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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I
+
+Author: Théophile Lavallée
+
+Release Date: July 18, 2006 [EBook #18865]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation
+des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de
+pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le
+format <p.xxx> sur la première ligne de la page.
+Les notes ont de plus été décalées vers la droite afin de permettre une
+lecture plus fluide.]
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE PARIS
+
+ DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A NOS JOURS
+
+ PAR
+
+ THÉOPHILE LAVALLÉE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
+ choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
+ la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
+ tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François
+ que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
+ son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
+ diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
+ nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»
+
+ MONTAIGNE.
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS.
+
+ 1857
+
+ Paris.--Impr. CARION, rue Bonaparte, 64.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE PARIS <p.001>
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ HISTOIRE GÉNÉRALE
+
+
+
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.
+
+ (53 av. J.-C.--1789.)
+
+
+
+§ I.
+
+Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de
+Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis et sainte
+Geneviève.
+
+
+L'origine de Paris est inconnue. Un siècle avant la naissance de
+Jésus-Christ ce n'était encore qu'un misérable amas de huttes de
+paille, enfermé dans une petite île, «qui avait, dit Sauval, la forme
+d'un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau.» La Seine
+servait de défense à cette bourgade, qui était unie à deux rives par
+quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la
+nommaient _Loutouhezi_, c'est-à-dire habitation au milieu des eaux,
+_Lucotecia_, suivant Ptolémée, _Leutekia_, suivant Julien. C'était le
+chef-lieu du petit canton des _Parisiens_, peuple de bateliers et de
+pêcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied
+8,000 hommes armés, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure
+dans ses armoiries[1].
+
+ [Note 1: «Les armoiries de la ville de Paris sont, dit
+ Piganiol de la Force, de gueule à un navire frété et voilé
+ d'argent, flottant sur les ondes de même, au chef semé de
+ France.» (_Descript. histor. de la ville de Paris_, t. Ier,
+ p. 48.)]
+
+Il fallut que César vînt faire la conquête de la Gaule pour que <p.002>
+l'existence de la pauvre _Lutèce_ et le nom des Parisiens fussent
+révélés au monde: en l'an 53 avant Jésus-Christ, «il convoqua,
+raconte-t-il lui-même, l'assemblée des Gaulois à Lutèce, ville des
+Parisiens[2].» Et voilà les premiers mots que l'histoire prononce sur
+la métropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune
+singulière, l'acte de naissance de la cité qui semble avoir
+l'initiative des grands mouvements de l'humanité nous est fourni par
+le génie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes.
+Alors ces bords de la Seine, où s'entassent aujourd'hui tant de
+palais, où gronde tant de bruit, où fourmille une population si
+ardente, étaient couverts de longs marécages, de tristes bruyères,
+d'épaisses forêts qui allaient couronner les hauteurs voisines,
+immense solitude coupée à peine par quelques cultures, habitée à peine
+par quelques centaines de sauvages.
+
+ [Note 2: _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. III.]
+
+Ces sauvages surent pourtant défendre héroïquement leur patrie contre
+l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingétorix fut
+le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayèrent bravement
+de barrer le chemin à un lieutenant de César, qui, avec quatre
+légions, cherchait à rejoindre son général. A son approche, ils
+brûlèrent leur ville et ses ponts, et, aidés de leurs voisins, ils se
+retranchèrent dans les marais fangeux que formait la Bièvre. Mais les
+Romains tournèrent le camp parisien en passant la Seine devant les
+hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite
+aujourd'hui de Grenelle, un combat où les Gaulois furent vaincus, et
+dans lequel les soldats de Lutèce périrent presque tous. C'est la
+première bataille de Paris! On sait quelle a été la dernière!... Entre
+ces deux défaites, que de fortunes diverses avaient courues la
+puissante Rome et l'humble Lutèce! Dans la première, un Romain conquérait
+la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprême pouvoir, <p.003>
+à l'empire du monde; dans la deuxième, le César de l'histoire moderne
+perdait avec la Gaule, à qui il avait donné une grandeur digne de la
+grandeur romaine, avec l'Italie, conquise à son tour par la Gaule, la
+fortune de cet enfant de Paris proclamé dans son berceau roi de Rome!
+
+Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutèce jusqu'à
+Julien l'Apostat, ce Voltaire couronné du IVe siècle, qui habita
+durant deux hivers le palais des Thermes, bâti, dit-on, par Constance,
+et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassemblé quelques
+savants: l'un deux, Oribase, y rédigea un abrégé de Galien; et voilà
+le premier ouvrage publié dans une ville dont les livres ont changé la
+face du monde! Julien aimait la cité des Parisiens, qu'il appelle _sa
+chère Lutèce_. Il vante son climat, ses eaux, même ses figuiers et ses
+vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs moeurs
+austères. «Ils n'adorent Vénus, dit-il, que comme présidant au
+mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le
+père de la joie et qu'il contribue avec Vénus à donner de nombreux
+enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscénité et l'impudence
+des théâtres, etc.»
+
+Sous Julien, Paris eut sa première grande scène militaire: c'est là
+que les soldats romains, refusant d'obéir aux ordres de Constance qui
+les appelait en Orient, proclamèrent le jeune philosophe empereur. «A
+minuit, raconte Ammien Marcellin, les légions se soulèvent,
+environnent le palais des Thermes et, tirant leurs épées à la lueur
+des flambeaux, s'écrient: Julien Auguste! Julien fait barricader les
+portes: elles sont forcées; les soldats le saisissent, le portent à
+son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les
+conjure; tous déclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il
+cède: une acclamation le salue empereur; on l'élève sur un bouclier,
+et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadème.» Pour <p.004>
+trouver un second exemple d'un empereur couronné à Paris, il faut
+traverser 1,444 ans et passer de Julien à Napoléon!
+
+A cette époque (360), Lutèce s'était embellie. Ses deux ponts
+(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient été rétablis, fortifiés de deux
+grosses tours (les deux Châtelets) et unis par une voie tortueuse, la
+plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la
+Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu. Il y avait dans la Cité,
+à la pointe occidentale, un _palais_ ou forteresse dont l'origine est
+inconnue; à la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui
+avait été élevé du temps de Tibère par les _nautes_ ou bateliers
+parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg composé de
+_villas_; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste réservoir
+destiné à des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du marché
+Saint-Jean, deux champs de sépultures. Sur la rive gauche beaucoup
+plus peuplée et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes
+qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques
+et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordées de
+constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers
+l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont
+_Locutitius_ (mont Sainte-Geneviève), des arènes dans le faubourg
+Saint-Victor, etc. De plus, Lutèce était devenue l'une des cités
+principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui
+gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence
+par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme:
+saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et Éleuthère, y étaient
+venus, vers le milieu du IIIe siècle, prêcher l'Évangile, et ils y
+avaient reçu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grégoire
+de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses:
+«elle était sacrée, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne
+pouvaient l'habiter, etc.»
+
+Valentinien et Gratien firent quelque séjour à Lutèce: trois de <p.005>
+leurs lois, datées de 365, ont été publiées dans cette ville. Ce fut
+près de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et
+perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit élever à ce sujet un
+monument triomphal dont on a retrouvé les ruines dans l'île de la Cité.
+Après eux, on n'entend plus parler de Lutèce que dans les pieuses
+légendes de ses évêques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que
+l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait
+précipité dans la Seine un dragon qui répandait la terreur dans la ville;
+ce dragon, c'était l'idolâtrie que le saint évêque avait détruite en
+jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grâce et de
+poésie, racontait qu'une bergère de Nanterre, sainte Geneviève, avait
+deux fois sauvé la ville: la première en lui amenant, dans un temps de
+famine, douze bateaux de blé tiré de la Champagne; la seconde en
+détournant de ses murs par ses prières le dévastateur Attila.
+
+
+
+§ II.
+
+Paris sous les rois de la première race.
+
+
+Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutèce, qui
+prend le nom de _Paris_, commence à changer, et l'une des plus humbles
+cités du monde romain tend à devenir la capitale d'un grand empire.
+Childéric en fit la conquête; Clovis y fixa sa résidence; la plupart
+de ses successeurs l'imitèrent et séjournèrent dans le Palais. Alors
+la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouvé les restes en
+plusieurs endroits de la Cité, et elle se peupla de nouvelles églises
+qui n'existent plus: _Saint-Christophe_, _Saint-Jean-le-Rond_,
+_Saint-Denis-du-Pas_, _Saint-Germain-le-Vieux_,
+_Saint-Denis-de-la-Chartre_, etc. Elle continua aussi à s'étendre sur
+les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les
+plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui <p.006>
+devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes:
+c'étaient des jalons marqués à son ambition et qu'elle devait
+dépasser. Ainsi furent bâties sur la rive gauche, les abbayes
+_Sainte-Geneviève_ et _Saint-Germain-des-Prés_, les chapelles
+_Saint-Julien_, _Saint-Severin_, _Saint-Étienne-des-Grès_,
+_Saint-Marcel_; sur la rive droite, l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_,
+l'abbaye _Saint-Martin-des-Champs_, les chapelles _Saint-Gervais_,
+_Saint-Paul_, _Sainte-Opportune_[3], etc. Tous ces édifices, la
+plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de
+branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bordé de
+hauteurs toutes boisées, rempli de massifs de vieux chênes, traversé à
+peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque.
+
+ [Note 3: Nous parlerons de chacune de ces églises dans
+ _l'Histoire des quartiers de Paris_.]
+
+Paris joua un grand rôle sous les rois de la première race: c'était la
+capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs
+Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur
+domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs
+Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans
+la guerre qu'il fit à son frère Chilpéric, roi de Soissons, brûla
+Paris.
+
+Cette ville n'eut pas moins à souffrir de la tyrannie des rois
+barbares qui y faisaient leur résidence. Ainsi, lorsque Chilpéric
+maria l'une de ses filles à un roi des Visigoths, il voulut lui faire
+un grand cortége pour l'envoyer en Espagne (584); alors «il ordonna de
+prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les
+mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant
+d'être arrachés à leurs familles, s'étranglèrent; d'autres personnes
+de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il fût ouvert,
+comme si elles étaient mortes, dès que la fille du roi entrerait en
+Espagne. Enfin, la désolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <p.007>
+comparée à celle de l'Égypte[4].»
+
+ [Note 4: Grégoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.]
+
+Le clergé imposait seul un frein aux passions brutales, aux volontés
+tyranniques des rois francs; les évêques de Paris ne manquèrent pas à
+cette tâche, et presque tous firent les plus grands efforts pour
+soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrêta les débordements
+et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et
+jusqu'aux vases sacrés de son église, pour nourrir les pauvres pendant
+une famine.
+
+Lorsque les rois francs tombèrent sous la domination des maires du
+palais, ils habitèrent les grands manoirs des bords de l'Oise et
+cessèrent de séjourner à Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois
+«pour s'asseoir sur le trône, dit Eginhard, et faire les monarques;»
+mais dans ces temps rustiques, leurs entrées n'étaient pas celles de
+Louis XIV ou de Napoléon: «Ils étaient montés, dit le même historien,
+sur un chariot traîné par des boeufs, qu'un bouvier conduisait.»
+
+
+
+§ III.
+
+Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les
+Normands.
+
+
+La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces
+rois, de race germanique, n'y résidèrent point et ne la traversèrent
+que rarement; aussi, son histoire, à cette époque, est-elle
+entièrement nulle. Cependant, elle garde sa renommée, et si un
+écrivain la nomme «la plus petite des cités de la Gaule,» un autre
+l'appelle «le trésor des rois et le grand marché des peuples.» Elle
+est célèbre par ses fabriques d'armes et d'étoffes de laine, par ses
+orfèvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint
+Éloi, enfin, par son école de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laissé
+son nom à une place de la ville. Quant à son gouvernement, c'était <p.008>
+celui que Charlemagne avait donné à toutes les parties de son empire,
+c'est-à-dire que Paris était administré par un _comte_ chargé de lever
+des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impôts, et qui
+avait pour assesseurs des _scabini_ ou _échevins_. Le premier comte de
+Paris se nommait Étienne. «Les Capitulaires lui furent signifiés, dit
+un contemporain, pour qu'il les fît publier dans une assemblée
+publique et en présence des échevins. L'assemblée déclara qu'elle
+voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les échevins, les
+évêques, les abbés, les comtes les signèrent de leur propre main[5].»
+Et voilà la première assemblée nationale qui ait voté dans Paris une
+première constitution!
+
+ [Note 5: _Capitul. de Baluze_, t. Ier, col. 391.]
+
+La ville était encore réduite à son île et aux chétifs faubourgs de
+ses deux rives; elle avait même laissé ruiner ses murailles et ses
+tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant près d'un
+demi-siècle, la mettre à de rudes épreuves. En 841 eut lieu leur
+première incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la
+ville fut pillée; Charles le Chauve accourut et acheta le départ des
+barbares. En 856 eut lieu la deuxième incursion. «Les Danois, disent
+les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutèce des Parisiens et
+brûlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Geneviève;
+d'autres basiliques, telles que celles de Saint-Étienne (Notre-Dame),
+Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prés), Saint-Denis
+(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetèrent de l'incendie à prix d'or.
+Les marchands transportèrent leurs richesses sur des bateaux pour
+s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et
+brûlèrent leurs maisons.» En 861, troisième incursion: l'église
+Saint-Germain-des-Prés fut dévastée et incendiée. Alors Charles le
+Chauve releva la muraille de la Cité, fit reconstruire le grand pont
+qui avait été brûlé, rétablit les tours et les portes des deux <p.009>
+ponts, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière;
+enfin il fit bâtir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands
+vinrent une quatrième fois en 885, la ville était prête à résister:
+elle avait de nombreux défenseurs, et, pour les commander, l'évêque
+Gozlin, le comte Eudes et Hugues, «le premier des abbés.» Toutes les
+églises voisines y avaient envoyé leurs richesses et leurs reliques.
+Le siége dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se
+ruèrent vainement contre les murailles et la grosse tour des
+Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une armée; mais,
+au lieu de combattre pour délivrer la ville, il acheta la retraite des
+pirates. Cette lâcheté le fit tomber du trône et remplacer par le
+fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris
+ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, après
+dix siècles d'intervalle, et traînant derrière eux toute l'Europe en
+armes! Que d'événements entre les deux invasions de 885 et de 1814;
+entre le comte Eudes, défendant la grosse tour de bois du Palais, et
+les maréchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'épée sanglante,
+couvrant les barrières de Belleville et de Clichy; entre la déposition
+de Charles le Gros et l'abdication de Napoléon!
+
+
+
+§ IV.
+
+Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de
+Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.
+
+
+Le Xe siècle est l'époque la plus triste de l'histoire de Paris comme
+de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont
+continuelles; la guerre n'a point de relâche; on se croit près de la
+fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y
+voit bâtir dans la Cité que les petites églises de <p.010>
+_Saint-Barthélémy_, de _Saint-Landry_, de _Saint-Pierre-des-Arcis_.
+Mais avec les rois de la troisième race, Paris reprend un peu de vie:
+de capitale du duché des Capétiens, elle devient capitale du royaume
+et profite de sa position géographique pour centraliser autour d'elle
+la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas
+d'abord politique: heureuse d'être ville royale et affranchie de la
+turbulente vie des communes, protégée par des franchises et des
+coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible à l'ombre
+du sceptre de ses maîtres, elle se contente d'avoir sur les provinces
+l'influence des idées, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XIe
+siècle, commence la renommée de ses écoles, foyer de lumières où le
+monde venait déjà s'éclairer, centre des mouvements populaires,
+sources intarissables de grandes pensées et de joyeux propos,
+d'actions généreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle déjà
+la _ville des lettres_. «Les savants les plus illustres, dit un
+contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes
+les parties de l'Europe; on y voit renaître le goût attique, le talent
+des Grecs et les études de l'Inde[6].» L'_école épiscopale_, qui avait
+déjà jeté quelque éclat sous Charlemagne, devient la lumière de
+l'Église sous les maîtres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel
+de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais
+elle est bientôt éclipsée par l'école qu'ouvre dans la Cité, près de
+la maison du chanoine Fulbert, Abélard, le grand homme du siècle, qui,
+malgré les persécutions dont il fut l'objet, traîne à sa suite, dans
+tous les lieux où il pose sa chaire, trois mille écoliers, et qui, ne
+trouvant pas d'édifice suffisant à les contenir, prêche en plein air:
+il finit par planter le _camp de ses écoles_, comme il l'appelle
+lui-même, sur la montagne Sainte-Geneviève, et alors cette partie <p.011>
+de la ville commença à se peupler. «Grâce à lui, dit un contemporain,
+la multitude des étudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants,
+et l'on avait peine à y trouver des logements[7].» Paris est aussi
+déjà la ville des plaisirs. «Ô cité séduisante et corruptrice! dit un
+autre historien, que de piéges tu tends à la jeunesse, que de péchés
+tu lui fais commettre!» Et pourtant c'était le Paris de Louis VI
+comprenant, outre la Cité, vingt ou trente ruelles fétides, fangeuses,
+obscures, auquel on venait de donner pour la première fois une
+enceinte[8]! Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois
+basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces
+causeries à la place _Baudet_, sous l'_ourmeciau_ Saint-Gervais, au
+_Puits d'amour_ de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans
+l'humble manoir voisin de l'église Saint-Merry, d'où l'abbé Suger, «ce
+Salomon chrétien, ce père de la patrie, armé du glaive temporel et du
+glaive spirituel,» gouvernait le royaume! Que de poésie et d'ivresse
+dans la chétive maison de la rue du Chantre, où Héloïse et Abélard,
+«sous prétexte de l'étude, vaquaient sans cesse à l'amour! Les livres
+étaient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus
+de tendresse que de philosophie; les baisers étaient plus nombreux que
+les sentences, et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la
+lecture de l'Écriture sainte.» Que de douces aventures, de naïfs
+ébats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Abélard «qui
+retentissaient dans toutes les rues, dit Héloïse, et rendirent mon <p.012>
+nom célèbre par toute la France!») dans ces clos cultivés, ces
+_courtilles_, où les vignobles ont succédé aux marécages, ou bien dans
+ces bourgs qui poussent autour des abbayes, à l'ombre de leurs
+clochers protecteurs, dans les _champeaux_ Saint-Honoré, le
+_Beau-Bourg_, le _Bourg-l'Abbé_, le _Riche-Bourg_ ou bourg
+Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prés, etc. Hélas! que sont
+devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forêts de
+maisons les ont remplacés; les existences y sont moins grossières,
+moins sauvages, y sont-elles plus heureuses?
+
+ [Note 6: Citation de l'abbé Lebeuf, dans sa _Dissertation sur
+ l'état des sciences_, t. II, p. 20.]
+
+ [Note 7: _Hist. littér. de France_, t. IX, p. 78.]
+
+ [Note 8: L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue:
+ elle allait probablement, au nord, de l'église
+ Saint-Germain-l'Auxerrois à l'église Saint-Gervais, en
+ passant par l'emplacement des rues aujourd'hui détruites ou
+ transformées des Fossés-Saint-Germain, Béthizy, des
+ Deux-Boules, des Écrivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de
+ la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des
+ Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers,
+ des Mathurins, du Paon, etc.]
+
+Le nombre des églises ou fondations religieuses continue aussi à
+s'accroître: sous Louis VI sont fondées l'abbaye _Saint-Victor_,
+_Sainte-Geneviève-des-Ardents_, _Saint-Pierre-aux-Boeufs_, qui
+n'existent plus; _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la tour subsiste
+encore; la léproserie de _Saint-Lazare_, devenue une prison, etc.;
+sous Louis VII, _Saint-Jean-de-Latran_, _Saint-Hilaire_, qui
+n'existent plus.
+
+A cette époque, l'administration de Paris commence à prendre une forme
+régulière. Un _prévôt_, officier du roi, remplace le _comte_ et se
+trouve chargé de gouverner la ville, de faire la police, de commander
+les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non à
+tous les habitants, mais à ceux seulement qui appartenaient au domaine
+royal, les autres ayant leurs justices particulières, seigneuriales ou
+ecclésiastiques. La cour féodale du prévôt était au Châtelet, et ce
+tribunal acquit bientôt une grande célébrité.
+
+Dans ce même temps, quelques actes nous révèlent le commerce et la
+richesse de Paris. Pour la première fois, nous entendons parler de ces
+_nautes_ parisiens si célèbres au temps de la domination romaine, de
+cette corporation des _marchands de l'eau_ qui avait traversé en
+silence les âges et les révolutions et qui nous apparaît tout à coup
+riche, puissante, craintive et favorisée des rois, aussi tyrannique
+que les seigneuries féodales, exerçant sur la navigation de la <p.013>
+Seine l'autorité la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide,
+soumettant à ses volontés les marchands de la Bourgogne et de la
+Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le maître de
+la _nautée_ n'était un bourgeois _hansé_ de Paris, ou s'il n'avait
+pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les
+bénéfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la _marchandise_,
+devint à cette époque la municipalité de Paris.
+
+
+
+§ V.
+
+Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville.
+
+
+A mesure que le royaume s'étend et s'arrondit, la capitale s'accroît
+et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers
+_aqueducs_ qui aient été faits depuis la domination romaine, ceux qui
+amènent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pré
+Saint-Gervais; on bâtit les premières _halles_; on établit le premier
+_pavé_. «Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha
+des fenêtres du Palais où il se plaçait quelquefois pour regarder la
+Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la
+Cité, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur
+insupportable. Philippe en fut suffoqué et conçut dès lors un grand
+projet qu'aucun des rois précédents n'avait osé entreprendre. Il
+convoqua les bourgeois et le prévôt et leur ordonna de paver avec de
+forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la
+ville.» Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de
+lenteur: on ne pava dans la Cité que la rue qui joignait les deux
+ponts, et hors de la Cité le commencement des rues Saint-Denis et
+Saint-Jacques[9]. Les autres rues, larges à peine de huit pieds, <p.014>
+restèrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus à toute heure
+par des animaux domestiques, surtout par des cochons[10].
+
+ [Note 9: Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pavé que la
+ moitié de la ville.]
+
+ [Note 10: Le fils aîné de Louis VI, en passant rue du
+ Martrois, près de la place de Grève, fut jeté à bas de son
+ cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.]
+
+Paris commence aussi à devenir une ville monumentale: on y ouvre trois
+colléges et les deux hôpitaux de la _Trinité_ et de _Sainte-Catherine_;
+on y construit les églises des _Saints-Innocents_, de
+_Saint-Thomas-du-Louvre_, de _Sainte-Madeleine_, de
+_Saint-André-des-Arts_, de _Saint-Côme_, de _Saint-Jean-en-Grève_, de
+_Saint-Honoré_, aujourd'hui détruites, de _Saint-Gervais_, de
+_Saint-Nicolas-des-Champs_, de _Saint-Étienne-du-Mont_, qui
+existent encore, le couvent des _Mathurins_, l'abbaye
+_Saint-Antoine-des-Champs_, enfin la grande _Notre-Dame_, oeuvre de
+l'évêque Maurice de Sully, et qui ne fut achevée qu'au bout de deux
+siècles[11]. Le roi agrandit le château du _Louvre_, commencé par ses
+prédécesseurs, au moyen d'un terrain acheté aux religieux de
+Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achète pour une rente annuelle de
+trente sous qui était encore payée en 1789, et il y fait bâtir la
+grosse _Tour_, qui devint le symbole de la suzeraineté royale et la
+prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles
+restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, des tanières de boue
+et de chaume, où les familles s'entassent sans meubles, presque sans
+vêtements, soumises à toutes les misères, à toutes les humiliations,
+mais pleines de résignation et de foi. «Le peuple s'inquiétait peu des
+bouges obscurs et infects où il couchait, pourvu qu'elle fût grande,
+riche, magnifique, cette église où il passait la moitié de ses jours,
+où tous les actes de sa vie étaient consacrés, où il trouvait
+l'égalité bannie des autres lieux, où il repaissait son coeur et ses
+yeux du plus grand des spectacles. La cathédrale avec sa flèche <p.015>
+pyramidale, sa forêt de colonnes, ses balustres ciselées, sa foule de
+statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses cérémonies, ses
+cierges, ses tentures, ses prêtres, c'était là sa gloire et sa
+jouissance de tous les jours: c'était sa propriété, son oeuvre, sa
+demeure aussi, car c'était la maison de Dieu[12].»
+
+ [Note 11: Nous donnerons l'histoire et la description de
+ chacune de ces églises dans l'_Histoire des quartiers de
+ Paris_.]
+
+ [Note 12: _Histoire des Français_, 11e édition, t. Ier, p.
+ 321.]
+
+A cette époque, le _Parloir aux Bourgeois_, qui, dans les siècles
+précédents, était situé près de la porte Saint-Jacques, fut transféré
+près du grand Châtelet, sur le quai de la Mégisserie. Les écoles de
+Paris furent réunies en _Université_, et celle-ci prit le titre de
+fille aînée des rois. Les vingt mille écoliers qui la composaient
+obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent un monde à part
+dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'à
+la licence, insolent, tumultueux, réceptacle de toutes les subtilités
+et de toutes les débauches. Des querelles incessantes, des rixes
+interminables éclatèrent entre les clercs et les bourgeois; la
+royauté, embarrassée devant l'autorité ecclésiastique, intéressée
+d'ailleurs à garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se
+prononça toujours en faveur des premiers et força souvent les prévôts
+de Paris à des réparations humiliantes envers l'Université; enfin, une
+ordonnance de Philippe-Auguste, confirmée par tous les rois jusqu'au
+XVIe siècle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un
+clerc, hors le cas de flagrant délit, et dans ce cas, leur prescrivit
+de livrer immédiatement le délinquant aux juges ecclésiastiques. Aussi
+les bourgeois trouvèrent plus court et plus sûr de se faire justice
+eux-mêmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils
+eurent avec les écoliers, en l'année 1223, ils en tuèrent trois cent
+vingt et les jetèrent à la rivière.
+
+Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut
+lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifiée. <p.016>
+Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commençait
+par la _tour qui fait le coin_ (près du pont des Arts) et finissait par
+la _tour Babel_ (près du port Saint-Paul), en ayant pour points
+principaux: porte _Saint-Honoré_ (rue Saint-Honoré, près de
+l'Oratoire); _porte Coquillière_ (au coin des rues Coquillière et
+Grenelle); porte _Montmartre_ (rue Montmartre, au-dessus de la rue du
+Jour); porte _Saint-Denis_ (rue Saint-Denis, près de l'impasse des
+Peintres); porte _Saint-Martin_ (rue Saint-Martin, près de la rue
+Grenier Saint-Lazare); porte de _Braque_ (rue de Braque, près de la
+rue du Chaume); porte _Barbette_ (vieille rue du Temple, au coin de la
+rue des Francs-Bourgeois); porte _Baudet_ (rue Saint-Antoine, près de
+la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive
+gauche un demi-cercle, dont la direction est facile à suivre, puisque
+la clôture s'est conservée jusqu'au XVIIe siècle et que les rues qui
+ont été construites sur ses _fossés_ en portent encore le nom: ce sont
+les rues des _Fossés_-Saint-Bernard, _Fossés_-Saint-Victor,
+_Fossés_-Saint-Jacques, _Fossés_-Monsieur-le-Prince,
+_Fossés_-Saint-Germain-des-Prés, _Fossés_-de-Nesle ou Mazarine. Ce
+demi-cercle commençait par la tour de _Nesle_ (près de l'Institut) et
+finissait par la _Tournelle_ (quai de la Tournelle, près de la rue des
+Fossés-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte _Bucy_
+(rue Saint-André-des-Arts, près de la rue Contrescarpe); porte des
+_Cordeliers_ (rue de l'École-de-Médecine, près de la rue du Paon);
+porte _Gibart_ ou d'_Enfer_ (place Saint-Michel); porte
+_Saint-Jacques_ (rue Saint-Jacques, au coin de la rue
+Saint-Hyacinthe); porte _Bordet_ (rue Descartes, près de la rue de
+Fourcy); porte _Saint-Victor_ (rues Saint-Victor et des
+Fossés-Saint-Victor). L'enceinte entière avait donc quatorze portes,
+outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds
+d'épaisseur, était garnie de tours rondes et espacées de vingt toises
+en vingt toises, outre celles qui défendaient les portes. Toute <p.017>
+cette construction fut faite de 1190 à 1220.
+
+
+
+§ VI.
+
+Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet.
+
+
+Sous Louis IX, Paris se complaît dans ses nouvelles murailles et ne
+cherche pas à les franchir; mais il continue à se couvrir de
+fondations pieuses et charitables, oeuvres des modestes _maçons_ du
+moyen âge, que nous avons presque toutes transformées en poussière.
+Ainsi, le couvent des _Augustins_, qui servit pendant des siècles aux
+assemblées du clergé et du parlement, est devenu le marché à la
+volaille: le couvent de l'_Ave-Maria_, une caserne; le couvent des
+_Cordeliers_, une partie de l'École de médecine; le collége
+_Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_, un marché; le couvent des
+_Filles-Dieu_, un passage; le collége de _Cluny_, une rue; le couvent
+des _Jacobins_, une caserne; le couvent des _Chartreux_, l'avenue du
+Luxembourg; le couvent des _Prémontrés_, un café; le couvent de
+_Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_, un passage; l'hospice des
+_Quinze-Vingts_, des rues aujourd'hui détruites, etc. Heureusement, de
+toutes ces créations si regrettables, il en reste une que la main des
+démolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement
+restaurer, c'est la _Sainte-Chapelle_[13].
+
+ [Note 13: Voir, pour chacun de ces monuments, l'_Histoire des
+ quartiers de Paris_.]
+
+Sous ce règne, la royauté commence à appuyer son sceptre sur la
+robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mère étaient en guerre
+avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils
+appelèrent à leur défense les habitants «de la ville avec laquelle,
+dit Pasquier, les rois de France ont perpétuellement uni leur
+fortune.» Les Parisiens sortirent en armes «en si grande quantité, <p.018>
+dit Joinville, que, depuis Montlhéry jusqu'à Paris, le chemin était
+plein et serré de gens d'armes et autres gens.» Ils délivrèrent le
+monarque et le ramenèrent en triomphe dans leurs murs.
+
+Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs
+autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa première
+croisade, toute la ville l'accompagna jusqu'à Saint-Marcel en le
+comblant de bénédictions; de même, lorsqu'on apprit sa captivité en
+Égypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songèrent à le
+délivrer; et il se fit dans Paris, à la voix d'un aventurier, dit le
+maître de Hongrie, des rassemblements menaçants pour les prêtres et
+les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagné de ses frères et
+des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tête, vêtu d'une simple tunique,
+s'en alla à plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne
+d'épines et la porta par le faubourg Saint-Antoine à la
+Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire.
+
+En récompense, Louis IX s'occupa du bien-être de sa maîtresse ville
+avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux
+couvents dont nous avons parlé, la _Sorbonne_, qui devint l'école de
+théologie la plus fameuse de la chrétienté; il enrichit l'Université
+de nouveaux priviléges; il ordonna que sa cour ou son _parlement_ se
+réunît désormais en lieu fixe à Paris; il y fit entrer, à côté des
+barons, des _conseillers_, tirés la plupart de la bourgeoisie, lui
+donna la direction supérieure de la police de la ville, et dota ainsi
+cette capitale de l'institution la plus importante, la plus féconde de
+l'État, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il
+accorda la liberté à tous les serfs de Paris qui étaient de son
+domaine, et cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
+le plus riche des seigneurs ecclésiastiques, qui, en exemptant de la
+servitude les serfs de son bourg, se réserva seulement les droits
+_utiles_, c'est-à-dire ceux de justice et de seigneurie, les <p.019>
+rentes et les redevances, les droits perçus au four banal, au
+pressoir, aux vendanges.
+
+La prévôté de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, était
+devenue vénale et avait été acquise par des enchérisseurs cupides et
+ignorants; aussi, «le menu peuple, dit un contemporain, désolé par les
+tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la
+terre du roi étoit si déserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y
+venoit personne; en outre, la ville et ses environs étoient pleins de
+malfaiteurs.» Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les
+_truands_, les joueurs, les habitués des tavernes, «les folles femmes
+qui font mestier de leur corps,» et auxquelles il assigna des
+séjours[14] et des costumes particuliers; il assura les subsistances de
+la ville en soumettant les boulangers à une surveillance rigoureuse et
+en donnant la grande maîtrise de ce métier à son _panetier_; enfin, il
+confia la prévôté de Paris à Étienne Boileau, bourgeois illustre par
+son savoir et sa probité, qui fut le principal conseiller du saint roi
+dans toutes ses oeuvres législatives; et, pour rehausser cet office,
+il alla lui-même quelquefois au Châtelet siéger à côté de son prévôt.
+Alors la prévôté devint la magistrature d'épée la plus utile et la
+plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit
+_conseillers_, chargés d'assister le prévôt, des _enquesteurs_ qui
+devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers;
+enfin, deux compagnies de sergents, l'une à pied, l'autre à cheval
+chargées de l'exécution des arrêts[15].
+
+ [Note 14: Les rues assignées aux prostituées étaient les rues
+ aujourd'hui détruites de Mâcon, Froidmantel, Tiron, Robert,
+ Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux,
+ etc.]
+
+ [Note 15: De Lamare, _Traité de la police_, t. Ier, p. 210 et
+ suiv.]
+
+Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les
+appela à son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il <p.020>
+recueillit en un corps de lois les us et coutumes de métiers et leur
+donna des règlements qui ont été pratiqués jusqu'à l'époque de
+Colbert; il régularisa leurs corporations et confréries, dont
+l'origine remontait au temps des Romains, et transforma définitivement
+la _marchandise_ ou _hanse_ parisienne en une municipalité dont le
+chef prit le titre de _prévôt des marchands_[16].
+
+ [Note 16: Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ ch. I.]
+
+A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de
+se garder eux-mêmes. Jusque-là, la police de la ville avait été faite
+par soixante sergents, dont vingt à cheval, que commandait un
+_chevalier_: on appelait cette garde le _guet du roi_, et elle était
+occupée uniquement à faire des rondes. On lui adjoignit le _guet des
+mestiers_, ou guet _bourgeois_, origine de la garde nationale, qu'on
+appelait encore _guet assis_, parce qu'il était sédentaire dans les
+postes ou corps de garde, où il se tenait seulement pendant la nuit.
+Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intérieur, outre
+ceux des portes: ces postes étaient au Palais, au Châtelet, sur la
+place de Grève, au cimetière des Innocents, près de l'église de
+Sainte-Madeleine (dans la Cité). Chacun d'eux était de six hommes: ce
+qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'était, dans
+l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions étant
+très-nombreuses. Cette milice était divisée en dizaines, quarantaines
+et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appelés
+dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle était sous les
+ordres du prévôt des marchands; mais le _chevalier du guet_, qui avait
+le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prévôt de
+Paris.
+
+
+
+§ VII. <p.021>
+
+Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse
+et population de la ville à cette époque.
+
+
+Sous les successeurs de Louis IX, le progrès continue et se manifeste
+principalement par des fondations de colléges: on en compte quatre
+sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de
+Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder
+l'abbaye des _Cordelières-Saint-Marcel_, devenue l'hôpital de
+Lourcine, l'hôpital _Saint-Jacques_, le couvent de _Saint-Avoye_, les
+églises du _Saint-Sépulcre_ et de _Saint-Julien-des-Ménétriers_, etc.
+Mais avec ses écoles qui couvrent la moitié de son enceinte, avec son
+Parlement qui enfante la confrérie turbulente ou le _royaume des
+clercs de la Basoche_[17], avec sa bourgeoisie qui assiste aux États
+généraux, Paris commence «à prendre de la superbe» et à s'inquiéter du
+gouvernement. Ainsi, en 1306, lassé des tyrannies financières de
+Philippe le Bel, il fait sa première émeute. Le roi, chassé du Palais,
+poussé de rue en rue avec ses archers, se réfugie dans le forteresse
+du Temple, située hors de la ville. Il y est assiégé, en sort
+victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales
+portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, Saint-Jacques). Cinq
+siècles après, un autre Capétien, chassé aussi de son palais par la
+fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'était
+en prisonnier; et il n'en sortit que pour être mené à l'échafaud par
+les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachés à la
+potence!
+
+ [Note 17: La juridiction de la Basoche fut établie en 1303;
+ elle s'étendait sur tous les clercs du Parlement et du
+ Châtelet, et connaissait de tous les différends des clercs
+ entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands
+ officiers; chaque année il passait en revue ses sujets, et
+ c'était l'occasion d'une magnifique _montre_ dans Paris.]
+
+Philippe, averti de ménager l'orgueil et l'argent des Parisiens, <p.022>
+remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des
+applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours après l'émeute, les
+Juifs furent saisis dans leurs maisons, chassés de la ville et
+dépouillés de leurs biens. L'année suivante, le roi fit arrêter les
+Templiers et alla lui-même s'emparer de leur manoir et de leurs
+trésors; l'Université et les bourgeois ayant été assemblés dans le
+Palais, approuvèrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple
+furent envoyés au bûcher, il y eut à peine quelques murmures.
+
+Cependant, la puissance de la ville et son influence politique
+grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut à sa haine que l'on sacrifia
+le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit à Montfaucon au
+milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois,
+fit décider, dans une grande assemblée aux halles, où assistaient les
+barons et les clercs, «qu'à la couronne de France les femmes ne
+succèdent pas;» ce fut encore elle qui fit résoudre, dans les États
+généraux de 1335, «que le roy ne peut lever tailles en France sinon de
+l'octroy des gens des Estats.» En même temps, le bien-être et le luxe
+de Paris prenaient un égal accroissement. On en peut juger par les
+fêtes que la ville donna à Philippe le Bel lorsque ses fils furent
+armés chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les hôtels des
+princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout
+genre. «Là vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener
+grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biauté,
+liesse et gayeté, les animaux marcher en procession, des enfants
+jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des
+fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits
+uniformes, toute la ville baller, danser et se déguiser.» Dans les
+carrefours, il y avait des tréteaux ornés de courtines où l'on vit
+«Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire des patenôtres avec
+ses apôtres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter <p.023>
+en paradis, les damnés pleurer dans un enfer noir et infect, etc.»
+Enfin, il se fit, dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait
+été jointe à la Cité par un pont de bateaux, une _montre du grand guet_,
+où toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en
+armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la répéter
+quelques jours après pour le roi d'Angleterre dans le Pré-aux-Clercs.
+Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor:
+
+ .....Esbahi si grandement
+ Furent Anglois plus qu'onques mès;
+ Car ils ne cuidassent jamès
+ Que tant de gent riche et nobile
+ Povist saillir de une ville.
+ A cheval bien furent _vingt mille_,
+ Et à pié furent _trente mille_;
+ Tant ou plus ainsi les trouvèrent
+ Cils qui de là les extimèrent....
+
+_Cinquante mille_ hommes de _grand guet_ sont évidemment une
+exagération poétique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins
+certain que la population de Paris, à cette époque, avait pris un
+grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'évaluer
+avec quelque certitude, les documents étant tout à fait insuffisants
+ou contradictoires. Ainsi, le rôle de la taille levée en 1292 donne
+15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous[18]. L'aide
+levée en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19
+sous. Enfin, dans le rôle du subside levé pour «l'_ost_ de Flandres,»
+en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35
+paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie à peu près
+le dixième de sa superficie actuelle: il est probable que sa
+population était aussi le dixième de la population d'aujourd'hui <p.024>
+et qu'elle s'élevait à près de 100,000 habitants.
+
+ [Note 18: Le marc d'argent valait à cette époque 55 sous 6
+ deniers tournois.]
+
+
+
+§ VIII.
+
+Paris sous Jean et Charles V.--Troisième enceinte de Paris.--Étienne
+Marcel.
+
+
+Après la sédition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et
+paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du
+royaume dans les honteuses journées de Crécy et de Poitiers, il se
+sentit appelé à suppléer le gouvernement, à se charger des fonctions
+de la royauté et de la noblesse, à prendre en main les destinées de la
+France. Son génie révolutionnaire allait pour la première fois se
+manifester.
+
+La ville commença par se transformer en une vaste forteresse, aussi
+apte à se défendre contre les mauvais desseins des ennemis de la
+bourgeoisie que contre les attaques des étrangers. Pour cela, on
+scella, à l'entrée de chaque rue, une grosse chaîne de fer qui, tous
+les soirs et au moindre signal de danger, était tendue et _bouclait_
+chacun des trois cents défilés étroits, profonds dont se composait la
+ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns
+dans les autres et étaient hérissés de tourelles, de portes et
+d'autres défenses. A l'approche de l'ennemi, on renforçait cette
+chaîne avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la _barricade_
+devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands
+chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la
+muraille extérieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de
+larges fossés; on la garnit de sept cent cinquante guérites et même de
+canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle
+partit alors de la tour _de Billy_ (près de l'Arsenal), et alla
+jusqu'à la tour _du Bois_ (près du Louvres, entre les ponts des
+Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne <p.025>
+actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la porte Saint-Denis,
+et de là en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve,
+Neuve-Saint-Eustache, Fossés-Montmartre, de la place des Victoires, de
+l'hôtel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du
+Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, coûta
+182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut
+l'oeuvre du prévôt des marchands, Étienne Marcel, homme aussi
+énergique qu'éclairé dont on a fait tantôt un défenseur des libertés
+populaires, tantôt un traître ou un factieux. «Ce fut grand fait, dit
+Froissard, que environner de toute défense une telle cité comme Paris,
+et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prévost des
+marchands fist.»
+
+Grâce à l'attitude énergique de Paris, les États généraux, que
+dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et
+imposèrent au dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité
+du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immédiat le renvoi de
+ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient changé la
+face de l'État. Toutes leurs résolutions étaient appuyées de la
+présence des bourgeois, qui, au signal du prévôt, suspendaient les
+métiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors
+les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des
+discours à la multitude assemblée. Le régent allait haranguer à la
+place de Grève, sur les degrés de la grande croix élevée au bord de
+l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pré-aux-Clercs;
+le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui répondait, et le
+_populaire_, qui s'amusait de ces joutes d'éloquence, huait ou
+applaudissait les comédiens qui devaient lui faire payer le spectacle.
+Paris était devenu une sorte de république, dont la municipalité
+gouvernait les États et la France. Le parloir aux bourgeois avait été
+transféré dans une maison de la place de Grève, dite _Maison aux <p.026>
+Piliers_, dont la grande salle, ornée de belles peintures, fut,
+pendant deux siècles, le théâtre d'événements de tous genres. Les amis
+de la liberté s'étaient donné pour insigne un chaperon mi-parti bleu
+et rouge, couleurs de la ville, qui restèrent dans l'obscurité
+jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: _A bonne fin!_
+
+Le prévôt, lassé de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit
+armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place
+Saint-Éloi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince
+et le somma une dernière fois «de mettre fin aux troubles et de donner
+défense au royaume.» Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les
+maréchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrés et leurs
+corps jetés dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin
+tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun
+lui donna son chaperon pour sauvegarde, le traîna à la fenêtre et, lui
+montrant les cadavres: «De par le peuple, dit-il, je vous requiers de
+ratifier la mort de ces traîtres, car c'est par la volonté du peuple
+que tout ceci s'est fait.» Alors Marcel fut le maître de Paris et
+sembla l'être aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit
+à sa solde des compagnies de Navarrais, Brabançons et autres
+étrangers.
+
+Mais le mouvement de Paris ne s'était pas communiqué aux autres villes
+jalouses de la domination de la capitale; les États commencèrent à
+résister au prévôt; les bourgeois s'inquiétèrent de ses projets; le
+dauphin s'enfuit, rassembla une armée, ravagea les environs de Paris
+et offrit une amnistie, à la condition que Marcel lui serait livré
+«pour en faire sa volonté.» Alors la discorde se mit dans la ville, et
+une partie des habitants travailla ouvertement à la restauration du
+pouvoir royal. Le prévôt, abandonné de tous, résolut de se jeter aux
+bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis
+de ce projet, et au moment où il allait livrer aux soldats <p.027>
+navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombèrent sur lui et le tuèrent
+avec soixante de ses compagnons. Trois jours après, le dauphin entra
+dans la ville, et alors les exécutions commencèrent. La plupart des
+magistrats, des amis de Marcel périrent sur l'échafaud; d'autres
+furent proscrits ou s'exilèrent; tous, même les plus obscurs, eurent à
+souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens.
+
+Quelque temps après, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V,
+fit élever un édifice triomphal à la place même où Marcel avait été
+tué: ce fut la _Bastille Saint-Antoine_, premier monument de défiance
+de la couronne envers la capitale, prison d'État qui est restée
+pendant des siècles le symbole du despotisme et qui fut détruite le
+jour même où les couleurs de Paris, les couleurs d'Étienne Marcel,
+redevinrent victorieuses de la royauté. Mais pour tenir en bride les
+Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une
+deuxième à l'autre extrémité de la ville, dans le Louvre, qui fut
+agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux
+solides _retraits_, ou ces deux forts détachés, qui dominaient
+l'entrée et la sortie de la Seine, la couronne pouvait être
+tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trésor, ses archives,
+sa _librairie_, grosse alors de neuf cents volumes; et, près de la
+Bastille, elle se bâtit une habitation selon ses goûts.
+
+Le séjour royal avait été profané et ensanglanté par l'invasion de la
+multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait
+étouffé par la foule des maisons populaires, et où la royauté se
+trouvait comme emprisonnée par tous ces pignons bourgeois qui
+regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux,
+dans le nouveau Paris, près de la campagne, un séjour aussi vaste que
+sûr et pittoresque: ce fut l'hôtel Saint-Paul; assemblage sans ordre,
+mais non sans agrément, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait
+l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai <p.028>
+des Célestins et le fossé de la Bastille[19].
+
+ [Note 19: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ ch. I.]
+
+De ce beau séjour, qu'on appelait «l'hostel solemnel des grands
+esbattements,» Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police:
+il fit construire des égouts, des quais, le petit Châtelet, employa à
+ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances
+rigoureuses contre les lieux de débauche, d'où sortaient la plupart
+des malfaiteurs, enfin réprima la licence des écoliers. Tout cela fut
+principalement exécuté par la vigilance de Hugues Aubriot, prévôt de
+Paris, homme intelligent et énergique, mais trop adonné aux plaisirs,
+qui, après la mort de Charles V, paya chèrement sa sévérité à
+l'endroit des clercs de l'Université et son indulgence pour les belles
+juives: accusé d'hérésie, il fut condamné à être enfermé toute sa vie
+dans la prison de l'évêché «avec pain de douleur et eau d'angoisse.»
+
+Sous le règne de Charles V furent fondés quatre colléges et l'hôpital
+du _Saint-Esprit_.
+
+
+
+§ IX.
+
+Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre
+de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris.
+
+
+Cependant Paris avait pris goût aux nouveautés et séditions; il avait
+mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures
+royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-siècle on
+le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le
+royaume des calamités où le plongeaient ses maîtres. Tâche ingrate,
+pleine d'erreurs et de crimes, où la ville ne trouva que de nouveaux
+malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, résignée comme jadis,
+heureuse de sa vie paisible, de ses belles églises, de ses fêtes
+naïves, bercée au son de ses mille cloches, mirant ses maisons <p.029>
+pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le démon des révolutions
+l'emporta, et dans quelle série de calamités ne l'entraîna-t-il pas,
+depuis le jour où, saisissant les maillets de plomb déposés à l'Hôtel
+de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impôts,
+jusqu'au jour où elle se livra elle-même aux troupes de Charles VII,
+en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux
+journées! Au 1er mars 1382, Paris était plein d'orgueil et de
+richesses, avec une population pressée, grouillante, tumultueuse: «Il
+y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, armés de
+pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareillés de
+toutes pièces comme nuls chevaliers pourroient être, et disoient quand
+ils se nombroient, qu'ils étoient bien gens à combattre d'eux-mêmes et
+sans aide les plus grands seigneurs du monde.» Au 13 avril 1436, Paris
+était ravagé par la famine et la peste, ruiné par la guerre, abandonné
+de ses notables habitants; sa population était réduite de moitié; les
+loups couraient par ses rues désertes; il y avait tant de maisons
+délaissées qu'on les détruisait pour en brûler le bois; on parlait de
+transporter ses droits de capitale à une ville de la Loire. Les
+événements se pressent entre ces deux dates: énonçons ceux qui
+peignent le mieux le caractère des Parisiens du XIVe siècle, leur
+ardeur de réformes, leur humeur facile au changement et impatiente de
+tyrannie.
+
+Après la révolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se
+trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais à peine revenue,
+elle se vengea par des exécutions secrètes, et, chaque nuit, la Seine
+emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les
+Flamands, qui étaient les alliés des Parisiens dans la guerre
+entreprise «pour déconfire toute noblesse et gentillesse:» elle les
+vainquit à Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de
+colère. Les métiers et les halles, conseillés par les derniers amis de
+Marcel, voulaient que la ville fit résistance; la haute bourgeoisie
+aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383) <p.030>
+entra la lance à la main, comme dans une ville conquise, fit abattre
+les portes, enlever les chaînes, désarmer les habitants, arrêter les
+plus notables, camper son armée de nobles dans leurs maisons. Plus de
+deux cents bourgeois furent décapités, trois cents bannis et dépouillés,
+tous les autres rançonnés à la moitié et plus de leurs biens; on
+abolit la prévôté et l'échevinage, les maîtrises, confréries et
+milices, les priviléges et juridiction de la _marchandise_.
+
+Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat
+général, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour
+lesquels, non plus que pour Étienne Marcel, l'édilité parisienne n'a
+pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrêter les supplices, que la
+ville se rachetât à force d'argent et vînt crier grâce au roi dans
+cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du régent. Le
+connétable de Clisson, en mémoire de ce pardon, et avec les dépouilles
+des Parisiens, se fit bâtir, dans le chantier des Templiers, rue du
+Chaume, un hôtel qu'il appela de la _Miséricorde_, et qui devint
+célèbre au XVIe siècle, comme séjour des ducs de Guise. C'est en
+allant de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la Miséricorde qu'il fut
+assassiné dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon.
+
+Charles VI devint fou; ses parents se disputèrent le pouvoir; alors
+commencèrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les
+Armagnacs, c'est-à-dire entre le parti populaire et le parti de la
+noblesse, entre Paris et les provinces. Les hôtels des princes y
+prirent une grande célébrité.
+
+Depuis que Charles V en avait donné l'exemple, le goût des bâtiments
+s'était répandu parmi les seigneurs, et de beaux hôtels avaient été
+achetés ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le
+duc d'Orléans habitait l'hôtel de _Bohême_, le duc de Bourgogne
+l'hôtel d'_Artois_, le duc de Berry l'hôtel de _Nesle_, la reine
+Isabelle l'hôtel _Barbette_, etc. L'hôtel de Bohême, qui tirait <p.031>
+son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, lequel l'avait reçu en
+don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de
+Grenelle, Coquillière, d'Orléans et des Deux-Écus: c'était une
+magnifique résidence que le duc d'Orléans, ami des arts, avait
+embellie, agrandie, enrichie de meubles précieux, de sculptures sur
+pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet hôtel
+devint au XVIe siècle le séjour de Catherine de Médicis, et nous
+aurons à en reparler.
+
+L'hôtel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frère de
+saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pavée, du
+Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'était une sorte
+de forteresse, fermée par une muraille crénelée et garnie de tours,
+dont une existe encore[20]; son voisinage des halles et le rôle que
+jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet
+édifice très-important. Nous verrons plus tard quelles étranges
+transformations il a subies.
+
+ [Note 20: Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pavée.]
+
+L'hôtel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris
+entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait
+à la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et à la tour
+du même nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie,
+des reliques, des ouvrages précieux d'orfèvrerie, et surtout une
+magnifique librairie.
+
+L'hôtel Barbette occupait l'espace compris entre les rues
+Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des
+Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette
+dernière rue. C'est de cet hôtel que sortait le duc d'Orléans
+lorsqu'il fut assassiné dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des
+gens cachés dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui
+subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui
+occupé par la rue qui longe le marché des Blancs-Manteaux. Les <p.032>
+assassins allèrent se réfugier à l'hôtel d'Artois; le cadavre fut
+porté à l'hôtel de Rieux, situé en face de la maison de
+l'Image-Notre-Dame, et de là à l'église des Blancs-Manteaux. C'est là
+que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bénite sur le cercueil en
+disant: «Jamais plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis en
+ce royaume.» Mais à l'hôtel de Nesle, où se tint un conseil pour
+rechercher les coupables, le prévôt de Paris étant venu dire qu'il
+avait suivi la trace des assassins jusqu'à l'hôtel d'Artois, il jeta
+le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre.
+
+Les Parisiens se prononcèrent pour le meurtrier, qui «étoit moult aimé
+d'eux, comme étant courtois, traitable, humble et débonnaire;» ils le
+reçurent en triomphe quand il revint avec une armée, devant laquelle
+s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit
+prononcer, dans le cloître de l'hôtel Saint-Paul, par le cordelier
+Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commença. Il se
+forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une
+faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert,
+maîtres des boucheries, familles puissantes qui dataient déjà de
+plusieurs siècles, dont les descendants se sont signalés dans les
+troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui
+plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui
+était inspirée par les docteurs de l'Université, avait pour orateur un
+chirurgien nommé Jean de Troyes, pour exécuteur un écorcheur nommé
+Caboche, et pour armée toute la population des métiers et des halles:
+elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du
+Louvre; elle rendit à Paris ses priviléges, ses chaînes, ses armes (20
+janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'hôtel Saint-Paul, forçant
+les princes à subir ses volontés, égorgeant ou emprisonnant leurs
+favoris, se distribuant les dignités et commandements. Les bouchers
+couraient sus aux Orléanais comme à des bêtes fauves, «et <p.033>
+suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et dérober, de dire:
+Voilà un Armignac.» Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des
+offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant
+seulement travailler à la restauration de l'autorité royale, elle
+chercha à rappeler les Armagnacs. Après une lutte terrible, d'abord
+dans les assemblées des quartiers, ensuite dans le Parloir aux
+Bourgeois et sur la place de Grève, les modérés l'emportèrent,
+chassèrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes à
+leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la réaction de la noblesse
+contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut
+de nouveau privé de ses priviléges, de ses richesses, de ses plus
+notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son
+Université, ses droits de capitale, son existence même. Jean-Sans-Peur
+essaya vainement de délivrer la ville: elle était tenue dans la
+terreur par le prévôt Tanneguy Duchâtel, qui avait désarmé les
+habitants, muré les portes, interdit toute réunion et qui envoyait à
+la mort tous ceux qui essayaient la moindre résistance. Après cinq ans
+de souffrances, au moment où les Armagnacs avaient formé le projet de
+décimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc,
+déroba les clefs de la porte Bucy à son père, et introduisit dans la
+ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes
+avec des cris de joie; l'hôtel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et
+promené dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les
+Orléanais arrêtés, massacrés ou entassés dans les prisons. Tanneguy
+Duchâtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille
+s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus.
+Leur chef, le connétable d'Armagnac, avait son hôtel rue Saint-Honoré,
+sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maçon, y
+fut découvert, traîné à la Conciergerie avec le chancelier, des
+prélats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et <p.034>
+pour détruire le parti armagnac, ils entraînèrent la populace aux
+prisons et lui firent égorger tous les détenus. Le massacre dura
+plusieurs jours: il eut lieu surtout à la Conciergerie et au Châtelet,
+édifices sinistres qui semblent avoir eu pendant des siècles le privilége
+du sang, dont les voûtes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont
+vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger
+les désastres de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, causés par la folie
+des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse féodale; on
+croyait établir sur des fondements éternels les libertés populaires.
+Cruelles erreurs! trois fois Paris a donné le spectacle de cette
+horrible tragédie contre la noblesse, et quel en a été le succès! Le
+massacre des Armagnacs a-t-il empêché le retour de Charles VII? Le
+massacre de la Saint-Barthélémy a-t-il empêché l'avénement de Henri
+IV? Les massacres de septembre ont-ils empêché la restauration des
+Bourbons?
+
+
+
+§ X.
+
+Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise
+de Paris par les troupes royales.
+
+
+Le sang versé retomba sur Paris: une épidémie terrible enleva le quart
+de la population; Jean-Sans-Peur fut assassiné; son fils et la reine
+Isabelle traitèrent avec l'Anglais et lui livrèrent la France. On vit
+Henri V entrer dans Paris, ruiné, dévasté, désolé par la famine (18
+novembre 1420); l'hôtel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a été
+bâtie la place Royale, devint le séjour du duc de Bedford; des soldats
+anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre où nous les
+avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta
+seize ans au pouvoir des étrangers! Il lui fallut tout ce temps de
+souffrances pour la guérir de ses passions bourguignonnes, de ses
+ardeurs de libertés: les sophistes populaires, les pédants de <p.035>
+l'Université, ne lui disaient-ils pas que le joug étranger n'était
+qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de
+l'Angleterre une province française, qu'un changement de dynastie
+rendrait à la ville sa prospérité, son commerce, sa puissance? Les
+Parisiens, qui sont «de muable conseil et de légère créance,» se
+laissèrent prendre à ces déclamations: quand Jeanne d'Arc vint
+assiéger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange
+sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons,
+que les Armagnacs venaient pour détruire leur ville de fond en comble,
+ils firent une vigoureuse défense. La butte Saint-Roch, formée
+anciennement par des dépôts d'immondices, était alors couverte de
+moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit
+décider l'attaque de la porte Saint-Honoré (vers la rencontre des
+anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le
+boulevard et sondait le fossé de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse
+percée d'un trait d'arbalète; «et si point n'en désempara, ni ne s'en
+voult oncques tourner. Rendez-vous à nous tost, de par Jhesus!
+crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit
+possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit
+par trop parfonde.» A la fin, ses soldats l'enlevèrent malgré elle, et
+l'assaut, qui avait duré quatre heures, fut abandonné.
+
+Moins de quatre siècles après cet événement, un autre patron de la
+France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi
+les Parisiens dans les mêmes lieux: c'est dans cette partie de la rue
+Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch, que Napoléon mitrailla les
+bourgeois armés contre la Convention. Hélas! l'histoire de Paris est
+si féconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divisé la
+France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de
+bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu où
+nos pères ont donné leur vie. Quelle place n'a eu son combat, <p.036>
+quelle rue sa barricade, quel pavé son cadavre! Boues de l'antique Lutèce,
+de quel sang généreux n'avez-vous pas été perpétuellement abreuvées!
+
+Six ans après l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les
+Parisiens, réduits par la guerre, la famine et la peste aux dernières
+extrémités de la misère, et voyant que le duc de Bourgogne s'était
+réconcilié avec Charles VII pour chasser les étrangers, appelèrent
+eux-mêmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un
+marchand, Michel Lallier, entrèrent par la porte Saint-Jacques, aux
+acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et
+Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! «Bonnes gens, leur
+disait le connétable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous
+remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la
+maîtresse cité de son royaume: tout est pardonné.» Les Anglais se
+formèrent en trois colonnes pour étouffer la sédition et se dirigèrent
+sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent
+repoussés par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flèches et des
+pierres sur eux, et obligés de se réfugier à la Bastille, où ils
+capitulèrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il
+n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les
+Armagnacs fut de renverser une statue qui avait été élevée par les
+Bourguignons à Perrinet-Leclerc, auprès de sa maison: on fit de cette
+statue mutilée une borne qui existait encore dans le siècle dernier
+près de la rue de la Bouclerie.
+
+La ville, délivrée des Anglais, mais encore plus misérable et désolée,
+cacha ses ruines et ses haillons et s'efforça de paraître belle et
+_gorgiase_, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si égoïste, si
+insouciant, fut frappé de l'aspect effroyable que présentait la
+capitale, avec ses maisons demi-détruites, ses rues empestées, ses
+habitants hâves et décharnés; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais
+il pensa en lui-même qu'elle n'était plus à craindre, «et il la <p.037>
+quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il fût venu seulement pour
+la voir.» Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne
+séjournèrent que rarement à Paris et préférèrent les paisibles villes
+des bords de la Loire, les riants châteaux de Chinon, de
+Plessis-lès-Tours, d'Amboise, de Chambord, à la tumultueuse cité dont
+les souvenirs bourguignons et l'esprit démocratique les importunaient.
+Aussi, il fallut que Paris se rétablît tout seul de ses misères; mais
+l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre
+et sa vigueur, que sous le règne de Louis XI elle avait déjà deux cent
+mille habitants, et que ses alentours étaient aussi florissants
+qu'elle: «C'est la cité, dit Comines, que jamais je visse entourée de
+meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrédible que des
+biens qui y arrivent.»
+
+
+
+§ XI.
+
+Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu'à Henri
+II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot,
+Villon.--Les confrères de la Passion.
+
+
+Ce fut un bon temps pour la capitale que le règne du monarque qui fut
+si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint
+alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,
+son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne
+ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour
+moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans
+la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme
+eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit
+de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son
+conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il
+riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait
+surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les <p.038>
+échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque
+gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses
+affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compère_, lui
+disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compère_, répondait-il au
+plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à
+Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons
+de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les
+tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon
+échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le
+traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté.
+Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la
+_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix
+qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il
+n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul
+fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il
+prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il
+leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du
+connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il
+supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait
+fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de
+Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les
+cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et
+les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers,
+encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne
+police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant
+trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.»
+Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent
+des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de
+Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la
+première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <p.039>
+après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec
+l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les priviléges
+de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la
+Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui
+coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette
+fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi,
+qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des
+frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait
+sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: _A
+l'Abri-Cothier!_ Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui
+firent mentir l'ambitieux rébus.
+
+Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de
+s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les
+créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent
+bâtis l'hôtel de la _cour des Comptes_, détruit par un incendie en
+1737; l'hôtel de la _Trémouille_ ou des _Carneaux_, rue des
+Bourdonnais; l'hôtel de _Cluny_, aujourd'hui transformé en musée
+d'antiquités françaises; la _fontaine des Innocents_, les églises
+_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Hôtel-de-Ville_, le _vieux
+Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce même temps furent fondés le
+_Collége de France_, cinq autres colléges, les hospices des
+_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous François Ier, la
+ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on
+y comprit les terrains appelés _Tuileries_ et l'on ferma ce côté par
+un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes
+sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000
+livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards.
+La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize
+quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi:
+
+1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant <p.040>
+sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient
+le tribunal ou _présidial_ du Châtelet, formé de vingt-quatre
+conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt,
+homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées
+à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville,
+qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des
+marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des
+approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau
+composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de
+vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize
+commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et
+deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq
+cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers,
+d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du
+guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des
+approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait
+deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les
+circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où
+assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les
+quarteniers, etc.
+
+Sous les règnes de Louis XII, de François Ier et de Henri II, furent
+faits les règlements les plus importants pour l'administration de la
+ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux
+qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage,
+les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne
+devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité
+de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut
+défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents
+et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de
+vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et
+immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen <p.041>
+d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances
+très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les
+maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes;
+on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,
+contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en
+condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet.
+
+Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne
+administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se
+soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la
+ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister
+même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris
+n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs
+fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte
+presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de
+Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève,
+de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient
+chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes
+ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies
+de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à
+l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les
+laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,
+d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils
+s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient
+la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois
+tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet
+nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement
+avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères,
+défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées,
+pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans
+jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile, <p.042>
+les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de
+l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et
+jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette
+turbulente jeunesse.
+
+A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette
+époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son
+histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de
+Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut
+donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-Coeur
+dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon
+possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable
+de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il
+mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort,
+en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de
+l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant
+longtemps par tous les écoliers de l'_inclyte Lutèce_[21]. Arbre,
+cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces
+_fagoteurs d'abus_, _caphards empantouflés_, _bazochiens mangeurs du
+populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pédants rassotés_,» que notre
+Homère bouffon a fustigés dans ses «_beaux livres de haulte graisse,
+légiers au pourchas et hardis à la rencontre_.» Amyot a demeuré dans
+une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près
+de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps
+de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement
+pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre
+lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou <p.043>
+commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de
+valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de
+France, pour avoir _translaté_, dans un français naïf et gracieux, les
+vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a
+habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une
+maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la
+fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que
+furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait
+changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée.
+Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,
+passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente
+ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?
+
+ [Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit
+ Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)]
+
+A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons
+ajouter «_ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la
+Magdeleine et de la Mulle,_» dont parle Rabelais. C'est là que
+«_cauponisait_» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et
+libertin, quand, après avoir dérobé quelque «_repue franche_» aux
+rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatière_ ou
+la _gente saucissière_ du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe:
+
+ Ne suis-je badaud de Paris,
+ De Paris, dis-je, auprès Pontoise?
+
+Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé
+dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en
+face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par
+Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des
+gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.
+
+C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du
+théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé
+une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux <p.044>
+_mystères_ de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par
+privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues
+Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent
+la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à
+la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin, à la
+même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains
+jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralités_ ou
+farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces
+divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion,
+pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec
+leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité
+pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une
+telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient
+abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel
+d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils
+firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du
+Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes
+et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer
+des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine
+de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de
+Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de
+l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges
+ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.
+
+
+
+§ XII.
+
+Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les
+barricades de 1588.
+
+
+Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient
+la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être
+oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon <p.045>
+de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles;
+Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les
+révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de
+sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de
+l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises,
+aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions
+municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence
+publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le
+catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les
+jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi,
+quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils
+aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs
+pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les
+regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne
+songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du
+Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers
+allumés par François Ier et Henri II aux halles, à la Grève, sur
+toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur,
+de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le
+vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de
+Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et
+ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La
+tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé
+personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des
+Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait
+Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des
+rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent,
+vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.»
+
+Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans
+laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque <p.046>
+tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue,
+une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins
+pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris
+pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots
+populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité
+de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur
+l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux
+sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant
+de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs
+révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette
+existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée:
+aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et
+envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son
+impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses
+habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et
+colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en
+Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant
+inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet
+avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera
+plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique[22].» Et
+néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la
+noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que
+Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer
+une influence prépondérante sur tout le royaume.
+
+ [Note 22: Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils
+ d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à
+ recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les
+ fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés;
+ avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme
+ les mouches au son du bassin.» (_De la Sagesse_, liv. Ier,
+ ch. XLVIII.)]
+
+La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <p.047>
+armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le
+duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants
+furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des
+pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement
+avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État
+aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand
+elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au
+visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient,
+depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut
+envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle
+résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en
+mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de
+prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans
+cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues,
+les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons
+dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des
+bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes,
+égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des
+pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on
+massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés
+tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de
+six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise
+d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait
+des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La
+rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour
+de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.
+L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des
+Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le
+collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il
+sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira <p.048>
+des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se
+sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir
+le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève
+le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre.
+
+Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La
+royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba,
+par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances
+et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une
+assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége
+Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle
+enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des
+Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la
+ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les
+milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé,
+inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions.
+D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et
+les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les
+mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies,
+les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre
+côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des
+quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des
+sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications
+furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence
+de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était
+déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace
+du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il
+ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et
+de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des
+libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire,
+à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens <p.049>
+savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert
+l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la
+chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que
+le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité
+aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection
+enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la
+tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère
+Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI.
+L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de
+l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et
+l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint
+de relâcher les deux curés.
+
+Cependant une grande conspiration avait été faite pour mettre le
+gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et
+fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc
+de Guise: il arrive. Quelle fête que son entrée dans Paris! on baisait
+ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets
+à ses vêtements. Il va visiter la reine Catherine en son hôtel
+d'Orléans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal
+à tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison,
+l'ancien hôtel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes
+suisses et gardes françaises, entrent dans la ville par la porte
+Saint-Honoré, occupent les places et les ponts, menacent et raillent
+les Parisiens, disant «qu'aujourd'hui le roi serait le maître et qu'il
+n'était femme ou fille de bourgeois qui ne passât par la discrétion
+d'un Suisse.» Le peuple se soulève; alors la grande ville prit cette
+figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler
+le trône: l'oeil en feu, les bras nus, échevelée, déguenillée, pâle de
+fureur, s'armant de tout, remuant les pavés, élevant des barricades,
+sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la <p.050>
+poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la
+transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la liberté! La
+révolte éclata à la place Maubert, dirigée par les prédicateurs et les
+écoliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du
+Châtelet et de l'Hôtel-de-Ville, et vint planter sa dernière barricade
+devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces
+profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces
+églises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des
+arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prières,
+des moines, des enfants; de toutes les fenêtres pleuvaient balles,
+pierres, exhortations, imprécations. Les Suisses, poussés, battus,
+égorgés surtout au Marché-Neuf, demandèrent grâce, se laissèrent
+prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrés de leur
+victoire, avaient résolu d'aller «quérir frère Henri de Valois dans
+son Louvre;» mais celui-ci, épouvanté, en sortit comme pour aller aux
+Tuileries, qu'on commençait à bâtir; arrivé à la porte Neuve (située
+près de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du
+Carrousel), il monta à cheval et se sauva. Les bourgeois, qui
+gardaient la porte de Nesle, de l'autre côté de la rivière, tirèrent à
+lui et à son escorte des coups d'arquebuse: «Il se retourna vers la
+ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude,
+perfidie et lâcheté, quelques propos d'indignation, et jura de n'y
+rentrer que par la brèche.»
+
+La capitale se trouva dès lors affranchie de l'autorité royale; et
+sous un gouvernement municipal tout démocratique, avec un prévôt des
+marchands qui descendait, dit-on, d'Étienne Marcel, avec des échevins,
+des quarteniers, des colonels de métiers tout dévoués à la Ligue, elle
+devint, pendant six ans, le centre de la république catholique. Aussi
+montra-t-elle pour la défense de sa foi une exaltation qui touchait à
+la fois à l'héroïsme et à la folie. La nouvelle de la mort des Guises,
+assassinés à Blois, lui arriva pendant les fêtes de Noël, à <p.051>
+l'heure où le peuple encombrait les églises: l'explosion de sa douleur
+fut presque incroyable. Famille, affaires privées, intérêts mondains,
+tout fut oublié; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des
+jeûnes, des deuils, des cérémonies funèbres en l'honneur des martyrs;
+on vivait dans les rues, dans les églises, dans l'Hôtel-de-Ville; on ne
+s'occupait que d'apprêts de guerre, de prédications et de processions.
+«Le peuple étoit si enragé, dit un contemporain, qu'il se levoit
+souvent de nuit et faisoit lever les curés et prêtres des paroisses
+pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les
+bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la première
+voix aux conseils et assemblées d'État et donnoient la loy à tous ceux
+qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualité, qui
+n'osoient tousser ni grommeler devant eux.»
+
+Les Seize entrèrent dans le conseil municipal; la Sorbonne déclara le
+roi déchu du trône; le peuple abattit ses armoiries, fit disparaître
+partout les insignes de la royauté, détruisit les mausolées
+magnifiques que Henri avait fait élever par Germain Pilon dans
+l'église Saint-Paul à trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours
+des comptes et des aides, furent purgés de leurs membres royalistes,
+que l'on mena du Palais à la Bastille, au milieu des huées de la
+populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonnés
+comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille
+hommes pour la défense des remparts. Enfin, un gouvernement
+provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut créé pour toute la
+France: il siégea à Paris, fut principalement composé d'hommes du
+peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter
+l'hôtel du Petit-Musc, ancienne maison de l'hôtel Saint-Paul, qui prit
+alors le nom de son nouveau maître.
+
+Henri III s'unit aux protestants et vint assiéger Paris. «Ce serait
+grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, où il avait <p.052>
+placé son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle
+ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont
+dedans. C'est le coeur de la Ligue; c'est au coeur qu'il faut la
+frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop
+gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir,
+ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques.
+Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes
+murailles, mais seulement la place où tu auras été!» Les Parisiens
+répondirent à ces menaces par un coup de poignard: un dominicain,
+Jacques Clément, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes
+accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de _Te Deum_, de
+caricatures grossières, de danses sauvages, de chansons sanglantes!
+Toute la ville se porta à l'hôtel de la duchesse de Montpensier, rue
+du Petit-Bourbon, pour y bénir une malheureuse paysanne, mère du
+meurtrier!
+
+
+
+§ XIII.
+
+Siége et prise de Paris par Henri IV.
+
+
+Henri IV leva le siége de Paris; puis, après le combat d'Arques, il
+fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les
+livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris
+et massacrés près de la foire Saint-Germain. Ce fut par le
+Pré-aux-Clercs que les royalistes arrivèrent, et ils s'emparèrent même
+de la porte de Nesle; mais, étant peu nombreux et voyant la ville tout
+en armes, ils se retirèrent.
+
+Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie
+frénétique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur
+et de courage, sans que des souffrances inouïes pussent vaincre son
+inébranlable résolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On
+sait quel horrible siége elle eut à supporter, quel héroïsme elle <p.053>
+y déploya, comment la famine y fit périr trente mille personnes, comment
+ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mangé les chiens et
+les chevaux, brouté l'herbe des rues et fait du pain avec des os de
+morts, se traînait encore sur les remparts pour arquebuser les
+hérétiques, ou dans les églises pour entendre les exhortations de ses
+moines. Les moines étaient les maîtres de la ville; mais aussi, mêlés
+sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on
+les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, «la
+pertuisane sur l'épaule et la rondache pendue au col,» mais gardant
+les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb
+des églises et leurs cloches[23]. Les royalistes ont cherché vainement
+à rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux était plutôt du
+côté de ce prince qui, pour être roi d'un peuple qui le repoussait et
+dont il fut en définitive obligé de subir la volonté, exposait ce
+peuple à des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire.
+Aussi, les Parisiens n'oublièrent jamais le siége de leur ville;
+malgré ses grandes qualités et son bon gouvernement, ils conservèrent
+une haine implacable au roi qui les avait torturés pour régner sur
+eux; ils la lui témoignèrent horriblement par dix-sept tentatives
+d'assassinat.
+
+ [Note 23: «Le 14 février 1589, dit l'Estoile, jour de Carême,
+ prenant et jour où l'on n'avoit accoutumé que de voir des
+ mascarades et folies, furent faites par les églises de cette
+ ville, grandes quantités de processions qui y alloient en
+ grande dévotion, même de la paroisse de
+ Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avoit plus de 1,000
+ personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous
+ pieds nuds, et même tous les religieux de
+ Saint-Martin-des-Champs, qui étoient tous nuds pieds, et les
+ prêtres de ladite église de Saint Nicolas, aussi pieds nuds,
+ et quelques-uns tous nuds, comme étoit le curé nommé maître
+ François Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche
+ sur lui.»]
+
+L'arrivée d'une armée espagnole délivra la capitale. Henri IV fut
+défait à la bataille de Lagny et forcé de se retirer dans les <p.054>
+provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de désespoir sur
+Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle
+et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversèrent la
+première échelle des assaillants et jetèrent l'alarme. Les Jésuites et
+autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins,
+accoururent et les royalistes furent repoussés.
+
+Cependant Paris, épuisé par sa résistance, commençait à pencher vers
+la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les
+milices sous les armes, fermèrent les rues, enveloppèrent le
+Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans
+une salle du Châtelet; puis ils s'emparèrent de tous les pouvoirs.
+Mayenne, qui se voyait menacé par eux, leur résista par la force, et,
+aidé des modérés, il fit pendre quatre de ces redoutés tribuns dans la
+salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte
+de la Ligue: avec les Seize tombèrent l'exaltation et la fureur du
+peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut disposée à une
+transaction. Les États généraux furent assemblés à Paris; mais ils se
+montrèrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculisés par la
+_Satire Ménippée_, oeuvre piquante d'écrivains royalistes, qui se
+réunissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfèvres. Enfin,
+Henri IV s'étant converti, les trahisons commencèrent: le duc de
+Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une
+nuit obscure, se présenta à la porte Neuve, celle par laquelle le
+dernier Valois était sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que
+les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. Les troupes royales filèrent
+sans bruit par les rues et s'emparèrent, en dispersant quelques
+groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les
+habitants stupéfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent
+repoussés à coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu
+que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y <p.055>
+entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu'à quatre
+fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le
+peuple étant échauffé, son armée ne fût taillée en pièces «dans cette
+speloncque de bestes farouches;» enfin, il entra, protégé, serré,
+escorté par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit
+des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence
+morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Châtelets, du Palais,
+négocia pour faire évacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le
+quartier Saint-Martin, et enfin, maître de la ville, put se dire roi
+de France.
+
+
+
+§ XIV.
+
+Tableau de Paris sous Henri IV.
+
+
+Ce fut la fin de la république parisienne: on modifia ses institutions
+municipales; on changea ses magistrats et ses curés; on chassa, on
+persécuta prédicateurs, écrivains, chefs des milices; le roi se
+déclara gouverneur de Paris. La ville se rétablit lentement de ses
+souffrances. «Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons
+entières et sans ruines; elles étoient la plupart inhabitées; le pavé
+des rues était à demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons
+des faubourgs étaient toutes rasées; il n'y avait quasi un seul
+village qui eût pierre sur pierre, et les campagnes étoient toutes
+désertes et en friche.» Une maladie épidémique, suite de tant de
+souffrances, vint mettre le comble aux misères de la ville, mais elle
+n'empêcha pas la nouvelle cour de faire des fêtes. «Pendant qu'on
+apportoit, dit l'Estoile, à tas de tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les
+pauvres membres de J.-C. si secs et si atténués, qu'ils n'étoient pas
+plutost entrés qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y
+mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient à 45 écus le plat,
+avec les collations magnifiques à trois services.» De plus, les <p.056>
+guerres civiles avaient engendré une multitude d'aventuriers, de
+pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des
+Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des
+princes, jetaient continuellement le désordre dans les rues; on
+n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. «Chose
+étrange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se
+commettent avec impunité des voleries et brigandages tout ainsi que
+dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultères, puteries,
+empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si fréquens à
+Paris, à la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, même au
+Palais, où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et lustre de
+cet ancien sénat.» A cette époque, aucune rue n'était encore éclairée
+pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison après le coucher du
+soleil; les lieux de plaisir, théâtres, cabarets, devaient être fermés
+dans l'hiver à quatre heures. De plus, Paris était à peine pavé, et
+les voies les plus fréquentées semblaient des cloaques ou des
+fondrières: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de
+promenoirs. Enfin, une autre cause de désordre était l'humeur
+batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient
+journellement la ville et qui se battaient en duel derrière les murs
+des Chartreux, près du moulin Saint-Marcel, au Pré-aux-Clercs; en
+moins de quinze ans, quatre mille nobles périrent dans ces combats
+privés, et sept mille lettres de grâce pour homicide furent accordées.
+Cependant le gouvernement nouveau s'efforça de rétablir l'ordre en
+réorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le
+Parlement, le Châtelet et les autres justices séculières et
+ecclésiastiques se montrèrent aussi vigilants qu'impitoyables pour
+tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on
+exposait à la croix du Trahoir, à la place de Grève, au pilori des
+halles; les prisons du Châtelet, de la Conciergerie, du For-l'Évêque,
+de l'Officialité, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de <p.057>
+Saint-Germain-des-Prés, étaient constamment remplies. Henri IV n'usait
+de son droit de grâce pour personne; il défendit le duel sous peine de
+mort.
+
+Malgré les guerres civiles, quelques édifices avaient été entrepris
+sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le goût éclairé de
+leur aïeul: c'était d'abord le château des _Tuileries_, commencé par
+Catherine de Médicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'étaient
+encore la _galerie du Louvre_, l'_Arsenal_, le _Pont-neuf_, etc.;
+c'étaient enfin le couvent des _Jésuites_ de la rue Saint-Antoine, les
+couvents des _Capucins_ et des _Feuillants_ de la rue Saint-Honoré,
+etc. Henri IV, qui se garda bien de séjourner ailleurs que dans sa
+capitale, s'efforça de lui rendre quelque lustre par des bâtiments;
+aidé du prévôt des marchands, François Miron, il fit continuer
+l'Hôtel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries,
+construire la _place Dauphine_ et agrandir l'île de la Cité, commencer
+la _place Royale_ sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit
+des quais, des abreuvoirs, des égouts; on renouvela les règlements sur
+le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les étalages des
+marchands; on confia même la grande voirie à la vigilance de Sully;
+enfin, l'on élargit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut
+entreprise pour ouvrir une première communication avec le bourg qui
+s'était formé autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et surtout
+avec la foire Saint-Germain, qui devint alors très-populaire[24]. Le
+quartier du _Marais_ fut commencé sur des terrains mis en culture
+potagère, et Paris eut pour la première fois des rues droites, <p.058>
+larges, appropriées aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout
+à l'usage des coches. On construisit le quai des _Orfèvres_, la rue de
+_Harlay_, ainsi que l'hôtel du premier président au Parlement de
+Paris: c'est là qu'ont habité les Harlay, les Molé, les Lamoignon,
+noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine
+de science et d'austérité, la gloire la plus pure de l'ancienne
+monarchie. On établit à Chaillot la manufacture de tapis de la
+_Savonnerie_, aujourd'hui réunie aux Gobelins, un hospice de soldats
+invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hôpital
+_Saint-Louis_, qui a traversé deux siècles et demi sans subir de
+transformations. On fonda les couvents des _Franciscains_ de Picpus,
+aujourd'hui détruit, des _Récollets_, aujourd'hui transformé en
+hospice des Incurables, des _Petits-Augustins_, sur l'emplacement
+duquel est l'école des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli
+y demeurait et y avait amassé «cent canons, de quoi armer quinze mille
+hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de
+poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous
+ingrédiens et drogues, disait-il, propres à médiciner les plus
+fascheuses maladies de l'État. «On sait que ce fut en allant à
+l'Arsenal que Henri IV fut assassiné dans la rue de la Féronnerie.
+
+ [Note 24: «Pendant la foire de Saint-Germain de cette année
+ (1605), dit l'Estoile, où le roi alloit ordinairement se
+ promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis,
+ procédants des débauches de la foire, dans laquelle les
+ pages, laquais, écoliers et soldats des gardes firent des
+ insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme
+ en petites batailles rangées, sans qu'on y pût ou voulût y
+ donner ordre.»]
+
+Grâce à ces constructions, à ces embellissements, grâce aux plaisirs
+dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d'être le centre et le
+théâtre, grâce à l'industrie et au commerce développés, par le luxe de
+la cour, grâce au grand mouvement littéraire du XVIIe siècle qui
+commençait, Paris devint, peu de temps après les guerres civiles, un
+séjour de délices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette
+ville vingt ans auparavant: «Paris a mon coeur dèz mon enfance, et
+m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis
+d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur
+mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à <p.059>
+ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité, grande en
+peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et
+incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la
+France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse
+loing nos divisions[25]!»
+
+ [Note 25: Essais, liv. III, ch. IX.]
+
+
+
+§ XV.
+
+Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal
+et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses.
+--Promenades et théâtres.
+
+
+Pendant le règne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun
+rôle politique: il n'avait rien à voir aux misérables révoltes de la
+noblesse contre la royauté, mais il en souffrait et en parlait. «Il
+n'y a, dit une farce de l'hôtel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit
+frère coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengère
+qui ne se mêle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs
+au coin des rues font des panégyriques et des invectives; l'un loue M.
+d'Espernon, l'autre le blâme, etc.» Aussi la ville éprouva une grande
+émotion à la mort du maréchal d'Ancre, quand les valets des princes
+excitèrent la populace à brûler son cadavre et à piller son bel hôtel
+de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de pitié les
+échafauds dressés pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles
+ouvertes pour les Châteauneuf et les Bassompierre; _les petits, qui ne
+portent pas d'ombre_, n'avaient rien à craindre du terrible Richelieu;
+et la bourgeoisie ne pouvait que gagner à l'agrandissement du pouvoir
+royal. En effet, sous ce règne, elle jouit d'une grande prospérité,
+et, grâce au luxe des seigneurs, à l'accroissement de la population,
+aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des <p.060>
+lumières, un orgueil qui lui inspirèrent, quelques années plus tard,
+la pensée de prendre part au gouvernement de l'État. Mais elle n'en
+montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet
+égoïsme, ce manque de zèle pour la chose publique, qui, tant de fois,
+lui ont été reprochés. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager
+dans la guerre de Trente Ans, et, dès l'entrée, elle y avait éprouvé
+des revers: les Espagnols avaient passé la frontière et pénétré
+jusqu'à l'Oise. La terreur se répandit dans Paris, et en même temps
+des cris de fureur éclatèrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre.
+«Lui qui étoit intrépide, disent les Mémoires de Montglat, pour faire
+voir qu'il n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena
+sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» Il
+harangua les groupes et excita la population ou à prendre les armes,
+ou à donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement
+des hommes parmi le peuple[26], mais point d'argent chez les bourgeois;
+et l'Hôtel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque
+maison et chaque boutique. «Ce sont affaires de princes,» disaient les
+bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes
+qu'elles fussent, et ils n'avaient que des malédictions pour elles,
+parce qu'elles amenaient de nouvelles levées de subsides. Ainsi, la
+guerre de Trente Ans, gloire éternelle de Richelieu et de Mazarin, qui
+a établi la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore
+aujourd'hui, n'a valu à ces deux ministres que des haines, des
+exécrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et
+finalement elle a été la cause de la révolte de la Fronde[27]. La
+bourgeoisie, dans l'ancien régime, n'avait guère que l'amour de <p.061>
+sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui
+ne s'est complétement développé chez elle qu'avec la révolution.
+
+ [Note 26: «Quand on leva à Paris des gens si à la hâte, dit
+ Tallemant des Réaux, le maréchal de la Force étoit sur les
+ degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
+ dans la main en disant: Oui, monsieur le maréchal, je veux
+ aller à la guerre avec vous.»]
+
+ [Note 27: Voyez à ce sujet le médecin Guy Patin (t. 1er, p.
+ 38, de ses Lettres, édit. de M. Réveillé-Parise), ce
+ bourgeois si satirique et indépendant, si éclairé. En 1636,
+ il avait donné 12 écus pour la levée des fantassins; on lui
+ demandait une seconde taxe pour la levée des cavaliers: «J'ai
+ répondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont
+ payées qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.»]
+
+Sous le ministère de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et
+commença à devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut
+construite avec fossés, bastions et courtines plantés d'arbres pour
+remplacer la vieille muraille d'Étienne Marcel; de la porte
+Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline,
+Beauregard, des Jeûneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les
+Tuileries et leur jardin; à son extrémité, près de la Seine, fut
+élevée une porte élégante, dite de la _Conférence_ (près du pont de la
+Concorde). Des quartiers nouveaux furent bâtis: le _Marais_, l'_île
+Saint-Louis_, la _butte Saint-Roch_, la _rue Richelieu_, le
+_Pré-aux-Clercs_, ou _faubourg Saint-Germain_, etc.--Le _Menteur_, de
+Corneille, en parle en ces termes:
+
+ DORANTE.
+
+ Paris semble à mes yeux un pays de romans;
+ J'y croyois ce matin voir une île enchantée (_l'île Saint-Louis_):
+ Je la laissai déserte et la trouve habitée.
+ Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,
+ En superbes palais a changé ces buissons.
+
+ GÉRONTE.
+
+ Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:
+ Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses,
+ Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
+ Aux superbes dehors du Palais-Cardinal;
+ Toute une ville entière avec pompe bâtie
+ Semble d'un vieux fossé par miracle sortie.
+
+Les seigneurs appelés à Paris par les fêtes de la cour, bâtirent <p.062>
+dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen âge, de ces
+fortes maisons qui ressemblaient à des citadelles, mais de riches
+hôtels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques,
+dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies
+seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortége de
+domestiques inutiles, souvent inconnus à leur maître; enfin, où l'on
+ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et
+facile. Ainsi furent construits, en moins d'un siècle, les grands
+hôtels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues
+du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres
+voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle,
+Saint-Dominique, de l'Université, etc. Que d'événements, de plaisirs,
+de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque
+toutes détruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si
+célèbres, témoins de tant de galanteries, d'entretiens délicats,
+d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues
+amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations
+élégantes, fêtes splendides, esprit, grâce, valeur, où êtes-vous?
+
+ Où sont-ils? vierge souveraine!
+ Mais où sont les neiges d'antan?
+
+La plus illustre de ces maisons du XVIIe siècle était l'hôtel de
+_Rambouillet_, situé dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui
+détruite[28], et par laquelle commence l'histoire si curieuse des
+salons de Paris. Les grâces et la vertu de la marquise de Rambouillet,
+cette _déesse d'Athènes_, ainsi que l'appelle mademoiselle de
+Montpensier, l'esprit et la beauté de sa fille, la _divine_ Julie
+d'Angennes, attirèrent dans cet hôtel, «véritable palais d'honneur,»
+suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beauté,
+le rang, les dignités, l'enjouement, le savoir, «tout ce qu'il y <p.063>
+avoit, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus
+poli parmi les beaux esprits.»--«Cet hôtel étoit, ajoute Saint-Simon,
+une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de science, et le
+rendez-vous de ce qui étoit le plus distingué en condition et en
+mérite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
+avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation
+des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
+sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen.» C'est là que naquit
+cet art de la conversation qui a été, pendant près de deux siècles,
+l'une des gloires de la France, qui donna à Paris le sceptre
+incontesté du goût, de l'esprit, de la civilisation, et dont les
+traditions ne se sont effacées que dans le matérialisme de nos moeurs
+nouvelles. On y vit successivement ou à la fois les personnages les
+plus éminents de l'époque, le cardinal de Richelieu, le prince de
+Condé, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de
+Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture,
+Saint-Évremond, Ménage, Pelisson, mademoiselle de Scudéry, mesdames de
+Sablé, de Sévigné, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et
+Bossuet son premier sermon. On sait comment «ce cercle choisi de
+personnes des deux sexes liées par la conversation et par un commerce
+d'esprit,» après avoir eu la plus grande, la plus délicate influence
+sur les moeurs de la haute société, sur le goût, sur les lettres
+françaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la
+pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molière.
+
+ [Note 28: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II
+ ch. X.]
+
+Dans le même temps s'élevaient des monuments qui ont subi bien des
+révolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le
+palais du _Luxembourg_, construit par Marie de Médicis, et qui a vu
+tant d'habitants différents! Palais du Directoire, où mourut la
+République; palais du Sénat, où mourut l'empire; palais de la <p.064>
+chambre des pairs, où moururent la Restauration, le gouvernement de
+1830 et la pairie elle-même! Ensuite, c'est le _Palais-Cardinal_ ou
+_Palais-Royal_, bâti de 1630 à 1636 par Richelieu, qui le légua à la
+couronne, et d'où Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde.
+Enfin, c'est l'abbaye du _Val-de-Grâce_, bâtie par Anne d'Autriche,
+dont le dôme a été peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un
+hôpital militaire.
+
+D'autres constructions attestent la prospérité de la ville et la
+sollicitude du gouvernement: c'est l'_acqueduc d'Arcueil_, qui amène
+les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la
+rive gauche; c'est la fondation du _Jardin des Plantes_, la plantation
+du _Cours-la-Reine_, la reconstruction de l'église _Saint-Roch_, de
+l'église _Saint-Eustache_, du portail _Saint-Gervais_, etc. Les
+fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacèrent de
+couvrir le quart de la ville: notre siècle, incrédule et positif, en a
+fait justice avec son dédain ordinaire pour le passé. Ainsi, les
+_Minimes_ de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les
+_Jacobins_ du faubourg Saint-Germain, le Musée d'artillerie; les
+_Capucins_ de la rue Saint-Jacques, un hôpital; les _Oratoriens_ du
+Père de Bérulle et les _Filles de la Visitation_ de la mère de
+Chantal, deux temples protestants; les _Filles de la Madeleine_, une
+prison; les _Filles de Sainte-Élisabeth_, des écoles; les
+_Chanoinesses du Saint-Sépulcre_, un magasin de fourrages;
+_Port-Royal_ de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus
+chrétiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent
+des _Bénédictins_, d'où sont sortis l'_Art de vérifier les dates_, la
+collection des _Scriptores rerum gallicarum_, et tant d'autres trésors
+d'érudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face
+en terre, il y a une rue! A la place du couvent des _Filles du
+Calvaire_, dont le père Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la
+place du couvent des _Jacobins_ de la rue Saint-Honoré, où <p.065>
+s'assemblèrent les terribles révolutionnaires qui en ont pris le nom,
+est un marché! A la place du couvent des _Filles Saint-Thomas_ est la
+Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un écu!
+
+Paris présentait alors un aspect très-pittoresque: les monuments du
+moyen âge s'y mêlaient aux édifices modernes, les palais italiens aux
+églises gothiques, les tours féodales aux colonnes grecques. Le peuple
+s'entassait dans la vieille ville, dans la Cité, les quartiers
+Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: là étaient le
+commerce, l'industrie, les tribunaux, les colléges; dans les quartiers
+neufs étaient les larges rues, les riches hôtels, la noblesse et le
+grand monde. D'ailleurs, la police n'était ni plus habile ni plus
+vigilante que sous les règnes précédents: point de lumières pendant la
+nuit, peu de pavés, point d'égouts, partout des tas de boue et
+d'ordures. «Heureusement, comme disent les _Précieuses ridicules_, on
+avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de
+la boue et du mauvais temps[29].» Malgré les arrêts du Parlement,
+malgré les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les <p.066>
+mendiants valides, les soldats débandés continuaient à être maîtres
+des rues. On les livra vainement à la justice sommaire et souvent
+barbare du Châtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices;
+on fit vainement des ordonnances sur les hôtelleries, les maisons de
+jeu et de débauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol,
+la mendicité, la truanderie continuèrent à faire vivre le dixième de
+la population parisienne, et les aventures, les déguisements, les
+tours des filous, à être l'objet principal des conversations, de la
+terreur et de la curiosité des bourgeois.
+
+ [Note 29: Voici le _tableau_ que Scarron fait de Paris:
+
+ Un amas confus de maisons,
+ Des crottes dans toutes les rues;
+ Ponts, églises, palais, prisons,
+ Boutiques bien ou mal pourvues;
+
+ Force gens noirs, roux et grisons,
+ Des prudes, des filles perdues,
+ Des meurtres et des trahisons,
+ Des gens de plume aux mains crochues;
+
+ Maint poudré qui n'a pas d'argent,
+ Maint homme qui craint le sergent,
+ Maint fanfaron qui toujours tremble;
+
+ Pages, laquais, voleurs de nuit,
+ Carosses, chevaux et grand bruit,
+ C'est là Paris: que vous en semble?]
+
+Aux désordres causés par tous ces vagabonds s'ajoutaient les _raffinés
+d'honneur_, duellistes à outrance et par désoeuvrement, ayant sans
+cesse l'épée à la main, battant le pavé, hantant les tavernes,
+rodomonts et bravaches, dont les comédies se moquaient vainement et
+que Richelieu seul parvint à contenir en faisant décapiter le plus
+fameux d'entre eux, le comte de Bouteville.
+
+Il n'y avait encore que peu de promenades, encore étaient-elles
+réservées à la cour et au grand monde: c'étaient le Cours-la-Reine, le
+jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des
+Tuileries, où un valet de chambre du roi, nommé Renard, avait établi
+un cabaret élégant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux
+et de meubles précieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute
+la noblesse fréquentait, et qui fut le théâtre de nombreuses aventures
+joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire était le
+Pont-Neuf, qui se trouvait encombré de marchands, de charlatans, de
+chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'était là
+que Mondor vendait son miraculeux orviétan, Tabarin débitait ses
+folies goguenardes, maître Gonin faisait ses tours de gobelets,
+Brioché montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes
+en parle Bertaud dans sa _Ville de Paris_:
+
+ Pont-Neuf, ordinaire théâtre <p.067>
+ Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre;
+ Séjour des arracheurs de dents,
+ Des fripiers, libraires, pédants,
+ Des chanteurs de chansons nouvelles,
+ D'entremetteurs de demoiselles,
+ De coupe-bourses, d'argotiers, etc.
+
+Cette époque est aussi celle des beaux jours de la foire
+Saint-Germain, immense bazar composé de neuf rues couvertes et de
+trois cent quarante loges, où se vendaient, pendant deux mois, les
+produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins,
+etc.; où se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout
+genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple
+y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masquée et
+déguisée, sans suite ou avec des _grisons_, c'est-à-dire des valets
+vêtus de gris. «Les amants les plus rusés, dit un contemporain, les
+filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule
+continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulières en fait de
+vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus.» La
+foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence
+à cette époque, l'honneur d'avoir été le berceau de l'opéra comique et
+du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste.
+
+En ce temps, les théâtres commencèrent à prendre une forme régulière
+et à devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrères de la
+Passion et les Enfants-sans-Souci étaient encore, à la fin du seizième
+siècle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le théâtre
+accidentellement et seulement les jours de fêtes; mais bientôt ils
+cédèrent leur privilége à une troupe régulière de comédiens, qui
+prirent le titre de _comédiens du roi_; alors le _Théâtre-François_
+commença. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pièces,
+tragédies, comédies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les
+frais de ce théâtre; il fut aidé par les _prologues drolatiques_ <p.068>
+de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les
+railleries malignes et obscènes amusaient la populace. Un nouveau
+théâtre fit bientôt concurrence à celui de l'hôtel de Bourgogne: ce
+furent les comédiens _italiens_ ou _bouffons_ qui s'établirent d'abord
+dans la rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent, puis dans la vieille
+rue du Temple, où ils prirent le nom de troupe du _Marais_. Là
+brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant
+près d'un siècle, ont eu le talent d'amuser nos pères avec de grosses
+farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dégoûtés. A ces théâtres
+il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu:
+c'est là que le cardinal fit jouer _Mirame_; c'est là que, en 1636,
+parut le _Cid_[30].
+
+ [Note 30: Voici ce que l'acteur Mondory écrivait à Balzac, le
+ 18 janvier 1637, sur les premières représentations du _Cid_:
+ «Je vous souhaiterois ici pour y goûter, entre autres
+ plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et
+ particulièrement d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est
+ si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus
+ continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au
+ théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges
+ ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et
+ sur le siége des fleurs de lys. La foule a été si grande à
+ nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les
+ recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
+ niches aux pages, ont été des places de faveur pour les
+ cordons bleus et la scène y a été d'ordinaire parée de croix
+ de chevaliers de l'ordre.» (_Revue de Paris_, nº du 30
+ décembre 1838.)]
+
+Six ans auparavant était née assez bourgeoisement, dans la rue
+Saint-Denis, chez l'_illustre_ Conrart, l'_Académie française_. Ce
+n'était alors que l'obscure réunion de sept ou huit beaux esprits
+«qui, dit Pélisson, s'entretenoient familièrement, comme ils eussent
+fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires,
+de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-là
+comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la
+liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans
+autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout <p.069>
+ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux
+et de plus charmant[31]....»--«Dans cette école d'honneur, de politesse
+et de savoir, dit l'abbé de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point
+accroire; l'on ne s'entêtoit point de son prétendu mérite; l'on n'y
+opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit
+avec altercation et aigreur; les défauts étoient repris avec douceur
+et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission[32]...» En
+1635, Richelieu se fit le protecteur de cette réunion et l'érigea en
+Académie française, en la chargeant «pour que rien ne manquât à la
+félicité du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue
+française que tous nos voisins parleront bientôt, si nos conquêtes
+continuent comme elles ont commencé.»
+
+ [Note 31: _Hist. de l'Acad. française_, t. Ier, p. 6.]
+
+ [Note 32: Discours prononcé en 1684, p. 21.]
+
+
+
+§ XVI.
+
+Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg
+Saint-Antoine.
+
+
+Les troubles de la Fronde marquent une époque importante dans
+l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses libertés
+municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui
+disparurent dans la grande unité monarchique de Louis XIV. Les causes
+de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entrée sur les
+denrées, une taxe mise sur les maisons bâties au delà de l'enceinte de
+la ville, impôts qui s'ajoutaient aux impôts innombrables qu'inventait
+chaque jour le cardinal Mazarin, «ce pantalon sans foi, cet escroc
+titré, ce comédien à rouge bonnet,» ainsi que l'appelle le frondeur
+Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause <p.070>
+réelle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et
+acteurs de ces troubles, le désir très-ardent, très-raisonné de secouer
+l'arbitraire ministériel, de prendre part au gouvernement, de faire ce
+que faisaient à la même époque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam,
+de Genève. «Le monde est bien débêté, Dieu merci!» dit Guy Patin. Et
+ce mot exprime l'esprit de fierté et d'indépendance de la haute
+bourgeoisie, sa confiance dans ses lumières, l'humeur républicaine
+qu'elle devait à ses fortes études, à son commerce passionné avec
+l'antiquité, à ses tendances protestantes, à ses vivres sympathies
+pour les doctrines du jansénisme[33]. Enfin dans les grands changements
+qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des réformes,
+guider et éclairer les provinces, se faire chef de l'État.
+
+ [Note 33: «Si j'eusse été, dit Guy Patin, lorsque l'on tua
+ Jules-César dans le sénat, je lui aurois donné le
+ vingt-quatrième coup de poignard!» (Lettres, t. III, p.
+ 491.)]
+
+Le Parlement, qui était l'âme de la bourgeoisie, commença l'attaque
+«contre le mauvais ménage de l'administration» en refusant
+l'enregistrement des nouveaux impôts et en demandant des réformes qui
+déchiraient le voile qui couvre le mystère de l'État,» et changeaient
+la forme du gouvernement. La cour, après de longs débats, résolut de
+briser les résolutions séditieuses de la magistrature par un acte de
+vigueur. Elle fit arrêter (23 août 1648), dans sa maison de la rue
+Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme médiocre que ses
+déclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette
+nouvelle, la foule s'émeut; on veut arracher Broussel à ses gardes;
+les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoulées jusqu'au
+Palais-Cardinal. Le maréchal de la Meilleraye, dans la rue
+Saint-Honoré, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage
+dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris[34], <p.071>
+essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est
+renversé d'un coup de pierre et menacé de mort. Il court au
+Palais-Royal pour demander la liberté de Broussel: on l'accueille par
+des railleries; il se met à la tête du mouvement. Le lendemain deux
+compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont
+dispersées et massacrées. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est
+forcé de se réfugier dans l'hôtel de Luynes, sur le quai des
+Augustins: il n'est dégagé que par les troupes du maréchal de la
+Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies
+par des décharges continuelles. «Le mouvement, raconte Gondi, fut un
+incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf à toute la ville.
+Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants
+de cinq et de six ans avec des poignards à la main; on voyait les
+mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus
+de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux
+et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières[35].» A ces
+nouvelles, le Parlement vient en corps demander la liberté de
+Broussel. Il est reçu et accompagné dans les rues avec des
+applaudissements inouïs: toutes les barricades tombent devant lui;
+mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout
+sur ses barricades, le force à rentrer au Palais-Royal: «s'il ne
+ramène Broussel, cent mille hommes iront le chercher.» La reine cède;
+Broussel revient «porté sur la tête des peuples avec des acclamations
+incroyables.» Les barricades sont détruites.
+
+ [Note 34: Paris avait été érigé en archevêché en 1623.]
+
+ [Note 35: _Mém. de Retz_, t. 1er, p. 92.]
+
+Les troubles continuèrent, et la reine, insultée par des pamphlets
+sanglants, s'enfuit avec sa cour à Saint-Germain. «Le siége de Paris,
+disait un ministre, n'était pas une affaire de plus de quinze <p.072>
+jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le
+pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours.» Cependant Paris
+se met en mouvement et, selon sa coutume, «en huit jours enfante, sans
+douleur, une armée complète.» Le Parlement, le clergé, le corps de
+ville, votent des impôts, des levées de troupes, des amas d'armes.
+L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna même le petit peuple, les
+mendiants, les aventuriers; les désordres et les crimes ordinaires
+cessèrent tout à coup; la police, impossible sous l'autorité royale,
+se fit toute seule et comme par enchantement: «Cinq mois durant, dit
+Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y
+a été tué; personne n'y a été pendu ni fouetté[36].» Mais les
+seigneurs, pour qui une rébellion était un coup de fortune, vinrent
+gâter la Fronde en se mettant à sa tête et en la dirigeant dans leurs
+vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme à une proie ou à
+une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs maîtresses, leurs
+femmes: parmi celles-ci était la belle duchesse de Longueville, qui
+abandonna son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec
+la duchesse de Bouillon, prendre séjour à l'Hôtel-de-Ville[37]. La
+guerre commença; mais les seigneurs conduisirent les troupes
+bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues,
+et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, où les Parisiens
+avaient montré d'abord tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra en
+une mutinerie dérisoire et où il n'y eut de sérieux que les <p.073>
+placards «qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et du
+Parlement, et d'établir une république comme celle d'Angleterre[38].» Les
+grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des
+intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchèrent qu'à se
+vendre à la cour ou à s'enrichir aux dépens des bourgeois: «Paris, dit
+Guy Patin, a dépensé quatre millions en deux mois, et néanmoins ils
+n'ont rien avancé pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie
+de notre argent, ont payé leurs dettes et ont acheté de la
+vaisselle[39].»
+
+ [Note 36: Lettres, t. Ier, p. 262.]
+
+ [Note 37: «Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de
+ l'Hôtel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient
+ négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient
+ chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étaient
+ beaux comme leurs mères. La Grève étoit pleine de peuple
+ jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris
+ de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse.» (Retz,
+ t. IVe, p. 470.)]
+
+ [Note 38: _Mém. du P. Berthod_, p. 301 (t. XLVIII de la
+ collection Petitot.)]
+
+ [Note 39: Lettres, t. Ier, p. 434.]
+
+Les frondeurs, ces hommes que le même écrivain appelle «les restes de
+l'âge d'or et les éternels ennemis de toute tyrannie,» virent qu'ils
+étaient dupes et ne songèrent plus qu'à s'accommoder avec l'autorité
+royale. On fit la paix; et le roi revint à Paris (18 août 1649).
+«Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par
+la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-delà les
+Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout
+du long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le
+Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du
+peuple et tant de réjouissance qu'il ne se peut davantage[40].»
+
+ [Note 40: Lettres, t. Ier, p. 470.]
+
+Les troubles recommencèrent, mais excités par les grands, qui
+soulevaient le peuple même contre la bourgeoisie. «Il ne se passait
+guère de jour qu'il ne donnât des marques de son zèle pour les princes
+et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prévôt des marchands et
+tout le corps de la ville en fut attaqué en plusieurs rencontres,
+particulièrement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de
+violence qu'ils furent obligés de se réfugier dans quelques maisons de
+la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis <p.074>
+en pièces[41].»
+
+ [Note 41: _Mém. de Joly_, t. II, p. 6.]
+
+Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de révolte en faisant
+arrêter le prince de Condé; le tumulte augmente, et le Parlement
+demande formellement le renvoi de Mazarin. Après de nombreuses
+émeutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y
+oppose et cerne le Palais-Royal. La régente, pour démentir le bruit de
+l'enlèvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrît
+toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent
+tout près du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et
+reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions.
+Ils le regardèrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.»
+
+La guerre civile recommence, mais elle devient la dernière campagne de
+la noblesse contre la royauté; Paris, dont les désirs de liberté ont
+été si étrangement dénaturés, n'y joue plus qu'un rôle médiocre, mais
+en gardant son caractère: «On dit qu'il n'y a point d'assurance dans
+le peuple, disait Gaston d'Orléans, l'on a menti; il y a mille fois
+plus de solidité dans les halles que dans les cabinets du
+Palais-Royal.» Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Condé,
+que le Parlement a également déclarés criminels de lèse-majesté, ne
+s'inquiètent des armées, de la cour et du prince, de leurs mouvements,
+de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs
+murs. Alors la ville devient le théâtre de continuelles émeutes; le
+duc de Beaufort soulève la populace contre la bourgeoisie, et chaque
+jour on tend les chaînes, on rassemble les _colonelles_ ou légions de
+garde bourgeoise, on établit des postes pour empêcher le pillage.
+Cependant Condé, qui était à Saint-Cloud, cherche à gagner Charenton
+et veut traverser Paris: il se présente à la porte de la <p.075>
+Conférence; les bourgeois le repoussent; il est forcé de tourner
+faubourgs du nord, qui étaient fortifiés. Alors Turenne se porte contre
+lui, bat son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son
+corps d'armée dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652)
+s'engage avec acharnement dans la grande rue hérissée de barricades,
+dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mêmes, où
+les soldats royaux se font un chemin en perçant successivement les
+murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de
+Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia
+jamais. Les Parisiens étaient sur les murailles, les portes fermées,
+inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que fût le
+vainqueur; une grande agitation régnait dans la ville, les bourgeois
+étant opposés, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc
+d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnât un
+refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de
+ville, et se jette dans la Bastille. Condé, avec sa petite armée de
+nobles, se défendait avec héroïsme, mais il allait succomber: soudain
+une décharge d'artillerie, presque à bout portant, jette le désordre
+dans l'armée royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle
+qui vient d'y mettre le feu. En même temps la porte Saint-Antoine
+s'ouvre; Condé s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille
+redouble et l'armée du roi est forcée de se mettre en retraite.
+
+Le prince, réfugié dans Paris, voulut s'en rendre maître par la
+terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemblée de
+magistrats, de curés et de députés des quartiers, se tint à l'Hôtel de
+ville pour amener une pacification; bien que, composée de frondeurs,
+elle se montra favorable au retour du roi. Alors Condé ameuta une
+masse de bandits, de soldats, «de bateliers et gagne-deniers, dont le
+quartier est plein,» dit le père Berthod, lesquels commencèrent à <p.076>
+tirer des coups de mousquet sur l'Hôtel, en criant: Mort aux mazarins!
+puis ils enfoncèrent les portes, malgré la résistance désespérée des
+gardes, mirent le feu aux salles et tuèrent à coups de baïonnette et
+de poignards tout ce qu'ils rencontrèrent. Ce fut une des plus tristes
+journées de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre
+ineffaçable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et
+bourgeois tombèrent sous les coups des assassins, et parmi eux on
+remarqua le président Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer
+Saint-Yon, etc. D'autres furent rançonnés, blessés, maltraités. Alors
+la ville fut livrée à la plus grande anarchie; mais le prince
+s'efforça vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie
+reprit le dessus.
+
+«Voyant que Paris étoit dépeuplé d'un tiers, qu'une infinité de
+familles en étoient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient
+plus, que la moitié des maisons étoient vides, que les artisans et
+manouvriers périssoient[42],» elle commença à faire des assemblées
+pour le rétablissement de l'autorité royale, à entamer des
+négociations secrètes avec la cour, à crier: La paix! la paix! autour
+du Luxembourg et de l'hôtel de Condé[43]. Mazarin se hâta, pour
+favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction à la haine
+populaire; il se retira à Sedan, et le roi publia une ordonnance
+d'amnistie. Alors les six corps de marchands se réunirent dans la
+maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publièrent un
+manifeste violent «contre les princes et les autorités enfantées par
+la rébellion,» où ils se déclaraient résolus, au péril de leur vie et
+de leurs biens, à restaurer l'autorité du roi, invitant le peuple à
+quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et à prendre le
+ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par
+des acclamations, et répandit la terreur dans le parti des <p.077>
+princes, qui essayèrent de soulever le petit peuple et firent approcher
+des troupes étrangères de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands
+de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de
+Condé, désespérant d'empêcher la paix, s'enfuit de la ville «en
+protestant qu'il se vengeroit des habitants et les persécuteroit
+jusqu'au tombeau.» (14 octobre 1652).
+
+ [Note 42: _Mém. de Berthod_, p. 302.]
+
+ [Note 43: L'Odéon a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel.
+ Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, ch.
+ III.]
+
+Le même jour, les échevins s'assemblèrent, firent leur soumission au
+roi, et lui envoyèrent une députation solennelle pour le supplier de
+rentrer dans la capitale. «Le peuple étoit dans des tressaillements de
+joie inconcevables sur l'espérance de revoir le roi à Paris; et sur
+cela, on peut dire qu'il n'y a que les François qui aillent si vite
+d'une extrémité à l'autre, car on vit presque en même temps la passion
+que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion
+mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entrée par la porte
+Saint-Honoré, aux flambeaux, à cheval, à la tête de son armée, et
+Paris le reçut avec les plus éclatantes démonstrations de joie qu'on
+pouvoit désirer pour un conquérant et pour un libérateur de sa
+patrie[44].»
+
+ [Note 44: _Mém. de Berthod_, p. 369.]
+
+Il descendit au Louvre; le lendemain il y réunit le parlement et lui
+fit défense de prendre à l'avenir connaissance des affaires de l'État.
+Alors la ville fut traitée sans ménagement: on abolit ses priviléges,
+on désarma ses milices, on brisa ses chaînes, on lui imposa une
+garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement
+et de l'Hôtel de ville qui contenaient les actes de cette époque
+furent lacérés par la main du bourreau. Milices, chaînes,
+magistratures populaires, priviléges municipaux, ne furent plus
+rétablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans <p.078>
+la soumission la plus complète, regardé continuellement avec défiance,
+annulé comme puissance politique: il cessa même d'être le séjour de la
+cour, qui se tint dorénavant, d'abord à Saint-Germain, ensuite à
+Versailles. Cet état de choses dura cent trente-six-ans; alors le
+canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il
+marquait non plus la lutte de la royauté et de la noblesse en face du
+peuple, spectateur indifférent, mais le réveil de Paris, la conquête
+de toutes ces libertés que la Fronde avait demandées ou perdues, la
+défaite de la noblesse et de la royauté, et l'avènement du peuple!
+
+
+
+§ XVII.
+
+Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes
+célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et
+de la bourgeoisie.
+
+
+Paris, déserté par la cour et privé de vie politique, n'en garda pas
+moins son importance, et prit, sous le grand règne, un immense
+accroissement. Ce n'était plus le temps où il y avait continuellement
+à craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontière de
+la France avait été éloignée et si vigoureusement garnie, que la
+capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou
+dix villes qui s'étaient formées au delà de ses fossés, et ne plus
+songer, à l'ombre de l'épée du grand roi, qu'à s'enrichir dans les
+travaux de la paix. Un édit royal, inspiré sans doute par les
+souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siéges où Paris
+avait tenu ses maîtres en échec, concéda à la ville ses murailles et
+portes qui tombaient en ruines et ses fossés à demi comblés, à la
+charge de les détruire et d'y faire des plantations et des maisons.
+Ainsi furent commencés, en 1670, ces boulevards du nord qui sont
+devenus le plus bel ornement et la partie la plus animée de la
+capitale. Ils n'allèrent d'abord que de la porte Saint-Antoine à <p.079>
+la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII
+fut porté des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeûneurs,
+Saint-Marc, etc., jusqu'à l'emplacement des boulevards actuels, et en
+1704, cette longue promenade était achevée de la porte Saint-Antoine à
+la porte Saint-Honoré. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,
+Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du
+côté du midi, les autres portes et fossés furent aussi détruits; l'on
+commença de même une ligne de boulevards, et les faubourgs
+Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du
+Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés, des Invalides, firent partie de la
+ville; mais les boulevards ne furent plantés que sous Louis XV, et
+achevés seulement en 1760. Enfin, à cette époque, Paris fut divisé
+régulièrement en vingt quartiers, et cette division a subsisté
+jusqu'en 1790.
+
+Dans le même temps furent construits des monuments que nous décrirons
+plus tard: le _collége des Quatre-Nations_, la _Salpétrière_, la
+_colonnade du Louvre_, l'_hôtel des Invalides_, l'_Observatoire_, les
+_places Vendôme et des Victoires_, les _portes Saint-Denis_ et
+_Saint-Martin_, etc. On créa les manufactures des Gobelins et des
+glaces, la bibliothèque royale, les Académies des sciences, des
+beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons
+religieuses furent aussi fondées; mais, au lieu d'être uniquement
+consacrées à la prière et à la méditation, presque toutes eurent un
+but d'utilité pratique, et furent destinées au soulagement des
+malades, à l'instruction des pauvres, à l'éducation des orphelins.
+Nous les décrirons aussi dans l'_Histoire des quartiers de Paris_,
+ainsi que les habitations célèbres de cette époque: hôtel Mazarin,
+hôtel Colbert, hôtel Turenne, hôtel Lamoignon, maisons de madame de
+Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Sévigné: noms magiques
+qui évoquent à nos yeux le XVIIe siècle avec ses grands hommes, ses
+grandes choses, son goût exquis pour les jouissances de l'esprit, <p.080>
+ses écrits immortels, ses conversations délicieuses, ses femmes si pleines
+de séductions et de grâce! «Sociétés depuis longtemps évanouies, dit
+Chateaubriand, combien vous ont succédé! Les danses s'établissent sur
+la poussière des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la
+joie!» Néanmoins nous devons dès à présent mentionner, pour l'histoire
+des moeurs de ce vieux Paris, que, vers la fin du siècle, la Bruyère
+regrettait déjà les habitations modestes de trois hommes de génie.
+
+Dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étaves, était
+la maison sombre et chétive qui a vu naître Molière: il est mort,
+dit-on, dans la maison nº 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle
+Paris vient de lui élever un tardif monument. Dans la maison nº 18 de
+la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est là qu'il est mort.
+Racine a habité pendant quarante ans dans la maison nº 12 de la rue
+des Maçons[45]. A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on
+se figure leur vie simple et silencieuse, leur intérieur si calme et
+si bourgeois, leurs études si larges, si fortes, dans une chambre mal
+éclairée, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit
+assister à leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau,
+sur le goût, sur la prééminence des anciens ou des modernes, sur la
+grâce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles,
+dit notre superbe littérature, et qui occupaient toutes les <p.081>
+imaginations de ce pauvre XVIIe siècle[46]. Qui ne voudrait revoir la
+chambre où Molière lisait le _Bourgeois gentilhomme_ à sa servante,
+ou bien conversait avec Vivonne et Despréaux, ou bien dévorait <p.082>
+les larmes que faisaient couler les infidélités de la séduisante Béjart?
+Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrième étage, vivant avec
+son frère, isolé et sans valets, si pauvre, lui dont le génie a donné
+des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de
+chez lui, il s'arrêta pour faire rapiécer ses souliers par le savetier
+du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme,
+demi-bourgeois, après avoir suivi le roi à l'armée ou à Fontainebleau,
+retrouvant dans son ménage ses filles _Babet_, _Nanette_, _Fanchon_ et
+_Madelon_, ou bien envoyant à son fils, attaché à l'ambassade de
+Hollande, «deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant
+cent quarante livres dix-sept sous six deniers,» en l'avertissant d'en
+être bon ménager et de suivre l'exemple de M. Despréaux, qui vient de
+toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour
+se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville!» Enfin, qui
+ne voudrait revoir ce cabaret de la _Pomme-de-Pin_, déjà illustré par
+Villon et Regnier, où venaient Racine et Molière, Lulli et Mignard, le
+marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entraînait
+Boileau,
+
+ Et répandait sa lampe à l'huile
+ Pour lui mettre un verre à la main.
+
+Le lieu n'était pas brillant, mais la chère y était bonne; on n'y
+voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits
+bien clos, où l'on fêtait à loisir la _dive bouteille_ et la _purée
+septembrale_. Que d'esprit s'est dépensé dans cette obscure taverne!
+que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle
+gaieté naïve, décente et douce! Hélas! tout cela est déjà pour <p.083>
+nous de l'histoire ancienne.
+
+ [Note 45: Dans une lettre à Boileau, datée du camp de
+ Gévries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi
+ vient de passer de son armée, forte de «six vingt mille
+ hommes ensemble, sur quatre lignes,» et dit: «J'étois si las,
+ si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si
+ étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des
+ timbales, qu'en vérité je me laissois conduire par mon
+ cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu
+ de tout mon coeur que tous les gens que je voyois eussent été
+ chacun dans leur chaumière ou dans leur maison avec leurs
+ femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec
+ ma famille.»]
+
+ [Note 46: C'était la vie de tous les hommes d'étude, de toute
+ la bourgeoisie lettrée de cette époque, la preuve en est dans
+ ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des
+ Parisiens du XVIIe siècle; si heureux quand «il fait la
+ débauche avec Sénèque et Cicéron;» si caustique quand il
+ examine «le tric trac du monde qui est autant fou que
+ jamais;» si profond quand «il perd pied dans les abîmes de la
+ Providence.» (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et
+ nous l'y retrouverons.) «Je passe tranquillement, écrit-il,
+ les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron,
+ président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux
+ requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier.
+ Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la
+ religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans
+ songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien
+ regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de
+ considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne
+ à ma maison, où après quelque entretien avec mes livres, je
+ vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir,
+ comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique,
+ _pars humanæ melior vitæ_. Je soupe peu de fois hors de la
+ maison, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon,
+ premier président. Il m'affectionne il y a longtemps; et,
+ comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant
+ magistrat du royaume, j'ai pour lui une vénération
+ particulière, sans envisager sa grandeur (1658).»
+
+ Cependant ces conversations n'étaient pas toujours si
+ littéraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent
+ tout ce qu'il y avait de hardi dans la pensée secrète de ces
+ bourgeois de la Fronde:
+
+ «M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, et intime ami de M.
+ Gassendi, comme il est le nôtre, nous a engagés pour dimanche
+ prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de
+ Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et
+ que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle
+ débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a
+ jamais goûté vin; M. Gassendi est si délicat qu'il n'oseroit
+ boire et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit
+ bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur
+ l'écriture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et
+ néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et
+ peut-être quelque chose davantage; _peut-être tous trois
+ guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui
+ est le tyran des consciences, nous irons jusques fort près du
+ sanctuaire_. Je fis l'an passé ce voyage de Gentilly avec M.
+ Naudé, moi seul avec lui tête à tête; il n'y avoit point de
+ témoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlâmes fort
+ librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé.»
+ (_Lettres_, t. 2. p. 508.)]
+
+Après les troubles de la Fronde qui avaient augmenté dans la ville ses
+éléments de désordre, on avait vu Paris infesté plus que jamais de
+filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et
+de valets tapageurs[47]; de plus les _cours des Miracles_[48]
+vomissaient chaque matin une armée de trente mille mendiants valides
+et affectant des infirmités, lesquels s'étaient organisés en _royaume_
+«et vivaient, dit un écrit du temps, comme païens dans le
+christianisme, en adultère, en concubinage, en mélange et communauté
+de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par
+habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres
+enfants, enfin étant tels que parmi eux il n'y a plus d'intégrité du
+sexe après l'âge de cinq à six ans.»
+
+ [Note 47: On connaît ces vers de Boileau:
+
+ Sitôt que de la nuit les ombres pacifiques
+ D'un double cadenas font fermer les boutiques...
+ Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville;
+ Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
+ Est auprès de Paris un lieu de sûreté...]
+
+ [Note 48: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ chap. V.]
+
+On pendait, on rompait, on décapitait les voleurs et les assassins
+avec une incroyable et barbare facilité; toutes les rues, toutes les
+places étaient, chacune à son tour, ensanglantées par des supplices;
+c'était le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort
+goûté du peuple et même des grands[49]; «mais, dit Guy Patin, on a beau
+pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source[50].» Et en effet,
+comment empêcher le vol dans une ville où la police était <p.084>
+tellement faite, «que les compagnies du régiment des gardes voloient
+impunément aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de
+la ville[51]?» Quant aux désordres d'un autre genre, quant aux crimes
+produits par la débauche, une seule phrase de Guy Patin nous en
+dévoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant été
+séduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme
+qui l'avait aidée dans son crime fut condamnée à être pendue. A ce
+sujet «les vicaires généraux se sont allés plaindre à M. le premier
+président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont
+confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit[52].»
+
+ [Note 49: Voir les _Lettres de Madame de Sévigné_ sur les
+ supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui
+ assistait aux exécutions était si grande qu'il y avait
+ souvent des gens étouffés.]
+
+ [Note 50: «M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de
+ Jansénius) m'a dit autrefois en parlant de ces exécutions
+ criminelles, qu'il mouroit, à Paris, plus de monde de la main
+ du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui
+ n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et
+ extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se
+ faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions
+ exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en
+ a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens
+ et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne
+ chère et à être braves aux dépens d'autrui.» (_Lettres de G.
+ Patin_, t. 3, p. 639).]
+
+ [Note 51: _Lettres de Guy Patin_, t. 2, p. 180, ann. 1655.]
+
+ [Note 52: Id. t. 3, p. 226.]
+
+En 1666, un édit royal mit fin au désordre de la capitale en créant
+dans la prévôté de Paris un troisième lieutenant: ce fut le
+_lieutenant de police_ qui eut le privilége de travailler directement
+avec le roi. Alors la ville changea de face: par la sévérité et la
+vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de
+son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des
+sceaux[53], Paris se trouva tout d'un coup délivré des gens sans aveu,
+sans domicile, sans métier, qui étaient maîtres de son pavé. On <p.085>
+ouvrit de nombreux asiles à la misère, à la maladie, à l'enfance, à la
+vieillesse, entre autres _l'hôpital général_[54]; on établit une taxe
+des pauvres; on interdit la mendicité[55] et l'on créa un corps
+spécial pour arrêter les mendiants, les _archers de l'hôpital_; enfin
+on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de
+la force à l'administration en supprimant les vingt-deux justices
+seigneuriales et ecclésiastiques qui se partageaient la ville avec la
+justice du roi, en les réunissant au tribunal du Châtelet, et en
+fermant toutes les prisons particulières, à l'exception de celles du
+For l'Évêque, de Saint-Éloi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous
+les règlements de police sur la voirie furent renouvelés, étendus et
+sévèrement mis à exécution; les concessions d'eau faites abusivement à
+des couvents et maisons particulières furent abolies et le nombre des
+fontaines augmenté; le balayage et l'enlèvement des boues furent
+confiés à un service régulier d'agents et de voitures; les tanneries
+et autres industries insalubres furent éloignées de la rivière et
+reléguées dans les quartiers les moins peuplés; l'éclairage, qui ne
+s'était fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans
+quelques rues et devant quelques maisons, devint général au moyen de
+six mille cinq cents lanternes à chandelle réparties dans tous les
+quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois
+n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia
+la garde de la ville au régiment des gardes françaises qui se
+recrutait presque entièrement d'enfants de Paris et on leur bâtit <p.086>
+des casernes; on inventa les pompes à incendie, les voitures publiques
+appelées _fiacres_[56], qui succédèrent à celles que nous appelons
+aujourd'hui _omnibus_, dont la première idée est attribuée à Pascal
+[57]; on fit les premières ordonnances sanitaires relatives aux
+prostituées, et l'on ouvrit un premier hôpital pour ces malheureuses;
+on créa la halle aux Vins, le marché de Sceaux, la caisse de Poissy,
+et n'eût été la crainte de l'enchérissement de la viande, on eût fait
+des abattoirs. «Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de
+Paris ce qu'Auguste fit de Rome, _lateritiam reperi, marmoream
+relinquo...._ Aussi on travaille diligemment à nettoyer les rues, qui
+ne furent jamais si belles; on exécute la police sur les revendeuses,
+ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le
+passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds
+et gens inutiles; on établit un grand ordre contre les filous et les
+voleurs de nuit[58].» Enfin «il y avoit plusieurs soldats et même <p.087>
+des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient
+par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir et les
+menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, où ils
+les enfermoient et ensuite les vendoient malgré eux aux officiers qui
+faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient _des fours_. Le roi,
+averti de ces violences, a commandé qu'on arrêtât tous ces gens-là et
+qu'on leur fît leur procès. Il ne veut point qu'on enrôle personne par
+force. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces _fours_ dans
+Paris[59],» lesquels ne servaient pas seulement à retenir les hommes à
+vendre comme recrues, ils servaient encore à renfermer des femmes et
+des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en
+Amérique.
