses besoins. Aujourd'hui les
+droits du mont-de-piété s'élèvent, dans les cas ordinaires, à 13%; mais
+ces droits augmentent dans une proportion effrayante si le prêt, au lieu
+d'être annuel, est fait pour un temps moins long. Or, comme les articles
+déposés par la classe pauvre sont, en général, des objets de première
+nécessité, il résulte qu'on les apporte et qu'on les retire presque
+aussitôt; il est des effets qui sont régulièrement engagés et dégagés
+une fois par semaine. Dans cette circonstance, supposons un prêt de 3
+francs; l'intérêt payé par l'emprunteur sera alors calculé sur le taux
+de 294% par an. L'argent qui s'amasse, chaque année, dans la caisse du
+mont-de-piété tombe incontinent dans celle des hospices: cette somme est
+très-considérable. En 1840, année de détresse, les bénéfices se sont
+élevés à 422 215 francs. On ne peut nier, dit en terminant M. Esquiros
+avec une haute raison, que cette somme n'ait une destination louable,
+puisque venant de la misère elle retourne à la misère; mais on se fait
+néanmoins cette question grave: _si c'est bien au pauvre qu'il
+appartient de venir au secours du pauvre!_ Disons enfin que M. Esquiros,
+tout en réclamant de grandes améliorations à établir dans l'exercice du
+mont-de-piété, rend hommage au zèle du directeur actuel, M. Delaroche,
+qui a déjà entrepris d'utiles réformes.]
+
+[Note 46: Nous avons dit que dans quelques petits États d'Italie il existe
+des monts-de-piété gratuits, fondations charitables qui ont beaucoup
+d'analogie avec l'établissement que nous supposons.]
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome IV, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME IV ***
+
+***** This file should be named 18924-8.txt or 18924-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/9/2/18924/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+