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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:20 -0700 |
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diff --git a/18865-8.txt b/18865-8.txt new file mode 100644 index 0000000..dfa9de6 --- /dev/null +++ b/18865-8.txt @@ -0,0 +1,11582 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des +Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I + +Author: Théophile Lavallée + +Release Date: July 18, 2006 [EBook #18865] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation +des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de +pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le +format <p.xxx> sur la première ligne de la page. +Les notes ont de plus été décalées vers la droite afin de permettre une +lecture plus fluide.] + + + + HISTOIRE + + DE PARIS + + DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A NOS JOURS + + PAR + + THÉOPHILE LAVALLÉE + + DEUXIÈME ÉDITION + + + «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des + choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus + la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme + tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François + que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de + son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et + diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus + nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!» + + MONTAIGNE. + + + + PREMIÈRE PARTIE + + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS. + + 1857 + + Paris.--Impr. CARION, rue Bonaparte, 64. + + + + + HISTOIRE DE PARIS <p.001> + + + + PREMIÈRE PARTIE + + HISTOIRE GÉNÉRALE + + + + + LIVRE PREMIER. + + PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE. + + (53 av. J.-C.--1789.) + + + +§ I. + +Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de +Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis et sainte +Geneviève. + + +L'origine de Paris est inconnue. Un siècle avant la naissance de +Jésus-Christ ce n'était encore qu'un misérable amas de huttes de +paille, enfermé dans une petite île, «qui avait, dit Sauval, la forme +d'un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau.» La Seine +servait de défense à cette bourgade, qui était unie à deux rives par +quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la +nommaient _Loutouhezi_, c'est-à-dire habitation au milieu des eaux, +_Lucotecia_, suivant Ptolémée, _Leutekia_, suivant Julien. C'était le +chef-lieu du petit canton des _Parisiens_, peuple de bateliers et de +pêcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied +8,000 hommes armés, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure +dans ses armoiries[1]. + + [Note 1: «Les armoiries de la ville de Paris sont, dit + Piganiol de la Force, de gueule à un navire frété et voilé + d'argent, flottant sur les ondes de même, au chef semé de + France.» (_Descript. histor. de la ville de Paris_, t. Ier, + p. 48.)] + +Il fallut que César vînt faire la conquête de la Gaule pour que <p.002> +l'existence de la pauvre _Lutèce_ et le nom des Parisiens fussent +révélés au monde: en l'an 53 avant Jésus-Christ, «il convoqua, +raconte-t-il lui-même, l'assemblée des Gaulois à Lutèce, ville des +Parisiens[2].» Et voilà les premiers mots que l'histoire prononce sur +la métropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune +singulière, l'acte de naissance de la cité qui semble avoir +l'initiative des grands mouvements de l'humanité nous est fourni par +le génie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes. +Alors ces bords de la Seine, où s'entassent aujourd'hui tant de +palais, où gronde tant de bruit, où fourmille une population si +ardente, étaient couverts de longs marécages, de tristes bruyères, +d'épaisses forêts qui allaient couronner les hauteurs voisines, +immense solitude coupée à peine par quelques cultures, habitée à peine +par quelques centaines de sauvages. + + [Note 2: _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. III.] + +Ces sauvages surent pourtant défendre héroïquement leur patrie contre +l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingétorix fut +le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayèrent bravement +de barrer le chemin à un lieutenant de César, qui, avec quatre +légions, cherchait à rejoindre son général. A son approche, ils +brûlèrent leur ville et ses ponts, et, aidés de leurs voisins, ils se +retranchèrent dans les marais fangeux que formait la Bièvre. Mais les +Romains tournèrent le camp parisien en passant la Seine devant les +hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite +aujourd'hui de Grenelle, un combat où les Gaulois furent vaincus, et +dans lequel les soldats de Lutèce périrent presque tous. C'est la +première bataille de Paris! On sait quelle a été la dernière!... Entre +ces deux défaites, que de fortunes diverses avaient courues la +puissante Rome et l'humble Lutèce! Dans la première, un Romain conquérait +la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprême pouvoir, <p.003> +à l'empire du monde; dans la deuxième, le César de l'histoire moderne +perdait avec la Gaule, à qui il avait donné une grandeur digne de la +grandeur romaine, avec l'Italie, conquise à son tour par la Gaule, la +fortune de cet enfant de Paris proclamé dans son berceau roi de Rome! + +Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutèce jusqu'à +Julien l'Apostat, ce Voltaire couronné du IVe siècle, qui habita +durant deux hivers le palais des Thermes, bâti, dit-on, par Constance, +et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassemblé quelques +savants: l'un deux, Oribase, y rédigea un abrégé de Galien; et voilà +le premier ouvrage publié dans une ville dont les livres ont changé la +face du monde! Julien aimait la cité des Parisiens, qu'il appelle _sa +chère Lutèce_. Il vante son climat, ses eaux, même ses figuiers et ses +vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs moeurs +austères. «Ils n'adorent Vénus, dit-il, que comme présidant au +mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le +père de la joie et qu'il contribue avec Vénus à donner de nombreux +enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscénité et l'impudence +des théâtres, etc.» + +Sous Julien, Paris eut sa première grande scène militaire: c'est là +que les soldats romains, refusant d'obéir aux ordres de Constance qui +les appelait en Orient, proclamèrent le jeune philosophe empereur. «A +minuit, raconte Ammien Marcellin, les légions se soulèvent, +environnent le palais des Thermes et, tirant leurs épées à la lueur +des flambeaux, s'écrient: Julien Auguste! Julien fait barricader les +portes: elles sont forcées; les soldats le saisissent, le portent à +son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les +conjure; tous déclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il +cède: une acclamation le salue empereur; on l'élève sur un bouclier, +et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadème.» Pour <p.004> +trouver un second exemple d'un empereur couronné à Paris, il faut +traverser 1,444 ans et passer de Julien à Napoléon! + +A cette époque (360), Lutèce s'était embellie. Ses deux ponts +(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient été rétablis, fortifiés de deux +grosses tours (les deux Châtelets) et unis par une voie tortueuse, la +plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la +Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu. Il y avait dans la Cité, +à la pointe occidentale, un _palais_ ou forteresse dont l'origine est +inconnue; à la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui +avait été élevé du temps de Tibère par les _nautes_ ou bateliers +parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg composé de +_villas_; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste réservoir +destiné à des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du marché +Saint-Jean, deux champs de sépultures. Sur la rive gauche beaucoup +plus peuplée et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes +qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques +et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordées de +constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers +l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont +_Locutitius_ (mont Sainte-Geneviève), des arènes dans le faubourg +Saint-Victor, etc. De plus, Lutèce était devenue l'une des cités +principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui +gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence +par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme: +saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et Éleuthère, y étaient +venus, vers le milieu du IIIe siècle, prêcher l'Évangile, et ils y +avaient reçu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grégoire +de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses: +«elle était sacrée, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne +pouvaient l'habiter, etc.» + +Valentinien et Gratien firent quelque séjour à Lutèce: trois de <p.005> +leurs lois, datées de 365, ont été publiées dans cette ville. Ce fut +près de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et +perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit élever à ce sujet un +monument triomphal dont on a retrouvé les ruines dans l'île de la Cité. +Après eux, on n'entend plus parler de Lutèce que dans les pieuses +légendes de ses évêques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que +l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait +précipité dans la Seine un dragon qui répandait la terreur dans la ville; +ce dragon, c'était l'idolâtrie que le saint évêque avait détruite en +jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grâce et de +poésie, racontait qu'une bergère de Nanterre, sainte Geneviève, avait +deux fois sauvé la ville: la première en lui amenant, dans un temps de +famine, douze bateaux de blé tiré de la Champagne; la seconde en +détournant de ses murs par ses prières le dévastateur Attila. + + + +§ II. + +Paris sous les rois de la première race. + + +Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutèce, qui +prend le nom de _Paris_, commence à changer, et l'une des plus humbles +cités du monde romain tend à devenir la capitale d'un grand empire. +Childéric en fit la conquête; Clovis y fixa sa résidence; la plupart +de ses successeurs l'imitèrent et séjournèrent dans le Palais. Alors +la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouvé les restes en +plusieurs endroits de la Cité, et elle se peupla de nouvelles églises +qui n'existent plus: _Saint-Christophe_, _Saint-Jean-le-Rond_, +_Saint-Denis-du-Pas_, _Saint-Germain-le-Vieux_, +_Saint-Denis-de-la-Chartre_, etc. Elle continua aussi à s'étendre sur +les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les +plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui <p.006> +devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes: +c'étaient des jalons marqués à son ambition et qu'elle devait +dépasser. Ainsi furent bâties sur la rive gauche, les abbayes +_Sainte-Geneviève_ et _Saint-Germain-des-Prés_, les chapelles +_Saint-Julien_, _Saint-Severin_, _Saint-Étienne-des-Grès_, +_Saint-Marcel_; sur la rive droite, l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_, +l'abbaye _Saint-Martin-des-Champs_, les chapelles _Saint-Gervais_, +_Saint-Paul_, _Sainte-Opportune_[3], etc. Tous ces édifices, la +plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de +branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bordé de +hauteurs toutes boisées, rempli de massifs de vieux chênes, traversé à +peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque. + + [Note 3: Nous parlerons de chacune de ces églises dans + _l'Histoire des quartiers de Paris_.] + +Paris joua un grand rôle sous les rois de la première race: c'était la +capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs +Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur +domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs +Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans +la guerre qu'il fit à son frère Chilpéric, roi de Soissons, brûla +Paris. + +Cette ville n'eut pas moins à souffrir de la tyrannie des rois +barbares qui y faisaient leur résidence. Ainsi, lorsque Chilpéric +maria l'une de ses filles à un roi des Visigoths, il voulut lui faire +un grand cortége pour l'envoyer en Espagne (584); alors «il ordonna de +prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les +mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant +d'être arrachés à leurs familles, s'étranglèrent; d'autres personnes +de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il fût ouvert, +comme si elles étaient mortes, dès que la fille du roi entrerait en +Espagne. Enfin, la désolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <p.007> +comparée à celle de l'Égypte[4].» + + [Note 4: Grégoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.] + +Le clergé imposait seul un frein aux passions brutales, aux volontés +tyranniques des rois francs; les évêques de Paris ne manquèrent pas à +cette tâche, et presque tous firent les plus grands efforts pour +soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrêta les débordements +et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et +jusqu'aux vases sacrés de son église, pour nourrir les pauvres pendant +une famine. + +Lorsque les rois francs tombèrent sous la domination des maires du +palais, ils habitèrent les grands manoirs des bords de l'Oise et +cessèrent de séjourner à Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois +«pour s'asseoir sur le trône, dit Eginhard, et faire les monarques;» +mais dans ces temps rustiques, leurs entrées n'étaient pas celles de +Louis XIV ou de Napoléon: «Ils étaient montés, dit le même historien, +sur un chariot traîné par des boeufs, qu'un bouvier conduisait.» + + + +§ III. + +Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les +Normands. + + +La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces +rois, de race germanique, n'y résidèrent point et ne la traversèrent +que rarement; aussi, son histoire, à cette époque, est-elle +entièrement nulle. Cependant, elle garde sa renommée, et si un +écrivain la nomme «la plus petite des cités de la Gaule,» un autre +l'appelle «le trésor des rois et le grand marché des peuples.» Elle +est célèbre par ses fabriques d'armes et d'étoffes de laine, par ses +orfèvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint +Éloi, enfin, par son école de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laissé +son nom à une place de la ville. Quant à son gouvernement, c'était <p.008> +celui que Charlemagne avait donné à toutes les parties de son empire, +c'est-à-dire que Paris était administré par un _comte_ chargé de lever +des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impôts, et qui +avait pour assesseurs des _scabini_ ou _échevins_. Le premier comte de +Paris se nommait Étienne. «Les Capitulaires lui furent signifiés, dit +un contemporain, pour qu'il les fît publier dans une assemblée +publique et en présence des échevins. L'assemblée déclara qu'elle +voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les échevins, les +évêques, les abbés, les comtes les signèrent de leur propre main[5].» +Et voilà la première assemblée nationale qui ait voté dans Paris une +première constitution! + + [Note 5: _Capitul. de Baluze_, t. Ier, col. 391.] + +La ville était encore réduite à son île et aux chétifs faubourgs de +ses deux rives; elle avait même laissé ruiner ses murailles et ses +tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant près d'un +demi-siècle, la mettre à de rudes épreuves. En 841 eut lieu leur +première incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la +ville fut pillée; Charles le Chauve accourut et acheta le départ des +barbares. En 856 eut lieu la deuxième incursion. «Les Danois, disent +les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutèce des Parisiens et +brûlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Geneviève; +d'autres basiliques, telles que celles de Saint-Étienne (Notre-Dame), +Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prés), Saint-Denis +(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetèrent de l'incendie à prix d'or. +Les marchands transportèrent leurs richesses sur des bateaux pour +s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et +brûlèrent leurs maisons.» En 861, troisième incursion: l'église +Saint-Germain-des-Prés fut dévastée et incendiée. Alors Charles le +Chauve releva la muraille de la Cité, fit reconstruire le grand pont +qui avait été brûlé, rétablit les tours et les portes des deux <p.009> +ponts, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière; +enfin il fit bâtir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands +vinrent une quatrième fois en 885, la ville était prête à résister: +elle avait de nombreux défenseurs, et, pour les commander, l'évêque +Gozlin, le comte Eudes et Hugues, «le premier des abbés.» Toutes les +églises voisines y avaient envoyé leurs richesses et leurs reliques. +Le siége dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se +ruèrent vainement contre les murailles et la grosse tour des +Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une armée; mais, +au lieu de combattre pour délivrer la ville, il acheta la retraite des +pirates. Cette lâcheté le fit tomber du trône et remplacer par le +fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris +ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, après +dix siècles d'intervalle, et traînant derrière eux toute l'Europe en +armes! Que d'événements entre les deux invasions de 885 et de 1814; +entre le comte Eudes, défendant la grosse tour de bois du Palais, et +les maréchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'épée sanglante, +couvrant les barrières de Belleville et de Clichy; entre la déposition +de Charles le Gros et l'abdication de Napoléon! + + + +§ IV. + +Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de +Paris.--Abélard.--Hanse parisienne. + + +Le Xe siècle est l'époque la plus triste de l'histoire de Paris comme +de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont +continuelles; la guerre n'a point de relâche; on se croit près de la +fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y +voit bâtir dans la Cité que les petites églises de <p.010> +_Saint-Barthélémy_, de _Saint-Landry_, de _Saint-Pierre-des-Arcis_. +Mais avec les rois de la troisième race, Paris reprend un peu de vie: +de capitale du duché des Capétiens, elle devient capitale du royaume +et profite de sa position géographique pour centraliser autour d'elle +la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas +d'abord politique: heureuse d'être ville royale et affranchie de la +turbulente vie des communes, protégée par des franchises et des +coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible à l'ombre +du sceptre de ses maîtres, elle se contente d'avoir sur les provinces +l'influence des idées, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XIe +siècle, commence la renommée de ses écoles, foyer de lumières où le +monde venait déjà s'éclairer, centre des mouvements populaires, +sources intarissables de grandes pensées et de joyeux propos, +d'actions généreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle déjà +la _ville des lettres_. «Les savants les plus illustres, dit un +contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes +les parties de l'Europe; on y voit renaître le goût attique, le talent +des Grecs et les études de l'Inde[6].» L'_école épiscopale_, qui avait +déjà jeté quelque éclat sous Charlemagne, devient la lumière de +l'Église sous les maîtres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel +de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais +elle est bientôt éclipsée par l'école qu'ouvre dans la Cité, près de +la maison du chanoine Fulbert, Abélard, le grand homme du siècle, qui, +malgré les persécutions dont il fut l'objet, traîne à sa suite, dans +tous les lieux où il pose sa chaire, trois mille écoliers, et qui, ne +trouvant pas d'édifice suffisant à les contenir, prêche en plein air: +il finit par planter le _camp de ses écoles_, comme il l'appelle +lui-même, sur la montagne Sainte-Geneviève, et alors cette partie <p.011> +de la ville commença à se peupler. «Grâce à lui, dit un contemporain, +la multitude des étudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants, +et l'on avait peine à y trouver des logements[7].» Paris est aussi +déjà la ville des plaisirs. «Ô cité séduisante et corruptrice! dit un +autre historien, que de piéges tu tends à la jeunesse, que de péchés +tu lui fais commettre!» Et pourtant c'était le Paris de Louis VI +comprenant, outre la Cité, vingt ou trente ruelles fétides, fangeuses, +obscures, auquel on venait de donner pour la première fois une +enceinte[8]! Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois +basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces +causeries à la place _Baudet_, sous l'_ourmeciau_ Saint-Gervais, au +_Puits d'amour_ de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans +l'humble manoir voisin de l'église Saint-Merry, d'où l'abbé Suger, «ce +Salomon chrétien, ce père de la patrie, armé du glaive temporel et du +glaive spirituel,» gouvernait le royaume! Que de poésie et d'ivresse +dans la chétive maison de la rue du Chantre, où Héloïse et Abélard, +«sous prétexte de l'étude, vaquaient sans cesse à l'amour! Les livres +étaient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus +de tendresse que de philosophie; les baisers étaient plus nombreux que +les sentences, et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la +lecture de l'Écriture sainte.» Que de douces aventures, de naïfs +ébats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Abélard «qui +retentissaient dans toutes les rues, dit Héloïse, et rendirent mon <p.012> +nom célèbre par toute la France!») dans ces clos cultivés, ces +_courtilles_, où les vignobles ont succédé aux marécages, ou bien dans +ces bourgs qui poussent autour des abbayes, à l'ombre de leurs +clochers protecteurs, dans les _champeaux_ Saint-Honoré, le +_Beau-Bourg_, le _Bourg-l'Abbé_, le _Riche-Bourg_ ou bourg +Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prés, etc. Hélas! que sont +devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forêts de +maisons les ont remplacés; les existences y sont moins grossières, +moins sauvages, y sont-elles plus heureuses? + + [Note 6: Citation de l'abbé Lebeuf, dans sa _Dissertation sur + l'état des sciences_, t. II, p. 20.] + + [Note 7: _Hist. littér. de France_, t. IX, p. 78.] + + [Note 8: L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue: + elle allait probablement, au nord, de l'église + Saint-Germain-l'Auxerrois à l'église Saint-Gervais, en + passant par l'emplacement des rues aujourd'hui détruites ou + transformées des Fossés-Saint-Germain, Béthizy, des + Deux-Boules, des Écrivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de + la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des + Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers, + des Mathurins, du Paon, etc.] + +Le nombre des églises ou fondations religieuses continue aussi à +s'accroître: sous Louis VI sont fondées l'abbaye _Saint-Victor_, +_Sainte-Geneviève-des-Ardents_, _Saint-Pierre-aux-Boeufs_, qui +n'existent plus; _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la tour subsiste +encore; la léproserie de _Saint-Lazare_, devenue une prison, etc.; +sous Louis VII, _Saint-Jean-de-Latran_, _Saint-Hilaire_, qui +n'existent plus. + +A cette époque, l'administration de Paris commence à prendre une forme +régulière. Un _prévôt_, officier du roi, remplace le _comte_ et se +trouve chargé de gouverner la ville, de faire la police, de commander +les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non à +tous les habitants, mais à ceux seulement qui appartenaient au domaine +royal, les autres ayant leurs justices particulières, seigneuriales ou +ecclésiastiques. La cour féodale du prévôt était au Châtelet, et ce +tribunal acquit bientôt une grande célébrité. + +Dans ce même temps, quelques actes nous révèlent le commerce et la +richesse de Paris. Pour la première fois, nous entendons parler de ces +_nautes_ parisiens si célèbres au temps de la domination romaine, de +cette corporation des _marchands de l'eau_ qui avait traversé en +silence les âges et les révolutions et qui nous apparaît tout à coup +riche, puissante, craintive et favorisée des rois, aussi tyrannique +que les seigneuries féodales, exerçant sur la navigation de la <p.013> +Seine l'autorité la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide, +soumettant à ses volontés les marchands de la Bourgogne et de la +Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le maître de +la _nautée_ n'était un bourgeois _hansé_ de Paris, ou s'il n'avait +pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les +bénéfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la _marchandise_, +devint à cette époque la municipalité de Paris. + + + +§ V. + +Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville. + + +A mesure que le royaume s'étend et s'arrondit, la capitale s'accroît +et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers +_aqueducs_ qui aient été faits depuis la domination romaine, ceux qui +amènent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pré +Saint-Gervais; on bâtit les premières _halles_; on établit le premier +_pavé_. «Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha +des fenêtres du Palais où il se plaçait quelquefois pour regarder la +Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la +Cité, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur +insupportable. Philippe en fut suffoqué et conçut dès lors un grand +projet qu'aucun des rois précédents n'avait osé entreprendre. Il +convoqua les bourgeois et le prévôt et leur ordonna de paver avec de +forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la +ville.» Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de +lenteur: on ne pava dans la Cité que la rue qui joignait les deux +ponts, et hors de la Cité le commencement des rues Saint-Denis et +Saint-Jacques[9]. Les autres rues, larges à peine de huit pieds, <p.014> +restèrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus à toute heure +par des animaux domestiques, surtout par des cochons[10]. + + [Note 9: Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pavé que la + moitié de la ville.] + + [Note 10: Le fils aîné de Louis VI, en passant rue du + Martrois, près de la place de Grève, fut jeté à bas de son + cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.] + +Paris commence aussi à devenir une ville monumentale: on y ouvre trois +colléges et les deux hôpitaux de la _Trinité_ et de _Sainte-Catherine_; +on y construit les églises des _Saints-Innocents_, de +_Saint-Thomas-du-Louvre_, de _Sainte-Madeleine_, de +_Saint-André-des-Arts_, de _Saint-Côme_, de _Saint-Jean-en-Grève_, de +_Saint-Honoré_, aujourd'hui détruites, de _Saint-Gervais_, de +_Saint-Nicolas-des-Champs_, de _Saint-Étienne-du-Mont_, qui +existent encore, le couvent des _Mathurins_, l'abbaye +_Saint-Antoine-des-Champs_, enfin la grande _Notre-Dame_, oeuvre de +l'évêque Maurice de Sully, et qui ne fut achevée qu'au bout de deux +siècles[11]. Le roi agrandit le château du _Louvre_, commencé par ses +prédécesseurs, au moyen d'un terrain acheté aux religieux de +Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achète pour une rente annuelle de +trente sous qui était encore payée en 1789, et il y fait bâtir la +grosse _Tour_, qui devint le symbole de la suzeraineté royale et la +prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles +restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, des tanières de boue +et de chaume, où les familles s'entassent sans meubles, presque sans +vêtements, soumises à toutes les misères, à toutes les humiliations, +mais pleines de résignation et de foi. «Le peuple s'inquiétait peu des +bouges obscurs et infects où il couchait, pourvu qu'elle fût grande, +riche, magnifique, cette église où il passait la moitié de ses jours, +où tous les actes de sa vie étaient consacrés, où il trouvait +l'égalité bannie des autres lieux, où il repaissait son coeur et ses +yeux du plus grand des spectacles. La cathédrale avec sa flèche <p.015> +pyramidale, sa forêt de colonnes, ses balustres ciselées, sa foule de +statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses cérémonies, ses +cierges, ses tentures, ses prêtres, c'était là sa gloire et sa +jouissance de tous les jours: c'était sa propriété, son oeuvre, sa +demeure aussi, car c'était la maison de Dieu[12].» + + [Note 11: Nous donnerons l'histoire et la description de + chacune de ces églises dans l'_Histoire des quartiers de + Paris_.] + + [Note 12: _Histoire des Français_, 11e édition, t. Ier, p. + 321.] + +A cette époque, le _Parloir aux Bourgeois_, qui, dans les siècles +précédents, était situé près de la porte Saint-Jacques, fut transféré +près du grand Châtelet, sur le quai de la Mégisserie. Les écoles de +Paris furent réunies en _Université_, et celle-ci prit le titre de +fille aînée des rois. Les vingt mille écoliers qui la composaient +obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent un monde à part +dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'à +la licence, insolent, tumultueux, réceptacle de toutes les subtilités +et de toutes les débauches. Des querelles incessantes, des rixes +interminables éclatèrent entre les clercs et les bourgeois; la +royauté, embarrassée devant l'autorité ecclésiastique, intéressée +d'ailleurs à garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se +prononça toujours en faveur des premiers et força souvent les prévôts +de Paris à des réparations humiliantes envers l'Université; enfin, une +ordonnance de Philippe-Auguste, confirmée par tous les rois jusqu'au +XVIe siècle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un +clerc, hors le cas de flagrant délit, et dans ce cas, leur prescrivit +de livrer immédiatement le délinquant aux juges ecclésiastiques. Aussi +les bourgeois trouvèrent plus court et plus sûr de se faire justice +eux-mêmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils +eurent avec les écoliers, en l'année 1223, ils en tuèrent trois cent +vingt et les jetèrent à la rivière. + +Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut +lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifiée. <p.016> +Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commençait +par la _tour qui fait le coin_ (près du pont des Arts) et finissait par +la _tour Babel_ (près du port Saint-Paul), en ayant pour points +principaux: porte _Saint-Honoré_ (rue Saint-Honoré, près de +l'Oratoire); _porte Coquillière_ (au coin des rues Coquillière et +Grenelle); porte _Montmartre_ (rue Montmartre, au-dessus de la rue du +Jour); porte _Saint-Denis_ (rue Saint-Denis, près de l'impasse des +Peintres); porte _Saint-Martin_ (rue Saint-Martin, près de la rue +Grenier Saint-Lazare); porte de _Braque_ (rue de Braque, près de la +rue du Chaume); porte _Barbette_ (vieille rue du Temple, au coin de la +rue des Francs-Bourgeois); porte _Baudet_ (rue Saint-Antoine, près de +la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive +gauche un demi-cercle, dont la direction est facile à suivre, puisque +la clôture s'est conservée jusqu'au XVIIe siècle et que les rues qui +ont été construites sur ses _fossés_ en portent encore le nom: ce sont +les rues des _Fossés_-Saint-Bernard, _Fossés_-Saint-Victor, +_Fossés_-Saint-Jacques, _Fossés_-Monsieur-le-Prince, +_Fossés_-Saint-Germain-des-Prés, _Fossés_-de-Nesle ou Mazarine. Ce +demi-cercle commençait par la tour de _Nesle_ (près de l'Institut) et +finissait par la _Tournelle_ (quai de la Tournelle, près de la rue des +Fossés-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte _Bucy_ +(rue Saint-André-des-Arts, près de la rue Contrescarpe); porte des +_Cordeliers_ (rue de l'École-de-Médecine, près de la rue du Paon); +porte _Gibart_ ou d'_Enfer_ (place Saint-Michel); porte +_Saint-Jacques_ (rue Saint-Jacques, au coin de la rue +Saint-Hyacinthe); porte _Bordet_ (rue Descartes, près de la rue de +Fourcy); porte _Saint-Victor_ (rues Saint-Victor et des +Fossés-Saint-Victor). L'enceinte entière avait donc quatorze portes, +outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds +d'épaisseur, était garnie de tours rondes et espacées de vingt toises +en vingt toises, outre celles qui défendaient les portes. Toute <p.017> +cette construction fut faite de 1190 à 1220. + + + +§ VI. + +Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet. + + +Sous Louis IX, Paris se complaît dans ses nouvelles murailles et ne +cherche pas à les franchir; mais il continue à se couvrir de +fondations pieuses et charitables, oeuvres des modestes _maçons_ du +moyen âge, que nous avons presque toutes transformées en poussière. +Ainsi, le couvent des _Augustins_, qui servit pendant des siècles aux +assemblées du clergé et du parlement, est devenu le marché à la +volaille: le couvent de l'_Ave-Maria_, une caserne; le couvent des +_Cordeliers_, une partie de l'École de médecine; le collége +_Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_, un marché; le couvent des +_Filles-Dieu_, un passage; le collége de _Cluny_, une rue; le couvent +des _Jacobins_, une caserne; le couvent des _Chartreux_, l'avenue du +Luxembourg; le couvent des _Prémontrés_, un café; le couvent de +_Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_, un passage; l'hospice des +_Quinze-Vingts_, des rues aujourd'hui détruites, etc. Heureusement, de +toutes ces créations si regrettables, il en reste une que la main des +démolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement +restaurer, c'est la _Sainte-Chapelle_[13]. + + [Note 13: Voir, pour chacun de ces monuments, l'_Histoire des + quartiers de Paris_.] + +Sous ce règne, la royauté commence à appuyer son sceptre sur la +robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mère étaient en guerre +avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils +appelèrent à leur défense les habitants «de la ville avec laquelle, +dit Pasquier, les rois de France ont perpétuellement uni leur +fortune.» Les Parisiens sortirent en armes «en si grande quantité, <p.018> +dit Joinville, que, depuis Montlhéry jusqu'à Paris, le chemin était +plein et serré de gens d'armes et autres gens.» Ils délivrèrent le +monarque et le ramenèrent en triomphe dans leurs murs. + +Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs +autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa première +croisade, toute la ville l'accompagna jusqu'à Saint-Marcel en le +comblant de bénédictions; de même, lorsqu'on apprit sa captivité en +Égypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songèrent à le +délivrer; et il se fit dans Paris, à la voix d'un aventurier, dit le +maître de Hongrie, des rassemblements menaçants pour les prêtres et +les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagné de ses frères et +des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tête, vêtu d'une simple tunique, +s'en alla à plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne +d'épines et la porta par le faubourg Saint-Antoine à la +Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire. + +En récompense, Louis IX s'occupa du bien-être de sa maîtresse ville +avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux +couvents dont nous avons parlé, la _Sorbonne_, qui devint l'école de +théologie la plus fameuse de la chrétienté; il enrichit l'Université +de nouveaux priviléges; il ordonna que sa cour ou son _parlement_ se +réunît désormais en lieu fixe à Paris; il y fit entrer, à côté des +barons, des _conseillers_, tirés la plupart de la bourgeoisie, lui +donna la direction supérieure de la police de la ville, et dota ainsi +cette capitale de l'institution la plus importante, la plus féconde de +l'État, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il +accorda la liberté à tous les serfs de Paris qui étaient de son +domaine, et cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, +le plus riche des seigneurs ecclésiastiques, qui, en exemptant de la +servitude les serfs de son bourg, se réserva seulement les droits +_utiles_, c'est-à-dire ceux de justice et de seigneurie, les <p.019> +rentes et les redevances, les droits perçus au four banal, au +pressoir, aux vendanges. + +La prévôté de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, était +devenue vénale et avait été acquise par des enchérisseurs cupides et +ignorants; aussi, «le menu peuple, dit un contemporain, désolé par les +tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la +terre du roi étoit si déserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y +venoit personne; en outre, la ville et ses environs étoient pleins de +malfaiteurs.» Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les +_truands_, les joueurs, les habitués des tavernes, «les folles femmes +qui font mestier de leur corps,» et auxquelles il assigna des +séjours[14] et des costumes particuliers; il assura les subsistances de +la ville en soumettant les boulangers à une surveillance rigoureuse et +en donnant la grande maîtrise de ce métier à son _panetier_; enfin, il +confia la prévôté de Paris à Étienne Boileau, bourgeois illustre par +son savoir et sa probité, qui fut le principal conseiller du saint roi +dans toutes ses oeuvres législatives; et, pour rehausser cet office, +il alla lui-même quelquefois au Châtelet siéger à côté de son prévôt. +Alors la prévôté devint la magistrature d'épée la plus utile et la +plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit +_conseillers_, chargés d'assister le prévôt, des _enquesteurs_ qui +devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers; +enfin, deux compagnies de sergents, l'une à pied, l'autre à cheval +chargées de l'exécution des arrêts[15]. + + [Note 14: Les rues assignées aux prostituées étaient les rues + aujourd'hui détruites de Mâcon, Froidmantel, Tiron, Robert, + Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux, + etc.] + + [Note 15: De Lamare, _Traité de la police_, t. Ier, p. 210 et + suiv.] + +Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les +appela à son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il <p.020> +recueillit en un corps de lois les us et coutumes de métiers et leur +donna des règlements qui ont été pratiqués jusqu'à l'époque de +Colbert; il régularisa leurs corporations et confréries, dont +l'origine remontait au temps des Romains, et transforma définitivement +la _marchandise_ ou _hanse_ parisienne en une municipalité dont le +chef prit le titre de _prévôt des marchands_[16]. + + [Note 16: Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + ch. I.] + +A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de +se garder eux-mêmes. Jusque-là, la police de la ville avait été faite +par soixante sergents, dont vingt à cheval, que commandait un +_chevalier_: on appelait cette garde le _guet du roi_, et elle était +occupée uniquement à faire des rondes. On lui adjoignit le _guet des +mestiers_, ou guet _bourgeois_, origine de la garde nationale, qu'on +appelait encore _guet assis_, parce qu'il était sédentaire dans les +postes ou corps de garde, où il se tenait seulement pendant la nuit. +Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intérieur, outre +ceux des portes: ces postes étaient au Palais, au Châtelet, sur la +place de Grève, au cimetière des Innocents, près de l'église de +Sainte-Madeleine (dans la Cité). Chacun d'eux était de six hommes: ce +qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'était, dans +l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions étant +très-nombreuses. Cette milice était divisée en dizaines, quarantaines +et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appelés +dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle était sous les +ordres du prévôt des marchands; mais le _chevalier du guet_, qui avait +le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prévôt de +Paris. + + + +§ VII. <p.021> + +Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse +et population de la ville à cette époque. + + +Sous les successeurs de Louis IX, le progrès continue et se manifeste +principalement par des fondations de colléges: on en compte quatre +sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de +Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder +l'abbaye des _Cordelières-Saint-Marcel_, devenue l'hôpital de +Lourcine, l'hôpital _Saint-Jacques_, le couvent de _Saint-Avoye_, les +églises du _Saint-Sépulcre_ et de _Saint-Julien-des-Ménétriers_, etc. +Mais avec ses écoles qui couvrent la moitié de son enceinte, avec son +Parlement qui enfante la confrérie turbulente ou le _royaume des +clercs de la Basoche_[17], avec sa bourgeoisie qui assiste aux États +généraux, Paris commence «à prendre de la superbe» et à s'inquiéter du +gouvernement. Ainsi, en 1306, lassé des tyrannies financières de +Philippe le Bel, il fait sa première émeute. Le roi, chassé du Palais, +poussé de rue en rue avec ses archers, se réfugie dans le forteresse +du Temple, située hors de la ville. Il y est assiégé, en sort +victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales +portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, Saint-Jacques). Cinq +siècles après, un autre Capétien, chassé aussi de son palais par la +fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'était +en prisonnier; et il n'en sortit que pour être mené à l'échafaud par +les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachés à la +potence! + + [Note 17: La juridiction de la Basoche fut établie en 1303; + elle s'étendait sur tous les clercs du Parlement et du + Châtelet, et connaissait de tous les différends des clercs + entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands + officiers; chaque année il passait en revue ses sujets, et + c'était l'occasion d'une magnifique _montre_ dans Paris.] + +Philippe, averti de ménager l'orgueil et l'argent des Parisiens, <p.022> +remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des +applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours après l'émeute, les +Juifs furent saisis dans leurs maisons, chassés de la ville et +dépouillés de leurs biens. L'année suivante, le roi fit arrêter les +Templiers et alla lui-même s'emparer de leur manoir et de leurs +trésors; l'Université et les bourgeois ayant été assemblés dans le +Palais, approuvèrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple +furent envoyés au bûcher, il y eut à peine quelques murmures. + +Cependant, la puissance de la ville et son influence politique +grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut à sa haine que l'on sacrifia +le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit à Montfaucon au +milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois, +fit décider, dans une grande assemblée aux halles, où assistaient les +barons et les clercs, «qu'à la couronne de France les femmes ne +succèdent pas;» ce fut encore elle qui fit résoudre, dans les États +généraux de 1335, «que le roy ne peut lever tailles en France sinon de +l'octroy des gens des Estats.» En même temps, le bien-être et le luxe +de Paris prenaient un égal accroissement. On en peut juger par les +fêtes que la ville donna à Philippe le Bel lorsque ses fils furent +armés chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les hôtels des +princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout +genre. «Là vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener +grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biauté, +liesse et gayeté, les animaux marcher en procession, des enfants +jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des +fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits +uniformes, toute la ville baller, danser et se déguiser.» Dans les +carrefours, il y avait des tréteaux ornés de courtines où l'on vit +«Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire des patenôtres avec +ses apôtres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter <p.023> +en paradis, les damnés pleurer dans un enfer noir et infect, etc.» +Enfin, il se fit, dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait +été jointe à la Cité par un pont de bateaux, une _montre du grand guet_, +où toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en +armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la répéter +quelques jours après pour le roi d'Angleterre dans le Pré-aux-Clercs. +Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor: + + .....Esbahi si grandement + Furent Anglois plus qu'onques mès; + Car ils ne cuidassent jamès + Que tant de gent riche et nobile + Povist saillir de une ville. + A cheval bien furent _vingt mille_, + Et à pié furent _trente mille_; + Tant ou plus ainsi les trouvèrent + Cils qui de là les extimèrent.... + +_Cinquante mille_ hommes de _grand guet_ sont évidemment une +exagération poétique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins +certain que la population de Paris, à cette époque, avait pris un +grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'évaluer +avec quelque certitude, les documents étant tout à fait insuffisants +ou contradictoires. Ainsi, le rôle de la taille levée en 1292 donne +15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous[18]. L'aide +levée en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19 +sous. Enfin, dans le rôle du subside levé pour «l'_ost_ de Flandres,» +en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35 +paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie à peu près +le dixième de sa superficie actuelle: il est probable que sa +population était aussi le dixième de la population d'aujourd'hui <p.024> +et qu'elle s'élevait à près de 100,000 habitants. + + [Note 18: Le marc d'argent valait à cette époque 55 sous 6 + deniers tournois.] + + + +§ VIII. + +Paris sous Jean et Charles V.--Troisième enceinte de Paris.--Étienne +Marcel. + + +Après la sédition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et +paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du +royaume dans les honteuses journées de Crécy et de Poitiers, il se +sentit appelé à suppléer le gouvernement, à se charger des fonctions +de la royauté et de la noblesse, à prendre en main les destinées de la +France. Son génie révolutionnaire allait pour la première fois se +manifester. + +La ville commença par se transformer en une vaste forteresse, aussi +apte à se défendre contre les mauvais desseins des ennemis de la +bourgeoisie que contre les attaques des étrangers. Pour cela, on +scella, à l'entrée de chaque rue, une grosse chaîne de fer qui, tous +les soirs et au moindre signal de danger, était tendue et _bouclait_ +chacun des trois cents défilés étroits, profonds dont se composait la +ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns +dans les autres et étaient hérissés de tourelles, de portes et +d'autres défenses. A l'approche de l'ennemi, on renforçait cette +chaîne avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la _barricade_ +devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands +chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la +muraille extérieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de +larges fossés; on la garnit de sept cent cinquante guérites et même de +canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle +partit alors de la tour _de Billy_ (près de l'Arsenal), et alla +jusqu'à la tour _du Bois_ (près du Louvres, entre les ponts des +Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne <p.025> +actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la porte Saint-Denis, +et de là en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve, +Neuve-Saint-Eustache, Fossés-Montmartre, de la place des Victoires, de +l'hôtel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du +Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, coûta +182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut +l'oeuvre du prévôt des marchands, Étienne Marcel, homme aussi +énergique qu'éclairé dont on a fait tantôt un défenseur des libertés +populaires, tantôt un traître ou un factieux. «Ce fut grand fait, dit +Froissard, que environner de toute défense une telle cité comme Paris, +et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prévost des +marchands fist.» + +Grâce à l'attitude énergique de Paris, les États généraux, que +dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et +imposèrent au dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité +du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immédiat le renvoi de +ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient changé la +face de l'État. Toutes leurs résolutions étaient appuyées de la +présence des bourgeois, qui, au signal du prévôt, suspendaient les +métiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors +les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des +discours à la multitude assemblée. Le régent allait haranguer à la +place de Grève, sur les degrés de la grande croix élevée au bord de +l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pré-aux-Clercs; +le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui répondait, et le +_populaire_, qui s'amusait de ces joutes d'éloquence, huait ou +applaudissait les comédiens qui devaient lui faire payer le spectacle. +Paris était devenu une sorte de république, dont la municipalité +gouvernait les États et la France. Le parloir aux bourgeois avait été +transféré dans une maison de la place de Grève, dite _Maison aux <p.026> +Piliers_, dont la grande salle, ornée de belles peintures, fut, +pendant deux siècles, le théâtre d'événements de tous genres. Les amis +de la liberté s'étaient donné pour insigne un chaperon mi-parti bleu +et rouge, couleurs de la ville, qui restèrent dans l'obscurité +jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: _A bonne fin!_ + +Le prévôt, lassé de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit +armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place +Saint-Éloi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince +et le somma une dernière fois «de mettre fin aux troubles et de donner +défense au royaume.» Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les +maréchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrés et leurs +corps jetés dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin +tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun +lui donna son chaperon pour sauvegarde, le traîna à la fenêtre et, lui +montrant les cadavres: «De par le peuple, dit-il, je vous requiers de +ratifier la mort de ces traîtres, car c'est par la volonté du peuple +que tout ceci s'est fait.» Alors Marcel fut le maître de Paris et +sembla l'être aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit +à sa solde des compagnies de Navarrais, Brabançons et autres +étrangers. + +Mais le mouvement de Paris ne s'était pas communiqué aux autres villes +jalouses de la domination de la capitale; les États commencèrent à +résister au prévôt; les bourgeois s'inquiétèrent de ses projets; le +dauphin s'enfuit, rassembla une armée, ravagea les environs de Paris +et offrit une amnistie, à la condition que Marcel lui serait livré +«pour en faire sa volonté.» Alors la discorde se mit dans la ville, et +une partie des habitants travailla ouvertement à la restauration du +pouvoir royal. Le prévôt, abandonné de tous, résolut de se jeter aux +bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis +de ce projet, et au moment où il allait livrer aux soldats <p.027> +navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombèrent sur lui et le tuèrent +avec soixante de ses compagnons. Trois jours après, le dauphin entra +dans la ville, et alors les exécutions commencèrent. La plupart des +magistrats, des amis de Marcel périrent sur l'échafaud; d'autres +furent proscrits ou s'exilèrent; tous, même les plus obscurs, eurent à +souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens. + +Quelque temps après, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V, +fit élever un édifice triomphal à la place même où Marcel avait été +tué: ce fut la _Bastille Saint-Antoine_, premier monument de défiance +de la couronne envers la capitale, prison d'État qui est restée +pendant des siècles le symbole du despotisme et qui fut détruite le +jour même où les couleurs de Paris, les couleurs d'Étienne Marcel, +redevinrent victorieuses de la royauté. Mais pour tenir en bride les +Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une +deuxième à l'autre extrémité de la ville, dans le Louvre, qui fut +agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux +solides _retraits_, ou ces deux forts détachés, qui dominaient +l'entrée et la sortie de la Seine, la couronne pouvait être +tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trésor, ses archives, +sa _librairie_, grosse alors de neuf cents volumes; et, près de la +Bastille, elle se bâtit une habitation selon ses goûts. + +Le séjour royal avait été profané et ensanglanté par l'invasion de la +multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait +étouffé par la foule des maisons populaires, et où la royauté se +trouvait comme emprisonnée par tous ces pignons bourgeois qui +regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux, +dans le nouveau Paris, près de la campagne, un séjour aussi vaste que +sûr et pittoresque: ce fut l'hôtel Saint-Paul; assemblage sans ordre, +mais non sans agrément, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait +l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai <p.028> +des Célestins et le fossé de la Bastille[19]. + + [Note 19: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + ch. I.] + +De ce beau séjour, qu'on appelait «l'hostel solemnel des grands +esbattements,» Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police: +il fit construire des égouts, des quais, le petit Châtelet, employa à +ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances +rigoureuses contre les lieux de débauche, d'où sortaient la plupart +des malfaiteurs, enfin réprima la licence des écoliers. Tout cela fut +principalement exécuté par la vigilance de Hugues Aubriot, prévôt de +Paris, homme intelligent et énergique, mais trop adonné aux plaisirs, +qui, après la mort de Charles V, paya chèrement sa sévérité à +l'endroit des clercs de l'Université et son indulgence pour les belles +juives: accusé d'hérésie, il fut condamné à être enfermé toute sa vie +dans la prison de l'évêché «avec pain de douleur et eau d'angoisse.» + +Sous le règne de Charles V furent fondés quatre colléges et l'hôpital +du _Saint-Esprit_. + + + +§ IX. + +Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre +de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris. + + +Cependant Paris avait pris goût aux nouveautés et séditions; il avait +mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures +royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-siècle on +le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le +royaume des calamités où le plongeaient ses maîtres. Tâche ingrate, +pleine d'erreurs et de crimes, où la ville ne trouva que de nouveaux +malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, résignée comme jadis, +heureuse de sa vie paisible, de ses belles églises, de ses fêtes +naïves, bercée au son de ses mille cloches, mirant ses maisons <p.029> +pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le démon des révolutions +l'emporta, et dans quelle série de calamités ne l'entraîna-t-il pas, +depuis le jour où, saisissant les maillets de plomb déposés à l'Hôtel +de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impôts, +jusqu'au jour où elle se livra elle-même aux troupes de Charles VII, +en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux +journées! Au 1er mars 1382, Paris était plein d'orgueil et de +richesses, avec une population pressée, grouillante, tumultueuse: «Il +y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, armés de +pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareillés de +toutes pièces comme nuls chevaliers pourroient être, et disoient quand +ils se nombroient, qu'ils étoient bien gens à combattre d'eux-mêmes et +sans aide les plus grands seigneurs du monde.» Au 13 avril 1436, Paris +était ravagé par la famine et la peste, ruiné par la guerre, abandonné +de ses notables habitants; sa population était réduite de moitié; les +loups couraient par ses rues désertes; il y avait tant de maisons +délaissées qu'on les détruisait pour en brûler le bois; on parlait de +transporter ses droits de capitale à une ville de la Loire. Les +événements se pressent entre ces deux dates: énonçons ceux qui +peignent le mieux le caractère des Parisiens du XIVe siècle, leur +ardeur de réformes, leur humeur facile au changement et impatiente de +tyrannie. + +Après la révolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se +trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais à peine revenue, +elle se vengea par des exécutions secrètes, et, chaque nuit, la Seine +emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les +Flamands, qui étaient les alliés des Parisiens dans la guerre +entreprise «pour déconfire toute noblesse et gentillesse:» elle les +vainquit à Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de +colère. Les métiers et les halles, conseillés par les derniers amis de +Marcel, voulaient que la ville fit résistance; la haute bourgeoisie +aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383) <p.030> +entra la lance à la main, comme dans une ville conquise, fit abattre +les portes, enlever les chaînes, désarmer les habitants, arrêter les +plus notables, camper son armée de nobles dans leurs maisons. Plus de +deux cents bourgeois furent décapités, trois cents bannis et dépouillés, +tous les autres rançonnés à la moitié et plus de leurs biens; on +abolit la prévôté et l'échevinage, les maîtrises, confréries et +milices, les priviléges et juridiction de la _marchandise_. + +Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat +général, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour +lesquels, non plus que pour Étienne Marcel, l'édilité parisienne n'a +pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrêter les supplices, que la +ville se rachetât à force d'argent et vînt crier grâce au roi dans +cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du régent. Le +connétable de Clisson, en mémoire de ce pardon, et avec les dépouilles +des Parisiens, se fit bâtir, dans le chantier des Templiers, rue du +Chaume, un hôtel qu'il appela de la _Miséricorde_, et qui devint +célèbre au XVIe siècle, comme séjour des ducs de Guise. C'est en +allant de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la Miséricorde qu'il fut +assassiné dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon. + +Charles VI devint fou; ses parents se disputèrent le pouvoir; alors +commencèrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les +Armagnacs, c'est-à-dire entre le parti populaire et le parti de la +noblesse, entre Paris et les provinces. Les hôtels des princes y +prirent une grande célébrité. + +Depuis que Charles V en avait donné l'exemple, le goût des bâtiments +s'était répandu parmi les seigneurs, et de beaux hôtels avaient été +achetés ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le +duc d'Orléans habitait l'hôtel de _Bohême_, le duc de Bourgogne +l'hôtel d'_Artois_, le duc de Berry l'hôtel de _Nesle_, la reine +Isabelle l'hôtel _Barbette_, etc. L'hôtel de Bohême, qui tirait <p.031> +son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, lequel l'avait reçu en +don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de +Grenelle, Coquillière, d'Orléans et des Deux-Écus: c'était une +magnifique résidence que le duc d'Orléans, ami des arts, avait +embellie, agrandie, enrichie de meubles précieux, de sculptures sur +pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet hôtel +devint au XVIe siècle le séjour de Catherine de Médicis, et nous +aurons à en reparler. + +L'hôtel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frère de +saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pavée, du +Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'était une sorte +de forteresse, fermée par une muraille crénelée et garnie de tours, +dont une existe encore[20]; son voisinage des halles et le rôle que +jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet +édifice très-important. Nous verrons plus tard quelles étranges +transformations il a subies. + + [Note 20: Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pavée.] + +L'hôtel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris +entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait +à la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et à la tour +du même nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie, +des reliques, des ouvrages précieux d'orfèvrerie, et surtout une +magnifique librairie. + +L'hôtel Barbette occupait l'espace compris entre les rues +Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des +Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette +dernière rue. C'est de cet hôtel que sortait le duc d'Orléans +lorsqu'il fut assassiné dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des +gens cachés dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui +subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui +occupé par la rue qui longe le marché des Blancs-Manteaux. Les <p.032> +assassins allèrent se réfugier à l'hôtel d'Artois; le cadavre fut +porté à l'hôtel de Rieux, situé en face de la maison de +l'Image-Notre-Dame, et de là à l'église des Blancs-Manteaux. C'est là +que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bénite sur le cercueil en +disant: «Jamais plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis en +ce royaume.» Mais à l'hôtel de Nesle, où se tint un conseil pour +rechercher les coupables, le prévôt de Paris étant venu dire qu'il +avait suivi la trace des assassins jusqu'à l'hôtel d'Artois, il jeta +le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre. + +Les Parisiens se prononcèrent pour le meurtrier, qui «étoit moult aimé +d'eux, comme étant courtois, traitable, humble et débonnaire;» ils le +reçurent en triomphe quand il revint avec une armée, devant laquelle +s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit +prononcer, dans le cloître de l'hôtel Saint-Paul, par le cordelier +Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commença. Il se +forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une +faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert, +maîtres des boucheries, familles puissantes qui dataient déjà de +plusieurs siècles, dont les descendants se sont signalés dans les +troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui +plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui +était inspirée par les docteurs de l'Université, avait pour orateur un +chirurgien nommé Jean de Troyes, pour exécuteur un écorcheur nommé +Caboche, et pour armée toute la population des métiers et des halles: +elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du +Louvre; elle rendit à Paris ses priviléges, ses chaînes, ses armes (20 +janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'hôtel Saint-Paul, forçant +les princes à subir ses volontés, égorgeant ou emprisonnant leurs +favoris, se distribuant les dignités et commandements. Les bouchers +couraient sus aux Orléanais comme à des bêtes fauves, «et <p.033> +suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et dérober, de dire: +Voilà un Armignac.» Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des +offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant +seulement travailler à la restauration de l'autorité royale, elle +chercha à rappeler les Armagnacs. Après une lutte terrible, d'abord +dans les assemblées des quartiers, ensuite dans le Parloir aux +Bourgeois et sur la place de Grève, les modérés l'emportèrent, +chassèrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes à +leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la réaction de la noblesse +contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut +de nouveau privé de ses priviléges, de ses richesses, de ses plus +notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son +Université, ses droits de capitale, son existence même. Jean-Sans-Peur +essaya vainement de délivrer la ville: elle était tenue dans la +terreur par le prévôt Tanneguy Duchâtel, qui avait désarmé les +habitants, muré les portes, interdit toute réunion et qui envoyait à +la mort tous ceux qui essayaient la moindre résistance. Après cinq ans +de souffrances, au moment où les Armagnacs avaient formé le projet de +décimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc, +déroba les clefs de la porte Bucy à son père, et introduisit dans la +ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes +avec des cris de joie; l'hôtel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et +promené dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les +Orléanais arrêtés, massacrés ou entassés dans les prisons. Tanneguy +Duchâtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille +s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus. +Leur chef, le connétable d'Armagnac, avait son hôtel rue Saint-Honoré, +sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maçon, y +fut découvert, traîné à la Conciergerie avec le chancelier, des +prélats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et <p.034> +pour détruire le parti armagnac, ils entraînèrent la populace aux +prisons et lui firent égorger tous les détenus. Le massacre dura +plusieurs jours: il eut lieu surtout à la Conciergerie et au Châtelet, +édifices sinistres qui semblent avoir eu pendant des siècles le privilége +du sang, dont les voûtes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont +vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger +les désastres de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, causés par la folie +des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse féodale; on +croyait établir sur des fondements éternels les libertés populaires. +Cruelles erreurs! trois fois Paris a donné le spectacle de cette +horrible tragédie contre la noblesse, et quel en a été le succès! Le +massacre des Armagnacs a-t-il empêché le retour de Charles VII? Le +massacre de la Saint-Barthélémy a-t-il empêché l'avénement de Henri +IV? Les massacres de septembre ont-ils empêché la restauration des +Bourbons? + + + +§ X. + +Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise +de Paris par les troupes royales. + + +Le sang versé retomba sur Paris: une épidémie terrible enleva le quart +de la population; Jean-Sans-Peur fut assassiné; son fils et la reine +Isabelle traitèrent avec l'Anglais et lui livrèrent la France. On vit +Henri V entrer dans Paris, ruiné, dévasté, désolé par la famine (18 +novembre 1420); l'hôtel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a été +bâtie la place Royale, devint le séjour du duc de Bedford; des soldats +anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre où nous les +avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta +seize ans au pouvoir des étrangers! Il lui fallut tout ce temps de +souffrances pour la guérir de ses passions bourguignonnes, de ses +ardeurs de libertés: les sophistes populaires, les pédants de <p.035> +l'Université, ne lui disaient-ils pas que le joug étranger n'était +qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de +l'Angleterre une province française, qu'un changement de dynastie +rendrait à la ville sa prospérité, son commerce, sa puissance? Les +Parisiens, qui sont «de muable conseil et de légère créance,» se +laissèrent prendre à ces déclamations: quand Jeanne d'Arc vint +assiéger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange +sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons, +que les Armagnacs venaient pour détruire leur ville de fond en comble, +ils firent une vigoureuse défense. La butte Saint-Roch, formée +anciennement par des dépôts d'immondices, était alors couverte de +moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit +décider l'attaque de la porte Saint-Honoré (vers la rencontre des +anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le +boulevard et sondait le fossé de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse +percée d'un trait d'arbalète; «et si point n'en désempara, ni ne s'en +voult oncques tourner. Rendez-vous à nous tost, de par Jhesus! +crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit +possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit +par trop parfonde.» A la fin, ses soldats l'enlevèrent malgré elle, et +l'assaut, qui avait duré quatre heures, fut abandonné. + +Moins de quatre siècles après cet événement, un autre patron de la +France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi +les Parisiens dans les mêmes lieux: c'est dans cette partie de la rue +Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch, que Napoléon mitrailla les +bourgeois armés contre la Convention. Hélas! l'histoire de Paris est +si féconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divisé la +France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de +bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu où +nos pères ont donné leur vie. Quelle place n'a eu son combat, <p.036> +quelle rue sa barricade, quel pavé son cadavre! Boues de l'antique Lutèce, +de quel sang généreux n'avez-vous pas été perpétuellement abreuvées! + +Six ans après l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les +Parisiens, réduits par la guerre, la famine et la peste aux dernières +extrémités de la misère, et voyant que le duc de Bourgogne s'était +réconcilié avec Charles VII pour chasser les étrangers, appelèrent +eux-mêmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un +marchand, Michel Lallier, entrèrent par la porte Saint-Jacques, aux +acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et +Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! «Bonnes gens, leur +disait le connétable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous +remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la +maîtresse cité de son royaume: tout est pardonné.» Les Anglais se +formèrent en trois colonnes pour étouffer la sédition et se dirigèrent +sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent +repoussés par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flèches et des +pierres sur eux, et obligés de se réfugier à la Bastille, où ils +capitulèrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il +n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les +Armagnacs fut de renverser une statue qui avait été élevée par les +Bourguignons à Perrinet-Leclerc, auprès de sa maison: on fit de cette +statue mutilée une borne qui existait encore dans le siècle dernier +près de la rue de la Bouclerie. + +La ville, délivrée des Anglais, mais encore plus misérable et désolée, +cacha ses ruines et ses haillons et s'efforça de paraître belle et +_gorgiase_, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si égoïste, si +insouciant, fut frappé de l'aspect effroyable que présentait la +capitale, avec ses maisons demi-détruites, ses rues empestées, ses +habitants hâves et décharnés; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais +il pensa en lui-même qu'elle n'était plus à craindre, «et il la <p.037> +quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il fût venu seulement pour +la voir.» Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne +séjournèrent que rarement à Paris et préférèrent les paisibles villes +des bords de la Loire, les riants châteaux de Chinon, de +Plessis-lès-Tours, d'Amboise, de Chambord, à la tumultueuse cité dont +les souvenirs bourguignons et l'esprit démocratique les importunaient. +Aussi, il fallut que Paris se rétablît tout seul de ses misères; mais +l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre +et sa vigueur, que sous le règne de Louis XI elle avait déjà deux cent +mille habitants, et que ses alentours étaient aussi florissants +qu'elle: «C'est la cité, dit Comines, que jamais je visse entourée de +meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrédible que des +biens qui y arrivent.» + + + +§ XI. + +Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu'à Henri +II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot, +Villon.--Les confrères de la Passion. + + +Ce fut un bon temps pour la capitale que le règne du monarque qui fut +si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint +alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle, +son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne +ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour +moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans +la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme +eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit +de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son +conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il +riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait +surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les <p.038> +échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque +gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses +affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compère_, lui +disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compère_, répondait-il au +plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à +Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons +de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les +tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon +échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le +traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté. +Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la +_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix +qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il +n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul +fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il +prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il +leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du +connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il +supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait +fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de +Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les +cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et +les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers, +encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne +police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant +trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.» +Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent +des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de +Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la +première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <p.039> +après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec +l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les priviléges +de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la +Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui +coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette +fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi, +qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des +frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait +sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: _A +l'Abri-Cothier!_ Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui +firent mentir l'ambitieux rébus. + +Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de +s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les +créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent +bâtis l'hôtel de la _cour des Comptes_, détruit par un incendie en +1737; l'hôtel de la _Trémouille_ ou des _Carneaux_, rue des +Bourdonnais; l'hôtel de _Cluny_, aujourd'hui transformé en musée +d'antiquités françaises; la _fontaine des Innocents_, les églises +_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Hôtel-de-Ville_, le _vieux +Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce même temps furent fondés le +_Collége de France_, cinq autres colléges, les hospices des +_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous François Ier, la +ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on +y comprit les terrains appelés _Tuileries_ et l'on ferma ce côté par +un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes +sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000 +livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards. +La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize +quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi: + +1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant <p.040> +sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient +le tribunal ou _présidial_ du Châtelet, formé de vingt-quatre +conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt, +homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées +à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville, +qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des +marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des +approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau +composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de +vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize +commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et +deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq +cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers, +d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du +guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des +approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait +deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les +circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où +assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les +quarteniers, etc. + +Sous les règnes de Louis XII, de François Ier et de Henri II, furent +faits les règlements les plus importants pour l'administration de la +ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux +qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage, +les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne +devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité +de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut +défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents +et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de +vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et +immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen <p.041> +d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances +très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les +maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes; +on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants, +contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en +condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet. + +Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne +administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se +soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la +ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister +même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris +n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs +fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte +presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de +Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève, +de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient +chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes +ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies +de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à +l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les +laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville, +d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils +s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient +la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois +tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet +nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement +avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères, +défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées, +pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans +jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile, <p.042> +les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de +l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et +jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette +turbulente jeunesse. + +A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette +époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son +histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de +Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut +donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-Coeur +dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon +possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable +de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il +mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort, +en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de +l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant +longtemps par tous les écoliers de l'_inclyte Lutèce_[21]. Arbre, +cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces +_fagoteurs d'abus_, _caphards empantouflés_, _bazochiens mangeurs du +populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pédants rassotés_,» que notre +Homère bouffon a fustigés dans ses «_beaux livres de haulte graisse, +légiers au pourchas et hardis à la rencontre_.» Amyot a demeuré dans +une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près +de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps +de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement +pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre +lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou <p.043> +commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de +valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de +France, pour avoir _translaté_, dans un français naïf et gracieux, les +vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a +habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une +maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la +fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que +furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait +changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée. +Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes, +passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente +ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui? + + [Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit + Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)] + +A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons +ajouter «_ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la +Magdeleine et de la Mulle,_» dont parle Rabelais. C'est là que +«_cauponisait_» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et +libertin, quand, après avoir dérobé quelque «_repue franche_» aux +rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatière_ ou +la _gente saucissière_ du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe: + + Ne suis-je badaud de Paris, + De Paris, dis-je, auprès Pontoise? + +Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé +dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en +face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par +Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des +gens de lettres et de leurs bons amis de la cour. + +C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du +théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé +une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux <p.044> +_mystères_ de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par +privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues +Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent +la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à +la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin, à la +même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains +jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralités_ ou +farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces +divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion, +pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec +leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité +pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une +telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient +abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel +d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils +firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du +Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes +et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer +des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine +de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de +Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de +l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges +ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII. + + + +§ XII. + +Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les +barricades de 1588. + + +Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient +la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être +oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon <p.045> +de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles; +Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les +révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de +sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de +l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises, +aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions +municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence +publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le +catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les +jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi, +quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils +aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs +pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les +regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne +songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du +Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers +allumés par François Ier et Henri II aux halles, à la Grève, sur +toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur, +de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le +vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de +Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et +ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La +tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé +personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des +Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait +Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des +rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent, +vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.» + +Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans +laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque <p.046> +tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue, +une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins +pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris +pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots +populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité +de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur +l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux +sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant +de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs +révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette +existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée: +aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et +envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son +impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses +habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et +colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en +Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant +inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet +avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera +plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique[22].» Et +néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la +noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que +Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer +une influence prépondérante sur tout le royaume. + + [Note 22: Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils + d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à + recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les + fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés; + avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme + les mouches au son du bassin.» (_De la Sagesse_, liv. Ier, + ch. XLVIII.)] + +La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <p.047> +armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le +duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants +furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des +pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement +avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État +aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand +elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au +visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient, +depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut +envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle +résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en +mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de +prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans +cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues, +les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons +dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des +bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes, +égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des +pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on +massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés +tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de +six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise +d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait +des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La +rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour +de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre. +L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des +Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le +collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il +sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira <p.048> +des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se +sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir +le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève +le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre. + +Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La +royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba, +par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances +et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une +assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége +Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle +enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des +Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la +ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les +milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé, +inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions. +D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et +les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les +mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies, +les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre +côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des +quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des +sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications +furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence +de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était +déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace +du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il +ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et +de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des +libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire, +à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens <p.049> +savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert +l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la +chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que +le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité +aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection +enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la +tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère +Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI. +L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de +l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et +l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint +de relâcher les deux curés. + +Cependant une grande conspiration avait été faite pour mettre le +gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et +fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc +de Guise: il arrive. Quelle fête que son entrée dans Paris! on baisait +ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets +à ses vêtements. Il va visiter la reine Catherine en son hôtel +d'Orléans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal +à tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison, +l'ancien hôtel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes +suisses et gardes françaises, entrent dans la ville par la porte +Saint-Honoré, occupent les places et les ponts, menacent et raillent +les Parisiens, disant «qu'aujourd'hui le roi serait le maître et qu'il +n'était femme ou fille de bourgeois qui ne passât par la discrétion +d'un Suisse.» Le peuple se soulève; alors la grande ville prit cette +figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler +le trône: l'oeil en feu, les bras nus, échevelée, déguenillée, pâle de +fureur, s'armant de tout, remuant les pavés, élevant des barricades, +sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la <p.050> +poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la +transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la liberté! La +révolte éclata à la place Maubert, dirigée par les prédicateurs et les +écoliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du +Châtelet et de l'Hôtel-de-Ville, et vint planter sa dernière barricade +devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces +profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces +églises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des +arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prières, +des moines, des enfants; de toutes les fenêtres pleuvaient balles, +pierres, exhortations, imprécations. Les Suisses, poussés, battus, +égorgés surtout au Marché-Neuf, demandèrent grâce, se laissèrent +prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrés de leur +victoire, avaient résolu d'aller «quérir frère Henri de Valois dans +son Louvre;» mais celui-ci, épouvanté, en sortit comme pour aller aux +Tuileries, qu'on commençait à bâtir; arrivé à la porte Neuve (située +près de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du +Carrousel), il monta à cheval et se sauva. Les bourgeois, qui +gardaient la porte de Nesle, de l'autre côté de la rivière, tirèrent à +lui et à son escorte des coups d'arquebuse: «Il se retourna vers la +ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude, +perfidie et lâcheté, quelques propos d'indignation, et jura de n'y +rentrer que par la brèche.» + +La capitale se trouva dès lors affranchie de l'autorité royale; et +sous un gouvernement municipal tout démocratique, avec un prévôt des +marchands qui descendait, dit-on, d'Étienne Marcel, avec des échevins, +des quarteniers, des colonels de métiers tout dévoués à la Ligue, elle +devint, pendant six ans, le centre de la république catholique. Aussi +montra-t-elle pour la défense de sa foi une exaltation qui touchait à +la fois à l'héroïsme et à la folie. La nouvelle de la mort des Guises, +assassinés à Blois, lui arriva pendant les fêtes de Noël, à <p.051> +l'heure où le peuple encombrait les églises: l'explosion de sa douleur +fut presque incroyable. Famille, affaires privées, intérêts mondains, +tout fut oublié; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des +jeûnes, des deuils, des cérémonies funèbres en l'honneur des martyrs; +on vivait dans les rues, dans les églises, dans l'Hôtel-de-Ville; on ne +s'occupait que d'apprêts de guerre, de prédications et de processions. +«Le peuple étoit si enragé, dit un contemporain, qu'il se levoit +souvent de nuit et faisoit lever les curés et prêtres des paroisses +pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les +bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la première +voix aux conseils et assemblées d'État et donnoient la loy à tous ceux +qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualité, qui +n'osoient tousser ni grommeler devant eux.» + +Les Seize entrèrent dans le conseil municipal; la Sorbonne déclara le +roi déchu du trône; le peuple abattit ses armoiries, fit disparaître +partout les insignes de la royauté, détruisit les mausolées +magnifiques que Henri avait fait élever par Germain Pilon dans +l'église Saint-Paul à trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours +des comptes et des aides, furent purgés de leurs membres royalistes, +que l'on mena du Palais à la Bastille, au milieu des huées de la +populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonnés +comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille +hommes pour la défense des remparts. Enfin, un gouvernement +provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut créé pour toute la +France: il siégea à Paris, fut principalement composé d'hommes du +peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter +l'hôtel du Petit-Musc, ancienne maison de l'hôtel Saint-Paul, qui prit +alors le nom de son nouveau maître. + +Henri III s'unit aux protestants et vint assiéger Paris. «Ce serait +grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, où il avait <p.052> +placé son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle +ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont +dedans. C'est le coeur de la Ligue; c'est au coeur qu'il faut la +frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop +gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir, +ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques. +Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes +murailles, mais seulement la place où tu auras été!» Les Parisiens +répondirent à ces menaces par un coup de poignard: un dominicain, +Jacques Clément, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes +accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de _Te Deum_, de +caricatures grossières, de danses sauvages, de chansons sanglantes! +Toute la ville se porta à l'hôtel de la duchesse de Montpensier, rue +du Petit-Bourbon, pour y bénir une malheureuse paysanne, mère du +meurtrier! + + + +§ XIII. + +Siége et prise de Paris par Henri IV. + + +Henri IV leva le siége de Paris; puis, après le combat d'Arques, il +fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les +livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris +et massacrés près de la foire Saint-Germain. Ce fut par le +Pré-aux-Clercs que les royalistes arrivèrent, et ils s'emparèrent même +de la porte de Nesle; mais, étant peu nombreux et voyant la ville tout +en armes, ils se retirèrent. + +Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie +frénétique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur +et de courage, sans que des souffrances inouïes pussent vaincre son +inébranlable résolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On +sait quel horrible siége elle eut à supporter, quel héroïsme elle <p.053> +y déploya, comment la famine y fit périr trente mille personnes, comment +ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mangé les chiens et +les chevaux, brouté l'herbe des rues et fait du pain avec des os de +morts, se traînait encore sur les remparts pour arquebuser les +hérétiques, ou dans les églises pour entendre les exhortations de ses +moines. Les moines étaient les maîtres de la ville; mais aussi, mêlés +sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on +les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, «la +pertuisane sur l'épaule et la rondache pendue au col,» mais gardant +les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb +des églises et leurs cloches[23]. Les royalistes ont cherché vainement +à rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux était plutôt du +côté de ce prince qui, pour être roi d'un peuple qui le repoussait et +dont il fut en définitive obligé de subir la volonté, exposait ce +peuple à des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire. +Aussi, les Parisiens n'oublièrent jamais le siége de leur ville; +malgré ses grandes qualités et son bon gouvernement, ils conservèrent +une haine implacable au roi qui les avait torturés pour régner sur +eux; ils la lui témoignèrent horriblement par dix-sept tentatives +d'assassinat. + + [Note 23: «Le 14 février 1589, dit l'Estoile, jour de Carême, + prenant et jour où l'on n'avoit accoutumé que de voir des + mascarades et folies, furent faites par les églises de cette + ville, grandes quantités de processions qui y alloient en + grande dévotion, même de la paroisse de + Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avoit plus de 1,000 + personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous + pieds nuds, et même tous les religieux de + Saint-Martin-des-Champs, qui étoient tous nuds pieds, et les + prêtres de ladite église de Saint Nicolas, aussi pieds nuds, + et quelques-uns tous nuds, comme étoit le curé nommé maître + François Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche + sur lui.»] + +L'arrivée d'une armée espagnole délivra la capitale. Henri IV fut +défait à la bataille de Lagny et forcé de se retirer dans les <p.054> +provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de désespoir sur +Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle +et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversèrent la +première échelle des assaillants et jetèrent l'alarme. Les Jésuites et +autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins, +accoururent et les royalistes furent repoussés. + +Cependant Paris, épuisé par sa résistance, commençait à pencher vers +la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les +milices sous les armes, fermèrent les rues, enveloppèrent le +Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans +une salle du Châtelet; puis ils s'emparèrent de tous les pouvoirs. +Mayenne, qui se voyait menacé par eux, leur résista par la force, et, +aidé des modérés, il fit pendre quatre de ces redoutés tribuns dans la +salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte +de la Ligue: avec les Seize tombèrent l'exaltation et la fureur du +peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut disposée à une +transaction. Les États généraux furent assemblés à Paris; mais ils se +montrèrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculisés par la +_Satire Ménippée_, oeuvre piquante d'écrivains royalistes, qui se +réunissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfèvres. Enfin, +Henri IV s'étant converti, les trahisons commencèrent: le duc de +Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une +nuit obscure, se présenta à la porte Neuve, celle par laquelle le +dernier Valois était sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que +les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. Les troupes royales filèrent +sans bruit par les rues et s'emparèrent, en dispersant quelques +groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les +habitants stupéfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent +repoussés à coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu +que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y <p.055> +entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu'à quatre +fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le +peuple étant échauffé, son armée ne fût taillée en pièces «dans cette +speloncque de bestes farouches;» enfin, il entra, protégé, serré, +escorté par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit +des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence +morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Châtelets, du Palais, +négocia pour faire évacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le +quartier Saint-Martin, et enfin, maître de la ville, put se dire roi +de France. + + + +§ XIV. + +Tableau de Paris sous Henri IV. + + +Ce fut la fin de la république parisienne: on modifia ses institutions +municipales; on changea ses magistrats et ses curés; on chassa, on +persécuta prédicateurs, écrivains, chefs des milices; le roi se +déclara gouverneur de Paris. La ville se rétablit lentement de ses +souffrances. «Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons +entières et sans ruines; elles étoient la plupart inhabitées; le pavé +des rues était à demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons +des faubourgs étaient toutes rasées; il n'y avait quasi un seul +village qui eût pierre sur pierre, et les campagnes étoient toutes +désertes et en friche.» Une maladie épidémique, suite de tant de +souffrances, vint mettre le comble aux misères de la ville, mais elle +n'empêcha pas la nouvelle cour de faire des fêtes. «Pendant qu'on +apportoit, dit l'Estoile, à tas de tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les +pauvres membres de J.-C. si secs et si atténués, qu'ils n'étoient pas +plutost entrés qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y +mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient à 45 écus le plat, +avec les collations magnifiques à trois services.» De plus, les <p.056> +guerres civiles avaient engendré une multitude d'aventuriers, de +pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des +Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des +princes, jetaient continuellement le désordre dans les rues; on +n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. «Chose +étrange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se +commettent avec impunité des voleries et brigandages tout ainsi que +dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultères, puteries, +empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si fréquens à +Paris, à la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, même au +Palais, où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et lustre de +cet ancien sénat.» A cette époque, aucune rue n'était encore éclairée +pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison après le coucher du +soleil; les lieux de plaisir, théâtres, cabarets, devaient être fermés +dans l'hiver à quatre heures. De plus, Paris était à peine pavé, et +les voies les plus fréquentées semblaient des cloaques ou des +fondrières: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de +promenoirs. Enfin, une autre cause de désordre était l'humeur +batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient +journellement la ville et qui se battaient en duel derrière les murs +des Chartreux, près du moulin Saint-Marcel, au Pré-aux-Clercs; en +moins de quinze ans, quatre mille nobles périrent dans ces combats +privés, et sept mille lettres de grâce pour homicide furent accordées. +Cependant le gouvernement nouveau s'efforça de rétablir l'ordre en +réorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le +Parlement, le Châtelet et les autres justices séculières et +ecclésiastiques se montrèrent aussi vigilants qu'impitoyables pour +tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on +exposait à la croix du Trahoir, à la place de Grève, au pilori des +halles; les prisons du Châtelet, de la Conciergerie, du For-l'Évêque, +de l'Officialité, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de <p.057> +Saint-Germain-des-Prés, étaient constamment remplies. Henri IV n'usait +de son droit de grâce pour personne; il défendit le duel sous peine de +mort. + +Malgré les guerres civiles, quelques édifices avaient été entrepris +sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le goût éclairé de +leur aïeul: c'était d'abord le château des _Tuileries_, commencé par +Catherine de Médicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'étaient +encore la _galerie du Louvre_, l'_Arsenal_, le _Pont-neuf_, etc.; +c'étaient enfin le couvent des _Jésuites_ de la rue Saint-Antoine, les +couvents des _Capucins_ et des _Feuillants_ de la rue Saint-Honoré, +etc. Henri IV, qui se garda bien de séjourner ailleurs que dans sa +capitale, s'efforça de lui rendre quelque lustre par des bâtiments; +aidé du prévôt des marchands, François Miron, il fit continuer +l'Hôtel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries, +construire la _place Dauphine_ et agrandir l'île de la Cité, commencer +la _place Royale_ sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit +des quais, des abreuvoirs, des égouts; on renouvela les règlements sur +le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les étalages des +marchands; on confia même la grande voirie à la vigilance de Sully; +enfin, l'on élargit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut +entreprise pour ouvrir une première communication avec le bourg qui +s'était formé autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et surtout +avec la foire Saint-Germain, qui devint alors très-populaire[24]. Le +quartier du _Marais_ fut commencé sur des terrains mis en culture +potagère, et Paris eut pour la première fois des rues droites, <p.058> +larges, appropriées aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout +à l'usage des coches. On construisit le quai des _Orfèvres_, la rue de +_Harlay_, ainsi que l'hôtel du premier président au Parlement de +Paris: c'est là qu'ont habité les Harlay, les Molé, les Lamoignon, +noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine +de science et d'austérité, la gloire la plus pure de l'ancienne +monarchie. On établit à Chaillot la manufacture de tapis de la +_Savonnerie_, aujourd'hui réunie aux Gobelins, un hospice de soldats +invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hôpital +_Saint-Louis_, qui a traversé deux siècles et demi sans subir de +transformations. On fonda les couvents des _Franciscains_ de Picpus, +aujourd'hui détruit, des _Récollets_, aujourd'hui transformé en +hospice des Incurables, des _Petits-Augustins_, sur l'emplacement +duquel est l'école des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli +y demeurait et y avait amassé «cent canons, de quoi armer quinze mille +hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de +poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous +ingrédiens et drogues, disait-il, propres à médiciner les plus +fascheuses maladies de l'État. «On sait que ce fut en allant à +l'Arsenal que Henri IV fut assassiné dans la rue de la Féronnerie. + + [Note 24: «Pendant la foire de Saint-Germain de cette année + (1605), dit l'Estoile, où le roi alloit ordinairement se + promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis, + procédants des débauches de la foire, dans laquelle les + pages, laquais, écoliers et soldats des gardes firent des + insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme + en petites batailles rangées, sans qu'on y pût ou voulût y + donner ordre.»] + +Grâce à ces constructions, à ces embellissements, grâce aux plaisirs +dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d'être le centre et le +théâtre, grâce à l'industrie et au commerce développés, par le luxe de +la cour, grâce au grand mouvement littéraire du XVIIe siècle qui +commençait, Paris devint, peu de temps après les guerres civiles, un +séjour de délices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette +ville vingt ans auparavant: «Paris a mon coeur dèz mon enfance, et +m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis +d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur +mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à <p.059> +ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité, grande en +peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et +incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la +France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse +loing nos divisions[25]!» + + [Note 25: Essais, liv. III, ch. IX.] + + + +§ XV. + +Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal +et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses. +--Promenades et théâtres. + + +Pendant le règne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun +rôle politique: il n'avait rien à voir aux misérables révoltes de la +noblesse contre la royauté, mais il en souffrait et en parlait. «Il +n'y a, dit une farce de l'hôtel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit +frère coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengère +qui ne se mêle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs +au coin des rues font des panégyriques et des invectives; l'un loue M. +d'Espernon, l'autre le blâme, etc.» Aussi la ville éprouva une grande +émotion à la mort du maréchal d'Ancre, quand les valets des princes +excitèrent la populace à brûler son cadavre et à piller son bel hôtel +de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de pitié les +échafauds dressés pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles +ouvertes pour les Châteauneuf et les Bassompierre; _les petits, qui ne +portent pas d'ombre_, n'avaient rien à craindre du terrible Richelieu; +et la bourgeoisie ne pouvait que gagner à l'agrandissement du pouvoir +royal. En effet, sous ce règne, elle jouit d'une grande prospérité, +et, grâce au luxe des seigneurs, à l'accroissement de la population, +aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des <p.060> +lumières, un orgueil qui lui inspirèrent, quelques années plus tard, +la pensée de prendre part au gouvernement de l'État. Mais elle n'en +montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet +égoïsme, ce manque de zèle pour la chose publique, qui, tant de fois, +lui ont été reprochés. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager +dans la guerre de Trente Ans, et, dès l'entrée, elle y avait éprouvé +des revers: les Espagnols avaient passé la frontière et pénétré +jusqu'à l'Oise. La terreur se répandit dans Paris, et en même temps +des cris de fureur éclatèrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre. +«Lui qui étoit intrépide, disent les Mémoires de Montglat, pour faire +voir qu'il n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena +sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» Il +harangua les groupes et excita la population ou à prendre les armes, +ou à donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement +des hommes parmi le peuple[26], mais point d'argent chez les bourgeois; +et l'Hôtel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque +maison et chaque boutique. «Ce sont affaires de princes,» disaient les +bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes +qu'elles fussent, et ils n'avaient que des malédictions pour elles, +parce qu'elles amenaient de nouvelles levées de subsides. Ainsi, la +guerre de Trente Ans, gloire éternelle de Richelieu et de Mazarin, qui +a établi la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore +aujourd'hui, n'a valu à ces deux ministres que des haines, des +exécrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et +finalement elle a été la cause de la révolte de la Fronde[27]. La +bourgeoisie, dans l'ancien régime, n'avait guère que l'amour de <p.061> +sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui +ne s'est complétement développé chez elle qu'avec la révolution. + + [Note 26: «Quand on leva à Paris des gens si à la hâte, dit + Tallemant des Réaux, le maréchal de la Force étoit sur les + degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient + dans la main en disant: Oui, monsieur le maréchal, je veux + aller à la guerre avec vous.»] + + [Note 27: Voyez à ce sujet le médecin Guy Patin (t. 1er, p. + 38, de ses Lettres, édit. de M. Réveillé-Parise), ce + bourgeois si satirique et indépendant, si éclairé. En 1636, + il avait donné 12 écus pour la levée des fantassins; on lui + demandait une seconde taxe pour la levée des cavaliers: «J'ai + répondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont + payées qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.»] + +Sous le ministère de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et +commença à devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut +construite avec fossés, bastions et courtines plantés d'arbres pour +remplacer la vieille muraille d'Étienne Marcel; de la porte +Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline, +Beauregard, des Jeûneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les +Tuileries et leur jardin; à son extrémité, près de la Seine, fut +élevée une porte élégante, dite de la _Conférence_ (près du pont de la +Concorde). Des quartiers nouveaux furent bâtis: le _Marais_, l'_île +Saint-Louis_, la _butte Saint-Roch_, la _rue Richelieu_, le +_Pré-aux-Clercs_, ou _faubourg Saint-Germain_, etc.--Le _Menteur_, de +Corneille, en parle en ces termes: + + DORANTE. + + Paris semble à mes yeux un pays de romans; + J'y croyois ce matin voir une île enchantée (_l'île Saint-Louis_): + Je la laissai déserte et la trouve habitée. + Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, + En superbes palais a changé ces buissons. + + GÉRONTE. + + Paris voit tous les jours de ces métamorphoses: + Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses, + Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal + Aux superbes dehors du Palais-Cardinal; + Toute une ville entière avec pompe bâtie + Semble d'un vieux fossé par miracle sortie. + +Les seigneurs appelés à Paris par les fêtes de la cour, bâtirent <p.062> +dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen âge, de ces +fortes maisons qui ressemblaient à des citadelles, mais de riches +hôtels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques, +dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies +seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortége de +domestiques inutiles, souvent inconnus à leur maître; enfin, où l'on +ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et +facile. Ainsi furent construits, en moins d'un siècle, les grands +hôtels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues +du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres +voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle, +Saint-Dominique, de l'Université, etc. Que d'événements, de plaisirs, +de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque +toutes détruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si +célèbres, témoins de tant de galanteries, d'entretiens délicats, +d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues +amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations +élégantes, fêtes splendides, esprit, grâce, valeur, où êtes-vous? + + Où sont-ils? vierge souveraine! + Mais où sont les neiges d'antan? + +La plus illustre de ces maisons du XVIIe siècle était l'hôtel de +_Rambouillet_, situé dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui +détruite[28], et par laquelle commence l'histoire si curieuse des +salons de Paris. Les grâces et la vertu de la marquise de Rambouillet, +cette _déesse d'Athènes_, ainsi que l'appelle mademoiselle de +Montpensier, l'esprit et la beauté de sa fille, la _divine_ Julie +d'Angennes, attirèrent dans cet hôtel, «véritable palais d'honneur,» +suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beauté, +le rang, les dignités, l'enjouement, le savoir, «tout ce qu'il y <p.063> +avoit, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus +poli parmi les beaux esprits.»--«Cet hôtel étoit, ajoute Saint-Simon, +une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de science, et le +rendez-vous de ce qui étoit le plus distingué en condition et en +mérite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision +avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation +des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que +sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen.» C'est là que naquit +cet art de la conversation qui a été, pendant près de deux siècles, +l'une des gloires de la France, qui donna à Paris le sceptre +incontesté du goût, de l'esprit, de la civilisation, et dont les +traditions ne se sont effacées que dans le matérialisme de nos moeurs +nouvelles. On y vit successivement ou à la fois les personnages les +plus éminents de l'époque, le cardinal de Richelieu, le prince de +Condé, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de +Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture, +Saint-Évremond, Ménage, Pelisson, mademoiselle de Scudéry, mesdames de +Sablé, de Sévigné, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et +Bossuet son premier sermon. On sait comment «ce cercle choisi de +personnes des deux sexes liées par la conversation et par un commerce +d'esprit,» après avoir eu la plus grande, la plus délicate influence +sur les moeurs de la haute société, sur le goût, sur les lettres +françaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la +pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molière. + + [Note 28: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II + ch. X.] + +Dans le même temps s'élevaient des monuments qui ont subi bien des +révolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le +palais du _Luxembourg_, construit par Marie de Médicis, et qui a vu +tant d'habitants différents! Palais du Directoire, où mourut la +République; palais du Sénat, où mourut l'empire; palais de la <p.064> +chambre des pairs, où moururent la Restauration, le gouvernement de +1830 et la pairie elle-même! Ensuite, c'est le _Palais-Cardinal_ ou +_Palais-Royal_, bâti de 1630 à 1636 par Richelieu, qui le légua à la +couronne, et d'où Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde. +Enfin, c'est l'abbaye du _Val-de-Grâce_, bâtie par Anne d'Autriche, +dont le dôme a été peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un +hôpital militaire. + +D'autres constructions attestent la prospérité de la ville et la +sollicitude du gouvernement: c'est l'_acqueduc d'Arcueil_, qui amène +les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la +rive gauche; c'est la fondation du _Jardin des Plantes_, la plantation +du _Cours-la-Reine_, la reconstruction de l'église _Saint-Roch_, de +l'église _Saint-Eustache_, du portail _Saint-Gervais_, etc. Les +fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacèrent de +couvrir le quart de la ville: notre siècle, incrédule et positif, en a +fait justice avec son dédain ordinaire pour le passé. Ainsi, les +_Minimes_ de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les +_Jacobins_ du faubourg Saint-Germain, le Musée d'artillerie; les +_Capucins_ de la rue Saint-Jacques, un hôpital; les _Oratoriens_ du +Père de Bérulle et les _Filles de la Visitation_ de la mère de +Chantal, deux temples protestants; les _Filles de la Madeleine_, une +prison; les _Filles de Sainte-Élisabeth_, des écoles; les +_Chanoinesses du Saint-Sépulcre_, un magasin de fourrages; +_Port-Royal_ de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus +chrétiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent +des _Bénédictins_, d'où sont sortis l'_Art de vérifier les dates_, la +collection des _Scriptores rerum gallicarum_, et tant d'autres trésors +d'érudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face +en terre, il y a une rue! A la place du couvent des _Filles du +Calvaire_, dont le père Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la +place du couvent des _Jacobins_ de la rue Saint-Honoré, où <p.065> +s'assemblèrent les terribles révolutionnaires qui en ont pris le nom, +est un marché! A la place du couvent des _Filles Saint-Thomas_ est la +Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un écu! + +Paris présentait alors un aspect très-pittoresque: les monuments du +moyen âge s'y mêlaient aux édifices modernes, les palais italiens aux +églises gothiques, les tours féodales aux colonnes grecques. Le peuple +s'entassait dans la vieille ville, dans la Cité, les quartiers +Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: là étaient le +commerce, l'industrie, les tribunaux, les colléges; dans les quartiers +neufs étaient les larges rues, les riches hôtels, la noblesse et le +grand monde. D'ailleurs, la police n'était ni plus habile ni plus +vigilante que sous les règnes précédents: point de lumières pendant la +nuit, peu de pavés, point d'égouts, partout des tas de boue et +d'ordures. «Heureusement, comme disent les _Précieuses ridicules_, on +avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de +la boue et du mauvais temps[29].» Malgré les arrêts du Parlement, +malgré les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les <p.066> +mendiants valides, les soldats débandés continuaient à être maîtres +des rues. On les livra vainement à la justice sommaire et souvent +barbare du Châtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices; +on fit vainement des ordonnances sur les hôtelleries, les maisons de +jeu et de débauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol, +la mendicité, la truanderie continuèrent à faire vivre le dixième de +la population parisienne, et les aventures, les déguisements, les +tours des filous, à être l'objet principal des conversations, de la +terreur et de la curiosité des bourgeois. + + [Note 29: Voici le _tableau_ que Scarron fait de Paris: + + Un amas confus de maisons, + Des crottes dans toutes les rues; + Ponts, églises, palais, prisons, + Boutiques bien ou mal pourvues; + + Force gens noirs, roux et grisons, + Des prudes, des filles perdues, + Des meurtres et des trahisons, + Des gens de plume aux mains crochues; + + Maint poudré qui n'a pas d'argent, + Maint homme qui craint le sergent, + Maint fanfaron qui toujours tremble; + + Pages, laquais, voleurs de nuit, + Carosses, chevaux et grand bruit, + C'est là Paris: que vous en semble?] + +Aux désordres causés par tous ces vagabonds s'ajoutaient les _raffinés +d'honneur_, duellistes à outrance et par désoeuvrement, ayant sans +cesse l'épée à la main, battant le pavé, hantant les tavernes, +rodomonts et bravaches, dont les comédies se moquaient vainement et +que Richelieu seul parvint à contenir en faisant décapiter le plus +fameux d'entre eux, le comte de Bouteville. + +Il n'y avait encore que peu de promenades, encore étaient-elles +réservées à la cour et au grand monde: c'étaient le Cours-la-Reine, le +jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des +Tuileries, où un valet de chambre du roi, nommé Renard, avait établi +un cabaret élégant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux +et de meubles précieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute +la noblesse fréquentait, et qui fut le théâtre de nombreuses aventures +joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire était le +Pont-Neuf, qui se trouvait encombré de marchands, de charlatans, de +chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'était là +que Mondor vendait son miraculeux orviétan, Tabarin débitait ses +folies goguenardes, maître Gonin faisait ses tours de gobelets, +Brioché montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes +en parle Bertaud dans sa _Ville de Paris_: + + Pont-Neuf, ordinaire théâtre <p.067> + Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre; + Séjour des arracheurs de dents, + Des fripiers, libraires, pédants, + Des chanteurs de chansons nouvelles, + D'entremetteurs de demoiselles, + De coupe-bourses, d'argotiers, etc. + +Cette époque est aussi celle des beaux jours de la foire +Saint-Germain, immense bazar composé de neuf rues couvertes et de +trois cent quarante loges, où se vendaient, pendant deux mois, les +produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins, +etc.; où se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout +genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple +y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masquée et +déguisée, sans suite ou avec des _grisons_, c'est-à-dire des valets +vêtus de gris. «Les amants les plus rusés, dit un contemporain, les +filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule +continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulières en fait de +vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus.» La +foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence +à cette époque, l'honneur d'avoir été le berceau de l'opéra comique et +du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste. + +En ce temps, les théâtres commencèrent à prendre une forme régulière +et à devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrères de la +Passion et les Enfants-sans-Souci étaient encore, à la fin du seizième +siècle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le théâtre +accidentellement et seulement les jours de fêtes; mais bientôt ils +cédèrent leur privilége à une troupe régulière de comédiens, qui +prirent le titre de _comédiens du roi_; alors le _Théâtre-François_ +commença. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pièces, +tragédies, comédies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les +frais de ce théâtre; il fut aidé par les _prologues drolatiques_ <p.068> +de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les +railleries malignes et obscènes amusaient la populace. Un nouveau +théâtre fit bientôt concurrence à celui de l'hôtel de Bourgogne: ce +furent les comédiens _italiens_ ou _bouffons_ qui s'établirent d'abord +dans la rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent, puis dans la vieille +rue du Temple, où ils prirent le nom de troupe du _Marais_. Là +brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant +près d'un siècle, ont eu le talent d'amuser nos pères avec de grosses +farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dégoûtés. A ces théâtres +il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu: +c'est là que le cardinal fit jouer _Mirame_; c'est là que, en 1636, +parut le _Cid_[30]. + + [Note 30: Voici ce que l'acteur Mondory écrivait à Balzac, le + 18 janvier 1637, sur les premières représentations du _Cid_: + «Je vous souhaiterois ici pour y goûter, entre autres + plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et + particulièrement d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est + si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus + continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au + théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges + ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et + sur le siége des fleurs de lys. La foule a été si grande à + nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les + recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de + niches aux pages, ont été des places de faveur pour les + cordons bleus et la scène y a été d'ordinaire parée de croix + de chevaliers de l'ordre.» (_Revue de Paris_, nº du 30 + décembre 1838.)] + +Six ans auparavant était née assez bourgeoisement, dans la rue +Saint-Denis, chez l'_illustre_ Conrart, l'_Académie française_. Ce +n'était alors que l'obscure réunion de sept ou huit beaux esprits +«qui, dit Pélisson, s'entretenoient familièrement, comme ils eussent +fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires, +de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-là +comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la +liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans +autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout <p.069> +ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux +et de plus charmant[31]....»--«Dans cette école d'honneur, de politesse +et de savoir, dit l'abbé de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point +accroire; l'on ne s'entêtoit point de son prétendu mérite; l'on n'y +opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit +avec altercation et aigreur; les défauts étoient repris avec douceur +et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission[32]...» En +1635, Richelieu se fit le protecteur de cette réunion et l'érigea en +Académie française, en la chargeant «pour que rien ne manquât à la +félicité du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue +française que tous nos voisins parleront bientôt, si nos conquêtes +continuent comme elles ont commencé.» + + [Note 31: _Hist. de l'Acad. française_, t. Ier, p. 6.] + + [Note 32: Discours prononcé en 1684, p. 21.] + + + +§ XVI. + +Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg +Saint-Antoine. + + +Les troubles de la Fronde marquent une époque importante dans +l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses libertés +municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui +disparurent dans la grande unité monarchique de Louis XIV. Les causes +de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entrée sur les +denrées, une taxe mise sur les maisons bâties au delà de l'enceinte de +la ville, impôts qui s'ajoutaient aux impôts innombrables qu'inventait +chaque jour le cardinal Mazarin, «ce pantalon sans foi, cet escroc +titré, ce comédien à rouge bonnet,» ainsi que l'appelle le frondeur +Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause <p.070> +réelle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et +acteurs de ces troubles, le désir très-ardent, très-raisonné de secouer +l'arbitraire ministériel, de prendre part au gouvernement, de faire ce +que faisaient à la même époque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam, +de Genève. «Le monde est bien débêté, Dieu merci!» dit Guy Patin. Et +ce mot exprime l'esprit de fierté et d'indépendance de la haute +bourgeoisie, sa confiance dans ses lumières, l'humeur républicaine +qu'elle devait à ses fortes études, à son commerce passionné avec +l'antiquité, à ses tendances protestantes, à ses vivres sympathies +pour les doctrines du jansénisme[33]. Enfin dans les grands changements +qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des réformes, +guider et éclairer les provinces, se faire chef de l'État. + + [Note 33: «Si j'eusse été, dit Guy Patin, lorsque l'on tua + Jules-César dans le sénat, je lui aurois donné le + vingt-quatrième coup de poignard!» (Lettres, t. III, p. + 491.)] + +Le Parlement, qui était l'âme de la bourgeoisie, commença l'attaque +«contre le mauvais ménage de l'administration» en refusant +l'enregistrement des nouveaux impôts et en demandant des réformes qui +déchiraient le voile qui couvre le mystère de l'État,» et changeaient +la forme du gouvernement. La cour, après de longs débats, résolut de +briser les résolutions séditieuses de la magistrature par un acte de +vigueur. Elle fit arrêter (23 août 1648), dans sa maison de la rue +Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme médiocre que ses +déclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette +nouvelle, la foule s'émeut; on veut arracher Broussel à ses gardes; +les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoulées jusqu'au +Palais-Cardinal. Le maréchal de la Meilleraye, dans la rue +Saint-Honoré, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage +dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris[34], <p.071> +essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est +renversé d'un coup de pierre et menacé de mort. Il court au +Palais-Royal pour demander la liberté de Broussel: on l'accueille par +des railleries; il se met à la tête du mouvement. Le lendemain deux +compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont +dispersées et massacrées. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est +forcé de se réfugier dans l'hôtel de Luynes, sur le quai des +Augustins: il n'est dégagé que par les troupes du maréchal de la +Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies +par des décharges continuelles. «Le mouvement, raconte Gondi, fut un +incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf à toute la ville. +Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants +de cinq et de six ans avec des poignards à la main; on voyait les +mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus +de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux +et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières[35].» A ces +nouvelles, le Parlement vient en corps demander la liberté de +Broussel. Il est reçu et accompagné dans les rues avec des +applaudissements inouïs: toutes les barricades tombent devant lui; +mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout +sur ses barricades, le force à rentrer au Palais-Royal: «s'il ne +ramène Broussel, cent mille hommes iront le chercher.» La reine cède; +Broussel revient «porté sur la tête des peuples avec des acclamations +incroyables.» Les barricades sont détruites. + + [Note 34: Paris avait été érigé en archevêché en 1623.] + + [Note 35: _Mém. de Retz_, t. 1er, p. 92.] + +Les troubles continuèrent, et la reine, insultée par des pamphlets +sanglants, s'enfuit avec sa cour à Saint-Germain. «Le siége de Paris, +disait un ministre, n'était pas une affaire de plus de quinze <p.072> +jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le +pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours.» Cependant Paris +se met en mouvement et, selon sa coutume, «en huit jours enfante, sans +douleur, une armée complète.» Le Parlement, le clergé, le corps de +ville, votent des impôts, des levées de troupes, des amas d'armes. +L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna même le petit peuple, les +mendiants, les aventuriers; les désordres et les crimes ordinaires +cessèrent tout à coup; la police, impossible sous l'autorité royale, +se fit toute seule et comme par enchantement: «Cinq mois durant, dit +Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y +a été tué; personne n'y a été pendu ni fouetté[36].» Mais les +seigneurs, pour qui une rébellion était un coup de fortune, vinrent +gâter la Fronde en se mettant à sa tête et en la dirigeant dans leurs +vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme à une proie ou à +une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs maîtresses, leurs +femmes: parmi celles-ci était la belle duchesse de Longueville, qui +abandonna son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec +la duchesse de Bouillon, prendre séjour à l'Hôtel-de-Ville[37]. La +guerre commença; mais les seigneurs conduisirent les troupes +bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues, +et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, où les Parisiens +avaient montré d'abord tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra en +une mutinerie dérisoire et où il n'y eut de sérieux que les <p.073> +placards «qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et du +Parlement, et d'établir une république comme celle d'Angleterre[38].» Les +grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des +intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchèrent qu'à se +vendre à la cour ou à s'enrichir aux dépens des bourgeois: «Paris, dit +Guy Patin, a dépensé quatre millions en deux mois, et néanmoins ils +n'ont rien avancé pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie +de notre argent, ont payé leurs dettes et ont acheté de la +vaisselle[39].» + + [Note 36: Lettres, t. Ier, p. 262.] + + [Note 37: «Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de + l'Hôtel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient + négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient + chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étaient + beaux comme leurs mères. La Grève étoit pleine de peuple + jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris + de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse.» (Retz, + t. IVe, p. 470.)] + + [Note 38: _Mém. du P. Berthod_, p. 301 (t. XLVIII de la + collection Petitot.)] + + [Note 39: Lettres, t. Ier, p. 434.] + +Les frondeurs, ces hommes que le même écrivain appelle «les restes de +l'âge d'or et les éternels ennemis de toute tyrannie,» virent qu'ils +étaient dupes et ne songèrent plus qu'à s'accommoder avec l'autorité +royale. On fit la paix; et le roi revint à Paris (18 août 1649). +«Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par +la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-delà les +Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout +du long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le +Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du +peuple et tant de réjouissance qu'il ne se peut davantage[40].» + + [Note 40: Lettres, t. Ier, p. 470.] + +Les troubles recommencèrent, mais excités par les grands, qui +soulevaient le peuple même contre la bourgeoisie. «Il ne se passait +guère de jour qu'il ne donnât des marques de son zèle pour les princes +et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prévôt des marchands et +tout le corps de la ville en fut attaqué en plusieurs rencontres, +particulièrement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de +violence qu'ils furent obligés de se réfugier dans quelques maisons de +la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis <p.074> +en pièces[41].» + + [Note 41: _Mém. de Joly_, t. II, p. 6.] + +Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de révolte en faisant +arrêter le prince de Condé; le tumulte augmente, et le Parlement +demande formellement le renvoi de Mazarin. Après de nombreuses +émeutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y +oppose et cerne le Palais-Royal. La régente, pour démentir le bruit de +l'enlèvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrît +toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent +tout près du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et +reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions. +Ils le regardèrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.» + +La guerre civile recommence, mais elle devient la dernière campagne de +la noblesse contre la royauté; Paris, dont les désirs de liberté ont +été si étrangement dénaturés, n'y joue plus qu'un rôle médiocre, mais +en gardant son caractère: «On dit qu'il n'y a point d'assurance dans +le peuple, disait Gaston d'Orléans, l'on a menti; il y a mille fois +plus de solidité dans les halles que dans les cabinets du +Palais-Royal.» Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Condé, +que le Parlement a également déclarés criminels de lèse-majesté, ne +s'inquiètent des armées, de la cour et du prince, de leurs mouvements, +de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs +murs. Alors la ville devient le théâtre de continuelles émeutes; le +duc de Beaufort soulève la populace contre la bourgeoisie, et chaque +jour on tend les chaînes, on rassemble les _colonelles_ ou légions de +garde bourgeoise, on établit des postes pour empêcher le pillage. +Cependant Condé, qui était à Saint-Cloud, cherche à gagner Charenton +et veut traverser Paris: il se présente à la porte de la <p.075> +Conférence; les bourgeois le repoussent; il est forcé de tourner +faubourgs du nord, qui étaient fortifiés. Alors Turenne se porte contre +lui, bat son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son +corps d'armée dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652) +s'engage avec acharnement dans la grande rue hérissée de barricades, +dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mêmes, où +les soldats royaux se font un chemin en perçant successivement les +murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de +Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia +jamais. Les Parisiens étaient sur les murailles, les portes fermées, +inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que fût le +vainqueur; une grande agitation régnait dans la ville, les bourgeois +étant opposés, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc +d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnât un +refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de +ville, et se jette dans la Bastille. Condé, avec sa petite armée de +nobles, se défendait avec héroïsme, mais il allait succomber: soudain +une décharge d'artillerie, presque à bout portant, jette le désordre +dans l'armée royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle +qui vient d'y mettre le feu. En même temps la porte Saint-Antoine +s'ouvre; Condé s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille +redouble et l'armée du roi est forcée de se mettre en retraite. + +Le prince, réfugié dans Paris, voulut s'en rendre maître par la +terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemblée de +magistrats, de curés et de députés des quartiers, se tint à l'Hôtel de +ville pour amener une pacification; bien que, composée de frondeurs, +elle se montra favorable au retour du roi. Alors Condé ameuta une +masse de bandits, de soldats, «de bateliers et gagne-deniers, dont le +quartier est plein,» dit le père Berthod, lesquels commencèrent à <p.076> +tirer des coups de mousquet sur l'Hôtel, en criant: Mort aux mazarins! +puis ils enfoncèrent les portes, malgré la résistance désespérée des +gardes, mirent le feu aux salles et tuèrent à coups de baïonnette et +de poignards tout ce qu'ils rencontrèrent. Ce fut une des plus tristes +journées de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre +ineffaçable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et +bourgeois tombèrent sous les coups des assassins, et parmi eux on +remarqua le président Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer +Saint-Yon, etc. D'autres furent rançonnés, blessés, maltraités. Alors +la ville fut livrée à la plus grande anarchie; mais le prince +s'efforça vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie +reprit le dessus. + +«Voyant que Paris étoit dépeuplé d'un tiers, qu'une infinité de +familles en étoient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient +plus, que la moitié des maisons étoient vides, que les artisans et +manouvriers périssoient[42],» elle commença à faire des assemblées +pour le rétablissement de l'autorité royale, à entamer des +négociations secrètes avec la cour, à crier: La paix! la paix! autour +du Luxembourg et de l'hôtel de Condé[43]. Mazarin se hâta, pour +favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction à la haine +populaire; il se retira à Sedan, et le roi publia une ordonnance +d'amnistie. Alors les six corps de marchands se réunirent dans la +maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publièrent un +manifeste violent «contre les princes et les autorités enfantées par +la rébellion,» où ils se déclaraient résolus, au péril de leur vie et +de leurs biens, à restaurer l'autorité du roi, invitant le peuple à +quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et à prendre le +ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par +des acclamations, et répandit la terreur dans le parti des <p.077> +princes, qui essayèrent de soulever le petit peuple et firent approcher +des troupes étrangères de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands +de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de +Condé, désespérant d'empêcher la paix, s'enfuit de la ville «en +protestant qu'il se vengeroit des habitants et les persécuteroit +jusqu'au tombeau.» (14 octobre 1652). + + [Note 42: _Mém. de Berthod_, p. 302.] + + [Note 43: L'Odéon a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel. + Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, ch. + III.] + +Le même jour, les échevins s'assemblèrent, firent leur soumission au +roi, et lui envoyèrent une députation solennelle pour le supplier de +rentrer dans la capitale. «Le peuple étoit dans des tressaillements de +joie inconcevables sur l'espérance de revoir le roi à Paris; et sur +cela, on peut dire qu'il n'y a que les François qui aillent si vite +d'une extrémité à l'autre, car on vit presque en même temps la passion +que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion +mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entrée par la porte +Saint-Honoré, aux flambeaux, à cheval, à la tête de son armée, et +Paris le reçut avec les plus éclatantes démonstrations de joie qu'on +pouvoit désirer pour un conquérant et pour un libérateur de sa +patrie[44].» + + [Note 44: _Mém. de Berthod_, p. 369.] + +Il descendit au Louvre; le lendemain il y réunit le parlement et lui +fit défense de prendre à l'avenir connaissance des affaires de l'État. +Alors la ville fut traitée sans ménagement: on abolit ses priviléges, +on désarma ses milices, on brisa ses chaînes, on lui imposa une +garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement +et de l'Hôtel de ville qui contenaient les actes de cette époque +furent lacérés par la main du bourreau. Milices, chaînes, +magistratures populaires, priviléges municipaux, ne furent plus +rétablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans <p.078> +la soumission la plus complète, regardé continuellement avec défiance, +annulé comme puissance politique: il cessa même d'être le séjour de la +cour, qui se tint dorénavant, d'abord à Saint-Germain, ensuite à +Versailles. Cet état de choses dura cent trente-six-ans; alors le +canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il +marquait non plus la lutte de la royauté et de la noblesse en face du +peuple, spectateur indifférent, mais le réveil de Paris, la conquête +de toutes ces libertés que la Fronde avait demandées ou perdues, la +défaite de la noblesse et de la royauté, et l'avènement du peuple! + + + +§ XVII. + +Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes +célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et +de la bourgeoisie. + + +Paris, déserté par la cour et privé de vie politique, n'en garda pas +moins son importance, et prit, sous le grand règne, un immense +accroissement. Ce n'était plus le temps où il y avait continuellement +à craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontière de +la France avait été éloignée et si vigoureusement garnie, que la +capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou +dix villes qui s'étaient formées au delà de ses fossés, et ne plus +songer, à l'ombre de l'épée du grand roi, qu'à s'enrichir dans les +travaux de la paix. Un édit royal, inspiré sans doute par les +souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siéges où Paris +avait tenu ses maîtres en échec, concéda à la ville ses murailles et +portes qui tombaient en ruines et ses fossés à demi comblés, à la +charge de les détruire et d'y faire des plantations et des maisons. +Ainsi furent commencés, en 1670, ces boulevards du nord qui sont +devenus le plus bel ornement et la partie la plus animée de la +capitale. Ils n'allèrent d'abord que de la porte Saint-Antoine à <p.079> +la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII +fut porté des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeûneurs, +Saint-Marc, etc., jusqu'à l'emplacement des boulevards actuels, et en +1704, cette longue promenade était achevée de la porte Saint-Antoine à +la porte Saint-Honoré. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple, +Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du +côté du midi, les autres portes et fossés furent aussi détruits; l'on +commença de même une ligne de boulevards, et les faubourgs +Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du +Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés, des Invalides, firent partie de la +ville; mais les boulevards ne furent plantés que sous Louis XV, et +achevés seulement en 1760. Enfin, à cette époque, Paris fut divisé +régulièrement en vingt quartiers, et cette division a subsisté +jusqu'en 1790. + +Dans le même temps furent construits des monuments que nous décrirons +plus tard: le _collége des Quatre-Nations_, la _Salpétrière_, la +_colonnade du Louvre_, l'_hôtel des Invalides_, l'_Observatoire_, les +_places Vendôme et des Victoires_, les _portes Saint-Denis_ et +_Saint-Martin_, etc. On créa les manufactures des Gobelins et des +glaces, la bibliothèque royale, les Académies des sciences, des +beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons +religieuses furent aussi fondées; mais, au lieu d'être uniquement +consacrées à la prière et à la méditation, presque toutes eurent un +but d'utilité pratique, et furent destinées au soulagement des +malades, à l'instruction des pauvres, à l'éducation des orphelins. +Nous les décrirons aussi dans l'_Histoire des quartiers de Paris_, +ainsi que les habitations célèbres de cette époque: hôtel Mazarin, +hôtel Colbert, hôtel Turenne, hôtel Lamoignon, maisons de madame de +Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Sévigné: noms magiques +qui évoquent à nos yeux le XVIIe siècle avec ses grands hommes, ses +grandes choses, son goût exquis pour les jouissances de l'esprit, <p.080> +ses écrits immortels, ses conversations délicieuses, ses femmes si pleines +de séductions et de grâce! «Sociétés depuis longtemps évanouies, dit +Chateaubriand, combien vous ont succédé! Les danses s'établissent sur +la poussière des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la +joie!» Néanmoins nous devons dès à présent mentionner, pour l'histoire +des moeurs de ce vieux Paris, que, vers la fin du siècle, la Bruyère +regrettait déjà les habitations modestes de trois hommes de génie. + +Dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étaves, était +la maison sombre et chétive qui a vu naître Molière: il est mort, +dit-on, dans la maison nº 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle +Paris vient de lui élever un tardif monument. Dans la maison nº 18 de +la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est là qu'il est mort. +Racine a habité pendant quarante ans dans la maison nº 12 de la rue +des Maçons[45]. A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on +se figure leur vie simple et silencieuse, leur intérieur si calme et +si bourgeois, leurs études si larges, si fortes, dans une chambre mal +éclairée, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit +assister à leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau, +sur le goût, sur la prééminence des anciens ou des modernes, sur la +grâce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles, +dit notre superbe littérature, et qui occupaient toutes les <p.081> +imaginations de ce pauvre XVIIe siècle[46]. Qui ne voudrait revoir la +chambre où Molière lisait le _Bourgeois gentilhomme_ à sa servante, +ou bien conversait avec Vivonne et Despréaux, ou bien dévorait <p.082> +les larmes que faisaient couler les infidélités de la séduisante Béjart? +Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrième étage, vivant avec +son frère, isolé et sans valets, si pauvre, lui dont le génie a donné +des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de +chez lui, il s'arrêta pour faire rapiécer ses souliers par le savetier +du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme, +demi-bourgeois, après avoir suivi le roi à l'armée ou à Fontainebleau, +retrouvant dans son ménage ses filles _Babet_, _Nanette_, _Fanchon_ et +_Madelon_, ou bien envoyant à son fils, attaché à l'ambassade de +Hollande, «deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant +cent quarante livres dix-sept sous six deniers,» en l'avertissant d'en +être bon ménager et de suivre l'exemple de M. Despréaux, qui vient de +toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour +se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville!» Enfin, qui +ne voudrait revoir ce cabaret de la _Pomme-de-Pin_, déjà illustré par +Villon et Regnier, où venaient Racine et Molière, Lulli et Mignard, le +marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entraînait +Boileau, + + Et répandait sa lampe à l'huile + Pour lui mettre un verre à la main. + +Le lieu n'était pas brillant, mais la chère y était bonne; on n'y +voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits +bien clos, où l'on fêtait à loisir la _dive bouteille_ et la _purée +septembrale_. Que d'esprit s'est dépensé dans cette obscure taverne! +que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle +gaieté naïve, décente et douce! Hélas! tout cela est déjà pour <p.083> +nous de l'histoire ancienne. + + [Note 45: Dans une lettre à Boileau, datée du camp de + Gévries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi + vient de passer de son armée, forte de «six vingt mille + hommes ensemble, sur quatre lignes,» et dit: «J'étois si las, + si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si + étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des + timbales, qu'en vérité je me laissois conduire par mon + cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu + de tout mon coeur que tous les gens que je voyois eussent été + chacun dans leur chaumière ou dans leur maison avec leurs + femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec + ma famille.»] + + [Note 46: C'était la vie de tous les hommes d'étude, de toute + la bourgeoisie lettrée de cette époque, la preuve en est dans + ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des + Parisiens du XVIIe siècle; si heureux quand «il fait la + débauche avec Sénèque et Cicéron;» si caustique quand il + examine «le tric trac du monde qui est autant fou que + jamais;» si profond quand «il perd pied dans les abîmes de la + Providence.» (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et + nous l'y retrouverons.) «Je passe tranquillement, écrit-il, + les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron, + président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux + requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier. + Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la + religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans + songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien + regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de + considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne + à ma maison, où après quelque entretien avec mes livres, je + vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir, + comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique, + _pars humanæ melior vitæ_. Je soupe peu de fois hors de la + maison, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon, + premier président. Il m'affectionne il y a longtemps; et, + comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant + magistrat du royaume, j'ai pour lui une vénération + particulière, sans envisager sa grandeur (1658).» + + Cependant ces conversations n'étaient pas toujours si + littéraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent + tout ce qu'il y avait de hardi dans la pensée secrète de ces + bourgeois de la Fronde: + + «M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, et intime ami de M. + Gassendi, comme il est le nôtre, nous a engagés pour dimanche + prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de + Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et + que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle + débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a + jamais goûté vin; M. Gassendi est si délicat qu'il n'oseroit + boire et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit + bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur + l'écriture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et + néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et + peut-être quelque chose davantage; _peut-être tous trois + guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui + est le tyran des consciences, nous irons jusques fort près du + sanctuaire_. Je fis l'an passé ce voyage de Gentilly avec M. + Naudé, moi seul avec lui tête à tête; il n'y avoit point de + témoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlâmes fort + librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé.» + (_Lettres_, t. 2. p. 508.)] + +Après les troubles de la Fronde qui avaient augmenté dans la ville ses +éléments de désordre, on avait vu Paris infesté plus que jamais de +filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et +de valets tapageurs[47]; de plus les _cours des Miracles_[48] +vomissaient chaque matin une armée de trente mille mendiants valides +et affectant des infirmités, lesquels s'étaient organisés en _royaume_ +«et vivaient, dit un écrit du temps, comme païens dans le +christianisme, en adultère, en concubinage, en mélange et communauté +de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par +habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres +enfants, enfin étant tels que parmi eux il n'y a plus d'intégrité du +sexe après l'âge de cinq à six ans.» + + [Note 47: On connaît ces vers de Boileau: + + Sitôt que de la nuit les ombres pacifiques + D'un double cadenas font fermer les boutiques... + Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville; + Le bois le plus funeste et le moins fréquenté + Est auprès de Paris un lieu de sûreté...] + + [Note 48: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + chap. V.] + +On pendait, on rompait, on décapitait les voleurs et les assassins +avec une incroyable et barbare facilité; toutes les rues, toutes les +places étaient, chacune à son tour, ensanglantées par des supplices; +c'était le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort +goûté du peuple et même des grands[49]; «mais, dit Guy Patin, on a beau +pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source[50].» Et en effet, +comment empêcher le vol dans une ville où la police était <p.084> +tellement faite, «que les compagnies du régiment des gardes voloient +impunément aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de +la ville[51]?» Quant aux désordres d'un autre genre, quant aux crimes +produits par la débauche, une seule phrase de Guy Patin nous en +dévoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant été +séduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme +qui l'avait aidée dans son crime fut condamnée à être pendue. A ce +sujet «les vicaires généraux se sont allés plaindre à M. le premier +président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont +confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit[52].» + + [Note 49: Voir les _Lettres de Madame de Sévigné_ sur les + supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui + assistait aux exécutions était si grande qu'il y avait + souvent des gens étouffés.] + + [Note 50: «M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de + Jansénius) m'a dit autrefois en parlant de ces exécutions + criminelles, qu'il mouroit, à Paris, plus de monde de la main + du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui + n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et + extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se + faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions + exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en + a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens + et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne + chère et à être braves aux dépens d'autrui.» (_Lettres de G. + Patin_, t. 3, p. 639).] + + [Note 51: _Lettres de Guy Patin_, t. 2, p. 180, ann. 1655.] + + [Note 52: Id. t. 3, p. 226.] + +En 1666, un édit royal mit fin au désordre de la capitale en créant +dans la prévôté de Paris un troisième lieutenant: ce fut le +_lieutenant de police_ qui eut le privilége de travailler directement +avec le roi. Alors la ville changea de face: par la sévérité et la +vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de +son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des +sceaux[53], Paris se trouva tout d'un coup délivré des gens sans aveu, +sans domicile, sans métier, qui étaient maîtres de son pavé. On <p.085> +ouvrit de nombreux asiles à la misère, à la maladie, à l'enfance, à la +vieillesse, entre autres _l'hôpital général_[54]; on établit une taxe +des pauvres; on interdit la mendicité[55] et l'on créa un corps +spécial pour arrêter les mendiants, les _archers de l'hôpital_; enfin +on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de +la force à l'administration en supprimant les vingt-deux justices +seigneuriales et ecclésiastiques qui se partageaient la ville avec la +justice du roi, en les réunissant au tribunal du Châtelet, et en +fermant toutes les prisons particulières, à l'exception de celles du +For l'Évêque, de Saint-Éloi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous +les règlements de police sur la voirie furent renouvelés, étendus et +sévèrement mis à exécution; les concessions d'eau faites abusivement à +des couvents et maisons particulières furent abolies et le nombre des +fontaines augmenté; le balayage et l'enlèvement des boues furent +confiés à un service régulier d'agents et de voitures; les tanneries +et autres industries insalubres furent éloignées de la rivière et +reléguées dans les quartiers les moins peuplés; l'éclairage, qui ne +s'était fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans +quelques rues et devant quelques maisons, devint général au moyen de +six mille cinq cents lanternes à chandelle réparties dans tous les +quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois +n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia +la garde de la ville au régiment des gardes françaises qui se +recrutait presque entièrement d'enfants de Paris et on leur bâtit <p.086> +des casernes; on inventa les pompes à incendie, les voitures publiques +appelées _fiacres_[56], qui succédèrent à celles que nous appelons +aujourd'hui _omnibus_, dont la première idée est attribuée à Pascal +[57]; on fit les premières ordonnances sanitaires relatives aux +prostituées, et l'on ouvrit un premier hôpital pour ces malheureuses; +on créa la halle aux Vins, le marché de Sceaux, la caisse de Poissy, +et n'eût été la crainte de l'enchérissement de la viande, on eût fait +des abattoirs. «Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de +Paris ce qu'Auguste fit de Rome, _lateritiam reperi, marmoream +relinquo...._ Aussi on travaille diligemment à nettoyer les rues, qui +ne furent jamais si belles; on exécute la police sur les revendeuses, +ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le +passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds +et gens inutiles; on établit un grand ordre contre les filous et les +voleurs de nuit[58].» Enfin «il y avoit plusieurs soldats et même <p.087> +des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient +par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir et les +menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, où ils +les enfermoient et ensuite les vendoient malgré eux aux officiers qui +faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient _des fours_. Le roi, +averti de ces violences, a commandé qu'on arrêtât tous ces gens-là et +qu'on leur fît leur procès. Il ne veut point qu'on enrôle personne par +force. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces _fours_ dans +Paris[59],» lesquels ne servaient pas seulement à retenir les hommes à +vendre comme recrues, ils servaient encore à renfermer des femmes et +des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en +Amérique. + + [Note 53: «Ç'a été, dit un écrivain du temps de Louis XV, le + plus grand génie et le plus grand politique de son siècle, + comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de + Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son + règne, parce qu'il étoit nécessaire au roi dans ce poste par + la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en même temps il + avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les + ministres et les premiers magistrats.» (_Journal historique + de Barbier_, t. I, p. 84.)] + + [Note 54: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, + chap. I, pour l'ordonnance de fondation.] + + [Note 55: «On va incessamment, dit le _Journal de Dangeau_, + renfermer tous les pauvres qui sont à Paris; il y aura des + ateliers différents pour faire travailler ceux qui en auront + la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en état de + travailler, et en même temps on punira sévèrement ceux qui + demandent l'aumône dans les rues.»] + + [Note 56: On les appela ainsi, soit de la maison où elles + s'établirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne + saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre + qui mourut, vers ce temps, en odeur de sainteté, et dont on + mit l'image dans ces voitures _pour les préserver + d'accidents_.] + + [Note 57: «En 1650, dit un almanach, on établit à Paris des + carrosses à cinq sous par place; ils partoient à différentes + heures marquées pour elle, d'un quartier à l'autre, et + ressembloient aux coches et diligences dont on se sert + aujourd'hui sur les routes.» Ces voitures eurent d'abord une + grande vogue, mais étant mal administrées, elles ne + réussirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de + _carrosses à cinq sous_: la première de la + Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxième de la place Royale + à Saint-Roch; la troisième de la Porte-Montmartre au + Luxembourg.] + + [Note 58: _Lettres_, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie + fut alors confiée à deux magistrats financiers qu'on appelait + _trésoriers de France_. «Elle se bornait, dit M. de + Chabrol-Volvic, à la haute surveillance de la solidité des + constructions, à la prohibition des étalages extérieurs et à + l'exécution de quelques règlements de salubrité. Quant aux + alignements à suivre pour les constructions nouvelles, ils + étaient en quelques sorte indiqués sur place par l'examen + isolé des lieux. On n'était pas alors frappé, comme + aujourd'hui, de la nécessité de subordonner toutes ces + décisions à un projet général et fixe qui eût pour but + l'assainissement et l'embellissement de la capitale.» + (_Recherches statistiques sur Paris._)] + + [Note 59: _Journal de Dangeau_, publié par MM. Soulié, + Dussieux, etc. t. V. 168.] + +Grâce à ces importantes innovations, grâce surtout au gouvernement +vigoureux, éclairé, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout +son règne, et malgré les désastres qui en marquèrent la fin, d'une +grande prospérité[60]. Alors cette ville, dont l'industrie ne <p.088> +s'était exercée jusqu'à cette époque que dans les choses nécessaires à +ses habitants, commença d'avoir de grands métiers, d'envoyer ses produits, +ses _articles_, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande +partie de la France et même de l'Europe. Les règlements de saint Louis +sur les métiers, les corporations industrielles, les maîtrises furent +renouvelés par Colbert et adaptés aux besoins du temps et aux progrès +de l'industrie. Les fêtes données par le grand roi, les établissements +fondés par lui, les monuments élevés en son honneur, les couvents, les +spectacles, les sociétés, attirèrent à Paris une multitude de +provinciaux et d'étrangers qui augmentèrent sa richesse. «Tout Paris +est une grande hôtellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines +fument à toute heure; on voit partout des cabarets et des hôtes, des +tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excès, que +qui voudroit enrichir trois cents villes désertes, il lui suffiroit de +détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne +vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des +autres où l'on achète celles qui sont nécessaires...--Le peuple, +ajoute-t-il, fréquente les églises avec piété, pendant que les nobles +et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire +l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduité, mais il aime à +boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à +Paris vaille plus qu'un baril à la campagne. Il n'y a pas au monde un +peuple plus industrieux et qui gagne moins[61], parce qu'il donne tout +à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et +pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible +que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au <p.089> +milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun.» + + [Note 60: Il faut excepter les misères causées par la famine + de 1709 et qui amenèrent quelques troubles. «Il y eut le + matin, dit Dangeau, (20 août 1709) un assez grand désordre à + Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour + travailler à ôter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est + sur le rempart du côté de la porte Saint-Denis, + s'impatientèrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez + vite le pain qu'on leur avait promis et commencèrent par + piller la maison où était le pain; ils se répandirent ensuite + dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillèrent les + maisons des boulangers et marchèrent à la maison de M. + d'Argenson. On fut obligé de faire marcher les gardes + françaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires + même montèrent à cheval. Il y eut quelques gens tués de cette + canaille, parce qu'on fut obligé de tirer dessus et on en a + mis quelques-uns en prison.»] + + [Note 61: D'après Vauban, la journée d'ouvrier à Paris + variait de douze à trente sous.] + +Quant à la bourgeoisie, le règne de Louis XIV est son beau temps. La +Fronde avait été pour elle un grand enseignement: elle sentit le +ridicule et l'absurde de ses prétentions à gouverner une société +encore toute féodale; elle revint à sa place, elle rentra dans la +subordination sans regrets et presque sans envie; elle vécut +modestement sous la main de son antique protectrice, la royauté qui, +retrouvant en elle son alliée soumise, lui donna sans éclat et sans +secousse une belle part de sa puissance. En effet, «sous ce long règne +de vile bourgeoisie,» ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les +familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts +postes de l'administration, les intendances, les ambassades, même les +ministères: témoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin, +et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit +même dans les hautes dignités de l'armée, témoin Catinat. La +bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la société si +régulièrement classée du XVIIe siècle, non-seulement par ses services, +mais par ses vertus, par la gravité de ses moeurs et la simplicité de +sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et +mesurée, par sa haine «contre les tyranneaux, les partisans, les +maîtres passefins et les opérateurs d'iniquités,» enfin par sa grande +instruction, sa passion pour les lettres, «son orthodoxie du bon +sens,» sa bonhomie pleine de gaieté maligne et de mordant gaulois. + +La population de Paris s'éleva, sous le règne de Louis XIV, à plus de +500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9 +faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000 à porte +cochère, et Vauban put dire d'elle: «Cette ville est à la France ce +que la tête est au corps humain. C'est le vrai coeur du royaume, la +mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État +subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans déchoir <p.090> +considérablement.» + + + +§ XVIII. + +Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des +moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc. + + +Sous le règne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'état de soumission +politique auquel le gouvernement du grand roi l'a façonné; mais il est +matériellement moins tranquille, et la misère ainsi que les tyrannies +de la police y amènent de passagères séditions. D'ailleurs, il modifie +ses moeurs, son caractère, ses habitudes, son esprit. Ainsi il +commence à prendre un goût désordonné pour l'argent, à se livrer +avidement, follement au jeu des opérations financières, à se laisser +dominer par la caste égoïste de ces _traitants_, que madame de +Maintenon appelait la _balayure de la nation_, et que Lesage, à cette +époque, flagella dans _Turcaret_. Paris avait pourtant applaudi dans +les premiers jours de ce règne aux poursuites du régent contre «les +sangsues de l'État,» poursuites par lesquelles plus de quatre mille +familles furent taxées arbitrairement à une restitution de cent +cinquante-six millions. Mais le système de Law «fit des Parisiens, dit +un poëte du temps, autant de Danaés.» On sait quelle frénésie s'empara +alors de la capitale, quelle foule assiégeait chaque jour les rues +Richelieu et Vivienne, où était situé l'hôtel Mazarin, demeure du +grand financier, quelles scènes étranges se passèrent dans la rue +Quincampoix, sur la place Vendôme, dans l'hôtel de Soissons, où se +négociaient les actions; comment enfin la chute du système amena des +émeutes terribles où le Palais-Royal fut envahi, où seize victimes +périrent étouffées dans la foule. Paris fut bouleversé par cette +grande et désastreuse expérience qui fit hausser d'une manière <p.091> +exorbitante tous les objets fabriqués[62], mais il lui en advint plus +de bien que de mal: cent mille provinciaux ou étrangers accoururent +dans ses murs; les joueurs jetèrent l'or à pleines mains dans toutes +ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opéra s'éleva dans un an de +120,000 à 740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui était auparavant +dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva +déplacée, mobilisée; elle s'en alla dans des mains roturières et plus +nombreuses, et commença à suivre les variations du commerce; on créa +de nouveaux établissements industriels; le salaire et l'aisance des +ouvriers furent augmentés[63], et la bourgeoisie se plaça sur un pied +d'égalité avec la noblesse par son goût du luxe et des jouissances +matérielles. «Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait +tout, tout est confondu à Paris. Les artisans aisés et les marchands +riches sont sortis de leur état; ils ne comptent plus au nombre du +peuple[64].» + + [Note 62: «Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau + drap gris vaut 70 à 80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui + valait 100 écus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4 + liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre + jours sans travailler, à manger son argent.» (_Journal + historique de Barbier_, avocat au parlement de Paris, t. I, + p. 42.) L'industrie de luxe à cette époque consistait + principalement en étoffes d'or, d'argent et de soie, + ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et + d'argent, etc.] + + [Note 63: Cette augmentation de salaire amena quelques + troubles pendant les années suivantes, les ouvriers n'ayant + pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les + ouvriers en bas, qui étaient quatre mille à Paris, «ont + menacé de coups de bâtons ceux d'entre eux qui consentiroient + à la diminution, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui + ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont + choisi un secrétaire qui avoit la liste des ouvriers sans + travail, et un trésorier qui distribuoit la pension. Ces + ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au + contrôleur général, et on en a fait mettre une douzaine en + prison au pain et à l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas + laisser le peuple se déranger et la peine qu'on a à le + réduire» (t. I, p. 207).] + + [Note 64: _Journal de Barbier_, t. II, p. 411.] + +Aux folies financières succédèrent les folies religieuses. Un <p.092> +prêtre janséniste mourut: ses amis l'honorèrent comme un saint et vinrent +prier sur sa tombe; les zélés et les intrigants du parti voulurent +qu'il fit des miracles; et bientôt l'on vit dans le cimetière +Saint-Médard des fous éprouver des convulsions, de prétendus malades +célébrant leur guérison, d'autres insensés recherchant la persécution +et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetière, emprisonna les +convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs +assemblées secrètes; mais les convulsions et les miracles ne cessèrent +que sous les sarcasmes des écrivains et des philosophes. Quant au +parti janséniste, qui «compose à présent, dit Barbier, les deux tiers +de Paris de tous états et surtout dans le peuple[65]» il devint de plus +en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son +sein les principes mêmes de la révolution. + + [Note 65: _Journal_, t. II, p. 173.] + +Les autres événements de l'histoire de Paris, pendant le règne de +Louis XV, peuvent se résumer en peu de mots: d'abord c'est la +consternation des Parisiens quand, le roi étant tombé malade à Metz, +toutes les églises étaient encombrées de fidèles demandant au ciel la +vie du monarque _bien-aimé_[66]; ensuite leurs malédictions suivies +d'une émeute où l'hôtel du lieutenant de police fut sur le point <p.093> +d'être saccagé, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens +blasés par des bains de sang humain et qu'on enlevait à cet effet des +enfants dans Paris; puis les troubles causés par le tirage à la milice +pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des +placards séditieux où l'on menaçait «de mettre le feu aux quatre coins +de la ville[67];» enfin les émotions de toute la population pendant la +lutte que se livrèrent les jésuites et les parlements, alors que les +curés refusaient les sacrements aux jansénistes et que les <p.094> +magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et +des baïonnettes. Ajoutons à ces événements le supplice sauvage, infernal +de Damiens, honte d'une époque qui avait sans cesse à la bouche le mot +d'humanité, la mort inique, infâme de Lally[68], enfin les fêtes du +mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute +d'une police inepte, effroyablement attristées par la mort de cent +trente-deux personnes écrasées sur la place où, vingt-trois ans après, +les malheureux époux devaient périr sur l'échafaud. Ce sont là les +principaux faits dont Paris a été le théâtre sous le règne de Louis +XV; mais l'histoire de cette ville, «de ce pays des madrigaux et des +pompons,» ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas, à cette époque, <p.095> +dans les événements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du +luxe et des plaisirs, dans le progrès de ses richesses, dans l'état +des esprits et de la société, elle est dans ses moeurs tellement +licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne écrivait: «on peut +regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et même +comme le mauvais lieu de l'Europe;» elle est dans les salons du baron +d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, où +toutes les questions de réforme politique et sociale étaient abordées, +dans les théâtres où l'on applaudissait les sarcasmes et les +hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement +lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert +et de tant d'autres _espèces_, «logés au quatrième étage,» dont les +moindres actions intéressaient plus que les actes du pouvoir; elle est +surtout dans la profonde misère, la brutale ignorance, la sourde +colère du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police +tyrannique, ses impôts oppressifs, son _pacte de famine_. «On a traité +les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois années suivantes, +avec une atrocité, une barbarie qui feront une tache ineffaçable à un +siècle qu'on appelle humain et éclairé. On eût dit qu'on en voulait +détruire la race entière, tant on mit en oubli les préceptes de la +charité. Ils moururent presque tous dans les _dépôts_, espèces de +prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des +enlèvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des +vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout à coup leur +liberté, et furent jetés dans des prisons infectes, sans qu'on sut +leur imposer un travail consolateur. Ils expirèrent en invoquant en +vain les lois protectrices et la miséricorde des hommes en place. Le +prétexte était que l'indigence est voisine du crime, que les séditions +commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien à perdre; et comme +on allait faire le commerce des blés, on craignit le désespoir de <p.096> +cette foule de nécessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain +devait augmenter. On dit: étouffons-les d'avance, et ils furent +étouffés...» + + [Note 66: Ces témoignages d'affection enthousiaste se sont + plusieurs fois reproduits pendant le règne de Louis XV: ainsi + en 1721, le rétablissement du roi, après une petite maladie, + fut célébré par des manifestations d'allégresse presque + incroyables: «Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des + illuminations à toutes les fenêtres, des tables et des + tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris à + étourdir, des _Te Deum_ chantés par tous les corps et + communautés; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans + Paris le monde qu'il y a eu, jusqu'à trois heures du matin, à + faire des folies étonnantes: c'était des bandes avec des + palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les + gens âgés ne se souviennent pas d'avoir vu pareil dérangement + et pareil tapage lors d'une réjouissance dans Paris: il est + impossible de décrire cela.» (_Journal_, t. I, p. 99).] + + [Note 67: Ces placards sont de l'année 1743, et néanmoins le + tirage se fit sans accident. «La milice est fixée à dix-huit + cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garçons de l'âge de + seize ans jusqu'à quarante, et de cinq pieds au moins. Les + enfants de tous les corps et communautés, des marchands et + artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de + travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas + d'être exemptés par l'état, leurs charges et leurs emplois: + cela a été étendu à tous les domestiques. Il est dit en outre + que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe, + comme domestiques hors de condition, ouvriers sans maître et + vagabonds, sont miliciens de droit...»--Il y eut ensuite + exemption pour les domestiques des princes, nobles, + magistrats, avocats, gens de finance et même pour les fils de + certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils + paiaient: «ce qui fait voir que le but est de tirer de + l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux + augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets à + la milice.» Au reste les bourgeois furent très-mécontents de + voir la livrée exemptée, «ce qui ne remplit pas l'idée qu'on + sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution + des domestiques dans Paris.» Le tirage se fit dans l'hôtel + des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets + noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs + étoient miliciens; ils se décoroient de rubans bleus et + blancs et couroient Paris en s'arrêtant dans les cabarets. On + obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les + faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, «qui sont remuants + et composés de populace,» tirèrent les derniers et + joyeusement comme à une fête, «avec violons et tambours.» Ce + tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait dès lors + le peuple parisien: «car cette milice, dit Barbier, fait + engager un grand nombre d'ouvriers qui préfèrent par honneur + la qualité de soldat à celle de milicien,» (t. II, p. 353 et + suiv.).] + + [Note 68: Les exécutions criminelles furent aussi fréquentes + sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis XIV: + c'était toujours le spectacle qui plaisait le mieux à la + foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut décapité à la + Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. «L'endroit était assez + serré; il y a eu plusieurs personnes estropiées et des + chevaux étouffés... Le bourreau l'a décollé parfaitement d'un + seul coup. Il a pris la tête et l'a montrée, et tout le + peuple a claqué des mains pour lui faire compliment sur son + adresse» (t. II, p. 154). Ces exécutions furent souvent + l'occasion de malheurs et de séditions: ainsi en 1721, «un + laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit + dit des sottises de sa maîtresse et avoit été mené au + Châtelet, où son procès a fini par une condamnation au carcan + et aux galères. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on + conduisit le laquais, à la queue d'une charrette, avec deux + cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte + Saint-Roch, vis-à-vis la maison du sieur d'Erlach. Presque + personne n'avoit suivi la charrette; mais à la maison, il y + avoit cinq à six mille âmes. Aussitôt que le poteau a été + enfoncé, la populace s'est émue et l'a brisé: alors le + laquais a été ramené au Châtelet par les archers qui ont tiré + quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit + eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa + compagnie dans sa maison, pour l'empêcher d'être pillée. + Toutes les vitres ont été cassées; la compagnie a tiré, et il + y a eu quatre ou cinq personnes tuées, et plusieurs blessées + et d'autres prises. On n'ose plus mettre à présent au carcan. + Voilà la troisième fois que pareille sédition arrive» + (Barbier, T. I, p. 113).] + + +Paris resta matériellement sous Louis XV à peu près ce qu'il avait été +sous Louis XIV; néanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on +planta les boulevards du midi, on commença à bâtir dans la +Chaussée-d'Antin. Quelques améliorations furent faites principalement +par les soins de Turgot, prévôt des marchands, et de Sartines, +lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commença à mettre les noms des +rues sur des écriteaux; avant cette époque la tradition seule +désignait chaque rue. On commença aussi à numéroter les maisons; mais +les portes cochères ne voulurent pas être soumises à cette inscription +qui leur semblait dégradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la +prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile +opération[69]. On fit encore une importante réforme dans les enseignes: +jusqu'à cette époque elles pendaient à de longues potences de fer, +criant au moindre vent, se heurtant entre elles, étant formées de +figures gigantesques; on força les marchands à enlever ces potences et +à appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua à +l'éclairage par des chandelles l'éclairage par des réverbères à huile; +mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents +à réverbère en 1774. On réforma le guet en le mettant sur un pied +militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et «l'on convertit +ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habillés auparavant de toutes +couleurs, en un corps réglé, instruit, respectable et capable d'en +imposer[70];» il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <p.097> +et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour +les gardes françaises et suisses dans les faubourgs de Paris, «afin +que ces bâtiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui +flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.» + + [Note 69: Le mode de numération actuel date de 1807.] + + [Note 70: Il ne garda pas longtemps ce caractère, si l'on en + croit Mercier: «Il est, dit-il, composé de savetiers habillés + de bleu qui, le lendemain, quand ils auront déposé leurs + fusils, seront arrêtés à leur tour, s'ils font tapage. On les + appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats + du pape.»] + +Les monuments de cette époque sont peu nombreux, ce sont: l'_École +militaire_, transformée aujourd'hui en caserne; la _Halle aux Blés_, +construite sur l'emplacement de l'hôtel de Soissons; l'_Hôtel des +monnaies_, construit sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers; l'_église +Sainte-Geneviève_, devenue plus tard le _Panthéon_; la _fontaine de la +rue de Grenelle_; enfin cette _place Louis XV_ qui a vu autant de +cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres restés dans +le tumulte des fêtes, ou tombés sous la hache des révolutions. Mais +les maisons particulières, les maisons des grands seigneurs, des +financiers, des riches, deviennent d'une somptuosité, d'une recherche +qui n'ont pas été surpassées. «La magnificence de la nation, dit +Mercier, est toute dans l'intérieur des maisons. On a bâti six cents +hôtels dont le dedans semble l'ouvrage des fées. Aurait-on imaginé, il +y a deux cents ans, les cheminées tournantes qui échauffent deux +chambres séparées, les escaliers dérobés et invisibles, les petits +cabinets qu'on ne soupçonne pas, les fausses entrées qui masquent les +sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces +labyrinthes où l'on se cache pour se livrer à ses goûts?» + +On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique +étant devenue un objet vulgaire de railleries, et un édit royal de +1748 ayant interdit au clergé l'acquisition de nouveaux biens: aussi +l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de réparer les +églises qu'en faisant appel à la cupidité des citoyens par <p.098> +l'établissement des loteries. Les ordres religieux prêtent eux-mêmes +les mains à leur ruine en rougissant de leur état, en affectant des +airs du monde et un langage philosophique: ainsi les Génovefains, les +Prémontrés, les Mathurins, répudient le nom de moines et s'appellent +chanoines réguliers. Les premiers, qui comptent parmi eux l'astronome +Pingré et l'historien Barre, ne visent plus qu'à être un corps savant, +et d'accord avec les Bénédictins, ils demandent à quitter leur habit, +à n'être plus astreints «aux formules puériles et aux pratiques +minutieuses de leur règle,» à ne plus s'occuper que de travaux de +science et d'érudition. + +En même temps que les maisons religieuses sont en décadence, le nombre +des théâtres ne cesse de s'accroître; la scène prend une importance +politique et devient une tribune; enfin le goût des représentations +dramatiques s'empare si bien de toutes les classes de la société, que +les théâtres publics deviennent insuffisants et qu'il n'y a pas +d'hôtel de grand seigneur ou de riche financier où l'on ne joue la +comédie. La Comédie-Française avait passé de l'hôtel du Petit-Bourbon +au Palais-Royal, puis dans un jeu de paume de la rue Mazarine, puis, +en 1688, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du café +Procope, qui était le rendez-vous des beaux-esprits; elle y resta +jusqu'en 1770, et c'est là qu'elle attira la foule avec les tragédies +de Voltaire. L'Opéra était au théâtre du Palais-Royal et y resta +jusqu'en 1782. Les Italiens continuaient à jouer à l'hôtel de +Bourgogne des scènes chantantes et des arlequinades: ils se réunirent +en 1762 à l'Opéra-Comique, qui était né en 1714 à la foire +Saint-Germain et qui finit par déposséder les bouffonneries +italiennes. A la foire Saint-Laurent était un théâtre de vaudevilles +et d'ariettes, où Dancourt, Lesage, Dufresny, Piron, répandaient les +flots de cette gaieté qu'on appelait alors française. Puis sur le +boulevard du Temple, qui commençait à attirer la foule, s'étaient <p.099> +ouverts le théâtre de l'_Ambigu-Comique_ pour des marionnettes et des +enfants, le théâtre de la _Gaieté_ pour des danseurs de corde et des +singes savants; sur le boulevard Saint-Martin était le _Wauxall_ de +Torré, dans la Chaussée-d'Antin les feux d'artifice des frères +Ruggieri, dans le faubourg du Roule le _Colysée_. Enfin, outre les +théâtres, il y avait alors des lieux de plaisirs à bon marché où le +peuple trouvait facilement à s'amuser, où le beau monde ne rougissait +pas de partager ses joies; c'étaient les pimpantes guinguettes que +notre civilisation a remplacées par les tristes salons de +restaurateurs. Les plus fréquentées étaient celles des _Porcherons_ +qui ont vu tant de joies folles, tant de parties franches, qui ont +entendu tant de flonflons, tant de refrains graveleux, tant de +chansons à boire. + + + +§ XIX. + +Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de la +révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population +de Paris. + + +Pendant les quinze années qui précèdent la révolution, Paris est le +théâtre de nombreux tumultes, mais ils ne sont que les préliminaires +de cette grande rénovation qui fait de la capitale de la France, pour +ainsi dire, le coeur de l'Europe. En 1775, c'est le pillage des +marchés et des boulangers par des brigands que soudoyaient les ennemis +du ministère Turgot. En 1778, c'est la marche triomphale de Voltaire, +quelques jours avant sa mort, aux applaudissements d'une foule enivrée +qui le couronna en plein théâtre, en plein théâtre des Tuileries! En +1787, c'est la lutte du parlement contre la cour, l'arrestation de +deux conseillers au milieu d'une foule menaçante qui encombre le +Palais et les rues voisines, les applaudissements donnés au comte de +Provence, qu'on croit partisan des réformes, les injures <p.100> +prodiguées au comte d'Artois, protecteur déclaré des abus; au mois d'août +1788, c'est le départ du ministre Brienne, accueilli par des +démonstrations de joie si violentes qu'elles dégénèrent en une sanglante +émeute: Paris devient pendant trois jours le théâtre d'un combat entre +la force armée et la multitude; enfin, en avril 1789, c'est le +soulèvement des ouvriers du faubourg Saint-Antoine contre le fabricant +de papiers Réveillon, soulèvement où la maison de ce fabricant fut +saccagée et incendiée, et où six cents morts et blessés restèrent sur +la place. + +Pendant ces quinze années, la nécessité des réformes et des +améliorations sociales devient tellement pressante que le +gouvernement, malgré ses embarras financiers, fait les plus louables +efforts pour satisfaire l'opinion publique, et que Paris s'enrichit, +non de monuments fastueux, mais d'institutions utiles et +bienfaisantes. Telles sont le _Mont-de-Piété_, les _marchés +d'Aguesseau_ et _Sainte-Catherine_, les _halles aux cuirs et aux +draps_, les _pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou_, le _pont +Louis XVI_, l'_École des ponts et chaussées_, l'_École des mines_, +l'_École de chant et de déclamation_, l'_École des sourds-muets_, +fondée par l'abbé de l'Épée, l'_École des aveugles_, fondée par Haüy, +etc. La restauration du Collége de France, du Palais de Justice, de la +fontaine des Innocents, la construction des _École de droit et de +médecine_, des _galeries du Palais-Royal_, du _Palais-Bourbon_, de +l'_Élysée-Bourbon_, etc., sont aussi de cette époque. En même temps le +goût de la scène, qui se répand de plus en plus, fait bâtir les +théâtres _Français_ (aujourd'hui l'_Odéon_), des _Variétés_ +(aujourd'hui le _Théâtre-Français_), de la _porte Saint-Martin_, +_Favart_, _Feydeau_, _Montansier_, des _Associés_, des _Jeunes-Artistes_, +etc.[71]. On perce plus de soixante-dix rues, on comble les <p.101> +fossés des anciens remparts, on débarrasse les ponts des maisons qui +les surchargent, on transporte les cimetières hors de la ville, on +assainit les prisons; enfin on donne à Paris une nouvelle enceinte par +la construction du mur d'octroi et de ses cinquante-six portes ou +barrières, opération toute financière et fort mal vue du peuple, +laquelle mit dans Paris les Porcherons, le Gros-Caillou, Chaillot, et +donna à la ville à peu près la même étendue qu'elle a aujourd'hui. + + [Note 71: L'histoire de toutes ces constructions sera faite + dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.] + +La spéculation se jeta sur les maisons, et il y eut alors une fureur +de maçonnerie et de bâtiments, presque semblable à celle que nous +avons vue de nos jours. Le trésor de l'État était vide, mais les +capitaux particuliers étaient très-abondants: «on fit donc venir, dit +Mercier, des régiments de limousins; on perça de toutes parts la +plaine de Montrouge; enfin l'on bâtit ou rebâtit près d'un tiers de la +capitale.» La plupart des entrepreneurs firent de grandes fortunes. +Mais on ne construisit que des maisons riches, que des hôtels; nul ne +songea à déblayer ces effroyables quartiers de la Cité, de la Grève, +de la place Maubert, où s'entassait une population misérable et +sauvage, qui se disputait des mansardes et des tanières; on +construisit des boudoirs et des salles de bains; mais les malades de +l'Hôtel-Dieu restèrent entassés quatre dans un même lit. + +Ce goût des constructions devint tel que l'on songea pour la première +fois à faire un plan général d'alignement de la ville. Une ordonnance +de 1783 décida qu'aucune rue ne pourrait avoir une largeur moindre de +trente pieds, ni être ouverte que d'après l'autorisation donnée par +des lettres patentes; que toutes celles qui avaient moins de trente +pieds seraient élargies successivement; qu'aucuns travaux ne +pourraient être faits sur la face des propriétés existantes sans le +consentement de l'administration, etc. Elle prescrivit de plus la +levée d'un plan général de toutes les voies publiques de Paris, <p.102> +afin qu'il fût statué sur l'alignement de chacune d'elles. Ce plan devait +être fait à l'échelle de six lignes par toise. Verniquet, commissaire +général de la voirie, fut chargé de cette grande opération, que la +révolution interrompit, mais qui, continuée de nos jours par +l'administration municipale, comprenait au 31 décembre 1848, neuf +mille neuf cent quatre-vingt-douze plans. L'ordonnance de 1783 est +restée la base du plan d'embellissement et d'assainissement de la +capitale. + +Malgré cette remarquable innovation, Paris resta ce qu'il était +proverbialement depuis des siècles, c'est-à-dire sale, boueux, mal +pavé, embarrassé d'immondices, traversé par des ruisseaux infects, +impraticable pendant les pluies, ayant ses rues rétrécies par les +échoppes des petits métiers, des petits commerçants, si nombreux à +cette époque, savetiers, ravaudeuses, fripiers, écrivains publics, +gargotiers en plein vent, enfin ne respirant qu'un air putride, vicié, +empoisonné par les boucheries, les cimetières, les égouts, les +industries insalubres. Cette saleté faisait un étrange contraste avec +les modes brillantes et incommodes de ce temps, avec les habits de +soie, les manchettes, les galons, les paillettes, les coiffures +poudrées, les mules dorées et les escarpins à boucles: aussi le pavé +semblait-il le domaine naturel des sabots, des vestes de bure, des +bonnets de laine du peuple qui trouvait à y vivre à bas prix, et tout +ce qui était riche ou aisé se faisait porter en _brouette_ ou en +_chaise_. + +La population de Paris, à cette époque, s'élevait, suivant Necker, à +six cent vingt mille âmes; mais cette population ne se trouvait pas +départie, comme elle l'est aujourd'hui, sous les rapports de la +richesse, de l'aisance ou de la pauvreté, c'est-à-dire qu'il y avait +alors de plus grandes fortunes, de plus grandes misères, avec beaucoup +moins de riches et beaucoup plus de pauvres; et c'est ce qui explique +comment, après 1789, l'opulence ayant émigré ou disparu, le pavé <p.103> +et la puissance restèrent si facilement à la misère, comment les piques +et les bonnets de laine des sans-culottes vainquirent si aisément les +baïonnettes et les bonnets à poil de la garde nationale. En effet, il +y avait alors des fortunes de 300 à 900,000 livres de rente; celles +même de 100 à 150,000 livres n'étaient pas rares; mais ces fortunes +appartenaient à moins de deux mille familles de la noblesse, de la +magistrature, de la haute finance, et en ajoutant celles des couvents +et des églises, elles étaient le domaine à peine de dix-huit ou vingt +mille individus. Au-dessous d'elles, il y avait les fortunes moins +considérables des procureurs, notaires, banquiers, des «intéressés +dans les affaires du roi,» des gros orfèvres de la place Dauphine, des +gros merciers et drapiers des rues Saint-Denis et Saint-Honoré, des +possesseurs de jurandes et de maîtrises, c'est-à-dire de la +bourgeoisie proprement dite, de la bourgeoisie municipale et +parlementaire; mais toutes ces classes de citoyens étaient peu +nombreuses, et, en leur ajoutant même les fonctionnaires et les +rentiers, elle comprenait à peine quatre-vingt mille personnes; de +sorte que la population riche à divers degrés, l'aristocratie +parisienne, ne s'élevait pas à cent mille âmes[72]; ce qui donnait, en +population virile et propre aux armes, à peine sept à huit mille +hommes. Quant à sa valeur morale, voici ce qu'en disait, en 1790, un +écrivain révolutionnaire: «Les grandes passions, les sentiments +élevés, tout ce qui suppose de l'énergie, de la force et une certaine +fierté d'âme, lui est complétement étranger. On la voit hausser les +épaules ou vous regarder stupidement au récit de quelque sacrifice +patriotique; on dirait qu'on ne parle pas sa langue... Une place de +quartinier à l'Hôtel de ville était pour elle le pinacle et +l'échevinage l'apogée de sa gloire. Un bourgeois qui était venu à +bout, à force d'argent et d'intrigues, de franchir le seuil de la +grande salle et de s'asseoir à une longue table fleurdelisée, tout <p.104> +à côté de M. le prévôt des marchands, était l'animal le plus vain de la +terre[73].» + + [Note 72: Il n'y avait que cinquante et un mille familles + imposées.] + + [Note 73: _Révol. de Paris_, t. VII et VIII.] + +Au dessous de ces _heureux_ de la ville, il n'y avait pas, comme +aujourd'hui, les fortunes si nombreuses, médiocres ou petites, qui +tiennent aux grandes manufactures, aux grands magasins, aux grandes +administrations: ces établissements aujourd'hui si importants, si +multipliés, qui ont fait naître ou développé tant de richesses, +n'existaient pas ou bien étaient très-rares, l'industrie et le +commerce de Paris, avant 1789, n'étant, sauf les articles des bijoux +et des modes, qu'une industrie et un commerce de consommation. Aussi +l'on descendait brusquement et sans transition aux petits métiers, aux +petites boutiques, aux chefs de petits ateliers, aux marchands +détaillants, qui vivaient au jour le jour, sans misère comme sans +aisance, en travaillant toute leur vie[74]; ils se disaient la +bourgeoisie, mais ils étaient réellement le peuple avec ses qualités +et ses vices, ses habitudes et ses passions; «leur attitude et leur +regard, dit Mercier, paraissaient exprimer un caractère souffrant, +indice d'une vie contentieuse et pénible.» Cette classe <p.105> +très-nombreuse avait à sa tête les avocats, les gens de lettres, les +médecins, qui, étant alors généralement pauvres, se trouvaient en +dehors des aristocraties nobiliaire et bourgeoise; elle se confondait +avec la classe des artisans libres et des ouvriers attachés à la glèbe +des maîtrises; enfin elle formait le fond de la population parisienne: +on peut l'estimer à 200,000 âmes, et en y comprenant les ouvriers, à +300 ou 320,000; ce qui pouvait donner une population armée de 30 à +40,000 hommes. + + [Note 74: Rien ne ressemble moins aux _boutiques_ de l'ancien + régime, humbles, obscures, profondes, malpropres, que les + _magasins_ de nos jours avec leurs salons éblouissants d'or + et de glaces et leur luxe, qui, dans beaucoup de cas, est + aussi absurde qu'insolent. Le _marchand_ et non le + _négociant_ d'autrefois vivait à son _comptoir_, non à son + _bureau_; il avait des _garçons_, non des _commis_; il + servait ses _pratiques_, non ses _clients_; il avait pour + tout appartement son arrière-boutique, et sa femme faisait + elle-même sa cuisine et son ménage, toujours avec l'aide de + sa fille, rarement avec l'aide d'une servante qu'on payait + quinze écus. «Il est une classe de femmes très-respectables, + dit Mercier; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie: + attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigneuses, + économes, attentives à leurs maisons, elles offrent le modèle + de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de + fortune, cherchent à en amasser, sont peu brillantes, encore + moins instruites. On ne les aperçoit pas, et cependant elles + sont à Paris l'honneur de leur sexe.» _Tabl. de Paris_, III, + 155.] + +Au-dessous de cette basse bourgeoisie ou de ce vrai peuple, il y +avait: d'abord cent mille domestiques, la plupart inutiles, oisifs, +entretenus par la vanité des maîtres: «c'était, dit Mercier, la masse +de corruption la plus dangereuse qui pût exister dans une ville,» et +cette population, en se mêlant au peuple, eut sur lui la plus +déplorable influence; ensuite cent vingt mille pauvres, dont moitié +ouvriers indigents ou paresseux, moitié mendiants de profession, +prostituées, vagabonds, voleurs, armée de barbares facile à toutes les +tyrannies, à toutes les corruptions, à tous les excès. Si l'on ajoute +à ces chiffres le chiffre flottant de trente à quarante mille +étrangers ou provinciaux, on aura le montant de la population de Paris +en 1789. + +Avec un telle population, avec les idées de réforme qui l'agitent, +avec les souffrances innombrables qu'elle endure, l'aspect de la +capitale pendant cette période est étrange. A la surface, c'est une +frivolité extrême, un amour immodéré de plaisirs, une raillerie +perpétuelle; les brochures, les journaux[75], les chansons, les +spectacles, les modes même ne laissent pas de relâche aux abus, aux +priviléges, aux puissances, au gouvernement. Mais sous ces rires <p.106> +il y a quelque chose de sérieux, d'amer, de menaçant; il y a le cri de +la souffrance et celui de la haine; il y a la mise à nu de toutes les +plaies sociales; il y a l'agonie d'un monde partagé» en gens avides et +insensibles, d'une part; d'autre part, en mécontents dont le désespoir +n'a plus de frein.» Rien de plus fier, de plus ardent, de plus +généreux, que la jeune bourgeoisie de cette époque, que ces avocats, +ces écrivains, ces Camille Desmoulins, ces Loustalot, «éclairés par +les écrits des philosophes, brûlés du feu sacré de la liberté,» qui +pérorent au café de Foy ou dans le cirque du Palais-Royal: ils voient +l'approche d'une révolution avec une joie grave et solennelle; ils y +travaillent avec un dévouement enthousiaste; ils se tiennent prêts à +la lutte, et sans douter du succès, se ceignent pour le martyre. Mais +personne ne semble s'inquiéter de leurs dispositions; et la cour +répète en riant un mot qu'elle prête à Marie-Antoinette: «Les +Parisiens sont des grenouilles qui ne font que coasser.» + + [Note 75: Les journaux étaient tous littéraires ou + scientifiques; mais malgré la censure, la politique parvenait + à s'y faire une petite place. Les principaux cabinets de + lecture étaient sur le quai des Augustins, sous le charnier + des Innocents, chez les concierges des Tuileries et du + Palais-Royal, etc. En 1784, on comptait 35 journaux ou + gazettes.] + +«Il ne faut pas s'en étonner, dit Bailly. Paris presque entier +dépendait de la cour ou vivait des abus: il avait un véritable intérêt +que l'ordre des choses ne fût pas complétement changé. Je croyais que +son patriotisme serait faible et sa conduite molle et timide.»--«Paris, +ajoute Mercier, a toujours été de la plus grande indifférence sur sa +position politique. Cette ville a laissé faire à ses rois tout ce +qu'ils ont voulu faire. Les Parisiens n'ont guère eu que des +mutineries d'écoliers; jamais profondément asservis, jamais libres. +Ils repoussent le canon par des vaudevilles, enchaînent la puissance +royale par des saillies ou des épigrammes, punissent le monarque par +le silence ou l'absolvent par des battements de mains.» Quant au +peuple, abruti par la misère, l'ivresse, la barbarie et l'ignorance, +où le gouvernement, dans sa criminelle insouciance, le laissait +croupir[76], il ne comptait pour rien: «Le peuple, dit Mercier, <p.107> +est étranger à tout ce qui se fait; il a perdu le fil des événements +politiques; il ne sait plus qui mène les affaires... A Paris, la +population se disperse devant le bout d'un fusil; elle fond en larmes +devant les officiers de la police; elle se met à genoux devant son +chef: c'est un roi pour toute cette canaille.» Et cependant la +situation de ces malheureux si dédaignés devait inspirer de terribles +craintes, au moment où le commerce et l'industrie étaient frappés de +mort par la détresse des finances, où le pacte de famine continuait +ses abominables spéculations. «Le peuple, dit Mirabeau, ne demande +qu'à porter paisiblement sa misère; mais il veut des soulagements, +parce qu'il n'a plus de force pour souffrir.»--En effet, «le peuple de +Paris, ajoute Mercier, courbé sous le poids éternel des fatigues et +des travaux, abandonné à la merci de tous les hommes puissants, écrasé +comme un insecte dès qu'il veut élever la voix, est le peuple de la +terre qui travaille le plus, qui est le plus mal nourri et qui paraît +le plus triste.» + + [Note 76: En 1760, il n'y avait à Paris que 82 écoles + paroissiales ou de charité donnant l'instruction primaire à + cinq mille enfants; en 1849, il y en avait 148 donnant + l'instruction primaire à trente-six mille enfants.] + +Nous venons de parcourir l'histoire de Paris pendant dix-huit cents +ans, et nous l'avons fait en quelques pages, parce que, durant cette +longue période, cette ville n'a qu'une vie restreinte et ordinaire, +parce que, si elle devient le séjour des rois, le siége du +gouvernement, la capitale du royaume, elle n'a qu'une action indirecte +sur les autres villes qui gardent leur existence à part, leur histoire +spéciale, parce que, enfin, elle n'exerce qu'une médiocre influence +sur le reste de l'Europe. Mais en 1789 une ère nouvelle commence pour +Paris, qui n'est plus une cité ordinaire, un vulgaire rassemblement +d'hommes, un muet entassement de pierres, mais l'âme du pays, le foyer +des révolutions européennes, la métropole de la civilisation moderne, +l'être multiple, passionné, intelligent, mobile, qui prend <p.108> +l'initiative, le fardeau et la gloire de tous les progrès, qui résume, +concentre, exprime les sentiments, les idées, les intérêts, la +puissance, le génie de tous; Paris devient enfin en quelque sorte un +abrégé de la France et de l'humanité dans l'Occident. Les nations sont +là qui écoutent ses moindres paroles, qui épient ses moindres +mouvements, qui attendent d'elle l'avenir. Il suffit de quelques mots +tombés de cette tribune du genre humain pour éveiller chez les peuples +les plus éloignés des sentiments inconnus; les idées ont besoin de +passer par sa bouche pour avoir droit de cité; le froncement de ses +sourcils ébranle le monde. La ville d'Étienne Marcel, de la Ligue et +de la Fronde, dont les agitations avaient à peine remué quelques +parcelles de la France, devient la ville de 1789, de 1830, de 1848, +dont les mouvements font trembler la terre: son histoire exige plus de +développement. + + + + +LIVRE II. <p.109> + +PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION. + +(1789.--1848.) + + + +§ I. + +Élections aux États généraux.--Insurrection du 14 +juillet.--Institution de la municipalité et de la garde nationale. + + +Le 28 mars 1789, le roi adressa au prévôt de Paris et au prévôt des +marchands une lettre par laquelle il les avertissait «que sa volonté +était de tenir les États libres et généraux de son royaume;» il leur +enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris «pour conférer et +communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que +des moyens et avis qu'ils auront à proposer en l'assemblée générale +desdits États; et, ce fait, élire, choisir et nommer des députés de +chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs généraux et suffisants +pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut +concerner les besoins de l'État, etc.» En conséquence de cette lettre +et d'après un règlement qui fixa le nombre des députés à élire à +quarante, dont dix pour le clergé, dix pour la noblesse et vingt pour +le tiers état, le 21 avril, chaque curé assembla les ecclésiastiques +domiciliés sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs représentants à +l'assemblée générale à raison de un sur vingt; de même, la noblesse se +réunit par quartier et choisit ses représentants à cette assemblée à +raison de un sur dix; enfin, pour les élections du tiers état, Paris +fut divisé en soixante districts, et chacun de ces districts forma une +assemblée primaire où furent admis seulement les citoyens âgés de +vingt-cinq ans et imposés à la capitation pour une somme de six <p.110> +livres en principal, lesquels élurent des représentants à raison de un +par cent électeurs présents. Il y eut dans ces assemblées primaires +environ dix-huit cents électeurs ecclésiastiques, neuf cents électeurs +nobles et vingt-cinq mille électeurs du tiers état. Les élections se +firent dans les principales églises de la capitale, et elles +excitèrent une vive émotion. + +«Quand on voyait l'activité des Parisiens, dit un contemporain, on se +croyait dans un autre siècle et dans un autre monde. La population +entière était sur pied et remplissait les rues et les places: on se +communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de +nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les régiments des +gardes françaises et des gardes suisses étaient sous les armes; on +avait distribué des cartouches aux troupes, et l'artillerie des +régiments suisses était consignée et à ses pièces dans les casernes. +En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants +quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit +qu'un danger imminent menaçait Paris.» + +Malgré cet appareil, les élections se firent avec beaucoup de calme. +«Il est vrai, dit un journal (_l'Ami du Roi_), qu'à l'exception des +districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assemblées se +trouva fort bien composée... Mais quand on reportait les regards sur +le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les +marchés, les ateliers et se livrait avec patience aux pénibles travaux +de tous les jours, on ne pouvait se défendre d'un sentiment +douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui +se prépare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assemblées sera +toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance des +riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante +portion du royaume est oublié... Qui peut nous dire si le despotisme +de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des +nobles?» + +Les élections des représentants de chaque ordre étant faites, <p.111> +ceux-ci s'assemblèrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevêché. +Après que les pouvoirs eurent été vérifiés, les trois ordres se +séparèrent, rédigèrent leurs cahiers et élurent leurs députés[77]. Les +opérations électorales des deux ordres privilégiés furent terminées en +deux jours, mais celles du tiers état durèrent jusqu'au 19 mai: c'est +que l'assemblée des représentants de cet ordre, composée de quatre +cents membres, l'élite de la bourgeoisie, voulut tracer à ses <p.112> +mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet, +à son début, la révolution, poser les bases de la constitution +qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les réformes +politiques, financières et industrielles. + + [Note 77: Voici les noms des députés de Paris aux États + généraux, avec leurs suppléants: + + _Clergé_: MM. Barmond (Perrotin de), abbé, conseiller-clerc + au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien évêque de Senez; + Bonneval, chanoine de l'église de Paris; Chevreuil, + chancelier de l'église de Paris; Decoulmier, abbé régulier de + Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prémontrés; Dumonchel, + recteur de l'Université de Paris; Juigné (Leclerc de), + archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le + Gros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, curé + d'Argenteuil; Montesquiou (l'abbé de), agent général du + clergé de France, abbé de Beaulieu, diocèse du Mans; Papin, + prieur-curé de Marly-la-Ville; Veytard, curé de + Saint-Germain. + + _Noblesse_: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le + comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine + des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Duséjour, + conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement; + Duval d'Esprémenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal + (le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France; + Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de), + premier écuyer de Monsieur; Ormesson (le président d'). + + _Tiers état_: MM. Afforty, cultivateur à Villepinte; Anson, + receveur général des finances; Bailly, des Académies + française, des belles-lettres et des sciences; Berthereau, + procureur au Châtelet; Bévière, notaire; Boislandry, + négociant à Versailles; Camus, avocat, de l'Académie des + inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur; + Debourge, négociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat; + Garnier, conseiller au Châtelet; Germain, négociant; + Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc, + libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfèvre; Lenoir de la + Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, négociant; Sieyès, + chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au + Parlement, de l'Académie française; Treilhard, avocat; + Tronchet, avocat.] + +Les États généraux se réunirent à Versailles le 5 mai 1789. Paris +suivit les opérations de cette assemblée avec la plus grande anxiété, +avec la plus vive ardeur; il applaudit aux résolutions du 17 juin, où +le tiers état se proclama _Assemblée nationale_; du 20 juin, où il fit +le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, où il résista de front à +l'autorité royale. Pendant cette dernière journée, toute la ville +était sur pied, résolue à marcher sur Versailles si la cour attentait +à la représentation nationale. «On ne saurait peindre, dit un +contemporain, le frissonnement qu'éprouva la capitale à ce seul mot: +Le roi a tout cassé! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il +ne fallait qu'un signe, et la guerre civile éclatait.» + +La royauté, décidée à employer la force pour étouffer la révolution +naissante, fit venir autour de Paris jusqu'à trente mille hommes, dont +huit régiments de troupes étrangères: tous les villages et les routes +étaient encombrés de soldats; le Champ de Mars fut transformé en un +camp. «La cour étant habituée, dit le marquis de Ferrières, à voir +Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit +cents hommes, ne soupçonnait pas une résistance.» Mais la ville vit +ces apprêts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des +agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enquérir des +délibérations de l'Assemblée et s'exciter à la résistance; des +orateurs, montés sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule; +d'autres cherchaient à séduire les gardes-françaises, régiment formé +presque entièrement de Parisiens. Quant au peuple, il restait étranger +à la politique, mais il avait faim et passait les journées à se +disputer à la porte des boulangers un pain noirâtre, terreux, +malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant été <p.113> +renvoyé (12 juillet), des rassemblements se formèrent; les troupes +essayèrent de les disperser; des dragons se précipitèrent dans le jardin +des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le +tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brûla les barrières; +les gardes-françaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses +refusèrent de se battre et se mirent en retraite. + +C'était la jeunesse bourgeoise qui avait commencé l'insurrection; mais +aussitôt s'étaient joints à elle les ouvriers des petits métiers, les +habitants déguenillés des faubourgs et des halles, des hommes affamés +hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se +disposa à comprimer ou à régulariser le désordre. Les quatre cents +députés des districts se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et se +formèrent en municipalité provisoire avec le prévôt des marchands +Flesselles; ils décrétèrent la formation d'une garde bourgeoise +portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs +d'Étienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde +bourgeoise commence à se former, et l'on y fait entrer les soldats du +guet et les gardes-françaises; on établit des postes, on dépave les +rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de +farine. Les troupes royales, irrésolues, chancelantes, restent +immobiles dans les Champs-Élysées. Le surlendemain (14 juillet), la +foule se porte aux Invalides, où elle enlève vingt-huit mille fusils +et vingt canons; elle avait à sa tête les compagnies des clercs de la +Basoche et le curé de Saint-Étienne-du-Mont; puis elle se dirige sur +la Bastille, dont elle fait le siége. Après cinq heures de combat, la +forteresse est prise et le gouverneur égorgé avec trois de ses +officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe à l'Hôtel-de-Ville, +portant le drapeau et les clefs de la Bastille: là, leur fureur se +tourne contre le prévôt Flesselles, accusé de trahison; il est +massacré. + +Cependant, l'Assemblée nationale avait applaudi à l'insurrection <p.114> +parisienne et supplié le roi de mettre fin à la guerre civile. La cour +ne céda qu'après la prise de la Bastille; épouvantée, elle ordonna le +renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitôt, cent membres de +l'Assemblée se rendirent à Paris et y furent reçus en triomphe. +«Jamais fête, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus +touchante.» On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les +proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on +ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi +cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophétiques de La +Fayette, devait faire le tour du monde. + +Le roi, pour achever sa réconciliation avec le peuple, se décida à +venir aussi à Paris; il fut reçu par les nouvelles autorités et se +dirigea vers l'Hôtel-de-Ville à travers deux haies de la population +armée qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les +empreintes de l'insurrection: les canons étaient braqués sur les ponts +et dans les rues; les gardes-françaises, ayant La Fayette à leur tête, +déployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens +armés on voyait jusqu'à des moines de divers ordres; enfin le peuple +paraissait inquiet, sévère, tumultueux: on sentait encore en lui le +mugissement de la tempête qui venait à peine de s'apaiser. Le roi, +stupéfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les +nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna consterné +dans le palais de Louis XIV. + + + +§ II. + +État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et +Berthier--Famine.--Journées d'octobre. + + +«L'état de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui +suivirent l'insurrection, était effrayant. Cette population immense de +la ville et des villages environnants, armée de tout ce qui <p.115> +s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de six mille soldats qui +avaient quitté les drapeaux de l'armée royale pour se réunir à la +cause de la révolution. Ajoutez quatre à cinq cents gardes-suisses et +six bataillons de gardes-françaises sans officiers; la capitale dénuée +à dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute +l'autorité, toutes les ressources de l'ancien gouvernement détruites, +odieuses, incompatibles avec la liberté; les tribunaux, les +magistrats, les agents de l'ancien régime soupçonnés et presque tous +malveillants; les instruments de l'ancienne police intéressés à tout +confondre pour rétablir le despotisme et leurs places; les +aristocrates poussant au désordre pour se venger.» Comme complément à +ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues, +de telle sorte qu'ils inquiétaient toutes les maisons, qu'on les +arrêtait par centaines et que les prisons en étaient remplies; on en +forma un camp de dix-sept mille à Montmartre et on les occupa à des +terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce +camp était surveillé par des canons. + +Dans cette situation, et la faim poussant le peuple à la cruauté, deux +anciens administrateurs, accusés de s'être enrichis par le pacte de +famine, furent arrêtés en province et amenés à Paris. Le premier, +Foulon, fut conduit à l'Hôtel-de-Ville, garrotté dans une charrette, +ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu +d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle où siégeaient les +électeurs, l'entraîna sur la place et le pendit à une lanterne; sa +tête coupée fut portée sur une pique, une poignée de foin dans la +bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien +manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scène horrible était à +peine terminée qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier, +aussi détesté que lui, dans une voiture couverte d'écriteaux +infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de +soldats, de femmes, d'enfants, vociféraient autour de cette <p.116> +voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. «On eût dit, raconte +le _Moniteur_, la pompe d'un triomphe, mais c'était celui de la vengeance +et de la fureur.» Enfin, enlevé à son escorte, il tomba percé de +coups; on lui coupa la tête; on traîna son cadavre dans les rues; on +lui arracha le coeur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes, +de hurlements féroces. Ces scènes d'horreur étaient le résultat de +l'abrutissement sauvage du peuple, la conséquence de la faim, ce +perpétuel incitateur de tous les excès populaires. D'ailleurs, +l'ancien régime par le nombre et la facilité de ses exécutions +criminelles, n'avait que trop donné à la population l'habitude du +sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la +roue, de l'échafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous +la monarchie, n'a pas été sans influence sur les scènes de carnage de +la révolution. + +Cependant, l'assemblée des quatre cents électeurs avait été remplacée +le 25 juillet par cent vingt députés des districts, qu'on appelait +représentants de la commune, et ceux-ci, à la fin d'août, par une +municipalité provisoire composée de trois cents membres, dont soixante +administrateurs. Mais cette nouvelle municipalité avait tout à créer +pour ramener l'ordre et n'était pas obéie, «chacun se disputant et +tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins, +tout le monde use ses poumons pour être président ou secrétaire; hors +des districts, on se tue pour des épaulettes: on ne rencontre dans les +rues que dragonnes et graines d'épinard.» En effet, à côté des scènes +terribles se passaient des scènes joyeuses ou ridicules: les femmes +faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des +couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les +districts, offrant à l'Assemblée leurs bijoux en dons patriotiques; +les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs +belliqueux, courant toutes les cérémonies, faisant des patrouilles <p.117> +jusque dans les cafés et des exercices à feu jusque dans les églises. +On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait +d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'_agora_ d'Athènes et le +_forum_ romain; on lisait avec une confiance puérile, une avidité +ignorante, les journaux de tous genres, sérieux ou plaisants, qui +étaient colportés dans les rues ou qui tapissaient les murs[78]; on ne +manquait pas une séance des districts, des clubs et des autres +assemblées politiques. Le Parisien, toujours badaud, même dans les +circonstances les plus graves, jouait sérieusement au citoyen et au +soldat, au législateur et au héros.» Tout était corps délibérant, dit +Ferrières: les soldats aux gardes délibéraient à l'Oratoire, les +tailleurs à la Colonnade, les perruquiers aux Champs-Élysées.» Au +Palais-Royal, «ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous +des amis de la liberté,» on discutait même les opérations de +l'Assemblée, et lorsqu'il fut question du _veto_, l'agitation y devint +telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer +le vote des députés: la garde nationale les dispersa. Chaque district +formait une petite république à part, qui avait ses comités, rendait +des décrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations; +tous résistaient à l'assemblée des représentants. Enfin, la défiance +et la haine commençaient à séparer le peuple de la bourgeoisie: «Le +bourgeois n'est pas démocrate, il est monarchiste par instinct, +disaient les journalistes; ce sont les _prolétaires_ qui ont renversé +la Bastille et détruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient +pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces traînards de la +révolution, livrés à cette inertie qui leur est naturelle, attendaient +au fond de leurs demeures de quel côté se déterminerait la victoire... +Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la <p.118> +révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre +réhabilitation dépend d'elle[79].»--«Heureusement, dit Bailly, la voix +de la raison était facilement entendue de tous, et nous avons eu plus +de succès à calmer que nos ennemis n'en ont eu à exciter: le mot +patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait +trembler les mutins. + + [Note 78: Le plus célèbre est le journal de Prudhomme, + intitulé _Les Révolutions de Paris_, qui paraissait toutes + les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.] + + [Note 79: Prudhomme, t. VII et VIII.] + +Pendant ce temps, la misère était affreuse et il y avait tous les +jours des troubles à la Halle pour les farines. «Je ne peux vous +peindre, écrivait Bailly, le nombre étonnant des malheureux qui nous +assiégent; la majeure partie des ouvriers est réduite à une inactivité +absolue.» La municipalité et les districts n'étaient occupés qu'à +assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu'à trente lieues des +corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains. +Paris, étant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les +bruits de contre-révolution avec une colère sombre et farouche; aussi, +un banquet ayant eu lieu à Versailles, où les courtisans avaient foulé +aux pieds la cocarde tricolore et insulté les Parisiens, «un cri de +vengeance, raconte le _Moniteur_, retentit dans toute la ville. +Marchons à Versailles, disait-on, arrachons l'Assemblée et le roi aux +bandits décorés qui les assiégent.» On s'attroupe; on prend les armes; +la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les +rues en criant: Du pain! Elles arrivent à l'Hôtel-de-Ville, se +précipitent dans les salles, et, aidées de quelques hommes, s'emparent +de fusils et de canons, de là, elles s'en vont par la ville, recrutent +partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armées +de bâtons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montées sur des +chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont +pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la +Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la _reine Audu_, <p.119> +enfin une héroïne de la révolution, aussi belle que dépravée, Théroigne +de Méricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'était rassemblée sur +la place de Grève et demandait à grands cris à marcher sur Versailles +pour y aller chercher le roi. La Fayette résiste pendant huit heures: +on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne. +Enfin, la municipalité lui donne l'ordre, et, à cinq heures du soir, +la garde nationale défile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille +hommes, avec vingt deux pièces de canon et quarante chariots de +guerre, au bruit des applaudissements universels. + +Les femmes étaient déjà arrivées. L'Assemblée leur avait fait délivrer +des vivres, et douze d'entre elles avaient été reçues par le roi, qui +leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une +rixe s'était engagée entre les gardes du corps et la troupe d'hommes +armés qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait été promptement +apaisée; puis la pluie étant survenue, les femmes se réfugièrent dans +l'Assemblée, où elles se mirent à manger, à dormir, à demander le pain +à six liards la livre. Enfin, à minuit, l'armée parisienne arriva: +«agitée par le ressentiment, exaltée par le fanatisme de la liberté, +elle semblait ne rouler que des projets de vengeance.» La Fayette +exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale était +«qu'il vînt habiter les Tuileries;» puis il fit occuper les postes +extérieurs du château par la garde nationale, et tout parut rentré +dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du +peuple ayant trouvé une grille intérieure ouverte, pénètrent dans le +château; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris +de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes +sont tués: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les +assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude +immense qui crie: Le roi à Paris! Le roi paraît au balcon, accompagné +de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au voeu du <p.120> +peuple. Alors des cris de joie éclatent de toutes parts, et +sur-le-champ l'on se met en marche. + +«A deux heures, raconte le _Moniteur_, l'avant-garde arriva, composée +d'un gros détachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand +nombre de femmes et d'hommes du peuple montés dans des fiacres, sur +des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophées de +leur conquête: des bandoulières, des chapeaux, des pommes d'épée des +gardes du corps; les femmes étaient couvertes de rubans tricolores des +pieds à la tête; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de +grains et de farines. Enfin, le gros du cortége entra vers six heures: +d'abord, c'étaient des femmes portant de hautes branches de peupliers, +puis de la garde nationale à cheval, des grenadiers, des fusiliers, +avec des canons. Dans leurs rangs marchaient pêle-mêle des gardes du +corps et des soldats du régiment de Flandre; les cent-suisses +suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur à cheval, les +députations de la municipalité et de l'Assemblée nationale, enfin la +voiture de la famille royale, auprès de laquelle était La Fayette; la +marche était fermée par des voitures de grains et une foule portant +encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortége tirait +continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait +retentir l'air de chants allégoriques dont les femmes appliquaient du +geste les allusions piquantes à la reine. L'ensemble de ce cortége +offrait à la fois le tableau touchant d'une fête civique et l'effet +grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait être pris pour un père +au milieu de ses enfants ou pour un prince détrôné promené en triomphe +par ses sujets rebelles.» + +Louis XVI alla prendre séjour aux Tuileries. Il y avait cent quarante +ans que la royauté avait fui ce palais devant les clameurs de la +Fronde et s'en était allée se bâtir une sorte de temple à Versailles; +aujourd'hui, elle y rentrait, majesté dépouillée, humiliée, <p.121> +vaincue, traînée par les Parisiens vengeurs de la Fronde et qui +inauguraient sur les ruines de la monarchie absolue le règne d'une majesté +terrible et nouvelle, la démocratie. + +L'Assemblée nationale se rendit aussi à Paris et prit séjour d'abord à +l'archevêché, ensuite dans la salle du Manége, qui attenait au couvent +des Feuillants et au Jardin des Tuileries[80]. A la suite de +l'Assemblée nationale vint s'installer à Paris la société des Amis de +la Constitution, qui avait pris naissance à Versailles: elle s'établit +rue Saint-Honoré, dans le couvent des _Jacobins_ et en reçut le nom. + + [Note 80: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + ch. XI.] + + + +§ III. + +Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique de la +capitale.--Abolition des couvents et suppression de nombreuses +églises.--Clergé constitutionnel de Paris. + + +«Tout est consommé, écrivait Desmoulins le 7 octobre; la Halle regorge +de blés, les moulins tournent, la caisse nationale se remplit.» Mais +cette abondance dura peu, et la disette amena encore un tragique +événement. Un boulanger de la Cité, accusé d'accaparement, fut saisi +par le peuple, et, malgré son innocence, malgré les efforts des +autorités, pendu à la lanterne de la place de Grève. La commune, +consternée, demanda sur-le-champ à l'Assemblée une loi martiale contre +les attroupements, et, en quelques heures, cette loi fut discutée, +votée et proclamée dans tout Paris avec l'appareil le plus solennel. + +Grâce à la loi martiale, grâce à l'énergie et à l'activité que déploya +la municipalité pour rétablir l'ordre, désarmer les vagabonds, assurer +les subsistances, Paris retrouva un peu de calme, mais il continua à +s'enivrer de politique et de liberté, à se passionner pour les motions +des districts et des clubs, à vivre dans les rues. Cette agitation <p.122> +se trouvait d'ailleurs entretenue par les décrets de l'Assemblée, qui +changeaient toute l'existence de la France et principalement celle de +la capitale. Ainsi, un décret abolit la gabelle, cet impôt si odieux +qui faisait payer aux Parisiens 62 livres le quintal de sel qui se +payait ailleurs 2 l. 10 sous. Un autre abolit les _entrées_ (1er mai +1790), qui produisaient près de 36 millions et ne permettaient au +peuple que de se nourrir de denrées ou de boissons falsifiées[81]. Un +troisième (16 février 1791) abolit les jurandes et maîtrises qui +faisaient de l'exercice des métiers le privilége d'un petit nombre de +familles et forçaient l'ouvrier pauvre et habile à rester toute sa vie +l'homme d'un maître riche et ignorant. D'autres décrets, dont nous +allons parler, donnèrent une nouvelle organisation à la municipalité, +à la justice, au clergé, etc. + + [Note 81: Cette somme énorme, qui était perçue par la ferme + générale (c'était pour en assurer la perception que celle-ci + avait obtenu récemment la construction du mur d'enceinte), + était loin d'être employée aux besoins de la ville de Paris. + Le produit en était ainsi réparti: au profit du trésor + public, 29,837,700 livres; au profit de la ville de Paris, + 3,965,800 l.; au profit des hôpitaux, 2,023,800 l. Les + articles imposés étaient à peu près les mêmes qu'à présent, + sauf des droits sur le sucre, le café, le plomb et les + glaces. L'article le plus productif était celui des boissons, + qui produisait 19,536,000 l., le muids de vin de 268 litres + payant 32 l. 8 s. 7 den. + + L'octroi de Paris a produit en 1854, 40,021,838 fr.] + +Le décret qui organisa la municipalité de Paris composa cette commune +d'un maire, de 16 administrateurs, de 32 conseillers, de 96 notables: +le maire et les administrateurs formaient le _bureau_; les 32 +conseillers, le _conseil municipal_; les administrateurs, les +conseillers, les notables, le _conseil général_. La ville fut alors +divisée en 6 arrondissements et 48 sections, et la garde nationale en +6 divisions comprenant 24,000 hommes, dont 6,000 gardes-françaises, +formant 48 compagnies soldées. Enfin, la division administrative <p.123> +du royaume ayant été changée, Paris et sa banlieue devinrent un +_département_ administré par un _conseil_ de 36 membres, un +_directoire exécutif_ de 5 membres et un procureur-syndic, tous +élus.