+
+ [Note 53: «Ç'a été, dit un écrivain du temps de Louis XV, le
+ plus grand génie et le plus grand politique de son siècle,
+ comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de
+ Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son
+ règne, parce qu'il étoit nécessaire au roi dans ce poste par
+ la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en même temps il
+ avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les
+ ministres et les premiers magistrats.» (_Journal historique
+ de Barbier_, t. I, p. 84.)]
+
+ [Note 54: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III,
+ chap. I, pour l'ordonnance de fondation.]
+
+ [Note 55: «On va incessamment, dit le _Journal de Dangeau_,
+ renfermer tous les pauvres qui sont à Paris; il y aura des
+ ateliers différents pour faire travailler ceux qui en auront
+ la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en état de
+ travailler, et en même temps on punira sévèrement ceux qui
+ demandent l'aumône dans les rues.»]
+
+ [Note 56: On les appela ainsi, soit de la maison où elles
+ s'établirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne
+ saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre
+ qui mourut, vers ce temps, en odeur de sainteté, et dont on
+ mit l'image dans ces voitures _pour les préserver
+ d'accidents_.]
+
+ [Note 57: «En 1650, dit un almanach, on établit à Paris des
+ carrosses à cinq sous par place; ils partoient à différentes
+ heures marquées pour elle, d'un quartier à l'autre, et
+ ressembloient aux coches et diligences dont on se sert
+ aujourd'hui sur les routes.» Ces voitures eurent d'abord une
+ grande vogue, mais étant mal administrées, elles ne
+ réussirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de
+ _carrosses à cinq sous_: la première de la
+ Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxième de la place Royale
+ à Saint-Roch; la troisième de la Porte-Montmartre au
+ Luxembourg.]
+
+ [Note 58: _Lettres_, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie
+ fut alors confiée à deux magistrats financiers qu'on appelait
+ _trésoriers de France_. «Elle se bornait, dit M. de
+ Chabrol-Volvic, à la haute surveillance de la solidité des
+ constructions, à la prohibition des étalages extérieurs et à
+ l'exécution de quelques règlements de salubrité. Quant aux
+ alignements à suivre pour les constructions nouvelles, ils
+ étaient en quelques sorte indiqués sur place par l'examen
+ isolé des lieux. On n'était pas alors frappé, comme
+ aujourd'hui, de la nécessité de subordonner toutes ces
+ décisions à un projet général et fixe qui eût pour but
+ l'assainissement et l'embellissement de la capitale.»
+ (_Recherches statistiques sur Paris._)]
+
+ [Note 59: _Journal de Dangeau_, publié par MM. Soulié,
+ Dussieux, etc. t. V. 168.]
+
+Grâce à ces importantes innovations, grâce surtout au gouvernement
+vigoureux, éclairé, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout
+son règne, et malgré les désastres qui en marquèrent la fin, d'une
+grande prospérité[60]. Alors cette ville, dont l'industrie ne <p.088>
+s'était exercée jusqu'à cette époque que dans les choses nécessaires à
+ses habitants, commença d'avoir de grands métiers, d'envoyer ses produits,
+ses _articles_, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande
+partie de la France et même de l'Europe. Les règlements de saint Louis
+sur les métiers, les corporations industrielles, les maîtrises furent
+renouvelés par Colbert et adaptés aux besoins du temps et aux progrès
+de l'industrie. Les fêtes données par le grand roi, les établissements
+fondés par lui, les monuments élevés en son honneur, les couvents, les
+spectacles, les sociétés, attirèrent à Paris une multitude de
+provinciaux et d'étrangers qui augmentèrent sa richesse. «Tout Paris
+est une grande hôtellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines
+fument à toute heure; on voit partout des cabarets et des hôtes, des
+tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excès, que
+qui voudroit enrichir trois cents villes désertes, il lui suffiroit de
+détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne
+vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des
+autres où l'on achète celles qui sont nécessaires...--Le peuple,
+ajoute-t-il, fréquente les églises avec piété, pendant que les nobles
+et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire
+l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduité, mais il aime à
+boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à
+Paris vaille plus qu'un baril à la campagne. Il n'y a pas au monde un
+peuple plus industrieux et qui gagne moins[61], parce qu'il donne tout
+à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et
+pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible
+que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au <p.089>
+milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun.»
+
+ [Note 60: Il faut excepter les misères causées par la famine
+ de 1709 et qui amenèrent quelques troubles. «Il y eut le
+ matin, dit Dangeau, (20 août 1709) un assez grand désordre à
+ Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour
+ travailler à ôter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est
+ sur le rempart du côté de la porte Saint-Denis,
+ s'impatientèrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez
+ vite le pain qu'on leur avait promis et commencèrent par
+ piller la maison où était le pain; ils se répandirent ensuite
+ dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillèrent les
+ maisons des boulangers et marchèrent à la maison de M.
+ d'Argenson. On fut obligé de faire marcher les gardes
+ françaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires
+ même montèrent à cheval. Il y eut quelques gens tués de cette
+ canaille, parce qu'on fut obligé de tirer dessus et on en a
+ mis quelques-uns en prison.»]
+
+ [Note 61: D'après Vauban, la journée d'ouvrier à Paris
+ variait de douze à trente sous.]
+
+Quant à la bourgeoisie, le règne de Louis XIV est son beau temps. La
+Fronde avait été pour elle un grand enseignement: elle sentit le
+ridicule et l'absurde de ses prétentions à gouverner une société
+encore toute féodale; elle revint à sa place, elle rentra dans la
+subordination sans regrets et presque sans envie; elle vécut
+modestement sous la main de son antique protectrice, la royauté qui,
+retrouvant en elle son alliée soumise, lui donna sans éclat et sans
+secousse une belle part de sa puissance. En effet, «sous ce long règne
+de vile bourgeoisie,» ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les
+familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts
+postes de l'administration, les intendances, les ambassades, même les
+ministères: témoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin,
+et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit
+même dans les hautes dignités de l'armée, témoin Catinat. La
+bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la société si
+régulièrement classée du XVIIe siècle, non-seulement par ses services,
+mais par ses vertus, par la gravité de ses moeurs et la simplicité de
+sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et
+mesurée, par sa haine «contre les tyranneaux, les partisans, les
+maîtres passefins et les opérateurs d'iniquités,» enfin par sa grande
+instruction, sa passion pour les lettres, «son orthodoxie du bon
+sens,» sa bonhomie pleine de gaieté maligne et de mordant gaulois.
+
+La population de Paris s'éleva, sous le règne de Louis XIV, à plus de
+500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9
+faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000 à porte
+cochère, et Vauban put dire d'elle: «Cette ville est à la France ce
+que la tête est au corps humain. C'est le vrai coeur du royaume, la
+mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État
+subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans déchoir <p.090>
+considérablement.»
+
+
+
+§ XVIII.
+
+Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des
+moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc.
+
+
+Sous le règne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'état de soumission
+politique auquel le gouvernement du grand roi l'a façonné; mais il est
+matériellement moins tranquille, et la misère ainsi que les tyrannies
+de la police y amènent de passagères séditions. D'ailleurs, il modifie
+ses moeurs, son caractère, ses habitudes, son esprit. Ainsi il
+commence à prendre un goût désordonné pour l'argent, à se livrer
+avidement, follement au jeu des opérations financières, à se laisser
+dominer par la caste égoïste de ces _traitants_, que madame de
+Maintenon appelait la _balayure de la nation_, et que Lesage, à cette
+époque, flagella dans _Turcaret_. Paris avait pourtant applaudi dans
+les premiers jours de ce règne aux poursuites du régent contre «les
+sangsues de l'État,» poursuites par lesquelles plus de quatre mille
+familles furent taxées arbitrairement à une restitution de cent
+cinquante-six millions. Mais le système de Law «fit des Parisiens, dit
+un poëte du temps, autant de Danaés.» On sait quelle frénésie s'empara
+alors de la capitale, quelle foule assiégeait chaque jour les rues
+Richelieu et Vivienne, où était situé l'hôtel Mazarin, demeure du
+grand financier, quelles scènes étranges se passèrent dans la rue
+Quincampoix, sur la place Vendôme, dans l'hôtel de Soissons, où se
+négociaient les actions; comment enfin la chute du système amena des
+émeutes terribles où le Palais-Royal fut envahi, où seize victimes
+périrent étouffées dans la foule. Paris fut bouleversé par cette
+grande et désastreuse expérience qui fit hausser d'une manière <p.091>
+exorbitante tous les objets fabriqués[62], mais il lui en advint plus
+de bien que de mal: cent mille provinciaux ou étrangers accoururent
+dans ses murs; les joueurs jetèrent l'or à pleines mains dans toutes
+ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opéra s'éleva dans un an de
+120,000 à 740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui était auparavant
+dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva
+déplacée, mobilisée; elle s'en alla dans des mains roturières et plus
+nombreuses, et commença à suivre les variations du commerce; on créa
+de nouveaux établissements industriels; le salaire et l'aisance des
+ouvriers furent augmentés[63], et la bourgeoisie se plaça sur un pied
+d'égalité avec la noblesse par son goût du luxe et des jouissances
+matérielles. «Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait
+tout, tout est confondu à Paris. Les artisans aisés et les marchands
+riches sont sortis de leur état; ils ne comptent plus au nombre du
+peuple[64].»
+
+ [Note 62: «Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau
+ drap gris vaut 70 à 80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui
+ valait 100 écus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4
+ liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre
+ jours sans travailler, à manger son argent.» (_Journal
+ historique de Barbier_, avocat au parlement de Paris, t. I,
+ p. 42.) L'industrie de luxe à cette époque consistait
+ principalement en étoffes d'or, d'argent et de soie,
+ ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et
+ d'argent, etc.]
+
+ [Note 63: Cette augmentation de salaire amena quelques
+ troubles pendant les années suivantes, les ouvriers n'ayant
+ pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les
+ ouvriers en bas, qui étaient quatre mille à Paris, «ont
+ menacé de coups de bâtons ceux d'entre eux qui consentiroient
+ à la diminution, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui
+ ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont
+ choisi un secrétaire qui avoit la liste des ouvriers sans
+ travail, et un trésorier qui distribuoit la pension. Ces
+ ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au
+ contrôleur général, et on en a fait mettre une douzaine en
+ prison au pain et à l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas
+ laisser le peuple se déranger et la peine qu'on a à le
+ réduire» (t. I, p. 207).]
+
+ [Note 64: _Journal de Barbier_, t. II, p. 411.]
+
+Aux folies financières succédèrent les folies religieuses. Un <p.092>
+prêtre janséniste mourut: ses amis l'honorèrent comme un saint et vinrent
+prier sur sa tombe; les zélés et les intrigants du parti voulurent
+qu'il fit des miracles; et bientôt l'on vit dans le cimetière
+Saint-Médard des fous éprouver des convulsions, de prétendus malades
+célébrant leur guérison, d'autres insensés recherchant la persécution
+et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetière, emprisonna les
+convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs
+assemblées secrètes; mais les convulsions et les miracles ne cessèrent
+que sous les sarcasmes des écrivains et des philosophes. Quant au
+parti janséniste, qui «compose à présent, dit Barbier, les deux tiers
+de Paris de tous états et surtout dans le peuple[65]» il devint de plus
+en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son
+sein les principes mêmes de la révolution.
+
+ [Note 65: _Journal_, t. II, p. 173.]
+
+Les autres événements de l'histoire de Paris, pendant le règne de
+Louis XV, peuvent se résumer en peu de mots: d'abord c'est la
+consternation des Parisiens quand, le roi étant tombé malade à Metz,
+toutes les églises étaient encombrées de fidèles demandant au ciel la
+vie du monarque _bien-aimé_[66]; ensuite leurs malédictions suivies
+d'une émeute où l'hôtel du lieutenant de police fut sur le point <p.093>
+d'être saccagé, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens
+blasés par des bains de sang humain et qu'on enlevait à cet effet des
+enfants dans Paris; puis les troubles causés par le tirage à la milice
+pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des
+placards séditieux où l'on menaçait «de mettre le feu aux quatre coins
+de la ville[67];» enfin les émotions de toute la population pendant la
+lutte que se livrèrent les jésuites et les parlements, alors que les
+curés refusaient les sacrements aux jansénistes et que les <p.094>
+magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et
+des baïonnettes. Ajoutons à ces événements le supplice sauvage, infernal
+de Damiens, honte d'une époque qui avait sans cesse à la bouche le mot
+d'humanité, la mort inique, infâme de Lally[68], enfin les fêtes du
+mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute
+d'une police inepte, effroyablement attristées par la mort de cent
+trente-deux personnes écrasées sur la place où, vingt-trois ans après,
+les malheureux époux devaient périr sur l'échafaud. Ce sont là les
+principaux faits dont Paris a été le théâtre sous le règne de Louis
+XV; mais l'histoire de cette ville, «de ce pays des madrigaux et des
+pompons,» ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas, à cette époque, <p.095>
+dans les événements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du
+luxe et des plaisirs, dans le progrès de ses richesses, dans l'état
+des esprits et de la société, elle est dans ses moeurs tellement
+licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne écrivait: «on peut
+regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et même
+comme le mauvais lieu de l'Europe;» elle est dans les salons du baron
+d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, où
+toutes les questions de réforme politique et sociale étaient abordées,
+dans les théâtres où l'on applaudissait les sarcasmes et les
+hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement
+lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert
+et de tant d'autres _espèces_, «logés au quatrième étage,» dont les
+moindres actions intéressaient plus que les actes du pouvoir; elle est
+surtout dans la profonde misère, la brutale ignorance, la sourde
+colère du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police
+tyrannique, ses impôts oppressifs, son _pacte de famine_. «On a traité
+les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois années suivantes,
+avec une atrocité, une barbarie qui feront une tache ineffaçable à un
+siècle qu'on appelle humain et éclairé. On eût dit qu'on en voulait
+détruire la race entière, tant on mit en oubli les préceptes de la
+charité. Ils moururent presque tous dans les _dépôts_, espèces de
+prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des
+enlèvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des
+vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout à coup leur
+liberté, et furent jetés dans des prisons infectes, sans qu'on sut
+leur imposer un travail consolateur. Ils expirèrent en invoquant en
+vain les lois protectrices et la miséricorde des hommes en place. Le
+prétexte était que l'indigence est voisine du crime, que les séditions
+commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien à perdre; et comme
+on allait faire le commerce des blés, on craignit le désespoir de <p.096>
+cette foule de nécessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain
+devait augmenter. On dit: étouffons-les d'avance, et ils furent
+étouffés...»
+
+ [Note 66: Ces témoignages d'affection enthousiaste se sont
+ plusieurs fois reproduits pendant le règne de Louis XV: ainsi
+ en 1721, le rétablissement du roi, après une petite maladie,
+ fut célébré par des manifestations d'allégresse presque
+ incroyables: «Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des
+ illuminations à toutes les fenêtres, des tables et des
+ tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris à
+ étourdir, des _Te Deum_ chantés par tous les corps et
+ communautés; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans
+ Paris le monde qu'il y a eu, jusqu'à trois heures du matin, à
+ faire des folies étonnantes: c'était des bandes avec des
+ palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les
+ gens âgés ne se souviennent pas d'avoir vu pareil dérangement
+ et pareil tapage lors d'une réjouissance dans Paris: il est
+ impossible de décrire cela.» (_Journal_, t. I, p. 99).]
+
+ [Note 67: Ces placards sont de l'année 1743, et néanmoins le
+ tirage se fit sans accident. «La milice est fixée à dix-huit
+ cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garçons de l'âge de
+ seize ans jusqu'à quarante, et de cinq pieds au moins. Les
+ enfants de tous les corps et communautés, des marchands et
+ artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de
+ travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas
+ d'être exemptés par l'état, leurs charges et leurs emplois:
+ cela a été étendu à tous les domestiques. Il est dit en outre
+ que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe,
+ comme domestiques hors de condition, ouvriers sans maître et
+ vagabonds, sont miliciens de droit...»--Il y eut ensuite
+ exemption pour les domestiques des princes, nobles,
+ magistrats, avocats, gens de finance et même pour les fils de
+ certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils
+ paiaient: «ce qui fait voir que le but est de tirer de
+ l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux
+ augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets à
+ la milice.» Au reste les bourgeois furent très-mécontents de
+ voir la livrée exemptée, «ce qui ne remplit pas l'idée qu'on
+ sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution
+ des domestiques dans Paris.» Le tirage se fit dans l'hôtel
+ des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets
+ noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs
+ étoient miliciens; ils se décoroient de rubans bleus et
+ blancs et couroient Paris en s'arrêtant dans les cabarets. On
+ obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les
+ faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, «qui sont remuants
+ et composés de populace,» tirèrent les derniers et
+ joyeusement comme à une fête, «avec violons et tambours.» Ce
+ tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait dès lors
+ le peuple parisien: «car cette milice, dit Barbier, fait
+ engager un grand nombre d'ouvriers qui préfèrent par honneur
+ la qualité de soldat à celle de milicien,» (t. II, p. 353 et
+ suiv.).]
+
+ [Note 68: Les exécutions criminelles furent aussi fréquentes
+ sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis XIV:
+ c'était toujours le spectacle qui plaisait le mieux à la
+ foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut décapité à la
+ Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. «L'endroit était assez
+ serré; il y a eu plusieurs personnes estropiées et des
+ chevaux étouffés... Le bourreau l'a décollé parfaitement d'un
+ seul coup. Il a pris la tête et l'a montrée, et tout le
+ peuple a claqué des mains pour lui faire compliment sur son
+ adresse» (t. II, p. 154). Ces exécutions furent souvent
+ l'occasion de malheurs et de séditions: ainsi en 1721, «un
+ laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit
+ dit des sottises de sa maîtresse et avoit été mené au
+ Châtelet, où son procès a fini par une condamnation au carcan
+ et aux galères. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on
+ conduisit le laquais, à la queue d'une charrette, avec deux
+ cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte
+ Saint-Roch, vis-à-vis la maison du sieur d'Erlach. Presque
+ personne n'avoit suivi la charrette; mais à la maison, il y
+ avoit cinq à six mille âmes. Aussitôt que le poteau a été
+ enfoncé, la populace s'est émue et l'a brisé: alors le
+ laquais a été ramené au Châtelet par les archers qui ont tiré
+ quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit
+ eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa
+ compagnie dans sa maison, pour l'empêcher d'être pillée.
+ Toutes les vitres ont été cassées; la compagnie a tiré, et il
+ y a eu quatre ou cinq personnes tuées, et plusieurs blessées
+ et d'autres prises. On n'ose plus mettre à présent au carcan.
+ Voilà la troisième fois que pareille sédition arrive»
+ (Barbier, T. I, p. 113).]
+
+
+Paris resta matériellement sous Louis XV à peu près ce qu'il avait été
+sous Louis XIV; néanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on
+planta les boulevards du midi, on commença à bâtir dans la
+Chaussée-d'Antin. Quelques améliorations furent faites principalement
+par les soins de Turgot, prévôt des marchands, et de Sartines,
+lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commença à mettre les noms des
+rues sur des écriteaux; avant cette époque la tradition seule
+désignait chaque rue. On commença aussi à numéroter les maisons; mais
+les portes cochères ne voulurent pas être soumises à cette inscription
+qui leur semblait dégradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la
+prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile
+opération[69]. On fit encore une importante réforme dans les enseignes:
+jusqu'à cette époque elles pendaient à de longues potences de fer,
+criant au moindre vent, se heurtant entre elles, étant formées de
+figures gigantesques; on força les marchands à enlever ces potences et
+à appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua à
+l'éclairage par des chandelles l'éclairage par des réverbères à huile;
+mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents
+à réverbère en 1774. On réforma le guet en le mettant sur un pied
+militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et «l'on convertit
+ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habillés auparavant de toutes
+couleurs, en un corps réglé, instruit, respectable et capable d'en
+imposer[70];» il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <p.097>
+et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour
+les gardes françaises et suisses dans les faubourgs de Paris, «afin
+que ces bâtiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui
+flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.»
+
+ [Note 69: Le mode de numération actuel date de 1807.]
+
+ [Note 70: Il ne garda pas longtemps ce caractère, si l'on en
+ croit Mercier: «Il est, dit-il, composé de savetiers habillés
+ de bleu qui, le lendemain, quand ils auront déposé leurs
+ fusils, seront arrêtés à leur tour, s'ils font tapage. On les
+ appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats
+ du pape.»]
+
+Les monuments de cette époque sont peu nombreux, ce sont: l'_École
+militaire_, transformée aujourd'hui en caserne; la _Halle aux Blés_,
+construite sur l'emplacement de l'hôtel de Soissons; l'_Hôtel des
+monnaies_, construit sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers; l'_église
+Sainte-Geneviève_, devenue plus tard le _Panthéon_; la _fontaine de la
+rue de Grenelle_; enfin cette _place Louis XV_ qui a vu autant de
+cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres restés dans
+le tumulte des fêtes, ou tombés sous la hache des révolutions. Mais
+les maisons particulières, les maisons des grands seigneurs, des
+financiers, des riches, deviennent d'une somptuosité, d'une recherche
+qui n'ont pas été surpassées. «La magnificence de la nation, dit
+Mercier, est toute dans l'intérieur des maisons. On a bâti six cents
+hôtels dont le dedans semble l'ouvrage des fées. Aurait-on imaginé, il
+y a deux cents ans, les cheminées tournantes qui échauffent deux
+chambres séparées, les escaliers dérobés et invisibles, les petits
+cabinets qu'on ne soupçonne pas, les fausses entrées qui masquent les
+sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces
+labyrinthes où l'on se cache pour se livrer à ses goûts?»
+
+On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique
+étant devenue un objet vulgaire de railleries, et un édit royal de
+1748 ayant interdit au clergé l'acquisition de nouveaux biens: aussi
+l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de réparer les
+églises qu'en faisant appel à la cupidité des citoyens par <p.098>
+l'établissement des loteries. Les ordres religieux prêtent eux-mêmes
+les mains à leur ruine en rougissant de leur état, en affectant des
+airs du monde et un langage philosophique: ainsi les Génovefains, les
+Prémontrés, les Mathurins, répudient le nom de moines et s'appellent
+chanoines réguliers. Les premiers, qui comptent parmi eux l'astronome
+Pingré et l'historien Barre, ne visent plus qu'à être un corps savant,
+et d'accord avec les Bénédictins, ils demandent à quitter leur habit,
+à n'être plus astreints «aux formules puériles et aux pratiques
+minutieuses de leur règle,» à ne plus s'occuper que de travaux de
+science et d'érudition.
+
+En même temps que les maisons religieuses sont en décadence, le nombre
+des théâtres ne cesse de s'accroître; la scène prend une importance
+politique et devient une tribune; enfin le goût des représentations
+dramatiques s'empare si bien de toutes les classes de la société, que
+les théâtres publics deviennent insuffisants et qu'il n'y a pas
+d'hôtel de grand seigneur ou de riche financier où l'on ne joue la
+comédie. La Comédie-Française avait passé de l'hôtel du Petit-Bourbon
+au Palais-Royal, puis dans un jeu de paume de la rue Mazarine, puis,
+en 1688, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du café
+Procope, qui était le rendez-vous des beaux-esprits; elle y resta
+jusqu'en 1770, et c'est là qu'elle attira la foule avec les tragédies
+de Voltaire. L'Opéra était au théâtre du Palais-Royal et y resta
+jusqu'en 1782. Les Italiens continuaient à jouer à l'hôtel de
+Bourgogne des scènes chantantes et des arlequinades: ils se réunirent
+en 1762 à l'Opéra-Comique, qui était né en 1714 à la foire
+Saint-Germain et qui finit par déposséder les bouffonneries
+italiennes. A la foire Saint-Laurent était un théâtre de vaudevilles
+et d'ariettes, où Dancourt, Lesage, Dufresny, Piron, répandaient les
+flots de cette gaieté qu'on appelait alors française. Puis sur le
+boulevard du Temple, qui commençait à attirer la foule, s'étaient <p.099>
+ouverts le théâtre de l'_Ambigu-Comique_ pour des marionnettes et des
+enfants, le théâtre de la _Gaieté_ pour des danseurs de corde et des
+singes savants; sur le boulevard Saint-Martin était le _Wauxall_ de
+Torré, dans la Chaussée-d'Antin les feux d'artifice des frères
+Ruggieri, dans le faubourg du Roule le _Colysée_. Enfin, outre les
+théâtres, il y avait alors des lieux de plaisirs à bon marché où le
+peuple trouvait facilement à s'amuser, où le beau monde ne rougissait
+pas de partager ses joies; c'étaient les pimpantes guinguettes que
+notre civilisation a remplacées par les tristes salons de
+restaurateurs. Les plus fréquentées étaient celles des _Porcherons_
+qui ont vu tant de joies folles, tant de parties franches, qui ont
+entendu tant de flonflons, tant de refrains graveleux, tant de
+chansons à boire.
+
+
+
+§ XIX.
+
+Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de la
+révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population
+de Paris.
+
+
+Pendant les quinze années qui précèdent la révolution, Paris est le
+théâtre de nombreux tumultes, mais ils ne sont que les préliminaires
+de cette grande rénovation qui fait de la capitale de la France, pour
+ainsi dire, le coeur de l'Europe. En 1775, c'est le pillage des
+marchés et des boulangers par des brigands que soudoyaient les ennemis
+du ministère Turgot. En 1778, c'est la marche triomphale de Voltaire,
+quelques jours avant sa mort, aux applaudissements d'une foule enivrée
+qui le couronna en plein théâtre, en plein théâtre des Tuileries! En
+1787, c'est la lutte du parlement contre la cour, l'arrestation de
+deux conseillers au milieu d'une foule menaçante qui encombre le
+Palais et les rues voisines, les applaudissements donnés au comte de
+Provence, qu'on croit partisan des réformes, les injures <p.100>
+prodiguées au comte d'Artois, protecteur déclaré des abus; au mois d'août
+1788, c'est le départ du ministre Brienne, accueilli par des
+démonstrations de joie si violentes qu'elles dégénèrent en une sanglante
+émeute: Paris devient pendant trois jours le théâtre d'un combat entre
+la force armée et la multitude; enfin, en avril 1789, c'est le
+soulèvement des ouvriers du faubourg Saint-Antoine contre le fabricant
+de papiers Réveillon, soulèvement où la maison de ce fabricant fut
+saccagée et incendiée, et où six cents morts et blessés restèrent sur
+la place.
+
+Pendant ces quinze années, la nécessité des réformes et des
+améliorations sociales devient tellement pressante que le
+gouvernement, malgré ses embarras financiers, fait les plus louables
+efforts pour satisfaire l'opinion publique, et que Paris s'enrichit,
+non de monuments fastueux, mais d'institutions utiles et
+bienfaisantes. Telles sont le _Mont-de-Piété_, les _marchés
+d'Aguesseau_ et _Sainte-Catherine_, les _halles aux cuirs et aux
+draps_, les _pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou_, le _pont
+Louis XVI_, l'_École des ponts et chaussées_, l'_École des mines_,
+l'_École de chant et de déclamation_, l'_École des sourds-muets_,
+fondée par l'abbé de l'Épée, l'_École des aveugles_, fondée par Haüy,
+etc. La restauration du Collége de France, du Palais de Justice, de la
+fontaine des Innocents, la construction des _École de droit et de
+médecine_, des _galeries du Palais-Royal_, du _Palais-Bourbon_, de
+l'_Élysée-Bourbon_, etc., sont aussi de cette époque. En même temps le
+goût de la scène, qui se répand de plus en plus, fait bâtir les
+théâtres _Français_ (aujourd'hui l'_Odéon_), des _Variétés_
+(aujourd'hui le _Théâtre-Français_), de la _porte Saint-Martin_,
+_Favart_, _Feydeau_, _Montansier_, des _Associés_, des _Jeunes-Artistes_,
+etc.[71]. On perce plus de soixante-dix rues, on comble les <p.101>
+fossés des anciens remparts, on débarrasse les ponts des maisons qui
+les surchargent, on transporte les cimetières hors de la ville, on
+assainit les prisons; enfin on donne à Paris une nouvelle enceinte par
+la construction du mur d'octroi et de ses cinquante-six portes ou
+barrières, opération toute financière et fort mal vue du peuple,
+laquelle mit dans Paris les Porcherons, le Gros-Caillou, Chaillot, et
+donna à la ville à peu près la même étendue qu'elle a aujourd'hui.
+
+ [Note 71: L'histoire de toutes ces constructions sera faite
+ dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]
+
+La spéculation se jeta sur les maisons, et il y eut alors une fureur
+de maçonnerie et de bâtiments, presque semblable à celle que nous
+avons vue de nos jours. Le trésor de l'État était vide, mais les
+capitaux particuliers étaient très-abondants: «on fit donc venir, dit
+Mercier, des régiments de limousins; on perça de toutes parts la
+plaine de Montrouge; enfin l'on bâtit ou rebâtit près d'un tiers de la
+capitale.» La plupart des entrepreneurs firent de grandes fortunes.
+Mais on ne construisit que des maisons riches, que des hôtels; nul ne
+songea à déblayer ces effroyables quartiers de la Cité, de la Grève,
+de la place Maubert, où s'entassait une population misérable et
+sauvage, qui se disputait des mansardes et des tanières; on
+construisit des boudoirs et des salles de bains; mais les malades de
+l'Hôtel-Dieu restèrent entassés quatre dans un même lit.
+
+Ce goût des constructions devint tel que l'on songea pour la première
+fois à faire un plan général d'alignement de la ville. Une ordonnance
+de 1783 décida qu'aucune rue ne pourrait avoir une largeur moindre de
+trente pieds, ni être ouverte que d'après l'autorisation donnée par
+des lettres patentes; que toutes celles qui avaient moins de trente
+pieds seraient élargies successivement; qu'aucuns travaux ne
+pourraient être faits sur la face des propriétés existantes sans le
+consentement de l'administration, etc. Elle prescrivit de plus la
+levée d'un plan général de toutes les voies publiques de Paris, <p.102>
+afin qu'il fût statué sur l'alignement de chacune d'elles. Ce plan devait
+être fait à l'échelle de six lignes par toise. Verniquet, commissaire
+général de la voirie, fut chargé de cette grande opération, que la
+révolution interrompit, mais qui, continuée de nos jours par
+l'administration municipale, comprenait au 31 décembre 1848, neuf
+mille neuf cent quatre-vingt-douze plans. L'ordonnance de 1783 est
+restée la base du plan d'embellissement et d'assainissement de la
+capitale.
+
+Malgré cette remarquable innovation, Paris resta ce qu'il était
+proverbialement depuis des siècles, c'est-à-dire sale, boueux, mal
+pavé, embarrassé d'immondices, traversé par des ruisseaux infects,
+impraticable pendant les pluies, ayant ses rues rétrécies par les
+échoppes des petits métiers, des petits commerçants, si nombreux à
+cette époque, savetiers, ravaudeuses, fripiers, écrivains publics,
+gargotiers en plein vent, enfin ne respirant qu'un air putride, vicié,
+empoisonné par les boucheries, les cimetières, les égouts, les
+industries insalubres. Cette saleté faisait un étrange contraste avec
+les modes brillantes et incommodes de ce temps, avec les habits de
+soie, les manchettes, les galons, les paillettes, les coiffures
+poudrées, les mules dorées et les escarpins à boucles: aussi le pavé
+semblait-il le domaine naturel des sabots, des vestes de bure, des
+bonnets de laine du peuple qui trouvait à y vivre à bas prix, et tout
+ce qui était riche ou aisé se faisait porter en _brouette_ ou en
+_chaise_.
+
+La population de Paris, à cette époque, s'élevait, suivant Necker, à
+six cent vingt mille âmes; mais cette population ne se trouvait pas
+départie, comme elle l'est aujourd'hui, sous les rapports de la
+richesse, de l'aisance ou de la pauvreté, c'est-à-dire qu'il y avait
+alors de plus grandes fortunes, de plus grandes misères, avec beaucoup
+moins de riches et beaucoup plus de pauvres; et c'est ce qui explique
+comment, après 1789, l'opulence ayant émigré ou disparu, le pavé <p.103>
+et la puissance restèrent si facilement à la misère, comment les piques
+et les bonnets de laine des sans-culottes vainquirent si aisément les
+baïonnettes et les bonnets à poil de la garde nationale. En effet, il
+y avait alors des fortunes de 300 à 900,000 livres de rente; celles
+même de 100 à 150,000 livres n'étaient pas rares; mais ces fortunes
+appartenaient à moins de deux mille familles de la noblesse, de la
+magistrature, de la haute finance, et en ajoutant celles des couvents
+et des églises, elles étaient le domaine à peine de dix-huit ou vingt
+mille individus. Au-dessous d'elles, il y avait les fortunes moins
+considérables des procureurs, notaires, banquiers, des «intéressés
+dans les affaires du roi,» des gros orfèvres de la place Dauphine, des
+gros merciers et drapiers des rues Saint-Denis et Saint-Honoré, des
+possesseurs de jurandes et de maîtrises, c'est-à-dire de la
+bourgeoisie proprement dite, de la bourgeoisie municipale et
+parlementaire; mais toutes ces classes de citoyens étaient peu
+nombreuses, et, en leur ajoutant même les fonctionnaires et les
+rentiers, elle comprenait à peine quatre-vingt mille personnes; de
+sorte que la population riche à divers degrés, l'aristocratie
+parisienne, ne s'élevait pas à cent mille âmes[72]; ce qui donnait, en
+population virile et propre aux armes, à peine sept à huit mille
+hommes. Quant à sa valeur morale, voici ce qu'en disait, en 1790, un
+écrivain révolutionnaire: «Les grandes passions, les sentiments
+élevés, tout ce qui suppose de l'énergie, de la force et une certaine
+fierté d'âme, lui est complétement étranger. On la voit hausser les
+épaules ou vous regarder stupidement au récit de quelque sacrifice
+patriotique; on dirait qu'on ne parle pas sa langue... Une place de
+quartinier à l'Hôtel de ville était pour elle le pinacle et
+l'échevinage l'apogée de sa gloire. Un bourgeois qui était venu à
+bout, à force d'argent et d'intrigues, de franchir le seuil de la
+grande salle et de s'asseoir à une longue table fleurdelisée, tout <p.104>
+à côté de M. le prévôt des marchands, était l'animal le plus vain de la
+terre[73].»
+
+ [Note 72: Il n'y avait que cinquante et un mille familles
+ imposées.]
+
+ [Note 73: _Révol. de Paris_, t. VII et VIII.]
+
+Au dessous de ces _heureux_ de la ville, il n'y avait pas, comme
+aujourd'hui, les fortunes si nombreuses, médiocres ou petites, qui
+tiennent aux grandes manufactures, aux grands magasins, aux grandes
+administrations: ces établissements aujourd'hui si importants, si
+multipliés, qui ont fait naître ou développé tant de richesses,
+n'existaient pas ou bien étaient très-rares, l'industrie et le
+commerce de Paris, avant 1789, n'étant, sauf les articles des bijoux
+et des modes, qu'une industrie et un commerce de consommation. Aussi
+l'on descendait brusquement et sans transition aux petits métiers, aux
+petites boutiques, aux chefs de petits ateliers, aux marchands
+détaillants, qui vivaient au jour le jour, sans misère comme sans
+aisance, en travaillant toute leur vie[74]; ils se disaient la
+bourgeoisie, mais ils étaient réellement le peuple avec ses qualités
+et ses vices, ses habitudes et ses passions; «leur attitude et leur
+regard, dit Mercier, paraissaient exprimer un caractère souffrant,
+indice d'une vie contentieuse et pénible.» Cette classe <p.105>
+très-nombreuse avait à sa tête les avocats, les gens de lettres, les
+médecins, qui, étant alors généralement pauvres, se trouvaient en
+dehors des aristocraties nobiliaire et bourgeoise; elle se confondait
+avec la classe des artisans libres et des ouvriers attachés à la glèbe
+des maîtrises; enfin elle formait le fond de la population parisienne:
+on peut l'estimer à 200,000 âmes, et en y comprenant les ouvriers, à
+300 ou 320,000; ce qui pouvait donner une population armée de 30 à
+40,000 hommes.
+
+ [Note 74: Rien ne ressemble moins aux _boutiques_ de l'ancien
+ régime, humbles, obscures, profondes, malpropres, que les
+ _magasins_ de nos jours avec leurs salons éblouissants d'or
+ et de glaces et leur luxe, qui, dans beaucoup de cas, est
+ aussi absurde qu'insolent. Le _marchand_ et non le
+ _négociant_ d'autrefois vivait à son _comptoir_, non à son
+ _bureau_; il avait des _garçons_, non des _commis_; il
+ servait ses _pratiques_, non ses _clients_; il avait pour
+ tout appartement son arrière-boutique, et sa femme faisait
+ elle-même sa cuisine et son ménage, toujours avec l'aide de
+ sa fille, rarement avec l'aide d'une servante qu'on payait
+ quinze écus. «Il est une classe de femmes très-respectables,
+ dit Mercier; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie:
+ attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigneuses,
+ économes, attentives à leurs maisons, elles offrent le modèle
+ de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de
+ fortune, cherchent à en amasser, sont peu brillantes, encore
+ moins instruites. On ne les aperçoit pas, et cependant elles
+ sont à Paris l'honneur de leur sexe.» _Tabl. de Paris_, III,
+ 155.]
+
+Au-dessous de cette basse bourgeoisie ou de ce vrai peuple, il y
+avait: d'abord cent mille domestiques, la plupart inutiles, oisifs,
+entretenus par la vanité des maîtres: «c'était, dit Mercier, la masse
+de corruption la plus dangereuse qui pût exister dans une ville,» et
+cette population, en se mêlant au peuple, eut sur lui la plus
+déplorable influence; ensuite cent vingt mille pauvres, dont moitié
+ouvriers indigents ou paresseux, moitié mendiants de profession,
+prostituées, vagabonds, voleurs, armée de barbares facile à toutes les
+tyrannies, à toutes les corruptions, à tous les excès. Si l'on ajoute
+à ces chiffres le chiffre flottant de trente à quarante mille
+étrangers ou provinciaux, on aura le montant de la population de Paris
+en 1789.
+
+Avec un telle population, avec les idées de réforme qui l'agitent,
+avec les souffrances innombrables qu'elle endure, l'aspect de la
+capitale pendant cette période est étrange. A la surface, c'est une
+frivolité extrême, un amour immodéré de plaisirs, une raillerie
+perpétuelle; les brochures, les journaux[75], les chansons, les
+spectacles, les modes même ne laissent pas de relâche aux abus, aux
+priviléges, aux puissances, au gouvernement. Mais sous ces rires <p.106>
+il y a quelque chose de sérieux, d'amer, de menaçant; il y a le cri de
+la souffrance et celui de la haine; il y a la mise à nu de toutes les
+plaies sociales; il y a l'agonie d'un monde partagé» en gens avides et
+insensibles, d'une part; d'autre part, en mécontents dont le désespoir
+n'a plus de frein.» Rien de plus fier, de plus ardent, de plus
+généreux, que la jeune bourgeoisie de cette époque, que ces avocats,
+ces écrivains, ces Camille Desmoulins, ces Loustalot, «éclairés par
+les écrits des philosophes, brûlés du feu sacré de la liberté,» qui
+pérorent au café de Foy ou dans le cirque du Palais-Royal: ils voient
+l'approche d'une révolution avec une joie grave et solennelle; ils y
+travaillent avec un dévouement enthousiaste; ils se tiennent prêts à
+la lutte, et sans douter du succès, se ceignent pour le martyre. Mais
+personne ne semble s'inquiéter de leurs dispositions; et la cour
+répète en riant un mot qu'elle prête à Marie-Antoinette: «Les
+Parisiens sont des grenouilles qui ne font que coasser.»
+
+ [Note 75: Les journaux étaient tous littéraires ou
+ scientifiques; mais malgré la censure, la politique parvenait
+ à s'y faire une petite place. Les principaux cabinets de
+ lecture étaient sur le quai des Augustins, sous le charnier
+ des Innocents, chez les concierges des Tuileries et du
+ Palais-Royal, etc. En 1784, on comptait 35 journaux ou
+ gazettes.]
+
+«Il ne faut pas s'en étonner, dit Bailly. Paris presque entier
+dépendait de la cour ou vivait des abus: il avait un véritable intérêt
+que l'ordre des choses ne fût pas complétement changé. Je croyais que
+son patriotisme serait faible et sa conduite molle et timide.»--«Paris,
+ajoute Mercier, a toujours été de la plus grande indifférence sur sa
+position politique. Cette ville a laissé faire à ses rois tout ce
+qu'ils ont voulu faire. Les Parisiens n'ont guère eu que des
+mutineries d'écoliers; jamais profondément asservis, jamais libres.
+Ils repoussent le canon par des vaudevilles, enchaînent la puissance
+royale par des saillies ou des épigrammes, punissent le monarque par
+le silence ou l'absolvent par des battements de mains.» Quant au
+peuple, abruti par la misère, l'ivresse, la barbarie et l'ignorance,
+où le gouvernement, dans sa criminelle insouciance, le laissait
+croupir[76], il ne comptait pour rien: «Le peuple, dit Mercier, <p.107>
+est étranger à tout ce qui se fait; il a perdu le fil des événements
+politiques; il ne sait plus qui mène les affaires... A Paris, la
+population se disperse devant le bout d'un fusil; elle fond en larmes
+devant les officiers de la police; elle se met à genoux devant son
+chef: c'est un roi pour toute cette canaille.» Et cependant la
+situation de ces malheureux si dédaignés devait inspirer de terribles
+craintes, au moment où le commerce et l'industrie étaient frappés de
+mort par la détresse des finances, où le pacte de famine continuait
+ses abominables spéculations. «Le peuple, dit Mirabeau, ne demande
+qu'à porter paisiblement sa misère; mais il veut des soulagements,
+parce qu'il n'a plus de force pour souffrir.»--En effet, «le peuple de
+Paris, ajoute Mercier, courbé sous le poids éternel des fatigues et
+des travaux, abandonné à la merci de tous les hommes puissants, écrasé
+comme un insecte dès qu'il veut élever la voix, est le peuple de la
+terre qui travaille le plus, qui est le plus mal nourri et qui paraît
+le plus triste.»
+
+ [Note 76: En 1760, il n'y avait à Paris que 82 écoles
+ paroissiales ou de charité donnant l'instruction primaire à
+ cinq mille enfants; en 1849, il y en avait 148 donnant
+ l'instruction primaire à trente-six mille enfants.]
+
+Nous venons de parcourir l'histoire de Paris pendant dix-huit cents
+ans, et nous l'avons fait en quelques pages, parce que, durant cette
+longue période, cette ville n'a qu'une vie restreinte et ordinaire,
+parce que, si elle devient le séjour des rois, le siége du
+gouvernement, la capitale du royaume, elle n'a qu'une action indirecte
+sur les autres villes qui gardent leur existence à part, leur histoire
+spéciale, parce que, enfin, elle n'exerce qu'une médiocre influence
+sur le reste de l'Europe. Mais en 1789 une ère nouvelle commence pour
+Paris, qui n'est plus une cité ordinaire, un vulgaire rassemblement
+d'hommes, un muet entassement de pierres, mais l'âme du pays, le foyer
+des révolutions européennes, la métropole de la civilisation moderne,
+l'être multiple, passionné, intelligent, mobile, qui prend <p.108>
+l'initiative, le fardeau et la gloire de tous les progrès, qui résume,
+concentre, exprime les sentiments, les idées, les intérêts, la
+puissance, le génie de tous; Paris devient enfin en quelque sorte un
+abrégé de la France et de l'humanité dans l'Occident. Les nations sont
+là qui écoutent ses moindres paroles, qui épient ses moindres
+mouvements, qui attendent d'elle l'avenir. Il suffit de quelques mots
+tombés de cette tribune du genre humain pour éveiller chez les peuples
+les plus éloignés des sentiments inconnus; les idées ont besoin de
+passer par sa bouche pour avoir droit de cité; le froncement de ses
+sourcils ébranle le monde. La ville d'Étienne Marcel, de la Ligue et
+de la Fronde, dont les agitations avaient à peine remué quelques
+parcelles de la France, devient la ville de 1789, de 1830, de 1848,
+dont les mouvements font trembler la terre: son histoire exige plus de
+développement.
+
+
+
+
+LIVRE II. <p.109>
+
+PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION.
+
+(1789.--1848.)
+
+
+
+§ I.
+
+Élections aux États généraux.--Insurrection du 14
+juillet.--Institution de la municipalité et de la garde nationale.
+
+
+Le 28 mars 1789, le roi adressa au prévôt de Paris et au prévôt des
+marchands une lettre par laquelle il les avertissait «que sa volonté
+était de tenir les États libres et généraux de son royaume;» il leur
+enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris «pour conférer et
+communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que
+des moyens et avis qu'ils auront à proposer en l'assemblée générale
+desdits États; et, ce fait, élire, choisir et nommer des députés de
+chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs généraux et suffisants
+pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut
+concerner les besoins de l'État, etc.» En conséquence de cette lettre
+et d'après un règlement qui fixa le nombre des députés à élire à
+quarante, dont dix pour le clergé, dix pour la noblesse et vingt pour
+le tiers état, le 21 avril, chaque curé assembla les ecclésiastiques
+domiciliés sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs représentants à
+l'assemblée générale à raison de un sur vingt; de même, la noblesse se
+réunit par quartier et choisit ses représentants à cette assemblée à
+raison de un sur dix; enfin, pour les élections du tiers état, Paris
+fut divisé en soixante districts, et chacun de ces districts forma une
+assemblée primaire où furent admis seulement les citoyens âgés de
+vingt-cinq ans et imposés à la capitation pour une somme de six <p.110>
+livres en principal, lesquels élurent des représentants à raison de un
+par cent électeurs présents. Il y eut dans ces assemblées primaires
+environ dix-huit cents électeurs ecclésiastiques, neuf cents électeurs
+nobles et vingt-cinq mille électeurs du tiers état. Les élections se
+firent dans les principales églises de la capitale, et elles
+excitèrent une vive émotion.
+
+«Quand on voyait l'activité des Parisiens, dit un contemporain, on se
+croyait dans un autre siècle et dans un autre monde. La population
+entière était sur pied et remplissait les rues et les places: on se
+communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de
+nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les régiments des
+gardes françaises et des gardes suisses étaient sous les armes; on
+avait distribué des cartouches aux troupes, et l'artillerie des
+régiments suisses était consignée et à ses pièces dans les casernes.
+En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants
+quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit
+qu'un danger imminent menaçait Paris.»
+
+Malgré cet appareil, les élections se firent avec beaucoup de calme.
+«Il est vrai, dit un journal (_l'Ami du Roi_), qu'à l'exception des
+districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assemblées se
+trouva fort bien composée... Mais quand on reportait les regards sur
+le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les
+marchés, les ateliers et se livrait avec patience aux pénibles travaux
+de tous les jours, on ne pouvait se défendre d'un sentiment
+douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui
+se prépare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assemblées sera
+toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance des
+riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante
+portion du royaume est oublié... Qui peut nous dire si le despotisme
+de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des
+nobles?»
+
+Les élections des représentants de chaque ordre étant faites, <p.111>
+ceux-ci s'assemblèrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevêché.
+Après que les pouvoirs eurent été vérifiés, les trois ordres se
+séparèrent, rédigèrent leurs cahiers et élurent leurs députés[77]. Les
+opérations électorales des deux ordres privilégiés furent terminées en
+deux jours, mais celles du tiers état durèrent jusqu'au 19 mai: c'est
+que l'assemblée des représentants de cet ordre, composée de quatre
+cents membres, l'élite de la bourgeoisie, voulut tracer à ses <p.112>
+mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet,
+à son début, la révolution, poser les bases de la constitution
+qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les réformes
+politiques, financières et industrielles.
+
+ [Note 77: Voici les noms des députés de Paris aux États
+ généraux, avec leurs suppléants:
+
+ _Clergé_: MM. Barmond (Perrotin de), abbé, conseiller-clerc
+ au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien évêque de Senez;
+ Bonneval, chanoine de l'église de Paris; Chevreuil,
+ chancelier de l'église de Paris; Decoulmier, abbé régulier de
+ Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prémontrés; Dumonchel,
+ recteur de l'Université de Paris; Juigné (Leclerc de),
+ archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le
+ Gros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, curé
+ d'Argenteuil; Montesquiou (l'abbé de), agent général du
+ clergé de France, abbé de Beaulieu, diocèse du Mans; Papin,
+ prieur-curé de Marly-la-Ville; Veytard, curé de
+ Saint-Germain.
+
+ _Noblesse_: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le
+ comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine
+ des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Duséjour,
+ conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement;
+ Duval d'Esprémenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal
+ (le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France;
+ Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de),
+ premier écuyer de Monsieur; Ormesson (le président d').
+
+ _Tiers état_: MM. Afforty, cultivateur à Villepinte; Anson,
+ receveur général des finances; Bailly, des Académies
+ française, des belles-lettres et des sciences; Berthereau,
+ procureur au Châtelet; Bévière, notaire; Boislandry,
+ négociant à Versailles; Camus, avocat, de l'Académie des
+ inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur;
+ Debourge, négociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat;
+ Garnier, conseiller au Châtelet; Germain, négociant;
+ Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc,
+ libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfèvre; Lenoir de la
+ Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, négociant; Sieyès,
+ chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au
+ Parlement, de l'Académie française; Treilhard, avocat;
+ Tronchet, avocat.]
+
+Les États généraux se réunirent à Versailles le 5 mai 1789. Paris
+suivit les opérations de cette assemblée avec la plus grande anxiété,
+avec la plus vive ardeur; il applaudit aux résolutions du 17 juin, où
+le tiers état se proclama _Assemblée nationale_; du 20 juin, où il fit
+le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, où il résista de front à
+l'autorité royale. Pendant cette dernière journée, toute la ville
+était sur pied, résolue à marcher sur Versailles si la cour attentait
+à la représentation nationale. «On ne saurait peindre, dit un
+contemporain, le frissonnement qu'éprouva la capitale à ce seul mot:
+Le roi a tout cassé! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il
+ne fallait qu'un signe, et la guerre civile éclatait.»
+
+La royauté, décidée à employer la force pour étouffer la révolution
+naissante, fit venir autour de Paris jusqu'à trente mille hommes, dont
+huit régiments de troupes étrangères: tous les villages et les routes
+étaient encombrés de soldats; le Champ de Mars fut transformé en un
+camp. «La cour étant habituée, dit le marquis de Ferrières, à voir
+Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit
+cents hommes, ne soupçonnait pas une résistance.» Mais la ville vit
+ces apprêts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des
+agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enquérir des
+délibérations de l'Assemblée et s'exciter à la résistance; des
+orateurs, montés sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule;
+d'autres cherchaient à séduire les gardes-françaises, régiment formé
+presque entièrement de Parisiens. Quant au peuple, il restait étranger
+à la politique, mais il avait faim et passait les journées à se
+disputer à la porte des boulangers un pain noirâtre, terreux,
+malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant été <p.113>
+renvoyé (12 juillet), des rassemblements se formèrent; les troupes
+essayèrent de les disperser; des dragons se précipitèrent dans le jardin
+des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le
+tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brûla les barrières;
+les gardes-françaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses
+refusèrent de se battre et se mirent en retraite.
+
+C'était la jeunesse bourgeoise qui avait commencé l'insurrection; mais
+aussitôt s'étaient joints à elle les ouvriers des petits métiers, les
+habitants déguenillés des faubourgs et des halles, des hommes affamés
+hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se
+disposa à comprimer ou à régulariser le désordre. Les quatre cents
+députés des districts se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et se
+formèrent en municipalité provisoire avec le prévôt des marchands
+Flesselles; ils décrétèrent la formation d'une garde bourgeoise
+portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs
+d'Étienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde
+bourgeoise commence à se former, et l'on y fait entrer les soldats du
+guet et les gardes-françaises; on établit des postes, on dépave les
+rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de
+farine. Les troupes royales, irrésolues, chancelantes, restent
+immobiles dans les Champs-Élysées. Le surlendemain (14 juillet), la
+foule se porte aux Invalides, où elle enlève vingt-huit mille fusils
+et vingt canons; elle avait à sa tête les compagnies des clercs de la
+Basoche et le curé de Saint-Étienne-du-Mont; puis elle se dirige sur
+la Bastille, dont elle fait le siége. Après cinq heures de combat, la
+forteresse est prise et le gouverneur égorgé avec trois de ses
+officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe à l'Hôtel-de-Ville,
+portant le drapeau et les clefs de la Bastille: là, leur fureur se
+tourne contre le prévôt Flesselles, accusé de trahison; il est
+massacré.
+
+Cependant, l'Assemblée nationale avait applaudi à l'insurrection <p.114>
+parisienne et supplié le roi de mettre fin à la guerre civile. La cour
+ne céda qu'après la prise de la Bastille; épouvantée, elle ordonna le
+renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitôt, cent membres de
+l'Assemblée se rendirent à Paris et y furent reçus en triomphe.
+«Jamais fête, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus
+touchante.» On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les
+proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on
+ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi
+cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophétiques de La
+Fayette, devait faire le tour du monde.
+
+Le roi, pour achever sa réconciliation avec le peuple, se décida à
+venir aussi à Paris; il fut reçu par les nouvelles autorités et se
+dirigea vers l'Hôtel-de-Ville à travers deux haies de la population
+armée qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les
+empreintes de l'insurrection: les canons étaient braqués sur les ponts
+et dans les rues; les gardes-françaises, ayant La Fayette à leur tête,
+déployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens
+armés on voyait jusqu'à des moines de divers ordres; enfin le peuple
+paraissait inquiet, sévère, tumultueux: on sentait encore en lui le
+mugissement de la tempête qui venait à peine de s'apaiser. Le roi,
+stupéfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les
+nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna consterné
+dans le palais de Louis XIV.
+
+
+
+§ II.
+
+État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
+Berthier--Famine.--Journées d'octobre.
+
+
+«L'état de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui
+suivirent l'insurrection, était effrayant. Cette population immense de
+la ville et des villages environnants, armée de tout ce qui <p.115>
+s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de six mille soldats qui
+avaient quitté les drapeaux de l'armée royale pour se réunir à la
+cause de la révolution. Ajoutez quatre à cinq cents gardes-suisses et
+six bataillons de gardes-françaises sans officiers; la capitale dénuée
+à dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute
+l'autorité, toutes les ressources de l'ancien gouvernement détruites,
+odieuses, incompatibles avec la liberté; les tribunaux, les
+magistrats, les agents de l'ancien régime soupçonnés et presque tous
+malveillants; les instruments de l'ancienne police intéressés à tout
+confondre pour rétablir le despotisme et leurs places; les
+aristocrates poussant au désordre pour se venger.» Comme complément à
+ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues,
+de telle sorte qu'ils inquiétaient toutes les maisons, qu'on les
+arrêtait par centaines et que les prisons en étaient remplies; on en
+forma un camp de dix-sept mille à Montmartre et on les occupa à des
+terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce
+camp était surveillé par des canons.
+
+Dans cette situation, et la faim poussant le peuple à la cruauté, deux
+anciens administrateurs, accusés de s'être enrichis par le pacte de
+famine, furent arrêtés en province et amenés à Paris. Le premier,
+Foulon, fut conduit à l'Hôtel-de-Ville, garrotté dans une charrette,
+ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu
+d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle où siégeaient les
+électeurs, l'entraîna sur la place et le pendit à une lanterne; sa
+tête coupée fut portée sur une pique, une poignée de foin dans la
+bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien
+manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scène horrible était à
+peine terminée qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier,
+aussi détesté que lui, dans une voiture couverte d'écriteaux
+infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de
+soldats, de femmes, d'enfants, vociféraient autour de cette <p.116>
+voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. «On eût dit, raconte
+le _Moniteur_, la pompe d'un triomphe, mais c'était celui de la vengeance
+et de la fureur.» Enfin, enlevé à son escorte, il tomba percé de
+coups; on lui coupa la tête; on traîna son cadavre dans les rues; on
+lui arracha le coeur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes,
+de hurlements féroces. Ces scènes d'horreur étaient le résultat de
+l'abrutissement sauvage du peuple, la conséquence de la faim, ce
+perpétuel incitateur de tous les excès populaires. D'ailleurs,
+l'ancien régime par le nombre et la facilité de ses exécutions
+criminelles, n'avait que trop donné à la population l'habitude du
+sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la
+roue, de l'échafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous
+la monarchie, n'a pas été sans influence sur les scènes de carnage de
+la révolution.
+
+Cependant, l'assemblée des quatre cents électeurs avait été remplacée
+le 25 juillet par cent vingt députés des districts, qu'on appelait
+représentants de la commune, et ceux-ci, à la fin d'août, par une
+municipalité provisoire composée de trois cents membres, dont soixante
+administrateurs. Mais cette nouvelle municipalité avait tout à créer
+pour ramener l'ordre et n'était pas obéie, «chacun se disputant et
+tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins,
+tout le monde use ses poumons pour être président ou secrétaire; hors
+des districts, on se tue pour des épaulettes: on ne rencontre dans les
+rues que dragonnes et graines d'épinard.» En effet, à côté des scènes
+terribles se passaient des scènes joyeuses ou ridicules: les femmes
+faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des
+couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les
+districts, offrant à l'Assemblée leurs bijoux en dons patriotiques;
+les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs
+belliqueux, courant toutes les cérémonies, faisant des patrouilles <p.117>
+jusque dans les cafés et des exercices à feu jusque dans les églises.
+On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait
+d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'_agora_ d'Athènes et le
+_forum_ romain; on lisait avec une confiance puérile, une avidité
+ignorante, les journaux de tous genres, sérieux ou plaisants, qui
+étaient colportés dans les rues ou qui tapissaient les murs[78]; on ne
+manquait pas une séance des districts, des clubs et des autres
+assemblées politiques. Le Parisien, toujours badaud, même dans les
+circonstances les plus graves, jouait sérieusement au citoyen et au
+soldat, au législateur et au héros.» Tout était corps délibérant, dit
+Ferrières: les soldats aux gardes délibéraient à l'Oratoire, les
+tailleurs à la Colonnade, les perruquiers aux Champs-Élysées.» Au
+Palais-Royal, «ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous
+des amis de la liberté,» on discutait même les opérations de
+l'Assemblée, et lorsqu'il fut question du _veto_, l'agitation y devint
+telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer
+le vote des députés: la garde nationale les dispersa. Chaque district
+formait une petite république à part, qui avait ses comités, rendait
+des décrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations;
+tous résistaient à l'assemblée des représentants. Enfin, la défiance
+et la haine commençaient à séparer le peuple de la bourgeoisie: «Le
+bourgeois n'est pas démocrate, il est monarchiste par instinct,
+disaient les journalistes; ce sont les _prolétaires_ qui ont renversé
+la Bastille et détruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient
+pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces traînards de la
+révolution, livrés à cette inertie qui leur est naturelle, attendaient
+au fond de leurs demeures de quel côté se déterminerait la victoire...
+Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la <p.118>
+révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre
+réhabilitation dépend d'elle[79].»--«Heureusement, dit Bailly, la voix
+de la raison était facilement entendue de tous, et nous avons eu plus
+de succès à calmer que nos ennemis n'en ont eu à exciter: le mot
+patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait
+trembler les mutins.
+
+ [Note 78: Le plus célèbre est le journal de Prudhomme,
+ intitulé _Les Révolutions de Paris_, qui paraissait toutes
+ les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.]
+
+ [Note 79: Prudhomme, t. VII et VIII.]
+
+Pendant ce temps, la misère était affreuse et il y avait tous les
+jours des troubles à la Halle pour les farines. «Je ne peux vous
+peindre, écrivait Bailly, le nombre étonnant des malheureux qui nous
+assiégent; la majeure partie des ouvriers est réduite à une inactivité
+absolue.» La municipalité et les districts n'étaient occupés qu'à
+assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu'à trente lieues des
+corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains.
+Paris, étant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les
+bruits de contre-révolution avec une colère sombre et farouche; aussi,
+un banquet ayant eu lieu à Versailles, où les courtisans avaient foulé
+aux pieds la cocarde tricolore et insulté les Parisiens, «un cri de
+vengeance, raconte le _Moniteur_, retentit dans toute la ville.
+Marchons à Versailles, disait-on, arrachons l'Assemblée et le roi aux
+bandits décorés qui les assiégent.» On s'attroupe; on prend les armes;
+la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les
+rues en criant: Du pain! Elles arrivent à l'Hôtel-de-Ville, se
+précipitent dans les salles, et, aidées de quelques hommes, s'emparent
+de fusils et de canons, de là, elles s'en vont par la ville, recrutent
+partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armées
+de bâtons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montées sur des
+chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont
+pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la
+Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la _reine Audu_, <p.119>
+enfin une héroïne de la révolution, aussi belle que dépravée, Théroigne
+de Méricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'était rassemblée sur
+la place de Grève et demandait à grands cris à marcher sur Versailles
+pour y aller chercher le roi. La Fayette résiste pendant huit heures:
+on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne.
+Enfin, la municipalité lui donne l'ordre, et, à cinq heures du soir,
+la garde nationale défile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille
+hommes, avec vingt deux pièces de canon et quarante chariots de
+guerre, au bruit des applaudissements universels.
+
+Les femmes étaient déjà arrivées. L'Assemblée leur avait fait délivrer
+des vivres, et douze d'entre elles avaient été reçues par le roi, qui
+leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une
+rixe s'était engagée entre les gardes du corps et la troupe d'hommes
+armés qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait été promptement
+apaisée; puis la pluie étant survenue, les femmes se réfugièrent dans
+l'Assemblée, où elles se mirent à manger, à dormir, à demander le pain
+à six liards la livre. Enfin, à minuit, l'armée parisienne arriva:
+«agitée par le ressentiment, exaltée par le fanatisme de la liberté,
+elle semblait ne rouler que des projets de vengeance.» La Fayette
+exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale était
+«qu'il vînt habiter les Tuileries;» puis il fit occuper les postes
+extérieurs du château par la garde nationale, et tout parut rentré
+dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du
+peuple ayant trouvé une grille intérieure ouverte, pénètrent dans le
+château; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris
+de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes
+sont tués: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les
+assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude
+immense qui crie: Le roi à Paris! Le roi paraît au balcon, accompagné
+de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au voeu du <p.120>
+peuple. Alors des cris de joie éclatent de toutes parts, et
+sur-le-champ l'on se met en marche.
+
+«A deux heures, raconte le _Moniteur_, l'avant-garde arriva, composée
+d'un gros détachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand
+nombre de femmes et d'hommes du peuple montés dans des fiacres, sur
+des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophées de
+leur conquête: des bandoulières, des chapeaux, des pommes d'épée des
+gardes du corps; les femmes étaient couvertes de rubans tricolores des
+pieds à la tête; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de
+grains et de farines. Enfin, le gros du cortége entra vers six heures:
+d'abord, c'étaient des femmes portant de hautes branches de peupliers,
+puis de la garde nationale à cheval, des grenadiers, des fusiliers,
+avec des canons. Dans leurs rangs marchaient pêle-mêle des gardes du
+corps et des soldats du régiment de Flandre; les cent-suisses
+suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur à cheval, les
+députations de la municipalité et de l'Assemblée nationale, enfin la
+voiture de la famille royale, auprès de laquelle était La Fayette; la
+marche était fermée par des voitures de grains et une foule portant
+encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortége tirait
+continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait
+retentir l'air de chants allégoriques dont les femmes appliquaient du
+geste les allusions piquantes à la reine. L'ensemble de ce cortége
+offrait à la fois le tableau touchant d'une fête civique et l'effet
+grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait être pris pour un père
+au milieu de ses enfants ou pour un prince détrôné promené en triomphe
+par ses sujets rebelles.»
+
+Louis XVI alla prendre séjour aux Tuileries. Il y avait cent quarante
+ans que la royauté avait fui ce palais devant les clameurs de la
+Fronde et s'en était allée se bâtir une sorte de temple à Versailles;
+aujourd'hui, elle y rentrait, majesté dépouillée, humiliée, <p.121>
+vaincue, traînée par les Parisiens vengeurs de la Fronde et qui
+inauguraient sur les ruines de la monarchie absolue le règne d'une majesté
+terrible et nouvelle, la démocratie.
+
+L'Assemblée nationale se rendit aussi à Paris et prit séjour d'abord à
+l'archevêché, ensuite dans la salle du Manége, qui attenait au couvent
+des Feuillants et au Jardin des Tuileries[80]. A la suite de
+l'Assemblée nationale vint s'installer à Paris la société des Amis de
+la Constitution, qui avait pris naissance à Versailles: elle s'établit
+rue Saint-Honoré, dans le couvent des _Jacobins_ et en reçut le nom.
+
+ [Note 80: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ ch. XI.]
+
+
+
+§ III.
+
+Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique de la
+capitale.--Abolition des couvents et suppression de nombreuses
+églises.--Clergé constitutionnel de Paris.
+
+
+«Tout est consommé, écrivait Desmoulins le 7 octobre; la Halle regorge
+de blés, les moulins tournent, la caisse nationale se remplit.» Mais
+cette abondance dura peu, et la disette amena encore un tragique
+événement. Un boulanger de la Cité, accusé d'accaparement, fut saisi
+par le peuple, et, malgré son innocence, malgré les efforts des
+autorités, pendu à la lanterne de la place de Grève. La commune,
+consternée, demanda sur-le-champ à l'Assemblée une loi martiale contre
+les attroupements, et, en quelques heures, cette loi fut discutée,
+votée et proclamée dans tout Paris avec l'appareil le plus solennel.
+
+Grâce à la loi martiale, grâce à l'énergie et à l'activité que déploya
+la municipalité pour rétablir l'ordre, désarmer les vagabonds, assurer
+les subsistances, Paris retrouva un peu de calme, mais il continua à
+s'enivrer de politique et de liberté, à se passionner pour les motions
+des districts et des clubs, à vivre dans les rues. Cette agitation <p.122>
+se trouvait d'ailleurs entretenue par les décrets de l'Assemblée, qui
+changeaient toute l'existence de la France et principalement celle de
+la capitale. Ainsi, un décret abolit la gabelle, cet impôt si odieux
+qui faisait payer aux Parisiens 62 livres le quintal de sel qui se
+payait ailleurs 2 l. 10 sous. Un autre abolit les _entrées_ (1er mai
+1790), qui produisaient près de 36 millions et ne permettaient au
+peuple que de se nourrir de denrées ou de boissons falsifiées[81]. Un
+troisième (16 février 1791) abolit les jurandes et maîtrises qui
+faisaient de l'exercice des métiers le privilége d'un petit nombre de
+familles et forçaient l'ouvrier pauvre et habile à rester toute sa vie
+l'homme d'un maître riche et ignorant. D'autres décrets, dont nous
+allons parler, donnèrent une nouvelle organisation à la municipalité,
+à la justice, au clergé, etc.
+
+ [Note 81: Cette somme énorme, qui était perçue par la ferme
+ générale (c'était pour en assurer la perception que celle-ci
+ avait obtenu récemment la construction du mur d'enceinte),
+ était loin d'être employée aux besoins de la ville de Paris.
+ Le produit en était ainsi réparti: au profit du trésor
+ public, 29,837,700 livres; au profit de la ville de Paris,
+ 3,965,800 l.; au profit des hôpitaux, 2,023,800 l. Les
+ articles imposés étaient à peu près les mêmes qu'à présent,
+ sauf des droits sur le sucre, le café, le plomb et les
+ glaces. L'article le plus productif était celui des boissons,
+ qui produisait 19,536,000 l., le muids de vin de 268 litres
+ payant 32 l. 8 s. 7 den.
+
+ L'octroi de Paris a produit en 1854, 40,021,838 fr.]
+
+Le décret qui organisa la municipalité de Paris composa cette commune
+d'un maire, de 16 administrateurs, de 32 conseillers, de 96 notables:
+le maire et les administrateurs formaient le _bureau_; les 32
+conseillers, le _conseil municipal_; les administrateurs, les
+conseillers, les notables, le _conseil général_. La ville fut alors
+divisée en 6 arrondissements et 48 sections, et la garde nationale en
+6 divisions comprenant 24,000 hommes, dont 6,000 gardes-françaises,
+formant 48 compagnies soldées. Enfin, la division administrative <p.123>
+du royaume ayant été changée, Paris et sa banlieue devinrent un
+_département_ administré par un _conseil_ de 36 membres, un
+_directoire exécutif_ de 5 membres et un procureur-syndic, tous
+élus.--Le décret qui supprima les anciens corps judiciaires mit fin à
+ce Parlement de Paris, à ce Châtelet, à ces Cours des Aides et des
+Comptes, qui avaient joué un si grand rôle dans notre histoire. Leur
+existence était liée à celle de la bourgeoisie; car huit cents
+magistrats, quatre mille procureurs, avocats, greffiers, huissiers,
+douze mille commis ou agents de tout genre y étaient intéressés; et
+néanmoins leur disparition ne fit pas la moindre sensation, et il
+suffit d'une compagnie de garde nationale pour clore les portes de ce
+Parlement si redoutable aux rois, et qui avait eu si longtemps Paris
+sous sa tutelle. A sa place furent créés un tribunal criminel et un
+tribunal d'appel pour le département, un tribunal civil dans chacun
+des quarante-huit districts: tous les membres de ces tribunaux étaient
+élus et amovibles.--Quant aux décrets relatifs au clergé et aux
+édifices religieux, ils amenèrent des changements matériels, tels que
+Paris n'en avait pas éprouvé depuis plusieurs siècles.
+
+Le clergé de Paris s'était montré, dès l'origine, partisan de la
+révolution, et les Parisiens avait paru mettre leurs institutions
+nouvelles sous la protection des vieux patrons de la cité. Ainsi, on
+avait vu des prêtres et des moines dans les rangs du peuple au 14
+juillet; la plupart des curés avaient ouvert leurs églises aux
+assemblées électorales; la garde nationale avait fait bénir ses
+drapeaux dans l'église Notre-Dame, avec de grandes solennités; dans
+chaque district, les demoiselles étaient allées successivement en
+procession porter à Sainte-Geneviève des bouquets et des ex-voto ornés
+de rubans tricolores, le bataillon du district et la musique formant
+le cortége. Mais Paris n'était plus la ville catholique si fervente,
+si jalouse de sa foi, si fière de ses clochers et de ses moines;
+depuis un demi-siècle, les sarcasmes contre le luxe et les <p.124>
+désordres du haut clergé, contre les abus et l'oisiveté des couvents,
+étaient descendus des salons de la noblesse dans les cabarets de la
+multitude; aussi, les décrets de l'Assemblée relatifs au clergé excitèrent
+une vive émotion dans le peuple et la bourgeoisie, mais une émotion
+d'approbation, même de raillerie, et non de regrets. Paris avait alors
+60 églises paroissiales, 20 chapitres ou églises collégiales, 80
+autres églises ou chapelles, 3 abbayes d'hommes, 8 de filles, 53
+couvents d'hommes, 146 de filles. D'après un premier décret, qui
+plaçait les biens du clergé, devenus biens de la nation, sous la
+sauvegarde des municipalités et des gardes nationales, Bailly et La
+Fayette firent mettre les scellé sur les titres des biens
+ecclésiastiques et inventorier les mobiliers, bibliothèques, objets
+d'art, qui s'y trouvaient. Un deuxième décret ayant supprimé les
+ordres et congrégations de l'un et de l'autre sexe, excepté ceux qui
+étaient chargés de l'éducation publique et du soulagement des malades,
+la municipalité fit ouvrir les portes de tous les couvents, inscrivit
+sur un contrôle les religieux ou religieuses qui en sortirent et
+auxquels des pensions étaient allouées, et indiqua pour chaque ordre
+une maison conservée où se retirèrent ceux qui ne voulaient pas
+rentrer dans le monde. Enfin, un troisième décret ayant ordonné la
+vente d'une partie des biens du clergé pour une valeur de 400
+millions, et cette vente ne s'effectuant pas, la municipalité de Paris
+vint déclarer à l'Assemblée que, de toutes les maisons religieuses qui
+existaient dans la capitale, il y en avait vingt-sept précieuses par
+leur situation, leur étendue et leurs dépendances, dont la valeur
+était estimée à 200 millions et qu'on pouvait aliéner; elle proposa de
+les acquérir et d'en payer le prix en obligations qu'elle remplirait
+avec le produit des ventes partielles et successives. L'Assemblée
+accepta, et elle compléta cette mesure par la création d'un
+papier-monnaie ou d'_assignats_ qui avaient pour hypothèque les biens
+du clergé. Alors la commune devint propriétaire des vingt-sept <p.125>
+maisons désignées, parmi lesquelles étaient le prieuré
+Saint-Martin-des-Champs, les couvents des Jacobins de la rue
+Saint-Jacques et de la rue Saint-Honoré, les Grands-Augustins, les
+Carmes des Billettes et de la place Maubert, les Capucins de la rue
+Saint-Honoré et du Marais, les Minimes de la place Royale, l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés, les Feuillants de la rue Saint-Honoré, les
+Chartreux, les Théatins, etc. Quelques parties de ces édifices furent
+réservées pour servir de colléges ou d'hôpitaux; d'autres, surtout les
+chapelles dépouillées de leurs cloches et objets d'art, servirent de
+lieux d'assemblées aux districts; le reste, principalement les jardins
+et maisons, furent mis en vente.
+
+Cette révolution si importante pour la capitale, cette profanation,
+cette aliénation de propriétés autrefois si chères aux Parisiens,
+n'amena aucun tumulte et ne fit naître que des caricatures, des
+chansons, des plaisanteries sur les _nonnettes_ et les _frocards_.
+D'ailleurs, la réforme des couvents de Paris était regardée depuis
+longtemps, même par les catholiques sincères, comme indispensable, la
+plupart étant ou trop riches, ou inutiles, ou dégénérés de leur
+institution. Il en était de même des églises, devenues trop nombreuses
+et si mal distribuées que le faubourg Saint-Germain n'avait que deux
+paroisses pendant qu'il y en avait vingt et une dans la Cité. Aussi,
+les décrets qui supprimèrent ou réformèrent la plupart de ces églises
+furent reçus sans regret, bien qu'ils dussent entraîner la destruction
+de monuments antiques et populaires. Voici comment s'effectua cet
+autre changement: La constitution civile du clergé ayant réduit le
+nombre des diocèses et des paroisses, ordonné que les évêques et curés
+seraient nommés par les électeurs, enfin aboli les chapitres et
+chapelles, l'archevêché de Paris redevint un évêché, le nombre des
+églises paroissiales se trouva réduit à quarante-huit, qui furent
+déclarées propriétés municipales, les églises collégiales et <p.126>
+chapelles furent supprimées. Plus de cent églises de tout genre
+tombèrent ainsi dans le domaine national; et celles qui ne pouvaient
+être utilisées pour un service public furent sur-le-champ mises en
+vente avec leur mobilier, argenterie, cloches, ornements[82].
+
+ [Note 82: Nous dirons dans l'_Histoire des quartiers de
+ Paris_ les couvents et églises qui furent alors supprimés,
+ l'usage auquel ces bâtiments furent destinés, la date de leur
+ destruction, etc.]
+
+Ce grand changement fut complété par un décret qui déclara biens
+nationaux les biens des fondations soit de religion, soit d'éducation,
+soit de bienfaisance, c'est-à-dire ceux des _fabriques_, des colléges,
+des hôpitaux, lesquels étaient entre les mains du clergé;
+l'administration en fut confiée aux communes. Enfin, l'Assemblée ayant
+imposé aux prêtres le serment à la Constitution, l'archevêque de Paris
+(M. de Juigné, qui avait émigré) et la plupart des curés le
+refusèrent, et le pape excommunia ceux qui prêteraient ce serment.
+Alors les prêtres _insermentés_ ou _réfractaires_ furent destitués et
+exclus de leurs églises, quelques-uns essayant inutilement de faire
+résistance, et l'on procéda (27 janvier 1791) à des élections qui se
+firent dans l'église Notre-Dame avec plus d'appareil militaire que de
+sentiment religieux. Un mauvais prêtre, Gobel, membre de l'Assemblée
+constituante, fut élu évêque de Paris, et la plupart des curés furent
+choisis par les électeurs, non comme les plus dignes et les plus
+vertueux, mais comme les plus patriotes et les moins _cafards_.
+L'installation de l'évêque (27 mars 1791), ainsi que celle des
+nouveaux curés, se fit presque sans cérémonie religieuse, au milieu de
+l'indifférence voltairienne de la garde nationale, au milieu de
+l'indignation des royalistes, qui essayèrent de faire du scandale. Les
+églises paroissiales, que les prêtres constitutionnels transformèrent
+en succursales des clubs, et où l'on parla moins de l'Évangile que de
+la Constitution, furent interdites aux prêtres réfractaires; mais par
+respect pour la liberté des cultes, huit anciennes chapelles de <p.127>
+couvents leur furent attribuées pour y officier: la principale était
+celle des Théatins. Ces prêtres, qui avaient trouvé des asiles dans
+les hôtels des nobles, firent de ces chapelles des tribunes contre la
+révolution: ils déclarèrent les prêtres constitutionnels hérétiques et
+les excommunièrent avec tous ceux qui recevraient les sacrements de
+leurs mains. Alors le peuple poursuivit les insermentés de huées et
+d'insultes; il dévasta l'église des Théatins, en ferma les portes et
+maltraita les femmes qui voulaient y entrer; il brûla dans le
+Palais-Royal un mannequin du pape avec les journaux royalistes. Enfin,
+le roi, ayant voulu aller à Saint-Cloud pour faire ses Pâques de la
+main d'un prêtre réfractaire, on crut que ce voyage cachait un projet
+de fuite: alors le peuple sonna le tocsin, battit la générale,
+s'empara du Carrousel et de la place Louis XV. La Fayette accourut
+avec la garde nationale; mais celle-ci partageait les sentiments de la
+multitude: elle fit fermer les grilles, arrêta les voitures, et,
+malgré les ordres et les supplications de son général, elle força
+Louis XVI à rentrer dans son palais.
+
+
+
+§ IV.
+
+Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de
+Mars.
+
+
+Cependant, malgré le dégoût qu'ils avaient pris pour leurs églises et
+les cérémonies religieuses, les Parisiens n'avaient pas perdu leur
+amour de fêtes et de solennités, et ils saisissaient toutes les
+occasions de le satisfaire: mais il leur fallait maintenant,
+disaient-ils, «des fêtes raisonnables et des solennités patriotiques;»
+aussi, à l'époque du carnaval, d'un consentement unanime, ils
+supprimèrent les mascarades. «Le peuple, dit le journal de Prudhomme,
+a senti toute l'absurdité de cette monstrueuse coutume, et il faut
+espérer qu'elle ne se reproduira plus: ce sera encore un des
+bienfaits de la révolution[83].» Par contre, le roi étant venu <p.128>
+subitement dans l'Assemblée (4 février 1790) pour s'unir à elle et lui
+témoigner son attachement au nouvel ordre de choses, celle-ci répondit
+à cette marque de confiance par un serment civique, c'est-à-dire de
+fidélité à la nation, à la Constitution et au roi. Dès le soir même,
+le maire et les représentants de la commune descendirent sur la place
+de Grève, qui était couverte d'une foule immense; Bailly prononça le
+serment, et la multitude le répéta avec enthousiasme. Pendant
+plusieurs jours, la ville fut en fête: chaque district, chaque
+corporation, chaque bataillon de garde nationale, même chaque collége,
+vint à son tour sur les places publiques prononcer le serment.
+«Nouveauté patriotique, dit un journal, digne des républiques
+anciennes!»
+
+ [Note 83: _Révolutions de Paris_, nº 32, p. 60.--Ajoutons que
+ le carnaval était, sous l'ancien régime, l'occasion de scènes
+ hideuses où le peuple se vautrait dans l'ordure et la
+ crapule. «Dans ces jours-là, dit Mercier, ses divertissements
+ ont une empreinte de sottise et de villenie qui rapproche ses
+ goûts de ceux des pourceaux.»]
+
+Quelques mois après, Paris résolut de célébrer l'anniversaire du 14
+juillet par une fédération nationale: l'Assemblée approuva le projet
+de cette fête, et tous les départements y furent convoqués. Le
+Champ-de-Mars avait été choisi pour cette solennité, et, comme il
+n'était alors qu'une plaine fangeuse, des travaux furent entrepris
+pour le niveler et l'assainir; mais les ouvriers étant insuffisants
+pour cette opération, toute la population se porta à leur aide comme à
+une fête civique: districts, milices, corporations, prêtres, nobles et
+grandes dames s'empressèrent à manier la pelle, à traîner la brouette,
+et en quelques jours le champ fut prêt.
+
+Le 14 juillet, les fédérés des 83 départements, les députés de
+l'armée, la garde nationale, l'Assemblée et la municipalité partirent
+de la Bastille, traversèrent Paris et trouvèrent le Champ-de-Mars
+occupé par deux cent mille spectateurs qui bravaient la pluie en
+chantant et en dansant. Une messe fut célébrée par l'évêque <p.129>
+d'Autun, assisté de trois cents prêtres, sur un autel dressé en plein
+air et qui prit le nom d'autel de la patrie; les bannières des 83
+départements furent bénies et un _Te Deum_ chanté. Alors La Fayette
+monta à l'autel, et, au nom de la garde nationale, prononça le serment
+civique; le roi et le président de l'Assemblée le répétèrent, et
+quarante pièces de canon, cent musiques militaires, les acclamations
+de trois cent mille hommes, «qui faisaient trembler le ciel et la
+terre,» y répondirent. Ce fut la plus belle fête de la révolution: le
+soir, on dansa sur les ruines de la Bastille, et, pendant un mois, les
+Parisiens fêtèrent dans des banquets, des bals, des spectacles, leurs
+frères des départements.
+
+Huit mois après cette grande journée, Paris eut une solennité d'un
+autre genre et y montra le même enthousiasme: Mirabeau mourut (3 avril
+1791). Le peuple qui, pendant les trois jours de sa maladie, s'était
+porté en foule autour de sa demeure, fit fermer les magasins, les
+ateliers, les théâtres, et demanda que des honneurs extraordinaires
+fussent rendus au grand orateur de la révolution. L'Assemblée décréta
+que ses restes seraient portés à l'église Sainte-Geneviève,
+transformée en _Panthéon_ pour la sépulture des grands hommes. Toutes
+les autorités, la garde nationale, les clubs, les corporations, le
+peuple entier assistèrent à ces funérailles, qui furent célébrées avec
+la pompe la plus majestueuse. Le cortége partit de la rue de la
+Chaussé-d'Antin, où demeurait Mirabeau, et s'arrêta à l'église
+Saint-Eustache: là, Cérutti prononça un discours funèbre qui fut
+suivi, selon l'usage de la garde nationale, d'une salve de dix mille
+coups de fusil tirée dans l'église même. De là, on se dirigea à
+travers les Halles et la rue Saint-Jacques vers la vieille église
+Sainte-Geneviève, où l'on déposa le corps entre ceux de Descartes et
+de Soufflot, en attendant que le Panthéon fût achevé. Paris porta le
+deuil de Mirabeau pendant huit jours.
+
+Trois mois après (11 juillet 1791), les mêmes honneurs furent <p.130>
+rendus aux cendres de Voltaire, mais avec une pompe encore plus théâtrale.
+Ce fut la première de ces cérémonies imitées de l'antiquité, d'où le
+culte catholique se trouvait banni, et qui furent si communes pendant
+la révolution: char, musique, costumes, emblèmes, tout semblait
+emprunté aux Grecs et aux Romains. Le cortége partit des ruines de la
+Bastille, suivit les boulevards, stationna devant l'Opéra (théâtre de
+la porte Saint-Martin), passa par la place Louis XV, devant les
+Tuileries, sur le Pont-Royal, s'arrêta sur le quai des Théatins,
+devant la maison où Voltaire était mort et où se trouvait la nièce du
+grand homme avec les filles de Calas. De là, il stationna encore
+devant le Théâtre-Français (Odéon), où les comédiens lui firent de
+nouveaux honneurs, et enfin il arriva au Panthéon. Les Parisiens
+assistèrent à cette fête symbolique, ou, comme disaient les
+royalistes, «à cette parodie païenne d'une béatification,» avec autant
+d'enthousiasme que de gravité. Dans les circonstances où l'on se
+trouvait, l'apothéose de Voltaire était un événement politique: en
+effet, à cette époque, Louis XVI avait essayé de s'enfuir, et, captif
+dans les Tuileries, il attendait de l'Assemblée nationale ou son
+rétablissement ou sa déchéance.
+
+Dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille, étant sortis
+secrètement des Tuileries, avaient gagné à pied le quai des Théatins,
+où les attendaient deux voitures bourgeoises, et de là la porte
+Saint-Martin, où ils montèrent dans leur voiture de voyage. Ils se
+dirigèrent sur Montmédy pour chercher un asile dans l'armée de
+Bouillé. A la première nouvelle de cette fuite, la municipalité fit
+tirer le canon d'alarme; la garde nationale se rassembla; les clubs et
+les sections se mirent en permanence; les bonnets de laine et les
+piques descendirent dans les rues; les noms de roi, de reine, de
+Louis, de Bourbon furent effacés sur toutes les enseignes et les <p.131>
+tableaux des boutiques, avec les couronnes et les armoiries royales.
+Mais, l'Assemblée ayant pris rapidement les mesures les plus
+énergiques pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, la ville
+retrouva bientôt son calme: «les ouvriers s'occupèrent de leurs
+travaux, les affaires s'expédièrent avec la célérité ordinaire, les
+spectacles jouèrent comme de coutume, et Paris et la France apprirent
+par cette expérience, devenue si funeste à la royauté, que presque
+toujours le monarque est étranger au gouvernement qui existe sous son
+nom[84].»
+
+ [Note 84: Mémoires du marquis de Ferrières, II, 339.]
+
+Cependant, la famille royale avait été arrêtée à Varennes et revenait
+à Paris escortée par plus de cent mille hommes. Elle arriva vers le
+soir à la barrière Saint-Martin, suivit les boulevards extérieurs
+jusqu'à la barrière de Neuilly et entra par les Champs-Élysées pour
+gagner les Tuileries sans traverser les rues populeuses de la ville.
+La multitude s'était portée à sa rencontre, gardant un silence
+menaçant, et elle couvrait toute la route; les Champs-Élysées
+paraissaient hérissés de baïonnettes; la voiture allait au pas,
+enveloppée et protégée par un bataillon carré de trente hommes de
+profondeur. «Ce n'était pas une marche triomphale, dit un journal,
+c'était le convoi de la monarchie.» A la porte des Tuileries, la
+fureur du peuple éclata, et la garde nationale parvint avec peine à
+garantir de ses outrages la famille royale.
+
+L'Assemblée suspendit le roi de son pouvoir jusqu'à l'achèvement de la
+Constitution. Mais le parti républicain voulait la déchéance du
+monarque, et, pendant la discussion élevée à ce sujet, il tint tout
+Paris en rumeurs et en alarmes: la multitude enveloppait la salle du
+Manége, insultait les députés, menaçait d'attaquer les Tuileries; et
+quand le décret fut prononcé, les attroupements devinrent si alarmants
+que, le 16 juillet, l'Assemblée ordonna à la municipalité «de réprimer
+le désordre par tous les moyens que la loi mettait en son <p.132>
+pouvoir.» Le lendemain, la municipalité convoqua toute la garde nationale
+et lui fit occuper les principales places; mais les clubs ayant excité le
+peuple à signer une pétition pour la déchéance du roi, une grande
+foule se rendit au Champ-de-Mars: elle n'avait pas d'armes et se
+trouvait composée principalement d'oisifs, de curieux, de femmes,
+d'enfants. Cette foule signait la pétition sur l'autel de la patrie
+quand des patrouilles de garde nationale arrivèrent pour dissiper le
+rassemblement: elles furent accueillies par des injures, des pierres,
+et même un coup de pistolet tiré sur La Fayette. Alors la municipalité
+résolut de proclamer la loi martiale; elle se mit en marche avec le
+drapeau rouge déployé, huit canons, douze cents hommes, de la
+cavalerie, un appareil formidable. L'entrée dans le Champ-de-Mars se
+fit par trois détachements et trois côtés pour envelopper la
+multitude; mais, à la vue du drapeau rouge, des cris de fureur
+éclatèrent; des pierres furent lancées; la garde nationale, sans faire
+de sommations, tira en l'air; la foule se précipita vers l'autel de la
+patrie, et de là redoubla ses cris et ses pierres. Alors deux des
+trois détachements firent feu, et une centaine de malheureux tombèrent
+tués ou blessés; tout le reste s'enfuit et s'en alla porter la
+consternation dans la plupart des quartiers en essayant de les
+soulever: mais nul ne bougea. Le drapeau rouge resta déployé à
+l'Hôtel-de-Ville jusqu'au 7 août.
+
+Cette répression si précipitée d'une émeute peu redoutable, d'un
+rassemblement qui se serait dissipé de lui-même, eut les plus funestes
+suites. Le peuple en garda un profond ressentiment: il ne la pardonna
+jamais à la bourgeoisie; pour lui, La Fayette, Bailly et les
+_exécuteurs_ du 17 juillet ne furent que des assassins; l'uniforme de
+la garde nationale lui devint odieux; il appela le terrain de la
+fédération «le champ du massacre.»
+
+Cependant la Constitution était terminée: elle fut proclamée en <p.133>
+grande pompe sur les principales places de Paris, promenée au
+Champ-de-Mars, déposée au bruit du canon sur l'autel de la patrie;
+mais l'enthousiasme populaire avait été éteint dans le sang du 17
+juillet, et le roi, ainsi que l'Assemblée nationale, ne furent
+accueillis à cette fête qu'avec froideur et même des injures.
+
+Des élections nouvelles avaient été faites. D'après la Constitution,
+le droit électoral n'appartenait qu'aux citoyens _actifs_,
+c'est-à-dire payant une contribution de trois journées de travail, et
+ces citoyens actifs choisissaient des électeurs parmi ceux qui
+payaient une contribution de cent cinquante à deux cents journées: la
+multitude pauvre n'eut donc aucune part à ces élections, et ce fut
+pour elle un grand motif de réprobation contre la Constitution; aussi,
+les élections de Paris n'envoyèrent à la nouvelle Assemblée que des
+hommes de la bourgeoisie[85]. Bailly et La Fayette donnèrent leur
+démission: le premier fut remplacé par Pétion, l'un des chefs du <p.134>
+parti girondin, qui devint l'idole du peuple; le second ne fut pas
+remplacé; chacun des six chefs de division commanda la garde nationale
+à tour de rôle pendant un mois.
+
+ [Note 85: _Députés de Paris à l'Assemblée législative_:
+ Garran de Coulon, président du tribunal de Cassation;
+ Lacépède, administrateur du département; Pastoret,
+ procureur-syndic du département; Cérutti, administrateur du
+ département; Beauvais, docteur en médecine, juge de paix;
+ Bigot de Préameneu, juge du tribunal du quatrième
+ arrondissement; Gouvion, major général de la garde nationale;
+ Broussonnet, de l'Académie des sciences, secrétaire de la
+ Société d'agriculture; Cretté, propriétaire et cultivateur à
+ Dugny, administrateur du directoire du département;
+ Gorguereau, juge du tribunal du cinquième arrondissement;
+ Thorillon, ancien procureur du Châtelet, administrateur de
+ police, juge de paix de la section des Gobelins; Brissot de
+ Warville; Filassier, procureur-syndic du district de
+ Bourg-la-Reine; Hérault de Séchelles, commissaire du roi;
+ Mulot; Godart, homme de loi; Boscary jeune, négociant;
+ Quatremère-Quincy; Ramond; Robin (Léonard), juge du tribunal
+ du sixième arrondissement; Debry, administrateur du
+ département; Condorcet; Treihl-Pardailhan, administrateur du
+ département; Monneron, négociant.
+
+ Godart et Cérutti, décédés, Monneron, Gouvion et Boscary,
+ démissionnaires, furent remplacés successivement par
+ Lacretelle (5 novembre 1791), Alleaume (4 février 1792),
+ Kersaint (1er avril), Demoy (1er mai), et Dussault (6 juin).]
+
+
+
+§ V.
+
+Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats de
+Châteauvieux.--Journée du 20 juin.
+
+
+L'_Assemblée législative_ commence sa session (1er octobre 1791). Les
+émigrés ayant sollicité les rois absolus d'étouffer la révolution par
+la force des armes, la guerre est déclarée (20 avril 1792), aux
+applaudissements de tous les patriotes, à la grande joie des
+Parisiens, dont l'ardeur révolutionnaire ne s'est pas ralentie.
+
+La multitude avait été écartée de la garde nationale, dont les rangs
+n'étaient ouverts qu'aux citoyens actifs: au premier bruit de guerre,
+elle s'arme de piques, et, malgré les ordres de la municipalité, elle
+s'organise en compagnies désordonnées, qui font la loi dans les rues;
+son bonnet de laine rouge, cette coiffure du pauvre si méprisée des
+chapeaux à cornes et des perruques poudrées, devient tout à coup un
+emblème patriotique, et dans les clubs, les théâtres, les promenades,
+les Jacobins le portent comme le bonnet de la liberté; enfin, ce nom
+hideux de _sans-culottes_ que les habits de satin et les talons rouges
+avaient donné à la foule déguenillée des faubourgs, devient un titre
+révolutionnaire: les parias de l'ancien régime s'en font gloire et le
+jettent comme un cri de guerre et de vengeance à leurs ennemis. «De
+quels succès, dit le journal de Prudhomme, les contre-révolutionnaires
+peuvent-ils se flatter contre un peuple à qui tout sert, qui fait
+armes de tout pour défendre sa liberté? Avec l'air _Ça ira!_ on le
+mènerait au bout du monde, à travers les armées combinées de l'Europe;
+paré d'un noeud de rubans aux trois couleurs, il oublie ses plus <p.135>
+chers intérêts pour ne s'occuper que de la chose publique, et quitte
+gaiement ses foyers pour aller aux frontières. La vue d'un bonnet
+rouge de laine le transporte, parce qu'on lui a dit que ce bonnet
+était en Grèce, à Rome le signe de ralliement de tous les ennemis du
+despotisme. Enfin, le peuple commence à se compter et à se dire:
+Vingt-quatre mille hommes bien vêtus auront dorénavant mauvaise grâce
+à parler de la loi martiale devant trois cent mille hommes sans
+uniformes, mais armés.»
+
+Ces dispositions du peuple apparurent dans la _fête de la liberté_,
+donnée à l'occasion des soldats de Châteauvieux. Deux ans auparavant,
+ce régiment suisse, s'étant mis en rébellion à Nancy, avait engagé une
+bataille terrible contre la garde nationale des départements voisins:
+quarante des chefs de la révolte furent condamnés aux galères, et ils
+venaient d'être amnistiés par l'Assemblée constituante. Ils arrivèrent
+à Paris, et les Jacobins, en haine de la garde nationale et de
+l'aristocratie bourgeoise, les promenèrent processionnellement de la
+Bastille au Champ-de-Mars par les boulevards, avec les symboles
+antiques et modernes que la révolution avait mis en usage, étendards
+aux inscriptions démagogiques, bustes de Voltaire et de Rousseau,
+tables de la déclaration des droits, images sculptées de la Bastille,
+fers des condamnés tressés de fleurs, enfin un char, portant une
+statue de la Liberté, traîné par vingt chevaux _démocrates_. Les
+autorités ne prirent aucune part à cette fête; la garde nationale se
+tint en réserve dans ses postes; l'ordre, néanmoins, ne fut pas
+troublé. «Le peuple se rangea, s'aligna, à la vue d'un épi de blé qui
+lui fut présenté en guise de baïonnette, depuis la Bastille jusqu'au
+Champ-de-Mars.» Aussi les journaux révolutionnaires s'écrièrent: «Ils
+ont appris à connaître le peuple de Paris, à le respecter, à
+l'admirer, les administrateurs ineptes du directoire, les officiers de
+l'état-major de la garde parisienne, cette cour envieuse et <p.136>
+scélérate avec tous les agents qu'elle tient à sa solde! Bon peuple de
+Paris, cette journée te vaudra l'honneur de servir de modèle au reste de
+la France et aux autres nations. Persévérance et courage!»
+
+Les constitutionnels répondirent à la fête donnée aux soldats de
+Châteauvieux par une pompe funéraire célébrée en l'honneur de
+Simonneau, maire d'Étampes, assassiné dans une émeute. Le peuple à son
+tour s'en tint éloigné. Cette lutte à coups de fêtes et de costumes
+présageait de sanglants événements.
+
+La guerre était commencée; mais dès les premières hostilités, nos
+armées avaient éprouvé un échec. Aussitôt les Parisiens crièrent à la
+trahison et demandèrent des mesures de rigueur contre les prêtres
+réfractaires et les émigrés. L'assemblée décréta ces mesures et
+ordonna la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris. Le
+roi refusa de sanctionner ces décrets: alors les Jacobins résolurent
+de l'y contraindre par la force et soulevèrent le peuple.
+
+Le 20 juin, les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et
+Saint-Marceau se réunissent près de la Bastille et sont grossis des
+compagnies de piques et d'une foule immense, avec ou sans armes, mêlée
+de femmes et d'enfants. Certains de l'approbation secrète de Pétion et
+dédaignant les ordres de la municipalité, ils se mettent en marche par
+les boulevards et la rue Saint-Honoré, ayant à leur tête les tables de
+la déclaration des droits, escortées par des canons, et pénètrent dans
+la salle de l'Assemblée pour lui présenter une pétition contre le
+pouvoir exécutif «au nom de la nation, qui a les yeux fixés sur
+Paris.»
+
+Le cortége, composé de vingt-cinq à trente mille personnes, offrait le
+plus étrange comme le plus alarmant des spectacles: c'était à la fois
+une fête populaire et un commencement d'insurrection. On voyait
+pêle-mêle des femmes et des enfants ayant ou des armes, ou des <p.137>
+rameaux verts, ou des bouquets de fleurs; des hommes demi-nus, en
+sabots, avec des piques, des haches, des bâtons, des broches, des
+couteaux, portant des culottes déchirées pour bannières; des gardes
+nationaux avec ou sans uniformes, ayant au bout de leurs fusils des
+inscriptions menaçantes. Tous, en défilant devant l'Assemblée
+silencieuse et confuse, chantaient et criaient: Vive la nation! A bas
+le veto! Vivent les sans-culottes! A bas les prêtres! Les aristocrates
+à la lanterne!
+
+De la salle du Manége les insurgés suivirent la terrasse des
+Feuillants[86] et continuèrent à défiler le long de la façade du
+château, devant lequel étaient rangés dix bataillons de garde
+nationale. Quatorze autres bataillons étaient dans le château, les
+cours et la place du Carrousel. La foule sortit du jardin par la porte
+du Pont-Royal. La garde nationale résista encore; mais les officiers
+municipaux firent ouvrir les portes, et le peuple envahissant le
+Carrousel, s'entassa à la porte de la cour royale. La garde nationale
+résista encore; mais les officiers municipaux ayant fait ouvrir cette
+porte, la foule se précipita dans la cour, entra dans le château et
+monta une pièce de canon dans les appartements.
+
+ [Note 86: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ ch. XI.]
+
+Le roi, voyant que les portes intérieures allaient être enfoncées,
+ordonna de les ouvrir et faillit être écrasé par la cohue. Protégé par
+quelques gardes nationaux, il monta sur une table, et, pendant deux
+heures, il résista aux demandes, aux insultes, aux cris de la foule
+qui augmentait sans cesse, mais dont une grande partie n'était
+qu'égarée, entraînée ou même amenée par la curiosité; enfin, Pétion
+arriva, harangua le peuple et l'engagea à se retirer. Les appartements
+furent ouverts, et la multitude y défila avec tumulte, mais sans
+excès, saluant même la reine qui s'était établie dans une salle avec
+ses enfants pour diviser la masse populaire et favoriser l'évacuation
+du château.
+
+Cette journée excita l'indignation du parti constitutionnel: <p.138>
+Pétion fut suspendu de ses fonctions; la bourgeoisie parisienne, dans
+une pétition qui portait huit mille signatures, demanda à l'Assemblée la
+punition des chefs de l'insurrection; La Fayette, qui commandait
+l'armée de la Meuse, accourut à Paris pour en finir avec les Jacobins
+par la force; mais il sollicita vainement la garde nationale de
+marcher sur le club: il ne put réunir cent hommes, et s'en alla
+désespéré. Plusieurs sections proposèrent de le mettre en accusation;
+toutes redemandèrent leur _vertueux maire_.
+
+La majorité de la population était pourtant satisfaite de la
+Constitution, favorable au roi, pleine de haine contre les démagogues;
+mais, comme elle se défiait en même temps de la cour, de ses projets
+de contre-révolution, de ses intelligences avec l'étranger, elle
+restait immobile, incertaine, divisée, et laissait agir le parti
+jacobin, qui voulait conjurer le danger extérieur par le renversement
+de Louis XVI.
+
+
+
+§ VI.
+
+Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du 10 août.
+
+
+Cependant les Prussiens approchaient de nos frontières. Un camp de
+réserve avait été formé à Soissons pour recevoir les volontaires des
+départements; trois bataillons furent organisés à Paris, forts
+ensemble de seize cents hommes, et sortirent de la ville les 11, 20 et
+22 juillet. Le 11 juillet, l'Assemblée déclara la patrie en danger,
+et, le 22, elle ordonna la levée de cent mille volontaires des gardes
+nationales. Le même jour, la municipalité proclama le décret du danger
+de la patrie sur toutes les places publiques, avec une pompe imposante
+et sévère. Toute la garde nationale était sur pied; le canon d'alarme
+tirait de moment en moment; les officiers municipaux allaient dans les
+principales rues, au bruit de l'artillerie et de la musique, lire le
+décret et déployer la bannière où était inscrit: _Citoyens, la <p.139>
+patrie est en danger!_ Huit amphithéâtres avaient été dressés à la place
+Royale, au parvis Notre-Dame, à la place Dauphine, à l'Estrapade, à la
+place Maubert, devant le Théâtre Français (Odéon), devant le
+Théâtre-Italien (salle Favart) et au carré Saint-Martin. Sur chacun de
+ces amphithéâtres était une tente couverte de guirlandes, chargée de
+couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la
+liberté; le drapeau de la section était planté sur le devant et
+flottait au-dessus d'une table posée sur deux caisses de tambour;
+trois officiers municipaux et six notaires recevaient à cette table
+les enrôlements; sur les côtés étaient des faisceaux de drapeaux, et
+sur le devant les volontaires formaient un cercle renfermant deux
+pièces de canon et la musique. Cette cérémonie excita un grand
+enthousiasme: des rangs de la garde nationale et de la multitude
+sortaient à chaque instant des jeunes gens pleins d'ardeur qui
+allaient se faire inscrire au registre patriotique; puis ils
+descendaient de l'estrade en criant: Vive la nation! au bruit de la
+musique, au milieu des acclamations des assistants et des
+embrassements des femmes, qui les couronnaient de fleurs.
+
+Le contingent de Paris, ou plutôt du département, était de dix-sept
+bataillons de cinq à six cents hommes, en y comprenant les trois qui
+étaient au camp de Soissons. Pendant la première semaine, il y eut
+mille à douze cents inscriptions par jour, et, en moins de trois
+semaines, trente-quatre bataillons, au lieu de dix-sept, étaient au
+complet; mais ils ne purent être organisés que quinze jours après et
+ne partirent qu'au commencement de septembre.
+
+La déclaration du danger de la patrie exalta les sentiments
+révolutionnaires des Parisiens et les remplit d'indignation contre le
+monarque qui avait appelé les étrangers à sa délivrance. Pendant
+quinze jours, la ville fut dans des alarmes et des agitations
+continuelles, et les journaux jacobins ne cessèrent de la pousser <p.140>
+à se débarrasser de la royauté par une insurrection. «Puisque Paris,
+disait Prudhomme, a donné le premier exemple aux villes de l'empire,
+puisque, par l'immensité de sa population et de ses ressources, cette
+grande cité a continué d'être le principal foyer de la révolution,
+peuple de Paris, lève-toi tout entier, point de demi-mesures!...» Les
+décrets de l'Assemblée tendirent à enlever à la cour tous ses moyens
+de défense, et, au contraire, à créer une armée à l'insurrection qui
+se préparait: ainsi, on ne laissa à Paris d'autres troupes de ligne
+qu'un régiment suisse; on forma pour la garde des prisons, des
+tribunaux et la police générale une gendarmerie spéciale composée
+presque entièrement d'anciens gardes-françaises; on décréta que les
+citoyens non inscrits dans la garde nationale ne devaient pas moins le
+service tant que la patrie serait en danger, et l'on ordonna de les
+armer de piques, à défaut de fusils. Cette garde fut alors composée de
+cent vingt mille hommes, mais il n'y en avait pas vingt-cinq mille
+habillés et équipés[87].
+
+ [Note 87: «Il faut remarquer que beaucoup se font remplacer,
+ que les remplaçants sont de pauvres gens négligents et
+ malpropres, ce qui répugne les autres volontaires de faire le
+ service; que les corps de garde sont peu gardés par cette
+ raison; que les grenadiers sont des gens fermes et instruits
+ au service; que les canonniers sont des jeunes gens
+ bouillants et pleins de feu; mais qu'en général il n'y a pas
+ d'ensemble dans le corps de la garde nationale.» (Note
+ trouvée au château des Tuileries le 10 août.)]
+
+Une nouvelle révolution était imminente, et les Jacobins la
+préparèrent presque ouvertement. Danton, président du club des
+Cordeliers, en traça le plan; Pétion et le conseil général de la
+commune promirent leur coopération; le noyau de l'armée
+révolutionnaire devait être un corps de fédérés marseillais et bretons
+récemment arrivés à Paris; mais on était certain du concours de la
+multitude. L'insurrection fut précipitée par le manifeste du duc de
+Brunswick qui dévoilait si maladroitement les intelligences de la cour
+avec l'étranger, et le renversement du trône fut la réponse des <p.141>
+Parisiens à cette insolente agression.
+
+Le 5 août, la section des Quinze-Vingts, qui ordinairement donnait le
+mouvement aux autres, arrête que «si l'Assemblée législative n'a pas
+prononcé, le 9, la déchéance du roi, à minuit le tocsin sonnera, la
+générale battra et tout se lèvera à la fois.» Quarante-six sections
+adhèrent à cet arrêté, et l'une d'elles, la section Mauconseil,
+proclame d'elle-même la déchéance. Le 10, à minuit, les fédérés, au
+nombre de mille, sont en armes; les sections ont nommé des
+commissaires «pour se réunir à la commune, y remplacer de gré ou de
+force le conseil général et sauver la patrie;» trois corps d'insurgés,
+composés de gardes nationaux, d'hommes à piques, même de gens sans
+armes, commencent à se former au faubourg Saint-Antoine, au faubourg
+Saint-Marceau, aux Cordeliers; le tocsin et le tambour retentissent
+dans tous les quartiers, et l'insurrection se met en marche.
+
+Cependant, la cour avait fait ses dispositions pour la repousser: la
+garde nationale, convoquée à la défense des Tuileries, remplissait le
+jardin de ses bataillons; le commandant général, Mandat, avait mis un
+bataillon à la Grève, de l'artillerie au Pont-Neuf, de la gendarmerie
+au Louvre, pour prendre en queue et en flanc la colonne du faubourg
+Saint-Antoine et l'empêcher de se joindre aux deux autres. Mais les
+commissaires des sections s'emparent sans résistance de
+l'Hôtel-de-Ville, se constituent en commune insurrectionnelle et
+éloignent sur le champ le bataillon de la Grève et l'artillerie du
+Pont-Neuf; ils mandent à leur barre Mandat, qui est décrété
+d'accusation et assassiné sur les marches de l'hôtel; ils nomment
+commandant général Santerre, qui est à la tête de la colonne du
+faubourg Saint-Antoine. Alors les trois corps d'insurgés se réunissent
+sur les quais et se dirigent vers les Tuileries par les deux rives de
+la Seine et les rues voisines du Louvre, pendant que le désordre se
+met dans les rangs des défenseurs du château: les canonniers <p.142>
+placés dans les cours tournent leurs pièces ou les mettent hors de
+service; les bataillons postés dans le jardin, après une revue du roi,
+se dispersent ou vont se réunir aux insurgés; deux seulement, les
+bataillons des Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas, déjà signalés
+par leur ardeur royaliste, restent à la défense des Tuileries avec
+douze cents Suisses et cinq cents gentilshommes.
+
+A huit heures du matin, l'avant garde de l'insurrection, composée
+d'hommes à piques et de fédérés, arrive en tumulte dans le Carrousel,
+enfonce les portes de la cour royale et pénètre sans résistance
+jusqu'au vestibule et au grand escalier; là étaient massés les
+Suisses, avec lesquels ils parlementent. Cependant le roi, à
+l'approche de la foule, avait quitté le château et s'était retiré dans
+l'Assemblée avec sa famille, escorté par la garde nationale, au milieu
+des cris du peuple qui avait déjà envahi la terrasse des Feuillants.
+Il y était à peine arrivé que le combat s'engage entre les Suisses et
+la multitude, qui, frappée à bout portant de l'escalier, des fenêtres,
+des corps de logis de la cour royale, s'enfuit en couvrant le sol de
+ses morts et en criant à la trahison. Les Suisses sortent en deux
+colonnes et balayent en un clin d'oeil le Carrousel et les rues
+voisines; le château se croit victorieux; ses défenseurs se disposent
+à marcher sur l'Assemblée, et celle-ci était résolue à mourir à son
+poste, lorsque le corps d'armée des insurgés, recueillant les fuyards,
+débouche par le Louvre, les guichets, le Pont-Royal, avec des cris de
+vengeance et de fureur. Aussitôt il décharge ses canons sur les
+Suisses, les repousse de la place, se précipite dans les cours, malgré
+le feu qui part de toutes les croisées, et incendie les corps de logis
+de la cour royale; mais ce n'est qu'après trois heures de combat, et
+lorsqu'une colonne, s'emparant de la terrasse du bord de l'eau, eut
+attaqué le château par le jardin, qu'il envahit les Tuileries. Les
+Suisses se retirent en bon ordre par le jardin, la place Louis XV, <p.143>
+les Champs-Élysées, tombant un à un, défendant le terrain pied à pied
+contre des masses d'assaillants, et ils ne sont complétement dispersés
+que par les canons du faubourg Saint-Marceau qui les prennent en flanc
+du côté du pont Louis XVI. A midi, la multitude avait dévasté le
+château, et elle se précipita dans l'Assemblée, apportant des armes,
+des bijoux, des meubles, amenant des prisonniers, demandant la
+déchéance du roi et la punition «des traîtres qui avaient assassiné le
+peuple.» L'Assemblée décréta la suspension du pouvoir exécutif, la
+translation de la famille royale au Luxembourg et la convocation d'une
+Convention nationale.
+
+«Quel spectacle offrait Paris et surtout le lieu de la scène vers le
+soir de la journée du 10 août! Tous les travaux interrompus, le
+commerce suspendu, les ateliers déserts, toutes les rues hérissées
+d'armes, tous les regards, tous les pas dirigés sur le château des
+Tuileries, qu'indiquaient assez de longs torrents de fumée. Le
+Carrousel était comme une fournaise ardente; pour entrer au château,
+il fallait traverser deux corps de logis incendiés, et on ne pouvait
+le faire sans passer sur une poutre enflammée ou sans marcher sur un
+cadavre. La façade du palais était criblée de haut en bas par les
+canons nationaux; dans le vestibule, l'escalier, la chapelle, les
+appartements, rien de plus hideux, de plus horrible; les murailles
+teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de
+tronçons d'armes, un pan du manteau royal distribué à qui voulait s'en
+souiller les mains, des débris de meubles et de bouteilles, et partout
+des cadavres. La porte du château donnant sur la terrasse était
+obstruée par des monceaux d'autres cadavres; toutes les allées du
+jardin en étaient jonchées de même: on trouvait des cadavres au pied
+des arbres, au bas des statues de marbre et recouverts par l'herbe et
+les fleurs du parterre. Au pont Tournant, comme pour donner la
+dernière touche à cette image effroyable, la caserne de bois des <p.144>
+Suisses brûlait, et sa flamme sinistre éclairait cinq ou six voitures
+qu'on chargeait de morts sur la place Louis XV[88].»
+
+ [Note 88: _Révol. de Paris_, t. XIV.]
+
+Il y eut deux mille hommes tués dans cette bataille, dont douze à
+treize cents Parisiens: aussi la population se regarda-t-elle comme
+ayant été décimée par la trahison de la cour, et, dès ce moment, il y
+eut dans la multitude la pensée de venger ce qu'elle appelait le
+massacre du 10 août par l'extermination des royalistes.
+
+
+
+§ VII.
+
+Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Départ
+des bataillons de volontaires.
+
+
+Pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, Paris fut dans
+l'anarchie la plus complète: c'était la multitude ignorante, brutale,
+sanguinaire qui venait de remporter la victoire; ce fut elle qui
+domina dans la commune insurrectionnelle, composée presque entièrement
+de gens sans instruction et sans probité. Alors commença le règne de
+cette fameuse Commune, qui, usurpant tous les pouvoirs, domina pendant
+deux ans la représentation nationale, Paris et la France, qui
+déshonora la révolution par ses crimes, qui précipita violemment sa
+marche, qui ne tomba que lorsque s'arrêta la révolution elle-même!
+Pendant les premiers temps de sa puissance, elle siégeait nuit et jour
+et rendait en vingt-quatre heures deux cents arrêtés. Elle envoya
+Louis XVI et sa famille dans la tour du Temple et les fit garder avec
+la plus grande rigueur. Elle fit enterrer les victimes du 10 août
+«sans les momeries sacerdotales, inutiles à la mémoires d'hommes
+libres, qui ne reconnaissent d'autre dieu que la liberté et d'autre
+culte que celui de l'égalité.» Elle ordonna la destruction des statues
+des rois, des monuments et des emblèmes «qui rappelaient au <p.145>
+peuple les temps de l'esclavage sous lequel il avait gémi;» et alors
+furent renversées la statue de Louis XIII à la place Royale, celles de
+Louis XIV à la place Vendôme, de Louis XV à la place qui prit le nom de
+la Révolution, et même celle de Henri IV, jadis si populaire. Elle fit
+casser le directoire du département, accusé de royalisme, suspendre
+les six tribunaux de Paris, dissoudre les bataillons des
+Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères, bouleverser la garde
+nationale par le décret du 18 août, décret qui donna à cette garde le
+nom de _sections armées_, abolit les compagnies de grenadiers et de
+chasseurs, composées de gens riches, et fit entrer pêle-mêle dans les
+compagnies tous les citoyens avec ou sans uniformes, avec ou sans
+armes, ce qui mit Paris sous la domination des piques et des
+sans-culottes. Elle institua un comité de surveillance, qui eut la
+police de Paris, exerça réellement la dictature la plus tyrannique et
+domina la Convention elle-même. Elle força l'Assemblée à créer un
+tribunal révolutionnaire, dont les membres furent élus par les
+sections, qui jugeait sans appel et envoya à l'échafaud, dressé en
+face des Tuileries encore fumantes et ensanglantées, vingt-deux
+royalistes ou _conspirateurs_ du 10 août. Enfin, quand le danger
+extérieur s'aggrava, quand les Prussiens eurent passé la frontière et
+pris Longwi, elle décréta qu'il serait formé un camp à Montmartre, que
+les cloches seraient converties en canons, les fers des grilles en
+piques, l'argenterie des églises en monnaie; que des visites
+domiciliaires seraient faites pour découvrir les armes, arrêter les
+suspects et enchaîner les conspirateurs. En effet, du 29 au 30 août,
+les barrières furent fermées, la Seine barrée, les voitures arrêtées,
+les rues désertes, et, à une heure du matin, les commissaires de la
+commune, assistés des sections armées, firent leurs visites. Tout
+citoyen trouvé hors de son domicile fut réputé suspect, et l'on jeta
+ainsi dans les prisons cinq à six mille individus; nobles, prêtres <p.146>
+réfractaires, gens de l'ancienne cour, officiers de la garde
+nationale, etc.
+
+Le comité de surveillance, où régnait Marat, voyant le nombre des
+prisonniers et croyant ou feignant de croire qu'un nouveau succès des
+Prussiens exciterait une insurrection royaliste, résolut de faire une
+Saint-Barthélémy dans les prisons. C'était la pensée féroce de la
+multitude, qui, voyant partout des traîtres, était dans une exaltation
+poussée jusqu'à la rage et ne demandait que la mort de ses ennemis. On
+ne parlait que des projets de vengeance des royalistes; on répandait
+le bruit qu'une armée entière de nobles et d'anciens gardes du roi
+était prête à égorger les patriotes; on ajoutait que le plan des rois
+du Nord était d'exterminer toute la population parisienne. «Qu'ils
+viennent, disait un des orateurs populaires à l'Assemblée, qu'ils
+viennent relever les murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces
+anthropophages couronnés. Si la victoire trahit notre cause, les
+torches sont prêtes... Ils ne trouveront que des cendres à recueillir
+et des ossements à dévorer!» Enfin, dans le comité de défense de
+l'Assemblée, on agita la question d'abandonner Paris; mais Danton: «La
+France est dans Paris, dit-il; si vous abandonnez la capitale à
+l'étranger, vous lui livrez la France... Il faut nous maintenir ici
+par tous les moyens et nous sauver par l'audace... Il faut... (et avec
+un geste effrayant) il faut faire peur aux royalistes!...»
+
+Paris, menacé de ruine par l'étranger, en proie à l'anarchie, dominé,
+égaré par quelques hommes sanguinaires, était alors fou de terreur et
+de haine et présentait dans toutes ses parties le spectacle le plus
+terrible: des troupes de volontaires partant pour l'armée, des bandes
+d'ouvriers allant travailler au camp de Montmartre; les femmes
+fabriquant dans les églises des habits et des tentes; des orateurs
+populaires semant l'alarme dans les rues; les places publiques
+occupées par des théâtres d'enrôlement; les barrières fermées; des <p.147>
+hommes armés, des canons, des patrouilles, des postes partout. Tout à
+coup, le 2 septembre (c'était un dimanche), le bruit se répand que
+Verdun est pris, que les Prussiens marchent sur Paris, que les
+royalistes s'agitent dans leurs hôtels et les prisons pour leur livrer
+la ville. La Commune fait placarder des affiches menaçantes; deux
+sections (Poissonnière et Luxembourg) décrètent de massacrer les
+prisonniers; on tire le canon d'alarme; on sonne le tocsin; on arbore
+le drapeau noir sur les tours Notre-Dame; toute la population semble
+frappée de terreur ou de vertige: «Courons aux prisons! ce cri
+terrible, raconte un témoin, retentit à l'instant d'une manière
+spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places
+publiques, dans tous les rassemblements, enfin dans l'Assemblée
+nationale même: qu'il ne reste pas un seul de nos ennemis vivants pour
+se réjouir de nos revers et frapper nos femmes et nos enfants[89].»
+Alors des rassemblements se forment autour des prisons, principalement
+autour de celle de l'Abbaye, où l'on amenait vingt-quatre prêtres;
+deux ou trois cents hommes, la plupart, dit-on, ouvriers ou gens de
+boutique des rues voisines, excités par les satellites du comité de
+surveillance, se jettent sur ces vingt-quatre prêtres et les
+massacrent; puis, enivrés de leur crime, ils courent aux Carmes et à
+Saint-Firmin, et égorgent dans ces deux prisons deux cent
+quarante-quatre prêtres. Ils reviennent à l'Abbaye et tuent encore
+soixante-quatre Suisses ou gardes du roi; puis ils forment un tribunal
+présidé par un huissier du faubourg Saint-Antoine, Maillard, l'un des
+assaillants de la Bastille, le général des femmes du 5 octobre, et ils
+y font comparaître cent six prisonniers: quarante-cinq sont «mis en
+liberté par jugement du peuple;» les autres «condamnés à mort et
+exécutés sur-le-champ[90].» Un des membres de la commune, <p.148>
+Billaud-Varennes, encourage les meurtriers, leur fait distribuer des
+vivres, promet à chacun 24 liv. «pour son travail.»
+
+ [Note 89: _La vérité entière_, par Méhée.]
+
+ [Note 90: Ce sont les termes du registre des écrous, qui
+ existe encore.]
+
+Les assassins, les jours suivants, au nombre de quatre cents au plus,
+se partagent par petites bandes et se portent à toutes les prisons, où
+ils tuent non-seulement les prisonniers politiques, mais les détenus
+ordinaires qui s'y trouvaient: à la Force, on forma un tribunal comme
+à l'Abbaye, et, sur 375 prisonniers, 167 périrent; au Châtelet, on tua
+189 voleurs ou faussaires; aux Bernardins, 60 forçats; à la
+Salpêtrière, 30 filles publiques; à Bicêtre, des fous, des employés,
+des enfants. «C'était un épurement, disaient les meurtriers, c'était
+le peuple-Hercule nettoyant les écuries d'Augias.» Le massacre était
+devenu un spectacle, une jouissance; une foule sanguinaire faisait
+cercle autour des victimes, applaudissait aux assassins, et, à la
+Force, les profanations les plus sauvages furent commises sur le
+cadavre de la princesse de Lamballe. Il y eut, dit-on, près de mille
+victimes qu'on jeta dans des charrettes et qu'on porta tout à
+découvert au cimetière de Clamart. Paris resta immobile pendant ce
+long crime, et trois à quatre cents assassins, la plupart ivres,
+parcoururent ses rues pendant quatre jours sans qu'une main se levât
+contre eux! Santerre, complice du comité de surveillance, refusa de
+convoquer la garde nationale; le maire Pétion courut à la Force et vit
+son pouvoir méconnu; le ministre Roland fut menacé du sort des
+royalistes; enfin, l'Assemblée, terrifiée après une vaine tentative,
+se tint dans un lâche silence!
+
+Le comité de surveillance avoua hautement qu'il avait ordonné le
+massacre; sa puissance ou la terreur qu'il inspirait s'en trouva
+augmentée, et alors il se livra à tous les excès. Ses membres
+dévastèrent les propriétés nationales, dilapidèrent les fonds publics,
+contribuèrent au pillage du garde-meuble; ils s'emparèrent des
+richesses des églises, du mobilier des émigrés, des dépouilles des <p.149>
+victimes de septembre; ils désorganisèrent la police ordinaire,
+laissèrent la force publique sans action: alors les voleurs eurent
+libre carrière, et l'on en vit dans les promenades arrachant les
+bijoux des femmes, pour en faire, disaient-ils, un don à la patrie.
+Paris parut retombé dans l'état sauvage, et, comme au moyen-âge, les
+habitants de quelques sections se confédérèrent pour se garantir
+mutuellement leurs biens et leur vie. «Commune active, mais despote,
+disait Roland à l'Assemblée, peuple excellent, mais dont une partie
+saine est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre est travaillée
+par les flatteurs et enflammée par la calomnie; confusion de pouvoirs,
+mépris des autorités, force publique faible ou nulle par un mauvais
+commandement, voilà Paris!» «Et les Parisiens osent se dire libres!
+s'écriait l'intrépide, l'éloquent Vergniaud; ils ne sont plus
+esclaves, il est vrai, des tyrans couronnés, mais ils le sont des
+hommes les plus vils, des plus détestables scélérats!»
+
+C'est au milieu de cette anarchie que se fit le départ des bataillons
+de volontaires parisiens, au nombre de trente et un, forts chacun de
+cinq à six cents hommes, et formant, avec les trois bataillons partis
+en juillet, un effectif de dix-huit mille combattants. Leur
+organisation avait été retardée, avant le 10 août, par la tiédeur ou
+l'incurie du pouvoir exécutif, après le 10 août, par le désordre
+général de l'administration; mais, à la nouvelle de la prise de
+Longwi, leur départ fut précipité; il commença le 1er septembre et
+continua les jours suivants, au milieu du massacre des prisons et sans
+qu'aucun d'eux détournât ses regards sur les victimes royalistes[91].
+L'exaltation révolutionnaire étouffait-elle donc tout sentiment <p.150>
+de pitié dans ces bataillons qui n'étaient pas uniquement composés de
+tailleurs et de savetiers, ainsi que le disaient les émigrés, mais de
+la jeunesse bourgeoise la plus éclairée[92]? Ils partirent pour la
+croisade révolutionnaire pleins d'un sombre enthousiasme, d'une
+allégresse fiévreuse, aux chants de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_,
+accompagnés par la musique des sections, au milieu de la foule qui
+criait: Vive la nation! à travers les embrassements, les larmes, les
+transports des femmes, qui leur donnaient de l'argent, des armes, des
+vêtements. La plupart conservèrent les noms des sections où ils
+avaient été levés, et l'on vit figurer glorieusement dans les
+bulletins de nos victoires les noms parisiens de Mauconseil, des
+Lombards, des Gravilliers, etc. Ces bataillons si jeunes, qui savaient
+à peine se servir de leurs armes, à Jemmapes, tinrent ferme sous le
+triple feu des redoutes autrichiennes, reçurent le choc des dragons
+impériaux et enlevèrent d'un bond les hauteurs gardées par les
+grenadiers hongrois. Ce furent eux qui quittèrent les derniers le
+champ de bataille de Neerwinden, qui décidèrent le gain de la bataille
+de Hondschoote, qui formèrent la terrible garnison de Mayence; ils
+figurèrent dans toutes les batailles de la Vendée. C'étaient dans <p.151>
+ces bataillons que se trouvaient ces _enragés_ dont parle Dumouriez, qui
+dansaient la _Carmagnole_ sous le feu des canons ennemis. Leurs
+commandants, jeunes, braves, intelligents, arrivèrent rapidement aux
+plus hauts grades; quelques-uns même ont pris place parmi les
+illustrations militaires de la France. Enfin, de leur rangs sont
+sortis le maréchal Maison, grenadier au 3e bataillon; le général
+Dutaillis, capitaine au bataillon des Filles-Saint-Thomas; le général
+Friant, l'une des célébrités de l'Empire; les généraux Leval,
+Thiébault, Gratien, etc.
+
+ [Note 91: On ne cite qu'un seul volontaire qui ait pris part
+ aux massacres de septembre: c'est le nommé Charlot,
+ perruquier, l'un des assassins de la princesse de Lamballe;
+ mais, en arrivant à l'armée, il fut tué par ses
+ camarades.--Deux bataillons, celui de Mauconseil et le 1er
+ Républicain, se souillèrent, à Réthel, du sang de quatre
+ déserteurs de l'armée des princes, domestiques d'émigrés qui
+ venaient se jeter dans l'armée française et qu'ils prirent
+ pour des émigrés nobles. Les deux bataillons furent cernés,
+ désarmés par le général Beurnonville; on leur ôta leurs
+ drapeaux, on les fit bivouaquer dans les fossés de Mézières,
+ enfin on ne leur rendit leur rang dans l'armée qu'après la
+ punition des plus coupables et les plus touchantes marques de
+ repentir.]
+
+ [Note 92: Il y avait quelques femmes dans ces bataillons;
+ parmi elles on peut citer la citoyenne _Garnejoux_, du 12e
+ bataillon, dit de la République, qui se trouva aux batailles
+ de Vibiers, Doué, Saumur, Châtillon, «où elle combattit avec
+ le courage d'un vrai républicain,» et reçut une récompense
+ nationale; la citoyenne _Minard_, qui partit avec son mari,
+ le citoyen Fortier: pendant trois campagnes, elle fit le
+ service de canonnier dans le 10e bataillon, et reçut une
+ récompense nationale; la citoyenne _Rocquet_, etc.]
+
+Voici les noms de ces bataillons, la gloire de Paris, avec ceux de
+leurs commandants, la date de leur départ, les lieux où ils se
+distinguèrent:
+
+
+DÉPART DES BATAILLONS DE VOLONTAIRES. <p.152>
+
++---------------------+--------+---------------------+-------------------+
+|Noms. |Date de |Commandants. |Batailles ou |
+| |Départ. | |Sièges |
++---------------------+--------+---------------------+-------------------+
+|1er bataillon de |22 |J. B. Perrin |Bataille de |
+| Paris. |juillet | | Jemmapes. |
+| |92 | | |
+| | | | |
+| | / \ |
+| | |Haquin, gén. de |Combat de |
+| | | division en l'an III| Linselles. |
+| | |Malbrancq, général de| |
+| | | brigade en |Prise de Menin. |
+|2e id. |20 juil.< l'an II, mort en > |
+| | | 1823. |Bat. de l'Ourthe. |
+| | |Gratien, commandant | |
+| | | en 2e, général | |
+| | | de division en 1804,| |
+| | | mort en 1814 | |
+| | \ / |
+| | | | |
+|3e id. |14 juil.|Prudhon, général de |Bat. de Jemmapes. |
+| | | brigade en | |
+| | | l'an II. | |
+| | | | |
+|4e ou 1er des Sent. |3 sept. |Altemez. |Bat. de |
+| armées | | | Hondschoote. |
+| | | | |
+|5e. |5 sept. |Grandjean. |Bat. de Neerwinden.|
+| | | | |
+| | /Duclos. \ |
+| | | | |
+|6e. |7 sept. <Doucret, commandant >Bat. de Neerwinden.|
+| | | en 2e, général de | |
+| | | division en l'an IV,| |
+| | \ mort en 1817. / |
+| | | | |
+|6e bis ou de |12 sept.|Sabot, mort dans les |Garn. de Condé. |
+| Bonconseil. | | prisons de | |
+| | | l'Autriche. | |
+| | | | |
+|7e ou du |8 sept. |Joannis. |Garn. du Quesnoy. |
+| Théâtre-Français. | | | |
+| | | | |
+| | /Dejardin. \ |
+| | | | |
+|7e bis. |2 sept. <Hardy, comm. en 2e >Garn. de Condé. |
+| | | gén. de division en | |
+| | | l'an III, mort à | |
+| | \ Saint-Domingue. / |
+| | | | |
+|8e ou de |31 sept.|Dockers, tué à |Bat. de |
+| Sainte-Marguerite. | | Rousselaër, an II. | Hondschoote. |
+| | | | |
+|9e ou de |16 sept.|Vieilleville |Bat. de Jemmapes. |
+| Saint-Laurent. | | | |
+| | | | |
+|9e bis ou de |11 sept.|Friant, général de | |
+| l'Arsenal. | | division en l'an | |
+| | | VII, mort en 1829. | |
+| | | | |
+| | /Maillet, tué en l'an \ |
+| | | II. | |
+|10e ou des Amis de |4 sept. < >Bat. de Neerwinden.|
+| la patrie. | |Clément, mort à Bonn | |
+| | \ en l'an III. / |
+| | | | |
+|11e ou 11e de la |1er sept|Boussard, général de |Garn. de Mayence. |
+| République. | | brigade en l'an II. | |
+| | | | |
+|12e ou 12e de la |1er sept|Gosson. |Vendée. Embarqué |
+| République. | | | pour l'Ile-de-Fr. |
+| | | | l'an IV |
+| | | | |
+|1er bat. de la |5 sept. |Lebrun. |Bat. de Jemmapes. |
+| Montagne ou de la | | | |
+| Butte-des-Moulins. | | | |
+| | | | |
+|14e de la République | |Joly. |Garn. de Mayence. |
+|ou des Piques. | | | |
+| | | | |
+|Bataillon de Molière.|24 sept.|Lefebvre, général de |Bat. de Neerwinden.|
+| | | brigade en l'an IV. | |
+| | | | |
+|1er bataillon |24 sept.|Pichot. |Bat. de Menin. |
+|Républicain. | | | |
+| | | | |
+|1er bataillon des |4 sept. |Bernier. |Garn. de |
+|Gravillier. | | | Valenciennes. |
+| | | | |
+| | /Lavalette, général \ |
+| | | de brigade en l'an | |
+| | | II. | |
+| | | | |
+| | |Vallelaus, comm. en | |
+| | | 2e, gén. de brigade | |
+|1er b. des Lombards. |5 sept. < en l'an III, mort en> Prise de Courtray.|
+| | | Espagne en 1811. | |
+| | | | |
+| | |Lorge, capitaine | |
+| | | général de division | |
+| | | en l'an VII, mort en| |
+| | \ 1826. / |
+| | | | |
+|B. du Pont-Neuf. |2 sept. |Fleury. | |
+| | | | |
+|B. de la Commune et | | | |
+|des Arcis. |13 sept.|Dumoulin, général de |Bat. de Fleurus. |
+| | | brigade. | |
+| | | | |
+|D. de Popincourt. |5 sept. |Touronde. |Attaque de |
+| | | | Pellingen. |
+| | | | |
+|B. de Franciade ou |7 sept. |Marais. |Att. du moulin de |
+|Saint-Denis. | | | Bossut. |
+| | | | |
+|1er des Amis de la |27 sept.|Roche. |Garn. de Mayence. |
+|République. | | | |
+| | | | |
+|1er de la |15 sept.|Le Pareur. |Guerre de la |
+|République. | | | Vendée. |
+| | | | |
+|2e de la |15 oct. |Bossou, tué à |Garn. de Mayence. |
+|République. | | Quiberon. | |
+| | | | |
+|3e de la |17 oct. |Richard, général de |Guerre de la |
+|République. | | brigade en 1793. | Vendée. |
+| | | | |
+|1er de la Réunion. | |Richard François. |Aux Antilles. |
+| | | | |
+|1er de Grenadiers. |8 sept. |Leval, général de |Bat. de Jemmapes. |
+| | | division en l'an | |
+| | | VII, mort en 1834. | |
+| | | | |
+|Chasseurs répub. des |4 sept. |Aldebert. |Garn. de Mayence. |
+|Quatre-Nations. | | | |
+| | | | |
+|Chasseurs du Louvre. | |Bache. |Passage de la |
+| | | | Sambre. |
+| | | | |
+|Chasseurs francs de | |Lauvray. | |
+|l'Égalité. | | | |
+| | | | |
++---------------------+--------+---------------------+-------------------+
+
+
+
+§ VIII. <p.154>
+
+Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris le 21
+janvier.
+
+
+Pendant que les volontaires parisiens couraient à l'ennemi, les
+élections à la Convention se faisaient sous l'influence des journées
+de septembre, et cette assemblée ouvrait sa longue et terrible
+session. La Constitution de 91 n'existait plus; il n'y avait plus de
+différence entre les citoyens actifs et les autres citoyens; tout le
+monde fut donc appelé à voter, et, bien que l'élection se fît à deux
+degrés, Paris envoya à la Convention les démocrates les plus ardents,
+les chefs du parti de la _Montagne_, les hommes du 10 août et du 2
+septembre[93]. La plupart des élections dans les provinces furent
+faites, au contraire, dans le sens _girondin_, c'est-à-dire favorable
+à la domination des classes moyennes, dans un sentiment d'hostilité
+contre la capitale, dans la volonté d'arrêter le despotisme sanglant
+de la Commune. «Il faut, disaient les Girondins, que Paris soit réduit
+à son quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres
+départements.» Et ils reprochèrent aux Parisiens les massacres de
+septembre, dont ils exagéraient les horreurs; ils demandèrent que la
+Convention se fît garder par les citoyens des provinces, et, sous le
+prétexte de secouer le joug de la _ci-devant capitale_ de la _ville de
+Pandore_ (c'étaient les noms qu'ils donnaient à Paris), ils
+témoignèrent des projets de décentralisation qui auraient perdu la
+France.
+
+ [Note 93: _Députés de Paris à la Convention_: Robespierre,
+ Danton, Collot-d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes, Camille
+ Desmoulins, Marat, Lavicomterie, Legendre, Raffron, Panis,
+ Sergent, Robert, Dussaulx, Fréron, Beauvais, Fabre
+ d'Églantine, Osselin, Robespierre jeune, David, Boucher,
+ Laignelot, Thomas, Égalité (duc d'Orléans).]
+
+Ces attaques n'eurent qu'un faible retentissement dans la <p.155>
+population parisienne. La ville avait repris un peu de calme, au moins à
+l'extérieur. La Commune du 10 août fut remplacée par une commune
+régulièrement élue (23 novembre 1792), et, bien que composée des mêmes
+éléments et presque des mêmes hommes, elle s'occupa avec activité de
+la police, de la sécurité publique, surtout des subsistances, car il y
+avait encore à cette époque une grande disette. Pétion fut remplacé à
+la mairie par Chambon, homme faible et nul, qui eut pour substituts
+deux hommes infâmes, Hébert et Chaumette, le premier, rédacteur du
+journal le _Père Duchêne_, qui dépravait le peuple par ses calomnies
+et ses prédications sanguinaires.
+
+Soit lassitude des agitations politiques, soit affaissement provenant
+de ses souffrances, Paris ne sortit pas complétement de son repos,
+même pendant le procès de Louis XVI. A part les Jacobins, qui
+envahissaient les tribunes de la Convention et effrayaient les députés
+de leurs cris et de leurs menaces, à part quelques bandes tumultueuses
+qui entourèrent la salle du Manége quand le captif du Temple comparut
+devant ses juges, la population sembla indifférente à ce terrible
+débat. Cependant, le sentiment monarchique n'était pas complétement
+éteint dans Paris: la foule s'amassait tristement autour de la prison
+du Temple, et elle devint telle, qu'en attendant la construction d'une
+muraille, on entoura la tour d'un ruban tricolore, qui fut respecté.
+Dans les places publiques, aux Halles, dans les guinguettes, on
+s'entretenait de la famille royale, on plaignait son malheur, on
+lisait les nombreuses brochures écrites en sa faveur, et une
+complainte royaliste fut tellement répandue, devint si populaire,
+«qu'elle fit oublier, dit Prudhomme, la _Marseillaise_... J'ai vu,
+ajoute-t-il, le buveur qui l'écoutait laisser tomber des larmes dans
+son verre.» Mais la pitié du peuple n'alla pas plus loin; et, dans le
+terrible jour où la Convention prononça la sentence de mort contre <p.156>
+Louis XVI[94], sur la place du Carrousel, «sur le lieu, dit le même
+journaliste, où Capet commit son dernier crime, des fédérés des
+départements unis à leurs frères de Paris, sous l'oeil des magistrats,
+chantaient l'hymne de la liberté et l'air _Ça ira_, dansaient de gaies
+farandoles et ne formaient qu'une seule chaîne de plusieurs milliers
+de citoyens des deux sexes, se tenant par la main. Les officiers
+municipaux présidaient la fête, et l'on prononça le serment
+d'exterminer tous les tyrans et toutes les tyrannies[95].» Enfin, quand
+la Commune convoqua toute la population armée pour mener Louis XVI au
+supplice, quand elle fit placer des canons sur les places et les
+quais, quand elle ordonna la fermeture des boutiques et des fenêtres
+dans les lieux que devait traverser le funèbre cortége, nul des cent
+mille hommes des sections armées ne manqua à l'appel, et, sur le
+passage de la voiture par la rue du Temple, les boulevards et la place
+Louis XV, de cette foret de baïonnettes et de piques, il ne sortit pas
+un cri de grâce, un mot d'indignation, un murmure! Ce n'est pas tout;
+et le tableau que présentait la capitale en ce triste jour serait
+incomplet, si, malgré l'horreur qu'elles nous inspirent, nous
+n'ajoutions pas ces lignes, tirées des _Révolutions de Paris_:
+
+«Après l'exécution, quantité de volontaires s'empressèrent de tremper
+dans le sang du despote le fer de leurs piques, la baïonnette de leurs
+fusils ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers du bataillon
+de Marseille et autres imbibèrent de ce sang impur des enveloppes de
+lettres qu'ils portèrent à la pointe de leurs épées, en tête de leur
+compagnie, en disant: Voici du sang d'un tyran! Un citoyen monta sur
+la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le <p.157>
+sang de Capet, qui s'était amassé en abondance, il en prit des
+caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des
+assistants qui se pressaient au pied de l'échafaud pour en recevoir
+chacun une goutte sur le front. Frères, disait le citoyen en faisant
+son aspersion, frères, on nous a menacés que le sang de Louis Capet
+retomberait sur nos têtes: eh bien! qu'il y retombe. Républicains, le
+sang d'un roi porte bonheur!»
+
+ [Note 94: Tous les députés de Paris votèrent la mort du roi,
+ à l'exception de Dussaulx, Thomas et Manuel.]
+
+ [Note 95: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 283.]
+
+Après ces scènes d'horreur, «dignes, selon lui, des pinceaux de
+Tacite,» Prudhomme ajoute: «On ne manquera pas de calomnier le peuple
+à ce sujet, mais la réponse la plus péremptoire aux imputations
+odieuses dont on va s'efforcer de noircir Paris à cette occasion,
+c'est le calme qui régna la veille, le jour et le lendemain du
+supplice de Louis Capet, c'est la docilité des habitants à la voix du
+magistrat. Les travaux ont été un moment suspendus, mais repris
+presque aussitôt. Comme de coutume, la laitière est venue vendre son
+lait, les maraîcheux ont apporté leurs légumes et s'en sont retournés
+avec leur gaieté ordinaire, chantant les couplets d'un roi guillotiné.
+Les riches magasins, les boutiques, les ateliers n'ont été
+qu'entr'ouverts toute la journée, comme jadis les jours de petite
+fête. Il n'y eut point de relâche aux spectacles: ils jouèrent tous.
+On dansa sur l'extrémité du pont ci-devant Louis XVI. Le soir, dans
+les rues, aux cafés, les citoyens se donnaient la main et se
+promettaient, en la serrant, de vivre plus unis que jamais[96].»
+
+ [Note 96: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 206.]
+
+Trois jours après, un représentant, Lepelletier de Saint-Fargeau,
+ayant été assassiné dans un café du Palais-Égalité pour avoir voté la
+mort du roi, des funérailles lui furent faites avec une pompe
+extraordinaire, un appareil saisissant, qui témoignent, après les
+scènes que nous venons de retracer, les étranges émotions de cette
+terrible époque.
+
+Le corps de Lepelletier fut déposé sur le piédestal de la statue <p.158>
+renversée de Louis XIV, à la place Vendôme. «Les habits percés et tout
+sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, ce corps
+étendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reçue, la
+tête penchée de l'infortuné martyr, pâle, mais non défiguré, les
+dernières paroles de l'illustre mort transcrites sur le piédestal, son
+frère, morne et chancelant, derrière; autour une foule de canonniers
+se disputant l'honneur de partager le glorieux fardeau; devant, un
+choeur de musique faisant entendre de loin en loin des accents
+plaintifs; la statue de la Loi étendant son bras comme pour atteindre
+l'assassin de Lepelletier; joignez à cela un ciel nébuleux, des
+torches funéraires, des cyprès, un silence religieux et surtout les
+souvenirs de la journée du 21, tout concourait à laisser dans l'âme
+une impression profonde[97].» Le cortége, composé de la Convention, des
+ministres, de la Commune, des tribunaux, de la garde nationale, de
+tout Paris, après avoir stationné devant les clubs des Jacobins et des
+Cordeliers, porta Lepelletier au Panthéon.
+
+ [Note 97: _Révol. de Paris_, t. XVI, p. 225.]
+
+
+
+§ IX.
+
+Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de Paris.
+
+
+«La tête de Louis XVI était, au dire des Jacobins, le gant jeté à la
+vieille Europe;» la vieille Europe presque entière déclara la guerre à
+la France; la Convention ordonna une levée de 300,000 hommes de la
+garde nationale. Vingt-quatre heures après que le décret eut été rendu
+(25 février 1793), les sections de Paris firent défiler dans
+l'Assemblée leurs contingents partiels, composant un effectif de 7,650
+hommes. Le contingent général du département était de 16,150 hommes;
+mais il fut réduit au chiffre que nous venons de dire, à cause des <p.159>
+trente-quatre bataillons que Paris avait déjà donnés à l'armée, et
+aussi pour ne pas dégarnir de tous ses défenseurs le foyer de la
+révolution. Cette deuxième levée de la population parisienne ne fut
+pas formée en nouveaux bataillons, mais elle s'en alla renforcer les
+bataillons de l'armée du Nord, qui avaient fait de grandes pertes dans
+la campagne précédente.
+
+Cependant, la lutte continuait entre la Gironde et la Montagne,
+celle-ci, étant appuyée par la commune de Paris, qui prenait
+l'initiative de toutes les mesures révolutionnaires. Ainsi, nos armées
+ayant éprouvé des revers en Belgique, la Commune appela aux armes les
+hommes du 10 août, fit fermer les théâtres, arborer le drapeau noir;
+elle vint demander à la Convention l'établissement d'un impôt sur les
+riches et d'un tribunal révolutionnaire (9 mars). La Gironde s'y
+opposa; alors les clubs résolurent de se débarrasser d'elle par la
+violence, et une bande de Jacobins marcha sur l'Assemblée pour la
+décimer; Santerre et Pache (celui-ci avait succédé à Chambon dans la
+mairie) la dispersèrent, mais les décrets demandés furent votés.
+
+Quelques jours après, la Commune demanda, et, malgré l'opposition des
+Girondins, la Montagne fit décréter: l'inscription sur les portes de
+chaque maison des noms de ses habitants, la création de comités
+révolutionnaires dans les sections, la formation d'une garde populaire
+salariée aux dépens des riches, la création du comité de salut public,
+etc.
+
+En même temps, la Commune tenait le peuple en haleine, soit par la
+fête de l'_Hospitalité_, donnée aux Liégeois réfugiés, et par les
+funérailles de Lajowski, l'un des chefs du 10 août, soit en lui
+faisant signer des pétitions pour demander l'expulsion de vingt-deux
+girondins, soit en l'excitant à porter en triomphe Marat, qui, accusé
+par les Girondins, venait d'être acquitté par le tribunal
+révolutionnaire, soit, enfin, en lui laissant satisfaire sa haine
+contre les riches, les marchands, les accapareurs. Ainsi, la <p.160>
+guerre ayant été déclarée à l'Angleterre et à la Hollande, il se fit
+une hausse subite sur le sucre, le café, le savon et d'autres
+marchandises; la multitude, qui souffrait déjà de la disette, cria à
+l'accaparement, et, Marat s'étant avisé d'écrire: «Le pillage de
+quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs,
+mettrait bientôt fin à ces malversations,» une foule de femmes, avec
+ou sans armes, envahit les boutiques et magasins d'épicerie surtout
+dans la rue des Lombards, les pilla ou contraignit les marchands à
+vendre à bas prix, sans éprouver aucun empêchement de la part des
+autorités ou de la force armée.
+
+A cette époque, l'insurrection de la Vendée éclata, et la plupart des
+grandes villes du centre de la France décrétèrent l'envoi de
+volontaires pour la réprimer; la commune de Paris suivit cet exemple:
+elle ordonna la levée de douze mille hommes pris parmi _les oisifs et
+les égoïstes_, les clercs de procureurs et les commis de banquiers, un
+emprunt forcé de 12 millions sur les riches et la mise en réquisition
+de tous les chevaux de luxe. Paris, ainsi que nous l'avons vu, avait
+fourni aux armées presque toute sa population jeune et dévouée; la
+levée des douze mille hommes éprouva donc les plus grands obstacles.
+D'abord, les oisifs et les égoïstes excitèrent de tels troubles dans
+les sections que la levée fut réduite, par un nouveau décret, à six
+mille hommes; ensuite, les riches refusant de s'enrôler, les sections
+furent obligées d'engager des volontaires à raison de quatre à cinq
+cents livres par homme; enfin, on ne parvint à faire partir que la lie
+de la population, des mendiants, des vagabonds, des hommes de sang et
+de pillage, qui ne se distinguèrent dans la Vendée que par leurs
+cruautés et leurs déprédations. Cette troisième levée de la population
+parisienne forma douze bataillons de cinq cents hommes chacun,
+commandés par Santerre, et qui furent incorporés dans l'armée des
+côtes de la Rochelle.
+
+ <p.161>
++----------------------+-------------+-----------------------------------+
+| NOMS | DATE | NOMS |
+| des | | des |
+| BATAILLONS. | DU DÉPART | COMMANDANTS |
++----------------------+-------------+-----------------------------------+
+| | | |
+|1er. |13 mai 1793.|Royer. |
+| | | |
+|2e ou du Panthéon. |14 mai. |Pradier. |
+| | | |
+| | /Bonnetête, prisonnier au |
+|3e. |10 mai. < combat de Saumur. |
+| | \Richard, tué aux Sables-d'Olonne. |
+| | | |
+| | |Commain, général de division |
+|4e ou 2e des |14 mai. | en septembre 1794, mort |
+|Gravilliers. | | l'année suivante de ses blessures.|
+| | | |
+|5e ou de l'Unité. |16 mai. |Moreau se signale aux combats |
+| | | de Doué et de Vihiers. |
+| | | |
+|6e ou du Luxembourg. |16 mai. |Tanche. |
+| | | |
+|7e. |28 mai. |Loutil. |
+| | | |
+|7e _bis_ ou des |14 juin. |Cartry. |
+|Cinq-Sections réunies.| | |
+| | | |
+|8e ou 2e des Lombards.|1er juin. |Deslondes se signale à la bataille |
+| | | de Chollet. |
+| | | |
+|8e _bis_ ou du |14 mai. |Foin. A ce bataillon appartenait |
+|Faubourg-Antoine. | | l'orfèvre Rossignol, |
+| | | qui devint général en chef |
+| | | de l'armée de la Vendée. |
+| | | |
+|9e ou de la Réunion. |21 mai. |Richard. |
+| | | |
+|10e ou du Muséum. | mai. |Menand, général de brigade |
+| | | en l'an IV. |
++----------------------+-------------+-----------------------------------+
+
+
+Au reste, malgré la gravité de la situation, malgré les événements
+dont il était chaque jour le théâtre, malgré la domination de la
+multitude brutale et farouche, Paris était moins triste, moins agité,
+moins malheureux que nous ne le supposons: «Malgré quatre années de
+révolutions, dit Prud'homme, et deux ans de guerre, Paris est un peu
+moins peuplé peut-être, mais il jouit du calme et va rire à la <p.162>
+représentation de Marat (sur le théâtre de l'Estrapade). Dans d'autres
+temps et en pareilles circonstances, Paris nagerait dans le sang et ne
+serait bientôt plus. On bâtit dans toutes les rues. L'officier
+municipal suffit à peine à la quantité des mariages. Les femmes n'ont
+jamais mis plus de goût et plus de fraîcheur dans leur parure. Toutes
+les salles de théâtres sont pleines...»
+
+
+
+§ X.
+
+Journées des 31 mai et 2 juin.
+
+
+Cependant l'ennemi avait envahi nos frontières, et l'insurrection
+vendéenne prenait des proportions menaçantes. La Commune, accusant les
+Girondins de complicité avec les étrangers et les royalistes, reprit
+ses complots et ses projets d'extermination. Le 16 mai, dans une
+réunion des sections, celle du Temple proposa «d'enlever trente-deux
+représentants, de les conduire aux Carmes et de les faire disparaître
+du globe.» La Gironde avait conçu pour la population parisienne, si
+docile à tous les meneurs, si crédule, si passionnée, si changeante,
+un profond mépris; elle ne le cachait pas: «Jamais la Constitution,
+disait-elle, ne pourra être faite dans une ville souillée de crimes»
+Elle dénonça les complots de la Commune à la Convention et obtint
+d'elle la création d'une commission de douze membres, qui devait
+examiner les actes de la municipalité et rechercher les auteurs des
+conspirations tramées contre la représentation nationale. La
+Convention se mit sous la sauvegarde des bons citoyens, ordonna à tous
+les Parisiens de se rendre dans les sections armées et prescrivit aux
+Douze de lui présenter les grandes mesures qui devaient assurer la
+liberté publique.
+
+Alors la Commune résolut d'en finir avec la Gironde par une <p.163>
+insurrection, et des commissaires, nommés par les sections, se
+formèrent en comité central révolutionnaire. Les Douze lancent des
+mandats d'arrêt contre ces commissaires et contre Hébert. Aussitôt,
+les sections et les clubs se mettent en permanence; la Commune vient
+demander justice de la commission des Douze. Le président était
+Isnard, l'un des plus fougueux Girondins: «Écoutez ce que je vais vous
+dire, dit-il à la députation; si jamais par une de ces insurrections
+qui se renouvellent depuis le 10 mars, il arrivait qu'on portât
+atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de
+la France entière, Paris serait anéanti; oui, la France entière
+tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur
+quelle rive de la Seine Paris a existé.»
+
+Cette menace barbare, ce cri de guerre des départements contre la
+capitale, furent répétés dans les clubs, les faubourgs, les cabarets,
+et mirent en fureur le peuple parisien, qui croyait sincèrement qu'il
+avait sauvé la France, qui voulait que les provinces lui en fussent
+reconnaissantes. Alors la destruction du parti girondin fut résolue.
+Le 30 mai, une assemblée, formée de commissaires de la Commune, des
+sections, des clubs, se tient à l'Évêché et arrête le plan de
+l'insurrection. Le lendemain, le tocsin sonne, la générale est battue,
+les barrières sont fermées; les commissaires des sections se rendent à
+l'Hôtel-de-Ville et déclarent la Commune _révolutionnaire_,
+c'est-à-dire chargée de la dictature. Celle-ci nomme pour commandant
+général des sections Henriot, chef du bataillon des Sans-Culottes;
+elle donne une solde de 40 sous à tout citoyen pauvre qui prendra les
+armes; elle prescrit le désarmement de tous les citoyens suspects;
+elle entraîne autour des Tuileries les sections armées, même les
+sections de la Butte-des-Moulins, du Mail, des Champs-Élysées, qui
+étaient dévouées aux Girondins; puis elle se présente à la Convention
+et lui demande la suppression des Douze et l'arrestation des <p.164>
+députés qui «ont voulu perdre Paris dans l'opinion publique et détruire
+ce dépôt sacré des arts et des connaissances humaines.» L'Assemblée
+décrète seulement la suppression des Douze; comme réparation à la
+ville de Paris, «si indignement calomniée», elle déclare qu'elle a
+bien mérité de la patrie, et, pour la réconcilier avec les provinces,
+elle décrète une fédération générale pour l'anniversaire du 10 août.
+
+La Commune, heureuse de cette victoire, ordonne une illumination
+générale, et les sections, mêlées et confondues, font une promenade
+civique aux flambeaux. Mais pour la Montagne la victoire n'était pas
+complète: aussi, dès le soir du 1er juin, le tocsin sonne de nouveau,
+et le comité insurrectionnel décide que la Convention sera assiégée
+jusqu'à ce qu'elle ait livré les Vingt-Deux et les Douze. La nuit se
+passe à convoquer les sections armées, et, le lendemain, les Tuileries
+sont enveloppées par cent mille hommes avec cent soixante canons et
+tout l'appareil de la guerre. Jamais Paris n'avait donné un pareil
+exemple de docilité aveugle et ignorante à ses autorités, ou, pour
+mieux dire, à une poignée d'individus qui venaient de s'emparer du
+pouvoir municipal: de toute cette armée qu'on tint sur pied pendant
+trois jours, il n'y avait pas six mille hommes qui connussent, qui
+comprissent le but de l'insurrection; tout le reste croyait défendre
+l'Assemblée et assurer son indépendance.
+
+La Commune entre dans la Convention et lui signifie de nouveau les
+volontés du peuple. L'Assemblée, se voyant captive, essaie de sortir
+de la salle et de se montrer au peuple pour recouvrer sa liberté; elle
+arrive dans la cour royale, mais Henriot tourne contre elle ses
+canons; elle rétrograde dans le jardin, mais elle trouve ses issues
+fermées et gardées; alors elle rentre humiliée et décrète
+l'arrestation des trente-quatre proscrits. La représentation
+nationale, violée et décimée, tombait sous la domination de la <p.165>
+Commune de Paris.
+
+
+
+§ XI.
+
+Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes
+révolutionnaires.
+
+
+La ville de saint Louis et de Louis XIV avait été, sous la monarchie,
+le centre du gouvernement et la première cité du royaume; mais elle
+était à demi étrangère pour les autres villes, qui, ayant une
+existence distincte et une sorte d'indépendance, ne subissaient ni son
+action ni son influence et voyaient en elle non une maîtresse, non une
+soeur, mais une rivale trop favorisée, trop puissante, dont elles
+étaient jalouses; Paris, en un mot, était la tête de la France, il
+n'en était pas le coeur. Depuis quatre ans, depuis que l'unité
+française, réellement et définitivement établie, avait fait de la
+capitale l'expression de cette unité, Paris, fier de la révolution que
+son courage avait enfantée, défendue, propagée, semblait avoir changé
+de rôle envers les provinces et pris un air de gouvernant et de
+dominateur: à lui seul la pensée, l'inspiration, l'initiative; aux
+départements l'imitation et l'obéissance; il leur envoyait, pour ainsi
+dire toutes faites, leurs lois et leur histoire. Enfin, Paris semblait
+devenu ce qu'était Rome dans l'empire romain. Le fait le plus
+éclatant, le plus odieux de cette domination de la capitale sur les
+provinces est la révolution du 31 mai, coup de main hardi de quelques
+hommes, surprise arrogante d'une faction, mais qui avait eu tout Paris
+pour complice. Aussi les provinces indignées y répondirent par la
+guerre, et cinquante départements se soulevèrent contre la capitale et
+la Convention. Mais, malgré ses erreurs et ses crimes, la cause de
+Paris était celle de la révolution, c'était la cause de
+l'indépendance du pays; au contraire, derrière les provinces <p.166>
+soulevées combattaient l'ancien régime et l'étranger. Paris opposa donc
+au fédéralisme des provinces sa formidable unité, sa centralisation
+salutaire, et la Convention fut victorieuse; mais par quels moyens! Le
+gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de salut public,
+la levée en masse, le maximum, la loi des suspects, les échafauds, la
+terreur! L'instrument principal de cette victoire fut le peuple de
+Paris, «ce peuple, dit Robert Lindet, qui faisait à la patrie le
+continuel sacrifice de ses travaux, de ses vêtements, de ses
+subsistances, s'oubliant pour elle et recommençant chaque jour son
+dévouement!»--«Ce qui me passe, disait un autre révolutionnaire, c'est
+que les ouvriers, les manoeuvres, les indigents, en un mot, les
+classes de la société qui perdaient tout à la révolution et que des
+législatures vénales avaient exclus du rang des citoyens, soient les
+seules qui l'aient constamment soutenue; si ces classes avaient été
+moins nombreuses au sein de la capitale, il était impossible qu'elle
+se soutînt contre ses ennemis.»
+
+En effet, les trois levées faites dans Paris en juillet 92, février et
+mai 93, avaient tiré de la ville plus de 31,000 hommes; mais cette
+pépinière de soldats de la révolution semblait inépuisable: 2
+bataillons nouveaux, formant 1,300 hommes, en sortirent pour marcher,
+en juillet, contre les fédéralistes de l'Eure; et la loi du 23 août
+1793, portant réquisition permanente de tous les Français pour le
+service des armées, encore bien qu'elle n'eût demandé à Paris, qu'on
+croyait épuisé, que trois bataillons, en fit sortir en moins de deux
+mois 25 bataillons nouveaux formant un effectif de 20,773 hommes.
+
+Voici leurs noms, ceux de leurs commandants et la force de chacun
+d'eux:
+
+ <p.167>
++---------+----------------------------+------------+----------+
+| NUMÉROS.| NOMS DES BATAILLONS | CHEFS. | EFFECTIF.|
++---------|----------------------------|------------|----------+
+| 1er | Maison-Commune. | Compagnon. | 1,020 |
+| 2e | Réunion. | Peret. | 978 |
+| 3e | Gravilliers. | Morant. | 1,015 |
+| 4e | Sans-Culottes. | Bertrand. | 829 |
+| 5e | Panthéon-Français. | Pâris. | 920 |
+| 6e | La Montagne. | Roidot. | 1,020 |
+| 7e | Guillaume-Tell. | Dupré. | 852 |
+| 8e | Du Temple. | Liénard. | 729 |
+| 9e | Amis de la Patrie. | Lefebvre. | 733 |
+| 10e | Halle-aux-Blés. | Salatz. | 795 |
+| 11e | Tuileries. | Grant. | 750 |
+| 12e | Fraternité. | Chrétien. | 656 |
+| 13e | Faubourg-Antoine. | Auvache. | 1,094 |
+| 14e | Contrat-Social. | Vallot. | 840 |
+| 15e | Indivisibilité. | Bessat. | 1,042 |
+| 16e | Bonne-Nouvelle. | Antoine. | 743 |
+| 17e | Bonnet-Rouge. | Fournier. | 564 |
+| 18e | Unité. | Roy. | 864 |
+| 19e | Théâtre-Français. | Sautray. | 600 |
+| 20e | Piques. | Gontalier. | 779 |
+| 21e | L. M. Le Pelletier. | Bellet. | 782 |
+| 22e | Gardes-Françaises. | Hébert. | 694 |
+| 23e | Lombards. | Le Bourbon.| 889 |
+| 24e | Bataillon de Franciade. | | 653 |
+| 25e | -- de Bourg-Égalité | | 935 |
++---------+----------------------------+------------+----------+
+
+
+Ainsi, en moins de quinze mois, la ville du 14 juillet, que la
+révolution avait pourtant privée d'une partie de sa population, qui ne
+comptait guère à cette époque que 520,000 habitants, avait envoyé sur
+les frontières CINQUANTE-TROIS MILLE HOMMES[98]! Tel est le glorieux
+contingent de Paris et de sa banlieue dans la première guerre de <p.168>
+la révolution[99]!
+
+ [Note 98: Il faut ajouter à ce chiffre celui de l'armée dite
+ _révolutionnaire_, dont la formation fut décrétée le 5
+ septembre 1793, et qui se composa de 6,000 hommes, dont 1,200
+ canonniers. Cette année fut recrutée par enrôlement
+ volontaire parmi les plus fougueux républicains de Paris, les
+ hommes du 10 août et du 31 mai, qui passèrent tous au scrutin
+ épuratoire de la société des Jacobins. Elle était destinée à
+ comprimer les mouvements contre-révolutionnaires et «à
+ appuyer partout où besoin serait les mesures de salut public
+ décrétées par la Convention.» Elle devint l'instrument du
+ parti hébertiste, et, après la chute de ce parti, elle fut
+ licenciée le 27 mars 1794.]
+
+ [Note 99: Paris fournissait annuellement à l'armée, avant
+ 1789, 6,339 recrues.]
+
+Aussi, dans la Convention, à la Commune, dans les sections, on ne
+parlait du peuple de Paris qu'avec des transports d'enthousiasme, de
+respect et presque d'adoration. «Il était tout, disait Prudhomme, il
+pouvait tout, il avait droit sur tout, il commandait à ses chefs, il
+gouvernait ses gouvernants, il cassait ses propres arrêts, il
+désobéissait à sa volonté et n'était jamais inconséquent. «On le
+nourrit avec la loi du maximum; on le tint sur pied en assignant une
+solde de 40 sous aux citoyens qui assisteraient aux assemblées de
+sections; on lui donna à surveiller, à arrêter les suspects aux moyens
+des comités révolutionnaires; on satisfit ses ardeurs de vengeances en
+entassant les royalistes dans les prisons, en lui donnant à détruire
+les tombeaux de Saint-Denis, en envoyant à l'échafaud Marie-Antoinette,
+les Girondins, Bailly, etc.; on fit pour lui la constitution de 93; on
+le laissa tous les jours, à chaque instant, interrompre les travaux de
+l'Assemblée pour apporter des pétitions, des fleurs, des chants, des
+dons civiques[100]; on lui donna de ces fêtes païennes qu'il aimait
+tant et dont nous allons raconter les plus étranges et les plus <p.169>
+solennelles: les funérailles de Marat, la fédération du 10 août, la
+fête des Victoires.
+
+ [Note 100: Citons pour exemple le bulletin de la séance du 6
+ juillet: «La section de 92 est admise dans l'intérieur de la
+ salle; elle annonce son acceptation de l'acte
+ constitutionnel.--Les artistes Chenard, Narbonne et Vallière
+ entonnent des hymnes patriotiques, dont la Convention décrète
+ l'impression et l'envoi aux départements.--La section du
+ Mont-Blanc porte en triomphe le buste de Lepelletier. Une
+ citoyenne couvre le président d'un bonnet rouge et en reçoit
+ la cocarde.--Les citoyennes de la section du Mail jettent des
+ fleurs sur les bancs des législateurs.--Trois cents élèves de
+ la patrie, précédés d'une musique militaire, viennent
+ remercier la Convention d'avoir préparé la prospérité du
+ siècle qui s'ouvre devant eux.--Une société patriotique de
+ citoyennes est suivie de la section des Gardes françaises,
+ qui offre des fleurs, de celle de la Croix-Rouge, qui dépose
+ sur le bureau une couronne de chêne, et dont les citoyennes
+ jurent de ne s'unir qu'à de vrais républicains.--La section
+ de Molière et La Fontaine présente une médaille de Franklin.
+ Un décret ordonne la suspension de cette médaille à la
+ couronne de chêne qui surmonte la statue de la Liberté.--Les
+ Enfants-Trouvés, aujourd'hui enfants de la République,
+ défilent, mêlés parmi les citoyens de la section des Amis de
+ la patrie. La Convention décrète que ces enfants porteront
+ désormais l'uniforme national.--Les sections de la
+ Butte-des-Moulins, du Temple, de la Cité, des Marchés, des
+ Champs-Élysées défilent successivement. Toutes annoncent
+ avoir librement et unanimement accepté la constitution.»
+ (_Révolut. de Paris_, t. XVII, p. 709.)]
+
+Le 13 juillet, Marat avait été assassiné par Charlotte Corday: la
+Convention lui décerna les honneurs du Panthéon, et il y fut porté
+avec une grande pompe. Le club des Cordeliers réclama son coeur,
+l'enferma dans une urne magnifique, provenant du garde-meuble, et lui
+dressa un tombeau de gazon avec un autel dans le jardin de l'ancien
+couvent; là, pendant plusieurs jours, on fit des processions, on
+chanta des hymnes, on répandit même des libations autour des
+_reliques_ du martyr de la liberté. «Un orateur, disent les
+_Révolutions de Paris_, a lu un discours qui a pour épigraphe: _Ô cor
+Jésus, ô cor Marat!_ Coeur, sacré de Jésus, coeur sacré de Marat, vous
+avez les mêmes droits à nos hommages. L'orateur compare dans son
+discours les travaux du fils de Marie avec ceux de l'ami du peuple;
+les apôtres sont les Jacobins et les Cordeliers; les publicains sont
+les boutiquiers; les pharisiens sont les aristocrates: Jésus est un
+prophète; Marat est un Dieu. «Paris fut alors inondé de bustes, de
+portraits, de biographies de Marat. On lui éleva une pyramide sur <p.170>
+la place du Carrousel; on donna son nom à plusieurs rues, et la butte
+Montmartre devint le _Mont-Marat_.
+
+A la fête du 10 août, on avait élevé sur l'emplacement de la Bastille
+une fontaine, dite de la Régénération et composée d'une statue
+colossale de la Nature, laquelle pressait de ses mains ses mamelles,
+d'où sortaient deux jets d'eau tombant dans un bassin. Les
+commissaires envoyés par tous les départements y puisèrent tour à tour
+avec la même coupe et burent «l'eau de la régénération en invoquant la
+fraternité,» au bruit du canon et de la musique. Ensuite, le cortége
+parcourut les boulevards et se dirigea vers le Champ-de-Mars en
+faisant des stations au faubourg Poissonnière, où était un arc de
+triomphe élevé en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre; à la place
+de la Révolution, où l'on brûla les attributs de la royauté; sur la
+place des Invalides, où la statue du peuple abattait le Fédéralisme
+dans un marais. Enfin au Champ-de-Mars, le président de la Convention,
+sur l'autel de la patrie, proclama l'acceptation de la Constitution.
+
+La _fête des Victoires_ eut lieu le 30 décembre et célébra
+l'immortelle campagne de 93, où nos soldats avaient repris Toulon,
+étouffé la grande insurrection de la Vendée et chassé l'ennemi de nos
+frontières. Quatorze chars représentaient nos quatorze armées: ils
+étaient chargés chacun de douze défenseurs de la République et de
+quatorze jeunes filles vêtues de blanc et portant des branches de
+laurier. Ensuite venait la Convention en masse, entourée d'un ruban
+tricolore qui était tenu par les vétérans et les enfants de la patrie
+entremêlés. Puis venait un char portant le faisceau national surmonté
+de la statue de la Victoire; il était environné de «cinquante
+invalides et de cent braves sans-culottes en bonnet rouge.» Le cortége
+partit des Tuileries, stationna au _temple de l'humanité_ (Hôtel des
+Invalides) et arriva au Champ-de-Mars; les quatorze chars se
+rangèrent autour de l'_autel de l'immortalité_, et un hymne fut <p.171>
+chanté, dont les paroles étaient de Chénier et la musique de Gossec.
+
+ [Note: (référence absente dans le texte): _Révol. de Paris_,
+ t. XVIII.]
+
+
+
+§ XII.
+
+Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de la Raison.
+
+
+La Commune était toute-puissante, mais elle voulait assurer et
+perpétuer sa domination; elle crut y parvenir en dépassant la
+Convention en mesures révolutionnaires. Dirigée par des athées et des
+fous, elle définit les classes des suspects avec un acharnement si
+stupide que les neuf-dixièmes de la population s'y trouvaient compris,
+que le nombre des détenus s'élevait, vers la fin de 93, à cinq mille,
+et qu'il fallut transformer en prisons le Luxembourg, Port-Royal, le
+collége du Plessis, etc. Après avoir affecté les haillons, la saleté,
+les sabots, le langage des sans-culottes, elle voulut se populariser,
+aux dépens du comité de salut public, en détruisant le culte
+catholique. Déjà elle avait fait disparaître les croix des cimetières
+et à l'extérieur des églises; déjà elle avait débaptisé les rues qui
+avaient des noms de saints et leur avait imposé des noms grecs ou
+romains; mais lorsqu'elle voulut interdire la messe de minuit, le jour
+de Noël, il y eut des émeutes: le peuple fit ouvrir de force les
+églises; celle de Sainte-Geneviève fut trop petite pour la foule qui
+s'y entassa et qui fit descendre la châsse de la patronne de Paris
+comme dans les grandes calamités. La Commune s'arrêta dans ses
+violences, sachant d'ailleurs qu'elles étaient vues de mauvais oeil
+par Robespierre, Danton et les membres les plus influents de la
+Convention; mais alors elle complota, avec l'évêque Gobel et plusieurs
+autres prêtres disposés à l'apostasie, d'en finir avec les _momeries_
+catholiques par un coup d'éclat. Gobel et onze de ses vicaires se
+présentèrent à la Convention, coiffés du bonnet rouge, et lui <p.172>
+déclarèrent «qu'ils renonçaient aux fonctions du culte catholique,
+parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national
+que celui de la liberté et de l'égalité.» La Convention applaudit à
+cette déclaration, et la Commune obtint d'elle (10 novembre) la
+transformation de l'église métropolitaine en _temple de la Raison_.
+Trois jours après, la vieille cathédrale, dépouillée de ses autels,
+tableaux, ornements chrétiens, fut le théâtre d'une fête sacrilége,
+qui est ainsi décrite dans les _Révolutions de Paris_.
+
+«On avait élevé dans l'église un temple d'une architecture simple,
+majestueuse, sur la façade duquel on lisait: _A la philosophie!_ On
+avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes qui ont le
+plus contribué à l'avénement de la révolution actuelle par leurs
+lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne. Vers
+le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vérité.
+Toutes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire;
+une musique républicaine, placée au pied de la montagne, exécutait en
+langue vulgaire un hymne qui exprimait des vérités naturelles. Pendant
+cette musique majestueuse, on voyait deux rangées déjeunes filles,
+vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et traverser la
+montagne, un flambeau à la main, puis remonter dans la même direction
+sur la montagne. La Liberté, représentée par une belle femme, sortait
+alors du temple de la philosophie et venait sur un siége de verdure
+recevoir les hommages des républicains qui chantaient un hymne en son
+honneur en lui tendant les bras. La Liberté descendait ensuite pour
+rentrer dans le temple, s'arrêtant avant d'y rentrer et se tournant
+pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt
+qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse
+et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles.»
+
+Après cette ridicule comédie, le cortége des acteurs et des <p.173>
+spectateurs se dirigea vers la Convention. «Assise sur un siége de
+simple structure, qu'une guirlande de feuilles de chêne entrelaçait et
+qui était posé sur une estrade que portaient quatre citoyens, la
+statue de la Raison est entrée dans le sanctuaire des lois, précédée
+d'une troupe de très-jeunes citoyennes vêtues de blanc et couronnées
+d'une guirlande de roses... La statue de la Raison était représentée
+par une femme jeune et belle comme la Raison. Toutes deux étaient à
+leur printemps. Une draperie blanche recouverte à moitié par un
+manteau bleu céleste, ses cheveux épars et un bonnet de la liberté sur
+la tête composaient tous ses atours: elle tenait une pique dont le jet
+était d'ébène.
+
+A la suite de cette mascarade, la Commune décréta la fermeture de
+toutes les églises et la mise en surveillance de tous les prêtres;
+elle fit abattre les statues des rois de France qui décoraient
+Notre-Dame; elle transporta nuitamment les reliques de sainte
+Geneviève sur la place de Grève, les brûla et envoya la châsse à la
+Monnaie (8 novembre); elle décréta la démolition des clochers (13
+novembre), «qui, disait Hébert, par leur domination sur les autres
+édifices, semblaient contrarier les principes de l'égalité;» elle fit
+défiler successivement dans la Convention la plupart des sections qui
+vinrent, en déclarant qu'elles renonçaient au culte chrétien, apporter
+les vases sacrés et les ornements sacerdotaux de leurs églises. Ces
+processions furent l'occasion de hideuses saturnales, qui sont ainsi
+racontées dans le _Moniteur_ du 22 novembre 1793:
+
+«La section de l'Unité défile dans la salle; à sa tête marche un
+peloton de la force armée; ensuite viennent des tambours, suivis de
+sapeurs et de canonniers revêtus d'habits sacerdotaux et d'un groupe
+de femmes habillées en blanc, avec une ceinture aux trois couleurs;
+après elles vient une file immense d'hommes rangés sur deux lignes et
+couverts de dalmatiques, chasubles, chapes. Ces habits sont tous <p.174>
+de la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés; remarquables par leur
+richesses, ils sont de velours et d'autres étoffes précieuses,
+rehaussées de magnifiques broderies d'or et d'argent. On apporte
+ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des
+chandeliers, des plats d'or et d'argent, une châsse superbe, une croix
+de pierreries et mille autres ustensiles de pratiques superstitieuses.
+Ce cortége entre dans la salle aux cris de Vive la Liberté! Vive la
+Montagne! Un drap noir, porté au bruit de l'air: _Marlborough est
+mort_, figure la destruction du fanatisme. La musique exécute ensuite
+l'hymne révolutionnaire. On voit tous les citoyens revêtus d'habits
+sacerdotaux danser au bruit des airs: _Ça ira_, _la Carmagnole_,
+_Veillons au salut de l'empire_. L'enthousiasme universel se manifeste
+par des acclamations prolongées.»
+
+Hâtons-nous de dire que ces folies et ces profanations ne durèrent
+qu'un mois. L'abjuration de Gobel est du 7 novembre, la fête de la
+Raison du 10 et l'arrêté de la Commune pour la fermeture des églises
+du 23. Mais les hommes d'État de la Convention étaient très-irrités de
+la _déprêtrisation_ qui allait, disaient-ils, «justifier toutes les
+calomnies des émigrés et donner cent mille recrues à la Vendée.» Le 24
+novembre, Robespierre attaqua au club des Jacobins «les athées qui
+troublent la liberté des cultes et font dégénérer les hommages rendus
+à la vérité pure en farces ridicules. La Convention, dit-il, n'a point
+proscrit le culte catholique, elle n'a point fait cette démarche
+téméraire, elle ne la fera jamais.» Le 24, Danton fit décréter par la
+Convention qu'elle ne recevrait plus les offrandes provenant des
+églises. Le 28, la Commune rapporta son arrêté du 23 et décida «que
+l'exercice des cultes était libre, mais qu'elle ferait respecter la
+volonté des sections qui ont renoncé au culte catholique.» Enfin, la
+Convention, qui avait déjà repoussé les pétitions de citoyens <p.175>
+demandant «que l'État ne salarie plus d'intermédiaires entre eux et la
+divinité,» la Convention, le 6 décembre, interdit toute violence ou
+mesure contraire à la liberté des cultes et rappela les autorités à
+l'exécution des lois relatives à cette liberté. Alors les folies du
+temple de la Raison cessèrent; mais le culte catholique ne fut rétabli
+que dans quatre ou cinq églises, ou dans quelques maisons
+particulières[101], et, pour ainsi dire, en secret; toutes les autres
+églises restèrent fermées ou transformées en magasins; on continua à
+être athée dans la Convention, à la Commune, dans les clubs, dans les
+théâtres; les prêtres, même constitutionnels, ne cessèrent pas d'être
+un objet de moquerie et de défiance.
+
+ [Note 101: Le culte catholique n'a pas cessé d'être exercé à
+ Paris, même pendant les jours les plus sanglants de la
+ terreur, dans la salle de la bibliothèque de l'ancien
+ séminaire des Missions étrangères. Cet édifice avait été
+ vendu comme bien national au commencement de 1793 et acheté
+ par mademoiselle de Saron; il devint le lieu de réunion de
+ quelques prêtres et de quelques nobles, qui s'y livrèrent aux
+ pratiques du culte, sous la direction d'un ancien jésuite,
+ l'abbé Delpuits. Cette réunion, qui continua, même après le
+ rétablissement public du culte catholique, a été le noyau et
+ l'origine de la fameuse _congrégation_ qui a joué un si grand
+ rôle sous le règne de Charles X.]
+
+
+
+§ XIII.
+
+Supplices des hébertistes et des dantonistes--Tableau de Paris pendant
+la terreur.
+
+
+La Montagne s'étant divisée en trois partis: celui des athées, des
+enragés ou des _hébertistes_, qui voulaient pousser la terreur jusqu'à
+l'extermination de tous les ennemis de la révolution; celui des
+immoraux, des indulgents ou des _dantonistes_, qui, croyant «que la
+République était maîtresse du champ de bataille,» voulaient qu'on
+renversât les échafauds; enfin celui des gens de milieu ou du <p.176>
+comité de salut public, que dirigeait Robespierre et qui, croyant les
+deux autres partis également dangereux pour la révolution, résolurent de
+les détruire.
+
+Les hébertistes, se voyant menacés, essayèrent un 31 mai contre le
+comité; mais la Commune les abandonna; les faubourgs restèrent
+immobiles, ils furent arrêtés, condamnés, conduits à l'échafaud. «Un
+concours prodigieux de citoyens, dit le _Moniteur_, garnissait toutes
+les rues et les places par lesquelles ils ont passé. Des cris répétés
+de Vive la République! et des applaudissements se sont fait partout
+entendre (25 mars 1794).» Le supplice des hébertistes remplit de joie
+et d'espérance les indulgents, les suspects, les nombreux habitants
+des prisons; mais, six jours après, les dantonistes furent à leur tour
+arrêtés et traduits au tribunal révolutionnaire. A cette nouvelle,
+Paris fut dans la consternation; la foule se porta à la Conciergerie;
+elle couvrait les rues voisines, les quais, les ponts, la place du
+Châtelet, pleine d'anxiété, écoutant avidement la voix tonnante de
+Danton, dont les éclats (les fenêtres du tribunal étant ouvertes)
+allaient jusqu'au quai de la Ferraille. L'émotion fut surtout
+très-vive dans les prisons, où l'on se crut dévoué à un égorgement
+certain. Enfin, dans le quartier des Cordeliers, dans le faubourg
+Saint-Martin, où la personne et le nom de Danton étaient
+très-populaires, il y eut des pensées d'insurrection; mais, en
+définitive, personne ne bougea: la bourgeoisie, depuis la mort des
+Girondins, était moite de terreur et se cachait au fond de ses
+maisons; le peuple ne comprenait rien à cette destruction des
+révolutionnaires les uns par les autres; la Commune, depuis la mort
+des hébertistes, était entièrement dévouée à Robespierre. Danton et
+ses amis périrent, et en voyant passer la fatale charrette on disait
+que c'était «le tombereau de l'esprit et du patriotisme.» Quelques
+jours après, on mena encore à l'échafaud Gobel, Chaumette et les <p.177>
+restes du parti hébertiste: ils avaient été condamnés «pour avoir
+voulu persuader aux peuples voisins que la nation française en est
+venue au dernier degré de dissolution en détruisant jusqu'à l'idée de
+l'Être suprême.» Alors le comité de salut public régna sans conteste,
+sans compétition, sans qu'il y eût contre sa tyrannie une ombre de
+résistance.
+
+Paris, à cette époque, avait un aspect profondément triste: «il
+ressemblait, dit Prudhomme, à une ville en état de siége.» Les places
+publiques étaient occupées par des fabriques d'armes et de canons; on
+voyait affichées sur toutes les murailles des lois de terreur; la
+plupart des églises étaient fermées ou mises en démolition, ou
+transformées en hôpitaux et en magasins; les monuments et objets d'art
+en avaient été enlevés et formaient un musée dans l'église, les cours
+et le jardin des Petits-Augustins. Les palais et les hôtels de la
+noblesse avaient été abandonnés, un décret de la Convention
+interdisant le séjour de la capitale aux nobles et aux étrangers,
+décret qui mit en fuite plus de vingt mille personnes[102]; la plupart
+se trouvaient marqués en lettres rouges de ces mots: _Propriété
+nationale_, avec la devise de la République. Tous les insignes de
+l'ancien régime avaient été effacés; on ne voyait que des bonnets
+rouges pour enseignes; à la porte de chaque maison était un écriteau
+portant les noms, âge, profession des habitants; dans l'intérieur des
+habitations, tous les signes royalistes avaient disparu, et les murs
+étaient tapissés des images de Lepelletier et de Marat. La plupart des
+boutiques de luxe étaient fermées; celles d'objets de consommation
+renfermaient des marchands soucieux, tremblants, faisant un double
+commerce, l'un ouvert, l'autre secret, l'un de denrées avariées au
+prix du maximum et pour les pauvres, l'autre de denrées en bon <p.178>
+état à un prix plus élevé et pour les riches. A la porte des magasins
+était une inscription portant la quantité et la qualité des denrées de
+première nécessité qui s'y trouvaient déposées. Le commerce de Paris
+avec les villes maritimes, même pour les approvisionnements, ne se
+faisait plus qu'au comptant et en envoyant l'argent à l'avance.
+Néanmoins, et par suite de la terreur, les vivres étaient abondants, à
+des prix modérés, et le comité de salut public faisait des efforts et
+des dépenses énormes pour nourrir le peuple et empêcher le retour de
+la disette[103]. L'industrie était très-active, mais elle était
+entièrement consacrée aux choses de guerre, fusils, équipements,
+habits, souliers, et se trouvait continuellement sous le coup de
+réquisitions forcées; ainsi, tous les ouvriers serruriers,
+mécaniciens, horlogers, orfévres, avaient été requis pour la
+fabrication des armes; ainsi, un décret de la Convention ordonna à la
+commission des approvisionnements «d'exercer son _droit de préhension_
+sur tous les souliers existant dans les magasins, boutiques, ateliers,
+et de les faire passer immédiatement aux armées.» Les fournitures des
+troupes étaient l'objet de spéculations très actives et souvent
+criminelles, d'un agiotage effréné, de vols scandaleux, malgré la
+sévérité du gouvernement et la présence de l'échafaud.
+
+ [Note 102: La liste des émigrés du département de la Seine
+ comprend 3,530 noms.]
+
+ [Note 103: D'après Robert Lindet, au 9 thermidor, le comité
+ de salut public avait en magasin 2 millions 500 mille
+ quintaux de blé achetés à l'étranger.]
+
+La police était faite par les comités et les commissaires des
+sections; elle avait pour agents les gendarmes nationaux, qui
+formaient un corps de dix mille hommes et qui étaient appuyés, pour
+les arrestations politiques, par les compagnies de sans-culottes armés
+de piques et en bonnets rouges. Les malfaiteurs étaient rigoureusement
+poursuivis, les vols et les meurtres très-rares, la prostitution <p.179>
+sévèrement réprimée[104]; mais chaque citoyen était continuellement
+exposé, sur la dénonciation de quelque orateur des sections ou de
+quelque voisin haineux, à se voir arraché de ses foyers et traîné en
+prison; chaque maison pouvait être subitement investie, la nuit comme
+le jour, sur l'ordre d'un comité révolutionnaire, envahie par la
+foule, fouillée de fond en comble pour y découvrir ou des armes ou
+quelque suspect, et, sans que rien y fût dérobé, on y mettait sous le
+scellé argent, assignats, papiers[105]. Les rues étaient souvent
+attristées ou par le passage d'une troupe de sans-culottes conduisant
+dans les prisons quelques suspects, ou par le cri sanguinaire des
+aboyeuses de la police vociférant _la liste des soixante ou
+quatre-vingts gagnants à la loterie de la sainte guillotine_, ou par
+la rencontre d'un chariot à quatre chevaux, _grande bière roulante_,
+allant de prison en prison quérir les victimes désignées pour le <p.180>
+tribunal révolutionnaire, ou enfin par le passage des charrettes
+sortant de la Conciergerie, chargées de condamnés et suivies, avec des
+cris insultants, des chansons atroces, par des femmes hideuses, qu'on
+appelait _furies de guillotine_.
+
+ [Note 104: Voyez à ce sujet, dans l'ouvrage de
+ Parent-Duchâtelet (_De la prostitution dans la ville de
+ Paris_), un arrêté de la Commune, rendu sur le réquisitoire
+ de Chaumette, et dont les austères considérants ont été
+ rédigés par l'ex chevalier Dorat de Cubières, alors
+ secrétaire du conseil-général.]
+
+ [Note 105: Voici ce que raconte à ce sujet Beaumarchais, dont
+ la belle maison, située près de la Bastille, fut ainsi
+ visitée et fouillée: «Pendant que j'étais enfermé dans un
+ asile impénétrable, trente mille âmes au moins étaient dans
+ ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers
+ ouvraient toutes les armoires, où des maçons fouillaient les
+ souterrains, sondaient partout, levaient les pierres et
+ faisaient des trous dans les murs, pendant que d'autres
+ piochaient le jardin, repassant tous vingt fois dans les
+ appartements, mais quelques uns disant, au grand regret des
+ brigands qui se trouvaient là par centaines: Si l'on ne
+ trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches, le premier
+ qui détournera le moindre meuble, une paille, sera pendu sans
+ rémission... Enfin, après sept heures de la plus sévère
+ recherche, la foule s'est écoulée. Mes gens ont balayé près
+ d'un pouce et demi de poussière; mais pas un binet de perdu.
+ Une femme au jardin a cueilli une giroflée: elle l'a payée de
+ vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des
+ peupliers.» (_Mém. sur les prisons_, I, 182.)]
+
+L'édilité parisienne, dirigée par deux amis de Robespierre, le maire
+Fleuriot et l'agent national Payan, s'occupait faiblement des
+embellissements et même de la propreté de la ville; mais elle avait
+supprimé la loterie, amélioré et agrandi les hôpitaux, réuni le palais
+de l'Évêché à l'Hôtel-Dieu, afin que chaque malade fût placé dans un
+lit séparé, organisé les bureaux de bienfaisance, préparé le musée du
+Louvre, etc. Les priviléges de tout genre étant abolis, les théâtres
+étaient devenus très-nombreux et ils se trouvaient continuellement
+remplis, surtout les nouveaux théâtres de Molière, du Vaudeville,
+Louvois, encore bien qu'on y jouât des pièces révolutionnaires. «Mais,
+dit Prud'homme, on consentait à s'ennuyer aux pièces patriotiques pour
+avoir le droit de s'amuser à un charmant ballet.» Le Palais-Royal,
+rendez-vous des agioteurs, était plein de maisons de jeu et de
+débauche, de cafés, de restaurants, de lieux de plaisir, où la foule
+ne tarissait pas. Les promenades étaient très-fréquentées: on y
+rencontrait des jeunes gens qui alliaient le costume des sans-culottes
+au luxe des muscadins, c'est-à-dire la carmagnole, les sabots et le
+gros bâton aux bijoux à la guillotine et aux bagues à la Marat. «Sur
+le Pont-Neuf, raconte Prud'homme, les aristocrates se promènent la
+tête haute et toisent insolemment les braves et laborieux
+sans-culottes. Il se tient encore, dans certaines maisons, des cercles
+d'oisifs qui calomnient tout à leur aise les choses et les personnes.
+Dans d'autres, on affiche un épicuréisme révoltant; des maîtres de
+maison reçoivent comme jadis bonne compagnie, des gens comme il faut
+et défendent aux convives de parler affaires et d'attrister leur
+banquet.» L'amour des plaisirs était aussi ardent que dans <p.181>
+l'ancien régime; il animait même les prisons; car, si l'on en peut croire
+un prisonnier, le Luxembourg, Port-Royal, les Carmes, les Bénédictines,
+Saint-Lazare, ces pourvoieries d'échafaud, étaient des maisons d'arrêt
+_muscadines_, «où les heureux détenus n'ont connu longtemps de chaînes
+que celles de l'amour.» Il est peu d'époques où l'on ait tant chanté,
+où l'on ait fait plus de petits vers, de poésies érotiques, de
+chansons obscènes ou impies, et ces oeuvres étranges appartiennent
+presque toutes aux royalistes, aux persécutés, aux martyrs de la
+révolution, tant était grande l'insouciance pour la vie, tant était
+universelle l'incrédulité! Les prisons seules ont enfanté des volumes
+de ces incroyables frivolités, écrites la plupart entre deux guichets,
+à la porte du tribunal révolutionnaire, au pied même de l'échafaud;
+les victimes de Fouquier-Thinville essayaient encore leur lyre quand
+
+ Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
+ Remplissait de leur nom ces longs corridors sombres;
+
+enfin, les iambes vengeurs d'André Chénier ont eu moins de lecteurs
+que les bouts-rimés et les madrigaux de Vigée.[106]
+
+ [Note 106: Voyez les _Mém. sur les prisons_. (Coll. Berville
+ et Barrière.)]
+
+
+
+§ XIV.
+
+Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution du 9
+thermidor.--Fin de la Commune de Paris.
+
+
+Cependant Robespierre, délivré de ses rivaux ou de ses ennemis,
+songeait à «assigner un but à la révolution» et à commencer la
+reconstruction de la société. Ce fut dans cette pensée qu'il fit
+rendre un décret par lequel le peuple français reconnaissait
+l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. Une <p.182>
+grande fête fut célébrée à ce sujet le 20 prairial; David, qu'on appelait
+le Raphaël des sans-culotte, en avait encore donné le plan, et, en le
+lisant, on croirait qu'il s'agit, non du fangeux et prosaïque Paris,
+mais de quelque bergerie mythologique de l'Arcadie. La fête fut
+d'ailleurs très-pompeuse, et, comme de coutume, pleine d'allégories.
+On y voyait des groupes de jeunes filles tenant des corbeilles de
+fleurs, de mères de famille tenant des bouquets de roses, de
+vieillards tenant des branches de chêne, d'adolescents armés de
+piques, un char portant les productions du territoire et traîné par
+huit taureaux, «la Convention entourée d'un ruban tricolore porté par
+l'Enfance ornée de violettes, l'Adolescence ornée de myrte, la
+Virilité ornée de chêne et la Vieillesse ornée de pampre et
+d'olivier.» Aux Tuileries était une statue de l'Athéisme, à laquelle
+on mit le feu, et de ses cendres sortit la statue de la Sagesse. Au
+Champ-de-Mars était un autel élevé sur une montagne, au pied de
+laquelle on chanta un hymne à l'Être suprême et l'on jura d'exterminer
+les tyrans. La plupart des maisons étaient tapissées de verdure et de
+fleurs, et, dans les principales places, il y eut des danses et des
+repas civiques. «On eût dit, raconte le _Journal de la Montagne_, que
+Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger.»
+Enfin, si l'on en croit Vilatte, «une foule immense couvrait le jardin
+des Tuileries; l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les
+visages; les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les
+plus élégantes. On sentait qu'on célébrait l'auteur de la nature.[107]»
+Robespierre, comme président de la Convention, fut le roi de cette
+fête, qui le jeta dans un ravissement fanatique, et il affecta d'y
+jouer un rôle de grand-prêtre.
+
+ [Note 107: _Causes de la révol. du 9 thermidor_, p. 196.]
+
+Deux jours après, il présenta et fit décréter la loi du 22 <p.183>
+prairial, la plus atroce de toutes les lois révolutionnaires, qui
+accélérait l'action du tribunal par des moyens tellement iniques qu'elle
+en faisait à peu près le tribunal des égorgeurs de septembre. Les maisons
+d'arrêt, au nombre de trente-six, renfermaient alors plus de huit
+mille détenus: on se servit de cette loi pour les vider; et le
+tribunal qui depuis sa création, c'est-à-dire du 10 mars 1793 au 18
+juin 1794, avait condamné à mort 1,269 personnes, en condamna, du 10
+juin au 27 juillet 1,400. Les proscripteurs eurent horreur, non des
+flots de sang qu'ils versaient, mais du passage des charrettes de
+condamnés à travers les quartiers les plus populeux de Paris, et ils
+transportèrent l'échafaud de la place Louis XV, où il était en
+permanence, d'abord à la place de la Bastille, ensuite près de la
+barrière du Trône. Et dans ce massacre, il n'y eut pas que des nobles,
+des prêtres, des ennemis réels ou supposés de la révolution, qui
+périrent, mais des bourgeois, des ouvriers, des femmes du peuple, des
+républicains sincères. On assassinait au hasard, parce qu'il suffisait
+de la haine d'un délateur (et la délation était devenue le métier de
+tous les scélérats) pour envoyer dans une maison d'arrêt le patriote
+paisible et obscur, et, pour l'envoyer au tribunal révolutionnaire, de
+la haine d'un de ces émissaires infâmes, appelés _moutons_, qui
+dressaient des listes de proscription dans les prisons. «La
+Conciergerie, dit Riouffe, à très peu d'exceptions près, pendant plus
+de dix mois, n'a renfermé que des patriotes; un langage aristocratique
+y aurait autant surpris qu'indigné; ses voûtes étaient fatiguées de
+chants patriotiques; et, pour un homme de castes opposantes, on
+massacrait mille sans-culottes, qu'on traînait à la boucherie en
+criant: Vivent les sans-culotte[108]!»
+
+ [Note 108: _Mémoires sur les prisons_, t. I, préface, p 11.]
+
+Cependant, les partis de Hébert et de Danton n'avaient pas été <p.184>
+entièrement détruits; menacés par la loi du 22 prairial, ils se
+réunissent pour renverser Robespierre et donnent la main même aux
+débris des Girondins, même aux _crapauds du Marais_. Robespierre
+dévoile la conspiration à la Convention; mais l'Assemblée presque
+entière se soulève contre lui; il est décrété d'accusation avec quatre
+de ses collègues et conduit au Luxembourg. Robespierre jeune est
+envoyé à Saint-Lazare, Couthon à la Bourbe, Lebas à la maison de
+justice du département, Saint-Just aux Écossais.
+
+Dans la lutte qui s'engageait, Robespierre croyant naïvement que sa
+cause était aussi légitime que populaire, n'avait préparé aucun moyen
+de succès, même de défense; il comptait sur cette population de Paris,
+qui n'avait jamais failli à la révolution; mais, depuis deux ans, il
+s'était fait de grands changements dans la composition et le chiffre
+de cette population. Paris avait été pour la révolution la pépinière
+la plus féconde de ses défenseurs; mais ce n'était pas impunément
+qu'il avait envoyé soixante mille de ses enfants sur les champs de
+bataille, outre ceux qui avaient péri dans ses rues ou par la misère;
+sa population révolutionnaire se trouvait donc considérablement
+réduite. Aussi, ce n'était, matériellement parlant, qu'une minorité
+très-petite qui avait soutenu le régime de la terreur; on ne voyait
+plus guère que des femmes dans les troubles des rues, dans les
+sections, dans les tribunes de la Convention; les bataillons des
+faubourgs n'avaient plus qu'un petit nombre d'hommes et ne faisaient
+montre de leur force que par leurs compagnies de canonniers; enfin, au
+contraire, les bataillons des quartiers riches, quoique annihilés et
+tremblants, se trouvaient encore complétement garnis. Dans cet état de
+la population, l'issue de la lutte engagée le 9 thermidor, à part
+l'opinion publique évidemment soulevée contre le régime de la terreur,
+ne pouvait être douteuse.
+
+Cependant, à la nouvelle de l'arrestation de Robespierre, la <p.185>
+Commune s'était déclarée en insurrection et avait mis tout en mouvement,
+sections, jacobins, comités révolutionnaires; elle avait fait sonner
+le tocsin, fermé les barrières, garni de canons la place de Grève. Des
+officiers municipaux avaient fait ouvrir le Luxembourg et les autres
+prisons, délivré les cinq représentants détenus, et ils les avaient
+conduits à l'Hôtel-de-Ville, «ce Louvre du tyran Robespierre,» suivant
+l'expression du thermidorien Fréron. Mais le commandant des sections,
+Henriot, ne donna aucun ordre aux bataillons des faubourgs, qui
+restèrent immobiles dans leurs quartiers; et, pendant ce temps, la
+Convention prit l'offensive: elle mit hors la loi les cinq
+représentants, la Commune, Henriot; elle appela à elle les sections
+des quartiers riches. Celles-ci accourent, nombreuses, pleines
+d'ardeur, heureuses d'avoir à combattre la terreur, la Montagne, la
+Commune, la révolution elle-même; elles jurent à la Convention de
+mourir pour sa défense et marchent sur l'Hôtel-de-Ville. Il était
+minuit: la Commune et les représentants proscrits n'avaient pris
+aucune mesure de défense; il n'y avait sur la place que quelques
+compagnies de canonniers, avec des groupes de femmes et de gens non
+armés. Au bruit que la Commune et ses défenseurs sont mis hors la loi,
+tout se disperse. Les sections Lepelletier, des Piques, de la
+Butte-des-Moulins, arrivent, cernent l'Hôtel-de-Ville et arrêtent sans
+résistance les représentants avec Henriot et tout ce qui était autour
+d'eux. Le lendemain, Robespierre, ses collègues et dix-huit membres de
+la Commune furent conduits au tribunal révolutionnaire, qui constata
+leur identité, et de là au supplice, au milieu d'une foule immense qui
+poussait des cris de joie et des imprécations contre les condamnés.
+Les deux jours suivants, quatre-vingt-deux membres de la Commune,
+hommes obscurs et presque tous ouvriers ou de la petite bourgeoisie,
+furent de même envoyés en masse et sans jugement à l'échafaud. <p.186>
+
+Ainsi finit cette Commune fameuse, qui, pendant près de deux ans (du
+10 août 1792 au 27 juillet 1794), avait dominé Paris, la Convention et
+la France; elle s'est souillée de tant d'excès, elle a répandu tant de
+sang et laissé tant de ruines, que la mémoire des hommes qui la
+composèrent est encore et sera à jamais exécrée.
+
+
+
+§ XV.
+
+Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse
+dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses de Marat et de Rousseau.
+
+
+La mort de Robespierre fut le signal d'une réaction violente,
+non-seulement contre la terreur, mais contre les hommes et les choses
+de la révolution, réaction qui ne devait s'arrêter qu'avec le
+rétablissement de la monarchie. D'abord on ouvrit toutes les prisons,
+qui, huit mois après, se trouvèrent remplies de dix mille
+républicains; on modifia, puis on supprima le tribunal révolutionnaire,
+dont la plupart des membres furent envoyés à l'échafaud; on cessa de
+donner les 40 sous de présence aux citoyens pauvres qui assistaient
+aux assemblées de sections, et celles-ci se trouvèrent ou abandonnées
+ou occupées entièrement par les royalistes; on modifia, puis on abolit
+le maximum, «et l'unique effet de cette abolition, dit le royaliste
+Toulongeon, fut d'accroître le discrédit et de hâter la chute des
+assignats, qui tombèrent bientôt dans un avilissement tel qu'il fallut
+24,000 livres tournois pour payer une mesure commune de bois à
+brûler.» On désarma Paris de sa terrible Commune, et l'administration
+de cette ville, dont la concentration avait été si redoutable, fut
+éparpillée de la plus étrange manière et donnée: 1º à deux commissions
+spéciales de police et de finances, nommées par la Convention; la
+première, qui était chargée réellement du gouvernement de Paris, avait
+sous ses ordres les comités d'arrondissement, les comités civils <p.187>
+et les commissaires de police des sections; elle était elle-même sous
+la surveillance du comité de sûreté générale; 2º aux diverses
+commissions nationales du gouvernement, qui remplaçaient alors les
+ministères, c'est-à-dire que cette administration dépendit: pour les
+subsistances, de la commission de commerce et des approvisionnements;
+pour les hôpitaux, de la commission des secours publics; pour les
+écoles et les spectacles, de la commission d'instruction publique;
+pour l'illumination et entretien des rues, de la commission des
+travaux publics; pour les ateliers et les arts, de la commission
+d'agriculture; pour les munitions et armes, de la commission des
+armes; pour les prisons, de la commission de police et tribunaux; pour
+les revenus et domaines de la Commune, de la commission des revenus
+nationaux. De plus, les fonctions relatives à l'état civil étaient
+remplies dans chaque section par un officier public nommé par la
+Convention, les comités civils des sections restant chargés de
+quelques détails et de la liste des émigrés. Avec une organisation
+aussi défectueuse, aussi anarchique, Paris n'eut plus réellement
+d'administration, plus de police, et le désordre y devint extrême.
+Toutes les mauvaises passions, les vices, les crimes que la main
+sanglante des triumvirs avait comprimés par la terreur, se donnèrent
+pleine carrière: des maisons de jeu et de débauche s'ouvrirent dans
+toutes les rues; la prostitution se montra toute nue, tête haute, en
+plein jour et partout; les vols et les meurtres devinrent aussi
+nombreux qu'au temps des tire-laine et des coupe-jarrets du XVIe
+siècle; les rues, à peine éclairées et nettoyées, ne furent plus
+praticables pendant la nuit que les armes à la main; enfin, la guerre
+civile recommença, mais ignoble et lâche, à coups de poing, à coups de
+bâton.
+
+Les jeunes gens dont les familles avaient été victimes de la <p.188>
+terreur, ceux qui avaient échappé à la levée en masse ou déserté les
+armées, les habitués de cafés et de spectacles, les hommes de finance, les
+beaux, les égoïstes, les débauchés de l'ancien régime, enfin tous ceux
+qui détestaient la République par amour des plaisirs et de l'argent,
+dès qu'ils n'eurent plus peur, se mirent en campagne contre la
+révolution. On les appelait _incroyables_, _muscadins_, _jeunesse
+dorée_, _jeunesse de Fréron_, et ils se recrutaient principalement
+dans les sections thermidoriennes. Ils se donnèrent un costume
+ridicule, dit _à la victime_, et qui fut reproduit spirituellement
+dans les caricatures de Carle Vernet[109]; ils affectèrent un zézaiement
+puéril jusqu'à l'idiotisme; ils s'armèrent de bâtons plombés et s'en
+allèrent attaquer dans les rues, au Palais-Royal, dans les théâtres,
+les Jacobins, les agents de la terreur, les ouvriers des faubourgs,
+tout ce que le journal de Fréron appelait _la queue de Robespierre_.
+Ils obtenaient ainsi des victoires faciles, car la queue de
+Robespierre se composait principalement de femmes, de vieillards et à
+peine de quelques milliers d'hommes jeunes et valides; ils venaient
+ensuite parader dans les salons qui commençaient à se rouvrir et y
+étaient applaudis par la femme de Tallien, qu'on appelait la
+_Notre-Dame de Thermidor_, par la veuve du général Beauharnais, qui,
+plus tard, fut appelée la _Notre-Dame des Victoires_, et par d'autres
+dames qui donnaient le ton à la société nouvelle. «Tout jeune homme,
+dit Lacretelle, qui refusait d'entrer dans la troupe vengeresse, était
+disgracié auprès des femmes les plus aimables[110]» Ce furent eux qui
+inventèrent les _bals des victimes_, où l'on dansait en deuil, où <p.189>
+n'étaient admis que les individus dont les parents avaient péri sur
+l'échafaud; ils mirent à la mode chez les femmes les costumes et les
+nudités des courtisanes grecques, avec les saluts _à la victime_, les
+bonnets _à l'humanité_, les corsets _à la justice_; ils ramenèrent le
+goût du luxe, des moeurs élégantes et des plaisirs. «Paris reprit
+l'empire de la mode et du goût, dit Thibaudeau; l'antique, introduit
+déjà dans les arts par l'école de David, remplaça, dans les habits des
+femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans l'ameublement,
+le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par
+l'esclavage des cours[111].»
+
+ [Note 109: Cheveux courts par derrière, longs et rabattus sur
+ les yeux par devant, pour imiter la _toilette_ des condamnés
+ à la guillotine, bas chinés, habit court et carré, gilet de
+ panne chamoise à dix-huit boutons de nacre, cravate verte
+ montant jusqu'à la bouche, des lunettes, deux montres, etc.]
+
+ [Note 110: Lacretelle. _Hist. du XVIIIe siècle_, XII, 148.]
+
+ [Note 111: _Mém. sur la Convention_, t. I, p. 130.]
+
+Les principaux efforts de la jeunesse dorée furent dirigés contre le
+club des Jacobins, dont ils envahirent les tribunes et les couloirs à
+coups de pierres et de bâton, fouettant les femmes, se colletant avec
+les hommes. Après plusieurs jours de ce tumulte, qui tint tout Paris
+en alarmes, la Convention ordonna la fermeture du club (21 brumaire).
+Si l'on en croit Fréron, ce conventionnel qui se disait le disciple de
+Marat et qui, pourtant, était regardé comme le chef de la jeunesse
+dorée, cette mesure excita la plus vive allégresse: «on dansait, on
+s'embrassait, on chantait; une partie de la ville fut illuminée.»
+
+Au milieu de cette réaction, les thermidoriens, sans doute dans
+l'espoir d'aveugler le peuple sur leur alliance avec les royalistes,
+s'avisèrent de célébrer l'anniversaire de l'établissement de la
+République par l'_apothéose_ de Marat. Ce fut la cérémonie la plus
+étrange de la révolution, à cause du contraste qu'offraient et la vie
+du hideux personnage qu'on transportait au Panthéon et l'état nouveau
+de l'opinion publique. Elle fut d'ailleurs aussi pompeuse que les
+apothéoses de Mirabeau et de Voltaire. «Les sociétés populaires, dit
+le _Moniteur_ (4 vendémiaire), les autorités constituées et une <p.190>
+grande partie des élèves de l'École de Mars[112] précédaient le char qui
+portait les restes précieux de Marat... Au moment où l'on descendait
+du char le cercueil qui contenait les cendres de l'ami du peuple, on
+rejetait du temple des grands hommes, par une porte latérale, les
+restes impurs du royaliste Mirabeau.»
+
+ [Note 112: L'École de Mars avait été créée par la Convention
+ le 13 prairial an II. Elle était recrutée «avec des enfants
+ de sans-culotte» âgés de quatorze à dix-sept ans et envoyés,
+ au nombre de dix par district, de toutes les parties de la
+ France, ce qui porta le nombre des élèves à trois mille. Ces
+ élèves campaient sous des tentes dans la plaine des Sablons
+ et une partie du bois de Boulogne. Des baraques en planches
+ renfermaient l'hôpital, l'arsenal, les écuries et la salle
+ d'étude, vaste hangar orné seulement d'une statue de la
+ Liberté, au pied de laquelle Robespierre, Lebas, Saint-Just
+ venaient haranguer la jeunesse et la former aux vertus
+ républicaines. Le camp était fermé par une enceinte de
+ palissades et de chevaux de frise, et gardé militairement par
+ les élèves. Cette école, qui figura dans toutes les fêtes
+ révolutionnaires, fut supprimée le 2 brumaire an III.]
+
+Quelques jours après, la même pompe fut renouvelée pour l'apothéose de
+Jean-Jacques Rousseau, et ce fut la dernière des fêtes symboliques de
+la Convention. Jusqu'à la fin de cette assemblée, les anniversaires de
+la révolution, les fêtes funèbres, les fêtes triomphales furent
+célébrées, non plus dans la rue, mais dans la salle de la Convention,
+et se bornèrent à des décorations, des discours et de la musique.
+
+Le retour des thermidoriens aux idées révolutionnaires n'eut pas de
+durée, et, trois mois après l'apothéose de Marat, on brisait partout
+ses bustes, qui furent jetés dans les égouts; on démolit le monument
+du Carrousel; on proscrivit son nom, ainsi que celui des Montagnards
+et des Jacobins, dans les établissements publics, les cafés, les
+théâtres.
+
+
+
+§ XVI. <p.191>
+
+Famine.--Journées du 12 germinal et du 1er prairial.
+
+
+L'année qui suivit le 9 thermidor est, de toutes les années de la
+révolution, celle où le peuple de Paris fut le plus malheureux. Le
+comité de salut public l'avait nourri avec le maximum, avec la solde
+attribuée aux sectionnaires, avec de nombreux travaux; il lui avait
+donné sa part de tyrannie et de proscriptions; il s'était occupé avec
+une ardente sollicitude de ses besoins, de ses caprices même, de ses
+plaisirs, à l'exemple de ces tyrans de Rome qui donnaient au
+peuple-roi du pain et les jeux du cirque. Avec le 9 thermidor, le
+peuple tomba du trône dans la plus profonde misère: les riches, les
+marchands, les agioteurs, tout ce qui avait souffert ou tout ce qui
+avait eu peur, se vengea de lui en le faisant mourir de faim. La
+hausse des denrées devint exorbitante; une famine causée par les
+accapareurs et les ennemis de la révolution mit la désolation dans les
+faubourgs et les quartiers pauvres, où les travaux manquaient, où les
+ouvriers n'étaient payés qu'en assignats. La Convention fut obligée de
+fixer une ration journalière pour la subsistance de chaque personne:
+mesure déplorable qui fut éludée par les riches et ne fit qu'augmenter
+la misère des pauvres. «Paris, dit un historien royaliste, fut réduit,
+à cette époque, à une telle détresse, que le pain et la viande étaient
+mesurés et distribués nominativement chez les fournisseurs. Là, aux
+portes, on voyait les citoyens gardant leurs places dès le point du
+jour, attendre leur tour pour reporter chez eux la subsistance de la
+journée, fixée à trois onces de pain et un quarteron de viande. Dans
+la classe indigente et même dans la classe aisée, des familles
+vécurent plusieurs mois de légumes et surtout de pommes de terre, dont
+on avait ensemencé tous les terrains occupés par des jardins de <p.192>
+luxe et d'agrément. Quelques mesures de grains ou de farine, envoyées des
+départements, étaient un présent reçu avec reconnaissance[113].»--«Il
+faut l'avoir vue, dit un autre historien, il faut l'avoir sentie,
+cette affreuse disette, pour s'en faire une idée!» Enfin, pour combler
+la détresse, l'hiver fut très-rigoureux: le bois et le charbon
+manquèrent comme le pain; il fallut les distribuer aussi par rations;
+on fit queue dans les chantiers et aux bateaux sur la Seine, et
+plusieurs femmes y furent étouffées.
+
+ [Note 113: Toulongeon, t. III, p. 67.]
+
+En présence de si grandes calamités, le peuple était plein de fureur
+contre les riches, contre les royalistes, contre la Convention qui
+laissait faire ce nouveau pacte de famine; plusieurs fois, des troupes
+de femmes envahirent les Tuileries avec des plaintes et des menaces;
+mais elles furent poursuivies et maltraitées par les muscadins; enfin,
+le 12 germinal, les distributions de pain ayant manqué dans la Cité,
+les femmes de ce quartier battirent le tambour, rassemblèrent la foule
+et furent bientôt grossies de bandes d'hommes venus des faubourgs,
+quelques-uns armés de piques et de fusils, portant sur leur chapeau:
+Du pain et la Constitution de 93! Cette multitude envahit les
+Tuileries et se rua dans la salle de la Convention avec un tumulte
+effroyable; mais les sections thermidoriennes, «la garde nationale de
+1789,» dit un contemporain, arrivèrent au pas de charge et forcèrent
+la foule à évacuer le palais.
+
+La Convention crut que le parti de Robespierre avait fait cet essai
+d'insurrection: elle ordonna le désarmement de tous les individus «qui
+avaient contribué à la vaste tyrannie abolie le 9 thermidor;» elle mit
+Paris en état de siége; elle ordonna (28 germinal) la restauration de
+la garde nationale telle qu'elle existait en 1789, c'est-à-dire
+qu'elle devait être composée de quarante-huit bataillons <p.193>
+d'infanterie, de sept cent soixante hommes chacun, avec compagnie
+d'élite, et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie; mais ce
+décret si important ne fut que mollement, que lentement exécuté, tant
+était grande la lassitude de la bourgeoisie. «L'apathie des citoyens
+de cette grande commune, disait un représentant, est vraiment
+inconcevable: chaque jour, ils sont exposés à voir leurs propriétés la
+proie du pillage, et ils ne s'empressent point d'exécuter un décret
+qui seul peut leur en assurer la jouissance.»
+
+Ces mesures n'apaisèrent pas l'agitation populaire qui avait une cause
+permanente et terrible, la faim. «Les subsistances étaient le prétexte
+du moment, dit Toulongeon, et ce prétexte, sans être juste, était
+vrai. Les distributions venaient d'être réduites à deux onces de pain
+par jour; et cependant, la consommation qui, dans les temps communs,
+ne s'élevait qu'à quinze cents sacs de farine, était alors de deux
+mille sacs et plus. Il faut le redire encore, sans pouvoir
+l'expliquer, la disette était tellement factice que l'abondance
+reparut avant la récolte de l'année[114],» «Il serait difficile,
+écrivait Mercier dans les _Annales patriotiques_, de trouver
+aujourd'hui sur le globe un peuple aussi malheureux que l'est celui de
+la ville de Paris. Nous avons reçu hier deux onces de pain par
+personne; cette ration a été encore diminuée aujourd'hui. Toutes les
+rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraillés par la
+faim.» «Enfin, raconte le _Moniteur_, de violentes rumeurs, des propos
+séditieux, des menaces atroces marquèrent la soirée du 30 germinal.
+Partout on ne voyait que des groupes, presque tous composés de femmes,
+qui promettaient pour le lendemain une insurrection. On disait
+hautement qu'il fallait tomber sur la Convention nationale; que,
+depuis trop longtemps, elle faisait mourir le peuple de faim; <p.194>
+qu'elle n'avait fait périr Robespierre et ses complices que pour s'emparer
+du gouvernement, tyranniser le peuple, le réduire à la famine en faisant
+hausser le prix des denrées et en accordant protection aux marchands
+qui pompaient les sueurs de l'indigent[115].»
+
+ [Note 114: T. III, p. 118.]
+
+ [Note 115: _Moniteur_ du 4 prairial.]
+
+Dans cette situation, quelques meneurs obscurs résolurent de faire
+contre la Convention un 31 mai, et ils l'annoncèrent naïvement dans un
+manifeste, disant que le peuple de Paris, «sur lequel les républicains
+des départements et des armées avaient les yeux fixés,» avait arrêté
+de se rendre à la Convention pour lui demander du pain, la
+Constitution de 93, la destitution du gouvernement actuel, la mise en
+liberté des patriotes détenus,[116], la convocation d'une assemblée
+législative. La Convention, avertie, décréta «que la commune de Paris
+était responsable envers la République entière de toute atteinte qui
+pourrait être portée à la représentation nationale;» elle requit les
+citoyens de se porter en armes dans les chefs-lieux de sections,
+envoya douze représentants pour les diriger et fit battre le rappel
+dans les sections thermidoriennes. Mais déjà le tocsin sonnait dans
+les faubourgs, le Marais et la Cité, et une grande foule,
+principalement composée de vieillards, de femmes, d'enfants, se rua
+par toutes les rues de la ville, en se dirigeant vers les Tuileries.
+L'immense colonne, dans laquelle il n'y avait pas cinq cents hommes
+armés, se déroula principalement par la rue Saint-Honoré, hâve,
+déguenillée, affamée, hurlant des cris de mort et des regrets de
+guillotine, faisant d'imbéciles recrues, d'ailleurs toujours crédule
+et docile à ses meneurs, et, comme dans toutes ses journées, comme au
+temps de sa puissance, passant devant les maisons somptueuses et <p.195>
+les riches magasins sans un regard de menace. Les postes de gendarmerie
+qu'elle rencontra sur son passage ou se dispersèrent ou se joignirent
+à elle. L'épouvante se répandit partout: on fermait les boutiques, on
+se cachait dans les maisons; jamais plus grande masse de misère et de
+haillons n'était sortie des profondeurs de Paris; jamais pareil cri de
+vengeance et de fureur ne s'était élevé contre les iniquités ou les
+inepties du gouvernement. Au 14 juillet, au 10 août, au 31 mai, le
+peuple, mêlé à la bourgeoisie, était animé par une idée, exalté par la
+liberté, enthousiasmé par le sentiment révolutionnaire; mais, en ce
+jour, le dernier de cette tragédie qu'il jouait depuis six ans,
+c'était l'insurrection de la faim, le soulèvement de la misère, le
+commencement de la guerre sociale!
+
+ [Note 116: L'état officiel inséré au _Moniteur_ donne pour le
+ 24 avril le chiffre de 2,338 détenus.]
+
+Cette marée immonde et terrible, qui grossissait à tout moment,
+envahit les Tuileries à travers les bataillons indécis des sections
+thermidoriennes qui ne voyaient pas devant eux une armée d'insurgés,
+mais une cohue de misérables. Elle pénétra dans le palais et enfonça
+la porte de la salle des séances, dont les tribunes étaient déjà
+remplies de femmes furieuses; un bataillon de garde nationale se
+précipita à sa rencontre et la rejeta dans les escaliers, mais sans
+qu'il y eût de sang répandu: il semblait qu'il n'y eût que des femmes
+dans cette multitude. Elle revint à la charge, entra de nouveau, fut
+de nouveau repoussée; enfin une troisième fois, renversant tous les
+obstacles, elle inonda la salle, les couloirs, les bancs, la tribune.
+Les représentants se réfugient dans les gradins supérieurs, où
+quelques gendarmes les protégent; le président Boissy d'Anglas reste
+ferme sur son siége et ordonne à un officier d'appeler la force armée;
+celui-ci est menacé par trente sabres; un député, Féraud, veut le
+secourir; il est frappé d'un coup de pistolet, entraîné, massacré, et
+sa tête est apportée au bout d'une pique. Mais la rage populaire
+semble assouvie par ce crime: pendant toute cette journée si <p.196>
+confuse, au milieu de toute cette foule ardente de fureur, il n'y eut pas
+d'autre sang versé, et cette scène si terrible dégénéra en un tumulte
+sans fin, sans but, sans résultat. Il n'y avait pas eu dans toute la
+révolution de semblables saturnales: la multitude aveugle et délirante
+s'entassait, criait, hurlait, faisait tapage, insultait les
+représentants, battait le tambour, tirait des coups de fusil contre
+les murs ou donnait des coups de sabre sur les bancs. Ce tumulte
+stupide dura huit heures. A la fin, les insurgés forcèrent les députés
+à descendre dans le parquet et à voter toutes leurs demandes, parmi
+lesquelles étaient le rétablissement de la Commune de Paris et la
+permanence des sections. Au moment ou ils venaient de nommer un
+gouvernement provisoire, les sections de la garde nationale arrivent,
+Lepelletier en tête, «puis Fontaine-de-Grenelle, Gardes-Françaises,
+Contrat-Social, Mont-Blanc, Guillaume-Tell, Brutus et cette autre,
+dont on ne peut jamais prononcer le nom sans un vif sentiment de
+reconnaissance, la Butte-des-Moulins. Elles débouchent de toutes
+parts, par toutes les issues, au pas de charge, tambours-battant,
+drapeaux déployés, baïonnettes en avant[117].» En un instant la
+multitude est renversée, poussée, dispersée. Il n'y eut pas de
+résistance, pas de combat, pas de morts, à peine quelques blessés,
+quelques prisonniers. La masse des envahisseurs pouvait s'élever à
+vingt mille; mais sur ce nombre, même avec les gendarmes qui s'étaient
+joints à eux, il n'y avait pas le dixième d'hommes armés. «Nous
+n'avons eu, disait Louvet, que quinze cents brigands à vaincre.»
+
+ [Note 117: Éloge de Féraud, dans le _Moniteur_ du 18 prairial
+ an III.]
+
+Le lendemain, la plus grande partie du peuple, honteuse, humiliée de
+cette triste journée, rentra dans son calme et sa misère. Il n'y eut
+que le faubourg Saint-Antoine où le tumulte continua: ses trois
+bataillons prirent les armes. Sur le bruit qu'ils avaient établi <p.197>
+à l'Hôtel-de-Ville une commune insurrectionnelle, les sections
+thermidoriennes marchèrent sur la place de Grève; mais, à l'approche
+des insurgés, elles reculèrent jusqu'au Carrousel et furent suivies
+par les trois bataillons qui braquèrent leurs canons contre les
+Tuileries. Au moment où le combat allait s'engager, des représentants
+accoururent, parlementèrent, et, à force de promesses, décidèrent les
+hommes des faubourgs à se retirer. Le surlendemain, ceux-ci prirent
+encore les armes et délivrèrent l'un des assassins de Féraud qu'on
+menait au supplice. Mais la Convention avait fait venir six mille
+dragons, qu'elle joignit à quinze mille hommes des sections: le
+faubourg fut investi par cette armée, sommé de livrer ses canons,
+menacé d'un bombardement. Les trois bataillons comptaient à peine, en
+ce moment, douze cents hommes valides; toute résistance était donc
+impossible; d'ailleurs les propriétaires et les chefs d'ateliers
+décidèrent les ouvriers à se soumettre. Les canons furent livrés et
+amenés en triomphe aux Tuileries, au milieu des acclamations de la
+bourgeoisie enivrée de sa victoire. Ce fut pour le peuple de Paris une
+véritable destitution du pouvoir qu'il avait conquis le 14 juillet
+1789: à dater du 4 prairial et jusqu'au 27 juillet 1830, il ne prit
+aucune part directe et efficace aux révolutions. L'opinion publique se
+prononça alors définitivement contre ces mouvements populaires, qui,
+depuis trois ans, mettaient sans cesse la représentation nationale à
+la merci de quelques bandes d'émeutiers. «Les vingt-cinq millions
+d'hommes, disait Chénier à la Convention, qui nous ont envoyés ici ne
+nous ont pas placés sous la tutelle des marchés de Paris et sous la
+hache des assassins; ce n'est pas au faubourg Saint-Antoine qu'ils ont
+délégué le pouvoir législatif... Citoyens de Paris, sans cesse appelés
+le _peuple_ par tous les factieux qui ont voulu s'élever sur les
+débris de la puissance nationale, vous, longtemps flattés comme un
+roi, mais à qui il faut enfin dire la vérité, songez que la <p.198>
+représentation nationale appartient à la République et méritez de la
+conserver[118].»
+
+ [Note 118: _Moniteur_ du 10 prairial.]
+
+La Convention compléta sa victoire par des mesures énergiques et
+sanguinaires: elle envoya à l'échafaud neuf représentants et
+vingt-neuf insurgés, aux galères vingt-sept autres personnes, dont
+huit femmes; elle mit en arrestation trente et un autres députés et
+fit incarcérer en moins de huit jours plus de dix mille individus
+«comme assassins, buveurs de sang, voleurs et agents de la tyrannie
+qui précéda le 9 thermidor.» «Plusieurs sections, connues par la
+turbulence de leurs principes et la scélératesse de leurs meneurs,
+telles que les sections de la Cité, du Panthéon, des Gravilliers,
+furent forcées de rendre leurs canons[119].» Toutes les autres en firent
+autant de leur propre mouvement, et Paris se trouva ainsi désarmé de
+la principale force qui avait fait toutes les journées révolutionnaires.
+On dépouilla de leurs piques les quarante huit sections, et il fut
+défendu de paraître en public avec cette arme, «qui n'est d'aucune
+défense réelle et ne peut servir qu'à assassiner.» On décréta que les
+attroupements de femmes seraient dissipés par la force. On donna à la
+capitale une garnison de troupes de ligne; on établit un vaste camp de
+cavalerie et d'artillerie d'abord dans les Tuileries, ensuite dans la
+plaine des Sablons; on licencia les gendarmes des tribunaux, «cette
+troupe, disait l'arrêté, qui a vu naître la liberté[120], qui n'a
+jamais obéi qu'avec dégoût, qui insultait les victimes qu'elle
+conduisait à l'échafaud, qui a partagé les efforts des factieux.»
+Dix-huit furent envoyés au supplice, cinq aux galères, le reste fut
+déclaré incapable de service. On effaça sur tous les murs les inscriptions
+révolutionnaires, les bonnets rouges, même la devise de la <p.199>
+République; enfin, on réorganisa la garde nationale, qui fut
+entièrement composée de bourgeois, «d'après ce principe fondamental de
+tout ordre politique, disait le décret, que la force destinée à
+maintenir la sûreté des propriétés et des personnes doit être
+exclusivement entre les mains de ceux qui ont à la maintenir un
+intérêt inséparable de leur intérêt individuel.»
+
+ [Note 119: _Moniteur_ du 9 prairial.]
+
+ [Note 120: Nous avons dit qu'elle était en grande partie
+ composée d'anciens gardes-françaises.]
+
+
+
+§ XVII.
+
+Journée du 13 vendémiaire.--Fin de la Convention.
+
+
+A la suite des journées de prairial, la réaction thermidorienne devint
+en plein et à découvert la contre-révolution. Des agences royalistes
+se formèrent à Paris et travaillèrent au retour des Bourbons. La
+bourgeoisie et la garde nationale, encore tremblantes au souvenir de
+la terreur, ne désiraient plus que le rétablissement de la monarchie.
+Les assemblées de sections, d'où les Jacobins furent chassés,
+devinrent des foyers de royalisme, des tribunes toujours ouvertes aux
+ennemis de la Convention et de la République: c'était sur elles que
+l'émigration avait les yeux; c'était en elles que le prétendant
+mettait toutes ses espérances. La jeunesse dorée, «ces
+réquisitionnaires, disait un orateur, qui avaient fait leurs campagnes
+au Palais-Égalité et dans les spectacles, «excitait des émeutes,
+insultait les soldats, empêchait le chant de la Marseillaise. «Les
+jours de 1789, dit Lacretelle, semblaient revenus, mais dans une
+direction complétement inverse. Les orateurs se présentaient en foule;
+les journaux, les brochures, les pamphlets, les affiches ne laissaient
+pas un moment de relâche à la Convention.»--«Déjà, raconte un autre
+contemporain, l'on exposait publiquement dans Paris l'effigie du
+dernier roi et celle de sa famille; déjà les rubans étaient <p.200>
+préparés, les signes de ralliement, les emblèmes prêts, et les femmes
+allaient les arborer sur leurs coiffures.»--«Personne n'ignore à Paris,
+disait-on dans la Convention, quels dangers nouveaux courent en ce
+moment les patriotes et la République. Toutes les factions sont
+coalisées dans l'intérieur; les émigrés rentrent; des chouans se
+montrent dans cette commune. Tous ont des pratiques calculées sur les
+honorables misères que le peuple endure depuis si longtemps pour la
+liberté[121]. De toutes parts, l'aristocratie lève la tête et souffle
+ses antiques poisons jusque dans les bataillons de la force armée.
+Ajoutons à ces symptômes l'arrogante dictature qu'affectent et
+qu'exercent en effet des sociétés opulentes, où la République,
+confondue avec le sans-culottisme, est maudite et abjurée[122].»
+
+ [Note 121: «Il faut que le peuple souffre, écrivait le prince
+ de Condé: c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien
+ ordre de choses. Il n'a d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les
+ raisonnements les plus simples sont perdus pour lui; il n'y a
+ que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il
+ faut espérer le retour de la monarchie.» Lettre du 22 fév.
+ 1796 dans les mémoires relatifs à la trahison de Pichegru,
+ publiés par Montgaillard.]
+
+ [Note 122: _Moniteur_ du 1er fructidor an III.]
+
+Cependant la Convention avait fait la Constitution de l'an III et
+rendu deux décrets additionnels par lesquels les deux tiers du nouveau
+corps législatif devaient être composés de conventionnels. La majorité
+des départements accepta la Constitution et les décrets; la majorité
+des sections de Paris n'accepta que la Constitution. Alors les
+royalistes, à l'imitation des Jacobins, «voulurent persuader à la
+capitale que seule elle composait le souverain, et lui faire
+renouveler le 31 mai;» ils vinrent jusque dans la Convention proférer
+des menaces; ils préparèrent ouvertement une insurrection. «Les
+meneurs des sections de Paris, disait Laréveillère, qu'ils soient <p.201>
+parés d'habits élégants et de jolies coiffures, ou couverts de
+haillons et de sales bonnets, ne perdent jamais de vue leur éternel
+projet de concentrer la souveraineté dans Paris[123]. «Ces prétentions,
+ces projets excitèrent l'indignation des départements, qui offrirent
+un asile à la représentation nationale. «Il est temps, disaient leurs
+pétitions, que Paris, cet enfant gâté de la révolution, aujourd'hui
+infecté de royalisme, dise s'il prétend être la République entière, le
+rival de la Convention, le maître de la France, une nouvelle Rome[124].»
+Et la Convention rendit les habitants de Paris responsables de sa
+conservation, déclara qu'elle se retirerait à Châlons si un attentat
+était commis contre elle, et appela les armées à sa défense.
+
+ [Note 123: _Moniteur_ du 30 fructidor.]
+
+ [Note 124: _Moniteur_ du 6 vendémiaire.]
+
+«Cependant les royalistes, dit Tallien, choisirent pour point central
+celle des sections de Paris, qui, de tout temps, renferma le plus
+grand nombre de ces oisifs opulents, amis de la royauté, cette section
+dont le bataillon était dans le camp de Tarquin, lorsque, le 10 août,
+on combattait contre la tyrannie.» La section Lepelletier, encore
+toute glorieuse de ses victoires de thermidor et de prairial, donna le
+signal de l'insurrection en invitant les électeurs à s'assembler dans
+la salle du Théâtre-Français (Odéon). La Convention dissipa ce
+rassemblement, appela à sa défense les restes du parti jacobin, dont
+elle forma un bataillon de quinze cents hommes, dit des Patriotes de
+89, et ordonna de désarmer la section rebelle. Les sections
+Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
+Théâtre-Français, du Luxembourg, Poissonnière, Brutus et du Temple
+répondirent par des arrêtés «qu'on aurait jugé à leur teneur, dit le
+rapport fait à la Convention sur cette journée, avoir été pris au
+quartier général de Charette.» «Bientôt, continue ce rapport, la
+révolte prend un caractère décidé et ne ménage plus rien: une <p.202>
+commission centrale s'organise dans la section Lepelletier; les dépôts
+des chevaux de la République sont au pouvoir des rebelles; les envois
+d'armes à la fidèle section des Quinze-Vingts sont interceptés; la
+trésorerie nationale est occupée; les subsistances destinées à nos
+troupes sont enlevées; les représentants du peuple, que leurs
+fonctions conduisent hors de l'enceinte du Palais-National, sont
+arrêtés, insultés, gardés en otage; les comités du gouvernement sont
+mis hors la loi... «Cependant le général Menou s'avança en trois
+colonnes, par la rue Vivienne et les rues voisines, sur le couvent des
+Filles-Saint-Thomas, où siégeait la section Lepelletier; mais il
+parlementa avec elle et se retira. Il fut destitué et remplacé par
+Barras, auquel on adjoignit trois autres représentants, et le faubourg
+Saint-Antoine ayant offert son concours, on y envoya Cavaignac et
+Fréron pour réorganiser ses bataillons mutilés et désarmés. Barras
+ayant pris pour second le jeune général Bonaparte, celui-ci forma des
+Tuileries et des environs une sorte de camp retranché, dont il garda
+toute les issues par des corps de troupes postés dans la cour des
+Feuillants, et à l'entrée des rues de la Convention, de l'Échelle,
+Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, au Louvre, au Pont-National, à la place
+de la Révolution. Il avait trente canons et neuf mille hommes, dont
+moitié venant du camp des Sablons et moitié composée des grenadiers de
+la garde de la Convention, de la légion de police[125], du bataillon des
+Patriotes de 89, enfin du bataillon des Quinze-Vingts, de compagnies
+ou d'hommes isolés des sections de Montreuil, Popincourt, des Thermes
+et des Gardes-Françaises. Les généraux qui commandaient ces divers
+corps de troupes étaient assistés de représentants qui avaient le
+sabre à la main. Quant à la Convention, elle resta pendant tout <p.203>
+le combat immobile, calme, silencieuse.
+
+ [Note 125: Cette légion venait d'être établie par un décret
+ du 9 messidor pour le service des tribunaux, des prisons, des
+ ports, etc. Elle était casernée sur le quai d'Orsay.]
+
+Le lendemain, trente-deux sections se mirent en rébellion ouverte;
+onze restèrent neutres; cinq prirent parti pour la Convention, mais
+les Quinze-Vingts seuls purent envoyer leur bataillon aux Tuileries.
+Les sections insurgées, formant une armée de vingt-cinq mille hommes,
+se mirent en marche sur deux colonnes, la plus forte par le quartier
+Saint-Honoré, la plus faible par le faubourg Saint-Germain; elles
+avaient à leur tête les muscadins, les jeunes gens à cadenettes et en
+collet vert, des chouans, des émigrés rentrés, d'anciens officiers de
+la garde du roi. «La multitude, dit Lacretelle, n'entrait pas dans
+leurs rangs et paraissait spectatrice indifférente du combat.»
+
+La grande colonne arriva par le haut et le bas de la rue Saint-Honoré,
+par les rues Saint-Roch et Richelieu, s'empara de l'église Saint-Roch,
+garnit le perron et le clocher, et commença de là un feu meurtrier
+jusque dans les Tuileries. Barras et Bonaparte démasquèrent leurs
+canons aux rues de la Convention, de l'Échelle et Saint-Nicaise, et
+balayèrent à l'instant l'entrée de ces rues et l'église Saint-Roch;
+les insurgés se retirèrent dans le bas de la rue Saint-Honoré, où ils
+firent des barricades, et dans le Palais-Égalité; mais les troupes
+conventionnelles s'élancèrent dans la rue Richelieu, enlevèrent à la
+baïonnette le théâtre de la République et le Palais-Égalité, se
+rabattirent dans la rue Saint-Honoré et emportèrent à coups de canons
+les barricades de la barrière des Sergents. Pendant ce temps, quatre
+canons placés à la tête du Pont-Royal balayaient la colonne du
+faubourg Saint-Germain. Enfin, un corps de cavalerie dégagea le haut
+de la rue Saint-Honoré, la place Vendôme et les boulevards.
+
+Le lendemain, les insurgés essayèrent de tenir dans le couvent des
+Filles-Saint-Thomas; mais, à l'approche de Barras, ils se <p.204>
+dispersèrent. Celui-ci, avec des forces considérables, parcourut les
+boulevards, la place des Victoires, les Halles, la place de Grève,
+l'île Saint-Louis, le faubourg Saint-Antoine. «Là, dit-il, il retrouva
+un attachement pur et solide pour la République et la joie qu'inspire
+la victoire.» Enfin, il visita la rive gauche de la Seine et fit
+disparaître les barricades qui avaient été faites près du Panthéon et
+du Théâtre-Français. On licencia les compagnies d'élite de la garde
+nationale; on désarma les sections Lepelletier et du Théâtre-Français;
+on installa trois commissions militaires dans ces deux sections ainsi
+que dans celle de la Butte-des-Moulins, et ces commissions
+prononcèrent de nombreuses condamnations à mort, dont deux seulement
+furent exécutées. Comme après les journées de prairial, il y eut une
+réaction violente contre l'omnipotence de la capitale. «Tout Paris,
+disait un orateur, a été témoin inactif ou complice du combat terrible
+que vous venez de soutenir contre l'immonde royauté; que tout Paris
+soit désarmé!... Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilité
+morale de faire de bonnes lois au centre d'un immense population en
+rendra le séjour calamiteux pour la représentation nationale[126].
+«Quant au parti vaincu, il ne perdit rien de ses prétentions; mais la
+bourgeoisie, humiliée de sa défaite, honteuse du rôle qu'elle avait
+joué à la suite des royalistes, rentra dans le repos et la soumission,
+en gardant ses répugnances, ses haines, ses terreurs. C'était la
+première fois qu'elle avait voulu faire sa _journée_, ce fut aussi la
+dernière; et, jusqu'en 1830, elle ne joua plus, comme le peuple, qu'un
+rôle passif dans les événements.
+
+ [Note 126: _Moniteur_ du 20 vendémiaire an III.]
+
+La Convention approchait du terme de sa mission. Les derniers temps de
+son long règne n'avaient pas été employés uniquement à combattre les
+ennemis de la République, mais à poser quelques fondations sur le sol
+couvert de tant de ruines, à faire dans Paris des créations utiles <p.205>
+qui consolèrent cette ville de tant de monuments des arts détruits
+dans la tourmente révolutionnaire. Ainsi, après avoir supprimé les
+loteries et les maisons de jeu, elle créa le _Bureau des longitudes_,
+qui fut placé à l'Observatoire, _l'École centrale des travaux publics_
+ou _École polytechnique_, qui fut placée au palais Bourbon,
+l'_Institut des aveugles-travailleurs_, le _Muséum d'histoire
+naturelle_, le _Conservatoire des arts et métiers_, l'_Institut
+national de musique_, le _Musée du Louvre_, le _Musée des
+Petits-Augustins_, le _Musée d'artillerie_, etc. Elle enrichit toutes
+les bibliothèques; elle améliora tous les hôpitaux et créa ceux de
+Saint-Antoine et de Beaujon; elle ordonna la formation de plusieurs
+marchés et avait conçu de grands plans pour l'assainissement et
+l'embellissement de Paris.
+
+L'avant-dernier jour de sa session, elle décréta l'établissement
+d'écoles primaires, d'écoles centrales, d'écoles spéciales, de
+l'Institut national des sciences et des arts, divisé en trois classes.
+Le dernier jour, encadrant le souvenir de Paris, de la ville de la
+révolution, du lieu qui rappelait ses scènes les plus terribles, entre
+deux grands actes d'avenir et d'humanité, elle termina sa session par
+ce décret:
+
+1º A dater du jour de la publication de la paix générale, la peine de
+mort sera abolie.
+
+2º La place de la _Révolution_ portera désormais le nom de place de la
+_Concorde_. La rue qui conduit du boulevard à cette place portera le
+nom de rue de la _Révolution_.
+
+3º Amnistie est accordée pour les faits relatifs à la révolution.
+
+
+
+§ XVIII.
+
+Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales.
+
+
+Sous le gouvernement directorial, Paris continue à perdre sa <p.206>
+puissance révolutionnaire et à prendre une organisation municipale
+empruntée au régime monarchique. Une loi le divise en douze
+municipalités ou arrondissements, et son administration est confiée au
+_département_ de la Seine, composé de sept administrateurs, dont trois
+sont spécialement chargés des contributions, des travaux, secours et
+enseignement public, de la police et des subsistances. Une autre loi,
+dont la portée a été lourdement aggravée par les gouvernements
+suivants, rétablit les droits d'entrée à Paris pour subvenir aux
+dépenses locales de la ville et aux besoins des hôpitaux, et leur
+donne le nom mensonger d'_octroi municipal et de bienfaisance_[127] (18
+octobre 1798). Enfin, un arrêté directorial reprend l'ordonnance de
+1783 pour les alignements de Paris, partage les rues, suivant leur
+largeur, en cinq classes de 6 à 15 mètres, et ordonne la continuation
+des travaux de Verniquet.
+
+ [Note 127: Cet octroi ne produisit dans chacune des trois
+ premières années que 2 millions. De 1798 au 4 décembre 1849,
+ il a produit 1,241,269,150 francs.]
+
+Le chef-lieu de la révolution semble avoir abdiqué toute passion
+politique. La bourgeoisie, lasse d'agitations, ne demande que du
+repos, de l'ordre, de la stabilité, ne cherche qu'à se guérir de ses
+longues souffrances, et, au lieu des passions sérieuses et dévouées de
+89, paraît uniquement possédée de l'amour des plaisirs et de l'argent.
+Quant au peuple, la partie la plus turbulente avait péri sur les
+champs de bataille ou dans les journées révolutionnaires; l'autre
+partie, «trompée dans ses espérances, égarée par la calomnie ou par
+les menées du royalisme et du pouvoir, affamée, sans travail, occupée
+chaque jour du soin de vivre le lendemain, languissait dans une
+profonde indifférence, accusant même la révolution des maux sans
+nombre qui pesaient sur elle[128].» Vainement les deux partis <p.207>
+extrêmes essaient de ranimer les passions politiques, les Jacobins en
+ouvrant le club du _Panthéon_, les royalistes en ouvrant le club de
+_Clichy_, la population ne prend que de l'impatience et de l'inquiétude
+de ces excitations à des révolutions nouvelles. Vainement Babeuf essaie
+une conspiration «pour livrer les riches aux pauvres et amener le règne
+du bonheur commun;» les conjurés sont sabrés dans la plaine de Grenelle,
+arrêtés, déportés ou fusillés, sans que les Parisiens fassent le
+moindre mouvement. Ils ne s'émeuvent pas davantage au 18 fructidor,
+quand, les royalistes étant arrivés en majorité dans les conseils et
+travaillant ouvertement à une contre-révolution, le Directoire sauve
+la République par la violence: ce jour là, Paris fut tout à coup
+occupé par douze mille hommes que commandait Augereau, et, sans qu'il
+y eût un coup de fusil tiré, la grande conspiration royaliste avorta
+et ses principaux membres furent arrêtés et déportés. «Tout cela fut
+exécuté, dit Thibaudeau, aussi tranquillement qu'un ballet d'opéra. Il
+n'y eut aucune résistance; le peuple de Paris resta immobile.»
+
+ [Note 128: Buonarotti, _Hist. de la conspiration de Babeuf_.]
+
+Le Directoire, voyant les idées populaires se tourner avec regret vers
+le passé, essaya de ranimer les sentiments républicains par des fêtes.
+La Convention avait ordonné la célébration, tous les ans, de sept
+fêtes nationales, outre les anniversaires de la révolution. Ces fêtes
+étaient celles de la _Fondation de la République_ (1er vendémiaire),
+de la _Jeunesse_ (10 Germinal), des _Époux_ (10 floréal), de la
+_Reconnaissance_ (10 prairial), de l'_Agriculture_ (10 messidor), de
+la _Liberté_ (9 et 10 thermidor), des _Vieillards_ (10 fructidor). On
+y ajouta celle de la _Souveraineté du peuple_, pour l'époque des
+élections, et l'on célébra d'ailleurs accidentellement tous les grands
+événements, les victoires de Bonaparte en Italie, la mort de Hoche, le
+traité de Campo-Formio, etc. Il y eut donc, sous le gouvernement
+directorial, des fêtes très-nombreuses; la plupart furent <p.208>
+élégantes et ingénieuses, et se passèrent avec beaucoup d'ordre; mais,
+malgré la pompe théâtrale des costumes antiques dont s'étaient affublés
+le Directoire, les conseils, toutes les autorités, malgré les hymnes de
+Lebrun-_Pindare_ et la musique de Méhul, elles ne furent vues qu'avec
+ennui, et le peuple, qui n'y était plus acteur, assista avec une
+grande indifférence à ces cérémonies païennes, que souvent il ne
+comprenait pas, malgré les commentaires pédants qu'en faisaient les
+journaux officiels[129]. «La liberté, dit un contemporain, n'était plus
+la déité séductrice qui avait son amour, c'était la gloire qui lui
+apparaissait avec une beauté toute nouvelle aux champs de l'Italie et
+de l'Égypte.» Cependant quelques-unes de ces fêtes, par leur nouveauté
+et leur pompe étrange, excitèrent, sinon l'enthousiasme, au moins la
+curiosité publique.
+
+ [Note 129: Ainsi, le _Moniteur_ (12 messidor an VI) dit de la
+ fête de l'Agriculture: «Elle représentait à l'imagination ces
+ anciennes fêtes que la fertile Phrygie célébrait en l'honneur
+ de la déesse des moissons au pied du mont Ida.» Il dit de la
+ fête funèbre de Hoche (15 vendémiaire an VI): «Elle retraçait
+ parfaitement les magnifiques obsèques que Télémaque fit faire
+ au fils de Nestor sur les bords du Galèse; on pourrait même
+ croire qu'on les avait prises pour modèle.»]
+
+La première de ces fêtes originales fut celle du 9 thermidor an IV,
+dédiée à la Liberté, et où l'on promena en triomphe les dépouilles
+opimes de nos conquêtes. Le cortége partit du Jardin-des-Plantes,
+suivit les boulevards du midi et s'arrêta au Champ-de-Mars; il était
+formé de trois divisions. La première, consacrée à l'histoire
+naturelle, était composée de dix chars portant des animaux, des
+minéraux, des végétaux de l'Italie, de l'Égypte, de l'Helvétie; ces
+chars étaient escortés et suivis par les professeurs et les élèves du
+Muséum d'histoire naturelle, des écoles Normale et Centrale, etc. La
+deuxième division, consacrée aux sciences et lettres, était formée de
+six chars portant le buste d'Homère, des manuscrits, des <p.209>
+médailles, des antiquités, des livres orientaux, des instruments de
+physique, des machines; ils étaient suivis par les professeurs et élèves
+du Collége de France, de l'École Polytechnique, des savants, des hommes
+de lettres, etc. La troisième division, consacrée aux arts, était formée
+de vingt-neuf chars portant les copies des chefs-d'oeuvre de la
+sculpture antique et des tableaux acquis par ces traités où Raphaël et
+Michel-Ange payaient la rançon de leur patrie. Parmi ces trophées de
+nos victoires étaient les chevaux de Venise, «transportés, disait
+l'inscription, de Corinthe à Rome, de Rome à Constantinople, de
+Constantinople à Venise, de Venise à Paris.» Ils étaient suivis par
+les professeurs et élèves du Musée du Louvre, des peintres, des
+sculpteurs, des graveurs, etc. Le Champ-de-Mars était décoré lui-même
+avec des copies de tableaux célèbres et de statues antiques. Cette
+fête offrit l'un des spectacles les plus saisissants de la révolution:
+
+ Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris,
+
+disaient les républicains avec orgueil; mais elle fut à peine
+intelligible pour le peuple et n'attira qu'un petit nombre de
+spectateurs.
+
+Une autre fête, remarquable par son caractère, fut celle du 22
+septembre 1798, où se fit la première exposition des produits de
+l'industrie française, heureuse idée due à François de Neufchâteau et
+qui n'a plus été abandonnée. Cette exposition, qui ressembla plutôt à
+une grande foire qu'à nos magnifiques expositions modernes, se fit
+dans le Champ-de-Mars.
+
+Ajoutons à ces fêtes celle du 10 décembre 1797, où Bonaparte présenta
+au Directoire le traité de Campo-Formio; elle eut lieu dans la cour du
+palais du Luxembourg et fut très-imposante; mais ce ne fut pas la
+pompe des costumes et des décorations, celle des discours et de la <p.210>
+musique qui enivrait les spectateurs, ce fut l'objet même de la fête,
+la joie et l'orgueil de nos prodigieuses victoires, la vue du drapeau
+triomphal où elles étaient inscrites en lettres d'or, enfin et surtout
+la présence du triomphateur, de «ce jeune homme, petit, pâle, chétif,
+au regard ardent et profond, au costume et aux manières simples, qui
+saisissait toutes les imaginations et laissait dans tous les esprits
+une impression indéfinissable de grandeur et de génie[130].»
+
+ [Note 130: _Hist. des Français_, t. IV, p. 269.]
+
+
+
+§ XIX.
+
+Culte naturel ou des Théophilanthropes.
+
+
+Dans ces fêtes du Directoire, tout était païen, costumes, langages,
+ornements; Cérès et Bacchus avaient des autels sur nos places
+publiques; la pensée, le rêve du gouvernement était de ressusciter
+Athènes et Rome; mais le peuple parisien commençait à se moquer de
+tous ces oripeaux mythologiques, de toutes ces allégories, de tous ces
+personnages de théâtre, et lorsque ces pompes vides et muettes
+passaient devant les vieilles basiliques, devant les monuments
+délabrés de la foi de nos pères, il regardait en soupirant leurs
+portes fermées, leurs saints mutilés, leurs croix abattues; il se
+retournait vers ses croyances anciennes et regrettait les cérémonies
+si touchantes du catholicisme.
+
+La Convention avait décrété la liberté des cultes; mais cette liberté
+se trouvait empêchée presque complétement par les passions et les
+préjugés révolutionnaires, par la crainte que le souvenir du passé
+entretenait dans les esprits: «la plupart des autorités, disait
+Lanjuinais, continuant le système persécuteur des Hébert et des
+Chaumette, érigeaient en délit l'exercice des cultes dans les <p.211>
+édifices nationaux qui avaient toujours eu cette destination.» Le 11
+prairial an III (31 mai 1795), elle décréta que les citoyens des
+communes auraient le libre usage des édifices non aliénés destinés,
+ordinairement aux exercices des cultes; qu'ils pourraient s'en servir
+sous la surveillance des autorités, tant pour ces exercices que pour
+les assemblées ordonnées par la loi; que ces édifices seraient réparés
+et entretenus par les communes sans contribution forcée; qu'il en
+serait accordé quinze à la Commune de Paris; que ces édifices
+pourraient être communs à plusieurs cultes; que nul ne pourrait y
+remplir le ministère d'aucun culte, à moins qu'il n'eût fait acte de
+soumission aux lois de la République, etc. Le 6 vendémiaire an IV,
+elle compléta ce décret en prononçant des peines contre ceux qui
+empêcheraient l'exercice d'un culte ou insulteraient ses ministres,
+contre ceux qui voudraient contraindre les citoyens à observer
+certains jours de repos, qui exposeraient extérieurement les signes
+d'un culte ou en porteraient le costume, qui provoqueraient dans des
+prédications religieuses à la rébellion, à la guerre civile, au
+rétablissement de la royauté, etc. Les réunions pour l'exercice d'un
+culte dans les maisons particulières étaient d'ailleurs autorisées,
+pourvu qu'elles ne comprissent, outre les habitants de la maison, que
+dix personnes.
+
+D'après ces deux décrets, quinze églises, dont nous allons donner les
+noms, furent rouvertes dans Paris, mais sans bruit, sans pompe, avec
+crainte, sous l'oeil peu bienveillant des autorités civiles;
+d'ailleurs elles ne se rouvrirent que pour les prêtres constitutionnels
+qui consentirent seuls à faire soumission aux lois de la République,
+et elles furent peu fréquentées, les prêtres réfractaires continuant à
+officier dans les maisons particulières. Néanmoins, cette résurrection
+légale des cérémonies catholiques fit sensation; le clergé
+révolutionnaire essaya même de reformer une église nationale, et il se
+tint, à cet effet, dans l'église Notre-Dame, un concile sous la <p.212>
+présidence de Grégoire, évêque de Blois, qui attira un grand nombre de
+spectateurs.
+
+Le Directoire s'inquiéta de ce réveil de l'esprit religieux, et il
+essaya ou de le détourner ou de le combattre en fondant, à l'imitation
+de Robespierre, une religion nouvelle; ce fut le culte de la Nature ou
+des _Théophilantropes_, dont Laréveillère-Lépeaux fut le promoteur,
+et, pour ainsi dire, le grand-prêtre. Cette secte, qui avait pour
+toute croyance l'existence de l'être suprême et l'immortalité de
+l'âme, s'établit d'abord dans l'église Sainte-Catherine, au coin des
+rues Saint-Denis et des Lombards, et se mit à copier ou à parodier les
+cérémonies catholiques. On tapissa le temple d'inscriptions morales,
+de vers et de sentences; on y plaça un autel carré, sur lequel on
+déposait des corbeilles de fleurs ou de fruits, une tribune, d'où un
+lecteur en tunique bleue et robe blanche faisait des instructions
+morales; puis, les jours de décade, on y fit une sorte de service
+religieux, ou l'on chantait des hymnes pieux, une paraphrase du
+_Pater_, des odes de J.-B. Rousseau. On y célébra des fêtes à la
+Jeunesse, à la Vertu, à la Vieillesse, au Courage; on y faisait des
+cérémonies de mariage, de naissance, de décès, etc. Tout cela était
+prétentieux, froid, puéril; mais les idées philosophiques de Rousseau
+avaient encore tant d'influence, le catholicisme et le clergé étaient
+encore si impopulaires, que le _culte naturel_ attira des curieux et
+eut des sectateurs. Alors Laréveillère voulut lui donner de plus
+grands théâtres, et il fit rendre un arrêté départemental par lequel
+il était ordonné au clergé constitutionnel, en vertu de la loi du 6
+vendémiaire an III, de partager les édifices religieux avec les
+théophilanthropes; de sorte que les jours de décadis, tout exercice du
+culte catholique devait cesser à huit heures du matin et ne pouvait
+être repris qu'à six heures du soir; les signes du culte devaient être
+enlevés ou voilés, et les costumes affectés à des cérémonies <p.213>
+catholiques proscrits. Les frais d'entretien de ces édifices étaient
+partagés par les deux cultes, et les clefs devaient être déposées chez
+le commissaire de police. Les prêtres constitutionnels consentirent
+seuls à ce sacrilége arrangement, qui augmenta leur discrédit, et les
+fidèles catholiques n'en furent que plus empressés à chercher la messe
+d'un prêtre proscrit dans quelque pièce obscure d'une maison isolée,
+comme les premiers chrétiens dans les catacombes. Les quinze églises
+accordées par la loi du 11 prairial pour l'exercice des cultes furent
+ainsi converties en temples païens et se trouvèrent placées sous
+l'invocation de ces idéalités allégoriques qui étaient si chères à la
+philosophie révolutionnaire[131].