--Le décret qui supprima les anciens corps judiciaires mit fin à +ce Parlement de Paris, à ce Châtelet, à ces Cours des Aides et des +Comptes, qui avaient joué un si grand rôle dans notre histoire. Leur +existence était liée à celle de la bourgeoisie; car huit cents +magistrats, quatre mille procureurs, avocats, greffiers, huissiers, +douze mille commis ou agents de tout genre y étaient intéressés; et +néanmoins leur disparition ne fit pas la moindre sensation, et il +suffit d'une compagnie de garde nationale pour clore les portes de ce +Parlement si redoutable aux rois, et qui avait eu si longtemps Paris +sous sa tutelle. A sa place furent créés un tribunal criminel et un +tribunal d'appel pour le département, un tribunal civil dans chacun +des quarante-huit districts: tous les membres de ces tribunaux étaient +élus et amovibles.--Quant aux décrets relatifs au clergé et aux +édifices religieux, ils amenèrent des changements matériels, tels que +Paris n'en avait pas éprouvé depuis plusieurs siècles. + +Le clergé de Paris s'était montré, dès l'origine, partisan de la +révolution, et les Parisiens avait paru mettre leurs institutions +nouvelles sous la protection des vieux patrons de la cité. Ainsi, on +avait vu des prêtres et des moines dans les rangs du peuple au 14 +juillet; la plupart des curés avaient ouvert leurs églises aux +assemblées électorales; la garde nationale avait fait bénir ses +drapeaux dans l'église Notre-Dame, avec de grandes solennités; dans +chaque district, les demoiselles étaient allées successivement en +procession porter à Sainte-Geneviève des bouquets et des ex-voto ornés +de rubans tricolores, le bataillon du district et la musique formant +le cortége. Mais Paris n'était plus la ville catholique si fervente, +si jalouse de sa foi, si fière de ses clochers et de ses moines; +depuis un demi-siècle, les sarcasmes contre le luxe et les <p.124> +désordres du haut clergé, contre les abus et l'oisiveté des couvents, +étaient descendus des salons de la noblesse dans les cabarets de la +multitude; aussi, les décrets de l'Assemblée relatifs au clergé excitèrent +une vive émotion dans le peuple et la bourgeoisie, mais une émotion +d'approbation, même de raillerie, et non de regrets. Paris avait alors +60 églises paroissiales, 20 chapitres ou églises collégiales, 80 +autres églises ou chapelles, 3 abbayes d'hommes, 8 de filles, 53 +couvents d'hommes, 146 de filles. D'après un premier décret, qui +plaçait les biens du clergé, devenus biens de la nation, sous la +sauvegarde des municipalités et des gardes nationales, Bailly et La +Fayette firent mettre les scellé sur les titres des biens +ecclésiastiques et inventorier les mobiliers, bibliothèques, objets +d'art, qui s'y trouvaient. Un deuxième décret ayant supprimé les +ordres et congrégations de l'un et de l'autre sexe, excepté ceux qui +étaient chargés de l'éducation publique et du soulagement des malades, +la municipalité fit ouvrir les portes de tous les couvents, inscrivit +sur un contrôle les religieux ou religieuses qui en sortirent et +auxquels des pensions étaient allouées, et indiqua pour chaque ordre +une maison conservée où se retirèrent ceux qui ne voulaient pas +rentrer dans le monde. Enfin, un troisième décret ayant ordonné la +vente d'une partie des biens du clergé pour une valeur de 400 +millions, et cette vente ne s'effectuant pas, la municipalité de Paris +vint déclarer à l'Assemblée que, de toutes les maisons religieuses qui +existaient dans la capitale, il y en avait vingt-sept précieuses par +leur situation, leur étendue et leurs dépendances, dont la valeur +était estimée à 200 millions et qu'on pouvait aliéner; elle proposa de +les acquérir et d'en payer le prix en obligations qu'elle remplirait +avec le produit des ventes partielles et successives. L'Assemblée +accepta, et elle compléta cette mesure par la création d'un +papier-monnaie ou d'_assignats_ qui avaient pour hypothèque les biens +du clergé. Alors la commune devint propriétaire des vingt-sept <p.125> +maisons désignées, parmi lesquelles étaient le prieuré +Saint-Martin-des-Champs, les couvents des Jacobins de la rue +Saint-Jacques et de la rue Saint-Honoré, les Grands-Augustins, les +Carmes des Billettes et de la place Maubert, les Capucins de la rue +Saint-Honoré et du Marais, les Minimes de la place Royale, l'abbaye +Saint-Germain-des-Prés, les Feuillants de la rue Saint-Honoré, les +Chartreux, les Théatins, etc. Quelques parties de ces édifices furent +réservées pour servir de colléges ou d'hôpitaux; d'autres, surtout les +chapelles dépouillées de leurs cloches et objets d'art, servirent de +lieux d'assemblées aux districts; le reste, principalement les jardins +et maisons, furent mis en vente. + +Cette révolution si importante pour la capitale, cette profanation, +cette aliénation de propriétés autrefois si chères aux Parisiens, +n'amena aucun tumulte et ne fit naître que des caricatures, des +chansons, des plaisanteries sur les _nonnettes_ et les _frocards_. +D'ailleurs, la réforme des couvents de Paris était regardée depuis +longtemps, même par les catholiques sincères, comme indispensable, la +plupart étant ou trop riches, ou inutiles, ou dégénérés de leur +institution. Il en était de même des églises, devenues trop nombreuses +et si mal distribuées que le faubourg Saint-Germain n'avait que deux +paroisses pendant qu'il y en avait vingt et une dans la Cité. Aussi, +les décrets qui supprimèrent ou réformèrent la plupart de ces églises +furent reçus sans regret, bien qu'ils dussent entraîner la destruction +de monuments antiques et populaires. Voici comment s'effectua cet +autre changement: La constitution civile du clergé ayant réduit le +nombre des diocèses et des paroisses, ordonné que les évêques et curés +seraient nommés par les électeurs, enfin aboli les chapitres et +chapelles, l'archevêché de Paris redevint un évêché, le nombre des +églises paroissiales se trouva réduit à quarante-huit, qui furent +déclarées propriétés municipales, les églises collégiales et <p.126> +chapelles furent supprimées. Plus de cent églises de tout genre +tombèrent ainsi dans le domaine national; et celles qui ne pouvaient +être utilisées pour un service public furent sur-le-champ mises en +vente avec leur mobilier, argenterie, cloches, ornements[82]. + + [Note 82: Nous dirons dans l'_Histoire des quartiers de + Paris_ les couvents et églises qui furent alors supprimés, + l'usage auquel ces bâtiments furent destinés, la date de leur + destruction, etc.] + +Ce grand changement fut complété par un décret qui déclara biens +nationaux les biens des fondations soit de religion, soit d'éducation, +soit de bienfaisance, c'est-à-dire ceux des _fabriques_, des colléges, +des hôpitaux, lesquels étaient entre les mains du clergé; +l'administration en fut confiée aux communes. Enfin, l'Assemblée ayant +imposé aux prêtres le serment à la Constitution, l'archevêque de Paris +(M. de Juigné, qui avait émigré) et la plupart des curés le +refusèrent, et le pape excommunia ceux qui prêteraient ce serment. +Alors les prêtres _insermentés_ ou _réfractaires_ furent destitués et +exclus de leurs églises, quelques-uns essayant inutilement de faire +résistance, et l'on procéda (27 janvier 1791) à des élections qui se +firent dans l'église Notre-Dame avec plus d'appareil militaire que de +sentiment religieux. Un mauvais prêtre, Gobel, membre de l'Assemblée +constituante, fut élu évêque de Paris, et la plupart des curés furent +choisis par les électeurs, non comme les plus dignes et les plus +vertueux, mais comme les plus patriotes et les moins _cafards_. +L'installation de l'évêque (27 mars 1791), ainsi que celle des +nouveaux curés, se fit presque sans cérémonie religieuse, au milieu de +l'indifférence voltairienne de la garde nationale, au milieu de +l'indignation des royalistes, qui essayèrent de faire du scandale. Les +églises paroissiales, que les prêtres constitutionnels transformèrent +en succursales des clubs, et où l'on parla moins de l'Évangile que de +la Constitution, furent interdites aux prêtres réfractaires; mais par +respect pour la liberté des cultes, huit anciennes chapelles de <p.127> +couvents leur furent attribuées pour y officier: la principale était +celle des Théatins. Ces prêtres, qui avaient trouvé des asiles dans +les hôtels des nobles, firent de ces chapelles des tribunes contre la +révolution: ils déclarèrent les prêtres constitutionnels hérétiques et +les excommunièrent avec tous ceux qui recevraient les sacrements de +leurs mains. Alors le peuple poursuivit les insermentés de huées et +d'insultes; il dévasta l'église des Théatins, en ferma les portes et +maltraita les femmes qui voulaient y entrer; il brûla dans le +Palais-Royal un mannequin du pape avec les journaux royalistes. Enfin, +le roi, ayant voulu aller à Saint-Cloud pour faire ses Pâques de la +main d'un prêtre réfractaire, on crut que ce voyage cachait un projet +de fuite: alors le peuple sonna le tocsin, battit la générale, +s'empara du Carrousel et de la place Louis XV. La Fayette accourut +avec la garde nationale; mais celle-ci partageait les sentiments de la +multitude: elle fit fermer les grilles, arrêta les voitures, et, +malgré les ordres et les supplications de son général, elle força +Louis XVI à rentrer dans son palais. + + + +§ IV. + +Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de +Mars. + + +Cependant, malgré le dégoût qu'ils avaient pris pour leurs églises et +les cérémonies religieuses, les Parisiens n'avaient pas perdu leur +amour de fêtes et de solennités, et ils saisissaient toutes les +occasions de le satisfaire: mais il leur fallait maintenant, +disaient-ils, «des fêtes raisonnables et des solennités patriotiques;» +aussi, à l'époque du carnaval, d'un consentement unanime, ils +supprimèrent les mascarades. «Le peuple, dit le journal de Prudhomme, +a senti toute l'absurdité de cette monstrueuse coutume, et il faut +espérer qu'elle ne se reproduira plus: ce sera encore un des +bienfaits de la révolution[83].» Par contre, le roi étant venu <p.128> +subitement dans l'Assemblée (4 février 1790) pour s'unir à elle et lui +témoigner son attachement au nouvel ordre de choses, celle-ci répondit +à cette marque de confiance par un serment civique, c'est-à-dire de +fidélité à la nation, à la Constitution et au roi. Dès le soir même, +le maire et les représentants de la commune descendirent sur la place +de Grève, qui était couverte d'une foule immense; Bailly prononça le +serment, et la multitude le répéta avec enthousiasme. Pendant +plusieurs jours, la ville fut en fête: chaque district, chaque +corporation, chaque bataillon de garde nationale, même chaque collége, +vint à son tour sur les places publiques prononcer le serment. +«Nouveauté patriotique, dit un journal, digne des républiques +anciennes!» + + [Note 83: _Révolutions de Paris_, nº 32, p. 60.--Ajoutons que + le carnaval était, sous l'ancien régime, l'occasion de scènes + hideuses où le peuple se vautrait dans l'ordure et la + crapule. «Dans ces jours-là, dit Mercier, ses divertissements + ont une empreinte de sottise et de villenie qui rapproche ses + goûts de ceux des pourceaux.»] + +Quelques mois après, Paris résolut de célébrer l'anniversaire du 14 +juillet par une fédération nationale: l'Assemblée approuva le projet +de cette fête, et tous les départements y furent convoqués. Le +Champ-de-Mars avait été choisi pour cette solennité, et, comme il +n'était alors qu'une plaine fangeuse, des travaux furent entrepris +pour le niveler et l'assainir; mais les ouvriers étant insuffisants +pour cette opération, toute la population se porta à leur aide comme à +une fête civique: districts, milices, corporations, prêtres, nobles et +grandes dames s'empressèrent à manier la pelle, à traîner la brouette, +et en quelques jours le champ fut prêt. + +Le 14 juillet, les fédérés des 83 départements, les députés de +l'armée, la garde nationale, l'Assemblée et la municipalité partirent +de la Bastille, traversèrent Paris et trouvèrent le Champ-de-Mars +occupé par deux cent mille spectateurs qui bravaient la pluie en +chantant et en dansant. Une messe fut célébrée par l'évêque <p.129> +d'Autun, assisté de trois cents prêtres, sur un autel dressé en plein +air et qui prit le nom d'autel de la patrie; les bannières des 83 +départements furent bénies et un _Te Deum_ chanté. Alors La Fayette +monta à l'autel, et, au nom de la garde nationale, prononça le serment +civique; le roi et le président de l'Assemblée le répétèrent, et +quarante pièces de canon, cent musiques militaires, les acclamations +de trois cent mille hommes, «qui faisaient trembler le ciel et la +terre,» y répondirent. Ce fut la plus belle fête de la révolution: le +soir, on dansa sur les ruines de la Bastille, et, pendant un mois, les +Parisiens fêtèrent dans des banquets, des bals, des spectacles, leurs +frères des départements. + +Huit mois après cette grande journée, Paris eut une solennité d'un +autre genre et y montra le même enthousiasme: Mirabeau mourut (3 avril +1791). Le peuple qui, pendant les trois jours de sa maladie, s'était +porté en foule autour de sa demeure, fit fermer les magasins, les +ateliers, les théâtres, et demanda que des honneurs extraordinaires +fussent rendus au grand orateur de la révolution. L'Assemblée décréta +que ses restes seraient portés à l'église Sainte-Geneviève, +transformée en _Panthéon_ pour la sépulture des grands hommes. Toutes +les autorités, la garde nationale, les clubs, les corporations, le +peuple entier assistèrent à ces funérailles, qui furent célébrées avec +la pompe la plus majestueuse. Le cortége partit de la rue de la +Chaussé-d'Antin, où demeurait Mirabeau, et s'arrêta à l'église +Saint-Eustache: là, Cérutti prononça un discours funèbre qui fut +suivi, selon l'usage de la garde nationale, d'une salve de dix mille +coups de fusil tirée dans l'église même. De là, on se dirigea à +travers les Halles et la rue Saint-Jacques vers la vieille église +Sainte-Geneviève, où l'on déposa le corps entre ceux de Descartes et +de Soufflot, en attendant que le Panthéon fût achevé. Paris porta le +deuil de Mirabeau pendant huit jours. + +Trois mois après (11 juillet 1791), les mêmes honneurs furent <p.130> +rendus aux cendres de Voltaire, mais avec une pompe encore plus théâtrale. +Ce fut la première de ces cérémonies imitées de l'antiquité, d'où le +culte catholique se trouvait banni, et qui furent si communes pendant +la révolution: char, musique, costumes, emblèmes, tout semblait +emprunté aux Grecs et aux Romains. Le cortége partit des ruines de la +Bastille, suivit les boulevards, stationna devant l'Opéra (théâtre de +la porte Saint-Martin), passa par la place Louis XV, devant les +Tuileries, sur le Pont-Royal, s'arrêta sur le quai des Théatins, +devant la maison où Voltaire était mort et où se trouvait la nièce du +grand homme avec les filles de Calas. De là, il stationna encore +devant le Théâtre-Français (Odéon), où les comédiens lui firent de +nouveaux honneurs, et enfin il arriva au Panthéon. Les Parisiens +assistèrent à cette fête symbolique, ou, comme disaient les +royalistes, «à cette parodie païenne d'une béatification,» avec autant +d'enthousiasme que de gravité. Dans les circonstances où l'on se +trouvait, l'apothéose de Voltaire était un événement politique: en +effet, à cette époque, Louis XVI avait essayé de s'enfuir, et, captif +dans les Tuileries, il attendait de l'Assemblée nationale ou son +rétablissement ou sa déchéance. + +Dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille, étant sortis +secrètement des Tuileries, avaient gagné à pied le quai des Théatins, +où les attendaient deux voitures bourgeoises, et de là la porte +Saint-Martin, où ils montèrent dans leur voiture de voyage. Ils se +dirigèrent sur Montmédy pour chercher un asile dans l'armée de +Bouillé. A la première nouvelle de cette fuite, la municipalité fit +tirer le canon d'alarme; la garde nationale se rassembla; les clubs et +les sections se mirent en permanence; les bonnets de laine et les +piques descendirent dans les rues; les noms de roi, de reine, de +Louis, de Bourbon furent effacés sur toutes les enseignes et les <p.131> +tableaux des boutiques, avec les couronnes et les armoiries royales. +Mais, l'Assemblée ayant pris rapidement les mesures les plus +énergiques pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, la ville +retrouva bientôt son calme: «les ouvriers s'occupèrent de leurs +travaux, les affaires s'expédièrent avec la célérité ordinaire, les +spectacles jouèrent comme de coutume, et Paris et la France apprirent +par cette expérience, devenue si funeste à la royauté, que presque +toujours le monarque est étranger au gouvernement qui existe sous son +nom[84].» + + [Note 84: Mémoires du marquis de Ferrières, II, 339.] + +Cependant, la famille royale avait été arrêtée à Varennes et revenait +à Paris escortée par plus de cent mille hommes. Elle arriva vers le +soir à la barrière Saint-Martin, suivit les boulevards extérieurs +jusqu'à la barrière de Neuilly et entra par les Champs-Élysées pour +gagner les Tuileries sans traverser les rues populeuses de la ville. +La multitude s'était portée à sa rencontre, gardant un silence +menaçant, et elle couvrait toute la route; les Champs-Élysées +paraissaient hérissés de baïonnettes; la voiture allait au pas, +enveloppée et protégée par un bataillon carré de trente hommes de +profondeur. «Ce n'était pas une marche triomphale, dit un journal, +c'était le convoi de la monarchie.» A la porte des Tuileries, la +fureur du peuple éclata, et la garde nationale parvint avec peine à +garantir de ses outrages la famille royale. + +L'Assemblée suspendit le roi de son pouvoir jusqu'à l'achèvement de la +Constitution. Mais le parti républicain voulait la déchéance du +monarque, et, pendant la discussion élevée à ce sujet, il tint tout +Paris en rumeurs et en alarmes: la multitude enveloppait la salle du +Manége, insultait les députés, menaçait d'attaquer les Tuileries; et +quand le décret fut prononcé, les attroupements devinrent si alarmants +que, le 16 juillet, l'Assemblée ordonna à la municipalité «de réprimer +le désordre par tous les moyens que la loi mettait en son <p.132> +pouvoir.» Le lendemain, la municipalité convoqua toute la garde nationale +et lui fit occuper les principales places; mais les clubs ayant excité le +peuple à signer une pétition pour la déchéance du roi, une grande +foule se rendit au Champ-de-Mars: elle n'avait pas d'armes et se +trouvait composée principalement d'oisifs, de curieux, de femmes, +d'enfants. Cette foule signait la pétition sur l'autel de la patrie +quand des patrouilles de garde nationale arrivèrent pour dissiper le +rassemblement: elles furent accueillies par des injures, des pierres, +et même un coup de pistolet tiré sur La Fayette. Alors la municipalité +résolut de proclamer la loi martiale; elle se mit en marche avec le +drapeau rouge déployé, huit canons, douze cents hommes, de la +cavalerie, un appareil formidable. L'entrée dans le Champ-de-Mars se +fit par trois détachements et trois côtés pour envelopper la +multitude; mais, à la vue du drapeau rouge, des cris de fureur +éclatèrent; des pierres furent lancées; la garde nationale, sans faire +de sommations, tira en l'air; la foule se précipita vers l'autel de la +patrie, et de là redoubla ses cris et ses pierres. Alors deux des +trois détachements firent feu, et une centaine de malheureux tombèrent +tués ou blessés; tout le reste s'enfuit et s'en alla porter la +consternation dans la plupart des quartiers en essayant de les +soulever: mais nul ne bougea. Le drapeau rouge resta déployé à +l'Hôtel-de-Ville jusqu'au 7 août. + +Cette répression si précipitée d'une émeute peu redoutable, d'un +rassemblement qui se serait dissipé de lui-même, eut les plus funestes +suites. Le peuple en garda un profond ressentiment: il ne la pardonna +jamais à la bourgeoisie; pour lui, La Fayette, Bailly et les +_exécuteurs_ du 17 juillet ne furent que des assassins; l'uniforme de +la garde nationale lui devint odieux; il appela le terrain de la +fédération «le champ du massacre.» + +Cependant la Constitution était terminée: elle fut proclamée en <p.133> +grande pompe sur les principales places de Paris, promenée au +Champ-de-Mars, déposée au bruit du canon sur l'autel de la patrie; +mais l'enthousiasme populaire avait été éteint dans le sang du 17 +juillet, et le roi, ainsi que l'Assemblée nationale, ne furent +accueillis à cette fête qu'avec froideur et même des injures. + +Des élections nouvelles avaient été faites. D'après la Constitution, +le droit électoral n'appartenait qu'aux citoyens _actifs_, +c'est-à-dire payant une contribution de trois journées de travail, et +ces citoyens actifs choisissaient des électeurs parmi ceux qui +payaient une contribution de cent cinquante à deux cents journées: la +multitude pauvre n'eut donc aucune part à ces élections, et ce fut +pour elle un grand motif de réprobation contre la Constitution; aussi, +les élections de Paris n'envoyèrent à la nouvelle Assemblée que des +hommes de la bourgeoisie[85]. Bailly et La Fayette donnèrent leur +démission: le premier fut remplacé par Pétion, l'un des chefs du <p.134> +parti girondin, qui devint l'idole du peuple; le second ne fut pas +remplacé; chacun des six chefs de division commanda la garde nationale +à tour de rôle pendant un mois. + + [Note 85: _Députés de Paris à l'Assemblée législative_: + Garran de Coulon, président du tribunal de Cassation; + Lacépède, administrateur du département; Pastoret, + procureur-syndic du département; Cérutti, administrateur du + département; Beauvais, docteur en médecine, juge de paix; + Bigot de Préameneu, juge du tribunal du quatrième + arrondissement; Gouvion, major général de la garde nationale; + Broussonnet, de l'Académie des sciences, secrétaire de la + Société d'agriculture; Cretté, propriétaire et cultivateur à + Dugny, administrateur du directoire du département; + Gorguereau, juge du tribunal du cinquième arrondissement; + Thorillon, ancien procureur du Châtelet, administrateur de + police, juge de paix de la section des Gobelins; Brissot de + Warville; Filassier, procureur-syndic du district de + Bourg-la-Reine; Hérault de Séchelles, commissaire du roi; + Mulot; Godart, homme de loi; Boscary jeune, négociant; + Quatremère-Quincy; Ramond; Robin (Léonard), juge du tribunal + du sixième arrondissement; Debry, administrateur du + département; Condorcet; Treihl-Pardailhan, administrateur du + département; Monneron, négociant. + + Godart et Cérutti, décédés, Monneron, Gouvion et Boscary, + démissionnaires, furent remplacés successivement par + Lacretelle (5 novembre 1791), Alleaume (4 février 1792), + Kersaint (1er avril), Demoy (1er mai), et Dussault (6 juin).] + + + +§ V. + +Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats de +Châteauvieux.--Journée du 20 juin. + + +L'_Assemblée législative_ commence sa session (1er octobre 1791). Les +émigrés ayant sollicité les rois absolus d'étouffer la révolution par +la force des armes, la guerre est déclarée (20 avril 1792), aux +applaudissements de tous les patriotes, à la grande joie des +Parisiens, dont l'ardeur révolutionnaire ne s'est pas ralentie. + +La multitude avait été écartée de la garde nationale, dont les rangs +n'étaient ouverts qu'aux citoyens actifs: au premier bruit de guerre, +elle s'arme de piques, et, malgré les ordres de la municipalité, elle +s'organise en compagnies désordonnées, qui font la loi dans les rues; +son bonnet de laine rouge, cette coiffure du pauvre si méprisée des +chapeaux à cornes et des perruques poudrées, devient tout à coup un +emblème patriotique, et dans les clubs, les théâtres, les promenades, +les Jacobins le portent comme le bonnet de la liberté; enfin, ce nom +hideux de _sans-culottes_ que les habits de satin et les talons rouges +avaient donné à la foule déguenillée des faubourgs, devient un titre +révolutionnaire: les parias de l'ancien régime s'en font gloire et le +jettent comme un cri de guerre et de vengeance à leurs ennemis. «De +quels succès, dit le journal de Prudhomme, les contre-révolutionnaires +peuvent-ils se flatter contre un peuple à qui tout sert, qui fait +armes de tout pour défendre sa liberté? Avec l'air _Ça ira!_ on le +mènerait au bout du monde, à travers les armées combinées de l'Europe; +paré d'un noeud de rubans aux trois couleurs, il oublie ses plus <p.135> +chers intérêts pour ne s'occuper que de la chose publique, et quitte +gaiement ses foyers pour aller aux frontières. La vue d'un bonnet +rouge de laine le transporte, parce qu'on lui a dit que ce bonnet +était en Grèce, à Rome le signe de ralliement de tous les ennemis du +despotisme. Enfin, le peuple commence à se compter et à se dire: +Vingt-quatre mille hommes bien vêtus auront dorénavant mauvaise grâce +à parler de la loi martiale devant trois cent mille hommes sans +uniformes, mais armés.» + +Ces dispositions du peuple apparurent dans la _fête de la liberté_, +donnée à l'occasion des soldats de Châteauvieux. Deux ans auparavant, +ce régiment suisse, s'étant mis en rébellion à Nancy, avait engagé une +bataille terrible contre la garde nationale des départements voisins: +quarante des chefs de la révolte furent condamnés aux galères, et ils +venaient d'être amnistiés par l'Assemblée constituante. Ils arrivèrent +à Paris, et les Jacobins, en haine de la garde nationale et de +l'aristocratie bourgeoise, les promenèrent processionnellement de la +Bastille au Champ-de-Mars par les boulevards, avec les symboles +antiques et modernes que la révolution avait mis en usage, étendards +aux inscriptions démagogiques, bustes de Voltaire et de Rousseau, +tables de la déclaration des droits, images sculptées de la Bastille, +fers des condamnés tressés de fleurs, enfin un char, portant une +statue de la Liberté, traîné par vingt chevaux _démocrates_. Les +autorités ne prirent aucune part à cette fête; la garde nationale se +tint en réserve dans ses postes; l'ordre, néanmoins, ne fut pas +troublé. «Le peuple se rangea, s'aligna, à la vue d'un épi de blé qui +lui fut présenté en guise de baïonnette, depuis la Bastille jusqu'au +Champ-de-Mars.» Aussi les journaux révolutionnaires s'écrièrent: «Ils +ont appris à connaître le peuple de Paris, à le respecter, à +l'admirer, les administrateurs ineptes du directoire, les officiers de +l'état-major de la garde parisienne, cette cour envieuse et <p.136> +scélérate avec tous les agents qu'elle tient à sa solde! Bon peuple de +Paris, cette journée te vaudra l'honneur de servir de modèle au reste de +la France et aux autres nations. Persévérance et courage!» + +Les constitutionnels répondirent à la fête donnée aux soldats de +Châteauvieux par une pompe funéraire célébrée en l'honneur de +Simonneau, maire d'Étampes, assassiné dans une émeute. Le peuple à son +tour s'en tint éloigné. Cette lutte à coups de fêtes et de costumes +présageait de sanglants événements. + +La guerre était commencée; mais dès les premières hostilités, nos +armées avaient éprouvé un échec. Aussitôt les Parisiens crièrent à la +trahison et demandèrent des mesures de rigueur contre les prêtres +réfractaires et les émigrés. L'assemblée décréta ces mesures et +ordonna la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris. Le +roi refusa de sanctionner ces décrets: alors les Jacobins résolurent +de l'y contraindre par la force et soulevèrent le peuple. + +Le 20 juin, les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et +Saint-Marceau se réunissent près de la Bastille et sont grossis des +compagnies de piques et d'une foule immense, avec ou sans armes, mêlée +de femmes et d'enfants. Certains de l'approbation secrète de Pétion et +dédaignant les ordres de la municipalité, ils se mettent en marche par +les boulevards et la rue Saint-Honoré, ayant à leur tête les tables de +la déclaration des droits, escortées par des canons, et pénètrent dans +la salle de l'Assemblée pour lui présenter une pétition contre le +pouvoir exécutif «au nom de la nation, qui a les yeux fixés sur +Paris.» + +Le cortége, composé de vingt-cinq à trente mille personnes, offrait le +plus étrange comme le plus alarmant des spectacles: c'était à la fois +une fête populaire et un commencement d'insurrection. On voyait +pêle-mêle des femmes et des enfants ayant ou des armes, ou des <p.137> +rameaux verts, ou des bouquets de fleurs; des hommes demi-nus, en +sabots, avec des piques, des haches, des bâtons, des broches, des +couteaux, portant des culottes déchirées pour bannières; des gardes +nationaux avec ou sans uniformes, ayant au bout de leurs fusils des +inscriptions menaçantes. Tous, en défilant devant l'Assemblée +silencieuse et confuse, chantaient et criaient: Vive la nation! A bas +le veto! Vivent les sans-culottes! A bas les prêtres! Les aristocrates +à la lanterne! + +De la salle du Manége les insurgés suivirent la terrasse des +Feuillants[86] et continuèrent à défiler le long de la façade du +château, devant lequel étaient rangés dix bataillons de garde +nationale. Quatorze autres bataillons étaient dans le château, les +cours et la place du Carrousel. La foule sortit du jardin par la porte +du Pont-Royal. La garde nationale résista encore; mais les officiers +municipaux firent ouvrir les portes, et le peuple envahissant le +Carrousel, s'entassa à la porte de la cour royale. La garde nationale +résista encore; mais les officiers municipaux ayant fait ouvrir cette +porte, la foule se précipita dans la cour, entra dans le château et +monta une pièce de canon dans les appartements. + + [Note 86: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + ch. XI.] + +Le roi, voyant que les portes intérieures allaient être enfoncées, +ordonna de les ouvrir et faillit être écrasé par la cohue. Protégé par +quelques gardes nationaux, il monta sur une table, et, pendant deux +heures, il résista aux demandes, aux insultes, aux cris de la foule +qui augmentait sans cesse, mais dont une grande partie n'était +qu'égarée, entraînée ou même amenée par la curiosité; enfin, Pétion +arriva, harangua le peuple et l'engagea à se retirer. Les appartements +furent ouverts, et la multitude y défila avec tumulte, mais sans +excès, saluant même la reine qui s'était établie dans une salle avec +ses enfants pour diviser la masse populaire et favoriser l'évacuation +du château. + +Cette journée excita l'indignation du parti constitutionnel: <p.138> +Pétion fut suspendu de ses fonctions; la bourgeoisie parisienne, dans +une pétition qui portait huit mille signatures, demanda à l'Assemblée la +punition des chefs de l'insurrection; La Fayette, qui commandait +l'armée de la Meuse, accourut à Paris pour en finir avec les Jacobins +par la force; mais il sollicita vainement la garde nationale de +marcher sur le club: il ne put réunir cent hommes, et s'en alla +désespéré. Plusieurs sections proposèrent de le mettre en accusation; +toutes redemandèrent leur _vertueux maire_. + +La majorité de la population était pourtant satisfaite de la +Constitution, favorable au roi, pleine de haine contre les démagogues; +mais, comme elle se défiait en même temps de la cour, de ses projets +de contre-révolution, de ses intelligences avec l'étranger, elle +restait immobile, incertaine, divisée, et laissait agir le parti +jacobin, qui voulait conjurer le danger extérieur par le renversement +de Louis XVI. + + + +§ VI. + +Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du 10 août. + + +Cependant les Prussiens approchaient de nos frontières. Un camp de +réserve avait été formé à Soissons pour recevoir les volontaires des +départements; trois bataillons furent organisés à Paris, forts +ensemble de seize cents hommes, et sortirent de la ville les 11, 20 et +22 juillet. Le 11 juillet, l'Assemblée déclara la patrie en danger, +et, le 22, elle ordonna la levée de cent mille volontaires des gardes +nationales. Le même jour, la municipalité proclama le décret du danger +de la patrie sur toutes les places publiques, avec une pompe imposante +et sévère. Toute la garde nationale était sur pied; le canon d'alarme +tirait de moment en moment; les officiers municipaux allaient dans les +principales rues, au bruit de l'artillerie et de la musique, lire le +décret et déployer la bannière où était inscrit: _Citoyens, la <p.139> +patrie est en danger!_ Huit amphithéâtres avaient été dressés à la place +Royale, au parvis Notre-Dame, à la place Dauphine, à l'Estrapade, à la +place Maubert, devant le Théâtre Français (Odéon), devant le +Théâtre-Italien (salle Favart) et au carré Saint-Martin. Sur chacun de +ces amphithéâtres était une tente couverte de guirlandes, chargée de +couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la +liberté; le drapeau de la section était planté sur le devant et +flottait au-dessus d'une table posée sur deux caisses de tambour; +trois officiers municipaux et six notaires recevaient à cette table +les enrôlements; sur les côtés étaient des faisceaux de drapeaux, et +sur le devant les volontaires formaient un cercle renfermant deux +pièces de canon et la musique. Cette cérémonie excita un grand +enthousiasme: des rangs de la garde nationale et de la multitude +sortaient à chaque instant des jeunes gens pleins d'ardeur qui +allaient se faire inscrire au registre patriotique; puis ils +descendaient de l'estrade en criant: Vive la nation! au bruit de la +musique, au milieu des acclamations des assistants et des +embrassements des femmes, qui les couronnaient de fleurs. + +Le contingent de Paris, ou plutôt du département, était de dix-sept +bataillons de cinq à six cents hommes, en y comprenant les trois qui +étaient au camp de Soissons. Pendant la première semaine, il y eut +mille à douze cents inscriptions par jour, et, en moins de trois +semaines, trente-quatre bataillons, au lieu de dix-sept, étaient au +complet; mais ils ne purent être organisés que quinze jours après et +ne partirent qu'au commencement de septembre. + +La déclaration du danger de la patrie exalta les sentiments +révolutionnaires des Parisiens et les remplit d'indignation contre le +monarque qui avait appelé les étrangers à sa délivrance. Pendant +quinze jours, la ville fut dans des alarmes et des agitations +continuelles, et les journaux jacobins ne cessèrent de la pousser <p.140> +à se débarrasser de la royauté par une insurrection. «Puisque Paris, +disait Prudhomme, a donné le premier exemple aux villes de l'empire, +puisque, par l'immensité de sa population et de ses ressources, cette +grande cité a continué d'être le principal foyer de la révolution, +peuple de Paris, lève-toi tout entier, point de demi-mesures!...» Les +décrets de l'Assemblée tendirent à enlever à la cour tous ses moyens +de défense, et, au contraire, à créer une armée à l'insurrection qui +se préparait: ainsi, on ne laissa à Paris d'autres troupes de ligne +qu'un régiment suisse; on forma pour la garde des prisons, des +tribunaux et la police générale une gendarmerie spéciale composée +presque entièrement d'anciens gardes-françaises; on décréta que les +citoyens non inscrits dans la garde nationale ne devaient pas moins le +service tant que la patrie serait en danger, et l'on ordonna de les +armer de piques, à défaut de fusils. Cette garde fut alors composée de +cent vingt mille hommes, mais il n'y en avait pas vingt-cinq mille +habillés et équipés[87]. + + [Note 87: «Il faut remarquer que beaucoup se font remplacer, + que les remplaçants sont de pauvres gens négligents et + malpropres, ce qui répugne les autres volontaires de faire le + service; que les corps de garde sont peu gardés par cette + raison; que les grenadiers sont des gens fermes et instruits + au service; que les canonniers sont des jeunes gens + bouillants et pleins de feu; mais qu'en général il n'y a pas + d'ensemble dans le corps de la garde nationale.» (Note + trouvée au château des Tuileries le 10 août.)] + +Une nouvelle révolution était imminente, et les Jacobins la +préparèrent presque ouvertement. Danton, président du club des +Cordeliers, en traça le plan; Pétion et le conseil général de la +commune promirent leur coopération; le noyau de l'armée +révolutionnaire devait être un corps de fédérés marseillais et bretons +récemment arrivés à Paris; mais on était certain du concours de la +multitude. L'insurrection fut précipitée par le manifeste du duc de +Brunswick qui dévoilait si maladroitement les intelligences de la cour +avec l'étranger, et le renversement du trône fut la réponse des <p.141> +Parisiens à cette insolente agression. + +Le 5 août, la section des Quinze-Vingts, qui ordinairement donnait le +mouvement aux autres, arrête que «si l'Assemblée législative n'a pas +prononcé, le 9, la déchéance du roi, à minuit le tocsin sonnera, la +générale battra et tout se lèvera à la fois.» Quarante-six sections +adhèrent à cet arrêté, et l'une d'elles, la section Mauconseil, +proclame d'elle-même la déchéance. Le 10, à minuit, les fédérés, au +nombre de mille, sont en armes; les sections ont nommé des +commissaires «pour se réunir à la commune, y remplacer de gré ou de +force le conseil général et sauver la patrie;» trois corps d'insurgés, +composés de gardes nationaux, d'hommes à piques, même de gens sans +armes, commencent à se former au faubourg Saint-Antoine, au faubourg +Saint-Marceau, aux Cordeliers; le tocsin et le tambour retentissent +dans tous les quartiers, et l'insurrection se met en marche. + +Cependant, la cour avait fait ses dispositions pour la repousser: la +garde nationale, convoquée à la défense des Tuileries, remplissait le +jardin de ses bataillons; le commandant général, Mandat, avait mis un +bataillon à la Grève, de l'artillerie au Pont-Neuf, de la gendarmerie +au Louvre, pour prendre en queue et en flanc la colonne du faubourg +Saint-Antoine et l'empêcher de se joindre aux deux autres. Mais les +commissaires des sections s'emparent sans résistance de +l'Hôtel-de-Ville, se constituent en commune insurrectionnelle et +éloignent sur le champ le bataillon de la Grève et l'artillerie du +Pont-Neuf; ils mandent à leur barre Mandat, qui est décrété +d'accusation et assassiné sur les marches de l'hôtel; ils nomment +commandant général Santerre, qui est à la tête de la colonne du +faubourg Saint-Antoine. Alors les trois corps d'insurgés se réunissent +sur les quais et se dirigent vers les Tuileries par les deux rives de +la Seine et les rues voisines du Louvre, pendant que le désordre se +met dans les rangs des défenseurs du château: les canonniers <p.142> +placés dans les cours tournent leurs pièces ou les mettent hors de +service; les bataillons postés dans le jardin, après une revue du roi, +se dispersent ou vont se réunir aux insurgés; deux seulement, les +bataillons des Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas, déjà signalés +par leur ardeur royaliste, restent à la défense des Tuileries avec +douze cents Suisses et cinq cents gentilshommes. + +A huit heures du matin, l'avant garde de l'insurrection, composée +d'hommes à piques et de fédérés, arrive en tumulte dans le Carrousel, +enfonce les portes de la cour royale et pénètre sans résistance +jusqu'au vestibule et au grand escalier; là étaient massés les +Suisses, avec lesquels ils parlementent. Cependant le roi, à +l'approche de la foule, avait quitté le château et s'était retiré dans +l'Assemblée avec sa famille, escorté par la garde nationale, au milieu +des cris du peuple qui avait déjà envahi la terrasse des Feuillants. +Il y était à peine arrivé que le combat s'engage entre les Suisses et +la multitude, qui, frappée à bout portant de l'escalier, des fenêtres, +des corps de logis de la cour royale, s'enfuit en couvrant le sol de +ses morts et en criant à la trahison. Les Suisses sortent en deux +colonnes et balayent en un clin d'oeil le Carrousel et les rues +voisines; le château se croit victorieux; ses défenseurs se disposent +à marcher sur l'Assemblée, et celle-ci était résolue à mourir à son +poste, lorsque le corps d'armée des insurgés, recueillant les fuyards, +débouche par le Louvre, les guichets, le Pont-Royal, avec des cris de +vengeance et de fureur. Aussitôt il décharge ses canons sur les +Suisses, les repousse de la place, se précipite dans les cours, malgré +le feu qui part de toutes les croisées, et incendie les corps de logis +de la cour royale; mais ce n'est qu'après trois heures de combat, et +lorsqu'une colonne, s'emparant de la terrasse du bord de l'eau, eut +attaqué le château par le jardin, qu'il envahit les Tuileries. Les +Suisses se retirent en bon ordre par le jardin, la place Louis XV, <p.143> +les Champs-Élysées, tombant un à un, défendant le terrain pied à pied +contre des masses d'assaillants, et ils ne sont complétement dispersés +que par les canons du faubourg Saint-Marceau qui les prennent en flanc +du côté du pont Louis XVI. A midi, la multitude avait dévasté le +château, et elle se précipita dans l'Assemblée, apportant des armes, +des bijoux, des meubles, amenant des prisonniers, demandant la +déchéance du roi et la punition «des traîtres qui avaient assassiné le +peuple.» L'Assemblée décréta la suspension du pouvoir exécutif, la +translation de la famille royale au Luxembourg et la convocation d'une +Convention nationale. + +«Quel spectacle offrait Paris et surtout le lieu de la scène vers le +soir de la journée du 10 août! Tous les travaux interrompus, le +commerce suspendu, les ateliers déserts, toutes les rues hérissées +d'armes, tous les regards, tous les pas dirigés sur le château des +Tuileries, qu'indiquaient assez de longs torrents de fumée. Le +Carrousel était comme une fournaise ardente; pour entrer au château, +il fallait traverser deux corps de logis incendiés, et on ne pouvait +le faire sans passer sur une poutre enflammée ou sans marcher sur un +cadavre. La façade du palais était criblée de haut en bas par les +canons nationaux; dans le vestibule, l'escalier, la chapelle, les +appartements, rien de plus hideux, de plus horrible; les murailles +teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de +tronçons d'armes, un pan du manteau royal distribué à qui voulait s'en +souiller les mains, des débris de meubles et de bouteilles, et partout +des cadavres. La porte du château donnant sur la terrasse était +obstruée par des monceaux d'autres cadavres; toutes les allées du +jardin en étaient jonchées de même: on trouvait des cadavres au pied +des arbres, au bas des statues de marbre et recouverts par l'herbe et +les fleurs du parterre. Au pont Tournant, comme pour donner la +dernière touche à cette image effroyable, la caserne de bois des <p.144> +Suisses brûlait, et sa flamme sinistre éclairait cinq ou six voitures +qu'on chargeait de morts sur la place Louis XV[88].» + + [Note 88: _Révol. de Paris_, t. XIV.] + +Il y eut deux mille hommes tués dans cette bataille, dont douze à +treize cents Parisiens: aussi la population se regarda-t-elle comme +ayant été décimée par la trahison de la cour, et, dès ce moment, il y +eut dans la multitude la pensée de venger ce qu'elle appelait le +massacre du 10 août par l'extermination des royalistes. + + + +§ VII. + +Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Départ +des bataillons de volontaires. + + +Pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, Paris fut dans +l'anarchie la plus complète: c'était la multitude ignorante, brutale, +sanguinaire qui venait de remporter la victoire; ce fut elle qui +domina dans la commune insurrectionnelle, composée presque entièrement +de gens sans instruction et sans probité. Alors commença le règne de +cette fameuse Commune, qui, usurpant tous les pouvoirs, domina pendant +deux ans la représentation nationale, Paris et la France, qui +déshonora la révolution par ses crimes, qui précipita violemment sa +marche, qui ne tomba que lorsque s'arrêta la révolution elle-même! +Pendant les premiers temps de sa puissance, elle siégeait nuit et jour +et rendait en vingt-quatre heures deux cents arrêtés. Elle envoya +Louis XVI et sa famille dans la tour du Temple et les fit garder avec +la plus grande rigueur. Elle fit enterrer les victimes du 10 août +«sans les momeries sacerdotales, inutiles à la mémoires d'hommes +libres, qui ne reconnaissent d'autre dieu que la liberté et d'autre +culte que celui de l'égalité.» Elle ordonna la destruction des statues +des rois, des monuments et des emblèmes «qui rappelaient au <p.145> +peuple les temps de l'esclavage sous lequel il avait gémi;» et alors +furent renversées la statue de Louis XIII à la place Royale, celles de +Louis XIV à la place Vendôme, de Louis XV à la place qui prit le nom de +la Révolution, et même celle de Henri IV, jadis si populaire. Elle fit +casser le directoire du département, accusé de royalisme, suspendre +les six tribunaux de Paris, dissoudre les bataillons des +Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères, bouleverser la garde +nationale par le décret du 18 août, décret qui donna à cette garde le +nom de _sections armées_, abolit les compagnies de grenadiers et de +chasseurs, composées de gens riches, et fit entrer pêle-mêle dans les +compagnies tous les citoyens avec ou sans uniformes, avec ou sans +armes, ce qui mit Paris sous la domination des piques et des +sans-culottes. Elle institua un comité de surveillance, qui eut la +police de Paris, exerça réellement la dictature la plus tyrannique et +domina la Convention elle-même. Elle força l'Assemblée à créer un +tribunal révolutionnaire, dont les membres furent élus par les +sections, qui jugeait sans appel et envoya à l'échafaud, dressé en +face des Tuileries encore fumantes et ensanglantées, vingt-deux +royalistes ou _conspirateurs_ du 10 août. Enfin, quand le danger +extérieur s'aggrava, quand les Prussiens eurent passé la frontière et +pris Longwi, elle décréta qu'il serait formé un camp à Montmartre, que +les cloches seraient converties en canons, les fers des grilles en +piques, l'argenterie des églises en monnaie; que des visites +domiciliaires seraient faites pour découvrir les armes, arrêter les +suspects et enchaîner les conspirateurs. En effet, du 29 au 30 août, +les barrières furent fermées, la Seine barrée, les voitures arrêtées, +les rues désertes, et, à une heure du matin, les commissaires de la +commune, assistés des sections armées, firent leurs visites. Tout +citoyen trouvé hors de son domicile fut réputé suspect, et l'on jeta +ainsi dans les prisons cinq à six mille individus; nobles, prêtres <p.146> +réfractaires, gens de l'ancienne cour, officiers de la garde +nationale, etc. + +Le comité de surveillance, où régnait Marat, voyant le nombre des +prisonniers et croyant ou feignant de croire qu'un nouveau succès des +Prussiens exciterait une insurrection royaliste, résolut de faire une +Saint-Barthélémy dans les prisons. C'était la pensée féroce de la +multitude, qui, voyant partout des traîtres, était dans une exaltation +poussée jusqu'à la rage et ne demandait que la mort de ses ennemis. On +ne parlait que des projets de vengeance des royalistes; on répandait +le bruit qu'une armée entière de nobles et d'anciens gardes du roi +était prête à égorger les patriotes; on ajoutait que le plan des rois +du Nord était d'exterminer toute la population parisienne. «Qu'ils +viennent, disait un des orateurs populaires à l'Assemblée, qu'ils +viennent relever les murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces +anthropophages couronnés. Si la victoire trahit notre cause, les +torches sont prêtes... Ils ne trouveront que des cendres à recueillir +et des ossements à dévorer!» Enfin, dans le comité de défense de +l'Assemblée, on agita la question d'abandonner Paris; mais Danton: «La +France est dans Paris, dit-il; si vous abandonnez la capitale à +l'étranger, vous lui livrez la France... Il faut nous maintenir ici +par tous les moyens et nous sauver par l'audace... Il faut... (et avec +un geste effrayant) il faut faire peur aux royalistes!...» + +Paris, menacé de ruine par l'étranger, en proie à l'anarchie, dominé, +égaré par quelques hommes sanguinaires, était alors fou de terreur et +de haine et présentait dans toutes ses parties le spectacle le plus +terrible: des troupes de volontaires partant pour l'armée, des bandes +d'ouvriers allant travailler au camp de Montmartre; les femmes +fabriquant dans les églises des habits et des tentes; des orateurs +populaires semant l'alarme dans les rues; les places publiques +occupées par des théâtres d'enrôlement; les barrières fermées; des <p.147> +hommes armés, des canons, des patrouilles, des postes partout. Tout à +coup, le 2 septembre (c'était un dimanche), le bruit se répand que +Verdun est pris, que les Prussiens marchent sur Paris, que les +royalistes s'agitent dans leurs hôtels et les prisons pour leur livrer +la ville. La Commune fait placarder des affiches menaçantes; deux +sections (Poissonnière et Luxembourg) décrètent de massacrer les +prisonniers; on tire le canon d'alarme; on sonne le tocsin; on arbore +le drapeau noir sur les tours Notre-Dame; toute la population semble +frappée de terreur ou de vertige: «Courons aux prisons! ce cri +terrible, raconte un témoin, retentit à l'instant d'une manière +spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places +publiques, dans tous les rassemblements, enfin dans l'Assemblée +nationale même: qu'il ne reste pas un seul de nos ennemis vivants pour +se réjouir de nos revers et frapper nos femmes et nos enfants[89].» +Alors des rassemblements se forment autour des prisons, principalement +autour de celle de l'Abbaye, où l'on amenait vingt-quatre prêtres; +deux ou trois cents hommes, la plupart, dit-on, ouvriers ou gens de +boutique des rues voisines, excités par les satellites du comité de +surveillance, se jettent sur ces vingt-quatre prêtres et les +massacrent; puis, enivrés de leur crime, ils courent aux Carmes et à +Saint-Firmin, et égorgent dans ces deux prisons deux cent +quarante-quatre prêtres. Ils reviennent à l'Abbaye et tuent encore +soixante-quatre Suisses ou gardes du roi; puis ils forment un tribunal +présidé par un huissier du faubourg Saint-Antoine, Maillard, l'un des +assaillants de la Bastille, le général des femmes du 5 octobre, et ils +y font comparaître cent six prisonniers: quarante-cinq sont «mis en +liberté par jugement du peuple;» les autres «condamnés à mort et +exécutés sur-le-champ[90].» Un des membres de la commune, <p.148> +Billaud-Varennes, encourage les meurtriers, leur fait distribuer des +vivres, promet à chacun 24 liv. «pour son travail.» + + [Note 89: _La vérité entière_, par Méhée.] + + [Note 90: Ce sont les termes du registre des écrous, qui + existe encore.] + +Les assassins, les jours suivants, au nombre de quatre cents au plus, +se partagent par petites bandes et se portent à toutes les prisons, où +ils tuent non-seulement les prisonniers politiques, mais les détenus +ordinaires qui s'y trouvaient: à la Force, on forma un tribunal comme +à l'Abbaye, et, sur 375 prisonniers, 167 périrent; au Châtelet, on tua +189 voleurs ou faussaires; aux Bernardins, 60 forçats; à la +Salpêtrière, 30 filles publiques; à Bicêtre, des fous, des employés, +des enfants. «C'était un épurement, disaient les meurtriers, c'était +le peuple-Hercule nettoyant les écuries d'Augias.» Le massacre était +devenu un spectacle, une jouissance; une foule sanguinaire faisait +cercle autour des victimes, applaudissait aux assassins, et, à la +Force, les profanations les plus sauvages furent commises sur le +cadavre de la princesse de Lamballe. Il y eut, dit-on, près de mille +victimes qu'on jeta dans des charrettes et qu'on porta tout à +découvert au cimetière de Clamart. Paris resta immobile pendant ce +long crime, et trois à quatre cents assassins, la plupart ivres, +parcoururent ses rues pendant quatre jours sans qu'une main se levât +contre eux! Santerre, complice du comité de surveillance, refusa de +convoquer la garde nationale; le maire Pétion courut à la Force et vit +son pouvoir méconnu; le ministre Roland fut menacé du sort des +royalistes; enfin, l'Assemblée, terrifiée après une vaine tentative, +se tint dans un lâche silence! + +Le comité de surveillance avoua hautement qu'il avait ordonné le +massacre; sa puissance ou la terreur qu'il inspirait s'en trouva +augmentée, et alors il se livra à tous les excès. Ses membres +dévastèrent les propriétés nationales, dilapidèrent les fonds publics, +contribuèrent au pillage du garde-meuble; ils s'emparèrent des +richesses des églises, du mobilier des émigrés, des dépouilles des <p.149> +victimes de septembre; ils désorganisèrent la police ordinaire, +laissèrent la force publique sans action: alors les voleurs eurent +libre carrière, et l'on en vit dans les promenades arrachant les +bijoux des femmes, pour en faire, disaient-ils, un don à la patrie. +Paris parut retombé dans l'état sauvage, et, comme au moyen-âge, les +habitants de quelques sections se confédérèrent pour se garantir +mutuellement leurs biens et leur vie. «Commune active, mais despote, +disait Roland à l'Assemblée, peuple excellent, mais dont une partie +saine est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre est travaillée +par les flatteurs et enflammée par la calomnie; confusion de pouvoirs, +mépris des autorités, force publique faible ou nulle par un mauvais +commandement, voilà Paris!» «Et les Parisiens osent se dire libres! +s'écriait l'intrépide, l'éloquent Vergniaud; ils ne sont plus +esclaves, il est vrai, des tyrans couronnés, mais ils le sont des +hommes les plus vils, des plus détestables scélérats!» + +C'est au milieu de cette anarchie que se fit le départ des bataillons +de volontaires parisiens, au nombre de trente et un, forts chacun de +cinq à six cents hommes, et formant, avec les trois bataillons partis +en juillet, un effectif de dix-huit mille combattants. Leur +organisation avait été retardée, avant le 10 août, par la tiédeur ou +l'incurie du pouvoir exécutif, après le 10 août, par le désordre +général de l'administration; mais, à la nouvelle de la prise de +Longwi, leur départ fut précipité; il commença le 1er septembre et +continua les jours suivants, au milieu du massacre des prisons et sans +qu'aucun d'eux détournât ses regards sur les victimes royalistes[91]. +L'exaltation révolutionnaire étouffait-elle donc tout sentiment <p.150> +de pitié dans ces bataillons qui n'étaient pas uniquement composés de +tailleurs et de savetiers, ainsi que le disaient les émigrés, mais de +la jeunesse bourgeoise la plus éclairée[92]? Ils partirent pour la +croisade révolutionnaire pleins d'un sombre enthousiasme, d'une +allégresse fiévreuse, aux chants de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_, +accompagnés par la musique des sections, au milieu de la foule qui +criait: Vive la nation! à travers les embrassements, les larmes, les +transports des femmes, qui leur donnaient de l'argent, des armes, des +vêtements. La plupart conservèrent les noms des sections où ils +avaient été levés, et l'on vit figurer glorieusement dans les +bulletins de nos victoires les noms parisiens de Mauconseil, des +Lombards, des Gravilliers, etc. Ces bataillons si jeunes, qui savaient +à peine se servir de leurs armes, à Jemmapes, tinrent ferme sous le +triple feu des redoutes autrichiennes, reçurent le choc des dragons +impériaux et enlevèrent d'un bond les hauteurs gardées par les +grenadiers hongrois. Ce furent eux qui quittèrent les derniers le +champ de bataille de Neerwinden, qui décidèrent le gain de la bataille +de Hondschoote, qui formèrent la terrible garnison de Mayence; ils +figurèrent dans toutes les batailles de la Vendée. C'étaient dans <p.151> +ces bataillons que se trouvaient ces _enragés_ dont parle Dumouriez, qui +dansaient la _Carmagnole_ sous le feu des canons ennemis. Leurs +commandants, jeunes, braves, intelligents, arrivèrent rapidement aux +plus hauts grades; quelques-uns même ont pris place parmi les +illustrations militaires de la France. Enfin, de leur rangs sont +sortis le maréchal Maison, grenadier au 3e bataillon; le général +Dutaillis, capitaine au bataillon des Filles-Saint-Thomas; le général +Friant, l'une des célébrités de l'Empire; les généraux Leval, +Thiébault, Gratien, etc. + + [Note 91: On ne cite qu'un seul volontaire qui ait pris part + aux massacres de septembre: c'est le nommé Charlot, + perruquier, l'un des assassins de la princesse de Lamballe; + mais, en arrivant à l'armée, il fut tué par ses + camarades.--Deux bataillons, celui de Mauconseil et le 1er + Républicain, se souillèrent, à Réthel, du sang de quatre + déserteurs de l'armée des princes, domestiques d'émigrés qui + venaient se jeter dans l'armée française et qu'ils prirent + pour des émigrés nobles. Les deux bataillons furent cernés, + désarmés par le général Beurnonville; on leur ôta leurs + drapeaux, on les fit bivouaquer dans les fossés de Mézières, + enfin on ne leur rendit leur rang dans l'armée qu'après la + punition des plus coupables et les plus touchantes marques de + repentir.] + + [Note 92: Il y avait quelques femmes dans ces bataillons; + parmi elles on peut citer la citoyenne _Garnejoux_, du 12e + bataillon, dit de la République, qui se trouva aux batailles + de Vibiers, Doué, Saumur, Châtillon, «où elle combattit avec + le courage d'un vrai républicain,» et reçut une récompense + nationale; la citoyenne _Minard_, qui partit avec son mari, + le citoyen Fortier: pendant trois campagnes, elle fit le + service de canonnier dans le 10e bataillon, et reçut une + récompense nationale; la citoyenne _Rocquet_, etc.] + +Voici les noms de ces bataillons, la gloire de Paris, avec ceux de +leurs commandants, la date de leur départ, les lieux où ils se +distinguèrent: + + +DÉPART DES BATAILLONS DE VOLONTAIRES. <p.152> + ++---------------------+--------+---------------------+-------------------+ +|Noms. |Date de |Commandants. |Batailles ou | +| |Départ. | |Sièges | ++---------------------+--------+---------------------+-------------------+ +|1er bataillon de |22 |J. B. Perrin |Bataille de | +| Paris. |juillet | | Jemmapes. | +| |92 | | | +| | | | | +| | / \ | +| | |Haquin, gén. de |Combat de | +| | | division en l'an III| Linselles. | +| | |Malbrancq, général de| | +| | | brigade en |Prise de Menin. | +|2e id. |20 juil.< l'an II, mort en > | +| | | 1823. |Bat. de l'Ourthe. | +| | |Gratien, commandant | | +| | | en 2e, général | | +| | | de division en 1804,| | +| | | mort en 1814 | | +| | \ / | +| | | | | +|3e id. |14 juil.|Prudhon, général de |Bat. de Jemmapes. | +| | | brigade en | | +| | | l'an II. | | +| | | | | +|4e ou 1er des Sent. |3 sept. |Altemez. |Bat. de | +| armées | | | Hondschoote. | +| | | | | +|5e. |5 sept. |Grandjean. |Bat. de Neerwinden.| +| | | | | +| | /Duclos. \ | +| | | | | +|6e. |7 sept. <Doucret, commandant >Bat. de Neerwinden.| +| | | en 2e, général de | | +| | | division en l'an IV,| | +| | \ mort en 1817. / | +| | | | | +|6e bis ou de |12 sept.|Sabot, mort dans les |Garn. de Condé. | +| Bonconseil. | | prisons de | | +| | | l'Autriche. | | +| | | | | +|7e ou du |8 sept. |Joannis. |Garn. du Quesnoy. | +| Théâtre-Français. | | | | +| | | | | +| | /Dejardin. \ | +| | | | | +|7e bis. |2 sept. <Hardy, comm. en 2e >Garn. de Condé. | +| | | gén. de division en | | +| | | l'an III, mort à | | +| | \ Saint-Domingue. / | +| | | | | +|8e ou de |31 sept.|Dockers, tué à |Bat. de | +| Sainte-Marguerite. | | Rousselaër, an II. | Hondschoote. | +| | | | | +|9e ou de |16 sept.|Vieilleville |Bat. de Jemmapes. | +| Saint-Laurent. | | | | +| | | | | +|9e bis ou de |11 sept.|Friant, général de | | +| l'Arsenal. | | division en l'an | | +| | | VII, mort en 1829. | | +| | | | | +| | /Maillet, tué en l'an \ | +| | | II. | | +|10e ou des Amis de |4 sept. < >Bat. de Neerwinden.| +| la patrie. | |Clément, mort à Bonn | | +| | \ en l'an III. / | +| | | | | +|11e ou 11e de la |1er sept|Boussard, général de |Garn. de Mayence. | +| République. | | brigade en l'an II. | | +| | | | | +|12e ou 12e de la |1er sept|Gosson. |Vendée. Embarqué | +| République. | | | pour l'Ile-de-Fr. | +| | | | l'an IV | +| | | | | +|1er bat. de la |5 sept. |Lebrun. |Bat. de Jemmapes. | +| Montagne ou de la | | | | +| Butte-des-Moulins. | | | | +| | | | | +|14e de la République | |Joly. |Garn. de Mayence. | +|ou des Piques. | | | | +| | | | | +|Bataillon de Molière.|24 sept.|Lefebvre, général de |Bat. de Neerwinden.| +| | | brigade en l'an IV. | | +| | | | | +|1er bataillon |24 sept.|Pichot. |Bat. de Menin. | +|Républicain. | | | | +| | | | | +|1er bataillon des |4 sept. |Bernier. |Garn. de | +|Gravillier. | | | Valenciennes. | +| | | | | +| | /Lavalette, général \ | +| | | de brigade en l'an | | +| | | II. | | +| | | | | +| | |Vallelaus, comm. en | | +| | | 2e, gén. de brigade | | +|1er b. des Lombards. |5 sept. < en l'an III, mort en> Prise de Courtray.| +| | | Espagne en 1811. | | +| | | | | +| | |Lorge, capitaine | | +| | | général de division | | +| | | en l'an VII, mort en| | +| | \ 1826. / | +| | | | | +|B. du Pont-Neuf. |2 sept. |Fleury. | | +| | | | | +|B. de la Commune et | | | | +|des Arcis. |13 sept.|Dumoulin, général de |Bat. de Fleurus. | +| | | brigade. | | +| | | | | +|D. de Popincourt. |5 sept. |Touronde. |Attaque de | +| | | | Pellingen. | +| | | | | +|B. de Franciade ou |7 sept. |Marais. |Att. du moulin de | +|Saint-Denis. | | | Bossut. | +| | | | | +|1er des Amis de la |27 sept.|Roche. |Garn. de Mayence. | +|République. | | | | +| | | | | +|1er de la |15 sept.|Le Pareur. |Guerre de la | +|République. | | | Vendée. | +| | | | | +|2e de la |15 oct. |Bossou, tué à |Garn. de Mayence. | +|République. | | Quiberon. | | +| | | | | +|3e de la |17 oct. |Richard, général de |Guerre de la | +|République. | | brigade en 1793. | Vendée. | +| | | | | +|1er de la Réunion. | |Richard François. |Aux Antilles. | +| | | | | +|1er de Grenadiers. |8 sept. |Leval, général de |Bat. de Jemmapes. | +| | | division en l'an | | +| | | VII, mort en 1834. | | +| | | | | +|Chasseurs répub. des |4 sept. |Aldebert. |Garn. de Mayence. | +|Quatre-Nations. | | | | +| | | | | +|Chasseurs du Louvre. | |Bache. |Passage de la | +| | | | Sambre. | +| | | | | +|Chasseurs francs de | |Lauvray. | | +|l'Égalité. | | | | +| | | | | ++---------------------+--------+---------------------+-------------------+ + + + +§ VIII. <p.154> + +Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris le 21 +janvier. + + +Pendant que les volontaires parisiens couraient à l'ennemi, les +élections à la Convention se faisaient sous l'influence des journées +de septembre, et cette assemblée ouvrait sa longue et terrible +session. La Constitution de 91 n'existait plus; il n'y avait plus de +différence entre les citoyens actifs et les autres citoyens; tout le +monde fut donc appelé à voter, et, bien que l'élection se fît à deux +degrés, Paris envoya à la Convention les démocrates les plus ardents, +les chefs du parti de la _Montagne_, les hommes du 10 août et du 2 +septembre[93]. La plupart des élections dans les provinces furent +faites, au contraire, dans le sens _girondin_, c'est-à-dire favorable +à la domination des classes moyennes, dans un sentiment d'hostilité +contre la capitale, dans la volonté d'arrêter le despotisme sanglant +de la Commune. «Il faut, disaient les Girondins, que Paris soit réduit +à son quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres +départements.» Et ils reprochèrent aux Parisiens les massacres de +septembre, dont ils exagéraient les horreurs; ils demandèrent que la +Convention se fît garder par les citoyens des provinces, et, sous le +prétexte de secouer le joug de la _ci-devant capitale_ de la _ville de +Pandore_ (c'étaient les noms qu'ils donnaient à Paris), ils +témoignèrent des projets de décentralisation qui auraient perdu la +France. + + [Note 93: _Députés de Paris à la Convention_: Robespierre, + Danton, Collot-d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes, Camille + Desmoulins, Marat, Lavicomterie, Legendre, Raffron, Panis, + Sergent, Robert, Dussaulx, Fréron, Beauvais, Fabre + d'Églantine, Osselin, Robespierre jeune, David, Boucher, + Laignelot, Thomas, Égalité (duc d'Orléans).] + +Ces attaques n'eurent qu'un faible retentissement dans la <p.155> +population parisienne. La ville avait repris un peu de calme, au moins à +l'extérieur. La Commune du 10 août fut remplacée par une commune +régulièrement élue (23 novembre 1792), et, bien que composée des mêmes +éléments et presque des mêmes hommes, elle s'occupa avec activité de +la police, de la sécurité publique, surtout des subsistances, car il y +avait encore à cette époque une grande disette. Pétion fut remplacé à +la mairie par Chambon, homme faible et nul, qui eut pour substituts +deux hommes infâmes, Hébert et Chaumette, le premier, rédacteur du +journal le _Père Duchêne_, qui dépravait le peuple par ses calomnies +et ses prédications sanguinaires. + +Soit lassitude des agitations politiques, soit affaissement provenant +de ses souffrances, Paris ne sortit pas complétement de son repos, +même pendant le procès de Louis XVI. A part les Jacobins, qui +envahissaient les tribunes de la Convention et effrayaient les députés +de leurs cris et de leurs menaces, à part quelques bandes tumultueuses +qui entourèrent la salle du Manége quand le captif du Temple comparut +devant ses juges, la population sembla indifférente à ce terrible +débat. Cependant, le sentiment monarchique n'était pas complétement +éteint dans Paris: la foule s'amassait tristement autour de la prison +du Temple, et elle devint telle, qu'en attendant la construction d'une +muraille, on entoura la tour d'un ruban tricolore, qui fut respecté. +Dans les places publiques, aux Halles, dans les guinguettes, on +s'entretenait de la famille royale, on plaignait son malheur, on +lisait les nombreuses brochures écrites en sa faveur, et une +complainte royaliste fut tellement répandue, devint si populaire, +«qu'elle fit oublier, dit Prudhomme, la _Marseillaise_... J'ai vu, +ajoute-t-il, le buveur qui l'écoutait laisser tomber des larmes dans +son verre.» Mais la pitié du peuple n'alla pas plus loin; et, dans le +terrible jour où la Convention prononça la sentence de mort contre <p.156> +Louis XVI[94], sur la place du Carrousel, «sur le lieu, dit le même +journaliste, où Capet commit son dernier crime, des fédérés des +départements unis à leurs frères de Paris, sous l'oeil des magistrats, +chantaient l'hymne de la liberté et l'air _Ça ira_, dansaient de gaies +farandoles et ne formaient qu'une seule chaîne de plusieurs milliers +de citoyens des deux sexes, se tenant par la main. Les officiers +municipaux présidaient la fête, et l'on prononça le serment +d'exterminer tous les tyrans et toutes les tyrannies[95].» Enfin, quand +la Commune convoqua toute la population armée pour mener Louis XVI au +supplice, quand elle fit placer des canons sur les places et les +quais, quand elle ordonna la fermeture des boutiques et des fenêtres +dans les lieux que devait traverser le funèbre cortége, nul des cent +mille hommes des sections armées ne manqua à l'appel, et, sur le +passage de la voiture par la rue du Temple, les boulevards et la place +Louis XV, de cette foret de baïonnettes et de piques, il ne sortit pas +un cri de grâce, un mot d'indignation, un murmure! Ce n'est pas tout; +et le tableau que présentait la capitale en ce triste jour serait +incomplet, si, malgré l'horreur qu'elles nous inspirent, nous +n'ajoutions pas ces lignes, tirées des _Révolutions de Paris_: + +«Après l'exécution, quantité de volontaires s'empressèrent de tremper +dans le sang du despote le fer de leurs piques, la baïonnette de leurs +fusils ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers du bataillon +de Marseille et autres imbibèrent de ce sang impur des enveloppes de +lettres qu'ils portèrent à la pointe de leurs épées, en tête de leur +compagnie, en disant: Voici du sang d'un tyran! Un citoyen monta sur +la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le <p.157> +sang de Capet, qui s'était amassé en abondance, il en prit des +caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des +assistants qui se pressaient au pied de l'échafaud pour en recevoir +chacun une goutte sur le front. Frères, disait le citoyen en faisant +son aspersion, frères, on nous a menacés que le sang de Louis Capet +retomberait sur nos têtes: eh bien! qu'il y retombe. Républicains, le +sang d'un roi porte bonheur!» + + [Note 94: Tous les députés de Paris votèrent la mort du roi, + à l'exception de Dussaulx, Thomas et Manuel.] + + [Note 95: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 283.] + +Après ces scènes d'horreur, «dignes, selon lui, des pinceaux de +Tacite,» Prudhomme ajoute: «On ne manquera pas de calomnier le peuple +à ce sujet, mais la réponse la plus péremptoire aux imputations +odieuses dont on va s'efforcer de noircir Paris à cette occasion, +c'est le calme qui régna la veille, le jour et le lendemain du +supplice de Louis Capet, c'est la docilité des habitants à la voix du +magistrat. Les travaux ont été un moment suspendus, mais repris +presque aussitôt. Comme de coutume, la laitière est venue vendre son +lait, les maraîcheux ont apporté leurs légumes et s'en sont retournés +avec leur gaieté ordinaire, chantant les couplets d'un roi guillotiné. +Les riches magasins, les boutiques, les ateliers n'ont été +qu'entr'ouverts toute la journée, comme jadis les jours de petite +fête. Il n'y eut point de relâche aux spectacles: ils jouèrent tous. +On dansa sur l'extrémité du pont ci-devant Louis XVI. Le soir, dans +les rues, aux cafés, les citoyens se donnaient la main et se +promettaient, en la serrant, de vivre plus unis que jamais[96].» + + [Note 96: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 206.] + +Trois jours après, un représentant, Lepelletier de Saint-Fargeau, +ayant été assassiné dans un café du Palais-Égalité pour avoir voté la +mort du roi, des funérailles lui furent faites avec une pompe +extraordinaire, un appareil saisissant, qui témoignent, après les +scènes que nous venons de retracer, les étranges émotions de cette +terrible époque. + +Le corps de Lepelletier fut déposé sur le piédestal de la statue <p.158> +renversée de Louis XIV, à la place Vendôme. «Les habits percés et tout +sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, ce corps +étendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reçue, la +tête penchée de l'infortuné martyr, pâle, mais non défiguré, les +dernières paroles de l'illustre mort transcrites sur le piédestal, son +frère, morne et chancelant, derrière; autour une foule de canonniers +se disputant l'honneur de partager le glorieux fardeau; devant, un +choeur de musique faisant entendre de loin en loin des accents +plaintifs; la statue de la Loi étendant son bras comme pour atteindre +l'assassin de Lepelletier; joignez à cela un ciel nébuleux, des +torches funéraires, des cyprès, un silence religieux et surtout les +souvenirs de la journée du 21, tout concourait à laisser dans l'âme +une impression profonde[97].» Le cortége, composé de la Convention, des +ministres, de la Commune, des tribunaux, de la garde nationale, de +tout Paris, après avoir stationné devant les clubs des Jacobins et des +Cordeliers, porta Lepelletier au Panthéon. + + [Note 97: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 225.] + + + +§ IX. + +Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de Paris. + + +«La tête de Louis XVI était, au dire des Jacobins, le gant jeté à la +vieille Europe;» la vieille Europe presque entière déclara la guerre à +la France; la Convention ordonna une levée de 300,000 hommes de la +garde nationale. Vingt-quatre heures après que le décret eut été rendu +(25 février 1793), les sections de Paris firent défiler dans +l'Assemblée leurs contingents partiels, composant un effectif de 7,650 +hommes. Le contingent général du département était de 16,150 hommes; +mais il fut réduit au chiffre que nous venons de dire, à cause des <p.159> +trente-quatre bataillons que Paris avait déjà donnés à l'armée, et +aussi pour ne pas dégarnir de tous ses défenseurs le foyer de la +révolution. Cette deuxième levée de la population parisienne ne fut +pas formée en nouveaux bataillons, mais elle s'en alla renforcer les +bataillons de l'armée du Nord, qui avaient fait de grandes pertes dans +la campagne précédente. + +Cependant, la lutte continuait entre la Gironde et la Montagne, +celle-ci, étant appuyée par la commune de Paris, qui prenait +l'initiative de toutes les mesures révolutionnaires. Ainsi, nos armées +ayant éprouvé des revers en Belgique, la Commune appela aux armes les +hommes du 10 août, fit fermer les théâtres, arborer le drapeau noir; +elle vint demander à la Convention l'établissement d'un impôt sur les +riches et d'un tribunal révolutionnaire (9 mars). La Gironde s'y +opposa; alors les clubs résolurent de se débarrasser d'elle par la +violence, et une bande de Jacobins marcha sur l'Assemblée pour la +décimer; Santerre et Pache (celui-ci avait succédé à Chambon dans la +mairie) la dispersèrent, mais les décrets demandés furent votés. + +Quelques jours après, la Commune demanda, et, malgré l'opposition des +Girondins, la Montagne fit décréter: l'inscription sur les portes de +chaque maison des noms de ses habitants, la création de comités +révolutionnaires dans les sections, la formation d'une garde populaire +salariée aux dépens des riches, la création du comité de salut public, +etc. + +En même temps, la Commune tenait le peuple en haleine, soit par la +fête de l'_Hospitalité_, donnée aux Liégeois réfugiés, et par les +funérailles de Lajowski, l'un des chefs du 10 août, soit en lui +faisant signer des pétitions pour demander l'expulsion de vingt-deux +girondins, soit en l'excitant à porter en triomphe Marat, qui, accusé +par les Girondins, venait d'être acquitté par le tribunal +révolutionnaire, soit, enfin, en lui laissant satisfaire sa haine +contre les riches, les marchands, les accapareurs. Ainsi, la <p.160> +guerre ayant été déclarée à l'Angleterre et à la Hollande, il se fit +une hausse subite sur le sucre, le café, le savon et d'autres +marchandises; la multitude, qui souffrait déjà de la disette, cria à +l'accaparement, et, Marat s'étant avisé d'écrire: «Le pillage de +quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, +mettrait bientôt fin à ces malversations,» une foule de femmes, avec +ou sans armes, envahit les boutiques et magasins d'épicerie surtout +dans la rue des Lombards, les pilla ou contraignit les marchands à +vendre à bas prix, sans éprouver aucun empêchement de la part des +autorités ou de la force armée. + +A cette époque, l'insurrection de la Vendée éclata, et la plupart des +grandes villes du centre de la France décrétèrent l'envoi de +volontaires pour la réprimer; la commune de Paris suivit cet exemple: +elle ordonna la levée de douze mille hommes pris parmi _les oisifs et +les égoïstes_, les clercs de procureurs et les commis de banquiers, un +emprunt forcé de 12 millions sur les riches et la mise en réquisition +de tous les chevaux de luxe. Paris, ainsi que nous l'avons vu, avait +fourni aux armées presque toute sa population jeune et dévouée; la +levée des douze mille hommes éprouva donc les plus grands obstacles. +D'abord, les oisifs et les égoïstes excitèrent de tels troubles dans +les sections que la levée fut réduite, par un nouveau décret, à six +mille hommes; ensuite, les riches refusant de s'enrôler, les sections +furent obligées d'engager des volontaires à raison de quatre à cinq +cents livres par homme; enfin, on ne parvint à faire partir que la lie +de la population, des mendiants, des vagabonds, des hommes de sang et +de pillage, qui ne se distinguèrent dans la Vendée que par leurs +cruautés et leurs déprédations. Cette troisième levée de la population +parisienne forma douze bataillons de cinq cents hommes chacun, +commandés par Santerre, et qui furent incorporés dans l'armée des +côtes de la Rochelle. + + <p.161> ++----------------------+-------------+-----------------------------------+ +| NOMS | DATE | NOMS | +| des | | des | +| BATAILLONS. | DU DÉPART | COMMANDANTS | ++----------------------+-------------+-----------------------------------+ +| | | | +|1er. |13 mai 1793.|Royer. | +| | | | +|2e ou du Panthéon. |14 mai. |Pradier. | +| | | | +| | /Bonnetête, prisonnier au | +|3e. |10 mai. < combat de Saumur. | +| | \Richard, tué aux Sables-d'Olonne. | +| | | | +| | |Commain, général de division | +|4e ou 2e des |14 mai. | en septembre 1794, mort | +|Gravilliers. | | l'année suivante de ses blessures.| +| | | | +|5e ou de l'Unité. |16 mai. |Moreau se signale aux combats | +| | | de Doué et de Vihiers. | +| | | | +|6e ou du Luxembourg. |16 mai. |Tanche. | +| | | | +|7e. |28 mai. |Loutil. | +| | | | +|7e _bis_ ou des |14 juin. |Cartry. | +|Cinq-Sections réunies.| | | +| | | | +|8e ou 2e des Lombards.