+
+ [Note 131: Voici en quels termes et par quels rapprochements
+ puérils Laréveillère expliqua gravement les noms dont il
+ affublait les vieux monuments de la piété de nos pères:
+
+ «L'église _Saint-Philippe-du-Roule_ est consacrée à la
+ _Concorde_. Ce premier arrondissement renferme les promenades
+ des Tuileries et des Champs-Élysées et tous les jardins où,
+ depuis deux ans, les citoyens se réunissent pour y jouir des
+ fêtes qu'on y donne.--L'église _Saint-Roch_, au _Génie_. Dans
+ ce temple reposent le grand Corneille, le créateur du théâtre
+ français, et Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui
+ aient cultivé la poésie française.--L'église
+ _Saint-Eustache_, à l'_Agriculture_. Cet édifice est situé
+ près la halle aux grains et de toutes les autres où l'on vend
+ des subsistances.--L'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_, à la
+ _Reconnaissance_. On doit la plus vive reconnaissance aux
+ sciences et aux arts, qui ont retiré les peuples de la
+ barbarie. Les poëtes et les anciens historiens ne cessent de
+ louer tous ceux qui, comme Orphée, ont adouci les moeurs des
+ hommes et leur ont appris à vivre en société. Si un édifice
+ doit être dédié à la Reconnaissance, c'est sans doute celui
+ qui se trouve placé devant le palais national des sciences et
+ des arts, celui où repose Malherbe, auquel nous devons la
+ pureté du langage.--L'église _Saint-Laurent_, à la
+ _Vieillesse_. En face de cet édifice est l'hospice des
+ Vieillards.--L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_, à
+ l'_Hymen_. Le sixième arrondissement est un des plus peuplés;
+ il renferme la division des Gravilliers, qui est une de
+ celles qui ont le plus fourni de défenseurs à la
+ patrie.--L'église _Saint-Merry_, au _Commerce_. On sait que
+ le commerce est le lien des nations et la source de leurs
+ richesses: si on honore l'agriculture, on doit également
+ honorer le commerce. L'église Saint-Merry est placée devant
+ le tribunal de commerce et dans un des quartiers les plus
+ marchands de Paris.--L'église _Sainte-Marguerite_, à la
+ _Liberté_ et à l'_Égalité_. Ce nom doit particulièrement
+ appartenir au lieu de la réunion des habitants du faubourg
+ Saint-Antoine; on sait le courage qu'ils ont déployé dans
+ tous les temps et à toutes les époques pour renverser le
+ despotisme et établir la République.--L'église
+ _Saint-Gervais_, à la _Jeunesse_. La loi du 3 brumaire a
+ institué une fête pour la Jeunesse; l'édifice dont il s'agit
+ est spacieux et est décoré d'un portail fait par Debrosses;
+ ce portail date de l'époque de la renaissance de la bonne
+ architecture, et où l'on a enfin abandonné le
+ gothique.--L'église _Notre-Dame_, à l'_Être suprême_. On a
+ pensé que, pour imposer silence aux ennemis de la chose
+ publique, qui affectent d'accuser d'athéisme et d'irréligion
+ les autorités constituées, on devait consacrer l'édifice le
+ plus vaste, le plus majestueux et le plus central du canton
+ de Paris, à l'Être suprême.--L'église _Saint-Thomas d'Aquin_,
+ à la _Paix_. Les Romains avaient un temple ainsi dédié: le
+ temple de la Paix ne peut être mieux placé qu'auprès de celui
+ dont on va parler.--L'église _Saint Sulpice_, à la
+ _Victoire_. Cet édifice est dans la division du Luxembourg,
+ où est situé le palais directorial.--L'église
+ _Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, à la _Bienfaisance_. Dans le
+ quartier où est situé ce temple, il y a plusieurs
+ hospices.--L'église _Saint-Médard_, au _Travail_. La division
+ du Finistère renferme beaucoup de journaliers, de gens de
+ main-d'oeuvre qui sont occupés à des travaux pénibles et
+ utiles à la société.--Et _Saint-Étienne-du-mont_, à la
+ _Piété-filiale_. Cet édifice est situé près le Panthéon, que
+ la République a dédié aux grands hommes. Il apprendra à
+ chacun que la République honore à la fois les vertus
+ éclatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les
+ guerriers courageux et les législateurs éclairés, elle
+ n'oublie pas le bon père.» (_Moniteur_ du 27 octobre 1798.)]
+
+
+
+§ XX. <p.214>
+
+Tableau de Paris sous le Directoire.
+
+
+L'aspect de Paris pendant la période directoriale marque la transition
+qui se fait de la République à la monarchie: à l'extérieur, dans <p.215>
+les actes du gouvernement, dans les lois, sur les murs, tout est encore
+républicain; à l'intérieur, moeurs, langage, passions, tout redevient
+monarchique. Le peuple a quitté son bonnet rouge et sa pique; il est
+rentré dans ses échoppes, dans ses taudis, dans sa misère; pour tous
+plaisirs, il a les fêtes officielles, le récit de nos victoires et la
+loterie que le Directoire vient de rétablir. La bourgeoisie est sortie
+de sa peur et fait revoir ses richesses; les équipages reparaissent;
+les magasins de luxe sont rouverts; tous les lieux de plaisirs,
+surtout les maisons de jeux, sont encombrés de riches oisifs et de
+parvenus. La vente des biens nationaux, le trafic des assignats, les
+accaparements de blé et surtout les fournitures des armées avaient
+engendré des fortunes nouvelles, fortunes infâmes, cimentées du sang
+de nos soldats; les possesseurs de ces fortunes, «enfants de
+l'agiotage et de l'immoralité,» jettent l'argent à pleines mains,
+affichent le luxe le plus effréné et une ardeur de débauche, une
+fureur d'orgie renouvelées des temps de la Régence. Imitateurs des
+marquis de l'ancien régime, qu'ils surpassent en insolence et en
+ridicule, ils remettent à la mode les bals de l'Opéra, la sotte
+promenade de Longchamp, les petites maisons, les soupers de
+prostituées, vantant toutes les habitudes monarchiques, calomniant les
+institutions républicaines, se moquant de toutes les croyances et de
+tous les sentiments. Les chefs des thermidoriens, Barras surtout, qui
+était le protecteur de tous les voleurs publics, donnèrent le signal
+de toutes ces folies et justifièrent ainsi le nom de _pourris_ que
+Robespierre leur avait donné. On vit alors dans les salons, dans les
+théâtres, dans les promenades, au jardin des Tuileries, au boulevard
+des Italiens, à Tivoli, à Frascati, des femmes impudiques, madame
+Tallien entre autres, se montrer costumées à l'antique, vêtues
+seulement d'une robe de gaze retenue par des camées, les seins, les
+bras et les jambes nues, en sandales ou en cothurnes, avec des <p.216>
+bagues aux pieds, les cheveux bouclés et épars. Tuniques, bijoux,
+coiffures, meubles, tout était à la grecque; les courtisanes d'Athènes
+étaient les modèles recherchés. «On dirait, dit un contemporain, que le
+musée des Antiques n'a été formé que pour l'instruction des couturières
+et des coiffeurs.» «Jamais, ajoute un journal, les femmes n'ont été mieux
+mises ni plus blanchement parées. Elles sont toutes couvertes de ces
+châles transparents qui voltigent sur leurs épaules et sur leur sein
+découvert, de ces nuages de gaze qui voilent une moitié du visage pour
+augmenter la curiosité, de ces robes qui ne les empêchent pas d'être
+nues. Dans cet attirail de sylphes, elles courent le matin, à midi, le
+soir; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les
+rues; c'est l'habillement des anciennes vestales, et les filles
+publiques sont costumées comme Iphigénie en Aulide sur le point d'être
+immolée.» Quant aux incroyables, s'ils n'étaient pas fonctionnaires et
+comme tels obligés de porter la chlamide, la prétexte, la toque et
+tout l'attirail de toilette antique prescrit par les décrets, ils
+outraient leurs ridicules avec la coiffure en cadenettes, l'habit à
+haut collet noir, les culottes à mille rubans, des bijoux aux
+oreilles, aux mains, dans les poches et la canne noueuse et tortue.
+Jamais il n'y eut un tel amour de plaisirs, de danses, d'histrions et
+de baladins; jamais les mauvais livres, les spectacles licencieux et
+les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue; une chanson de
+Garat, un roman de Pigault-Lebrun, surtout une pirouette de Vestris,
+ce «dieu de la danse,» ce héros de tous les boudoirs, passionnaient
+les salons de l'aristocratie nouvelle. «Après l'argent, dit une
+brochure du temps, la danse est devenue l'idole des Parisiens. Du
+petit au grand, du riche au pauvre, c'est une fureur, c'est un goût
+universel. On danse aux Carmes, où l'on égorgeait; on danse aux
+Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainte-Marie, dans
+trois ou quatre églises, chez Ruggieri, chez Lucquet, chez <p.217>
+Mauduyt, chez Wentzel, à l'hôtel Thélusson, au salon des ci-devant
+Princes, on danse partout.» En outre, on comptait à Paris dix-sept grands
+théâtres[132] et plus de deux cents théâtres bourgeois. «Il y en avait,
+dit Brazier, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans
+toutes les maisons. Il y avait le théâtre de l'Estrapade, celui de la
+Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue
+Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul-de-sac des Peintres, de la
+rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers. On
+jouait la comédie dans les boutiques des marchands de vin, dans les
+cafés, dans les caves, dans les greniers, dans les écuries. La fièvre
+du théâtre s'était emparée de toutes les classes.»
+
+ [Note 132: Voici leurs noms: Des Arts (Opéra), Français,
+ Favart (Italiens), Feydeau (Opéra-Comique), de la République,
+ du Vaudeville, Molière, Montansier, de la Cité, du Marais, de
+ l'Ambigu-Comique, de la Gaité, des Jeunes-Artistes, des
+ Variétés amusantes, des Délassements, des Jeunes-Élèves,
+ Sans-Prétention. On joua, en 1797, sur ces dix sept théâtres,
+ cent vingt-six pièces nouvelles. Nous parlerons de chacun
+ d'eux dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]
+
+
+
+§ XXI.
+
+Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement du
+culte catholique.--Embellissements de Paris.
+
+
+Avec de telles moeurs, avec un tel amour du luxe et des plaisirs, avec
+le dégoût ou l'indifférence de la population pour la patrie, la
+liberté et toutes ces idées qui avaient passionné Paris six ans
+auparavant, la République était impossible à maintenir, et il semblait
+qu'il n'y eût qu'un pas à faire pour revenir à la domination d'un
+homme: aussi, quand, au milieu des dangers où se trouvait le pays, au
+milieu de l'anarchie où végétait le gouvernement directorial, on
+annonça que Bonaparte, ayant quitté l'Égypte, venait de débarquer <p.218>
+en France, il y eut à Paris la joie la plus folle: on s'embrassait, on se
+félicitait, on croyait tout sauvé. Le vainqueur des Pyramides arriva à
+Paris et vint se loger dans son petit hôtel de la rue Chantereine ou
+de la Victoire[133]. Tous les partis s'offrirent à lui; il fit son
+choix; mais lorsque la conspiration qui devait renverser la
+Constitution et le gouvernement de l'an III eut été complétement
+ourdie, il n'osa l'exécuter dans la ville du 14 juillet: craignant le
+réveil de son esprit révolutionnaire, appréhendant l'un des
+soulèvements soudains de sa population, il mit le complot hors de son
+atteinte et de sa vue. Le corps législatif fut transféré à
+Saint-Cloud, c'est-à-dire placé à la merci des conspirateurs; puis, à
+l'aide du ministre de la police Fouché et de l'administration
+départementale de la Seine, les barrières furent fermées, les rues
+couvertes de troupes, les faubourgs contenus par des menaces et des
+émissaires, le commandement des quartiers et des palais confié aux
+plus dévoués généraux, les murs placardés de proclamations
+mensongères; et, pendant la nuit, l'attentat qui livrait la République
+à un dictateur fut consommé.
+
+ [Note 133: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
+ chap. VII.]
+
+Paris, en se réveillant, apprit par des affiches, où les faits les
+plus clairs étaient dénaturés, la nouvelle de cette déloyale
+révolution; il en conçut plus d'étonnement que d'horreur; le
+Directoire, la Constitution et la République se trouvaient tellement
+discrédités, haïs, méprisés, qu'un changement était presque
+universellement désiré. La bourgeoisie voulait de l'ordre, même au
+prix de la liberté, et un gouvernement fort, fût-il tyrannique; le
+peuple était séduit par le prestige de la gloire de Bonaparte et se
+sentait prêt à tout pardonner au vainqueur des ennemis de la France.
+Quant aux partis extrêmes, les royalistes croyaient que le 18 brumaire
+était un acheminement à la restauration de l'ancien régime, et les <p.219>
+Jacobins étaient devenus une minorité sans crédit. Comme on craignait
+de la part des députés chassés quelque réunion dans les faubourgs,
+quelque serment du jeu de paume, le nouveau pouvoir les frappa de
+terreur en déportant, sans jugement et par une simple ordonnance,
+cinquante-sept des patriotes les plus redoutables; et, grâce à cette
+exécution odieuse, l'usurpation consulaire s'établit sans opposition.
+
+L'un des premiers soins du Consulat fut d'assurer la soumission de la
+capitale, d'enchaîner son esprit de révolte, d'empêcher à jamais ses
+insurrections, en lui donnant une administration plus régulière et
+plus dépendante, en divisant ou en amoindrissant de telle sorte
+l'autorité municipale, que les dernières traces de l'unité et de la
+puissance de la terrible Commune de 93 disparurent. Pour cela, on
+rétablit sous d'autres noms les magistratures de l'ancien régime,
+c'est-à-dire le prévôt des marchands sous le nom de _préfet de la
+Seine_, et le lieutenant de police sous le nom de _préfet de police_.
+Le premier, homme de la cité et véritable maire, mais nommé par le
+gouvernement et sans initiative, était chargé des recettes, des
+dépenses, des monuments, de la voirie, etc., et il avait sous lui
+douze maires distribués dans chaque arrondissement et ayant
+principalement dans leurs attributions les registres de l'état civil.
+Le second était chargé de la sécurité et de la salubrité publiques,
+des approvisionnements des halles, de l'éclairage, etc. Le premier
+préfet de la Seine fut Frochot, ancien membre de l'Assemblée
+constituante, et le premier préfet de police, Dubois, ancien avocat au
+Parlement de Paris.
+
+Bonaparte n'avait jamais aimé Paris: il avait vu avec mépris
+l'insurrection du 10 août[134]; il avait réprimé sans pitié
+l'insurrection du 13 vendémiaire, et il avait conçu dans ces deux <p.220>
+journées une opinion mauvaise de ce coeur de la France dont il
+comprenait mal les mouvements, de ce peuple et de cette bourgeoisie
+tour à tour si apathiques, si turbulents, si faciles à s'échauffer, si
+prompts à se refroidir. Néanmoins, dans les premiers temps et malgré
+l'opposition sourde qu'il sentait en eux, il affectait pour les
+Parisiens une grande estime: «Ma confiance particulière, disait-il,
+dans toutes les classes du peuple de la capitale, n'a point de bornes.
+Si j'étais absent, si j'éprouvais le besoin d'un asile, c'est au
+milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre
+sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événements les plus
+désastreux qui ont eu lieu à Paris dans les dix dernières années; je
+dois déclarer, pour la décharge du peuple de cette ville, aux yeux des
+nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a
+toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré
+que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale; soixante ou
+quatre-vingts seuls ont survécu à la révolution.»
+
+ [Note 134: «Je me trouvais, a-t-il raconté, à cette hideuse
+ époque, logé à Paris, rue du Mail, place des Victoires. Au
+ bruit du tocsin et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux
+ Tuileries, je courus au Carrousel... Je me hasardai à
+ pénétrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs
+ de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres que m'en
+ présentèrent les masses de Suisses... Je parcourus tous les
+ cafés du voisinage de l'Assemblée: partout l'irritation était
+ extrême, la rage dans tous les coeurs; elle se montrait sur
+ toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des
+ gens de la lie du peuple.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_, t.
+ IV, p. 211; édit. de 1824.)]
+
+Malgré ces paroles, il ne partit pour Marengo qu'en jetant derrière
+lui un regard de défiance sur cette ville où l'imprévu éclate comme la
+foudre, où l'opposition républicaine, comprimée, non vaincue, semblait
+n'attendre qu'un revers du dictateur pour se venger du 18 brumaire, où
+les royalistes tramaient les plus sanglants complots. Aussi, quinze
+jours seulement après sa victoire, il était de retour à Paris (1er
+juillet 1800): mais il trouva la ville illuminée et pleine
+d'enthousiasme; l'admiration avait fait taire toutes les oppositions.
+«On ne criait pas vive Bonaparte! dit un journal du temps, mais <p.221>
+tout le monde parlait du premier consul et le bénissait; on ne criait pas
+Vive la République! mais on la sentait et on en jouissait.» Et quand,
+à la fête du 14 juillet, on vit figurer au Champ-de-Mars la garde
+consulaire qui arrivait de Marengo, chargée des drapeaux autrichiens,
+et qui portait, sur ses figures basanées, sur ses habits poudreux et
+délabrés, le témoignage de sa victoire, des applaudissements unanimes
+éclatèrent.
+
+Six mois après, l'attentat du 3 nivôse (24 décembre 1800), par lequel
+trente-deux personnes furent tuées ou blessées et quarante-six maisons
+de la rue Saint-Nicaise détruites ou ébranlées, augmenta la popularité
+de Bonaparte en excitant contre les fureurs des partis une indignation
+universelle: on s'empressa d'aider la police dans ses recherches; on
+fêta le cocher du premier consul; on approuva même la mesure
+abominable qui envoya périr dans une île déserte cent trente-trois
+Jacobins complétement étrangers au crime.
+
+Enfin, la paix d'Amiens mit le comble à la gloire de Bonaparte et à la
+reconnaissance des Parisiens. La ville reprit alors une grande
+prospérité: industrie, commerce, beaux-arts, tout sembla renaître; les
+salons se rouvrirent; les étrangers accoururent dans cette Babylone
+révolutionnaire qu'ils croyaient pleine de ruines et à demi-déserte,
+et qu'ils retrouvèrent magnifique, paisible, peuplée, amoureuse de
+plaisirs, avec ses musées remplis de nouvelles richesses, ses
+innombrables théâtres, ses bals, ses concerts, même son carnaval, qui
+lui fut restitué par les pouvoirs nouveaux, heureux de revoir les
+ignobles mascarades où le peuple s'abrutissait et que la République
+avait sagement supprimées pendant dix ans. Bonaparte s'occupa alors de
+l'amélioration de _sa capitale_ avec une sollicitude qui ne se
+ralentit pas pendant tout son règne. «Il entrait dans mes rêves,
+disait-il plus tard, de faire de Paris la véritable capitale de
+l'Europe. Parfois je voulais qu'il devînt une ville de deux, <p.222>
+trois, quatre millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de
+colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours et dont les établissements eussent
+répondu à la population[135].» Mais en même temps il s'attacha à lui
+enlever toute influence politique, et à n'en faire que la splendide
+résidence du chef de l'État.
+
+ [Note 135: _Mémorial_, t. IV, p. 222.]
+
+L'un de ses premiers actes, le plus important de tous pour la
+restauration morale et matérielle de Paris, fut le rétablissement
+officiel et public du culte catholique. Dès qu'il s'était emparé du
+pouvoir, il avait fait cesser les cérémonies puériles des
+théophilantropes et ordonné de rendre aux prêtres catholiques l'usage
+de toutes les églises non aliénées. En juin 1801, il avait autorisé le
+clergé constitutionnel à tenir un concile dans l'église Notre-Dame;
+quarante-cinq évêques et quatre-vingts prêtres députés par les
+diocèses y avaient assisté; leurs conférences publiques avaient attiré
+la foule et excité le plus vif intérêt. Le 14 juillet, «jour désigné
+par le gouvernement pour célébrer la paix de Lunéville,» ils avaient
+chanté une messe solennelle dans l'église métropolitaine, «avec un _Te
+Deum_ en actions de grâces de tous les bienfaits que le Seigneur avait
+répandus sur le peuple français; «néanmoins, tous leurs efforts pour
+attirer à eux le clergé réfractaire et mettre fin au schisme avaient
+échoué. Enfin, le premier consul ayant signé avec le pape un concordat
+par lequel la religion catholique était reconnue comme la religion du
+gouvernement et de la majorité des Français, le culte catholique fut
+partout publiquement rétabli; Paris redevint le siége d'un archevêché
+et fut divisé en douze paroisses, lesquelles eurent une ou plusieurs
+succursales, et, le jour de Pâques (8 avril 1802), les consuls et
+toutes les autorités se rendirent à Notre-Dame et assistèrent à la
+messe et au _Te Deum_.
+
+Quelques jours après, l'Université fut fondée, et Paris se trouva <p.223>
+doté de quatre grands centres d'instruction, sous le nom de _lycées_,
+outre les écoles spéciales de droit et de médecine, qui furent
+régulièrement rétablies, l'École polytechnique, qui fut placée à l'ancien
+collége de Navarre, etc.
+
+En même temps que la capitale avait sa part de ces grands actes de
+restauration générale, elle était spécialement l'objet des
+préoccupations du gouvernement consulaire. Ainsi, on imposa à la
+boulangerie des règlements sévères et on la força de balancer ses
+achats avec la consommation[136]; on établit des greniers de réserve qui
+empêchaient les hausses exorbitantes dans la valeur des grains, et
+l'on mit ainsi Paris, si souvent éprouvé par la faim depuis dix ans, à
+l'abri de la disette et de l'agiotage. L'éclairage des rues, si
+négligé pendant la révolution, fut porté à dix mille becs de lumière.
+On renouvela une partie du pavé, on construisit des égouts, on ouvrit
+des voies nouvelles; mais, malgré ces améliorations et celles qui les
+suivirent, Paris garda en grande partie l'aspect qu'il avait sous
+l'ancien régime, c'est-à-dire que ses rues restèrent sales et
+encombrées par les échoppes et les étalages des petits métiers et des
+petits commerces. On restaura les Tuileries, on commença la
+construction des rues de Rivoli et Castiglione, le déblaiement du
+Carrousel, etc.; mais ce fut moins pour embellir cette partie de la
+ville «que pour isoler la demeure du chef de l'État et la mettre à
+l'abri des attaques d'une immense population[137].» On continua ou <p.224>
+l'on entama la construction de l'avenue du Luxembourg, et de la place de
+la Bastille, de la Halle aux vins, des quais d'Orsay et des Invalides,
+des ponts d'Austerlitz, des Arts, de la Cité, etc. On soumit à une
+surveillance rigoureuse et à de nouveaux règlements les maisons de
+débauche qui avaient pris sous le Directoire les proportions les plus
+hideuses et étaient devenues les réceptacles de tous les crimes; mais
+on laissa subsister les maisons de jeu, dont le gouvernement tirait
+des sommes considérables, où les officiers allaient engloutir le butin
+de nos conquêtes; on ouvrit même des tripots pour le peuple et l'on
+accrut les proportions de la loterie.
+
+ [Note 136: De là date le monopole de la boulangerie, qui
+ appartient aujourd'hui à six cents boutiques privilégiées;
+ mais ce ne fut l'oeuvre ni du pouvoir législatif ni du
+ pouvoir exécutif; les boulangers demandèrent eux-mêmes à la
+ préfecture de police que leur nombre fût limité à six cents;
+ la préfecture accéda à cette demande, et, depuis cinquante
+ ans, tous les gouvernements et même les tribunaux se sont
+ crus liés par cette autorisation. (Voyez le discours de M.
+ Lanjuinais, ministre du commerce, à l'Assemblée législative,
+ le 27 octobre 1849.)]
+
+ [Note 137: Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles
+ X en 1826. On lit dans ce curieux rapport: «Quand Bonaparte
+ s'établit dans le palais de nos rois, il sentit plus qu'un
+ autre la nécessité d'isoler la demeure du souverain. Ce fut
+ dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle
+ galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense
+ place d'armes ayant des débouchés sur toutes ses faces, qu'il
+ isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli,
+ dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du
+ Louvre, afin de dégager entièrement l'enceinte du palais.
+ Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer
+ entre de longs espaces que le canon ou des charges de
+ cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité; il
+ ajouta à ces premières dispositions une précaution de détail
+ qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon
+ Marsan une petite place en retraite, dont le but est
+ évidemment de pouvoir, au besoin, réunir et mettre à couvert
+ une réserve de troupes d'artillerie, et, par l'acquisition du
+ terrain qu'il fit jusqu'à la rue Saint-Honoré, il s'assura
+ des moyens d'agir sur cette importante communication. On sait
+ enfin qu'il se refusa constamment à dégager la façade de
+ Saint-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve
+ que le peuple soulevé pouvait trouver un appui redoutable,
+ afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre
+ de vues sur les Tuileries ou déboucher facilement de la butte
+ Saint-Roch, près du château, sur la rue de Rivoli.»]
+
+
+
+§ XXII.
+
+Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de
+Paris à cette époque.--Établissement de l'empire.
+
+
+Malgré l'admiration que lui inspirait un gouvernement si glorieux, si
+éclairé, Paris n'avait pas encore pardonné le 18 brumaire, et, <p. 225>
+quand Bonaparte se fit donner le consulat à vie, un sourd mécontentement
+commença à courir dans une grande partie de la population, surtout
+dans les faubourgs, qui étaient restés jacobins. Aussi, quand il se
+rendit au sénat avec un cortége aussi pompeux que celui des anciens
+rois, il fut accueilli par un profond silence. La rupture de la paix
+d'Amiens mit dans l'opposition la bourgeoisie, qui vit son commerce
+livré à toutes les aventures d'une guerre interminable. D'ailleurs, on
+commençait à croire que l'ordre avait été acheté à un trop grand prix.
+La tribune et la presse n'étaient plus libres, et une police brutale
+et tyrannique disposait sans contrôle de la personne des citoyens. On
+parlait avec une mystérieuse horreur de la tour du Temple, devenue la
+Bastille du nouveau gouvernement, où l'on jetait arbitrairement des
+chouans et des républicains, d'où l'on extrayait des victimes pour la
+plaine de Grenelle. Les bruits les plus sinistres, les calomnies les
+plus odieuses couraient dans le peuple et dans les salons sur les
+exécutions secrètes, les fusillades nocturnes qui se faisaient dans
+cette prison par les mains des gendarmes d'élite, troupe privilégiée,
+dévouée au premier consul, et que commandait le plus zélé de ses
+officiers, le général Savary.
+
+Toute cette opposition, qui ne consistait d'abord qu'en paroles et en
+murmures, se manifesta plus ouvertement quand le gouvernement annonça
+qu'il venait de découvrir une grande conspiration, celle de Georges et
+de Pichegru, quand il fit arrêter Moreau, longtemps avant les deux <p.226>
+chefs royalistes, comme étant leur complice. Bonaparte fit rendre
+alors une loi, digne des temps de la terreur, par laquelle quiconque
+donnerait asile à Georges, Pichegru et leurs compagnons serait puni de
+mort. On ordonna la clôture de tout Paris; les barrières furent
+fermées, l'entrée et la sortie de la Seine gardées par des chaloupes
+armées, des patrouilles et des corps de garde établis dans toutes les
+rues et hors du mur d'enceinte, avec ordre de faire feu sur quiconque
+tenterait de s'enfuir. La police fit placarder des proclamations à la
+bourgeoisie, des promesses de récompense aux délateurs; et les
+proscrits, traqués en tous lieux, ne trouvant d'asile que pour une
+nuit, furent successivement arrêtés. Malgré cela, on ne crut pas à la
+réalité de la conspiration, et l'on pensa que le premier consul
+poursuivait dans Moreau un rival et le défenseur de la République.
+D'ailleurs, les Parisiens, se voyant soumis à une police
+inquisitoriale, à des visites domiciliaires, aux recherches d'une
+armée entière qui tenait toutes les communications fermées, ne
+cachèrent pas leur mécontentement; il y eut même quelque agitation
+dans les rues, surtout aux abords du Temple; les bruits
+d'emprisonnements mystérieux, de meurtres secrets redoublèrent; enfin,
+l'assassinat du duc d'Enghien vint justifier ces sinistres rumeurs (21
+mars). A cette nouvelle, «la consternation fut générale, dit Pelet de
+la Lozère; on ignorait les circonstances du fait; la génération
+nouvelle connaissait à peine l'existence du prince; mais on était
+profondément affligé de voir le premier consul ternir sa gloire par
+cette sanglante exécution[138].» Les courtisans cherchèrent à rendre
+ridicule l'émotion des Parisiens, et ils l'attribuèrent au
+mécontentement que leur causait la fermeture des barrières à l'époque
+de l'année où se faisait la promenade de Longchamp. «Les habitants de
+la capitale, raconte Réal, avaient cessé de songer à la <p.227>
+conspiration, et, pendant que la police redoublait d'efforts pour
+s'emparer des personnes compromises, fouillait les maisons, démolissait
+des cachettes, la grande question à Paris était de savoir comment aurait
+lieu la promenade de Longchamp si la barrière de l'Étoile restait
+fermée. Heureusement, les deux derniers complices de Georges furent
+arrêtés dans la matinée du dimanche des Rameaux; l'ordre d'ouvrir les
+barrières fut aussitôt donné, et la promenade de Longchamp put avoir
+lieu comme à l'ordinaire.»
+
+ [Note 138: _Opinions de Napoléon au conseil d'État_, p. 41.]
+
+Ce n'étaient pas de telles puérilités qui causaient l'agitation de
+Paris et lui donnaient «un aspect sinistre comme aux jours de crise de
+la révolution.» Le premier consul ne s'y trompa pas: «informé par ses
+ministres, raconte Pelet de la Lozère, de l'effet produit par
+l'exécution du duc d'Enghien, il devint plus sombre encore et plus
+menaçant. Ses inquiétudes se portèrent sur le Corps Législatif alors
+assemblé: quelque signe de mécontentement pouvait s'y produire; il
+donna ordre de clore la session. Le même jour, il arriva à
+l'improviste au conseil d'État et exhala les sentiments dont il était
+agité en termes de colère contre Paris[139]» Puis il appela de nouvelles
+troupes, pressa le procès de Moreau, dédaigna les calomnies que la
+mort de Pichegru fit répandre contre lui; enfin, mettant à profit le
+danger que la conspiration de Georges venait de lui faire courir, les
+craintes excitées par la rupture de la paix d'Amiens, l'inquiétude
+générale, il se fit présenter des adresses par l'armée, les tribunaux,
+les autorités, pour l'établissement du gouvernement héréditaire, et,
+le 18 mai, un sénatus-consulte le proclama empereur.
+
+ [Note 139: _Opinions de Napoléon_, p. 42.]
+
+Quand le décret qui mettait fin à la République fut voté, «les
+habitants de Paris apprirent par des salves d'artillerie que la forme
+du gouvernement était changée; quelques fonctionnaires <p.228>
+illuminèrent le soir leurs maisons: ce fut tout le témoignage de la joie
+publique[140].» Le lendemain, le sénatus-consulte fut proclamé dans les
+principales rues avec un cortége digne de l'ancienne monarchie: on y
+voyait les douze maires, les deux préfets et le gouverneur de Paris,
+les trois présidents des assemblées législatives, une foule de
+généraux et de fonctionnaires, avec des escadrons de cavalerie et des
+corps de musique. Cette proclamation ne reçut partout que de rares
+applaudissements, excepté dans les casernes et aux Invalides, où les
+soldats saluèrent avec enthousiasme l'avènement du nouveau César.
+
+ [Note 140: _Opinions de Napoléon_, p. 67.]
+
+Quelques jours après, le procès de Moreau commença, et il causa une si
+grande agitation qu'on se crut à la veille d'une nouvelle révolution
+et du renversement de l'empire. «La bourgeoisie, toujours indépendante
+dans son jugement, s'était passionnée pour Moreau[141]:» le gouvernement
+employa des mesures énergiques pour l'empêcher de manifester son
+opinion. «Tout prit dans Paris, dit Pelet, un aspect menaçant; les
+troupes furent consignées dans les casernes et se tinrent prêtes à
+marcher: mais pouvait-on compter sur elles? L'empereur voulut que ses
+aides de camp visitassent toute la nuit les postes et lui rendissent
+compte d'heure en heure de l'état de Paris[142]...» «Aujourd'hui que les
+temps sont changés, raconte Chateaubriand, et que le nom de Bonaparte
+semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore
+paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et
+pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied; des
+flots de peuple se portèrent au Palais-de-Justice[143].» «Jamais, ajoute
+madame de Staël, l'opinion de Paris contre Bonaparte ne s'est montrée
+avec tant de force qu'à cette époque[144]. «Mais la population <p.229>
+parisienne avait abdiqué; l'armée était toute-puissante; Moreau fut
+donc condamné avec les vingt royalistes qu'on lui avait donnés pour
+complices, et cette condamnation consolida l'établissement du nouvel
+empire. Néanmoins, Paris couvrit d'éloges les juges qui avaient osé ne
+condamner Moreau qu'à deux ans de prison, et il vit avec horreur
+l'échafaud se relever, comme aux jours de la terreur, pour douze
+obscurs royalistes.
+
+ [Note 141: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. IV,
+ p. 139.]
+
+ [Note 142: _Opinions de Napoléon_, p. 73.]
+
+ [Note 143: _Mém. d'Outre-Tombe_.]
+
+ [Note 144: _Dix années d'exil_.]
+
+
+
+§ XXIII.
+
+Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon.--Fêtes du
+sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris après Austerlitz et Iéna.
+
+
+Napoléon, empereur, renouvela les dignités, l'étiquette, les costumes
+de l'ancienne cour; il eut des aumôniers, des chambellans, des
+écuyers; il donna à ses frères les titres et les attributions des
+anciens princes. Tout cela fut vu par la population parisienne,
+surtout par les classes riches, avec répugnance et moqueries:» on fit
+beaucoup de plaisanteries dans les salons sur les nouveaux titres
+d'Excellence et d'Altesse dont certains personnages allaient être
+revêtus; les épigrammes et les calembours ne manquèrent pas; quelques
+caricatures circulèrent secrètement[145]; on hasarda même quelques
+allusions au théâtre; mais aucune résistance sérieuse ne se <p.230>
+manifesta[146].» «Bonaparte savait très-bien, dit madame de Staël, que
+les Parisiens feraient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles; mais
+il savait aussi qu'ils n'exprimeraient leur opinion que par des
+quolibets et non par des actions[147].» «Néanmoins, il ne voulut pas
+qu'on lui envoyât des députations des départements pour le
+complimenter, de peur qu'elles ne s'inoculassent cet esprit
+d'opposition qui était dans Paris et ne le remportassent dans leurs
+provinces[148].»
+
+ [Note 145: L'une des meilleures a pour titre: _Première
+ représentation du Consulat en attendant une pièce nouvelle_.
+ Napoléon, en escamoteur, est monté sur des trétaux, entouré
+ de la foule, à laquelle il jette de la poudre aux yeux; dans
+ sa poche est une couronne; sur sa table on voit les Pyramides
+ et les Alpes. A côté de lui, Lucien bat le tambour du 18
+ brumaire; et plus loin, derrière le rideau, les soldats
+ préparent un trône à Napoléon empereur.]
+
+ [Note 146: Pelet de la Lozère, p. 69.]
+
+ [Note 147: _Dix années d'exil_.]
+
+ [Note 148: Pelet, p. 69 et suiv.]
+
+L'improbation devint plus sérieuse lorsqu'il fut question du sacre,
+lorsqu'on apprit les pompes et les magnificences dont cette cérémonie
+de l'ancien régime devait être accompagnée; elle se manifesta si
+hautement et par tant de voies, qu'un jour Napoléon entra au conseil
+d'État, plein de fureur, en jetant son chapeau, et il exhala en ces
+termes le ressentiment qu'il couvait depuis longtemps contre la
+capitale: «Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour
+le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France.
+Ses habitants sont ingrats et légers; ils ont tenu des propos atroces
+contre moi. Ils se seraient réjouis du triomphe de Georges et de ma
+perte... Je ne me croirais pas en sûreté à Paris sans une nombreuse
+garnison; mais j'ai deux cent mille hommes à mes ordres, et quinze
+cents suffiraient pour mettre les Parisiens à la raison... Les
+banquiers et les agents de change regrettent sans doute que l'intérêt
+de l'argent ne soit plus à cinq pour cent par mois; plusieurs
+mériteraient d'être exilés à cent lieues de Paris. Je sais qu'ils ont
+répandu de l'argent parmi le peuple pour le porter à l'insurrection.
+J'ai fait semblant de sommeiller pendant un mois; j'ai voulu voir
+jusqu'où irait la malveillance; mais qu'on y prenne garde, mon <p.231>
+réveil sera celui du lion... Je sais qu'on déclame contre moi,
+non-seulement dans les lieux publics, mais dans les réunions
+particulières, et que des fonctionnaires, dont le devoir serait de
+soutenir mon gouvernement, gardent lâchement le silence ou même se
+joignent à mes détracteurs... Le préfet de Paris devrait mander les
+maires des douze arrondissements, le conseil municipal, les agents de
+change, tous ceux qui ont action sur l'opinion, pour leur enseigner à
+la mieux diriger. Il n'est rien qu'on ne fasse pour indisposer la capitale
+contre moi[149].»
+
+ [Note 149: Pelet, p. 85.]
+
+Et à l'appui de ces paroles, il fit insérer dans la _Gazette de
+France_, sur les motifs qui avaient décidé les empereurs romains à
+transférer leur résidence à Constantinople, un article plein
+d'allusions transparentes (28 sept. 1804), où l'on disait: «Ces
+princes, qui avaient ramené l'ordre, la paix et la tranquillité dans
+Rome et dans l'empire, illustrés par des victoires éclatantes sur les
+barbares de l'Asie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits,
+triompher dans la capitale: ils s'attendaient naturellement à y
+recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; mais ils
+n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin
+d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses
+blessures, cherchait à les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils
+paraissaient dans le Cirque, au théâtre ou dans d'autres lieux
+publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des
+sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur présence, tandis
+que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence
+de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient
+la reconnaissance dont ils étaient pénétrés. La comparaison que firent
+ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale et
+les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans <p.232>
+des villes, moins splendides à la vérité, mais où ils recevaient un
+accueil plus flatteur... Puisse cet exemple servir de leçon à la
+postérité[150]!»
+
+ [Note 150: Pelet de la Lozère, p. 306.]
+
+Cependant, les fêtes annoncées avaient attiré à Paris une multitude de
+provinciaux et d'étrangers. L'arrivée du pape excita une grande
+émotion, émotion d'abord de mécontentement, puis de curiosité, enfin
+de vénération. Nul des successeurs de saint Pierre n'avait visité
+cette ville jadis si chère au saint-siége, aujourd'hui centre de la
+révolution et chef-lieu de l'incrédulité. Pie VII n'y venait qu'avec
+une répugnance mêlée de terreur, qu'avec une résignation de martyr; il
+fut étonné de voir la foule, cette foule si renommée, si calomniée
+dans l'Europe pour ses impiétés et ses fureurs, qui se pressait sur
+ses pas et se découvrait humblement devant lui; il la trouva
+remplissant les églises; enfin, quand il parut au balcon des
+Tuileries, il fut couvert d'acclamations et tout s'agenouilla pour
+recevoir sa bénédiction.
+
+Le sacre fut la cérémonie la plus pompeuse dont Paris eût jamais été
+le théâtre. La vieille basilique avait été maladroitement restaurée,
+reblanchie et embarrassée sur sa façade d'un vaste portique; on y
+réunit les députés des villes, les représentants de la magistrature et
+de l'armée, tous les évêques, le sénat, le corps législatif, le
+tribunat, le conseil d'État, etc. L'intérieur était décoré de tentures
+de velours, et, adossé à la grande porte, se trouvait un trône élevé
+de vingt-quatre marches, placé entre des colonnes qui supportaient un
+fronton. L'empereur partit des Tuileries dans une voiture dont la
+magnificence est restée longtemps proverbiale, escorté des maréchaux à
+cheval et accompagné d'une multitude de chambellans, hérauts, pages,
+officiers, fonctionnaires. Il suivit les rues Saint-Honoré et <p.233>
+Saint-Denis, le Pont-au-Change, la rue de la Barillerie, le quai et le
+parvis Notre-Dame; et, au retour, le pont Notre-Dame, la rue
+Saint-Martin, les boulevards, la place de la Concorde et le jardin des
+Tuileries. Les fêtes durèrent trois jours; le quatrième, le
+Champ-de-Mars fut le théâtre d'une solennité toute militaire qui vint
+compléter la cérémonie du sacre: l'empereur donna des aigles aux
+divers corps de l'armée. Ce fut une grande et sérieuse fête, qui fit
+éclater les acclamations les plus ardentes, et dont le souvenir,
+perpétué par le pinceau de David, est encore aujourd'hui populaire.
+
+Le peuple ne prit part à toutes ces pompes que par d'ignobles
+distributions de comestibles qu'on lui fit dans les Champs-Élysées,
+largesse dégoûtante, empruntée à l'ancien régime, et qui fut en usage
+jusqu'à la fin de la Restauration. Cependant il fut ébloui, non de ces
+solennités si brillantes, mais de l'événement même qu'elles
+consacraient. Il accompagna, il est vrai, de quelques murmures, de
+quelques sarcasmes ces Jacobins et ces soldats transformés en
+courtisans et embarrassés dans leurs soieries, leurs galons, leurs
+dentelles, leurs costumes de théâtre; mais il salua de sincères
+acclamations l'homme qui représentait la gloire militaire de la France
+et la grandeur de la révolution; il salua surtout cette fortune inouïe
+dont il aimait les prodiges, dont il se sentait fier et heureux, dans
+laquelle il semblait se couronner lui-même. Dès lors, l'admiration que
+lui avaient inspirée les premières victoires de Bonaparte devint de
+l'adoration; il voua à son empereur une sorte de culte superstitieux
+qu'aucune faute, aucun revers ne put altérer, et qui s'est perpétué au
+delà de la mort.
+
+Cet enthousiasme était, à cette époque, du désintéressement ou plutôt
+de l'espérance; car le peuple de Paris gagnait aussi peu à
+l'établissement de l'empire qu'à toutes les révolutions qui se
+faisaient depuis quinze ans. Lorsqu'il avait été appelé à jouer un <p.234>
+rôle politique en 1789, il était dans un état de misère, d'ignorance,
+d'abrutissement, qui approchait de la sauvagerie; aussi, à part
+l'instinct de dévouement et l'inspiration patriotique qui le firent
+courir sur la frontière, ne montra-t-il pendant son règne que des
+passions désordonnées et sanguinaires. Ce règne passé, il rentra dans
+sa pauvreté, dans sa vie grossière, dans son état de dépendance, sans
+que la révolution eût servi en rien à son bien-être et à son
+instruction. En effet, comme les habitants des campagnes, il ne
+s'était pas enrichi des biens nationaux, de l'abolition de la dîme et
+des droits féodaux; comme la bourgeoisie, il ne s'était pas emparé de
+tous les emplois, n'avait pas mis la main dans les opérations
+financières et pris dans le gouvernement la plus grande part
+d'influence et de pouvoir. La liberté de l'industrie avait amené les
+excès de la concurrence et avec elle l'avilissement des salaires, par
+conséquent, pour le peuple, la continuation de sa misère; les impôts
+indirects sur les objets de consommation venaient d'être rétablis sous
+le nom de _droits réunis_; il était aussi mal logé, aussi mal vêtu,
+aussi mal nourri que sous l'ancien régime; enfin, à cette époque,
+qu'une tradition mensongère représente comme une sorte d'âge d'or, la
+population de Paris était tombée plus bas qu'en 1793, c'est-à-dire à
+500,000 âmes, et, sur ce chiffre, on comptait 86,000 indigents!
+
+Les fêtes du sacre étaient à peine passées que l'opposition parisienne
+recommença à se manifester durant les préparatifs de la descente en
+Angleterre. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on fit des
+railleries interminables sur les _coquilles de noix_ avec lesquelles
+l'empereur voulait conquérir «la perfide Albion,» et l'on alla voir
+pour s'en moquer, les chaloupes canonnières que l'on construisait sur
+le quai des Invalides. Mais les sarcasmes et les rires cessèrent tout
+à coup après Austerlitz; il n'y eut qu'un cri d'admiration pour <p.235>
+l'homme de génie qui justifiait si glorieusement sa fortune, et, le
+1er janvier 1806, tout Paris salua avec orgueil cent vingt drapeaux
+autrichiens et russes que l'empereur lui envoyait pour _ses étrennes_
+et qui furent portés triomphalement à Notre-Dame, au sénat, au
+tribunat, à l'Hôtel-de-Ville.
+
+Quelques mois après, une partie de l'armée victorieuse rentra dans
+Paris: toute la population courut au-devant d'elle, et la ville lui
+donna une grande fête. «C'était une heureuse et belle idée, dit un
+historien, que de faire fêter cette armée héroïque par cette noble
+capitale, qui ressent si fortement toutes les émotions de la France,
+et qui, si elle ne les éprouve pas d'une manière plus vive, les rend
+au moins plus vite et plus énergiquement, grâce à la puissance du
+nombre, à l'habitude de prendre l'initiative en toutes choses et de
+parler pour le pays en toute occasion[151].»
+
+ [Note 151: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. II,
+ p. 509.]
+
+Alors furent décrétées, pour perpétuer le souvenir de nos victoires,
+l'érection de la colonne de la place Vendôme, celle des arcs de
+triomphe du Carrousel et de l'Étoile, celle d'une rue, dite
+_Impériale_, qui devait aller de la barrière de l'Étoile à la barrière
+du Trône, en ayant dans son parcours les Tuileries et le Louvre
+réunis[152]. Napoléon ordonna aussi que l'église Sainte-Geneviève fût
+rendue au culte, en conservant la destination qui lui avait été donnée
+par l'Assemblée constituante; que quinze fontaines nouvelles fussent
+établies, parmi lesquelles on remarque celles du Château-d'Eau, du
+Palmier, de l'Institut, du Gros-Caillou; que le pont du
+Jardin-des-Plantes fût décoré du nom d'Austerlitz; que quatre grands
+cimetières fussent ouverts au delà du mur d'enceinte de Paris, etc.
+
+ [Note 152: Le plan de cette rue avait été conçu dès le temps
+ de Louis XIV: «C'était le projet du grand Colbert de
+ continuer la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au
+ Louvre, non en ligne droite, ce qui était impossible, mais
+ depuis l'Hotel-de-Ville» (Piganiol, t. V, p. 52.)]
+
+Après chaque campagne, après chaque traité, la capitale <p.236>
+recueillait les dépouilles opimes de la victoire; c'était elle qui se
+trouvait chargée de consacrer le souvenir de tant d'événements prodigieux
+par quelque monument ou bien par quelque fête. Ainsi, après la campagne de
+1806, il fut décrété que l'église de la Madeleine serait achevée et
+transformée en temple de la Gloire, qu'un pont serait élevé en face du
+Champ-de-Mars et porterait le nom d'Iéna, que les greniers de réserve,
+le quai d'Orsay, le Marché aux Fleurs seraient construits ou achevés,
+etc. Enfin, quand le traité de Tilsitt eut été signé, la garde
+impériale revint à Paris et on lui fit une réception triomphale (25
+novembre 1807). Elle entra par la barrière de la Villette: le préfet
+de la Seine et les autorités municipales allèrent au devant d'elle et
+posèrent des couronnes d'or sur ses aigles avec cette inscription: _La
+ville de Paris à la grande armée!_ Douze mille vieux soldats,
+commandés par le maréchal Bessières, défilèrent au milieu de la foule
+enthousiaste, qui leur jetait des branches de laurier, aux cris
+unanimes de Vive l'empereur! Vive la grande armée! Jamais plus
+glorieuse troupe n'avait traversé les rues et les boulevards de la
+capitale! Jamais plus sincères acclamations n'avaient accueilli de
+plus belles victoires! Paris était fier de représenter la France pour
+saluer en son nom les vainqueurs d'Iéna et de Friedland! La fête fut
+terminée par un immense banquet où s'assirent douze mille _grognards_,
+et qui avait été dressé dans la double allée des Champs-Élysées,
+depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à la place de la Concorde.
+
+
+
+§ XXIV.
+
+Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'empereur.--Naissance
+du roi de Rome.
+
+
+L'opposition parisienne, muette pendant trois ans, recommença avec <p.237>
+la funeste guerre d'Espagne et la prise d'armes de l'Autriche en 1809. On
+était maintenant rassasié de gloire et de batailles; le blocus
+continental faisait le désespoir du commerce; on avait vu avec regret
+la création d'une noblesse héréditaire, l'élévation des frères de
+l'empereur sur des trônes étrangers, le renouvellement des livrées et
+des blasons de l'ancien régime; on était mécontent surtout de la
+police de l'empire, de ce despotisme tracassier et insultant, qui ne
+respectait pas même la propriété, qui ne laissait aucune liberté, même
+celle des lettres, qui envoyait madame de Staël en exil «parce que
+l'air de Paris ne lui convenait pas,» qui rouvrait les prisons d'État
+et instituait des bastilles, qui abolissait la liberté théâtrale,
+fermait brutalement vingt-deux petits théâtres, où le peuple s'amusait
+à bon marché, pour ne laisser vivre que huit théâtres aristocratiques
+ou bourgeois[153]. On se fatiguait de ce régime du sabre, de cette
+dictature glorieuse, mais tyrannique, qui mettait en dehors des
+honneurs tout ce qui ne portait pas l'épée; du mépris que les
+prétoriens faisaient du commerce et du bourgeois, de la boutique et du
+_pékin_; enfin, et par-dessus tout, on avait horreur de la
+conscription. Cependant, cette opposition était presque exclusivement
+dans les salons, dans les comptoirs, non dans les rues et dans les
+cabarets; elle avait pour principaux instigateurs ceux qui devaient
+livrer Napoléon à l'étranger; elle se manifesta, pendant l'expédition
+des Anglais à Walcheren, quand Fouché, ministre de la police, fit
+lever la garde nationale et en donna le commandement à Bernadotte. Il
+y eut alors à Paris un mouvement patriotique qui rappelait
+l'enthousiasme de 1792; on remit au jour les vieux habits, les <p.238>
+vieilles armes du temps de La Fayette; et Fouché, ainsi que
+Bernadotte, exploitèrent l'ardeur de la bourgeoisie parisienne, pour
+faire voir que la patrie n'était pas l'empereur et que la France
+pouvait se passer du grand homme.
+
+ [Note 153: Décret du 8 août 1807. Les théâtres conservés
+ furent: l'Opéra, le Théâtre Français, l'Odéon,
+ l'Opéra-Comique, le Vaudeville, les Variétés,
+ l'Ambigu-Comique et la Gaité. Il faut leur ajouter le
+ Théâtre-Italien et le Cirque-Olympique, qui obtinrent des
+ autorisations spéciales.]
+
+Napoléon ne prêta qu'une faible attention à cette opposition; ses
+courtisans ne voyaient Paris qu'avec les yeux des courtisans de Louis
+XIV. «En général, dit Savary, la société de Paris tourne peu ses
+regards vers les affaires: une comédie nouvelle y fait bien plus
+parler que dix batailles perdues ou gagnées.» Néanmoins, la garde
+nationale fut récompensée de son zèle par une décomposition équivalant
+à un licenciement; quant à l'accès patriotique de Fouché, il fut puni
+d'une destitution, et on remplaça ce ministre par Savary; mais la
+nomination de ce trop dévoué serviteur du grand homme répandit une
+sorte de terreur: «Chacun faisait ses paquets, raconte-t-il lui-même;
+on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements et pis encore;
+enfin, la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte n'aurait
+pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police[154].»
+
+ [Note 154: _Mém. du duc de Rovigo_, t. IV, p. 311.]
+
+La paix de Vienne fut suivie du divorce de l'empereur avec Joséphine
+et de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise fit
+son entrée à Paris, par les Champs-Élysées et les Tuileries, et elle
+eut ainsi à traverser, dans la pompe de sa marche, la place où sa
+tante avait péri sur l'échafaud. La foule était immense, les
+acclamations unanimes. «La France, dit Savary, avait l'air d'être dans
+l'ivresse.» «Paris, ajoute Menneval, présentait le soir un spectacle
+qui tenait de la féerie; jamais illuminations ne furent aussi
+nombreuses, aussi brillantes; les monuments publics, les églises, les
+tours, les dômes, les palais, les hôtels et les maisons particulières
+resplendissaient de feux... La ville voulut répondre par la <p.239>
+magnificence de ses présents à la grandeur de ce splendide hyménée:
+elle offrit à l'impératrice une toilette complète en vermeil, avec le
+fauteuil et la psyché également en vermeil[155],» chefs-d'oeuvre
+d'orfévrerie dont les meilleurs artistes avaient dirigé les dessins,
+mais plus riches que gracieux, et qui ont été fondus en 1832 pour en
+appliquer le produit aux victimes du choléra. Les fêtes du mariage
+durèrent près d'un mois; la noblesse ancienne y courut avec
+empressement; la bourgeoisie et le commerce furent appelés aux bals de
+l'Hôtel-de-Ville et courtisés par l'empereur, qui voulait les
+convertir à son blocus continental; quant au peuple, qui ne
+participait à ces pompes que par sa joie sincère, sa présence sur le
+passage du cortége et les distributions dont on le gratifiait, tout en
+saluant dans la nouvelle impératrice le butin de nos dernières
+victoires, il vit avec une crainte prophétique la disgrâce de
+Joséphine et le mariage de Napoléon avec une princesse autrichienne.
+Cette crainte devint plus vive et parut justifiée quelques mois après,
+lorsque l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Schwartzemberg, ayant
+donné dans son hôtel une grande fête en l'honneur du mariage, cette
+fête fut attristée par un horrible incendie, ou périrent plus de
+trente personnes avec la princesse de Schwartzemberg. Cette
+catastrophe rappela les fêtes calamiteuses du mariage de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette.
+
+ [Note 155: _Napoléon et Marie-Louise_, t. I, p. 376.]
+
+La naissance du roi de Rome effaça ces pénibles impressions. Aucune
+nativité princière n'excita une pareille anxiété, un pareil
+enthousiasme: tout Paris était sur les places, dans les rues, muet,
+silencieux, écoutant avidement le canon des Invalides; au
+vingt-deuxième coup qui annonçait que la dynastie napoléonienne avait
+un héritier, il se fit une explosion d'applaudissements et <p.240>
+d'acclamations qui retentit dans tous les quartiers. L'ivresse était
+générale: on croyait que la naissance du roi de Rome était la
+stabilité, la conservation et surtout la paix! Les fêtes du baptême
+furent aussi pompeuses que celles du mariage; mais on ne saurait en
+lire les détails dans les écrits du temps sans songer amèrement à
+l'inanité de ces adulations, décorations, protestations,
+illuminations, si trompeuses pour celui qu'on fête, si coûteuses pour
+la foule qui paie; joies et pompes de commande, que les courtisans
+allaient successivement déposer en moins de vingt-sept ans autour de
+trois berceaux également emportés dans la tempête des révolutions.
+
+L'époque du mariage de l'empereur et de la naissance du roi de Rome
+est l'époque où l'Empire fut réellement populaire à Paris: tant de
+gloire, tant de génie, une si grande fortune, une si grande puissance
+avaient vaincu tout sarcasme, tout murmure, toute opposition, malgré
+le despotisme croissant du système impérial; il n'y avait plus que de
+l'admiration ou du moins une crainte respectueuse autour de ce trône
+assis sur des bases si larges qu'il semblait indestructible.
+L'industrie faisait des efforts surhumains pour seconder le blocus
+continental; et, si le commerce parisien avait perdu ses débouchés
+extérieurs, il en trouvait d'autres dans le vaste empire napoléonien,
+et il était alimenté par les fêtes impériales, les pompes de la cour,
+la présence continuelle de ces rois, de ces princes de l'Europe qui
+venaient se prosterner devant le donneur de couronnes. D'ailleurs,
+cette époque est celle des plus grandes constructions qui furent
+faites à Paris sous l'Empire: on commença la façade du palais du Corps
+Législatif, la Bourse, le palais du quai d'Orsay; on démolit de vieux
+monuments, Sainte-Geneviève, les Augustins, le Châtelet; on entreprit
+les marchés du Temple, Saint-Martin, des Blancs-Manteaux, des Carmes,
+à la Volaille, Saint-Germain, les quais Desaix, Catinat, Montebello,
+Debilly; on construisit les abattoirs et plusieurs fontaines; on <p.241>
+projeta le palais du roi de Rome, qui devait être en même temps une
+forteresse et un camp retranché pour maintenir Paris[156]. Au reste,
+l'architecture de tous les monuments impériaux ne fut pas également
+heureuse: celle des édifices d'utilité fut appropriée convenablement à
+leur destination; mais pour les autres, le règne du nouveau César
+ayant remis à la mode ces imitations de l'antiquité, déjà si ridicules
+sous le Directoire, on rêva de transformer Paris en Rome impériale; on
+ne voulut plus voir que des cirques, des temples, des colonnes, des
+arcs de triomphe; et les monuments élevés à la gloire de Napoléon
+reproduisirent pompeusement, mais avec une froide servilité, les
+monuments élevés aux empereurs romains.
+
+ [Note 156: «Ce palais, placé sur la hauteur en face de
+ l'École militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours
+ de la rivière d'une part, et tout le développement de la rue
+ de Rivoli de l'autre, devait être construit de manière à
+ remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse;
+ mais, pour lui donner toute la valeur dont elle était
+ susceptible, il embrassait dans ses dépendances tout le grand
+ plateau qui s'étend de la barrière de l'Étoile et de la
+ hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et la route
+ de Neuilly. Sur ce plateau, il devait établir un immense
+ jardin entouré de fortes murailles ou de fossés profonds, qui
+ en faisaient au besoin un vaste camp retranché, auquel
+ arrivaient par toutes les routes, et sans être obligées
+ d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de
+ Courbevoie, de Saint-Denis, en un mot la garde entière.»
+ (Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles X en
+ 1826.)]
+
+
+
+§ XXV.
+
+Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les
+Parisiens à Lutzen et à Leipzig.
+
+
+A la fin de 1811, la décadence de l'Empire commença à se manifester
+par une disette. Le peuple souffrait depuis longtemps de la <p.242>
+perpétuité de la guerre; un grand nombre de métiers chômait; les
+denrées coloniales étaient montées, à cause du blocus continental, à
+un prix exorbitant; une mauvaise récolte vint aggraver les maux de la
+population parisienne. L'empereur, avec sa vigilance ordinaire, essaya
+d'y porter remède en faisant acheter des grains qu'on revendit à bas
+prix, en ouvrant des ateliers de charité, en donnant des sommes
+considérables aux bureaux de bienfaisance; mais il ne put arrêter le
+mécontentement, qui était d'ailleurs excité par les apprêts de la
+guerre de Russie; et lorsqu'il eut inventé un nouveau mode de
+conscription par la formation des cohortes actives de garde nationale,
+la désaffection, le désenchantement s'accrurent, et ils ne devaient
+cesser qu'avec la chute de l'Empire.
+
+La guerre de Russie excita les pressentiments les plus douloureux dans
+toute la population; mais Napoléon n'en sut rien: la cour, les
+autorités, la presse, tout était muet ou n'ouvrait la bouche que pour
+entonner ses louanges; à mesure qu'il s'élevait dans les nuages de son
+orgueil et de ses projets gigantesques, il s'éloignait de son origine,
+de sa nature, de sa force, et n'entendait plus les enseignements de
+l'opinion populaire. Les bulletins de la campagne furent lus, même
+dans les faubourgs, avec une grande anxiété: on s'émerveillait de
+cette marche audacieuse à travers les pays inconnus du Nord; on
+applaudissait aux exploits accoutumés de nos troupes; on
+s'enorgueillissait de ces deux cents voltigeurs, enfants de Paris, qui
+résistèrent, à Witepsk, à deux régiments de la garde russe; mais, au
+milieu de ces joies, on éprouvait un serrement de coeur. La bataille
+de la Moskowa n'excita qu'une allégresse officielle, et le canon des
+Invalides dérida à peine les physionomies; l'entrée à Moscou rassura
+peu les esprits, et quand on apprit l'incendie de cette ville, il n'y
+eut dans toutes les classes de la population qu'un sentiment de
+terreur. Paris présentait alors un singulier spectacle: il vivait <p.243>
+de sa vie ordinaire, occupé en apparence d'affaires et de plaisirs,
+calme, docile, surveillé à peine par trois ou quatre mille hommes de
+garnison; mais, au fond, il était triste, morne, découragé, disposé,
+non à faire, mais à accepter quelque révolution nouvelle, personne ne
+croyant plus à la perpétuité de l'établissement impérial, tout le
+monde étant persuadé que l'épopée napoléonienne finirait par quelque
+grande catastrophe.
+
+Un homme audacieux mit à profit cette disposition des esprits,
+l'appréhension universelle, le manque de nouvelles, pour tenter seul
+le renversement du gouvernement impérial. Tout son plan reposait sur
+ce mot magique: L'empereur est mort! Mallet, général du parti de
+Moreau, déjà compromis dans une conspiration et détenu dans une maison
+de santé du faubourg Saint-Antoine, s'échappe pendant la nuit de cette
+maison (16 octobre 1812), fait sortir de la prison de la Force, au
+moyen d'un faux ordre, les généraux Lahorie et Guidal, anciens aides
+de camp de Moreau, qui étaient ses complices; puis avec un faux
+sénatus-consulte, de fausses lettres de service, il se fait suivre par
+deux bataillons de la garde de Paris, s'empare de l'Hôtel-de-Ville,
+arrête et met en prison le ministre de la police Savary, le préfet de
+police Pasquier, et les remplace par Lahorie et Guidal. Le jour
+commençait à paraître, et, avec lui, la fatale nouvelle se répandait
+dans Paris consterné et néanmoins tranquille; mais, à l'état-major de
+la place, Mallet rencontra un incrédule qui l'arrêta, et la
+conspiration se trouva ainsi avortée. Les généraux Mallet, Lahorie et
+Guidai furent fusillés à la plaine de Grenelle, avec dix autres
+individus dont tout le crime était d'avoir trop facilement obéi à ces
+hardis conspirateurs. Le préfet de la Seine fut destitué et remplacé
+par M. de Chabrol, qui exerça ces fonctions de 1812 à 1830.
+
+Paris était à peine remis de l'étonnement où l'avait jeté ce coup de
+main étrange, lorsqu'il apprit avec stupeur la retraite et les <p.244>
+désastres de l'armée française. Le vingt-neuvième bulletin mit le
+comble à la désolation, et Napoléon, étant arrivé aux Tuileries
+vingt-quatre heures après ce bulletin, fut accueilli avec une surprise
+pleine de douleur; des salons aux cabarets il n'y eut que des
+murmures, des paroles de blâme, des malédictions sourdes contre lui:
+nul ne songeait à la nécessité de sa présence dans la capitale; tous
+ne voyaient que l'abandon de notre malheureuse armée. Des pamphlets
+sanglants furent colportés secrètement de maison en maison; on en
+afficha sur les monuments, et, dès ce moment, il y eut un parti qui
+travailla activement à la chute du gouvernement impérial.
+
+Napoléon s'inquiéta de ce changement dans l'opinion publique: il
+parcourut les faubourgs, visita les ateliers, s'entretint avec les
+ouvriers, répandit même, à la façon des anciens rois, des largesses
+dans la foule; il activa tous les travaux publics, alla voir la halle
+aux vins, les greniers de réserve, les quais nouveaux, et démontra,
+dans un exposé de la situation de l'Empire, qu'en dix ans il avait été
+dépensé 102 millions pour travaux et embellissements de Paris[157]. Le
+peuple, quoique souffrant et malheureux, l'accueillit avec ses
+acclamations ordinaires; le peuple parisien est essentiellement, <p.245>
+profondément gaulois, c'est-à-dire belliqueux et glorieux: il aime
+par-dessus tout la lutte et les coups, la guerre et les conquêtes; il
+aime follement le bruit, la renommée, la domination; il jouit avec un
+orgueil enfantin, ne fût-ce que pour un moment, d'être le plus fort,
+le premier, le maître; il redirait sans trop de honte le _voe victis_
+de ses ancêtres! Aussi, malgré les maux que les guerres impériales lui
+avaient faits, malgré les flots de sang dont il avait payé nos
+conquêtes éphémères, malgré le dédain et la défiance que le grand
+homme avait souvent témoignés de sa turbulence et de ses haillons, il
+l'aimait, il l'adorait, non à cause de ses oeuvres civiles, de son
+administration, de ses monuments; mais parce que c'était un glorieux
+soldat, un grand capitaine, l'ennemi et la terreur des rois de
+l'Europe, celui qui avait battu, vaincu, rançonné, conquêté _les
+autres_! L'empereur était pour lui l'expression de sa propre force,
+et, pour ainsi dire, son chargé de domination sur les peuples
+étrangers.
+
+ [Note 157: Canal de l'Ourcq, 19,500,000 fr.; abattoirs.
+ 6,700,000; halle, aux vins, 4,000,000; halle aux blés,
+ 750,000; grandes halles, 2,600,000; marchés, 4,000,000;
+ greniers de réserve, 2,300,000; pont d'Iéna, 4,800,000;
+ quais, 11,000,000; lycées, 500,000; église Sainte-Geneviève,
+ 2,000,000; Notre-Dame et l'Archevêché, 2,500,000; hôtels des
+ ministères, 2,800,000; Archives, 1,000,000; temple de la
+ Gloire, 2,000,000, palais du Corps Législatif, 3,000,000;
+ colonne de la place Vendôme, 1,500,000; Pont-Neuf, 1,200,000;
+ Arc de l'Étoile, 4,300,000; statues, 600,000; place de la
+ Bastille, 600,000; ouverture de rues et places, 4,000,000;
+ Jardin des-Plantes, 800,000; palais de la Bourse, 2,500,000;
+ Louvre et Musée, 11,000,000; Tuileries, 9,700,000; Arc du
+ Carrousel, 1,400,000, etc.]
+
+Cependant la misère était grande; les ateliers se fermaient; sur
+66,000 ouvriers occupés aux travaux de luxe, 35,000 étaient sans
+ouvrage; un tiers des maisons n'était pas loué; la population, qui
+s'était élevée en 1810 à plus de 600,000 habitants, était redescendue
+à 530,000. «Au faubourg Saint-Antoine et autres quartiers, écrivait le
+préfet de police, les ouvriers entrent dans les boutiques, demandent
+du travail ou du pain; les esprits s'échauffent, et, en plein jour, on
+affiche des placards injurieux contre l'empereur.» Le mécontentement
+devint tel, que Napoléon y chercha un remède, ainsi qu'à la misère, en
+excitant les ouvriers à s'enrôler dans les régiments des tirailleurs
+et voltigeurs de la jeune garde, régiments qu'il venait de porter de
+douze à vingt-six. Son appel fut encore entendu dans cette population,
+où l'instinct belliqueux ne finit qu'avec le souffle, et l'on vit se
+reproduire en partie le prodigieux spectacle de 1792, quand les
+volontaires parisiens partaient pour l'armée; mais ce n'était plus la
+jeunesse vigoureuse, ardente des premiers temps de la République, <p.246>
+élite d'une population surabondante; c'étaient les restes chétifs et
+misérables d'une génération que les batailles impériales avaient
+moissonnée, et leur départ n'excita dans la capitale qu'un sentiment
+de tristesse et de découragement. Cependant, six régiments de
+tirailleurs et de voltigeurs furent ainsi recrutés à Paris et dans les
+environs; ce furent ces jeunes gens qui combattirent à Lutzen et dont
+Napoléon disait «que l'honneur leur sortait par tous les pores;»
+Gouvion Saint-Cyr défendit avec eux les approches de Dresde; enfin, à
+Leipsig, dans cette lutte de géants, Paris fournit glorieusement son
+contingent de héros et de victimes, car le faubourg Saint-Antoine seul
+y perdit plus de treize cents de ses enfants!... Dignes et malheureux
+fils de ceux qui avaient vaincu à Jemmapes et à Fleurus!
+
+
+
+§ XXVI.
+
+Paris en 1814.--Dispositions de la population.--Rétablissement de la
+garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne.
+
+
+Après ce grand désastre, Napoléon revint à Paris et convoqua le Corps
+Législatif; mais; pour la première fois, il trouva cette chambre de
+muets hostile à sa politique, réclamant des institutions libres,
+déclarant que les maux de la France étaient arrivés à leur comble.
+Indigné de cette opposition intempestive au moment où cinq cent mille
+étrangers franchissaient nos frontières, il ordonna l'ajournement
+indéfini du Corps Législatif. Cette mesure brutale, ce nouveau et trop
+facile 18 brumaire fit dans Paris la plus pénible sensation; on le
+regarda comme un acte de mauvais augure et comme l'annonce d'une
+révolution nouvelle; tout ce qui croyait avoir quelque droit à
+s'occuper des affaires publiques couvrit de louanges la résistance si
+malheureuse des législateurs et se sépara avec colère du soldat <p.247>
+parvenu qui ne pouvait plus gouverner qu'avec du despotisme.
+
+Cependant, l'empereur avait retrouvé Paris paisible, obéissant,
+quoique profondément chagrin et plein des plus cruelles appréhensions;
+mais il n'avait pas cessé de nourrir contre sa population, surtout
+contre sa population moyenne, les défiances qu'il avait, soit à
+l'époque du 18 brumaire, soit à l'époque du couronnement; il s'était
+donc appliqué à lui enlever toute initiative, à étouffer toutes ses
+ardeurs révolutionnaires, à comprimer chez elle la vie, le mouvement,
+la passion; à lui donner uniquement une existence pompeuse, réglée,
+dépendante. C'était une erreur qu'il devait cruellement expier, et il
+allait, aux jours du danger, avoir non plus le Paris anarchique,
+tumultueux, dévoué de 92; mais un Paris officiel, indifférent, glacé,
+sans nerf, sans vigueur, sans âme. Le peuple des faubourgs avait, il
+est vrai, gardé sa chaleur patriotique, et il s'indignait de nos
+frontières envahies; mais, déshabitué de la vie politique et ayant mis
+toute sa foi dans l'empereur, il croyait, sans chercher davantage, que
+son génie enfanterait quelque prodige qui sauverait la France. La
+noblesse conspirait presque ouvertement pour le retour des Bourbons;
+quant aux fonctionnaires, aux corps constitués, ils s'arrangeaient
+pour subir sans secousse la chute de l'Empire. Enfin, la bourgeoisie
+était résolue à tout souffrir, même la conquête étrangère, pourvu
+qu'elle eût la paix; son horreur pour la guerre semblait avoir éteint
+chez elle tout patriotisme; elle parlait sans colère, même sans
+inquiétude, de la venue des Russes: «N'avions-nous pas été, disait-on
+tout haut, à Vienne, à Berlin, à Madrid, sans que ces capitales
+eussent à souffrir autre chose qu'une occupation éphémère? Il en
+serait de même pour Paris.» Napoléon connaissait ces dispositions de
+la bourgeoisie; il en était étonné, indigné: «Ne pourrait-on pas,
+disait-il, jeter un peu de phlogistique dans le sang de ce peuple <p.248>
+devenu si endormi, si apathique?» Et un jour même il lui échappa ce
+regret: «Ah! si j'avais brûlé Vienne!»
+
+Alors on lui proposa de se jeter dans les bras d'un parti capable de
+soulever les masses, on lui proposa de se rapprocher des Jacobins. Il
+eut un moment l'idée d'adopter ce conseil: il fit une promenade à
+cheval dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, caressa la
+populace, répondit à ses acclamations avec un empressement affectueux,
+et crut voir dans les dispositions qu'on lui montrait la possibilité
+d'en tirer parti: «Dans la situation où je suis, disait-il à ceux qui
+lui faisaient des représentations, il n'y a pour moi de noblesse que
+dans la canaille des faubourgs[158].» Mais il resta à peine quelques
+heures dans ces dispositions; devenu depuis dix années le dompteur de
+la révolution et se croyant le représentant de l'ordre en Europe, il
+ne pouvait plus, sans renier son passé et mentir à sa nature, rouvrir
+l'outre des tempêtes populaires; monarque couronné, chef de dynastie,
+entré dans la famille des rois européens, il ne pouvait souiller son
+manteau impérial au contact des guenilles plébéiennes; d'ailleurs, le
+peuple, pour lui, c'était le simple et crédule paysan qu'on
+transformait facilement en soldat soumis et discipliné, non l'ouvrier
+spirituel, frondeur, sceptique, volontaire, qui raisonnait son
+enthousiasme et son obéissance; le peuple enrégimenté, c'était
+l'ordre; le peuple dans les rues, c'était l'anarchie. Il renonça donc
+formellement et sans regret à l'emploi des moyens révolutionnaires,
+et, dans la crainte que Paris ne rentrât, malgré lui, dans sa
+dictature de 92, il ne prit pas même, pour le sauver de l'étranger,
+des mesures ordinaires de défense.
+
+ [Note 158: _Mém. de Bourrienne_, t. IX, p. 310.]
+
+La révolution ayant fait de Paris le coeur de la France, Napoléon, par
+son despotisme centralisateur et son système administratif, avait <p.249>
+exagéré cette importance injustement absorbante de la capitale: toute
+la vie, tout le gouvernement était là: prendre Paris, c'était prendre
+l'Empire. Aussi les alliés étaient-ils résolus à y arriver à tout
+prix, quand bien même ils n'en seraient maîtres que pour quelques
+heures, tant ils étaient sûrs, en y arrêtant tous les ressorts
+administratifs, d'y produire une révolution. Paris! Paris! était le
+cri de vengeance des étudiants prussiens et des grenadiers de
+l'Autriche, en mémoire de Berlin et de Vienne conquises. Paris! Paris!
+était le cri de fureur des hordes asiatiques qui, en mémoire de Moscou
+brûlée, jetaient des poignées de cendre menaçante en entrant sur notre
+territoire. Il fallait donc par-dessus tout pourvoir à la défense de
+Paris; mais Napoléon voyait moins dans cette ville le foyer de la
+révolution que la capitale de son Empire[159]; il ne la regardait que
+comme une position militaire presque impossible à tenir; il croyait
+que, comme Louis XIV avait pensé un moment à le faire en 1712, il
+pourrait, devant l'invasion étrangère, la quitter avec sa famille, ses
+ministres, sans danger pour lui ni pour l'État, et transporter la
+défense du pays sur la Loire. Il ne prit donc de mesures que pour
+protéger Paris contre un coup de main: on n'éleva pas une redoute, on
+ne creusa pas un fossé, on ferma à peine les barrières avec quelques
+palissades. Point d'autres garnison que des dépôts et des réserves;
+point d'autres chefs que des généraux invalides ou incapables; et
+quand il s'agit de mettre en activité la garde nationale, cette
+mesure, qui semblait si naturelle, fut discutée pendant six jours au
+conseil d'État: «Tout le monde faisait observer, raconte Rovigo, <p.250>
+que la garde nationale de Paris avait été le moyen le plus puissant dont
+les agitateurs politiques n'avaient cessé de disposer pendant la
+révolution, et qu'il était dangereux de la leur remettre de nouveau
+entre les mains... L'espèce d'hommes qui convenait à la défense de la
+ville était celle qui est toujours généreuse, qui prodigue ses efforts
+et son sang; c'est la moins opulente, celle qui n'a rien à perdre et
+chez laquelle l'honneur national parle toujours haut; mais on la
+considérait comme dangereuse pour la classe opulente et les
+propriétaires, et l'on était d'avis de l'éloigner de la formation des
+cadres... Tous les membres du conseil qui avaient acquis de la
+célébrité dans la révolution furent d'avis de ne point lever la garde
+nationale de Paris[160]. «L'empereur n'osa suivre cet avis, et il
+réorganisa la garde nationale, mais sur des bases telles que les
+propriétaires seuls y furent compris et qu'elle se composa à peine de
+onze mille hommes. Il choisit lui-même les colonels et les alla
+chercher dans la noblesse ou la banque; de sorte que ce furent des
+Montesquiou, des Biron, des Choiseul qui furent chargés de ranimer
+l'enthousiasme populaire. Ajoutons que la bourgeoisie n'entra qu'avec
+une profonde répugnance dans les rangs de la garde nationale: le
+gouvernement impérial avait tellement abusé des moyens de recrutement,
+il avait tant de fois mobilisé pour la guerre les troupes civiques,
+qui devaient être sédentaires, qu'on vit dans la formation de la garde
+nationale un dernier mode de conscription[161]. D'ailleurs, on ne donna
+pas d'armes à cette garde, quoiqu'elle ne cessât pas d'en demander;
+les fusils furent laissés dans les arsenaux; encore n'y en avait-il
+que pour cinq à six mille hommes; le reste dut être armé de <p.251>
+piques, et «ce ne fut, dit Rovigo, qu'au moment où l'on attaquait les
+troupes postées sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit à
+livrer à la garde nationale quatre mille fusils.» Quant à
+l'artillerie, elle dut être formée de douze compagnies ou batteries,
+chacune de six bouches à feu, dont six composées de canonniers
+invalides, trois d'élèves de l'École Polytechnique, trois d'élèves de
+droit et de médecine; les neuf premières furent seules et
+très-incomplètement organisées.
+
+ [Note 159: Napoléon dit, dans les _Mémoires de Sainte-Hélène_
+ (t. IX, p. 38), qu'à son retour d'Austerlitz, voyant avec
+ quelle facilité le sort de l'Autriche avait été décidé par la
+ prise de Vienne, il songea à fortifier Paris; «mais que la
+ crainte d'inquiéter les habitants et l'incroyable rapidité
+ des événements l'empêchèrent de donner suite à cette grande
+ pensée.»]
+
+ [Note 160: _Mém._, t. VI, p. 295.]
+
+ [Note 161: Un décret du 12 janvier 1813 avait transformé les
+ quatre-vingt-huit cohortes du premier ban de la garde
+ nationale en vingt-trois régiments de ligne; un autre, du 6
+ janvier 1814, ordonna la formation de cinquante-neuf
+ régiments composés de gardes nationales, etc.]
+
+Pour compenser ces mesures de défense presque illusoires, un décret du
+15 janvier ordonna la formation de nouveaux régiments de tirailleurs
+et fusiliers à la suite de la jeune garde: ils devaient être composés
+de volontaires levés à Paris et dans les autres villes manufacturières,
+«parmi les ouvriers qui se trouvent sans ouvrage;» ces volontaires
+s'engageaient à servir jusqu'à ce que l'ennemi eût évacué le
+territoire; leurs femmes et leurs enfants devaient, pendant leur
+absence, être nourris par l'État. On forma ainsi quatre régiments, qui
+eurent à peine le temps d'entrer en campagne. Enfin, et ce fut là le
+dernier contingent fourni par la capitale aux armées de la République
+et de l'Empire, deux corps de réserve, dits de Paris furent établis
+avec la dernière conscription: le premier corps, commandé par le
+général Gérard, était fort de 4,500 hommes; le deuxième corps,
+commandé par le général Arrighi, était fort de 8,400 hommes.
+
+Arrêtons-nous un instant sur ce dernier contingent pour faire
+observer, que s'il était possible d'avoir les chiffres malheureusement
+confus et très-inexacts des levées de la République et des
+conscriptions de l'Empire, on serait épouvanté du nombre d'hommes que
+Paris a envoyés sur les champs de batailles de 1792 à 1814! D'après un
+document publié en 1815, ce nombre serait, depuis 1792 jusqu'en 1798,
+de 101,200 hommes, et depuis 1798 jusqu'en 1814, de 204,900 hommes:
+c'est le dixième de toute la France!
+
+
+
+§ XXVII. <p.252>
+
+État de Paris au commencement de 1814.--Départ de
+l'impératrice.--Bataille de Paris.
+
+
+Pendant la campagne de 1814, Paris fut livré aux anxiétés les plus
+cruelles, aux spectacles les plus affligeants: tantôt c'étaient des
+bataillons de conscrits, enfants de seize à dix-sept ans, pâles,
+chétifs, malingres, en veste, en sabots, pliant sous le poids de leur
+fusil, qui traversaient la ville pour aller joindre l'armée; tantôt
+c'étaient des bandes de prisonniers qu'on faisait défiler dans les
+rues comme trophée d'une douteuse victoire et auxquels les habitants,
+par une protestation muette contre cette interminable guerre,
+donnaient en pleurant des vivres et des habits; tantôt c'étaient des
+paysans de la Champagne et de la Brie qui, fuyant l'ennemi, arrivaient
+éplorés avec leurs familles et leurs bestiaux. Un certain jour, on
+voyait un grand cortége de troupes et de musique parcourir les quais
+et les rues pour aller présenter à l'impératrice les drapeaux enlevés
+aux Russes; un autre jour, des députations des provinces envahies
+venaient exposer au corps municipal les ravages faits par l'ennemi
+pour exciter les Parisiens à une défense désespérée. La guerre se
+faisait presque aux portes de la capitale, et on laissait ses
+habitants dans l'ignorance de la véritable situation des armées. La
+police trompait l'opinion publique avec des bulletins mensongers, des
+pamphlets absurdes et des caricatures grossières contre les Cosaques;
+ou bien elle faisait chanter sur tous les théâtres des chants
+guerriers pour ranimer le patriotisme. Aussi, la plus grande partie de
+la population ne montrait-elle, en face d'un danger qu'elle ne pouvait
+apprécier, qu'une insouciance déplorable, une sorte de résignation
+lâche et égoïste, même de la malveillance ouverte. «On était las de ce
+qu'on avait, dit l'abbé de Pradt, au point qu'il semblait qu'un <p.253>
+Cosaque devait être un Washington[162]!»--«Il y avait des réunions
+partout, dit Rovigo; depuis les salons jusqu'aux boutiques et aux
+lieux publics, ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce qui
+pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui nous restait peut-être
+encore... La surveillance était inutile, parce que les mesures
+coercitives auraient fait éclater une insurrection, et c'était bien le
+moindre soulagement qu'on pouvait donner à tant de monde qui souffrait
+que de lui laisser le droit de se plaindre[163].»
+
+ [Note 162: _De la restauration de la royauté_, p. 56.]
+
+ [Note 163: _Mémoires_, t. VI, p. 319 et 321.]
+
+Cependant les alliés étaient en marche sur Paris. L'empereur, en
+quittant la capitale, avait laissé la régence à Marie-Louise, assistée
+d'un conseil. Les membres de ce conseil étaient d'avis que
+l'impératrice parcourût les rues avec le roi de Rome, allât prendre
+séjour à l'Hôtel-de-Ville et appelât le peuple entier aux armes. En
+effet, Paris, réveillé à l'approche du danger, paraissait disposé à se
+soulever. «Le faubourg Saint-Antoine, dit Rovigo, était prêt à tout,
+si ce n'est à se rendre; il y avait de quoi faire une armée des hommes
+qui étaient dans ces généreuses dispositions[164].» Mais alors on
+rentrait dans le champ des révolutions, et l'Empire, en même temps que
+l'étranger, pouvait trouver sa ruine dans un grand mouvement
+populaire; aussi, Napoléon, faisant ce que Louis XIV et la Convention
+refusèrent de faire, avait-il prescrit à son frère, si l'ennemi
+menaçait Paris, de diriger vers la Loire l'impératrice, le roi de Rome
+et tout le gouvernement. Il fut obéi, et ce fut sa perte.
+
+ [Note 164: _Ibid._, t. VII, p. 18.]
+
+Le 29 mars, Marie-Louise quitta les Tuileries, malgré les officiers de
+la garde nationale qui la conjuraient de ne pas abandonner Paris, et
+elle fut suivie par une foule d'équipages qui encombraient les quais.
+«Depuis la barrière jusqu'à Chartres, dit Rovigo, ce n'était qu'un <p.254>
+immense convoi de voitures de toute espèce. Paris, vers le midi, était
+en état de désertion; on ne peut se faire une idée de ce spectacle
+lorsqu'on ne l'a pas vu[165].» Quelques personnes accoururent sur la
+place du Carrousel, mais nul n'essaya d'empêcher le départ de la
+régente. «Soixante ou quatre-vingts curieux, dit Menneval,
+contemplaient dans un morne silence ce triste cortége, comme on
+regarde passer un convoi funèbre; ils assistaient en effet aux
+funérailles de l'Empire. Leurs sentiments ne se trahirent par aucune
+manifestation; pas une voix ne s'éleva pour saluer par une expression
+de regret l'amertume de cette cruelle séparation[166].» «On assistait,
+dit un autre, aux dernières scènes de l'Empire comme dans un spectacle
+au dénoûment d'un drame[167].» Excepté du côté des faubourgs du nord,
+qui étaient envahis par la multitude des paysans que chassait
+l'ennemi, la ville était calme; les boutiques, les cafés, les théâtres
+étaient ouverts; des groupes se formaient sur les places et sur les
+boulevards, mais il n'y avait pas l'ombre d'une émeute. On s'indignait
+du départ de l'impératrice, de l'éloignement de l'empereur, de cette
+désertion du gouvernement, qui abandonnait Paris à toutes les chances
+de la guerre, de la défense de la ville laissée aux mains d'un homme
+incapable, le roi Joseph, dont on lisait les proclamations[168] en
+haussant les épaules; mais on n'allait pas plus loin; nul ne songeait
+à prendre l'initiative d'un mouvement populaire qui pût sauver la
+chose commune: si quelqu'un l'eût fait, il fût resté seul ou <p.255>
+aurait été immédiatement arrêté, toute la vigilance des autorités étant
+concentrée sur un seul point, empêcher le trouble dans les rues. De
+nos jours, l'imminence d'un danger cent fois moindre armerait
+jusqu'aux femmes et aux enfants; tous et chacun pourvoiraient
+spontanément à la défense commune; il sortirait des chefs de toutes
+les maisons, des soldats de tous les pavés. Mais, à cette époque, et
+c'est là la condamnation éclatante du régime impérial, Napoléon avait
+tellement personnifié en lui la chose publique, que la défense de
+Paris semblait exclusivement l'affaire du gouvernement, non celle des
+citoyens, et que tout le monde, habitants et autorités, comptant
+uniquement sur lui, sur son génie, sur les combinaisons de cette
+providence terrestre, restait dans une sécurité ou une apathie que la
+postérité aura peine à comprendre.
+
+ [Note 165: _Mém._, t. VII, p. 2 et 5.]
+
+ [Note 166: _Souvenirs histor. de M. de Menneval_, t. II, p.
+ 133.]
+
+ [Note 167: _Mém. de Bourrienne_, t. X, p. 12.]
+
+ [Note 168: «Armons-nous pour défendre cette ville, ses
+ monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce
+ qui nous est cher! Que cette vaste cité devienne un camp pour
+ quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ces
+ murs qu'il espère franchir en triomphe!...»]
+
+Il y avait pourtant à Paris ou dans les environs d'immenses moyens de
+défense: quatre cents canons à Vincennes et au Champ-de-Mars,
+cinquante mille fusils dans les arsenaux, trois cents milliers de
+poudre dans les magasins de Grenelle, quatre mille hommes de la garde
+impériale, huit mille fantassins des dépôts, sept mille cavaliers à
+Versailles, dix-huit mille conscrits dans les villes voisines, l'école
+de Saint-Cyr avec mille jeunes gens et douze canons; enfin, l'appui
+que trente mille ouvriers parisiens pouvaient donner aux onze mille
+hommes de la garde nationale. Rien ou presque rien de tout cela ne fut
+employé: les ouvriers entouraient les mairies en demandant des armes;
+on les repoussa et l'on employa à les disperser les baïonnettes de la
+garnison. Les dépôts de la garde et les jeunes gens de Saint-Cyr
+furent employés à escorter l'impératrice jusqu'à Blois. Deux mille
+hommes de garde nationale formèrent des détachements et se répandirent
+en tirailleurs sur les hauteurs voisines; le reste, armé de piques et
+de fusils de chasse, garda les barrières et les mairies. On envoya
+seulement sept à huit mille hommes grossir les corps de Marmont et <p.256>
+de Mortier, que le hasard seul d'une retraite amenait devant Paris. Ces
+corps ne comptaient que treize mille hommes, et, après une marche
+meurtrière et vingt combats, ils ne trouvèrent, en arrivant sous les
+murs de la capitale qu'ils allaient défendre, ni vivres, ni munitions,
+ni fourrages, ni souliers!
+
+Ces vingt-deux à vingt-quatre mille hommes résistèrent sur les
+hauteurs de Belleville et dans la plaine Saint-Denis à cent cinquante
+mille alliés pendant douze heures, leur tuèrent dix-huit mille hommes,
+et ne consentirent à cesser les hostilités que pour sauver Paris des
+horreurs d'une prise d'assaut.
+
+
+
+§ XXVIII.
+
+Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée des
+armées alliées.
+
+
+Pendant cette terrible lutte, Paris avait l'aspect le plus morne et
+présentait les contrastes les plus affligeants. Sur la rive gauche et
+dans le centre, les rues étaient paisibles et remplies d'un monde plus
+curieux que tremblant; les nobles et les riches continuaient à
+s'enfuir par les barrières du midi; sur la rive droite, la plupart des
+rues étaient désertes et profondément tristes; mais les boulevards et
+les faubourgs étaient encombrés par la foule. Au boulevard des
+Italiens, on voyait quelques gens du beau monde, quelques hommes
+d'argent et de plaisir qui stationnaient indifférents ou s'enquéraient
+nonchalamment des nouvelles; sur le boulevard Saint-Martin, une
+multitude ardente s'entassait près du Château-d'Eau devant une
+éclaircie de maisons qui laissait voir la butte Chaumont et une partie
+de la bataille; dans les faubourgs, on voyait descendre des fiacres et
+des brancards portant des blessés, et monter de petits groupes de
+gardes nationaux, de gendarmes, de soldats de tous corps qui allaient
+à l'ennemi; aux barrières de la Villette, de Belleville, de <p.257>
+Ménilmontant, de Charonne; des ambulances avaient été ouvertes dans
+les plus humbles maisons, où des femmes et des enfants du peuple,
+tremblants et navrés, faisaient de la charpie et soignaient les
+victimes de la bataille. Il n'y avait plus de gouvernement: le roi
+Joseph s'était enfui; les deux préfets de la Seine et de police
+étaient aussi nuls qu'impuissants; les mairies, les ministères, les
+principales administrations étaient fermés et gardés par la garde
+nationale; les chefs de cette garde, et à leur tête le vieux maréchal
+Moncey, étaient aux barrières.
+
+A cinq heures, le canon, qui tonnait depuis six heures du matin, cessa
+de se faire entendre; un armistice venait d'être signé; les hauteurs
+se garnirent de masses noirâtres et s'illuminèrent de feux; nos
+héroïques soldats commencèrent leur retraite à travers les rues
+désertes, sombres, désespérés, exténués de faim et de fatigue, en
+murmurant des mots de trahison, en regardant avec colère ces palais,
+ces hôtels qui se fermaient devant eux, et ils ne trouvèrent des
+paroles de consolation, des mains amies, des yeux pleins de larmes que
+dans le faubourg Saint-Marceau, qu'ils traversèrent pour sortir par la
+barrière d'Italie.
+
+Pendant la nuit, une capitulation fut signée par le maréchal Marmont,
+sur les sollicitations des banquiers et du haut commerce de Paris; le
+dernier article portait: «La ville de Paris est recommandée à la
+générosité des puissances alliées.» C'était là le dernier mot de
+l'épopée impériale! Paris, qui n'avait jamais été pris par la force
+des armes, allait payer nos entrées triomphales dans toutes les
+capitales de l'Europe! Et cependant cette capitulation fut accueillie
+presque partout avec satisfaction par la population, pleine d'anxiété
+et de terreur. Les deux préfets, le conseil municipal et les colonels
+des légions se rendirent au quartier des souverains alliés et
+obtinrent de l'empereur Alexandre que la garde et la police de la
+ville seraient laissées à la garde nationale. Enfin, dès le matin, <p.258>
+l'orgueil des Parisiens fut habilement caressé par une proclamation
+des vainqueurs, qui les exhortait ouvertement à se séparer de Napoléon
+en leur disant que «l'Europe en armes attendait d'eux la paix du
+monde, qu'elle ne cherchait en France qu'une autorité salutaire pour
+traiter avec elle de l'union de toutes les nations et de tous les
+gouvernements: hâtez vous donc, ajoutait-elle, de répondre à la
+confiance qu'elle met dans votre amour pour la patrie et dans votre
+sagesse.»
+
+Le 31 mars, vers midi, l'armée alliée, ayant à sa tête l'empereur de
+Russie et le roi de Prusse, entra dans Paris par la barrière et le
+faubourg Saint-Martin; elle suivit les boulevards et s'en alla camper
+dans les Champs-Élysées, l'esplanade des Invalides et le
+Champ-de-Mars. Elle était précédée dans sa marche par une trentaine de
+royalistes portant la cocarde blanche, agitant des drapeaux blancs,
+criant: Vivent les Bourbons! Vivent nos libérateurs! C'étaient les
+émigrés, qui, depuis le manifeste du duc de Brunswick, attendaient ce
+jour de victoire! Leurs cris ne trouvèrent pas d'échos dans le peuple,
+qui ne comprit rien à cette démonstration, tant les Bourbons
+semblaient, depuis vingt-cinq ans, étrangers à la nation; mais les
+femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie y répondirent en
+agitant des mouchoirs blancs, en criant: Vivent les alliés!
+Quelques-unes même vinrent se précipiter sous les pieds des monarques
+en leur jetant des bouquets; d'autres, qui avaient appartenu à la cour
+impériale, couraient les rues dans leurs voitures en essayant
+d'ameuter le peuple contre l'homme dont elles avaient reçu les
+bienfaits. Il y avait une foule si compacte pour voir entrer l'armée
+russe, que les vainqueurs craignirent un moment d'en être écrasés. On
+voyait sur les visages plus d'étonnement que d'indignation, plus de
+curiosité que de honte; chez quelques-uns même, chez les femmes
+surtout, il y avait le sentiment d'une délivrance. L'empereur de
+Russie alla demeurer dans l'hôtel de Talleyrand, rue <p.259>
+Saint-Florentin, ensuite à l'Élysée Bourbon. Le roi de Prusse alla
+demeurer dans l'hôtel d'Eugène Beauharnais, rue de Lille. Leurs troupes
+gardèrent une discipline parfaite: elles semblaient plus étonnées que les
+Parisiens eux-mêmes de se voir dans la capitale de la civilisation, et
+elles montrèrent une modération et une politesse qui allaient jusqu'au
+respect et à la crainte. Le soir même de l'entrée des alliés, la
+plupart des boutiques furent ouvertes; et, à l'honneur ou à la honte
+de cette grande ville, si prompte à espérer, si sûre d'elle-même, si
+confiante en ses ennemis, elle reprit sur-le-champ sa vie ordinaire,
+et l'ordre ne cessa pas d'y régner.
+
+Le lendemain, les représentants officiels de la ville, ce corps
+municipal nommé par l'empereur et qui avait eu pour lui tant
+d'adulations, donna le signal de la défection en déclarant qu'il
+renonçait à toute obéissance envers Napoléon, et il exprima le voeu
+que la monarchie fût rétablie en la personne de Louis XVIII.
+
+Cette déclaration, la démonstration des royalistes à l'entrée des
+alliés, les acclamations et les mouchoirs blancs des femmes, enfin
+l'attitude passive, silencieuse, insouciante de la population firent
+le succès des négociations ouvertes à l'hôtel de Talleyrand pour le
+rétablissement des Bourbons. Ainsi, la prise de la capitale amenait,
+comme on l'avait prévu, la chute du trône impérial; sa capitulation
+terminait la guerre de la révolution, et Paris donnait encore un
+gouvernement de son choix à la France. Il paraissait donc se venger de
+Napoléon, prendre une triste revanche du 18 brumaire et rentrer dans
+son privilége de faire les révolutions; mais ce n'était qu'une
+apparence: à cette époque et pendant les dix-huit mois qui vont la
+suivre, Paris a perdu son initiative et abdiqué sa puissance; il se
+résigne aux révolutions et ne les fait plus; il regarde passer tous
+les vainqueurs, tous les partis, tous les drapeaux; il laisse les
+dynasties venir et s'en aller; enfin, le Paris, qui avait renversé <p.260>
+le trône au 10 août par haine de l'étranger, se laisse deux fois, et en
+rougissant à peine, violer par la conquête européenne. Cette atonie de
+la capitale a pour cause la fatigue excessive produite par vingt-cinq
+années de guerres et de sacrifices, la décadence morale et le
+scepticisme engendrés par de trop fréquents bouleversements
+politiques, enfin par dessus tout l'affaissement de l'esprit public
+sous le despotisme impérial.
+
+
+
+§ XXIX.
+
+Paris pendant la première restauration.
+
+
+_2 avril 1814_.--Le sénat, complice et souvent promoteur des tyrannies
+impériales, ayant proclamé la déchéance de l'empereur et la
+restauration des Bourbons, il se fait, à la suite de cet acte de
+lâcheté, un débordement de défections, de scandales, de perfidies de
+tout genre: on brise et l'on jette au coin des rues les bustes et les
+portraits de Napoléon; les royalistes s'attellent à la statue qui
+surmontait la colonne de 1805 et parviennent à la renverser; tous les
+journaux se répandent en imprécations contre le tyran; on chante à
+l'Opéra des couplets en l'honneur des souverains alliés[169]. Le peuple
+ne prit aucune part à ces démonstrations: il avait adoré Napoléon pour
+ses victoires, il continua de l'adorer pour ses malheurs; c'était le
+symbole de la patrie humiliée et vaincue. Il essaya même de résister à
+la contre-révolution en arrachant les cocardes blanches, en se faisant
+emprisonner pour ses cris de Vive l'empereur! en engageant des rixes
+isolées dans les cabarets avec les soldats étrangers.
+
+ [Note 169: Il faut pourtant dire que les théâtres, à cette
+ époque, n'étaient remplis que d'officiers étrangers. Dans un
+ des premiers jours d'avril, on joua au Théâtre-Français
+ _Iphigénie en Aulide_ devant un auditoire où il n'y avait que
+ dix Français.]
+
+_10 avril_.--Un autel a été dressé sur la place de la Révolution: <p.261>
+des prêtres russes y célèbrent une messe d'actions de grâces! L'empereur
+Alexandre y assiste avec un nombreux cortége, où ne craignent pas de
+se montrer des généraux français, même «des maréchaux en grand
+uniforme, qui se disputaient les approches du czar avec les Cosaques
+dont il était entouré[170].» La cavalerie des armées alliées occupe
+toute la place; l'infanterie est rangée sur les boulevards, depuis la
+Madeleine jusqu'à la Bastille; la garde nationale de Paris est appelée
+à cette humiliante cérémonie: elle occupe le côté méridional des
+boulevards.
+
+ [Note 170: _Mém. de Rovigo_, t. VII, p. 207.]
+
+_12 avril_.--Le comte d'Artois, frère de Louis XVIII, entre à Paris
+par le faubourg Saint-Martin et la rue Saint-Denis: il se dirige vers
+Notre-Dame, où il entend un _Te Deum_ d'actions de grâces, et de là
+arrive aux Tuileries: il est accueilli avec une grande faveur par la
+bourgeoisie. Son cortége se compose de généraux de l'Empire,
+d'officiers de garde nationale et d'une escouade de Cosaques. Le
+drapeau blanc est arboré sur les Tuileries.
+
+_15 avril_. L'empereur d'Autriche arrive à Paris par le faubourg
+Saint-Antoine et les boulevards. L'empereur de Russie et le roi de
+Prusse vont au devant de lui, et tous trois entrent à cheval avec un
+nombreux cortége, un appareil et un déploiement de forces qui sentent
+la conquête et qui semblent étranges en face du gouvernement des
+Bourbons déjà établi. Les Parisiens voient avec froideur et défiance
+ce triomphe, qui leur semble une insulte: la joie de la délivrance
+était déjà passée, et l'on sentait dans toute son amertume
+l'humiliation de la conquête.
+
+_3 juin_.--Louis XVIII entre à Paris par le faubourg et la rue
+Saint-Denis. La tournure disgracieuse de ce prince infirme, son
+costume suranné, son entourage de vieux serviteurs étonnent la <p.262>
+population, qui est habituée aux costumes brillants et aux élégants
+officiers de l'Empire. Une partie de l'ancienne garde impériale sert
+de cortége. L'accueil est brillant: les Bourbons, c'est la paix, et
+Paris ne veut que la paix. Paris, qui n'avait jamais aimé l'Empire,
+accepte les Bourbons, non pas avec enthousiasme, non pas avec
+résignation, mais avec espérance.
+
+_30 mai_.--Paris a le malheur de donner son nom au traité par lequel
+la France rentre dans ses limites de 1792.
+
+_4 juin_.--Louis XVIII octroie la Charte constitutionnelle dans une
+séance royale qui se tient dans la Chambre des Députés.
+
+De ces deux actes, le premier fut reçu avec tristesse, le deuxième
+avec plaisir, mais l'un et l'autre sans manifestation de douleur et
+d'allégresse; ils apportaient, si chèrement qu'ils eussent été
+achetés, la paix et la liberté, c'est-à-dire les deux biens après
+lesquels on soupirait depuis quinze ans, et dont les conséquences se
+faisaient déjà sentir par le retour du commerce, de la prospérité, de
+la confiance; d'ailleurs on s'attendait à la perte de nos conquêtes et
+l'on pouvait craindre que les vainqueurs ne fussent plus exigeants;
+quant aux institutions, aux garanties qu'apportait la Charte, elles
+paraissaient, après quinze ans de despotisme, tout à fait suffisantes.
+
+Mais les autres actes du gouvernement nouveau ne tardèrent pas à
+exciter le mécontentement, les murmures, les railleries des Parisiens:
+les maladroites prétentions des émigrés, la désorganisation de
+l'armée, la restauration des anciens corps de la maison du roi, avec
+leurs uniformes vieillis, les projets de monuments expiatoires en
+l'honneur des martyrs de la révolution, les réclamations du clergé,
+les processions de la Fête-Dieu, la loi qui ordonna d'observer le
+repos des dimanches et dont une police tracassière aggrava les
+prescriptions, tout cela blessa profondément une population qui <p.263>
+était toute voltairienne, imbue de préjugés antireligieux et qui n'avait
+gardé de son ardeur révolutionnaire qu'une vive répugnance pour ce
+qu'elle appelait encore les _aristocrates_ et les _calottins_.
+
+Cependant, malgré les fautes du gouvernement royal, malgré les
+craintes que ses projets donnaient pour l'avenir, Paris ne désirait
+pas le renversement des Bourbons: il n'était pourtant pas royaliste,
+mais il était encore moins napoléonien; il n'y avait que dans les
+hautes classes et dans le peuple des faubourgs où l'on trouvât ces
+deux opinions ennemies poussées jusqu'au fanatisme. La nouvelle du
+retour de l'empereur et de sa marche à travers le Dauphiné et la
+Bourgogne excita donc dans la capitale une profonde stupéfaction, de
+grandes craintes et de faibles sympathies; mais en même temps elle ne
+souleva aucun enthousiasme pour les Bourbons: nul ne songea à les
+défendre contre l'usurpateur, et la masse de la population parut
+décidée à laisser faire encore une révolution sans y prendre part. Le
+gouvernement essaya vainement de réveiller le zèle de ses partisans:
+il ne put tirer les Parisiens de leur apathie et de leur insouciante
+neutralité. Ainsi, le 16 mars, le comte d'Artois passa en revue la
+garde nationale sur la place Vendôme, le boulevard Saint-Martin, la
+place Royale, dans le jardin du Luxembourg, et fit appel à sa
+fidélité; il fut accueilli par des cris nombreux de: Vive le roi! mais
+il y eut à peine quelques volontaires qui sortirent des rangs; et, aux
+manifestations tumultueuses de ces volontaires, le peuple ne répondit
+qu'en haussant les épaules et la bourgeoisie en rentrant dans ses
+maisons.
+
+_20 mars_.--A minuit, Louis XVIII quitte les Tuileries, au milieu des
+larmes de ses serviteurs et de la garde nationale, mais sans qu'une
+tentative soit faite pour le retenir ou le défendre. «Nous pourrions,
+disait-il dans une proclamation, profiter des dispositions fidèles et
+patriotiques de l'immense majorité des habitants de Paris pour en
+disputer l'entrée aux rebelles... » Cela n'était point vrai. Paris <p.264>
+fut affligé et surtout inquiet du départ du roi; il vit revenir
+l'empereur sans plaisir et même avec crainte; mais il n'était
+nullement disposé à faire la guerre civile pour arrêter l'un, pour
+défendre l'autre: comme l'année précédente, il laissa faire.
+
+
+
+§ XXX.
+
+Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée des fédérés.
+
+
+A peine Louis XVIII était-il parti, qu'une foule d'officiers
+bonapartistes envahit le Carrousel, força les portes des Tuileries et
+arbora le drapeau tricolore. A part cette démonstration, la ville
+resta calme, triste, pleine d'anxiété: elle attendait. Des patrouilles
+de garde nationale sillonnaient les rues, et, malgré l'absence de tout
+gouvernement, il ne s'y commit aucun désordre.
+
+A sept heures du soir, et par un brouillard épais, Napoléon entra par
+la barrière d'Italie, et ne voulant pas traverser dans toute sa
+largeur Paris, dont les dispositions lui étaient mal connues, il
+suivit les boulevards du midi, le pont de la Concorde et le quai des
+Tuileries. Il était escorté par sept à huit cents officiers
+appartenant à tous les corps, qui présentaient un désordre imposant en
+galopant autour de sa voiture; tous poussaient des cris de Vive
+l'empereur! jusqu'aux nues. Mais ces cris trouvaient peu d'écho: Paris
+était morne et sombre; ses rues semblaient désertes, ses boutiques et
+ses maisons étaient fermées. Quelques acclamations saluèrent Napoléon
+au passage; «mais elles n'offraient pas, dit un de ses compagnons, le
+caractère d'unanimité et de frénésie qui nous avaient accompagnés du
+golfe Juan aux portes de la capitale; l'accueil des Parisiens ne
+répondit pas à notre attente.» A son arrivée sur la place du
+Carrousel, l'empereur fut enlevé de sa voiture par la foule de ses <p.265>
+officiers et porté de bras en bras dans les Tuileries et jusque dans
+son cabinet, avec des transports d'enthousiasme qui tenaient du
+délire. Mais tout le reste de la ville resta muet et triste: des
+groupes de bonapartistes couraient les rues en criant: Vive
+l'empereur! en chantant des chansons napoléoniennes; mais à peine
+quelques portes s'ouvraient, quelques voix répondaient; une espèce de
+terreur planait sur la capitale, qui ne voyait dans cette révolution
+nouvelle que la reprise de la guerre; le retour de Napoléon était pour
+elle non pas un triomphe, mais une sorte de conquête qu'elle subissait
+de la part de l'armée et des provinces. Cet accueil des Parisiens fit
+une impression si profonde sur l'empereur, qu'il en éprouva un
+découragement réel, et que son génie s'en trouva paralysé. «Il
+semblait, dit Menneval, que la foi en sa fortune qui l'avait porté à
+former l'entreprise hardie de son retour de l'île d'Elbe l'eût
+abandonné à son entrée dans Paris[171].»
+
+ [Note 171: _Souvenirs_, t. II, p. 444.]
+
+Napoléon à Paris, c'était la guerre avec toute l'Europe: il fallut s'y
+préparer. La capitale sortit de son apathie; mais si elle ne montra
+pas sa mollesse de 1814, elle montra encore moins son ardeur de 1792.
+On fit des appels de volontaires: avec ceux des écoles, dix-huit
+compagnies de canonniers furent formées; ceux des faubourgs
+composèrent un corps de vingt-cinq mille fédérés. On mobilisa une
+grande partie de la garde nationale comme armée de réserve; on
+fortifia les hauteurs de Paris et les barrières, et on les arma de six
+cents bouches à feu; on créa dix grands ateliers d'armes, avec sept ou
+huit mille ouvriers de tout état qui donnaient trois mille fusils par
+jour, etc. Napoléon déploya plus de génie et d'activité qu'il n'avait
+fait à aucune époque; mais il ne parvint pas à jeter du _phlogistique_
+dans cette population usée, harassée, qui _n'en voulait plus_.
+D'ailleurs, une nouvelle crainte agitait la bourgeoisie, le petit <p.266>
+commerce, la propriété: l'appel des fédérés avait fait croire au
+retour des moyens révolutionnaires, à un jacobinisme impérial. Quand
+on vit sortir de ses bouges, de ses ordures, de sa misère cette
+population étrange, qui semblait inconnue à la ville depuis les
+journées de prairial, quand on la vit avec ses guenilles, ses piques
+et ses bonnets rouges, ses cris, ses chants, ses menaces, vociférant
+la _Marseillaise_, A bas les prêtres! Vive la nation! on se crut
+revenu à 93, on revit la guillotine et la terreur, on craignit le
+pillage, et la bourgeoisie, consternée, épouvantée, n'eut plus qu'une
+pensée: se débarrasser de l'empereur pour éviter ce qu'elle appelait
+«le règne de la canaille.»
+
+Napoléon, en appelant les fédérés des faubourgs, avait fait contrainte
+à sa nature et donné un gage au parti républicain, qui l'obsédait;
+mais ce n'était réellement pour lui qu'une vaine démonstration: il
+savait, à part sa répugnance pour les émotions populaires, qu'en
+faisant reprendre au peuple son rôle de 1792, il mettait contre lui
+tout ce qui formait alors l'opinion publique. L'informe tentative
+qu'il fit eut même pour effet de paralyser une partie de ses forces,
+déjà compromises par les attaques de la presse et les dispositions de
+la Chambre des représentants. Aussi, quand, à une grande revue des
+Tuileries, les fédérés lui demandèrent des armes en lui disant que,
+s'ils en avaient eu en 1814, «ils auraient imité cette brave garde
+nationale, réduite à prendre conseil d'elle-même et à courir sans
+direction au-devant du péril,» il en promit, mais avec un visage
+profondément triste, des paroles pleines d'une visible répugnance, et
+il n'en donna pas. «Il voulait, dit un de ses compagnons, conserver à
+la garde nationale une supériorité qu'elle aurait perdue si les
+fédérés eussent été armés; il craignait ensuite que les républicains,
+qu'il regardait toujours comme ses ennemis implacables, ne
+s'emparassent de l'esprit des fédérés... Prévention funeste, qui <p.267>
+lui fit placer sa force autre part que dans le peuple et lui ravit par
+conséquent son plus ferme soutien[172]!»
+
+ [Note 172: _Mém. de Fleury de Chaboulon_, t. II.]
+
+
+
+§ XXXI.
+
+Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de
+Waterloo.--Capitulation du 3 juillet.
+
+
+Le 3 juin se fit la fête dite du Champ-de-Mai, pour l'acceptation de
+l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. «Une foule
+prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le château des
+Tuileries jusqu'à l'École militaire, en suivant le jardin des
+Tuileries, l'avenue des Champs-Élysées et le pont d'Iéna. Cette
+multitude était incalculable, et les terrasses qui entouraient le
+Champ-de-Mars étaient aussi chargées de monde qu'à aucune des grandes
+fêtes de la révolution[173].» Là se trouvaient, outre la cour impériale,
+trente mille hommes de garde nationale, vingt mille députés des
+départements. La République et l'Empire n'avaient pas eu de cérémonie
+plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus émouvante.
+Les spectateurs étaient pleins d'un enivrement fiévreux et en même
+temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne défilaient
+pas comme à une vaine parade; ils saluaient César avant de mourir!
+Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de
+terrible et de navrant: c'était non de l'allégresse, mais de la
+fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant à Napoléon,
+jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspiré, et l'on
+chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammées,
+plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trône aux
+députations, aux bataillons, à la multitude qui passait devant lui <p.268>
+en jurant de vaincre ou de mourir! Hélas! ce qui manquait à tous, peuple,
+soldats, empereur, dans cette autre fête de la fédération, si
+différente de celle du 14 juillet, c'était la foi en eux-mêmes, la
+confiance dans l'avenir, l'espérance qui engendre le succès! Il y
+avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces
+drapeaux, cette musique guerrière, ces serments, ces cris
+d'enthousiasme; il y avait dans toutes les âmes une secrète
+inquiétude, l'appréhension de grands malheurs, la presque certitude
+d'une défaite: Waterloo semblait planer déjà sur le Champ-de-Mai!
+
+ [Note 173: _Mém. de Rovigo_, t. VIII, p. 47.]
+
+Paris, pendant les premières opérations de la campagne, fut plein de
+cette tristesse débilitante qui présage et amène les catastrophes. Le
+commerce ordinaire avait cessé; toutes les industries étaient
+employées pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient à
+travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications,
+qui s'achevaient malgré les pleurs des paysans dont on ruinait les
+propriétés. Les royalistes annonçaient d'avance des défaites; des
+complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on
+ne parlait partout que de trahisons; enfin, la représentation
+nationale, où l'esprit public aurait dû se retremper, n'inspirait
+aucune confiance.
+
+Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand désastre commença à
+circuler: l'empereur l'avait apportée lui-même; il était descendu à
+l'Élysée pendant la nuit; l'ennemi avait déjà franchi la frontière et
+marchait sur Paris. La consternation fut extrême; on ne s'abordait
+qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, même des imprécations
+contre Napoléon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son armée.
+Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'était l'avis presque
+unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet
+homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se réconcilier ainsi
+avec l'Europe; c'était aussi l'avis de la Chambre des <p.269>
+représentants. Mais le peuple, qui s'inquiétait peu de liberté et de
+constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion
+étrangère, accourut à l'Élysée avec des cris de fureur; demandant des
+armes, voulant marcher à l'ennemi. L'empereur refusa de se confier à cet
+enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cédant à
+la réprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une
+tristesse qui n'était peut-être pas exempte de remords, cette
+contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis «il se déroba aux
+acclamations d'une foule immense qui se succédait durant tout le jour
+dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner,
+et, saluant de la main les fédérés qui lui offraient à grands cris
+leurs bras pour sa défense,» il se retira à la Malmaison. On sait
+qu'il en sortit quatre jours après pour aller mourir à Sainte-Hélène.
+
+Le 28 juin, l'armée, vaincue à Waterloo et forte encore de cent mille
+hommes, arriva sous les murs de Paris; elle était suivie par les
+armées prussienne et anglaise. On s'attendit à une bataille, et l'on
+se hâta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les
+hauteurs de Belleville étaient couronnées d'ouvrages continus, qui
+s'appuyaient à la forteresse de Vincennes et à Bercy d'une part,
+d'autre part à Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de
+canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt
+compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq à six
+mille canonniers, qui servaient près de mille pièces, défendaient les
+hauteurs.
+
+Tout se disposait à une bataille décisive, et des escarmouches étaient
+déjà commencées; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces
+apprêts avec une terreur pleine de désespoir: croyant, comme l'ennemi
+ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'à
+Napoléon, et celui-ci ayant disparu de la scène politique, elle
+s'épouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une défaite, <p.270>
+l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une
+victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'était là
+l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombée dans le plus
+profond découragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de
+toutes les autorités, généraux, ministres, qui ne voyaient d'autre
+issue à cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons.
+Mais ce n'était pas l'opinion de l'armée, qui demandait la bataille
+avec des cris de rage, des fédérés animés des mêmes passions qu'elle,
+du peuple des faubourgs, qui courait aux barrières en criant: Vive
+Napoléon! Point de Bourbons! Vive la liberté! A bas les traîtres!
+Paris offrait alors le spectacle le plus désolant: il semblait que
+cette reine de la civilisation fût prête à s'abîmer dans l'anarchie,
+l'impuissance, le désespoir, sous les fureurs des partis qui la
+divisaient, sous les coups des étrangers qui l'entouraient pleins de
+menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrités, défiants
+ou désolés; tous les magasins, tous les ateliers étaient fermés; les
+citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prêts à
+s'entr'égorger: Lâches, traîtres, disaient les ouvriers aux bourgeois;
+jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains
+quartiers avaient été abandonnés par les riches; tout refluait au
+centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois
+venus des environs et campant là avec leurs familles et leurs
+bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues,
+comme dans l'intérieur des maisons, que le mot terrible, fatal de
+_trahison_, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'ébêtement
+dans toutes les âmes. Dans cette situation, Fouché, président du
+gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'armée, qui tous deux
+étaient en correspondance secrète avec Louis XVIII, s'entendirent pour
+en finir par une capitulation qui fut, de leur part, à la fois un coup
+de désespoir et un acte de trahison.
+
+Une première demande d'armistice fut faite; Blucher y répondit <p.271>
+ainsi: «Nous voulons entrer dans Paris pour protéger les honnêtes gens
+contre le pillage dont ils sont menacés par la canaille. Un armistice
+satisfaisant ne peut être conclu que dans Paris!» Wellington se montra
+moins arrogant; et alors fut signée la triste convention du 3 juillet
+1815, dont les principaux articles étaient:
+
+2.--L'armée française se mettra en marche demain pour prendre position
+derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours.
+
+9.--Le service de Paris continuera d'être fait par la garde nationale
+et la gendarmerie municipale.
+
+11.--Les propriétés publiques, à l'exception de celles qui ont rapport
+à la guerre, seront également respectées. Les habitants, et en général
+tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de
+leurs droits et libertés sans être recherchés, soit en raison des
+emplois qu'ils occupent ou ont occupés, ou de leur conduite ou
+opinions politiques.
+
+Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'armée aux
+étrangers, leur livrait la France, qu'ils allaient rançonner,
+dépouiller, mutiler, fut reçue par la masse de la population sans
+murmures et même avec une sorte de satisfaction: au milieu de la
+dissolvante anarchie où l'on vivait, c'était une fin. Les royalistes,
+les classes élevées, les deux Chambres en témoignèrent leur joie: pour
+eux c'était une délivrance. Quant au peuple, quant à l'armée, ils
+l'apprirent en frémissant de colère: Aux armes! A bas les traîtres! La
+bataille! entendait-on dans le camp français, aux barrières gardées
+par les fédérés, dans les faubourgs pleins d'une foule indignée.
+L'alarme se répandit dans Paris: on crut que l'armée et les fédérés
+allaient se réunir pour s'emparer de la ville; fusiller les traîtres
+et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale
+fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des
+faubourgs et des barrières et coupa les communications du peuple <p.272>
+avec l'armée. Alors celle-ci, après une violente émeute, se décida à se
+mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprécations
+contre les traîtres qui livraient la France à ses ennemis.
+
+
+
+§ XXXII.
+
+Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prospérité
+honteuse de la ville.
+
+
+Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux
+étrangers. Les Prussiens entrèrent par les barrières de Grenelle et de
+l'École militaire, traversèrent le Champ-de-Mars et le pont d'Iéna en
+ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparèrent des
+quais, de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant
+que les Anglais entraient par la barrière de l'Étoile et s'emparaient
+des Champs-Élysées. Toutes les places, les ponts, les jardins publics
+furent occupés militairement avec de l'artillerie: il y avait des
+postes à tous les édifices, des sentinelles à tous les coins de rue,
+des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans
+les cours des palais. Les vainqueurs affectèrent dans leur marche la
+colère et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation
+pour livrer la ville à une soldatesque furieuse. Des cris de vivent
+les Bourbons! vivent nos alliés! se firent entendre sur leur passage:
+ils n'y répondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des
+Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara
+du palais législatif et en ferma les portes à la représentation
+nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la
+révolution! L'étranger, la figure irritée et l'insulte à la bouche,
+gardait nos places et nos monuments, la mèche sur ses canons; des
+groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des <p.273>
+drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confiné dans ses
+faubourgs, demandait encore à se battre et criait à la trahison; la
+garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec
+une patience, un dévouement, une modération respectés même des
+vainqueurs; enfin, les murs étaient placardés de proclamations
+royalistes, des derniers décrets des représentants, des ordres des
+généraux alliés.
+
+Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8
+juillet), escorté de gardes du corps et volontaires royaux. La garde
+nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de
+nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour
+échapper à l'humiliation de la conquête, et la bourgeoisie
+s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII
+parût un événement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin
+des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames,
+bourgeoises, ouvrières (les femmes eurent une grande influence sur
+l'opinion publique à cette époque), ivres de joie de la chute du
+tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent
+des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats
+étrangers, en chantant _Vive Henri IV_, en insultant le parti vaincu,
+en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les
+cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le
+roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout
+cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient
+devant le château; devant les Anglais, dont les feux de bivouac
+éclairaient les Champs-Élysées. Ces démonstrations de joie si
+étranges, triste témoignage de l'animation des partis devant
+l'invasion étrangère, durèrent plusieurs jours.
+
+Pendant ce temps, nos alliés minèrent le pont d'Iéna pour le faire
+sauter; ils pillèrent le musée du Louvre, les bibliothèques, les <p.274>
+palais royaux, «pour donner, disait Wellington, une leçon de morale au
+peuple français;» ils saccagèrent les magasins publics et les
+arsenaux; ils rançonnèrent la ville à dix millions, payables en
+quarante-huit heures; ils tyrannisèrent les habitants chez lesquels
+ils étaient logés; ils mirent la garde nationale sous le commandement
+d'un de leurs généraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces
+outrages, mais il était impuissant à les empêcher; quant à la
+population elle était indignée de ces violences faites au mépris même
+de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans
+plusieurs maisons, les Prussiens allèrent se loger, non dans les
+casernes où ils pouvaient craindre d'être enveloppés, mais dans des
+camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places
+publiques. Alors les vexations, les humiliations cessèrent peu à peu;
+les vainqueurs s'humanisèrent au contact des vaincus; ils se
+déridèrent devant les séductions de cette Capoue, qui commençait à
+reprendre ses habits de fête; et lorsqu'ils évacuèrent Paris, après le
+traité du 20 novembre, ils étaient conquis eux-mêmes par les
+agréments, l'insouciance, la politesse, la gaieté de ses habitants,
+qui en vinrent même à se moquer d'eux ouvertement, en plein théâtre,
+dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures.
+
+Durant cette période de l'occupation, Paris présenta un spectacle
+nouveau, étrange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient
+les milliards de notre rançon, pendant que nos provinces étaient
+dévastées, dépouillées, écrasées par douze cent mille étrangers,
+pendant qu'on ouvrait de trois brèches la frontière de Louis XIV,
+pendant qu'on licenciait notre armée de la Loire, que nos soldats
+étaient proscrits, nos drapeaux humiliés, nos vingt-cinq années de
+gloire et de liberté insultées, Paris était tranquille, respecté,
+brillant, plein de plaisirs et de fêtes: la Babylone moderne, se
+réjouissant de la présence des vainqueurs, s'étourdissait, comme <p.275>
+les prostituées de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les
+malheurs de la France et étalait toutes ses séductions pour faire
+d'ignobles gains. Les théâtres, les cafés, les maisons de jeu et de
+débauche étaient continuellement remplis et décuplaient leurs
+recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de réunion
+regorgeaient d'officiers étrangers, qui y jetaient l'or à pleines
+mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'étoffes ne
+suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus
+de six cents princes ou grands seigneurs étrangers demeurant à Paris;
+deux mille familles anglaises y étaient accourues; tous les généraux
+alliés, après avoir pillé les départements, venaient y dépenser le
+produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin
+dépensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six
+semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son séjour, et
+s'en retourna ruiné, avec ses terres engagées ou vendues. Il se fit
+alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au
+Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, où
+la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme.
+
+Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commençait à se
+manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis à la
+demi-solde et traqués par la police, conspiraient dans les cafés
+obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi imposé, disaient-ils,
+par l'étranger; hors des barrières, dans les cabarets, les ouvriers,
+par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte
+de l'_autre_, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les
+déclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre
+introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent
+réveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme
+mercantile, leur faire peur de l'ancien régime. L'exécution du jeune
+Labédoyère excita donc dans Paris une profonde pitié, l'évasion de <p.276>
+Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procès
+et la mort du maréchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, où de
+malheureux ouvriers furent seuls impliqués, inspira au peuple de
+sourdes colères contre les Bourbons qui relevaient l'échafaud
+politique. A part ces victimes, à part quelques condamnations
+correctionnelles, quelques tyrannies de bas étage, Paris se ressentit
+peu de la réaction royaliste, de la _terreur blanche_ de 1815, et la
+cour prévôtale de la Seine fit à peine parler d'elle. D'ailleurs on
+ménageait la capitale à cause de sa bourgeoisie toute dévouée aux
+Bourbons, à cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimitié,
+surtout à cette époque, où une disette, causée par la désastreuse
+récolte de 1816, vint s'ajouter à tous les malheurs de la France. Le
+pain valut alors à Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il
+aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui
+dépensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les
+plus tristes jours de la révolution, on faisait queue aux portes des
+boulangers, et l'on fut obligé de rationner la population; les mairies
+et les bureaux de bienfaisance étaient assiégés par une foule de
+malheureux livrés aux angoisses de la faim; enfin, les rues étaient
+pleines de paysans que la misère avait chassés de la Champagne et de
+la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris.
+
+
+
+§ XXXIII.
+
+Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de
+1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc.
+
+
+La prospérité reprit les années suivantes, surtout quand notre
+territoire eut été délivré de l'occupation européenne: les étrangers
+continuaient à venir à Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de
+s'accroître; de grandes manufactures, de nouvelles industries <p.277>
+s'établissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette
+prospérité reçut une première atteinte à la mort du duc de Berry (13
+février 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de
+vives alarmes: on prévoyait que la réaction royaliste allait profiter
+du crime d'un individu pour mettre en cause la révolution. Or, cinq
+années de liberté de la presse avaient ranimé l'amour des institutions
+libérales et le désir de conserver les conquêtes politiques de 1789.
+Déjà, la bourgeoisie avait, en 1817, manifesté son opinion en envoyant
+à la Chambre cinq députés libéraux; elle s'alarma donc des tentatives
+faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien
+régime, et elle suivit avec anxiété les débats relatifs à la loi qui
+devait restreindre le droit électoral à douze ou quinze mille
+propriétaires. A cette époque, la tribune, longtemps négligée et
+méprisée, était redevenue populaire. La foule encombrait les abords du
+Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la
+Charte! les députés qui défendaient les libertés publiques, et cette
+foule n'était pas composée du peuple qui restait en dehors des
+questions débattues, mais de la jeunesse des écoles et du commerce, de
+la jeune bourgeoisie, fille de la révolution, qui témoignait une
+grande ardeur pour conserver ses principes à la France. Il s'en suivit
+des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un étudiant,
+nommé Lallemand, fut tué d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme
+était le premier qu'on eût versé dans les rues depuis les journées
+révolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse
+de Paris conduisit la victime au cimetière du Père Lachaise avec un
+aspect menaçant, et la souscription ouverte pour lui élever un
+monument fut remplie en moins d'une semaine.