|1er juin. |Deslondes se signale à la bataille | +| | | de Chollet. | +| | | | +|8e _bis_ ou du |14 mai. |Foin. A ce bataillon appartenait | +|Faubourg-Antoine. | | l'orfèvre Rossignol, | +| | | qui devint général en chef | +| | | de l'armée de la Vendée. | +| | | | +|9e ou de la Réunion. |21 mai. |Richard. | +| | | | +|10e ou du Muséum. | mai. |Menand, général de brigade | +| | | en l'an IV. | ++----------------------+-------------+-----------------------------------+ + + +Au reste, malgré la gravité de la situation, malgré les événements +dont il était chaque jour le théâtre, malgré la domination de la +multitude brutale et farouche, Paris était moins triste, moins agité, +moins malheureux que nous ne le supposons: «Malgré quatre années de +révolutions, dit Prud'homme, et deux ans de guerre, Paris est un peu +moins peuplé peut-être, mais il jouit du calme et va rire à la <p.162> +représentation de Marat (sur le théâtre de l'Estrapade). Dans d'autres +temps et en pareilles circonstances, Paris nagerait dans le sang et ne +serait bientôt plus. On bâtit dans toutes les rues. L'officier +municipal suffit à peine à la quantité des mariages. Les femmes n'ont +jamais mis plus de goût et plus de fraîcheur dans leur parure. Toutes +les salles de théâtres sont pleines...» + + + +§ X. + +Journées des 31 mai et 2 juin. + + +Cependant l'ennemi avait envahi nos frontières, et l'insurrection +vendéenne prenait des proportions menaçantes. La Commune, accusant les +Girondins de complicité avec les étrangers et les royalistes, reprit +ses complots et ses projets d'extermination. Le 16 mai, dans une +réunion des sections, celle du Temple proposa «d'enlever trente-deux +représentants, de les conduire aux Carmes et de les faire disparaître +du globe.» La Gironde avait conçu pour la population parisienne, si +docile à tous les meneurs, si crédule, si passionnée, si changeante, +un profond mépris; elle ne le cachait pas: «Jamais la Constitution, +disait-elle, ne pourra être faite dans une ville souillée de crimes» +Elle dénonça les complots de la Commune à la Convention et obtint +d'elle la création d'une commission de douze membres, qui devait +examiner les actes de la municipalité et rechercher les auteurs des +conspirations tramées contre la représentation nationale. La +Convention se mit sous la sauvegarde des bons citoyens, ordonna à tous +les Parisiens de se rendre dans les sections armées et prescrivit aux +Douze de lui présenter les grandes mesures qui devaient assurer la +liberté publique. + +Alors la Commune résolut d'en finir avec la Gironde par une <p.163> +insurrection, et des commissaires, nommés par les sections, se +formèrent en comité central révolutionnaire. Les Douze lancent des +mandats d'arrêt contre ces commissaires et contre Hébert. Aussitôt, +les sections et les clubs se mettent en permanence; la Commune vient +demander justice de la commission des Douze. Le président était +Isnard, l'un des plus fougueux Girondins: «Écoutez ce que je vais vous +dire, dit-il à la députation; si jamais par une de ces insurrections +qui se renouvellent depuis le 10 mars, il arrivait qu'on portât +atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de +la France entière, Paris serait anéanti; oui, la France entière +tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur +quelle rive de la Seine Paris a existé.» + +Cette menace barbare, ce cri de guerre des départements contre la +capitale, furent répétés dans les clubs, les faubourgs, les cabarets, +et mirent en fureur le peuple parisien, qui croyait sincèrement qu'il +avait sauvé la France, qui voulait que les provinces lui en fussent +reconnaissantes. Alors la destruction du parti girondin fut résolue. +Le 30 mai, une assemblée, formée de commissaires de la Commune, des +sections, des clubs, se tient à l'Évêché et arrête le plan de +l'insurrection. Le lendemain, le tocsin sonne, la générale est battue, +les barrières sont fermées; les commissaires des sections se rendent à +l'Hôtel-de-Ville et déclarent la Commune _révolutionnaire_, +c'est-à-dire chargée de la dictature. Celle-ci nomme pour commandant +général des sections Henriot, chef du bataillon des Sans-Culottes; +elle donne une solde de 40 sous à tout citoyen pauvre qui prendra les +armes; elle prescrit le désarmement de tous les citoyens suspects; +elle entraîne autour des Tuileries les sections armées, même les +sections de la Butte-des-Moulins, du Mail, des Champs-Élysées, qui +étaient dévouées aux Girondins; puis elle se présente à la Convention +et lui demande la suppression des Douze et l'arrestation des <p.164> +députés qui «ont voulu perdre Paris dans l'opinion publique et détruire +ce dépôt sacré des arts et des connaissances humaines.» L'Assemblée +décrète seulement la suppression des Douze; comme réparation à la +ville de Paris, «si indignement calomniée», elle déclare qu'elle a +bien mérité de la patrie, et, pour la réconcilier avec les provinces, +elle décrète une fédération générale pour l'anniversaire du 10 août. + +La Commune, heureuse de cette victoire, ordonne une illumination +générale, et les sections, mêlées et confondues, font une promenade +civique aux flambeaux. Mais pour la Montagne la victoire n'était pas +complète: aussi, dès le soir du 1er juin, le tocsin sonne de nouveau, +et le comité insurrectionnel décide que la Convention sera assiégée +jusqu'à ce qu'elle ait livré les Vingt-Deux et les Douze. La nuit se +passe à convoquer les sections armées, et, le lendemain, les Tuileries +sont enveloppées par cent mille hommes avec cent soixante canons et +tout l'appareil de la guerre. Jamais Paris n'avait donné un pareil +exemple de docilité aveugle et ignorante à ses autorités, ou, pour +mieux dire, à une poignée d'individus qui venaient de s'emparer du +pouvoir municipal: de toute cette armée qu'on tint sur pied pendant +trois jours, il n'y avait pas six mille hommes qui connussent, qui +comprissent le but de l'insurrection; tout le reste croyait défendre +l'Assemblée et assurer son indépendance. + +La Commune entre dans la Convention et lui signifie de nouveau les +volontés du peuple. L'Assemblée, se voyant captive, essaie de sortir +de la salle et de se montrer au peuple pour recouvrer sa liberté; elle +arrive dans la cour royale, mais Henriot tourne contre elle ses +canons; elle rétrograde dans le jardin, mais elle trouve ses issues +fermées et gardées; alors elle rentre humiliée et décrète +l'arrestation des trente-quatre proscrits. La représentation +nationale, violée et décimée, tombait sous la domination de la <p.165> +Commune de Paris. + + + +§ XI. + +Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes +révolutionnaires. + + +La ville de saint Louis et de Louis XIV avait été, sous la monarchie, +le centre du gouvernement et la première cité du royaume; mais elle +était à demi étrangère pour les autres villes, qui, ayant une +existence distincte et une sorte d'indépendance, ne subissaient ni son +action ni son influence et voyaient en elle non une maîtresse, non une +soeur, mais une rivale trop favorisée, trop puissante, dont elles +étaient jalouses; Paris, en un mot, était la tête de la France, il +n'en était pas le coeur. Depuis quatre ans, depuis que l'unité +française, réellement et définitivement établie, avait fait de la +capitale l'expression de cette unité, Paris, fier de la révolution que +son courage avait enfantée, défendue, propagée, semblait avoir changé +de rôle envers les provinces et pris un air de gouvernant et de +dominateur: à lui seul la pensée, l'inspiration, l'initiative; aux +départements l'imitation et l'obéissance; il leur envoyait, pour ainsi +dire toutes faites, leurs lois et leur histoire. Enfin, Paris semblait +devenu ce qu'était Rome dans l'empire romain. Le fait le plus +éclatant, le plus odieux de cette domination de la capitale sur les +provinces est la révolution du 31 mai, coup de main hardi de quelques +hommes, surprise arrogante d'une faction, mais qui avait eu tout Paris +pour complice. Aussi les provinces indignées y répondirent par la +guerre, et cinquante départements se soulevèrent contre la capitale et +la Convention. Mais, malgré ses erreurs et ses crimes, la cause de +Paris était celle de la révolution, c'était la cause de +l'indépendance du pays; au contraire, derrière les provinces <p.166> +soulevées combattaient l'ancien régime et l'étranger. Paris opposa donc +au fédéralisme des provinces sa formidable unité, sa centralisation +salutaire, et la Convention fut victorieuse; mais par quels moyens! Le +gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de salut public, +la levée en masse, le maximum, la loi des suspects, les échafauds, la +terreur! L'instrument principal de cette victoire fut le peuple de +Paris, «ce peuple, dit Robert Lindet, qui faisait à la patrie le +continuel sacrifice de ses travaux, de ses vêtements, de ses +subsistances, s'oubliant pour elle et recommençant chaque jour son +dévouement!»--«Ce qui me passe, disait un autre révolutionnaire, c'est +que les ouvriers, les manoeuvres, les indigents, en un mot, les +classes de la société qui perdaient tout à la révolution et que des +législatures vénales avaient exclus du rang des citoyens, soient les +seules qui l'aient constamment soutenue; si ces classes avaient été +moins nombreuses au sein de la capitale, il était impossible qu'elle +se soutînt contre ses ennemis.» + +En effet, les trois levées faites dans Paris en juillet 92, février et +mai 93, avaient tiré de la ville plus de 31,000 hommes; mais cette +pépinière de soldats de la révolution semblait inépuisable: 2 +bataillons nouveaux, formant 1,300 hommes, en sortirent pour marcher, +en juillet, contre les fédéralistes de l'Eure; et la loi du 23 août +1793, portant réquisition permanente de tous les Français pour le +service des armées, encore bien qu'elle n'eût demandé à Paris, qu'on +croyait épuisé, que trois bataillons, en fit sortir en moins de deux +mois 25 bataillons nouveaux formant un effectif de 20,773 hommes. + +Voici leurs noms, ceux de leurs commandants et la force de chacun +d'eux: + + <p.167> ++---------+----------------------------+------------+----------+ +| NUMÉROS.| NOMS DES BATAILLONS | CHEFS. | EFFECTIF.| ++---------|----------------------------|------------|----------+ +| 1er | Maison-Commune. | Compagnon. | 1,020 | +| 2e | Réunion. | Peret. | 978 | +| 3e | Gravilliers. | Morant. | 1,015 | +| 4e | Sans-Culottes. | Bertrand. | 829 | +| 5e | Panthéon-Français. | Pâris. | 920 | +| 6e | La Montagne. | Roidot. | 1,020 | +| 7e | Guillaume-Tell. | Dupré. | 852 | +| 8e | Du Temple. | Liénard. | 729 | +| 9e | Amis de la Patrie. | Lefebvre. | 733 | +| 10e | Halle-aux-Blés. | Salatz. | 795 | +| 11e | Tuileries. | Grant. | 750 | +| 12e | Fraternité. | Chrétien. | 656 | +| 13e | Faubourg-Antoine. | Auvache. | 1,094 | +| 14e | Contrat-Social. | Vallot. | 840 | +| 15e | Indivisibilité. | Bessat. | 1,042 | +| 16e | Bonne-Nouvelle. | Antoine. | 743 | +| 17e | Bonnet-Rouge. | Fournier. | 564 | +| 18e | Unité. | Roy. | 864 | +| 19e | Théâtre-Français. | Sautray. | 600 | +| 20e | Piques. | Gontalier. | 779 | +| 21e | L. M. Le Pelletier. | Bellet. | 782 | +| 22e | Gardes-Françaises. | Hébert. | 694 | +| 23e | Lombards. | Le Bourbon.| 889 | +| 24e | Bataillon de Franciade. | | 653 | +| 25e | -- de Bourg-Égalité | | 935 | ++---------+----------------------------+------------+----------+ + + +Ainsi, en moins de quinze mois, la ville du 14 juillet, que la +révolution avait pourtant privée d'une partie de sa population, qui ne +comptait guère à cette époque que 520,000 habitants, avait envoyé sur +les frontières CINQUANTE-TROIS MILLE HOMMES[98]! Tel est le glorieux +contingent de Paris et de sa banlieue dans la première guerre de <p.168> +la révolution[99]! + + [Note 98: Il faut ajouter à ce chiffre celui de l'armée dite + _révolutionnaire_, dont la formation fut décrétée le 5 + septembre 1793, et qui se composa de 6,000 hommes, dont 1,200 + canonniers. Cette année fut recrutée par enrôlement + volontaire parmi les plus fougueux républicains de Paris, les + hommes du 10 août et du 31 mai, qui passèrent tous au scrutin + épuratoire de la société des Jacobins. Elle était destinée à + comprimer les mouvements contre-révolutionnaires et «à + appuyer partout où besoin serait les mesures de salut public + décrétées par la Convention.» Elle devint l'instrument du + parti hébertiste, et, après la chute de ce parti, elle fut + licenciée le 27 mars 1794.] + + [Note 99: Paris fournissait annuellement à l'armée, avant + 1789, 6,339 recrues.] + +Aussi, dans la Convention, à la Commune, dans les sections, on ne +parlait du peuple de Paris qu'avec des transports d'enthousiasme, de +respect et presque d'adoration. «Il était tout, disait Prudhomme, il +pouvait tout, il avait droit sur tout, il commandait à ses chefs, il +gouvernait ses gouvernants, il cassait ses propres arrêts, il +désobéissait à sa volonté et n'était jamais inconséquent. «On le +nourrit avec la loi du maximum; on le tint sur pied en assignant une +solde de 40 sous aux citoyens qui assisteraient aux assemblées de +sections; on lui donna à surveiller, à arrêter les suspects aux moyens +des comités révolutionnaires; on satisfit ses ardeurs de vengeances en +entassant les royalistes dans les prisons, en lui donnant à détruire +les tombeaux de Saint-Denis, en envoyant à l'échafaud Marie-Antoinette, +les Girondins, Bailly, etc.; on fit pour lui la constitution de 93; on +le laissa tous les jours, à chaque instant, interrompre les travaux de +l'Assemblée pour apporter des pétitions, des fleurs, des chants, des +dons civiques[100]; on lui donna de ces fêtes païennes qu'il aimait +tant et dont nous allons raconter les plus étranges et les plus <p.169> +solennelles: les funérailles de Marat, la fédération du 10 août, la +fête des Victoires. + + [Note 100: Citons pour exemple le bulletin de la séance du 6 + juillet: «La section de 92 est admise dans l'intérieur de la + salle; elle annonce son acceptation de l'acte + constitutionnel.--Les artistes Chenard, Narbonne et Vallière + entonnent des hymnes patriotiques, dont la Convention décrète + l'impression et l'envoi aux départements.--La section du + Mont-Blanc porte en triomphe le buste de Lepelletier. Une + citoyenne couvre le président d'un bonnet rouge et en reçoit + la cocarde.--Les citoyennes de la section du Mail jettent des + fleurs sur les bancs des législateurs.--Trois cents élèves de + la patrie, précédés d'une musique militaire, viennent + remercier la Convention d'avoir préparé la prospérité du + siècle qui s'ouvre devant eux.--Une société patriotique de + citoyennes est suivie de la section des Gardes françaises, + qui offre des fleurs, de celle de la Croix-Rouge, qui dépose + sur le bureau une couronne de chêne, et dont les citoyennes + jurent de ne s'unir qu'à de vrais républicains.--La section + de Molière et La Fontaine présente une médaille de Franklin. + Un décret ordonne la suspension de cette médaille à la + couronne de chêne qui surmonte la statue de la Liberté.--Les + Enfants-Trouvés, aujourd'hui enfants de la République, + défilent, mêlés parmi les citoyens de la section des Amis de + la patrie. La Convention décrète que ces enfants porteront + désormais l'uniforme national.--Les sections de la + Butte-des-Moulins, du Temple, de la Cité, des Marchés, des + Champs-Élysées défilent successivement. Toutes annoncent + avoir librement et unanimement accepté la constitution.» + (_Révolut. de Paris_, t. XVII, p. 709.)] + +Le 13 juillet, Marat avait été assassiné par Charlotte Corday: la +Convention lui décerna les honneurs du Panthéon, et il y fut porté +avec une grande pompe. Le club des Cordeliers réclama son coeur, +l'enferma dans une urne magnifique, provenant du garde-meuble, et lui +dressa un tombeau de gazon avec un autel dans le jardin de l'ancien +couvent; là, pendant plusieurs jours, on fit des processions, on +chanta des hymnes, on répandit même des libations autour des +_reliques_ du martyr de la liberté. «Un orateur, disent les +_Révolutions de Paris_, a lu un discours qui a pour épigraphe: _Ô cor +Jésus, ô cor Marat!_ Coeur, sacré de Jésus, coeur sacré de Marat, vous +avez les mêmes droits à nos hommages. L'orateur compare dans son +discours les travaux du fils de Marie avec ceux de l'ami du peuple; +les apôtres sont les Jacobins et les Cordeliers; les publicains sont +les boutiquiers; les pharisiens sont les aristocrates: Jésus est un +prophète; Marat est un Dieu. «Paris fut alors inondé de bustes, de +portraits, de biographies de Marat. On lui éleva une pyramide sur <p.170> +la place du Carrousel; on donna son nom à plusieurs rues, et la butte +Montmartre devint le _Mont-Marat_. + +A la fête du 10 août, on avait élevé sur l'emplacement de la Bastille +une fontaine, dite de la Régénération et composée d'une statue +colossale de la Nature, laquelle pressait de ses mains ses mamelles, +d'où sortaient deux jets d'eau tombant dans un bassin. Les +commissaires envoyés par tous les départements y puisèrent tour à tour +avec la même coupe et burent «l'eau de la régénération en invoquant la +fraternité,» au bruit du canon et de la musique. Ensuite, le cortége +parcourut les boulevards et se dirigea vers le Champ-de-Mars en +faisant des stations au faubourg Poissonnière, où était un arc de +triomphe élevé en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre; à la place +de la Révolution, où l'on brûla les attributs de la royauté; sur la +place des Invalides, où la statue du peuple abattait le Fédéralisme +dans un marais. Enfin au Champ-de-Mars, le président de la Convention, +sur l'autel de la patrie, proclama l'acceptation de la Constitution. + +La _fête des Victoires_ eut lieu le 30 décembre et célébra +l'immortelle campagne de 93, où nos soldats avaient repris Toulon, +étouffé la grande insurrection de la Vendée et chassé l'ennemi de nos +frontières. Quatorze chars représentaient nos quatorze armées: ils +étaient chargés chacun de douze défenseurs de la République et de +quatorze jeunes filles vêtues de blanc et portant des branches de +laurier. Ensuite venait la Convention en masse, entourée d'un ruban +tricolore qui était tenu par les vétérans et les enfants de la patrie +entremêlés. Puis venait un char portant le faisceau national surmonté +de la statue de la Victoire; il était environné de «cinquante +invalides et de cent braves sans-culottes en bonnet rouge.» Le cortége +partit des Tuileries, stationna au _temple de l'humanité_ (Hôtel des +Invalides) et arriva au Champ-de-Mars; les quatorze chars se +rangèrent autour de l'_autel de l'immortalité_, et un hymne fut <p.171> +chanté, dont les paroles étaient de Chénier et la musique de Gossec. + + [Note: (référence absente dans le texte): _Révol. de Paris_, + t. XVIII.] + + + +§ XII. + +Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de la Raison. + + +La Commune était toute-puissante, mais elle voulait assurer et +perpétuer sa domination; elle crut y parvenir en dépassant la +Convention en mesures révolutionnaires. Dirigée par des athées et des +fous, elle définit les classes des suspects avec un acharnement si +stupide que les neuf-dixièmes de la population s'y trouvaient compris, +que le nombre des détenus s'élevait, vers la fin de 93, à cinq mille, +et qu'il fallut transformer en prisons le Luxembourg, Port-Royal, le +collége du Plessis, etc. Après avoir affecté les haillons, la saleté, +les sabots, le langage des sans-culottes, elle voulut se populariser, +aux dépens du comité de salut public, en détruisant le culte +catholique. Déjà elle avait fait disparaître les croix des cimetières +et à l'extérieur des églises; déjà elle avait débaptisé les rues qui +avaient des noms de saints et leur avait imposé des noms grecs ou +romains; mais lorsqu'elle voulut interdire la messe de minuit, le jour +de Noël, il y eut des émeutes: le peuple fit ouvrir de force les +églises; celle de Sainte-Geneviève fut trop petite pour la foule qui +s'y entassa et qui fit descendre la châsse de la patronne de Paris +comme dans les grandes calamités. La Commune s'arrêta dans ses +violences, sachant d'ailleurs qu'elles étaient vues de mauvais oeil +par Robespierre, Danton et les membres les plus influents de la +Convention; mais alors elle complota, avec l'évêque Gobel et plusieurs +autres prêtres disposés à l'apostasie, d'en finir avec les _momeries_ +catholiques par un coup d'éclat. Gobel et onze de ses vicaires se +présentèrent à la Convention, coiffés du bonnet rouge, et lui <p.172> +déclarèrent «qu'ils renonçaient aux fonctions du culte catholique, +parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national +que celui de la liberté et de l'égalité.» La Convention applaudit à +cette déclaration, et la Commune obtint d'elle (10 novembre) la +transformation de l'église métropolitaine en _temple de la Raison_. +Trois jours après, la vieille cathédrale, dépouillée de ses autels, +tableaux, ornements chrétiens, fut le théâtre d'une fête sacrilége, +qui est ainsi décrite dans les _Révolutions de Paris_. + +«On avait élevé dans l'église un temple d'une architecture simple, +majestueuse, sur la façade duquel on lisait: _A la philosophie!_ On +avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes qui ont le +plus contribué à l'avénement de la révolution actuelle par leurs +lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne. Vers +le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vérité. +Toutes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire; +une musique républicaine, placée au pied de la montagne, exécutait en +langue vulgaire un hymne qui exprimait des vérités naturelles. Pendant +cette musique majestueuse, on voyait deux rangées déjeunes filles, +vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et traverser la +montagne, un flambeau à la main, puis remonter dans la même direction +sur la montagne. La Liberté, représentée par une belle femme, sortait +alors du temple de la philosophie et venait sur un siége de verdure +recevoir les hommages des républicains qui chantaient un hymne en son +honneur en lui tendant les bras. La Liberté descendait ensuite pour +rentrer dans le temple, s'arrêtant avant d'y rentrer et se tournant +pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt +qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse +et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles.» + +Après cette ridicule comédie, le cortége des acteurs et des <p.173> +spectateurs se dirigea vers la Convention. «Assise sur un siége de +simple structure, qu'une guirlande de feuilles de chêne entrelaçait et +qui était posé sur une estrade que portaient quatre citoyens, la +statue de la Raison est entrée dans le sanctuaire des lois, précédée +d'une troupe de très-jeunes citoyennes vêtues de blanc et couronnées +d'une guirlande de roses... La statue de la Raison était représentée +par une femme jeune et belle comme la Raison. Toutes deux étaient à +leur printemps. Une draperie blanche recouverte à moitié par un +manteau bleu céleste, ses cheveux épars et un bonnet de la liberté sur +la tête composaient tous ses atours: elle tenait une pique dont le jet +était d'ébène. + +A la suite de cette mascarade, la Commune décréta la fermeture de +toutes les églises et la mise en surveillance de tous les prêtres; +elle fit abattre les statues des rois de France qui décoraient +Notre-Dame; elle transporta nuitamment les reliques de sainte +Geneviève sur la place de Grève, les brûla et envoya la châsse à la +Monnaie (8 novembre); elle décréta la démolition des clochers (13 +novembre), «qui, disait Hébert, par leur domination sur les autres +édifices, semblaient contrarier les principes de l'égalité;» elle fit +défiler successivement dans la Convention la plupart des sections qui +vinrent, en déclarant qu'elles renonçaient au culte chrétien, apporter +les vases sacrés et les ornements sacerdotaux de leurs églises. Ces +processions furent l'occasion de hideuses saturnales, qui sont ainsi +racontées dans le _Moniteur_ du 22 novembre 1793: + +«La section de l'Unité défile dans la salle; à sa tête marche un +peloton de la force armée; ensuite viennent des tambours, suivis de +sapeurs et de canonniers revêtus d'habits sacerdotaux et d'un groupe +de femmes habillées en blanc, avec une ceinture aux trois couleurs; +après elles vient une file immense d'hommes rangés sur deux lignes et +couverts de dalmatiques, chasubles, chapes. Ces habits sont tous <p.174> +de la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés; remarquables par leur +richesses, ils sont de velours et d'autres étoffes précieuses, +rehaussées de magnifiques broderies d'or et d'argent. On apporte +ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des +chandeliers, des plats d'or et d'argent, une châsse superbe, une croix +de pierreries et mille autres ustensiles de pratiques superstitieuses. +Ce cortége entre dans la salle aux cris de Vive la Liberté! Vive la +Montagne! Un drap noir, porté au bruit de l'air: _Marlborough est +mort_, figure la destruction du fanatisme. La musique exécute ensuite +l'hymne révolutionnaire. On voit tous les citoyens revêtus d'habits +sacerdotaux danser au bruit des airs: _Ça ira_, _la Carmagnole_, +_Veillons au salut de l'empire_. L'enthousiasme universel se manifeste +par des acclamations prolongées.» + +Hâtons-nous de dire que ces folies et ces profanations ne durèrent +qu'un mois. L'abjuration de Gobel est du 7 novembre, la fête de la +Raison du 10 et l'arrêté de la Commune pour la fermeture des églises +du 23. Mais les hommes d'État de la Convention étaient très-irrités de +la _déprêtrisation_ qui allait, disaient-ils, «justifier toutes les +calomnies des émigrés et donner cent mille recrues à la Vendée.» Le 24 +novembre, Robespierre attaqua au club des Jacobins «les athées qui +troublent la liberté des cultes et font dégénérer les hommages rendus +à la vérité pure en farces ridicules. La Convention, dit-il, n'a point +proscrit le culte catholique, elle n'a point fait cette démarche +téméraire, elle ne la fera jamais.» Le 24, Danton fit décréter par la +Convention qu'elle ne recevrait plus les offrandes provenant des +églises. Le 28, la Commune rapporta son arrêté du 23 et décida «que +l'exercice des cultes était libre, mais qu'elle ferait respecter la +volonté des sections qui ont renoncé au culte catholique.» Enfin, la +Convention, qui avait déjà repoussé les pétitions de citoyens <p.175> +demandant «que l'État ne salarie plus d'intermédiaires entre eux et la +divinité,» la Convention, le 6 décembre, interdit toute violence ou +mesure contraire à la liberté des cultes et rappela les autorités à +l'exécution des lois relatives à cette liberté. Alors les folies du +temple de la Raison cessèrent; mais le culte catholique ne fut rétabli +que dans quatre ou cinq églises, ou dans quelques maisons +particulières[101], et, pour ainsi dire, en secret; toutes les autres +églises restèrent fermées ou transformées en magasins; on continua à +être athée dans la Convention, à la Commune, dans les clubs, dans les +théâtres; les prêtres, même constitutionnels, ne cessèrent pas d'être +un objet de moquerie et de défiance. + + [Note 101: Le culte catholique n'a pas cessé d'être exercé à + Paris, même pendant les jours les plus sanglants de la + terreur, dans la salle de la bibliothèque de l'ancien + séminaire des Missions étrangères. Cet édifice avait été + vendu comme bien national au commencement de 1793 et acheté + par mademoiselle de Saron; il devint le lieu de réunion de + quelques prêtres et de quelques nobles, qui s'y livrèrent aux + pratiques du culte, sous la direction d'un ancien jésuite, + l'abbé Delpuits. Cette réunion, qui continua, même après le + rétablissement public du culte catholique, a été le noyau et + l'origine de la fameuse _congrégation_ qui a joué un si grand + rôle sous le règne de Charles X.] + + + +§ XIII. + +Supplices des hébertistes et des dantonistes--Tableau de Paris pendant +la terreur. + + +La Montagne s'étant divisée en trois partis: celui des athées, des +enragés ou des _hébertistes_, qui voulaient pousser la terreur jusqu'à +l'extermination de tous les ennemis de la révolution; celui des +immoraux, des indulgents ou des _dantonistes_, qui, croyant «que la +République était maîtresse du champ de bataille,» voulaient qu'on +renversât les échafauds; enfin celui des gens de milieu ou du <p.176> +comité de salut public, que dirigeait Robespierre et qui, croyant les +deux autres partis également dangereux pour la révolution, résolurent de +les détruire. + +Les hébertistes, se voyant menacés, essayèrent un 31 mai contre le +comité; mais la Commune les abandonna; les faubourgs restèrent +immobiles, ils furent arrêtés, condamnés, conduits à l'échafaud. «Un +concours prodigieux de citoyens, dit le _Moniteur_, garnissait toutes +les rues et les places par lesquelles ils ont passé. Des cris répétés +de Vive la République! et des applaudissements se sont fait partout +entendre (25 mars 1794).» Le supplice des hébertistes remplit de joie +et d'espérance les indulgents, les suspects, les nombreux habitants +des prisons; mais, six jours après, les dantonistes furent à leur tour +arrêtés et traduits au tribunal révolutionnaire. A cette nouvelle, +Paris fut dans la consternation; la foule se porta à la Conciergerie; +elle couvrait les rues voisines, les quais, les ponts, la place du +Châtelet, pleine d'anxiété, écoutant avidement la voix tonnante de +Danton, dont les éclats (les fenêtres du tribunal étant ouvertes) +allaient jusqu'au quai de la Ferraille. L'émotion fut surtout +très-vive dans les prisons, où l'on se crut dévoué à un égorgement +certain. Enfin, dans le quartier des Cordeliers, dans le faubourg +Saint-Martin, où la personne et le nom de Danton étaient +très-populaires, il y eut des pensées d'insurrection; mais, en +définitive, personne ne bougea: la bourgeoisie, depuis la mort des +Girondins, était moite de terreur et se cachait au fond de ses +maisons; le peuple ne comprenait rien à cette destruction des +révolutionnaires les uns par les autres; la Commune, depuis la mort +des hébertistes, était entièrement dévouée à Robespierre. Danton et +ses amis périrent, et en voyant passer la fatale charrette on disait +que c'était «le tombereau de l'esprit et du patriotisme.» Quelques +jours après, on mena encore à l'échafaud Gobel, Chaumette et les <p.177> +restes du parti hébertiste: ils avaient été condamnés «pour avoir +voulu persuader aux peuples voisins que la nation française en est +venue au dernier degré de dissolution en détruisant jusqu'à l'idée de +l'Être suprême.» Alors le comité de salut public régna sans conteste, +sans compétition, sans qu'il y eût contre sa tyrannie une ombre de +résistance. + +Paris, à cette époque, avait un aspect profondément triste: «il +ressemblait, dit Prudhomme, à une ville en état de siége.» Les places +publiques étaient occupées par des fabriques d'armes et de canons; on +voyait affichées sur toutes les murailles des lois de terreur; la +plupart des églises étaient fermées ou mises en démolition, ou +transformées en hôpitaux et en magasins; les monuments et objets d'art +en avaient été enlevés et formaient un musée dans l'église, les cours +et le jardin des Petits-Augustins. Les palais et les hôtels de la +noblesse avaient été abandonnés, un décret de la Convention +interdisant le séjour de la capitale aux nobles et aux étrangers, +décret qui mit en fuite plus de vingt mille personnes[102]; la plupart +se trouvaient marqués en lettres rouges de ces mots: _Propriété +nationale_, avec la devise de la République. Tous les insignes de +l'ancien régime avaient été effacés; on ne voyait que des bonnets +rouges pour enseignes; à la porte de chaque maison était un écriteau +portant les noms, âge, profession des habitants; dans l'intérieur des +habitations, tous les signes royalistes avaient disparu, et les murs +étaient tapissés des images de Lepelletier et de Marat. La plupart des +boutiques de luxe étaient fermées; celles d'objets de consommation +renfermaient des marchands soucieux, tremblants, faisant un double +commerce, l'un ouvert, l'autre secret, l'un de denrées avariées au +prix du maximum et pour les pauvres, l'autre de denrées en bon <p.178> +état à un prix plus élevé et pour les riches. A la porte des magasins +était une inscription portant la quantité et la qualité des denrées de +première nécessité qui s'y trouvaient déposées. Le commerce de Paris +avec les villes maritimes, même pour les approvisionnements, ne se +faisait plus qu'au comptant et en envoyant l'argent à l'avance. +Néanmoins, et par suite de la terreur, les vivres étaient abondants, à +des prix modérés, et le comité de salut public faisait des efforts et +des dépenses énormes pour nourrir le peuple et empêcher le retour de +la disette[103]. L'industrie était très-active, mais elle était +entièrement consacrée aux choses de guerre, fusils, équipements, +habits, souliers, et se trouvait continuellement sous le coup de +réquisitions forcées; ainsi, tous les ouvriers serruriers, +mécaniciens, horlogers, orfévres, avaient été requis pour la +fabrication des armes; ainsi, un décret de la Convention ordonna à la +commission des approvisionnements «d'exercer son _droit de préhension_ +sur tous les souliers existant dans les magasins, boutiques, ateliers, +et de les faire passer immédiatement aux armées.» Les fournitures des +troupes étaient l'objet de spéculations très actives et souvent +criminelles, d'un agiotage effréné, de vols scandaleux, malgré la +sévérité du gouvernement et la présence de l'échafaud. + + [Note 102: La liste des émigrés du département de la Seine + comprend 3,530 noms.] + + [Note 103: D'après Robert Lindet, au 9 thermidor, le comité + de salut public avait en magasin 2 millions 500 mille + quintaux de blé achetés à l'étranger.] + +La police était faite par les comités et les commissaires des +sections; elle avait pour agents les gendarmes nationaux, qui +formaient un corps de dix mille hommes et qui étaient appuyés, pour +les arrestations politiques, par les compagnies de sans-culottes armés +de piques et en bonnets rouges. Les malfaiteurs étaient rigoureusement +poursuivis, les vols et les meurtres très-rares, la prostitution <p.179> +sévèrement réprimée[104]; mais chaque citoyen était continuellement +exposé, sur la dénonciation de quelque orateur des sections ou de +quelque voisin haineux, à se voir arraché de ses foyers et traîné en +prison; chaque maison pouvait être subitement investie, la nuit comme +le jour, sur l'ordre d'un comité révolutionnaire, envahie par la +foule, fouillée de fond en comble pour y découvrir ou des armes ou +quelque suspect, et, sans que rien y fût dérobé, on y mettait sous le +scellé argent, assignats, papiers[105]. Les rues étaient souvent +attristées ou par le passage d'une troupe de sans-culottes conduisant +dans les prisons quelques suspects, ou par le cri sanguinaire des +aboyeuses de la police vociférant _la liste des soixante ou +quatre-vingts gagnants à la loterie de la sainte guillotine_, ou par +la rencontre d'un chariot à quatre chevaux, _grande bière roulante_, +allant de prison en prison quérir les victimes désignées pour le <p.180> +tribunal révolutionnaire, ou enfin par le passage des charrettes +sortant de la Conciergerie, chargées de condamnés et suivies, avec des +cris insultants, des chansons atroces, par des femmes hideuses, qu'on +appelait _furies de guillotine_. + + [Note 104: Voyez à ce sujet, dans l'ouvrage de + Parent-Duchâtelet (_De la prostitution dans la ville de + Paris_), un arrêté de la Commune, rendu sur le réquisitoire + de Chaumette, et dont les austères considérants ont été + rédigés par l'ex chevalier Dorat de Cubières, alors + secrétaire du conseil-général.] + + [Note 105: Voici ce que raconte à ce sujet Beaumarchais, dont + la belle maison, située près de la Bastille, fut ainsi + visitée et fouillée: «Pendant que j'étais enfermé dans un + asile impénétrable, trente mille âmes au moins étaient dans + ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers + ouvraient toutes les armoires, où des maçons fouillaient les + souterrains, sondaient partout, levaient les pierres et + faisaient des trous dans les murs, pendant que d'autres + piochaient le jardin, repassant tous vingt fois dans les + appartements, mais quelques uns disant, au grand regret des + brigands qui se trouvaient là par centaines: Si l'on ne + trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches, le premier + qui détournera le moindre meuble, une paille, sera pendu sans + rémission... Enfin, après sept heures de la plus sévère + recherche, la foule s'est écoulée. Mes gens ont balayé près + d'un pouce et demi de poussière; mais pas un binet de perdu. + Une femme au jardin a cueilli une giroflée: elle l'a payée de + vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des + peupliers.» (_Mém. sur les prisons_, I, 182.)] + +L'édilité parisienne, dirigée par deux amis de Robespierre, le maire +Fleuriot et l'agent national Payan, s'occupait faiblement des +embellissements et même de la propreté de la ville; mais elle avait +supprimé la loterie, amélioré et agrandi les hôpitaux, réuni le palais +de l'Évêché à l'Hôtel-Dieu, afin que chaque malade fût placé dans un +lit séparé, organisé les bureaux de bienfaisance, préparé le musée du +Louvre, etc. Les priviléges de tout genre étant abolis, les théâtres +étaient devenus très-nombreux et ils se trouvaient continuellement +remplis, surtout les nouveaux théâtres de Molière, du Vaudeville, +Louvois, encore bien qu'on y jouât des pièces révolutionnaires. «Mais, +dit Prud'homme, on consentait à s'ennuyer aux pièces patriotiques pour +avoir le droit de s'amuser à un charmant ballet.» Le Palais-Royal, +rendez-vous des agioteurs, était plein de maisons de jeu et de +débauche, de cafés, de restaurants, de lieux de plaisir, où la foule +ne tarissait pas. Les promenades étaient très-fréquentées: on y +rencontrait des jeunes gens qui alliaient le costume des sans-culottes +au luxe des muscadins, c'est-à-dire la carmagnole, les sabots et le +gros bâton aux bijoux à la guillotine et aux bagues à la Marat. «Sur +le Pont-Neuf, raconte Prud'homme, les aristocrates se promènent la +tête haute et toisent insolemment les braves et laborieux +sans-culottes. Il se tient encore, dans certaines maisons, des cercles +d'oisifs qui calomnient tout à leur aise les choses et les personnes. +Dans d'autres, on affiche un épicuréisme révoltant; des maîtres de +maison reçoivent comme jadis bonne compagnie, des gens comme il faut +et défendent aux convives de parler affaires et d'attrister leur +banquet.» L'amour des plaisirs était aussi ardent que dans <p.181> +l'ancien régime; il animait même les prisons; car, si l'on en peut croire +un prisonnier, le Luxembourg, Port-Royal, les Carmes, les Bénédictines, +Saint-Lazare, ces pourvoieries d'échafaud, étaient des maisons d'arrêt +_muscadines_, «où les heureux détenus n'ont connu longtemps de chaînes +que celles de l'amour.» Il est peu d'époques où l'on ait tant chanté, +où l'on ait fait plus de petits vers, de poésies érotiques, de +chansons obscènes ou impies, et ces oeuvres étranges appartiennent +presque toutes aux royalistes, aux persécutés, aux martyrs de la +révolution, tant était grande l'insouciance pour la vie, tant était +universelle l'incrédulité! Les prisons seules ont enfanté des volumes +de ces incroyables frivolités, écrites la plupart entre deux guichets, +à la porte du tribunal révolutionnaire, au pied même de l'échafaud; +les victimes de Fouquier-Thinville essayaient encore leur lyre quand + + Le messager de mort, noir recruteur des ombres, + Remplissait de leur nom ces longs corridors sombres; + +enfin, les iambes vengeurs d'André Chénier ont eu moins de lecteurs +que les bouts-rimés et les madrigaux de Vigée.[106] + + [Note 106: Voyez les _Mém. sur les prisons_. (Coll. Berville + et Barrière.)] + + + +§ XIV. + +Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution du 9 +thermidor.--Fin de la Commune de Paris. + + +Cependant Robespierre, délivré de ses rivaux ou de ses ennemis, +songeait à «assigner un but à la révolution» et à commencer la +reconstruction de la société. Ce fut dans cette pensée qu'il fit +rendre un décret par lequel le peuple français reconnaissait +l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. Une <p.182> +grande fête fut célébrée à ce sujet le 20 prairial; David, qu'on appelait +le Raphaël des sans-culotte, en avait encore donné le plan, et, en le +lisant, on croirait qu'il s'agit, non du fangeux et prosaïque Paris, +mais de quelque bergerie mythologique de l'Arcadie. La fête fut +d'ailleurs très-pompeuse, et, comme de coutume, pleine d'allégories. +On y voyait des groupes de jeunes filles tenant des corbeilles de +fleurs, de mères de famille tenant des bouquets de roses, de +vieillards tenant des branches de chêne, d'adolescents armés de +piques, un char portant les productions du territoire et traîné par +huit taureaux, «la Convention entourée d'un ruban tricolore porté par +l'Enfance ornée de violettes, l'Adolescence ornée de myrte, la +Virilité ornée de chêne et la Vieillesse ornée de pampre et +d'olivier.» Aux Tuileries était une statue de l'Athéisme, à laquelle +on mit le feu, et de ses cendres sortit la statue de la Sagesse. Au +Champ-de-Mars était un autel élevé sur une montagne, au pied de +laquelle on chanta un hymne à l'Être suprême et l'on jura d'exterminer +les tyrans. La plupart des maisons étaient tapissées de verdure et de +fleurs, et, dans les principales places, il y eut des danses et des +repas civiques. «On eût dit, raconte le _Journal de la Montagne_, que +Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger.» +Enfin, si l'on en croit Vilatte, «une foule immense couvrait le jardin +des Tuileries; l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les +visages; les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les +plus élégantes. On sentait qu'on célébrait l'auteur de la nature.[107]» +Robespierre, comme président de la Convention, fut le roi de cette +fête, qui le jeta dans un ravissement fanatique, et il affecta d'y +jouer un rôle de grand-prêtre. + + [Note 107: _Causes de la révol. du 9 thermidor_, p. 196.] + +Deux jours après, il présenta et fit décréter la loi du 22 <p.183> +prairial, la plus atroce de toutes les lois révolutionnaires, qui +accélérait l'action du tribunal par des moyens tellement iniques qu'elle +en faisait à peu près le tribunal des égorgeurs de septembre. Les maisons +d'arrêt, au nombre de trente-six, renfermaient alors plus de huit +mille détenus: on se servit de cette loi pour les vider; et le +tribunal qui depuis sa création, c'est-à-dire du 10 mars 1793 au 18 +juin 1794, avait condamné à mort 1,269 personnes, en condamna, du 10 +juin au 27 juillet 1,400. Les proscripteurs eurent horreur, non des +flots de sang qu'ils versaient, mais du passage des charrettes de +condamnés à travers les quartiers les plus populeux de Paris, et ils +transportèrent l'échafaud de la place Louis XV, où il était en +permanence, d'abord à la place de la Bastille, ensuite près de la +barrière du Trône. Et dans ce massacre, il n'y eut pas que des nobles, +des prêtres, des ennemis réels ou supposés de la révolution, qui +périrent, mais des bourgeois, des ouvriers, des femmes du peuple, des +républicains sincères. On assassinait au hasard, parce qu'il suffisait +de la haine d'un délateur (et la délation était devenue le métier de +tous les scélérats) pour envoyer dans une maison d'arrêt le patriote +paisible et obscur, et, pour l'envoyer au tribunal révolutionnaire, de +la haine d'un de ces émissaires infâmes, appelés _moutons_, qui +dressaient des listes de proscription dans les prisons. «La +Conciergerie, dit Riouffe, à très peu d'exceptions près, pendant plus +de dix mois, n'a renfermé que des patriotes; un langage aristocratique +y aurait autant surpris qu'indigné; ses voûtes étaient fatiguées de +chants patriotiques; et, pour un homme de castes opposantes, on +massacrait mille sans-culottes, qu'on traînait à la boucherie en +criant: Vivent les sans-culotte[108]!» + + [Note 108: _Mémoires sur les prisons_, t. I, préface, p 11.] + +Cependant, les partis de Hébert et de Danton n'avaient pas été <p.184> +entièrement détruits; menacés par la loi du 22 prairial, ils se +réunissent pour renverser Robespierre et donnent la main même aux +débris des Girondins, même aux _crapauds du Marais_. Robespierre +dévoile la conspiration à la Convention; mais l'Assemblée presque +entière se soulève contre lui; il est décrété d'accusation avec quatre +de ses collègues et conduit au Luxembourg. Robespierre jeune est +envoyé à Saint-Lazare, Couthon à la Bourbe, Lebas à la maison de +justice du département, Saint-Just aux Écossais. + +Dans la lutte qui s'engageait, Robespierre croyant naïvement que sa +cause était aussi légitime que populaire, n'avait préparé aucun moyen +de succès, même de défense; il comptait sur cette population de Paris, +qui n'avait jamais failli à la révolution; mais, depuis deux ans, il +s'était fait de grands changements dans la composition et le chiffre +de cette population. Paris avait été pour la révolution la pépinière +la plus féconde de ses défenseurs; mais ce n'était pas impunément +qu'il avait envoyé soixante mille de ses enfants sur les champs de +bataille, outre ceux qui avaient péri dans ses rues ou par la misère; +sa population révolutionnaire se trouvait donc considérablement +réduite. Aussi, ce n'était, matériellement parlant, qu'une minorité +très-petite qui avait soutenu le régime de la terreur; on ne voyait +plus guère que des femmes dans les troubles des rues, dans les +sections, dans les tribunes de la Convention; les bataillons des +faubourgs n'avaient plus qu'un petit nombre d'hommes et ne faisaient +montre de leur force que par leurs compagnies de canonniers; enfin, au +contraire, les bataillons des quartiers riches, quoique annihilés et +tremblants, se trouvaient encore complétement garnis. Dans cet état de +la population, l'issue de la lutte engagée le 9 thermidor, à part +l'opinion publique évidemment soulevée contre le régime de la terreur, +ne pouvait être douteuse. + +Cependant, à la nouvelle de l'arrestation de Robespierre, la <p.185> +Commune s'était déclarée en insurrection et avait mis tout en mouvement, +sections, jacobins, comités révolutionnaires; elle avait fait sonner +le tocsin, fermé les barrières, garni de canons la place de Grève. Des +officiers municipaux avaient fait ouvrir le Luxembourg et les autres +prisons, délivré les cinq représentants détenus, et ils les avaient +conduits à l'Hôtel-de-Ville, «ce Louvre du tyran Robespierre,» suivant +l'expression du thermidorien Fréron. Mais le commandant des sections, +Henriot, ne donna aucun ordre aux bataillons des faubourgs, qui +restèrent immobiles dans leurs quartiers; et, pendant ce temps, la +Convention prit l'offensive: elle mit hors la loi les cinq +représentants, la Commune, Henriot; elle appela à elle les sections +des quartiers riches. Celles-ci accourent, nombreuses, pleines +d'ardeur, heureuses d'avoir à combattre la terreur, la Montagne, la +Commune, la révolution elle-même; elles jurent à la Convention de +mourir pour sa défense et marchent sur l'Hôtel-de-Ville. Il était +minuit: la Commune et les représentants proscrits n'avaient pris +aucune mesure de défense; il n'y avait sur la place que quelques +compagnies de canonniers, avec des groupes de femmes et de gens non +armés. Au bruit que la Commune et ses défenseurs sont mis hors la loi, +tout se disperse. Les sections Lepelletier, des Piques, de la +Butte-des-Moulins, arrivent, cernent l'Hôtel-de-Ville et arrêtent sans +résistance les représentants avec Henriot et tout ce qui était autour +d'eux. Le lendemain, Robespierre, ses collègues et dix-huit membres de +la Commune furent conduits au tribunal révolutionnaire, qui constata +leur identité, et de là au supplice, au milieu d'une foule immense qui +poussait des cris de joie et des imprécations contre les condamnés. +Les deux jours suivants, quatre-vingt-deux membres de la Commune, +hommes obscurs et presque tous ouvriers ou de la petite bourgeoisie, +furent de même envoyés en masse et sans jugement à l'échafaud. <p.186> + +Ainsi finit cette Commune fameuse, qui, pendant près de deux ans (du +10 août 1792 au 27 juillet 1794), avait dominé Paris, la Convention et +la France; elle s'est souillée de tant d'excès, elle a répandu tant de +sang et laissé tant de ruines, que la mémoire des hommes qui la +composèrent est encore et sera à jamais exécrée. + + + +§ XV. + +Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse +dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses de Marat et de Rousseau. + + +La mort de Robespierre fut le signal d'une réaction violente, +non-seulement contre la terreur, mais contre les hommes et les choses +de la révolution, réaction qui ne devait s'arrêter qu'avec le +rétablissement de la monarchie. D'abord on ouvrit toutes les prisons, +qui, huit mois après, se trouvèrent remplies de dix mille +républicains; on modifia, puis on supprima le tribunal révolutionnaire, +dont la plupart des membres furent envoyés à l'échafaud; on cessa de +donner les 40 sous de présence aux citoyens pauvres qui assistaient +aux assemblées de sections, et celles-ci se trouvèrent ou abandonnées +ou occupées entièrement par les royalistes; on modifia, puis on abolit +le maximum, «et l'unique effet de cette abolition, dit le royaliste +Toulongeon, fut d'accroître le discrédit et de hâter la chute des +assignats, qui tombèrent bientôt dans un avilissement tel qu'il fallut +24,000 livres tournois pour payer une mesure commune de bois à +brûler.» On désarma Paris de sa terrible Commune, et l'administration +de cette ville, dont la concentration avait été si redoutable, fut +éparpillée de la plus étrange manière et donnée: 1º à deux commissions +spéciales de police et de finances, nommées par la Convention; la +première, qui était chargée réellement du gouvernement de Paris, avait +sous ses ordres les comités d'arrondissement, les comités civils <p.187> +et les commissaires de police des sections; elle était elle-même sous +la surveillance du comité de sûreté générale; 2º aux diverses +commissions nationales du gouvernement, qui remplaçaient alors les +ministères, c'est-à-dire que cette administration dépendit: pour les +subsistances, de la commission de commerce et des approvisionnements; +pour les hôpitaux, de la commission des secours publics; pour les +écoles et les spectacles, de la commission d'instruction publique; +pour l'illumination et entretien des rues, de la commission des +travaux publics; pour les ateliers et les arts, de la commission +d'agriculture; pour les munitions et armes, de la commission des +armes; pour les prisons, de la commission de police et tribunaux; pour +les revenus et domaines de la Commune, de la commission des revenus +nationaux. De plus, les fonctions relatives à l'état civil étaient +remplies dans chaque section par un officier public nommé par la +Convention, les comités civils des sections restant chargés de +quelques détails et de la liste des émigrés. Avec une organisation +aussi défectueuse, aussi anarchique, Paris n'eut plus réellement +d'administration, plus de police, et le désordre y devint extrême. +Toutes les mauvaises passions, les vices, les crimes que la main +sanglante des triumvirs avait comprimés par la terreur, se donnèrent +pleine carrière: des maisons de jeu et de débauche s'ouvrirent dans +toutes les rues; la prostitution se montra toute nue, tête haute, en +plein jour et partout; les vols et les meurtres devinrent aussi +nombreux qu'au temps des tire-laine et des coupe-jarrets du XVIe +siècle; les rues, à peine éclairées et nettoyées, ne furent plus +praticables pendant la nuit que les armes à la main; enfin, la guerre +civile recommença, mais ignoble et lâche, à coups de poing, à coups de +bâton. + +Les jeunes gens dont les familles avaient été victimes de la <p.188> +terreur, ceux qui avaient échappé à la levée en masse ou déserté les +armées, les habitués de cafés et de spectacles, les hommes de finance, les +beaux, les égoïstes, les débauchés de l'ancien régime, enfin tous ceux +qui détestaient la République par amour des plaisirs et de l'argent, +dès qu'ils n'eurent plus peur, se mirent en campagne contre la +révolution. On les appelait _incroyables_, _muscadins_, _jeunesse +dorée_, _jeunesse de Fréron_, et ils se recrutaient principalement +dans les sections thermidoriennes. Ils se donnèrent un costume +ridicule, dit _à la victime_, et qui fut reproduit spirituellement +dans les caricatures de Carle Vernet[109]; ils affectèrent un zézaiement +puéril jusqu'à l'idiotisme; ils s'armèrent de bâtons plombés et s'en +allèrent attaquer dans les rues, au Palais-Royal, dans les théâtres, +les Jacobins, les agents de la terreur, les ouvriers des faubourgs, +tout ce que le journal de Fréron appelait _la queue de Robespierre_. +Ils obtenaient ainsi des victoires faciles, car la queue de +Robespierre se composait principalement de femmes, de vieillards et à +peine de quelques milliers d'hommes jeunes et valides; ils venaient +ensuite parader dans les salons qui commençaient à se rouvrir et y +étaient applaudis par la femme de Tallien, qu'on appelait la +_Notre-Dame de Thermidor_, par la veuve du général Beauharnais, qui, +plus tard, fut appelée la _Notre-Dame des Victoires_, et par d'autres +dames qui donnaient le ton à la société nouvelle. «Tout jeune homme, +dit Lacretelle, qui refusait d'entrer dans la troupe vengeresse, était +disgracié auprès des femmes les plus aimables[110]» Ce furent eux qui +inventèrent les _bals des victimes_, où l'on dansait en deuil, où <p.189> +n'étaient admis que les individus dont les parents avaient péri sur +l'échafaud; ils mirent à la mode chez les femmes les costumes et les +nudités des courtisanes grecques, avec les saluts _à la victime_, les +bonnets _à l'humanité_, les corsets _à la justice_; ils ramenèrent le +goût du luxe, des moeurs élégantes et des plaisirs. «Paris reprit +l'empire de la mode et du goût, dit Thibaudeau; l'antique, introduit +déjà dans les arts par l'école de David, remplaça, dans les habits des +femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans l'ameublement, +le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par +l'esclavage des cours[111].» + + [Note 109: Cheveux courts par derrière, longs et rabattus sur + les yeux par devant, pour imiter la _toilette_ des condamnés + à la guillotine, bas chinés, habit court et carré, gilet de + panne chamoise à dix-huit boutons de nacre, cravate verte + montant jusqu'à la bouche, des lunettes, deux montres, etc.] + + [Note 110: Lacretelle. _Hist. du XVIIIe siècle_, XII, 148.] + + [Note 111: _Mém. sur la Convention_, t. I, p. 130.] + +Les principaux efforts de la jeunesse dorée furent dirigés contre le +club des Jacobins, dont ils envahirent les tribunes et les couloirs à +coups de pierres et de bâton, fouettant les femmes, se colletant avec +les hommes. Après plusieurs jours de ce tumulte, qui tint tout Paris +en alarmes, la Convention ordonna la fermeture du club (21 brumaire). +Si l'on en croit Fréron, ce conventionnel qui se disait le disciple de +Marat et qui, pourtant, était regardé comme le chef de la jeunesse +dorée, cette mesure excita la plus vive allégresse: «on dansait, on +s'embrassait, on chantait; une partie de la ville fut illuminée.» + +Au milieu de cette réaction, les thermidoriens, sans doute dans +l'espoir d'aveugler le peuple sur leur alliance avec les royalistes, +s'avisèrent de célébrer l'anniversaire de l'établissement de la +République par l'_apothéose_ de Marat. Ce fut la cérémonie la plus +étrange de la révolution, à cause du contraste qu'offraient et la vie +du hideux personnage qu'on transportait au Panthéon et l'état nouveau +de l'opinion publique. Elle fut d'ailleurs aussi pompeuse que les +apothéoses de Mirabeau et de Voltaire. «Les sociétés populaires, dit +le _Moniteur_ (4 vendémiaire), les autorités constituées et une <p.190> +grande partie des élèves de l'École de Mars[112] précédaient le char qui +portait les restes précieux de Marat... Au moment où l'on descendait +du char le cercueil qui contenait les cendres de l'ami du peuple, on +rejetait du temple des grands hommes, par une porte latérale, les +restes impurs du royaliste Mirabeau.» + + [Note 112: L'École de Mars avait été créée par la Convention + le 13 prairial an II. Elle était recrutée «avec des enfants + de sans-culotte» âgés de quatorze à dix-sept ans et envoyés, + au nombre de dix par district, de toutes les parties de la + France, ce qui porta le nombre des élèves à trois mille. Ces + élèves campaient sous des tentes dans la plaine des Sablons + et une partie du bois de Boulogne. Des baraques en planches + renfermaient l'hôpital, l'arsenal, les écuries et la salle + d'étude, vaste hangar orné seulement d'une statue de la + Liberté, au pied de laquelle Robespierre, Lebas, Saint-Just + venaient haranguer la jeunesse et la former aux vertus + républicaines. Le camp était fermé par une enceinte de + palissades et de chevaux de frise, et gardé militairement par + les élèves. Cette école, qui figura dans toutes les fêtes + révolutionnaires, fut supprimée le 2 brumaire an III.] + +Quelques jours après, la même pompe fut renouvelée pour l'apothéose de +Jean-Jacques Rousseau, et ce fut la dernière des fêtes symboliques de +la Convention. Jusqu'à la fin de cette assemblée, les anniversaires de +la révolution, les fêtes funèbres, les fêtes triomphales furent +célébrées, non plus dans la rue, mais dans la salle de la Convention, +et se bornèrent à des décorations, des discours et de la musique. + +Le retour des thermidoriens aux idées révolutionnaires n'eut pas de +durée, et, trois mois après l'apothéose de Marat, on brisait partout +ses bustes, qui furent jetés dans les égouts; on démolit le monument +du Carrousel; on proscrivit son nom, ainsi que celui des Montagnards +et des Jacobins, dans les établissements publics, les cafés, les +théâtres. + + + +§ XVI. <p.191> + +Famine.--Journées du 12 germinal et du 1er prairial. + + +L'année qui suivit le 9 thermidor est, de toutes les années de la +révolution, celle où le peuple de Paris fut le plus malheureux. Le +comité de salut public l'avait nourri avec le maximum, avec la solde +attribuée aux sectionnaires, avec de nombreux travaux; il lui avait +donné sa part de tyrannie et de proscriptions; il s'était occupé avec +une ardente sollicitude de ses besoins, de ses caprices même, de ses +plaisirs, à l'exemple de ces tyrans de Rome qui donnaient au +peuple-roi du pain et les jeux du cirque. Avec le 9 thermidor, le +peuple tomba du trône dans la plus profonde misère: les riches, les +marchands, les agioteurs, tout ce qui avait souffert ou tout ce qui +avait eu peur, se vengea de lui en le faisant mourir de faim. La +hausse des denrées devint exorbitante; une famine causée par les +accapareurs et les ennemis de la révolution mit la désolation dans les +faubourgs et les quartiers pauvres, où les travaux manquaient, où les +ouvriers n'étaient payés qu'en assignats. La Convention fut obligée de +fixer une ration journalière pour la subsistance de chaque personne: +mesure déplorable qui fut éludée par les riches et ne fit qu'augmenter +la misère des pauvres. «Paris, dit un historien royaliste, fut réduit, +à cette époque, à une telle détresse, que le pain et la viande étaient +mesurés et distribués nominativement chez les fournisseurs. Là, aux +portes, on voyait les citoyens gardant leurs places dès le point du +jour, attendre leur tour pour reporter chez eux la subsistance de la +journée, fixée à trois onces de pain et un quarteron de viande. Dans +la classe indigente et même dans la classe aisée, des familles +vécurent plusieurs mois de légumes et surtout de pommes de terre, dont +on avait ensemencé tous les terrains occupés par des jardins de <p.192> +luxe et d'agrément. Quelques mesures de grains ou de farine, envoyées des +départements, étaient un présent reçu avec reconnaissance[113].»--«Il +faut l'avoir vue, dit un autre historien, il faut l'avoir sentie, +cette affreuse disette, pour s'en faire une idée!» Enfin, pour combler +la détresse, l'hiver fut très-rigoureux: le bois et le charbon +manquèrent comme le pain; il fallut les distribuer aussi par rations; +on fit queue dans les chantiers et aux bateaux sur la Seine, et +plusieurs femmes y furent étouffées. + + [Note 113: Toulongeon, t. III, p. 67.] + +En présence de si grandes calamités, le peuple était plein de fureur +contre les riches, contre les royalistes, contre la Convention qui +laissait faire ce nouveau pacte de famine; plusieurs fois, des troupes +de femmes envahirent les Tuileries avec des plaintes et des menaces; +mais elles furent poursuivies et maltraitées par les muscadins; enfin, +le 12 germinal, les distributions de pain ayant manqué dans la Cité, +les femmes de ce quartier battirent le tambour, rassemblèrent la foule +et furent bientôt grossies de bandes d'hommes venus des faubourgs, +quelques-uns armés de piques et de fusils, portant sur leur chapeau: +Du pain et la Constitution de 93! Cette multitude envahit les +Tuileries et se rua dans la salle de la Convention avec un tumulte +effroyable; mais les sections thermidoriennes, «la garde nationale de +1789,» dit un contemporain, arrivèrent au pas de charge et forcèrent +la foule à évacuer le palais. + +La Convention crut que le parti de Robespierre avait fait cet essai +d'insurrection: elle ordonna le désarmement de tous les individus «qui +avaient contribué à la vaste tyrannie abolie le 9 thermidor;» elle mit +Paris en état de siége; elle ordonna (28 germinal) la restauration de +la garde nationale telle qu'elle existait en 1789, c'est-à-dire +qu'elle devait être composée de quarante-huit bataillons <p.193> +d'infanterie, de sept cent soixante hommes chacun, avec compagnie +d'élite, et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie; mais ce +décret si important ne fut que mollement, que lentement exécuté, tant +était grande la lassitude de la bourgeoisie. «L'apathie des citoyens +de cette grande commune, disait un représentant, est vraiment +inconcevable: chaque jour, ils sont exposés à voir leurs propriétés la +proie du pillage, et ils ne s'empressent point d'exécuter un décret +qui seul peut leur en assurer la jouissance.» + +Ces mesures n'apaisèrent pas l'agitation populaire qui avait une cause +permanente et terrible, la faim. «Les subsistances étaient le prétexte +du moment, dit Toulongeon, et ce prétexte, sans être juste, était +vrai. Les distributions venaient d'être réduites à deux onces de pain +par jour; et cependant, la consommation qui, dans les temps communs, +ne s'élevait qu'à quinze cents sacs de farine, était alors de deux +mille sacs et plus. Il faut le redire encore, sans pouvoir +l'expliquer, la disette était tellement factice que l'abondance +reparut avant la récolte de l'année[114],» «Il serait difficile, +écrivait Mercier dans les _Annales patriotiques_, de trouver +aujourd'hui sur le globe un peuple aussi malheureux que l'est celui de +la ville de Paris. Nous avons reçu hier deux onces de pain par +personne; cette ration a été encore diminuée aujourd'hui. Toutes les +rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraillés par la +faim.» «Enfin, raconte le _Moniteur_, de violentes rumeurs, des propos +séditieux, des menaces atroces marquèrent la soirée du 30 germinal. +Partout on ne voyait que des groupes, presque tous composés de femmes, +qui promettaient pour le lendemain une insurrection. On disait +hautement qu'il fallait tomber sur la Convention nationale; que, +depuis trop longtemps, elle faisait mourir le peuple de faim; <p.194> +qu'elle n'avait fait périr Robespierre et ses complices que pour s'emparer +du gouvernement, tyranniser le peuple, le réduire à la famine en faisant +hausser le prix des denrées et en accordant protection aux marchands +qui pompaient les sueurs de l'indigent[115].» + + [Note 114: T. III, p. 118.] + + [Note 115: _Moniteur_ du 4 prairial.] + +Dans cette situation, quelques meneurs obscurs résolurent de faire +contre la Convention un 31 mai, et ils l'annoncèrent naïvement dans un +manifeste, disant que le peuple de Paris, «sur lequel les républicains +des départements et des armées avaient les yeux fixés,» avait arrêté +de se rendre à la Convention pour lui demander du pain, la +Constitution de 93, la destitution du gouvernement actuel, la mise en +liberté des patriotes détenus,[116], la convocation d'une assemblée +législative. La Convention, avertie, décréta «que la commune de Paris +était responsable envers la République entière de toute atteinte qui +pourrait être portée à la représentation nationale;» elle requit les +citoyens de se porter en armes dans les chefs-lieux de sections, +envoya douze représentants pour les diriger et fit battre le rappel +dans les sections thermidoriennes. Mais déjà le tocsin sonnait dans +les faubourgs, le Marais et la Cité, et une grande foule, +principalement composée de vieillards, de femmes, d'enfants, se rua +par toutes les rues de la ville, en se dirigeant vers les Tuileries. +L'immense colonne, dans laquelle il n'y avait pas cinq cents hommes +armés, se déroula principalement par la rue Saint-Honoré, hâve, +déguenillée, affamée, hurlant des cris de mort et des regrets de +guillotine, faisant d'imbéciles recrues, d'ailleurs toujours crédule +et docile à ses meneurs, et, comme dans toutes ses journées, comme au +temps de sa puissance, passant devant les maisons somptueuses et <p.195> +les riches magasins sans un regard de menace. Les postes de gendarmerie +qu'elle rencontra sur son passage ou se dispersèrent ou se joignirent +à elle. L'épouvante se répandit partout: on fermait les boutiques, on +se cachait dans les maisons; jamais plus grande masse de misère et de +haillons n'était sortie des profondeurs de Paris; jamais pareil cri de +vengeance et de fureur ne s'était élevé contre les iniquités ou les +inepties du gouvernement. Au 14 juillet, au 10 août, au 31 mai, le +peuple, mêlé à la bourgeoisie, était animé par une idée, exalté par la +liberté, enthousiasmé par le sentiment révolutionnaire; mais, en ce +jour, le dernier de cette tragédie qu'il jouait depuis six ans, +c'était l'insurrection de la faim, le soulèvement de la misère, le +commencement de la guerre sociale! + + [Note 116: L'état officiel inséré au _Moniteur_ donne pour le + 24 avril le chiffre de 2,338 détenus.] + +Cette marée immonde et terrible, qui grossissait à tout moment, +envahit les Tuileries à travers les bataillons indécis des sections +thermidoriennes qui ne voyaient pas devant eux une armée d'insurgés, +mais une cohue de misérables. Elle pénétra dans le palais et enfonça +la porte de la salle des séances, dont les tribunes étaient déjà +remplies de femmes furieuses; un bataillon de garde nationale se +précipita à sa rencontre et la rejeta dans les escaliers, mais sans +qu'il y eût de sang répandu: il semblait qu'il n'y eût que des femmes +dans cette multitude. Elle revint à la charge, entra de nouveau, fut +de nouveau repoussée; enfin une troisième fois, renversant tous les +obstacles, elle inonda la salle, les couloirs, les bancs, la tribune. +Les représentants se réfugient dans les gradins supérieurs, où +quelques gendarmes les protégent; le président Boissy d'Anglas reste +ferme sur son siége et ordonne à un officier d'appeler la force armée; +celui-ci est menacé par trente sabres; un député, Féraud, veut le +secourir; il est frappé d'un coup de pistolet, entraîné, massacré, et +sa tête est apportée au bout d'une pique. Mais la rage populaire +semble assouvie par ce crime: pendant toute cette journée si <p.196> +confuse, au milieu de toute cette foule ardente de fureur, il n'y eut pas +d'autre sang versé, et cette scène si terrible dégénéra en un tumulte +sans fin, sans but, sans résultat. Il n'y avait pas eu dans toute la +révolution de semblables saturnales: la multitude aveugle et délirante +s'entassait, criait, hurlait, faisait tapage, insultait les +représentants, battait le tambour, tirait des coups de fusil contre +les murs ou donnait des coups de sabre sur les bancs. Ce tumulte +stupide dura huit heures. A la fin, les insurgés forcèrent les députés +à descendre dans le parquet et à voter toutes leurs demandes, parmi +lesquelles étaient le rétablissement de la Commune de Paris et la +permanence des sections. Au moment ou ils venaient de nommer un +gouvernement provisoire, les sections de la garde nationale arrivent, +Lepelletier en tête, «puis Fontaine-de-Grenelle, Gardes-Françaises, +Contrat-Social, Mont-Blanc, Guillaume-Tell, Brutus et cette autre, +dont on ne peut jamais prononcer le nom sans un vif sentiment de +reconnaissance, la Butte-des-Moulins. Elles débouchent de toutes +parts, par toutes les issues, au pas de charge, tambours-battant, +drapeaux déployés, baïonnettes en avant[117].» En un instant la +multitude est renversée, poussée, dispersée. Il n'y eut pas de +résistance, pas de combat, pas de morts, à peine quelques blessés, +quelques prisonniers. La masse des envahisseurs pouvait s'élever à +vingt mille; mais sur ce nombre, même avec les gendarmes qui s'étaient +joints à eux, il n'y avait pas le dixième d'hommes armés. «Nous +n'avons eu, disait Louvet, que quinze cents brigands à vaincre.» + + [Note 117: Éloge de Féraud, dans le _Moniteur_ du 18 prairial + an III.] + +Le lendemain, la plus grande partie du peuple, honteuse, humiliée de +cette triste journée, rentra dans son calme et sa misère. Il n'y eut +que le faubourg Saint-Antoine où le tumulte continua: ses trois +bataillons prirent les armes. Sur le bruit qu'ils avaient établi <p.197> +à l'Hôtel-de-Ville une commune insurrectionnelle, les sections +thermidoriennes marchèrent sur la place de Grève; mais, à l'approche +des insurgés, elles reculèrent jusqu'au Carrousel et furent suivies +par les trois bataillons qui braquèrent leurs canons contre les +Tuileries. Au moment où le combat allait s'engager, des représentants +accoururent, parlementèrent, et, à force de promesses, décidèrent les +hommes des faubourgs à se retirer. Le surlendemain, ceux-ci prirent +encore les armes et délivrèrent l'un des assassins de Féraud qu'on +menait au supplice. Mais la Convention avait fait venir six mille +dragons, qu'elle joignit à quinze mille hommes des sections: le +faubourg fut investi par cette armée, sommé de livrer ses canons, +menacé d'un bombardement. Les trois bataillons comptaient à peine, en +ce moment, douze cents hommes valides; toute résistance était donc +impossible; d'ailleurs les propriétaires et les chefs d'ateliers +décidèrent les ouvriers à se soumettre. Les canons furent livrés et +amenés en triomphe aux Tuileries, au milieu des acclamations de la +bourgeoisie enivrée de sa victoire. Ce fut pour le peuple de Paris une +véritable destitution du pouvoir qu'il avait conquis le 14 juillet +1789: à dater du 4 prairial et jusqu'au 27 juillet 1830, il ne prit +aucune part directe et efficace aux révolutions. L'opinion publique se +prononça alors définitivement contre ces mouvements populaires, qui, +depuis trois ans, mettaient sans cesse la représentation nationale à +la merci de quelques bandes d'émeutiers. «Les vingt-cinq millions +d'hommes, disait Chénier à la Convention, qui nous ont envoyés ici ne +nous ont pas placés sous la tutelle des marchés de Paris et sous la +hache des assassins; ce n'est pas au faubourg Saint-Antoine qu'ils ont +délégué le pouvoir législatif... Citoyens de Paris, sans cesse appelés +le _peuple_ par tous les factieux qui ont voulu s'élever sur les +débris de la puissance nationale, vous, longtemps flattés comme un +roi, mais à qui il faut enfin dire la vérité, songez que la <p.198> +représentation nationale appartient à la République et méritez de la +conserver[118].» + + [Note 118: _Moniteur_ du 10 prairial.] + +La Convention compléta sa victoire par des mesures énergiques et +sanguinaires: elle envoya à l'échafaud neuf représentants et +vingt-neuf insurgés, aux galères vingt-sept autres personnes, dont +huit femmes; elle mit en arrestation trente et un autres députés et +fit incarcérer en moins de huit jours plus de dix mille individus +«comme assassins, buveurs de sang, voleurs et agents de la tyrannie +qui précéda le 9 thermidor.» «Plusieurs sections, connues par la +turbulence de leurs principes et la scélératesse de leurs meneurs, +telles que les sections de la Cité, du Panthéon, des Gravilliers, +furent forcées de rendre leurs canons[119].» Toutes les autres en firent +autant de leur propre mouvement, et Paris se trouva ainsi désarmé de +la principale force qui avait fait toutes les journées révolutionnaires. +On dépouilla de leurs piques les quarante huit sections, et il fut +défendu de paraître en public avec cette arme, «qui n'est d'aucune +défense réelle et ne peut servir qu'à assassiner.» On décréta que les +attroupements de femmes seraient dissipés par la force. On donna à la +capitale une garnison de troupes de ligne; on établit un vaste camp de +cavalerie et d'artillerie d'abord dans les Tuileries, ensuite dans la +plaine des Sablons; on licencia les gendarmes des tribunaux, «cette +troupe, disait l'arrêté, qui a vu naître la liberté[120], qui n'a +jamais obéi qu'avec dégoût, qui insultait les victimes qu'elle +conduisait à l'échafaud, qui a partagé les efforts des factieux.» +Dix-huit furent envoyés au supplice, cinq aux galères, le reste fut +déclaré incapable de service. On effaça sur tous les murs les inscriptions +révolutionnaires, les bonnets rouges, même la devise de la <p.199> +République; enfin, on réorganisa la garde nationale, qui fut +entièrement composée de bourgeois, «d'après ce principe fondamental de +tout ordre politique, disait le décret, que la force destinée à +maintenir la sûreté des propriétés et des personnes doit être +exclusivement entre les mains de ceux qui ont à la maintenir un +intérêt inséparable de leur intérêt individuel.» + + [Note 119: _Moniteur_ du 9 prairial.] + + [Note 120: Nous avons dit qu'elle était en grande partie + composée d'anciens gardes-françaises.] + + + +§ XVII. + +Journée du 13 vendémiaire.--Fin de la Convention. + + +A la suite des journées de prairial, la réaction thermidorienne devint +en plein et à découvert la contre-révolution. Des agences royalistes +se formèrent à Paris et travaillèrent au retour des Bourbons. La +bourgeoisie et la garde nationale, encore tremblantes au souvenir de +la terreur, ne désiraient plus que le rétablissement de la monarchie. +Les assemblées de sections, d'où les Jacobins furent chassés, +devinrent des foyers de royalisme, des tribunes toujours ouvertes aux +ennemis de la Convention et de la République: c'était sur elles que +l'émigration avait les yeux; c'était en elles que le prétendant +mettait toutes ses espérances. La jeunesse dorée, «ces +réquisitionnaires, disait un orateur, qui avaient fait leurs campagnes +au Palais-Égalité et dans les spectacles, «excitait des émeutes, +insultait les soldats, empêchait le chant de la Marseillaise. «Les +jours de 1789, dit Lacretelle, semblaient revenus, mais dans une +direction complétement inverse. Les orateurs se présentaient en foule; +les journaux, les brochures, les pamphlets, les affiches ne laissaient +pas un moment de relâche à la Convention.»--«Déjà, raconte un autre +contemporain, l'on exposait publiquement dans Paris l'effigie du +dernier roi et celle de sa famille; déjà les rubans étaient <p.200> +préparés, les signes de ralliement, les emblèmes prêts, et les femmes +allaient les arborer sur leurs coiffures.»--«Personne n'ignore à Paris, +disait-on dans la Convention, quels dangers nouveaux courent en ce +moment les patriotes et la République. Toutes les factions sont +coalisées dans l'intérieur; les émigrés rentrent; des chouans se +montrent dans cette commune. Tous ont des pratiques calculées sur les +honorables misères que le peuple endure depuis si longtemps pour la +liberté[121]. De toutes parts, l'aristocratie lève la tête et souffle +ses antiques poisons jusque dans les bataillons de la force armée. +Ajoutons à ces symptômes l'arrogante dictature qu'affectent et +qu'exercent en effet des sociétés opulentes, où la République, +confondue avec le sans-culottisme, est maudite et abjurée[122].» + + [Note 121: «Il faut que le peuple souffre, écrivait le prince + de Condé: c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien + ordre de choses. Il n'a d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les + raisonnements les plus simples sont perdus pour lui; il n'y a + que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il + faut espérer le retour de la monarchie.» Lettre du 22 fév. + 1796 dans les mémoires relatifs à la trahison de Pichegru, + publiés par Montgaillard.] + + [Note 122: _Moniteur_ du 1er fructidor an III.] + +Cependant la Convention avait fait la Constitution de l'an III et +rendu deux décrets additionnels par lesquels les deux tiers du nouveau +corps législatif devaient être composés de conventionnels. La majorité +des départements accepta la Constitution et les décrets; la majorité +des sections de Paris n'accepta que la Constitution. Alors les +royalistes, à l'imitation des Jacobins, «voulurent persuader à la +capitale que seule elle composait le souverain, et lui faire +renouveler le 31 mai;» ils vinrent jusque dans la Convention proférer +des menaces; ils préparèrent ouvertement une insurrection. «Les +meneurs des sections de Paris, disait Laréveillère, qu'ils soient <p.201> +parés d'habits élégants et de jolies coiffures, ou couverts de +haillons et de sales bonnets, ne perdent jamais de vue leur éternel +projet de concentrer la souveraineté dans Paris[123]. «Ces prétentions, +ces projets excitèrent l'indignation des départements, qui offrirent +un asile à la représentation nationale. «Il est temps, disaient leurs +pétitions, que Paris, cet enfant gâté de la révolution, aujourd'hui +infecté de royalisme, dise s'il prétend être la République entière, le +rival de la Convention, le maître de la France, une nouvelle Rome[124].» +Et la Convention rendit les habitants de Paris responsables de sa +conservation, déclara qu'elle se retirerait à Châlons si un attentat +était commis contre elle, et appela les armées à sa défense. + + [Note 123: _Moniteur_ du 30 fructidor.] + + [Note 124: _Moniteur_ du 6 vendémiaire.] + +«Cependant les royalistes, dit Tallien, choisirent pour point central +celle des sections de Paris, qui, de tout temps, renferma le plus +grand nombre de ces oisifs opulents, amis de la royauté, cette section +dont le bataillon était dans le camp de Tarquin, lorsque, le 10 août, +on combattait contre la tyrannie.» La section Lepelletier, encore +toute glorieuse de ses victoires de thermidor et de prairial, donna le +signal de l'insurrection en invitant les électeurs à s'assembler dans +la salle du Théâtre-Français (Odéon). La Convention dissipa ce +rassemblement, appela à sa défense les restes du parti jacobin, dont +elle forma un bataillon de quinze cents hommes, dit des Patriotes de +89, et ordonna de désarmer la section rebelle. Les sections +Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du +Théâtre-Français, du Luxembourg, Poissonnière, Brutus et du Temple +répondirent par des arrêtés «qu'on aurait jugé à leur teneur, dit le +rapport fait à la Convention sur cette journée, avoir été pris au +quartier général de Charette.» «Bientôt, continue ce rapport, la +révolte prend un caractère décidé et ne ménage plus rien: une <p.202> +commission centrale s'organise dans la section Lepelletier; les dépôts +des chevaux de la République sont au pouvoir des rebelles; les envois +d'armes à la fidèle section des Quinze-Vingts sont interceptés; la +trésorerie nationale est occupée; les subsistances destinées à nos +troupes sont enlevées; les représentants du peuple, que leurs +fonctions conduisent hors de l'enceinte du Palais-National, sont +arrêtés, insultés, gardés en otage; les comités du gouvernement sont +mis hors la loi... «Cependant le général Menou s'avança en trois +colonnes, par la rue Vivienne et les rues voisines, sur le couvent des +Filles-Saint-Thomas, où siégeait la section Lepelletier; mais il +parlementa avec elle et se retira. Il fut destitué et remplacé par +Barras, auquel on adjoignit trois autres représentants, et le faubourg +Saint-Antoine ayant offert son concours, on y envoya Cavaignac et +Fréron pour réorganiser ses bataillons mutilés et désarmés. Barras +ayant pris pour second le jeune général Bonaparte, celui-ci forma des +Tuileries et des environs une sorte de camp retranché, dont il garda +toute les issues par des corps de troupes postés dans la cour des +Feuillants, et à l'entrée des rues de la Convention, de l'Échelle, +Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, au Louvre, au Pont-National, à la place +de la Révolution. Il avait trente canons et neuf mille hommes, dont +moitié venant du camp des Sablons et moitié composée des grenadiers de +la garde de la Convention, de la légion de police[125], du bataillon des +Patriotes de 89, enfin du bataillon des Quinze-Vingts, de compagnies +ou d'hommes isolés des sections de Montreuil, Popincourt, des Thermes +et des Gardes-Françaises. Les généraux qui commandaient ces divers +corps de troupes étaient assistés de représentants qui avaient le +sabre à la main. Quant à la Convention, elle resta pendant tout <p.203> +le combat immobile, calme, silencieuse. + + [Note 125: Cette légion venait d'être établie par un décret + du 9 messidor pour le service des tribunaux, des prisons, des + ports, etc. Elle était casernée sur le quai d'Orsay.] + +Le lendemain, trente-deux sections se mirent en rébellion ouverte; +onze restèrent neutres; cinq prirent parti pour la Convention, mais +les Quinze-Vingts seuls purent envoyer leur bataillon aux Tuileries. +Les sections insurgées, formant une armée de vingt-cinq mille hommes, +se mirent en marche sur deux colonnes, la plus forte par le quartier +Saint-Honoré, la plus faible par le faubourg Saint-Germain; elles +avaient à leur tête les muscadins, les jeunes gens à cadenettes et en +collet vert, des chouans, des émigrés rentrés, d'anciens officiers de +la garde du roi. «La multitude, dit Lacretelle, n'entrait pas dans +leurs rangs et paraissait spectatrice indifférente du combat.» + +La grande colonne arriva par le haut et le bas de la rue Saint-Honoré, +par les rues Saint-Roch et Richelieu, s'empara de l'église Saint-Roch, +garnit le perron et le clocher, et commença de là un feu meurtrier +jusque dans les Tuileries. Barras et Bonaparte démasquèrent leurs +canons aux rues de la Convention, de l'Échelle et Saint-Nicaise, et +balayèrent à l'instant l'entrée de ces rues et l'église Saint-Roch; +les insurgés se retirèrent dans le bas de la rue Saint-Honoré, où ils +firent des barricades, et dans le Palais-Égalité; mais les troupes +conventionnelles s'élancèrent dans la rue Richelieu, enlevèrent à la +baïonnette le théâtre de la République et le Palais-Égalité, se +rabattirent dans la rue Saint-Honoré et emportèrent à coups de canons +les barricades de la barrière des Sergents. Pendant ce temps, quatre +canons placés à la tête du Pont-Royal balayaient la colonne du +faubourg Saint-Germain. Enfin, un corps de cavalerie dégagea le haut +de la rue Saint-Honoré, la place Vendôme et les boulevards. + +Le lendemain, les insurgés essayèrent de tenir dans le couvent des +Filles-Saint-Thomas; mais, à l'approche de Barras, ils se <p.204> +dispersèrent. Celui-ci, avec des forces considérables, parcourut les +boulevards, la place des Victoires, les Halles, la place de Grève, +l'île Saint-Louis, le faubourg Saint-Antoine. «Là, dit-il, il retrouva +un attachement pur et solide pour la République et la joie qu'inspire +la victoire.» Enfin, il visita la rive gauche de la Seine et fit +disparaître les barricades qui avaient été faites près du Panthéon et +du Théâtre-Français. On licencia les compagnies d'élite de la garde +nationale; on désarma les sections Lepelletier et du Théâtre-Français; +on installa trois commissions militaires dans ces deux sections ainsi +que dans celle de la Butte-des-Moulins, et ces commissions +prononcèrent de nombreuses condamnations à mort, dont deux seulement +furent exécutées. Comme après les journées de prairial, il y eut une +réaction violente contre l'omnipotence de la capitale. «Tout Paris, +disait un orateur, a été témoin inactif ou complice du combat terrible +que vous venez de soutenir contre l'immonde royauté; que tout Paris +soit désarmé!... Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilité +morale de faire de bonnes lois au centre d'un immense population en +rendra le séjour calamiteux pour la représentation nationale[126]. +«Quant au parti vaincu, il ne perdit rien de ses prétentions; mais la +bourgeoisie, humiliée de sa défaite, honteuse du rôle qu'elle avait +joué à la suite des royalistes, rentra dans le repos et la soumission, +en gardant ses répugnances, ses haines, ses terreurs. C'était la +première fois qu'elle avait voulu faire sa _journée_, ce fut aussi la +dernière; et, jusqu'en 1830, elle ne joua plus, comme le peuple, qu'un +rôle passif dans les événements. + + [Note 126: _Moniteur_ du 20 vendémiaire an III.] + +La Convention approchait du terme de sa mission. Les derniers temps de +son long règne n'avaient pas été employés uniquement à combattre les +ennemis de la République, mais à poser quelques fondations sur le sol +couvert de tant de ruines, à faire dans Paris des créations utiles <p.205> +qui consolèrent cette ville de tant de monuments des arts détruits +dans la tourmente révolutionnaire. Ainsi, après avoir supprimé les +loteries et les maisons de jeu, elle créa le _Bureau des longitudes_, +qui fut placé à l'Observatoire, _l'École centrale des travaux publics_ +ou _École polytechnique_, qui fut placée au palais Bourbon, +l'_Institut des aveugles-travailleurs_, le _Muséum d'histoire +naturelle_, le _Conservatoire des arts et métiers_, l'_Institut +national de musique_, le _Musée du Louvre_, le _Musée des +Petits-Augustins_, le _Musée d'artillerie_, etc. Elle enrichit toutes +les bibliothèques; elle améliora tous les hôpitaux et créa ceux de +Saint-Antoine et de Beaujon; elle ordonna la formation de plusieurs +marchés et avait conçu de grands plans pour l'assainissement et +l'embellissement de Paris. + +L'avant-dernier jour de sa session, elle décréta l'établissement +d'écoles primaires, d'écoles centrales, d'écoles spéciales, de +l'Institut national des sciences et des arts, divisé en trois classes. +Le dernier jour, encadrant le souvenir de Paris, de la ville de la +révolution, du lieu qui rappelait ses scènes les plus terribles, entre +deux grands actes d'avenir et d'humanité, elle termina sa session par +ce décret: + +1º A dater du jour de la publication de la paix générale, la peine de +mort sera abolie. + +2º La place de la _Révolution_ portera désormais le nom de place de la +_Concorde_. La rue qui conduit du boulevard à cette place portera le +nom de rue de la _Révolution_. + +3º Amnistie est accordée pour les faits relatifs à la révolution. + + + +§ XVIII. + +Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales. + + +Sous le gouvernement directorial, Paris continue à perdre sa <p.206> +puissance révolutionnaire et à prendre une organisation municipale +empruntée au régime monarchique. Une loi le divise en douze +municipalités ou arrondissements, et son administration est confiée au +_département_ de la Seine, composé de sept administrateurs, dont trois +sont spécialement chargés des contributions, des travaux, secours et +enseignement public, de la police et des subsistances. Une autre loi, +dont la portée a été lourdement aggravée par les gouvernements +suivants, rétablit les droits d'entrée à Paris pour subvenir aux +dépenses locales de la ville et aux besoins des hôpitaux, et leur +donne le nom mensonger d'_octroi municipal et de bienfaisance_[127] (18 +octobre 1798). Enfin, un arrêté directorial reprend l'ordonnance de +1783 pour les alignements de Paris, partage les rues, suivant leur +largeur, en cinq classes de 6 à 15 mètres, et ordonne la continuation +des travaux de Verniquet. + + [Note 127: Cet octroi ne produisit dans chacune des trois + premières années que 2 millions. De 1798 au 4 décembre 1849, + il a produit 1,241,269,150 francs.] + +Le chef-lieu de la révolution semble avoir abdiqué toute passion +politique. La bourgeoisie, lasse d'agitations, ne demande que du +repos, de l'ordre, de la stabilité, ne cherche qu'à se guérir de ses +longues souffrances, et, au lieu des passions sérieuses et dévouées de +89, paraît uniquement possédée de l'amour des plaisirs et de l'argent. +Quant au peuple, la partie la plus turbulente avait péri sur les +champs de bataille ou dans les journées révolutionnaires; l'autre +partie, «trompée dans ses espérances, égarée par la calomnie ou par +les menées du royalisme et du pouvoir, affamée, sans travail, occupée +chaque jour du soin de vivre le lendemain, languissait dans une +profonde indifférence, accusant même la révolution des maux sans +nombre qui pesaient sur elle[128].» Vainement les deux partis <p.207> +extrêmes essaient de ranimer les passions politiques, les Jacobins en +ouvrant le club du _Panthéon_, les royalistes en ouvrant le club de +_Clichy_, la population ne prend que de l'impatience et de l'inquiétude +de ces excitations à des révolutions nouvelles. Vainement Babeuf essaie +une conspiration «pour livrer les riches aux pauvres et amener le règne +du bonheur commun;» les conjurés sont sabrés dans la plaine de Grenelle, +arrêtés, déportés ou fusillés, sans que les Parisiens fassent le +moindre mouvement. Ils ne s'émeuvent pas davantage au 18 fructidor, +quand, les royalistes étant arrivés en majorité dans les conseils et +travaillant ouvertement à une contre-révolution, le Directoire sauve +la République par la violence: ce jour là, Paris fut tout à coup +occupé par douze mille hommes que commandait Augereau, et, sans qu'il +y eût un coup de fusil tiré, la grande conspiration royaliste avorta +et ses principaux membres furent arrêtés et déportés. «Tout cela fut +exécuté, dit Thibaudeau, aussi tranquillement qu'un ballet d'opéra. Il +n'y eut aucune résistance; le peuple de Paris resta immobile.» + + [Note 128: Buonarotti, _Hist. de la conspiration de Babeuf_.] + +Le Directoire, voyant les idées populaires se tourner avec regret vers +le passé, essaya de ranimer les sentiments républicains par des fêtes. +La Convention avait ordonné la célébration, tous les ans, de sept +fêtes nationales, outre les anniversaires de la révolution. Ces fêtes +étaient celles de la _Fondation de la République_ (1er vendémiaire), +de la _Jeunesse_ (10 Germinal), des _Époux_ (10 floréal), de la +_Reconnaissance_ (10 prairial), de l'_Agriculture_ (10 messidor), de +la _Liberté_ (9 et 10 thermidor), des _Vieillards_ (10 fructidor). On +y ajouta celle de la _Souveraineté du peuple_, pour l'époque des +élections, et l'on célébra d'ailleurs accidentellement tous les grands +événements, les victoires de Bonaparte en Italie, la mort de Hoche, le +traité de Campo-Formio, etc. Il y eut donc, sous le gouvernement +directorial, des fêtes très-nombreuses; la plupart furent <p.208> +élégantes et ingénieuses, et se passèrent avec beaucoup d'ordre; mais, +malgré la pompe théâtrale des costumes antiques dont s'étaient affublés +le Directoire, les conseils, toutes les autorités, malgré les hymnes de +Lebrun-_Pindare_ et la musique de Méhul, elles ne furent vues qu'avec +ennui, et le peuple, qui n'y était plus acteur, assista avec une +grande indifférence à ces cérémonies païennes, que souvent il ne +comprenait pas, malgré les commentaires pédants qu'en faisaient les +journaux officiels[129]. «La liberté, dit un contemporain, n'était plus +la déité séductrice qui avait son amour, c'était la gloire qui lui +apparaissait avec une beauté toute nouvelle aux champs de l'Italie et +de l'Égypte.» Cependant quelques-unes de ces fêtes, par leur nouveauté +et leur pompe étrange, excitèrent, sinon l'enthousiasme, au moins la +curiosité publique. + + [Note 129: Ainsi, le _Moniteur_ (12 messidor an VI) dit de la + fête de l'Agriculture: «Elle représentait à l'imagination ces + anciennes fêtes que la fertile Phrygie célébrait en l'honneur + de la déesse des moissons au pied du mont Ida.» Il dit de la + fête funèbre de Hoche (15 vendémiaire an VI): «Elle retraçait + parfaitement les magnifiques obsèques que Télémaque fit faire + au fils de Nestor sur les bords du Galèse; on pourrait même + croire qu'on les avait prises pour modèle.»] + +La première de ces fêtes originales fut celle du 9 thermidor an IV, +dédiée à la Liberté, et où l'on promena en triomphe les dépouilles +opimes de nos conquêtes. Le cortége partit du Jardin-des-Plantes, +suivit les boulevards du midi et s'arrêta au Champ-de-Mars; il était +formé de trois divisions. La première, consacrée à l'histoire +naturelle, était composée de dix chars portant des animaux, des +minéraux, des végétaux de l'Italie, de l'Égypte, de l'Helvétie; ces +chars étaient escortés et suivis par les professeurs et les élèves du +Muséum d'histoire naturelle, des écoles Normale et Centrale, etc. La +deuxième division, consacrée aux sciences et lettres, était formée de +six chars portant le buste d'Homère, des manuscrits, des <p.209> +médailles, des antiquités, des livres orientaux, des instruments de +physique, des machines; ils étaient suivis par les professeurs et élèves +du Collége de France, de l'École Polytechnique, des savants, des hommes +de lettres, etc. La troisième division, consacrée aux arts, était formée +de vingt-neuf chars portant les copies des chefs-d'oeuvre de la +sculpture antique et des tableaux acquis par ces traités où Raphaël et +Michel-Ange payaient la rançon de leur patrie. Parmi ces trophées de +nos victoires étaient les chevaux de Venise, «transportés, disait +l'inscription, de Corinthe à Rome, de Rome à Constantinople, de +Constantinople à Venise, de Venise à Paris.» Ils étaient suivis par +les professeurs et élèves du Musée du Louvre, des peintres, des +sculpteurs, des graveurs, etc. Le Champ-de-Mars était décoré lui-même +avec des copies de tableaux célèbres et de statues antiques. Cette +fête offrit l'un des spectacles les plus saisissants de la révolution: + + Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris, + +disaient les républicains avec orgueil; mais elle fut à peine +intelligible pour le peuple et n'attira qu'un petit nombre de +spectateurs. + +Une autre fête, remarquable par son caractère, fut celle du 22 +septembre 1798, où se fit la première exposition des produits de +l'industrie française, heureuse idée due à François de Neufchâteau et +qui n'a plus été abandonnée. Cette exposition, qui ressembla plutôt à +une grande foire qu'à nos magnifiques expositions modernes, se fit +dans le Champ-de-Mars. + +Ajoutons à ces fêtes celle du 10 décembre 1797, où Bonaparte présenta +au Directoire le traité de Campo-Formio; elle eut lieu dans la cour du +palais du Luxembourg et fut très-imposante; mais ce ne fut pas la +pompe des costumes et des décorations, celle des discours et de la <p.210> +musique qui enivrait les spectateurs, ce fut l'objet même de la fête, +la joie et l'orgueil de nos prodigieuses victoires, la vue du drapeau +triomphal où elles étaient inscrites en lettres d'or, enfin et surtout +la présence du triomphateur, de «ce jeune homme, petit, pâle, chétif, +au regard ardent et profond, au costume et aux manières simples, qui +saisissait toutes les imaginations et laissait dans tous les esprits +une impression indéfinissable de grandeur et de génie[130].» + + [Note 130: _Hist. des Français_, t. IV, p. 269.] + + + +§ XIX. + +Culte naturel ou des Théophilanthropes. + + +Dans ces fêtes du Directoire, tout était païen, costumes, langages, +ornements; Cérès et Bacchus avaient des autels sur nos places +publiques; la pensée, le rêve du gouvernement était de ressusciter +Athènes et Rome; mais le peuple parisien commençait à se moquer de +tous ces oripeaux mythologiques, de toutes ces allégories, de tous ces +personnages de théâtre, et lorsque ces pompes vides et muettes +passaient devant les vieilles basiliques, devant les monuments +délabrés de la foi de nos pères, il regardait en soupirant leurs +portes fermées, leurs saints mutilés, leurs croix abattues; il se +retournait vers ses croyances anciennes et regrettait les cérémonies +si touchantes du catholicisme. + +La Convention avait décrété la liberté des cultes; mais cette liberté +se trouvait empêchée presque complétement par les passions et les +préjugés révolutionnaires, par la crainte que le souvenir du passé +entretenait dans les esprits: «la plupart des autorités, disait +Lanjuinais, continuant le système persécuteur des Hébert et des +Chaumette, érigeaient en délit l'exercice des cultes dans les <p.211> +édifices nationaux qui avaient toujours eu cette destination.» Le 11 +prairial an III (31 mai 1795), elle décréta que les citoyens des +communes auraient le libre usage des édifices non aliénés destinés, +ordinairement aux exercices des cultes; qu'ils pourraient s'en servir +sous la surveillance des autorités, tant pour ces exercices que pour +les assemblées ordonnées par la loi; que ces édifices seraient réparés +et entretenus par les communes sans contribution forcée; qu'il en +serait accordé quinze à la Commune de Paris; que ces édifices +pourraient être communs à plusieurs cultes; que nul ne pourrait y +remplir le ministère d'aucun culte, à moins qu'il n'eût fait acte de +soumission aux lois de la République, etc. Le 6 vendémiaire an IV, +elle compléta ce décret en prononçant des peines contre ceux qui +empêcheraient l'exercice d'un culte ou insulteraient ses ministres, +contre ceux qui voudraient contraindre les citoyens à observer +certains jours de repos, qui exposeraient extérieurement les signes +d'un culte ou en porteraient le costume, qui provoqueraient dans des +prédications religieuses à la rébellion, à la guerre civile, au +rétablissement de la royauté, etc. Les réunions pour l'exercice d'un +culte dans les maisons particulières étaient d'ailleurs autorisées, +pourvu qu'elles ne comprissent, outre les habitants de la maison, que +dix personnes. + +D'après ces deux décrets, quinze églises, dont nous allons donner les +noms, furent rouvertes dans Paris, mais sans bruit, sans pompe, avec +crainte, sous l'oeil peu bienveillant des autorités civiles; +d'ailleurs elles ne se rouvrirent que pour les prêtres constitutionnels +qui consentirent seuls à faire soumission aux lois de la République, +et elles furent peu fréquentées, les prêtres réfractaires continuant à +officier dans les maisons particulières. Néanmoins, cette résurrection +légale des cérémonies catholiques fit sensation; le clergé +révolutionnaire essaya même de reformer une église nationale, et il se +tint, à cet effet, dans l'église Notre-Dame, un concile sous la <p.212> +présidence de Grégoire, évêque de Blois, qui attira un grand nombre de +spectateurs. + +Le Directoire s'inquiéta de ce réveil de l'esprit religieux, et il +essaya ou de le détourner ou de le combattre en fondant, à l'imitation +de Robespierre, une religion nouvelle; ce fut le culte de la Nature ou +des _Théophilantropes_, dont Laréveillère-Lépeaux fut le promoteur, +et, pour ainsi dire, le grand-prêtre. Cette secte, qui avait pour +toute croyance l'existence de l'être suprême et l'immortalité de +l'âme, s'établit d'abord dans l'église Sainte-Catherine, au coin des +rues Saint-Denis et des Lombards, et se mit à copier ou à parodier les +cérémonies catholiques. On tapissa le temple d'inscriptions morales, +de vers et de sentences; on y plaça un autel carré, sur lequel on +déposait des corbeilles de fleurs ou de fruits, une tribune, d'où un +lecteur en tunique bleue et robe blanche faisait des instructions +morales; puis, les jours de décade, on y fit une sorte de service +religieux, ou l'on chantait des hymnes pieux, une paraphrase du +_Pater_, des odes de J.-B. Rousseau. On y célébra des fêtes à la +Jeunesse, à la Vertu, à la Vieillesse, au Courage; on y faisait des +cérémonies de mariage, de naissance, de décès, etc. Tout cela était +prétentieux, froid, puéril; mais les idées philosophiques de Rousseau +avaient encore tant d'influence, le catholicisme et le clergé étaient +encore si impopulaires, que le _culte naturel_ attira des curieux et +eut des sectateurs. Alors Laréveillère voulut lui donner de plus +grands théâtres, et il fit rendre un arrêté départemental par lequel +il était ordonné au clergé constitutionnel, en vertu de la loi du 6 +vendémiaire an III, de partager les édifices religieux avec les +théophilanthropes; de sorte que les jours de décadis, tout exercice du +culte catholique devait cesser à huit heures du matin et ne pouvait +être repris qu'à six heures du soir; les signes du culte devaient être +enlevés ou voilés, et les costumes affectés à des cérémonies <p.213> +catholiques proscrits. Les frais d'entretien de ces édifices étaient +partagés par les deux cultes, et les clefs devaient être déposées chez +le commissaire de police. Les prêtres constitutionnels consentirent +seuls à ce sacrilége arrangement, qui augmenta leur discrédit, et les +fidèles catholiques n'en furent que plus empressés à chercher la messe +d'un prêtre proscrit dans quelque pièce obscure d'une maison isolée, +comme les premiers chrétiens dans les catacombes. Les quinze églises +accordées par la loi du 11 prairial pour l'exercice des cultes furent +ainsi converties en temples païens et se trouvèrent placées sous +l'invocation de ces idéalités allégoriques qui étaient si chères à la +philosophie révolutionnaire[131]. + + [Note 131: Voici en quels termes et par quels rapprochements + puérils Laréveillère expliqua gravement les noms dont il + affublait les vieux monuments de la piété de nos pères: + + «L'église _Saint-Philippe-du-Roule_ est consacrée à la + _Concorde_. Ce premier arrondissement renferme les promenades + des Tuileries et des Champs-Élysées et tous les jardins où, + depuis deux ans, les citoyens se réunissent pour y jouir des + fêtes qu'on y donne.--L'église _Saint-Roch_, au _Génie_. Dans + ce temple reposent le grand Corneille, le créateur du théâtre + français, et Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui + aient cultivé la poésie française.--L'église + _Saint-Eustache_, à l'_Agriculture_. Cet édifice est situé + près la halle aux grains et de toutes les autres où l'on vend + des subsistances.--L'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_, à la + _Reconnaissance_. On doit la plus vive reconnaissance aux + sciences et aux arts, qui ont retiré les peuples de la + barbarie. Les poëtes et les anciens historiens ne cessent de + louer tous ceux qui, comme Orphée, ont adouci les moeurs des + hommes et leur ont appris à vivre en société. Si un édifice + doit être dédié à la Reconnaissance, c'est sans doute celui + qui se trouve placé devant le palais national des sciences et + des arts, celui où repose Malherbe, auquel nous devons la + pureté du langage.--L'église _Saint-Laurent_, à la + _Vieillesse_. En face de cet édifice est l'hospice des + Vieillards.--L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_, à + l'_Hymen_. Le sixième arrondissement est un des plus peuplés; + il renferme la division des Gravilliers, qui est une de + celles qui ont le plus fourni de défenseurs à la + patrie.--L'église _Saint-Merry_, au _Commerce_. On sait que + le commerce est le lien des nations et la source de leurs + richesses: si on honore l'agriculture, on doit également + honorer le commerce. L'église Saint-Merry est placée devant + le tribunal de commerce et dans un des quartiers les plus + marchands de Paris.--L'église _Sainte-Marguerite_, à la + _Liberté_ et à l'_Égalité_. Ce nom doit particulièrement + appartenir au lieu de la réunion des habitants du faubourg + Saint-Antoine; on sait le courage qu'ils ont déployé dans + tous les temps et à toutes les époques pour renverser le + despotisme et établir la République.--L'église + _Saint-Gervais_, à la _Jeunesse_. La loi du 3 brumaire a + institué une fête pour la Jeunesse; l'édifice dont il s'agit + est spacieux et est décoré d'un portail fait par Debrosses; + ce portail date de l'époque de la renaissance de la bonne + architecture, et où l'on a enfin abandonné le + gothique.--L'église _Notre-Dame_, à l'_Être suprême_. On a + pensé que, pour imposer silence aux ennemis de la chose + publique, qui affectent d'accuser d'athéisme et d'irréligion + les autorités constituées, on devait consacrer l'édifice le + plus vaste, le plus majestueux et le plus central du canton + de Paris, à l'Être suprême.--L'église _Saint-Thomas d'Aquin_, + à la _Paix_. Les Romains avaient un temple ainsi dédié: le + temple de la Paix ne peut être mieux placé qu'auprès de celui + dont on va parler.--L'église _Saint Sulpice_, à la + _Victoire_. Cet édifice est dans la division du Luxembourg, + où est situé le palais directorial.--L'église + _Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, à la _Bienfaisance_. Dans le + quartier où est situé ce temple, il y a plusieurs + hospices.--L'église _Saint-Médard_, au _Travail_. La division + du Finistère renferme beaucoup de journaliers, de gens de + main-d'oeuvre qui sont occupés à des travaux pénibles et + utiles à la société.--Et _Saint-Étienne-du-mont_, à la + _Piété-filiale_. Cet édifice est situé près le Panthéon, que + la République a dédié aux grands hommes. Il apprendra à + chacun que la République honore à la fois les vertus + éclatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les + guerriers courageux et les législateurs éclairés, elle + n'oublie pas le bon père.» (_Moniteur_ du 27 octobre 1798.)] + + + +§ XX. <p.214> + +Tableau de Paris sous le Directoire. + + +L'aspect de Paris pendant la période directoriale marque la transition +qui se fait de la République à la monarchie: à l'extérieur, dans <p.215> +les actes du gouvernement, dans les lois, sur les murs, tout est encore +républicain; à l'intérieur, moeurs, langage, passions, tout redevient +monarchique. Le peuple a quitté son bonnet rouge et sa pique; il est +rentré dans ses échoppes, dans ses taudis, dans sa misère; pour tous +plaisirs, il a les fêtes officielles, le récit de nos victoires et la +loterie que le Directoire vient de rétablir. La bourgeoisie est sortie +de sa peur et fait revoir ses richesses; les équipages reparaissent; +les magasins de luxe sont rouverts; tous les lieux de plaisirs, +surtout les maisons de jeux, sont encombrés de riches oisifs et de +parvenus. La vente des biens nationaux, le trafic des assignats, les +accaparements de blé et surtout les fournitures des armées avaient +engendré des fortunes nouvelles, fortunes infâmes, cimentées du sang +de nos soldats; les possesseurs de ces fortunes, «enfants de +l'agiotage et de l'immoralité,» jettent l'argent à pleines mains, +affichent le luxe le plus effréné et une ardeur de débauche, une +fureur d'orgie renouvelées des temps de la Régence. Imitateurs des +marquis de l'ancien régime, qu'ils surpassent en insolence et en +ridicule, ils remettent à la mode les bals de l'Opéra, la sotte +promenade de Longchamp, les petites maisons, les soupers de +prostituées, vantant toutes les habitudes monarchiques, calomniant les +institutions républicaines, se moquant de toutes les croyances et de +tous les sentiments. Les chefs des thermidoriens, Barras surtout, qui +était le protecteur de tous les voleurs publics, donnèrent le signal +de toutes ces folies et justifièrent ainsi le nom de _pourris_ que +Robespierre leur avait donné. On vit alors dans les salons, dans les +théâtres, dans les promenades, au jardin des Tuileries, au boulevard +des Italiens, à Tivoli, à Frascati, des femmes impudiques, madame +Tallien entre autres, se montrer costumées à l'antique, vêtues +seulement d'une robe de gaze retenue par des camées, les seins, les +bras et les jambes nues, en sandales ou en cothurnes, avec des <p.216> +bagues aux pieds, les cheveux bouclés et épars. Tuniques, bijoux, +coiffures, meubles, tout était à la grecque; les courtisanes d'Athènes +étaient les modèles recherchés. «On dirait, dit un contemporain, que le +musée des Antiques n'a été formé que pour l'instruction des couturières +et des coiffeurs.» «Jamais, ajoute un journal, les femmes n'ont été mieux +mises ni plus blanchement parées. Elles sont toutes couvertes de ces +châles transparents qui voltigent sur leurs épaules et sur leur sein +découvert, de ces nuages de gaze qui voilent une moitié du visage pour +augmenter la curiosité, de ces robes qui ne les empêchent pas d'être +nues. Dans cet attirail de sylphes, elles courent le matin, à midi, le +soir; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les +rues; c'est l'habillement des anciennes vestales, et les filles +publiques sont costumées comme Iphigénie en Aulide sur le point d'être +immolée.» Quant aux incroyables, s'ils n'étaient pas fonctionnaires et +comme tels obligés de porter la chlamide, la prétexte, la toque et +tout l'attirail de toilette antique prescrit par les décrets, ils +outraient leurs ridicules avec la coiffure en cadenettes, l'habit à +haut collet noir, les culottes à mille rubans, des bijoux aux +oreilles, aux mains, dans les poches et la canne noueuse et tortue. +Jamais il n'y eut un tel amour de plaisirs, de danses, d'histrions et +de baladins; jamais les mauvais livres, les spectacles licencieux et +les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue; une chanson de +Garat, un roman de Pigault-Lebrun, surtout une pirouette de Vestris, +ce «dieu de la danse,» ce héros de tous les boudoirs, passionnaient +les salons de l'aristocratie nouvelle. «Après l'argent, dit une +brochure du temps, la danse est devenue l'idole des Parisiens. Du +petit au grand, du riche au pauvre, c'est une fureur, c'est un goût +universel. On danse aux Carmes, où l'on égorgeait; on danse aux +Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainte-Marie, dans +trois ou quatre églises, chez Ruggieri, chez Lucquet, chez <p.217> +Mauduyt, chez Wentzel, à l'hôtel Thélusson, au salon des ci-devant +Princes, on danse partout.» En outre, on comptait à Paris dix-sept grands +théâtres[132] et plus de deux cents théâtres bourgeois. «Il y en avait, +dit Brazier, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans +toutes les maisons. Il y avait le théâtre de l'Estrapade, celui de la +Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue +Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul-de-sac des Peintres, de la +rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers. On +jouait la comédie dans les boutiques des marchands de vin, dans les +cafés, dans les caves, dans les greniers, dans les écuries. La fièvre +du théâtre s'était emparée de toutes les classes.» + + [Note 132: Voici leurs noms: Des Arts (Opéra), Français, + Favart (Italiens), Feydeau (Opéra-Comique), de la République, + du Vaudeville, Molière, Montansier, de la Cité, du Marais, de + l'Ambigu-Comique, de la Gaité, des Jeunes-Artistes, des + Variétés amusantes, des Délassements, des Jeunes-Élèves, + Sans-Prétention. On joua, en 1797, sur ces dix sept théâtres, + cent vingt-six pièces nouvelles. Nous parlerons de chacun + d'eux dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.] + + + +§ XXI. + +Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement du +culte catholique.--Embellissements de Paris. + + +Avec de telles moeurs, avec un tel amour du luxe et des plaisirs, avec +le dégoût ou l'indifférence de la population pour la patrie, la +liberté et toutes ces idées qui avaient passionné Paris six ans +auparavant, la République était impossible à maintenir, et il semblait +qu'il n'y eût qu'un pas à faire pour revenir à la domination d'un +homme: aussi, quand, au milieu des dangers où se trouvait le pays, au +milieu de l'anarchie où végétait le gouvernement directorial, on +annonça que Bonaparte, ayant quitté l'Égypte, venait de débarquer <p.218> +en France, il y eut à Paris la joie la plus folle: on s'embrassait, on se +félicitait, on croyait tout sauvé. Le vainqueur des Pyramides arriva à +Paris et vint se loger dans son petit hôtel de la rue Chantereine ou +de la Victoire[133]. Tous les partis s'offrirent à lui; il fit son +choix; mais lorsque la conspiration qui devait renverser la +Constitution et le gouvernement de l'an III eut été complétement +ourdie, il n'osa l'exécuter dans la ville du 14 juillet: craignant le +réveil de son esprit révolutionnaire, appréhendant l'un des +soulèvements soudains de sa population, il mit le complot hors de son +atteinte et de sa vue. Le corps législatif fut transféré à +Saint-Cloud, c'est-à-dire placé à la merci des conspirateurs; puis, à +l'aide du ministre de la police Fouché et de l'administration +départementale de la Seine, les barrières furent fermées, les rues +couvertes de troupes, les faubourgs contenus par des menaces et des +émissaires, le commandement des quartiers et des palais confié aux +plus dévoués généraux, les murs placardés de proclamations +mensongères; et, pendant la nuit, l'attentat qui livrait la République +à un dictateur fut consommé. + + [Note 133: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II, + chap. VII.] + +Paris, en se réveillant, apprit par des affiches, où les faits les +plus clairs étaient dénaturés, la nouvelle de cette déloyale +révolution; il en conçut plus d'étonnement que d'horreur; le +Directoire, la Constitution et la République se trouvaient tellement +discrédités, haïs, méprisés, qu'un changement était presque +universellement désiré. La bourgeoisie voulait de l'ordre, même au +prix de la liberté, et un gouvernement fort, fût-il tyrannique; le +peuple était séduit par le prestige de la gloire de Bonaparte et se +sentait prêt à tout pardonner au vainqueur des ennemis de la France. +Quant aux partis extrêmes, les royalistes croyaient que le 18 brumaire +était un acheminement à la restauration de l'ancien régime, et les <p.219> +Jacobins étaient devenus une minorité sans crédit. Comme on craignait +de la part des députés chassés quelque réunion dans les faubourgs, +quelque serment du jeu de paume, le nouveau pouvoir les frappa de +terreur en déportant, sans jugement et par une simple ordonnance, +cinquante-sept des patriotes les plus redoutables; et, grâce à cette +exécution odieuse, l'usurpation consulaire s'établit sans opposition. + +L'un des premiers soins du Consulat fut d'assurer la soumission de la +capitale, d'enchaîner son esprit de révolte, d'empêcher à jamais ses +insurrections, en lui donnant une administration plus régulière et +plus dépendante, en divisant ou en amoindrissant de telle sorte +l'autorité municipale, que les dernières traces de l'unité et de la +puissance de la terrible Commune de 93 disparurent. Pour cela, on +rétablit sous d'autres noms les magistratures de l'ancien régime, +c'est-à-dire le prévôt des marchands sous le nom de _préfet de la +Seine_, et le lieutenant de police sous le nom de _préfet de police_. +Le premier, homme de la cité et véritable maire, mais nommé par le +gouvernement et sans initiative, était chargé des recettes, des +dépenses, des monuments, de la voirie, etc., et il avait sous lui +douze maires distribués dans chaque arrondissement et ayant +principalement dans leurs attributions les registres de l'état civil. +Le second était chargé de la sécurité et de la salubrité publiques, +des approvisionnements des halles, de l'éclairage, etc. Le premier +préfet de la Seine fut Frochot, ancien membre de l'Assemblée +constituante, et le premier préfet de police, Dubois, ancien avocat au +Parlement de Paris. + +Bonaparte n'avait jamais aimé Paris: il avait vu avec mépris +l'insurrection du 10 août[134]; il avait réprimé sans pitié +l'insurrection du 13 vendémiaire, et il avait conçu dans ces deux <p.220> +journées une opinion mauvaise de ce coeur de la France dont il +comprenait mal les mouvements, de ce peuple et de cette bourgeoisie +tour à tour si apathiques, si turbulents, si faciles à s'échauffer, si +prompts à se refroidir. Néanmoins, dans les premiers temps et malgré +l'opposition sourde qu'il sentait en eux, il affectait pour les +Parisiens une grande estime: «Ma confiance particulière, disait-il, +dans toutes les classes du peuple de la capitale, n'a point de bornes. +Si j'étais absent, si j'éprouvais le besoin d'un asile, c'est au +milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre +sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événements les plus +désastreux qui ont eu lieu à Paris dans les dix dernières années; je +dois déclarer, pour la décharge du peuple de cette ville, aux yeux des +nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a +toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré +que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale; soixante ou +quatre-vingts seuls ont survécu à la révolution.» + + [Note 134: «Je me trouvais, a-t-il raconté, à cette hideuse + époque, logé à Paris, rue du Mail, place des Victoires. Au + bruit du tocsin et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux + Tuileries, je courus au Carrousel... Je me hasardai à + pénétrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs + de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres que m'en + présentèrent les masses de Suisses... Je parcourus tous les + cafés du voisinage de l'Assemblée: partout l'irritation était + extrême, la rage dans tous les coeurs; elle se montrait sur + toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des + gens de la lie du peuple.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_, t. + IV, p. 211; édit. de 1824.)] + +Malgré ces paroles, il ne partit pour Marengo qu'en jetant derrière +lui un regard de défiance sur cette ville où l'imprévu éclate comme la +foudre, où l'opposition républicaine, comprimée, non vaincue, semblait +n'attendre qu'un revers du dictateur pour se venger du 18 brumaire, où +les royalistes tramaient les plus sanglants complots. Aussi, quinze +jours seulement après sa victoire, il était de retour à Paris (1er +juillet 1800): mais il trouva la ville illuminée et pleine +d'enthousiasme; l'admiration avait fait taire toutes les oppositions. +«On ne criait pas vive Bonaparte! dit un journal du temps, mais <p.221> +tout le monde parlait du premier consul et le bénissait; on ne criait pas +Vive la République! mais on la sentait et on en jouissait.» Et quand, +à la fête du 14 juillet, on vit figurer au Champ-de-Mars la garde +consulaire qui arrivait de Marengo, chargée des drapeaux autrichiens, +et qui portait, sur ses figures basanées, sur ses habits poudreux et +délabrés, le témoignage de sa victoire, des applaudissements unanimes +éclatèrent. + +Six mois après, l'attentat du 3 nivôse (24 décembre 1800), par lequel +trente-deux personnes furent tuées ou blessées et quarante-six maisons +de la rue Saint-Nicaise détruites ou ébranlées, augmenta la popularité +de Bonaparte en excitant contre les fureurs des partis une indignation +universelle: on s'empressa d'aider la police dans ses recherches; on +fêta le cocher du premier consul; on approuva même la mesure +abominable qui envoya périr dans une île déserte cent trente-trois +Jacobins complétement étrangers au crime. + +Enfin, la paix d'Amiens mit le comble à la gloire de Bonaparte et à la +reconnaissance des Parisiens. La ville reprit alors une grande +prospérité: industrie, commerce, beaux-arts, tout sembla renaître; les +salons se rouvrirent; les étrangers accoururent dans cette Babylone +révolutionnaire qu'ils croyaient pleine de ruines et à demi-déserte, +et qu'ils retrouvèrent magnifique, paisible, peuplée, amoureuse de +plaisirs, avec ses musées remplis de nouvelles richesses, ses +innombrables théâtres, ses bals, ses concerts, même son carnaval, qui +lui fut restitué par les pouvoirs nouveaux, heureux de revoir les +ignobles mascarades où le peuple s'abrutissait et que la République +avait sagement supprimées pendant dix ans. Bonaparte s'occupa alors de +l'amélioration de _sa capitale_ avec une sollicitude qui ne se +ralentit pas pendant tout son règne. «Il entrait dans mes rêves, +disait-il plus tard, de faire de Paris la véritable capitale de +l'Europe. Parfois je voulais qu'il devînt une ville de deux, <p.222> +trois, quatre millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de +colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours et dont les établissements eussent +répondu à la population[135].» Mais en même temps il s'attacha à lui +enlever toute influence politique, et à n'en faire que la splendide +résidence du chef de l'État. + + [Note 135: _Mémorial_, t. IV, p. 222.] + +L'un de ses premiers actes, le plus important de tous pour la +restauration morale et matérielle de Paris, fut le rétablissement +officiel et public du culte catholique. Dès qu'il s'était emparé du +pouvoir, il avait fait cesser les cérémonies puériles des +théophilantropes et ordonné de rendre aux prêtres catholiques l'usage +de toutes les églises non aliénées. En juin 1801, il avait autorisé le +clergé constitutionnel à tenir un concile dans l'église Notre-Dame; +quarante-cinq évêques et quatre-vingts prêtres députés par les +diocèses y avaient assisté; leurs conférences publiques avaient attiré +la foule et excité le plus vif intérêt. Le 14 juillet, «jour désigné +par le gouvernement pour célébrer la paix de Lunéville,» ils avaient +chanté une messe solennelle dans l'église métropolitaine, «avec un _Te +Deum_ en actions de grâces de tous les bienfaits que le Seigneur avait +répandus sur le peuple français; «néanmoins, tous leurs efforts pour +attirer à eux le clergé réfractaire et mettre fin au schisme avaient +échoué. Enfin, le premier consul ayant signé avec le pape un concordat +par lequel la religion catholique était reconnue comme la religion du +gouvernement et de la majorité des Français, le culte catholique fut +partout publiquement rétabli; Paris redevint le siége d'un archevêché +et fut divisé en douze paroisses, lesquelles eurent une ou plusieurs +succursales, et, le jour de Pâques (8 avril 1802), les consuls et +toutes les autorités se rendirent à Notre-Dame et assistèrent à la +messe et au _Te Deum_. + +Quelques jours après, l'Université fut fondée, et Paris se trouva <p.223> +doté de quatre grands centres d'instruction, sous le nom de _lycées_, +outre les écoles spéciales de droit et de médecine, qui furent +régulièrement rétablies, l'École polytechnique, qui fut placée à l'ancien +collége de Navarre, etc. + +En même temps que la capitale avait sa part de ces grands actes de +restauration générale, elle était spécialement l'objet des +préoccupations du gouvernement consulaire. Ainsi, on imposa à la +boulangerie des règlements sévères et on la força de balancer ses +achats avec la consommation[136]; on établit des greniers de réserve qui +empêchaient les hausses exorbitantes dans la valeur des grains, et +l'on mit ainsi Paris, si souvent éprouvé par la faim depuis dix ans, à +l'abri de la disette et de l'agiotage. L'éclairage des rues, si +négligé pendant la révolution, fut porté à dix mille becs de lumière. +On renouvela une partie du pavé, on construisit des égouts, on ouvrit +des voies nouvelles; mais, malgré ces améliorations et celles qui les +suivirent, Paris garda en grande partie l'aspect qu'il avait sous +l'ancien régime, c'est-à-dire que ses rues restèrent sales et +encombrées par les échoppes et les étalages des petits métiers et des +petits commerces. On restaura les Tuileries, on commença la +construction des rues de Rivoli et Castiglione, le déblaiement du +Carrousel, etc.; mais ce fut moins pour embellir cette partie de la +ville «que pour isoler la demeure du chef de l'État et la mettre à +l'abri des attaques d'une immense population[137].» On continua ou <p.224> +l'on entama la construction de l'avenue du Luxembourg, et de la place de +la Bastille, de la Halle aux vins, des quais d'Orsay et des Invalides, +des ponts d'Austerlitz, des Arts, de la Cité, etc. On soumit à une +surveillance rigoureuse et à de nouveaux règlements les maisons de +débauche qui avaient pris sous le Directoire les proportions les plus +hideuses et étaient devenues les réceptacles de tous les crimes; mais +on laissa subsister les maisons de jeu, dont le gouvernement tirait +des sommes considérables, où les officiers allaient engloutir le butin +de nos conquêtes; on ouvrit même des tripots pour le peuple et l'on +accrut les proportions de la loterie. + + [Note 136: De là date le monopole de la boulangerie, qui + appartient aujourd'hui à six cents boutiques privilégiées; + mais ce ne fut l'oeuvre ni du pouvoir législatif ni du + pouvoir exécutif; les boulangers demandèrent eux-mêmes à la + préfecture de police que leur nombre fût limité à six cents; + la préfecture accéda à cette demande, et, depuis cinquante + ans, tous les gouvernements et même les tribunaux se sont + crus liés par cette autorisation. (Voyez le discours de M. + Lanjuinais, ministre du commerce, à l'Assemblée législative, + le 27 octobre 1849.)] + + [Note 137: Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles + X en 1826. On lit dans ce curieux rapport: «Quand Bonaparte + s'établit dans le palais de nos rois, il sentit plus qu'un + autre la nécessité d'isoler la demeure du souverain. Ce fut + dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle + galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense + place d'armes ayant des débouchés sur toutes ses faces, qu'il + isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli, + dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du + Louvre, afin de dégager entièrement l'enceinte du palais. + Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer + entre de longs espaces que le canon ou des charges de + cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité; il + ajouta à ces premières dispositions une précaution de détail + qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon + Marsan une petite place en retraite, dont le but est + évidemment de pouvoir, au besoin, réunir et mettre à couvert + une réserve de troupes d'artillerie, et, par l'acquisition du + terrain qu'il fit jusqu'à la rue Saint-Honoré, il s'assura + des moyens d'agir sur cette importante communication. On sait + enfin qu'il se refusa constamment à dégager la façade de + Saint-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve + que le peuple soulevé pouvait trouver un appui redoutable, + afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre + de vues sur les Tuileries ou déboucher facilement de la butte + Saint-Roch, près du château, sur la rue de Rivoli.»] + + + +§ XXII. + +Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de +Paris à cette époque.--Établissement de l'empire. + + +Malgré l'admiration que lui inspirait un gouvernement si glorieux, si +éclairé, Paris n'avait pas encore pardonné le 18 brumaire, et, <p. 225> +quand Bonaparte se fit donner le consulat à vie, un sourd mécontentement +commença à courir dans une grande partie de la population, surtout +dans les faubourgs, qui étaient restés jacobins. Aussi, quand il se +rendit au sénat avec un cortége aussi pompeux que celui des anciens +rois, il fut accueilli par un profond silence. La rupture de la paix +d'Amiens mit dans l'opposition la bourgeoisie, qui vit son commerce +livré à toutes les aventures d'une guerre interminable. D'ailleurs, on +commençait à croire que l'ordre avait été acheté à un trop grand prix. +La tribune et la presse n'étaient plus libres, et une police brutale +et tyrannique disposait sans contrôle de la personne des citoyens. On +parlait avec une mystérieuse horreur de la tour du Temple, devenue la +Bastille du nouveau gouvernement, où l'on jetait arbitrairement des +chouans et des républicains, d'où l'on extrayait des victimes pour la +plaine de Grenelle. Les bruits les plus sinistres, les calomnies les +plus odieuses couraient dans le peuple et dans les salons sur les +exécutions secrètes, les fusillades nocturnes qui se faisaient dans +cette prison par les mains des gendarmes d'élite, troupe privilégiée, +dévouée au premier consul, et que commandait le plus zélé de ses +officiers, le général Savary. + +Toute cette opposition, qui ne consistait d'abord qu'en paroles et en +murmures, se manifesta plus ouvertement quand le gouvernement annonça +qu'il venait de découvrir une grande conspiration, celle de Georges et +de Pichegru, quand il fit arrêter Moreau, longtemps avant les deux <p.226> +chefs royalistes, comme étant leur complice. Bonaparte fit rendre +alors une loi, digne des temps de la terreur, par laquelle quiconque +donnerait asile à Georges, Pichegru et leurs compagnons serait puni de +mort. On ordonna la clôture de tout Paris; les barrières furent +fermées, l'entrée et la sortie de la Seine gardées par des chaloupes +armées, des patrouilles et des corps de garde établis dans toutes les +rues et hors du mur d'enceinte, avec ordre de faire feu sur quiconque +tenterait de s'enfuir. La police fit placarder des proclamations à la +bourgeoisie, des promesses de récompense aux délateurs; et les +proscrits, traqués en tous lieux, ne trouvant d'asile que pour une +nuit, furent successivement arrêtés. Malgré cela, on ne crut pas à la +réalité de la conspiration, et l'on pensa que le premier consul +poursuivait dans Moreau un rival et le défenseur de la République. +D'ailleurs, les Parisiens, se voyant soumis à une police +inquisitoriale, à des visites domiciliaires, aux recherches d'une +armée entière qui tenait toutes les communications fermées, ne +cachèrent pas leur mécontentement; il y eut même quelque agitation +dans les rues, surtout aux abords du Temple; les bruits +d'emprisonnements mystérieux, de meurtres secrets redoublèrent; enfin, +l'assassinat du duc d'Enghien vint justifier ces sinistres rumeurs (21 +mars). A cette nouvelle, «la consternation fut générale, dit Pelet de +la Lozère; on ignorait les circonstances du fait; la génération +nouvelle connaissait à peine l'existence du prince; mais on était +profondément affligé de voir le premier consul ternir sa gloire par +cette sanglante exécution[138].» Les courtisans cherchèrent à rendre +ridicule l'émotion des Parisiens, et ils l'attribuèrent au +mécontentement que leur causait la fermeture des barrières à l'époque +de l'année où se faisait la promenade de Longchamp. «Les habitants de +la capitale, raconte Réal, avaient cessé de songer à la <p.227> +conspiration, et, pendant que la police redoublait d'efforts pour +s'emparer des personnes compromises, fouillait les maisons, démolissait +des cachettes, la grande question à Paris était de savoir comment aurait +lieu la promenade de Longchamp si la barrière de l'Étoile restait +fermée. Heureusement, les deux derniers complices de Georges furent +arrêtés dans la matinée du dimanche des Rameaux; l'ordre d'ouvrir les +barrières fut aussitôt donné, et la promenade de Longchamp put avoir +lieu comme à l'ordinaire.» + + [Note 138: _Opinions de Napoléon au conseil d'État_, p. 41.] + +Ce n'étaient pas de telles puérilités qui causaient l'agitation de +Paris et lui donnaient «un aspect sinistre comme aux jours de crise de +la révolution.» Le premier consul ne s'y trompa pas: «informé par ses +ministres, raconte Pelet de la Lozère, de l'effet produit par +l'exécution du duc d'Enghien, il devint plus sombre encore et plus +menaçant. Ses inquiétudes se portèrent sur le Corps Législatif alors +assemblé: quelque signe de mécontentement pouvait s'y produire; il +donna ordre de clore la session. Le même jour, il arriva à +l'improviste au conseil d'État et exhala les sentiments dont il était +agité en termes de colère contre Paris[139]» Puis il appela de nouvelles +troupes, pressa le procès de Moreau, dédaigna les calomnies que la +mort de Pichegru fit répandre contre lui; enfin, mettant à profit le +danger que la conspiration de Georges venait de lui faire courir, les +craintes excitées par la rupture de la paix d'Amiens, l'inquiétude +générale, il se fit présenter des adresses par l'armée, les tribunaux, +les autorités, pour l'établissement du gouvernement héréditaire, et, +le 18 mai, un sénatus-consulte le proclama empereur. + + [Note 139: _Opinions de Napoléon_, p. 42.] + +Quand le décret qui mettait fin à la République fut voté, «les +habitants de Paris apprirent par des salves d'artillerie que la forme +du gouvernement était changée; quelques fonctionnaires <p.228> +illuminèrent le soir leurs maisons: ce fut tout le témoignage de la joie +publique[140].» Le lendemain, le sénatus-consulte fut proclamé dans les +principales rues avec un cortége digne de l'ancienne monarchie: on y +voyait les douze maires, les deux préfets et le gouverneur de Paris, +les trois présidents des assemblées législatives, une foule de +généraux et de fonctionnaires, avec des escadrons de cavalerie et des +corps de musique. Cette proclamation ne reçut partout que de rares +applaudissements, excepté dans les casernes et aux Invalides, où les +soldats saluèrent avec enthousiasme l'avènement du nouveau César. + + [Note 140: _Opinions de Napoléon_, p. 67.] + +Quelques jours après, le procès de Moreau commença, et il causa une si +grande agitation qu'on se crut à la veille d'une nouvelle révolution +et du renversement de l'empire. «La bourgeoisie, toujours indépendante +dans son jugement, s'était passionnée pour Moreau[141]:» le gouvernement +employa des mesures énergiques pour l'empêcher de manifester son +opinion. «Tout prit dans Paris, dit Pelet, un aspect menaçant; les +troupes furent consignées dans les casernes et se tinrent prêtes à +marcher: mais pouvait-on compter sur elles? L'empereur voulut que ses +aides de camp visitassent toute la nuit les postes et lui rendissent +compte d'heure en heure de l'état de Paris[142]...» «Aujourd'hui que les +temps sont changés, raconte Chateaubriand, et que le nom de Bonaparte +semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore +paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et +pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied; des +flots de peuple se portèrent au Palais-de-Justice[143].» «Jamais, ajoute +madame de Staël, l'opinion de Paris contre Bonaparte ne s'est montrée +avec tant de force qu'à cette époque[144]. «Mais la population <p.229> +parisienne avait abdiqué; l'armée était toute-puissante; Moreau fut +donc condamné avec les vingt royalistes qu'on lui avait donnés pour +complices, et cette condamnation consolida l'établissement du nouvel +empire. Néanmoins, Paris couvrit d'éloges les juges qui avaient osé ne +condamner Moreau qu'à deux ans de prison, et il vit avec horreur +l'échafaud se relever, comme aux jours de la terreur, pour douze +obscurs royalistes. + + [Note 141: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. IV, + p. 139.] + + [Note 142: _Opinions de Napoléon_, p. 73.] + + [Note 143: _Mém. d'Outre-Tombe_.] + + [Note 144: _Dix années d'exil_.] + + + +§ XXIII. + +Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon.--Fêtes du +sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris après Austerlitz et Iéna. + + +Napoléon, empereur, renouvela les dignités, l'étiquette, les costumes +de l'ancienne cour; il eut des aumôniers, des chambellans, des +écuyers; il donna à ses frères les titres et les attributions des +anciens princes. Tout cela fut vu par la population parisienne, +surtout par les classes riches, avec répugnance et moqueries:» on fit +beaucoup de plaisanteries dans les salons sur les nouveaux titres +d'Excellence et d'Altesse dont certains personnages allaient être +revêtus; les épigrammes et les calembours ne manquèrent pas; quelques +caricatures circulèrent secrètement[145]; on hasarda même quelques +allusions au théâtre; mais aucune résistance sérieuse ne se <p.230> +manifesta[146].» «Bonaparte savait très-bien, dit madame de Staël, que +les Parisiens feraient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles; mais +il savait aussi qu'ils n'exprimeraient leur opinion que par des +quolibets et non par des actions[147].» «Néanmoins, il ne voulut pas +qu'on lui envoyât des députations des départements pour le +complimenter, de peur qu'elles ne s'inoculassent cet esprit +d'opposition qui était dans Paris et ne le remportassent dans leurs +provinces[148].» + + [Note 145: L'une des meilleures a pour titre: _Première + représentation du Consulat en attendant une pièce nouvelle_. + Napoléon, en escamoteur, est monté sur des trétaux, entouré + de la foule, à laquelle il jette de la poudre aux yeux; dans + sa poche est une couronne; sur sa table on voit les Pyramides + et les Alpes. A côté de lui, Lucien bat le tambour du 18 + brumaire; et plus loin, derrière le rideau, les soldats + préparent un trône à Napoléon empereur.] + + [Note 146: Pelet de la Lozère, p. 69.] + + [Note 147: _Dix années d'exil_.] + + [Note 148: Pelet, p. 69 et suiv.] + +L'improbation devint plus sérieuse lorsqu'il fut question du sacre, +lorsqu'on apprit les pompes et les magnificences dont cette cérémonie +de l'ancien régime devait être accompagnée; elle se manifesta si +hautement et par tant de voies, qu'un jour Napoléon entra au conseil +d'État, plein de fureur, en jetant son chapeau, et il exhala en ces +termes le ressentiment qu'il couvait depuis longtemps contre la +capitale: «Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour +le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France. +Ses habitants sont ingrats et légers; ils ont tenu des propos atroces +contre moi. Ils se seraient réjouis du triomphe de Georges et de ma +perte... Je ne me croirais pas en sûreté à Paris sans une nombreuse +garnison; mais j'ai deux cent mille hommes à mes ordres, et quinze +cents suffiraient pour mettre les Parisiens à la raison... Les +banquiers et les agents de change regrettent sans doute que l'intérêt +de l'argent ne soit plus à cinq pour cent par mois; plusieurs +mériteraient d'être exilés à cent lieues de Paris. Je sais qu'ils ont +répandu de l'argent parmi le peuple pour le porter à l'insurrection. +J'ai fait semblant de sommeiller pendant un mois; j'ai voulu voir +jusqu'où irait la malveillance; mais qu'on y prenne garde, mon <p.231> +réveil sera celui du lion... Je sais qu'on déclame contre moi, +non-seulement dans les lieux publics, mais dans les réunions +particulières, et que des fonctionnaires, dont le devoir serait de +soutenir mon gouvernement, gardent lâchement le silence ou même se +joignent à mes détracteurs... Le préfet de Paris devrait mander les +maires des douze arrondissements, le conseil municipal, les agents de +change, tous ceux qui ont action sur l'opinion, pour leur enseigner à +la mieux diriger. Il n'est rien qu'on ne fasse pour indisposer la capitale +contre moi[149].» + + [Note 149: Pelet, p. 85.] + +Et à l'appui de ces paroles, il fit insérer dans la _Gazette de +France_, sur les motifs qui avaient décidé les empereurs romains à +transférer leur résidence à Constantinople, un article plein +d'allusions transparentes (28 sept. 1804), où l'on disait: «Ces +princes, qui avaient ramené l'ordre, la paix et la tranquillité dans +Rome et dans l'empire, illustrés par des victoires éclatantes sur les +barbares de l'Asie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits, +triompher dans la capitale: ils s'attendaient naturellement à y +recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; mais ils +n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin +d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses +blessures, cherchait à les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils +paraissaient dans le Cirque, au théâtre ou dans d'autres lieux +publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des +sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur présence, tandis +que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence +de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient +la reconnaissance dont ils étaient pénétrés. La comparaison que firent +ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale et +les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans <p.232> +des villes, moins splendides à la vérité, mais où ils recevaient un +accueil plus flatteur... Puisse cet exemple servir de leçon à la +postérité[150]!» + + [Note 150: Pelet de la Lozère, p. 306.] + +Cependant, les fêtes annoncées avaient attiré à Paris une multitude de +provinciaux et d'étrangers. L'arrivée du pape excita une grande +émotion, émotion d'abord de mécontentement, puis de curiosité, enfin +de vénération. Nul des successeurs de saint Pierre n'avait visité +cette ville jadis si chère au saint-siége, aujourd'hui centre de la +révolution et chef-lieu de l'incrédulité. Pie VII n'y venait qu'avec +une répugnance mêlée de terreur, qu'avec une résignation de martyr; il +fut étonné de voir la foule, cette foule si renommée, si calomniée +dans l'Europe pour ses impiétés et ses fureurs, qui se pressait sur +ses pas et se découvrait humblement devant lui; il la trouva +remplissant les églises; enfin, quand il parut au balcon des +Tuileries, il fut couvert d'acclamations et tout s'agenouilla pour +recevoir sa bénédiction. + +Le sacre fut la cérémonie la plus pompeuse dont Paris eût jamais été +le théâtre. La vieille basilique avait été maladroitement restaurée, +reblanchie et embarrassée sur sa façade d'un vaste portique; on y +réunit les députés des villes, les représentants de la magistrature et +de l'armée, tous les évêques, le sénat, le corps législatif, le +tribunat, le conseil d'État, etc. L'intérieur était décoré de tentures +de velours, et, adossé à la grande porte, se trouvait un trône élevé +de vingt-quatre marches, placé entre des colonnes qui supportaient un +fronton. L'empereur partit des Tuileries dans une voiture dont la +magnificence est restée longtemps proverbiale, escorté des maréchaux à +cheval et accompagné d'une multitude de chambellans, hérauts, pages, +officiers, fonctionnaires. Il suivit les rues Saint-Honoré et <p.233> +Saint-Denis, le Pont-au-Change, la rue de la Barillerie, le quai et le +parvis Notre-Dame; et, au retour, le pont Notre-Dame, la rue +Saint-Martin, les boulevards, la place de la Concorde et le jardin des +Tuileries. Les fêtes durèrent trois jours; le quatrième, le +Champ-de-Mars fut le théâtre d'une solennité toute militaire qui vint +compléter la cérémonie du sacre: l'empereur donna des aigles aux +divers corps de l'armée. Ce fut une grande et sérieuse fête, qui fit +éclater les acclamations les plus ardentes, et dont le souvenir, +perpétué par le pinceau de David, est encore aujourd'hui populaire. + +Le peuple ne prit part à toutes ces pompes que par d'ignobles +distributions de comestibles qu'on lui fit dans les Champs-Élysées, +largesse dégoûtante, empruntée à l'ancien régime, et qui fut en usage +jusqu'à la fin de la Restauration. Cependant il fut ébloui, non de ces +solennités si brillantes, mais de l'événement même qu'elles +consacraient. Il accompagna, il est vrai, de quelques murmures, de +quelques sarcasmes ces Jacobins et ces soldats transformés en +courtisans et embarrassés dans leurs soieries, leurs galons, leurs +dentelles, leurs costumes de théâtre; mais il salua de sincères +acclamations l'homme qui représentait la gloire militaire de la France +et la grandeur de la révolution; il salua surtout cette fortune inouïe +dont il aimait les prodiges, dont il se sentait fier et heureux, dans +laquelle il semblait se couronner lui-même. Dès lors, l'admiration que +lui avaient inspirée les premières victoires de Bonaparte devint de +l'adoration; il voua à son empereur une sorte de culte superstitieux +qu'aucune faute, aucun revers ne put altérer, et qui s'est perpétué au +delà de la mort. + +Cet enthousiasme était, à cette époque, du désintéressement ou plutôt +de l'espérance; car le peuple de Paris gagnait aussi peu à +l'établissement de l'empire qu'à toutes les révolutions qui se +faisaient depuis quinze ans. Lorsqu'il avait été appelé à jouer un <p.234> +rôle politique en 1789, il était dans un état de misère, d'ignorance, +d'abrutissement, qui approchait de la sauvagerie; aussi, à part +l'instinct de dévouement et l'inspiration patriotique qui le firent +courir sur la frontière, ne montra-t-il pendant son règne que des +passions désordonnées et sanguinaires. Ce règne passé, il rentra dans +sa pauvreté, dans sa vie grossière, dans son état de dépendance, sans +que la révolution eût servi en rien à son bien-être et à son +instruction. En effet, comme les habitants des campagnes, il ne +s'était pas enrichi des biens nationaux, de l'abolition de la dîme et +des droits féodaux; comme la bourgeoisie, il ne s'était pas emparé de +tous les emplois, n'avait pas mis la main dans les opérations +financières et pris dans le gouvernement la plus grande part +d'influence et de pouvoir. La liberté de l'industrie avait amené les +excès de la concurrence et avec elle l'avilissement des salaires, par +conséquent, pour le peuple, la continuation de sa misère; les impôts +indirects sur les objets de consommation venaient d'être rétablis sous +le nom de _droits réunis_; il était aussi mal logé, aussi mal vêtu, +aussi mal nourri que sous l'ancien régime; enfin, à cette époque, +qu'une tradition mensongère représente comme une sorte d'âge d'or, la +population de Paris était tombée plus bas qu'en 1793, c'est-à-dire à +500,000 âmes, et, sur ce chiffre, on comptait 86,000 indigents! + +Les fêtes du sacre étaient à peine passées que l'opposition parisienne +recommença à se manifester durant les préparatifs de la descente en +Angleterre. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on fit des +railleries interminables sur les _coquilles de noix_ avec lesquelles +l'empereur voulait conquérir «la perfide Albion,» et l'on alla voir +pour s'en moquer, les chaloupes canonnières que l'on construisait sur +le quai des Invalides. Mais les sarcasmes et les rires cessèrent tout +à coup après Austerlitz; il n'y eut qu'un cri d'admiration pour <p.235> +l'homme de génie qui justifiait si glorieusement sa fortune, et, le +1er janvier 1806, tout Paris salua avec orgueil cent vingt drapeaux +autrichiens et russes que l'empereur lui envoyait pour _ses étrennes_ +et qui furent portés triomphalement à Notre-Dame, au sénat, au +tribunat, à l'Hôtel-de-Ville. + +Quelques mois après, une partie de l'armée victorieuse rentra dans +Paris: toute la population courut au-devant d'elle, et la ville lui +donna une grande fête. «C'était une heureuse et belle idée, dit un +historien, que de faire fêter cette armée héroïque par cette noble +capitale, qui ressent si fortement toutes les émotions de la France, +et qui, si elle ne les éprouve pas d'une manière plus vive, les rend +au moins plus vite et plus énergiquement, grâce à la puissance du +nombre, à l'habitude de prendre l'initiative en toutes choses et de +parler pour le pays en toute occasion[151].» + + [Note 151: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. II, + p. 509.] + +Alors furent décrétées, pour perpétuer le souvenir de nos victoires, +l'érection de la colonne de la place Vendôme, celle des arcs de +triomphe du Carrousel et de l'Étoile, celle d'une rue, dite +_Impériale_, qui devait aller de la barrière de l'Étoile à la barrière +du Trône, en ayant dans son parcours les Tuileries et le Louvre +réunis[152]. Napoléon ordonna aussi que l'église Sainte-Geneviève fût +rendue au culte, en conservant la destination qui lui avait été donnée +par l'Assemblée constituante; que quinze fontaines nouvelles fussent +établies, parmi lesquelles on remarque celles du Château-d'Eau, du +Palmier, de l'Institut, du Gros-Caillou; que le pont du +Jardin-des-Plantes fût décoré du nom d'Austerlitz; que quatre grands +cimetières fussent ouverts au delà du mur d'enceinte de Paris, etc. + + [Note 152: Le plan de cette rue avait été conçu dès le temps + de Louis XIV: «C'était le projet du grand Colbert de + continuer la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au + Louvre, non en ligne droite, ce qui était impossible, mais + depuis l'Hotel-de-Ville» (Piganiol, t. V, p. 52.)] + +Après chaque campagne, après chaque traité, la capitale <p.236> +recueillait les dépouilles opimes de la victoire; c'était elle qui se +trouvait chargée de consacrer le souvenir de tant d'événements prodigieux +par quelque monument ou bien par quelque fête. Ainsi, après la campagne de +1806, il fut décrété que l'église de la Madeleine serait achevée et +transformée en temple de la Gloire, qu'un pont serait élevé en face du +Champ-de-Mars et porterait le nom d'Iéna, que les greniers de réserve, +le quai d'Orsay, le Marché aux Fleurs seraient construits ou achevés, +etc. Enfin, quand le traité de Tilsitt eut été signé, la garde +impériale revint à Paris et on lui fit une réception triomphale (25 +novembre 1807). Elle entra par la barrière de la Villette: le préfet +de la Seine et les autorités municipales allèrent au devant d'elle et +posèrent des couronnes d'or sur ses aigles avec cette inscription: _La +ville de Paris à la grande armée!_ Douze mille vieux soldats, +commandés par le maréchal Bessières, défilèrent au milieu de la foule +enthousiaste, qui leur jetait des branches de laurier, aux cris +unanimes de Vive l'empereur! Vive la grande armée! Jamais plus +glorieuse troupe n'avait traversé les rues et les boulevards de la +capitale! Jamais plus sincères acclamations n'avaient accueilli de +plus belles victoires! Paris était fier de représenter la France pour +saluer en son nom les vainqueurs d'Iéna et de Friedland! La fête fut +terminée par un immense banquet où s'assirent douze mille _grognards_, +et qui avait été dressé dans la double allée des Champs-Élysées, +depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à la place de la Concorde. + + + +§ XXIV. + +Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'empereur.--Naissance +du roi de Rome. + + +L'opposition parisienne, muette pendant trois ans, recommença avec <p.237> +la funeste guerre d'Espagne et la prise d'armes de l'Autriche en 1809. On +était maintenant rassasié de gloire et de batailles; le blocus +continental faisait le désespoir du commerce; on avait vu avec regret +la création d'une noblesse héréditaire, l'élévation des frères de +l'empereur sur des trônes étrangers, le renouvellement des livrées et +des blasons de l'ancien régime; on était mécontent surtout de la +police de l'empire, de ce despotisme tracassier et insultant, qui ne +respectait pas même la propriété, qui ne laissait aucune liberté, même +celle des lettres, qui envoyait madame de Staël en exil «parce que +l'air de Paris ne lui convenait pas,» qui rouvrait les prisons d'État +et instituait des bastilles, qui abolissait la liberté théâtrale, +fermait brutalement vingt-deux petits théâtres, où le peuple s'amusait +à bon marché, pour ne laisser vivre que huit théâtres aristocratiques +ou bourgeois[153]. On se fatiguait de ce régime du sabre, de cette +dictature glorieuse, mais tyrannique, qui mettait en dehors des +honneurs tout ce qui ne portait pas l'épée; du mépris que les +prétoriens faisaient du commerce et du bourgeois, de la boutique et du +_pékin_; enfin, et par-dessus tout, on avait horreur de la +conscription. Cependant, cette opposition était presque exclusivement +dans les salons, dans les comptoirs, non dans les rues et dans les +cabarets; elle avait pour principaux instigateurs ceux qui devaient +livrer Napoléon à l'étranger; elle se manifesta, pendant l'expédition +des Anglais à Walcheren, quand Fouché, ministre de la police, fit +lever la garde nationale et en donna le commandement à Bernadotte. Il +y eut alors à Paris un mouvement patriotique qui rappelait +l'enthousiasme de 1792; on remit au jour les vieux habits, les <p.238> +vieilles armes du temps de La Fayette; et Fouché, ainsi que +Bernadotte, exploitèrent l'ardeur de la bourgeoisie parisienne, pour +faire voir que la patrie n'était pas l'empereur et que la France +pouvait se passer du grand homme. + + [Note 153: Décret du 8 août 1807. Les théâtres conservés + furent: l'Opéra, le Théâtre Français, l'Odéon, + l'Opéra-Comique, le Vaudeville, les Variétés, + l'Ambigu-Comique et la Gaité. Il faut leur ajouter le + Théâtre-Italien et le Cirque-Olympique, qui obtinrent des + autorisations spéciales.] + +Napoléon ne prêta qu'une faible attention à cette opposition; ses +courtisans ne voyaient Paris qu'avec les yeux des courtisans de Louis +XIV. «En général, dit Savary, la société de Paris tourne peu ses +regards vers les affaires: une comédie nouvelle y fait bien plus +parler que dix batailles perdues ou gagnées.» Néanmoins, la garde +nationale fut récompensée de son zèle par une décomposition équivalant +à un licenciement; quant à l'accès patriotique de Fouché, il fut puni +d'une destitution, et on remplaça ce ministre par Savary; mais la +nomination de ce trop dévoué serviteur du grand homme répandit une +sorte de terreur: «Chacun faisait ses paquets, raconte-t-il lui-même; +on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements et pis encore; +enfin, la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte n'aurait +pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police[154].» + + [Note 154: _Mém. du duc de Rovigo_, t. IV, p. 311.] + +La paix de Vienne fut suivie du divorce de l'empereur avec Joséphine +et de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise fit +son entrée à Paris, par les Champs-Élysées et les Tuileries, et elle +eut ainsi à traverser, dans la pompe de sa marche, la place où sa +tante avait péri sur l'échafaud. La foule était immense, les +acclamations unanimes. «La France, dit Savary, avait l'air d'être dans +l'ivresse.» «Paris, ajoute Menneval, présentait le soir un spectacle +qui tenait de la féerie; jamais illuminations ne furent aussi +nombreuses, aussi brillantes; les monuments publics, les églises, les +tours, les dômes, les palais, les hôtels et les maisons particulières +resplendissaient de feux... La ville voulut répondre par la <p.239> +magnificence de ses présents à la grandeur de ce splendide hyménée: +elle offrit à l'impératrice une toilette complète en vermeil, avec le +fauteuil et la psyché également en vermeil[155],» chefs-d'oeuvre +d'orfévrerie dont les meilleurs artistes avaient dirigé les dessins, +mais plus riches que gracieux, et qui ont été fondus en 1832 pour en +appliquer le produit aux victimes du choléra. Les fêtes du mariage +durèrent près d'un mois; la noblesse ancienne y courut avec +empressement; la bourgeoisie et le commerce furent appelés aux bals de +l'Hôtel-de-Ville et courtisés par l'empereur, qui voulait les +convertir à son blocus continental; quant au peuple, qui ne +participait à ces pompes que par sa joie sincère, sa présence sur le +passage du cortége et les distributions dont on le gratifiait, tout en +saluant dans la nouvelle impératrice le butin de nos dernières +victoires, il vit avec une crainte prophétique la disgrâce de +Joséphine et le mariage de Napoléon avec une princesse autrichienne. +Cette crainte devint plus vive et parut justifiée quelques mois après, +lorsque l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Schwartzemberg, ayant +donné dans son hôtel une grande fête en l'honneur du mariage, cette +fête fut attristée par un horrible incendie, ou périrent plus de +trente personnes avec la princesse de Schwartzemberg. Cette +catastrophe rappela les fêtes calamiteuses du mariage de Louis XVI et +de Marie-Antoinette. + + [Note 155: _Napoléon et Marie-Louise_, t. I, p. 376.] + +La naissance du roi de Rome effaça ces pénibles impressions. Aucune +nativité princière n'excita une pareille anxiété, un pareil +enthousiasme: tout Paris était sur les places, dans les rues, muet, +silencieux, écoutant avidement le canon des Invalides; au +vingt-deuxième coup qui annonçait que la dynastie napoléonienne avait +un héritier, il se fit une explosion d'applaudissements et <p.240> +d'acclamations qui retentit dans tous les quartiers. L'ivresse était +générale: on croyait que la naissance du roi de Rome était la +stabilité, la conservation et surtout la paix! Les fêtes du baptême +furent aussi pompeuses que celles du mariage; mais on ne saurait en +lire les détails dans les écrits du temps sans songer amèrement à +l'inanité de ces adulations, décorations, protestations, +illuminations, si trompeuses pour celui qu'on fête, si coûteuses pour +la foule qui paie; joies et pompes de commande, que les courtisans +allaient successivement déposer en moins de vingt-sept ans autour de +trois berceaux également emportés dans la tempête des révolutions. + +L'époque du mariage de l'empereur et de la naissance du roi de Rome +est l'époque où l'Empire fut réellement populaire à Paris: tant de +gloire, tant de génie, une si grande fortune, une si grande puissance +avaient vaincu tout sarcasme, tout murmure, toute opposition, malgré +le despotisme croissant du système impérial; il n'y avait plus que de +l'admiration ou du moins une crainte respectueuse autour de ce trône +assis sur des bases si larges qu'il semblait indestructible. +L'industrie faisait des efforts surhumains pour seconder le blocus +continental; et, si le commerce parisien avait perdu ses débouchés +extérieurs, il en trouvait d'autres dans le vaste empire napoléonien, +et il était alimenté par les fêtes impériales, les pompes de la cour, +la présence continuelle de ces rois, de ces princes de l'Europe qui +venaient se prosterner devant le donneur de couronnes. D'ailleurs, +cette époque est celle des plus grandes constructions qui furent +faites à Paris sous l'Empire: on commença la façade du palais du Corps +Législatif, la Bourse, le palais du quai d'Orsay; on démolit de vieux +monuments, Sainte-Geneviève, les Augustins, le Châtelet; on entreprit +les marchés du Temple, Saint-Martin, des Blancs-Manteaux, des Carmes, +à la Volaille, Saint-Germain, les quais Desaix, Catinat, Montebello, +Debilly; on construisit les abattoirs et plusieurs fontaines; on <p.241> +projeta le palais du roi de Rome, qui devait être en même temps une +forteresse et un camp retranché pour maintenir Paris[156]. Au reste, +l'architecture de tous les monuments impériaux ne fut pas également +heureuse: celle des édifices d'utilité fut appropriée convenablement à +leur destination; mais pour les autres, le règne du nouveau César +ayant remis à la mode ces imitations de l'antiquité, déjà si ridicules +sous le Directoire, on rêva de transformer Paris en Rome impériale; on +ne voulut plus voir que des cirques, des temples, des colonnes, des +arcs de triomphe; et les monuments élevés à la gloire de Napoléon +reproduisirent pompeusement, mais avec une froide servilité, les +monuments élevés aux empereurs romains. + + [Note 156: «Ce palais, placé sur la hauteur en face de + l'École militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours + de la rivière d'une part, et tout le développement de la rue + de Rivoli de l'autre, devait être construit de manière à + remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse; + mais, pour lui donner toute la valeur dont elle était + susceptible, il embrassait dans ses dépendances tout le grand + plateau qui s'étend de la barrière de l'Étoile et de la + hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et la route + de Neuilly. Sur ce plateau, il devait établir un immense + jardin entouré de fortes murailles ou de fossés profonds, qui + en faisaient au besoin un vaste camp retranché, auquel + arrivaient par toutes les routes, et sans être obligées + d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de + Courbevoie, de Saint-Denis, en un mot la garde entière.» + (Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles X en + 1826.)] + + + +§ XXV. + +Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les +Parisiens à Lutzen et à Leipzig. + + +A la fin de 1811, la décadence de l'Empire commença à se manifester +par une disette. Le peuple souffrait depuis longtemps de la <p.242> +perpétuité de la guerre; un grand nombre de métiers chômait; les +denrées coloniales étaient montées, à cause du blocus continental, à +un prix exorbitant; une mauvaise récolte vint aggraver les maux de la +population parisienne. L'empereur, avec sa vigilance ordinaire, essaya +d'y porter remède en faisant acheter des grains qu'on revendit à bas +prix, en ouvrant des ateliers de charité, en donnant des sommes +considérables aux bureaux de bienfaisance; mais il ne put arrêter le +mécontentement, qui était d'ailleurs excité par les apprêts de la +guerre de Russie; et lorsqu'il eut inventé un nouveau mode de +conscription par la formation des cohortes actives de garde nationale, +la désaffection, le désenchantement s'accrurent, et ils ne devaient +cesser qu'avec la chute de l'Empire. + +La guerre de Russie excita les pressentiments les plus douloureux dans +toute la population; mais Napoléon n'en sut rien: la cour, les +autorités, la presse, tout était muet ou n'ouvrait la bouche que pour +entonner ses louanges; à mesure qu'il s'élevait dans les nuages de son +orgueil et de ses projets gigantesques, il s'éloignait de son origine, +de sa nature, de sa force, et n'entendait plus les enseignements de +l'opinion populaire. Les bulletins de la campagne furent lus, même +dans les faubourgs, avec une grande anxiété: on s'émerveillait de +cette marche audacieuse à travers les pays inconnus du Nord; on +applaudissait aux exploits accoutumés de nos troupes; on +s'enorgueillissait de ces deux cents voltigeurs, enfants de Paris, qui +résistèrent, à Witepsk, à deux régiments de la garde russe; mais, au +milieu de ces joies, on éprouvait un serrement de coeur. La bataille +de la Moskowa n'excita qu'une allégresse officielle, et le canon des +Invalides dérida à peine les physionomies; l'entrée à Moscou rassura +peu les esprits, et quand on apprit l'incendie de cette ville, il n'y +eut dans toutes les classes de la population qu'un sentiment de +terreur. Paris présentait alors un singulier spectacle: il vivait <p.243> +de sa vie ordinaire, occupé en apparence d'affaires et de plaisirs, +calme, docile, surveillé à peine par trois ou quatre mille hommes de +garnison; mais, au fond, il était triste, morne, découragé, disposé, +non à faire, mais à accepter quelque révolution nouvelle, personne ne +croyant plus à la perpétuité de l'établissement impérial, tout le +monde étant persuadé que l'épopée napoléonienne finirait par quelque +grande catastrophe. + +Un homme audacieux mit à profit cette disposition des esprits, +l'appréhension universelle, le manque de nouvelles, pour tenter seul +le renversement du gouvernement impérial. Tout son plan reposait sur +ce mot magique: L'empereur est mort! Mallet, général du parti de +Moreau, déjà compromis dans une conspiration et détenu dans une maison +de santé du faubourg Saint-Antoine, s'échappe pendant la nuit de cette +maison (16 octobre 1812), fait sortir de la prison de la Force, au +moyen d'un faux ordre, les généraux Lahorie et Guidal, anciens aides +de camp de Moreau, qui étaient ses complices; puis avec un faux +sénatus-consulte, de fausses lettres de service, il se fait suivre par +deux bataillons de la garde de Paris, s'empare de l'Hôtel-de-Ville, +arrête et met en prison le ministre de la police Savary, le préfet de +police Pasquier, et les remplace par Lahorie et Guidal. Le jour +commençait à paraître, et, avec lui, la fatale nouvelle se répandait +dans Paris consterné et néanmoins tranquille; mais, à l'état-major de +la place, Mallet rencontra un incrédule qui l'arrêta, et la +conspiration se trouva ainsi avortée. Les généraux Mallet, Lahorie et +Guidai furent fusillés à la plaine de Grenelle, avec dix autres +individus dont tout le crime était d'avoir trop facilement obéi à ces +hardis conspirateurs. Le préfet de la Seine fut destitué et remplacé +par M. de Chabrol, qui exerça ces fonctions de 1812 à 1830. + +Paris était à peine remis de l'étonnement où l'avait jeté ce coup de +main étrange, lorsqu'il apprit avec stupeur la retraite et les <p.244> +désastres de l'armée française. Le vingt-neuvième bulletin mit le +comble à la désolation, et Napoléon, étant arrivé aux Tuileries +vingt-quatre heures après ce bulletin, fut accueilli avec une surprise +pleine de douleur; des salons aux cabarets il n'y eut que des +murmures, des paroles de blâme, des malédictions sourdes contre lui: +nul ne songeait à la nécessité de sa présence dans la capitale; tous +ne voyaient que l'abandon de notre malheureuse armée. Des pamphlets +sanglants furent colportés secrètement de maison en maison; on en +afficha sur les monuments, et, dès ce moment, il y eut un parti qui +travailla activement à la chute du gouvernement impérial. + +Napoléon s'inquiéta de ce changement dans l'opinion publique: il +parcourut les faubourgs, visita les ateliers, s'entretint avec les +ouvriers, répandit même, à la façon des anciens rois, des largesses +dans la foule; il activa tous les travaux publics, alla voir la halle +aux vins, les greniers de réserve, les quais nouveaux, et démontra, +dans un exposé de la situation de l'Empire, qu'en dix ans il avait été +dépensé 102 millions pour travaux et embellissements de Paris[157]. Le +peuple, quoique souffrant et malheureux, l'accueillit avec ses +acclamations ordinaires; le peuple parisien est essentiellement, <p.245> +profondément gaulois, c'est-à-dire belliqueux et glorieux: il aime +par-dessus tout la lutte et les coups, la guerre et les conquêtes; il +aime follement le bruit, la renommée, la domination; il jouit avec un +orgueil enfantin, ne fût-ce que pour un moment, d'être le plus fort, +le premier, le maître; il redirait sans trop de honte le _voe victis_ +de ses ancêtres! Aussi, malgré les maux que les guerres impériales lui +avaient faits, malgré les flots de sang dont il avait payé nos +conquêtes éphémères, malgré le dédain et la défiance que le grand +homme avait souvent témoignés de sa turbulence et de ses haillons, il +l'aimait, il l'adorait, non à cause de ses oeuvres civiles, de son +administration, de ses monuments; mais parce que c'était un glorieux +soldat, un grand capitaine, l'ennemi et la terreur des rois de +l'Europe, celui qui avait battu, vaincu, rançonné, conquêté _les +autres_! L'empereur était pour lui l'expression de sa propre force, +et, pour ainsi dire, son chargé de domination sur les peuples +étrangers. + + [Note 157: Canal de l'Ourcq, 19,500,000 fr.; abattoirs. + 6,700,000; halle, aux vins, 4,000,000; halle aux blés, + 750,000; grandes halles, 2,600,000; marchés, 4,000,000; + greniers de réserve, 2,300,000; pont d'Iéna, 4,800,000; + quais, 11,000,000; lycées, 500,000; église Sainte-Geneviève, + 2,000,000; Notre-Dame et l'Archevêché, 2,500,000; hôtels des + ministères, 2,800,000; Archives, 1,000,000; temple de la + Gloire, 2,000,000, palais du Corps Législatif, 3,000,000; + colonne de la place Vendôme, 1,500,000; Pont-Neuf, 1,200,000; + Arc de l'Étoile, 4,300,000; statues, 600,000; place de la + Bastille, 600,000; ouverture de rues et places, 4,000,000; + Jardin des-Plantes, 800,000; palais de la Bourse, 2,500,000; + Louvre et Musée, 11,000,000; Tuileries, 9,700,000; Arc du + Carrousel, 1,400,000, etc.] + +Cependant la misère était grande; les ateliers se fermaient; sur +66,000 ouvriers occupés aux travaux de luxe, 35,000 étaient sans +ouvrage; un tiers des maisons n'était pas loué; la population, qui +s'était élevée en 1810 à plus de 600,000 habitants, était redescendue +à 530,000. «Au faubourg Saint-Antoine et autres quartiers, écrivait le +préfet de police, les ouvriers entrent dans les boutiques, demandent +du travail ou du pain; les esprits s'échauffent, et, en plein jour, on +affiche des placards injurieux contre l'empereur.» Le mécontentement +devint tel, que Napoléon y chercha un remède, ainsi qu'à la misère, en +excitant les ouvriers à s'enrôler dans les régiments des tirailleurs +et voltigeurs de la jeune garde, régiments qu'il venait de porter de +douze à vingt-six. Son appel fut encore entendu dans cette population, +où l'instinct belliqueux ne finit qu'avec le souffle, et l'on vit se +reproduire en partie le prodigieux spectacle de 1792, quand les +volontaires parisiens partaient pour l'armée; mais ce n'était plus la +jeunesse vigoureuse, ardente des premiers temps de la République, <p.246> +élite d'une population surabondante; c'étaient les restes chétifs et +misérables d'une génération que les batailles impériales avaient +moissonnée, et leur départ n'excita dans la capitale qu'un sentiment +de tristesse et de découragement. Cependant, six régiments de +tirailleurs et de voltigeurs furent ainsi recrutés à Paris et dans les +environs; ce furent ces jeunes gens qui combattirent à Lutzen et dont +Napoléon disait «que l'honneur leur sortait par tous les pores;» +Gouvion Saint-Cyr défendit avec eux les approches de Dresde; enfin, à +Leipsig, dans cette lutte de géants, Paris fournit glorieusement son +contingent de héros et de victimes, car le faubourg Saint-Antoine seul +y perdit plus de treize cents de ses enfants!... Dignes et malheureux +fils de ceux qui avaient vaincu à Jemmapes et à Fleurus! + + + +§ XXVI. + +Paris en 1814.--Dispositions de la population.--Rétablissement de la +garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne. + + +Après ce grand désastre, Napoléon revint à Paris et convoqua le Corps +Législatif; mais; pour la première fois, il trouva cette chambre de +muets hostile à sa politique, réclamant des institutions libres, +déclarant que les maux de la France étaient arrivés à leur comble. +Indigné de cette opposition intempestive au moment où cinq cent mille +étrangers franchissaient nos frontières, il ordonna l'ajournement +indéfini du Corps Législatif. Cette mesure brutale, ce nouveau et trop +facile 18 brumaire fit dans Paris la plus pénible sensation; on le +regarda comme un acte de mauvais augure et comme l'annonce d'une +révolution nouvelle; tout ce qui croyait avoir quelque droit à +s'occuper des affaires publiques couvrit de louanges la résistance si +malheureuse des législateurs et se sépara avec colère du soldat <p.247> +parvenu qui ne pouvait plus gouverner qu'avec du despotisme. + +Cependant, l'empereur avait retrouvé Paris paisible, obéissant, +quoique profondément chagrin et plein des plus cruelles appréhensions; +mais il n'avait pas cessé de nourrir contre sa population, surtout +contre sa population moyenne, les défiances qu'il avait, soit à +l'époque du 18 brumaire, soit à l'époque du couronnement; il s'était +donc appliqué à lui enlever toute initiative, à étouffer toutes ses +ardeurs révolutionnaires, à comprimer chez elle la vie, le mouvement, +la passion; à lui donner uniquement une existence pompeuse, réglée, +dépendante. C'était une erreur qu'il devait cruellement expier, et il +allait, aux jours du danger, avoir non plus le Paris anarchique, +tumultueux, dévoué de 92; mais un Paris officiel, indifférent, glacé, +sans nerf, sans vigueur, sans âme. Le peuple des faubourgs avait, il +est vrai, gardé sa chaleur patriotique, et il s'indignait de nos +frontières envahies; mais, déshabitué de la vie politique et ayant mis +toute sa foi dans l'empereur, il croyait, sans chercher davantage, que +son génie enfanterait quelque prodige qui sauverait la France. La +noblesse conspirait presque ouvertement pour le retour des Bourbons; +quant aux fonctionnaires, aux corps constitués, ils s'arrangeaient +pour subir sans secousse la chute de l'Empire. Enfin, la bourgeoisie +était résolue à tout souffrir, même la conquête étrangère, pourvu +qu'elle eût la paix; son horreur pour la guerre semblait avoir éteint +chez elle tout patriotisme; elle parlait sans colère, même sans +inquiétude, de la venue des Russes: «N'avions-nous pas été, disait-on +tout haut, à Vienne, à Berlin, à Madrid, sans que ces capitales +eussent à souffrir autre chose qu'une occupation éphémère? Il en +serait de même pour Paris.» Napoléon connaissait ces dispositions de +la bourgeoisie; il en était étonné, indigné: «Ne pourrait-on pas, +disait-il, jeter un peu de phlogistique dans le sang de ce peuple <p.248> +devenu si endormi, si apathique?» Et un jour même il lui échappa ce +regret: «Ah! si j'avais brûlé Vienne!» + +Alors on lui proposa de se jeter dans les bras d'un parti capable de +soulever les masses, on lui proposa de se rapprocher des Jacobins. Il +eut un moment l'idée d'adopter ce conseil: il fit une promenade à +cheval dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, caressa la +populace, répondit à ses acclamations avec un empressement affectueux, +et crut voir dans les dispositions qu'on lui montrait la possibilité +d'en tirer parti: «Dans la situation où je suis, disait-il à ceux qui +lui faisaient des représentations, il n'y a pour moi de noblesse que +dans la canaille des faubourgs[158].» Mais il resta à peine quelques +heures dans ces dispositions; devenu depuis dix années le dompteur de +la révolution et se croyant le représentant de l'ordre en Europe, il +ne pouvait plus, sans renier son passé et mentir à sa nature, rouvrir +l'outre des tempêtes populaires; monarque couronné, chef de dynastie, +entré dans la famille des rois européens, il ne pouvait souiller son +manteau impérial au contact des guenilles plébéiennes; d'ailleurs, le +peuple, pour lui, c'était le simple et crédule paysan qu'on +transformait facilement en soldat soumis et discipliné, non l'ouvrier +spirituel, frondeur, sceptique, volontaire, qui raisonnait son +enthousiasme et son obéissance; le peuple enrégimenté, c'était +l'ordre; le peuple dans les rues, c'était l'anarchie. Il renonça donc +formellement et sans regret à l'emploi des moyens révolutionnaires, +et, dans la crainte que Paris ne rentrât, malgré lui, dans sa +dictature de 92, il ne prit pas même, pour le sauver de l'étranger, +des mesures ordinaires de défense. + + [Note 158: _Mém. de Bourrienne_, t. IX, p. 310.] + +La révolution ayant fait de Paris le coeur de la France, Napoléon, par +son despotisme centralisateur et son système administratif, avait <p.249> +exagéré cette importance injustement absorbante de la capitale: toute +la vie, tout le gouvernement était là: prendre Paris, c'était prendre +l'Empire. Aussi les alliés étaient-ils résolus à y arriver à tout +prix, quand bien même ils n'en seraient maîtres que pour quelques +heures, tant ils étaient sûrs, en y arrêtant tous les ressorts +administratifs, d'y produire une révolution. Paris! Paris! était le +cri de vengeance des étudiants prussiens et des grenadiers de +l'Autriche, en mémoire de Berlin et de Vienne conquises. Paris! Paris! +était le cri de fureur des hordes asiatiques qui, en mémoire de Moscou +brûlée, jetaient des poignées de cendre menaçante en entrant sur notre +territoire. Il fallait donc par-dessus tout pourvoir à la défense de +Paris; mais Napoléon voyait moins dans cette ville le foyer de la +révolution que la capitale de son Empire[159]; il ne la regardait que +comme une position militaire presque impossible à tenir; il croyait +que, comme Louis XIV avait pensé un moment à le faire en 1712, il +pourrait, devant l'invasion étrangère, la quitter avec sa famille, ses +ministres, sans danger pour lui ni pour l'État, et transporter la +défense du pays sur la Loire. Il ne prit donc de mesures que pour +protéger Paris contre un coup de main: on n'éleva pas une redoute, on +ne creusa pas un fossé, on ferma à peine les barrières avec quelques +palissades. Point d'autres garnison que des dépôts et des réserves; +point d'autres chefs que des généraux invalides ou incapables; et +quand il s'agit de mettre en activité la garde nationale, cette +mesure, qui semblait si naturelle, fut discutée pendant six jours au +conseil d'État: «Tout le monde faisait observer, raconte Rovigo, <p.250> +que la garde nationale de Paris avait été le moyen le plus puissant dont +les agitateurs politiques n'avaient cessé de disposer pendant la +révolution, et qu'il était dangereux de la leur remettre de nouveau +entre les mains... L'espèce d'hommes qui convenait à la défense de la +ville était celle qui est toujours généreuse, qui prodigue ses efforts +et son sang; c'est la moins opulente, celle qui n'a rien à perdre et +chez laquelle l'honneur national parle toujours haut; mais on la +considérait comme dangereuse pour la classe opulente et les +propriétaires, et l'on était d'avis de l'éloigner de la formation des +cadres... Tous les membres du conseil qui avaient acquis de la +célébrité dans la révolution furent d'avis de ne point lever la garde +nationale de Paris[160]. «L'empereur n'osa suivre cet avis, et il +réorganisa la garde nationale, mais sur des bases telles que les +propriétaires seuls y furent compris et qu'elle se composa à peine de +onze mille hommes. Il choisit lui-même les colonels et les alla +chercher dans la noblesse ou la banque; de sorte que ce furent des +Montesquiou, des Biron, des Choiseul qui furent chargés de ranimer +l'enthousiasme populaire. Ajoutons que la bourgeoisie n'entra qu'avec +une profonde répugnance dans les rangs de la garde nationale: le +gouvernement impérial avait tellement abusé des moyens de recrutement, +il avait tant de fois mobilisé pour la guerre les troupes civiques, +qui devaient être sédentaires, qu'on vit dans la formation de la garde +nationale un dernier mode de conscription[161]. D'ailleurs, on ne donna +pas d'armes à cette garde, quoiqu'elle ne cessât pas d'en demander; +les fusils furent laissés dans les arsenaux; encore n'y en avait-il +que pour cinq à six mille hommes; le reste dut être armé de <p.251> +piques, et «ce ne fut, dit Rovigo, qu'au moment où l'on attaquait les +troupes postées sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit à +livrer à la garde nationale quatre mille fusils.» Quant à +l'artillerie, elle dut être formée de douze compagnies ou batteries, +chacune de six bouches à feu, dont six composées de canonniers +invalides, trois d'élèves de l'École Polytechnique, trois d'élèves de +droit et de médecine; les neuf premières furent seules et +très-incomplètement organisées. + + [Note 159: Napoléon dit, dans les _Mémoires de Sainte-Hélène_ + (t. IX, p. 38), qu'à son retour d'Austerlitz, voyant avec + quelle facilité le sort de l'Autriche avait été décidé par la + prise de Vienne, il songea à fortifier Paris; «mais que la + crainte d'inquiéter les habitants et l'incroyable rapidité + des événements l'empêchèrent de donner suite à cette grande + pensée.»] + + [Note 160: _Mém._, t. VI, p. 295.] + + [Note 161: Un décret du 12 janvier 1813 avait transformé les + quatre-vingt-huit cohortes du premier ban de la garde + nationale en vingt-trois régiments de ligne; un autre, du 6 + janvier 1814, ordonna la formation de cinquante-neuf + régiments composés de gardes nationales, etc.] + +Pour compenser ces mesures de défense presque illusoires, un décret du +15 janvier ordonna la formation de nouveaux régiments de tirailleurs +et fusiliers à la suite de la jeune garde: ils devaient être composés +de volontaires levés à Paris et dans les autres villes manufacturières, +«parmi les ouvriers qui se trouvent sans ouvrage;» ces volontaires +s'engageaient à servir jusqu'à ce que l'ennemi eût évacué le +territoire; leurs femmes et leurs enfants devaient, pendant leur +absence, être nourris par l'État. On forma ainsi quatre régiments, qui +eurent à peine le temps d'entrer en campagne. Enfin, et ce fut là le +dernier contingent fourni par la capitale aux armées de la République +et de l'Empire, deux corps de réserve, dits de Paris furent établis +avec la dernière conscription: le premier corps, commandé par le +général Gérard, était fort de 4,500 hommes; le deuxième corps, +commandé par le général Arrighi, était fort de 8,400 hommes. + +Arrêtons-nous un instant sur ce dernier contingent pour faire +observer, que s'il était possible d'avoir les chiffres malheureusement +confus et très-inexacts des levées de la République et des +conscriptions de l'Empire, on serait épouvanté du nombre d'hommes que +Paris a envoyés sur les champs de batailles de 1792 à 1814! D'après un +document publié en 1815, ce nombre serait, depuis 1792 jusqu'en 1798, +de 101,200 hommes, et depuis 1798 jusqu'en 1814, de 204,900 hommes: +c'est le dixième de toute la France! + + + +§ XXVII. <p.252> + +État de Paris au commencement de 1814.--Départ de +l'impératrice.--Bataille de Paris. + + +Pendant la campagne de 1814, Paris fut livré aux anxiétés les plus +cruelles, aux spectacles les plus affligeants: tantôt c'étaient des +bataillons de conscrits, enfants de seize à dix-sept ans, pâles, +chétifs, malingres, en veste, en sabots, pliant sous le poids de leur +fusil, qui traversaient la ville pour aller joindre l'armée; tantôt +c'étaient des bandes de prisonniers qu'on faisait défiler dans les +rues comme trophée d'une douteuse victoire et auxquels les habitants, +par une protestation muette contre cette interminable guerre, +donnaient en pleurant des vivres et des habits; tantôt c'étaient des +paysans de la Champagne et de la Brie qui, fuyant l'ennemi, arrivaient +éplorés avec leurs familles et leurs bestiaux. Un certain jour, on +voyait un grand cortége de troupes et de musique parcourir les quais +et les rues pour aller présenter à l'impératrice les drapeaux enlevés +aux Russes; un autre jour, des députations des provinces envahies +venaient exposer au corps municipal les ravages faits par l'ennemi +pour exciter les Parisiens à une défense désespérée. La guerre se +faisait presque aux portes de la capitale, et on laissait ses +habitants dans l'ignorance de la véritable situation des armées. La +police trompait l'opinion publique avec des bulletins mensongers, des +pamphlets absurdes et des caricatures grossières contre les Cosaques; +ou bien elle faisait chanter sur tous les théâtres des chants +guerriers pour ranimer le patriotisme. Aussi, la plus grande partie de +la population ne montrait-elle, en face d'un danger qu'elle ne pouvait +apprécier, qu'une insouciance déplorable, une sorte de résignation +lâche et égoïste, même de la malveillance ouverte. «On était las de ce +qu'on avait, dit l'abbé de Pradt, au point qu'il semblait qu'un <p.253> +Cosaque devait être un Washington[162]!»--«Il y avait des réunions +partout, dit Rovigo; depuis les salons jusqu'aux boutiques et aux +lieux publics, ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce qui +pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui nous restait peut-être +encore... La surveillance était inutile, parce que les mesures +coercitives auraient fait éclater une insurrection, et c'était bien le +moindre soulagement qu'on pouvait donner à tant de monde qui souffrait +que de lui laisser le droit de se plaindre[163].» + + [Note 162: _De la restauration de la royauté_, p. 56.] + + [Note 163: _Mémoires_, t. VI, p. 319 et 321.] + +Cependant les alliés étaient en marche sur Paris. L'empereur, en +quittant la capitale, avait laissé la régence à Marie-Louise, assistée +d'un conseil. Les membres de ce conseil étaient d'avis que +l'impératrice parcourût les rues avec le roi de Rome, allât prendre +séjour à l'Hôtel-de-Ville et appelât le peuple entier aux armes. En +effet, Paris, réveillé à l'approche du danger, paraissait disposé à se +soulever. «Le faubourg Saint-Antoine, dit Rovigo, était prêt à tout, +si ce n'est à se rendre; il y avait de quoi faire une armée des hommes +qui étaient dans ces généreuses dispositions[164].» Mais alors on +rentrait dans le champ des révolutions, et l'Empire, en même temps que +l'étranger, pouvait trouver sa ruine dans un grand mouvement +populaire; aussi, Napoléon, faisant ce que Louis XIV et la Convention +refusèrent de faire, avait-il prescrit à son frère, si l'ennemi +menaçait Paris, de diriger vers la Loire l'impératrice, le roi de Rome +et tout le gouvernement. Il fut obéi, et ce fut sa perte. + + [Note 164: _Ibid._, t. VII, p. 18.] + +Le 29 mars, Marie-Louise quitta les Tuileries, malgré les officiers de +la garde nationale qui la conjuraient de ne pas abandonner Paris, et +elle fut suivie par une foule d'équipages qui encombraient les quais. +«Depuis la barrière jusqu'à Chartres, dit Rovigo, ce n'était qu'un <p.254> +immense convoi de voitures de toute espèce. Paris, vers le midi, était +en état de désertion; on ne peut se faire une idée de ce spectacle +lorsqu'on ne l'a pas vu[165].» Quelques personnes accoururent sur la +place du Carrousel, mais nul n'essaya d'empêcher le départ de la +régente. «Soixante ou quatre-vingts curieux, dit Menneval, +contemplaient dans un morne silence ce triste cortége, comme on +regarde passer un convoi funèbre; ils assistaient en effet aux +funérailles de l'Empire. Leurs sentiments ne se trahirent par aucune +manifestation; pas une voix ne s'éleva pour saluer par une expression +de regret l'amertume de cette cruelle séparation[166].» «On assistait, +dit un autre, aux dernières scènes de l'Empire comme dans un spectacle +au dénoûment d'un drame[167].» Excepté du côté des faubourgs du nord, +qui étaient envahis par la multitude des paysans que chassait +l'ennemi, la ville était calme; les boutiques, les cafés, les théâtres +étaient ouverts; des groupes se formaient sur les places et sur les +boulevards, mais il n'y avait pas l'ombre d'une émeute. On s'indignait +du départ de l'impératrice, de l'éloignement de l'empereur, de cette +désertion du gouvernement, qui abandonnait Paris à toutes les chances +de la guerre, de la défense de la ville laissée aux mains d'un homme +incapable, le roi Joseph, dont on lisait les proclamations[168] en +haussant les épaules; mais on n'allait pas plus loin; nul ne songeait +à prendre l'initiative d'un mouvement populaire qui pût sauver la +chose commune: si quelqu'un l'eût fait, il fût resté seul ou <p.255> +aurait été immédiatement arrêté, toute la vigilance des autorités étant +concentrée sur un seul point, empêcher le trouble dans les rues. De +nos jours, l'imminence d'un danger cent fois moindre armerait +jusqu'aux femmes et aux enfants; tous et chacun pourvoiraient +spontanément à la défense commune; il sortirait des chefs de toutes +les maisons, des soldats de tous les pavés. Mais, à cette époque, et +c'est là la condamnation éclatante du régime impérial, Napoléon avait +tellement personnifié en lui la chose publique, que la défense de +Paris semblait exclusivement l'affaire du gouvernement, non celle des +citoyens, et que tout le monde, habitants et autorités, comptant +uniquement sur lui, sur son génie, sur les combinaisons de cette +providence terrestre, restait dans une sécurité ou une apathie que la +postérité aura peine à comprendre. + + [Note 165: _Mém._, t. VII, p. 2 et 5.] + + [Note 166: _Souvenirs histor. de M. de Menneval_, t. II, p. + 133.] + + [Note 167: _Mém. de Bourrienne_, t. X, p. 12.] + + [Note 168: «Armons-nous pour défendre cette ville, ses + monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce + qui nous est cher! Que cette vaste cité devienne un camp pour + quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ces + murs qu'il espère franchir en triomphe!...»] + +Il y avait pourtant à Paris ou dans les environs d'immenses moyens de +défense: quatre cents canons à Vincennes et au Champ-de-Mars, +cinquante mille fusils dans les arsenaux, trois cents milliers de +poudre dans les magasins de Grenelle, quatre mille hommes de la garde +impériale, huit mille fantassins des dépôts, sept mille cavaliers à +Versailles, dix-huit mille conscrits dans les villes voisines, l'école +de Saint-Cyr avec mille jeunes gens et douze canons; enfin, l'appui +que trente mille ouvriers parisiens pouvaient donner aux onze mille +hommes de la garde nationale. Rien ou presque rien de tout cela ne fut +employé: les ouvriers entouraient les mairies en demandant des armes; +on les repoussa et l'on employa à les disperser les baïonnettes de la +garnison. Les dépôts de la garde et les jeunes gens de Saint-Cyr +furent employés à escorter l'impératrice jusqu'à Blois. Deux mille +hommes de garde nationale formèrent des détachements et se répandirent +en tirailleurs sur les hauteurs voisines; le reste, armé de piques et +de fusils de chasse, garda les barrières et les mairies. On envoya +seulement sept à huit mille hommes grossir les corps de Marmont et <p.256> +de Mortier, que le hasard seul d'une retraite amenait devant Paris. Ces +corps ne comptaient que treize mille hommes, et, après une marche +meurtrière et vingt combats, ils ne trouvèrent, en arrivant sous les +murs de la capitale qu'ils allaient défendre, ni vivres, ni munitions, +ni fourrages, ni souliers! + +Ces vingt-deux à vingt-quatre mille hommes résistèrent sur les +hauteurs de Belleville et dans la plaine Saint-Denis à cent cinquante +mille alliés pendant douze heures, leur tuèrent dix-huit mille hommes, +et ne consentirent à cesser les hostilités que pour sauver Paris des +horreurs d'une prise d'assaut. + + + +§ XXVIII. + +Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée des +armées alliées. + + +Pendant cette terrible lutte, Paris avait l'aspect le plus morne et +présentait les contrastes les plus affligeants. Sur la rive gauche et +dans le centre, les rues étaient paisibles et remplies d'un monde plus +curieux que tremblant; les nobles et les riches continuaient à +s'enfuir par les barrières du midi; sur la rive droite, la plupart des +rues étaient désertes et profondément tristes; mais les boulevards et +les faubourgs étaient encombrés par la foule. Au boulevard des +Italiens, on voyait quelques gens du beau monde, quelques hommes +d'argent et de plaisir qui stationnaient indifférents ou s'enquéraient +nonchalamment des nouvelles; sur le boulevard Saint-Martin, une +multitude ardente s'entassait près du Château-d'Eau devant une +éclaircie de maisons qui laissait voir la butte Chaumont et une partie +de la bataille; dans les faubourgs, on voyait descendre des fiacres et +des brancards portant des blessés, et monter de petits groupes de +gardes nationaux, de gendarmes, de soldats de tous corps qui allaient +à l'ennemi; aux barrières de la Villette, de Belleville, de <p.257> +Ménilmontant, de Charonne; des ambulances avaient été ouvertes dans +les plus humbles maisons, où des femmes et des enfants du peuple, +tremblants et navrés, faisaient de la charpie et soignaient les +victimes de la bataille. Il n'y avait plus de gouvernement: le roi +Joseph s'était enfui; les deux préfets de la Seine et de police +étaient aussi nuls qu'impuissants; les mairies, les ministères, les +principales administrations étaient fermés et gardés par la garde +nationale; les chefs de cette garde, et à leur tête le vieux maréchal +Moncey, étaient aux barrières. + +A cinq heures, le canon, qui tonnait depuis six heures du matin, cessa +de se faire entendre; un armistice venait d'être signé; les hauteurs +se garnirent de masses noirâtres et s'illuminèrent de feux; nos +héroïques soldats commencèrent leur retraite à travers les rues +désertes, sombres, désespérés, exténués de faim et de fatigue, en +murmurant des mots de trahison, en regardant avec colère ces palais, +ces hôtels qui se fermaient devant eux, et ils ne trouvèrent des +paroles de consolation, des mains amies, des yeux pleins de larmes que +dans le faubourg Saint-Marceau, qu'ils traversèrent pour sortir par la +barrière d'Italie. + +Pendant la nuit, une capitulation fut signée par le maréchal Marmont, +sur les sollicitations des banquiers et du haut commerce de Paris; le +dernier article portait: «La ville de Paris est recommandée à la +générosité des puissances alliées.» C'était là le dernier mot de +l'épopée impériale! Paris, qui n'avait jamais été pris par la force +des armes, allait payer nos entrées triomphales dans toutes les +capitales de l'Europe! Et cependant cette capitulation fut accueillie +presque partout avec satisfaction par la population, pleine d'anxiété +et de terreur. Les deux préfets, le conseil municipal et les colonels +des légions se rendirent au quartier des souverains alliés et +obtinrent de l'empereur Alexandre que la garde et la police de la +ville seraient laissées à la garde nationale. Enfin, dès le matin, <p.258> +l'orgueil des Parisiens fut habilement caressé par une proclamation +des vainqueurs, qui les exhortait ouvertement à se séparer de Napoléon +en leur disant que «l'Europe en armes attendait d'eux la paix du +monde, qu'elle ne cherchait en France qu'une autorité salutaire pour +traiter avec elle de l'union de toutes les nations et de tous les +gouvernements: hâtez vous donc, ajoutait-elle, de répondre à la +confiance qu'elle met dans votre amour pour la patrie et dans votre +sagesse.» + +Le 31 mars, vers midi, l'armée alliée, ayant à sa tête l'empereur de +Russie et le roi de Prusse, entra dans Paris par la barrière et le +faubourg Saint-Martin; elle suivit les boulevards et s'en alla camper +dans les Champs-Élysées, l'esplanade des Invalides et le +Champ-de-Mars. Elle était précédée dans sa marche par une trentaine de +royalistes portant la cocarde blanche, agitant des drapeaux blancs, +criant: Vivent les Bourbons! Vivent nos libérateurs! C'étaient les +émigrés, qui, depuis le manifeste du duc de Brunswick, attendaient ce +jour de victoire! Leurs cris ne trouvèrent pas d'échos dans le peuple, +qui ne comprit rien à cette démonstration, tant les Bourbons +semblaient, depuis vingt-cinq ans, étrangers à la nation; mais les +femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie y répondirent en +agitant des mouchoirs blancs, en criant: Vivent les alliés! +Quelques-unes même vinrent se précipiter sous les pieds des monarques +en leur jetant des bouquets; d'autres, qui avaient appartenu à la cour +impériale, couraient les rues dans leurs voitures en essayant +d'ameuter le peuple contre l'homme dont elles avaient reçu les +bienfaits. Il y avait une foule si compacte pour voir entrer l'armée +russe, que les vainqueurs craignirent un moment d'en être écrasés. On +voyait sur les visages plus d'étonnement que d'indignation, plus de +curiosité que de honte; chez quelques-uns même, chez les femmes +surtout, il y avait le sentiment d'une délivrance. L'empereur de +Russie alla demeurer dans l'hôtel de Talleyrand, rue <p.259> +Saint-Florentin, ensuite à l'Élysée Bourbon. Le roi de Prusse alla +demeurer dans l'hôtel d'Eugène Beauharnais, rue de Lille. Leurs troupes +gardèrent une discipline parfaite: elles semblaient plus étonnées que les +Parisiens eux-mêmes de se voir dans la capitale de la civilisation, et +elles montrèrent une modération et une politesse qui allaient jusqu'au +respect et à la crainte. Le soir même de l'entrée des alliés, la +plupart des boutiques furent ouvertes; et, à l'honneur ou à la honte +de cette grande ville, si prompte à espérer, si sûre d'elle-même, si +confiante en ses ennemis, elle reprit sur-le-champ sa vie ordinaire, +et l'ordre ne cessa pas d'y régner. + +Le lendemain, les représentants officiels de la ville, ce corps +municipal nommé par l'empereur et qui avait eu pour lui tant +d'adulations, donna le signal de la défection en déclarant qu'il +renonçait à toute obéissance envers Napoléon, et il exprima le voeu +que la monarchie fût rétablie en la personne de Louis XVIII. + +Cette déclaration, la démonstration des royalistes à l'entrée des +alliés, les acclamations et les mouchoirs blancs des femmes, enfin +l'attitude passive, silencieuse, insouciante de la population firent +le succès des négociations ouvertes à l'hôtel de Talleyrand pour le +rétablissement des Bourbons. Ainsi, la prise de la capitale amenait, +comme on l'avait prévu, la chute du trône impérial; sa capitulation +terminait la guerre de la révolution, et Paris donnait encore un +gouvernement de son choix à la France. Il paraissait donc se venger de +Napoléon, prendre une triste revanche du 18 brumaire et rentrer dans +son privilége de faire les révolutions; mais ce n'était qu'une +apparence: à cette époque et pendant les dix-huit mois qui vont la +suivre, Paris a perdu son initiative et abdiqué sa puissance; il se +résigne aux révolutions et ne les fait plus; il regarde passer tous +les vainqueurs, tous les partis, tous les drapeaux; il laisse les +dynasties venir et s'en aller; enfin, le Paris, qui avait renversé <p.260> +le trône au 10 août par haine de l'étranger, se laisse deux fois, et en +rougissant à peine, violer par la conquête européenne. Cette atonie de +la capitale a pour cause la fatigue excessive produite par vingt-cinq +années de guerres et de sacrifices, la décadence morale et le +scepticisme engendrés par de trop fréquents bouleversements +politiques, enfin par dessus tout l'affaissement de l'esprit public +sous le despotisme impérial. + + + +§ XXIX. + +Paris pendant la première restauration. + + +_2 avril 1814_.--Le sénat, complice et souvent promoteur des tyrannies +impériales, ayant proclamé la déchéance de l'empereur et la +restauration des Bourbons, il se fait, à la suite de cet acte de +lâcheté, un débordement de défections, de scandales, de perfidies de +tout genre: on brise et l'on jette au coin des rues les bustes et les +portraits de Napoléon; les royalistes s'attellent à la statue qui +surmontait la colonne de 1805 et parviennent à la renverser; tous les +journaux se répandent en imprécations contre le tyran; on chante à +l'Opéra des couplets en l'honneur des souverains alliés[169]. Le peuple +ne prit aucune part à ces démonstrations: il avait adoré Napoléon pour +ses victoires, il continua de l'adorer pour ses malheurs; c'était le +symbole de la patrie humiliée et vaincue. Il essaya même de résister à +la contre-révolution en arrachant les cocardes blanches, en se faisant +emprisonner pour ses cris de Vive l'empereur! en engageant des rixes +isolées dans les cabarets avec les soldats étrangers. + + [Note 169: Il faut pourtant dire que les théâtres, à cette + époque, n'étaient remplis que d'officiers étrangers. Dans un + des premiers jours d'avril, on joua au Théâtre-Français + _Iphigénie en Aulide_ devant un auditoire où il n'y avait que + dix Français.] + +_10 avril_.--Un autel a été dressé sur la place de la Révolution: <p.261> +des prêtres russes y célèbrent une messe d'actions de grâces! L'empereur +Alexandre y assiste avec un nombreux cortége, où ne craignent pas de +se montrer des généraux français, même «des maréchaux en grand +uniforme, qui se disputaient les approches du czar avec les Cosaques +dont il était entouré[170].» La cavalerie des armées alliées occupe +toute la place; l'infanterie est rangée sur les boulevards, depuis la +Madeleine jusqu'à la Bastille; la garde nationale de Paris est appelée +à cette humiliante cérémonie: elle occupe le côté méridional des +boulevards. + + [Note 170: _Mém. de Rovigo_, t. VII, p. 207.] + +_12 avril_.--Le comte d'Artois, frère de Louis XVIII, entre à Paris +par le faubourg Saint-Martin et la rue Saint-Denis: il se dirige vers +Notre-Dame, où il entend un _Te Deum_ d'actions de grâces, et de là +arrive aux Tuileries: il est accueilli avec une grande faveur par la +bourgeoisie. Son cortége se compose de généraux de l'Empire, +d'officiers de garde nationale et d'une escouade de Cosaques. Le +drapeau blanc est arboré sur les Tuileries. + +_15 avril_. L'empereur d'Autriche arrive à Paris par le faubourg +Saint-Antoine et les boulevards. L'empereur de Russie et le roi de +Prusse vont au devant de lui, et tous trois entrent à cheval avec un +nombreux cortége, un appareil et un déploiement de forces qui sentent +la conquête et qui semblent étranges en face du gouvernement des +Bourbons déjà établi. Les Parisiens voient avec froideur et défiance +ce triomphe, qui leur semble une insulte: la joie de la délivrance +était déjà passée, et l'on sentait dans toute son amertume +l'humiliation de la conquête. + +_3 juin_.--Louis XVIII entre à Paris par le faubourg et la rue +Saint-Denis. La tournure disgracieuse de ce prince infirme, son +costume suranné, son entourage de vieux serviteurs étonnent la <p.262> +population, qui est habituée aux costumes brillants et aux élégants +officiers de l'Empire. Une partie de l'ancienne garde impériale sert +de cortége. L'accueil est brillant: les Bourbons, c'est la paix, et +Paris ne veut que la paix. Paris, qui n'avait jamais aimé l'Empire, +accepte les Bourbons, non pas avec enthousiasme, non pas avec +résignation, mais avec espérance. + +_30 mai_.--Paris a le malheur de donner son nom au traité par lequel +la France rentre dans ses limites de 1792. + +_4 juin_.--Louis XVIII octroie la Charte constitutionnelle dans une +séance royale qui se tient dans la Chambre des Députés. + +De ces deux actes, le premier fut reçu avec tristesse, le deuxième +avec plaisir, mais l'un et l'autre sans manifestation de douleur et +d'allégresse; ils apportaient, si chèrement qu'ils eussent été +achetés, la paix et la liberté, c'est-à-dire les deux biens après +lesquels on soupirait depuis quinze ans, et dont les conséquences se +faisaient déjà sentir par le retour du commerce, de la prospérité, de +la confiance; d'ailleurs on s'attendait à la perte de nos conquêtes et +l'on pouvait craindre que les vainqueurs ne fussent plus exigeants; +quant aux institutions, aux garanties qu'apportait la Charte, elles +paraissaient, après quinze ans de despotisme, tout à fait suffisantes. + +Mais les autres actes du gouvernement nouveau ne tardèrent pas à +exciter le mécontentement, les murmures, les railleries des Parisiens: +les maladroites prétentions des émigrés, la désorganisation de +l'armée, la restauration des anciens corps de la maison du roi, avec +leurs uniformes vieillis, les projets de monuments expiatoires en +l'honneur des martyrs de la révolution, les réclamations du clergé, +les processions de la Fête-Dieu, la loi qui ordonna d'observer le +repos des dimanches et dont une police tracassière aggrava les +prescriptions, tout cela blessa profondément une population qui <p.263> +était toute voltairienne, imbue de préjugés antireligieux et qui n'avait +gardé de son ardeur révolutionnaire qu'une vive répugnance pour ce +qu'elle appelait encore les _aristocrates_ et les _calottins_. + +Cependant, malgré les fautes du gouvernement royal, malgré les +craintes que ses projets donnaient pour l'avenir, Paris ne désirait +pas le renversement des Bourbons: il n'était pourtant pas royaliste, +mais il était encore moins napoléonien; il n'y avait que dans les +hautes classes et dans le peuple des faubourgs où l'on trouvât ces +deux opinions ennemies poussées jusqu'au fanatisme. La nouvelle du +retour de l'empereur et de sa marche à travers le Dauphiné et la +Bourgogne excita donc dans la capitale une profonde stupéfaction, de +grandes craintes et de faibles sympathies; mais en même temps elle ne +souleva aucun enthousiasme pour les Bourbons: nul ne songea à les +défendre contre l'usurpateur, et la masse de la population parut +décidée à laisser faire encore une révolution sans y prendre part. Le +gouvernement essaya vainement de réveiller le zèle de ses partisans: +il ne put tirer les Parisiens de leur apathie et de leur insouciante +neutralité. Ainsi, le 16 mars, le comte d'Artois passa en revue la +garde nationale sur la place Vendôme, le boulevard Saint-Martin, la +place Royale, dans le jardin du Luxembourg, et fit appel à sa +fidélité; il fut accueilli par des cris nombreux de: Vive le roi! mais +il y eut à peine quelques volontaires qui sortirent des rangs; et, aux +manifestations tumultueuses de ces volontaires, le peuple ne répondit +qu'en haussant les épaules et la bourgeoisie en rentrant dans ses +maisons. + +_20 mars_.--A minuit, Louis XVIII quitte les Tuileries, au milieu des +larmes de ses serviteurs et de la garde nationale, mais sans qu'une +tentative soit faite pour le retenir ou le défendre. «Nous pourrions, +disait-il dans une proclamation, profiter des dispositions fidèles et +patriotiques de l'immense majorité des habitants de Paris pour en +disputer l'entrée aux rebelles... » Cela n'était point vrai. Paris <p.264> +fut affligé et surtout inquiet du départ du roi; il vit revenir +l'empereur sans plaisir et même avec crainte; mais il n'était +nullement disposé à faire la guerre civile pour arrêter l'un, pour +défendre l'autre: comme l'année précédente, il laissa faire. + + + +§ XXX. + +Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée des fédérés. + + +A peine Louis XVIII était-il parti, qu'une foule d'officiers +bonapartistes envahit le Carrousel, força les portes des Tuileries et +arbora le drapeau tricolore. A part cette démonstration, la ville +resta calme, triste, pleine d'anxiété: elle attendait. Des patrouilles +de garde nationale sillonnaient les rues, et, malgré l'absence de tout +gouvernement, il ne s'y commit aucun désordre. + +A sept heures du soir, et par un brouillard épais, Napoléon entra par +la barrière d'Italie, et ne voulant pas traverser dans toute sa +largeur Paris, dont les dispositions lui étaient mal connues, il +suivit les boulevards du midi, le pont de la Concorde et le quai des +Tuileries. Il était escorté par sept à huit cents officiers +appartenant à tous les corps, qui présentaient un désordre imposant en +galopant autour de sa voiture; tous poussaient des cris de Vive +l'empereur! jusqu'aux nues. Mais ces cris trouvaient peu d'écho: Paris +était morne et sombre; ses rues semblaient désertes, ses boutiques et +ses maisons étaient fermées. Quelques acclamations saluèrent Napoléon +au passage; «mais elles n'offraient pas, dit un de ses compagnons, le +caractère d'unanimité et de frénésie qui nous avaient accompagnés du +golfe Juan aux portes de la capitale; l'accueil des Parisiens ne +répondit pas à notre attente.» A son arrivée sur la place du +Carrousel, l'empereur fut enlevé de sa voiture par la foule de ses <p.265> +officiers et porté de bras en bras dans les Tuileries et jusque dans +son cabinet, avec des transports d'enthousiasme qui tenaient du +délire. Mais tout le reste de la ville resta muet et triste: des +groupes de bonapartistes couraient les rues en criant: Vive +l'empereur! en chantant des chansons napoléoniennes; mais à peine +quelques portes s'ouvraient, quelques voix répondaient; une espèce de +terreur planait sur la capitale, qui ne voyait dans cette révolution +nouvelle que la reprise de la guerre; le retour de Napoléon était pour +elle non pas un triomphe, mais une sorte de conquête qu'elle subissait +de la part de l'armée et des provinces. Cet accueil des Parisiens fit +une impression si profonde sur l'empereur, qu'il en éprouva un +découragement réel, et que son génie s'en trouva paralysé. «Il +semblait, dit Menneval, que la foi en sa fortune qui l'avait porté à +former l'entreprise hardie de son retour de l'île d'Elbe l'eût +abandonné à son entrée dans Paris[171].» + + [Note 171: _Souvenirs_, t. II, p. 444.] + +Napoléon à Paris, c'était la guerre avec toute l'Europe: il fallut s'y +préparer. La capitale sortit de son apathie; mais si elle ne montra +pas sa mollesse de 1814, elle montra encore moins son ardeur de 1792. +On fit des appels de volontaires: avec ceux des écoles, dix-huit +compagnies de canonniers furent formées; ceux des faubourgs +composèrent un corps de vingt-cinq mille fédérés. On mobilisa une +grande partie de la garde nationale comme armée de réserve; on +fortifia les hauteurs de Paris et les barrières, et on les arma de six +cents bouches à feu; on créa dix grands ateliers d'armes, avec sept ou +huit mille ouvriers de tout état qui donnaient trois mille fusils par +jour, etc. Napoléon déploya plus de génie et d'activité qu'il n'avait +fait à aucune époque; mais il ne parvint pas à jeter du _phlogistique_ +dans cette population usée, harassée, qui _n'en voulait plus_. +D'ailleurs, une nouvelle crainte agitait la bourgeoisie, le petit <p.266> +commerce, la propriété: l'appel des fédérés avait fait croire au +retour des moyens révolutionnaires, à un jacobinisme impérial. Quand +on vit sortir de ses bouges, de ses ordures, de sa misère cette +population étrange, qui semblait inconnue à la ville depuis les +journées de prairial, quand on la vit avec ses guenilles, ses piques +et ses bonnets rouges, ses cris, ses chants, ses menaces, vociférant +la _Marseillaise_, A bas les prêtres! Vive la nation! on se crut +revenu à 93, on revit la guillotine et la terreur, on craignit le +pillage, et la bourgeoisie, consternée, épouvantée, n'eut plus qu'une +pensée: se débarrasser de l'empereur pour éviter ce qu'elle appelait +«le règne de la canaille.» + +Napoléon, en appelant les fédérés des faubourgs, avait fait contrainte +à sa nature et donné un gage au parti républicain, qui l'obsédait; +mais ce n'était réellement pour lui qu'une vaine démonstration: il +savait, à part sa répugnance pour les émotions populaires, qu'en +faisant reprendre au peuple son rôle de 1792, il mettait contre lui +tout ce qui formait alors l'opinion publique. L'informe tentative +qu'il fit eut même pour effet de paralyser une partie de ses forces, +déjà compromises par les attaques de la presse et les dispositions de +la Chambre des représentants. Aussi, quand, à une grande revue des +Tuileries, les fédérés lui demandèrent des armes en lui disant que, +s'ils en avaient eu en 1814, «ils auraient imité cette brave garde +nationale, réduite à prendre conseil d'elle-même et à courir sans +direction au-devant du péril,» il en promit, mais avec un visage +profondément triste, des paroles pleines d'une visible répugnance, et +il n'en donna pas. «Il voulait, dit un de ses compagnons, conserver à +la garde nationale une supériorité qu'elle aurait perdue si les +fédérés eussent été armés; il craignait ensuite que les républicains, +qu'il regardait toujours comme ses ennemis implacables, ne +s'emparassent de l'esprit des fédérés... Prévention funeste, qui <p.267> +lui fit placer sa force autre part que dans le peuple et lui ravit par +conséquent son plus ferme soutien[172]!» + + [Note 172: _Mém. de Fleury de Chaboulon_, t. II.] + + + +§ XXXI. + +Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de +Waterloo.--Capitulation du 3 juillet. + + +Le 3 juin se fit la fête dite du Champ-de-Mai, pour l'acceptation de +l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. «Une foule +prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le château des +Tuileries jusqu'à l'École militaire, en suivant le jardin des +Tuileries, l'avenue des Champs-Élysées et le pont d'Iéna. Cette +multitude était incalculable, et les terrasses qui entouraient le +Champ-de-Mars étaient aussi chargées de monde qu'à aucune des grandes +fêtes de la révolution[173].» Là se trouvaient, outre la cour impériale, +trente mille hommes de garde nationale, vingt mille députés des +départements. La République et l'Empire n'avaient pas eu de cérémonie +plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus émouvante. +Les spectateurs étaient pleins d'un enivrement fiévreux et en même +temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne défilaient +pas comme à une vaine parade; ils saluaient César avant de mourir! +Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de +terrible et de navrant: c'était non de l'allégresse, mais de la +fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant à Napoléon, +jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspiré, et l'on +chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammées, +plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trône aux +députations, aux bataillons, à la multitude qui passait devant lui <p.268> +en jurant de vaincre ou de mourir! Hélas! ce qui manquait à tous, peuple, +soldats, empereur, dans cette autre fête de la fédération, si +différente de celle du 14 juillet, c'était la foi en eux-mêmes, la +confiance dans l'avenir, l'espérance qui engendre le succès! Il y +avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces +drapeaux, cette musique guerrière, ces serments, ces cris +d'enthousiasme; il y avait dans toutes les âmes une secrète +inquiétude, l'appréhension de grands malheurs, la presque certitude +d'une défaite: Waterloo semblait planer déjà sur le Champ-de-Mai! + + [Note 173: _Mém. de Rovigo_, t. VIII, p. 47.] + +Paris, pendant les premières opérations de la campagne, fut plein de +cette tristesse débilitante qui présage et amène les catastrophes. Le +commerce ordinaire avait cessé; toutes les industries étaient +employées pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient à +travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications, +qui s'achevaient malgré les pleurs des paysans dont on ruinait les +propriétés. Les royalistes annonçaient d'avance des défaites; des +complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on +ne parlait partout que de trahisons; enfin, la représentation +nationale, où l'esprit public aurait dû se retremper, n'inspirait +aucune confiance. + +Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand désastre commença à +circuler: l'empereur l'avait apportée lui-même; il était descendu à +l'Élysée pendant la nuit; l'ennemi avait déjà franchi la frontière et +marchait sur Paris. La consternation fut extrême; on ne s'abordait +qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, même des imprécations +contre Napoléon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son armée. +Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'était l'avis presque +unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet +homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se réconcilier ainsi +avec l'Europe; c'était aussi l'avis de la Chambre des <p.269> +représentants. Mais le peuple, qui s'inquiétait peu de liberté et de +constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion +étrangère, accourut à l'Élysée avec des cris de fureur; demandant des +armes, voulant marcher à l'ennemi. L'empereur refusa de se confier à cet +enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cédant à +la réprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une +tristesse qui n'était peut-être pas exempte de remords, cette +contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis «il se déroba aux +acclamations d'une foule immense qui se succédait durant tout le jour +dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner, +et, saluant de la main les fédérés qui lui offraient à grands cris +leurs bras pour sa défense,» il se retira à la Malmaison. On sait +qu'il en sortit quatre jours après pour aller mourir à Sainte-Hélène. + +Le 28 juin, l'armée, vaincue à Waterloo et forte encore de cent mille +hommes, arriva sous les murs de Paris; elle était suivie par les +armées prussienne et anglaise. On s'attendit à une bataille, et l'on +se hâta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les +hauteurs de Belleville étaient couronnées d'ouvrages continus, qui +s'appuyaient à la forteresse de Vincennes et à Bercy d'une part, +d'autre part à Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de +canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt +compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq à six +mille canonniers, qui servaient près de mille pièces, défendaient les +hauteurs. + +Tout se disposait à une bataille décisive, et des escarmouches étaient +déjà commencées; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces +apprêts avec une terreur pleine de désespoir: croyant, comme l'ennemi +ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'à +Napoléon, et celui-ci ayant disparu de la scène politique, elle +s'épouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une défaite, <p.270> +l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une +victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'était là +l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombée dans le plus +profond découragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de +toutes les autorités, généraux, ministres, qui ne voyaient d'autre +issue à cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons. +Mais ce n'était pas l'opinion de l'armée, qui demandait la bataille +avec des cris de rage, des fédérés animés des mêmes passions qu'elle, +du peuple des faubourgs, qui courait aux barrières en criant: Vive +Napoléon! Point de Bourbons! Vive la liberté! A bas les traîtres! +Paris offrait alors le spectacle le plus désolant: il semblait que +cette reine de la civilisation fût prête à s'abîmer dans l'anarchie, +l'impuissance, le désespoir, sous les fureurs des partis qui la +divisaient, sous les coups des étrangers qui l'entouraient pleins de +menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrités, défiants +ou désolés; tous les magasins, tous les ateliers étaient fermés; les +citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prêts à +s'entr'égorger: Lâches, traîtres, disaient les ouvriers aux bourgeois; +jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains +quartiers avaient été abandonnés par les riches; tout refluait au +centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois +venus des environs et campant là avec leurs familles et leurs +bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues, +comme dans l'intérieur des maisons, que le mot terrible, fatal de +_trahison_, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'ébêtement +dans toutes les âmes. Dans cette situation, Fouché, président du +gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'armée, qui tous deux +étaient en correspondance secrète avec Louis XVIII, s'entendirent pour +en finir par une capitulation qui fut, de leur part, à la fois un coup +de désespoir et un acte de trahison. + +Une première demande d'armistice fut faite; Blucher y répondit <p.271> +ainsi: «Nous voulons entrer dans Paris pour protéger les honnêtes gens +contre le pillage dont ils sont menacés par la canaille. Un armistice +satisfaisant ne peut être conclu que dans Paris!» Wellington se montra +moins arrogant; et alors fut signée la triste convention du 3 juillet +1815, dont les principaux articles étaient: + +2.--L'armée française se mettra en marche demain pour prendre position +derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours. + +9.--Le service de Paris continuera d'être fait par la garde nationale +et la gendarmerie municipale. + +11.--Les propriétés publiques, à l'exception de celles qui ont rapport +à la guerre, seront également respectées. Les habitants, et en général +tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de +leurs droits et libertés sans être recherchés, soit en raison des +emplois qu'ils occupent ou ont occupés, ou de leur conduite ou +opinions politiques. + +Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'armée aux +étrangers, leur livrait la France, qu'ils allaient rançonner, +dépouiller, mutiler, fut reçue par la masse de la population sans +murmures et même avec une sorte de satisfaction: au milieu de la +dissolvante anarchie où l'on vivait, c'était une fin. Les royalistes, +les classes élevées, les deux Chambres en témoignèrent leur joie: pour +eux c'était une délivrance. Quant au peuple, quant à l'armée, ils +l'apprirent en frémissant de colère: Aux armes! A bas les traîtres! La +bataille! entendait-on dans le camp français, aux barrières gardées +par les fédérés, dans les faubourgs pleins d'une foule indignée. +L'alarme se répandit dans Paris: on crut que l'armée et les fédérés +allaient se réunir pour s'emparer de la ville; fusiller les traîtres +et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale +fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des +faubourgs et des barrières et coupa les communications du peuple <p.272> +avec l'armée. Alors celle-ci, après une violente émeute, se décida à se +mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprécations +contre les traîtres qui livraient la France à ses ennemis. + + + +§ XXXII. + +Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prospérité +honteuse de la ville. + + +Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux +étrangers. Les Prussiens entrèrent par les barrières de Grenelle et de +l'École militaire, traversèrent le Champ-de-Mars et le pont d'Iéna en +ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparèrent des +quais, de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant +que les Anglais entraient par la barrière de l'Étoile et s'emparaient +des Champs-Élysées. Toutes les places, les ponts, les jardins publics +furent occupés militairement avec de l'artillerie: il y avait des +postes à tous les édifices, des sentinelles à tous les coins de rue, +des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans +les cours des palais. Les vainqueurs affectèrent dans leur marche la +colère et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation +pour livrer la ville à une soldatesque furieuse. Des cris de vivent +les Bourbons! vivent nos alliés! se firent entendre sur leur passage: +ils n'y répondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des +Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara +du palais législatif et en ferma les portes à la représentation +nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la +révolution! L'étranger, la figure irritée et l'insulte à la bouche, +gardait nos places et nos monuments, la mèche sur ses canons; des +groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des <p.273> +drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confiné dans ses +faubourgs, demandait encore à se battre et criait à la trahison; la +garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec +une patience, un dévouement, une modération respectés même des +vainqueurs; enfin, les murs étaient placardés de proclamations +royalistes, des derniers décrets des représentants, des ordres des +généraux alliés. + +Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8 +juillet), escorté de gardes du corps et volontaires royaux. La garde +nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de +nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour +échapper à l'humiliation de la conquête, et la bourgeoisie +s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII +parût un événement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin +des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames, +bourgeoises, ouvrières (les femmes eurent une grande influence sur +l'opinion publique à cette époque), ivres de joie de la chute du +tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent +des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats +étrangers, en chantant _Vive Henri IV_, en insultant le parti vaincu, +en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les +cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le +roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout +cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient +devant le château; devant les Anglais, dont les feux de bivouac +éclairaient les Champs-Élysées. Ces démonstrations de joie si +étranges, triste témoignage de l'animation des partis devant +l'invasion étrangère, durèrent plusieurs jours. + +Pendant ce temps, nos alliés minèrent le pont d'Iéna pour le faire +sauter; ils pillèrent le musée du Louvre, les bibliothèques, les <p.274> +palais royaux, «pour donner, disait Wellington, une leçon de morale au +peuple français;» ils saccagèrent les magasins publics et les +arsenaux; ils rançonnèrent la ville à dix millions, payables en +quarante-huit heures; ils tyrannisèrent les habitants chez lesquels +ils étaient logés; ils mirent la garde nationale sous le commandement +d'un de leurs généraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces +outrages, mais il était impuissant à les empêcher; quant à la +population elle était indignée de ces violences faites au mépris même +de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans +plusieurs maisons, les Prussiens allèrent se loger, non dans les +casernes où ils pouvaient craindre d'être enveloppés, mais dans des +camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places +publiques. Alors les vexations, les humiliations cessèrent peu à peu; +les vainqueurs s'humanisèrent au contact des vaincus; ils se +déridèrent devant les séductions de cette Capoue, qui commençait à +reprendre ses habits de fête; et lorsqu'ils évacuèrent Paris, après le +traité du 20 novembre, ils étaient conquis eux-mêmes par les +agréments, l'insouciance, la politesse, la gaieté de ses habitants, +qui en vinrent même à se moquer d'eux ouvertement, en plein théâtre, +dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures. + +Durant cette période de l'occupation, Paris présenta un spectacle +nouveau, étrange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient +les milliards de notre rançon, pendant que nos provinces étaient +dévastées, dépouillées, écrasées par douze cent mille étrangers, +pendant qu'on ouvrait de trois brèches la frontière de Louis XIV, +pendant qu'on licenciait notre armée de la Loire, que nos soldats +étaient proscrits, nos drapeaux humiliés, nos vingt-cinq années de +gloire et de liberté insultées, Paris était tranquille, respecté, +brillant, plein de plaisirs et de fêtes: la Babylone moderne, se +réjouissant de la présence des vainqueurs, s'étourdissait, comme <p.275> +les prostituées de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les +malheurs de la France et étalait toutes ses séductions pour faire +d'ignobles gains. Les théâtres, les cafés, les maisons de jeu et de +débauche étaient continuellement remplis et décuplaient leurs +recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de réunion +regorgeaient d'officiers étrangers, qui y jetaient l'or à pleines +mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'étoffes ne +suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus +de six cents princes ou grands seigneurs étrangers demeurant à Paris; +deux mille familles anglaises y étaient accourues; tous les généraux +alliés, après avoir pillé les départements, venaient y dépenser le +produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin +dépensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six +semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son séjour, et +s'en retourna ruiné, avec ses terres engagées ou vendues. Il se fit +alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au +Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, où +la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme. + +Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commençait à se +manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis à la +demi-solde et traqués par la police, conspiraient dans les cafés +obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi imposé, disaient-ils, +par l'étranger; hors des barrières, dans les cabarets, les ouvriers, +par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte +de l'_autre_, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les +déclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre +introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent +réveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme +mercantile, leur faire peur de l'ancien régime. L'exécution du jeune +Labédoyère excita donc dans Paris une profonde pitié, l'évasion de <p.276> +Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procès +et la mort du maréchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, où de +malheureux ouvriers furent seuls impliqués, inspira au peuple de +sourdes colères contre les Bourbons qui relevaient l'échafaud +politique. A part ces victimes, à part quelques condamnations +correctionnelles, quelques tyrannies de bas étage, Paris se ressentit +peu de la réaction royaliste, de la _terreur blanche_ de 1815, et la +cour prévôtale de la Seine fit à peine parler d'elle. D'ailleurs on +ménageait la capitale à cause de sa bourgeoisie toute dévouée aux +Bourbons, à cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimitié, +surtout à cette époque, où une disette, causée par la désastreuse +récolte de 1816, vint s'ajouter à tous les malheurs de la France. Le +pain valut alors à Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il +aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui +dépensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les +plus tristes jours de la révolution, on faisait queue aux portes des +boulangers, et l'on fut obligé de rationner la population; les mairies +et les bureaux de bienfaisance étaient assiégés par une foule de +malheureux livrés aux angoisses de la faim; enfin, les rues étaient +pleines de paysans que la misère avait chassés de la Champagne et de +la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris. + + + +§ XXXIII. + +Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de +1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc. + + +La prospérité reprit les années suivantes, surtout quand notre +territoire eut été délivré de l'occupation européenne: les étrangers +continuaient à venir à Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de +s'accroître; de grandes manufactures, de nouvelles industries <p.277> +s'établissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette +prospérité reçut une première atteinte à la mort du duc de Berry (13 +février 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de +vives alarmes: on prévoyait que la réaction royaliste allait profiter +du crime d'un individu pour mettre en cause la révolution. Or, cinq +années de liberté de la presse avaient ranimé l'amour des institutions +libérales et le désir de conserver les conquêtes politiques de 1789. +Déjà, la bourgeoisie avait, en 1817, manifesté son opinion en envoyant +à la Chambre cinq députés libéraux; elle s'alarma donc des tentatives +faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien +régime, et elle suivit avec anxiété les débats relatifs à la loi qui +devait restreindre le droit électoral à douze ou quinze mille +propriétaires. A cette époque, la tribune, longtemps négligée et +méprisée, était redevenue populaire. La foule encombrait les abords du +Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la +Charte! les députés qui défendaient les libertés publiques, et cette +foule n'était pas composée du peuple qui restait en dehors des +questions débattues, mais de la jeunesse des écoles et du commerce, de +la jeune bourgeoisie, fille de la révolution, qui témoignait une +grande ardeur pour conserver ses principes à la France. Il s'en suivit +des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un étudiant, +nommé Lallemand, fut tué d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme +était le premier qu'on eût versé dans les rues depuis les journées +révolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse +de Paris conduisit la victime au cimetière du Père Lachaise avec un +aspect menaçant, et la souscription ouverte pour lui élever un +monument fut remplie en moins d'une semaine. + +Les jours suivants, les troubles continuèrent, et, la force armée +ayant chassé la foule des abords de la Chambre, une colonne de <p.278> +quatre à cinq mille jeunes gens sans armes, guidée par quelques officiers +bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte! +produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures, +Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens +parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix à douze mille +ouvriers ignorants, irrésolus, qui, ne comprenant rien à cette vaine +promenade, demandèrent à marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens +s'arrêtèrent alarmés; un orage survint, et la nuit dissipa ce +rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile. + +L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour +théâtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis. +«Prenez garde, dit le député Lafitte aux ministres, l'émotion gagne +les classes populaires.» Mais après une semaine de désordres sans +portée comme sans résultat, après que le gouvernement eut déployé des +forces considérables, le tumulte s'apaisa de lui-même, comme si la +population n'eût voulu que tâter ses forces et goûter de nouveau à la +vie des révolutions. + +A la suite de ces troubles, des sociétés secrètes se formèrent, qui +cherchèrent à renverser les Bourbons par des conspirations. Le +_carbonarisme_ trouva des adeptes dans les officiers à demi-solde, les +sous-officiers de l'armée, les avocats, les jeunes gens des écoles et +du haut commerce; mais ses complots, si péniblement ourdis, si +facilement déjoués, n'aboutirent qu'à des condamnations, qu'à des +proscriptions, qu'à des supplices. La mort tragique des quatre +sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pénible sensation. Ce +furent d'ailleurs les dernières victimes de l'échafaud politique: du +jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se +dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des +complots. + +La défaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <p.279> +qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de +la mort de Napoléon; le premier de ces événements fut célébré par les +fêtes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second +fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le +gouvernement sembla marcher ouvertement au rétablissement de l'ancien +régime, et, croyant restaurer la royauté par la religion, il donna +plus de pouvoir au clergé. Des missions furent faites dans toute la +France, missions dirigées principalement contre les idées de la +révolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prédications dans la +ville même de 1789. Elles excitèrent, dans la bourgeoisie comme dans +le peuple, une aveugle colère: la foule envahit les églises et +interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des +moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la +force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines églises, +surtout celle des Petits-Pères, furent le théâtre de troubles qui ne +cessèrent qu'avec les missions. + +La bourgeoisie parisienne avait conservé ses idées voltairiennes, ses +préjugés philosophiques, son incrédulité révolutionnaire. Elle faisait +sa lecture ordinaire des écrits irréligieux du XVIIIe siècle, des +romans obscènes de Pigault-Lebrun, des chansons napoléoniennes de +Béranger, enfin et surtout d'un journal très-influent, le +_Constitutionnel_, écrit par les derniers disciples de Voltaire, et +qui poussait la haine du prêtre jusqu'au ridicule. L'immixtion du +clergé dans les affaires de l'État jeta donc à Paris un grand +discrédit sur le gouvernement. L'opposition, qui avait été jusqu'alors +inspirée ou dirigée par la banque et le haut commerce, gagna les +boutiques royalistes, les quartiers qui se pavoisaient de blanc à +chaque fête monarchique, et elle éclata surtout avec les apprêts de la +guerre d'Espagne, guerre qui semblait une croisade contre la +révolution. La bourgeoisie avait récemment envoyé à la Chambre dix +députés libéraux sur douze élus; elle suivit avec ardeur les <p.280> +débats législatifs, et un marchand du quartier Saint-Denis se chargea +d'exprimer hautement son opinion. La majorité de la Chambre des +députés ayant prononcé l'expulsion de Manuel, l'orateur le plus hardi +de l'opposition, le poste de garde nationale qui se trouvait au +Palais-Bourbon fut appelé pour _empoigner_ le proscrit, qui refusait +de sortir: le sergent qui commandait ce poste, nommé Mercier, entra +dans la salle, reçut l'ordre du président et répondit par un refus. +Cette action excita un enthousiasme étrange: des brochures, des +portraits, des chansons la célébrèrent; une souscription nationale +décerna au sergent un fusil d'honneur. + +L'opposition de Paris continua pendant la guerre d'Espagne: dans cette +ville, où la gloire des armes est si populaire, on se moqua des +difficultés de cette campagne, de la prise même du Trocadéro; et, +quand la garde royale revint à Paris, quand on la fit passer, par une +imitation des triomphes de l'Empire, sous l'Arc de l'Étoile, qu'on +avait ébauché en toiles et en planches, la foule injuste n'assista à +cette entrée qu'avec indifférence. + +L'année suivante, Louis XVIII mourut. + + + +§ XXXIV. + +Embellissements de Paris sous la Restauration. + + +Pendant les malheurs de l'occupation étrangère, Paris, quoique +jouissant d'une prospérité commerciale qu'elle n'avait pas connue +depuis quinze ans, avait vu interrompre ses grands travaux +d'embellissement et d'assainissement; à dater de 1819, et sous +l'administration éclairée et vigilante du préfet Chabrol, ces travaux +recommencent, et, à part les lacunes causées par les révolutions de +1830 et de 1848, ils n'ont plus cessé et ont fait subir à la ville de +saint Louis et de Louis XIII une complète transformation. Napoléon <p.281> +n'avait songé à embellir Paris qu'à la façon des anciens rois, +c'est-à-dire en élevant des monuments plus fastueux qu'utiles, et, à +part la construction des quais et des marchés, il n'avait presque rien +fait pour donner de l'air, du soleil, de la vie à ce vieux Paris si +noir, si fétide, si misérable; il n'avait rien fait pour sa viabilité, +pour sa propreté, pour sa salubrité. A partir de l'administration de +M. de Chabrol, les améliorations de Paris sont appropriées aux moeurs +nouvelles, au commerce et à l'industrie parisienne, qui deviennent +immenses, enfin à la population qui augmente tous les jours. Le grand +plan d'alignement et d'éclaircissement, conçu sous Louis XVI, est +repris avec ardeur[174], et, de 1820 à 1830, on ouvre soixante-cinq rues +et quatre places nouvelles, on élargit vingt-quatre rues, places ou +boulevards, on bâtit les ponts des _Invalides_, de l'_Archevêché_, +d'_Arcole_, on termine le _canal Saint-Martin_, on achève les marchés +commencés sous l'Empire, l'entrepôt des vins, les greniers de réserve; +on améliore les halles et l'on y bâtit les marchés au beurre et au +poisson, on renouvelle une partie du pavé, on introduit l'éclairage au +gaz, on établit le service des voitures-omnibus, on commence +l'amélioration si importante, si nécessaire, si longtemps demandée des +_trottoirs_. Ces travaux d'utilité n'empêchent pas les travaux de +luxe, mais ceux-ci ont un caractère tout monarchique ou tout +religieux: ainsi, on relève les statues de Henri IV sur le Pont-Neuf, +de Louis XIII à la place Royale, de Louis XIV à la place des +Victoires; on remplace d'anciennes chapelles de couvents, devenues +succursales sous le Consulat, par des édifices plus convenables; et +ainsi sont bâties les églises _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_, +_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, _Notre-Dame-de-Lorette_, <p.282> +_Saint-Vincent-de-Paul_, etc. On restaure et on embellit presque +toutes les autres églises, qui s'enrichissent d'objets d'art +principalement enlevés au Musée des monuments français, lequel se +trouve dispersé. On construit aussi la _chapelle expiatoire de la rue +d'Anjou_, le _séminaire Saint-Sulpice_, l'_hospice d'Enghien_, +l'_infirmerie Marie-Thérèse_, etc. On ajoute quelques pierres à la +Madeleine et à Sainte-Geneviève, rendues au culte catholique, à l'Arc +de l'Étoile, au palais d'Orsay. Enfin, on doit à l'industrie +particulière deux mille maisons nouvelles, dont quelques-unes sont des +palais, les théâtres des _Nouveautés_, du _Gymnase-Dramatique_, +_Ventadour_, la reconstruction de l'_Ambigu-Comique_ et du +_Cirque-Olympique_, les passages couverts de _Choiseul_, _Véro-Dodat_, +_Vivienne_, _Colbert_, etc. + + [Note 174: M. de Chabrol, dans un mémoire publié en 1823, + estime le nombre des rues de Paris à cette époque à 1,070, + outre 120 culs-de-sac et 70 places.] + + + +§ XXXV. + +Paris pendant le règne de Charles X. + + +L'opposition de la bourgeoisie parisienne n'était pas dirigée contre +la dynastie des Bourbons, mais contre la marche de leur gouvernement, +et avec son aveuglement ordinaire elle se proposait, non de renverser, +mais d'avertir. C'est ainsi que le grand orateur de l'opposition, le +général Foy, étant mort (28 nov. 1825), des funérailles pompeuses lui +furent faites, où assistèrent deux cent mille citoyens de toute +profession, dans l'ordre le plus parfait, avec une discipline qui +était un grave enseignement. Toute la ville était en deuil, les +boutiques fermées, les ouvriers hors de leurs ateliers, la tête +découverte devant le passage du cortége. Jamais Paris n'avait rendu +spontanément de tels honneurs à un citoyen: sur toute la cérémonie +planait le souvenir des funérailles de Mirabeau. + +Le parti royaliste répondit à cette pompe si menaçante par la +célébration du jubilé, où l'on vit dans quatre processions immenses +le clergé parcourir les rues avec ses croix voilées, en chantant <p.283> +les psaumes de la pénitence, et suivi de toutes les autorités, des +personnages de la cour, des femmes de haut rang, du roi lui-même avec +toute sa famille. Une messe expiatoire, célébrée sur la place où était +mort Louis XVI, exprima la pensée de ces cérémonies et en fit ainsi +maladroitement un outrage et un défi. + +«Tout prit alors un aspect ecclésiastique, dit un écrivain royaliste, +jusqu'à la musique, la déclamation, les arts, et les églises devinrent +elles-mêmes des spectacles.» Aussi la bourgeoisie parisienne se +mit-elle à lutter contre les _ultras_, contre les jésuites, avec +l'ardeur la plus passionnée: tribune, journaux, brochures, +souscriptions, associations ne laissaient pas de relâche au +gouvernement, ne lui passaient pas la moindre faute, attaquaient ou +calomniaient toutes ses intentions, toutes ses actions. Ainsi, le +ministère ayant été forcé de retirer (1827) devant l'opposition de la +Chambre des pairs une loi qui comprimait la presse, Paris fut +illuminé, on alluma des feux de joie, on cria: Vive la Chambre des +pairs! enfin, il y eut pendant trois jours une manifestation +d'allégresse qui semblait déjà présager une révolution. + +A la suite de cet incident, Charles X, qui ne recevait plus qu'un +accueil silencieux des Parisiens, voulut ranimer leur affection en +passant une grande revue de la garde nationale au Champ-de-Mars (12 +avril): il fut reçu par les cris de: A bas les ministres! les +princesses furent même accueillies par des paroles outrageantes; +enfin, quand les légions, en s'en retournant, passèrent devant le +ministère des finances, les cris redoublèrent et furent accompagnés +d'insultes et de menaces. Charles X licencia la garde nationale de +Paris. + +Au mois de novembre suivant, les Chambres ayant été dissoutes, de +nouvelles élections se firent, et elles amenèrent à Paris la +nomination, de douze députés libéraux, qui réunirent presque <p.284> +l'unanimité des suffrages[175]. Quand ce résultat fut connu (19 +novembre), quelques maisons illuminèrent; des groupes nombreux +parcoururent les rues populeuses avec le cri de Vive la Charte! +invitant les citoyens à illuminer; ils se grossirent de gamins et de +vagabonds, qui, dans la rue Saint-Denis, cassèrent les vitres des +maisons restées obscures. Un détachement de gendarmerie fut envoyé +pour mettre fin au désordre; il fut accueilli par des pierres: il y +avait dans une partie de la population un désir de bruit et de +tumulte, un sentiment brutal d'hostilité contre le pouvoir, qui la +poussait à l'émeute. A la fin, les émeutiers firent des barricades +dans la rue Saint-Denis: des troupes furent envoyées pour les +détruire, et, après quelque hésitation, elles dispersèrent la foule +par des charges multipliées et quelques feux de peloton. Il y avait +trente-deux ans que la fusillade ne s'était fait entendre dans les +rues de Paris: cette répression de l'émeute produisit donc une vive +sensation de colère, mais qui passa rapidement. Il semblait que le +peuple n'eût voulu que s'essayer au tumulte des rues; néanmoins, la +partie la plus belliqueuse de la population, celle qui était +principalement composée de bonapartistes et de républicains, commença +à songer à renverser le gouvernement par une insurrection. + + [Note 175: _Députés de la Seine_ en 1827: Dupont de l'Eure, + Jacques Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant, Schonen, + Ternaux, Royer-Collard, Louis, Alex. de Laborde, Odier, + Vassal, J. Lefebvre.] + +La cour parut comprendre la portée des élections qui venaient de se +faire et des troubles qui les avaient suivies: un ministère dévoué à +la constitution fut nommé. La bourgeoisie parisienne accueillit ce +ministère avec une joie pleine de confiance. Aussi, les dix-huit mois +du ministère Martignac sont-ils l'époque la plus brillante de la +Restauration et l'une des plus heureuses de l'histoire de Paris. +L'industrie et le commerce étaient florissants; chaque jour voyait se +bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle <p.285> +manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe; les théâtres et les lieux +de plaisir étaient continuellement pleins; les lettres et les arts étaient +cultivés avec une ardeur poussée jusqu'au fanatisme; la jeunesse +courait tantôt aux leçons éloquentes de MM. Guizot, Villemain et +Cousin, tantôt aux drames grotesques et aux vers rocailleux de l'école +romantique; dans toutes les classes éclairées de la population, il y +avait émulation, désir de mieux, amour de progrès, confiance dans +l'avenir. Quant au peuple, son bien-être avait augmenté, par le fait +seul de la paix, de la prospérité générale, du bon marché des denrées, +de l'augmentation des salaires. Sur 816,000 habitants (1829), le +nombre des indigents n'était que de 62,000, c'est-à-dire du douzième +de la population, tandis que, sous l'Empire, il était du huitième. La +fièvre de la concurrence n'avait pas encore amené dans l'industrie des +désastres fréquents; les machines, peu nombreuses, n'avaient pas +encore avili la main-d'oeuvre; de plus, il y avait encore dans les +classes ouvrières un reste de ces moeurs humbles, modestes, résignées, +auxquelles l'ancien régime les avait habituées, et qui s'étaient +conservées même sous la République et l'Empire; il y avait encore chez +elles le contentement du peu, l'ignorance des plaisirs coûteux, ou +bien, l'habitude des privations et de la misère. Enfin, si des +théories nouvelles sur l'organisation de l'industrie, les salaires, le +crédit, commençaient à paraître dans les écrits de l'école +saint-simonienne, elles n'avaient pas encore pénétré dans le peuple. +Son ignorance était toujours la même; il était resté en politique à +l'adoration pour le grand homme, à l'aversion stupide pour les +Bourbons, les nobles et les prêtres, à l'envie de se venger de 1815. +Dans les ateliers, on ne cessait de rappeler la gloire et la grandeur +de l'Empire; toutes les traditions en étaient vivantes; c'était, pour +les classes populaires, l'âge d'or. Mais, si l'on y murmurait la +_Marseillaise_, si l'on y chantait à pleine voix Béranger, si l'on <p.286> +s'y moquait des jésuites, il n'y avait, excepté chez quelques membres +des sociétés secrètes, chez quelques anciens soldats impériaux, aucun +projet marqué de bouleversement. + +Cependant la royauté eut bientôt regret de sa marche +constitutionnelle, et elle prit (8 août 1829) un ministère composé +d'hommes qui semblaient désignés pour faire la contre-révolution. La +majorité de la Chambre des députés déclara au roi que ce ministère +était menaçant pour les libertés publiques. La Chambre fut dissoute, +et l'on se prépara à de nouvelles élections. Paris, que la chute