+
+Les jours suivants, les troubles continuèrent, et, la force armée
+ayant chassé la foule des abords de la Chambre, une colonne de <p.278>
+quatre à cinq mille jeunes gens sans armes, guidée par quelques officiers
+bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte!
+produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures,
+Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens
+parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix à douze mille
+ouvriers ignorants, irrésolus, qui, ne comprenant rien à cette vaine
+promenade, demandèrent à marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens
+s'arrêtèrent alarmés; un orage survint, et la nuit dissipa ce
+rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile.
+
+L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour
+théâtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis.
+«Prenez garde, dit le député Lafitte aux ministres, l'émotion gagne
+les classes populaires.» Mais après une semaine de désordres sans
+portée comme sans résultat, après que le gouvernement eut déployé des
+forces considérables, le tumulte s'apaisa de lui-même, comme si la
+population n'eût voulu que tâter ses forces et goûter de nouveau à la
+vie des révolutions.
+
+A la suite de ces troubles, des sociétés secrètes se formèrent, qui
+cherchèrent à renverser les Bourbons par des conspirations. Le
+_carbonarisme_ trouva des adeptes dans les officiers à demi-solde, les
+sous-officiers de l'armée, les avocats, les jeunes gens des écoles et
+du haut commerce; mais ses complots, si péniblement ourdis, si
+facilement déjoués, n'aboutirent qu'à des condamnations, qu'à des
+proscriptions, qu'à des supplices. La mort tragique des quatre
+sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pénible sensation. Ce
+furent d'ailleurs les dernières victimes de l'échafaud politique: du
+jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se
+dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des
+complots.
+
+La défaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <p.279>
+qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de
+la mort de Napoléon; le premier de ces événements fut célébré par les
+fêtes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second
+fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le
+gouvernement sembla marcher ouvertement au rétablissement de l'ancien
+régime, et, croyant restaurer la royauté par la religion, il donna
+plus de pouvoir au clergé. Des missions furent faites dans toute la
+France, missions dirigées principalement contre les idées de la
+révolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prédications dans la
+ville même de 1789. Elles excitèrent, dans la bourgeoisie comme dans
+le peuple, une aveugle colère: la foule envahit les églises et
+interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des
+moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la
+force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines églises,
+surtout celle des Petits-Pères, furent le théâtre de troubles qui ne
+cessèrent qu'avec les missions.
+
+La bourgeoisie parisienne avait conservé ses idées voltairiennes, ses
+préjugés philosophiques, son incrédulité révolutionnaire. Elle faisait
+sa lecture ordinaire des écrits irréligieux du XVIIIe siècle, des
+romans obscènes de Pigault-Lebrun, des chansons napoléoniennes de
+Béranger, enfin et surtout d'un journal très-influent, le
+_Constitutionnel_, écrit par les derniers disciples de Voltaire, et
+qui poussait la haine du prêtre jusqu'au ridicule. L'immixtion du
+clergé dans les affaires de l'État jeta donc à Paris un grand
+discrédit sur le gouvernement. L'opposition, qui avait été jusqu'alors
+inspirée ou dirigée par la banque et le haut commerce, gagna les
+boutiques royalistes, les quartiers qui se pavoisaient de blanc à
+chaque fête monarchique, et elle éclata surtout avec les apprêts de la
+guerre d'Espagne, guerre qui semblait une croisade contre la
+révolution. La bourgeoisie avait récemment envoyé à la Chambre dix
+députés libéraux sur douze élus; elle suivit avec ardeur les <p.280>
+débats législatifs, et un marchand du quartier Saint-Denis se chargea
+d'exprimer hautement son opinion. La majorité de la Chambre des
+députés ayant prononcé l'expulsion de Manuel, l'orateur le plus hardi
+de l'opposition, le poste de garde nationale qui se trouvait au
+Palais-Bourbon fut appelé pour _empoigner_ le proscrit, qui refusait
+de sortir: le sergent qui commandait ce poste, nommé Mercier, entra
+dans la salle, reçut l'ordre du président et répondit par un refus.
+Cette action excita un enthousiasme étrange: des brochures, des
+portraits, des chansons la célébrèrent; une souscription nationale
+décerna au sergent un fusil d'honneur.
+
+L'opposition de Paris continua pendant la guerre d'Espagne: dans cette
+ville, où la gloire des armes est si populaire, on se moqua des
+difficultés de cette campagne, de la prise même du Trocadéro; et,
+quand la garde royale revint à Paris, quand on la fit passer, par une
+imitation des triomphes de l'Empire, sous l'Arc de l'Étoile, qu'on
+avait ébauché en toiles et en planches, la foule injuste n'assista à
+cette entrée qu'avec indifférence.
+
+L'année suivante, Louis XVIII mourut.
+
+
+
+§ XXXIV.
+
+Embellissements de Paris sous la Restauration.
+
+
+Pendant les malheurs de l'occupation étrangère, Paris, quoique
+jouissant d'une prospérité commerciale qu'elle n'avait pas connue
+depuis quinze ans, avait vu interrompre ses grands travaux
+d'embellissement et d'assainissement; à dater de 1819, et sous
+l'administration éclairée et vigilante du préfet Chabrol, ces travaux
+recommencent, et, à part les lacunes causées par les révolutions de
+1830 et de 1848, ils n'ont plus cessé et ont fait subir à la ville de
+saint Louis et de Louis XIII une complète transformation. Napoléon <p.281>
+n'avait songé à embellir Paris qu'à la façon des anciens rois,
+c'est-à-dire en élevant des monuments plus fastueux qu'utiles, et, à
+part la construction des quais et des marchés, il n'avait presque rien
+fait pour donner de l'air, du soleil, de la vie à ce vieux Paris si
+noir, si fétide, si misérable; il n'avait rien fait pour sa viabilité,
+pour sa propreté, pour sa salubrité. A partir de l'administration de
+M. de Chabrol, les améliorations de Paris sont appropriées aux moeurs
+nouvelles, au commerce et à l'industrie parisienne, qui deviennent
+immenses, enfin à la population qui augmente tous les jours. Le grand
+plan d'alignement et d'éclaircissement, conçu sous Louis XVI, est
+repris avec ardeur[174], et, de 1820 à 1830, on ouvre soixante-cinq rues
+et quatre places nouvelles, on élargit vingt-quatre rues, places ou
+boulevards, on bâtit les ponts des _Invalides_, de l'_Archevêché_,
+d'_Arcole_, on termine le _canal Saint-Martin_, on achève les marchés
+commencés sous l'Empire, l'entrepôt des vins, les greniers de réserve;
+on améliore les halles et l'on y bâtit les marchés au beurre et au
+poisson, on renouvelle une partie du pavé, on introduit l'éclairage au
+gaz, on établit le service des voitures-omnibus, on commence
+l'amélioration si importante, si nécessaire, si longtemps demandée des
+_trottoirs_. Ces travaux d'utilité n'empêchent pas les travaux de
+luxe, mais ceux-ci ont un caractère tout monarchique ou tout
+religieux: ainsi, on relève les statues de Henri IV sur le Pont-Neuf,
+de Louis XIII à la place Royale, de Louis XIV à la place des
+Victoires; on remplace d'anciennes chapelles de couvents, devenues
+succursales sous le Consulat, par des édifices plus convenables; et
+ainsi sont bâties les églises _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_,
+_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, _Notre-Dame-de-Lorette_, <p.282>
+_Saint-Vincent-de-Paul_, etc. On restaure et on embellit presque
+toutes les autres églises, qui s'enrichissent d'objets d'art
+principalement enlevés au Musée des monuments français, lequel se
+trouve dispersé. On construit aussi la _chapelle expiatoire de la rue
+d'Anjou_, le _séminaire Saint-Sulpice_, l'_hospice d'Enghien_,
+l'_infirmerie Marie-Thérèse_, etc. On ajoute quelques pierres à la
+Madeleine et à Sainte-Geneviève, rendues au culte catholique, à l'Arc
+de l'Étoile, au palais d'Orsay. Enfin, on doit à l'industrie
+particulière deux mille maisons nouvelles, dont quelques-unes sont des
+palais, les théâtres des _Nouveautés_, du _Gymnase-Dramatique_,
+_Ventadour_, la reconstruction de l'_Ambigu-Comique_ et du
+_Cirque-Olympique_, les passages couverts de _Choiseul_, _Véro-Dodat_,
+_Vivienne_, _Colbert_, etc.
+
+ [Note 174: M. de Chabrol, dans un mémoire publié en 1823,
+ estime le nombre des rues de Paris à cette époque à 1,070,
+ outre 120 culs-de-sac et 70 places.]
+
+
+
+§ XXXV.
+
+Paris pendant le règne de Charles X.
+
+
+L'opposition de la bourgeoisie parisienne n'était pas dirigée contre
+la dynastie des Bourbons, mais contre la marche de leur gouvernement,
+et avec son aveuglement ordinaire elle se proposait, non de renverser,
+mais d'avertir. C'est ainsi que le grand orateur de l'opposition, le
+général Foy, étant mort (28 nov. 1825), des funérailles pompeuses lui
+furent faites, où assistèrent deux cent mille citoyens de toute
+profession, dans l'ordre le plus parfait, avec une discipline qui
+était un grave enseignement. Toute la ville était en deuil, les
+boutiques fermées, les ouvriers hors de leurs ateliers, la tête
+découverte devant le passage du cortége. Jamais Paris n'avait rendu
+spontanément de tels honneurs à un citoyen: sur toute la cérémonie
+planait le souvenir des funérailles de Mirabeau.
+
+Le parti royaliste répondit à cette pompe si menaçante par la
+célébration du jubilé, où l'on vit dans quatre processions immenses
+le clergé parcourir les rues avec ses croix voilées, en chantant <p.283>
+les psaumes de la pénitence, et suivi de toutes les autorités, des
+personnages de la cour, des femmes de haut rang, du roi lui-même avec
+toute sa famille. Une messe expiatoire, célébrée sur la place où était
+mort Louis XVI, exprima la pensée de ces cérémonies et en fit ainsi
+maladroitement un outrage et un défi.
+
+«Tout prit alors un aspect ecclésiastique, dit un écrivain royaliste,
+jusqu'à la musique, la déclamation, les arts, et les églises devinrent
+elles-mêmes des spectacles.» Aussi la bourgeoisie parisienne se
+mit-elle à lutter contre les _ultras_, contre les jésuites, avec
+l'ardeur la plus passionnée: tribune, journaux, brochures,
+souscriptions, associations ne laissaient pas de relâche au
+gouvernement, ne lui passaient pas la moindre faute, attaquaient ou
+calomniaient toutes ses intentions, toutes ses actions. Ainsi, le
+ministère ayant été forcé de retirer (1827) devant l'opposition de la
+Chambre des pairs une loi qui comprimait la presse, Paris fut
+illuminé, on alluma des feux de joie, on cria: Vive la Chambre des
+pairs! enfin, il y eut pendant trois jours une manifestation
+d'allégresse qui semblait déjà présager une révolution.
+
+A la suite de cet incident, Charles X, qui ne recevait plus qu'un
+accueil silencieux des Parisiens, voulut ranimer leur affection en
+passant une grande revue de la garde nationale au Champ-de-Mars (12
+avril): il fut reçu par les cris de: A bas les ministres! les
+princesses furent même accueillies par des paroles outrageantes;
+enfin, quand les légions, en s'en retournant, passèrent devant le
+ministère des finances, les cris redoublèrent et furent accompagnés
+d'insultes et de menaces. Charles X licencia la garde nationale de
+Paris.
+
+Au mois de novembre suivant, les Chambres ayant été dissoutes, de
+nouvelles élections se firent, et elles amenèrent à Paris la
+nomination, de douze députés libéraux, qui réunirent presque <p.284>
+l'unanimité des suffrages[175]. Quand ce résultat fut connu (19
+novembre), quelques maisons illuminèrent; des groupes nombreux
+parcoururent les rues populeuses avec le cri de Vive la Charte!
+invitant les citoyens à illuminer; ils se grossirent de gamins et de
+vagabonds, qui, dans la rue Saint-Denis, cassèrent les vitres des
+maisons restées obscures. Un détachement de gendarmerie fut envoyé
+pour mettre fin au désordre; il fut accueilli par des pierres: il y
+avait dans une partie de la population un désir de bruit et de
+tumulte, un sentiment brutal d'hostilité contre le pouvoir, qui la
+poussait à l'émeute. A la fin, les émeutiers firent des barricades
+dans la rue Saint-Denis: des troupes furent envoyées pour les
+détruire, et, après quelque hésitation, elles dispersèrent la foule
+par des charges multipliées et quelques feux de peloton. Il y avait
+trente-deux ans que la fusillade ne s'était fait entendre dans les
+rues de Paris: cette répression de l'émeute produisit donc une vive
+sensation de colère, mais qui passa rapidement. Il semblait que le
+peuple n'eût voulu que s'essayer au tumulte des rues; néanmoins, la
+partie la plus belliqueuse de la population, celle qui était
+principalement composée de bonapartistes et de républicains, commença
+à songer à renverser le gouvernement par une insurrection.
+
+ [Note 175: _Députés de la Seine_ en 1827: Dupont de l'Eure,
+ Jacques Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant, Schonen,
+ Ternaux, Royer-Collard, Louis, Alex. de Laborde, Odier,
+ Vassal, J. Lefebvre.]
+
+La cour parut comprendre la portée des élections qui venaient de se
+faire et des troubles qui les avaient suivies: un ministère dévoué à
+la constitution fut nommé. La bourgeoisie parisienne accueillit ce
+ministère avec une joie pleine de confiance. Aussi, les dix-huit mois
+du ministère Martignac sont-ils l'époque la plus brillante de la
+Restauration et l'une des plus heureuses de l'histoire de Paris.
+L'industrie et le commerce étaient florissants; chaque jour voyait se
+bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle <p.285>
+manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe; les théâtres et les lieux
+de plaisir étaient continuellement pleins; les lettres et les arts étaient
+cultivés avec une ardeur poussée jusqu'au fanatisme; la jeunesse
+courait tantôt aux leçons éloquentes de MM. Guizot, Villemain et
+Cousin, tantôt aux drames grotesques et aux vers rocailleux de l'école
+romantique; dans toutes les classes éclairées de la population, il y
+avait émulation, désir de mieux, amour de progrès, confiance dans
+l'avenir. Quant au peuple, son bien-être avait augmenté, par le fait
+seul de la paix, de la prospérité générale, du bon marché des denrées,
+de l'augmentation des salaires. Sur 816,000 habitants (1829), le
+nombre des indigents n'était que de 62,000, c'est-à-dire du douzième
+de la population, tandis que, sous l'Empire, il était du huitième. La
+fièvre de la concurrence n'avait pas encore amené dans l'industrie des
+désastres fréquents; les machines, peu nombreuses, n'avaient pas
+encore avili la main-d'oeuvre; de plus, il y avait encore dans les
+classes ouvrières un reste de ces moeurs humbles, modestes, résignées,
+auxquelles l'ancien régime les avait habituées, et qui s'étaient
+conservées même sous la République et l'Empire; il y avait encore chez
+elles le contentement du peu, l'ignorance des plaisirs coûteux, ou
+bien, l'habitude des privations et de la misère. Enfin, si des
+théories nouvelles sur l'organisation de l'industrie, les salaires, le
+crédit, commençaient à paraître dans les écrits de l'école
+saint-simonienne, elles n'avaient pas encore pénétré dans le peuple.
+Son ignorance était toujours la même; il était resté en politique à
+l'adoration pour le grand homme, à l'aversion stupide pour les
+Bourbons, les nobles et les prêtres, à l'envie de se venger de 1815.
+Dans les ateliers, on ne cessait de rappeler la gloire et la grandeur
+de l'Empire; toutes les traditions en étaient vivantes; c'était, pour
+les classes populaires, l'âge d'or. Mais, si l'on y murmurait la
+_Marseillaise_, si l'on y chantait à pleine voix Béranger, si l'on <p.286>
+s'y moquait des jésuites, il n'y avait, excepté chez quelques membres
+des sociétés secrètes, chez quelques anciens soldats impériaux, aucun
+projet marqué de bouleversement.
+
+Cependant la royauté eut bientôt regret de sa marche
+constitutionnelle, et elle prit (8 août 1829) un ministère composé
+d'hommes qui semblaient désignés pour faire la contre-révolution. La
+majorité de la Chambre des députés déclara au roi que ce ministère
+était menaçant pour les libertés publiques. La Chambre fut dissoute,
+et l'on se prépara à de nouvelles élections. Paris, que la chute du
+ministère Martignac avait consterné, montra, dans la lutte engagée
+entre le monarque et la nation, la plus vive ardeur: ses journaux, ses
+correspondances, ses comités électoraux mirent le feu aux
+départements; ses citoyens les plus influents se placèrent à la tête
+de la résistance; enfin, il envoya à la Chambre douze députés
+libéraux[176]. Tout cela n'éclaira pas la royauté: l'agitation,
+pensait-elle, n'était que dans les classes électorales; elle croyait
+n'avoir affaire qu'à des ambitieux ou à des journalistes; elle
+s'imaginait même avoir le peuple de Paris pour elle. «Charbonnier doit
+être maître chez lui,» avaient dit un jour les forts de la Halle à
+Charles X, et sur ce mot, dont elle fit grand bruit, la cour crut que
+les classes ouvrières n'avaient nul souci des institutions libérales
+et verraient avec plaisir _mâter_ la bourgeoisie. Quant à celle-ci, sa
+défaite au 13 vendémiaire, sa soumission au despotisme impérial, sa
+facilité à subir les deux invasions étrangères, l'avaient fait
+descendre depuis longtemps de sa renommée de 1789, et le parti de
+l'ancien régime croyait que, poltronne autant que bavarde, elle était
+incapable non-seulement de tenter une révolution, mais de faire <p.287>
+une sérieuse résistance. Ce fut donc dans la pensée qu'elles seraient
+acceptées ou subies sans contestation que Charles X rendit les
+fameuses ordonnances qui supprimaient la Charte de 1814 en annulant
+les élections, abolissant la liberté de la presse, etc.
+
+ [Note 176: _Députés de la Seine_ en 1830: Vassal, Laborde,
+ Odier, Lefebvre, Mathieu Dumas, Demarçay, Eusèbe Salverte, de
+ Corcelles, Schonen, Chardel, Bavoux, Charles Dupin.]
+
+
+
+§ XXXVI.
+
+Journées de Juillet.
+
+
+Ces ordonnances parurent le 27 juillet. Les hommes de l'opposition
+furent consternés et cherchèrent par quelles voies légales ils
+pourraient y résister; mais le peuple, jusqu'alors indifférent à la
+lutte, descendit dans les rues et commença à chercher, à prévoir une
+révolution. Des rassemblements se formèrent, inquiets, menaçants,
+tumultueux, qui s'interrogeaient, se tâtaient, s'excitaient à la
+résistance; les boutiques se fermèrent; des réverbères furent brisés;
+on pilla quelques magasins d'armuriers. Des patrouilles furent
+envoyées pour dissiper ces premiers désordres; leur présence fit
+surgir quelques barricades; des rixes et des combats partiels
+commencèrent: quelques hommes du peuple furent tués. Le soir, à la
+lueur des flambeaux, les cadavres de ces premières victimes sont
+promenés avec des cris de vengeance. Toute la nuit se passe en apprêts
+de guerre, et, dès la pointe du jour, le tocsin sonne, le tambour bat,
+des barricades s'élèvent dans toutes les rues, des combattants sortent
+de toutes les maisons, surtout des quartiers populeux; de vieux
+officiers bonapartistes, proscrits ou délaissés depuis 1814, leur
+servent de guides avec les jeunes gens des écoles; une partie de la
+garde nationale reprend son uniforme et ses armes; les carbonaris de
+1820 se jettent dans la lutte avec une soif de vengeance longtemps
+contenue, et déploient le drapeau tricolore. A la vue de ce symbole de
+la révolution, toute incertitude cesse dans le peuple, que le cri <p.288>
+de Vive la Charte! laissait froid et irrésolu: il allait prendre sa
+revanche des trahisons de 1815; il allait se venger des bourreaux du
+maréchal Ney et des sergents de la Rochelle; il allait en finir avec
+les émigrés, les jésuites, les alliés de l'étranger! Alors, au cri de
+Vive la Charte! on mêle celui de: A bas les Bourbons! on abat, on
+détruit les insignes de la royauté; on court au combat, avec ou sans
+armes, par un élan contagieux, les ardeurs d'un soleil de plomb et
+l'odeur de la poudre donnant à toutes les têtes une ivresse mêlée de
+joie et de fureur.
+
+Cependant le gouvernement, qui n'avait fait aucun préparatif de
+défense, à l'aspect de cette révolte inattendue, se décide à déployer
+contre elle des mesures vigoureuses. Paris est mis en état de siége en
+vertu d'un décret impérial de 1811; le maréchal Marmont a le
+commandement de toutes les troupes; et trois colonnes, fortes ensemble
+de dix-huit à vingt mille hommes, partent des Tuileries pour soumettre
+la ville. La première remontera les quais jusqu'à la Bastille; la
+deuxième suivra les boulevards jusqu'au même point; la troisième doit
+occuper la rue Saint-Denis et servir de lien aux deux autres, en
+lançant de fortes patrouilles dans toutes les voies transversales
+entre les quais et les boulevards. La première balaye les quais et
+reprend l'Hôtel-de-Ville; mais elle y est harcelée par les insurgés,
+maîtres de la Cité, et ne peut aller plus loin; la deuxième parcourt
+les boulevards, en livrant des combats vers les portes Saint-Denis et
+Saint-Martin; elle arrive sur la place de la Bastille, essaie
+vainement de pénétrer dans le faubourg, se rabat sur la rue
+Saint-Antoine, y est assaillie de toutes les maisons par des balles,
+des pavés, des meubles, et n'arrive à la place de Grève qu'en couvrant
+sa route de blessés et de morts. La troisième colonne n'atteint la rue
+Saint-Denis qu'en faisant de grandes pertes, et, au marché des
+Innocents, elle est complétement enveloppée; quelques bataillons <p.289>
+suisses sont envoyés pour la délivrer et n'y réussissent qu'en livrant
+de nombreux combats. Enfin, les insurgés occupant tous les quartiers
+du centre, les deux colonnes, réunies à l'Hôtel-de-Ville, évacuent cet
+édifice et reviennent par les quais aux Tuileries.
+
+Le combat fut suspendu pendant la nuit. Paris présentait alors le plus
+sinistre spectacle: plus de gouvernement, plus d'autorités, plus de
+préfets, plus de ministres; le peuple, sans frein et sans guide, était
+le maître de la ville, et, derrière lui, cette troupe immonde de
+vagabonds et de malfaiteurs qui pullule dans les grandes cités. Toutes
+les maisons étaient fermées, tous les réverbères brisés, toutes les
+rues hérissées de barricades, toutes les barricades défendues par des
+hommes demi-nus, noirs de poudre, trempés de sueur, qui fondaient des
+balles, pansaient leurs blessures et faisaient une garde vigilante. On
+s'attendait à être le lendemain attaqué, bombardé, mitraillé; mais on
+était résolu à vaincre ou à faire une résistance désespérée.
+
+La royauté ne songeait pas à prendre l'offensive: ses malheureuses
+troupes, affamées, harassées, étaient cantonnées au Louvre, au
+Carrousel, rue Saint-Honoré, place Louis XV, attendant des ordres, des
+vivres, des renforts. Elles y furent bientôt cernées par des bandes
+d'insurgés, et le combat recommença. Les Parisiens, dont le nombre
+grossissait d'heure en heure, se glissèrent par toutes les issues et
+finirent par s'emparer successivement du Louvre, de la place du
+Carrousel et enfin des Tuileries. Pendant que les vainqueurs brûlaient
+le trône, brisaient des portraits, dévastaient quelques appartements,
+les derniers pelotons de la garde royale faisaient encore une
+résistance héroïque dans la rue de Rohan. Mais, à la fin, toute lutte
+devint impossible, et, des troupes démoralisées, les unes firent
+défection et livrèrent leurs armes au peuple, les autres se retirèrent
+sur Saint-Cloud, où était la cour.
+
+Alors l'insurrection ou plutôt la révolution fut entièrement <p.290>
+maîtresse de Paris, et un gouvernement provisoire, à la tête duquel était
+La Fayette, s'établit à l'Hôtel-de-Ville. Paris, avec ses rues dépavées
+et sans voitures, ses maisons trouées de balles, ses boulevards coupés
+d'arbres abattus, sa population haletante, enivrée, le fusil à la
+main, présentait l'aspect le plus désordonné, le plus alarmant; et
+l'on pouvait craindre qu'il ne tombât dans une anarchie semblable à
+celle qui suivit le 10 août. Mais il n'y eut pas de désordre, pas une
+tentative de pillage, pas un acte de cruauté et de vengeance, et l'on
+vit alors combien les moeurs et le caractère de la population
+parisienne s'étaient adoucis et transformés depuis un demi-siècle.
+C'était le peuple, aidé de quelques étudiants et d'un petit nombre de
+bourgeois, qui venait de remporter la victoire; c'était ce peuple des
+journées de prairial, qui n'avait laissé que des souvenirs sinistres,
+ce peuple de 1815, dont on avait calomnié les haillons et le
+patriotisme: après une victoire qui lui coûtait sept cent
+quatre-vingt-huit morts et quatre mille cinq cents blessés, il se
+montra plein de générosité et de désintéressement, sauvant, consolant
+les vaincus, secourant les blessés, partageant son pain avec eux;
+pendant des semaines entières, on le vit, pieds nus, en chemise, en
+guenilles, garder la Banque, le Trésor, les Tuileries, le
+Palais-Royal[177]; les hôtels des royalistes n'éprouvèrent pas la
+moindre insulte, et les églises furent respectées. Mais le peuple
+garda de sa victoire une confiance présomptueuse en lui-même, un grand
+mépris pour le pouvoir, quel qu'il fût, un vif penchant pour l'émeute,
+l'amour de la poudre, une sorte d'enthousiasme pour la vie <p.291>
+aventureuse de la barricade, pour ce désordre des rues dont le côté
+pittoresque et théâtral séduisait son imagination. Aussi, quand on
+annonça que Charles X s'était arrêté à Rambouillet et se préparait à
+recommencer la lutte, il sortit de Paris avec des cris de joie et de
+colère, et força le vieux roi à continuer sa retraite: pour lui, toute
+la révolution était dans le bruit, le combat, le danger; quant à
+l'issue à lui donner, il n'eût pas hésité dix ans auparavant, mais,
+l'homme qui personnifiait sa foi politique n'étant plus, il laissa
+faire la bourgeoisie, dont, depuis trente ans, il suivait l'impulsion,
+et s'inquiéta peu du résultat de la sanglante victoire qu'il venait de
+gagner.
+
+ [Note 177: «Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placés en
+ faction à la porte des jardins publics, empêcher, selon leur
+ consigne, d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
+ faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était
+ emparée des hommes demeurés les maîtres.» (Mém.
+ d'Outre-Tombe, t. IX.)]
+
+La bourgeoisie n'avait pris qu'une médiocre part à l'insurrection, et
+si, au milieu de la lutte, la garde nationale s'était reformée
+d'elle-même, c'était moins pour combattre que pour empêcher le
+désordre. Mais, si elle n'avait pas fait la révolution, elle l'avait
+préparée depuis dix ans: elle partageait donc les passions du peuple,
+et, sans avoir désiré le renversement de la dynastie, elle l'acceptait
+avec plaisir et saluait de ses acclamations le drapeau tricolore. Dès
+que la victoire fut décidée, elle s'empressa de prendre la direction
+de la révolution pour la modérer et la contenir, et elle songea
+immédiatement à continuer la monarchie constitutionnelle avec la
+famille d'Orléans: c'était une pensée qui n'était pas nouvelle dans la
+bourgeoisie parisienne, car, dès 1792, dès 1815, elle penchait déjà
+vers le combattant de Valmy par de secrètes sympathies et de
+lointaines espérances. Une réunion de députés appela donc le duc
+d'Orléans à prendre la lieutenance générale du royaume.
+
+A cet appel, le parti républicain répondit par des protestations:
+«Plus de Bourbons! disait un de ces placards; voilà quarante ans que
+nous combattons pour nous débarrasser de cette race méprisable et
+odieuse!» Et il demanda que la présidence provisoire fût confiée à La
+Fayette jusqu'à ce que la nation se fût prononcée, sur le <p.292>
+gouvernement qu'elle voulait se donner. Mais ce parti, dont les
+journées de juillet venaient de révéler l'existence, n'était guère
+composé que des conspirateurs de 1820 et des jeunes gens des écoles;
+il avait peu d'action sur le peuple et ne trouvait que des répulsions
+dans la bourgeoisie. Son appel ne fut pas entendu, et le duc d'Orléans
+se rendit à l'Hôtel-de-Ville, à travers les rues dépavées, au milieu
+d'une foule mêlée de gardes nationaux et de combattants de juillet,
+cachant à peine son émotion de cette ovation étrange, recevant sur sa
+route des applaudissements mêlés de quelques injures. La place de
+Grève était couverte d'un monde armé; elle resplendissait de fusils et
+de drapeaux; elle retentissait des cris les plus confus: Vive la
+Charte! A bas les Bourbons! Plus de rois! Vive d'Orléans! Le prince
+fut reçu par La Fayette, se présenta au balcon, un drapeau tricolore à
+la main, et fut accueilli par des acclamations: la plus grande partie
+de la population était en effet heureuse de voir sa lutte et sa
+victoire légitimées en quelque sorte par l'adhésion d'un Bourbon.
+
+Alors la Chambre des députés ouvrit sa session, et, certaine de
+l'appui de la bourgeoisie parisienne, elle se disposa à donner le
+trône à la famille d'Orléans. Les républicains renouvelèrent leurs
+protestations; ils sommèrent les députés de respecter les droits de la
+nation, ils ouvrirent des clubs, ils cherchèrent à ameuter le peuple;
+enfin, une colonne d'étudiants et de combattants de juillet marcha sur
+la Chambre et sembla la menacer d'un 18 brumaire; mais à la prière de
+La Fayette, elle se retira sans violence. Alors les députés, au nombre
+de deux cent dix-neuf, déclarèrent le trône vacant et appelèrent à
+l'occuper le duc d'Orléans; puis ils se rendirent à pied au
+Palais-Royal, escortés de la garde nationale, et allèrent présenter
+leur vote au prince. Celui-ci accepta, et, le lendemain (9 août), au
+milieu des acclamations de la bourgeoisie, il vint prêter serment à la
+Charte modifiée. Vingt jours après, il reçut une sorte de <p.293>
+consécration populaire dans une grande revue de la garde nationale,
+où, accompagné de La Fayette, il distribua des drapeaux aux légions
+parisiennes. Quatre-vingt mille hommes armés, équipés, habillés,
+remplissaient le Champ-de-Mars, dont les entours étaient occupés par
+deux cent mille personnes: Paris n'avait jamais vu une telle masse de
+ses citoyens en armes. Cette revue fut une autre fédération du 14
+juillet pour l'enthousiasme, les espérances, l'allégresse qu'elle
+excita dans la plus grande partie de la population: la révolution de
+juillet semblait une victoire nationale, la consolation et la revanche
+de 1815, un défi à l'étranger; enfin la bourgeoisie et même le peuple
+avaient confiance dans le nouveau roi, dans son passé et ses
+promesses.
+
+La révolution de 1830 était, comme celles de 1789 et 1792, une
+révolution toute parisienne: pour la faire, soit par ses armes, soit
+par ses votes, la capitale n'avait ni consulté l'opinion, ni demandé
+l'assentiment des provinces; comme elle l'avait pratiqué tant de fois,
+elle leur envoyait son histoire toute faite avec le drapeau et le
+gouvernement de son choix. Les provinces acceptèrent la révolution
+nouvelle: elles accablèrent les Parisiens de louanges; elles
+répétèrent le chant nouveau de la _Parisienne_; elles ne parlèrent
+qu'avec enthousiasme de l'héroïque population des trois journées;
+pendant plusieurs mois, elles envoyèrent des députations pour
+féliciter Paris et fraterniser avec ses habitants; enfin, à
+l'imitation des provinces de l'empire romain, qui avaient élevé, en
+l'honneur de Rome, des temples et des statues, elles proposèrent
+d'élever, aux frais de toutes les communes, un monument en l'honneur
+de la capitale, avec ces mots: _A Paris la patrie reconnaissante_.
+
+
+
+§ XXXVII. <p.294>
+
+Paris de 1830 à 1832.
+
+
+_Août 1830_.--La révolution de juillet a pour effet immédiat, comme
+toutes les révolutions populaires, d'arrêter les opérations de
+l'industrie et du commerce, de faire enfouir les capitaux, d'engendrer
+la gêne et la misère. Le gouvernement fait voter par les chambres un
+crédit de 1,400,000 fr., applicables aux monuments de Paris, pour
+donner de l'occupation aux ouvriers «qui ont déposé leurs armes, dit
+M. Guizot, mais qui n'ont pas retrouvé leurs travaux.» En même temps,
+l'on ouvre des ateliers communaux de terrassement; on refait une
+partie du pavé de la ville, les talus du Champ-de-Mars, les fossés des
+Champs-Élysées, etc. Mais ces travaux sont insuffisants, et, sur la
+place de Grève et les quais, des rassemblements se forment, où les
+ouvriers demandent de l'ouvrage, l'augmentation des salaires, la
+diminution des heures de travail, l'abolition des machines,
+l'expulsion des ouvriers étrangers. Ces troubles, par lesquels se
+révèle pour la première fois la portée _sociale_ que le peuple
+attribue à la révolution de juillet, s'apaisent d'eux-mêmes; mais
+l'industrie reste en souffrance et la misère continue à faire des
+progrès.
+
+_Septembre_.--Ce mois se passe en fêtes données aux députations des
+départements, en banquets patriotiques présidés par La Fayette, en
+processions où les jeunes gens portent au Panthéon les bustes de Ney,
+de Manuel et de Foy. L'une d'elles, composée en partie de membres des
+sociétés secrètes, se dirige sur la place de Grève et prononce l'éloge
+funèbre des quatre sergents de la Rochelle.
+
+Des clubs ou sociétés populaires se forment: le plus important, dit
+des _Amis du peuple_, siége au manége Pellier, rue Montmartre. La <p.295>
+bourgeoisie s'inquiète de ces réunions qui rappellent 93, et où l'on
+tend à la République; la garde nationale fait fermer le club Pellier.
+
+_18 octobre_.--Le peuple a conservé un vif ressentiment de la bataille
+de juillet et des victimes qu'elle a faites; il veut en être vengé et
+compte sur la punition des ministres de Charles X. Une proposition
+ayant été faite à la Chambre des députés pour abolir la peine de mort,
+il croit voir dans cette proposition le dessein de sauver les
+ministres, dont le procès s'instruit, et il se porte au Palais-Royal
+avec des cris furieux. Repoussé par la garde nationale, il marche sur
+Vincennes, où étaient enfermés les accusés, avec les mêmes cris de
+mort, et ne se retire que devant la résistance du gouverneur. «Peuple
+de Paris, dit le Préfet de la Seine, M. Odilon-Barrot[178], tu n'avoues
+pas ces violences! Des accusés sont chose sacrée pour toi! Il n'y a
+pas un citoyen dans cette noble et glorieuse population qui ne sente
+qu'il est de son honneur et de son devoir d'empêcher un attentat qui
+souillerait notre révolution!»
+
+ [Note 178: Il avait été nommé le 24 août et avait eu pour
+ prédécesseur, du 28 juillet au 24 août, M. de Laborde.]
+
+Cette proclamation où le préfet semblait avoir copié les allocutions
+de Pétion, n'apaise point l'agitation populaire: presque chaque jour,
+des groupes se forment autour du Palais-Royal, près de Vincennes, près
+du Luxembourg, desquels sortent des cris menaçants; une partie de la
+bourgeoisie partage l'émotion du peuple, et la garde nationale ne
+réprime les rassemblements qu'avec une sorte de répugnance. De plus,
+le parti républicain s'était accru et commençait à devenir redoutable:
+il comprenait la société des _Amis du Peuple_, presque tous les
+combattants de juillet, une partie de l'artillerie de la garde
+nationale, les mécontents, les ambitieux, les hommes de désordre et de
+complots, qui désiraient une nouvelle révolution pour en tirer <p.296>
+profit; il attirait derrière lui le peuple, en accusant le
+gouvernement de trahison et en l'excitant à recommencer son oeuvre des
+trois jours. Aussi, à mesure que l'heure du procès des ministres
+approche, une sorte de terreur s'empare de Paris; on s'attend à une
+nouvelle bataille, et le gouvernement n'ose compter ni sur l'armée ni
+sur la garde nationale; les riches et les nobles abandonnent la ville;
+le faubourg Saint-Germain est désert; le commerce se trouve presque
+entièrement anéanti, et la misère croissante augmente l'irritation des
+classes populaires.
+
+_15 décembre_.--Le procès des ministres commence devant la cour des
+pairs. Toute la garde nationale et vingt mille hommes de troupes de
+ligne sont sur pied; le Luxembourg est enveloppé par une armée entière
+qui occupe toutes les rues voisines et dont les patrouilles se
+prolongent jusque sur les quais. Des masses de peuple entourent et
+pressent ces bataillons en criant: La mort des ministres! Cet état de
+choses dure six jours. Pendant six jours la garde nationale campe et
+bivouaque dans les rues; pendant six jours, La Fayette, Barrot, toutes
+les autorités, les écoles de droit et de médecine, qui, depuis
+juillet, jouent un rôle politique, sollicitent la foule ameutée et le
+parti républicain de respecter la justice et l'ordre public. Enfin,
+quand l'arrêt qui condamne les ministres à la détention est prononcé,
+quand le peuple apprend que les condamnés sont déjà partis secrètement
+pour Vincennes, il se fait une explosion de cris de rage: Aux armes! à
+la trahison! entend-on sur toute la rive gauche de la Seine, et la
+bataille semble prête à s'engager. Mais toute cette fureur tombe
+devant la résistance froide et patiente de la garde nationale, devant
+les prières et l'énergie de La Fayette; et, le lendemain, Paris, si
+agité depuis un mois, retombe dans un repos plein de tristesse et
+d'appréhensions.
+
+_25 décembre_.--Un vote de la Chambre des députés force La Fayette <p.297>
+à donner sa démission de commandant de la garde nationale, et le roi le
+remplace par le général Mouton de Lobau. La démission du patriarche de
+la liberté est vue avec froideur par la garde nationale de Paris, qui,
+avide de paix à l'intérieur et à l'extérieur, adopte et défend la
+politique de résistance du gouvernement et se prononce avec ardeur
+contre les hommes de la République, contre ce qu'on appelle le parti
+du mouvement.
+
+_13 février 1831._--Les partisans de la légitimité, qui avaient été
+d'abord épouvantés de leur défaite, font maladroitement et
+obscurément acte d'existence: ils célèbrent, dans l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois, un service anniversaire de la mort du duc
+de Berry. A cette nouvelle, une foule menaçante s'amasse devant
+l'église, foule composée d'abord de bourgeois curieux, de jeunes gens
+moqueurs, puis d'hommes de désordre et d'agitateurs, enfin de la lie
+ordinaire de la population; sur le bruit qu'on a couronné un buste du
+duc de Bordeaux, elle envahit l'église au moment où les légitimistes
+se hâtent d'en sortir, et, avec une fureur sauvage, elle y détruit
+autels, meubles, tableaux, ornements, la sacristie, la chaire, le
+choeur. Le gouvernement n'ose s'opposer à ces stupides profanations,
+ou, pour mieux dire, il les laisse faire, afin d'effrayer le parti
+carliste. Le lendemain, le désordre continue. Les vandales de la
+veille, sans raison comme sans colère, les uns par un instinct de
+brutale vengeance contre les prêtres et les émigrés, les autres par
+l'amour du désordre et de la destruction, se portent d'abord au
+Palais-Royal, où ils sont contenus par des troupes, puis sur
+l'Archevêché, demeure d'un prélat impopulaire: ils y entrent avec des
+cris de fureur et de moquerie, et, en quelques heures, au milieu de
+rires cyniques, de blasphèmes, de hurlements, ils détruisent cet
+édifice de fond en comble, jetant à la Seine les meubles, les
+ornements, les livres d'une précieuse bibliothèque. Ce jour était <p.298>
+le mardi gras. On vit alors se renouveler les impiétés qui ont déshonoré
+la révolution en 1793; on vit, au milieu des pompes ignobles du boeuf
+gras, au milieu des mascarades et des apprêts de bal, des misérables
+courir les rues avec des ornements sacrés, et une foule immonde ou
+égarée applaudir à l'abattement des croix qui décoraient le sommet des
+églises. Ce fut un des jours les plus honteux de l'histoire de Paris.
+La garde nationale, accourue à l'Archevêché, ne reçut aucun ordre et
+ne voulut pas engager une lutte contre les démolisseurs: pendant douze
+heures, elle resta spectatrice de leurs odieuses saturnales. Quant au
+gouvernement, dans un accès de peur qui le rendit en quelque sorte le
+complice de l'émeute, il ordonna lui-même d'enlever les croix des
+églises et les fleurs de lis de tous les monuments; le préfet de la
+Seine se contenta de faire des proclamations emphatiques contre les
+carlistes[179]; enfin, le roi de juillet paya son indigne faiblesse en
+se voyant forcé de faire disparaître de son palais et de ses voitures
+les glorieuses armoiries de sa famille.
+
+ [Note 179: M. Odilon Barrot fut forcé de donner sa démission
+ le 22 février, fut remplacé par M. de Bondy.]
+
+Les journées de février furent comme la contre-partie des journées de
+juillet: dévastation sans raison, sans excuse et sans résultat, elles
+discréditèrent le peuple de Paris et sa révolution; elles livrèrent
+pendant près d'une année les rues de la capitale aux hommes de
+désordre et d'anarchie. En effet, à cette époque, l'émeute devint pour
+ainsi dire permanente, et elle se produisait par les causes les plus
+légères, troublant toutes les relations sociales, ruinant le commerce,
+faisant fuir les étrangers, ce qui n'empêchait pas le Parisien, pour
+qui tout est spectacle, de faire de l'émeute un passe-temps et d'aller
+la voir comme par partie de plaisir. Tantôt les ouvriers demandaient
+de l'ouvrage ou l'augmentation des salaires, tantôt les étudiants,
+devenus pouvoir de l'État, faisaient des promenades tumultueuses, <p.299>
+pour censurer le gouvernement, ou des manifestations en faveur de la
+Pologne; les sociétés populaires se multipliaient et poussaient
+ouvertement à la République; il y avait une sorte de fièvre dans toute
+la partie malheureuse de la population, qui se soulevait au moindre
+bruit, à la moindre déclamation du plus mince agitateur, du plus
+obscur des journaux, et harassait par ses rassemblements et ses
+tumultes la garde nationale.
+
+L'établissement de Juillet, ballotté par toutes ces agitations,
+semblait destiné à s'engloutir dans l'anarchie, lorsque le roi se
+décida à se jeter ouvertement dans la politique de résistance. Casimir
+Périer fut appelé au ministère: c'était un banquier de Paris, le vrai
+représentant de ces classes électorales qui avaient préparé, sans la
+faire, la révolution; il travailla au rétablissement de l'ordre par
+des mesures énergiques, rigoureuses, brutales, poursuivit le parti
+républicain, les sociétés secrètes, les excès de la presse, et, au
+moyen d'une loi contre les attroupements, mit fin aux troubles des
+rues. Il parvint ainsi à apaiser sans combat deux émeutes qui
+menaçaient d'emporter la monarchie. La première eut lieu le 14 juillet
+1831: le parti républicain voulait, en mémoire de la prise de la
+Bastille, planter des arbres de liberté sur les principales places; le
+ministère résolut de s'opposer à cette manifestation, qui pouvait
+amener une attaque contre le gouvernement: il déploya de grandes
+forces sur tous les points, et les républicains furent forcés de se
+disperser. La seconde eut lieu le 16 septembre suivant et fut causée
+par la nouvelle de la prise de Varsovie, qui produisit dans toute la
+ville une douleur inexprimable. Le Palais-Royal fut envahi par une
+foule de jeunes gens, le crêpe au bras, criant: Vive la Pologne! A bas
+le ministère! Les uns lisaient les journaux à la multitude irritée,
+les autres appelaient les citoyens aux armes «pour venger l'héroïque
+Pologne lâchement abandonnée.» On fit fermer les théâtres; on pilla
+quelques boutiques d'armuriers; on commença des barricades. Le <p.300>
+lendemain, le gouvernement déploya les mesures les plus vigoureuses,
+et, en enveloppant de troupes la Chambre des députés et le
+Palais-Royal, il parvint à apaiser ce redoutable tumulte.
+
+Grâce à l'énergie impétueuse de Casimir Périer, l'hiver de 1831 à 1832
+se passa sans troubles inquiétants. Paris reprit ses habitudes de
+plaisirs; et encore bien que la noblesse continuât à bouder le nouveau
+régime, et les étrangers à se tenir éloignés de la capitale, les
+théâtres, les salles de bal, tous les lieux d'amusement public furent
+presque continuellement remplis; le commerce reprit quelque
+prospérité.
+
+
+
+§ XXXVIII.
+
+Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 juin.
+
+
+Mais un autre fléau vint frapper la ville. Le 27 mars, le terrible
+choléra se manifesta à Paris, et dès le 30, il frappait de mort cent
+cinquante personnes par jour. On prit à la hâte de nombreuses et
+illusoires précautions; on organisa des hôpitaux, des ambulances, des
+bureaux de secours; on fit un grand nettoyage de la ville; on mit en
+réquisition tous les médecins et élèves en médecine. Malheureusement,
+le bruit vint à se répandre que le choléra n'était que l'empoisonnement
+de la population par une bande de malfaiteurs: le préfet de police,
+Gisquet, se fit l'écho de ce bruit absurde dans une proclamation et ne
+craignit pas d'accuser les républicains. «Je suis informé, dit-il, que
+ces misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux
+de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, pour en jeter dans
+les fontaines, dans les brocs ou sur la viande...» A cette proclamation,
+le peuple hébété de fureur, se jette sur les malheureux qui lui <p.301>
+paraissent suspects, les maltraite, les mutile, les jette à la Seine.
+Heureusement, cette frénésie sauvage dura à peine quelques heures; mais
+le choléra n'en continua pas moins ses ravages, et Paris présenta pendant
+le mois d'avril le plus affligeant des spectacles: un vent sec et froid
+soulevait des nuages de poussière; le soleil était sans chaleur; on ne
+voyait presque personne dans les rues; les boutiques s'entr'ouvraient à
+peine; à chaque pas, on rencontrait des convois funèbres, sans pompe, par
+masses de dix à douze cercueils entassés dans des voitures de toute
+espèce. Du mois de mars au mois de septembre, le choléra enleva 18,400
+personnes; il décima surtout les quartiers pauvres, les rues
+malsaines, les taudis des indigents. «Des quarante-huit quartiers de
+la capitale, dit le rapport des médecins, vingt-huit, placés au
+centre, ne comprennent pas le cinquième de son territoire et
+renferment à eux seuls la moitié de la population. Dans ces quartiers,
+il en est un, celui des Arcis, où chaque individu ne dispose que de
+sept mètres carrés d'espace, et il est soixante-treize rues qui
+renferment, terme moyen, quarante et soixante personnes par maison. Ce
+sont ces rues qui, toutes, sans exception, ont eu quarante-cinq décès
+sur mille[180], ce qui est le double de la moyenne; ce sont ces maisons,
+la plupart hautes de cinq étages, larges de six à sept mètres de
+façade, n'ayant point de cours, qui ont donné quatre, six et jusqu'à
+dix et onze décès. Ce sont enfin leurs habitants qui entrent à eux
+seuls pour le tiers dans la mortalité cholérique, et cette déplorable
+destruction des hommes a lieu dans ces seuls quartiers, parce que,
+nulle autre part aussi, l'espace n'est plus étroit, la population plus
+pressée, l'air plus malsain, l'habitation plus dangereuse et
+l'habitant plus misérable.»
+
+ [Note 180: Depuis 1853, ces rues n'existent plus.]
+
+_19 mai_.--L'une des dernières victimes du choléra fut Casimir <p.302>
+Périer. Ses funérailles furent célébrées avec une grande pompe: tous
+les corps politiques, les autorités, la haute bourgeoisie, la plus
+grande partie de la garde nationale, des masses de troupes y
+assistèrent. Le parti conservateur, en rendant des honneurs
+extraordinaires à son plus intrépide défenseur, semblait vouloir se
+dénombrer, et écraser de sa masse imposante le parti républicain et sa
+turbulente minorité.
+
+_5 juin_.--Le général Lamarque, l'un des chefs de l'opposition, meurt.
+Le parti démocratique lui fait des funérailles éclatantes pour
+répondre au deuil du 19 mai par un deuil populaire. «La place de la
+Madeleine, raconte un journal, la rue Saint-Honoré, la rue Royale et
+la place de la Révolution étaient, dès dix heures, couvertes de
+citoyens de toutes les classes, se disposant à suivre le convoi. Au
+moment où le char funèbre est arrivé devant la porte du général, les
+chevaux ont été dételés et renvoyés; des jeunes gens de toutes les
+classes ont transporté le corps sur le corbillard, d'autres s'y sont
+attelés, et le cortége s'est mis en marche dans l'ordre suivant: un
+bataillon du Ier régiment de ligne, armes baissées, tambours et
+musique en tête; une colonne profonde d'ouvriers marchant en rang; de
+nombreux pelotons des six premières légions de la garde nationale,
+armés seulement du sabre; des lignes nombreuses mêlées de citoyens,
+d'invalides, de gardes nationaux, au nombre de sept à huit mille; le
+char funèbre traîné au moyen de longues cordes, auxquelles étaient
+attachés au moins trois cents jeunes gens de toute condition. Le char
+était pavoisé de drapeaux tricolores et couvert de couronnes
+d'immortelles. Une foule immense autour du corbillard faisait entendre
+le cri de: Vive la liberté! Derrière le char, le fils du général, des
+invalides portant les insignes du défunt, le général La Fayette
+donnant le bras au maréchal Clauzel, une nombreuse députation de la
+Chambre des députés et beaucoup d'officiers de tout rang et de toute
+arme. Puis venaient après, un bataillon d'infanterie de ligne, <p.303>
+les réfugiés de toutes les nations, précédés de leurs drapeaux et mêlés à
+un grand nombre de gardes nationaux, une longue colonne de pelotons
+des six dernières légions de la garde nationale et de la banlieue;
+l'artillerie de la garde nationale en très-grand nombre, un peloton de
+la garde nationale à cheval, la société de l'_Union de Juillet_, avec
+sa bannière garnie de crêpes et couronnée d'immortelles, les écoles de
+droit, de médecine, de pharmacie, du commerce, d'Alfort, avec des
+drapeaux, la société des _Amis du peuple_, des corporations d'ouvriers
+précédées de bannières, etc. Des voitures de deuil fermaient ce long
+cortége.»
+
+De son côté, le gouvernement, craignant que cette démonstration
+funèbre ne dégénérât en agression, avait mis sur pied vingt-cinq mille
+hommes de troupes, qui étaient ou cantonnées sur les places, ou
+consignées dans les casernes. Le cortége suivit les boulevards
+jusqu'au pont d'Austerlitz, d'où le cercueil devait être transporté
+dans le département des Landes; mais, pendant toute la marche, il y
+eut non le recueillement d'une pompe funèbre, mais l'agitation qui
+précède une insurrection, des cris de Vive la République! A bas
+Louis-Philippe! Vive la Pologne! des rixes avec les sergents de ville,
+des apprêts de guerre. Au moment des adieux, l'apparition d'un drapeau
+rouge ayant excité le plus violent tumulte, l'approche de quelques
+escadrons de cavalerie fit engager la lutte. Alors les cris: Aux
+armes! retentirent de toutes parts; on fit des barricades, on enleva
+des postes, on pilla des magasins d'armuriers, et, à la fin de la
+journée, l'insurrection était maîtresse du Marais, du faubourg
+Saint-Antoine, du quartier Saint-Martin, des Halles, enfin de toute
+une moitié de la ville. Mais le parti républicain n'avait ni centre,
+ni plan, ni chefs, et, malgré les cent mille hommes qui avaient suivi
+le convoi funèbre de Lamarque, il était peu nombreux, même dans le
+peuple; en effet, la plupart des ouvriers qui venaient de prendre <p.304>
+les armes, l'avaient fait par entraînement, par haine aveugle contre le
+gouvernement, par amour de la lutte et de la poudre. Les barricades du
+5 juin ne trouvèrent donc pas de défenseurs; faciles à élever au
+milieu d'une population étonnée et tremblante, elles furent
+promptement abandonnées, et Paris presque entier resta muet, terrifié
+ou indigné au cri de Vive la République!
+
+_6 juin_.--Le gouvernement concentre ses forces, appelle de nouvelles
+troupes, joint à la garde nationale de la ville celle de la banlieue,
+dont le dévouement lui est connu, et, dès le matin, il reprend la
+plupart des positions dont les insurgés s'étaient emparés d'emblée, et
+occupe par deux grands corps d'armée les boulevards et les quais
+jusqu'à la Bastille, enfermant ainsi la révolte dans les quartiers du
+Temple et Saint-Martin. Louis-Philippe, accompagné de ses fils, de ses
+ministres, d'un nombreux état-major, avait passé en revue la plupart
+des bataillons: il parcourt toute la ligne des boulevards et des
+quais, aux cris de Vive le roi! A bas les républicains! pendant que la
+fusillade continue dans les quartiers du centre. Les insurgés, chassés
+successivement de leurs postes, s'étaient concentrés dans la rue
+Saint-Martin, près de la vieille église Saint-Merry, protégés par de
+formidables barricades et ayant fait de quelques maisons de vraies
+citadelles; ils étaient à peine trois ou quatre cents; pendant douze
+heures, cette poignée d'insensés tient en échec une armée entière,
+commandée par le maréchal Soult; et le canon seul peut emporter les
+réduits de ces héritiers des Jacobins de 93, qui sont presque tous
+tués ou pris. Dans ces funestes journées, la garde nationale eut 18
+morts et 154 blessés, la troupe de ligne 75 morts et 292 blessés. La
+perte des insurgés fut au moins de 250 hommes tués.
+
+A la suite de cette insurrection, qui raffermit le gouvernement de
+juillet, Paris est mis en état de siége, l'école Polytechnique et <p.305>
+l'école d'Alfort licenciées, l'artillerie de la garde nationale
+dissoute, etc. Le préfet Gisquet fait arrêter dix huit cents personnes
+sur les plus minces soupçons, et il ordonne aux médecins de faire la
+déclaration des blessés qu'ils auront secourus. Trois journaux sont
+suspendus; deux conseils de guerre permanents jugent les prisonniers;
+une sorte de terreur règne dans toute la ville. Mais la bourgeoisie
+qui avait demandé d'abord des mesures sévères de répression,
+s'inquiète bientôt de ces rigueurs irritantes, et elle applaudit à un
+arrêt de la cour de cassation, qui déclare l'état de siége illégal et
+annule les arrêts des conseils de guerre. L'état de siége est levé (29
+juin).
+
+
+
+§ XXXIX.
+
+Paris de 1832 à 1840.
+
+
+_19 novembre_.--Le roi, en allant ouvrir la session des Chambres,
+traverse le Pont-Royal au milieu d'une nombreuse escorte et d'une
+double haie de gardes nationales; un coup de pistolet, qui ne
+l'atteint pas, est tiré sur lui. L'assassin s'échappe dans la foule et
+ne peut être découvert.
+
+_25 juin_ 1833.--M. de Rambuteau est nommé préfet de la Seine en
+remplacement de M. de Bondy.
+
+_28 juillet_.--La statue de Napoléon est rétablie sur la colonne de
+1805.
+
+_20 avril_ 1834.--Depuis la loi du 28 pluviôse an VIII, qui, en
+renouvelant tout le système administratif de la France, avait donné à
+Paris pour magistrats deux préfets assistés de douze maires, et d'un
+conseil de département remplissant les fonctions de conseil municipal,
+aucune loi n'avait été faite pour l'administration de la capitale, qui
+était restée complétement, sous la Restauration comme sous l'Empire,
+dans la main du pouvoir exécutif. Les attributions des maires avaient
+été réduites, par ordonnance, à la tenue des registres de l'état <p.306>
+civil, et le conseil municipal, nommé par le gouvernement, n'était
+appelé qu'a voter sur les questions qui lui étaient soumises; après la
+révolution de juillet, l'opinion publique demande une réforme, et une
+loi organise ainsi le conseil général de la Seine et le conseil
+municipal:
+
+1º Le conseil général de la Seine se compose de quarante-quatre
+membres, dont trente-six pour la ville de Paris et huit pour les
+arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.
+
+2º Les élections de ces conseillers sont faites par les électeurs
+politiques, auxquels sont adjointes certaines catégories de citoyens,
+magistrats, professeurs, notaires, etc.
+
+3º Trente-six membres de ce conseil général forment le conseil
+municipal de Paris.
+
+4º Il y a un maire et deux adjoints pour chacun des arrondissements;
+ils sont choisis par le roi sur une liste de douze candidats nommés
+par les électeurs de chaque arrondissement.
+
+Les sociétés démocratiques se multiplient, répandent partout des
+brochures calomnieuses contre la dynastie et ne cachent pas leurs
+projets de guerre civile. La plus importante est la société des
+_Droits de l'homme_, refuge de tous les mécontents et amalgame de
+toutes les doctrines, mais qu'un sentiment unique semble animer, la
+haine contre le gouvernement _apostat_ de 1830: elle a dans Paris cent
+soixante-trois sections, elle s'est affilié de nombreuses sociétés
+dans tout le royaume; elle fait des souscriptions, entretient des
+journaux, envoie des missionnaires, amasse des armes; c'est à la fois
+un gouvernement et une armée. Néanmoins, le parti républicain est plus
+bruyant que nombreux; il a des sectateurs à Paris, mais dans une
+minorité de la population; il est détesté de la majorité, qui voit en
+lui non les représentants des idées progressives, mais les fauteurs du
+désordre et de l'anarchie.
+
+Le ministère, sollicité par la bourgeoisie parisienne, qui demande <p.307>
+avec instance des mesures de rigueur et des lois de salut, fait voter
+deux lois, l'une contre les crieurs publics (6 février), «qui
+faisaient de tous les coins de rues des tribunes démagogiques,»
+l'autre contre les associations démocratiques (29 mars), «qui étaient,
+disait M. Thiers, la discipline de l'anarchie.» La première est
+l'occasion de tumultes que la police apaise en tombant à coups de
+bâton sur les émeutiers, les curieux et les passants; la seconde est
+une loi de mort pour le parti républicain, qui, étant une minorité,
+n'a de puissance et de valeur que par l'association. Les démocrates en
+sont consternés et se décident à lutter contre elle par la force des
+armes: une insurrection terrible éclate à Lyon et n'est réprimée
+qu'après une bataille de quatre jours.
+
+_13 avril_.--A la nouvelle des événements de Lyon, les républicains de
+Paris s'agitent; mais ils avaient annoncé leur prise d'armes avec une
+si folle confiance, qu'au premier mouvement leurs chefs sont arrêtés
+et que l'insurrection dégénère en une émeute de quelques rues et de
+quelques heures. Elle a principalement pour théâtre les quartiers du
+Temple et Saint-Martin, avec le faubourg Saint-Jacques; des barricades
+y sont élevées et hardiment défendues; mais, le lendemain, le
+gouvernement déploie quarante mille hommes de troupes, outre la garde
+nationale; les rues Beaubourg et Transnonain, où s'était concentrée
+l'insurrection, sont enveloppées et enlevées. La victoire de l'ordre
+est ensanglantée par un horrible événement: quand le combat est
+terminé et que les troupes sont maîtresses de tous les points, un coup
+de fusil part d'une maison de la rue Transnonain, les soldats se
+précipitent dans cette maison, qu'on leur ouvre comme à des
+libérateurs, et ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent, hommes,
+femmes, enfants!
+
+Une ordonnance royale transforme la Chambre des pairs en cour de <p.308>
+justice pour juger les insurgés d'avril. Le procès commence le 5 mai
+1835 et ne finit que le 18 janvier 1836; il est l'occasion de nombreux
+scandales et d'une grande agitation dans Paris; des rassemblements ne
+cessent, surtout dans les premiers jours, d'entourer le Luxembourg.
+Sur les cent vingt-trois accusés, trente-sept sont condamnés à la
+déportation, les autres à la détention.
+
+_28 juillet_.--L'anniversaire de la révolution est célébré par une
+grande revue de la garde nationale. Au moment où le roi passe sur le
+boulevard du Temple avec ses fils et un nombreux état-major, une
+détonation terrible se fait entendre, et autour de lui tombent morts
+le maréchal Mortier, le général Lachasse, deux colonels, un capitaine,
+six gardes nationaux, un vieillard, une femme, une jeune fille;
+vingt-neuf autres personnes sont blessées. Une machine infernale,
+composée de vingt-cinq canons de fusil, avait été dressée dans la
+maison nº 50 du boulevard pour tuer le roi; l'homme qui y a mis le feu
+est sur-le-champ arrêté: c'est un misérable aventurier, nommé Fieschi,
+qui a pour complices deux membres de la société des Droits de l'homme,
+Pepin, épicier et capitaine de la garde nationale, Morey, vieux
+jacobin de 93. L'indignation qu'inspire ce lâche forfait est
+universelle; le roi et ses fils, à leur retour aux Tuileries, sont
+accueillis par des transports d'enthousiasme; toute la population
+demande à grands cris la répression des mauvaises passions qui peuvent
+enfanter de si grands crimes.
+
+_5 août_.--Funérailles des victimes de l'attentat Fieschi: la pompe
+funèbre part de l'église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, et se dirige
+par les boulevards vers l'église des Invalides, où ces victimes sont
+inhumées. Paris voit avec une profonde douleur, une véritable
+consternation, ces quatorze cercueils échelonnés, depuis l'humble
+ouvrière jusqu'au maréchal de France.
+
+_14 juin 1837_.--Une fête pyrotechnique est donnée au Champ-de-Mars,
+pour le mariage du duc d'Orléans; elle est attristée par la mort <p.309>
+de huit personnes, qui sont écrasées dans la foule près de la grille de
+l'École militaire.
+
+_24 août 1838_.--Naissance du comte de Paris. C'est le troisième
+enfant royal que, depuis trente ans, Paris voit naître: le premier
+avait été nommé roi de Rome, comme témoignage de la grandeur de
+l'empire, où Rome n'était plus qu'une ville de province; le deuxième
+avait été nommé duc de Bordeaux, pour célébrer le royalisme de la cité
+qui avait la première proclamé les Bourbons; le troisième est nommé
+comte de Paris, par reconnaissance pour la ville qui a fait la
+révolution de juillet et intronisé la nouvelle dynastie.
+
+_27 novembre_.--Le maréchal Mouton de Lobau, commandant de la garde
+nationale de Paris, meurt: il est remplacé par le maréchal Gérard.
+
+_12 mai 1839_.--A cette époque, Paris jouit d'un grand calme et d'une
+prospérité toujours croissante; ce calme et cette prospérité sont tout
+à coup troublés par le coup de main le plus insensé: c'est un
+dimanche, et la moitié de la population est hors de la ville, quand,
+dans la rue Bourg-l'Abbé, une centaine d'hommes, que dirigent des
+conspirateurs émérites, Barbes, Blanqui, Martin-Bernard, enfonce une
+boutique d'armurier, crie: Aux armes! et commence des barricades.
+D'autres groupes se précipitent sur les postes du marché Saint-Jean,
+de l'Hôtel-de-Ville, du Palais-de-Justice, où ils tuent ou désarment
+les soldats surpris. Cette poignée d'émeutiers croyait trouver la
+population animée de leurs passions impatientes, agitée par les
+troubles des hautes régions politiques, lassée de la monarchie de
+juillet; mais tout Paris s'étonne, s'indigne de cette prise d'armes,
+qui ressemble à un guet-apens; les barricades à peine formées sont
+enlevées sans obstacle, et l'émeute, après avoir essayé de se
+concentrer dans le quartier Saint-Martin, finit, en laissant quelques
+morts et de nombreux prisonniers.
+
+Les insurgés sont traduits devant la cour des pairs, qui condamne <p.310>
+à mort Barbès et Blanqui, et à la détention vingt-huit de leurs
+complices. Le roi commue la peine des deux condamnés à mort.
+
+_29 juillet 1840_.--La plupart des combattants de juillet 1830 avaient
+été enterrés sur divers points de la capitale, près des lieux même où
+ils avaient succombé, dans le jardin du Louvre, au marché des
+Innocents, au Champ-de-Mars, etc. Leurs restes mortels sont réunis et
+transférés, d'après la loi du 30 août 1830, dans les caveaux de la
+colonne de la Bastille. Cette translation se fait avec une grande
+pompe: un char colossal, chargé de cinquante bières, traîné par
+vingt-quatre chevaux, s'avance lentement, au milieu d'un cortége
+immense, sur la longue ligne des boulevards.
+
+
+
+§ XL.
+
+Travaux et embellissements de Paris.--État moral de la population.
+
+
+Depuis cinq à six années que le désordre des rues a presque
+entièrement cessé, que le peuple s'est retiré des émeutes pour ne plus
+s'occuper que de son bien-être matériel, l'industrie et le commerce
+ont fait d'immenses progrès. Des entreprises de tout genre se forment
+de toutes parts; les capitaux sont abondants, l'activité universelle,
+et l'exposition de l'industrie en 1839, où Paris a deux mille
+quarante-sept exposants, démontre quelles merveilles se sont faites
+aussi bien dans les choses usuelles que dans les produits de luxe. On
+ouvre dans les faubourgs de grandes usines, de grandes manufactures;
+on ouvre, dans les quartiers à la mode et même dans les anciens
+quartiers, des magasins éblouissants de richesses; il se fait une
+transformation complète dans l'aspect extérieur et l'aménagement
+intérieur des boutiques, qui appellent l'acheteur par mille <p.311>
+séductions. Plus de quatre mille maisons sont construites de 1833 à
+1848; des quartiers nouveaux sortent de terre; tous les terrains
+restés vides ou cultivés dans les marais du Temple, du faubourg
+Saint-Martin, du clos Saint-Lazare, du faubourg Montmartre, de la
+Chaussée d'Antin, se couvrent de rues magnifiques et de maisons qui
+semblent des palais. L'administration municipale, éclairée, pleine de
+zèle, seconde ces améliorations en rendant nos vieilles rues de plus
+en plus praticables, en leur donnant des chaussées bombées et des
+trottoirs, en remaniant cent vingt kilomètres d'égouts, en faisant
+bituminer et niveler les boulevards, en plantant d'arbres les quais et
+les places, en augmentant le nombre des bornes-fontaines, en rendant
+presque universel l'éclairage au gaz, en proscrivant tous les étalages
+extérieurs qui gênent la voie publique. Elle met largement à exécution
+le grand plan d'alignement et d'assainissement de la ville, en
+continuant et complétant la ligne des quais, en déblayant cette ruche
+immonde de la Cité, les abords de l'Hôtel-de-Ville, une partie des
+halles; en ouvrant la grande rue Rambuteau, qui change la face des
+quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, en nivelant et embellissant les
+places de la Concorde et de la Bastille, en couvrant de constructions
+pittoresques les Champs-Élysées, en réédifiant sur un plan magnifique
+l'Hôtel-de-Ville, en restaurant Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et
+vingt autres églises, en construisant le grand hôpital du Nord, les
+prisons modèles de la Roquette et Mazas, les ponts Louis-Philippe et
+du Carrousel, les fontaines Richelieu, Cuvier et Saint-Sulpice, le
+monument de Molière, les annexes du Muséum d'histoire naturelle, etc.
+L'État prend lui-même part aux embellissements de Paris en faisant
+achever, avec magnificence, les monuments qui ont un caractère
+national, tels que l'Arc de triomphe de l'Étoile, la colonne de
+Juillet, le palais d'Orsay, le palais des Beaux-Arts, l'église de la
+Madeleine, le Collége de France, le Panthéon, etc.
+
+Pendant cette période de paix et de prospérité, Paris devient de <p.312>
+plus en plus le centre de la France: sa population s'élève en 1831[181] à
+774,000; en 1836, à 909,000; en 1846, à 1,053,000, sur lesquels on
+compte 67,000 indigents. Le nombre des voitures publiques et
+particulières, qui n'était en 1818 que de 17,000, s'élève en 1837 à
+35,000, et en 1847 à 76,000.
+
+ [Note 181: C'est l'année où commencent les recensements
+ quinquennaux. Jusque-là, les chiffres donnés comme officiels
+ sur la population de Paris sont tout à fait problématiques et
+ certainement erronés. Voici ceux qu'on donne ordinairement
+ pour les époques antérieures: au XIIIe siècle, 120,000; au
+ XVe siècle, 150,000; sous Henri II, 200,000; à la fin du XVIe
+ siècle, 200,000; en 1680, 490,000; en 1720, 500,000; en 1752,
+ 576,000; en 1776, 658,000; en 1784, 660,000; en 1792,
+ 610,000; en 1798, après recensement, 640,000; en 1802,
+ 672,000; en 1806, 547,000; en 1808, 580,000; en 1810,
+ 594,000; en 1817, 713,000; en 1827, 890,000.]
+
+Mais l'activité industrielle et commerciale de cette époque, la
+surexcitation qu'elle donne à tous les appétits matériels amènent une
+concurrence effrénée, le plus hideux agiotage, un amour des écus plus
+impudent, plus effronté qu'aux temps de la Régence et du Directoire.
+Acquérir sans travail, sans instruction, par les voies les plus
+courtes; inventer des moyens d'exploiter la crédulité; chercher des
+dupes, enfin _faire des affaires_, devient la pensée et l'occupation
+unique de la partie la plus influente de la population, d'une société
+brillante et corrompue, sans croyances comme sans entrailles, qui ne
+connaît que les plaisirs matériels et les jouissances du luxe. Dans
+les trois premiers mois de 1838, il se forme plus de cent sociétés
+industrielles au capital de 392 millions, et qui n'ont pour but que de
+soutirer l'épargne des petites bourses et le produit des sueurs
+populaires. On n'a plus que dédain et moquerie pour tout ce qui est
+sentiment, idée, poésie, pour tout ce qui n'est pas lucre, argent,
+matière. La Bourse est le théâtre principal de toutes ces <p.313>
+spéculations frauduleuses: là on joue sur des bitumes fabuleux, des
+mines qui n'existent pas, des chemins de fer qui ne se feront jamais.
+Enfin, on retrouve partout ces tripotages d'argent, dans les
+embellissements de Paris, dans les inventions industrielles, dans les
+entreprises et travaux faits pour le gouvernement; et ce fut
+l'occasion de tristes procès.
+
+Le peuple participe au progrès de cette époque par son travail, mais
+faiblement par le profit qu'il en tire. D'abord, presque toutes les
+améliorations matérielles de la ville sont faites dans les quartiers
+riches; mais les quartiers St-Martin et du Temple, les faubourgs
+St-Antoine et St-Marceau n'ont qu'une petite part dans les travaux des
+égouts, des bornes-fontaines, des trottoirs, des chaussées bombées,
+etc. Quant aux déblaiements faits dans la Cité, les halles, le
+quartier St-Antoine, ils sont utiles à la beauté et à la salubrité de
+la ville, mais ils chassent de leur logement à bon marché les ouvriers
+qui ne peuvent les retrouver dans les palais construits dans les
+quartiers neufs. Il ne se bâtit presque aucune maison nouvelle pour le
+peuple, qui s'entasse de plus en plus dans les vieux quartiers, dans
+ceux que le marteau des démolisseurs n'a pas encore atteints: aussi le
+prix des loyers augmente-t-il sans cesse, et la difficulté de se loger
+est-elle pour l'ouvrier le tourment de tous ses jours et la cause
+perpétuelle de sa misère. Quant aux progrès industriels, ils ne se
+manifestent pour lui que par la concurrence, qui amène l'avilissement
+des salaires, des désastres fréquents, des chômages ruineux: Paris
+devenu, depuis la paix, une ville manufacturière, a maintenant à subir
+une nouvelle cause de calamités, les grandes crises commerciales. La
+misère ne cesse donc pas de régner dans les faubourgs et les quartiers
+populeux; en somme, elle est moins grande qu'elle n'était en 1789,
+c'est-à-dire qu'elle atteint comparativement moins de personnes; mais,
+pour celles qu'elle atteint, elle est aussi complète, aussi <p.314>
+hideuse[182]. D'ailleurs, ce n'est pas impunément que les classes riches
+donnent au peuple le spectacle de leurs passions cupides, de leur
+amour effréné de luxe et de jouissances; ce n'est pas en vain que la
+richesse s'étale à tous les coins de rue et sous toutes les formes; le
+peuple veut aussi du bien-être et des plaisirs; il prend dans toutes
+les habitudes de sa vie matérielle des goûts qui semblent lui être
+étrangers; les temps de résignation et d'humilité sont passés; il veut
+sa part d'aisance; il réclame ses droits; enfin, pendant que les
+romans en feuilletons et les vaudevilles graveleux forment toute la
+littérature des classes élevées, les livres sérieux vont dans les
+ateliers, et l'immense débit des publications par livraisons atteste,
+par les chiffres les plus éloquents, le menaçant progrès qui s'est
+obscurément opéré dans l'instruction des masses populaires.
+
+ [Note 182: En voici une triste preuve. Dans la séance de la
+ Chambre des députés du 24 février 1846, M. Berryer disait:
+ «Sur 27,000 personnes qui meurent à Paris par année, il y en
+ a près de 11,000 qui meurent dans les hôpitaux et 7,000
+ autres qui sont enterrées gratuitement, dont la ville paie le
+ cercueil et le suaire. Il meurt donc 18,000 personnes sur
+ 27,000 qui ne laissent pas même de linceul pour les
+ envelopper!»--A cette époque, 80,000 personnes entraient
+ annuellement dans les hôpitaux et 100,000 étaient secourues à
+ domicile.]
+
+
+
+§ XLI.
+
+Paris de 1840 à 1848.
+
+
+_Août et septembre 1840_.--Les affaires d'Orient amènent la rupture de
+notre alliance avec l'Angleterre et l'ébauche d'une coalition des
+quatre puissances du Nord contre la France. Le ministère, présidé par
+M. Thiers, fait des préparatifs de guerre qui produisent une vive
+agitation dans Paris. On entend partout des cris belliqueux; on chante
+la _Marseillaise_ dans les rues et dans les théâtres; toutes les
+passions des barricades semblent se réveiller, pleines d'espoir. <p.315>
+A ces causes de troubles viennent se joindre des _grèves_ et coalitions
+d'ouvriers, engendrées par la question des salaires, et que les partis
+cherchent à exploiter à leur profit. Pendant huit à dix jours, on voit
+successivement les ouvriers maçons, charpentiers, menuisiers,
+serruriers, mécaniciens, tisseurs, enfin de tous les corps d'état,
+descendre, par troupes de deux à trois mille, des communes de
+Belleville, Pantin, la Villette, Saint-Mandé; pénétrer dans les
+ateliers et fabriques, entraîner par la menace ou la séduction ceux de
+leurs camarades qui travaillent, et arrêter ainsi l'industrie et les
+transactions commerciales. Les travaux du chemin de fer d'Orléans, des
+filatures du faubourg Saint-Antoine, des ateliers de voitures
+publiques, se trouvent ainsi suspendus. Pendant huit à dix jours, les
+rues et places sont encombrées d'ouvriers en grève qui se rassemblent,
+pérorent, crient, chantent, complotent et montrent une agitation
+menaçante. Dans le faubourg Saint-Antoine, deux sergents de ville sont
+assassinés par une foule furieuse, et l'on commence des barricades.
+Alors le gouvernement déploie une armée de troupes de ligne, de garde
+municipale, de garde nationale, qui occupe les rues, les places, les
+principaux postes, et empêche l'émeute d'éclater. «La journée a été
+sombre, dit un journal; trois francs de baisse sur les fonds publics;
+quelques tentatives de barricades, qui ont heureusement échoué; la
+ville occupée militairement par une chaîne de postes; les physionomies
+sinistres: voilà le spectacle affligeant que Paris a présenté.» Enfin,
+les attroupements d'ouvriers, refoulés sur tous les points, se
+dispersent sans collision violente. On fait de nombreuses
+arrestations; l'effervescence se calme peu à peu; le peuple retourne à
+ses travaux: mais le gouvernement ne songe pas à résoudre les
+questions menaçantes qui ont produit ces rassemblements; il croit en
+être quitte en faisant prononcer contre quelques ouvriers des <p.316>
+condamnations judiciaires et la prison; et pourtant on sent, dans les
+demandes faites par ces ouvriers, relatives à la diminution des heures
+de travail, à la suppression des _tâcherons_ et des _marchandeurs_, à
+l'égalité des salaires, non-seulement des souffrances réelles à
+soulager, mais les doctrines du socialisme, qui commencent à égarer le
+peuple en lui donnant sur l'organisation du travail les espérances les
+plus chimériques.
+
+Ce sont les derniers troubles qui agitent les rues jusqu'à la
+révolution de 1848. Le gouvernement se croit désormais sûr de la
+soumission de Paris: il a commencé à fortifier cette ville.
+
+Les humiliations de 1814 et de 1815 avaient laissé des traces
+profondes dans tous les esprits, avec de vives appréhensions pour
+l'avenir; la frontière formidable dont le génie de Vauban avait doté
+la France avait été si facilement et par deux fois violée; Paris avait
+été si facilement pris; deux révolutions avaient été si facilement
+faites, grâce à l'occupation de la capitale, qu'il devait rester chez
+les étrangers (et les événements de 1840 venaient de le démontrer)
+l'espoir et la tentation de renouveler ces outrages et de venir mâter
+la révolution dans son centre. Aussi, depuis 1815, avait-on songé
+plusieurs fois à rendre à notre frontière son importance et son
+efficacité, en fortifiant Paris, c'est-à-dire en ôtant à l'ennemi la
+pensée d'y arriver par une course rapide et de l'enlever par un coup
+de main. Ainsi, en 1826, un plan de fortification de Paris avait été
+proposé à Charles X par le ministre de la guerre, M. de
+Clermont-Tonnerre; en 1831, et au moment où l'on pouvait craindre une
+coalition nouvelle, on commença quelques ouvrages de défense sur les
+hauteurs qui avoisinent Paris; enfin, en 1836, un projet de loi fut
+présenté à la Chambre des députés, mais il y éprouva un accueil si peu
+favorable que le ministère le retira: c'est que malheureusement on
+croyait que le gouvernement de Louis-Philippe, comme celui de <p.317>
+Charles X, en voulant fortifier Paris, avait l'arrière-pensée de se
+servir, contre la population, des bastilles qu'il devait élever; et les
+Parisiens étaient formellement opposés à ce projet.
+
+Les événements de 1840 permirent au gouvernement de brusquer la
+solution de la question; les fortifications de Paris furent
+commencées, par ordonnance royale (13 septembre), et encore bien que
+les dangers de guerre vinssent à se dissiper, elles furent continuées;
+enfin la question arriva devant les Chambres (10 janvier 1841). M.
+Thiers fut le rapporteur du projet de loi et s'appuya de l'opinion de
+Vauban: «La prise de Paris, disait celui-ci, serait un des malheurs
+les plus grands qui pût arriver à ce royaume, et duquel il ne se
+relèverait de longtemps et peut-être jamais.» Puis il justifia, en ces
+termes, cette puissante centralisation de Paris, qui a été si souvent
+calomniée:
+
+«Notre beau pays a un immense avantage, il est _un_. Trente-quatre
+millions d'hommes, sur un sol d'une moyenne étendue, y vivent d'une
+même vie, y sentent, y pensent, y disent la même chose, presque au
+même instant. Grâce surtout à des institutions qui portent la parole
+en quelques heures d'un bout de la France à l'autre; grâce à des
+moyens administratifs qui portent en quelques minutes un ordre aux
+extrémités du sol, ce grand tout pense et se meut comme un seul homme.
+Il doit à cet ensemble une force que n'ont pas des empires beaucoup
+plus considérables, mais qui sont privés de cette prodigieuse
+simultanéité d'action; mais il n'a ces avantages qu'à la condition
+d'un centre unique, d'où part l'impulsion commune, et qui meut tout
+l'ensemble. C'est Paris qui parle par la presse, qui commande par le
+télégraphe. Frappez ce centre, et la France est comme un homme frappé
+à la tête. Eh bien! que devons-nous faire dans une situation
+semblable? Ce Paris, qu'on veut frapper, il faut le couvrir; ce but,
+que se proposent les grandes guerres d'invasion, il faut le leur <p.318>
+enlever en le mettant à l'abri de leurs coups. En supprimant ce but,
+vous ferez tomber toutes les combinaisons qui tendent vers lui. En un
+mot, fortifiez la capitale, et vous apportez une modification immense
+à la guerre, à la politique; vous rendez impraticables les guerres
+d'invasion, c'est-à-dire les guerres de principe.»
+
+La loi relative aux fortifications de Paris fut adoptée par les deux
+Chambres et publiée le 3 avril; en voici les principaux articles:
+
+1.--Une somme de 140 millions est spécialement affectée aux travaux
+des fortifications de Paris.
+
+2.--Ces travaux comprendront: 1º une enceinte continue embrassant les
+deux rives de la Seine, bastionnée et terrassée avec dix mètres
+d'escarpe revêtue; 2º des ouvrages extérieurs casematés.
+
+7.--La ville de Paris ne pourra être classée parmi les places de
+guerre du royaume qu'en vertu d'une loi spéciale.
+
+9.--Les limites actuelles de l'octroi de la ville de Paris ne pourront
+être changées qu'en vertu d'une loi spéciale.
+
+_14 décembre 1840_.--Les restes mortels de Napoléon, qu'une frégate
+est allée chercher à Sainte-Hélène, arrivent à Paris, par l'Arc de
+triomphe de l'Étoile, pour être transportés aux Invalides, en suivant
+l'avenue des Champs-Élysées, la place et le pont de la Concorde, le
+quai et l'esplanade des Invalides. Tout cet espace a été décoré de
+statues, de colonnes, de candelabres; la garde nationale, trente mille
+hommes de troupes de ligne, toutes les autorités, les cours de
+justice, l'Institut, l'Université, une multitude de généraux et
+d'officiers, assistent à cette translation, qui se fait avec une
+grande magnificence, au milieu d'une multitude immense accourue de
+toutes les villes voisines. L'église des Invalides, flamboyante de
+feux et tapissée entièrement de noir et d'argent, avait été
+transformée en une grande chapelle ardente, où se célèbre <p.319>
+pompeusement une messe funèbre; le roi y assiste avec toute sa
+famille.
+
+Le cercueil est placé dans une chapelle, en attendant le monument qui
+doit être élevé à l'empereur sous le dôme, et, pendant plusieurs mois,
+la foule ne cesse de se porter aux Invalides.
+
+Cette cérémonie, outre qu'elle ôte à la mort de Napoléon ce caractère
+de vague poésie qui faisait, d'un rocher perdu dans l'immensité des
+mers, le plus digne, le plus solennel des tombeaux, réveille à Paris
+le bonapartisme, qui semblait éteint.
+
+_13 septembre 1841_.--Depuis sa tentative de 1834, la République a
+cessé d'exister comme parti actif et belligérant; mais des hommes de
+sang et d'anarchie continuent à s'agiter dans les bas-fonds de la
+société et trament des complots dans les cabarets des faubourgs, dans
+des clubs secrets composés d'ouvriers débauchés ou paresseux, de
+scélérats impatients d'un coup de main; et, de temps en temps, il sort
+de ces bouges quelque assassin qui tente d'en finir avec la monarchie
+bourgeoise par la mort de Louis-Philippe. Paris est ainsi
+successivement troublé et indigné par les attentats d'Alibaud (25 juin
+1836), de Meunier (28 décembre 1836), de Darmès (15 octobre 1840), dont
+le palais des Tuileries ou ses abords sont le théâtre. Un nouveau
+crime, plus stupide que les premiers, jette encore l'alarme dans la
+population.
+
+Le 17e léger revient d'Afrique avec son colonel, le duc d'Aumale, pour
+tenir garnison à Paris: il entre par le faubourg Saint-Antoine, au
+milieu d'une foule nombreuse, qui salue d'acclamations nos modestes et
+laborieux soldats d'Algérie. A la hauteur de la rue Traversière, un
+coup de pistolet est tiré sur le jeune prince et ne l'atteint pas.
+L'assassin, Quenisset, est arrêté avec quelques-uns de ses complices
+et traduit devant la cour des pairs. Trois sont condamnés à mort,
+trois à la déportation, six à la détention: dans le nombre se trouve
+odieusement compris un rédacteur de journal, Dupoty, comme <p.320>
+coupable de _complicité morale_.
+
+_8 mai 1842_.--Un convoi de cinq à six cents personnes, qui revient de
+Versailles par le chemin de fer de la rive gauche, déraille par la
+rupture de l'essieu d'une machine: cinq voitures sont brisées et
+incendiées; cinquante-deux personnes périssent, et une multitude
+d'autres sont blessées. Cet horrible événement jette la consternation
+dans Paris, et la foule se presse éplorée à la Morgue et au cimetière
+du Sud, où l'on a exposé les cadavres méconnaissables des victimes.
+
+_1er juin_.--Loi relative à l'établissement du réseau des grandes
+lignes des chemins de fer, et combinant l'action du gouvernement avec
+celle des compagnies financières. Cette loi double l'importance de la
+capitale de la France en la faisant le centre de nouvelles
+communications qui doivent porter la vie à toutes les extrémités. Les
+chemins de fer votés sont ceux de Paris à la frontière de Belgique, à
+la Manche, à la frontière d'Allemagne, à la Méditerranée, à la
+frontière d'Espagne, à l'Océan, au centre de la France.
+
+_13 juillet_.--Le duc d'Orléans, sur la route de Paris à Neuilly, fait
+une chute de voiture et meurt dans les bras du roi. Ses funérailles
+sont célébrées avec une grande pompe. La famille royale fait élever
+une chapelle sur l'emplacement de la maison où est mort le jeune
+prince, dont la perte est accueillie par une douleur universelle.
+
+_Juillet_.--Les chambres votent des crédits pour la reconstruction de
+la bibliothèque Sainte-Geneviève, l'Institut des jeunes aveugles et le
+monument de Napoléon, ainsi que pour l'acquisition de la collection
+d'antiquités de Dusommerard et de l'hôtel de Cluny, dont on fait un
+musée d'antiquités françaises.
+
+_1er août_.--Dernières élections faites sous le gouvernement de
+juillet. Le ministère obtient par toute la France une plus grande <p.321>
+majorité, excepté à Paris, qui continue à envoyer dix députés de
+l'opposition, parmi lesquels MM. Carnot, Marie, etc.
+
+_1847_.--Une mauvaise récolte amène la disette dans une grande partie
+de l'Europe. Pendant sept mois, l'administration municipale de Paris
+fait distribuer des bons de pain, à prix réduit, aux familles
+indigentes ou malaisées, ce qui cause à la ville une dépense de 9
+millions. Cette distribution révèle le peu de progrès qui s'est fait
+dans le bien-être des classes populaires pendant les années
+précédentes, malgré l'accroissement prodigieux de la richesse
+publique: la population de Paris est, à cette époque, de 1,053,000
+habitants; «on trouve sur ce nombre, dit M. de Cambray, chef du bureau
+des hospices, 635,000 habitants susceptibles de participer, comme
+malaisés, à la distribution des secours publics extraordinaires.
+L'assistance de l'administration n'a cependant pas été réclamée par un
+aussi grand nombre de personnes, parce que beaucoup de célibataires,
+beaucoup même de familles laborieuses se sont, par un louable
+sentiment de pudeur, abstenus de solliciter des secours. C'est ce qui
+explique qu'au lieu de 635,000 personnes qui auraient pu figurer sur
+les listes de distribution de bons de pain, il n'y en a jamais eu plus
+de 475,000, et que le chiffre moyen est resté inférieur à 400,000.»
+
+_10 juillet_.--L'opposition, n'ayant plus d'espoir de vaincre la
+majorité dévouée au ministère, se décide à agiter le pays par des
+réunions, des pétitions en faveur de la réforme électorale, des
+protestations «contre les lâchetés, les hontes, les souillures qui
+menacent de gangrener la France.» Le premier banquet _réformiste_ a
+lieu dans un jardin voisin de la barrière Poissonnière, appelé le
+_Château-Rouge_; douze cents électeurs et un grand nombre de députés y
+assistent, et les convives sont accueillis par des acclamations de la
+foule.
+
+_Janvier 1848_.--La session des Chambres commence, et la <p.322>
+discussion de l'adresse au roi enfante une révolution. Le ministère se
+déclare résolu à empêcher les banquets réformistes, et fait insérer dans
+l'adresse: que «l'agitation de la France n'est produite que par des
+passions aveugles ou ennemies.»
+
+Après la discussion de l'adresse, cent députés déclarent qu'ils sont
+résolus à poursuivre par tous les moyens légaux le maintien du droit
+de réunion, et un banquet solennel est annoncé pour le 22 février dans
+les Champs-Élysées.
+
+_21 février_. La commission du banquet invite la garde nationale, les
+écoles, la population entière à faire cortége aux députés, pairs de
+France, électeurs qui doivent assister à cette réunion.
+
+_22, 23 et 24 février_.--Le gouvernement appelle des troupes et
+déclare qu'il s'opposera au banquet par la force. Les commissaires, en
+présence des mesures qu'a prises le ministère, annoncent que la
+réunion est ajournée. Mais des troubles commencent et deviennent le
+lendemain plus menaçants.
+
+La garde nationale se rassemble au cri de Vive la réforme! les troupes
+indécises n'osent faire usage de leurs armes. Le ministère donne sa
+démission. La joie est universelle; les troupes et le peuple
+fraternisent. Paris est illuminé; mais le soir, devant le ministère
+des affaires étrangères, qui est gardé par un bataillon d'infanterie,
+une colonne de peuple qui se pressait sur le boulevard au cri de Vive
+la réforme! est accueillie par une décharge à bout portant, résultat
+du plus déplorable malentendu: cinquante-deux personnes tombent mortes
+ou blessées. On crie: A la trahison! Aux armes! tout Paris se couvre
+de barricades, et le parti républicain, cette minorité vaincue en
+1832, 1834, 1839, profite de la défaillance du gouvernement, de la
+stupeur de la population parisienne pour faire une nouvelle
+révolution.
+
+Alors Louis-Philippe abdique et nomme régente la duchesse <p.323>
+d'Orléans. Mais les Tuileries et le palais Bourbon sont envahis par les
+insurgés; la famille royale s'enfuit, et les républicains nomment un
+gouvernement provisoire composé de sept députés; ce gouvernement
+s'installe à l'Hôtel-de-Ville, y prend la dictature et proclame la
+république[183].
+
+ [Note 183: Nous avons abrégé les derniers événements de
+ l'histoire générale de Paris jusqu'en 1848, et nous n'avons
+ rien dit de la révolution de février et des événements si
+ graves dont la capitale a été le théâtre depuis cette époque,
+ parce que nous croyons que le temps n'est pas encore venu
+ d'écrire l'histoire impartiale de cette période. Néanmoins,
+ nous énoncerons, chacun à sa place, les principaux faits de
+ l'histoire de Paris de 1848 à 1856, dans l'Histoire des
+ quartiers de Paris.]
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+HISTOIRE GÉNÉRALE.
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.
+
+(53 AV. J.-C.--1789.)
+
+
+§ 1. Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille
+ de Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis
+ et sainte Geneviève............................................. 1
+
+§ 2. Paris sous les rois de la première race........................ 5
+
+§ 3. Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par
+ les Normands.................................................... 7
+
+§ 4. Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de
+ Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.............................. 9
+
+§ 5. Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de
+ la ville....................................................... 13
+
+§ 6. Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet
+ bourgeois, etc................................................. 17
+
+§ 7. Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.
+ --Richesse et population de la ville à cette époque............ 21
+
+§ 8. Paris sous Jean et Charles V.-Troisième enceinte de
+ Paris.--Étienne Marcel......................................... 24
+
+§ 9. Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.
+ --Meurtre de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris........... 28
+
+§ 10. Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.
+ --Prise de Paris par les troupes royales....................... 34
+
+§ 11. Paris sous Louis XI et ses successeurs, jusqu'à Henri II.
+ --Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais,
+ Amyot, Villon.--Les confrères de la Passion.................... 37
+
+§ 12. Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.
+ --Les barricades de 1588....................................... 44
+
+§ 13. Siége et prise de Paris par Henri IV.......................... 52
+
+§ 14. Tableau de Paris sous Henri IV................................ 55
+
+§ 15. Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier
+ du Palais-Royal et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations
+ religieuses.--Promenades et théâtres........................... 59
+
+§ 16. Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du
+ faubourg Saint-Antoine......................................... 69
+
+§ 17. Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations
+ d'hommes célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation
+ du peuple et de la bourgeoisie................................. 78
+
+§ 18. Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État
+ des moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres,
+ etc............................................................ 90
+
+§ 19. Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de
+ la révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique
+ de la population de Paris...................................... 99
+
+
+
+
+LIVRE II.
+
+PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION.
+
+(1789.--1848.)
+
+
+§ 1. Élections aux États-Généraux.--Révolution du 14 juillet.--Institution
+ de la municipalité et de la garde nationale.................... 109
+
+§ 2. État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
+ Berthier--Famine.--Journées d'octobre.......................... 114
+
+§ 3. Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique
+ de la capitale.--Abolition des couvents et suppression
+ de nombreuses églises.--Clergé constitutionnel de Paris........ 122
+
+§ 4. Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire
+ du Champ de Mars............................................... 127
+
+§ 5. Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats
+ de Châteauvieux.--Journée du 20 juin........................... 134
+
+§ 6. Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du
+ 10 août........................................................ 138
+
+§ 7. Domination de la Commune de Paris.--Massacres de
+ septembre.--Départ des bataillons de volontaires.
+ Tableau des bataillons de volontaires de la première levée..... 144
+
+§ 8. Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris
+ le 21 janvier.................................................. 151
+
+§ 9. Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de
+ Paris.......................................................... 158
+
+§ 10. Journées des 31 mai et 2 juin................................ 162
+
+§ 11. Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes
+ révolutionnaires............................................... 165
+
+ Tableau des bataillons parisiens de la levée en masse........ 167
+
+§ 12. Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de
+ la Raison..................................................... 171
+
+§ 13. Supplices des hébertistes et des dantonistes.--Tableau
+ de Paris pendant la terreur................................... 175
+
+§ 14. Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution
+ du 9 thermidor.--Fin de la Commune de Paris................... 181
+
+§ 15. Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de
+ Paris.--Jeunesse dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses
+ de Marat et de Rousseau....................................... 186
+
+§ 16. Famine.--Journée du 12 germinal et du 1er prairial........... 190
+
+§ 17. Journée du 13 Vendémiaire.--Fin de la Convention............. 199
+
+§ 18. Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales............... 205
+
+§ 19. Culte naturel ou des Théophilanthropes....................... 210
+
+§ 20. Tableau de Paris sous le Directoire.......................... 214
+
+§ 21. Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement
+ du culte catholique.--Embellissements de Paris................ 217
+
+§ 22. Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion
+ et agitation de Paris à cette époque.--Établissement
+ de l'Empire................................................... 224
+
+§ 23. Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon.
+ Fêtes du sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris
+ après Austerlitz et Iéna...................................... 229
+
+§ 24. Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'Empereur.--Naissance
+ du roi de Rome................................................ 236
+
+§ 25. Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de
+ Mallet.--Les Parisiens à Lutzen et à Leipsig.................. 241
+
+§ 26. Paris en 1814.--Dispositions de la population. Rétablissement
+ de la garde nationale.--Derniers contingents de la
+ population parisienne......................................... 246
+
+§ 27. État de Paris au commencement de 1814.--Départ de
+ l'impératrice.--Bataille de Paris............................. 252
+
+§ 28. Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée
+ des armées alliées............................................ 256
+
+§ 29. Paris pendant la première restauration....................... 260
+
+§ 30. Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée
+ des fédérés................................................... 264
+
+§ 31. Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de
+ Waterloo.--Capitulation du 8 juillet.......................... 267
+
+§ 32. Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.
+ Prospérité honteuse de la ville............................... 272
+
+§ 33. Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de 1820.--Le
+ carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie........ 278
+
+§ 34. Embellissements de Paris sous la restauration................ 280
+
+§ 35. Paris pendant le règne de Charles X.......................... 282
+
+§ 36. Journées de Juillet.......................................... 287
+
+§ 37. Paris de 1830 à 1832......................................... 294
+
+§ 38. Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6
+ juin.......................................................... 300
+
+§ 39. Paris de 1832 à 1840......................................... 305
+
+§ 40. Travaux des embellissements de Paris.--État moral
+ de la population.............................................. 310
+
+§ 41. Paris de 1840 à 1848......................................... 314
+
+
+FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de Paris, Tome I, by T. Lavallée</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I
+
+Author: Théophile Lavallée
+
+Release Date: July 18, 2006 [EBook #18865]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="remarque">[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation
+des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de
+pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le
+format (p.xxx) sur la première ligne de la page.]</p><br>
+
+
+ <h1>HISTOIRE<br><br>
+
+ DE PARIS<br><br>
+
+ DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A<br><br>
+
+ NOS JOURS<br><br>
+
+ PAR<br><br>
+
+ THÉOPHILE LAVALLÉE</h1>
+
+ <h2>DEUXIÈME ÉDITION</h2><br>
+
+
+<p class="quotedr">
+«Paris a mon c&oelig;ur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
+choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
+la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
+tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François
+que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
+son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
+diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
+nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»</p>
+
+<p class="quotedr2"><span class="smcap">Montaigne</span>.</p><br>
+
+
+
+ <h1>PREMIÈRE PARTIE</h1>
+
+
+ <h2>PARIS<br>
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS.<br><br>
+
+ 1857<br><br>
+
+ Paris.--Impr. <span class="smcap">CARION</span>, rue Bonaparte, 64.</h2>
+
+
+
+<span class="pagenum">(p.001)</span>
+ <h1>HISTOIRE DE PARIS<br><br>
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE</h1>
+
+ <h1>HISTOIRE GÉNÉRALE<br><br>
+
+
+ LIVRE PREMIER.</h1>
+
+ <h1>PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.<br><br>
+
+ (53 <span class="smcap">AV</span>. J.-C.--1789.)</h1>
+
+
+<a id="toc001" name="toc001"></a>
+<h2>§ I.<br><br>
+
+Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de
+Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis et sainte
+Geneviève.</h2>
+
+
+<p>L'origine de Paris est inconnue. Un siècle avant la naissance de
+Jésus-Christ ce n'était encore qu'un misérable amas de huttes de
+paille, enfermé dans une petite île, «qui avait, dit Sauval, la forme
+d'un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau.» La Seine
+servait de défense à cette bourgade, qui était unie à deux rives par
+quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la
+nommaient <i>Loutouhezi</i>, c'est-à-dire habitation au milieu des eaux,
+<i>Lucotecia</i>, suivant Ptolémée, <i>Leutekia</i>, suivant Julien. C'était le
+chef-lieu du petit canton des <i>Parisiens</i>, peuple de bateliers et de
+pêcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied
+8,000 hommes armés, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure
+dans ses armoiries<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1">[1]</a>.</p>
+
+
+<p>Il fallut que César vînt faire la conquête de la Gaule pour que
+l'existence de la pauvre <span class="pagenum">(p.002)</span><i>Lutèce</i> et le nom des Parisiens fussent
+révélés au monde: en l'an 53 avant Jésus-Christ, «il convoqua,
+raconte-t-il lui-même, l'assemblée des Gaulois à Lutèce, ville des
+Parisiens<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2">[2]</a>.» Et voilà les premiers mots que l'histoire prononce sur
+la métropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune
+singulière, l'acte de naissance de la cité qui semble avoir
+l'initiative des grands mouvements de l'humanité nous est fourni par
+le génie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes.
+Alors ces bords de la Seine, où s'entassent aujourd'hui tant de
+palais, où gronde tant de bruit, où fourmille une population si
+ardente, étaient couverts de longs marécages, de tristes bruyères,
+d'épaisses forêts qui allaient couronner les hauteurs voisines,
+immense solitude coupée à peine par quelques cultures, habitée à peine
+par quelques centaines de sauvages.</p>
+
+<p>Ces sauvages surent pourtant défendre héroïquement leur patrie contre
+l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingétorix fut
+le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayèrent bravement
+de barrer le chemin à un lieutenant de César, qui, avec quatre
+légions, cherchait à rejoindre son général. A son approche, ils
+brûlèrent leur ville et ses ponts, et, aidés de leurs voisins, ils se
+retranchèrent dans les marais fangeux que formait la Bièvre. Mais les
+Romains tournèrent le camp parisien en passant la Seine devant les
+hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite
+aujourd'hui de Grenelle, un combat où les Gaulois furent vaincus, et
+dans lequel les soldats de Lutèce périrent presque tous. C'est la
+première bataille de Paris! On sait quelle a été la dernière!... Entre
+ces deux défaites, que de fortunes diverses avaient courues la
+puissante Rome et l'humble Lutèce! Dans la première, un Romain conquérait
+la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprême pouvoir, <span class="pagenum">(p.003)</span>
+à l'empire du monde; dans la deuxième, le César de l'histoire moderne
+perdait avec la Gaule, à qui il avait donné une grandeur digne de la
+grandeur romaine, avec l'Italie, conquise à son tour par la Gaule, la
+fortune de cet enfant de Paris proclamé dans son berceau roi de Rome!</p>
+
+<p>Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutèce jusqu'à
+Julien l'Apostat, ce Voltaire couronné du IV<sup>e</sup> siècle, qui habita
+durant deux hivers le palais des Thermes, bâti, dit-on, par Constance,
+et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassemblé quelques
+savants: l'un deux, Oribase, y rédigea un abrégé de Galien; et voilà
+le premier ouvrage publié dans une ville dont les livres ont changé la
+face du monde! Julien aimait la cité des Parisiens, qu'il appelle <i>sa
+chère Lutèce</i>. Il vante son climat, ses eaux, même ses figuiers et ses
+vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs m&oelig;urs
+austères. «Ils n'adorent Vénus, dit-il, que comme présidant au
+mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le
+père de la joie et qu'il contribue avec Vénus à donner de nombreux
+enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscénité et l'impudence
+des théâtres, etc.»</p>
+
+<p>Sous Julien, Paris eut sa première grande scène militaire: c'est là
+que les soldats romains, refusant d'obéir aux ordres de Constance qui
+les appelait en Orient, proclamèrent le jeune philosophe empereur. «A
+minuit, raconte Ammien Marcellin, les légions se soulèvent,
+environnent le palais des Thermes et, tirant leurs épées à la lueur
+des flambeaux, s'écrient: Julien Auguste! Julien fait barricader les
+portes: elles sont forcées; les soldats le saisissent, le portent à
+son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les
+conjure; tous déclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il
+cède: une acclamation le salue empereur; on l'élève sur un bouclier,
+et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadème.» Pour <span class="pagenum">(p.004)</span>
+trouver un second exemple d'un empereur couronné à Paris, il faut
+traverser 1,444 ans et passer de Julien à Napoléon!</p>
+
+<p>A cette époque (360), Lutèce s'était embellie. Ses deux ponts
+(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient été rétablis, fortifiés de deux
+grosses tours (les deux Châtelets) et unis par une voie tortueuse, la
+plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la
+Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu. Il y avait dans la Cité,
+à la pointe occidentale, un <i>palais</i> ou forteresse dont l'origine est
+inconnue; à la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui
+avait été élevé du temps de Tibère par les <i>nautes</i> ou bateliers
+parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg composé de
+<i>villas</i>; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste réservoir
+destiné à des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du marché
+Saint-Jean, deux champs de sépultures. Sur la rive gauche beaucoup
+plus peuplée et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes
+qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques
+et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordées de
+constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers
+l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont
+<i>Locutitius</i> (mont Sainte-Geneviève), des arènes dans le faubourg
+Saint-Victor, etc. De plus, Lutèce était devenue l'une des cités
+principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui
+gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence
+par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme:
+saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et Éleuthère, y étaient
+venus, vers le milieu du III<sup>e</sup> siècle, prêcher l'Évangile, et ils y
+avaient reçu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grégoire
+de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses:
+«elle était sacrée, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne
+pouvaient l'habiter, etc.»</p>
+
+<p>Valentinien et Gratien firent quelque séjour à Lutèce: trois de
+<span class="pagenum">(p.005)</span>
+leurs lois, datées de 365, ont été publiées dans cette ville. Ce fut
+près de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et
+perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit élever à ce sujet un
+monument triomphal dont on a retrouvé les ruines dans l'île de la Cité.
+Après eux, on n'entend plus parler de Lutèce que dans les pieuses
+légendes de ses évêques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que
+l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait
+précipité dans la Seine un dragon qui répandait la terreur dans la ville;
+ce dragon, c'était l'idolâtrie que le saint évêque avait détruite en
+jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grâce et de
+poésie, racontait qu'une bergère de Nanterre, sainte Geneviève, avait
+deux fois sauvé la ville: la première en lui amenant, dans un temps de
+famine, douze bateaux de blé tiré de la Champagne; la seconde en
+détournant de ses murs par ses prières le dévastateur Attila.</p>
+
+
+<a id="toc005" name="toc005"></a>
+<h2>§ II.<br><br>
+
+Paris sous les rois de la première race.</h2>
+
+
+<p>Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutèce, qui
+prend le nom de <i>Paris</i>, commence à changer, et l'une des plus humbles
+cités du monde romain tend à devenir la capitale d'un grand empire.
+Childéric en fit la conquête; Clovis y fixa sa résidence; la plupart
+de ses successeurs l'imitèrent et séjournèrent dans le Palais. Alors
+la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouvé les restes en
+plusieurs endroits de la Cité, et elle se peupla de nouvelles églises
+qui n'existent plus: <i>Saint-Christophe</i>, <i>Saint-Jean-le-Rond</i>,
+<i>Saint-Denis-du-Pas</i>, <i>Saint-Germain-le-Vieux</i>,
+<i>Saint-Denis-de-la-Chartre</i>, etc. Elle continua aussi à s'étendre sur
+les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les
+plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui <span class="pagenum">(p.006)</span>
+devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes:
+c'étaient des jalons marqués à son ambition et qu'elle devait
+dépasser. Ainsi furent bâties sur la rive gauche, les abbayes
+<i>Sainte-Geneviève</i> et <i>Saint-Germain-des-Prés</i>, les chapelles
+<i>Saint-Julien</i>, <i>Saint-Severin</i>, <i>Saint-Étienne-des-Grès</i>,
+<i>Saint-Marcel</i>; sur la rive droite, l'église <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>,
+l'abbaye <i>Saint-Martin-des-Champs</i>, les chapelles <i>Saint-Gervais</i>,
+<i>Saint-Paul</i>, <i>Sainte-Opportune</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3">[3]</a>, etc. Tous ces édifices, la
+plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de
+branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bordé de
+hauteurs toutes boisées, rempli de massifs de vieux chênes, traversé à
+peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque.</p>
+
+<p>Paris joua un grand rôle sous les rois de la première race: c'était la
+capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs
+Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur
+domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs
+Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans
+la guerre qu'il fit à son frère Chilpéric, roi de Soissons, brûla
+Paris.</p>
+
+<p>Cette ville n'eut pas moins à souffrir de la tyrannie des rois
+barbares qui y faisaient leur résidence. Ainsi, lorsque Chilpéric
+maria l'une de ses filles à un roi des Visigoths, il voulut lui faire
+un grand cortége pour l'envoyer en Espagne (584); alors «il ordonna de
+prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les
+mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant
+d'être arrachés à leurs familles, s'étranglèrent; d'autres personnes
+de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il fût ouvert,
+comme si elles étaient mortes, dès que la fille du roi entrerait en
+Espagne. Enfin, la désolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <span class="pagenum">
+(p.007)</span> comparée à celle de l'Égypte
+<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4">[4]</a>.»</p>
+
+<p>Le clergé imposait seul un frein aux passions brutales, aux volontés
+tyranniques des rois francs; les évêques de Paris ne manquèrent pas à
+cette tâche, et presque tous firent les plus grands efforts pour
+soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrêta les débordements
+et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et
+jusqu'aux vases sacrés de son église, pour nourrir les pauvres pendant
+une famine.</p>
+
+<p>Lorsque les rois francs tombèrent sous la domination des maires du
+palais, ils habitèrent les grands manoirs des bords de l'Oise et
+cessèrent de séjourner à Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois
+«pour s'asseoir sur le trône, dit Eginhard, et faire les monarques;»
+mais dans ces temps rustiques, leurs entrées n'étaient pas celles de
+Louis XIV ou de Napoléon: «Ils étaient montés, dit le même historien,
+sur un chariot traîné par des b&oelig;ufs, qu'un bouvier conduisait.»</p>
+
+
+<a id="toc007" name="toc007"></a>
+<h2>§ III.<br><br>
+
+Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les
+Normands.</h2>
+
+
+<p>La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces
+rois, de race germanique, n'y résidèrent point et ne la traversèrent
+que rarement; aussi, son histoire, à cette époque, est-elle
+entièrement nulle. Cependant, elle garde sa renommée, et si un
+écrivain la nomme «la plus petite des cités de la Gaule,» un autre
+l'appelle «le trésor des rois et le grand marché des peuples.» Elle
+est célèbre par ses fabriques d'armes et d'étoffes de laine, par ses
+orfèvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint
+Éloi, enfin, par son école de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laissé
+son nom à une place de la ville. Quant à son gouvernement, c'était <span class="pagenum">(p.008)</span>
+celui que Charlemagne avait donné à toutes les parties de son empire,
+c'est-à-dire que Paris était administré par un <i>comte</i> chargé de lever
+des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impôts, et qui
+avait pour assesseurs des <i>scabini</i> ou <i>échevins</i>. Le premier comte de
+Paris se nommait Étienne. «Les Capitulaires lui furent signifiés, dit
+un contemporain, pour qu'il les fît publier dans une assemblée
+publique et en présence des échevins. L'assemblée déclara qu'elle
+voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les échevins, les
+évêques, les abbés, les comtes les signèrent de leur propre main
+<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5">[5]</a>.»
+Et voilà la première assemblée nationale qui ait voté dans Paris une
+première constitution!</p>
+
+<p>La ville était encore réduite à son île et aux chétifs faubourgs de
+ses deux rives; elle avait même laissé ruiner ses murailles et ses
+tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant près d'un
+demi-siècle, la mettre à de rudes épreuves. En 841 eut lieu leur
+première incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la
+ville fut pillée; Charles le Chauve accourut et acheta le départ des
+barbares. En 856 eut lieu la deuxième incursion. «Les Danois, disent
+les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutèce des Parisiens et
+brûlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Geneviève;
+d'autres basiliques, telles que celles de Saint-Étienne (Notre-Dame),
+Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prés), Saint-Denis
+(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetèrent de l'incendie à prix d'or.
+Les marchands transportèrent leurs richesses sur des bateaux pour
+s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et
+brûlèrent leurs maisons.» En 861, troisième incursion: l'église
+Saint-Germain-des-Prés fut dévastée et incendiée. Alors Charles le
+Chauve releva la muraille de la Cité, fit reconstruire le grand pont
+qui avait été brûlé, rétablit les tours et les portes des deux
+<span class="pagenum">(p.009)</span>
+ponts, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière;
+enfin il fit bâtir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands
+vinrent une quatrième fois en 885, la ville était prête à résister:
+elle avait de nombreux défenseurs, et, pour les commander, l'évêque
+Gozlin, le comte Eudes et Hugues, «le premier des abbés.» Toutes les
+églises voisines y avaient envoyé leurs richesses et leurs reliques.
+Le siége dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se
+ruèrent vainement contre les murailles et la grosse tour des
+Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une armée; mais,
+au lieu de combattre pour délivrer la ville, il acheta la retraite des
+pirates. Cette lâcheté le fit tomber du trône et remplacer par le
+fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris
+ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, après
+dix siècles d'intervalle, et traînant derrière eux toute l'Europe en
+armes! Que d'événements entre les deux invasions de 885 et de 1814;
+entre le comte Eudes, défendant la grosse tour de bois du Palais, et
+les maréchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'épée sanglante,
+couvrant les barrières de Belleville et de Clichy; entre la déposition
+de Charles le Gros et l'abdication de Napoléon!</p>
+
+
+<a id="toc009" name="toc009"></a>
+<h2>§ IV.<br><br>
+
+Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de
+Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.</h2>
+
+
+<p>Le Xe siècle est l'époque la plus triste de l'histoire de Paris comme
+de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont
+continuelles; la guerre n'a point de relâche; on se croit près de la
+fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y
+voit bâtir dans la Cité que les petites églises de <span class="pagenum">(p.010)</span>
+<i>Saint-Barthélémy</i>, de <i>Saint-Landry</i>, de <i>Saint-Pierre-des-Arcis</i>.
+Mais avec les rois de la troisième race, Paris reprend un peu de vie:
+de capitale du duché des Capétiens, elle devient capitale du royaume
+et profite de sa position géographique pour centraliser autour d'elle
+la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas
+d'abord politique: heureuse d'être ville royale et affranchie de la
+turbulente vie des communes, protégée par des franchises et des
+coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible à l'ombre
+du sceptre de ses maîtres, elle se contente d'avoir sur les provinces
+l'influence des idées, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XI<sup>e</sup>
+siècle, commence la renommée de ses écoles, foyer de lumières où le
+monde venait déjà s'éclairer, centre des mouvements populaires,
+sources intarissables de grandes pensées et de joyeux propos,
+d'actions généreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle déjà
+la <i>ville des lettres</i>. «Les savants les plus illustres, dit un
+contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes
+les parties de l'Europe; on y voit renaître le goût attique, le talent
+des Grecs et les études de l'Inde<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6">[6]</a>.»
+L'<i>école épiscopale</i>, qui avait
+déjà jeté quelque éclat sous Charlemagne, devient la lumière de
+l'Église sous les maîtres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel
+de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais
+elle est bientôt éclipsée par l'école qu'ouvre dans la Cité, près de
+la maison du chanoine Fulbert, Abélard, le grand homme du siècle, qui,
+malgré les persécutions dont il fut l'objet, traîne à sa suite, dans
+tous les lieux où il pose sa chaire, trois mille écoliers, et qui, ne
+trouvant pas d'édifice suffisant à les contenir, prêche en plein air:
+il finit par planter le <i>camp de ses écoles</i>, comme il l'appelle
+lui-même, sur la montagne Sainte-Geneviève, et alors cette partie <span class="pagenum">(p.011)</span>
+de la ville commença à se peupler. «Grâce à lui, dit un contemporain,
+la multitude des étudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants,
+et l'on avait peine à y trouver des logements<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7">[7]</a>.»
+Paris est aussi
+déjà la ville des plaisirs. «Ô cité séduisante et corruptrice! dit un
+autre historien, que de piéges tu tends à la jeunesse, que de péchés
+tu lui fais commettre!» Et pourtant c'était le Paris de Louis VI
+comprenant, outre la Cité, vingt ou trente ruelles fétides, fangeuses,
+obscures, auquel on venait de donner pour la première fois une
+enceinte<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8">[8]</a>!
+Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois
+basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces
+causeries à la place <i>Baudet</i>, sous l'<i>ourmeciau</i> Saint-Gervais, au
+<i>Puits d'amour</i> de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans
+l'humble manoir voisin de l'église Saint-Merry, d'où l'abbé Suger, «ce
+Salomon chrétien, ce père de la patrie, armé du glaive temporel et du
+glaive spirituel,» gouvernait le royaume! Que de poésie et d'ivresse
+dans la chétive maison de la rue du Chantre, où Héloïse et Abélard,
+«sous prétexte de l'étude, vaquaient sans cesse à l'amour! Les livres
+étaient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus
+de tendresse que de philosophie; les baisers étaient plus nombreux que
+les sentences, et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la
+lecture de l'Écriture sainte.» Que de douces aventures, de naïfs
+ébats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Abélard «qui
+retentissaient dans toutes les rues, dit Héloïse, et rendirent mon <span class="pagenum">(p.012)</span>
+nom célèbre par toute la France!») dans ces clos cultivés, ces
+<i>courtilles</i>, où les vignobles ont succédé aux marécages, ou bien dans
+ces bourgs qui poussent autour des abbayes, à l'ombre de leurs
+clochers protecteurs, dans les <i>champeaux</i> Saint-Honoré, le
+<i>Beau-Bourg</i>, le <i>Bourg-l'Abbé</i>, le <i>Riche-Bourg</i> ou bourg
+Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prés, etc. Hélas! que sont
+devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forêts de
+maisons les ont remplacés; les existences y sont moins grossières,
+moins sauvages, y sont-elles plus heureuses?</p>
+
+<p>Le nombre des églises ou fondations religieuses continue aussi à
+s'accroître: sous Louis VI sont fondées l'abbaye <i>Saint-Victor</i>,
+<i>Sainte-Geneviève-des-Ardents</i>, <i>Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs</i>, qui
+n'existent plus; <i>Saint-Jacques-la-Boucherie</i>, dont la tour subsiste
+encore; la léproserie de <i>Saint-Lazare</i>, devenue une prison, etc.;
+sous Louis VII, <i>Saint-Jean-de-Latran</i>, <i>Saint-Hilaire</i>, qui
+n'existent plus.</p>
+
+<p>A cette époque, l'administration de Paris commence à prendre une forme
+régulière. Un <i>prévôt</i>, officier du roi, remplace le <i>comte</i> et se
+trouve chargé de gouverner la ville, de faire la police, de commander
+les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non à
+tous les habitants, mais à ceux seulement qui appartenaient au domaine
+royal, les autres ayant leurs justices particulières, seigneuriales ou
+ecclésiastiques. La cour féodale du prévôt était au Châtelet, et ce
+tribunal acquit bientôt une grande célébrité.</p>
+
+<p>Dans ce même temps, quelques actes nous révèlent le commerce et la
+richesse de Paris. Pour la première fois, nous entendons parler de ces
+<i>nautes</i> parisiens si célèbres au temps de la domination romaine, de
+cette corporation des <i>marchands de l'eau</i> qui avait traversé en
+silence les âges et les révolutions et qui nous apparaît tout à coup
+riche, puissante, craintive et favorisée des rois, aussi tyrannique
+que les seigneuries féodales, exerçant sur la navigation de la
+<span class="pagenum">(p.013)</span>
+Seine l'autorité la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide,
+soumettant à ses volontés les marchands de la Bourgogne et de la
+Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le maître de
+la <i>nautée</i> n'était un bourgeois <i>hansé</i> de Paris, ou s'il n'avait
+pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les
+bénéfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la <i>marchandise</i>,
+devint à cette époque la municipalité de Paris.</p>
+
+<a id="toc013" name="toc013"></a>
+<h2>§ V.<br><br>
+
+Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville.</h2>
+
+
+<p>A mesure que le royaume s'étend et s'arrondit, la capitale s'accroît
+et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers
+<i>aqueducs</i> qui aient été faits depuis la domination romaine, ceux qui
+amènent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pré
+Saint-Gervais; on bâtit les premières <i>halles</i>; on établit le premier
+<i>pavé</i>. «Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha
+des fenêtres du Palais où il se plaçait quelquefois pour regarder la
+Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la
+Cité, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur
+insupportable. Philippe en fut suffoqué et conçut dès lors un grand
+projet qu'aucun des rois précédents n'avait osé entreprendre. Il
+convoqua les bourgeois et le prévôt et leur ordonna de paver avec de
+forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la
+ville.» Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de
+lenteur: on ne pava dans la Cité que la rue qui joignait les deux
+ponts, et hors de la Cité le commencement des rues Saint-Denis et
+Saint-Jacques<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9">[9]</a>.
+Les autres rues, larges à peine de huit pieds, <span class="pagenum">(p.014)</span>
+restèrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus à toute heure par des animaux domestiques,
+surtout par des cochons<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10">[10]</a>.</p>
+
+<p>Paris commence aussi à devenir une ville monumentale: on y ouvre trois
+colléges et les deux hôpitaux de la <i>Trinité</i> et de <i>Sainte-Catherine</i>;
+on y construit les églises des <i>Saints-Innocents</i>, de
+<i>Saint-Thomas-du-Louvre</i>, de <i>Sainte-Madeleine</i>, de
+<i>Saint-André-des-Arts</i>, de <i>Saint-Côme</i>, de <i>Saint-Jean-en-Grève</i>, de
+<i>Saint-Honoré</i>, aujourd'hui détruites, de <i>Saint-Gervais</i>, de
+<i>Saint-Nicolas-des-Champs</i>, de <i>Saint-Étienne-du-Mont</i>, qui existent
+encore, le couvent des <i>Mathurins</i>, l'abbaye
+<i>Saint-Antoine-des-Champs</i>, enfin la grande <i>Notre-Dame</i>, &oelig;uvre de
+l'évêque Maurice de Sully, et qui ne fut achevée qu'au bout de deux
+siècles<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11">[11]</a>. Le roi agrandit le château du <i>Louvre</i>, commencé par ses
+prédécesseurs, au moyen d'un terrain acheté aux religieux de
+Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achète pour une rente annuelle de
+trente sous qui était encore payée en 1789, et il y fait bâtir la
+grosse <i>Tour</i>, qui devint le symbole de la suzeraineté royale et la
+prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles
+restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, des tanières de boue
+et de chaume, où les familles s'entassent sans meubles, presque sans
+vêtements, soumises à toutes les misères, à toutes les humiliations,
+mais pleines de résignation et de foi. «Le peuple s'inquiétait peu des
+bouges obscurs et infects où il couchait, pourvu qu'elle fût grande,
+riche, magnifique, cette église où il passait la moitié de ses jours,
+où tous les actes de sa vie étaient consacrés, où il trouvait
+l'égalité bannie des autres lieux, où il repaissait son c&oelig;ur et ses
+yeux du plus grand des spectacles. La cathédrale avec sa flèche <span class="pagenum">(p.015)</span>
+pyramidale, sa forêt de colonnes, ses balustres ciselées, sa foule de
+statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses cérémonies, ses
+cierges, ses tentures, ses prêtres, c'était là sa gloire et sa
+jouissance de tous les jours: c'était sa propriété, son &oelig;uvre, sa
+demeure aussi, car c'était la maison de Dieu<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12">[12]</a>.»</p>
+
+<p>A cette époque, le <i>Parloir aux Bourgeois</i>, qui, dans les siècles
+précédents, était situé près de la porte Saint-Jacques, fut transféré
+près du grand Châtelet, sur le quai de la Mégisserie. Les écoles de
+Paris furent réunies en <i>Université</i>, et celle-ci prit le titre de
+fille aînée des rois. Les vingt mille écoliers qui la composaient
+obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent un monde à part
+dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'à
+la licence, insolent, tumultueux, réceptacle de toutes les subtilités
+et de toutes les débauches. Des querelles incessantes, des rixes
+interminables éclatèrent entre les clercs et les bourgeois; la
+royauté, embarrassée devant l'autorité ecclésiastique, intéressée
+d'ailleurs à garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se
+prononça toujours en faveur des premiers et força souvent les prévôts
+de Paris à des réparations humiliantes envers l'Université; enfin, une
+ordonnance de Philippe-Auguste, confirmée par tous les rois jusqu'au
+XVI<sup>e</sup> siècle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un
+clerc, hors le cas de flagrant délit, et dans ce cas, leur prescrivit
+de livrer immédiatement le délinquant aux juges ecclésiastiques. Aussi
+les bourgeois trouvèrent plus court et plus sûr de se faire justice
+eux-mêmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils
+eurent avec les écoliers, en l'année 1223, ils en tuèrent trois cent
+vingt et les jetèrent à la rivière.</p>
+
+<p>Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut
+lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifiée. <span class="pagenum">(p.016)</span>
+Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commençait
+par la <i>tour qui fait le coin</i> (près du pont des Arts) et finissait par
+la <i>tour Babel</i> (près du port Saint-Paul), en ayant pour points
+principaux: porte <i>Saint-Honoré</i> (rue Saint-Honoré, près de
+l'Oratoire); <i>porte Coquillière</i> (au coin des rues Coquillière et
+Grenelle); porte <i>Montmartre</i> (rue Montmartre, au-dessus de la rue du
+Jour); porte <i>Saint-Denis</i> (rue Saint-Denis, près de l'impasse des
+Peintres); porte <i>Saint-Martin</i> (rue Saint-Martin, près de la rue
+Grenier Saint-Lazare); porte de <i>Braque</i> (rue de Braque, près de la
+rue du Chaume); porte <i>Barbette</i> (vieille rue du Temple, au coin de la
+rue des Francs-Bourgeois); porte <i>Baudet</i> (rue Saint-Antoine, près de
+la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive
+gauche un demi-cercle, dont la direction est facile à suivre, puisque
+la clôture s'est conservée jusqu'au XVII<sup>e</sup> siècle et que les rues qui
+ont été construites sur ses <i>fossés</i> en portent encore le nom: ce sont
+les rues des <i>Fossés</i>-Saint-Bernard, <i>Fossés</i>-Saint-Victor,
+<i>Fossés</i>-Saint-Jacques, <i>Fossés</i>-Monsieur-le-Prince,
+<i>Fossés</i>-Saint-Germain-des-Prés, <i>Fossés</i>-de-Nesle ou Mazarine. Ce
+demi-cercle commençait par la tour de <i>Nesle</i> (près de l'Institut) et
+finissait par la <i>Tournelle</i> (quai de la Tournelle, près de la rue des
+Fossés-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte <i>Bucy</i>
+(rue Saint-André-des-Arts, près de la rue Contrescarpe); porte des
+<i>Cordeliers</i> (rue de l'École-de-Médecine, près de la rue du Paon);
+porte <i>Gibart</i> ou d'<i>Enfer</i> (place Saint-Michel); porte
+<i>Saint-Jacques</i> (rue Saint-Jacques, au coin de la rue
+Saint-Hyacinthe); porte <i>Bordet</i> (rue Descartes, près de la rue de
+Fourcy); porte <i>Saint-Victor</i> (rues Saint-Victor et des
+Fossés-Saint-Victor). L'enceinte entière avait donc quatorze portes,
+outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds
+d'épaisseur, était garnie de tours rondes et espacées de vingt toises
+en vingt toises, outre celles qui défendaient les portes. Toute
+<span class="pagenum">(p.017)</span>
+cette construction fut faite de 1190 à 1220.</p>
+
+
+<a id="toc017" name="toc017"></a>
+<h2>§ VI.<br><br>
+
+Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet.</h2>
+
+
+<p>Sous Louis IX, Paris se complaît dans ses nouvelles murailles et ne
+cherche pas à les franchir; mais il continue à se couvrir de
+fondations pieuses et charitables, &oelig;uvres des modestes <i>maçons</i> du
+moyen âge, que nous avons presque toutes transformées en poussière.