du +ministère Martignac avait consterné, montra, dans la lutte engagée +entre le monarque et la nation, la plus vive ardeur: ses journaux, ses +correspondances, ses comités électoraux mirent le feu aux +départements; ses citoyens les plus influents se placèrent à la tête +de la résistance; enfin, il envoya à la Chambre douze députés +libéraux[176]. Tout cela n'éclaira pas la royauté: l'agitation, +pensait-elle, n'était que dans les classes électorales; elle croyait +n'avoir affaire qu'à des ambitieux ou à des journalistes; elle +s'imaginait même avoir le peuple de Paris pour elle. «Charbonnier doit +être maître chez lui,» avaient dit un jour les forts de la Halle à +Charles X, et sur ce mot, dont elle fit grand bruit, la cour crut que +les classes ouvrières n'avaient nul souci des institutions libérales +et verraient avec plaisir _mâter_ la bourgeoisie. Quant à celle-ci, sa +défaite au 13 vendémiaire, sa soumission au despotisme impérial, sa +facilité à subir les deux invasions étrangères, l'avaient fait +descendre depuis longtemps de sa renommée de 1789, et le parti de +l'ancien régime croyait que, poltronne autant que bavarde, elle était +incapable non-seulement de tenter une révolution, mais de faire <p.287> +une sérieuse résistance. Ce fut donc dans la pensée qu'elles seraient +acceptées ou subies sans contestation que Charles X rendit les +fameuses ordonnances qui supprimaient la Charte de 1814 en annulant +les élections, abolissant la liberté de la presse, etc. + + [Note 176: _Députés de la Seine_ en 1830: Vassal, Laborde, + Odier, Lefebvre, Mathieu Dumas, Demarçay, Eusèbe Salverte, de + Corcelles, Schonen, Chardel, Bavoux, Charles Dupin.] + + + +§ XXXVI. + +Journées de Juillet. + + +Ces ordonnances parurent le 27 juillet. Les hommes de l'opposition +furent consternés et cherchèrent par quelles voies légales ils +pourraient y résister; mais le peuple, jusqu'alors indifférent à la +lutte, descendit dans les rues et commença à chercher, à prévoir une +révolution. Des rassemblements se formèrent, inquiets, menaçants, +tumultueux, qui s'interrogeaient, se tâtaient, s'excitaient à la +résistance; les boutiques se fermèrent; des réverbères furent brisés; +on pilla quelques magasins d'armuriers. Des patrouilles furent +envoyées pour dissiper ces premiers désordres; leur présence fit +surgir quelques barricades; des rixes et des combats partiels +commencèrent: quelques hommes du peuple furent tués. Le soir, à la +lueur des flambeaux, les cadavres de ces premières victimes sont +promenés avec des cris de vengeance. Toute la nuit se passe en apprêts +de guerre, et, dès la pointe du jour, le tocsin sonne, le tambour bat, +des barricades s'élèvent dans toutes les rues, des combattants sortent +de toutes les maisons, surtout des quartiers populeux; de vieux +officiers bonapartistes, proscrits ou délaissés depuis 1814, leur +servent de guides avec les jeunes gens des écoles; une partie de la +garde nationale reprend son uniforme et ses armes; les carbonaris de +1820 se jettent dans la lutte avec une soif de vengeance longtemps +contenue, et déploient le drapeau tricolore. A la vue de ce symbole de +la révolution, toute incertitude cesse dans le peuple, que le cri <p.288> +de Vive la Charte! laissait froid et irrésolu: il allait prendre sa +revanche des trahisons de 1815; il allait se venger des bourreaux du +maréchal Ney et des sergents de la Rochelle; il allait en finir avec +les émigrés, les jésuites, les alliés de l'étranger! Alors, au cri de +Vive la Charte! on mêle celui de: A bas les Bourbons! on abat, on +détruit les insignes de la royauté; on court au combat, avec ou sans +armes, par un élan contagieux, les ardeurs d'un soleil de plomb et +l'odeur de la poudre donnant à toutes les têtes une ivresse mêlée de +joie et de fureur. + +Cependant le gouvernement, qui n'avait fait aucun préparatif de +défense, à l'aspect de cette révolte inattendue, se décide à déployer +contre elle des mesures vigoureuses. Paris est mis en état de siége en +vertu d'un décret impérial de 1811; le maréchal Marmont a le +commandement de toutes les troupes; et trois colonnes, fortes ensemble +de dix-huit à vingt mille hommes, partent des Tuileries pour soumettre +la ville. La première remontera les quais jusqu'à la Bastille; la +deuxième suivra les boulevards jusqu'au même point; la troisième doit +occuper la rue Saint-Denis et servir de lien aux deux autres, en +lançant de fortes patrouilles dans toutes les voies transversales +entre les quais et les boulevards. La première balaye les quais et +reprend l'Hôtel-de-Ville; mais elle y est harcelée par les insurgés, +maîtres de la Cité, et ne peut aller plus loin; la deuxième parcourt +les boulevards, en livrant des combats vers les portes Saint-Denis et +Saint-Martin; elle arrive sur la place de la Bastille, essaie +vainement de pénétrer dans le faubourg, se rabat sur la rue +Saint-Antoine, y est assaillie de toutes les maisons par des balles, +des pavés, des meubles, et n'arrive à la place de Grève qu'en couvrant +sa route de blessés et de morts. La troisième colonne n'atteint la rue +Saint-Denis qu'en faisant de grandes pertes, et, au marché des +Innocents, elle est complétement enveloppée; quelques bataillons <p.289> +suisses sont envoyés pour la délivrer et n'y réussissent qu'en livrant +de nombreux combats. Enfin, les insurgés occupant tous les quartiers +du centre, les deux colonnes, réunies à l'Hôtel-de-Ville, évacuent cet +édifice et reviennent par les quais aux Tuileries. + +Le combat fut suspendu pendant la nuit. Paris présentait alors le plus +sinistre spectacle: plus de gouvernement, plus d'autorités, plus de +préfets, plus de ministres; le peuple, sans frein et sans guide, était +le maître de la ville, et, derrière lui, cette troupe immonde de +vagabonds et de malfaiteurs qui pullule dans les grandes cités. Toutes +les maisons étaient fermées, tous les réverbères brisés, toutes les +rues hérissées de barricades, toutes les barricades défendues par des +hommes demi-nus, noirs de poudre, trempés de sueur, qui fondaient des +balles, pansaient leurs blessures et faisaient une garde vigilante. On +s'attendait à être le lendemain attaqué, bombardé, mitraillé; mais on +était résolu à vaincre ou à faire une résistance désespérée. + +La royauté ne songeait pas à prendre l'offensive: ses malheureuses +troupes, affamées, harassées, étaient cantonnées au Louvre, au +Carrousel, rue Saint-Honoré, place Louis XV, attendant des ordres, des +vivres, des renforts. Elles y furent bientôt cernées par des bandes +d'insurgés, et le combat recommença. Les Parisiens, dont le nombre +grossissait d'heure en heure, se glissèrent par toutes les issues et +finirent par s'emparer successivement du Louvre, de la place du +Carrousel et enfin des Tuileries. Pendant que les vainqueurs brûlaient +le trône, brisaient des portraits, dévastaient quelques appartements, +les derniers pelotons de la garde royale faisaient encore une +résistance héroïque dans la rue de Rohan. Mais, à la fin, toute lutte +devint impossible, et, des troupes démoralisées, les unes firent +défection et livrèrent leurs armes au peuple, les autres se retirèrent +sur Saint-Cloud, où était la cour. + +Alors l'insurrection ou plutôt la révolution fut entièrement <p.290> +maîtresse de Paris, et un gouvernement provisoire, à la tête duquel était +La Fayette, s'établit à l'Hôtel-de-Ville. Paris, avec ses rues dépavées +et sans voitures, ses maisons trouées de balles, ses boulevards coupés +d'arbres abattus, sa population haletante, enivrée, le fusil à la +main, présentait l'aspect le plus désordonné, le plus alarmant; et +l'on pouvait craindre qu'il ne tombât dans une anarchie semblable à +celle qui suivit le 10 août. Mais il n'y eut pas de désordre, pas une +tentative de pillage, pas un acte de cruauté et de vengeance, et l'on +vit alors combien les moeurs et le caractère de la population +parisienne s'étaient adoucis et transformés depuis un demi-siècle. +C'était le peuple, aidé de quelques étudiants et d'un petit nombre de +bourgeois, qui venait de remporter la victoire; c'était ce peuple des +journées de prairial, qui n'avait laissé que des souvenirs sinistres, +ce peuple de 1815, dont on avait calomnié les haillons et le +patriotisme: après une victoire qui lui coûtait sept cent +quatre-vingt-huit morts et quatre mille cinq cents blessés, il se +montra plein de générosité et de désintéressement, sauvant, consolant +les vaincus, secourant les blessés, partageant son pain avec eux; +pendant des semaines entières, on le vit, pieds nus, en chemise, en +guenilles, garder la Banque, le Trésor, les Tuileries, le +Palais-Royal[177]; les hôtels des royalistes n'éprouvèrent pas la +moindre insulte, et les églises furent respectées. Mais le peuple +garda de sa victoire une confiance présomptueuse en lui-même, un grand +mépris pour le pouvoir, quel qu'il fût, un vif penchant pour l'émeute, +l'amour de la poudre, une sorte d'enthousiasme pour la vie <p.291> +aventureuse de la barricade, pour ce désordre des rues dont le côté +pittoresque et théâtral séduisait son imagination. Aussi, quand on +annonça que Charles X s'était arrêté à Rambouillet et se préparait à +recommencer la lutte, il sortit de Paris avec des cris de joie et de +colère, et força le vieux roi à continuer sa retraite: pour lui, toute +la révolution était dans le bruit, le combat, le danger; quant à +l'issue à lui donner, il n'eût pas hésité dix ans auparavant, mais, +l'homme qui personnifiait sa foi politique n'étant plus, il laissa +faire la bourgeoisie, dont, depuis trente ans, il suivait l'impulsion, +et s'inquiéta peu du résultat de la sanglante victoire qu'il venait de +gagner. + + [Note 177: «Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placés en + faction à la porte des jardins publics, empêcher, selon leur + consigne, d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se + faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était + emparée des hommes demeurés les maîtres.» (Mém. + d'Outre-Tombe, t. IX.)] + +La bourgeoisie n'avait pris qu'une médiocre part à l'insurrection, et +si, au milieu de la lutte, la garde nationale s'était reformée +d'elle-même, c'était moins pour combattre que pour empêcher le +désordre. Mais, si elle n'avait pas fait la révolution, elle l'avait +préparée depuis dix ans: elle partageait donc les passions du peuple, +et, sans avoir désiré le renversement de la dynastie, elle l'acceptait +avec plaisir et saluait de ses acclamations le drapeau tricolore. Dès +que la victoire fut décidée, elle s'empressa de prendre la direction +de la révolution pour la modérer et la contenir, et elle songea +immédiatement à continuer la monarchie constitutionnelle avec la +famille d'Orléans: c'était une pensée qui n'était pas nouvelle dans la +bourgeoisie parisienne, car, dès 1792, dès 1815, elle penchait déjà +vers le combattant de Valmy par de secrètes sympathies et de +lointaines espérances. Une réunion de députés appela donc le duc +d'Orléans à prendre la lieutenance générale du royaume. + +A cet appel, le parti républicain répondit par des protestations: +«Plus de Bourbons! disait un de ces placards; voilà quarante ans que +nous combattons pour nous débarrasser de cette race méprisable et +odieuse!» Et il demanda que la présidence provisoire fût confiée à La +Fayette jusqu'à ce que la nation se fût prononcée, sur le <p.292> +gouvernement qu'elle voulait se donner. Mais ce parti, dont les +journées de juillet venaient de révéler l'existence, n'était guère +composé que des conspirateurs de 1820 et des jeunes gens des écoles; +il avait peu d'action sur le peuple et ne trouvait que des répulsions +dans la bourgeoisie. Son appel ne fut pas entendu, et le duc d'Orléans +se rendit à l'Hôtel-de-Ville, à travers les rues dépavées, au milieu +d'une foule mêlée de gardes nationaux et de combattants de juillet, +cachant à peine son émotion de cette ovation étrange, recevant sur sa +route des applaudissements mêlés de quelques injures. La place de +Grève était couverte d'un monde armé; elle resplendissait de fusils et +de drapeaux; elle retentissait des cris les plus confus: Vive la +Charte! A bas les Bourbons! Plus de rois! Vive d'Orléans! Le prince +fut reçu par La Fayette, se présenta au balcon, un drapeau tricolore à +la main, et fut accueilli par des acclamations: la plus grande partie +de la population était en effet heureuse de voir sa lutte et sa +victoire légitimées en quelque sorte par l'adhésion d'un Bourbon. + +Alors la Chambre des députés ouvrit sa session, et, certaine de +l'appui de la bourgeoisie parisienne, elle se disposa à donner le +trône à la famille d'Orléans. Les républicains renouvelèrent leurs +protestations; ils sommèrent les députés de respecter les droits de la +nation, ils ouvrirent des clubs, ils cherchèrent à ameuter le peuple; +enfin, une colonne d'étudiants et de combattants de juillet marcha sur +la Chambre et sembla la menacer d'un 18 brumaire; mais à la prière de +La Fayette, elle se retira sans violence. Alors les députés, au nombre +de deux cent dix-neuf, déclarèrent le trône vacant et appelèrent à +l'occuper le duc d'Orléans; puis ils se rendirent à pied au +Palais-Royal, escortés de la garde nationale, et allèrent présenter +leur vote au prince. Celui-ci accepta, et, le lendemain (9 août), au +milieu des acclamations de la bourgeoisie, il vint prêter serment à la +Charte modifiée. Vingt jours après, il reçut une sorte de <p.293> +consécration populaire dans une grande revue de la garde nationale, +où, accompagné de La Fayette, il distribua des drapeaux aux légions +parisiennes. Quatre-vingt mille hommes armés, équipés, habillés, +remplissaient le Champ-de-Mars, dont les entours étaient occupés par +deux cent mille personnes: Paris n'avait jamais vu une telle masse de +ses citoyens en armes. Cette revue fut une autre fédération du 14 +juillet pour l'enthousiasme, les espérances, l'allégresse qu'elle +excita dans la plus grande partie de la population: la révolution de +juillet semblait une victoire nationale, la consolation et la revanche +de 1815, un défi à l'étranger; enfin la bourgeoisie et même le peuple +avaient confiance dans le nouveau roi, dans son passé et ses +promesses. + +La révolution de 1830 était, comme celles de 1789 et 1792, une +révolution toute parisienne: pour la faire, soit par ses armes, soit +par ses votes, la capitale n'avait ni consulté l'opinion, ni demandé +l'assentiment des provinces; comme elle l'avait pratiqué tant de fois, +elle leur envoyait son histoire toute faite avec le drapeau et le +gouvernement de son choix. Les provinces acceptèrent la révolution +nouvelle: elles accablèrent les Parisiens de louanges; elles +répétèrent le chant nouveau de la _Parisienne_; elles ne parlèrent +qu'avec enthousiasme de l'héroïque population des trois journées; +pendant plusieurs mois, elles envoyèrent des députations pour +féliciter Paris et fraterniser avec ses habitants; enfin, à +l'imitation des provinces de l'empire romain, qui avaient élevé, en +l'honneur de Rome, des temples et des statues, elles proposèrent +d'élever, aux frais de toutes les communes, un monument en l'honneur +de la capitale, avec ces mots: _A Paris la patrie reconnaissante_. + + + +§ XXXVII. <p.294> + +Paris de 1830 à 1832. + + +_Août 1830_.--La révolution de juillet a pour effet immédiat, comme +toutes les révolutions populaires, d'arrêter les opérations de +l'industrie et du commerce, de faire enfouir les capitaux, d'engendrer +la gêne et la misère. Le gouvernement fait voter par les chambres un +crédit de 1,400,000 fr., applicables aux monuments de Paris, pour +donner de l'occupation aux ouvriers «qui ont déposé leurs armes, dit +M. Guizot, mais qui n'ont pas retrouvé leurs travaux.» En même temps, +l'on ouvre des ateliers communaux de terrassement; on refait une +partie du pavé de la ville, les talus du Champ-de-Mars, les fossés des +Champs-Élysées, etc. Mais ces travaux sont insuffisants, et, sur la +place de Grève et les quais, des rassemblements se forment, où les +ouvriers demandent de l'ouvrage, l'augmentation des salaires, la +diminution des heures de travail, l'abolition des machines, +l'expulsion des ouvriers étrangers. Ces troubles, par lesquels se +révèle pour la première fois la portée _sociale_ que le peuple +attribue à la révolution de juillet, s'apaisent d'eux-mêmes; mais +l'industrie reste en souffrance et la misère continue à faire des +progrès. + +_Septembre_.--Ce mois se passe en fêtes données aux députations des +départements, en banquets patriotiques présidés par La Fayette, en +processions où les jeunes gens portent au Panthéon les bustes de Ney, +de Manuel et de Foy. L'une d'elles, composée en partie de membres des +sociétés secrètes, se dirige sur la place de Grève et prononce l'éloge +funèbre des quatre sergents de la Rochelle. + +Des clubs ou sociétés populaires se forment: le plus important, dit +des _Amis du peuple_, siége au manége Pellier, rue Montmartre. La <p.295> +bourgeoisie s'inquiète de ces réunions qui rappellent 93, et où l'on +tend à la République; la garde nationale fait fermer le club Pellier. + +_18 octobre_.--Le peuple a conservé un vif ressentiment de la bataille +de juillet et des victimes qu'elle a faites; il veut en être vengé et +compte sur la punition des ministres de Charles X. Une proposition +ayant été faite à la Chambre des députés pour abolir la peine de mort, +il croit voir dans cette proposition le dessein de sauver les +ministres, dont le procès s'instruit, et il se porte au Palais-Royal +avec des cris furieux. Repoussé par la garde nationale, il marche sur +Vincennes, où étaient enfermés les accusés, avec les mêmes cris de +mort, et ne se retire que devant la résistance du gouverneur. «Peuple +de Paris, dit le Préfet de la Seine, M. Odilon-Barrot[178], tu n'avoues +pas ces violences! Des accusés sont chose sacrée pour toi! Il n'y a +pas un citoyen dans cette noble et glorieuse population qui ne sente +qu'il est de son honneur et de son devoir d'empêcher un attentat qui +souillerait notre révolution!» + + [Note 178: Il avait été nommé le 24 août et avait eu pour + prédécesseur, du 28 juillet au 24 août, M. de Laborde.] + +Cette proclamation où le préfet semblait avoir copié les allocutions +de Pétion, n'apaise point l'agitation populaire: presque chaque jour, +des groupes se forment autour du Palais-Royal, près de Vincennes, près +du Luxembourg, desquels sortent des cris menaçants; une partie de la +bourgeoisie partage l'émotion du peuple, et la garde nationale ne +réprime les rassemblements qu'avec une sorte de répugnance. De plus, +le parti républicain s'était accru et commençait à devenir redoutable: +il comprenait la société des _Amis du Peuple_, presque tous les +combattants de juillet, une partie de l'artillerie de la garde +nationale, les mécontents, les ambitieux, les hommes de désordre et de +complots, qui désiraient une nouvelle révolution pour en tirer <p.296> +profit; il attirait derrière lui le peuple, en accusant le +gouvernement de trahison et en l'excitant à recommencer son oeuvre des +trois jours. Aussi, à mesure que l'heure du procès des ministres +approche, une sorte de terreur s'empare de Paris; on s'attend à une +nouvelle bataille, et le gouvernement n'ose compter ni sur l'armée ni +sur la garde nationale; les riches et les nobles abandonnent la ville; +le faubourg Saint-Germain est désert; le commerce se trouve presque +entièrement anéanti, et la misère croissante augmente l'irritation des +classes populaires. + +_15 décembre_.--Le procès des ministres commence devant la cour des +pairs. Toute la garde nationale et vingt mille hommes de troupes de +ligne sont sur pied; le Luxembourg est enveloppé par une armée entière +qui occupe toutes les rues voisines et dont les patrouilles se +prolongent jusque sur les quais. Des masses de peuple entourent et +pressent ces bataillons en criant: La mort des ministres! Cet état de +choses dure six jours. Pendant six jours la garde nationale campe et +bivouaque dans les rues; pendant six jours, La Fayette, Barrot, toutes +les autorités, les écoles de droit et de médecine, qui, depuis +juillet, jouent un rôle politique, sollicitent la foule ameutée et le +parti républicain de respecter la justice et l'ordre public. Enfin, +quand l'arrêt qui condamne les ministres à la détention est prononcé, +quand le peuple apprend que les condamnés sont déjà partis secrètement +pour Vincennes, il se fait une explosion de cris de rage: Aux armes! à +la trahison! entend-on sur toute la rive gauche de la Seine, et la +bataille semble prête à s'engager. Mais toute cette fureur tombe +devant la résistance froide et patiente de la garde nationale, devant +les prières et l'énergie de La Fayette; et, le lendemain, Paris, si +agité depuis un mois, retombe dans un repos plein de tristesse et +d'appréhensions. + +_25 décembre_.--Un vote de la Chambre des députés force La Fayette <p.297> +à donner sa démission de commandant de la garde nationale, et le roi le +remplace par le général Mouton de Lobau. La démission du patriarche de +la liberté est vue avec froideur par la garde nationale de Paris, qui, +avide de paix à l'intérieur et à l'extérieur, adopte et défend la +politique de résistance du gouvernement et se prononce avec ardeur +contre les hommes de la République, contre ce qu'on appelle le parti +du mouvement. + +_13 février 1831._--Les partisans de la légitimité, qui avaient été +d'abord épouvantés de leur défaite, font maladroitement et +obscurément acte d'existence: ils célèbrent, dans l'église +Saint-Germain-l'Auxerrois, un service anniversaire de la mort du duc +de Berry. A cette nouvelle, une foule menaçante s'amasse devant +l'église, foule composée d'abord de bourgeois curieux, de jeunes gens +moqueurs, puis d'hommes de désordre et d'agitateurs, enfin de la lie +ordinaire de la population; sur le bruit qu'on a couronné un buste du +duc de Bordeaux, elle envahit l'église au moment où les légitimistes +se hâtent d'en sortir, et, avec une fureur sauvage, elle y détruit +autels, meubles, tableaux, ornements, la sacristie, la chaire, le +choeur. Le gouvernement n'ose s'opposer à ces stupides profanations, +ou, pour mieux dire, il les laisse faire, afin d'effrayer le parti +carliste. Le lendemain, le désordre continue. Les vandales de la +veille, sans raison comme sans colère, les uns par un instinct de +brutale vengeance contre les prêtres et les émigrés, les autres par +l'amour du désordre et de la destruction, se portent d'abord au +Palais-Royal, où ils sont contenus par des troupes, puis sur +l'Archevêché, demeure d'un prélat impopulaire: ils y entrent avec des +cris de fureur et de moquerie, et, en quelques heures, au milieu de +rires cyniques, de blasphèmes, de hurlements, ils détruisent cet +édifice de fond en comble, jetant à la Seine les meubles, les +ornements, les livres d'une précieuse bibliothèque. Ce jour était <p.298> +le mardi gras. On vit alors se renouveler les impiétés qui ont déshonoré +la révolution en 1793; on vit, au milieu des pompes ignobles du boeuf +gras, au milieu des mascarades et des apprêts de bal, des misérables +courir les rues avec des ornements sacrés, et une foule immonde ou +égarée applaudir à l'abattement des croix qui décoraient le sommet des +églises. Ce fut un des jours les plus honteux de l'histoire de Paris. +La garde nationale, accourue à l'Archevêché, ne reçut aucun ordre et +ne voulut pas engager une lutte contre les démolisseurs: pendant douze +heures, elle resta spectatrice de leurs odieuses saturnales. Quant au +gouvernement, dans un accès de peur qui le rendit en quelque sorte le +complice de l'émeute, il ordonna lui-même d'enlever les croix des +églises et les fleurs de lis de tous les monuments; le préfet de la +Seine se contenta de faire des proclamations emphatiques contre les +carlistes[179]; enfin, le roi de juillet paya son indigne faiblesse en +se voyant forcé de faire disparaître de son palais et de ses voitures +les glorieuses armoiries de sa famille. + + [Note 179: M. Odilon Barrot fut forcé de donner sa démission + le 22 février, fut remplacé par M. de Bondy.] + +Les journées de février furent comme la contre-partie des journées de +juillet: dévastation sans raison, sans excuse et sans résultat, elles +discréditèrent le peuple de Paris et sa révolution; elles livrèrent +pendant près d'une année les rues de la capitale aux hommes de +désordre et d'anarchie. En effet, à cette époque, l'émeute devint pour +ainsi dire permanente, et elle se produisait par les causes les plus +légères, troublant toutes les relations sociales, ruinant le commerce, +faisant fuir les étrangers, ce qui n'empêchait pas le Parisien, pour +qui tout est spectacle, de faire de l'émeute un passe-temps et d'aller +la voir comme par partie de plaisir. Tantôt les ouvriers demandaient +de l'ouvrage ou l'augmentation des salaires, tantôt les étudiants, +devenus pouvoir de l'État, faisaient des promenades tumultueuses, <p.299> +pour censurer le gouvernement, ou des manifestations en faveur de la +Pologne; les sociétés populaires se multipliaient et poussaient +ouvertement à la République; il y avait une sorte de fièvre dans toute +la partie malheureuse de la population, qui se soulevait au moindre +bruit, à la moindre déclamation du plus mince agitateur, du plus +obscur des journaux, et harassait par ses rassemblements et ses +tumultes la garde nationale. + +L'établissement de Juillet, ballotté par toutes ces agitations, +semblait destiné à s'engloutir dans l'anarchie, lorsque le roi se +décida à se jeter ouvertement dans la politique de résistance. Casimir +Périer fut appelé au ministère: c'était un banquier de Paris, le vrai +représentant de ces classes électorales qui avaient préparé, sans la +faire, la révolution; il travailla au rétablissement de l'ordre par +des mesures énergiques, rigoureuses, brutales, poursuivit le parti +républicain, les sociétés secrètes, les excès de la presse, et, au +moyen d'une loi contre les attroupements, mit fin aux troubles des +rues. Il parvint ainsi à apaiser sans combat deux émeutes qui +menaçaient d'emporter la monarchie. La première eut lieu le 14 juillet +1831: le parti républicain voulait, en mémoire de la prise de la +Bastille, planter des arbres de liberté sur les principales places; le +ministère résolut de s'opposer à cette manifestation, qui pouvait +amener une attaque contre le gouvernement: il déploya de grandes +forces sur tous les points, et les républicains furent forcés de se +disperser. La seconde eut lieu le 16 septembre suivant et fut causée +par la nouvelle de la prise de Varsovie, qui produisit dans toute la +ville une douleur inexprimable. Le Palais-Royal fut envahi par une +foule de jeunes gens, le crêpe au bras, criant: Vive la Pologne! A bas +le ministère! Les uns lisaient les journaux à la multitude irritée, +les autres appelaient les citoyens aux armes «pour venger l'héroïque +Pologne lâchement abandonnée.» On fit fermer les théâtres; on pilla +quelques boutiques d'armuriers; on commença des barricades. Le <p.300> +lendemain, le gouvernement déploya les mesures les plus vigoureuses, +et, en enveloppant de troupes la Chambre des députés et le +Palais-Royal, il parvint à apaiser ce redoutable tumulte. + +Grâce à l'énergie impétueuse de Casimir Périer, l'hiver de 1831 à 1832 +se passa sans troubles inquiétants. Paris reprit ses habitudes de +plaisirs; et encore bien que la noblesse continuât à bouder le nouveau +régime, et les étrangers à se tenir éloignés de la capitale, les +théâtres, les salles de bal, tous les lieux d'amusement public furent +presque continuellement remplis; le commerce reprit quelque +prospérité. + + + +§ XXXVIII. + +Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 juin. + + +Mais un autre fléau vint frapper la ville. Le 27 mars, le terrible +choléra se manifesta à Paris, et dès le 30, il frappait de mort cent +cinquante personnes par jour. On prit à la hâte de nombreuses et +illusoires précautions; on organisa des hôpitaux, des ambulances, des +bureaux de secours; on fit un grand nettoyage de la ville; on mit en +réquisition tous les médecins et élèves en médecine. Malheureusement, +le bruit vint à se répandre que le choléra n'était que l'empoisonnement +de la population par une bande de malfaiteurs: le préfet de police, +Gisquet, se fit l'écho de ce bruit absurde dans une proclamation et ne +craignit pas d'accuser les républicains. «Je suis informé, dit-il, que +ces misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux +de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, pour en jeter dans +les fontaines, dans les brocs ou sur la viande...» A cette proclamation, +le peuple hébété de fureur, se jette sur les malheureux qui lui <p.301> +paraissent suspects, les maltraite, les mutile, les jette à la Seine. +Heureusement, cette frénésie sauvage dura à peine quelques heures; mais +le choléra n'en continua pas moins ses ravages, et Paris présenta pendant +le mois d'avril le plus affligeant des spectacles: un vent sec et froid +soulevait des nuages de poussière; le soleil était sans chaleur; on ne +voyait presque personne dans les rues; les boutiques s'entr'ouvraient à +peine; à chaque pas, on rencontrait des convois funèbres, sans pompe, par +masses de dix à douze cercueils entassés dans des voitures de toute +espèce. Du mois de mars au mois de septembre, le choléra enleva 18,400 +personnes; il décima surtout les quartiers pauvres, les rues +malsaines, les taudis des indigents. «Des quarante-huit quartiers de +la capitale, dit le rapport des médecins, vingt-huit, placés au +centre, ne comprennent pas le cinquième de son territoire et +renferment à eux seuls la moitié de la population. Dans ces quartiers, +il en est un, celui des Arcis, où chaque individu ne dispose que de +sept mètres carrés d'espace, et il est soixante-treize rues qui +renferment, terme moyen, quarante et soixante personnes par maison. Ce +sont ces rues qui, toutes, sans exception, ont eu quarante-cinq décès +sur mille[180], ce qui est le double de la moyenne; ce sont ces maisons, +la plupart hautes de cinq étages, larges de six à sept mètres de +façade, n'ayant point de cours, qui ont donné quatre, six et jusqu'à +dix et onze décès. Ce sont enfin leurs habitants qui entrent à eux +seuls pour le tiers dans la mortalité cholérique, et cette déplorable +destruction des hommes a lieu dans ces seuls quartiers, parce que, +nulle autre part aussi, l'espace n'est plus étroit, la population plus +pressée, l'air plus malsain, l'habitation plus dangereuse et +l'habitant plus misérable.» + + [Note 180: Depuis 1853, ces rues n'existent plus.] + +_19 mai_.--L'une des dernières victimes du choléra fut Casimir <p.302> +Périer. Ses funérailles furent célébrées avec une grande pompe: tous +les corps politiques, les autorités, la haute bourgeoisie, la plus +grande partie de la garde nationale, des masses de troupes y +assistèrent. Le parti conservateur, en rendant des honneurs +extraordinaires à son plus intrépide défenseur, semblait vouloir se +dénombrer, et écraser de sa masse imposante le parti républicain et sa +turbulente minorité. + +_5 juin_.--Le général Lamarque, l'un des chefs de l'opposition, meurt. +Le parti démocratique lui fait des funérailles éclatantes pour +répondre au deuil du 19 mai par un deuil populaire. «La place de la +Madeleine, raconte un journal, la rue Saint-Honoré, la rue Royale et +la place de la Révolution étaient, dès dix heures, couvertes de +citoyens de toutes les classes, se disposant à suivre le convoi. Au +moment où le char funèbre est arrivé devant la porte du général, les +chevaux ont été dételés et renvoyés; des jeunes gens de toutes les +classes ont transporté le corps sur le corbillard, d'autres s'y sont +attelés, et le cortége s'est mis en marche dans l'ordre suivant: un +bataillon du Ier régiment de ligne, armes baissées, tambours et +musique en tête; une colonne profonde d'ouvriers marchant en rang; de +nombreux pelotons des six premières légions de la garde nationale, +armés seulement du sabre; des lignes nombreuses mêlées de citoyens, +d'invalides, de gardes nationaux, au nombre de sept à huit mille; le +char funèbre traîné au moyen de longues cordes, auxquelles étaient +attachés au moins trois cents jeunes gens de toute condition. Le char +était pavoisé de drapeaux tricolores et couvert de couronnes +d'immortelles. Une foule immense autour du corbillard faisait entendre +le cri de: Vive la liberté! Derrière le char, le fils du général, des +invalides portant les insignes du défunt, le général La Fayette +donnant le bras au maréchal Clauzel, une nombreuse députation de la +Chambre des députés et beaucoup d'officiers de tout rang et de toute +arme. Puis venaient après, un bataillon d'infanterie de ligne, <p.303> +les réfugiés de toutes les nations, précédés de leurs drapeaux et mêlés à +un grand nombre de gardes nationaux, une longue colonne de pelotons +des six dernières légions de la garde nationale et de la banlieue; +l'artillerie de la garde nationale en très-grand nombre, un peloton de +la garde nationale à cheval, la société de l'_Union de Juillet_, avec +sa bannière garnie de crêpes et couronnée d'immortelles, les écoles de +droit, de médecine, de pharmacie, du commerce, d'Alfort, avec des +drapeaux, la société des _Amis du peuple_, des corporations d'ouvriers +précédées de bannières, etc. Des voitures de deuil fermaient ce long +cortége.» + +De son côté, le gouvernement, craignant que cette démonstration +funèbre ne dégénérât en agression, avait mis sur pied vingt-cinq mille +hommes de troupes, qui étaient ou cantonnées sur les places, ou +consignées dans les casernes. Le cortége suivit les boulevards +jusqu'au pont d'Austerlitz, d'où le cercueil devait être transporté +dans le département des Landes; mais, pendant toute la marche, il y +eut non le recueillement d'une pompe funèbre, mais l'agitation qui +précède une insurrection, des cris de Vive la République! A bas +Louis-Philippe! Vive la Pologne! des rixes avec les sergents de ville, +des apprêts de guerre. Au moment des adieux, l'apparition d'un drapeau +rouge ayant excité le plus violent tumulte, l'approche de quelques +escadrons de cavalerie fit engager la lutte. Alors les cris: Aux +armes! retentirent de toutes parts; on fit des barricades, on enleva +des postes, on pilla des magasins d'armuriers, et, à la fin de la +journée, l'insurrection était maîtresse du Marais, du faubourg +Saint-Antoine, du quartier Saint-Martin, des Halles, enfin de toute +une moitié de la ville. Mais le parti républicain n'avait ni centre, +ni plan, ni chefs, et, malgré les cent mille hommes qui avaient suivi +le convoi funèbre de Lamarque, il était peu nombreux, même dans le +peuple; en effet, la plupart des ouvriers qui venaient de prendre <p.304> +les armes, l'avaient fait par entraînement, par haine aveugle contre le +gouvernement, par amour de la lutte et de la poudre. Les barricades du +5 juin ne trouvèrent donc pas de défenseurs; faciles à élever au +milieu d'une population étonnée et tremblante, elles furent +promptement abandonnées, et Paris presque entier resta muet, terrifié +ou indigné au cri de Vive la République! + +_6 juin_.--Le gouvernement concentre ses forces, appelle de nouvelles +troupes, joint à la garde nationale de la ville celle de la banlieue, +dont le dévouement lui est connu, et, dès le matin, il reprend la +plupart des positions dont les insurgés s'étaient emparés d'emblée, et +occupe par deux grands corps d'armée les boulevards et les quais +jusqu'à la Bastille, enfermant ainsi la révolte dans les quartiers du +Temple et Saint-Martin. Louis-Philippe, accompagné de ses fils, de ses +ministres, d'un nombreux état-major, avait passé en revue la plupart +des bataillons: il parcourt toute la ligne des boulevards et des +quais, aux cris de Vive le roi! A bas les républicains! pendant que la +fusillade continue dans les quartiers du centre. Les insurgés, chassés +successivement de leurs postes, s'étaient concentrés dans la rue +Saint-Martin, près de la vieille église Saint-Merry, protégés par de +formidables barricades et ayant fait de quelques maisons de vraies +citadelles; ils étaient à peine trois ou quatre cents; pendant douze +heures, cette poignée d'insensés tient en échec une armée entière, +commandée par le maréchal Soult; et le canon seul peut emporter les +réduits de ces héritiers des Jacobins de 93, qui sont presque tous +tués ou pris. Dans ces funestes journées, la garde nationale eut 18 +morts et 154 blessés, la troupe de ligne 75 morts et 292 blessés. La +perte des insurgés fut au moins de 250 hommes tués. + +A la suite de cette insurrection, qui raffermit le gouvernement de +juillet, Paris est mis en état de siége, l'école Polytechnique et <p.305> +l'école d'Alfort licenciées, l'artillerie de la garde nationale +dissoute, etc. Le préfet Gisquet fait arrêter dix huit cents personnes +sur les plus minces soupçons, et il ordonne aux médecins de faire la +déclaration des blessés qu'ils auront secourus. Trois journaux sont +suspendus; deux conseils de guerre permanents jugent les prisonniers; +une sorte de terreur règne dans toute la ville. Mais la bourgeoisie +qui avait demandé d'abord des mesures sévères de répression, +s'inquiète bientôt de ces rigueurs irritantes, et elle applaudit à un +arrêt de la cour de cassation, qui déclare l'état de siége illégal et +annule les arrêts des conseils de guerre. L'état de siége est levé (29 +juin). + + + +§ XXXIX. + +Paris de 1832 à 1840. + + +_19 novembre_.--Le roi, en allant ouvrir la session des Chambres, +traverse le Pont-Royal au milieu d'une nombreuse escorte et d'une +double haie de gardes nationales; un coup de pistolet, qui ne +l'atteint pas, est tiré sur lui. L'assassin s'échappe dans la foule et +ne peut être découvert. + +_25 juin_ 1833.--M. de Rambuteau est nommé préfet de la Seine en +remplacement de M. de Bondy. + +_28 juillet_.--La statue de Napoléon est rétablie sur la colonne de +1805. + +_20 avril_ 1834.--Depuis la loi du 28 pluviôse an VIII, qui, en +renouvelant tout le système administratif de la France, avait donné à +Paris pour magistrats deux préfets assistés de douze maires, et d'un +conseil de département remplissant les fonctions de conseil municipal, +aucune loi n'avait été faite pour l'administration de la capitale, qui +était restée complétement, sous la Restauration comme sous l'Empire, +dans la main du pouvoir exécutif. Les attributions des maires avaient +été réduites, par ordonnance, à la tenue des registres de l'état <p.306> +civil, et le conseil municipal, nommé par le gouvernement, n'était +appelé qu'a voter sur les questions qui lui étaient soumises; après la +révolution de juillet, l'opinion publique demande une réforme, et une +loi organise ainsi le conseil général de la Seine et le conseil +municipal: + +1º Le conseil général de la Seine se compose de quarante-quatre +membres, dont trente-six pour la ville de Paris et huit pour les +arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis. + +2º Les élections de ces conseillers sont faites par les électeurs +politiques, auxquels sont adjointes certaines catégories de citoyens, +magistrats, professeurs, notaires, etc. + +3º Trente-six membres de ce conseil général forment le conseil +municipal de Paris. + +4º Il y a un maire et deux adjoints pour chacun des arrondissements; +ils sont choisis par le roi sur une liste de douze candidats nommés +par les électeurs de chaque arrondissement. + +Les sociétés démocratiques se multiplient, répandent partout des +brochures calomnieuses contre la dynastie et ne cachent pas leurs +projets de guerre civile. La plus importante est la société des +_Droits de l'homme_, refuge de tous les mécontents et amalgame de +toutes les doctrines, mais qu'un sentiment unique semble animer, la +haine contre le gouvernement _apostat_ de 1830: elle a dans Paris cent +soixante-trois sections, elle s'est affilié de nombreuses sociétés +dans tout le royaume; elle fait des souscriptions, entretient des +journaux, envoie des missionnaires, amasse des armes; c'est à la fois +un gouvernement et une armée. Néanmoins, le parti républicain est plus +bruyant que nombreux; il a des sectateurs à Paris, mais dans une +minorité de la population; il est détesté de la majorité, qui voit en +lui non les représentants des idées progressives, mais les fauteurs du +désordre et de l'anarchie. + +Le ministère, sollicité par la bourgeoisie parisienne, qui demande <p.307> +avec instance des mesures de rigueur et des lois de salut, fait voter +deux lois, l'une contre les crieurs publics (6 février), «qui +faisaient de tous les coins de rues des tribunes démagogiques,» +l'autre contre les associations démocratiques (29 mars), «qui étaient, +disait M. Thiers, la discipline de l'anarchie.» La première est +l'occasion de tumultes que la police apaise en tombant à coups de +bâton sur les émeutiers, les curieux et les passants; la seconde est +une loi de mort pour le parti républicain, qui, étant une minorité, +n'a de puissance et de valeur que par l'association. Les démocrates en +sont consternés et se décident à lutter contre elle par la force des +armes: une insurrection terrible éclate à Lyon et n'est réprimée +qu'après une bataille de quatre jours. + +_13 avril_.--A la nouvelle des événements de Lyon, les républicains de +Paris s'agitent; mais ils avaient annoncé leur prise d'armes avec une +si folle confiance, qu'au premier mouvement leurs chefs sont arrêtés +et que l'insurrection dégénère en une émeute de quelques rues et de +quelques heures. Elle a principalement pour théâtre les quartiers du +Temple et Saint-Martin, avec le faubourg Saint-Jacques; des barricades +y sont élevées et hardiment défendues; mais, le lendemain, le +gouvernement déploie quarante mille hommes de troupes, outre la garde +nationale; les rues Beaubourg et Transnonain, où s'était concentrée +l'insurrection, sont enveloppées et enlevées. La victoire de l'ordre +est ensanglantée par un horrible événement: quand le combat est +terminé et que les troupes sont maîtresses de tous les points, un coup +de fusil part d'une maison de la rue Transnonain, les soldats se +précipitent dans cette maison, qu'on leur ouvre comme à des +libérateurs, et ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent, hommes, +femmes, enfants! + +Une ordonnance royale transforme la Chambre des pairs en cour de <p.308> +justice pour juger les insurgés d'avril. Le procès commence le 5 mai +1835 et ne finit que le 18 janvier 1836; il est l'occasion de nombreux +scandales et d'une grande agitation dans Paris; des rassemblements ne +cessent, surtout dans les premiers jours, d'entourer le Luxembourg. +Sur les cent vingt-trois accusés, trente-sept sont condamnés à la +déportation, les autres à la détention. + +_28 juillet_.--L'anniversaire de la révolution est célébré par une +grande revue de la garde nationale. Au moment où le roi passe sur le +boulevard du Temple avec ses fils et un nombreux état-major, une +détonation terrible se fait entendre, et autour de lui tombent morts +le maréchal Mortier, le général Lachasse, deux colonels, un capitaine, +six gardes nationaux, un vieillard, une femme, une jeune fille; +vingt-neuf autres personnes sont blessées. Une machine infernale, +composée de vingt-cinq canons de fusil, avait été dressée dans la +maison nº 50 du boulevard pour tuer le roi; l'homme qui y a mis le feu +est sur-le-champ arrêté: c'est un misérable aventurier, nommé Fieschi, +qui a pour complices deux membres de la société des Droits de l'homme, +Pepin, épicier et capitaine de la garde nationale, Morey, vieux +jacobin de 93. L'indignation qu'inspire ce lâche forfait est +universelle; le roi et ses fils, à leur retour aux Tuileries, sont +accueillis par des transports d'enthousiasme; toute la population +demande à grands cris la répression des mauvaises passions qui peuvent +enfanter de si grands crimes. + +_5 août_.--Funérailles des victimes de l'attentat Fieschi: la pompe +funèbre part de l'église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, et se dirige +par les boulevards vers l'église des Invalides, où ces victimes sont +inhumées. Paris voit avec une profonde douleur, une véritable +consternation, ces quatorze cercueils échelonnés, depuis l'humble +ouvrière jusqu'au maréchal de France. + +_14 juin 1837_.--Une fête pyrotechnique est donnée au Champ-de-Mars, +pour le mariage du duc d'Orléans; elle est attristée par la mort <p.309> +de huit personnes, qui sont écrasées dans la foule près de la grille de +l'École militaire. + +_24 août 1838_.--Naissance du comte de Paris. C'est le troisième +enfant royal que, depuis trente ans, Paris voit naître: le premier +avait été nommé roi de Rome, comme témoignage de la grandeur de +l'empire, où Rome n'était plus qu'une ville de province; le deuxième +avait été nommé duc de Bordeaux, pour célébrer le royalisme de la cité +qui avait la première proclamé les Bourbons; le troisième est nommé +comte de Paris, par reconnaissance pour la ville qui a fait la +révolution de juillet et intronisé la nouvelle dynastie. + +_27 novembre_.--Le maréchal Mouton de Lobau, commandant de la garde +nationale de Paris, meurt: il est remplacé par le maréchal Gérard. + +_12 mai 1839_.--A cette époque, Paris jouit d'un grand calme et d'une +prospérité toujours croissante; ce calme et cette prospérité sont tout +à coup troublés par le coup de main le plus insensé: c'est un +dimanche, et la moitié de la population est hors de la ville, quand, +dans la rue Bourg-l'Abbé, une centaine d'hommes, que dirigent des +conspirateurs émérites, Barbes, Blanqui, Martin-Bernard, enfonce une +boutique d'armurier, crie: Aux armes! et commence des barricades. +D'autres groupes se précipitent sur les postes du marché Saint-Jean, +de l'Hôtel-de-Ville, du Palais-de-Justice, où ils tuent ou désarment +les soldats surpris. Cette poignée d'émeutiers croyait trouver la +population animée de leurs passions impatientes, agitée par les +troubles des hautes régions politiques, lassée de la monarchie de +juillet; mais tout Paris s'étonne, s'indigne de cette prise d'armes, +qui ressemble à un guet-apens; les barricades à peine formées sont +enlevées sans obstacle, et l'émeute, après avoir essayé de se +concentrer dans le quartier Saint-Martin, finit, en laissant quelques +morts et de nombreux prisonniers. + +Les insurgés sont traduits devant la cour des pairs, qui condamne <p.310> +à mort Barbès et Blanqui, et à la détention vingt-huit de leurs +complices. Le roi commue la peine des deux condamnés à mort. + +_29 juillet 1840_.--La plupart des combattants de juillet 1830 avaient +été enterrés sur divers points de la capitale, près des lieux même où +ils avaient succombé, dans le jardin du Louvre, au marché des +Innocents, au Champ-de-Mars, etc. Leurs restes mortels sont réunis et +transférés, d'après la loi du 30 août 1830, dans les caveaux de la +colonne de la Bastille. Cette translation se fait avec une grande +pompe: un char colossal, chargé de cinquante bières, traîné par +vingt-quatre chevaux, s'avance lentement, au milieu d'un cortége +immense, sur la longue ligne des boulevards. + + + +§ XL. + +Travaux et embellissements de Paris.--État moral de la population. + + +Depuis cinq à six années que le désordre des rues a presque +entièrement cessé, que le peuple s'est retiré des émeutes pour ne plus +s'occuper que de son bien-être matériel, l'industrie et le commerce +ont fait d'immenses progrès. Des entreprises de tout genre se forment +de toutes parts; les capitaux sont abondants, l'activité universelle, +et l'exposition de l'industrie en 1839, où Paris a deux mille +quarante-sept exposants, démontre quelles merveilles se sont faites +aussi bien dans les choses usuelles que dans les produits de luxe. On +ouvre dans les faubourgs de grandes usines, de grandes manufactures; +on ouvre, dans les quartiers à la mode et même dans les anciens +quartiers, des magasins éblouissants de richesses; il se fait une +transformation complète dans l'aspect extérieur et l'aménagement +intérieur des boutiques, qui appellent l'acheteur par mille <p.311> +séductions. Plus de quatre mille maisons sont construites de 1833 à +1848; des quartiers nouveaux sortent de terre; tous les terrains +restés vides ou cultivés dans les marais du Temple, du faubourg +Saint-Martin, du clos Saint-Lazare, du faubourg Montmartre, de la +Chaussée d'Antin, se couvrent de rues magnifiques et de maisons qui +semblent des palais. L'administration municipale, éclairée, pleine de +zèle, seconde ces améliorations en rendant nos vieilles rues de plus +en plus praticables, en leur donnant des chaussées bombées et des +trottoirs, en remaniant cent vingt kilomètres d'égouts, en faisant +bituminer et niveler les boulevards, en plantant d'arbres les quais et +les places, en augmentant le nombre des bornes-fontaines, en rendant +presque universel l'éclairage au gaz, en proscrivant tous les étalages +extérieurs qui gênent la voie publique. Elle met largement à exécution +le grand plan d'alignement et d'assainissement de la ville, en +continuant et complétant la ligne des quais, en déblayant cette ruche +immonde de la Cité, les abords de l'Hôtel-de-Ville, une partie des +halles; en ouvrant la grande rue Rambuteau, qui change la face des +quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, en nivelant et embellissant les +places de la Concorde et de la Bastille, en couvrant de constructions +pittoresques les Champs-Élysées, en réédifiant sur un plan magnifique +l'Hôtel-de-Ville, en restaurant Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et +vingt autres églises, en construisant le grand hôpital du Nord, les +prisons modèles de la Roquette et Mazas, les ponts Louis-Philippe et +du Carrousel, les fontaines Richelieu, Cuvier et Saint-Sulpice, le +monument de Molière, les annexes du Muséum d'histoire naturelle, etc. +L'État prend lui-même part aux embellissements de Paris en faisant +achever, avec magnificence, les monuments qui ont un caractère +national, tels que l'Arc de triomphe de l'Étoile, la colonne de +Juillet, le palais d'Orsay, le palais des Beaux-Arts, l'église de la +Madeleine, le Collége de France, le Panthéon, etc. + +Pendant cette période de paix et de prospérité, Paris devient de <p.312> +plus en plus le centre de la France: sa population s'élève en 1831[181] à +774,000; en 1836, à 909,000; en 1846, à 1,053,000, sur lesquels on +compte 67,000 indigents. Le nombre des voitures publiques et +particulières, qui n'était en 1818 que de 17,000, s'élève en 1837 à +35,000, et en 1847 à 76,000. + + [Note 181: C'est l'année où commencent les recensements + quinquennaux. Jusque-là, les chiffres donnés comme officiels + sur la population de Paris sont tout à fait problématiques et + certainement erronés. Voici ceux qu'on donne ordinairement + pour les époques antérieures: au XIIIe siècle, 120,000; au + XVe siècle, 150,000; sous Henri II, 200,000; à la fin du XVIe + siècle, 200,000; en 1680, 490,000; en 1720, 500,000; en 1752, + 576,000; en 1776, 658,000; en 1784, 660,000; en 1792, + 610,000; en 1798, après recensement, 640,000; en 1802, + 672,000; en 1806, 547,000; en 1808, 580,000; en 1810, + 594,000; en 1817, 713,000; en 1827, 890,000.] + +Mais l'activité industrielle et commerciale de cette époque, la +surexcitation qu'elle donne à tous les appétits matériels amènent une +concurrence effrénée, le plus hideux agiotage, un amour des écus plus +impudent, plus effronté qu'aux temps de la Régence et du Directoire. +Acquérir sans travail, sans instruction, par les voies les plus +courtes; inventer des moyens d'exploiter la crédulité; chercher des +dupes, enfin _faire des affaires_, devient la pensée et l'occupation +unique de la partie la plus influente de la population, d'une société +brillante et corrompue, sans croyances comme sans entrailles, qui ne +connaît que les plaisirs matériels et les jouissances du luxe. Dans +les trois premiers mois de 1838, il se forme plus de cent sociétés +industrielles au capital de 392 millions, et qui n'ont pour but que de +soutirer l'épargne des petites bourses et le produit des sueurs +populaires. On n'a plus que dédain et moquerie pour tout ce qui est +sentiment, idée, poésie, pour tout ce qui n'est pas lucre, argent, +matière. La Bourse est le théâtre principal de toutes ces <p.313> +spéculations frauduleuses: là on joue sur des bitumes fabuleux, des +mines qui n'existent pas, des chemins de fer qui ne se feront jamais. +Enfin, on retrouve partout ces tripotages d'argent, dans les +embellissements de Paris, dans les inventions industrielles, dans les +entreprises et travaux faits pour le gouvernement; et ce fut +l'occasion de tristes procès. + +Le peuple participe au progrès de cette époque par son travail, mais +faiblement par le profit qu'il en tire. D'abord, presque toutes les +améliorations matérielles de la ville sont faites dans les quartiers +riches; mais les quartiers St-Martin et du Temple, les faubourgs +St-Antoine et St-Marceau n'ont qu'une petite part dans les travaux des +égouts, des bornes-fontaines, des trottoirs, des chaussées bombées, +etc. Quant aux déblaiements faits dans la Cité, les halles, le +quartier St-Antoine, ils sont utiles à la beauté et à la salubrité de +la ville, mais ils chassent de leur logement à bon marché les ouvriers +qui ne peuvent les retrouver dans les palais construits dans les +quartiers neufs. Il ne se bâtit presque aucune maison nouvelle pour le +peuple, qui s'entasse de plus en plus dans les vieux quartiers, dans +ceux que le marteau des démolisseurs n'a pas encore atteints: aussi le +prix des loyers augmente-t-il sans cesse, et la difficulté de se loger +est-elle pour l'ouvrier le tourment de tous ses jours et la cause +perpétuelle de sa misère. Quant aux progrès industriels, ils ne se +manifestent pour lui que par la concurrence, qui amène l'avilissement +des salaires, des désastres fréquents, des chômages ruineux: Paris +devenu, depuis la paix, une ville manufacturière, a maintenant à subir +une nouvelle cause de calamités, les grandes crises commerciales. La +misère ne cesse donc pas de régner dans les faubourgs et les quartiers +populeux; en somme, elle est moins grande qu'elle n'était en 1789, +c'est-à-dire qu'elle atteint comparativement moins de personnes; mais, +pour celles qu'elle atteint, elle est aussi complète, aussi <p.314> +hideuse[182]. D'ailleurs, ce n'est pas impunément que les classes riches +donnent au peuple le spectacle de leurs passions cupides, de leur +amour effréné de luxe et de jouissances; ce n'est pas en vain que la +richesse s'étale à tous les coins de rue et sous toutes les formes; le +peuple veut aussi du bien-être et des plaisirs; il prend dans toutes +les habitudes de sa vie matérielle des goûts qui semblent lui être +étrangers; les temps de résignation et d'humilité sont passés; il veut +sa part d'aisance; il réclame ses droits; enfin, pendant que les +romans en feuilletons et les vaudevilles graveleux forment toute la +littérature des classes élevées, les livres sérieux vont dans les +ateliers, et l'immense débit des publications par livraisons atteste, +par les chiffres les plus éloquents, le menaçant progrès qui s'est +obscurément opéré dans l'instruction des masses populaires. + + [Note 182: En voici une triste preuve. Dans la séance de la + Chambre des députés du 24 février 1846, M. Berryer disait: + «Sur 27,000 personnes qui meurent à Paris par année, il y en + a près de 11,000 qui meurent dans les hôpitaux et 7,000 + autres qui sont enterrées gratuitement, dont la ville paie le + cercueil et le suaire. Il meurt donc 18,000 personnes sur + 27,000 qui ne laissent pas même de linceul pour les + envelopper!»--A cette époque, 80,000 personnes entraient + annuellement dans les hôpitaux et 100,000 étaient secourues à + domicile.] + + + +§ XLI. + +Paris de 1840 à 1848. + + +_Août et septembre 1840_.--Les affaires d'Orient amènent la rupture de +notre alliance avec l'Angleterre et l'ébauche d'une coalition des +quatre puissances du Nord contre la France. Le ministère, présidé par +M. Thiers, fait des préparatifs de guerre qui produisent une vive +agitation dans Paris. On entend partout des cris belliqueux; on chante +la _Marseillaise_ dans les rues et dans les théâtres; toutes les +passions des barricades semblent se réveiller, pleines d'espoir. <p.315> +A ces causes de troubles viennent se joindre des _grèves_ et coalitions +d'ouvriers, engendrées par la question des salaires, et que les partis +cherchent à exploiter à leur profit. Pendant huit à dix jours, on voit +successivement les ouvriers maçons, charpentiers, menuisiers, +serruriers, mécaniciens, tisseurs, enfin de tous les corps d'état, +descendre, par troupes de deux à trois mille, des communes de +Belleville, Pantin, la Villette, Saint-Mandé; pénétrer dans les +ateliers et fabriques, entraîner par la menace ou la séduction ceux de +leurs camarades qui travaillent, et arrêter ainsi l'industrie et les +transactions commerciales. Les travaux du chemin de fer d'Orléans, des +filatures du faubourg Saint-Antoine, des ateliers de voitures +publiques, se trouvent ainsi suspendus. Pendant huit à dix jours, les +rues et places sont encombrées d'ouvriers en grève qui se rassemblent, +pérorent, crient, chantent, complotent et montrent une agitation +menaçante. Dans le faubourg Saint-Antoine, deux sergents de ville sont +assassinés par une foule furieuse, et l'on commence des barricades. +Alors le gouvernement déploie une armée de troupes de ligne, de garde +municipale, de garde nationale, qui occupe les rues, les places, les +principaux postes, et empêche l'émeute d'éclater. «La journée a été +sombre, dit un journal; trois francs de baisse sur les fonds publics; +quelques tentatives de barricades, qui ont heureusement échoué; la +ville occupée militairement par une chaîne de postes; les physionomies +sinistres: voilà le spectacle affligeant que Paris a présenté.» Enfin, +les attroupements d'ouvriers, refoulés sur tous les points, se +dispersent sans collision violente. On fait de nombreuses +arrestations; l'effervescence se calme peu à peu; le peuple retourne à +ses travaux: mais le gouvernement ne songe pas à résoudre les +questions menaçantes qui ont produit ces rassemblements; il croit en +être quitte en faisant prononcer contre quelques ouvriers des <p.316> +condamnations judiciaires et la prison; et pourtant on sent, dans les +demandes faites par ces ouvriers, relatives à la diminution des heures +de travail, à la suppression des _tâcherons_ et des _marchandeurs_, à +l'égalité des salaires, non-seulement des souffrances réelles à +soulager, mais les doctrines du socialisme, qui commencent à égarer le +peuple en lui donnant sur l'organisation du travail les espérances les +plus chimériques. + +Ce sont les derniers troubles qui agitent les rues jusqu'à la +révolution de 1848. Le gouvernement se croit désormais sûr de la +soumission de Paris: il a commencé à fortifier cette ville. + +Les humiliations de 1814 et de 1815 avaient laissé des traces +profondes dans tous les esprits, avec de vives appréhensions pour +l'avenir; la frontière formidable dont le génie de Vauban avait doté +la France avait été si facilement et par deux fois violée; Paris avait +été si facilement pris; deux révolutions avaient été si facilement +faites, grâce à l'occupation de la capitale, qu'il devait rester chez +les étrangers (et les événements de 1840 venaient de le démontrer) +l'espoir et la tentation de renouveler ces outrages et de venir mâter +la révolution dans son centre. Aussi, depuis 1815, avait-on songé +plusieurs fois à rendre à notre frontière son importance et son +efficacité, en fortifiant Paris, c'est-à-dire en ôtant à l'ennemi la +pensée d'y arriver par une course rapide et de l'enlever par un coup +de main. Ainsi, en 1826, un plan de fortification de Paris avait été +proposé à Charles X par le ministre de la guerre, M. de +Clermont-Tonnerre; en 1831, et au moment où l'on pouvait craindre une +coalition nouvelle, on commença quelques ouvrages de défense sur les +hauteurs qui avoisinent Paris; enfin, en 1836, un projet de loi fut +présenté à la Chambre des députés, mais il y éprouva un accueil si peu +favorable que le ministère le retira: c'est que malheureusement on +croyait que le gouvernement de Louis-Philippe, comme celui de <p.317> +Charles X, en voulant fortifier Paris, avait l'arrière-pensée de se +servir, contre la population, des bastilles qu'il devait élever; et les +Parisiens étaient formellement opposés à ce projet. + +Les événements de 1840 permirent au gouvernement de brusquer la +solution de la question; les fortifications de Paris furent +commencées, par ordonnance royale (13 septembre), et encore bien que +les dangers de guerre vinssent à se dissiper, elles furent continuées; +enfin la question arriva devant les Chambres (10 janvier 1841). M. +Thiers fut le rapporteur du projet de loi et s'appuya de l'opinion de +Vauban: «La prise de Paris, disait celui-ci, serait un des malheurs +les plus grands qui pût arriver à ce royaume, et duquel il ne se +relèverait de longtemps et peut-être jamais.» Puis il justifia, en ces +termes, cette puissante centralisation de Paris, qui a été si souvent +calomniée: + +«Notre beau pays a un immense avantage, il est _un_. Trente-quatre +millions d'hommes, sur un sol d'une moyenne étendue, y vivent d'une +même vie, y sentent, y pensent, y disent la même chose, presque au +même instant. Grâce surtout à des institutions qui portent la parole +en quelques heures d'un bout de la France à l'autre; grâce à des +moyens administratifs qui portent en quelques minutes un ordre aux +extrémités du sol, ce grand tout pense et se meut comme un seul homme. +Il doit à cet ensemble une force que n'ont pas des empires beaucoup +plus considérables, mais qui sont privés de cette prodigieuse +simultanéité d'action; mais il n'a ces avantages qu'à la condition +d'un centre unique, d'où part l'impulsion commune, et qui meut tout +l'ensemble. C'est Paris qui parle par la presse, qui commande par le +télégraphe. Frappez ce centre, et la France est comme un homme frappé +à la tête. Eh bien! que devons-nous faire dans une situation +semblable? Ce Paris, qu'on veut frapper, il faut le couvrir; ce but, +que se proposent les grandes guerres d'invasion, il faut le leur <p.318> +enlever en le mettant à l'abri de leurs coups. En supprimant ce but, +vous ferez tomber toutes les combinaisons qui tendent vers lui. En un +mot, fortifiez la capitale, et vous apportez une modification immense +à la guerre, à la politique; vous rendez impraticables les guerres +d'invasion, c'est-à-dire les guerres de principe.» + +La loi relative aux fortifications de Paris fut adoptée par les deux +Chambres et publiée le 3 avril; en voici les principaux articles: + +1.--Une somme de 140 millions est spécialement affectée aux travaux +des fortifications de Paris. + +2.--Ces travaux comprendront: 1º une enceinte continue embrassant les +deux rives de la Seine, bastionnée et terrassée avec dix mètres +d'escarpe revêtue; 2º des ouvrages extérieurs casematés. + +7.--La ville de Paris ne pourra être classée parmi les places de +guerre du royaume qu'en vertu d'une loi spéciale. + +9.--Les limites actuelles de l'octroi de la ville de Paris ne pourront +être changées qu'en vertu d'une loi spéciale. + +_14 décembre 1840_.--Les restes mortels de Napoléon, qu'une frégate +est allée chercher à Sainte-Hélène, arrivent à Paris, par l'Arc de +triomphe de l'Étoile, pour être transportés aux Invalides, en suivant +l'avenue des Champs-Élysées, la place et le pont de la Concorde, le +quai et l'esplanade des Invalides. Tout cet espace a été décoré de +statues, de colonnes, de candelabres; la garde nationale, trente mille +hommes de troupes de ligne, toutes les autorités, les cours de +justice, l'Institut, l'Université, une multitude de généraux et +d'officiers, assistent à cette translation, qui se fait avec une +grande magnificence, au milieu d'une multitude immense accourue de +toutes les villes voisines. L'église des Invalides, flamboyante de +feux et tapissée entièrement de noir et d'argent, avait été +transformée en une grande chapelle ardente, où se célèbre <p.319> +pompeusement une messe funèbre; le roi y assiste avec toute sa +famille. + +Le cercueil est placé dans une chapelle, en attendant le monument qui +doit être élevé à l'empereur sous le dôme, et, pendant plusieurs mois, +la foule ne cesse de se porter aux Invalides. + +Cette cérémonie, outre qu'elle ôte à la mort de Napoléon ce caractère +de vague poésie qui faisait, d'un rocher perdu dans l'immensité des +mers, le plus digne, le plus solennel des tombeaux, réveille à Paris +le bonapartisme, qui semblait éteint. + +_13 septembre 1841_.--Depuis sa tentative de 1834, la République a +cessé d'exister comme parti actif et belligérant; mais des hommes de +sang et d'anarchie continuent à s'agiter dans les bas-fonds de la +société et trament des complots dans les cabarets des faubourgs, dans +des clubs secrets composés d'ouvriers débauchés ou paresseux, de +scélérats impatients d'un coup de main; et, de temps en temps, il sort +de ces bouges quelque assassin qui tente d'en finir avec la monarchie +bourgeoise par la mort de Louis-Philippe. Paris est ainsi +successivement troublé et indigné par les attentats d'Alibaud (25 juin +1836), de Meunier (28 décembre 1836), de Darmès (15 octobre 1840), dont +le palais des Tuileries ou ses abords sont le théâtre. Un nouveau +crime, plus stupide que les premiers, jette encore l'alarme dans la +population. + +Le 17e léger revient d'Afrique avec son colonel, le duc d'Aumale, pour +tenir garnison à Paris: il entre par le faubourg Saint-Antoine, au +milieu d'une foule nombreuse, qui salue d'acclamations nos modestes et +laborieux soldats d'Algérie. A la hauteur de la rue Traversière, un +coup de pistolet est tiré sur le jeune prince et ne l'atteint pas. +L'assassin, Quenisset, est arrêté avec quelques-uns de ses complices +et traduit devant la cour des pairs. Trois sont condamnés à mort, +trois à la déportation, six à la détention: dans le nombre se trouve +odieusement compris un rédacteur de journal, Dupoty, comme <p.320> +coupable de _complicité morale_. + +_8 mai 1842_.--Un convoi de cinq à six cents personnes, qui revient de +Versailles par le chemin de fer de la rive gauche, déraille par la +rupture de l'essieu d'une machine: cinq voitures sont brisées et +incendiées; cinquante-deux personnes périssent, et une multitude +d'autres sont blessées. Cet horrible événement jette la consternation +dans Paris, et la foule se presse éplorée à la Morgue et au cimetière +du Sud, où l'on a exposé les cadavres méconnaissables des victimes. + +_1er juin_.--Loi relative à l'établissement du réseau des grandes +lignes des chemins de fer, et combinant l'action du gouvernement avec +celle des compagnies financières. Cette loi double l'importance de la +capitale de la France en la faisant le centre de nouvelles +communications qui doivent porter la vie à toutes les extrémités. Les +chemins de fer votés sont ceux de Paris à la frontière de Belgique, à +la Manche, à la frontière d'Allemagne, à la Méditerranée, à la +frontière d'Espagne, à l'Océan, au centre de la France. + +_13 juillet_.--Le duc d'Orléans, sur la route de Paris à Neuilly, fait +une chute de voiture et meurt dans les bras du roi. Ses funérailles +sont célébrées avec une grande pompe. La famille royale fait élever +une chapelle sur l'emplacement de la maison où est mort le jeune +prince, dont la perte est accueillie par une douleur universelle. + +_Juillet_.--Les chambres votent des crédits pour la reconstruction de +la bibliothèque Sainte-Geneviève, l'Institut des jeunes aveugles et le +monument de Napoléon, ainsi que pour l'acquisition de la collection +d'antiquités de Dusommerard et de l'hôtel de Cluny, dont on fait un +musée d'antiquités françaises. + +_1er août_.--Dernières élections faites sous le gouvernement de +juillet. Le ministère obtient par toute la France une plus grande <p.321> +majorité, excepté à Paris, qui continue à envoyer dix députés de +l'opposition, parmi lesquels MM. Carnot, Marie, etc. + +_1847_.--Une mauvaise récolte amène la disette dans une grande partie +de l'Europe. Pendant sept mois, l'administration municipale de Paris +fait distribuer des bons de pain, à prix réduit, aux familles +indigentes ou malaisées, ce qui cause à la ville une dépense de 9 +millions. Cette distribution révèle le peu de progrès qui s'est fait +dans le bien-être des classes populaires pendant les années +précédentes, malgré l'accroissement prodigieux de la richesse +publique: la population de Paris est, à cette époque, de 1,053,000 +habitants; «on trouve sur ce nombre, dit M. de Cambray, chef du bureau +des hospices, 635,000 habitants susceptibles de participer, comme +malaisés, à la distribution des secours publics extraordinaires. +L'assistance de l'administration n'a cependant pas été réclamée par un +aussi grand nombre de personnes, parce que beaucoup de célibataires, +beaucoup même de familles laborieuses se sont, par un louable +sentiment de pudeur, abstenus de solliciter des secours. C'est ce qui +explique qu'au lieu de 635,000 personnes qui auraient pu figurer sur +les listes de distribution de bons de pain, il n'y en a jamais eu plus +de 475,000, et que le chiffre moyen est resté inférieur à 400,000.» + +_10 juillet_.--L'opposition, n'ayant plus d'espoir de vaincre la +majorité dévouée au ministère, se décide à agiter le pays par des +réunions, des pétitions en faveur de la réforme électorale, des +protestations «contre les lâchetés, les hontes, les souillures qui +menacent de gangrener la France.» Le premier banquet _réformiste_ a +lieu dans un jardin voisin de la barrière Poissonnière, appelé le +_Château-Rouge_; douze cents électeurs et un grand nombre de députés y +assistent, et les convives sont accueillis par des acclamations de la +foule. + +_Janvier 1848_.--La session des Chambres commence, et la <p.322> +discussion de l'adresse au roi enfante une révolution. Le ministère se +déclare résolu à empêcher les banquets réformistes, et fait insérer dans +l'adresse: que «l'agitation de la France n'est produite que par des +passions aveugles ou ennemies.» + +Après la discussion de l'adresse, cent députés déclarent qu'ils sont +résolus à poursuivre par tous les moyens légaux le maintien du droit +de réunion, et un banquet solennel est annoncé pour le 22 février dans +les Champs-Élysées. + +_21 février_. La commission du banquet invite la garde nationale, les +écoles, la population entière à faire cortége aux députés, pairs de +France, électeurs qui doivent assister à cette réunion. + +_22, 23 et 24 février_.--Le gouvernement appelle des troupes et +déclare qu'il s'opposera au banquet par la force. Les commissaires, en +présence des mesures qu'a prises le ministère, annoncent que la +réunion est ajournée. Mais des troubles commencent et deviennent le +lendemain plus menaçants. + +La garde nationale se rassemble au cri de Vive la réforme! les troupes +indécises n'osent faire usage de leurs armes. Le ministère donne sa +démission. La joie est universelle; les troupes et le peuple +fraternisent. Paris est illuminé; mais le soir, devant le ministère +des affaires étrangères, qui est gardé par un bataillon d'infanterie, +une colonne de peuple qui se pressait sur le boulevard au cri de Vive +la réforme! est accueillie par une décharge à bout portant, résultat +du plus déplorable malentendu: cinquante-deux personnes tombent mortes +ou blessées. On crie: A la trahison! Aux armes! tout Paris se couvre +de barricades, et le parti républicain, cette minorité vaincue en +1832, 1834, 1839, profite de la défaillance du gouvernement, de la +stupeur de la population parisienne pour faire une nouvelle +révolution. + +Alors Louis-Philippe abdique et nomme régente la duchesse <p.323> +d'Orléans. Mais les Tuileries et le palais Bourbon sont envahis par les +insurgés; la famille royale s'enfuit, et les républicains nomment un +gouvernement provisoire composé de sept députés; ce gouvernement +s'installe à l'Hôtel-de-Ville, y prend la dictature et proclame la +république[183]. + + [Note 183: Nous avons abrégé les derniers événements de + l'histoire générale de Paris jusqu'en 1848, et nous n'avons + rien dit de la révolution de février et des événements si + graves dont la capitale a été le théâtre depuis cette époque, + parce que nous croyons que le temps n'est pas encore venu + d'écrire l'histoire impartiale de cette période. Néanmoins, + nous énoncerons, chacun à sa place, les principaux faits de + l'histoire de Paris de 1848 à 1856, dans l'Histoire des + quartiers de Paris.] + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +PREMIÈRE PARTIE. + +HISTOIRE GÉNÉRALE. + + + +LIVRE PREMIER. + +PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE. + +(53 AV. J.-C.--1789.) + + +§ 1. Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille + de Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis + et sainte Geneviève............................................. 1 + +§ 2. Paris sous les rois de la première race........................ 5 + +§ 3. Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par + les Normands.................................................... 7 + +§ 4. Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de + Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.............................. 9 + +§ 5. Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de + la ville....................................................... 13 + +§ 6. Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet + bourgeois, etc................................................. 17 + +§ 7. Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI. + --Richesse et population de la ville à cette époque............ 21 + +§ 8. Paris sous Jean et Charles V.-Troisième enceinte de + Paris.--Étienne Marcel......................................... 24 + +§ 9. Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens. + --Meurtre de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris........... 28 + +§ 10. Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré. + --Prise de Paris par les troupes royales....................... 34 + +§ 11. Paris sous Louis XI et ses successeurs, jusqu'à Henri II. + --Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, + Amyot, Villon.--Les confrères de la Passion.................... 37 + +§ 12. Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy. + --Les barricades de 1588....................................... 44 + +§ 13. Siége et prise de Paris par Henri IV.......................... 52 + +§ 14. Tableau de Paris sous Henri IV................................ 55 + +§ 15. Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier + du Palais-Royal et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations + religieuses.--Promenades et théâtres........................... 59 + +§ 16. Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du + faubourg Saint-Antoine......................................... 69 + +§ 17. Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations + d'hommes célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation + du peuple et de la bourgeoisie................................. 78 + +§ 18. Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État + des moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, + etc............................................................ 90 + +§ 19. Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de + la révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique + de la population de Paris...................................... 99 + + + + +LIVRE II. + +PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION. + +(1789.--1848.) + + +§ 1. Élections aux États-Généraux.--Révolution du 14 juillet.--Institution + de la municipalité et de la garde nationale.................... 109 + +§ 2. État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et + Berthier--Famine.--Journées d'octobre.......................... 114 + +§ 3. Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique + de la capitale.--Abolition des couvents et suppression + de nombreuses églises.--Clergé constitutionnel de Paris........ 122 + +§ 4. Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire + du Champ de Mars............................................... 127 + +§ 5. Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats + de Châteauvieux.--Journée du 20 juin........................... 134 + +§ 6. Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du + 10 août........................................................ 138 + +§ 7. Domination de la Commune de Paris.--Massacres de + septembre.--Départ des bataillons de volontaires. + Tableau des bataillons de volontaires de la première levée..... 144 + +§ 8. Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris + le 21 janvier.................................................. 151 + +§ 9. Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de + Paris.......................................................... 158 + +§ 10. Journées des 31 mai et 2 juin................................ 162 + +§ 11. Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes + révolutionnaires............................................... 165 + + Tableau des bataillons parisiens de la levée en masse........ 167 + +§ 12. Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de + la Raison..................................................... 171 + +§ 13. Supplices des hébertistes et des dantonistes.--Tableau + de Paris pendant la terreur................................... 175 + +§ 14. Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution + du 9 thermidor.--Fin de la Commune de Paris................... 181 + +§ 15. Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de + Paris.--Jeunesse dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses + de Marat et de Rousseau....................................... 186 + +§ 16. Famine.--Journée du 12 germinal et du 1er prairial........... 190 + +§ 17. Journée du 13 Vendémiaire.--Fin de la Convention............. 199 + +§ 18. Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales............... 205 + +§ 19. Culte naturel ou des Théophilanthropes....................... 210 + +§ 20. Tableau de Paris sous le Directoire.......................... 214 + +§ 21. Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement + du culte catholique.--Embellissements de Paris................ 217 + +§ 22. Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion + et agitation de Paris à cette époque.--Établissement + de l'Empire................................................... 224 + +§ 23. Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon. + Fêtes du sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris + après Austerlitz et Iéna...................................... 229 + +§ 24. Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'Empereur.--Naissance + du roi de Rome................................................ 236 + +§ 25. Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de + Mallet.--Les Parisiens à Lutzen et à Leipsig.................. 241 + +§ 26. Paris en 1814.--Dispositions de la population. Rétablissement + de la garde nationale.--Derniers contingents de la + population parisienne......................................... 246 + +§ 27. État de Paris au commencement de 1814.--Départ de + l'impératrice.--Bataille de Paris............................. 252 + +§ 28. Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée + des armées alliées............................................ 256 + +§ 29. Paris pendant la première restauration....................... 260 + +§ 30. Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée + des fédérés................................................... 264 + +§ 31. Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de + Waterloo.--Capitulation du 8 juillet.......................... 267 + +§ 32. Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII. + Prospérité honteuse de la ville............................... 272 + +§ 33. Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de 1820.--Le + carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie........ 278 + +§ 34. Embellissements de Paris sous la restauration................ 280 + +§ 35. Paris pendant le règne de Charles X.......................... 282 + +§ 36. Journées de Juillet.......................................... 287 + +§ 37. Paris de 1830 à 1832......................................... 294 + +§ 38. Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 + juin.......................................................... 300 + +§ 39. Paris de 1832 à 1840......................................... 305 + +§ 40. Travaux des embellissements de Paris.--État moral + de la population.............................................. 310 + +§ 41. Paris de 1840 à 1848......................................... 314 + + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des +Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + +***** This file should be named 18865-8.txt or 18865-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/6/18865/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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