+Ainsi, le couvent des <i>Augustins</i>, qui servit pendant des siècles aux
+assemblées du clergé et du parlement, est devenu le marché à la
+volaille: le couvent de l'<i>Ave-Maria</i>, une caserne; le couvent des
+<i>Cordeliers</i>, une partie de l'École de médecine; le collége
+<i>Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers</i>, un marché; le couvent des
+<i>Filles-Dieu</i>, un passage; le collége de <i>Cluny</i>, une rue; le couvent
+des <i>Jacobins</i>, une caserne; le couvent des <i>Chartreux</i>, l'avenue du
+Luxembourg; le couvent des <i>Prémontrés</i>, un café; le couvent de
+<i>Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie</i>, un passage; l'hospice des
+<i>Quinze-Vingts</i>, des rues aujourd'hui détruites, etc. Heureusement, de
+toutes ces créations si regrettables, il en reste une que la main des
+démolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement
+restaurer, c'est la <i>Sainte-Chapelle</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13">[13]</a>.</p>
+
+<p>Sous ce règne, la royauté commence à appuyer son sceptre sur la
+robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mère étaient en guerre
+avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils
+appelèrent à leur défense les habitants «de la ville avec laquelle,
+dit Pasquier, les rois de France ont perpétuellement uni leur
+fortune.» Les Parisiens sortirent en armes «en si grande quantité,
+<span class="pagenum">(p.018)</span>
+dit Joinville, que, depuis Montlhéry jusqu'à Paris, le chemin était
+plein et serré de gens d'armes et autres gens.» Ils délivrèrent le
+monarque et le ramenèrent en triomphe dans leurs murs.</p>
+
+<p>Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs
+autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa première
+croisade, toute la ville l'accompagna jusqu'à Saint-Marcel en le
+comblant de bénédictions; de même, lorsqu'on apprit sa captivité en
+Égypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songèrent à le
+délivrer; et il se fit dans Paris, à la voix d'un aventurier, dit le
+maître de Hongrie, des rassemblements menaçants pour les prêtres et
+les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagné de ses frères et
+des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tête, vêtu d'une simple tunique,
+s'en alla à plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne
+d'épines et la porta par le faubourg Saint-Antoine à la
+Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire.</p>
+
+<p>En récompense, Louis IX s'occupa du bien-être de sa maîtresse ville
+avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux
+couvents dont nous avons parlé, la <i>Sorbonne</i>, qui devint l'école de
+théologie la plus fameuse de la chrétienté; il enrichit l'Université
+de nouveaux priviléges; il ordonna que sa cour ou son <i>parlement</i> se
+réunît désormais en lieu fixe à Paris; il y fit entrer, à côté des
+barons, des <i>conseillers</i>, tirés la plupart de la bourgeoisie, lui
+donna la direction supérieure de la police de la ville, et dota ainsi
+cette capitale de l'institution la plus importante, la plus féconde de
+l'État, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il
+accorda la liberté à tous les serfs de Paris qui étaient de son
+domaine, et cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
+le plus riche des seigneurs ecclésiastiques, qui, en exemptant de la
+servitude les serfs de son bourg, se réserva seulement les droits
+<i>utiles</i>, c'est-à-dire ceux de justice et de seigneurie, les <span class="pagenum">(p.019)</span>
+rentes et les redevances, les droits perçus au four banal, au
+pressoir, aux vendanges.</p>
+
+<p>La prévôté de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, était
+devenue vénale et avait été acquise par des enchérisseurs cupides et
+ignorants; aussi, «le menu peuple, dit un contemporain, désolé par les
+tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la
+terre du roi étoit si déserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y
+venoit personne; en outre, la ville et ses environs étoient pleins de
+malfaiteurs.» Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les
+<i>truands</i>, les joueurs, les habitués des tavernes, «les folles femmes
+qui font mestier de leur corps,» et auxquelles il assigna des
+séjours<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14">[14]</a>
+et des costumes particuliers; il assura les subsistances de
+la ville en soumettant les boulangers à une surveillance rigoureuse et
+en donnant la grande maîtrise de ce métier à son <i>panetier</i>; enfin, il
+confia la prévôté de Paris à Étienne Boileau, bourgeois illustre par
+son savoir et sa probité, qui fut le principal conseiller du saint roi
+dans toutes ses &oelig;uvres législatives; et, pour rehausser cet office,
+il alla lui-même quelquefois au Châtelet siéger à côté de son prévôt.
+Alors la prévôté devint la magistrature d'épée la plus utile et la
+plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit
+<i>conseillers</i>, chargés d'assister le prévôt, des <i>enquesteurs</i> qui
+devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers;
+enfin, deux compagnies de sergents, l'une à pied, l'autre à cheval
+chargées de l'exécution des arrêts<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15">[15]</a>.</p>
+
+<p>Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les
+appela à son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il <span class="pagenum">(p.020)</span>
+recueillit en un corps de lois les us et coutumes de métiers et leur
+donna des règlements qui ont été pratiqués jusqu'à l'époque de
+Colbert; il régularisa leurs corporations et confréries, dont
+l'origine remontait au temps des Romains, et transforma définitivement
+la <i>marchandise</i> ou <i>hanse</i> parisienne en une municipalité dont le
+chef prit le titre de <i>prévôt des marchands</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16">[16]</a>.</p>
+
+<p>A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de
+se garder eux-mêmes. Jusque-là, la police de la ville avait été faite
+par soixante sergents, dont vingt à cheval, que commandait un
+<i>chevalier</i>: on appelait cette garde le <i>guet du roi</i>, et elle était
+occupée uniquement à faire des rondes. On lui adjoignit le <i>guet des
+mestiers</i>, ou guet <i>bourgeois</i>, origine de la garde nationale, qu'on
+appelait encore <i>guet assis</i>, parce qu'il était sédentaire dans les
+postes ou corps de garde, où il se tenait seulement pendant la nuit.
+Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intérieur, outre
+ceux des portes: ces postes étaient au Palais, au Châtelet, sur la
+place de Grève, au cimetière des Innocents, près de l'église de
+Sainte-Madeleine (dans la Cité). Chacun d'eux était de six hommes: ce
+qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'était, dans
+l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions étant
+très-nombreuses. Cette milice était divisée en dizaines, quarantaines
+et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appelés
+dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle était sous les
+ordres du prévôt des marchands; mais le <i>chevalier du guet</i>, qui avait
+le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prévôt de
+Paris.</p>
+
+
+<a id="toc021" name="toc021"></a><span class="pagenum">(p.021)</span>
+<h2>§ VII.<br><br>
+
+Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse
+et population de la ville à cette époque.</h2>
+
+
+<p>Sous les successeurs de Louis IX, le progrès continue et se manifeste
+principalement par des fondations de colléges: on en compte quatre
+sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de
+Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder
+l'abbaye des <i>Cordelières-Saint-Marcel</i>, devenue l'hôpital de
+Lourcine, l'hôpital <i>Saint-Jacques</i>, le couvent de <i>Saint-Avoye</i>, les
+églises du <i>Saint-Sépulcre</i> et de <i>Saint-Julien-des-Ménétriers</i>, etc.
+Mais avec ses écoles qui couvrent la moitié de son enceinte, avec son
+Parlement qui enfante la confrérie turbulente ou le <i>royaume des
+clercs de la Basoche</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17">[17]</a>, avec sa bourgeoisie qui assiste aux États
+généraux, Paris commence «à prendre de la superbe» et à s'inquiéter du
+gouvernement. Ainsi, en 1306, lassé des tyrannies financières de
+Philippe le Bel, il fait sa première émeute. Le roi, chassé du Palais,
+poussé de rue en rue avec ses archers, se réfugie dans le forteresse
+du Temple, située hors de la ville. Il y est assiégé, en sort
+victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales
+portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, Saint-Jacques). Cinq
+siècles après, un autre Capétien, chassé aussi de son palais par la
+fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'était
+en prisonnier; et il n'en sortit que pour être mené à l'échafaud par
+les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachés à la
+potence!</p>
+
+<p>Philippe, averti de ménager l'orgueil et l'argent des Parisiens, <span class="pagenum">(p.022)</span>
+remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des
+applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours après l'émeute, les
+Juifs furent saisis dans leurs maisons, chassés de la ville et
+dépouillés de leurs biens. L'année suivante, le roi fit arrêter les
+Templiers et alla lui-même s'emparer de leur manoir et de leurs
+trésors; l'Université et les bourgeois ayant été assemblés dans le
+Palais, approuvèrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple
+furent envoyés au bûcher, il y eut à peine quelques murmures.</p>
+
+<p>Cependant, la puissance de la ville et son influence politique
+grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut à sa haine que l'on sacrifia
+le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit à Montfaucon au
+milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois,
+fit décider, dans une grande assemblée aux halles, où assistaient les
+barons et les clercs, «qu'à la couronne de France les femmes ne
+succèdent pas;» ce fut encore elle qui fit résoudre, dans les États
+généraux de 1335, «que le roy ne peut lever tailles en France sinon de
+l'octroy des gens des Estats.» En même temps, le bien-être et le luxe
+de Paris prenaient un égal accroissement. On en peut juger par les
+fêtes que la ville donna à Philippe le Bel lorsque ses fils furent
+armés chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les hôtels des
+princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout
+genre. «Là vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener
+grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biauté,
+liesse et gayeté, les animaux marcher en procession, des enfants
+jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des
+fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits
+uniformes, toute la ville baller, danser et se déguiser.» Dans les
+carrefours, il y avait des tréteaux ornés de courtines où l'on vit
+«Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire des patenôtres avec
+ses apôtres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter <span class="pagenum">(p.023)</span>
+en paradis, les damnés pleurer dans un enfer noir et infect, etc.»
+Enfin, il se fit, dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait
+été jointe à la Cité par un pont de bateaux, une <i>montre du grand guet</i>,
+où toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en
+armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la répéter
+quelques jours après pour le roi d'Angleterre dans le Pré-aux-Clercs.
+Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor:</p>
+
+<p class="quotega">
+.....Esbahi si grandement<br>
+Furent Anglois plus qu'onques mès;<br>
+Car ils ne cuidassent jamès<br>
+Que tant de gent riche et nobile<br>
+Povist saillir de une ville.<br>
+A cheval bien furent <i>vingt mille</i>,<br>
+Et à pié furent <i>trente mille</i>;<br>
+Tant ou plus ainsi les trouvèrent<br>
+Cils qui de là les extimèrent....</p>
+
+<p><i>Cinquante mille</i> hommes de <i>grand guet</i> sont évidemment une
+exagération poétique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins
+certain que la population de Paris, à cette époque, avait pris un
+grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'évaluer
+avec quelque certitude, les documents étant tout à fait insuffisants
+ou contradictoires. Ainsi, le rôle de la taille levée en 1292 donne
+15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous<a id="footnotetag18"
+name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18">[18]</a>. L'aide
+levée en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19
+sous. Enfin, dans le rôle du subside levé pour «l'<i>ost</i> de Flandres,»
+en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35
+paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie à peu près
+le dixième de sa superficie actuelle: il est probable que sa
+population était aussi le dixième de la population d'aujourd'hui
+<span class="pagenum">(p.024)</span>
+et qu'elle s'élevait à près de 100,000 habitants.</p>
+
+
+
+<a id="toc024" name="toc024"></a>
+<h2>§ VIII.<br><br>
+
+Paris sous Jean et Charles V.--Troisième enceinte de Paris.--Étienne
+Marcel.</h2>
+
+
+<p>Après la sédition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et
+paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du
+royaume dans les honteuses journées de Crécy et de Poitiers, il se
+sentit appelé à suppléer le gouvernement, à se charger des fonctions
+de la royauté et de la noblesse, à prendre en main les destinées de la
+France. Son génie révolutionnaire allait pour la première fois se
+manifester.</p>
+
+<p>La ville commença par se transformer en une vaste forteresse, aussi
+apte à se défendre contre les mauvais desseins des ennemis de la
+bourgeoisie que contre les attaques des étrangers. Pour cela, on
+scella, à l'entrée de chaque rue, une grosse chaîne de fer qui, tous
+les soirs et au moindre signal de danger, était tendue et <i>bouclait</i>
+chacun des trois cents défilés étroits, profonds dont se composait la
+ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns
+dans les autres et étaient hérissés de tourelles, de portes et
+d'autres défenses. A l'approche de l'ennemi, on renforçait cette
+chaîne avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la <i>barricade</i>
+devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands
+chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la
+muraille extérieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de
+larges fossés; on la garnit de sept cent cinquante guérites et même de
+canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle
+partit alors de la tour <i>de Billy</i> (près de l'Arsenal), et alla
+jusqu'à la tour <i>du Bois</i> (près du Louvres, entre les ponts des
+Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne <span class="pagenum">(p.025)</span>
+actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la porte Saint-Denis,
+et de là en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve,
+Neuve-Saint-Eustache, Fossés-Montmartre, de la place des Victoires, de
+l'hôtel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du
+Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, coûta
+182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut
+l'&oelig;uvre du prévôt des marchands, Étienne Marcel, homme aussi
+énergique qu'éclairé dont on a fait tantôt un défenseur des libertés
+populaires, tantôt un traître ou un factieux. «Ce fut grand fait, dit
+Froissard, que environner de toute défense une telle cité comme Paris,
+et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prévost des
+marchands fist.»</p>
+
+<p>Grâce à l'attitude énergique de Paris, les États généraux, que
+dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et
+imposèrent au dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité
+du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immédiat le renvoi de
+ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient changé la
+face de l'État. Toutes leurs résolutions étaient appuyées de la
+présence des bourgeois, qui, au signal du prévôt, suspendaient les
+métiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors
+les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des
+discours à la multitude assemblée. Le régent allait haranguer à la
+place de Grève, sur les degrés de la grande croix élevée au bord de
+l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pré-aux-Clercs;
+le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui répondait, et le
+<i>populaire</i>, qui s'amusait de ces joutes d'éloquence, huait ou
+applaudissait les comédiens qui devaient lui faire payer le spectacle.
+Paris était devenu une sorte de république, dont la municipalité
+gouvernait les États et la France. Le parloir aux bourgeois avait été
+transféré dans une maison de la place de Grève, dite <i>Maison aux <span class="pagenum">(p.026)</span>
+Piliers</i>, dont la grande salle, ornée de belles peintures, fut,
+pendant deux siècles, le théâtre d'événements de tous genres. Les amis
+de la liberté s'étaient donné pour insigne un chaperon mi-parti bleu
+et rouge, couleurs de la ville, qui restèrent dans l'obscurité
+jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: <i>A bonne fin!</i></p>
+
+<p>Le prévôt, lassé de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit
+armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place
+Saint-Éloi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince
+et le somma une dernière fois «de mettre fin aux troubles et de donner
+défense au royaume.» Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les
+maréchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrés et leurs
+corps jetés dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin
+tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun
+lui donna son chaperon pour sauvegarde, le traîna à la fenêtre et, lui
+montrant les cadavres: «De par le peuple, dit-il, je vous requiers de
+ratifier la mort de ces traîtres, car c'est par la volonté du peuple
+que tout ceci s'est fait.» Alors Marcel fut le maître de Paris et
+sembla l'être aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit
+à sa solde des compagnies de Navarrais, Brabançons et autres
+étrangers.</p>
+
+<p>Mais le mouvement de Paris ne s'était pas communiqué aux autres villes
+jalouses de la domination de la capitale; les États commencèrent à
+résister au prévôt; les bourgeois s'inquiétèrent de ses projets; le
+dauphin s'enfuit, rassembla une armée, ravagea les environs de Paris
+et offrit une amnistie, à la condition que Marcel lui serait livré
+«pour en faire sa volonté.» Alors la discorde se mit dans la ville, et
+une partie des habitants travailla ouvertement à la restauration du
+pouvoir royal. Le prévôt, abandonné de tous, résolut de se jeter aux
+bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis
+de ce projet, et au moment où il allait livrer aux soldats <span class="pagenum">(p.027)</span>
+navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombèrent sur lui et le tuèrent
+avec soixante de ses compagnons. Trois jours après, le dauphin entra
+dans la ville, et alors les exécutions commencèrent. La plupart des
+magistrats, des amis de Marcel périrent sur l'échafaud; d'autres
+furent proscrits ou s'exilèrent; tous, même les plus obscurs, eurent à
+souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V,
+fit élever un édifice triomphal à la place même où Marcel avait été
+tué: ce fut la <i>Bastille Saint-Antoine</i>, premier monument de défiance
+de la couronne envers la capitale, prison d'État qui est restée
+pendant des siècles le symbole du despotisme et qui fut détruite le
+jour même où les couleurs de Paris, les couleurs d'Étienne Marcel,
+redevinrent victorieuses de la royauté. Mais pour tenir en bride les
+Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une
+deuxième à l'autre extrémité de la ville, dans le Louvre, qui fut
+agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux
+solides <i>retraits</i>, ou ces deux forts détachés, qui dominaient
+l'entrée et la sortie de la Seine, la couronne pouvait être
+tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trésor, ses archives,
+sa <i>librairie</i>, grosse alors de neuf cents volumes; et, près de la
+Bastille, elle se bâtit une habitation selon ses goûts.</p>
+
+<p>Le séjour royal avait été profané et ensanglanté par l'invasion de la
+multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait
+étouffé par la foule des maisons populaires, et où la royauté se
+trouvait comme emprisonnée par tous ces pignons bourgeois qui
+regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux,
+dans le nouveau Paris, près de la campagne, un séjour aussi vaste que
+sûr et pittoresque: ce fut l'hôtel Saint-Paul; assemblage sans ordre,
+mais non sans agrément, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait
+l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai
+<span class="pagenum">(p.028)</span>
+des Célestins et le fossé de la Bastille<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19">[19]</a>.</p>
+
+<p>De ce beau séjour, qu'on appelait «l'hostel solemnel des grands
+esbattements,» Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police:
+il fit construire des égouts, des quais, le petit Châtelet, employa à
+ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances
+rigoureuses contre les lieux de débauche, d'où sortaient la plupart
+des malfaiteurs, enfin réprima la licence des écoliers. Tout cela fut
+principalement exécuté par la vigilance de Hugues Aubriot, prévôt de
+Paris, homme intelligent et énergique, mais trop adonné aux plaisirs,
+qui, après la mort de Charles V, paya chèrement sa sévérité à
+l'endroit des clercs de l'Université et son indulgence pour les belles
+juives: accusé d'hérésie, il fut condamné à être enfermé toute sa vie
+dans la prison de l'évêché «avec pain de douleur et eau d'angoisse.»</p>
+
+<p>Sous le règne de Charles V furent fondés quatre colléges et l'hôpital
+du <i>Saint-Esprit</i>.</p>
+
+
+<a id="toc028" name="toc028"></a>
+<h2>§ IX.<br><br>
+
+Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre
+de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris.</h2>
+
+
+<p>Cependant Paris avait pris goût aux nouveautés et séditions; il avait
+mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures
+royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-siècle on
+le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le
+royaume des calamités où le plongeaient ses maîtres. Tâche ingrate,
+pleine d'erreurs et de crimes, où la ville ne trouva que de nouveaux
+malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, résignée comme jadis,
+heureuse de sa vie paisible, de ses belles églises, de ses fêtes
+naïves, bercée au son de ses mille cloches, mirant ses maisons <span class="pagenum">(p.029)</span>
+pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le démon des révolutions
+l'emporta, et dans quelle série de calamités ne l'entraîna-t-il pas,
+depuis le jour où, saisissant les maillets de plomb déposés à l'Hôtel
+de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impôts,
+jusqu'au jour où elle se livra elle-même aux troupes de Charles VII,
+en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux
+journées! Au 1<sup>er</sup> mars 1382, Paris était plein d'orgueil et de
+richesses, avec une population pressée, grouillante, tumultueuse: «Il
+y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, armés de
+pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareillés de
+toutes pièces comme nuls chevaliers pourroient être, et disoient quand
+ils se nombroient, qu'ils étoient bien gens à combattre d'eux-mêmes et
+sans aide les plus grands seigneurs du monde.» Au 13 avril 1436, Paris
+était ravagé par la famine et la peste, ruiné par la guerre, abandonné
+de ses notables habitants; sa population était réduite de moitié; les
+loups couraient par ses rues désertes; il y avait tant de maisons
+délaissées qu'on les détruisait pour en brûler le bois; on parlait de
+transporter ses droits de capitale à une ville de la Loire. Les
+événements se pressent entre ces deux dates: énonçons ceux qui
+peignent le mieux le caractère des Parisiens du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, leur
+ardeur de réformes, leur humeur facile au changement et impatiente de
+tyrannie.</p>
+
+<p>Après la révolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se
+trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais à peine revenue,
+elle se vengea par des exécutions secrètes, et, chaque nuit, la Seine
+emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les
+Flamands, qui étaient les alliés des Parisiens dans la guerre
+entreprise «pour déconfire toute noblesse et gentillesse:» elle les
+vainquit à Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de
+colère. Les métiers et les halles, conseillés par les derniers amis de
+Marcel, voulaient que la ville fit résistance; la haute bourgeoisie
+aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383) <span class="pagenum">(p.030)</span>
+entra la lance à la main, comme dans une ville conquise, fit abattre
+les portes, enlever les chaînes, désarmer les habitants, arrêter les
+plus notables, camper son armée de nobles dans leurs maisons. Plus de
+deux cents bourgeois furent décapités, trois cents bannis et dépouillés,
+tous les autres rançonnés à la moitié et plus de leurs biens; on
+abolit la prévôté et l'échevinage, les maîtrises, confréries et
+milices, les priviléges et juridiction de la <i>marchandise</i>.</p>
+
+<p>Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat
+général, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour
+lesquels, non plus que pour Étienne Marcel, l'édilité parisienne n'a
+pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrêter les supplices, que la
+ville se rachetât à force d'argent et vînt crier grâce au roi dans
+cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du régent. Le
+connétable de Clisson, en mémoire de ce pardon, et avec les dépouilles
+des Parisiens, se fit bâtir, dans le chantier des Templiers, rue du
+Chaume, un hôtel qu'il appela de la <i>Miséricorde</i>, et qui devint
+célèbre au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme séjour des ducs de Guise. C'est en
+allant de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la Miséricorde qu'il fut
+assassiné dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon.</p>
+
+<p>Charles VI devint fou; ses parents se disputèrent le pouvoir; alors
+commencèrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les
+Armagnacs, c'est-à-dire entre le parti populaire et le parti de la
+noblesse, entre Paris et les provinces. Les hôtels des princes y
+prirent une grande célébrité.</p>
+
+<p>Depuis que Charles V en avait donné l'exemple, le goût des bâtiments
+s'était répandu parmi les seigneurs, et de beaux hôtels avaient été
+achetés ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le
+duc d'Orléans habitait l'hôtel de <i>Bohême</i>, le duc de Bourgogne
+l'hôtel d'<i>Artois</i>, le duc de Berry l'hôtel de <i>Nesle</i>, la reine
+Isabelle l'hôtel <i>Barbette</i>, etc. L'hôtel de Bohême, qui tirait <span class="pagenum">(p.031)</span>
+son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, lequel l'avait reçu en
+don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de
+Grenelle, Coquillière, d'Orléans et des Deux-Écus: c'était une
+magnifique résidence que le duc d'Orléans, ami des arts, avait
+embellie, agrandie, enrichie de meubles précieux, de sculptures sur
+pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet hôtel
+devint au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle le séjour de Catherine de Médicis, et nous
+aurons à en reparler.</p>
+
+<p>L'hôtel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frère de
+saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pavée, du
+Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'était une sorte
+de forteresse, fermée par une muraille crénelée et garnie de tours,
+dont une existe encore<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20">[20]</a>; son voisinage des halles et le rôle que
+jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet
+édifice très-important. Nous verrons plus tard quelles étranges
+transformations il a subies.</p>
+
+<p>L'hôtel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris
+entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait
+à la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et à la tour
+du même nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie,
+des reliques, des ouvrages précieux d'orfèvrerie, et surtout une
+magnifique librairie.</p>
+
+<p>L'hôtel Barbette occupait l'espace compris entre les rues
+Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des
+Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette
+dernière rue. C'est de cet hôtel que sortait le duc d'Orléans
+lorsqu'il fut assassiné dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des
+gens cachés dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui
+subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui
+occupé par la rue qui longe le marché des Blancs-Manteaux. Les <span class="pagenum">(p.032)</span>
+assassins allèrent se réfugier à l'hôtel d'Artois; le cadavre fut
+porté à l'hôtel de Rieux, situé en face de la maison de
+l'Image-Notre-Dame, et de là à l'église des Blancs-Manteaux. C'est là
+que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bénite sur le cercueil en
+disant: «Jamais plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis en
+ce royaume.» Mais à l'hôtel de Nesle, où se tint un conseil pour
+rechercher les coupables, le prévôt de Paris étant venu dire qu'il
+avait suivi la trace des assassins jusqu'à l'hôtel d'Artois, il jeta
+le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre.</p>
+
+<p>Les Parisiens se prononcèrent pour le meurtrier, qui «étoit moult aimé
+d'eux, comme étant courtois, traitable, humble et débonnaire;» ils le
+reçurent en triomphe quand il revint avec une armée, devant laquelle
+s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit
+prononcer, dans le cloître de l'hôtel Saint-Paul, par le cordelier
+Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commença. Il se
+forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une
+faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert,
+maîtres des boucheries, familles puissantes qui dataient déjà de
+plusieurs siècles, dont les descendants se sont signalés dans les
+troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui
+plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui
+était inspirée par les docteurs de l'Université, avait pour orateur un
+chirurgien nommé Jean de Troyes, pour exécuteur un écorcheur nommé
+Caboche, et pour armée toute la population des métiers et des halles:
+elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du
+Louvre; elle rendit à Paris ses priviléges, ses chaînes, ses armes (20
+janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'hôtel Saint-Paul, forçant
+les princes à subir ses volontés, égorgeant ou emprisonnant leurs
+favoris, se distribuant les dignités et commandements. Les bouchers
+couraient sus aux Orléanais comme à des bêtes fauves, «et <span class="pagenum">(p.033)</span>
+suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et dérober, de dire:
+Voilà un Armignac.» Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des
+offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant
+seulement travailler à la restauration de l'autorité royale, elle
+chercha à rappeler les Armagnacs. Après une lutte terrible, d'abord
+dans les assemblées des quartiers, ensuite dans le Parloir aux
+Bourgeois et sur la place de Grève, les modérés l'emportèrent,
+chassèrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes à
+leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la réaction de la noblesse
+contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut
+de nouveau privé de ses priviléges, de ses richesses, de ses plus
+notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son
+Université, ses droits de capitale, son existence même. Jean-Sans-Peur
+essaya vainement de délivrer la ville: elle était tenue dans la
+terreur par le prévôt Tanneguy Duchâtel, qui avait désarmé les
+habitants, muré les portes, interdit toute réunion et qui envoyait à
+la mort tous ceux qui essayaient la moindre résistance. Après cinq ans
+de souffrances, au moment où les Armagnacs avaient formé le projet de
+décimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc,
+déroba les clefs de la porte Bucy à son père, et introduisit dans la
+ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes
+avec des cris de joie; l'hôtel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et
+promené dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les
+Orléanais arrêtés, massacrés ou entassés dans les prisons. Tanneguy
+Duchâtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille
+s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus.
+Leur chef, le connétable d'Armagnac, avait son hôtel rue Saint-Honoré,
+sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maçon, y
+fut découvert, traîné à la Conciergerie avec le chancelier, des
+prélats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et <span class="pagenum">
+(p.034)</span>
+pour détruire le parti armagnac, ils entraînèrent la populace aux
+prisons et lui firent égorger tous les détenus. Le massacre dura
+plusieurs jours: il eut lieu surtout à la Conciergerie et au Châtelet,
+édifices sinistres qui semblent avoir eu pendant des siècles le privilége
+du sang, dont les voûtes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont
+vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger
+les désastres de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, causés par la folie
+des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse féodale; on
+croyait établir sur des fondements éternels les libertés populaires.
+Cruelles erreurs! trois fois Paris a donné le spectacle de cette
+horrible tragédie contre la noblesse, et quel en a été le succès! Le
+massacre des Armagnacs a-t-il empêché le retour de Charles VII? Le
+massacre de la Saint-Barthélémy a-t-il empêché l'avénement de Henri
+IV? Les massacres de septembre ont-ils empêché la restauration des
+Bourbons?</p>
+
+
+<a id="toc034" name="toc034"></a>
+<h2>§ X.<br><br>
+
+Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise
+de Paris par les troupes royales.</h2>
+
+
+<p>Le sang versé retomba sur Paris: une épidémie terrible enleva le quart
+de la population; Jean-Sans-Peur fut assassiné; son fils et la reine
+Isabelle traitèrent avec l'Anglais et lui livrèrent la France. On vit
+Henri V entrer dans Paris, ruiné, dévasté, désolé par la famine (18
+novembre 1420); l'hôtel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a été
+bâtie la place Royale, devint le séjour du duc de Bedford; des soldats
+anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre où nous les
+avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta
+seize ans au pouvoir des étrangers! Il lui fallut tout ce temps de
+souffrances pour la guérir de ses passions bourguignonnes, de ses
+ardeurs de libertés: les sophistes populaires, les pédants de <span class="pagenum">(p.035)</span>
+l'Université, ne lui disaient-ils pas que le joug étranger n'était
+qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de
+l'Angleterre une province française, qu'un changement de dynastie
+rendrait à la ville sa prospérité, son commerce, sa puissance? Les
+Parisiens, qui sont «de muable conseil et de légère créance,» se
+laissèrent prendre à ces déclamations: quand Jeanne d'Arc vint
+assiéger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange
+sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons,
+que les Armagnacs venaient pour détruire leur ville de fond en comble,
+ils firent une vigoureuse défense. La butte Saint-Roch, formée
+anciennement par des dépôts d'immondices, était alors couverte de
+moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit
+décider l'attaque de la porte Saint-Honoré (vers la rencontre des
+anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le
+boulevard et sondait le fossé de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse
+percée d'un trait d'arbalète; «et si point n'en désempara, ni ne s'en
+voult oncques tourner. Rendez-vous à nous tost, de par Jhesus!
+crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit
+possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit
+par trop parfonde.» A la fin, ses soldats l'enlevèrent malgré elle, et
+l'assaut, qui avait duré quatre heures, fut abandonné.</p>
+
+<p>Moins de quatre siècles après cet événement, un autre patron de la
+France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi
+les Parisiens dans les mêmes lieux: c'est dans cette partie de la rue
+Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch, que Napoléon mitrailla les
+bourgeois armés contre la Convention. Hélas! l'histoire de Paris est
+si féconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divisé la
+France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de
+bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu où
+nos pères ont donné leur vie. Quelle place n'a eu son combat, <span class="pagenum">(p.036)</span>
+quelle rue sa barricade, quel pavé son cadavre! Boues de l'antique Lutèce,
+de quel sang généreux n'avez-vous pas été perpétuellement abreuvées!</p>
+
+<p>Six ans après l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les
+Parisiens, réduits par la guerre, la famine et la peste aux dernières
+extrémités de la misère, et voyant que le duc de Bourgogne s'était
+réconcilié avec Charles VII pour chasser les étrangers, appelèrent
+eux-mêmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un
+marchand, Michel Lallier, entrèrent par la porte Saint-Jacques, aux
+acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et
+Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! «Bonnes gens, leur
+disait le connétable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous
+remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la
+maîtresse cité de son royaume: tout est pardonné.» Les Anglais se
+formèrent en trois colonnes pour étouffer la sédition et se dirigèrent
+sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent
+repoussés par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flèches et des
+pierres sur eux, et obligés de se réfugier à la Bastille, où ils
+capitulèrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il
+n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les
+Armagnacs fut de renverser une statue qui avait été élevée par les
+Bourguignons à Perrinet-Leclerc, auprès de sa maison: on fit de cette
+statue mutilée une borne qui existait encore dans le siècle dernier
+près de la rue de la Bouclerie.</p>
+
+<p>La ville, délivrée des Anglais, mais encore plus misérable et désolée,
+cacha ses ruines et ses haillons et s'efforça de paraître belle et
+<i>gorgiase</i>, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si égoïste, si
+insouciant, fut frappé de l'aspect effroyable que présentait la
+capitale, avec ses maisons demi-détruites, ses rues empestées, ses
+habitants hâves et décharnés; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais
+il pensa en lui-même qu'elle n'était plus à craindre, «et il la <span class="pagenum">
+(p.037)</span>
+quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il fût venu seulement pour
+la voir.» Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne
+séjournèrent que rarement à Paris et préférèrent les paisibles villes
+des bords de la Loire, les riants châteaux de Chinon, de
+Plessis-lès-Tours, d'Amboise, de Chambord, à la tumultueuse cité dont
+les souvenirs bourguignons et l'esprit démocratique les importunaient.
+Aussi, il fallut que Paris se rétablît tout seul de ses misères; mais
+l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre
+et sa vigueur, que sous le règne de Louis XI elle avait déjà deux cent
+mille habitants, et que ses alentours étaient aussi florissants
+qu'elle: «C'est la cité, dit Comines, que jamais je visse entourée de
+meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrédible que des
+biens qui y arrivent.»</p>
+
+
+<a id="toc037" name="toc037"></a>
+<h2>§ XI.<br><br>
+
+Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu'à Henri
+II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot,
+Villon.--Les confrères de la Passion.</h2>
+
+
+<p>Ce fut un bon temps pour la capitale que le règne du monarque qui fut
+si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint
+alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,
+son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne
+ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour
+moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans
+la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme
+eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit
+de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son
+conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il
+riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait
+surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les <span class="pagenum">(p.038)</span>
+échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque
+gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses
+affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. <i>Compère</i>, lui
+disait-on en le tirant par son pourpoint. <i>Compère</i>, répondait-il au
+plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à
+Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons
+de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les
+tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon
+échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le
+traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté.
+Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la
+<i>Grange-aux-Merciers</i>, et Louis en consacra le souvenir par une croix
+qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il
+n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul
+fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il
+prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il
+leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du
+connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il
+supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait
+fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de
+Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les
+cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et
+les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers,
+encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne
+police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant
+trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.»
+Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent
+des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de
+Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la
+première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <span class="pagenum">(p.039)</span>
+après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec
+l'enseigne significative du <i>Soleil d'Or</i>. Il augmenta les priviléges
+de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la
+Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui
+coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette
+fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi,
+qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des
+frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait
+sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: <i>A
+l'Abri-Cothier!</i> Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui
+firent mentir l'ambitieux rébus.</p>
+
+<p>Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de
+s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les
+créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent
+bâtis l'hôtel de la <i>cour des Comptes</i>, détruit par un incendie en
+1737; l'hôtel de la <i>Trémouille</i> ou des <i>Carneaux</i>, rue des
+Bourdonnais; l'hôtel de <i>Cluny</i>, aujourd'hui transformé en musée
+d'antiquités françaises; la <i>fontaine des Innocents</i>, les églises
+<i>Saint-Merry</i> et <i>Saint-Eustache</i>, l'<i>Hôtel-de-Ville</i>, le <i>vieux
+Louvre</i>, le <i>pont Notre-Dame</i>, etc. En ce même temps furent fondés le
+<i>Collége de France</i>, cinq autres colléges, les hospices des
+<i>Enfants-Rouges</i>, et des <i>Petites-Maisons</i>, etc. Sous François I<sup>er</sup>, la
+ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on
+y comprit les terrains appelés <i>Tuileries</i> et l'on ferma ce côté par
+un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes
+sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000
+livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards.
+La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize
+quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi:</p>
+
+<p>1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant <span class="pagenum">(p.040)</span>
+sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient
+le tribunal ou <i>présidial</i> du Châtelet, formé de vingt-quatre
+conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt,
+homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées
+à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville,
+qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des
+marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des
+approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau
+composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de
+vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize
+commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et
+deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq
+cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers,
+d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du
+guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des
+approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait
+deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les
+circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où
+assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les
+quarteniers, etc.</p>
+
+<p>Sous les règnes de Louis XII, de François I<sup>er</sup> et de Henri II, furent
+faits les règlements les plus importants pour l'administration de la
+ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux
+qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage,
+les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne
+devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité
+de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut
+défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents
+et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de
+vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et
+immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen <span class="pagenum">(p.041)</span>
+d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances
+très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les
+maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes;
+on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,
+contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en
+condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet.</p>
+
+<p>Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne
+administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se
+soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la
+ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister
+même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris
+n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs
+fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte
+presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de
+Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève,
+de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient
+chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes
+ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies
+de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à
+l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les
+laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,
+d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils
+s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient
+la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois
+tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet
+nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement
+avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères,
+défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées,
+pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans
+jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile, <span class="pagenum">(p.042)</span>
+les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de
+l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et
+jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette
+turbulente jeunesse.</p>
+
+<p>A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette
+époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son
+histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de
+Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut
+donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-C&oelig;ur
+dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon
+possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable
+de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il
+mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort,
+en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de
+l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant
+longtemps par tous les écoliers de l'<i>inclyte Lutèce</i><a id="footnotetag21"
+name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21">[21]</a>. Arbre,
+cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces
+<i>fagoteurs d'abus</i>, <i>caphards empantouflés</i>, <i>bazochiens mangeurs du
+populaire</i>, <i>usuriers grippeminauds</i>, <i>pédants rassotés</i>,» que notre
+Homère bouffon a fustigés dans ses «<i>beaux livres de haulte graisse,
+légiers au pourchas et hardis à la rencontre</i>.» Amyot a demeuré dans
+une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près
+de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps
+de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement
+pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre
+lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou <span class="pagenum">(p.043)</span>
+commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de
+valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de
+France, pour avoir <i>translaté</i>, dans un français naïf et gracieux, les
+vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a
+habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une
+maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la
+fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que
+furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait
+changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée.
+Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,
+passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente
+ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?</p>
+
+<p>A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons
+ajouter «<i>ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la
+Magdeleine et de la Mulle,</i>» dont parle Rabelais. C'est là que
+«<i>cauponisait</i>» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et
+libertin, quand, après avoir dérobé quelque «<i>repue franche</i>» aux
+rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la <i>blanche savatière</i> ou
+la <i>gente saucissière</i> du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe:</p>
+
+<p class="quotega">
+Ne suis-je badaud de Paris,<br>
+De Paris, dis-je, auprès Pontoise?</p>
+
+<p>Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé
+dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en
+face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par
+Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des
+gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.</p>
+
+<p>C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du
+théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé
+une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux <span class="pagenum">
+(p.044)</span>
+<i>mystères</i> de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par
+privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues
+Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent
+la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à
+la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait <i>sotties</i>. Enfin, à la
+même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains
+jours solennels, dans la grande salle du Palais, des <i>moralités</i> ou
+farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces
+divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion,
+pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec
+leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité
+pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une
+telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient
+abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel
+d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils
+firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du
+Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes
+et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer
+des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine
+de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de
+Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de
+l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges
+ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.</p>
+
+
+<a id="toc044" name="toc044"></a>
+<h2>§ XII.<br><br>
+
+Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les
+barricades de 1588.</h2>
+
+
+<p>Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient
+la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être
+oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon <span class="pagenum">(p.045)</span>
+de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles;
+Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les
+révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de
+sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de
+l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises,
+aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions
+municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence
+publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le
+catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les
+jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi,
+quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils
+aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs
+pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les
+regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne
+songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du
+Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers
+allumés par François I<sup>er</sup> et Henri II aux halles, à la Grève, sur
+toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur,
+de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le
+vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de
+Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et
+ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La
+tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé
+personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des
+Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait
+Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des
+rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent,
+vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.»</p>
+
+<p>Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans
+laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque <span class="pagenum">(p.046)</span>
+tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue,
+une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins
+pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris
+pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots
+populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité
+de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur
+l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux
+sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant
+de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs
+révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette
+existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée:
+aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et
+envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son
+impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses
+habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et
+colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en
+Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant
+inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet
+avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera
+plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique<a id="footnotetag22"
+name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22">[22]</a>.» Et
+néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la
+noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que
+Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer
+une influence prépondérante sur tout le royaume.</p>
+
+<p>La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <span class="pagenum">(p.047)</span>
+armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le
+duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants
+furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des
+pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement
+avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État
+aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand
+elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au
+visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient,
+depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut
+envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle
+résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en
+mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de
+prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans
+cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues,
+les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons
+dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des
+bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes,
+égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des
+pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on
+massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés
+tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de
+six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise
+d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait
+des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La
+rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour
+de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.
+L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des
+Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le
+collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il
+sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira <span class="pagenum">(p.048)</span>
+des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se
+sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir
+le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève
+le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre.</p>
+
+<p>Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La
+royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba,
+par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances
+et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une
+assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége
+Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle
+enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des
+Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la
+ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les
+milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé,
+inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions.
+D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et
+les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les
+mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies,
+les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre
+côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des
+quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des
+sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications
+furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence
+de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était
+déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace
+du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il
+ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et
+de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des
+libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire,
+à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens <span class="pagenum">(p.049)</span>
+savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert
+l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la
+chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que
+le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité
+aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection
+enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la
+tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère
+Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI.
+L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de
+l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et
+l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint
+de relâcher les deux curés.</p>
+
+<p>Cependant une grande conspiration avait été faite pour mettre le
+gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et
+fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc
+de Guise: il arrive. Quelle fête que son entrée dans Paris! on baisait
+ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets
+à ses vêtements. Il va visiter la reine Catherine en son hôtel
+d'Orléans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal
+à tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison,
+l'ancien hôtel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes
+suisses et gardes françaises, entrent dans la ville par la porte
+Saint-Honoré, occupent les places et les ponts, menacent et raillent
+les Parisiens, disant «qu'aujourd'hui le roi serait le maître et qu'il
+n'était femme ou fille de bourgeois qui ne passât par la discrétion
+d'un Suisse.» Le peuple se soulève; alors la grande ville prit cette
+figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler
+le trône: l'&oelig;il en feu, les bras nus, échevelée, déguenillée, pâle de
+fureur, s'armant de tout, remuant les pavés, élevant des barricades,
+sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la <span class="pagenum">(p.050)</span>
+poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la
+transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la liberté! La
+révolte éclata à la place Maubert, dirigée par les prédicateurs et les
+écoliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du
+Châtelet et de l'Hôtel-de-Ville, et vint planter sa dernière barricade
+devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces
+profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces
+églises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des
+arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prières,
+des moines, des enfants; de toutes les fenêtres pleuvaient balles,
+pierres, exhortations, imprécations. Les Suisses, poussés, battus,
+égorgés surtout au Marché-Neuf, demandèrent grâce, se laissèrent
+prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrés de leur
+victoire, avaient résolu d'aller «quérir frère Henri de Valois dans
+son Louvre;» mais celui-ci, épouvanté, en sortit comme pour aller aux
+Tuileries, qu'on commençait à bâtir; arrivé à la porte Neuve (située
+près de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du
+Carrousel), il monta à cheval et se sauva. Les bourgeois, qui
+gardaient la porte de Nesle, de l'autre côté de la rivière, tirèrent à
+lui et à son escorte des coups d'arquebuse: «Il se retourna vers la
+ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude,
+perfidie et lâcheté, quelques propos d'indignation, et jura de n'y
+rentrer que par la brèche.»</p>
+
+<p>La capitale se trouva dès lors affranchie de l'autorité royale; et
+sous un gouvernement municipal tout démocratique, avec un prévôt des
+marchands qui descendait, dit-on, d'Étienne Marcel, avec des échevins,
+des quarteniers, des colonels de métiers tout dévoués à la Ligue, elle
+devint, pendant six ans, le centre de la république catholique. Aussi
+montra-t-elle pour la défense de sa foi une exaltation qui touchait à
+la fois à l'héroïsme et à la folie. La nouvelle de la mort des Guises,
+assassinés à Blois, lui arriva pendant les fêtes de Noël, à <span class="pagenum">(p.051)</span>
+l'heure où le peuple encombrait les églises: l'explosion de sa douleur
+fut presque incroyable. Famille, affaires privées, intérêts mondains,
+tout fut oublié; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des
+jeûnes, des deuils, des cérémonies funèbres en l'honneur des martyrs;
+on vivait dans les rues, dans les églises, dans l'Hôtel-de-Ville; on ne
+s'occupait que d'apprêts de guerre, de prédications et de processions.
+«Le peuple étoit si enragé, dit un contemporain, qu'il se levoit
+souvent de nuit et faisoit lever les curés et prêtres des paroisses
+pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les
+bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la première
+voix aux conseils et assemblées d'État et donnoient la loy à tous ceux
+qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualité, qui
+n'osoient tousser ni grommeler devant eux.»</p>
+
+<p>Les Seize entrèrent dans le conseil municipal; la Sorbonne déclara le
+roi déchu du trône; le peuple abattit ses armoiries, fit disparaître
+partout les insignes de la royauté, détruisit les mausolées
+magnifiques que Henri avait fait élever par Germain Pilon dans
+l'église Saint-Paul à trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours
+des comptes et des aides, furent purgés de leurs membres royalistes,
+que l'on mena du Palais à la Bastille, au milieu des huées de la
+populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonnés
+comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille
+hommes pour la défense des remparts. Enfin, un gouvernement
+provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut créé pour toute la
+France: il siégea à Paris, fut principalement composé d'hommes du
+peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter
+l'hôtel du Petit-Musc, ancienne maison de l'hôtel Saint-Paul, qui prit
+alors le nom de son nouveau maître.</p>
+
+<p>Henri III s'unit aux protestants et vint assiéger Paris. «Ce serait
+grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, où il avait <span class="pagenum">
+(p.052)</span>
+placé son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle
+ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont
+dedans. C'est le c&oelig;ur de la Ligue; c'est au c&oelig;ur qu'il faut la
+frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop
+gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir,
+ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques.
+Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes
+murailles, mais seulement la place où tu auras été!» Les Parisiens
+répondirent à ces menaces par un coup de poignard: un dominicain,
+Jacques Clément, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes
+accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de <i>Te Deum</i>, de
+caricatures grossières, de danses sauvages, de chansons sanglantes!
+Toute la ville se porta à l'hôtel de la duchesse de Montpensier, rue
+du Petit-Bourbon, pour y bénir une malheureuse paysanne, mère du
+meurtrier!</p>
+
+
+<a id="toc052" name="toc052"></a>
+<h2>§ XIII.<br><br>
+
+Siége et prise de Paris par Henri IV.</h2>
+
+
+<p>Henri IV leva le siége de Paris; puis, après le combat d'Arques, il
+fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les
+livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris
+et massacrés près de la foire Saint-Germain. Ce fut par le
+Pré-aux-Clercs que les royalistes arrivèrent, et ils s'emparèrent même
+de la porte de Nesle; mais, étant peu nombreux et voyant la ville tout
+en armes, ils se retirèrent.</p>
+
+<p>Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie
+frénétique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur
+et de courage, sans que des souffrances inouïes pussent vaincre son
+inébranlable résolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On
+sait quel horrible siége elle eut à supporter, quel héroïsme elle <span class="pagenum">(p.053)</span>
+y déploya, comment la famine y fit périr trente mille personnes, comment
+ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mangé les chiens et
+les chevaux, brouté l'herbe des rues et fait du pain avec des os de
+morts, se traînait encore sur les remparts pour arquebuser les
+hérétiques, ou dans les églises pour entendre les exhortations de ses
+moines. Les moines étaient les maîtres de la ville; mais aussi, mêlés
+sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on
+les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, «la
+pertuisane sur l'épaule et la rondache pendue au col,» mais gardant
+les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb
+des églises et leurs cloches<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23">[23]</a>.
+Les royalistes ont cherché vainement
+à rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux était plutôt du
+côté de ce prince qui, pour être roi d'un peuple qui le repoussait et
+dont il fut en définitive obligé de subir la volonté, exposait ce
+peuple à des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire.
+Aussi, les Parisiens n'oublièrent jamais le siége de leur ville;
+malgré ses grandes qualités et son bon gouvernement, ils conservèrent
+une haine implacable au roi qui les avait torturés pour régner sur
+eux; ils la lui témoignèrent horriblement par dix-sept tentatives
+d'assassinat.</p>
+
+<p>L'arrivée d'une armée espagnole délivra la capitale. Henri IV fut
+défait à la bataille de Lagny et forcé de se retirer dans les <span class="pagenum">(p.054)</span>
+provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de désespoir sur
+Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle
+et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversèrent la
+première échelle des assaillants et jetèrent l'alarme. Les Jésuites et
+autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins,
+accoururent et les royalistes furent repoussés.</p>
+
+<p>Cependant Paris, épuisé par sa résistance, commençait à pencher vers
+la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les
+milices sous les armes, fermèrent les rues, enveloppèrent le
+Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans
+une salle du Châtelet; puis ils s'emparèrent de tous les pouvoirs.
+Mayenne, qui se voyait menacé par eux, leur résista par la force, et,
+aidé des modérés, il fit pendre quatre de ces redoutés tribuns dans la
+salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte
+de la Ligue: avec les Seize tombèrent l'exaltation et la fureur du
+peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut disposée à une
+transaction. Les États généraux furent assemblés à Paris; mais ils se
+montrèrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculisés par la
+<i>Satire Ménippée</i>, &oelig;uvre piquante d'écrivains royalistes, qui se
+réunissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfèvres. Enfin,
+Henri IV s'étant converti, les trahisons commencèrent: le duc de
+Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une
+nuit obscure, se présenta à la porte Neuve, celle par laquelle le
+dernier Valois était sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que
+les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. Les troupes royales filèrent
+sans bruit par les rues et s'emparèrent, en dispersant quelques
+groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les
+habitants stupéfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent
+repoussés à coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu
+que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y <span class="pagenum">
+(p.055)</span>
+entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu'à quatre
+fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le
+peuple étant échauffé, son armée ne fût taillée en pièces «dans cette
+speloncque de bestes farouches;» enfin, il entra, protégé, serré,
+escorté par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit
+des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence
+morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Châtelets, du Palais,
+négocia pour faire évacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le
+quartier Saint-Martin, et enfin, maître de la ville, put se dire roi
+de France.</p>
+
+
+<a id="toc055" name="toc055"></a>
+<h2>§ XIV.<br><br>
+
+Tableau de Paris sous Henri IV.</h2>
+
+
+<p>Ce fut la fin de la république parisienne: on modifia ses institutions
+municipales; on changea ses magistrats et ses curés; on chassa, on
+persécuta prédicateurs, écrivains, chefs des milices; le roi se
+déclara gouverneur de Paris. La ville se rétablit lentement de ses
+souffrances. «Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons
+entières et sans ruines; elles étoient la plupart inhabitées; le pavé
+des rues était à demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons
+des faubourgs étaient toutes rasées; il n'y avait quasi un seul
+village qui eût pierre sur pierre, et les campagnes étoient toutes
+désertes et en friche.» Une maladie épidémique, suite de tant de
+souffrances, vint mettre le comble aux misères de la ville, mais elle
+n'empêcha pas la nouvelle cour de faire des fêtes. «Pendant qu'on
+apportoit, dit l'Estoile, à tas de tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les
+pauvres membres de J.-C. si secs et si atténués, qu'ils n'étoient pas
+plutost entrés qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y
+mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient à 45 écus le plat,
+avec les collations magnifiques à trois services.» De plus, les <span class="pagenum">(p.056)</span>
+guerres civiles avaient engendré une multitude d'aventuriers, de
+pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des
+Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des
+princes, jetaient continuellement le désordre dans les rues; on
+n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. «Chose
+étrange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se
+commettent avec impunité des voleries et brigandages tout ainsi que
+dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultères, puteries,
+empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si fréquens à
+Paris, à la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, même au
+Palais, où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et lustre de
+cet ancien sénat.» A cette époque, aucune rue n'était encore éclairée
+pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison après le coucher du
+soleil; les lieux de plaisir, théâtres, cabarets, devaient être fermés
+dans l'hiver à quatre heures. De plus, Paris était à peine pavé, et
+les voies les plus fréquentées semblaient des cloaques ou des
+fondrières: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de
+promenoirs. Enfin, une autre cause de désordre était l'humeur
+batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient
+journellement la ville et qui se battaient en duel derrière les murs
+des Chartreux, près du moulin Saint-Marcel, au Pré-aux-Clercs; en
+moins de quinze ans, quatre mille nobles périrent dans ces combats
+privés, et sept mille lettres de grâce pour homicide furent accordées.
+Cependant le gouvernement nouveau s'efforça de rétablir l'ordre en
+réorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le
+Parlement, le Châtelet et les autres justices séculières et
+ecclésiastiques se montrèrent aussi vigilants qu'impitoyables pour
+tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on
+exposait à la croix du Trahoir, à la place de Grève, au pilori des
+halles; les prisons du Châtelet, de la Conciergerie, du For-l'Évêque,
+de l'Officialité, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de <span class="pagenum">(p.057)</span>
+Saint-Germain-des-Prés, étaient constamment remplies. Henri IV n'usait
+de son droit de grâce pour personne; il défendit le duel sous peine de
+mort.</p>
+
+<p>Malgré les guerres civiles, quelques édifices avaient été entrepris
+sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le goût éclairé de
+leur aïeul: c'était d'abord le château des <i>Tuileries</i>, commencé par
+Catherine de Médicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'étaient
+encore la <i>galerie du Louvre</i>, l'<i>Arsenal</i>, le <i>Pont-neuf</i>, etc.;
+c'étaient enfin le couvent des <i>Jésuites</i> de la rue Saint-Antoine, les
+couvents des <i>Capucins</i> et des <i>Feuillants</i> de la rue Saint-Honoré,
+etc. Henri IV, qui se garda bien de séjourner ailleurs que dans sa
+capitale, s'efforça de lui rendre quelque lustre par des bâtiments;
+aidé du prévôt des marchands, François Miron, il fit continuer
+l'Hôtel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries,
+construire la <i>place Dauphine</i> et agrandir l'île de la Cité, commencer
+la <i>place Royale</i> sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit
+des quais, des abreuvoirs, des égouts; on renouvela les règlements sur
+le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les étalages des
+marchands; on confia même la grande voirie à la vigilance de Sully;
+enfin, l'on élargit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut
+entreprise pour ouvrir une première communication avec le bourg qui
+s'était formé autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et surtout
+avec la foire Saint-Germain, qui devint alors très-populaire<a id="footnotetag24"
+name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24">[24]</a>. Le
+quartier du <i>Marais</i> fut commencé sur des terrains mis en culture
+potagère, et Paris eut pour la première fois des rues droites, <span class="pagenum">(p.058)</span>
+larges, appropriées aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout
+à l'usage des coches. On construisit le quai des <i>Orfèvres</i>, la rue de
+<i>Harlay</i>, ainsi que l'hôtel du premier président au Parlement de
+Paris: c'est là qu'ont habité les Harlay, les Molé, les Lamoignon,
+noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine
+de science et d'austérité, la gloire la plus pure de l'ancienne
+monarchie. On établit à Chaillot la manufacture de tapis de la
+<i>Savonnerie</i>, aujourd'hui réunie aux Gobelins, un hospice de soldats
+invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hôpital
+<i>Saint-Louis</i>, qui a traversé deux siècles et demi sans subir de
+transformations. On fonda les couvents des <i>Franciscains</i> de Picpus,
+aujourd'hui détruit, des <i>Récollets</i>, aujourd'hui transformé en
+hospice des Incurables, des <i>Petits-Augustins</i>, sur l'emplacement
+duquel est l'école des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli
+y demeurait et y avait amassé «cent canons, de quoi armer quinze mille
+hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de
+poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous
+ingrédiens et drogues, disait-il, propres à médiciner les plus
+fascheuses maladies de l'État. «On sait que ce fut en allant à
+l'Arsenal que Henri IV fut assassiné dans la rue de la Féronnerie.</p>
+
+<p>Grâce à ces constructions, à ces embellissements, grâce aux plaisirs
+dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d'être le centre et le
+théâtre, grâce à l'industrie et au commerce développés, par le luxe de
+la cour, grâce au grand mouvement littéraire du XVII<sup>e</sup> siècle qui
+commençait, Paris devint, peu de temps après les guerres civiles, un
+séjour de délices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette
+ville vingt ans auparavant: «Paris a mon c&oelig;ur dèz mon enfance, et
+m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis
+d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur
+mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à <span class="pagenum">
+(p.059)</span>
+ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité, grande en
+peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et
+incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la
+France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse
+loing nos divisions<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25">[25]</a>!»</p>
+
+
+
+
+<a id="toc059" name="toc059"></a>
+<h2>§ XV.<br><br>
+
+Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal
+et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses.
+--Promenades et théâtres.</h2>
+
+
+<p>Pendant le règne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun
+rôle politique: il n'avait rien à voir aux misérables révoltes de la
+noblesse contre la royauté, mais il en souffrait et en parlait. «Il
+n'y a, dit une farce de l'hôtel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit
+frère coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengère
+qui ne se mêle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs
+au coin des rues font des panégyriques et des invectives; l'un loue M.
+d'Espernon, l'autre le blâme, etc.» Aussi la ville éprouva une grande
+émotion à la mort du maréchal d'Ancre, quand les valets des princes
+excitèrent la populace à brûler son cadavre et à piller son bel hôtel
+de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de pitié les
+échafauds dressés pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles
+ouvertes pour les Châteauneuf et les Bassompierre; <i>les petits, qui ne
+portent pas d'ombre</i>, n'avaient rien à craindre du terrible Richelieu;
+et la bourgeoisie ne pouvait que gagner à l'agrandissement du pouvoir
+royal. En effet, sous ce règne, elle jouit d'une grande prospérité,
+et, grâce au luxe des seigneurs, à l'accroissement de la population,
+aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des <span class="pagenum">(p.060)</span>
+lumières, un orgueil qui lui inspirèrent, quelques années plus tard,
+la pensée de prendre part au gouvernement de l'État. Mais elle n'en
+montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet
+égoïsme, ce manque de zèle pour la chose publique, qui, tant de fois,
+lui ont été reprochés. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager
+dans la guerre de Trente Ans, et, dès l'entrée, elle y avait éprouvé
+des revers: les Espagnols avaient passé la frontière et pénétré
+jusqu'à l'Oise. La terreur se répandit dans Paris, et en même temps
+des cris de fureur éclatèrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre.
+«Lui qui étoit intrépide, disent les Mémoires de Montglat, pour faire
+voir qu'il n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena
+sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» Il
+harangua les groupes et excita la population ou à prendre les armes,
+ou à donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement
+des hommes parmi le peuple<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26">[26]</a>,
+mais point d'argent chez les bourgeois;
+et l'Hôtel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque
+maison et chaque boutique. «Ce sont affaires de princes,» disaient les
+bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes
+qu'elles fussent, et ils n'avaient que des malédictions pour elles,
+parce qu'elles amenaient de nouvelles levées de subsides. Ainsi, la
+guerre de Trente Ans, gloire éternelle de Richelieu et de Mazarin, qui
+a établi la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore
+aujourd'hui, n'a valu à ces deux ministres que des haines, des
+exécrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et
+finalement elle a été la cause de la révolte de la Fronde<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27">[27]</a>. La
+bourgeoisie, dans l'ancien régime, n'avait guère que l'amour de <span class="pagenum">(p.061)</span>
+sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui
+ne s'est complétement développé chez elle qu'avec la révolution.</p>
+
+<p>Sous le ministère de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et
+commença à devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut
+construite avec fossés, bastions et courtines plantés d'arbres pour
+remplacer la vieille muraille d'Étienne Marcel; de la porte
+Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline,
+Beauregard, des Jeûneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les
+Tuileries et leur jardin; à son extrémité, près de la Seine, fut
+élevée une porte élégante, dite de la <i>Conférence</i> (près du pont de la
+Concorde). Des quartiers nouveaux furent bâtis: le <i>Marais</i>, l'<i>île
+Saint-Louis</i>, la <i>butte Saint-Roch</i>, la <i>rue Richelieu</i>, le
+<i>Pré-aux-Clercs</i>, ou <i>faubourg Saint-Germain</i>, etc.--Le <i>Menteur</i>, de
+Corneille, en parle en ces termes:</p>
+
+<p class="quotega">
+<span class="smallcap">DORANTE</span>.<br><br>
+
+ Paris semble à mes yeux un pays de romans;<br>
+ J'y croyois ce matin voir une île enchantée (<i>l'île Saint-Louis</i>):<br>
+ Je la laissai déserte et la trouve habitée.<br>
+ Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,<br>
+ En superbes palais a changé ces buissons.<br><br>
+
+<span class="smallcap">GÉRONTE</span>.<br><br>
+
+ Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:<br>
+ Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses,<br>
+ Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal<br>
+ Aux superbes dehors du Palais-Cardinal;<br>
+ Toute une ville entière avec pompe bâtie<br>
+ Semble d'un vieux fossé par miracle sortie.</p>
+
+<p>Les seigneurs appelés à Paris par les fêtes de la cour, bâtirent <span class="pagenum">(p.062)</span>
+dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen âge, de ces
+fortes maisons qui ressemblaient à des citadelles, mais de riches
+hôtels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques,
+dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies
+seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortége de
+domestiques inutiles, souvent inconnus à leur maître; enfin, où l'on
+ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et
+facile. Ainsi furent construits, en moins d'un siècle, les grands
+hôtels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues
+du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres
+voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle,
+Saint-Dominique, de l'Université, etc. Que d'événements, de plaisirs,
+de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque
+toutes détruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si
+célèbres, témoins de tant de galanteries, d'entretiens délicats,
+d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues
+amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations
+élégantes, fêtes splendides, esprit, grâce, valeur, où êtes-vous?</p>
+
+<p class="quotega">
+Où sont-ils? vierge souveraine!<br>
+Mais où sont les neiges d'antan?</p>
+
+<p>La plus illustre de ces maisons du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle était l'hôtel de
+<i>Rambouillet</i>, situé dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui
+détruite<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28">[28]</a>,
+et par laquelle commence l'histoire si curieuse des
+salons de Paris. Les grâces et la vertu de la marquise de Rambouillet,
+cette <i>déesse d'Athènes</i>, ainsi que l'appelle mademoiselle de
+Montpensier, l'esprit et la beauté de sa fille, la <i>divine</i> Julie
+d'Angennes, attirèrent dans cet hôtel, «véritable palais d'honneur,»
+suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beauté,
+le rang, les dignités, l'enjouement, le savoir, «tout ce qu'il y <span class="pagenum">(p.063)</span>
+avoit, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus
+poli parmi les beaux esprits.»--«Cet hôtel étoit, ajoute Saint-Simon,
+une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de science, et le
+rendez-vous de ce qui étoit le plus distingué en condition et en
+mérite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
+avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation
+des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
+sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen.» C'est là que naquit
+cet art de la conversation qui a été, pendant près de deux siècles,
+l'une des gloires de la France, qui donna à Paris le sceptre
+incontesté du goût, de l'esprit, de la civilisation, et dont les
+traditions ne se sont effacées que dans le matérialisme de nos m&oelig;urs
+nouvelles. On y vit successivement ou à la fois les personnages les
+plus éminents de l'époque, le cardinal de Richelieu, le prince de
+Condé, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de
+Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture,
+Saint-Évremond, Ménage, Pelisson, mademoiselle de Scudéry, mesdames de
+Sablé, de Sévigné, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et
+Bossuet son premier sermon. On sait comment «ce cercle choisi de
+personnes des deux sexes liées par la conversation et par un commerce
+d'esprit,» après avoir eu la plus grande, la plus délicate influence
+sur les m&oelig;urs de la haute société, sur le goût, sur les lettres
+françaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la
+pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molière.</p>
+
+<p>Dans le même temps s'élevaient des monuments qui ont subi bien des
+révolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le
+palais du <i>Luxembourg</i>, construit par Marie de Médicis, et qui a vu
+tant d'habitants différents! Palais du Directoire, où mourut la
+République; palais du Sénat, où mourut l'empire; palais de la <span class="pagenum">(p.064)</span>
+chambre des pairs, où moururent la Restauration, le gouvernement de
+1830 et la pairie elle-même! Ensuite, c'est le <i>Palais-Cardinal</i> ou
+<i>Palais-Royal</i>, bâti de 1630 à 1636 par Richelieu, qui le légua à la
+couronne, et d'où Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde.
+Enfin, c'est l'abbaye du <i>Val-de-Grâce</i>, bâtie par Anne d'Autriche,
+dont le dôme a été peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un
+hôpital militaire.</p>
+
+<p>D'autres constructions attestent la prospérité de la ville et la
+sollicitude du gouvernement: c'est l'<i>acqueduc d'Arcueil</i>, qui amène
+les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la
+rive gauche; c'est la fondation du <i>Jardin des Plantes</i>, la plantation
+du <i>Cours-la-Reine</i>, la reconstruction de l'église <i>Saint-Roch</i>, de
+l'église <i>Saint-Eustache</i>, du portail <i>Saint-Gervais</i>, etc. Les
+fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacèrent de
+couvrir le quart de la ville: notre siècle, incrédule et positif, en a
+fait justice avec son dédain ordinaire pour le passé. Ainsi, les
+<i>Minimes</i> de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les
+<i>Jacobins</i> du faubourg Saint-Germain, le Musée d'artillerie; les
+<i>Capucins</i> de la rue Saint-Jacques, un hôpital; les <i>Oratoriens</i> du
+Père de Bérulle et les <i>Filles de la Visitation</i> de la mère de
+Chantal, deux temples protestants; les <i>Filles de la Madeleine</i>, une
+prison; les <i>Filles de Sainte-Élisabeth</i>, des écoles; les
+<i>Chanoinesses du Saint-Sépulcre</i>, un magasin de fourrages;
+<i>Port-Royal</i> de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus
+chrétiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent
+des <i>Bénédictins</i>, d'où sont sortis l'<i>Art de vérifier les dates</i>, la
+collection des <i>Scriptores rerum gallicarum</i>, et tant d'autres trésors
+d'érudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face
+en terre, il y a une rue! A la place du couvent des <i>Filles du
+Calvaire</i>, dont le père Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la
+place du couvent des <i>Jacobins</i> de la rue Saint-Honoré, où <span class="pagenum">(p.065)</span>
+s'assemblèrent les terribles révolutionnaires qui en ont pris le nom,
+est un marché! A la place du couvent des <i>Filles Saint-Thomas</i> est la
+Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un écu!</p>
+
+<p>Paris présentait alors un aspect très-pittoresque: les monuments du
+moyen âge s'y mêlaient aux édifices modernes, les palais italiens aux
+églises gothiques, les tours féodales aux colonnes grecques. Le peuple
+s'entassait dans la vieille ville, dans la Cité, les quartiers
+Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: là étaient le
+commerce, l'industrie, les tribunaux, les colléges; dans les quartiers
+neufs étaient les larges rues, les riches hôtels, la noblesse et le
+grand monde. D'ailleurs, la police n'était ni plus habile ni plus
+vigilante que sous les règnes précédents: point de lumières pendant la
+nuit, peu de pavés, point d'égouts, partout des tas de boue et
+d'ordures. «Heureusement, comme disent les <i>Précieuses ridicules</i>, on
+avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de
+la boue et du mauvais temps<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29">[29]</a>.»
+Malgré les arrêts du Parlement,
+malgré les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les <span class="pagenum">(p.066)</span>
+mendiants valides, les soldats débandés continuaient à être maîtres
+des rues. On les livra vainement à la justice sommaire et souvent
+barbare du Châtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices;
+on fit vainement des ordonnances sur les hôtelleries, les maisons de
+jeu et de débauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol,
+la mendicité, la truanderie continuèrent à faire vivre le dixième de
+la population parisienne, et les aventures, les déguisements, les
+tours des filous, à être l'objet principal des conversations, de la
+terreur et de la curiosité des bourgeois.</p>
+
+<p>Aux désordres causés par tous ces vagabonds s'ajoutaient les <i>raffinés
+d'honneur</i>, duellistes à outrance et par dés&oelig;uvrement, ayant sans
+cesse l'épée à la main, battant le pavé, hantant les tavernes,
+rodomonts et bravaches, dont les comédies se moquaient vainement et
+que Richelieu seul parvint à contenir en faisant décapiter le plus
+fameux d'entre eux, le comte de Bouteville.</p>
+
+<p>Il n'y avait encore que peu de promenades, encore étaient-elles
+réservées à la cour et au grand monde: c'étaient le Cours-la-Reine, le
+jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des
+Tuileries, où un valet de chambre du roi, nommé Renard, avait établi
+un cabaret élégant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux
+et de meubles précieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute
+la noblesse fréquentait, et qui fut le théâtre de nombreuses aventures
+joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire était le
+Pont-Neuf, qui se trouvait encombré de marchands, de charlatans, de
+chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'était là
+que Mondor vendait son miraculeux orviétan, Tabarin débitait ses
+folies goguenardes, maître Gonin faisait ses tours de gobelets,
+Brioché montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes
+en parle Bertaud dans sa <i>Ville de Paris</i>:</p>
+
+<p class="quotega"><span class="pagenum">(p.067)</span>
+
+ Pont-Neuf, ordinaire théâtre<br>
+ Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre;<br>
+ Séjour des arracheurs de dents,<br>
+ Des fripiers, libraires, pédants,<br>
+ Des chanteurs de chansons nouvelles,<br>
+ D'entremetteurs de demoiselles,<br>
+ De coupe-bourses, d'argotiers, etc.</p>
+
+<p>Cette époque est aussi celle des beaux jours de la foire
+Saint-Germain, immense bazar composé de neuf rues couvertes et de
+trois cent quarante loges, où se vendaient, pendant deux mois, les
+produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins,
+etc.; où se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout
+genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple
+y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masquée et
+déguisée, sans suite ou avec des <i>grisons</i>, c'est-à-dire des valets
+vêtus de gris. «Les amants les plus rusés, dit un contemporain, les
+filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule
+continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulières en fait de
+vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus.» La
+foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence
+à cette époque, l'honneur d'avoir été le berceau de l'opéra comique et
+du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste.</p>
+
+<p>En ce temps, les théâtres commencèrent à prendre une forme régulière
+et à devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrères de la
+Passion et les Enfants-sans-Souci étaient encore, à la fin du seizième
+siècle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le théâtre
+accidentellement et seulement les jours de fêtes; mais bientôt ils
+cédèrent leur privilége à une troupe régulière de comédiens, qui
+prirent le titre de <i>comédiens du roi</i>; alors le <i>Théâtre-François</i>
+commença. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pièces,
+tragédies, comédies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les
+frais de ce théâtre; il fut aidé par les <i>prologues drolatiques</i> <span class="pagenum">(p.068)</span>
+de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les
+railleries malignes et obscènes amusaient la populace. Un nouveau
+théâtre fit bientôt concurrence à celui de l'hôtel de Bourgogne: ce
+furent les comédiens <i>italiens</i> ou <i>bouffons</i> qui s'établirent d'abord
+dans la rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent, puis dans la vieille
+rue du Temple, où ils prirent le nom de troupe du <i>Marais</i>. Là
+brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant
+près d'un siècle, ont eu le talent d'amuser nos pères avec de grosses
+farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dégoûtés. A ces théâtres
+il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu:
+c'est là que le cardinal fit jouer <i>Mirame</i>; c'est là que, en 1636,
+parut le <i>Cid</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30">[30]</a>.</p>
+
+<p>Six ans auparavant était née assez bourgeoisement, dans la rue
+Saint-Denis, chez l'<i>illustre</i> Conrart, l'<i>Académie française</i>. Ce
+n'était alors que l'obscure réunion de sept ou huit beaux esprits
+«qui, dit Pélisson, s'entretenoient familièrement, comme ils eussent
+fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires,
+de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-là
+comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la
+liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans
+autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout <span class="pagenum">
+(p.069)</span>
+ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux
+et de plus charmant<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31">[31]</a>....»--«Dans
+cette école d'honneur, de politesse
+et de savoir, dit l'abbé de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point
+accroire; l'on ne s'entêtoit point de son prétendu mérite; l'on n'y
+opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit
+avec altercation et aigreur; les défauts étoient repris avec douceur
+et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission<a id="footnotetag32" name="footnotetag32">
+</a><a href="#footnote32">[32]</a>...» En
+1635, Richelieu se fit le protecteur de cette réunion et l'érigea en
+Académie française, en la chargeant «pour que rien ne manquât à la
+félicité du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue
+française que tous nos voisins parleront bientôt, si nos conquêtes
+continuent comme elles ont commencé.»</p>
+
+
+
+<a id="toc069" name="toc069"></a>
+<h2>§ XVI.<br><br>
+
+Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg
+Saint-Antoine.</h2>
+
+
+<p>Les troubles de la Fronde marquent une époque importante dans
+l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses libertés
+municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui
+disparurent dans la grande unité monarchique de Louis XIV. Les causes
+de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entrée sur les
+denrées, une taxe mise sur les maisons bâties au delà de l'enceinte de
+la ville, impôts qui s'ajoutaient aux impôts innombrables qu'inventait
+chaque jour le cardinal Mazarin, «ce pantalon sans foi, cet escroc
+titré, ce comédien à rouge bonnet,» ainsi que l'appelle le frondeur
+Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause <span class="pagenum">(p.070)</span>
+réelle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et
+acteurs de ces troubles, le désir très-ardent, très-raisonné de secouer
+l'arbitraire ministériel, de prendre part au gouvernement, de faire ce
+que faisaient à la même époque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam,
+de Genève. «Le monde est bien débêté, Dieu merci!» dit Guy Patin. Et
+ce mot exprime l'esprit de fierté et d'indépendance de la haute
+bourgeoisie, sa confiance dans ses lumières, l'humeur républicaine
+qu'elle devait à ses fortes études, à son commerce passionné avec
+l'antiquité, à ses tendances protestantes, à ses vivres sympathies
+pour les doctrines du jansénisme<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33">[33]</a>.
+Enfin dans les grands changements
+qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des réformes,
+guider et éclairer les provinces, se faire chef de l'État.</p>
+
+<p>Le Parlement, qui était l'âme de la bourgeoisie, commença l'attaque
+«contre le mauvais ménage de l'administration» en refusant
+l'enregistrement des nouveaux impôts et en demandant des réformes qui
+déchiraient le voile qui couvre le mystère de l'État,» et changeaient
+la forme du gouvernement. La cour, après de longs débats, résolut de
+briser les résolutions séditieuses de la magistrature par un acte de
+vigueur. Elle fit arrêter (23 août 1648), dans sa maison de la rue
+Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme médiocre que ses
+déclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette
+nouvelle, la foule s'émeut; on veut arracher Broussel à ses gardes;
+les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoulées jusqu'au
+Palais-Cardinal. Le maréchal de la Meilleraye, dans la rue
+Saint-Honoré, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage
+dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris<a id="footnotetag34" name="footnotetag34">
+</a><a href="#footnote34">[34]</a>, <span class="pagenum">(p.071)</span>
+essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est
+renversé d'un coup de pierre et menacé de mort. Il court au
+Palais-Royal pour demander la liberté de Broussel: on l'accueille par
+des railleries; il se met à la tête du mouvement. Le lendemain deux
+compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont
+dispersées et massacrées. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est
+forcé de se réfugier dans l'hôtel de Luynes, sur le quai des
+Augustins: il n'est dégagé que par les troupes du maréchal de la
+Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies
+par des décharges continuelles. «Le mouvement, raconte Gondi, fut un
+incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf à toute la ville.
+Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants
+de cinq et de six ans avec des poignards à la main; on voyait les
+mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus
+de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux
+et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières<a id="footnotetag35"
+name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35">[35]</a>.» A ces
+nouvelles, le Parlement vient en corps demander la liberté de
+Broussel. Il est reçu et accompagné dans les rues avec des
+applaudissements inouïs: toutes les barricades tombent devant lui;
+mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout
+sur ses barricades, le force à rentrer au Palais-Royal: «s'il ne
+ramène Broussel, cent mille hommes iront le chercher.» La reine cède;
+Broussel revient «porté sur la tête des peuples avec des acclamations
+incroyables.» Les barricades sont détruites.</p>
+
+<p>Les troubles continuèrent, et la reine, insultée par des pamphlets
+sanglants, s'enfuit avec sa cour à Saint-Germain. «Le siége de Paris,
+disait un ministre, n'était pas une affaire de plus de quinze <span class="pagenum">(p.072)</span>
+jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le
+pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours.» Cependant Paris
+se met en mouvement et, selon sa coutume, «en huit jours enfante, sans
+douleur, une armée complète.» Le Parlement, le clergé, le corps de
+ville, votent des impôts, des levées de troupes, des amas d'armes.
+L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna même le petit peuple, les
+mendiants, les aventuriers; les désordres et les crimes ordinaires
+cessèrent tout à coup; la police, impossible sous l'autorité royale,
+se fit toute seule et comme par enchantement: «Cinq mois durant, dit
+Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y
+a été tué; personne n'y a été pendu ni fouetté<a id="footnotetag36"
+name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36">[36]</a>.» Mais les
+seigneurs, pour qui une rébellion était un coup de fortune, vinrent
+gâter la Fronde en se mettant à sa tête et en la dirigeant dans leurs
+vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme à une proie ou à
+une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs maîtresses, leurs
+femmes: parmi celles-ci était la belle duchesse de Longueville, qui
+abandonna son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec
+la duchesse de Bouillon, prendre séjour à l'Hôtel-de-Ville<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37">[37]</a>. La
+guerre commença; mais les seigneurs conduisirent les troupes
+bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues,
+et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, où les Parisiens
+avaient montré d'abord tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra en
+une mutinerie dérisoire et où il n'y eut de sérieux que les <span class="pagenum">(p.073)</span>
+placards «qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et du
+Parlement, et d'établir une république comme celle d'Angleterre<a id="footnotetag38"
+name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38">[38]</a>.» Les
+grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des
+intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchèrent qu'à se
+vendre à la cour ou à s'enrichir aux dépens des bourgeois: «Paris, dit
+Guy Patin, a dépensé quatre millions en deux mois, et néanmoins ils
+n'ont rien avancé pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie
+de notre argent, ont payé leurs dettes et ont acheté de la
+vaisselle<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39">[39]</a>.»</p>
+
+<p>Les frondeurs, ces hommes que le même écrivain appelle «les restes de
+l'âge d'or et les éternels ennemis de toute tyrannie,» virent qu'ils
+étaient dupes et ne songèrent plus qu'à s'accommoder avec l'autorité
+royale. On fit la paix; et le roi revint à Paris (18 août 1649).
+«Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par
+la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-delà les
+Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout
+du long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le
+Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du
+peuple et tant de réjouissance qu'il ne se peut davantage<a id="footnotetag40" name="footnotetag40">
+</a><a href="#footnote40">[40]</a>.»</p>
+
+<p>Les troubles recommencèrent, mais excités par les grands, qui
+soulevaient le peuple même contre la bourgeoisie. «Il ne se passait
+guère de jour qu'il ne donnât des marques de son zèle pour les princes
+et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prévôt des marchands et
+tout le corps de la ville en fut attaqué en plusieurs rencontres,
+particulièrement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de
+violence qu'ils furent obligés de se réfugier dans quelques maisons de
+la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis <span class="pagenum">(p.074)</span>
+en pièces<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41">[41]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de révolte en faisant
+arrêter le prince de Condé; le tumulte augmente, et le Parlement
+demande formellement le renvoi de Mazarin. Après de nombreuses
+émeutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y
+oppose et cerne le Palais-Royal. La régente, pour démentir le bruit de
+l'enlèvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrît
+toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent
+tout près du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et
+reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions.
+Ils le regardèrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.»</p>
+
+<p>La guerre civile recommence, mais elle devient la dernière campagne de
+la noblesse contre la royauté; Paris, dont les désirs de liberté ont
+été si étrangement dénaturés, n'y joue plus qu'un rôle médiocre, mais
+en gardant son caractère: «On dit qu'il n'y a point d'assurance dans
+le peuple, disait Gaston d'Orléans, l'on a menti; il y a mille fois
+plus de solidité dans les halles que dans les cabinets du
+Palais-Royal.» Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Condé,
+que le Parlement a également déclarés criminels de lèse-majesté, ne
+s'inquiètent des armées, de la cour et du prince, de leurs mouvements,
+de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs
+murs. Alors la ville devient le théâtre de continuelles émeutes; le
+duc de Beaufort soulève la populace contre la bourgeoisie, et chaque
+jour on tend les chaînes, on rassemble les <i>colonelles</i> ou légions de
+garde bourgeoise, on établit des postes pour empêcher le pillage.
+Cependant Condé, qui était à Saint-Cloud, cherche à gagner Charenton
+et veut traverser Paris: il se présente à la porte de la <span class="pagenum">(p.075)</span>
+Conférence; les bourgeois le repoussent; il est forcé de tourner
+faubourgs du nord, qui étaient fortifiés. Alors Turenne se porte contre
+lui, bat son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son
+corps d'armée dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652)
+s'engage avec acharnement dans la grande rue hérissée de barricades,
+dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mêmes, où
+les soldats royaux se font un chemin en perçant successivement les
+murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de
+Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia
+jamais. Les Parisiens étaient sur les murailles, les portes fermées,
+inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que fût le
+vainqueur; une grande agitation régnait dans la ville, les bourgeois
+étant opposés, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc
+d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnât un
+refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de
+ville, et se jette dans la Bastille. Condé, avec sa petite armée de
+nobles, se défendait avec héroïsme, mais il allait succomber: soudain
+une décharge d'artillerie, presque à bout portant, jette le désordre
+dans l'armée royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle
+qui vient d'y mettre le feu. En même temps la porte Saint-Antoine
+s'ouvre; Condé s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille
+redouble et l'armée du roi est forcée de se mettre en retraite.</p>
+
+<p>Le prince, réfugié dans Paris, voulut s'en rendre maître par la
+terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemblée de
+magistrats, de curés et de députés des quartiers, se tint à l'Hôtel de
+ville pour amener une pacification; bien que, composée de frondeurs,
+elle se montra favorable au retour du roi. Alors Condé ameuta une
+masse de bandits, de soldats, «de bateliers et gagne-deniers, dont le
+quartier est plein,» dit le père Berthod, lesquels commencèrent à <span class="pagenum">(p.076)</span>
+tirer des coups de mousquet sur l'Hôtel, en criant: Mort aux mazarins!
+puis ils enfoncèrent les portes, malgré la résistance désespérée des
+gardes, mirent le feu aux salles et tuèrent à coups de baïonnette et
+de poignards tout ce qu'ils rencontrèrent. Ce fut une des plus tristes
+journées de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre
+ineffaçable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et
+bourgeois tombèrent sous les coups des assassins, et parmi eux on
+remarqua le président Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer
+Saint-Yon, etc. D'autres furent rançonnés, blessés, maltraités. Alors
+la ville fut livrée à la plus grande anarchie; mais le prince
+s'efforça vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie
+reprit le dessus.</p>
+
+<p>«Voyant que Paris étoit dépeuplé d'un tiers, qu'une infinité de
+familles en étoient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient
+plus, que la moitié des maisons étoient vides, que les artisans et
+manouvriers périssoient<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42">[42]</a>,» elle commença à faire des assemblées
+pour le rétablissement de l'autorité royale, à entamer des
+négociations secrètes avec la cour, à crier: La paix! la paix! autour
+du Luxembourg et de l'hôtel de Condé<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43">[43]</a>. Mazarin se hâta, pour
+favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction à la haine
+populaire; il se retira à Sedan, et le roi publia une ordonnance
+d'amnistie. Alors les six corps de marchands se réunirent dans la
+maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publièrent un
+manifeste violent «contre les princes et les autorités enfantées par
+la rébellion,» où ils se déclaraient résolus, au péril de leur vie et
+de leurs biens, à restaurer l'autorité du roi, invitant le peuple à
+quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et à prendre le
+ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par
+des acclamations, et répandit la terreur dans le parti des <span class="pagenum">(p.077)</span>
+princes, qui essayèrent de soulever le petit peuple et firent approcher
+des troupes étrangères de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands
+de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de
+Condé, désespérant d'empêcher la paix, s'enfuit de la ville «en
+protestant qu'il se vengeroit des habitants et les persécuteroit
+jusqu'au tombeau.» (14 octobre 1652).</p>
+
+<p>Le même jour, les échevins s'assemblèrent, firent leur soumission au
+roi, et lui envoyèrent une députation solennelle pour le supplier de
+rentrer dans la capitale. «Le peuple étoit dans des tressaillements de
+joie inconcevables sur l'espérance de revoir le roi à Paris; et sur
+cela, on peut dire qu'il n'y a que les François qui aillent si vite
+d'une extrémité à l'autre, car on vit presque en même temps la passion
+que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion
+mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entrée par la porte
+Saint-Honoré, aux flambeaux, à cheval, à la tête de son armée, et
+Paris le reçut avec les plus éclatantes démonstrations de joie qu'on
+pouvoit désirer pour un conquérant et pour un libérateur de sa
+patrie<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44">[44]</a>.»</p>
+
+<p>Il descendit au Louvre; le lendemain il y réunit le parlement et lui
+fit défense de prendre à l'avenir connaissance des affaires de l'État.
+Alors la ville fut traitée sans ménagement: on abolit ses priviléges,
+on désarma ses milices, on brisa ses chaînes, on lui imposa une
+garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement
+et de l'Hôtel de ville qui contenaient les actes de cette époque
+furent lacérés par la main du bourreau. Milices, chaînes,
+magistratures populaires, priviléges municipaux, ne furent plus
+rétablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans <span class="pagenum">
+(p.078)</span>
+la soumission la plus complète, regardé continuellement avec défiance,
+annulé comme puissance politique: il cessa même d'être le séjour de la
+cour, qui se tint dorénavant, d'abord à Saint-Germain, ensuite à
+Versailles. Cet état de choses dura cent trente-six-ans; alors le
+canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il
+marquait non plus la lutte de la royauté et de la noblesse en face du
+peuple, spectateur indifférent, mais le réveil de Paris, la conquête
+de toutes ces libertés que la Fronde avait demandées ou perdues, la
+défaite de la noblesse et de la royauté, et l'avènement du peuple!</p>
+
+
+<a id="toc078" name="toc078"></a>
+<h2>§ XVII.<br><br>
+
+Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes
+célèbres.--État des m&oelig;urs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et
+de la bourgeoisie.</h2>
+
+
+<p>Paris, déserté par la cour et privé de vie politique, n'en garda pas
+moins son importance, et prit, sous le grand règne, un immense
+accroissement. Ce n'était plus le temps où il y avait continuellement
+à craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontière de
+la France avait été éloignée et si vigoureusement garnie, que la
+capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou
+dix villes qui s'étaient formées au delà de ses fossés, et ne plus
+songer, à l'ombre de l'épée du grand roi, qu'à s'enrichir dans les
+travaux de la paix. Un édit royal, inspiré sans doute par les
+souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siéges où Paris
+avait tenu ses maîtres en échec, concéda à la ville ses murailles et
+portes qui tombaient en ruines et ses fossés à demi comblés, à la
+charge de les détruire et d'y faire des plantations et des maisons.
+Ainsi furent commencés, en 1670, ces boulevards du nord qui sont
+devenus le plus bel ornement et la partie la plus animée de la
+capitale. Ils n'allèrent d'abord que de la porte Saint-Antoine à <span class="pagenum">(p.079)</span>
+la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII
+fut porté des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeûneurs,
+Saint-Marc, etc., jusqu'à l'emplacement des boulevards actuels, et en
+1704, cette longue promenade était achevée de la porte Saint-Antoine à
+la porte Saint-Honoré. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,
+Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du
+côté du midi, les autres portes et fossés furent aussi détruits; l'on
+commença de même une ligne de boulevards, et les faubourgs
+Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du
+Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés, des Invalides, firent partie de la
+ville; mais les boulevards ne furent plantés que sous Louis XV, et
+achevés seulement en 1760. Enfin, à cette époque, Paris fut divisé
+régulièrement en vingt quartiers, et cette division a subsisté
+jusqu'en 1790.</p>
+
+<p>Dans le même temps furent construits des monuments que nous décrirons
+plus tard: le <i>collége des Quatre-Nations</i>, la <i>Salpétrière</i>, la
+<i>colonnade du Louvre</i>, l'<i>hôtel des Invalides</i>, l'<i>Observatoire</i>, les
+<i>places Vendôme et des Victoires</i>, les <i>portes Saint-Denis</i> et
+<i>Saint-Martin</i>, etc. On créa les manufactures des Gobelins et des
+glaces, la bibliothèque royale, les Académies des sciences, des
+beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons
+religieuses furent aussi fondées; mais, au lieu d'être uniquement
+consacrées à la prière et à la méditation, presque toutes eurent un
+but d'utilité pratique, et furent destinées au soulagement des
+malades, à l'instruction des pauvres, à l'éducation des orphelins.
+Nous les décrirons aussi dans l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>,
+ainsi que les habitations célèbres de cette époque: hôtel Mazarin,
+hôtel Colbert, hôtel Turenne, hôtel Lamoignon, maisons de madame de
+Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Sévigné: noms magiques
+qui évoquent à nos yeux le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle avec ses grands hommes, ses
+grandes choses, son goût exquis pour les jouissances de l'esprit, <span class="pagenum">(p.080)</span>
+ses écrits immortels, ses conversations délicieuses, ses femmes si pleines
+de séductions et de grâce! «Sociétés depuis longtemps évanouies, dit
+Chateaubriand, combien vous ont succédé! Les danses s'établissent sur
+la poussière des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la
+joie!» Néanmoins nous devons dès à présent mentionner, pour l'histoire
+des m&oelig;urs de ce vieux Paris, que, vers la fin du siècle, la Bruyère
+regrettait déjà les habitations modestes de trois hommes de génie.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étaves, était
+la maison sombre et chétive qui a vu naître Molière: il est mort,
+dit-on, dans la maison nº 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle
+Paris vient de lui élever un tardif monument. Dans la maison nº 18 de
+la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est là qu'il est mort.
+Racine a habité pendant quarante ans dans la maison nº 12 de la rue
+des Maçons<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45">[45]</a>.
+A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on
+se figure leur vie simple et silencieuse, leur intérieur si calme et
+si bourgeois, leurs études si larges, si fortes, dans une chambre mal
+éclairée, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit
+assister à leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau,
+sur le goût, sur la prééminence des anciens ou des modernes, sur la
+grâce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles,
+dit notre superbe littérature, et qui occupaient toutes les <span class="pagenum">(p.081)</span>
+imaginations de ce pauvre XVII<sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46">[46]</a>.
+Qui ne voudrait revoir la
+chambre où Molière lisait le <i>Bourgeois gentilhomme</i> à sa servante,
+ou bien conversait avec Vivonne et Despréaux, ou bien dévorait <span class="pagenum">(p.082)</span>
+les larmes que faisaient couler les infidélités de la séduisante Béjart?
+Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrième étage, vivant avec
+son frère, isolé et sans valets, si pauvre, lui dont le génie a donné
+des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de
+chez lui, il s'arrêta pour faire rapiécer ses souliers par le savetier
+du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme,
+demi-bourgeois, après avoir suivi le roi à l'armée ou à Fontainebleau,
+retrouvant dans son ménage ses filles <i>Babet</i>, <i>Nanette</i>, <i>Fanchon</i> et
+<i>Madelon</i>, ou bien envoyant à son fils, attaché à l'ambassade de
+Hollande, «deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant
+cent quarante livres dix-sept sous six deniers,» en l'avertissant d'en
+être bon ménager et de suivre l'exemple de M. Despréaux, qui vient de
+toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour
+se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville!» Enfin, qui
+ne voudrait revoir ce cabaret de la <i>Pomme-de-Pin</i>, déjà illustré par
+Villon et Regnier, où venaient Racine et Molière, Lulli et Mignard, le
+marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entraînait
+Boileau,</p>
+
+<p class="quotega">
+ Et répandait sa lampe à l'huile<br>
+ Pour lui mettre un verre à la main.</p>
+
+<p>Le lieu n'était pas brillant, mais la chère y était bonne; on n'y
+voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits
+bien clos, où l'on fêtait à loisir la <i>dive bouteille</i> et la <i>purée
+septembrale</i>. Que d'esprit s'est dépensé dans cette obscure taverne!
+que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle
+gaieté naïve, décente et douce! Hélas! tout cela est déjà pour <span class="pagenum">(p.083)</span>
+nous de l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>Après les troubles de la Fronde qui avaient augmenté dans la ville ses
+éléments de désordre, on avait vu Paris infesté plus que jamais de
+filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et
+de valets tapageurs<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47">[47]</a>;
+de plus les <i>cours des Miracles</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48">[48]</a>
+vomissaient chaque matin une armée de trente mille mendiants valides
+et affectant des infirmités, lesquels s'étaient organisés en <i>royaume</i>
+«et vivaient, dit un écrit du temps, comme païens dans le
+christianisme, en adultère, en concubinage, en mélange et communauté
+de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par
+habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres
+enfants, enfin étant tels que parmi eux il n'y a plus d'intégrité du
+sexe après l'âge de cinq à six ans.»</p>
+
+<p>On pendait, on rompait, on décapitait les voleurs et les assassins
+avec une incroyable et barbare facilité; toutes les rues, toutes les
+places étaient, chacune à son tour, ensanglantées par des supplices;
+c'était le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort
+goûté du peuple et même des grands<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49">[49]</a>;
+«mais, dit Guy Patin, on a beau
+pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50">[50]</a>.» Et en effet,
+comment empêcher le vol dans une ville où la police était <span class="pagenum">(p.084)</span>
+tellement faite, «que les compagnies du régiment des gardes voloient
+impunément aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de
+la ville<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51">[51]</a>?»
+Quant aux désordres d'un autre genre, quant aux crimes
+produits par la débauche, une seule phrase de Guy Patin nous en
+dévoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant été
+séduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme
+qui l'avait aidée dans son crime fut condamnée à être pendue. A ce
+sujet «les vicaires généraux se sont allés plaindre à M. le premier
+président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont
+confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52">[52]</a>.»</p>
+
+<p>En 1666, un édit royal mit fin au désordre de la capitale en créant
+dans la prévôté de Paris un troisième lieutenant: ce fut le
+<i>lieutenant de police</i> qui eut le privilége de travailler directement
+avec le roi. Alors la ville changea de face: par la sévérité et la
+vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de
+son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des
+sceaux<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53">[53]</a>,
+Paris se trouva tout d'un coup délivré des gens sans aveu,
+sans domicile, sans métier, qui étaient maîtres de son pavé. On <span class="pagenum">(p.085)</span>
+ouvrit de nombreux asiles à la misère, à la maladie, à l'enfance, à la
+vieillesse, entre autres <i>l'hôpital général</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54">[54]</a>; on établit une taxe
+des pauvres; on interdit la mendicité<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55">[55]</a> et l'on créa un corps
+spécial pour arrêter les mendiants, les <i>archers de l'hôpital</i>; enfin
+on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de
+la force à l'administration en supprimant les vingt-deux justices
+seigneuriales et ecclésiastiques qui se partageaient la ville avec la
+justice du roi, en les réunissant au tribunal du Châtelet, et en
+fermant toutes les prisons particulières, à l'exception de celles du
+For l'Évêque, de Saint-Éloi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous
+les règlements de police sur la voirie furent renouvelés, étendus et
+sévèrement mis à exécution; les concessions d'eau faites abusivement à
+des couvents et maisons particulières furent abolies et le nombre des
+fontaines augmenté; le balayage et l'enlèvement des boues furent
+confiés à un service régulier d'agents et de voitures; les tanneries
+et autres industries insalubres furent éloignées de la rivière et
+reléguées dans les quartiers les moins peuplés; l'éclairage, qui ne
+s'était fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans
+quelques rues et devant quelques maisons, devint général au moyen de
+six mille cinq cents lanternes à chandelle réparties dans tous les
+quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois
+n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia
+la garde de la ville au régiment des gardes françaises qui se
+recrutait presque entièrement d'enfants de Paris et on leur bâtit <span class="pagenum">(p.086)</span>
+des casernes; on inventa les pompes à incendie, les voitures publiques
+appelées <i>fiacres</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56">[56]</a>,
+qui succédèrent à celles que nous appelons
+aujourd'hui <i>omnibus</i>, dont la première idée est attribuée à Pascal<a id="footnotetag57"
+name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57">[57]</a>; on fit les premières ordonnances sanitaires relatives aux
+prostituées, et l'on ouvrit un premier hôpital pour ces malheureuses;
+on créa la halle aux Vins, le marché de Sceaux, la caisse de Poissy,
+et n'eût été la crainte de l'enchérissement de la viande, on eût fait
+des abattoirs. «Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de
+Paris ce qu'Auguste fit de Rome, <i>lateritiam reperi, marmoream
+relinquo....</i> Aussi on travaille diligemment à nettoyer les rues, qui
+ne furent jamais si belles; on exécute la police sur les revendeuses,
+ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le
+passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds
+et gens inutiles; on établit un grand ordre contre les filous et les
+voleurs de nuit<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58">[58]</a>.»
+Enfin «il y avoit plusieurs soldats et même <span class="pagenum">(p.087)</span>
+des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient
+par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir et les
+menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, où ils
+les enfermoient et ensuite les vendoient malgré eux aux officiers qui
+faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient <i>des fours</i>. Le roi,
+averti de ces violences, a commandé qu'on arrêtât tous ces gens-là et
+qu'on leur fît leur procès. Il ne veut point qu'on enrôle personne par
+force. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces <i>fours</i> dans
+Paris<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59">[59]</a>,»
+lesquels ne servaient pas seulement à retenir les hommes à
+vendre comme recrues, ils servaient encore à renfermer des femmes et
+des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en
+Amérique.</p>
+
+<p>Grâce à ces importantes innovations, grâce surtout au gouvernement
+vigoureux, éclairé, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout
+son règne, et malgré les désastres qui en marquèrent la fin, d'une
+grande prospérité<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60">[60]</a>.
+Alors cette ville, dont l'industrie ne <span class="pagenum">(p.088)</span>
+s'était exercée jusqu'à cette époque que dans les choses nécessaires à
+ses habitants, commença d'avoir de grands métiers, d'envoyer ses produits,
+ses <i>articles</i>, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande
+partie de la France et même de l'Europe. Les règlements de saint Louis
+sur les métiers, les corporations industrielles, les maîtrises furent
+renouvelés par Colbert et adaptés aux besoins du temps et aux progrès
+de l'industrie. Les fêtes données par le grand roi, les établissements
+fondés par lui, les monuments élevés en son honneur, les couvents, les
+spectacles, les sociétés, attirèrent à Paris une multitude de
+provinciaux et d'étrangers qui augmentèrent sa richesse. «Tout Paris
+est une grande hôtellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines
+fument à toute heure; on voit partout des cabarets et des hôtes, des
+tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excès, que
+qui voudroit enrichir trois cents villes désertes, il lui suffiroit de
+détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne
+vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des
+autres où l'on achète celles qui sont nécessaires...--Le peuple,
+ajoute-t-il, fréquente les églises avec piété, pendant que les nobles
+et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire
+l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduité, mais il aime à
+boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à
+Paris vaille plus qu'un baril à la campagne. Il n'y a pas au monde un
+peuple plus industrieux et qui gagne moins<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61">[61]</a>,
+parce qu'il donne tout
+à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et
+pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible
+que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au <span class="pagenum">(p.089)</span>
+milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun.»</p>
+
+<p>Quant à la bourgeoisie, le règne de Louis XIV est son beau temps. La
+Fronde avait été pour elle un grand enseignement: elle sentit le
+ridicule et l'absurde de ses prétentions à gouverner une société
+encore toute féodale; elle revint à sa place, elle rentra dans la
+subordination sans regrets et presque sans envie; elle vécut
+modestement sous la main de son antique protectrice, la royauté qui,
+retrouvant en elle son alliée soumise, lui donna sans éclat et sans
+secousse une belle part de sa puissance. En effet, «sous ce long règne
+de vile bourgeoisie,» ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les
+familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts
+postes de l'administration, les intendances, les ambassades, même les
+ministères: témoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin,
+et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit
+même dans les hautes dignités de l'armée, témoin Catinat. La
+bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la société si
+régulièrement classée du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, non-seulement par ses services,
+mais par ses vertus, par la gravité de ses m&oelig;urs et la simplicité de
+sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et
+mesurée, par sa haine «contre les tyranneaux, les partisans, les
+maîtres passefins et les opérateurs d'iniquités,» enfin par sa grande
+instruction, sa passion pour les lettres, «son orthodoxie du bon
+sens,» sa bonhomie pleine de gaieté maligne et de mordant gaulois.</p>
+
+<p>La population de Paris s'éleva, sous le règne de Louis XIV, à plus de
+500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9
+faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000 à porte
+cochère, et Vauban put dire d'elle: «Cette ville est à la France ce
+que la tête est au corps humain. C'est le vrai c&oelig;ur du royaume, la
+mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État
+subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans déchoir <span class="pagenum">
+(p.090)</span>
+considérablement.»</p>
+
+
+<a id="toc090" name="toc090"></a>
+<h2>§ XVIII.<br><br>
+
+Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des
+m&oelig;urs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc.</h2>
+
+
+<p>Sous le règne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'état de soumission
+politique auquel le gouvernement du grand roi l'a façonné; mais il est
+matériellement moins tranquille, et la misère ainsi que les tyrannies
+de la police y amènent de passagères séditions. D'ailleurs, il modifie
+ses m&oelig;urs, son caractère, ses habitudes, son esprit. Ainsi il
+commence à prendre un goût désordonné pour l'argent, à se livrer
+avidement, follement au jeu des opérations financières, à se laisser
+dominer par la caste égoïste de ces <i>traitants</i>, que madame de
+Maintenon appelait la <i>balayure de la nation</i>, et que Lesage, à cette
+époque, flagella dans <i>Turcaret</i>. Paris avait pourtant applaudi dans
+les premiers jours de ce règne aux poursuites du régent contre «les
+sangsues de l'État,» poursuites par lesquelles plus de quatre mille
+familles furent taxées arbitrairement à une restitution de cent
+cinquante-six millions. Mais le système de Law «fit des Parisiens, dit
+un poëte du temps, autant de Danaés.» On sait quelle frénésie s'empara
+alors de la capitale, quelle foule assiégeait chaque jour les rues
+Richelieu et Vivienne, où était situé l'hôtel Mazarin, demeure du
+grand financier, quelles scènes étranges se passèrent dans la rue
+Quincampoix, sur la place Vendôme, dans l'hôtel de Soissons, où se
+négociaient les actions; comment enfin la chute du système amena des
+émeutes terribles où le Palais-Royal fut envahi, où seize victimes
+périrent étouffées dans la foule. Paris fut bouleversé par cette
+grande et désastreuse expérience qui fit hausser d'une manière <span class="pagenum">(p.091)</span>
+exorbitante tous les objets fabriqués<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62">[62]</a>, mais il lui en advint plus
+de bien que de mal: cent mille provinciaux ou étrangers accoururent
+dans ses murs; les joueurs jetèrent l'or à pleines mains dans toutes
+ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opéra s'éleva dans un an de
+120,000 à 740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui était auparavant
+dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva
+déplacée, mobilisée; elle s'en alla dans des mains roturières et plus
+nombreuses, et commença à suivre les variations du commerce; on créa
+de nouveaux établissements industriels; le salaire et l'aisance des
+ouvriers furent augmentés<a id="footnotetag63" name="footnotetag63">
+</a><a href="#footnote63">[63]</a>, et la bourgeoisie se plaça sur un pied
+d'égalité avec la noblesse par son goût du luxe et des jouissances
+matérielles. «Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait
+tout, tout est confondu à Paris. Les artisans aisés et les marchands
+riches sont sortis de leur état; ils ne comptent plus au nombre du
+peuple<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64">[64]</a>.»</p>
+
+<p>Aux folies financières succédèrent les folies religieuses. Un <span class="pagenum">(p.092)</span>
+prêtre janséniste mourut: ses amis l'honorèrent comme un saint et vinrent
+prier sur sa tombe; les zélés et les intrigants du parti voulurent
+qu'il fit des miracles; et bientôt l'on vit dans le cimetière
+Saint-Médard des fous éprouver des convulsions, de prétendus malades
+célébrant leur guérison, d'autres insensés recherchant la persécution
+et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetière, emprisonna les
+convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs
+assemblées secrètes; mais les convulsions et les miracles ne cessèrent
+que sous les sarcasmes des écrivains et des philosophes. Quant au
+parti janséniste, qui «compose à présent, dit Barbier, les deux tiers
+de Paris de tous états et surtout dans le peuple<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65">[65]</a>» il devint de plus
+en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son
+sein les principes mêmes de la révolution.</p>
+
+<p>Les autres événements de l'histoire de Paris, pendant le règne de
+Louis XV, peuvent se résumer en peu de mots: d'abord c'est la
+consternation des Parisiens quand, le roi étant tombé malade à Metz,
+toutes les églises étaient encombrées de fidèles demandant au ciel la
+vie du monarque <i>bien-aimé</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66">[66]</a>;
+ensuite leurs malédictions suivies
+d'une émeute où l'hôtel du lieutenant de police fut sur le point <span class="pagenum">(p.093)</span>
+d'être saccagé, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens
+blasés par des bains de sang humain et qu'on enlevait à cet effet des
+enfants dans Paris; puis les troubles causés par le tirage à la milice
+pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des
+placards séditieux où l'on menaçait «de mettre le feu aux quatre coins
+de la ville<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67">[67]</a>;»
+enfin les émotions de toute la population pendant la
+lutte que se livrèrent les jésuites et les parlements, alors que les
+curés refusaient les sacrements aux jansénistes et que les <span class="pagenum">(p.094)</span>
+magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et
+des baïonnettes. Ajoutons à ces événements le supplice sauvage, infernal
+de Damiens, honte d'une époque qui avait sans cesse à la bouche le mot
+d'humanité, la mort inique, infâme de Lally<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68">[68]</a>, enfin les fêtes du
+mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute
+d'une police inepte, effroyablement attristées par la mort de cent
+trente-deux personnes écrasées sur la place où, vingt-trois ans après,
+les malheureux époux devaient périr sur l'échafaud. Ce sont là les
+principaux faits dont Paris a été le théâtre sous le règne de Louis
+XV; mais l'histoire de cette ville, «de ce pays des madrigaux et des
+pompons,» ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas, à cette époque, <span class="pagenum">(p.095)</span>
+dans les événements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du
+luxe et des plaisirs, dans le progrès de ses richesses, dans l'état
+des esprits et de la société, elle est dans ses m&oelig;urs tellement
+licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne écrivait: «on peut
+regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et même
+comme le mauvais lieu de l'Europe;» elle est dans les salons du baron
+d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, où
+toutes les questions de réforme politique et sociale étaient abordées,
+dans les théâtres où l'on applaudissait les sarcasmes et les
+hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement
+lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert
+et de tant d'autres <i>espèces</i>, «logés au quatrième étage,» dont les
+moindres actions intéressaient plus que les actes du pouvoir; elle est
+surtout dans la profonde misère, la brutale ignorance, la sourde
+colère du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police
+tyrannique, ses impôts oppressifs, son <i>pacte de famine</i>. «On a traité
+les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois années suivantes,
+avec une atrocité, une barbarie qui feront une tache ineffaçable à un
+siècle qu'on appelle humain et éclairé. On eût dit qu'on en voulait
+détruire la race entière, tant on mit en oubli les préceptes de la
+charité. Ils moururent presque tous dans les <i>dépôts</i>, espèces de
+prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des
+enlèvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des
+vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout à coup leur
+liberté, et furent jetés dans des prisons infectes, sans qu'on sut
+leur imposer un travail consolateur. Ils expirèrent en invoquant en
+vain les lois protectrices et la miséricorde des hommes en place. Le
+prétexte était que l'indigence est voisine du crime, que les séditions
+commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien à perdre; et comme
+on allait faire le commerce des blés, on craignit le désespoir de <span class="pagenum">(p.096)</span>
+cette foule de nécessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain
+devait augmenter. On dit: étouffons-les d'avance, et ils furent
+étouffés...»</p>
+
+<p>Paris resta matériellement sous Louis XV à peu près ce qu'il avait été
+sous Louis XIV; néanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on
+planta les boulevards du midi, on commença à bâtir dans la
+Chaussée-d'Antin. Quelques améliorations furent faites principalement
+par les soins de Turgot, prévôt des marchands, et de Sartines,
+lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commença à mettre les noms des
+rues sur des écriteaux; avant cette époque la tradition seule
+désignait chaque rue. On commença aussi à numéroter les maisons; mais
+les portes cochères ne voulurent pas être soumises à cette inscription
+qui leur semblait dégradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la
+prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile
+opération<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69">[69]</a>.
+On fit encore une importante réforme dans les enseignes:
+jusqu'à cette époque elles pendaient à de longues potences de fer,
+criant au moindre vent, se heurtant entre elles, étant formées de
+figures gigantesques; on força les marchands à enlever ces potences et
+à appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua à
+l'éclairage par des chandelles l'éclairage par des réverbères à huile;
+mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents
+à réverbère en 1774. On réforma le guet en le mettant sur un pied
+militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et «l'on convertit
+ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habillés auparavant de toutes
+couleurs, en un corps réglé, instruit, respectable et capable d'en
+imposer<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70">[70]</a>;»
+il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <span class="pagenum">(p.097)</span>
+et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour
+les gardes françaises et suisses dans les faubourgs de Paris, «afin
+que ces bâtiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui
+flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.»</p>
+
+<p>Les monuments de cette époque sont peu nombreux, ce sont: l'<i>École
+militaire</i>, transformée aujourd'hui en caserne; la <i>Halle aux Blés</i>,
+construite sur l'emplacement de l'hôtel de Soissons; l'<i>Hôtel des
+monnaies</i>, construit sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers; l'<i>église
+Sainte-Geneviève</i>, devenue plus tard le <i>Panthéon</i>; la <i>fontaine de la
+rue de Grenelle</i>; enfin cette <i>place Louis XV</i> qui a vu autant de
+cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres restés dans
+le tumulte des fêtes, ou tombés sous la hache des révolutions. Mais
+les maisons particulières, les maisons des grands seigneurs, des
+financiers, des riches, deviennent d'une somptuosité, d'une recherche
+qui n'ont pas été surpassées. «La magnificence de la nation, dit
+Mercier, est toute dans l'intérieur des maisons. On a bâti six cents
+hôtels dont le dedans semble l'ouvrage des fées. Aurait-on imaginé, il
+y a deux cents ans, les cheminées tournantes qui échauffent deux
+chambres séparées, les escaliers dérobés et invisibles, les petits
+cabinets qu'on ne soupçonne pas, les fausses entrées qui masquent les
+sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces
+labyrinthes où l'on se cache pour se livrer à ses goûts?»</p>
+
+<p>On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique
+étant devenue un objet vulgaire de railleries, et un édit royal de
+1748 ayant interdit au clergé l'acquisition de nouveaux biens: aussi
+l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de réparer les
+églises qu'en faisant appel à la cupidité des citoyens par <span class="pagenum">(p.098)</span>
+l'établissement des loteries. Les ordres religieux prêtent eux-mêmes
+les mains à leur ruine en rougissant de leur état, en affectant des
+airs du monde et un langage philosophique: ainsi les Génovefains, les
+Prémontrés, les Mathurins, répudient le nom de moines et s'appellent
+chanoines réguliers. Les premiers, qui comptent parmi eux l'astronome
+Pingré et l'historien Barre, ne visent plus qu'à être un corps savant,
+et d'accord avec les Bénédictins, ils demandent à quitter leur habit,
+à n'être plus astreints «aux formules puériles et aux pratiques
+minutieuses de leur règle,» à ne plus s'occuper que de travaux de
+science et d'érudition.</p>
+
+<p>En même temps que les maisons religieuses sont en décadence, le nombre
+des théâtres ne cesse de s'accroître; la scène prend une importance
+politique et devient une tribune; enfin le goût des représentations
+dramatiques s'empare si bien de toutes les classes de la société, que
+les théâtres publics deviennent insuffisants et qu'il n'y a pas
+d'hôtel de grand seigneur ou de riche financier où l'on ne joue la
+comédie. La Comédie-Française avait passé de l'hôtel du Petit-Bourbon
+au Palais-Royal, puis dans un jeu de paume de la rue Mazarine, puis,
+en 1688, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du café
+Procope, qui était le rendez-vous des beaux-esprits; elle y resta
+jusqu'en 1770, et c'est là qu'elle attira la foule avec les tragédies
+de Voltaire. L'Opéra était au théâtre du Palais-Royal et y resta
+jusqu'en 1782. Les Italiens continuaient à jouer à l'hôtel de
+Bourgogne des scènes chantantes et des arlequinades: ils se réunirent
+en 1762 à l'Opéra-Comique, qui était né en 1714 à la foire
+Saint-Germain et qui finit par déposséder les bouffonneries
+italiennes. A la foire Saint-Laurent était un théâtre de vaudevilles
+et d'ariettes, où Dancourt, Lesage, Dufresny, Piron, répandaient les
+flots de cette gaieté qu'on appelait alors française. Puis sur le
+boulevard du Temple, qui commençait à attirer la foule, s'étaient <span class="pagenum">
+(p.099)</span>
+ouverts le théâtre de l'<i>Ambigu-Comique</i> pour des marionnettes et des
+enfants, le théâtre de la <i>Gaieté</i> pour des danseurs de corde et des
+singes savants; sur le boulevard Saint-Martin était le <i>Wauxall</i> de
+Torré, dans la Chaussée-d'Antin les feux d'artifice des frères
+Ruggieri, dans le faubourg du Roule le <i>Colysée</i>. Enfin, outre les
+théâtres, il y avait alors des lieux de plaisirs à bon marché où le
+peuple trouvait facilement à s'amuser, où le beau monde ne rougissait
+pas de partager ses joies; c'étaient les pimpantes guinguettes que
+notre civilisation a remplacées par les tristes salons de
+restaurateurs. Les plus fréquentées étaient celles des <i>Porcherons</i>
+qui ont vu tant de joies folles, tant de parties franches, qui ont
+entendu tant de flonflons, tant de refrains graveleux, tant de
+chansons à boire.</p>
+
+
+<a id="toc099" name="toc099"></a>
+<h2>§ XIX.<br><br>
+
+Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de la
+révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population
+de Paris.</h2>
+
+
+<p>Pendant les quinze années qui précèdent la révolution, Paris est le
+théâtre de nombreux tumultes, mais ils ne sont que les préliminaires
+de cette grande rénovation qui fait de la capitale de la France, pour
+ainsi dire, le c&oelig;ur de l'Europe. En 1775, c'est le pillage des
+marchés et des boulangers par des brigands que soudoyaient les ennemis
+du ministère Turgot. En 1778, c'est la marche triomphale de Voltaire,
+quelques jours avant sa mort, aux applaudissements d'une foule enivrée
+qui le couronna en plein théâtre, en plein théâtre des Tuileries! En
+1787, c'est la lutte du parlement contre la cour, l'arrestation de
+deux conseillers au milieu d'une foule menaçante qui encombre le
+Palais et les rues voisines, les applaudissements donnés au comte de
+Provence, qu'on croit partisan des réformes, les injures <span class="pagenum">(p.100)</span>
+prodiguées au comte d'Artois, protecteur déclaré des abus; au mois d'août
+1788, c'est le départ du ministre Brienne, accueilli par des
+démonstrations de joie si violentes qu'elles dégénèrent en une sanglante
+émeute: Paris devient pendant trois jours le théâtre d'un combat entre
+la force armée et la multitude; enfin, en avril 1789, c'est le
+soulèvement des ouvriers du faubourg Saint-Antoine contre le fabricant
+de papiers Réveillon, soulèvement où la maison de ce fabricant fut
+saccagée et incendiée, et où six cents morts et blessés restèrent sur
+la place.</p>
+
+<p>Pendant ces quinze années, la nécessité des réformes et des
+améliorations sociales devient tellement pressante que le
+gouvernement, malgré ses embarras financiers, fait les plus louables
+efforts pour satisfaire l'opinion publique, et que Paris s'enrichit,
+non de monuments fastueux, mais d'institutions utiles et
+bienfaisantes. Telles sont le <i>Mont-de-Piété</i>, les <i>marchés
+d'Aguesseau</i> et <i>Sainte-Catherine</i>, les <i>halles aux cuirs et aux
+draps</i>, les <i>pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou</i>, le <i>pont
+Louis XVI</i>, l'<i>École des ponts et chaussées</i>, l'<i>École des mines</i>,
+l'<i>École de chant et de déclamation</i>, l'<i>École des sourds-muets</i>,
+fondée par l'abbé de l'Épée, l'<i>École des aveugles</i>, fondée par Haüy,
+etc. La restauration du Collége de France, du Palais de Justice, de la
+fontaine des Innocents, la construction des <i>École de droit et de
+médecine</i>, des <i>galeries du Palais-Royal</i>, du <i>Palais-Bourbon</i>, de
+l'<i>Élysée-Bourbon</i>, etc., sont aussi de cette époque. En même temps le
+goût de la scène, qui se répand de plus en plus, fait bâtir les
+théâtres <i>Français</i> (aujourd'hui l'<i>Odéon</i>), des <i>Variétés</i>
+(aujourd'hui le <i>Théâtre-Français</i>), de la <i>porte Saint-Martin</i>,
+<i>Favart</i>, <i>Feydeau</i>, <i>Montansier</i>, des <i>Associés</i>, des <i>Jeunes-Artistes</i>,
+etc.<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71">[71]</a>.
+On perce plus de soixante-dix rues, on comble les <span class="pagenum">(p.101)</span>
+fossés des anciens remparts, on débarrasse les ponts des maisons qui
+les surchargent, on transporte les cimetières hors de la ville, on
+assainit les prisons; enfin on donne à Paris une nouvelle enceinte par
+la construction du mur d'octroi et de ses cinquante-six portes ou
+barrières, opération toute financière et fort mal vue du peuple,
+laquelle mit dans Paris les Porcherons, le Gros-Caillou, Chaillot, et
+donna à la ville à peu près la même étendue qu'elle a aujourd'hui.</p>
+
+<p>La spéculation se jeta sur les maisons, et il y eut alors une fureur
+de maçonnerie et de bâtiments, presque semblable à celle que nous
+avons vue de nos jours. Le trésor de l'État était vide, mais les
+capitaux particuliers étaient très-abondants: «on fit donc venir, dit
+Mercier, des régiments de limousins; on perça de toutes parts la
+plaine de Montrouge; enfin l'on bâtit ou rebâtit près d'un tiers de la
+capitale.» La plupart des entrepreneurs firent de grandes fortunes.
+Mais on ne construisit que des maisons riches, que des hôtels; nul ne
+songea à déblayer ces effroyables quartiers de la Cité, de la Grève,
+de la place Maubert, où s'entassait une population misérable et
+sauvage, qui se disputait des mansardes et des tanières; on
+construisit des boudoirs et des salles de bains; mais les malades de
+l'Hôtel-Dieu restèrent entassés quatre dans un même lit.</p>
+
+<p>Ce goût des constructions devint tel que l'on songea pour la première
+fois à faire un plan général d'alignement de la ville. Une ordonnance
+de 1783 décida qu'aucune rue ne pourrait avoir une largeur moindre de
+trente pieds, ni être ouverte que d'après l'autorisation donnée par
+des lettres patentes; que toutes celles qui avaient moins de trente
+pieds seraient élargies successivement; qu'aucuns travaux ne
+pourraient être faits sur la face des propriétés existantes sans le
+consentement de l'administration, etc. Elle prescrivit de plus la
+levée d'un plan général de toutes les voies publiques de Paris, <span class="pagenum">(p.102)</span>
+afin qu'il fût statué sur l'alignement de chacune d'elles. Ce plan devait
+être fait à l'échelle de six lignes par toise. Verniquet, commissaire
+général de la voirie, fut chargé de cette grande opération, que la
+révolution interrompit, mais qui, continuée de nos jours par
+l'administration municipale, comprenait au 31 décembre 1848, neuf
+mille neuf cent quatre-vingt-douze plans. L'ordonnance de 1783 est
+restée la base du plan d'embellissement et d'assainissement de la
+capitale.</p>
+
+<p>Malgré cette remarquable innovation, Paris resta ce qu'il était
+proverbialement depuis des siècles, c'est-à-dire sale, boueux, mal
+pavé, embarrassé d'immondices, traversé par des ruisseaux infects,
+impraticable pendant les pluies, ayant ses rues rétrécies par les
+échoppes des petits métiers, des petits commerçants, si nombreux à
+cette époque, savetiers, ravaudeuses, fripiers, écrivains publics,
+gargotiers en plein vent, enfin ne respirant qu'un air putride, vicié,
+empoisonné par les boucheries, les cimetières, les égouts, les
+industries insalubres. Cette saleté faisait un étrange contraste avec
+les modes brillantes et incommodes de ce temps, avec les habits de
+soie, les manchettes, les galons, les paillettes, les coiffures
+poudrées, les mules dorées et les escarpins à boucles: aussi le pavé
+semblait-il le domaine naturel des sabots, des vestes de bure, des
+bonnets de laine du peuple qui trouvait à y vivre à bas prix, et tout
+ce qui était riche ou aisé se faisait porter en <i>brouette</i> ou en
+<i>chaise</i>.</p>
+
+<p>La population de Paris, à cette époque, s'élevait, suivant Necker, à
+six cent vingt mille âmes; mais cette population ne se trouvait pas
+départie, comme elle l'est aujourd'hui, sous les rapports de la
+richesse, de l'aisance ou de la pauvreté, c'est-à-dire qu'il y avait
+alors de plus grandes fortunes, de plus grandes misères, avec beaucoup
+moins de riches et beaucoup plus de pauvres; et c'est ce qui explique
+comment, après 1789, l'opulence ayant émigré ou disparu, le pavé <span class="pagenum">(p.103)</span>
+et la puissance restèrent si facilement à la misère, comment les piques
+et les bonnets de laine des sans-culottes vainquirent si aisément les
+baïonnettes et les bonnets à poil de la garde nationale. En effet, il
+y avait alors des fortunes de 300 à 900,000 livres de rente; celles
+même de 100 à 150,000 livres n'étaient pas rares; mais ces fortunes
+appartenaient à moins de deux mille familles de la noblesse, de la
+magistrature, de la haute finance, et en ajoutant celles des couvents
+et des églises, elles étaient le domaine à peine de dix-huit ou vingt
+mille individus. Au-dessous d'elles, il y avait les fortunes moins
+considérables des procureurs, notaires, banquiers, des «intéressés
+dans les affaires du roi,» des gros orfèvres de la place Dauphine, des
+gros merciers et drapiers des rues Saint-Denis et Saint-Honoré, des
+possesseurs de jurandes et de maîtrises, c'est-à-dire de la
+bourgeoisie proprement dite, de la bourgeoisie municipale et
+parlementaire; mais toutes ces classes de citoyens étaient peu
+nombreuses, et, en leur ajoutant même les fonctionnaires et les
+rentiers, elle comprenait à peine quatre-vingt mille personnes; de
+sorte que la population riche à divers degrés, l'aristocratie
+parisienne, ne s'élevait pas à cent mille âmes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72">[72]</a>; ce qui donnait, en
+population virile et propre aux armes, à peine sept à huit mille
+hommes. Quant à sa valeur morale, voici ce qu'en disait, en 1790, un
+écrivain révolutionnaire: «Les grandes passions, les sentiments
+élevés, tout ce qui suppose de l'énergie, de la force et une certaine
+fierté d'âme, lui est complétement étranger. On la voit hausser les
+épaules ou vous regarder stupidement au récit de quelque sacrifice
+patriotique; on dirait qu'on ne parle pas sa langue... Une place de
+quartinier à l'Hôtel de ville était pour elle le pinacle et
+l'échevinage l'apogée de sa gloire. Un bourgeois qui était venu à
+bout, à force d'argent et d'intrigues, de franchir le seuil de la
+grande salle et de s'asseoir à une longue table fleurdelisée, tout <span class="pagenum">(p.104)</span>
+à côté de M. le prévôt des marchands, était l'animal le plus vain de la
+terre<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73">[73]</a>.»</p>
+
+<p>Au dessous de ces <i>heureux</i> de la ville, il n'y avait pas, comme
+aujourd'hui, les fortunes si nombreuses, médiocres ou petites, qui
+tiennent aux grandes manufactures, aux grands magasins, aux grandes
+administrations: ces établissements aujourd'hui si importants, si
+multipliés, qui ont fait naître ou développé tant de richesses,
+n'existaient pas ou bien étaient très-rares, l'industrie et le
+commerce de Paris, avant 1789, n'étant, sauf les articles des bijoux
+et des modes, qu'une industrie et un commerce de consommation. Aussi
+l'on descendait brusquement et sans transition aux petits métiers, aux
+petites boutiques, aux chefs de petits ateliers, aux marchands
+détaillants, qui vivaient au jour le jour, sans misère comme sans
+aisance, en travaillant toute leur vie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74">[74]</a>;
+ils se disaient la
+bourgeoisie, mais ils étaient réellement le peuple avec ses qualités
+et ses vices, ses habitudes et ses passions; «leur attitude et leur
+regard, dit Mercier, paraissaient exprimer un caractère souffrant,
+indice d'une vie contentieuse et pénible.» Cette classe <span class="pagenum">(p.105)</span>
+très-nombreuse avait à sa tête les avocats, les gens de lettres, les
+médecins, qui, étant alors généralement pauvres, se trouvaient en
+dehors des aristocraties nobiliaire et bourgeoise; elle se confondait
+avec la classe des artisans libres et des ouvriers attachés à la glèbe
+des maîtrises; enfin elle formait le fond de la population parisienne:
+on peut l'estimer à 200,000 âmes, et en y comprenant les ouvriers, à
+300 ou 320,000; ce qui pouvait donner une population armée de 30 à
+40,000 hommes.</p>
+
+<p>Au-dessous de cette basse bourgeoisie ou de ce vrai peuple, il y
+avait: d'abord cent mille domestiques, la plupart inutiles, oisifs,
+entretenus par la vanité des maîtres: «c'était, dit Mercier, la masse
+de corruption la plus dangereuse qui pût exister dans une ville,» et
+cette population, en se mêlant au peuple, eut sur lui la plus
+déplorable influence; ensuite cent vingt mille pauvres, dont moitié
+ouvriers indigents ou paresseux, moitié mendiants de profession,
+prostituées, vagabonds, voleurs, armée de barbares facile à toutes les
+tyrannies, à toutes les corruptions, à tous les excès. Si l'on ajoute
+à ces chiffres le chiffre flottant de trente à quarante mille
+étrangers ou provinciaux, on aura le montant de la population de Paris
+en 1789.</p>
+
+<p>Avec un telle population, avec les idées de réforme qui l'agitent,
+avec les souffrances innombrables qu'elle endure, l'aspect de la
+capitale pendant cette période est étrange. A la surface, c'est une
+frivolité extrême, un amour immodéré de plaisirs, une raillerie
+perpétuelle; les brochures, les journaux<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75">[75]</a>, les chansons, les
+spectacles, les modes même ne laissent pas de relâche aux abus, aux
+priviléges, aux puissances, au gouvernement. Mais sous ces rires <span class="pagenum">(p.106)</span>
+il y a quelque chose de sérieux, d'amer, de menaçant; il y a le cri de
+la souffrance et celui de la haine; il y a la mise à nu de toutes les
+plaies sociales; il y a l'agonie d'un monde partagé» en gens avides et
+insensibles, d'une part; d'autre part, en mécontents dont le désespoir
+n'a plus de frein.» Rien de plus fier, de plus ardent, de plus
+généreux, que la jeune bourgeoisie de cette époque, que ces avocats,
+ces écrivains, ces Camille Desmoulins, ces Loustalot, «éclairés par
+les écrits des philosophes, brûlés du feu sacré de la liberté,» qui
+pérorent au café de Foy ou dans le cirque du Palais-Royal: ils voient
+l'approche d'une révolution avec une joie grave et solennelle; ils y
+travaillent avec un dévouement enthousiaste; ils se tiennent prêts à
+la lutte, et sans douter du succès, se ceignent pour le martyre. Mais
+personne ne semble s'inquiéter de leurs dispositions; et la cour
+répète en riant un mot qu'elle prête à Marie-Antoinette: «Les
+Parisiens sont des grenouilles qui ne font que coasser.»</p>
+
+<p>«Il ne faut pas s'en étonner, dit Bailly. Paris presque entier
+dépendait de la cour ou vivait des abus: il avait un véritable intérêt
+que l'ordre des choses ne fût pas complétement changé. Je croyais que
+son patriotisme serait faible et sa conduite molle et timide.»--«Paris,
+ajoute Mercier, a toujours été de la plus grande indifférence sur sa
+position politique. Cette ville a laissé faire à ses rois tout ce
+qu'ils ont voulu faire. Les Parisiens n'ont guère eu que des
+mutineries d'écoliers; jamais profondément asservis, jamais libres.
+Ils repoussent le canon par des vaudevilles, enchaînent la puissance
+royale par des saillies ou des épigrammes, punissent le monarque par
+le silence ou l'absolvent par des battements de mains.» Quant au
+peuple, abruti par la misère, l'ivresse, la barbarie et l'ignorance,
+où le gouvernement, dans sa criminelle insouciance, le laissait
+croupir<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76">[76]</a>,
+il ne comptait pour rien: «Le peuple, dit Mercier, <span class="pagenum">(p.107)</span>
+est étranger à tout ce qui se fait; il a perdu le fil des événements
+politiques; il ne sait plus qui mène les affaires... A Paris, la
+population se disperse devant le bout d'un fusil; elle fond en larmes
+devant les officiers de la police; elle se met à genoux devant son
+chef: c'est un roi pour toute cette canaille.» Et cependant la
+situation de ces malheureux si dédaignés devait inspirer de terribles
+craintes, au moment où le commerce et l'industrie étaient frappés de
+mort par la détresse des finances, où le pacte de famine continuait
+ses abominables spéculations. «Le peuple, dit Mirabeau, ne demande
+qu'à porter paisiblement sa misère; mais il veut des soulagements,
+parce qu'il n'a plus de force pour souffrir.»--En effet, «le peuple de
+Paris, ajoute Mercier, courbé sous le poids éternel des fatigues et
+des travaux, abandonné à la merci de tous les hommes puissants, écrasé
+comme un insecte dès qu'il veut élever la voix, est le peuple de la
+terre qui travaille le plus, qui est le plus mal nourri et qui paraît
+le plus triste.»</p>
+
+<p>Nous venons de parcourir l'histoire de Paris pendant dix-huit cents
+ans, et nous l'avons fait en quelques pages, parce que, durant cette
+longue période, cette ville n'a qu'une vie restreinte et ordinaire,
+parce que, si elle devient le séjour des rois, le siége du
+gouvernement, la capitale du royaume, elle n'a qu'une action indirecte
+sur les autres villes qui gardent leur existence à part, leur histoire
+spéciale, parce que, enfin, elle n'exerce qu'une médiocre influence
+sur le reste de l'Europe. Mais en 1789 une ère nouvelle commence pour
+Paris, qui n'est plus une cité ordinaire, un vulgaire rassemblement
+d'hommes, un muet entassement de pierres, mais l'âme du pays, le foyer
+des révolutions européennes, la métropole de la civilisation moderne,
+l'être multiple, passionné, intelligent, mobile, qui prend <span class="pagenum">(p.108)</span>
+l'initiative, le fardeau et la gloire de tous les progrès, qui résume,
+concentre, exprime les sentiments, les idées, les intérêts, la
+puissance, le génie de tous; Paris devient enfin en quelque sorte un
+abrégé de la France et de l'humanité dans l'Occident. Les nations sont
+là qui écoutent ses moindres paroles, qui épient ses moindres
+mouvements, qui attendent d'elle l'avenir. Il suffit de quelques mots
+tombés de cette tribune du genre humain pour éveiller chez les peuples
+les plus éloignés des sentiments inconnus; les idées ont besoin de
+passer par sa bouche pour avoir droit de cité; le froncement de ses
+sourcils ébranle le monde. La ville d'Étienne Marcel, de la Ligue et
+de la Fronde, dont les agitations avaient à peine remué quelques
+parcelles de la France, devient la ville de 1789, de 1830, de 1848,
+dont les mouvements font trembler la terre: son histoire exige plus de
+développement.</p>
+
+
+
+<a id="toc109" name="toc109"></a><span class="pagenum">(p.109)</span>
+
+<h1>LIVRE II. <br><br>
+PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION.<br><br>
+
+(1789.--1848.)</h1>
+
+
+
+<h2>§ I.<br><br>
+
+Élections aux États généraux.--Insurrection du 14
+juillet.--Institution de la municipalité et de la garde nationale.</h2>
+
+
+<p>Le 28 mars 1789, le roi adressa au prévôt de Paris et au prévôt des
+marchands une lettre par laquelle il les avertissait «que sa volonté
+était de tenir les États libres et généraux de son royaume;» il leur
+enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris «pour conférer et
+communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que
+des moyens et avis qu'ils auront à proposer en l'assemblée générale
+desdits États; et, ce fait, élire, choisir et nommer des députés de
+chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs généraux et suffisants
+pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut
+concerner les besoins de l'État, etc.» En conséquence de cette lettre
+et d'après un règlement qui fixa le nombre des députés à élire à
+quarante, dont dix pour le clergé, dix pour la noblesse et vingt pour
+le tiers état, le 21 avril, chaque curé assembla les ecclésiastiques
+domiciliés sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs représentants à
+l'assemblée générale à raison de un sur vingt; de même, la noblesse se
+réunit par quartier et choisit ses représentants à cette assemblée à
+raison de un sur dix; enfin, pour les élections du tiers état, Paris
+fut divisé en soixante districts, et chacun de ces districts forma une
+assemblée primaire où furent admis seulement les citoyens âgés de
+vingt-cinq ans et imposés à la capitation pour une somme de six <span class="pagenum">(p.110)</span>
+livres en principal, lesquels élurent des représentants à raison de un
+par cent électeurs présents. Il y eut dans ces assemblées primaires
+environ dix-huit cents électeurs ecclésiastiques, neuf cents électeurs
+nobles et vingt-cinq mille électeurs du tiers état. Les élections se
+firent dans les principales églises de la capitale, et elles
+excitèrent une vive émotion.</p>
+
+<p>«Quand on voyait l'activité des Parisiens, dit un contemporain, on se
+croyait dans un autre siècle et dans un autre monde. La population
+entière était sur pied et remplissait les rues et les places: on se
+communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de
+nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les régiments des
+gardes françaises et des gardes suisses étaient sous les armes; on
+avait distribué des cartouches aux troupes, et l'artillerie des
+régiments suisses était consignée et à ses pièces dans les casernes.
+En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants
+quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit
+qu'un danger imminent menaçait Paris.»</p>
+
+<p>Malgré cet appareil, les élections se firent avec beaucoup de calme.
+«Il est vrai, dit un journal (<i>l'Ami du Roi</i>), qu'à l'exception des
+districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assemblées se
+trouva fort bien composée... Mais quand on reportait les regards sur
+le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les
+marchés, les ateliers et se livrait avec patience aux pénibles travaux
+de tous les jours, on ne pouvait se défendre d'un sentiment
+douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui
+se prépare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assemblées sera
+toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance des
+riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante
+portion du royaume est oublié... Qui peut nous dire si le despotisme
+de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des
+nobles?»</p>
+
+<p>Les élections des représentants de chaque ordre étant faites,<span class="pagenum">(p.111)</span>
+ceux-ci s'assemblèrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevêché.
+Après que les pouvoirs eurent été vérifiés, les trois ordres se
+séparèrent, rédigèrent leurs cahiers et élurent leurs députés<a id="footnotetag77"
+name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77">[77]</a>. Les
+opérations électorales des deux ordres privilégiés furent terminées en
+deux jours, mais celles du tiers état durèrent jusqu'au 19 mai: c'est
+que l'assemblée des représentants de cet ordre, composée de quatre
+cents membres, l'élite de la bourgeoisie, voulut tracer à ses <span class="pagenum">(p.112)</span>
+mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet,
+à son début, la révolution, poser les bases de la constitution
+qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les réformes
+politiques, financières et industrielles.</p>
+
+<p>Les États généraux se réunirent à Versailles le 5 mai 1789. Paris
+suivit les opérations de cette assemblée avec la plus grande anxiété,
+avec la plus vive ardeur; il applaudit aux résolutions du 17 juin, où
+le tiers état se proclama <i>Assemblée nationale</i>; du 20 juin, où il fit
+le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, où il résista de front à
+l'autorité royale. Pendant cette dernière journée, toute la ville
+était sur pied, résolue à marcher sur Versailles si la cour attentait
+à la représentation nationale. «On ne saurait peindre, dit un
+contemporain, le frissonnement qu'éprouva la capitale à ce seul mot:
+Le roi a tout cassé! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il
+ne fallait qu'un signe, et la guerre civile éclatait.»</p>
+
+<p>La royauté, décidée à employer la force pour étouffer la révolution
+naissante, fit venir autour de Paris jusqu'à trente mille hommes, dont
+huit régiments de troupes étrangères: tous les villages et les routes
+étaient encombrés de soldats; le Champ de Mars fut transformé en un
+camp. «La cour étant habituée, dit le marquis de Ferrières, à voir
+Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit
+cents hommes, ne soupçonnait pas une résistance.» Mais la ville vit
+ces apprêts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des
+agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enquérir des
+délibérations de l'Assemblée et s'exciter à la résistance; des
+orateurs, montés sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule;
+d'autres cherchaient à séduire les gardes-françaises, régiment formé
+presque entièrement de Parisiens. Quant au peuple, il restait étranger
+à la politique, mais il avait faim et passait les journées à se
+disputer à la porte des boulangers un pain noirâtre, terreux,
+malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant été <span class="pagenum">(p.113)</span>
+renvoyé (12 juillet), des rassemblements se formèrent; les troupes
+essayèrent de les disperser; des dragons se précipitèrent dans le jardin
+des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le
+tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brûla les barrières;
+les gardes-françaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses
+refusèrent de se battre et se mirent en retraite.</p>
+
+<p>C'était la jeunesse bourgeoise qui avait commencé l'insurrection; mais
+aussitôt s'étaient joints à elle les ouvriers des petits métiers, les
+habitants déguenillés des faubourgs et des halles, des hommes affamés
+hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se
+disposa à comprimer ou à régulariser le désordre. Les quatre cents
+députés des districts se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et se
+formèrent en municipalité provisoire avec le prévôt des marchands
+Flesselles; ils décrétèrent la formation d'une garde bourgeoise
+portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs
+d'Étienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde
+bourgeoise commence à se former, et l'on y fait entrer les soldats du
+guet et les gardes-françaises; on établit des postes, on dépave les
+rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de
+farine. Les troupes royales, irrésolues, chancelantes, restent
+immobiles dans les Champs-Élysées. Le surlendemain (14 juillet), la
+foule se porte aux Invalides, où elle enlève vingt-huit mille fusils
+et vingt canons; elle avait à sa tête les compagnies des clercs de la
+Basoche et le curé de Saint-Étienne-du-Mont; puis elle se dirige sur
+la Bastille, dont elle fait le siége. Après cinq heures de combat, la
+forteresse est prise et le gouverneur égorgé avec trois de ses
+officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe à l'Hôtel-de-Ville,
+portant le drapeau et les clefs de la Bastille: là, leur fureur se
+tourne contre le prévôt Flesselles, accusé de trahison; il est
+massacré.</p>
+
+<p>Cependant, l'Assemblée nationale avait applaudi à l'insurrection <span class="pagenum">
+(p.114)</span>
+parisienne et supplié le roi de mettre fin à la guerre civile. La cour
+ne céda qu'après la prise de la Bastille; épouvantée, elle ordonna le
+renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitôt, cent membres de
+l'Assemblée se rendirent à Paris et y furent reçus en triomphe.
+«Jamais fête, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus
+touchante.» On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les
+proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on
+ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi
+cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophétiques de La
+Fayette, devait faire le tour du monde.</p>
+
+<p>Le roi, pour achever sa réconciliation avec le peuple, se décida à
+venir aussi à Paris; il fut reçu par les nouvelles autorités et se
+dirigea vers l'Hôtel-de-Ville à travers deux haies de la population
+armée qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les
+empreintes de l'insurrection: les canons étaient braqués sur les ponts
+et dans les rues; les gardes-françaises, ayant La Fayette à leur tête,
+déployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens
+armés on voyait jusqu'à des moines de divers ordres; enfin le peuple
+paraissait inquiet, sévère, tumultueux: on sentait encore en lui le
+mugissement de la tempête qui venait à peine de s'apaiser. Le roi,
+stupéfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les
+nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna consterné
+dans le palais de Louis XIV.</p>
+
+
+<a id="toc114" name="toc114"></a>
+<h2>§ II.<br><br>
+
+État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
+Berthier--Famine.--Journées d'octobre.</h2>
+
+
+<p>«L'état de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui
+suivirent l'insurrection, était effrayant. Cette population immense de
+la ville et des villages environnants, armée de tout ce qui <span class="pagenum">(p.115)</span>
+s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de six mille soldats qui
+avaient quitté les drapeaux de l'armée royale pour se réunir à la
+cause de la révolution. Ajoutez quatre à cinq cents gardes-suisses et
+six bataillons de gardes-françaises sans officiers; la capitale dénuée
+à dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute
+l'autorité, toutes les ressources de l'ancien gouvernement détruites,
+odieuses, incompatibles avec la liberté; les tribunaux, les
+magistrats, les agents de l'ancien régime soupçonnés et presque tous
+malveillants; les instruments de l'ancienne police intéressés à tout
+confondre pour rétablir le despotisme et leurs places; les
+aristocrates poussant au désordre pour se venger.» Comme complément à
+ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues,
+de telle sorte qu'ils inquiétaient toutes les maisons, qu'on les
+arrêtait par centaines et que les prisons en étaient remplies; on en
+forma un camp de dix-sept mille à Montmartre et on les occupa à des
+terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce
+camp était surveillé par des canons.</p>
+
+<p>Dans cette situation, et la faim poussant le peuple à la cruauté, deux
+anciens administrateurs, accusés de s'être enrichis par le pacte de
+famine, furent arrêtés en province et amenés à Paris. Le premier,
+Foulon, fut conduit à l'Hôtel-de-Ville, garrotté dans une charrette,
+ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu
+d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle où siégeaient les
+électeurs, l'entraîna sur la place et le pendit à une lanterne; sa
+tête coupée fut portée sur une pique, une poignée de foin dans la
+bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien
+manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scène horrible était à
+peine terminée qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier,
+aussi détesté que lui, dans une voiture couverte d'écriteaux
+infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de
+soldats, de femmes, d'enfants, vociféraient autour de cette <span class="pagenum">(p.116)</span>
+voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. «On eût dit, raconte
+le <i>Moniteur</i>, la pompe d'un triomphe, mais c'était celui de la vengeance
+et de la fureur.» Enfin, enlevé à son escorte, il tomba percé de
+coups; on lui coupa la tête; on traîna son cadavre dans les rues; on
+lui arracha le c&oelig;ur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes,
+de hurlements féroces. Ces scènes d'horreur étaient le résultat de
+l'abrutissement sauvage du peuple, la conséquence de la faim, ce
+perpétuel incitateur de tous les excès populaires. D'ailleurs,
+l'ancien régime par le nombre et la facilité de ses exécutions
+criminelles, n'avait que trop donné à la population l'habitude du
+sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la
+roue, de l'échafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous
+la monarchie, n'a pas été sans influence sur les scènes de carnage de
+la révolution.</p>
+
+<p>Cependant, l'assemblée des quatre cents électeurs avait été remplacée
+le 25 juillet par cent vingt députés des districts, qu'on appelait
+représentants de la commune, et ceux-ci, à la fin d'août, par une
+municipalité provisoire composée de trois cents membres, dont soixante
+administrateurs. Mais cette nouvelle municipalité avait tout à créer
+pour ramener l'ordre et n'était pas obéie, «chacun se disputant et
+tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins,
+tout le monde use ses poumons pour être président ou secrétaire; hors
+des districts, on se tue pour des épaulettes: on ne rencontre dans les
+rues que dragonnes et graines d'épinard.» En effet, à côté des scènes
+terribles se passaient des scènes joyeuses ou ridicules: les femmes
+faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des
+couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les
+districts, offrant à l'Assemblée leurs bijoux en dons patriotiques;
+les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs
+belliqueux, courant toutes les cérémonies, faisant des patrouilles <span class="pagenum">(p.117)</span>
+jusque dans les cafés et des exercices à feu jusque dans les églises.
+On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait
+d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'<i>agora</i> d'Athènes et le
+<i>forum</i> romain; on lisait avec une confiance puérile, une avidité
+ignorante, les journaux de tous genres, sérieux ou plaisants, qui
+étaient colportés dans les rues ou qui tapissaient les murs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78">[78]</a>; on ne
+manquait pas une séance des districts, des clubs et des autres
+assemblées politiques. Le Parisien, toujours badaud, même dans les
+circonstances les plus graves, jouait sérieusement au citoyen et au
+soldat, au législateur et au héros.» Tout était corps délibérant, dit
+Ferrières: les soldats aux gardes délibéraient à l'Oratoire, les
+tailleurs à la Colonnade, les perruquiers aux Champs-Élysées.» Au
+Palais-Royal, «ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous
+des amis de la liberté,» on discutait même les opérations de
+l'Assemblée, et lorsqu'il fut question du <i>veto</i>, l'agitation y devint
+telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer
+le vote des députés: la garde nationale les dispersa. Chaque district
+formait une petite république à part, qui avait ses comités, rendait
+des décrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations;
+tous résistaient à l'assemblée des représentants. Enfin, la défiance
+et la haine commençaient à séparer le peuple de la bourgeoisie: «Le
+bourgeois n'est pas démocrate, il est monarchiste par instinct,
+disaient les journalistes; ce sont les <i>prolétaires</i> qui ont renversé
+la Bastille et détruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient
+pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces traînards de la
+révolution, livrés à cette inertie qui leur est naturelle, attendaient
+au fond de leurs demeures de quel côté se déterminerait la victoire...
+Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la <span class="pagenum">(p.118)</span>
+révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre
+réhabilitation dépend d'elle<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79">[79]</a>.»
+--«Heureusement, dit Bailly, la voix
+de la raison était facilement entendue de tous, et nous avons eu plus
+de succès à calmer que nos ennemis n'en ont eu à exciter: le mot
+patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait
+trembler les mutins.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la misère était affreuse et il y avait tous les
+jours des troubles à la Halle pour les farines. «Je ne peux vous
+peindre, écrivait Bailly, le nombre étonnant des malheureux qui nous
+assiégent; la majeure partie des ouvriers est réduite à une inactivité
+absolue.» La municipalité et les districts n'étaient occupés qu'à
+assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu'à trente lieues des
+corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains.
+Paris, étant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les
+bruits de contre-révolution avec une colère sombre et farouche; aussi,
+un banquet ayant eu lieu à Versailles, où les courtisans avaient foulé
+aux pieds la cocarde tricolore et insulté les Parisiens, «un cri de
+vengeance, raconte le <i>Moniteur</i>, retentit dans toute la ville.
+Marchons à Versailles, disait-on, arrachons l'Assemblée et le roi aux
+bandits décorés qui les assiégent.» On s'attroupe; on prend les armes;
+la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les
+rues en criant: Du pain! Elles arrivent à l'Hôtel-de-Ville, se
+précipitent dans les salles, et, aidées de quelques hommes, s'emparent
+de fusils et de canons, de là, elles s'en vont par la ville, recrutent
+partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armées
+de bâtons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montées sur des
+chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont
+pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la
+Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la <i>reine Audu</i>, <span class="pagenum">(p.119)</span>
+enfin une héroïne de la révolution, aussi belle que dépravée, Théroigne
+de Méricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'était rassemblée sur
+la place de Grève et demandait à grands cris à marcher sur Versailles
+pour y aller chercher le roi. La Fayette résiste pendant huit heures:
+on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne.
+Enfin, la municipalité lui donne l'ordre, et, à cinq heures du soir,
+la garde nationale défile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille
+hommes, avec vingt deux pièces de canon et quarante chariots de
+guerre, au bruit des applaudissements universels.</p>
+
+<p>Les femmes étaient déjà arrivées. L'Assemblée leur avait fait délivrer
+des vivres, et douze d'entre elles avaient été reçues par le roi, qui
+leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une
+rixe s'était engagée entre les gardes du corps et la troupe d'hommes
+armés qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait été promptement
+apaisée; puis la pluie étant survenue, les femmes se réfugièrent dans
+l'Assemblée, où elles se mirent à manger, à dormir, à demander le pain
+à six liards la livre. Enfin, à minuit, l'armée parisienne arriva:
+«agitée par le ressentiment, exaltée par le fanatisme de la liberté,
+elle semblait ne rouler que des projets de vengeance.» La Fayette
+exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale était
+«qu'il vînt habiter les Tuileries;» puis il fit occuper les postes
+extérieurs du château par la garde nationale, et tout parut rentré
+dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du
+peuple ayant trouvé une grille intérieure ouverte, pénètrent dans le
+château; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris
+de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes
+sont tués: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les
+assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude
+immense qui crie: Le roi à Paris! Le roi paraît au balcon, accompagné
+de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au v&oelig;u du <span class="pagenum">(p.120)</span>
+peuple. Alors des cris de joie éclatent de toutes parts, et
+sur-le-champ l'on se met en marche.</p>
+
+<p>«A deux heures, raconte le <i>Moniteur</i>, l'avant-garde arriva, composée
+d'un gros détachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand
+nombre de femmes et d'hommes du peuple montés dans des fiacres, sur
+des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophées de
+leur conquête: des bandoulières, des chapeaux, des pommes d'épée des
+gardes du corps; les femmes étaient couvertes de rubans tricolores des
+pieds à la tête; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de
+grains et de farines. Enfin, le gros du cortége entra vers six heures:
+d'abord, c'étaient des femmes portant de hautes branches de peupliers,
+puis de la garde nationale à cheval, des grenadiers, des fusiliers,
+avec des canons. Dans leurs rangs marchaient pêle-mêle des gardes du
+corps et des soldats du régiment de Flandre; les cent-suisses
+suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur à cheval, les
+députations de la municipalité et de l'Assemblée nationale, enfin la
+voiture de la famille royale, auprès de laquelle était La Fayette; la
+marche était fermée par des voitures de grains et une foule portant
+encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortége tirait
+continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait
+retentir l'air de chants allégoriques dont les femmes appliquaient du
+geste les allusions piquantes à la reine. L'ensemble de ce cortége
+offrait à la fois le tableau touchant d'une fête civique et l'effet
+grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait être pris pour un père
+au milieu de ses enfants ou pour un prince détrôné promené en triomphe
+par ses sujets rebelles.»</p>
+
+<p>Louis XVI alla prendre séjour aux Tuileries. Il y avait cent quarante
+ans que la royauté avait fui ce palais devant les clameurs de la
+Fronde et s'en était allée se bâtir une sorte de temple à Versailles;
+aujourd'hui, elle y rentrait, majesté dépouillée, humiliée, <span class="pagenum">(p.121)</span>
+vaincue, traînée par les Parisiens vengeurs de la Fronde et qui
+inauguraient sur les ruines de la monarchie absolue le règne d'une majesté
+terrible et nouvelle, la démocratie.</p>
+
+<p>L'Assemblée nationale se rendit aussi à Paris et prit séjour d'abord à
+l'archevêché, ensuite dans la salle du Manége, qui attenait au couvent
+des Feuillants et au Jardin des Tuileries<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80">[80]</a>. A la suite de
+l'Assemblée nationale vint s'installer à Paris la société des Amis de
+la Constitution, qui avait pris naissance à Versailles: elle s'établit
+rue Saint-Honoré, dans le couvent des <i>Jacobins</i> et en reçut le nom.</p>
+
+
+
+<a id="toc122" name="toc122"></a>
+<h2>§ III.<br><br>
+
+Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique de la
+capitale.--Abolition des couvents et suppression de nombreuses
+églises.--Clergé constitutionnel de Paris.</h2>
+
+
+<p>«Tout est consommé, écrivait Desmoulins le 7 octobre; la Halle regorge
+de blés, les moulins tournent, la caisse nationale se remplit.» Mais
+cette abondance dura peu, et la disette amena encore un tragique
+événement. Un boulanger de la Cité, accusé d'accaparement, fut saisi
+par le peuple, et, malgré son innocence, malgré les efforts des
+autorités, pendu à la lanterne de la place de Grève. La commune,
+consternée, demanda sur-le-champ à l'Assemblée une loi martiale contre
+les attroupements, et, en quelques heures, cette loi fut discutée,
+votée et proclamée dans tout Paris avec l'appareil le plus solennel.</p>
+
+<p>Grâce à la loi martiale, grâce à l'énergie et à l'activité que déploya
+la municipalité pour rétablir l'ordre, désarmer les vagabonds, assurer
+les subsistances, Paris retrouva un peu de calme, mais il continua à
+s'enivrer de politique et de liberté, à se passionner pour les motions
+des districts et des clubs, à vivre dans les rues. Cette agitation <span class="pagenum">
+(p.122)</span>
+se trouvait d'ailleurs entretenue par les décrets de l'Assemblée, qui
+changeaient toute l'existence de la France et principalement celle de
+la capitale. Ainsi, un décret abolit la gabelle, cet impôt si odieux
+qui faisait payer aux Parisiens 62 livres le quintal de sel qui se
+payait ailleurs 2 l. 10 sous. Un autre abolit les <i>entrées</i> (1<sup>er</sup> mai
+1790), qui produisaient près de 36 millions et ne permettaient au
+peuple que de se nourrir de denrées ou de boissons falsifiées<a id="footnotetag81"
+name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81">[81]</a>. Un
+troisième (16 février 1791) abolit les jurandes et maîtrises qui
+faisaient de l'exercice des métiers le privilége d'un petit nombre de
+familles et forçaient l'ouvrier pauvre et habile à rester toute sa vie
+l'homme d'un maître riche et ignorant. D'autres décrets, dont nous
+allons parler, donnèrent une nouvelle organisation à la municipalité,
+à la justice, au clergé, etc.</p>
+
+<p>Le décret qui organisa la municipalité de Paris composa cette commune
+d'un maire, de 16 administrateurs, de 32 conseillers, de 96 notables:
+le maire et les administrateurs formaient le <i>bureau</i>; les 32
+conseillers, le <i>conseil municipal</i>; les administrateurs, les
+conseillers, les notables, le <i>conseil général</i>. La ville fut alors
+divisée en 6 arrondissements et 48 sections, et la garde nationale en
+6 divisions comprenant 24,000 hommes, dont 6,000 gardes-françaises,
+formant 48 compagnies soldées. Enfin, la division administrative <span class="pagenum">(p.123)</span>
+du royaume ayant été changée, Paris et sa banlieue devinrent un
+<i>département</i> administré par un <i>conseil</i> de 36 membres, un
+<i>directoire exécutif</i> de 5 membres et un procureur-syndic, tous
+élus.--Le décret qui supprima les anciens corps judiciaires mit fin à
+ce Parlement de Paris, à ce Châtelet, à ces Cours des Aides et des
+Comptes, qui avaient joué un si grand rôle dans notre histoire. Leur
+existence était liée à celle de la bourgeoisie; car huit cents
+magistrats, quatre mille procureurs, avocats, greffiers, huissiers,
+douze mille commis ou agents de tout genre y étaient intéressés; et
+néanmoins leur disparition ne fit pas la moindre sensation, et il
+suffit d'une compagnie de garde nationale pour clore les portes de ce
+Parlement si redoutable aux rois, et qui avait eu si longtemps Paris
+sous sa tutelle. A sa place furent créés un tribunal criminel et un
+tribunal d'appel pour le département, un tribunal civil dans chacun
+des quarante-huit districts: tous les membres de ces tribunaux étaient
+élus et amovibles.--Quant aux décrets relatifs au clergé et aux
+édifices religieux, ils amenèrent des changements matériels, tels que
+Paris n'en avait pas éprouvé depuis plusieurs siècles.</p>
+
+<p>Le clergé de Paris s'était montré, dès l'origine, partisan de la
+révolution, et les Parisiens avait paru mettre leurs institutions
+nouvelles sous la protection des vieux patrons de la cité. Ainsi, on
+avait vu des prêtres et des moines dans les rangs du peuple au 14
+juillet; la plupart des curés avaient ouvert leurs églises aux
+assemblées électorales; la garde nationale avait fait bénir ses
+drapeaux dans l'église Notre-Dame, avec de grandes solennités; dans
+chaque district, les demoiselles étaient allées successivement en
+procession porter à Sainte-Geneviève des bouquets et des ex-voto ornés
+de rubans tricolores, le bataillon du district et la musique formant
+le cortége. Mais Paris n'était plus la ville catholique si fervente,
+si jalouse de sa foi, si fière de ses clochers et de ses moines;
+depuis un demi-siècle, les sarcasmes contre le luxe et les <span class="pagenum">(p.124)</span>
+désordres du haut clergé, contre les abus et l'oisiveté des couvents,
+étaient descendus des salons de la noblesse dans les cabarets de la
+multitude; aussi, les décrets de l'Assemblée relatifs au clergé excitèrent
+une vive émotion dans le peuple et la bourgeoisie, mais une émotion
+d'approbation, même de raillerie, et non de regrets. Paris avait alors
+60 églises paroissiales, 20 chapitres ou églises collégiales, 80
+autres églises ou chapelles, 3 abbayes d'hommes, 8 de filles, 53
+couvents d'hommes, 146 de filles. D'après un premier décret, qui
+plaçait les biens du clergé, devenus biens de la nation, sous la
+sauvegarde des municipalités et des gardes nationales, Bailly et La
+Fayette firent mettre les scellé sur les titres des biens
+ecclésiastiques et inventorier les mobiliers, bibliothèques, objets
+d'art, qui s'y trouvaient. Un deuxième décret ayant supprimé les
+ordres et congrégations de l'un et de l'autre sexe, excepté ceux qui
+étaient chargés de l'éducation publique et du soulagement des malades,
+la municipalité fit ouvrir les portes de tous les couvents, inscrivit
+sur un contrôle les religieux ou religieuses qui en sortirent et
+auxquels des pensions étaient allouées, et indiqua pour chaque ordre
+une maison conservée où se retirèrent ceux qui ne voulaient pas
+rentrer dans le monde. Enfin, un troisième décret ayant ordonné la
+vente d'une partie des biens du clergé pour une valeur de 400
+millions, et cette vente ne s'effectuant pas, la municipalité de Paris
+vint déclarer à l'Assemblée que, de toutes les maisons religieuses qui
+existaient dans la capitale, il y en avait vingt-sept précieuses par
+leur situation, leur étendue et leurs dépendances, dont la valeur
+était estimée à 200 millions et qu'on pouvait aliéner; elle proposa de
+les acquérir et d'en payer le prix en obligations qu'elle remplirait
+avec le produit des ventes partielles et successives. L'Assemblée
+accepta, et elle compléta cette mesure par la création d'un
+papier-monnaie ou d'<i>assignats</i> qui avaient pour hypothèque les biens
+du clergé. Alors la commune devint propriétaire des vingt-sept <span class="pagenum">(p.125)</span>
+maisons désignées, parmi lesquelles étaient le prieuré
+Saint-Martin-des-Champs, les couvents des Jacobins de la rue
+Saint-Jacques et de la rue Saint-Honoré, les Grands-Augustins, les
+Carmes des Billettes et de la place Maubert, les Capucins de la rue
+Saint-Honoré et du Marais, les Minimes de la place Royale, l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés, les Feuillants de la rue Saint-Honoré, les
+Chartreux, les Théatins, etc. Quelques parties de ces édifices furent
+réservées pour servir de colléges ou d'hôpitaux; d'autres, surtout les
+chapelles dépouillées de leurs cloches et objets d'art, servirent de
+lieux d'assemblées aux districts; le reste, principalement les jardins
+et maisons, furent mis en vente.</p>
+
+<p>Cette révolution si importante pour la capitale, cette profanation,
+cette aliénation de propriétés autrefois si chères aux Parisiens,
+n'amena aucun tumulte et ne fit naître que des caricatures, des
+chansons, des plaisanteries sur les <i>nonnettes</i> et les <i>frocards</i>.
+D'ailleurs, la réforme des couvents de Paris était regardée depuis
+longtemps, même par les catholiques sincères, comme indispensable, la
+plupart étant ou trop riches, ou inutiles, ou dégénérés de leur
+institution. Il en était de même des églises, devenues trop nombreuses
+et si mal distribuées que le faubourg Saint-Germain n'avait que deux
+paroisses pendant qu'il y en avait vingt et une dans la Cité. Aussi,
+les décrets qui supprimèrent ou réformèrent la plupart de ces églises
+furent reçus sans regret, bien qu'ils dussent entraîner la destruction
+de monuments antiques et populaires. Voici comment s'effectua cet
+autre changement: La constitution civile du clergé ayant réduit le
+nombre des diocèses et des paroisses, ordonné que les évêques et curés
+seraient nommés par les électeurs, enfin aboli les chapitres et
+chapelles, l'archevêché de Paris redevint un évêché, le nombre des
+églises paroissiales se trouva réduit à quarante-huit, qui furent
+déclarées propriétés municipales, les églises collégiales et <span class="pagenum">(p.126)</span>
+chapelles furent supprimées. Plus de cent églises de tout genre
+tombèrent ainsi dans le domaine national; et celles qui ne pouvaient
+être utilisées pour un service public furent sur-le-champ mises en
+vente avec leur mobilier, argenterie, cloches, ornements<a id="footnotetag82"
+name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82">[82]</a>.</p>
+
+<p>Ce grand changement fut complété par un décret qui déclara biens
+nationaux les biens des fondations soit de religion, soit d'éducation,
+soit de bienfaisance, c'est-à-dire ceux des <i>fabriques</i>, des colléges,
+des hôpitaux, lesquels étaient entre les mains du clergé;
+l'administration en fut confiée aux communes. Enfin, l'Assemblée ayant
+imposé aux prêtres le serment à la Constitution, l'archevêque de Paris
+(M. de Juigné, qui avait émigré) et la plupart des curés le
+refusèrent, et le pape excommunia ceux qui prêteraient ce serment.
+Alors les prêtres <i>insermentés</i> ou <i>réfractaires</i> furent destitués et
+exclus de leurs églises, quelques-uns essayant inutilement de faire
+résistance, et l'on procéda (27 janvier 1791) à des élections qui se
+firent dans l'église Notre-Dame avec plus d'appareil militaire que de
+sentiment religieux. Un mauvais prêtre, Gobel, membre de l'Assemblée
+constituante, fut élu évêque de Paris, et la plupart des curés furent
+choisis par les électeurs, non comme les plus dignes et les plus
+vertueux, mais comme les plus patriotes et les moins <i>cafards</i>.
+L'installation de l'évêque (27 mars 1791), ainsi que celle des
+nouveaux curés, se fit presque sans cérémonie religieuse, au milieu de
+l'indifférence voltairienne de la garde nationale, au milieu de
+l'indignation des royalistes, qui essayèrent de faire du scandale. Les
+églises paroissiales, que les prêtres constitutionnels transformèrent
+en succursales des clubs, et où l'on parla moins de l'Évangile que de
+la Constitution, furent interdites aux prêtres réfractaires; mais par
+respect pour la liberté des cultes, huit anciennes chapelles de <span class="pagenum">
+(p.127)</span>
+couvents leur furent attribuées pour y officier: la principale était
+celle des Théatins. Ces prêtres, qui avaient trouvé des asiles dans
+les hôtels des nobles, firent de ces chapelles des tribunes contre la
+révolution: ils déclarèrent les prêtres constitutionnels hérétiques et
+les excommunièrent avec tous ceux qui recevraient les sacrements de
+leurs mains. Alors le peuple poursuivit les insermentés de huées et
+d'insultes; il dévasta l'église des Théatins, en ferma les portes et
+maltraita les femmes qui voulaient y entrer; il brûla dans le
+Palais-Royal un mannequin du pape avec les journaux royalistes. Enfin,
+le roi, ayant voulu aller à Saint-Cloud pour faire ses Pâques de la
+main d'un prêtre réfractaire, on crut que ce voyage cachait un projet
+de fuite: alors le peuple sonna le tocsin, battit la générale,
+s'empara du Carrousel et de la place Louis XV. La Fayette accourut
+avec la garde nationale; mais celle-ci partageait les sentiments de la
+multitude: elle fit fermer les grilles, arrêta les voitures, et,
+malgré les ordres et les supplications de son général, elle força
+Louis XVI à rentrer dans son palais.</p>
+
+
+<a id="toc127" name="toc127"></a>
+<h2>§ IV.<br><br>
+
+Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de
+Mars.</h2>
+
+
+<p>Cependant, malgré le dégoût qu'ils avaient pris pour leurs églises et
+les cérémonies religieuses, les Parisiens n'avaient pas perdu leur
+amour de fêtes et de solennités, et ils saisissaient toutes les
+occasions de le satisfaire: mais il leur fallait maintenant,
+disaient-ils, «des fêtes raisonnables et des solennités patriotiques;»
+aussi, à l'époque du carnaval, d'un consentement unanime, ils
+supprimèrent les mascarades. «Le peuple, dit le journal de Prudhomme,
+a senti toute l'absurdité de cette monstrueuse coutume, et il faut
+espérer qu'elle ne se reproduira plus: ce sera encore un des
+bienfaits de la révolution<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83">[83]</a>.»
+Par contre, le roi étant venu <span class="pagenum">(p.128)</span>
+subitement dans l'Assemblée (4 février 1790) pour s'unir à elle et lui
+témoigner son attachement au nouvel ordre de choses, celle-ci répondit
+à cette marque de confiance par un serment civique, c'est-à-dire de
+fidélité à la nation, à la Constitution et au roi. Dès le soir même,
+le maire et les représentants de la commune descendirent sur la place
+de Grève, qui était couverte d'une foule immense; Bailly prononça le
+serment, et la multitude le répéta avec enthousiasme. Pendant
+plusieurs jours, la ville fut en fête: chaque district, chaque
+corporation, chaque bataillon de garde nationale, même chaque collége,
+vint à son tour sur les places publiques prononcer le serment.
+«Nouveauté patriotique, dit un journal, digne des républiques
+anciennes!»</p>
+
+<p>Quelques mois après, Paris résolut de célébrer l'anniversaire du 14
+juillet par une fédération nationale: l'Assemblée approuva le projet
+de cette fête, et tous les départements y furent convoqués. Le
+Champ-de-Mars avait été choisi pour cette solennité, et, comme il
+n'était alors qu'une plaine fangeuse, des travaux furent entrepris
+pour le niveler et l'assainir; mais les ouvriers étant insuffisants
+pour cette opération, toute la population se porta à leur aide comme à
+une fête civique: districts, milices, corporations, prêtres, nobles et
+grandes dames s'empressèrent à manier la pelle, à traîner la brouette,
+et en quelques jours le champ fut prêt.</p>
+
+<p>Le 14 juillet, les fédérés des 83 départements, les députés de
+l'armée, la garde nationale, l'Assemblée et la municipalité partirent
+de la Bastille, traversèrent Paris et trouvèrent le Champ-de-Mars
+occupé par deux cent mille spectateurs qui bravaient la pluie en
+chantant et en dansant. Une messe fut célébrée par l'évêque <span class="pagenum">(p.129)</span>
+d'Autun, assisté de trois cents prêtres, sur un autel dressé en plein
+air et qui prit le nom d'autel de la patrie; les bannières des 83
+départements furent bénies et un <i>Te Deum</i> chanté. Alors La Fayette
+monta à l'autel, et, au nom de la garde nationale, prononça le serment
+civique; le roi et le président de l'Assemblée le répétèrent, et
+quarante pièces de canon, cent musiques militaires, les acclamations
+de trois cent mille hommes, «qui faisaient trembler le ciel et la
+terre,» y répondirent. Ce fut la plus belle fête de la révolution: le
+soir, on dansa sur les ruines de la Bastille, et, pendant un mois, les
+Parisiens fêtèrent dans des banquets, des bals, des spectacles, leurs
+frères des départements.</p>
+
+<p>Huit mois après cette grande journée, Paris eut une solennité d'un
+autre genre et y montra le même enthousiasme: Mirabeau mourut (3 avril
+1791). Le peuple qui, pendant les trois jours de sa maladie, s'était
+porté en foule autour de sa demeure, fit fermer les magasins, les
+ateliers, les théâtres, et demanda que des honneurs extraordinaires
+fussent rendus au grand orateur de la révolution. L'Assemblée décréta
+que ses restes seraient portés à l'église Sainte-Geneviève,
+transformée en <i>Panthéon</i> pour la sépulture des grands hommes. Toutes
+les autorités, la garde nationale, les clubs, les corporations, le
+peuple entier assistèrent à ces funérailles, qui furent célébrées avec
+la pompe la plus majestueuse. Le cortége partit de la rue de la
+Chaussé-d'Antin, où demeurait Mirabeau, et s'arrêta à l'église
+Saint-Eustache: là, Cérutti prononça un discours funèbre qui fut
+suivi, selon l'usage de la garde nationale, d'une salve de dix mille
+coups de fusil tirée dans l'église même. De là, on se dirigea à
+travers les Halles et la rue Saint-Jacques vers la vieille église
+Sainte-Geneviève, où l'on déposa le corps entre ceux de Descartes et
+de Soufflot, en attendant que le Panthéon fût achevé. Paris porta le
+deuil de Mirabeau pendant huit jours.</p>
+
+<p>Trois mois après (11 juillet 1791), les mêmes honneurs furent <span class="pagenum">(p.130)</span>
+rendus aux cendres de Voltaire, mais avec une pompe encore plus théâtrale.
+Ce fut la première de ces cérémonies imitées de l'antiquité, d'où le
+culte catholique se trouvait banni, et qui furent si communes pendant
+la révolution: char, musique, costumes, emblèmes, tout semblait
+emprunté aux Grecs et aux Romains. Le cortége partit des ruines de la
+Bastille, suivit les boulevards, stationna devant l'Opéra (théâtre de
+la porte Saint-Martin), passa par la place Louis XV, devant les
+Tuileries, sur le Pont-Royal, s'arrêta sur le quai des Théatins,
+devant la maison où Voltaire était mort et où se trouvait la nièce du
+grand homme avec les filles de Calas. De là, il stationna encore
+devant le Théâtre-Français (Odéon), où les comédiens lui firent de
+nouveaux honneurs, et enfin il arriva au Panthéon. Les Parisiens
+assistèrent à cette fête symbolique, ou, comme disaient les
+royalistes, «à cette parodie païenne d'une béatification,» avec autant
+d'enthousiasme que de gravité. Dans les circonstances où l'on se
+trouvait, l'apothéose de Voltaire était un événement politique: en
+effet, à cette époque, Louis XVI avait essayé de s'enfuir, et, captif
+dans les Tuileries, il attendait de l'Assemblée nationale ou son
+rétablissement ou sa déchéance.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille, étant sortis
+secrètement des Tuileries, avaient gagné à pied le quai des Théatins,
+où les attendaient deux voitures bourgeoises, et de là la porte
+Saint-Martin, où ils montèrent dans leur voiture de voyage. Ils se
+dirigèrent sur Montmédy pour chercher un asile dans l'armée de
+Bouillé. A la première nouvelle de cette fuite, la municipalité fit
+tirer le canon d'alarme; la garde nationale se rassembla; les clubs et
+les sections se mirent en permanence; les bonnets de laine et les
+piques descendirent dans les rues; les noms de roi, de reine, de
+Louis, de Bourbon furent effacés sur toutes les enseignes et les <span class="pagenum">(p.131)</span>
+tableaux des boutiques, avec les couronnes et les armoiries royales.
+Mais, l'Assemblée ayant pris rapidement les mesures les plus
+énergiques pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, la ville
+retrouva bientôt son calme: «les ouvriers s'occupèrent de leurs
+travaux, les affaires s'expédièrent avec la célérité ordinaire, les
+spectacles jouèrent comme de coutume, et Paris et la France apprirent
+par cette expérience, devenue si funeste à la royauté, que presque
+toujours le monarque est étranger au gouvernement qui existe sous son
+nom<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84">[84]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant, la famille royale avait été arrêtée à Varennes et revenait
+à Paris escortée par plus de cent mille hommes. Elle arriva vers le
+soir à la barrière Saint-Martin, suivit les boulevards extérieurs
+jusqu'à la barrière de Neuilly et entra par les Champs-Élysées pour
+gagner les Tuileries sans traverser les rues populeuses de la ville.
+La multitude s'était portée à sa rencontre, gardant un silence
+menaçant, et elle couvrait toute la route; les Champs-Élysées
+paraissaient hérissés de baïonnettes; la voiture allait au pas,
+enveloppée et protégée par un bataillon carré de trente hommes de
+profondeur. «Ce n'était pas une marche triomphale, dit un journal,
+c'était le convoi de la monarchie.» A la porte des Tuileries, la
+fureur du peuple éclata, et la garde nationale parvint avec peine à
+garantir de ses outrages la famille royale.</p>
+
+<p>L'Assemblée suspendit le roi de son pouvoir jusqu'à l'achèvement de la
+Constitution. Mais le parti républicain voulait la déchéance du
+monarque, et, pendant la discussion élevée à ce sujet, il tint tout
+Paris en rumeurs et en alarmes: la multitude enveloppait la salle du
+Manége, insultait les députés, menaçait d'attaquer les Tuileries; et
+quand le décret fut prononcé, les attroupements devinrent si alarmants
+que, le 16 juillet, l'Assemblée ordonna à la municipalité «de réprimer
+le désordre par tous les moyens que la loi mettait en son <span class="pagenum">(p.132)</span>
+pouvoir.» Le lendemain, la municipalité convoqua toute la garde nationale
+et lui fit occuper les principales places; mais les clubs ayant excité le
+peuple à signer une pétition pour la déchéance du roi, une grande
+foule se rendit au Champ-de-Mars: elle n'avait pas d'armes et se
+trouvait composée principalement d'oisifs, de curieux, de femmes,
+d'enfants. Cette foule signait la pétition sur l'autel de la patrie
+quand des patrouilles de garde nationale arrivèrent pour dissiper le
+rassemblement: elles furent accueillies par des injures, des pierres,
+et même un coup de pistolet tiré sur La Fayette. Alors la municipalité
+résolut de proclamer la loi martiale; elle se mit en marche avec le
+drapeau rouge déployé, huit canons, douze cents hommes, de la
+cavalerie, un appareil formidable. L'entrée dans le Champ-de-Mars se
+fit par trois détachements et trois côtés pour envelopper la
+multitude; mais, à la vue du drapeau rouge, des cris de fureur
+éclatèrent; des pierres furent lancées; la garde nationale, sans faire
+de sommations, tira en l'air; la foule se précipita vers l'autel de la
+patrie, et de là redoubla ses cris et ses pierres. Alors deux des
+trois détachements firent feu, et une centaine de malheureux tombèrent
+tués ou blessés; tout le reste s'enfuit et s'en alla porter la
+consternation dans la plupart des quartiers en essayant de les
+soulever: mais nul ne bougea. Le drapeau rouge resta déployé à
+l'Hôtel-de-Ville jusqu'au 7 août.</p>
+
+<p>Cette répression si précipitée d'une émeute peu redoutable, d'un
+rassemblement qui se serait dissipé de lui-même, eut les plus funestes
+suites. Le peuple en garda un profond ressentiment: il ne la pardonna
+jamais à la bourgeoisie; pour lui, La Fayette, Bailly et les
+<i>exécuteurs</i> du 17 juillet ne furent que des assassins; l'uniforme de
+la garde nationale lui devint odieux; il appela le terrain de la
+fédération «le champ du massacre.»</p>
+
+<p>Cependant la Constitution était terminée: elle fut proclamée en <span class="pagenum">(p.133)</span>
+grande pompe sur les principales places de Paris, promenée au
+Champ-de-Mars, déposée au bruit du canon sur l'autel de la patrie;
+mais l'enthousiasme populaire avait été éteint dans le sang du 17
+juillet, et le roi, ainsi que l'Assemblée nationale, ne furent
+accueillis à cette fête qu'avec froideur et même des injures.</p>
+
+<p>Des élections nouvelles avaient été faites. D'après la Constitution,
+le droit électoral n'appartenait qu'aux citoyens <i>actifs</i>,
+c'est-à-dire payant une contribution de trois journées de travail, et
+ces citoyens actifs choisissaient des électeurs parmi ceux qui
+payaient une contribution de cent cinquante à deux cents journées: la
+multitude pauvre n'eut donc aucune part à ces élections, et ce fut
+pour elle un grand motif de réprobation contre la Constitution; aussi,
+les élections de Paris n'envoyèrent à la nouvelle Assemblée que des
+hommes de la bourgeoisie<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85">[85]</a>.
+Bailly et La Fayette donnèrent leur
+démission: le premier fut remplacé par Pétion, l'un des chefs du <span class="pagenum">
+(p.134)</span>
+parti girondin, qui devint l'idole du peuple; le second ne fut pas
+remplacé; chacun des six chefs de division commanda la garde nationale
+à tour de rôle pendant un mois.</p>
+
+
+
+<a id="toc134" name="toc134"></a>
+<h2>§ V.<br><br>
+
+Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats de
+Châteauvieux.--Journée du 20 juin.</h2>
+
+
+<p>L'<i>Assemblée législative</i> commence sa session (1<sup>er</sup> octobre 1791). Les
+émigrés ayant sollicité les rois absolus d'étouffer la révolution par
+la force des armes, la guerre est déclarée (20 avril 1792), aux
+applaudissements de tous les patriotes, à la grande joie des
+Parisiens, dont l'ardeur révolutionnaire ne s'est pas ralentie.</p>
+
+<p>La multitude avait été écartée de la garde nationale, dont les rangs
+n'étaient ouverts qu'aux citoyens actifs: au premier bruit de guerre,
+elle s'arme de piques, et, malgré les ordres de la municipalité, elle
+s'organise en compagnies désordonnées, qui font la loi dans les rues;
+son bonnet de laine rouge, cette coiffure du pauvre si méprisée des
+chapeaux à cornes et des perruques poudrées, devient tout à coup un
+emblème patriotique, et dans les clubs, les théâtres, les promenades,
+les Jacobins le portent comme le bonnet de la liberté; enfin, ce nom
+hideux de <i>sans-culottes</i> que les habits de satin et les talons rouges
+avaient donné à la foule déguenillée des faubourgs, devient un titre
+révolutionnaire: les parias de l'ancien régime s'en font gloire et le
+jettent comme un cri de guerre et de vengeance à leurs ennemis. «De
+quels succès, dit le journal de Prudhomme, les contre-révolutionnaires
+peuvent-ils se flatter contre un peuple à qui tout sert, qui fait
+armes de tout pour défendre sa liberté? Avec l'air <i>Ça ira!</i> on le
+mènerait au bout du monde, à travers les armées combinées de l'Europe;
+paré d'un n&oelig;ud de rubans aux trois couleurs, il oublie ses plus <span class="pagenum">(p.135)</span>
+chers intérêts pour ne s'occuper que de la chose publique, et quitte
+gaiement ses foyers pour aller aux frontières. La vue d'un bonnet
+rouge de laine le transporte, parce qu'on lui a dit que ce bonnet
+était en Grèce, à Rome le signe de ralliement de tous les ennemis du
+despotisme. Enfin, le peuple commence à se compter et à se dire:
+Vingt-quatre mille hommes bien vêtus auront dorénavant mauvaise grâce
+à parler de la loi martiale devant trois cent mille hommes sans
+uniformes, mais armés.»</p>
+
+<p>Ces dispositions du peuple apparurent dans la <i>fête de la liberté</i>,
+donnée à l'occasion des soldats de Châteauvieux. Deux ans auparavant,
+ce régiment suisse, s'étant mis en rébellion à Nancy, avait engagé une
+bataille terrible contre la garde nationale des départements voisins:
+quarante des chefs de la révolte furent condamnés aux galères, et ils
+venaient d'être amnistiés par l'Assemblée constituante. Ils arrivèrent
+à Paris, et les Jacobins, en haine de la garde nationale et de
+l'aristocratie bourgeoise, les promenèrent processionnellement de la
+Bastille au Champ-de-Mars par les boulevards, avec les symboles
+antiques et modernes que la révolution avait mis en usage, étendards
+aux inscriptions démagogiques, bustes de Voltaire et de Rousseau,
+tables de la déclaration des droits, images sculptées de la Bastille,
+fers des condamnés tressés de fleurs, enfin un char, portant une
+statue de la Liberté, traîné par vingt chevaux <i>démocrates</i>. Les
+autorités ne prirent aucune part à cette fête; la garde nationale se
+tint en réserve dans ses postes; l'ordre, néanmoins, ne fut pas
+troublé. «Le peuple se rangea, s'aligna, à la vue d'un épi de blé qui
+lui fut présenté en guise de baïonnette, depuis la Bastille jusqu'au
+Champ-de-Mars.» Aussi les journaux révolutionnaires s'écrièrent: «Ils
+ont appris à connaître le peuple de Paris, à le respecter, à
+l'admirer, les administrateurs ineptes du directoire, les officiers de
+l'état-major de la garde parisienne, cette cour envieuse et <span class="pagenum">(p.136)</span>
+scélérate avec tous les agents qu'elle tient à sa solde! Bon peuple de
+Paris, cette journée te vaudra l'honneur de servir de modèle au reste de
+la France et aux autres nations. Persévérance et courage!»</p>
+
+<p>Les constitutionnels répondirent à la fête donnée aux soldats de
+Châteauvieux par une pompe funéraire célébrée en l'honneur de
+Simonneau, maire d'Étampes, assassiné dans une émeute. Le peuple à son
+tour s'en tint éloigné. Cette lutte à coups de fêtes et de costumes
+présageait de sanglants événements.</p>
+
+<p>La guerre était commencée; mais dès les premières hostilités, nos
+armées avaient éprouvé un échec. Aussitôt les Parisiens crièrent à la
+trahison et demandèrent des mesures de rigueur contre les prêtres
+réfractaires et les émigrés. L'assemblée décréta ces mesures et
+ordonna la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris. Le
+roi refusa de sanctionner ces décrets: alors les Jacobins résolurent
+de l'y contraindre par la force et soulevèrent le peuple.</p>
+
+<p>Le 20 juin, les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et
+Saint-Marceau se réunissent près de la Bastille et sont grossis des
+compagnies de piques et d'une foule immense, avec ou sans armes, mêlée
+de femmes et d'enfants. Certains de l'approbation secrète de Pétion et
+dédaignant les ordres de la municipalité, ils se mettent en marche par
+les boulevards et la rue Saint-Honoré, ayant à leur tête les tables de
+la déclaration des droits, escortées par des canons, et pénètrent dans
+la salle de l'Assemblée pour lui présenter une pétition contre le
+pouvoir exécutif «au nom de la nation, qui a les yeux fixés sur
+Paris.»</p>
+
+<p>Le cortége, composé de vingt-cinq à trente mille personnes, offrait le
+plus étrange comme le plus alarmant des spectacles: c'était à la fois
+une fête populaire et un commencement d'insurrection. On voyait
+pêle-mêle des femmes et des enfants ayant ou des armes, ou des <span class="pagenum">(p.137)</span>
+rameaux verts, ou des bouquets de fleurs; des hommes demi-nus, en
+sabots, avec des piques, des haches, des bâtons, des broches, des
+couteaux, portant des culottes déchirées pour bannières; des gardes
+nationaux avec ou sans uniformes, ayant au bout de leurs fusils des
+inscriptions menaçantes. Tous, en défilant devant l'Assemblée
+silencieuse et confuse, chantaient et criaient: Vive la nation! A bas
+le veto! Vivent les sans-culottes! A bas les prêtres! Les aristocrates
+à la lanterne!</p>
+
+<p>De la salle du Manége les insurgés suivirent la terrasse des
+Feuillants<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86">[86]</a>
+et continuèrent à défiler le long de la façade du
+château, devant lequel étaient rangés dix bataillons de garde
+nationale. Quatorze autres bataillons étaient dans le château, les
+cours et la place du Carrousel. La foule sortit du jardin par la porte
+du Pont-Royal. La garde nationale résista encore; mais les officiers
+municipaux firent ouvrir les portes, et le peuple envahissant le
+Carrousel, s'entassa à la porte de la cour royale. La garde nationale
+résista encore; mais les officiers municipaux ayant fait ouvrir cette
+porte, la foule se précipita dans la cour, entra dans le château et
+monta une pièce de canon dans les appartements.</p>
+
+<p>Le roi, voyant que les portes intérieures allaient être enfoncées,
+ordonna de les ouvrir et faillit être écrasé par la cohue. Protégé par
+quelques gardes nationaux, il monta sur une table, et, pendant deux
+heures, il résista aux demandes, aux insultes, aux cris de la foule
+qui augmentait sans cesse, mais dont une grande partie n'était
+qu'égarée, entraînée ou même amenée par la curiosité; enfin, Pétion
+arriva, harangua le peuple et l'engagea à se retirer. Les appartements
+furent ouverts, et la multitude y défila avec tumulte, mais sans
+excès, saluant même la reine qui s'était établie dans une salle avec
+ses enfants pour diviser la masse populaire et favoriser l'évacuation
+du château.</p>
+
+<p>Cette journée excita l'indignation du parti constitutionnel: <span class="pagenum">
+(p.138)</span>
+Pétion fut suspendu de ses fonctions; la bourgeoisie parisienne, dans
+une pétition qui portait huit mille signatures, demanda à l'Assemblée la
+punition des chefs de l'insurrection; La Fayette, qui commandait
+l'armée de la Meuse, accourut à Paris pour en finir avec les Jacobins
+par la force; mais il sollicita vainement la garde nationale de
+marcher sur le club: il ne put réunir cent hommes, et s'en alla
+désespéré. Plusieurs sections proposèrent de le mettre en accusation;
+toutes redemandèrent leur <i>vertueux maire</i>.</p>
+
+<p>La majorité de la population était pourtant satisfaite de la
+Constitution, favorable au roi, pleine de haine contre les démagogues;
+mais, comme elle se défiait en même temps de la cour, de ses projets
+de contre-révolution, de ses intelligences avec l'étranger, elle
+restait immobile, incertaine, divisée, et laissait agir le parti
+jacobin, qui voulait conjurer le danger extérieur par le renversement
+de Louis XVI.</p>
+
+
+<a id="toc138" name="toc138"></a>
+<h2>§ VI.<br><br>
+
+Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du 10 août.</h2>
+
+
+<p>Cependant les Prussiens approchaient de nos frontières. Un camp de
+réserve avait été formé à Soissons pour recevoir les volontaires des
+départements; trois bataillons furent organisés à Paris, forts
+ensemble de seize cents hommes, et sortirent de la ville les 11, 20 et
+22 juillet. Le 11 juillet, l'Assemblée déclara la patrie en danger,
+et, le 22, elle ordonna la levée de cent mille volontaires des gardes
+nationales. Le même jour, la municipalité proclama le décret du danger
+de la patrie sur toutes les places publiques, avec une pompe imposante
+et sévère. Toute la garde nationale était sur pied; le canon d'alarme
+tirait de moment en moment; les officiers municipaux allaient dans les
+principales rues, au bruit de l'artillerie et de la musique, lire le
+décret et déployer la bannière où était inscrit: <i>Citoyens, la <span class="pagenum">(p.139)</span>
+patrie est en danger!</i> Huit amphithéâtres avaient été dressés à la place
+Royale, au parvis Notre-Dame, à la place Dauphine, à l'Estrapade, à la
+place Maubert, devant le Théâtre Français (Odéon), devant le
+Théâtre-Italien (salle Favart) et au carré Saint-Martin. Sur chacun de
+ces amphithéâtres était une tente couverte de guirlandes, chargée de
+couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la
+liberté; le drapeau de la section était planté sur le devant et
+flottait au-dessus d'une table posée sur deux caisses de tambour;
+trois officiers municipaux et six notaires recevaient à cette table
+les enrôlements; sur les côtés étaient des faisceaux de drapeaux, et
+sur le devant les volontaires formaient un cercle renfermant deux
+pièces de canon et la musique. Cette cérémonie excita un grand
+enthousiasme: des rangs de la garde nationale et de la multitude
+sortaient à chaque instant des jeunes gens pleins d'ardeur qui
+allaient se faire inscrire au registre patriotique; puis ils
+descendaient de l'estrade en criant: Vive la nation! au bruit de la
+musique, au milieu des acclamations des assistants et des
+embrassements des femmes, qui les couronnaient de fleurs.</p>
+
+<p>Le contingent de Paris, ou plutôt du département, était de dix-sept
+bataillons de cinq à six cents hommes, en y comprenant les trois qui
+étaient au camp de Soissons. Pendant la première semaine, il y eut
+mille à douze cents inscriptions par jour, et, en moins de trois
+semaines, trente-quatre bataillons, au lieu de dix-sept, étaient au
+complet; mais ils ne purent être organisés que quinze jours après et
+ne partirent qu'au commencement de septembre.</p>
+
+<p>La déclaration du danger de la patrie exalta les sentiments
+révolutionnaires des Parisiens et les remplit d'indignation contre le
+monarque qui avait appelé les étrangers à sa délivrance. Pendant
+quinze jours, la ville fut dans des alarmes et des agitations
+continuelles, et les journaux jacobins ne cessèrent de la pousser <span class="pagenum">(p.140)</span>
+à se débarrasser de la royauté par une insurrection. «Puisque Paris,
+disait Prudhomme, a donné le premier exemple aux villes de l'empire,
+puisque, par l'immensité de sa population et de ses ressources, cette
+grande cité a continué d'être le principal foyer de la révolution,
+peuple de Paris, lève-toi tout entier, point de demi-mesures!...» Les
+décrets de l'Assemblée tendirent à enlever à la cour tous ses moyens
+de défense, et, au contraire, à créer une armée à l'insurrection qui
+se préparait: ainsi, on ne laissa à Paris d'autres troupes de ligne
+qu'un régiment suisse; on forma pour la garde des prisons, des
+tribunaux et la police générale une gendarmerie spéciale composée
+presque entièrement d'anciens gardes-françaises; on décréta que les
+citoyens non inscrits dans la garde nationale ne devaient pas moins le
+service tant que la patrie serait en danger, et l'on ordonna de les
+armer de piques, à défaut de fusils. Cette garde fut alors composée de
+cent vingt mille hommes, mais il n'y en avait pas vingt-cinq mille
+habillés et équipés<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87">[87]</a>.</p>
+
+<p>Une nouvelle révolution était imminente, et les Jacobins la
+préparèrent presque ouvertement. Danton, président du club des
+Cordeliers, en traça le plan; Pétion et le conseil général de la
+commune promirent leur coopération; le noyau de l'armée
+révolutionnaire devait être un corps de fédérés marseillais et bretons
+récemment arrivés à Paris; mais on était certain du concours de la
+multitude. L'insurrection fut précipitée par le manifeste du duc de
+Brunswick qui dévoilait si maladroitement les intelligences de la cour
+avec l'étranger, et le renversement du trône fut la réponse des <span class="pagenum">(p.141)</span>
+Parisiens à cette insolente agression.</p>
+
+<p>Le 5 août, la section des Quinze-Vingts, qui ordinairement donnait le
+mouvement aux autres, arrête que «si l'Assemblée législative n'a pas
+prononcé, le 9, la déchéance du roi, à minuit le tocsin sonnera, la
+générale battra et tout se lèvera à la fois.» Quarante-six sections
+adhèrent à cet arrêté, et l'une d'elles, la section Mauconseil,
+proclame d'elle-même la déchéance. Le 10, à minuit, les fédérés, au
+nombre de mille, sont en armes; les sections ont nommé des
+commissaires «pour se réunir à la commune, y remplacer de gré ou de
+force le conseil général et sauver la patrie;» trois corps d'insurgés,
+composés de gardes nationaux, d'hommes à piques, même de gens sans
+armes, commencent à se former au faubourg Saint-Antoine, au faubourg
+Saint-Marceau, aux Cordeliers; le tocsin et le tambour retentissent
+dans tous les quartiers, et l'insurrection se met en marche.</p>
+
+<p>Cependant, la cour avait fait ses dispositions pour la repousser: la
+garde nationale, convoquée à la défense des Tuileries, remplissait le
+jardin de ses bataillons; le commandant général, Mandat, avait mis un
+bataillon à la Grève, de l'artillerie au Pont-Neuf, de la gendarmerie
+au Louvre, pour prendre en queue et en flanc la colonne du faubourg
+Saint-Antoine et l'empêcher de se joindre aux deux autres. Mais les
+commissaires des sections s'emparent sans résistance de
+l'Hôtel-de-Ville, se constituent en commune insurrectionnelle et
+éloignent sur le champ le bataillon de la Grève et l'artillerie du
+Pont-Neuf; ils mandent à leur barre Mandat, qui est décrété
+d'accusation et assassiné sur les marches de l'hôtel; ils nomment
+commandant général Santerre, qui est à la tête de la colonne du
+faubourg Saint-Antoine. Alors les trois corps d'insurgés se réunissent
+sur les quais et se dirigent vers les Tuileries par les deux rives de
+la Seine et les rues voisines du Louvre, pendant que le désordre se
+met dans les rangs des défenseurs du château: les canonniers <span class="pagenum">(p.142)</span>
+placés dans les cours tournent leurs pièces ou les mettent hors de
+service; les bataillons postés dans le jardin, après une revue du roi,
+se dispersent ou vont se réunir aux insurgés; deux seulement, les
+bataillons des Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas, déjà signalés
+par leur ardeur royaliste, restent à la défense des Tuileries avec
+douze cents Suisses et cinq cents gentilshommes.</p>
+
+<p>A huit heures du matin, l'avant garde de l'insurrection, composée
+d'hommes à piques et de fédérés, arrive en tumulte dans le Carrousel,
+enfonce les portes de la cour royale et pénètre sans résistance
+jusqu'au vestibule et au grand escalier; là étaient massés les
+Suisses, avec lesquels ils parlementent. Cependant le roi, à
+l'approche de la foule, avait quitté le château et s'était retiré dans
+l'Assemblée avec sa famille, escorté par la garde nationale, au milieu
+des cris du peuple qui avait déjà envahi la terrasse des Feuillants.
+Il y était à peine arrivé que le combat s'engage entre les Suisses et
+la multitude, qui, frappée à bout portant de l'escalier, des fenêtres,
+des corps de logis de la cour royale, s'enfuit en couvrant le sol de
+ses morts et en criant à la trahison. Les Suisses sortent en deux
+colonnes et balayent en un clin d'&oelig;il le Carrousel et les rues
+voisines; le château se croit victorieux; ses défenseurs se disposent
+à marcher sur l'Assemblée, et celle-ci était résolue à mourir à son
+poste, lorsque le corps d'armée des insurgés, recueillant les fuyards,
+débouche par le Louvre, les guichets, le Pont-Royal, avec des cris de
+vengeance et de fureur. Aussitôt il décharge ses canons sur les
+Suisses, les repousse de la place, se précipite dans les cours, malgré
+le feu qui part de toutes les croisées, et incendie les corps de logis
+de la cour royale; mais ce n'est qu'après trois heures de combat, et
+lorsqu'une colonne, s'emparant de la terrasse du bord de l'eau, eut
+attaqué le château par le jardin, qu'il envahit les Tuileries. Les
+Suisses se retirent en bon ordre par le jardin, la place Louis XV, <span class="pagenum">(p.143)</span>
+les Champs-Élysées, tombant un à un, défendant le terrain pied à pied
+contre des masses d'assaillants, et ils ne sont complétement dispersés
+que par les canons du faubourg Saint-Marceau qui les prennent en flanc
+du côté du pont Louis XVI. A midi, la multitude avait dévasté le
+château, et elle se précipita dans l'Assemblée, apportant des armes,
+des bijoux, des meubles, amenant des prisonniers, demandant la
+déchéance du roi et la punition «des traîtres qui avaient assassiné le
+peuple.» L'Assemblée décréta la suspension du pouvoir exécutif, la
+translation de la famille royale au Luxembourg et la convocation d'une
+Convention nationale.</p>
+
+<p>«Quel spectacle offrait Paris et surtout le lieu de la scène vers le
+soir de la journée du 10 août! Tous les travaux interrompus, le
+commerce suspendu, les ateliers déserts, toutes les rues hérissées
+d'armes, tous les regards, tous les pas dirigés sur le château des
+Tuileries, qu'indiquaient assez de longs torrents de fumée. Le
+Carrousel était comme une fournaise ardente; pour entrer au château,
+il fallait traverser deux corps de logis incendiés, et on ne pouvait
+le faire sans passer sur une poutre enflammée ou sans marcher sur un
+cadavre. La façade du palais était criblée de haut en bas par les
+canons nationaux; dans le vestibule, l'escalier, la chapelle, les
+appartements, rien de plus hideux, de plus horrible; les murailles
+teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de
+tronçons d'armes, un pan du manteau royal distribué à qui voulait s'en
+souiller les mains, des débris de meubles et de bouteilles, et partout
+des cadavres. La porte du château donnant sur la terrasse était
+obstruée par des monceaux d'autres cadavres; toutes les allées du
+jardin en étaient jonchées de même: on trouvait des cadavres au pied
+des arbres, au bas des statues de marbre et recouverts par l'herbe et
+les fleurs du parterre. Au pont Tournant, comme pour donner la
+dernière touche à cette image effroyable, la caserne de bois des <span class="pagenum">
+(p.144)</span>
+Suisses brûlait, et sa flamme sinistre éclairait cinq ou six voitures
+qu'on chargeait de morts sur la place Louis XV<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88">[88]</a>.»</p>
+
+<p>Il y eut deux mille hommes tués dans cette bataille, dont douze à
+treize cents Parisiens: aussi la population se regarda-t-elle comme
+ayant été décimée par la trahison de la cour, et, dès ce moment, il y
+eut dans la multitude la pensée de venger ce qu'elle appelait le
+massacre du 10 août par l'extermination des royalistes.</p>
+
+
+<a id="toc144" name="toc144"></a>
+<h2>§ VII.<br><br>
+
+Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Départ
+des bataillons de volontaires.</h2>
+
+
+<p>Pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, Paris fut dans
+l'anarchie la plus complète: c'était la multitude ignorante, brutale,
+sanguinaire qui venait de remporter la victoire; ce fut elle qui
+domina dans la commune insurrectionnelle, composée presque entièrement
+de gens sans instruction et sans probité. Alors commença le règne de
+cette fameuse Commune, qui, usurpant tous les pouvoirs, domina pendant
+deux ans la représentation nationale, Paris et la France, qui
+déshonora la révolution par ses crimes, qui précipita violemment sa
+marche, qui ne tomba que lorsque s'arrêta la révolution elle-même!
+Pendant les premiers temps de sa puissance, elle siégeait nuit et jour
+et rendait en vingt-quatre heures deux cents arrêtés. Elle envoya
+Louis XVI et sa famille dans la tour du Temple et les fit garder avec
+la plus grande rigueur. Elle fit enterrer les victimes du 10 août
+«sans les momeries sacerdotales, inutiles à la mémoires d'hommes
+libres, qui ne reconnaissent d'autre dieu que la liberté et d'autre
+culte que celui de l'égalité.» Elle ordonna la destruction des statues
+des rois, des monuments et des emblèmes «qui rappelaient au <span class="pagenum">(p.145)</span>
+peuple les temps de l'esclavage sous lequel il avait gémi;» et alors
+furent renversées la statue de Louis XIII à la place Royale, celles de
+Louis XIV à la place Vendôme, de Louis XV à la place qui prit le nom de
+la Révolution, et même celle de Henri IV, jadis si populaire. Elle fit
+casser le directoire du département, accusé de royalisme, suspendre
+les six tribunaux de Paris, dissoudre les bataillons des
+Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères, bouleverser la garde
+nationale par le décret du 18 août, décret qui donna à cette garde le
+nom de <i>sections armées</i>, abolit les compagnies de grenadiers et de
+chasseurs, composées de gens riches, et fit entrer pêle-mêle dans les
+compagnies tous les citoyens avec ou sans uniformes, avec ou sans
+armes, ce qui mit Paris sous la domination des piques et des
+sans-culottes. Elle institua un comité de surveillance, qui eut la
+police de Paris, exerça réellement la dictature la plus tyrannique et
+domina la Convention elle-même. Elle força l'Assemblée à créer un
+tribunal révolutionnaire, dont les membres furent élus par les
+sections, qui jugeait sans appel et envoya à l'échafaud, dressé en
+face des Tuileries encore fumantes et ensanglantées, vingt-deux
+royalistes ou <i>conspirateurs</i> du 10 août. Enfin, quand le danger
+extérieur s'aggrava, quand les Prussiens eurent passé la frontière et
+pris Longwi, elle décréta qu'il serait formé un camp à Montmartre, que
+les cloches seraient converties en canons, les fers des grilles en
+piques, l'argenterie des églises en monnaie; que des visites
+domiciliaires seraient faites pour découvrir les armes, arrêter les
+suspects et enchaîner les conspirateurs. En effet, du 29 au 30 août,
+les barrières furent fermées, la Seine barrée, les voitures arrêtées,
+les rues désertes, et, à une heure du matin, les commissaires de la
+commune, assistés des sections armées, firent leurs visites. Tout
+citoyen trouvé hors de son domicile fut réputé suspect, et l'on jeta
+ainsi dans les prisons cinq à six mille individus; nobles, prêtres <span class="pagenum">(p.146)</span>
+réfractaires, gens de l'ancienne cour, officiers de la garde
+nationale, etc.</p>
+
+<p>Le comité de surveillance, où régnait Marat, voyant le nombre des
+prisonniers et croyant ou feignant de croire qu'un nouveau succès des
+Prussiens exciterait une insurrection royaliste, résolut de faire une
+Saint-Barthélémy dans les prisons. C'était la pensée féroce de la
+multitude, qui, voyant partout des traîtres, était dans une exaltation
+poussée jusqu'à la rage et ne demandait que la mort de ses ennemis. On
+ne parlait que des projets de vengeance des royalistes; on répandait
+le bruit qu'une armée entière de nobles et d'anciens gardes du roi
+était prête à égorger les patriotes; on ajoutait que le plan des rois
+du Nord était d'exterminer toute la population parisienne. «Qu'ils
+viennent, disait un des orateurs populaires à l'Assemblée, qu'ils
+viennent relever les murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces
+anthropophages couronnés. Si la victoire trahit notre cause, les
+torches sont prêtes... Ils ne trouveront que des cendres à recueillir
+et des ossements à dévorer!» Enfin, dans le comité de défense de
+l'Assemblée, on agita la question d'abandonner Paris; mais Danton: «La
+France est dans Paris, dit-il; si vous abandonnez la capitale à
+l'étranger, vous lui livrez la France... Il faut nous maintenir ici
+par tous les moyens et nous sauver par l'audace... Il faut... (et avec
+un geste effrayant) il faut faire peur aux royalistes!...»</p>
+
+<p>Paris, menacé de ruine par l'étranger, en proie à l'anarchie, dominé,
+égaré par quelques hommes sanguinaires, était alors fou de terreur et
+de haine et présentait dans toutes ses parties le spectacle le plus
+terrible: des troupes de volontaires partant pour l'armée, des bandes
+d'ouvriers allant travailler au camp de Montmartre; les femmes
+fabriquant dans les églises des habits et des tentes; des orateurs
+populaires semant l'alarme dans les rues; les places publiques
+occupées par des théâtres d'enrôlement; les barrières fermées; des <span class="pagenum">(p.147)</span>
+hommes armés, des canons, des patrouilles, des postes partout. Tout à
+coup, le 2 septembre (c'était un dimanche), le bruit se répand que
+Verdun est pris, que les Prussiens marchent sur Paris, que les
+royalistes s'agitent dans leurs hôtels et les prisons pour leur livrer
+la ville. La Commune fait placarder des affiches menaçantes; deux
+sections (Poissonnière et Luxembourg) décrètent de massacrer les
+prisonniers; on tire le canon d'alarme; on sonne le tocsin; on arbore
+le drapeau noir sur les tours Notre-Dame; toute la population semble
+frappée de terreur ou de vertige: «Courons aux prisons! ce cri
+terrible, raconte un témoin, retentit à l'instant d'une manière
+spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places
+publiques, dans tous les rassemblements, enfin dans l'Assemblée
+nationale même: qu'il ne reste pas un seul de nos ennemis vivants pour
+se réjouir de nos revers et frapper nos femmes et nos enfants<a id="footnotetag89"
+name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89">[89]</a>.»
+Alors des rassemblements se forment autour des prisons, principalement
+autour de celle de l'Abbaye, où l'on amenait vingt-quatre prêtres;
+deux ou trois cents hommes, la plupart, dit-on, ouvriers ou gens de
+boutique des rues voisines, excités par les satellites du comité de
+surveillance, se jettent sur ces vingt-quatre prêtres et les
+massacrent; puis, enivrés de leur crime, ils courent aux Carmes et à
+Saint-Firmin, et égorgent dans ces deux prisons deux cent
+quarante-quatre prêtres. Ils reviennent à l'Abbaye et tuent encore
+soixante-quatre Suisses ou gardes du roi; puis ils forment un tribunal
+présidé par un huissier du faubourg Saint-Antoine, Maillard, l'un des
+assaillants de la Bastille, le général des femmes du 5 octobre, et ils
+y font comparaître cent six prisonniers: quarante-cinq sont «mis en
+liberté par jugement du peuple;» les autres «condamnés à mort et
+exécutés sur-le-champ<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90">[90]</a>.» Un des membres de la commune, <span class="pagenum">(p.148)</span>
+Billaud-Varennes, encourage les meurtriers, leur fait distribuer des
+vivres, promet à chacun 24 liv. «pour son travail.»</p>
+
+<p>Les assassins, les jours suivants, au nombre de quatre cents au plus,
+se partagent par petites bandes et se portent à toutes les prisons, où
+ils tuent non-seulement les prisonniers politiques, mais les détenus
+ordinaires qui s'y trouvaient: à la Force, on forma un tribunal comme
+à l'Abbaye, et, sur 375 prisonniers, 167 périrent; au Châtelet, on tua
+189 voleurs ou faussaires; aux Bernardins, 60 forçats; à la
+Salpêtrière, 30 filles publiques; à Bicêtre, des fous, des employés,
+des enfants. «C'était un épurement, disaient les meurtriers, c'était
+le peuple-Hercule nettoyant les écuries d'Augias.» Le massacre était
+devenu un spectacle, une jouissance; une foule sanguinaire faisait
+cercle autour des victimes, applaudissait aux assassins, et, à la
+Force, les profanations les plus sauvages furent commises sur le
+cadavre de la princesse de Lamballe. Il y eut, dit-on, près de mille
+victimes qu'on jeta dans des charrettes et qu'on porta tout à
+découvert au cimetière de Clamart. Paris resta immobile pendant ce
+long crime, et trois à quatre cents assassins, la plupart ivres,
+parcoururent ses rues pendant quatre jours sans qu'une main se levât
+contre eux! Santerre, complice du comité de surveillance, refusa de
+convoquer la garde nationale; le maire Pétion courut à la Force et vit
+son pouvoir méconnu; le ministre Roland fut menacé du sort des
+royalistes; enfin, l'Assemblée, terrifiée après une vaine tentative,
+se tint dans un lâche silence!</p>
+
+<p>Le comité de surveillance avoua hautement qu'il avait ordonné le
+massacre; sa puissance ou la terreur qu'il inspirait s'en trouva
+augmentée, et alors il se livra à tous les excès. Ses membres
+dévastèrent les propriétés nationales, dilapidèrent les fonds publics,
+contribuèrent au pillage du garde-meuble; ils s'emparèrent des
+richesses des églises, du mobilier des émigrés, des dépouilles des <span class="pagenum">(p.149)</span>
+victimes de septembre; ils désorganisèrent la police ordinaire,
+laissèrent la force publique sans action: alors les voleurs eurent
+libre carrière, et l'on en vit dans les promenades arrachant les
+bijoux des femmes, pour en faire, disaient-ils, un don à la patrie.
+Paris parut retombé dans l'état sauvage, et, comme au moyen-âge, les
+habitants de quelques sections se confédérèrent pour se garantir
+mutuellement leurs biens et leur vie. «Commune active, mais despote,
+disait Roland à l'Assemblée, peuple excellent, mais dont une partie
+saine est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre est travaillée
+par les flatteurs et enflammée par la calomnie; confusion de pouvoirs,
+mépris des autorités, force publique faible ou nulle par un mauvais
+commandement, voilà Paris!» «Et les Parisiens osent se dire libres!
+s'écriait l'intrépide, l'éloquent Vergniaud; ils ne sont plus
+esclaves, il est vrai, des tyrans couronnés, mais ils le sont des
+hommes les plus vils, des plus détestables scélérats!»</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette anarchie que se fit le départ des bataillons
+de volontaires parisiens, au nombre de trente et un, forts chacun de
+cinq à six cents hommes, et formant, avec les trois bataillons partis
+en juillet, un effectif de dix-huit mille combattants. Leur
+organisation avait été retardée, avant le 10 août, par la tiédeur ou
+l'incurie du pouvoir exécutif, après le 10 août, par le désordre
+général de l'administration; mais, à la nouvelle de la prise de
+Longwi, leur départ fut précipité; il commença le 1<sup>er</sup> septembre et
+continua les jours suivants, au milieu du massacre des prisons et sans
+qu'aucun d'eux détournât ses regards sur les victimes royalistes<a id="footnotetag91"
+name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91">[91]</a>.
+L'exaltation révolutionnaire étouffait-elle donc tout sentiment <span class="pagenum">(p.150)</span>
+de pitié dans ces bataillons qui n'étaient pas uniquement composés de
+tailleurs et de savetiers, ainsi que le disaient les émigrés, mais de
+la jeunesse bourgeoise la plus éclairée<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92">[92]</a>? Ils partirent pour la
+croisade révolutionnaire pleins d'un sombre enthousiasme, d'une
+allégresse fiévreuse, aux chants de la <i>Marseillaise</i> et du <i>Ça ira</i>,
+accompagnés par la musique des sections, au milieu de la foule qui
+criait: Vive la nation! à travers les embrassements, les larmes, les
+transports des femmes, qui leur donnaient de l'argent, des armes, des
+vêtements. La plupart conservèrent les noms des sections où ils
+avaient été levés, et l'on vit figurer glorieusement dans les
+bulletins de nos victoires les noms parisiens de Mauconseil, des
+Lombards, des Gravilliers, etc. Ces bataillons si jeunes, qui savaient
+à peine se servir de leurs armes, à Jemmapes, tinrent ferme sous le
+triple feu des redoutes autrichiennes, reçurent le choc des dragons
+impériaux et enlevèrent d'un bond les hauteurs gardées par les
+grenadiers hongrois. Ce furent eux qui quittèrent les derniers le
+champ de bataille de Neerwinden, qui décidèrent le gain de la bataille
+de Hondschoote, qui formèrent la terrible garnison de Mayence; ils
+figurèrent dans toutes les batailles de la Vendée. C'étaient dans <span class="pagenum">
+(p.151)</span>
+ces bataillons que se trouvaient ces <i>enragés</i> dont parle Dumouriez, qui
+dansaient la <i>Carmagnole</i> sous le feu des canons ennemis. Leurs
+commandants, jeunes, braves, intelligents, arrivèrent rapidement aux
+plus hauts grades; quelques-uns même ont pris place parmi les
+illustrations militaires de la France. Enfin, de leur rangs sont
+sortis le maréchal Maison, grenadier au 3<sup>e</sup> bataillon; le général
+Dutaillis, capitaine au bataillon des Filles-Saint-Thomas; le général
+Friant, l'une des célébrités de l'Empire; les généraux Leval,
+Thiébault, Gratien, etc.</p>
+
+<p>Voici les noms de ces bataillons, la gloire de Paris, avec ceux de
+leurs commandants, la date de leur départ, les lieux où ils se
+distinguèrent:</p><br>
+
+<span class="pagenum">(p.152)</span>
+
+<table border="2" cellpadding="2" summary="DÉPART DES BATAILLONS DE VOLONTAIRES">
+<colgroup>
+ <col width="25%">
+ <col width="15%">
+ <col width="30%">
+ <col width="30%">
+</colgroup>
+
+<thead>
+<tr>
+<td colspan="4" align="center">DÉPART DES BATAILLONS DE VOLONTAIRES.
+</td>
+</tr>
+</thead>
+
+<tbody>
+<tr>
+ <th>
+ Noms
+ </th>
+ <th>
+ Date de départ.
+ </th>
+ <th>
+ Commandants.
+ </th>
+ <th>
+ Batailles ou sièges
+ </th>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> bataillon de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 22 juillet 92
+ </td>
+ <td>
+ J. B. Perrin
+ </td>
+ <td>
+ Bataille de Jemmapes
+ </td
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 2<sup>e</sup> id.
+ </td>
+ <td>
+ 20 juil.
+ </td>
+ <td>
+ Haquin, gén. de division en l'an <span class="smcap">III</span><br>
+ Malbrancq, général de brigade en l'an <span class="smcap">II</span>, mort en 1823<br>
+ Gratien, commandant en 2<sup>e</sup>, général de division en 1804, mort en 1814
+ </td>
+ <td>
+ Combat de Linselles.<br>
+ Prise de Menin.<br>
+ Bat. de l'Ourthe.
+ </td
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 3<sup>e</sup> id.
+ </td>
+ <td>
+ 14 juil.
+ </td>
+ <td>
+ Prudhon, général de brigade en l'an <span class="smcap">II</span>.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Jemmapes.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 4<sup>e</sup> ou 1<sup>er</sup> des Sent. armées
+ </td>
+ <td>
+ 3 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Altemez.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Hondschoote.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 5<sup>e</sup>.
+ </td>
+ <td>
+ 5 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Grandjean.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Neerwinden.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 6<sup>e</sup>.
+ </td>
+ <td>
+ 7 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Duclos.<br>
+ Doucret, commandant en 2<sup>e</sup>, général de division en l'an <span class="smcap">IV</span>, mort en 1817.<br>
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Neerwinden.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 6<sup>e</sup> bis ou de Bonconseil.
+ </td>
+ <td>
+ 12 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Sabot, mort dans les prisons de l'Autriche.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Condé.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 7<sup>e</sup> ou du Théâtre-Français.
+ </td>
+ <td>
+ 8 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Joannis.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. du Quesnoy.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 7<sup>e</sup> bis.
+ </td>
+ <td>
+ 2 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Dejardin.<br>
+ Hardy, comm. en 2<sup>e</sup> gén. de division en l'an <span class="smcap">III</span>, mort à Saint-Domingue.<br>
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Condé.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 8<sup>e</sup> ou de Sainte-Marguerite.
+ </td>
+ <td>
+ 31 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Dockers, tué à Rousselaër, an <span class="smcap">II</span>.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Hondschoote.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 9<sup>e</sup> ou de Saint-Laurent.
+ </td>
+ <td>
+ 16 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Vieilleville
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Jemmapes.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 9<sup>e</sup> bis ou de l'arsenal
+ </td>
+ <td>
+ 11 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Friant, général de division en l'an <span class="smcap">VII</span>, mort en 1829.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 10<sup>e</sup> ou des Amis de la patrie.
+ </td>
+ <td>
+ 4 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Maillet, tué en l'an <span class="smcap">II</span>. <br>
+ Clément, mort à Bonn en l'an <span class="smcap">III</span>.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Neerwinden.
+ </td>
+ </tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 11<sup>e</sup> ou 11<sup>e</sup> de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> sept
+ </td>
+ <td>
+ Boussard, général de brigade en l'an <span class="smcap">II</span>.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Mayence.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 12<sup>e</sup> ou 12<sup>e</sup> de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> sept
+ </td>
+ <td>
+ Gosson.
+ </td>
+ <td>
+ Vendée. Embarqué pour l'Ile-de-Fr. l'an <span class="smcap">IV</span>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> bat. de la Montagne ou de la Butte-des-Moulins.
+ </td>
+ <td>
+ 5 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Lebrun.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Jemmapes.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 14<sup>e</sup> de la République ou des Piques.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ Joly.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Mayence.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ Bataillon de Molière.
+ </td>
+ <td>
+ 24 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Lefebvre, général de brigade en l'an <span class="smcap">IV</span>.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Neerwinden.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> bataillon Républicain.
+ </td>
+ <td>
+ 24 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Pichot.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Menin.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> bataillon des Gravillier.
+ </td>
+ <td>
+ 4 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Bernier.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Valenciennes.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> b. des Lombards.
+ </td>
+ <td>
+ 5 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Lavalette, général de brigade en l'an <span class="smcap">II</span>. <br>
+ Vallelaus, comm. en 2<sup>e</sup>, gén. de brigade en l'an <span class="smcap">III</span>, mort en Espagne en 1811.<br>
+ Lorge, capitaine général de division en l'an <span class="smcap">VII</span>, mort en 1826.
+ </td>
+ <td>
+ Prise de Courtray.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ B. du Pont-Neuf.
+ </td>
+ <td>
+ 2 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Fleury.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ B. de la Commune et des Arcis.
+ </td>
+ <td>
+ 13 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Dumoulin, général de brigade.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Fleurus.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ D. de Popincourt.
+ </td>
+ <td>
+ 5 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Touronde.
+ </td>
+ <td>
+ Attaque de Pellingen.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ B. de Franciade ou Saint-Denis.
+ </td>
+ <td>
+ 7 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Marais.
+ </td>
+ <td>
+ Att. du moulin de Bossut.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> des Amis de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 27 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Roche.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Mayence.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 15 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Le Pareur.
+ </td>
+ <td>
+ Guerre de la Vendée.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 2<sup>e</sup> de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 15 oct.
+ </td>
+ <td>
+ Bossou, tué à Quiberon.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Mayence.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 3<sup>e</sup> de la République.
+ </td>
+ <td>
+ 17 oct.
+ </td>
+ <td>
+ Richard, général de brigade en 1793.
+ </td>
+ <td>
+ Guerre de la Vendée.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> de la Réunion.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ Richard François.
+ </td>
+ <td>
+ Aux Antilles.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> de Grenadiers.
+ </td>
+ <td>
+ 8 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Leval, général de division en l'an <span class="smcap">VII</span>, mort en 1834.
+ </td>
+ <td>
+ Bat. de Jemmapes.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ Chasseurs répub. des Quatre-Nations.
+ </td>
+ <td>
+ 4 sept.
+ </td>
+ <td>
+ Aldebert.
+ </td>
+ <td>
+ Garn. de Mayence.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ Chasseurs du Louvre.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ Bache.
+ </td>
+ <td>
+ Passage de la Sambre.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>Chasseurs francs de l'Égalité.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>Lauvray.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+
+<br>
+<span class="pagenum">(p.154)</span>
+<a id="toc151" name="toc151"></a>
+<h2>§ VIII.<br><br>
+
+Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris le 21
+janvier.</h2>
+
+
+<p>Pendant que les volontaires parisiens couraient à l'ennemi, les
+élections à la Convention se faisaient sous l'influence des journées
+de septembre, et cette assemblée ouvrait sa longue et terrible
+session. La Constitution de 91 n'existait plus; il n'y avait plus de
+différence entre les citoyens actifs et les autres citoyens; tout le
+monde fut donc appelé à voter, et, bien que l'élection se fît à deux
+degrés, Paris envoya à la Convention les démocrates les plus ardents,
+les chefs du parti de la <i>Montagne</i>, les hommes du 10 août et du 2
+septembre<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93">[93]</a>.
+La plupart des élections dans les provinces furent
+faites, au contraire, dans le sens <i>girondin</i>, c'est-à-dire favorable
+à la domination des classes moyennes, dans un sentiment d'hostilité
+contre la capitale, dans la volonté d'arrêter le despotisme sanglant
+de la Commune. «Il faut, disaient les Girondins, que Paris soit réduit
+à son quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres
+départements.» Et ils reprochèrent aux Parisiens les massacres de
+septembre, dont ils exagéraient les horreurs; ils demandèrent que la
+Convention se fît garder par les citoyens des provinces, et, sous le
+prétexte de secouer le joug de la <i>ci-devant capitale</i> de la <i>ville de
+Pandore</i> (c'étaient les noms qu'ils donnaient à Paris), ils
+témoignèrent des projets de décentralisation qui auraient perdu la
+France.</p>
+
+<p>Ces attaques n'eurent qu'un faible retentissement dans la <span class="pagenum">(p.155)</span>
+population parisienne. La ville avait repris un peu de calme, au moins à
+l'extérieur. La Commune du 10 août fut remplacée par une commune
+régulièrement élue (23 novembre 1792), et, bien que composée des mêmes
+éléments et presque des mêmes hommes, elle s'occupa avec activité de
+la police, de la sécurité publique, surtout des subsistances, car il y
+avait encore à cette époque une grande disette. Pétion fut remplacé à
+la mairie par Chambon, homme faible et nul, qui eut pour substituts
+deux hommes infâmes, Hébert et Chaumette, le premier, rédacteur du
+journal le <i>Père Duchêne</i>, qui dépravait le peuple par ses calomnies
+et ses prédications sanguinaires.</p>
+
+<p>Soit lassitude des agitations politiques, soit affaissement provenant
+de ses souffrances, Paris ne sortit pas complétement de son repos,
+même pendant le procès de Louis XVI. A part les Jacobins, qui
+envahissaient les tribunes de la Convention et effrayaient les députés
+de leurs cris et de leurs menaces, à part quelques bandes tumultueuses
+qui entourèrent la salle du Manége quand le captif du Temple comparut
+devant ses juges, la population sembla indifférente à ce terrible
+débat. Cependant, le sentiment monarchique n'était pas complétement
+éteint dans Paris: la foule s'amassait tristement autour de la prison
+du Temple, et elle devint telle, qu'en attendant la construction d'une
+muraille, on entoura la tour d'un ruban tricolore, qui fut respecté.
+Dans les places publiques, aux Halles, dans les guinguettes, on
+s'entretenait de la famille royale, on plaignait son malheur, on
+lisait les nombreuses brochures écrites en sa faveur, et une
+complainte royaliste fut tellement répandue, devint si populaire,
+«qu'elle fit oublier, dit Prudhomme, la <i>Marseillaise</i>... J'ai vu,
+ajoute-t-il, le buveur qui l'écoutait laisser tomber des larmes dans
+son verre.» Mais la pitié du peuple n'alla pas plus loin; et, dans le
+terrible jour où la Convention prononça la sentence de mort contre <span class="pagenum">(p.156)</span>
+Louis XVI<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94">[94]</a>,
+sur la place du Carrousel, «sur le lieu, dit le même
+journaliste, où Capet commit son dernier crime, des fédérés des
+départements unis à leurs frères de Paris, sous l'&oelig;il des magistrats,
+chantaient l'hymne de la liberté et l'air <i>Ça ira</i>, dansaient de gaies
+farandoles et ne formaient qu'une seule chaîne de plusieurs milliers
+de citoyens des deux sexes, se tenant par la main. Les officiers
+municipaux présidaient la fête, et l'on prononça le serment
+d'exterminer tous les tyrans et toutes les tyrannies<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95">[95]</a>.» Enfin, quand
+la Commune convoqua toute la population armée pour mener Louis XVI au
+supplice, quand elle fit placer des canons sur les places et les
+quais, quand elle ordonna la fermeture des boutiques et des fenêtres
+dans les lieux que devait traverser le funèbre cortége, nul des cent
+mille hommes des sections armées ne manqua à l'appel, et, sur le
+passage de la voiture par la rue du Temple, les boulevards et la place
+Louis XV, de cette foret de baïonnettes et de piques, il ne sortit pas
+un cri de grâce, un mot d'indignation, un murmure! Ce n'est pas tout;
+et le tableau que présentait la capitale en ce triste jour serait
+incomplet, si, malgré l'horreur qu'elles nous inspirent, nous
+n'ajoutions pas ces lignes, tirées des <i>Révolutions de Paris</i>:</p>
+
+<p>«Après l'exécution, quantité de volontaires s'empressèrent de tremper
+dans le sang du despote le fer de leurs piques, la baïonnette de leurs
+fusils ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers du bataillon
+de Marseille et autres imbibèrent de ce sang impur des enveloppes de
+lettres qu'ils portèrent à la pointe de leurs épées, en tête de leur
+compagnie, en disant: Voici du sang d'un tyran! Un citoyen monta sur
+la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le <span class="pagenum">(p.157)</span>
+sang de Capet, qui s'était amassé en abondance, il en prit des
+caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des
+assistants qui se pressaient au pied de l'échafaud pour en recevoir
+chacun une goutte sur le front. Frères, disait le citoyen en faisant
+son aspersion, frères, on nous a menacés que le sang de Louis Capet
+retomberait sur nos têtes: eh bien! qu'il y retombe. Républicains, le
+sang d'un roi porte bonheur!»</p>
+
+<p>Après ces scènes d'horreur, «dignes, selon lui, des pinceaux de
+Tacite,» Prudhomme ajoute: «On ne manquera pas de calomnier le peuple
+à ce sujet, mais la réponse la plus péremptoire aux imputations
+odieuses dont on va s'efforcer de noircir Paris à cette occasion,
+c'est le calme qui régna la veille, le jour et le lendemain du
+supplice de Louis Capet, c'est la docilité des habitants à la voix du
+magistrat. Les travaux ont été un moment suspendus, mais repris
+presque aussitôt. Comme de coutume, la laitière est venue vendre son
+lait, les maraîcheux ont apporté leurs légumes et s'en sont retournés
+avec leur gaieté ordinaire, chantant les couplets d'un roi guillotiné.
+Les riches magasins, les boutiques, les ateliers n'ont été
+qu'entr'ouverts toute la journée, comme jadis les jours de petite
+fête. Il n'y eut point de relâche aux spectacles: ils jouèrent tous.
+On dansa sur l'extrémité du pont ci-devant Louis XVI. Le soir, dans
+les rues, aux cafés, les citoyens se donnaient la main et se
+promettaient, en la serrant, de vivre plus unis que jamais<a id="footnotetag96"
+name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96">[96]</a>.»</p>
+
+<p>Trois jours après, un représentant, Lepelletier de Saint-Fargeau,
+ayant été assassiné dans un café du Palais-Égalité pour avoir voté la
+mort du roi, des funérailles lui furent faites avec une pompe
+extraordinaire, un appareil saisissant, qui témoignent, après les
+scènes que nous venons de retracer, les étranges émotions de cette
+terrible époque.</p>
+
+<p>Le corps de Lepelletier fut déposé sur le piédestal de la statue <span class="pagenum">
+(p.158)</span>
+renversée de Louis XIV, à la place Vendôme. «Les habits percés et tout
+sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, ce corps
+étendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reçue, la
+tête penchée de l'infortuné martyr, pâle, mais non défiguré, les
+dernières paroles de l'illustre mort transcrites sur le piédestal, son
+frère, morne et chancelant, derrière; autour une foule de canonniers
+se disputant l'honneur de partager le glorieux fardeau; devant, un
+ch&oelig;ur de musique faisant entendre de loin en loin des accents
+plaintifs; la statue de la Loi étendant son bras comme pour atteindre
+l'assassin de Lepelletier; joignez à cela un ciel nébuleux, des
+torches funéraires, des cyprès, un silence religieux et surtout les
+souvenirs de la journée du 21, tout concourait à laisser dans l'âme
+une impression profonde<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97">[97]</a>.» Le cortége, composé de la Convention, des
+ministres, de la Commune, des tribunaux, de la garde nationale, de
+tout Paris, après avoir stationné devant les clubs des Jacobins et des
+Cordeliers, porta Lepelletier au Panthéon.</p>
+
+
+
+<a id="toc158" name="toc158"></a>
+<h2>§ IX.<br><br>
+
+Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de Paris.</h2>
+
+
+<p>«La tête de Louis XVI était, au dire des Jacobins, le gant jeté à la
+vieille Europe;» la vieille Europe presque entière déclara la guerre à
+la France; la Convention ordonna une levée de 300,000 hommes de la
+garde nationale. Vingt-quatre heures après que le décret eut été rendu
+(25 février 1793), les sections de Paris firent défiler dans
+l'Assemblée leurs contingents partiels, composant un effectif de 7,650
+hommes. Le contingent général du département était de 16,150 hommes;
+mais il fut réduit au chiffre que nous venons de dire, à cause des <span class="pagenum">(p.159)</span>
+trente-quatre bataillons que Paris avait déjà donnés à l'armée, et
+aussi pour ne pas dégarnir de tous ses défenseurs le foyer de la
+révolution. Cette deuxième levée de la population parisienne ne fut
+pas formée en nouveaux bataillons, mais elle s'en alla renforcer les
+bataillons de l'armée du Nord, qui avaient fait de grandes pertes dans
+la campagne précédente.</p>
+
+<p>Cependant, la lutte continuait entre la Gironde et la Montagne,
+celle-ci, étant appuyée par la commune de Paris, qui prenait
+l'initiative de toutes les mesures révolutionnaires. Ainsi, nos armées
+ayant éprouvé des revers en Belgique, la Commune appela aux armes les
+hommes du 10 août, fit fermer les théâtres, arborer le drapeau noir;
+elle vint demander à la Convention l'établissement d'un impôt sur les
+riches et d'un tribunal révolutionnaire (9 mars). La Gironde s'y
+opposa; alors les clubs résolurent de se débarrasser d'elle par la
+violence, et une bande de Jacobins marcha sur l'Assemblée pour la
+décimer; Santerre et Pache (celui-ci avait succédé à Chambon dans la
+mairie) la dispersèrent, mais les décrets demandés furent votés.</p>
+
+<p>Quelques jours après, la Commune demanda, et, malgré l'opposition des
+Girondins, la Montagne fit décréter: l'inscription sur les portes de
+chaque maison des noms de ses habitants, la création de comités
+révolutionnaires dans les sections, la formation d'une garde populaire
+salariée aux dépens des riches, la création du comité de salut public,
+etc.</p>
+
+<p>En même temps, la Commune tenait le peuple en haleine, soit par la
+fête de l'<i>Hospitalité</i>, donnée aux Liégeois réfugiés, et par les
+funérailles de Lajowski, l'un des chefs du 10 août, soit en lui
+faisant signer des pétitions pour demander l'expulsion de vingt-deux
+girondins, soit en l'excitant à porter en triomphe Marat, qui, accusé
+par les Girondins, venait d'être acquitté par le tribunal
+révolutionnaire, soit, enfin, en lui laissant satisfaire sa haine
+contre les riches, les marchands, les accapareurs. Ainsi, la <span class="pagenum">(p.160)</span>
+guerre ayant été déclarée à l'Angleterre et à la Hollande, il se fit
+une hausse subite sur le sucre, le café, le savon et d'autres
+marchandises; la multitude, qui souffrait déjà de la disette, cria à
+l'accaparement, et, Marat s'étant avisé d'écrire: «Le pillage de
+quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs,
+mettrait bientôt fin à ces malversations,» une foule de femmes, avec
+ou sans armes, envahit les boutiques et magasins d'épicerie surtout
+dans la rue des Lombards, les pilla ou contraignit les marchands à
+vendre à bas prix, sans éprouver aucun empêchement de la part des
+autorités ou de la force armée.</p>
+
+<p>A cette époque, l'insurrection de la Vendée éclata, et la plupart des
+grandes villes du centre de la France décrétèrent l'envoi de
+volontaires pour la réprimer; la commune de Paris suivit cet exemple:
+elle ordonna la levée de douze mille hommes pris parmi <i>les oisifs et
+les égoïstes</i>, les clercs de procureurs et les commis de banquiers, un
+emprunt forcé de 12 millions sur les riches et la mise en réquisition
+de tous les chevaux de luxe. Paris, ainsi que nous l'avons vu, avait
+fourni aux armées presque toute sa population jeune et dévouée; la
+levée des douze mille hommes éprouva donc les plus grands obstacles.
+D'abord, les oisifs et les égoïstes excitèrent de tels troubles dans
+les sections que la levée fut réduite, par un nouveau décret, à six
+mille hommes; ensuite, les riches refusant de s'enrôler, les sections
+furent obligées d'engager des volontaires à raison de quatre à cinq
+cents livres par homme; enfin, on ne parvint à faire partir que la lie
+de la population, des mendiants, des vagabonds, des hommes de sang et
+de pillage, qui ne se distinguèrent dans la Vendée que par leurs
+cruautés et leurs déprédations. Cette troisième levée de la population
+parisienne forma douze bataillons de cinq cents hommes chacun,
+commandés par Santerre, et qui furent incorporés dans l'armée des
+côtes de la Rochelle.</p>
+
+<span class="pagenum">(p.161)</span>
+<table border="2" cellpadding="2" summary="Dates de départ des bataillons et noms de leurs commandants">
+<colgroup>
+ <col width="30%">
+ <col width="20%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+
+
+<tbody>
+<tr>
+ <th>
+ Noms des Bataillons
+ </th>
+ <th>
+ Date du départ.
+ </th>
+ <th>
+ Noms des Commandants.
+ </th>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup>.
+ </td>
+ <td>
+ 13 mai 1793.
+ </td>
+ <td>
+ Royer.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 2<sup>e</sup> ou du Panthéon.
+ </td>
+ <td>
+ 14 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Pradier.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 3<sup>e</sup>.
+ </td>
+ <td>
+ 10 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Bonnetête, prisonnier au combat de Saumur.<br>
+ Richard, tué aux Sables-d'Olonne.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 4<sup>e</sup> ou 2<sup>e</sup> des Gravilliers.
+ </td>
+ <td>
+ 14 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Commain, général de division en septembre 1794, mort l'année suivante de ses blessures.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 5<sup>e</sup> ou de l'Unité.
+ </td>
+ <td>
+ 16 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Moreau se signale aux combats de Doué et de Vihiers.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 6<sup>e</sup> ou du Luxembourg.
+ </td>
+ <td>
+ 16 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Tanche.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 7<sup>e</sup>.
+ </td>
+ <td>
+ 28 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Loutil.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 7<sup>e</sup> <i>bis</i> ou des Cinq-Sections réunies.
+ </td>
+ <td>
+ 14 juin.
+ </td>
+ <td>
+ Cartry.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 8<sup>e</sup> ou 2<sup>e</sup> des Lombards.
+ </td>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup> juin.
+ </td>
+ <td>
+ Deslondes se signale à la bataille de Chollet.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 8<sup>e</sup> <i>bis</i> ou du Faubourg-Antoine.
+ </td>
+ <td>
+ 14 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Foin. A ce bataillon appartenait l'orfèvre Rossignol, qui devint général en chef de l'armée de la Vendée.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 9<sup>e</sup> ou de la Réunion.
+ </td>
+ <td>
+ 21 mai.
+ </td>
+ <td>
+ Richard.
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 10<sup>e</sup> ou du Muséum.
+ </td>
+ <td>
+ mai.
+ </td>
+ <td>
+ Menand, général de brigade en l'an <span class="smcap">IV</span>.
+ </td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+
+<p>Au reste, malgré la gravité de la situation, malgré les événements
+dont il était chaque jour le théâtre, malgré la domination de la
+multitude brutale et farouche, Paris était moins triste, moins agité,
+moins malheureux que nous ne le supposons: «Malgré quatre années de
+révolutions, dit Prud'homme, et deux ans de guerre, Paris est un peu
+moins peuplé peut-être, mais il jouit du calme et va rire à la <span class="pagenum">
+(p.162)</span>
+représentation de Marat (sur le théâtre de l'Estrapade). Dans d'autres
+temps et en pareilles circonstances, Paris nagerait dans le sang et ne
+serait bientôt plus. On bâtit dans toutes les rues. L'officier
+municipal suffit à peine à la quantité des mariages. Les femmes n'ont
+jamais mis plus de goût et plus de fraîcheur dans leur parure. Toutes
+les salles de théâtres sont pleines...»</p>
+
+
+<a id="toc162" name="toc162"></a>
+<h2>§ X.<br><br>
+
+Journées des 31 mai et 2 juin.</h2>
+
+
+<p>Cependant l'ennemi avait envahi nos frontières, et l'insurrection
+vendéenne prenait des proportions menaçantes. La Commune, accusant les
+Girondins de complicité avec les étrangers et les royalistes, reprit
+ses complots et ses projets d'extermination. Le 16 mai, dans une
+réunion des sections, celle du Temple proposa «d'enlever trente-deux
+représentants, de les conduire aux Carmes et de les faire disparaître
+du globe.» La Gironde avait conçu pour la population parisienne, si
+docile à tous les meneurs, si crédule, si passionnée, si changeante,
+un profond mépris; elle ne le cachait pas: «Jamais la Constitution,
+disait-elle, ne pourra être faite dans une ville souillée de crimes»
+Elle dénonça les complots de la Commune à la Convention et obtint
+d'elle la création d'une commission de douze membres, qui devait
+examiner les actes de la municipalité et rechercher les auteurs des
+conspirations tramées contre la représentation nationale. La
+Convention se mit sous la sauvegarde des bons citoyens, ordonna à tous
+les Parisiens de se rendre dans les sections armées et prescrivit aux
+Douze de lui présenter les grandes mesures qui devaient assurer la
+liberté publique.</p>
+
+<p>Alors la Commune résolut d'en finir avec la Gironde par une <span class="pagenum">(p.163)</span>
+insurrection, et des commissaires, nommés par les sections, se
+formèrent en comité central révolutionnaire. Les Douze lancent des
+mandats d'arrêt contre ces commissaires et contre Hébert. Aussitôt,
+les sections et les clubs se mettent en permanence; la Commune vient
+demander justice de la commission des Douze. Le président était
+Isnard, l'un des plus fougueux Girondins: «Écoutez ce que je vais vous
+dire, dit-il à la députation; si jamais par une de ces insurrections
+qui se renouvellent depuis le 10 mars, il arrivait qu'on portât
+atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de
+la France entière, Paris serait anéanti; oui, la France entière
+tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur
+quelle rive de la Seine Paris a existé.»</p>
+
+<p>Cette menace barbare, ce cri de guerre des départements contre la
+capitale, furent répétés dans les clubs, les faubourgs, les cabarets,
+et mirent en fureur le peuple parisien, qui croyait sincèrement qu'il
+avait sauvé la France, qui voulait que les provinces lui en fussent
+reconnaissantes. Alors la destruction du parti girondin fut résolue.
+Le 30 mai, une assemblée, formée de commissaires de la Commune, des
+sections, des clubs, se tient à l'Évêché et arrête le plan de
+l'insurrection. Le lendemain, le tocsin sonne, la générale est battue,
+les barrières sont fermées; les commissaires des sections se rendent à
+l'Hôtel-de-Ville et déclarent la Commune <i>révolutionnaire</i>,
+c'est-à-dire chargée de la dictature. Celle-ci nomme pour commandant
+général des sections Henriot, chef du bataillon des Sans-Culottes;
+elle donne une solde de 40 sous à tout citoyen pauvre qui prendra les
+armes; elle prescrit le désarmement de tous les citoyens suspects;
+elle entraîne autour des Tuileries les sections armées, même les
+sections de la Butte-des-Moulins, du Mail, des Champs-Élysées, qui
+étaient dévouées aux Girondins; puis elle se présente à la Convention
+et lui demande la suppression des Douze et l'arrestation des <span class="pagenum">(p.164)</span>
+députés qui «ont voulu perdre Paris dans l'opinion publique et détruire
+ce dépôt sacré des arts et des connaissances humaines.» L'Assemblée
+décrète seulement la suppression des Douze; comme réparation à la
+ville de Paris, «si indignement calomniée», elle déclare qu'elle a
+bien mérité de la patrie, et, pour la réconcilier avec les provinces,
+elle décrète une fédération générale pour l'anniversaire du 10 août.</p>
+
+<p>La Commune, heureuse de cette victoire, ordonne une illumination
+générale, et les sections, mêlées et confondues, font une promenade
+civique aux flambeaux. Mais pour la Montagne la victoire n'était pas
+complète: aussi, dès le soir du 1<sup>er</sup> juin, le tocsin sonne de nouveau,
+et le comité insurrectionnel décide que la Convention sera assiégée
+jusqu'à ce qu'elle ait livré les Vingt-Deux et les Douze. La nuit se
+passe à convoquer les sections armées, et, le lendemain, les Tuileries
+sont enveloppées par cent mille hommes avec cent soixante canons et
+tout l'appareil de la guerre. Jamais Paris n'avait donné un pareil
+exemple de docilité aveugle et ignorante à ses autorités, ou, pour
+mieux dire, à une poignée d'individus qui venaient de s'emparer du
+pouvoir municipal: de toute cette armée qu'on tint sur pied pendant
+trois jours, il n'y avait pas six mille hommes qui connussent, qui
+comprissent le but de l'insurrection; tout le reste croyait défendre
+l'Assemblée et assurer son indépendance.</p>
+
+<p>La Commune entre dans la Convention et lui signifie de nouveau les
+volontés du peuple. L'Assemblée, se voyant captive, essaie de sortir
+de la salle et de se montrer au peuple pour recouvrer sa liberté; elle
+arrive dans la cour royale, mais Henriot tourne contre elle ses
+canons; elle rétrograde dans le jardin, mais elle trouve ses issues
+fermées et gardées; alors elle rentre humiliée et décrète
+l'arrestation des trente-quatre proscrits. La représentation
+nationale, violée et décimée, tombait sous la domination de la <span class="pagenum">
+(p.165)</span>
+Commune de Paris.</p>
+
+
+<a id="toc165" name="toc165"></a>
+<h2>§ XI.<br><br>
+
+Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes
+révolutionnaires.</h2>
+
+
+<p>La ville de saint Louis et de Louis XIV avait été, sous la monarchie,
+le centre du gouvernement et la première cité du royaume; mais elle
+était à demi étrangère pour les autres villes, qui, ayant une
+existence distincte et une sorte d'indépendance, ne subissaient ni son
+action ni son influence et voyaient en elle non une maîtresse, non une
+s&oelig;ur, mais une rivale trop favorisée, trop puissante, dont elles
+étaient jalouses; Paris, en un mot, était la tête de la France, il
+n'en était pas le c&oelig;ur. Depuis quatre ans, depuis que l'unité
+française, réellement et définitivement établie, avait fait de la
+capitale l'expression de cette unité, Paris, fier de la révolution que
+son courage avait enfantée, défendue, propagée, semblait avoir changé
+de rôle envers les provinces et pris un air de gouvernant et de
+dominateur: à lui seul la pensée, l'inspiration, l'initiative; aux
+départements l'imitation et l'obéissance; il leur envoyait, pour ainsi
+dire toutes faites, leurs lois et leur histoire. Enfin, Paris semblait
+devenu ce qu'était Rome dans l'empire romain. Le fait le plus
+éclatant, le plus odieux de cette domination de la capitale sur les
+provinces est la révolution du 31 mai, coup de main hardi de quelques
+hommes, surprise arrogante d'une faction, mais qui avait eu tout Paris
+pour complice. Aussi les provinces indignées y répondirent par la
+guerre, et cinquante départements se soulevèrent contre la capitale et
+la Convention. Mais, malgré ses erreurs et ses crimes, la cause de
+Paris était celle de la révolution, c'était la cause de
+l'indépendance du pays; au contraire, derrière les provinces <span class="pagenum">(p.166)</span>
+soulevées combattaient l'ancien régime et l'étranger. Paris opposa donc
+au fédéralisme des provinces sa formidable unité, sa centralisation
+salutaire, et la Convention fut victorieuse; mais par quels moyens! Le
+gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de salut public,
+la levée en masse, le maximum, la loi des suspects, les échafauds, la
+terreur! L'instrument principal de cette victoire fut le peuple de
+Paris, «ce peuple, dit Robert Lindet, qui faisait à la patrie le
+continuel sacrifice de ses travaux, de ses vêtements, de ses
+subsistances, s'oubliant pour elle et recommençant chaque jour son
+dévouement!»--«Ce qui me passe, disait un autre révolutionnaire, c'est
+que les ouvriers, les man&oelig;uvres, les indigents, en un mot, les
+classes de la société qui perdaient tout à la révolution et que des
+législatures vénales avaient exclus du rang des citoyens, soient les
+seules qui l'aient constamment soutenue; si ces classes avaient été
+moins nombreuses au sein de la capitale, il était impossible qu'elle
+se soutînt contre ses ennemis.»</p>
+
+<p>En effet, les trois levées faites dans Paris en juillet 92, février et
+mai 93, avaient tiré de la ville plus de 31,000 hommes; mais cette
+pépinière de soldats de la révolution semblait inépuisable: 2
+bataillons nouveaux, formant 1,300 hommes, en sortirent pour marcher,
+en juillet, contre les fédéralistes de l'Eure; et la loi du 23 août
+1793, portant réquisition permanente de tous les Français pour le
+service des armées, encore bien qu'elle n'eût demandé à Paris, qu'on
+croyait épuisé, que trois bataillons, en fit sortir en moins de deux
+mois 25 bataillons nouveaux formant un effectif de 20,773 hommes.</p>
+
+<p>Voici leurs noms, ceux de leurs commandants et la force de chacun
+d'eux:</p><br>
+
+<span class="pagenum">(p.167)</span>
+<a id="toc167" name="toc167"></a>
+<table border="2" cellpadding="2" summary="Effectif des bataillons">
+<colgroup>
+ <col width="15%">
+ <col width="40%">
+ <col width="30%">
+ <col width="15%">
+</colgroup>
+
+
+<tbody>
+<tr>
+ <th>
+ Numéros
+ </th>
+ <th>
+ Noms des Bataillons
+ </th>
+ <th>
+ Chefs.
+ </th>
+ <th>
+ Effectif.
+ </th>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 1<sup>er</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Maison-Commune.
+ </td>
+ <td>
+ Compagnon.
+ </td>
+ <td>
+ 1,020
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 2<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Réunion.
+ </td>
+ <td>
+ Peret.
+ </td>
+ <td>
+ 978
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 3<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Gravilliers.
+ </td>
+ <td>
+ Morant.
+ </td>
+ <td>
+ 1,015
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 4<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Sans-Culottes.
+ </td>
+ <td>
+ Bertrand.
+ </td>
+ <td>
+ 829
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 5<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Panthéon-Français.
+ </td>
+ <td>
+ Pâris.
+ </td>
+ <td>
+ 920
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 6<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ La Montagne.
+ </td>
+ <td>
+ Roidot.
+ </td>
+ <td>
+ 1,020
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 7<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Guillaume-Tell.
+ </td>
+ <td>
+ Dupré.
+ </td>
+ <td>
+ 852
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 8<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Du Temple.
+ </td>
+ <td>
+ Liénard.
+ </td>
+ <td>
+ 729
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 9<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Amis de la Patrie.
+ </td>
+ <td>
+ Lefebvre.
+ </td>
+ <td>
+ 733
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 10<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Halle-aux-Blés.
+ </td>
+ <td>
+ Salatz.
+ </td>
+ <td>
+ 795
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 11<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Tuileries.
+ </td>
+ <td>
+ Grant.
+ </td>
+ <td>
+ 750
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 12<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Fraternité.
+ </td>
+ <td>
+ Chrétien.
+ </td>
+ <td>
+ 656
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 13<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Faubourg-Antoine.
+ </td>
+ <td>
+ Auvache.
+ </td>
+ <td>
+ 1,094
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 14<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Contrat-Social.
+ </td>
+ <td>
+ Vallot.
+ </td>
+ <td>
+ 840
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 15<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Indivisibilité.
+ </td>
+ <td>
+ Bessat.
+ </td>
+ <td>
+ 1,042
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 16<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Bonne-Nouvelle.
+ </td>
+ <td>
+ Antoine.
+ </td>
+ <td>
+ 743
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 17<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Bonnet-Rouge.
+ </td>
+ <td>
+ Fournier.
+ </td>
+ <td>
+ 564
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 18<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Unité.
+ </td>
+ <td>
+ Roy.
+ </td>
+ <td>
+ 864
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 19<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Théâtre-Français.
+ </td>
+ <td>
+ Sautray.
+ </td>
+ <td>
+ 600
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 20<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Piques.
+ </td>
+ <td>
+ Gontalier.
+ </td>
+ <td>
+ 779
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 21<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ L. M. Le Pelletier.
+ </td>
+ <td>
+ Bellet.
+ </td>
+ <td>
+ 782
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 22<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Gardes-Françaises.
+ </td>
+ <td>
+ Hébert.
+ </td>
+ <td>
+ 694
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 23<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Lombards.
+ </td>
+ <td>
+ Le Bourbon.
+ </td>
+ <td>
+ 889
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 24<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ Bataillon de Franciade.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ 653
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ 25<sup>e</sup>
+ </td>
+ <td>
+ -- de Bourg-Égalité
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ 935
+ </td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+
+
+<p>Ainsi, en moins de quinze mois, la ville du 14 juillet, que la
+révolution avait pourtant privée d'une partie de sa population, qui ne
+comptait guère à cette époque que 520,000 habitants, avait envoyé sur
+les frontières <span class="smcap">CINQUANTE-TROIS MILLE HOMMES</span><a id="footnotetag98"
+name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98">[98]</a>! Tel est le glorieux
+contingent de Paris et de sa banlieue dans la première guerre de <span class="pagenum">(p.168)</span>
+la révolution<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99">[99]</a>!</p>
+
+<p>Aussi, dans la Convention, à la Commune, dans les sections, on ne
+parlait du peuple de Paris qu'avec des transports d'enthousiasme, de
+respect et presque d'adoration. «Il était tout, disait Prudhomme, il
+pouvait tout, il avait droit sur tout, il commandait à ses chefs, il
+gouvernait ses gouvernants, il cassait ses propres arrêts, il
+désobéissait à sa volonté et n'était jamais inconséquent. «On le
+nourrit avec la loi du maximum; on le tint sur pied en assignant une
+solde de 40 sous aux citoyens qui assisteraient aux assemblées de
+sections; on lui donna à surveiller, à arrêter les suspects aux moyens
+des comités révolutionnaires; on satisfit ses ardeurs de vengeances en
+entassant les royalistes dans les prisons, en lui donnant à détruire
+les tombeaux de Saint-Denis, en envoyant à l'échafaud Marie-Antoinette,
+les Girondins, Bailly, etc.; on fit pour lui la constitution de 93; on
+le laissa tous les jours, à chaque instant, interrompre les travaux de
+l'Assemblée pour apporter des pétitions, des fleurs, des chants, des
+dons civiques<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100">[100]</a>;
+on lui donna de ces fêtes païennes qu'il aimait
+tant et dont nous allons raconter les plus étranges et les plus <span class="pagenum">(p.169)</span>
+solennelles: les funérailles de Marat, la fédération du 10 août, la
+fête des Victoires.</p>
+
+<p>Le 13 juillet, Marat avait été assassiné par Charlotte Corday: la
+Convention lui décerna les honneurs du Panthéon, et il y fut porté
+avec une grande pompe. Le club des Cordeliers réclama son c&oelig;ur,
+l'enferma dans une urne magnifique, provenant du garde-meuble, et lui
+dressa un tombeau de gazon avec un autel dans le jardin de l'ancien
+couvent; là, pendant plusieurs jours, on fit des processions, on
+chanta des hymnes, on répandit même des libations autour des
+<i>reliques</i> du martyr de la liberté. «Un orateur, disent les
+<i>Révolutions de Paris</i>, a lu un discours qui a pour épigraphe: <i>Ô cor
+Jésus, ô cor Marat!</i> C&oelig;ur, sacré de Jésus, c&oelig;ur sacré de Marat, vous
+avez les mêmes droits à nos hommages. L'orateur compare dans son
+discours les travaux du fils de Marie avec ceux de l'ami du peuple;
+les apôtres sont les Jacobins et les Cordeliers; les publicains sont
+les boutiquiers; les pharisiens sont les aristocrates: Jésus est un
+prophète; Marat est un Dieu. «Paris fut alors inondé de bustes, de
+portraits, de biographies de Marat. On lui éleva une pyramide sur <span class="pagenum">(p.170)</span>
+la place du Carrousel; on donna son nom à plusieurs rues, et la butte
+Montmartre devint le <i>Mont-Marat</i>.</p>
+
+<p>A la fête du 10 août, on avait élevé sur l'emplacement de la Bastille
+une fontaine, dite de la Régénération et composée d'une statue
+colossale de la Nature, laquelle pressait de ses mains ses mamelles,
+d'où sortaient deux jets d'eau tombant dans un bassin. Les
+commissaires envoyés par tous les départements y puisèrent tour à tour
+avec la même coupe et burent «l'eau de la régénération en invoquant la
+fraternité,» au bruit du canon et de la musique. Ensuite, le cortége
+parcourut les boulevards et se dirigea vers le Champ-de-Mars en
+faisant des stations au faubourg Poissonnière, où était un arc de
+triomphe élevé en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre; à la place
+de la Révolution, où l'on brûla les attributs de la royauté; sur la
+place des Invalides, où la statue du peuple abattait le Fédéralisme
+dans un marais. Enfin au Champ-de-Mars, le président de la Convention,
+sur l'autel de la patrie, proclama l'acceptation de la Constitution.</p>
+
+<p>La <i>fête des Victoires</i> eut lieu le 30 décembre et célébra
+l'immortelle campagne de 93, où nos soldats avaient repris Toulon,
+étouffé la grande insurrection de la Vendée et chassé l'ennemi de nos
+frontières. Quatorze chars représentaient nos quatorze armées: ils
+étaient chargés chacun de douze défenseurs de la République et de
+quatorze jeunes filles vêtues de blanc et portant des branches de
+laurier. Ensuite venait la Convention en masse, entourée d'un ruban
+tricolore qui était tenu par les vétérans et les enfants de la patrie
+entremêlés. Puis venait un char portant le faisceau national surmonté
+de la statue de la Victoire; il était environné de «cinquante
+invalides et de cent braves sans-culottes en bonnet rouge.» Le cortége
+partit des Tuileries, stationna au <i>temple de l'humanité</i> (Hôtel des
+Invalides) et arriva au Champ-de-Mars; les quatorze chars se
+rangèrent autour de l'<i>autel de l'immortalité</i>, et un hymne fut <span class="pagenum">
+(p.171)</span>
+chanté, dont les paroles étaient de Chénier et la musique de Gossec.</p>
+
+ <p class="note">[Note: (référence absente dans le texte): <i>Révol. de Paris</i>,
+ t. XVIII.]</p>
+
+
+<a id="toc171" name="toc171"></a>
+<h2>§ XII.<br><br>
+
+Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de la Raison.</h2>
+
+
+<p>La Commune était toute-puissante, mais elle voulait assurer et
+perpétuer sa domination; elle crut y parvenir en dépassant la
+Convention en mesures révolutionnaires. Dirigée par des athées et des
+fous, elle définit les classes des suspects avec un acharnement si
+stupide que les neuf-dixièmes de la population s'y trouvaient compris,
+que le nombre des détenus s'élevait, vers la fin de 93, à cinq mille,
+et qu'il fallut transformer en prisons le Luxembourg, Port-Royal, le
+collége du Plessis, etc. Après avoir affecté les haillons, la saleté,
+les sabots, le langage des sans-culottes, elle voulut se populariser,
+aux dépens du comité de salut public, en détruisant le culte
+catholique. Déjà elle avait fait disparaître les croix des cimetières
+et à l'extérieur des églises; déjà elle avait débaptisé les rues qui
+avaient des noms de saints et leur avait imposé des noms grecs ou
+romains; mais lorsqu'elle voulut interdire la messe de minuit, le jour
+de Noël, il y eut des émeutes: le peuple fit ouvrir de force les
+églises; celle de Sainte-Geneviève fut trop petite pour la foule qui
+s'y entassa et qui fit descendre la châsse de la patronne de Paris
+comme dans les grandes calamités. La Commune s'arrêta dans ses
+violences, sachant d'ailleurs qu'elles étaient vues de mauvais &oelig;il
+par Robespierre, Danton et les membres les plus influents de la
+Convention; mais alors elle complota, avec l'évêque Gobel et plusieurs
+autres prêtres disposés à l'apostasie, d'en finir avec les <i>momeries</i>
+catholiques par un coup d'éclat. Gobel et onze de ses vicaires se
+présentèrent à la Convention, coiffés du bonnet rouge, et lui <span class="pagenum">(p.172)</span>
+déclarèrent «qu'ils renonçaient aux fonctions du culte catholique,
+parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national
+que celui de la liberté et de l'égalité.» La Convention applaudit à
+cette déclaration, et la Commune obtint d'elle (10 novembre) la
+transformation de l'église métropolitaine en <i>temple de la Raison</i>.
+Trois jours après, la vieille cathédrale, dépouillée de ses autels,
+tableaux, ornements chrétiens, fut le théâtre d'une fête sacrilége,
+qui est ainsi décrite dans les <i>Révolutions de Paris</i>.</p>
+
+<p>«On avait élevé dans l'église un temple d'une architecture simple,
+majestueuse, sur la façade duquel on lisait: <i>A la philosophie!</i> On
+avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes qui ont le
+plus contribué à l'avénement de la révolution actuelle par leurs
+lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne. Vers
+le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vérité.
+Toutes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire;
+une musique républicaine, placée au pied de la montagne, exécutait en
+langue vulgaire un hymne qui exprimait des vérités naturelles. Pendant
+cette musique majestueuse, on voyait deux rangées déjeunes filles,
+vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et traverser la
+montagne, un flambeau à la main, puis remonter dans la même direction
+sur la montagne. La Liberté, représentée par une belle femme, sortait
+alors du temple de la philosophie et venait sur un siége de verdure
+recevoir les hommages des républicains qui chantaient un hymne en son
+honneur en lui tendant les bras. La Liberté descendait ensuite pour
+rentrer dans le temple, s'arrêtant avant d'y rentrer et se tournant
+pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt
+qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse
+et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles.»</p>
+
+<p>Après cette ridicule comédie, le cortége des acteurs et des <span class="pagenum">(p.173)</span>
+spectateurs se dirigea vers la Convention. «Assise sur un siége de
+simple structure, qu'une guirlande de feuilles de chêne entrelaçait et
+qui était posé sur une estrade que portaient quatre citoyens, la
+statue de la Raison est entrée dans le sanctuaire des lois, précédée
+d'une troupe de très-jeunes citoyennes vêtues de blanc et couronnées
+d'une guirlande de roses... La statue de la Raison était représentée
+par une femme jeune et belle comme la Raison. Toutes deux étaient à
+leur printemps. Une draperie blanche recouverte à moitié par un
+manteau bleu céleste, ses cheveux épars et un bonnet de la liberté sur
+la tête composaient tous ses atours: elle tenait une pique dont le jet
+était d'ébène.</p>
+
+<p>A la suite de cette mascarade, la Commune décréta la fermeture de
+toutes les églises et la mise en surveillance de tous les prêtres;
+elle fit abattre les statues des rois de France qui décoraient
+Notre-Dame; elle transporta nuitamment les reliques de sainte
+Geneviève sur la place de Grève, les brûla et envoya la châsse à la
+Monnaie (8 novembre); elle décréta la démolition des clochers (13
+novembre), «qui, disait Hébert, par leur domination sur les autres
+édifices, semblaient contrarier les principes de l'égalité;» elle fit
+défiler successivement dans la Convention la plupart des sections qui
+vinrent, en déclarant qu'elles renonçaient au culte chrétien, apporter
+les vases sacrés et les ornements sacerdotaux de leurs églises. Ces
+processions furent l'occasion de hideuses saturnales, qui sont ainsi
+racontées dans le <i>Moniteur</i> du 22 novembre 1793:</p>
+
+<p>«La section de l'Unité défile dans la salle; à sa tête marche un
+peloton de la force armée; ensuite viennent des tambours, suivis de
+sapeurs et de canonniers revêtus d'habits sacerdotaux et d'un groupe
+de femmes habillées en blanc, avec une ceinture aux trois couleurs;
+après elles vient une file immense d'hommes rangés sur deux lignes et
+couverts de dalmatiques, chasubles, chapes. Ces habits sont tous <span class="pagenum">(p.174)</span>
+de la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés; remarquables par leur
+richesses, ils sont de velours et d'autres étoffes précieuses,
+rehaussées de magnifiques broderies d'or et d'argent. On apporte
+ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des
+chandeliers, des plats d'or et d'argent, une châsse superbe, une croix
+de pierreries et mille autres ustensiles de pratiques superstitieuses.
+Ce cortége entre dans la salle aux cris de Vive la Liberté! Vive la
+Montagne! Un drap noir, porté au bruit de l'air: <i>Marlborough est
+mort</i>, figure la destruction du fanatisme. La musique exécute ensuite
+l'hymne révolutionnaire. On voit tous les citoyens revêtus d'habits
+sacerdotaux danser au bruit des airs: <i>Ça ira</i>, <i>la Carmagnole</i>,
+<i>Veillons au salut de l'empire</i>. L'enthousiasme universel se manifeste
+par des acclamations prolongées.»</p>
+
+<p>Hâtons-nous de dire que ces folies et ces profanations ne durèrent
+qu'un mois. L'abjuration de Gobel est du 7 novembre, la fête de la
+Raison du 10 et l'arrêté de la Commune pour la fermeture des églises
+du 23. Mais les hommes d'État de la Convention étaient très-irrités de
+la <i>déprêtrisation</i> qui allait, disaient-ils, «justifier toutes les
+calomnies des émigrés et donner cent mille recrues à la Vendée.» Le 24
+novembre, Robespierre attaqua au club des Jacobins «les athées qui
+troublent la liberté des cultes et font dégénérer les hommages rendus
+à la vérité pure en farces ridicules. La Convention, dit-il, n'a point
+proscrit le culte catholique, elle n'a point fait cette démarche
+téméraire, elle ne la fera jamais.» Le 24, Danton fit décréter par la
+Convention qu'elle ne recevrait plus les offrandes provenant des
+églises. Le 28, la Commune rapporta son arrêté du 23 et décida «que
+l'exercice des cultes était libre, mais qu'elle ferait respecter la
+volonté des sections qui ont renoncé au culte catholique.» Enfin, la
+Convention, qui avait déjà repoussé les pétitions de citoyens <span class="pagenum">
+(p.175)</span>
+demandant «que l'État ne salarie plus d'intermédiaires entre eux et la
+divinité,» la Convention, le 6 décembre, interdit toute violence ou
+mesure contraire à la liberté des cultes et rappela les autorités à
+l'exécution des lois relatives à cette liberté. Alors les folies du
+temple de la Raison cessèrent; mais le culte catholique ne fut rétabli
+que dans quatre ou cinq églises, ou dans quelques maisons
+particulières<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101">[101]</a>,
+et, pour ainsi dire, en secret; toutes les autres
+églises restèrent fermées ou transformées en magasins; on continua à
+être athée dans la Convention, à la Commune, dans les clubs, dans les
+théâtres; les prêtres, même constitutionnels, ne cessèrent pas d'être
+un objet de moquerie et de défiance.</p>
+
+
+<a id="toc175" name="toc175"></a>
+<h2>§ XIII.<br><br>
+
+Supplices des hébertistes et des dantonistes--Tableau de Paris pendant
+la terreur.</h2>
+
+
+<p>La Montagne s'étant divisée en trois partis: celui des athées, des
+enragés ou des <i>hébertistes</i>, qui voulaient pousser la terreur jusqu'à
+l'extermination de tous les ennemis de la révolution; celui des
+immoraux, des indulgents ou des <i>dantonistes</i>, qui, croyant «que la
+République était maîtresse du champ de bataille,» voulaient qu'on
+renversât les échafauds; enfin celui des gens de milieu ou du <span class="pagenum">(p.176)</span>
+comité de salut public, que dirigeait Robespierre et qui, croyant les
+deux autres partis également dangereux pour la révolution, résolurent de
+les détruire.</p>
+
+<p>Les hébertistes, se voyant menacés, essayèrent un 31 mai contre le
+comité; mais la Commune les abandonna; les faubourgs restèrent
+immobiles, ils furent arrêtés, condamnés, conduits à l'échafaud. «Un
+concours prodigieux de citoyens, dit le <i>Moniteur</i>, garnissait toutes
+les rues et les places par lesquelles ils ont passé. Des cris répétés
+de Vive la République! et des applaudissements se sont fait partout
+entendre (25 mars 1794).» Le supplice des hébertistes remplit de joie
+et d'espérance les indulgents, les suspects, les nombreux habitants
+des prisons; mais, six jours après, les dantonistes furent à leur tour
+arrêtés et traduits au tribunal révolutionnaire. A cette nouvelle,
+Paris fut dans la consternation; la foule se porta à la Conciergerie;
+elle couvrait les rues voisines, les quais, les ponts, la place du
+Châtelet, pleine d'anxiété, écoutant avidement la voix tonnante de
+Danton, dont les éclats (les fenêtres du tribunal étant ouvertes)
+allaient jusqu'au quai de la Ferraille. L'émotion fut surtout
+très-vive dans les prisons, où l'on se crut dévoué à un égorgement
+certain. Enfin, dans le quartier des Cordeliers, dans le faubourg
+Saint-Martin, où la personne et le nom de Danton étaient
+très-populaires, il y eut des pensées d'insurrection; mais, en
+définitive, personne ne bougea: la bourgeoisie, depuis la mort des
+Girondins, était moite de terreur et se cachait au fond de ses
+maisons; le peuple ne comprenait rien à cette destruction des
+révolutionnaires les uns par les autres; la Commune, depuis la mort
+des hébertistes, était entièrement dévouée à Robespierre. Danton et
+ses amis périrent, et en voyant passer la fatale charrette on disait
+que c'était «le tombereau de l'esprit et du patriotisme.» Quelques
+jours après, on mena encore à l'échafaud Gobel, Chaumette et les <span class="pagenum">(p.177)</span>
+restes du parti hébertiste: ils avaient été condamnés «pour avoir
+voulu persuader aux peuples voisins que la nation française en est
+venue au dernier degré de dissolution en détruisant jusqu'à l'idée de
+l'Être suprême.» Alors le comité de salut public régna sans conteste,
+sans compétition, sans qu'il y eût contre sa tyrannie une ombre de
+résistance.</p>
+
+<p>Paris, à cette époque, avait un aspect profondément triste: «il
+ressemblait, dit Prudhomme, à une ville en état de siége.» Les places
+publiques étaient occupées par des fabriques d'armes et de canons; on
+voyait affichées sur toutes les murailles des lois de terreur; la
+plupart des églises étaient fermées ou mises en démolition, ou
+transformées en hôpitaux et en magasins; les monuments et objets d'art
+en avaient été enlevés et formaient un musée dans l'église, les cours
+et le jardin des Petits-Augustins. Les palais et les hôtels de la
+noblesse avaient été abandonnés, un décret de la Convention
+interdisant le séjour de la capitale aux nobles et aux étrangers,
+décret qui mit en fuite plus de vingt mille personnes<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102">[102]</a>; la plupart
+se trouvaient marqués en lettres rouges de ces mots: <i>Propriété
+nationale</i>, avec la devise de la République. Tous les insignes de
+l'ancien régime avaient été effacés; on ne voyait que des bonnets
+rouges pour enseignes; à la porte de chaque maison était un écriteau
+portant les noms, âge, profession des habitants; dans l'intérieur des
+habitations, tous les signes royalistes avaient disparu, et les murs
+étaient tapissés des images de Lepelletier et de Marat. La plupart des
+boutiques de luxe étaient fermées; celles d'objets de consommation
+renfermaient des marchands soucieux, tremblants, faisant un double
+commerce, l'un ouvert, l'autre secret, l'un de denrées avariées au
+prix du maximum et pour les pauvres, l'autre de denrées en bon <span class="pagenum">(p.178)</span>
+état à un prix plus élevé et pour les riches. A la porte des magasins
+était une inscription portant la quantité et la qualité des denrées de
+première nécessité qui s'y trouvaient déposées. Le commerce de Paris
+avec les villes maritimes, même pour les approvisionnements, ne se
+faisait plus qu'au comptant et en envoyant l'argent à l'avance.
+Néanmoins, et par suite de la terreur, les vivres étaient abondants, à
+des prix modérés, et le comité de salut public faisait des efforts et
+des dépenses énormes pour nourrir le peuple et empêcher le retour de
+la disette<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103">[103]</a>.
+L'industrie était très-active, mais elle était
+entièrement consacrée aux choses de guerre, fusils, équipements,
+habits, souliers, et se trouvait continuellement sous le coup de
+réquisitions forcées; ainsi, tous les ouvriers serruriers,
+mécaniciens, horlogers, orfévres, avaient été requis pour la
+fabrication des armes; ainsi, un décret de la Convention ordonna à la
+commission des approvisionnements «d'exercer son <i>droit de préhension</i>
+sur tous les souliers existant dans les magasins, boutiques, ateliers,
+et de les faire passer immédiatement aux armées.» Les fournitures des
+troupes étaient l'objet de spéculations très actives et souvent
+criminelles, d'un agiotage effréné, de vols scandaleux, malgré la
+sévérité du gouvernement et la présence de l'échafaud.</p>
+
+<p>La police était faite par les comités et les commissaires des
+sections; elle avait pour agents les gendarmes nationaux, qui
+formaient un corps de dix mille hommes et qui étaient appuyés, pour
+les arrestations politiques, par les compagnies de sans-culottes armés
+de piques et en bonnets rouges. Les malfaiteurs étaient rigoureusement
+poursuivis, les vols et les meurtres très-rares, la prostitution <span class="pagenum">(p.179)</span>
+sévèrement réprimée<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104">[104]</a>;
+mais chaque citoyen était continuellement
+exposé, sur la dénonciation de quelque orateur des sections ou de
+quelque voisin haineux, à se voir arraché de ses foyers et traîné en
+prison; chaque maison pouvait être subitement investie, la nuit comme
+le jour, sur l'ordre d'un comité révolutionnaire, envahie par la
+foule, fouillée de fond en comble pour y découvrir ou des armes ou
+quelque suspect, et, sans que rien y fût dérobé, on y mettait sous le
+scellé argent, assignats, papiers<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105">[105]</a>. Les rues étaient souvent
+attristées ou par le passage d'une troupe de sans-culottes conduisant
+dans les prisons quelques suspects, ou par le cri sanguinaire des
+aboyeuses de la police vociférant <i>la liste des soixante ou
+quatre-vingts gagnants à la loterie de la sainte guillotine</i>, ou par
+la rencontre d'un chariot à quatre chevaux, <i>grande bière roulante</i>,
+allant de prison en prison quérir les victimes désignées pour le <span class="pagenum">(p.180)</span>
+tribunal révolutionnaire, ou enfin par le passage des charrettes
+sortant de la Conciergerie, chargées de condamnés et suivies, avec des
+cris insultants, des chansons atroces, par des femmes hideuses, qu'on
+appelait <i>furies de guillotine</i>.</p>
+
+<p>L'édilité parisienne, dirigée par deux amis de Robespierre, le maire
+Fleuriot et l'agent national Payan, s'occupait faiblement des
+embellissements et même de la propreté de la ville; mais elle avait
+supprimé la loterie, amélioré et agrandi les hôpitaux, réuni le palais
+de l'Évêché à l'Hôtel-Dieu, afin que chaque malade fût placé dans un
+lit séparé, organisé les bureaux de bienfaisance, préparé le musée du
+Louvre, etc. Les priviléges de tout genre étant abolis, les théâtres
+étaient devenus très-nombreux et ils se trouvaient continuellement
+remplis, surtout les nouveaux théâtres de Molière, du Vaudeville,
+Louvois, encore bien qu'on y jouât des pièces révolutionnaires. «Mais,
+dit Prud'homme, on consentait à s'ennuyer aux pièces patriotiques pour
+avoir le droit de s'amuser à un charmant ballet.» Le Palais-Royal,
+rendez-vous des agioteurs, était plein de maisons de jeu et de
+débauche, de cafés, de restaurants, de lieux de plaisir, où la foule
+ne tarissait pas. Les promenades étaient très-fréquentées: on y
+rencontrait des jeunes gens qui alliaient le costume des sans-culottes
+au luxe des muscadins, c'est-à-dire la carmagnole, les sabots et le
+gros bâton aux bijoux à la guillotine et aux bagues à la Marat. «Sur
+le Pont-Neuf, raconte Prud'homme, les aristocrates se promènent la
+tête haute et toisent insolemment les braves et laborieux
+sans-culottes. Il se tient encore, dans certaines maisons, des cercles
+d'oisifs qui calomnient tout à leur aise les choses et les personnes.
+Dans d'autres, on affiche un épicuréisme révoltant; des maîtres de
+maison reçoivent comme jadis bonne compagnie, des gens comme il faut
+et défendent aux convives de parler affaires et d'attrister leur
+banquet.» L'amour des plaisirs était aussi ardent que dans <span class="pagenum">
+(p.181)</span>
+l'ancien régime; il animait même les prisons; car, si l'on en peut croire
+un prisonnier, le Luxembourg, Port-Royal, les Carmes, les Bénédictines,
+Saint-Lazare, ces pourvoieries d'échafaud, étaient des maisons d'arrêt
+<i>muscadines</i>, «où les heureux détenus n'ont connu longtemps de chaînes
+que celles de l'amour.» Il est peu d'époques où l'on ait tant chanté,
+où l'on ait fait plus de petits vers, de poésies érotiques, de
+chansons obscènes ou impies, et ces &oelig;uvres étranges appartiennent
+presque toutes aux royalistes, aux persécutés, aux martyrs de la
+révolution, tant était grande l'insouciance pour la vie, tant était
+universelle l'incrédulité! Les prisons seules ont enfanté des volumes
+de ces incroyables frivolités, écrites la plupart entre deux guichets,
+à la porte du tribunal révolutionnaire, au pied même de l'échafaud;
+les victimes de Fouquier-Thinville essayaient encore leur lyre quand</p>
+
+<p class="quotega">
+ Le messager de mort, noir recruteur des ombres,<br>
+ Remplissait de leur nom ces longs corridors sombres;</p>
+
+<p>enfin, les iambes vengeurs d'André Chénier ont eu moins de lecteurs
+que les bouts-rimés et les madrigaux de Vigée.<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106">[106]</a></p>
+
+
+
+<a id="toc181" name="toc181"></a>
+<h2>§ XIV.<br><br>
+
+Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution du 9
+thermidor.--Fin de la Commune de Paris.</h2>
+
+
+<p>Cependant Robespierre, délivré de ses rivaux ou de ses ennemis,
+songeait à «assigner un but à la révolution» et à commencer la
+reconstruction de la société. Ce fut dans cette pensée qu'il fit
+rendre un décret par lequel le peuple français reconnaissait
+l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. Une <span class="pagenum">(p.182)</span>
+grande fête fut célébrée à ce sujet le 20 prairial; David, qu'on appelait
+le Raphaël des sans-culotte, en avait encore donné le plan, et, en le
+lisant, on croirait qu'il s'agit, non du fangeux et prosaïque Paris,
+mais de quelque bergerie mythologique de l'Arcadie. La fête fut
+d'ailleurs très-pompeuse, et, comme de coutume, pleine d'allégories.
+On y voyait des groupes de jeunes filles tenant des corbeilles de
+fleurs, de mères de famille tenant des bouquets de roses, de
+vieillards tenant des branches de chêne, d'adolescents armés de
+piques, un char portant les productions du territoire et traîné par
+huit taureaux, «la Convention entourée d'un ruban tricolore porté par
+l'Enfance ornée de violettes, l'Adolescence ornée de myrte, la
+Virilité ornée de chêne et la Vieillesse ornée de pampre et
+d'olivier.» Aux Tuileries était une statue de l'Athéisme, à laquelle
+on mit le feu, et de ses cendres sortit la statue de la Sagesse. Au
+Champ-de-Mars était un autel élevé sur une montagne, au pied de
+laquelle on chanta un hymne à l'Être suprême et l'on jura d'exterminer
+les tyrans. La plupart des maisons étaient tapissées de verdure et de
+fleurs, et, dans les principales places, il y eut des danses et des
+repas civiques. «On eût dit, raconte le <i>Journal de la Montagne</i>, que
+Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger.»
+Enfin, si l'on en croit Vilatte, «une foule immense couvrait le jardin
+des Tuileries; l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les
+visages; les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les
+plus élégantes. On sentait qu'on célébrait l'auteur de la nature.<a id="footnotetag107"
+name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107">[107]</a>»
+Robespierre, comme président de la Convention, fut le roi de cette
+fête, qui le jeta dans un ravissement fanatique, et il affecta d'y
+jouer un rôle de grand-prêtre.</p>
+
+<p>Deux jours après, il présenta et fit décréter la loi du 22 <span class="pagenum">(p.183)</span>
+prairial, la plus atroce de toutes les lois révolutionnaires, qui
+accélérait l'action du tribunal par des moyens tellement iniques qu'elle
+en faisait à peu près le tribunal des égorgeurs de septembre. Les maisons
+d'arrêt, au nombre de trente-six, renfermaient alors plus de huit
+mille détenus: on se servit de cette loi pour les vider; et le
+tribunal qui depuis sa création, c'est-à-dire du 10 mars 1793 au 18
+juin 1794, avait condamné à mort 1,269 personnes, en condamna, du 10
+juin au 27 juillet 1,400. Les proscripteurs eurent horreur, non des
+flots de sang qu'ils versaient, mais du passage des charrettes de
+condamnés à travers les quartiers les plus populeux de Paris, et ils
+transportèrent l'échafaud de la place Louis XV, où il était en
+permanence, d'abord à la place de la Bastille, ensuite près de la
+barrière du Trône. Et dans ce massacre, il n'y eut pas que des nobles,
+des prêtres, des ennemis réels ou supposés de la révolution, qui
+périrent, mais des bourgeois, des ouvriers, des femmes du peuple, des
+républicains sincères. On assassinait au hasard, parce qu'il suffisait
+de la haine d'un délateur (et la délation était devenue le métier de
+tous les scélérats) pour envoyer dans une maison d'arrêt le patriote
+paisible et obscur, et, pour l'envoyer au tribunal révolutionnaire, de
+la haine d'un de ces émissaires infâmes, appelés <i>moutons</i>, qui
+dressaient des listes de proscription dans les prisons. «La
+Conciergerie, dit Riouffe, à très peu d'exceptions près, pendant plus
+de dix mois, n'a renfermé que des patriotes; un langage aristocratique
+y aurait autant surpris qu'indigné; ses voûtes étaient fatiguées de
+chants patriotiques; et, pour un homme de castes opposantes, on
+massacrait mille sans-culottes, qu'on traînait à la boucherie en
+criant: Vivent les sans-culotte<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108">[108]</a>!»</p>
+
+<p>Cependant, les partis de Hébert et de Danton n'avaient pas été <span class="pagenum">(p.184)</span>
+entièrement détruits; menacés par la loi du 22 prairial, ils se
+réunissent pour renverser Robespierre et donnent la main même aux
+débris des Girondins, même aux <i>crapauds du Marais</i>. Robespierre
+dévoile la conspiration à la Convention; mais l'Assemblée presque
+entière se soulève contre lui; il est décrété d'accusation avec quatre
+de ses collègues et conduit au Luxembourg. Robespierre jeune est
+envoyé à Saint-Lazare, Couthon à la Bourbe, Lebas à la maison de
+justice du département, Saint-Just aux Écossais.</p>
+
+<p>Dans la lutte qui s'engageait, Robespierre croyant naïvement que sa
+cause était aussi légitime que populaire, n'avait préparé aucun moyen
+de succès, même de défense; il comptait sur cette population de Paris,
+qui n'avait jamais failli à la révolution; mais, depuis deux ans, il
+s'était fait de grands changements dans la composition et le chiffre
+de cette population. Paris avait été pour la révolution la pépinière
+la plus féconde de ses défenseurs; mais ce n'était pas impunément
+qu'il avait envoyé soixante mille de ses enfants sur les champs de
+bataille, outre ceux qui avaient péri dans ses rues ou par la misère;
+sa population révolutionnaire se trouvait donc considérablement
+réduite. Aussi, ce n'était, matériellement parlant, qu'une minorité
+très-petite qui avait soutenu le régime de la terreur; on ne voyait
+plus guère que des femmes dans les troubles des rues, dans les
+sections, dans les tribunes de la Convention; les bataillons des
+faubourgs n'avaient plus qu'un petit nombre d'hommes et ne faisaient
+montre de leur force que par leurs compagnies de canonniers; enfin, au
+contraire, les bataillons des quartiers riches, quoique annihilés et
+tremblants, se trouvaient encore complétement garnis. Dans cet état de
+la population, l'issue de la lutte engagée le 9 thermidor, à part
+l'opinion publique évidemment soulevée contre le régime de la terreur,
+ne pouvait être douteuse.</p>
+
+<p>Cependant, à la nouvelle de l'arrestation de Robespierre, la <span class="pagenum">(p.185)</span>
+Commune s'était déclarée en insurrection et avait mis tout en mouvement,
+sections, jacobins, comités révolutionnaires; elle avait fait sonner
+le tocsin, fermé les barrières, garni de canons la place de Grève. Des
+officiers municipaux avaient fait ouvrir le Luxembourg et les autres
+prisons, délivré les cinq représentants détenus, et ils les avaient
+conduits à l'Hôtel-de-Ville, «ce Louvre du tyran Robespierre,» suivant
+l'expression du thermidorien Fréron. Mais le commandant des sections,
+Henriot, ne donna aucun ordre aux bataillons des faubourgs, qui
+restèrent immobiles dans leurs quartiers; et, pendant ce temps, la
+Convention prit l'offensive: elle mit hors la loi les cinq
+représentants, la Commune, Henriot; elle appela à elle les sections
+des quartiers riches. Celles-ci accourent, nombreuses, pleines
+d'ardeur, heureuses d'avoir à combattre la terreur, la Montagne, la
+Commune, la révolution elle-même; elles jurent à la Convention de
+mourir pour sa défense et marchent sur l'Hôtel-de-Ville. Il était
+minuit: la Commune et les représentants proscrits n'avaient pris
+aucune mesure de défense; il n'y avait sur la place que quelques
+compagnies de canonniers, avec des groupes de femmes et de gens non
+armés. Au bruit que la Commune et ses défenseurs sont mis hors la loi,
+tout se disperse. Les sections Lepelletier, des Piques, de la
+Butte-des-Moulins, arrivent, cernent l'Hôtel-de-Ville et arrêtent sans
+résistance les représentants avec Henriot et tout ce qui était autour
+d'eux. Le lendemain, Robespierre, ses collègues et dix-huit membres de
+la Commune furent conduits au tribunal révolutionnaire, qui constata
+leur identité, et de là au supplice, au milieu d'une foule immense qui
+poussait des cris de joie et des imprécations contre les condamnés.
+Les deux jours suivants, quatre-vingt-deux membres de la Commune,
+hommes obscurs et presque tous ouvriers ou de la petite bourgeoisie,
+furent de même envoyés en masse et sans jugement à l'échafaud.</p> <span class="pagenum">
+(p.186)</span>
+
+<p>Ainsi finit cette Commune fameuse, qui, pendant près de deux ans (du
+10 août 1792 au 27 juillet 1794), avait dominé Paris, la Convention et
+la France; elle s'est souillée de tant d'excès, elle a répandu tant de
+sang et laissé tant de ruines, que la mémoire des hommes qui la
+composèrent est encore et sera à jamais exécrée.</p>
+
+
+<a id="toc186" name="toc186"></a>
+<h2>§ XV.<br><br>
+
+Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse
+dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses de Marat et de Rousseau.</h2>
+
+
+<p>La mort de Robespierre fut le signal d'une réaction violente,
+non-seulement contre la terreur, mais contre les hommes et les choses
+de la révolution, réaction qui ne devait s'arrêter qu'avec le
+rétablissement de la monarchie. D'abord on ouvrit toutes les prisons,
+qui, huit mois après, se trouvèrent remplies de dix mille
+républicains; on modifia, puis on supprima le tribunal révolutionnaire,
+dont la plupart des membres furent envoyés à l'échafaud; on cessa de
+donner les 40 sous de présence aux citoyens pauvres qui assistaient
+aux assemblées de sections, et celles-ci se trouvèrent ou abandonnées
+ou occupées entièrement par les royalistes; on modifia, puis on abolit
+le maximum, «et l'unique effet de cette abolition, dit le royaliste
+Toulongeon, fut d'accroître le discrédit et de hâter la chute des
+assignats, qui tombèrent bientôt dans un avilissement tel qu'il fallut
+24,000 livres tournois pour payer une mesure commune de bois à
+brûler.» On désarma Paris de sa terrible Commune, et l'administration
+de cette ville, dont la concentration avait été si redoutable, fut
+éparpillée de la plus étrange manière et donnée: 1º à deux commissions
+spéciales de police et de finances, nommées par la Convention; la
+première, qui était chargée réellement du gouvernement de Paris, avait
+sous ses ordres les comités d'arrondissement, les comités civils <span class="pagenum">(p.187)</span>
+et les commissaires de police des sections; elle était elle-même sous
+la surveillance du comité de sûreté générale; 2º aux diverses
+commissions nationales du gouvernement, qui remplaçaient alors les
+ministères, c'est-à-dire que cette administration dépendit: pour les
+subsistances, de la commission de commerce et des approvisionnements;
+pour les hôpitaux, de la commission des secours publics; pour les
+écoles et les spectacles, de la commission d'instruction publique;
+pour l'illumination et entretien des rues, de la commission des
+travaux publics; pour les ateliers et les arts, de la commission
+d'agriculture; pour les munitions et armes, de la commission des
+armes; pour les prisons, de la commission de police et tribunaux; pour
+les revenus et domaines de la Commune, de la commission des revenus
+nationaux. De plus, les fonctions relatives à l'état civil étaient
+remplies dans chaque section par un officier public nommé par la
+Convention, les comités civils des sections restant chargés de
+quelques détails et de la liste des émigrés. Avec une organisation
+aussi défectueuse, aussi anarchique, Paris n'eut plus réellement
+d'administration, plus de police, et le désordre y devint extrême.
+Toutes les mauvaises passions, les vices, les crimes que la main
+sanglante des triumvirs avait comprimés par la terreur, se donnèrent
+pleine carrière: des maisons de jeu et de débauche s'ouvrirent dans
+toutes les rues; la prostitution se montra toute nue, tête haute, en
+plein jour et partout; les vols et les meurtres devinrent aussi
+nombreux qu'au temps des tire-laine et des coupe-jarrets du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle; les rues, à peine éclairées et nettoyées, ne furent plus
+praticables pendant la nuit que les armes à la main; enfin, la guerre
+civile recommença, mais ignoble et lâche, à coups de poing, à coups de
+bâton.</p>
+
+<p>Les jeunes gens dont les familles avaient été victimes de la <span class="pagenum">(p.188)</span>
+terreur, ceux qui avaient échappé à la levée en masse ou déserté les
+armées, les habitués de cafés et de spectacles, les hommes de finance, les
+beaux, les égoïstes, les débauchés de l'ancien régime, enfin tous ceux
+qui détestaient la République par amour des plaisirs et de l'argent,
+dès qu'ils n'eurent plus peur, se mirent en campagne contre la
+révolution. On les appelait <i>incroyables</i>, <i>muscadins</i>, <i>jeunesse
+dorée</i>, <i>jeunesse de Fréron</i>, et ils se recrutaient principalement
+dans les sections thermidoriennes. Ils se donnèrent un costume
+ridicule, dit <i>à la victime</i>, et qui fut reproduit spirituellement
+dans les caricatures de Carle Vernet<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109">[109]</a>; ils affectèrent un zézaiement
+puéril jusqu'à l'idiotisme; ils s'armèrent de bâtons plombés et s'en
+allèrent attaquer dans les rues, au Palais-Royal, dans les théâtres,
+les Jacobins, les agents de la terreur, les ouvriers des faubourgs,
+tout ce que le journal de Fréron appelait <i>la queue de Robespierre</i>.
+Ils obtenaient ainsi des victoires faciles, car la queue de
+Robespierre se composait principalement de femmes, de vieillards et à
+peine de quelques milliers d'hommes jeunes et valides; ils venaient
+ensuite parader dans les salons qui commençaient à se rouvrir et y
+étaient applaudis par la femme de Tallien, qu'on appelait la
+<i>Notre-Dame de Thermidor</i>, par la veuve du général Beauharnais, qui,
+plus tard, fut appelée la <i>Notre-Dame des Victoires</i>, et par d'autres
+dames qui donnaient le ton à la société nouvelle. «Tout jeune homme,
+dit Lacretelle, qui refusait d'entrer dans la troupe vengeresse, était
+disgracié auprès des femmes les plus aimables<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110">[110]</a>» Ce furent eux qui
+inventèrent les <i>bals des victimes</i>, où l'on dansait en deuil, où <span class="pagenum">(p.189)</span>
+n'étaient admis que les individus dont les parents avaient péri sur
+l'échafaud; ils mirent à la mode chez les femmes les costumes et les
+nudités des courtisanes grecques, avec les saluts <i>à la victime</i>, les
+bonnets <i>à l'humanité</i>, les corsets <i>à la justice</i>; ils ramenèrent le
+goût du luxe, des m&oelig;urs élégantes et des plaisirs. «Paris reprit
+l'empire de la mode et du goût, dit Thibaudeau; l'antique, introduit
+déjà dans les arts par l'école de David, remplaça, dans les habits des
+femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans l'ameublement,
+le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par
+l'esclavage des cours<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111">[111]</a>.»</p>
+
+<p>Les principaux efforts de la jeunesse dorée furent dirigés contre le
+club des Jacobins, dont ils envahirent les tribunes et les couloirs à
+coups de pierres et de bâton, fouettant les femmes, se colletant avec
+les hommes. Après plusieurs jours de ce tumulte, qui tint tout Paris
+en alarmes, la Convention ordonna la fermeture du club (21 brumaire).
+Si l'on en croit Fréron, ce conventionnel qui se disait le disciple de
+Marat et qui, pourtant, était regardé comme le chef de la jeunesse
+dorée, cette mesure excita la plus vive allégresse: «on dansait, on
+s'embrassait, on chantait; une partie de la ville fut illuminée.»</p>
+
+<p>Au milieu de cette réaction, les thermidoriens, sans doute dans
+l'espoir d'aveugler le peuple sur leur alliance avec les royalistes,
+s'avisèrent de célébrer l'anniversaire de l'établissement de la
+République par l'<i>apothéose</i> de Marat. Ce fut la cérémonie la plus
+étrange de la révolution, à cause du contraste qu'offraient et la vie
+du hideux personnage qu'on transportait au Panthéon et l'état nouveau
+de l'opinion publique. Elle fut d'ailleurs aussi pompeuse que les
+apothéoses de Mirabeau et de Voltaire. «Les sociétés populaires, dit
+le <i>Moniteur</i> (4 vendémiaire), les autorités constituées et une <span class="pagenum">
+(p.190)</span>
+grande partie des élèves de l'École de Mars<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112">[112]</a> précédaient le char qui
+portait les restes précieux de Marat... Au moment où l'on descendait
+du char le cercueil qui contenait les cendres de l'ami du peuple, on
+rejetait du temple des grands hommes, par une porte latérale, les
+restes impurs du royaliste Mirabeau.»</p>
+
+<p>Quelques jours après, la même pompe fut renouvelée pour l'apothéose de
+Jean-Jacques Rousseau, et ce fut la dernière des fêtes symboliques de
+la Convention. Jusqu'à la fin de cette assemblée, les anniversaires de
+la révolution, les fêtes funèbres, les fêtes triomphales furent
+célébrées, non plus dans la rue, mais dans la salle de la Convention,
+et se bornèrent à des décorations, des discours et de la musique.</p>
+
+<p>Le retour des thermidoriens aux idées révolutionnaires n'eut pas de
+durée, et, trois mois après l'apothéose de Marat, on brisait partout
+ses bustes, qui furent jetés dans les égouts; on démolit le monument
+du Carrousel; on proscrivit son nom, ainsi que celui des Montagnards
+et des Jacobins, dans les établissements publics, les cafés, les
+théâtres.</p>
+
+
+<a id="toc190" name="toc190"></a><span class="pagenum">(p.191)</span>
+
+<h2>§ XVI.<br><br>
+
+Famine.--Journées du 12 germinal et du 1<sup>er</sup> prairial.</h2>
+
+
+<p>L'année qui suivit le 9 thermidor est, de toutes les années de la
+révolution, celle où le peuple de Paris fut le plus malheureux. Le
+comité de salut public l'avait nourri avec le maximum, avec la solde
+attribuée aux sectionnaires, avec de nombreux travaux; il lui avait
+donné sa part de tyrannie et de proscriptions; il s'était occupé avec
+une ardente sollicitude de ses besoins, de ses caprices même, de ses
+plaisirs, à l'exemple de ces tyrans de Rome qui donnaient au
+peuple-roi du pain et les jeux du cirque. Avec le 9 thermidor, le
+peuple tomba du trône dans la plus profonde misère: les riches, les
+marchands, les agioteurs, tout ce qui avait souffert ou tout ce qui
+avait eu peur, se vengea de lui en le faisant mourir de faim. La
+hausse des denrées devint exorbitante; une famine causée par les
+accapareurs et les ennemis de la révolution mit la désolation dans les
+faubourgs et les quartiers pauvres, où les travaux manquaient, où les
+ouvriers n'étaient payés qu'en assignats. La Convention fut obligée de
+fixer une ration journalière pour la subsistance de chaque personne:
+mesure déplorable qui fut éludée par les riches et ne fit qu'augmenter
+la misère des pauvres. «Paris, dit un historien royaliste, fut réduit,
+à cette époque, à une telle détresse, que le pain et la viande étaient
+mesurés et distribués nominativement chez les fournisseurs. Là, aux
+portes, on voyait les citoyens gardant leurs places dès le point du
+jour, attendre leur tour pour reporter chez eux la subsistance de la
+journée, fixée à trois onces de pain et un quarteron de viande. Dans
+la classe indigente et même dans la classe aisée, des familles
+vécurent plusieurs mois de légumes et surtout de pommes de terre, dont
+on avait ensemencé tous les terrains occupés par des jardins de <span class="pagenum">(p.192)</span>
+luxe et d'agrément. Quelques mesures de grains ou de farine, envoyées des
+départements, étaient un présent reçu avec reconnaissance<a id="footnotetag113"
+name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113">[113]</a>.»--«Il
+faut l'avoir vue, dit un autre historien, il faut l'avoir sentie,
+cette affreuse disette, pour s'en faire une idée!» Enfin, pour combler
+la détresse, l'hiver fut très-rigoureux: le bois et le charbon
+manquèrent comme le pain; il fallut les distribuer aussi par rations;
+on fit queue dans les chantiers et aux bateaux sur la Seine, et
+plusieurs femmes y furent étouffées.</p>
+
+<p>En présence de si grandes calamités, le peuple était plein de fureur
+contre les riches, contre les royalistes, contre la Convention qui
+laissait faire ce nouveau pacte de famine; plusieurs fois, des troupes
+de femmes envahirent les Tuileries avec des plaintes et des menaces;
+mais elles furent poursuivies et maltraitées par les muscadins; enfin,
+le 12 germinal, les distributions de pain ayant manqué dans la Cité,
+les femmes de ce quartier battirent le tambour, rassemblèrent la foule
+et furent bientôt grossies de bandes d'hommes venus des faubourgs,
+quelques-uns armés de piques et de fusils, portant sur leur chapeau:
+Du pain et la Constitution de 93! Cette multitude envahit les
+Tuileries et se rua dans la salle de la Convention avec un tumulte
+effroyable; mais les sections thermidoriennes, «la garde nationale de
+1789,» dit un contemporain, arrivèrent au pas de charge et forcèrent
+la foule à évacuer le palais.</p>
+
+<p>La Convention crut que le parti de Robespierre avait fait cet essai
+d'insurrection: elle ordonna le désarmement de tous les individus «qui
+avaient contribué à la vaste tyrannie abolie le 9 thermidor;» elle mit
+Paris en état de siége; elle ordonna (28 germinal) la restauration de
+la garde nationale telle qu'elle existait en 1789, c'est-à-dire
+qu'elle devait être composée de quarante-huit bataillons <span class="pagenum">(p.193)</span>
+d'infanterie, de sept cent soixante hommes chacun, avec compagnie
+d'élite, et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie; mais ce
+décret si important ne fut que mollement, que lentement exécuté, tant
+était grande la lassitude de la bourgeoisie. «L'apathie des citoyens
+de cette grande commune, disait un représentant, est vraiment
+inconcevable: chaque jour, ils sont exposés à voir leurs propriétés la
+proie du pillage, et ils ne s'empressent point d'exécuter un décret
+qui seul peut leur en assurer la jouissance.»</p>
+
+<p>Ces mesures n'apaisèrent pas l'agitation populaire qui avait une cause
+permanente et terrible, la faim. «Les subsistances étaient le prétexte
+du moment, dit Toulongeon, et ce prétexte, sans être juste, était
+vrai. Les distributions venaient d'être réduites à deux onces de pain
+par jour; et cependant, la consommation qui, dans les temps communs,
+ne s'élevait qu'à quinze cents sacs de farine, était alors de deux
+mille sacs et plus. Il faut le redire encore, sans pouvoir
+l'expliquer, la disette était tellement factice que l'abondance
+reparut avant la récolte de l'année<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114">[114]</a>,» «Il serait difficile,
+écrivait Mercier dans les <i>Annales patriotiques</i>, de trouver
+aujourd'hui sur le globe un peuple aussi malheureux que l'est celui de
+la ville de Paris. Nous avons reçu hier deux onces de pain par
+personne; cette ration a été encore diminuée aujourd'hui. Toutes les
+rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraillés par la
+faim.» «Enfin, raconte le <i>Moniteur</i>, de violentes rumeurs, des propos
+séditieux, des menaces atroces marquèrent la soirée du 30 germinal.
+Partout on ne voyait que des groupes, presque tous composés de femmes,
+qui promettaient pour le lendemain une insurrection. On disait
+hautement qu'il fallait tomber sur la Convention nationale; que,
+depuis trop longtemps, elle faisait mourir le peuple de faim; <span class="pagenum">(p.194)</span>
+qu'elle n'avait fait périr Robespierre et ses complices que pour s'emparer
+du gouvernement, tyranniser le peuple, le réduire à la famine en faisant
+hausser le prix des denrées et en accordant protection aux marchands
+qui pompaient les sueurs de l'indigent<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115">[115]</a>.»</p>
+
+<p>Dans cette situation, quelques meneurs obscurs résolurent de faire
+contre la Convention un 31 mai, et ils l'annoncèrent naïvement dans un
+manifeste, disant que le peuple de Paris, «sur lequel les républicains
+des départements et des armées avaient les yeux fixés,» avait arrêté
+de se rendre à la Convention pour lui demander du pain, la
+Constitution de 93, la destitution du gouvernement actuel, la mise en
+liberté des patriotes détenus,<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116">[116]</a>, la convocation d'une assemblée
+législative. La Convention, avertie, décréta «que la commune de Paris
+était responsable envers la République entière de toute atteinte qui
+pourrait être portée à la représentation nationale;» elle requit les
+citoyens de se porter en armes dans les chefs-lieux de sections,
+envoya douze représentants pour les diriger et fit battre le rappel
+dans les sections thermidoriennes. Mais déjà le tocsin sonnait dans
+les faubourgs, le Marais et la Cité, et une grande foule,
+principalement composée de vieillards, de femmes, d'enfants, se rua
+par toutes les rues de la ville, en se dirigeant vers les Tuileries.
+L'immense colonne, dans laquelle il n'y avait pas cinq cents hommes
+armés, se déroula principalement par la rue Saint-Honoré, hâve,
+déguenillée, affamée, hurlant des cris de mort et des regrets de
+guillotine, faisant d'imbéciles recrues, d'ailleurs toujours crédule
+et docile à ses meneurs, et, comme dans toutes ses journées, comme au
+temps de sa puissance, passant devant les maisons somptueuses et <span class="pagenum">(p.195)</span>
+les riches magasins sans un regard de menace. Les postes de gendarmerie
+qu'elle rencontra sur son passage ou se dispersèrent ou se joignirent
+à elle. L'épouvante se répandit partout: on fermait les boutiques, on
+se cachait dans les maisons; jamais plus grande masse de misère et de
+haillons n'était sortie des profondeurs de Paris; jamais pareil cri de
+vengeance et de fureur ne s'était élevé contre les iniquités ou les
+inepties du gouvernement. Au 14 juillet, au 10 août, au 31 mai, le
+peuple, mêlé à la bourgeoisie, était animé par une idée, exalté par la
+liberté, enthousiasmé par le sentiment révolutionnaire; mais, en ce
+jour, le dernier de cette tragédie qu'il jouait depuis six ans,
+c'était l'insurrection de la faim, le soulèvement de la misère, le
+commencement de la guerre sociale!</p>
+
+<p>Cette marée immonde et terrible, qui grossissait à tout moment,
+envahit les Tuileries à travers les bataillons indécis des sections
+thermidoriennes qui ne voyaient pas devant eux une armée d'insurgés,
+mais une cohue de misérables. Elle pénétra dans le palais et enfonça
+la porte de la salle des séances, dont les tribunes étaient déjà
+remplies de femmes furieuses; un bataillon de garde nationale se
+précipita à sa rencontre et la rejeta dans les escaliers, mais sans
+qu'il y eût de sang répandu: il semblait qu'il n'y eût que des femmes
+dans cette multitude. Elle revint à la charge, entra de nouveau, fut
+de nouveau repoussée; enfin une troisième fois, renversant tous les
+obstacles, elle inonda la salle, les couloirs, les bancs, la tribune.
+Les représentants se réfugient dans les gradins supérieurs, où
+quelques gendarmes les protégent; le président Boissy d'Anglas reste
+ferme sur son siége et ordonne à un officier d'appeler la force armée;
+celui-ci est menacé par trente sabres; un député, Féraud, veut le
+secourir; il est frappé d'un coup de pistolet, entraîné, massacré, et
+sa tête est apportée au bout d'une pique. Mais la rage populaire
+semble assouvie par ce crime: pendant toute cette journée si <span class="pagenum">(p.196)</span>
+confuse, au milieu de toute cette foule ardente de fureur, il n'y eut pas
+d'autre sang versé, et cette scène si terrible dégénéra en un tumulte
+sans fin, sans but, sans résultat. Il n'y avait pas eu dans toute la
+révolution de semblables saturnales: la multitude aveugle et délirante
+s'entassait, criait, hurlait, faisait tapage, insultait les
+représentants, battait le tambour, tirait des coups de fusil contre
+les murs ou donnait des coups de sabre sur les bancs. Ce tumulte
+stupide dura huit heures. A la fin, les insurgés forcèrent les députés
+à descendre dans le parquet et à voter toutes leurs demandes, parmi
+lesquelles étaient le rétablissement de la Commune de Paris et la
+permanence des sections. Au moment ou ils venaient de nommer un
+gouvernement provisoire, les sections de la garde nationale arrivent,
+Lepelletier en tête, «puis Fontaine-de-Grenelle, Gardes-Françaises,
+Contrat-Social, Mont-Blanc, Guillaume-Tell, Brutus et cette autre,
+dont on ne peut jamais prononcer le nom sans un vif sentiment de
+reconnaissance, la Butte-des-Moulins. Elles débouchent de toutes
+parts, par toutes les issues, au pas de charge, tambours-battant,
+drapeaux déployés, baïonnettes en avant<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117">[117]</a>.» En un instant la
+multitude est renversée, poussée, dispersée. Il n'y eut pas de
+résistance, pas de combat, pas de morts, à peine quelques blessés,
+quelques prisonniers. La masse des envahisseurs pouvait s'élever à
+vingt mille; mais sur ce nombre, même avec les gendarmes qui s'étaient
+joints à eux, il n'y avait pas le dixième d'hommes armés. «Nous
+n'avons eu, disait Louvet, que quinze cents brigands à vaincre.»</p>
+
+<p>Le lendemain, la plus grande partie du peuple, honteuse, humiliée de
+cette triste journée, rentra dans son calme et sa misère. Il n'y eut
+que le faubourg Saint-Antoine où le tumulte continua: ses trois
+bataillons prirent les armes. Sur le bruit qu'ils avaient établi <span class="pagenum">(p.197)</span>
+à l'Hôtel-de-Ville une commune insurrectionnelle, les sections
+thermidoriennes marchèrent sur la place de Grève; mais, à l'approche
+des insurgés, elles reculèrent jusqu'au Carrousel et furent suivies
+par les trois bataillons qui braquèrent leurs canons contre les
+Tuileries. Au moment où le combat allait s'engager, des représentants
+accoururent, parlementèrent, et, à force de promesses, décidèrent les
+hommes des faubourgs à se retirer. Le surlendemain, ceux-ci prirent
+encore les armes et délivrèrent l'un des assassins de Féraud qu'on
+menait au supplice. Mais la Convention avait fait venir six mille
+dragons, qu'elle joignit à quinze mille hommes des sections: le
+faubourg fut investi par cette armée, sommé de livrer ses canons,
+menacé d'un bombardement. Les trois bataillons comptaient à peine, en
+ce moment, douze cents hommes valides; toute résistance était donc
+impossible; d'ailleurs les propriétaires et les chefs d'ateliers
+décidèrent les ouvriers à se soumettre. Les canons furent livrés et
+amenés en triomphe aux Tuileries, au milieu des acclamations de la
+bourgeoisie enivrée de sa victoire. Ce fut pour le peuple de Paris une
+véritable destitution du pouvoir qu'il avait conquis le 14 juillet
+1789: à dater du 4 prairial et jusqu'au 27 juillet 1830, il ne prit
+aucune part directe et efficace aux révolutions. L'opinion publique se
+prononça alors définitivement contre ces mouvements populaires, qui,
+depuis trois ans, mettaient sans cesse la représentation nationale à
+la merci de quelques bandes d'émeutiers. «Les vingt-cinq millions
+d'hommes, disait Chénier à la Convention, qui nous ont envoyés ici ne
+nous ont pas placés sous la tutelle des marchés de Paris et sous la
+hache des assassins; ce n'est pas au faubourg Saint-Antoine qu'ils ont
+délégué le pouvoir législatif... Citoyens de Paris, sans cesse appelés
+le <i>peuple</i> par tous les factieux qui ont voulu s'élever sur les
+débris de la puissance nationale, vous, longtemps flattés comme un
+roi, mais à qui il faut enfin dire la vérité, songez que la <span class="pagenum">(p.198)</span>
+représentation nationale appartient à la République et méritez de la
+conserver<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118">[118]</a>.»</p>
+
+<p>La Convention compléta sa victoire par des mesures énergiques et
+sanguinaires: elle envoya à l'échafaud neuf représentants et
+vingt-neuf insurgés, aux galères vingt-sept autres personnes, dont
+huit femmes; elle mit en arrestation trente et un autres députés et
+fit incarcérer en moins de huit jours plus de dix mille individus
+«comme assassins, buveurs de sang, voleurs et agents de la tyrannie
+qui précéda le 9 thermidor.» «Plusieurs sections, connues par la
+turbulence de leurs principes et la scélératesse de leurs meneurs,
+telles que les sections de la Cité, du Panthéon, des Gravilliers,
+furent forcées de rendre leurs canons<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119">[119]</a>.» Toutes les autres en firent
+autant de leur propre mouvement, et Paris se trouva ainsi désarmé de
+la principale force qui avait fait toutes les journées révolutionnaires.
+On dépouilla de leurs piques les quarante huit sections, et il fut
+défendu de paraître en public avec cette arme, «qui n'est d'aucune
+défense réelle et ne peut servir qu'à assassiner.» On décréta que les
+attroupements de femmes seraient dissipés par la force. On donna à la
+capitale une garnison de troupes de ligne; on établit un vaste camp de
+cavalerie et d'artillerie d'abord dans les Tuileries, ensuite dans la
+plaine des Sablons; on licencia les gendarmes des tribunaux, «cette
+troupe, disait l'arrêté, qui a vu naître la liberté<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120">[120]</a>, qui n'a
+jamais obéi qu'avec dégoût, qui insultait les victimes qu'elle
+conduisait à l'échafaud, qui a partagé les efforts des factieux.»
+Dix-huit furent envoyés au supplice, cinq aux galères, le reste fut
+déclaré incapable de service. On effaça sur tous les murs les inscriptions
+révolutionnaires, les bonnets rouges, même la devise de la <span class="pagenum">
+(p.199)</span>
+République; enfin, on réorganisa la garde nationale, qui fut
+entièrement composée de bourgeois, «d'après ce principe fondamental de
+tout ordre politique, disait le décret, que la force destinée à
+maintenir la sûreté des propriétés et des personnes doit être
+exclusivement entre les mains de ceux qui ont à la maintenir un
+intérêt inséparable de leur intérêt individuel.»</p>
+
+
+<a id="toc199" name="toc199"></a>
+<h2>§ XVII.<br><br>
+
+Journée du 13 vendémiaire.--Fin de la Convention.</h2>
+
+
+<p>A la suite des journées de prairial, la réaction thermidorienne devint
+en plein et à découvert la contre-révolution. Des agences royalistes
+se formèrent à Paris et travaillèrent au retour des Bourbons. La
+bourgeoisie et la garde nationale, encore tremblantes au souvenir de
+la terreur, ne désiraient plus que le rétablissement de la monarchie.
+Les assemblées de sections, d'où les Jacobins furent chassés,
+devinrent des foyers de royalisme, des tribunes toujours ouvertes aux
+ennemis de la Convention et de la République: c'était sur elles que
+l'émigration avait les yeux; c'était en elles que le prétendant
+mettait toutes ses espérances. La jeunesse dorée, «ces
+réquisitionnaires, disait un orateur, qui avaient fait leurs campagnes
+au Palais-Égalité et dans les spectacles, «excitait des émeutes,
+insultait les soldats, empêchait le chant de la Marseillaise. «Les
+jours de 1789, dit Lacretelle, semblaient revenus, mais dans une
+direction complétement inverse. Les orateurs se présentaient en foule;
+les journaux, les brochures, les pamphlets, les affiches ne laissaient
+pas un moment de relâche à la Convention.»--«Déjà, raconte un autre
+contemporain, l'on exposait publiquement dans Paris l'effigie du
+dernier roi et celle de sa famille; déjà les rubans étaient <span class="pagenum">(p.200)</span>
+préparés, les signes de ralliement, les emblèmes prêts, et les femmes
+allaient les arborer sur leurs coiffures.»--«Personne n'ignore à Paris,
+disait-on dans la Convention, quels dangers nouveaux courent en ce
+moment les patriotes et la République. Toutes les factions sont
+coalisées dans l'intérieur; les émigrés rentrent; des chouans se
+montrent dans cette commune. Tous ont des pratiques calculées sur les
+honorables misères que le peuple endure depuis si longtemps pour la
+liberté<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121">[121]</a>.
+De toutes parts, l'aristocratie lève la tête et souffle
+ses antiques poisons jusque dans les bataillons de la force armée.
+Ajoutons à ces symptômes l'arrogante dictature qu'affectent et
+qu'exercent en effet des sociétés opulentes, où la République,
+confondue avec le sans-culottisme, est maudite et abjurée<a id="footnotetag122"
+name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122">[122]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant la Convention avait fait la Constitution de l'an <span class="smcap">III</span> et
+rendu deux décrets additionnels par lesquels les deux tiers du nouveau
+corps législatif devaient être composés de conventionnels. La majorité
+des départements accepta la Constitution et les décrets; la majorité
+des sections de Paris n'accepta que la Constitution. Alors les
+royalistes, à l'imitation des Jacobins, «voulurent persuader à la
+capitale que seule elle composait le souverain, et lui faire
+renouveler le 31 mai;» ils vinrent jusque dans la Convention proférer
+des menaces; ils préparèrent ouvertement une insurrection. «Les
+meneurs des sections de Paris, disait Laréveillère, qu'ils soient <span class="pagenum">(p.201)</span>
+parés d'habits élégants et de jolies coiffures, ou couverts de
+haillons et de sales bonnets, ne perdent jamais de vue leur éternel
+projet de concentrer la souveraineté dans Paris<a id="footnotetag123"
+name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123">[123]</a>. «Ces prétentions,
+ces projets excitèrent l'indignation des départements, qui offrirent
+un asile à la représentation nationale. «Il est temps, disaient leurs
+pétitions, que Paris, cet enfant gâté de la révolution, aujourd'hui
+infecté de royalisme, dise s'il prétend être la République entière, le
+rival de la Convention, le maître de la France, une nouvelle Rome<a id="footnotetag124"
+name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124">[124]</a>.»
+Et la Convention rendit les habitants de Paris responsables de sa
+conservation, déclara qu'elle se retirerait à Châlons si un attentat
+était commis contre elle, et appela les armées à sa défense.</p>
+
+<p>«Cependant les royalistes, dit Tallien, choisirent pour point central
+celle des sections de Paris, qui, de tout temps, renferma le plus
+grand nombre de ces oisifs opulents, amis de la royauté, cette section
+dont le bataillon était dans le camp de Tarquin, lorsque, le 10 août,
+on combattait contre la tyrannie.» La section Lepelletier, encore
+toute glorieuse de ses victoires de thermidor et de prairial, donna le
+signal de l'insurrection en invitant les électeurs à s'assembler dans
+la salle du Théâtre-Français (Odéon). La Convention dissipa ce
+rassemblement, appela à sa défense les restes du parti jacobin, dont
+elle forma un bataillon de quinze cents hommes, dit des Patriotes de
+89, et ordonna de désarmer la section rebelle. Les sections
+Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
+Théâtre-Français, du Luxembourg, Poissonnière, Brutus et du Temple
+répondirent par des arrêtés «qu'on aurait jugé à leur teneur, dit le
+rapport fait à la Convention sur cette journée, avoir été pris au
+quartier général de Charette.» «Bientôt, continue ce rapport, la
+révolte prend un caractère décidé et ne ménage plus rien: une <span class="pagenum">(p.202)</span>
+commission centrale s'organise dans la section Lepelletier; les dépôts
+des chevaux de la République sont au pouvoir des rebelles; les envois
+d'armes à la fidèle section des Quinze-Vingts sont interceptés; la
+trésorerie nationale est occupée; les subsistances destinées à nos
+troupes sont enlevées; les représentants du peuple, que leurs
+fonctions conduisent hors de l'enceinte du Palais-National, sont
+arrêtés, insultés, gardés en otage; les comités du gouvernement sont
+mis hors la loi... «Cependant le général Menou s'avança en trois
+colonnes, par la rue Vivienne et les rues voisines, sur le couvent des
+Filles-Saint-Thomas, où siégeait la section Lepelletier; mais il
+parlementa avec elle et se retira. Il fut destitué et remplacé par
+Barras, auquel on adjoignit trois autres représentants, et le faubourg
+Saint-Antoine ayant offert son concours, on y envoya Cavaignac et
+Fréron pour réorganiser ses bataillons mutilés et désarmés. Barras
+ayant pris pour second le jeune général Bonaparte, celui-ci forma des
+Tuileries et des environs une sorte de camp retranché, dont il garda
+toute les issues par des corps de troupes postés dans la cour des
+Feuillants, et à l'entrée des rues de la Convention, de l'Échelle,
+Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, au Louvre, au Pont-National, à la place
+de la Révolution. Il avait trente canons et neuf mille hommes, dont
+moitié venant du camp des Sablons et moitié composée des grenadiers de
+la garde de la Convention, de la légion de police<a id="footnotetag125"
+name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125">[125]</a>, du bataillon des
+Patriotes de 89, enfin du bataillon des Quinze-Vingts, de compagnies
+ou d'hommes isolés des sections de Montreuil, Popincourt, des Thermes
+et des Gardes-Françaises. Les généraux qui commandaient ces divers
+corps de troupes étaient assistés de représentants qui avaient le
+sabre à la main. Quant à la Convention, elle resta pendant tout <span class="pagenum">(p.203)</span>
+le combat immobile, calme, silencieuse.</p>
+
+<p>Le lendemain, trente-deux sections se mirent en rébellion ouverte;
+onze restèrent neutres; cinq prirent parti pour la Convention, mais
+les Quinze-Vingts seuls purent envoyer leur bataillon aux Tuileries.
+Les sections insurgées, formant une armée de vingt-cinq mille hommes,
+se mirent en marche sur deux colonnes, la plus forte par le quartier
+Saint-Honoré, la plus faible par le faubourg Saint-Germain; elles
+avaient à leur tête les muscadins, les jeunes gens à cadenettes et en
+collet vert, des chouans, des émigrés rentrés, d'anciens officiers de
+la garde du roi. «La multitude, dit Lacretelle, n'entrait pas dans
+leurs rangs et paraissait spectatrice indifférente du combat.»</p>
+
+<p>La grande colonne arriva par le haut et le bas de la rue Saint-Honoré,
+par les rues Saint-Roch et Richelieu, s'empara de l'église Saint-Roch,
+garnit le perron et le clocher, et commença de là un feu meurtrier
+jusque dans les Tuileries. Barras et Bonaparte démasquèrent leurs
+canons aux rues de la Convention, de l'Échelle et Saint-Nicaise, et
+balayèrent à l'instant l'entrée de ces rues et l'église Saint-Roch;
+les insurgés se retirèrent dans le bas de la rue Saint-Honoré, où ils
+firent des barricades, et dans le Palais-Égalité; mais les troupes
+conventionnelles s'élancèrent dans la rue Richelieu, enlevèrent à la
+baïonnette le théâtre de la République et le Palais-Égalité, se
+rabattirent dans la rue Saint-Honoré et emportèrent à coups de canons
+les barricades de la barrière des Sergents. Pendant ce temps, quatre
+canons placés à la tête du Pont-Royal balayaient la colonne du
+faubourg Saint-Germain. Enfin, un corps de cavalerie dégagea le haut
+de la rue Saint-Honoré, la place Vendôme et les boulevards.</p>
+
+<p>Le lendemain, les insurgés essayèrent de tenir dans le couvent des
+Filles-Saint-Thomas; mais, à l'approche de Barras, ils se <span class="pagenum">(p.204)</span>
+dispersèrent. Celui-ci, avec des forces considérables, parcourut les
+boulevards, la place des Victoires, les Halles, la place de Grève,
+l'île Saint-Louis, le faubourg Saint-Antoine. «Là, dit-il, il retrouva
+un attachement pur et solide pour la République et la joie qu'inspire
+la victoire.» Enfin, il visita la rive gauche de la Seine et fit
+disparaître les barricades qui avaient été faites près du Panthéon et
+du Théâtre-Français. On licencia les compagnies d'élite de la garde
+nationale; on désarma les sections Lepelletier et du Théâtre-Français;
+on installa trois commissions militaires dans ces deux sections ainsi
+que dans celle de la Butte-des-Moulins, et ces commissions
+prononcèrent de nombreuses condamnations à mort, dont deux seulement
+furent exécutées. Comme après les journées de prairial, il y eut une
+réaction violente contre l'omnipotence de la capitale. «Tout Paris,
+disait un orateur, a été témoin inactif ou complice du combat terrible
+que vous venez de soutenir contre l'immonde royauté; que tout Paris
+soit désarmé!... Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilité
+morale de faire de bonnes lois au centre d'un immense population en
+rendra le séjour calamiteux pour la représentation nationale<a id="footnotetag126"
+name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126">[126]</a>.
+«Quant au parti vaincu, il ne perdit rien de ses prétentions; mais la
+bourgeoisie, humiliée de sa défaite, honteuse du rôle qu'elle avait
+joué à la suite des royalistes, rentra dans le repos et la soumission,
+en gardant ses répugnances, ses haines, ses terreurs. C'était la
+première fois qu'elle avait voulu faire sa <i>journée</i>, ce fut aussi la
+dernière; et, jusqu'en 1830, elle ne joua plus, comme le peuple, qu'un
+rôle passif dans les événements.</p>
+
+<p>La Convention approchait du terme de sa mission. Les derniers temps de
+son long règne n'avaient pas été employés uniquement à combattre les
+ennemis de la République, mais à poser quelques fondations sur le sol
+couvert de tant de ruines, à faire dans Paris des créations utiles <span class="pagenum">
+(p.205)</span>
+qui consolèrent cette ville de tant de monuments des arts détruits
+dans la tourmente révolutionnaire. Ainsi, après avoir supprimé les
+loteries et les maisons de jeu, elle créa le <i>Bureau des longitudes</i>,
+qui fut placé à l'Observatoire, <i>l'École centrale des travaux publics</i>
+ou <i>École polytechnique</i>, qui fut placée au palais Bourbon,
+l'<i>Institut des aveugles-travailleurs</i>, le <i>Muséum d'histoire
+naturelle</i>, le <i>Conservatoire des arts et métiers</i>, l'<i>Institut
+national de musique</i>, le <i>Musée du Louvre</i>, le <i>Musée des
+Petits-Augustins</i>, le <i>Musée d'artillerie</i>, etc. Elle enrichit toutes
+les bibliothèques; elle améliora tous les hôpitaux et créa ceux de
+Saint-Antoine et de Beaujon; elle ordonna la formation de plusieurs
+marchés et avait conçu de grands plans pour l'assainissement et
+l'embellissement de Paris.</p>
+
+<p>L'avant-dernier jour de sa session, elle décréta l'établissement
+d'écoles primaires, d'écoles centrales, d'écoles spéciales, de
+l'Institut national des sciences et des arts, divisé en trois classes.
+Le dernier jour, encadrant le souvenir de Paris, de la ville de la
+révolution, du lieu qui rappelait ses scènes les plus terribles, entre
+deux grands actes d'avenir et d'humanité, elle termina sa session par
+ce décret:</p>
+
+<p>1º A dater du jour de la publication de la paix générale, la peine de
+mort sera abolie.</p>
+
+<p>2º La place de la <i>Révolution</i> portera désormais le nom de place de la
+<i>Concorde</i>. La rue qui conduit du boulevard à cette place portera le
+nom de rue de la <i>Révolution</i>.</p>
+
+<p>3º Amnistie est accordée pour les faits relatifs à la révolution.</p>
+
+
+<a id="toc205" name="toc205"></a>
+<h2>§ XVIII.<br><br>
+
+Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales.</h2>
+
+
+<p>Sous le gouvernement directorial, Paris continue à perdre sa <span class="pagenum">(p.206)</span>
+puissance révolutionnaire et à prendre une organisation municipale
+empruntée au régime monarchique. Une loi le divise en douze
+municipalités ou arrondissements, et son administration est confiée au
+<i>département</i> de la Seine, composé de sept administrateurs, dont trois
+sont spécialement chargés des contributions, des travaux, secours et
+enseignement public, de la police et des subsistances. Une autre loi,
+dont la portée a été lourdement aggravée par les gouvernements
+suivants, rétablit les droits d'entrée à Paris pour subvenir aux
+dépenses locales de la ville et aux besoins des hôpitaux, et leur
+donne le nom mensonger d'<i>octroi municipal et de bienfaisance</i>
+<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127">[127]</a> (18
+octobre 1798). Enfin, un arrêté directorial reprend l'ordonnance de
+1783 pour les alignements de Paris, partage les rues, suivant leur
+largeur, en cinq classes de 6 à 15 mètres, et ordonne la continuation
+des travaux de Verniquet.</p>
+
+<p>Le chef-lieu de la révolution semble avoir abdiqué toute passion
+politique. La bourgeoisie, lasse d'agitations, ne demande que du
+repos, de l'ordre, de la stabilité, ne cherche qu'à se guérir de ses
+longues souffrances, et, au lieu des passions sérieuses et dévouées de
+89, paraît uniquement possédée de l'amour des plaisirs et de l'argent.
+Quant au peuple, la partie la plus turbulente avait péri sur les
+champs de bataille ou dans les journées révolutionnaires; l'autre
+partie, «trompée dans ses espérances, égarée par la calomnie ou par
+les menées du royalisme et du pouvoir, affamée, sans travail, occupée
+chaque jour du soin de vivre le lendemain, languissait dans une
+profonde indifférence, accusant même la révolution des maux sans
+nombre qui pesaient sur elle<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128">[128]</a>.» Vainement les deux partis <span class="pagenum">(p.207)</span>
+extrêmes essaient de ranimer les passions politiques, les Jacobins en
+ouvrant le club du <i>Panthéon</i>, les royalistes en ouvrant le club de
+<i>Clichy</i>, la population ne prend que de l'impatience et de l'inquiétude
+de ces excitations à des révolutions nouvelles. Vainement Babeuf essaie
+une conspiration «pour livrer les riches aux pauvres et amener le règne
+du bonheur commun;» les conjurés sont sabrés dans la plaine de Grenelle,
+arrêtés, déportés ou fusillés, sans que les Parisiens fassent le
+moindre mouvement. Ils ne s'émeuvent pas davantage au 18 fructidor,
+quand, les royalistes étant arrivés en majorité dans les conseils et
+travaillant ouvertement à une contre-révolution, le Directoire sauve
+la République par la violence: ce jour là, Paris fut tout à coup
+occupé par douze mille hommes que commandait Augereau, et, sans qu'il
+y eût un coup de fusil tiré, la grande conspiration royaliste avorta
+et ses principaux membres furent arrêtés et déportés. «Tout cela fut
+exécuté, dit Thibaudeau, aussi tranquillement qu'un ballet d'opéra. Il
+n'y eut aucune résistance; le peuple de Paris resta immobile.»</p>
+
+<p>Le Directoire, voyant les idées populaires se tourner avec regret vers
+le passé, essaya de ranimer les sentiments républicains par des fêtes.
+La Convention avait ordonné la célébration, tous les ans, de sept
+fêtes nationales, outre les anniversaires de la révolution. Ces fêtes
+étaient celles de la <i>Fondation de la République</i> (1<sup>er</sup> vendémiaire),
+de la <i>Jeunesse</i> (10 Germinal), des <i>Époux</i> (10 floréal), de la
+<i>Reconnaissance</i> (10 prairial), de l'<i>Agriculture</i> (10 messidor), de
+la <i>Liberté</i> (9 et 10 thermidor), des <i>Vieillards</i> (10 fructidor). On
+y ajouta celle de la <i>Souveraineté du peuple</i>, pour l'époque des
+élections, et l'on célébra d'ailleurs accidentellement tous les grands
+événements, les victoires de Bonaparte en Italie, la mort de Hoche, le
+traité de Campo-Formio, etc. Il y eut donc, sous le gouvernement
+directorial, des fêtes très-nombreuses; la plupart furent <span class="pagenum">(p.208)</span>
+élégantes et ingénieuses, et se passèrent avec beaucoup d'ordre; mais,
+malgré la pompe théâtrale des costumes antiques dont s'étaient affublés
+le Directoire, les conseils, toutes les autorités, malgré les hymnes de
+Lebrun-<i>Pindare</i> et la musique de Méhul, elles ne furent vues qu'avec
+ennui, et le peuple, qui n'y était plus acteur, assista avec une
+grande indifférence à ces cérémonies païennes, que souvent il ne
+comprenait pas, malgré les commentaires pédants qu'en faisaient les
+journaux officiels<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129">[129]</a>.
+«La liberté, dit un contemporain, n'était plus
+la déité séductrice qui avait son amour, c'était la gloire qui lui
+apparaissait avec une beauté toute nouvelle aux champs de l'Italie et
+de l'Égypte.» Cependant quelques-unes de ces fêtes, par leur nouveauté
+et leur pompe étrange, excitèrent, sinon l'enthousiasme, au moins la
+curiosité publique.</p>
+
+<p>La première de ces fêtes originales fut celle du 9 thermidor an <span class="smcap">IV</span>,
+dédiée à la Liberté, et où l'on promena en triomphe les dépouilles
+opimes de nos conquêtes. Le cortége partit du Jardin-des-Plantes,
+suivit les boulevards du midi et s'arrêta au Champ-de-Mars; il était
+formé de trois divisions. La première, consacrée à l'histoire
+naturelle, était composée de dix chars portant des animaux, des
+minéraux, des végétaux de l'Italie, de l'Égypte, de l'Helvétie; ces
+chars étaient escortés et suivis par les professeurs et les élèves du
+Muséum d'histoire naturelle, des écoles Normale et Centrale, etc. La
+deuxième division, consacrée aux sciences et lettres, était formée de
+six chars portant le buste d'Homère, des manuscrits, des <span class="pagenum">(p.209)</span>
+médailles, des antiquités, des livres orientaux, des instruments de
+physique, des machines; ils étaient suivis par les professeurs et élèves
+du Collége de France, de l'École Polytechnique, des savants, des hommes
+de lettres, etc. La troisième division, consacrée aux arts, était formée
+de vingt-neuf chars portant les copies des chefs-d'&oelig;uvre de la
+sculpture antique et des tableaux acquis par ces traités où Raphaël et
+Michel-Ange payaient la rançon de leur patrie. Parmi ces trophées de
+nos victoires étaient les chevaux de Venise, «transportés, disait
+l'inscription, de Corinthe à Rome, de Rome à Constantinople, de
+Constantinople à Venise, de Venise à Paris.» Ils étaient suivis par
+les professeurs et élèves du Musée du Louvre, des peintres, des
+sculpteurs, des graveurs, etc. Le Champ-de-Mars était décoré lui-même
+avec des copies de tableaux célèbres et de statues antiques. Cette
+fête offrit l'un des spectacles les plus saisissants de la révolution:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris,</p>
+
+<p>disaient les républicains avec orgueil; mais elle fut à peine
+intelligible pour le peuple et n'attira qu'un petit nombre de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Une autre fête, remarquable par son caractère, fut celle du 22
+septembre 1798, où se fit la première exposition des produits de
+l'industrie française, heureuse idée due à François de Neufchâteau et
+qui n'a plus été abandonnée. Cette exposition, qui ressembla plutôt à
+une grande foire qu'à nos magnifiques expositions modernes, se fit
+dans le Champ-de-Mars.</p>
+
+<p>Ajoutons à ces fêtes celle du 10 décembre 1797, où Bonaparte présenta
+au Directoire le traité de Campo-Formio; elle eut lieu dans la cour du
+palais du Luxembourg et fut très-imposante; mais ce ne fut pas la
+pompe des costumes et des décorations, celle des discours et de la <span class="pagenum">
+(p.210)</span>
+musique qui enivrait les spectateurs, ce fut l'objet même de la fête,
+la joie et l'orgueil de nos prodigieuses victoires, la vue du drapeau
+triomphal où elles étaient inscrites en lettres d'or, enfin et surtout
+la présence du triomphateur, de «ce jeune homme, petit, pâle, chétif,
+au regard ardent et profond, au costume et aux manières simples, qui
+saisissait toutes les imaginations et laissait dans tous les esprits
+une impression indéfinissable de grandeur et de génie<a id="footnotetag130"
+name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130">[130]</a>.»</p>
+
+
+
+<a id="toc210" name="toc210"></a>
+<h2>§ XIX.<br><br>
+
+Culte naturel ou des Théophilanthropes.</h2>
+
+
+<p>Dans ces fêtes du Directoire, tout était païen, costumes, langages,
+ornements; Cérès et Bacchus avaient des autels sur nos places
+publiques; la pensée, le rêve du gouvernement était de ressusciter
+Athènes et Rome; mais le peuple parisien commençait à se moquer de
+tous ces oripeaux mythologiques, de toutes ces allégories, de tous ces
+personnages de théâtre, et lorsque ces pompes vides et muettes
+passaient devant les vieilles basiliques, devant les monuments
+délabrés de la foi de nos pères, il regardait en soupirant leurs
+portes fermées, leurs saints mutilés, leurs croix abattues; il se
+retournait vers ses croyances anciennes et regrettait les cérémonies
+si touchantes du catholicisme.</p>
+
+<p>La Convention avait décrété la liberté des cultes; mais cette liberté
+se trouvait empêchée presque complétement par les passions et les
+préjugés révolutionnaires, par la crainte que le souvenir du passé
+entretenait dans les esprits: «la plupart des autorités, disait
+Lanjuinais, continuant le système persécuteur des Hébert et des
+Chaumette, érigeaient en délit l'exercice des cultes dans les <span class="pagenum">(p.211)</span>
+édifices nationaux qui avaient toujours eu cette destination.» Le 11
+prairial an <span class="smcap">III</span> (31 mai 1795), elle décréta que les citoyens des
+communes auraient le libre usage des édifices non aliénés destinés,
+ordinairement aux exercices des cultes; qu'ils pourraient s'en servir
+sous la surveillance des autorités, tant pour ces exercices que pour
+les assemblées ordonnées par la loi; que ces édifices seraient réparés
+et entretenus par les communes sans contribution forcée; qu'il en
+serait accordé quinze à la Commune de Paris; que ces édifices
+pourraient être communs à plusieurs cultes; que nul ne pourrait y
+remplir le ministère d'aucun culte, à moins qu'il n'eût fait acte de
+soumission aux lois de la République, etc. Le 6 vendémiaire an <span class="smcap">IV</span>,
+elle compléta ce décret en prononçant des peines contre ceux qui
+empêcheraient l'exercice d'un culte ou insulteraient ses ministres,
+contre ceux qui voudraient contraindre les citoyens à observer
+certains jours de repos, qui exposeraient extérieurement les signes
+d'un culte ou en porteraient le costume, qui provoqueraient dans des
+prédications religieuses à la rébellion, à la guerre civile, au
+rétablissement de la royauté, etc. Les réunions pour l'exercice d'un
+culte dans les maisons particulières étaient d'ailleurs autorisées,
+pourvu qu'elles ne comprissent, outre les habitants de la maison, que
+dix personnes.</p>
+
+<p>D'après ces deux décrets, quinze églises, dont nous allons donner les
+noms, furent rouvertes dans Paris, mais sans bruit, sans pompe, avec
+crainte, sous l'&oelig;il peu bienveillant des autorités civiles;
+d'ailleurs elles ne se rouvrirent que pour les prêtres constitutionnels
+qui consentirent seuls à faire soumission aux lois de la République,
+et elles furent peu fréquentées, les prêtres réfractaires continuant à
+officier dans les maisons particulières. Néanmoins, cette résurrection
+légale des cérémonies catholiques fit sensation; le clergé
+révolutionnaire essaya même de reformer une église nationale, et il se
+tint, à cet effet, dans l'église Notre-Dame, un concile sous la <span class="pagenum">(p.212)</span>
+présidence de Grégoire, évêque de Blois, qui attira un grand nombre de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Le Directoire s'inquiéta de ce réveil de l'esprit religieux, et il
+essaya ou de le détourner ou de le combattre en fondant, à l'imitation
+de Robespierre, une religion nouvelle; ce fut le culte de la Nature ou
+des <i>Théophilantropes</i>, dont Laréveillère-Lépeaux fut le promoteur,
+et, pour ainsi dire, le grand-prêtre. Cette secte, qui avait pour
+toute croyance l'existence de l'être suprême et l'immortalité de
+l'âme, s'établit d'abord dans l'église Sainte-Catherine, au coin des
+rues Saint-Denis et des Lombards, et se mit à copier ou à parodier les
+cérémonies catholiques. On tapissa le temple d'inscriptions morales,
+de vers et de sentences; on y plaça un autel carré, sur lequel on
+déposait des corbeilles de fleurs ou de fruits, une tribune, d'où un
+lecteur en tunique bleue et robe blanche faisait des instructions
+morales; puis, les jours de décade, on y fit une sorte de service
+religieux, ou l'on chantait des hymnes pieux, une paraphrase du
+<i>Pater</i>, des odes de J.-B. Rousseau. On y célébra des fêtes à la
+Jeunesse, à la Vertu, à la Vieillesse, au Courage; on y faisait des
+cérémonies de mariage, de naissance, de décès, etc. Tout cela était
+prétentieux, froid, puéril; mais les idées philosophiques de Rousseau
+avaient encore tant d'influence, le catholicisme et le clergé étaient
+encore si impopulaires, que le <i>culte naturel</i> attira des curieux et
+eut des sectateurs. Alors Laréveillère voulut lui donner de plus
+grands théâtres, et il fit rendre un arrêté départemental par lequel
+il était ordonné au clergé constitutionnel, en vertu de la loi du 6
+vendémiaire an <span class="smcap">III</span>, de partager les édifices religieux avec les
+théophilanthropes; de sorte que les jours de décadis, tout exercice du
+culte catholique devait cesser à huit heures du matin et ne pouvait
+être repris qu'à six heures du soir; les signes du culte devaient être
+enlevés ou voilés, et les costumes affectés à des cérémonies <span class="pagenum">(p.213)</span>
+catholiques proscrits. Les frais d'entretien de ces édifices étaient
+partagés par les deux cultes, et les clefs devaient être déposées chez
+le commissaire de police. Les prêtres constitutionnels consentirent
+seuls à ce sacrilége arrangement, qui augmenta leur discrédit, et les
+fidèles catholiques n'en furent que plus empressés à chercher la messe
+d'un prêtre proscrit dans quelque pièce obscure d'une maison isolée,
+comme les premiers chrétiens dans les catacombes. Les quinze églises
+accordées par la loi du 11 prairial pour l'exercice des cultes furent
+ainsi converties en temples païens et se trouvèrent placées sous
+l'invocation de ces idéalités allégoriques qui étaient si chères à la
+philosophie révolutionnaire<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131">[131]</a>.</p>
+
+
+<a id="toc214" name="toc214"></a> <span class="pagenum">(p.214)</span>
+<h2>§ XX.<br><br>
+
+Tableau de Paris sous le Directoire.</h2>
+
+
+<p>L'aspect de Paris pendant la période directoriale marque la transition
+qui se fait de la République à la monarchie: à l'extérieur, dans <span class="pagenum">(p.215)</span>
+les actes du gouvernement, dans les lois, sur les murs, tout est encore
+républicain; à l'intérieur, m&oelig;urs, langage, passions, tout redevient
+monarchique. Le peuple a quitté son bonnet rouge et sa pique; il est
+rentré dans ses échoppes, dans ses taudis, dans sa misère; pour tous
+plaisirs, il a les fêtes officielles, le récit de nos victoires et la
+loterie que le Directoire vient de rétablir. La bourgeoisie est sortie
+de sa peur et fait revoir ses richesses; les équipages reparaissent;
+les magasins de luxe sont rouverts; tous les lieux de plaisirs,
+surtout les maisons de jeux, sont encombrés de riches oisifs et de
+parvenus. La vente des biens nationaux, le trafic des assignats, les
+accaparements de blé et surtout les fournitures des armées avaient
+engendré des fortunes nouvelles, fortunes infâmes, cimentées du sang
+de nos soldats; les possesseurs de ces fortunes, «enfants de
+l'agiotage et de l'immoralité,» jettent l'argent à pleines mains,
+affichent le luxe le plus effréné et une ardeur de débauche, une
+fureur d'orgie renouvelées des temps de la Régence. Imitateurs des
+marquis de l'ancien régime, qu'ils surpassent en insolence et en
+ridicule, ils remettent à la mode les bals de l'Opéra, la sotte
+promenade de Longchamp, les petites maisons, les soupers de
+prostituées, vantant toutes les habitudes monarchiques, calomniant les
+institutions républicaines, se moquant de toutes les croyances et de
+tous les sentiments. Les chefs des thermidoriens, Barras surtout, qui
+était le protecteur de tous les voleurs publics, donnèrent le signal
+de toutes ces folies et justifièrent ainsi le nom de <i>pourris</i> que
+Robespierre leur avait donné. On vit alors dans les salons, dans les
+théâtres, dans les promenades, au jardin des Tuileries, au boulevard
+des Italiens, à Tivoli, à Frascati, des femmes impudiques, madame
+Tallien entre autres, se montrer costumées à l'antique, vêtues
+seulement d'une robe de gaze retenue par des camées, les seins, les
+bras et les jambes nues, en sandales ou en cothurnes, avec des <span class="pagenum">(p.216)</span>
+bagues aux pieds, les cheveux bouclés et épars. Tuniques, bijoux,
+coiffures, meubles, tout était à la grecque; les courtisanes d'Athènes
+étaient les modèles recherchés. «On dirait, dit un contemporain, que le
+musée des Antiques n'a été formé que pour l'instruction des couturières
+et des coiffeurs.» «Jamais, ajoute un journal, les femmes n'ont été mieux
+mises ni plus blanchement parées. Elles sont toutes couvertes de ces
+châles transparents qui voltigent sur leurs épaules et sur leur sein
+découvert, de ces nuages de gaze qui voilent une moitié du visage pour
+augmenter la curiosité, de ces robes qui ne les empêchent pas d'être
+nues. Dans cet attirail de sylphes, elles courent le matin, à midi, le
+soir; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les
+rues; c'est l'habillement des anciennes vestales, et les filles
+publiques sont costumées comme Iphigénie en Aulide sur le point d'être
+immolée.» Quant aux incroyables, s'ils n'étaient pas fonctionnaires et
+comme tels obligés de porter la chlamide, la prétexte, la toque et
+tout l'attirail de toilette antique prescrit par les décrets, ils
+outraient leurs ridicules avec la coiffure en cadenettes, l'habit à
+haut collet noir, les culottes à mille rubans, des bijoux aux
+oreilles, aux mains, dans les poches et la canne noueuse et tortue.
+Jamais il n'y eut un tel amour de plaisirs, de danses, d'histrions et
+de baladins; jamais les mauvais livres, les spectacles licencieux et
+les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue; une chanson de
+Garat, un roman de Pigault-Lebrun, surtout une pirouette de Vestris,
+ce «dieu de la danse,» ce héros de tous les boudoirs, passionnaient
+les salons de l'aristocratie nouvelle. «Après l'argent, dit une
+brochure du temps, la danse est devenue l'idole des Parisiens. Du
+petit au grand, du riche au pauvre, c'est une fureur, c'est un goût
+universel. On danse aux Carmes, où l'on égorgeait; on danse aux
+Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainte-Marie, dans
+trois ou quatre églises, chez Ruggieri, chez Lucquet, chez <span class="pagenum">
+(p.217)</span>
+Mauduyt, chez Wentzel, à l'hôtel Thélusson, au salon des ci-devant
+Princes, on danse partout.» En outre, on comptait à Paris dix-sept grands
+théâtres<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132">[132]</a>
+et plus de deux cents théâtres bourgeois. «Il y en avait,
+dit Brazier, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans
+toutes les maisons. Il y avait le théâtre de l'Estrapade, celui de la
+Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue
+Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul-de-sac des Peintres, de la
+rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers. On
+jouait la comédie dans les boutiques des marchands de vin, dans les
+cafés, dans les caves, dans les greniers, dans les écuries. La fièvre
+du théâtre s'était emparée de toutes les classes.»</p>
+
+
+
+<a id="toc217" name="toc217"></a>
+<h2>§ XXI.<br><br>
+
+Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement du
+culte catholique.--Embellissements de Paris.</h2>
+
+
+<p>Avec de telles m&oelig;urs, avec un tel amour du luxe et des plaisirs, avec
+le dégoût ou l'indifférence de la population pour la patrie, la
+liberté et toutes ces idées qui avaient passionné Paris six ans
+auparavant, la République était impossible à maintenir, et il semblait
+qu'il n'y eût qu'un pas à faire pour revenir à la domination d'un
+homme: aussi, quand, au milieu des dangers où se trouvait le pays, au
+milieu de l'anarchie où végétait le gouvernement directorial, on
+annonça que Bonaparte, ayant quitté l'Égypte, venait de débarquer <span class="pagenum">(p.218)</span>
+en France, il y eut à Paris la joie la plus folle: on s'embrassait, on se
+félicitait, on croyait tout sauvé. Le vainqueur des Pyramides arriva à
+Paris et vint se loger dans son petit hôtel de la rue Chantereine ou
+de la Victoire<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133">[133]</a>.
+Tous les partis s'offrirent à lui; il fit son
+choix; mais lorsque la conspiration qui devait renverser la
+Constitution et le gouvernement de l'an <span class="smcap">III</span> eut été complétement
+ourdie, il n'osa l'exécuter dans la ville du 14 juillet: craignant le
+réveil de son esprit révolutionnaire, appréhendant l'un des
+soulèvements soudains de sa population, il mit le complot hors de son
+atteinte et de sa vue. Le corps législatif fut transféré à
+Saint-Cloud, c'est-à-dire placé à la merci des conspirateurs; puis, à
+l'aide du ministre de la police Fouché et de l'administration
+départementale de la Seine, les barrières furent fermées, les rues
+couvertes de troupes, les faubourgs contenus par des menaces et des
+émissaires, le commandement des quartiers et des palais confié aux
+plus dévoués généraux, les murs placardés de proclamations
+mensongères; et, pendant la nuit, l'attentat qui livrait la République
+à un dictateur fut consommé.</p>
+
+<p>Paris, en se réveillant, apprit par des affiches, où les faits les
+plus clairs étaient dénaturés, la nouvelle de cette déloyale
+révolution; il en conçut plus d'étonnement que d'horreur; le
+Directoire, la Constitution et la République se trouvaient tellement
+discrédités, haïs, méprisés, qu'un changement était presque
+universellement désiré. La bourgeoisie voulait de l'ordre, même au
+prix de la liberté, et un gouvernement fort, fût-il tyrannique; le
+peuple était séduit par le prestige de la gloire de Bonaparte et se
+sentait prêt à tout pardonner au vainqueur des ennemis de la France.
+Quant aux partis extrêmes, les royalistes croyaient que le 18 brumaire
+était un acheminement à la restauration de l'ancien régime, et les <span class="pagenum">(p.219)</span>
+Jacobins étaient devenus une minorité sans crédit. Comme on craignait
+de la part des députés chassés quelque réunion dans les faubourgs,
+quelque serment du jeu de paume, le nouveau pouvoir les frappa de
+terreur en déportant, sans jugement et par une simple ordonnance,
+cinquante-sept des patriotes les plus redoutables; et, grâce à cette
+exécution odieuse, l'usurpation consulaire s'établit sans opposition.</p>
+
+<p>L'un des premiers soins du Consulat fut d'assurer la soumission de la
+capitale, d'enchaîner son esprit de révolte, d'empêcher à jamais ses
+insurrections, en lui donnant une administration plus régulière et
+plus dépendante, en divisant ou en amoindrissant de telle sorte
+l'autorité municipale, que les dernières traces de l'unité et de la
+puissance de la terrible Commune de 93 disparurent. Pour cela, on
+rétablit sous d'autres noms les magistratures de l'ancien régime,
+c'est-à-dire le prévôt des marchands sous le nom de <i>préfet de la
+Seine</i>, et le lieutenant de police sous le nom de <i>préfet de police</i>.
+Le premier, homme de la cité et véritable maire, mais nommé par le
+gouvernement et sans initiative, était chargé des recettes, des
+dépenses, des monuments, de la voirie, etc., et il avait sous lui
+douze maires distribués dans chaque arrondissement et ayant
+principalement dans leurs attributions les registres de l'état civil.
+Le second était chargé de la sécurité et de la salubrité publiques,
+des approvisionnements des halles, de l'éclairage, etc. Le premier
+préfet de la Seine fut Frochot, ancien membre de l'Assemblée
+constituante, et le premier préfet de police, Dubois, ancien avocat au
+Parlement de Paris.</p>
+
+<p>Bonaparte n'avait jamais aimé Paris: il avait vu avec mépris
+l'insurrection du 10 août<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134">[134]</a>;
+il avait réprimé sans pitié
+l'insurrection du 13 vendémiaire, et il avait conçu dans ces deux <span class="pagenum">(p.220)</span>
+journées une opinion mauvaise de ce c&oelig;ur de la France dont il
+comprenait mal les mouvements, de ce peuple et de cette bourgeoisie
+tour à tour si apathiques, si turbulents, si faciles à s'échauffer, si
+prompts à se refroidir. Néanmoins, dans les premiers temps et malgré
+l'opposition sourde qu'il sentait en eux, il affectait pour les
+Parisiens une grande estime: «Ma confiance particulière, disait-il,
+dans toutes les classes du peuple de la capitale, n'a point de bornes.
+Si j'étais absent, si j'éprouvais le besoin d'un asile, c'est au
+milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre
+sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événements les plus
+désastreux qui ont eu lieu à Paris dans les dix dernières années; je
+dois déclarer, pour la décharge du peuple de cette ville, aux yeux des
+nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a
+toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré
+que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale; soixante ou
+quatre-vingts seuls ont survécu à la révolution.»</p>
+
+<p>Malgré ces paroles, il ne partit pour Marengo qu'en jetant derrière
+lui un regard de défiance sur cette ville où l'imprévu éclate comme la
+foudre, où l'opposition républicaine, comprimée, non vaincue, semblait
+n'attendre qu'un revers du dictateur pour se venger du 18 brumaire, où
+les royalistes tramaient les plus sanglants complots. Aussi, quinze
+jours seulement après sa victoire, il était de retour à Paris (1<sup>er</sup>
+juillet 1800): mais il trouva la ville illuminée et pleine
+d'enthousiasme; l'admiration avait fait taire toutes les oppositions.
+«On ne criait pas vive Bonaparte! dit un journal du temps, mais <span class="pagenum">(p.221)</span>
+tout le monde parlait du premier consul et le bénissait; on ne criait pas
+Vive la République! mais on la sentait et on en jouissait.» Et quand,
+à la fête du 14 juillet, on vit figurer au Champ-de-Mars la garde
+consulaire qui arrivait de Marengo, chargée des drapeaux autrichiens,
+et qui portait, sur ses figures basanées, sur ses habits poudreux et
+délabrés, le témoignage de sa victoire, des applaudissements unanimes
+éclatèrent.</p>
+
+<p>Six mois après, l'attentat du 3 nivôse (24 décembre 1800), par lequel
+trente-deux personnes furent tuées ou blessées et quarante-six maisons
+de la rue Saint-Nicaise détruites ou ébranlées, augmenta la popularité
+de Bonaparte en excitant contre les fureurs des partis une indignation
+universelle: on s'empressa d'aider la police dans ses recherches; on
+fêta le cocher du premier consul; on approuva même la mesure
+abominable qui envoya périr dans une île déserte cent trente-trois
+Jacobins complétement étrangers au crime.</p>
+
+<p>Enfin, la paix d'Amiens mit le comble à la gloire de Bonaparte et à la
+reconnaissance des Parisiens. La ville reprit alors une grande
+prospérité: industrie, commerce, beaux-arts, tout sembla renaître; les
+salons se rouvrirent; les étrangers accoururent dans cette Babylone
+révolutionnaire qu'ils croyaient pleine de ruines et à demi-déserte,
+et qu'ils retrouvèrent magnifique, paisible, peuplée, amoureuse de
+plaisirs, avec ses musées remplis de nouvelles richesses, ses
+innombrables théâtres, ses bals, ses concerts, même son carnaval, qui
+lui fut restitué par les pouvoirs nouveaux, heureux de revoir les
+ignobles mascarades où le peuple s'abrutissait et que la République
+avait sagement supprimées pendant dix ans. Bonaparte s'occupa alors de
+l'amélioration de <i>sa capitale</i> avec une sollicitude qui ne se
+ralentit pas pendant tout son règne. «Il entrait dans mes rêves,
+disait-il plus tard, de faire de Paris la véritable capitale de
+l'Europe. Parfois je voulais qu'il devînt une ville de deux, <span class="pagenum">(p.222)</span>
+trois, quatre millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de
+colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours et dont les établissements eussent
+répondu à la population<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135">[135]</a>.» Mais en même temps il s'attacha à lui
+enlever toute influence politique, et à n'en faire que la splendide
+résidence du chef de l'État.</p>
+
+<p>L'un de ses premiers actes, le plus important de tous pour la
+restauration morale et matérielle de Paris, fut le rétablissement
+officiel et public du culte catholique. Dès qu'il s'était emparé du
+pouvoir, il avait fait cesser les cérémonies puériles des
+théophilantropes et ordonné de rendre aux prêtres catholiques l'usage
+de toutes les églises non aliénées. En juin 1801, il avait autorisé le
+clergé constitutionnel à tenir un concile dans l'église Notre-Dame;
+quarante-cinq évêques et quatre-vingts prêtres députés par les
+diocèses y avaient assisté; leurs conférences publiques avaient attiré
+la foule et excité le plus vif intérêt. Le 14 juillet, «jour désigné
+par le gouvernement pour célébrer la paix de Lunéville,» ils avaient
+chanté une messe solennelle dans l'église métropolitaine, «avec un <i>Te
+Deum</i> en actions de grâces de tous les bienfaits que le Seigneur avait
+répandus sur le peuple français; «néanmoins, tous leurs efforts pour
+attirer à eux le clergé réfractaire et mettre fin au schisme avaient
+échoué. Enfin, le premier consul ayant signé avec le pape un concordat
+par lequel la religion catholique était reconnue comme la religion du
+gouvernement et de la majorité des Français, le culte catholique fut
+partout publiquement rétabli; Paris redevint le siége d'un archevêché
+et fut divisé en douze paroisses, lesquelles eurent une ou plusieurs
+succursales, et, le jour de Pâques (8 avril 1802), les consuls et
+toutes les autorités se rendirent à Notre-Dame et assistèrent à la
+messe et au <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>Quelques jours après, l'Université fut fondée, et Paris se trouva <span class="pagenum">(p.223)</span>
+doté de quatre grands centres d'instruction, sous le nom de <i>lycées</i>,
+outre les écoles spéciales de droit et de médecine, qui furent
+régulièrement rétablies, l'École polytechnique, qui fut placée à l'ancien
+collége de Navarre, etc.</p>
+
+<p>En même temps que la capitale avait sa part de ces grands actes de
+restauration générale, elle était spécialement l'objet des
+préoccupations du gouvernement consulaire. Ainsi, on imposa à la
+boulangerie des règlements sévères et on la força de balancer ses
+achats avec la consommation<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136">[136]</a>;
+on établit des greniers de réserve qui
+empêchaient les hausses exorbitantes dans la valeur des grains, et
+l'on mit ainsi Paris, si souvent éprouvé par la faim depuis dix ans, à
+l'abri de la disette et de l'agiotage. L'éclairage des rues, si
+négligé pendant la révolution, fut porté à dix mille becs de lumière.
+On renouvela une partie du pavé, on construisit des égouts, on ouvrit
+des voies nouvelles; mais, malgré ces améliorations et celles qui les
+suivirent, Paris garda en grande partie l'aspect qu'il avait sous
+l'ancien régime, c'est-à-dire que ses rues restèrent sales et
+encombrées par les échoppes et les étalages des petits métiers et des
+petits commerces. On restaura les Tuileries, on commença la
+construction des rues de Rivoli et Castiglione, le déblaiement du
+Carrousel, etc.; mais ce fut moins pour embellir cette partie de la
+ville «que pour isoler la demeure du chef de l'État et la mettre à
+l'abri des attaques d'une immense population<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137">[137]</a>.»
+On continua ou <span class="pagenum">(p.224)</span>
+l'on entama la construction de l'avenue du Luxembourg, et de la place de
+la Bastille, de la Halle aux vins, des quais d'Orsay et des Invalides,
+des ponts d'Austerlitz, des Arts, de la Cité, etc. On soumit à une
+surveillance rigoureuse et à de nouveaux règlements les maisons de
+débauche qui avaient pris sous le Directoire les proportions les plus
+hideuses et étaient devenues les réceptacles de tous les crimes; mais
+on laissa subsister les maisons de jeu, dont le gouvernement tirait
+des sommes considérables, où les officiers allaient engloutir le butin
+de nos conquêtes; on ouvrit même des tripots pour le peuple et l'on
+accrut les proportions de la loterie.</p>
+
+
+
+<a id="toc224" name="toc224"></a>
+<h2>§ XXII.<br><br>
+
+Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de
+Paris à cette époque.--Établissement de l'empire.</h2>
+
+
+<p>Malgré l'admiration que lui inspirait un gouvernement si glorieux, si
+éclairé, Paris n'avait pas encore pardonné le 18 brumaire, et, <span class="pagenum">(p. 225)</span>
+quand Bonaparte se fit donner le consulat à vie, un sourd mécontentement
+commença à courir dans une grande partie de la population, surtout
+dans les faubourgs, qui étaient restés jacobins. Aussi, quand il se
+rendit au sénat avec un cortége aussi pompeux que celui des anciens
+rois, il fut accueilli par un profond silence. La rupture de la paix
+d'Amiens mit dans l'opposition la bourgeoisie, qui vit son commerce
+livré à toutes les aventures d'une guerre interminable. D'ailleurs, on
+commençait à croire que l'ordre avait été acheté à un trop grand prix.
+La tribune et la presse n'étaient plus libres, et une police brutale
+et tyrannique disposait sans contrôle de la personne des citoyens. On
+parlait avec une mystérieuse horreur de la tour du Temple, devenue la
+Bastille du nouveau gouvernement, où l'on jetait arbitrairement des
+chouans et des républicains, d'où l'on extrayait des victimes pour la
+plaine de Grenelle. Les bruits les plus sinistres, les calomnies les
+plus odieuses couraient dans le peuple et dans les salons sur les
+exécutions secrètes, les fusillades nocturnes qui se faisaient dans
+cette prison par les mains des gendarmes d'élite, troupe privilégiée,
+dévouée au premier consul, et que commandait le plus zélé de ses
+officiers, le général Savary.</p>
+
+<p>Toute cette opposition, qui ne consistait d'abord qu'en paroles et en
+murmures, se manifesta plus ouvertement quand le gouvernement annonça
+qu'il venait de découvrir une grande conspiration, celle de Georges et
+de Pichegru, quand il fit arrêter Moreau, longtemps avant les deux <span class="pagenum">(p.226)</span>
+chefs royalistes, comme étant leur complice. Bonaparte fit rendre
+alors une loi, digne des temps de la terreur, par laquelle quiconque
+donnerait asile à Georges, Pichegru et leurs compagnons serait puni de
+mort. On ordonna la clôture de tout Paris; les barrières furent
+fermées, l'entrée et la sortie de la Seine gardées par des chaloupes
+armées, des patrouilles et des corps de garde établis dans toutes les
+rues et hors du mur d'enceinte, avec ordre de faire feu sur quiconque
+tenterait de s'enfuir. La police fit placarder des proclamations à la
+bourgeoisie, des promesses de récompense aux délateurs; et les
+proscrits, traqués en tous lieux, ne trouvant d'asile que pour une
+nuit, furent successivement arrêtés. Malgré cela, on ne crut pas à la
+réalité de la conspiration, et l'on pensa que le premier consul
+poursuivait dans Moreau un rival et le défenseur de la République.
+D'ailleurs, les Parisiens, se voyant soumis à une police
+inquisitoriale, à des visites domiciliaires, aux recherches d'une
+armée entière qui tenait toutes les communications fermées, ne
+cachèrent pas leur mécontentement; il y eut même quelque agitation
+dans les rues, surtout aux abords du Temple; les bruits
+d'emprisonnements mystérieux, de meurtres secrets redoublèrent; enfin,
+l'assassinat du duc d'Enghien vint justifier ces sinistres rumeurs (21
+mars). A cette nouvelle, «la consternation fut générale, dit Pelet de
+la Lozère; on ignorait les circonstances du fait; la génération
+nouvelle connaissait à peine l'existence du prince; mais on était
+profondément affligé de voir le premier consul ternir sa gloire par
+cette sanglante exécution<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138">[138]</a>.»
+Les courtisans cherchèrent à rendre
+ridicule l'émotion des Parisiens, et ils l'attribuèrent au
+mécontentement que leur causait la fermeture des barrières à l'époque
+de l'année où se faisait la promenade de Longchamp. «Les habitants de
+la capitale, raconte Réal, avaient cessé de songer à la <span class="pagenum">(p.227)</span>
+conspiration, et, pendant que la police redoublait d'efforts pour
+s'emparer des personnes compromises, fouillait les maisons, démolissait
+des cachettes, la grande question à Paris était de savoir comment aurait
+lieu la promenade de Longchamp si la barrière de l'Étoile restait
+fermée. Heureusement, les deux derniers complices de Georges furent
+arrêtés dans la matinée du dimanche des Rameaux; l'ordre d'ouvrir les
+barrières fut aussitôt donné, et la promenade de Longchamp put avoir
+lieu comme à l'ordinaire.»</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas de telles puérilités qui causaient l'agitation de
+Paris et lui donnaient «un aspect sinistre comme aux jours de crise de
+la révolution.» Le premier consul ne s'y trompa pas: «informé par ses
+ministres, raconte Pelet de la Lozère, de l'effet produit par
+l'exécution du duc d'Enghien, il devint plus sombre encore et plus
+menaçant. Ses inquiétudes se portèrent sur le Corps Législatif alors
+assemblé: quelque signe de mécontentement pouvait s'y produire; il
+donna ordre de clore la session. Le même jour, il arriva à
+l'improviste au conseil d'État et exhala les sentiments dont il était
+agité en termes de colère contre Paris<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139">[139]</a>»
+Puis il appela de nouvelles
+troupes, pressa le procès de Moreau, dédaigna les calomnies que la
+mort de Pichegru fit répandre contre lui; enfin, mettant à profit le
+danger que la conspiration de Georges venait de lui faire courir, les
+craintes excitées par la rupture de la paix d'Amiens, l'inquiétude
+générale, il se fit présenter des adresses par l'armée, les tribunaux,
+les autorités, pour l'établissement du gouvernement héréditaire, et,
+le 18 mai, un sénatus-consulte le proclama empereur.</p>
+
+<p>Quand le décret qui mettait fin à la République fut voté, «les
+habitants de Paris apprirent par des salves d'artillerie que la forme
+du gouvernement était changée; quelques fonctionnaires <span class="pagenum">(p.228)</span>
+illuminèrent le soir leurs maisons: ce fut tout le témoignage de la joie
+publique<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140">[140]</a>.»
+Le lendemain, le sénatus-consulte fut proclamé dans les
+principales rues avec un cortége digne de l'ancienne monarchie: on y
+voyait les douze maires, les deux préfets et le gouverneur de Paris,
+les trois présidents des assemblées législatives, une foule de
+généraux et de fonctionnaires, avec des escadrons de cavalerie et des
+corps de musique. Cette proclamation ne reçut partout que de rares
+applaudissements, excepté dans les casernes et aux Invalides, où les
+soldats saluèrent avec enthousiasme l'avènement du nouveau César.</p>
+
+<p>Quelques jours après, le procès de Moreau commença, et il causa une si
+grande agitation qu'on se crut à la veille d'une nouvelle révolution
+et du renversement de l'empire. «La bourgeoisie, toujours indépendante
+dans son jugement, s'était passionnée pour Moreau<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141">[141]</a>:» le gouvernement
+employa des mesures énergiques pour l'empêcher de manifester son
+opinion. «Tout prit dans Paris, dit Pelet, un aspect menaçant; les
+troupes furent consignées dans les casernes et se tinrent prêtes à
+marcher: mais pouvait-on compter sur elles? L'empereur voulut que ses
+aides de camp visitassent toute la nuit les postes et lui rendissent
+compte d'heure en heure de l'état de Paris<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142">[142]</a>...» «Aujourd'hui que les
+temps sont changés, raconte Chateaubriand, et que le nom de Bonaparte
+semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore
+paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et
+pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied; des
+flots de peuple se portèrent au Palais-de-Justice<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143">[143]</a>.» «Jamais, ajoute
+madame de Staël, l'opinion de Paris contre Bonaparte ne s'est montrée
+avec tant de force qu'à cette époque<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144">[144]</a>. «Mais la population <span class="pagenum">
+(p.229)</span>
+parisienne avait abdiqué; l'armée était toute-puissante; Moreau fut
+donc condamné avec les vingt royalistes qu'on lui avait donnés pour
+complices, et cette condamnation consolida l'établissement du nouvel
+empire. Néanmoins, Paris couvrit d'éloges les juges qui avaient osé ne
+condamner Moreau qu'à deux ans de prison, et il vit avec horreur
+l'échafaud se relever, comme aux jours de la terreur, pour douze
+obscurs royalistes.</p>
+
+
+
+
+<a id="toc229" name="toc229"></a>
+<h2>§ XXIII.<br><br>
+
+Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon.--Fêtes du
+sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris après Austerlitz et Iéna.</h2>
+
+
+<p>Napoléon, empereur, renouvela les dignités, l'étiquette, les costumes
+de l'ancienne cour; il eut des aumôniers, des chambellans, des
+écuyers; il donna à ses frères les titres et les attributions des
+anciens princes. Tout cela fut vu par la population parisienne,
+surtout par les classes riches, avec répugnance et moqueries:» on fit
+beaucoup de plaisanteries dans les salons sur les nouveaux titres
+d'Excellence et d'Altesse dont certains personnages allaient être
+revêtus; les épigrammes et les calembours ne manquèrent pas; quelques
+caricatures circulèrent secrètement<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145">[145]</a>; on hasarda même quelques
+allusions au théâtre; mais aucune résistance sérieuse ne se <span class="pagenum">(p.230)</span>
+manifesta<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146">[146]</a>.»
+«Bonaparte savait très-bien, dit madame de Staël, que
+les Parisiens feraient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles; mais
+il savait aussi qu'ils n'exprimeraient leur opinion que par des
+quolibets et non par des actions<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147">[147]</a>.» «Néanmoins, il ne voulut pas
+qu'on lui envoyât des députations des départements pour le
+complimenter, de peur qu'elles ne s'inoculassent cet esprit
+d'opposition qui était dans Paris et ne le remportassent dans leurs
+provinces<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148">[148]</a>.»</p>
+
+<p>L'improbation devint plus sérieuse lorsqu'il fut question du sacre,
+lorsqu'on apprit les pompes et les magnificences dont cette cérémonie
+de l'ancien régime devait être accompagnée; elle se manifesta si
+hautement et par tant de voies, qu'un jour Napoléon entra au conseil
+d'État, plein de fureur, en jetant son chapeau, et il exhala en ces
+termes le ressentiment qu'il couvait depuis longtemps contre la
+capitale: «Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour
+le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France.
+Ses habitants sont ingrats et légers; ils ont tenu des propos atroces
+contre moi. Ils se seraient réjouis du triomphe de Georges et de ma
+perte... Je ne me croirais pas en sûreté à Paris sans une nombreuse
+garnison; mais j'ai deux cent mille hommes à mes ordres, et quinze
+cents suffiraient pour mettre les Parisiens à la raison... Les
+banquiers et les agents de change regrettent sans doute que l'intérêt
+de l'argent ne soit plus à cinq pour cent par mois; plusieurs
+mériteraient d'être exilés à cent lieues de Paris. Je sais qu'ils ont
+répandu de l'argent parmi le peuple pour le porter à l'insurrection.
+J'ai fait semblant de sommeiller pendant un mois; j'ai voulu voir
+jusqu'où irait la malveillance; mais qu'on y prenne garde, mon <span class="pagenum">(p.231)</span>
+réveil sera celui du lion... Je sais qu'on déclame contre moi,
+non-seulement dans les lieux publics, mais dans les réunions
+particulières, et que des fonctionnaires, dont le devoir serait de
+soutenir mon gouvernement, gardent lâchement le silence ou même se
+joignent à mes détracteurs... Le préfet de Paris devrait mander les
+maires des douze arrondissements, le conseil municipal, les agents de
+change, tous ceux qui ont action sur l'opinion, pour leur enseigner à
+la mieux diriger. Il n'est rien qu'on ne fasse pour indisposer la capitale
+contre moi<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149">[149]</a>.»</p>
+
+<p>Et à l'appui de ces paroles, il fit insérer dans la <i>Gazette de
+France</i>, sur les motifs qui avaient décidé les empereurs romains à
+transférer leur résidence à Constantinople, un article plein
+d'allusions transparentes (28 sept. 1804), où l'on disait: «Ces
+princes, qui avaient ramené l'ordre, la paix et la tranquillité dans
+Rome et dans l'empire, illustrés par des victoires éclatantes sur les
+barbares de l'Asie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits,
+triompher dans la capitale: ils s'attendaient naturellement à y
+recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; mais ils
+n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin
+d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses
+blessures, cherchait à les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils
+paraissaient dans le Cirque, au théâtre ou dans d'autres lieux
+publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des
+sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur présence, tandis
+que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence
+de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient
+la reconnaissance dont ils étaient pénétrés. La comparaison que firent
+ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale et
+les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans <span class="pagenum">(p.232)</span>
+des villes, moins splendides à la vérité, mais où ils recevaient un
+accueil plus flatteur... Puisse cet exemple servir de leçon à la
+postérité<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150">[150]</a>!»</p>
+
+<p>Cependant, les fêtes annoncées avaient attiré à Paris une multitude de
+provinciaux et d'étrangers. L'arrivée du pape excita une grande
+émotion, émotion d'abord de mécontentement, puis de curiosité, enfin
+de vénération. Nul des successeurs de saint Pierre n'avait visité
+cette ville jadis si chère au saint-siége, aujourd'hui centre de la
+révolution et chef-lieu de l'incrédulité. Pie VII n'y venait qu'avec
+une répugnance mêlée de terreur, qu'avec une résignation de martyr; il
+fut étonné de voir la foule, cette foule si renommée, si calomniée
+dans l'Europe pour ses impiétés et ses fureurs, qui se pressait sur
+ses pas et se découvrait humblement devant lui; il la trouva
+remplissant les églises; enfin, quand il parut au balcon des
+Tuileries, il fut couvert d'acclamations et tout s'agenouilla pour
+recevoir sa bénédiction.</p>
+
+<p>Le sacre fut la cérémonie la plus pompeuse dont Paris eût jamais été
+le théâtre. La vieille basilique avait été maladroitement restaurée,
+reblanchie et embarrassée sur sa façade d'un vaste portique; on y
+réunit les députés des villes, les représentants de la magistrature et
+de l'armée, tous les évêques, le sénat, le corps législatif, le
+tribunat, le conseil d'État, etc. L'intérieur était décoré de tentures
+de velours, et, adossé à la grande porte, se trouvait un trône élevé
+de vingt-quatre marches, placé entre des colonnes qui supportaient un
+fronton. L'empereur partit des Tuileries dans une voiture dont la
+magnificence est restée longtemps proverbiale, escorté des maréchaux à
+cheval et accompagné d'une multitude de chambellans, hérauts, pages,
+officiers, fonctionnaires. Il suivit les rues Saint-Honoré et <span class="pagenum">(p.233)</span>
+Saint-Denis, le Pont-au-Change, la rue de la Barillerie, le quai et le
+parvis Notre-Dame; et, au retour, le pont Notre-Dame, la rue
+Saint-Martin, les boulevards, la place de la Concorde et le jardin des
+Tuileries. Les fêtes durèrent trois jours; le quatrième, le
+Champ-de-Mars fut le théâtre d'une solennité toute militaire qui vint
+compléter la cérémonie du sacre: l'empereur donna des aigles aux
+divers corps de l'armée. Ce fut une grande et sérieuse fête, qui fit
+éclater les acclamations les plus ardentes, et dont le souvenir,
+perpétué par le pinceau de David, est encore aujourd'hui populaire.</p>
+
+<p>Le peuple ne prit part à toutes ces pompes que par d'ignobles
+distributions de comestibles qu'on lui fit dans les Champs-Élysées,
+largesse dégoûtante, empruntée à l'ancien régime, et qui fut en usage
+jusqu'à la fin de la Restauration. Cependant il fut ébloui, non de ces
+solennités si brillantes, mais de l'événement même qu'elles
+consacraient. Il accompagna, il est vrai, de quelques murmures, de
+quelques sarcasmes ces Jacobins et ces soldats transformés en
+courtisans et embarrassés dans leurs soieries, leurs galons, leurs
+dentelles, leurs costumes de théâtre; mais il salua de sincères
+acclamations l'homme qui représentait la gloire militaire de la France
+et la grandeur de la révolution; il salua surtout cette fortune inouïe
+dont il aimait les prodiges, dont il se sentait fier et heureux, dans
+laquelle il semblait se couronner lui-même. Dès lors, l'admiration que
+lui avaient inspirée les premières victoires de Bonaparte devint de
+l'adoration; il voua à son empereur une sorte de culte superstitieux
+qu'aucune faute, aucun revers ne put altérer, et qui s'est perpétué au
+delà de la mort.</p>
+
+<p>Cet enthousiasme était, à cette époque, du désintéressement ou plutôt
+de l'espérance; car le peuple de Paris gagnait aussi peu à
+l'établissement de l'empire qu'à toutes les révolutions qui se
+faisaient depuis quinze ans. Lorsqu'il avait été appelé à jouer un <span class="pagenum">(p.234)</span>
+rôle politique en 1789, il était dans un état de misère, d'ignorance,
+d'abrutissement, qui approchait de la sauvagerie; aussi, à part
+l'instinct de dévouement et l'inspiration patriotique qui le firent
+courir sur la frontière, ne montra-t-il pendant son règne que des
+passions désordonnées et sanguinaires. Ce règne passé, il rentra dans
+sa pauvreté, dans sa vie grossière, dans son état de dépendance, sans
+que la révolution eût servi en rien à son bien-être et à son
+instruction. En effet, comme les habitants des campagnes, il ne
+s'était pas enrichi des biens nationaux, de l'abolition de la dîme et
+des droits féodaux; comme la bourgeoisie, il ne s'était pas emparé de
+tous les emplois, n'avait pas mis la main dans les opérations
+financières et pris dans le gouvernement la plus grande part
+d'influence et de pouvoir. La liberté de l'industrie avait amené les
+excès de la concurrence et avec elle l'avilissement des salaires, par
+conséquent, pour le peuple, la continuation de sa misère; les impôts
+indirects sur les objets de consommation venaient d'être rétablis sous
+le nom de <i>droits réunis</i>; il était aussi mal logé, aussi mal vêtu,
+aussi mal nourri que sous l'ancien régime; enfin, à cette époque,
+qu'une tradition mensongère représente comme une sorte d'âge d'or, la
+population de Paris était tombée plus bas qu'en 1793, c'est-à-dire à
+500,000 âmes, et, sur ce chiffre, on comptait 86,000 indigents!</p>
+
+<p>Les fêtes du sacre étaient à peine passées que l'opposition parisienne
+recommença à se manifester durant les préparatifs de la descente en
+Angleterre. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on fit des
+railleries interminables sur les <i>coquilles de noix</i> avec lesquelles
+l'empereur voulait conquérir «la perfide Albion,» et l'on alla voir
+pour s'en moquer, les chaloupes canonnières que l'on construisait sur
+le quai des Invalides. Mais les sarcasmes et les rires cessèrent tout
+à coup après Austerlitz; il n'y eut qu'un cri d'admiration pour <span class="pagenum">(p.235)</span>
+l'homme de génie qui justifiait si glorieusement sa fortune, et, le
+1<sup>er</sup> janvier 1806, tout Paris salua avec orgueil cent vingt drapeaux
+autrichiens et russes que l'empereur lui envoyait pour <i>ses étrennes</i>
+et qui furent portés triomphalement à Notre-Dame, au sénat, au
+tribunat, à l'Hôtel-de-Ville.</p>
+
+<p>Quelques mois après, une partie de l'armée victorieuse rentra dans
+Paris: toute la population courut au-devant d'elle, et la ville lui
+donna une grande fête. «C'était une heureuse et belle idée, dit un
+historien, que de faire fêter cette armée héroïque par cette noble
+capitale, qui ressent si fortement toutes les émotions de la France,
+et qui, si elle ne les éprouve pas d'une manière plus vive, les rend
+au moins plus vite et plus énergiquement, grâce à la puissance du
+nombre, à l'habitude de prendre l'initiative en toutes choses et de
+parler pour le pays en toute occasion<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151">[151]</a>.»</p>
+
+<p>Alors furent décrétées, pour perpétuer le souvenir de nos victoires,
+l'érection de la colonne de la place Vendôme, celle des arcs de
+triomphe du Carrousel et de l'Étoile, celle d'une rue, dite
+<i>Impériale</i>, qui devait aller de la barrière de l'Étoile à la barrière
+du Trône, en ayant dans son parcours les Tuileries et le Louvre
+réunis<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152">[152]</a>.
+Napoléon ordonna aussi que l'église Sainte-Geneviève fût
+rendue au culte, en conservant la destination qui lui avait été donnée
+par l'Assemblée constituante; que quinze fontaines nouvelles fussent
+établies, parmi lesquelles on remarque celles du Château-d'Eau, du
+Palmier, de l'Institut, du Gros-Caillou; que le pont du
+Jardin-des-Plantes fût décoré du nom d'Austerlitz; que quatre grands
+cimetières fussent ouverts au delà du mur d'enceinte de Paris, etc.</p>
+
+<p>Après chaque campagne, après chaque traité, la capitale <span class="pagenum">
+(p.236)</span>
+recueillait les dépouilles opimes de la victoire; c'était elle qui se
+trouvait chargée de consacrer le souvenir de tant d'événements prodigieux
+par quelque monument ou bien par quelque fête. Ainsi, après la campagne de
+1806, il fut décrété que l'église de la Madeleine serait achevée et
+transformée en temple de la Gloire, qu'un pont serait élevé en face du
+Champ-de-Mars et porterait le nom d'Iéna, que les greniers de réserve,
+le quai d'Orsay, le Marché aux Fleurs seraient construits ou achevés,
+etc. Enfin, quand le traité de Tilsitt eut été signé, la garde
+impériale revint à Paris et on lui fit une réception triomphale (25
+novembre 1807). Elle entra par la barrière de la Villette: le préfet
+de la Seine et les autorités municipales allèrent au devant d'elle et
+posèrent des couronnes d'or sur ses aigles avec cette inscription: <i>La
+ville de Paris à la grande armée!</i> Douze mille vieux soldats,
+commandés par le maréchal Bessières, défilèrent au milieu de la foule
+enthousiaste, qui leur jetait des branches de laurier, aux cris
+unanimes de Vive l'empereur! Vive la grande armée! Jamais plus
+glorieuse troupe n'avait traversé les rues et les boulevards de la
+capitale! Jamais plus sincères acclamations n'avaient accueilli de
+plus belles victoires! Paris était fier de représenter la France pour
+saluer en son nom les vainqueurs d'Iéna et de Friedland! La fête fut
+terminée par un immense banquet où s'assirent douze mille <i>grognards</i>,
+et qui avait été dressé dans la double allée des Champs-Élysées,
+depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à la place de la Concorde.</p>
+
+
+<a id="toc236" name="toc236"></a>
+<h2>§ XXIV.<br><br>
+
+Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'empereur.--Naissance
+du roi de Rome.</h2>
+
+
+<p>L'opposition parisienne, muette pendant trois ans, recommença avec <span class="pagenum">(p.237)</span>
+la funeste guerre d'Espagne et la prise d'armes de l'Autriche en 1809. On
+était maintenant rassasié de gloire et de batailles; le blocus
+continental faisait le désespoir du commerce; on avait vu avec regret
+la création d'une noblesse héréditaire, l'élévation des frères de
+l'empereur sur des trônes étrangers, le renouvellement des livrées et
+des blasons de l'ancien régime; on était mécontent surtout de la
+police de l'empire, de ce despotisme tracassier et insultant, qui ne
+respectait pas même la propriété, qui ne laissait aucune liberté, même
+celle des lettres, qui envoyait madame de Staël en exil «parce que
+l'air de Paris ne lui convenait pas,» qui rouvrait les prisons d'État
+et instituait des bastilles, qui abolissait la liberté théâtrale,
+fermait brutalement vingt-deux petits théâtres, où le peuple s'amusait
+à bon marché, pour ne laisser vivre que huit théâtres aristocratiques
+ou bourgeois<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153">[153]</a>.
+On se fatiguait de ce régime du sabre, de cette
+dictature glorieuse, mais tyrannique, qui mettait en dehors des
+honneurs tout ce qui ne portait pas l'épée; du mépris que les
+prétoriens faisaient du commerce et du bourgeois, de la boutique et du
+<i>pékin</i>; enfin, et par-dessus tout, on avait horreur de la
+conscription. Cependant, cette opposition était presque exclusivement
+dans les salons, dans les comptoirs, non dans les rues et dans les
+cabarets; elle avait pour principaux instigateurs ceux qui devaient
+livrer Napoléon à l'étranger; elle se manifesta, pendant l'expédition
+des Anglais à Walcheren, quand Fouché, ministre de la police, fit
+lever la garde nationale et en donna le commandement à Bernadotte. Il
+y eut alors à Paris un mouvement patriotique qui rappelait
+l'enthousiasme de 1792; on remit au jour les vieux habits, les <span class="pagenum">(p.238)</span>
+vieilles armes du temps de La Fayette; et Fouché, ainsi que
+Bernadotte, exploitèrent l'ardeur de la bourgeoisie parisienne, pour
+faire voir que la patrie n'était pas l'empereur et que la France
+pouvait se passer du grand homme.</p>
+
+<p>Napoléon ne prêta qu'une faible attention à cette opposition; ses
+courtisans ne voyaient Paris qu'avec les yeux des courtisans de Louis
+XIV. «En général, dit Savary, la société de Paris tourne peu ses
+regards vers les affaires: une comédie nouvelle y fait bien plus
+parler que dix batailles perdues ou gagnées.» Néanmoins, la garde
+nationale fut récompensée de son zèle par une décomposition équivalant
+à un licenciement; quant à l'accès patriotique de Fouché, il fut puni
+d'une destitution, et on remplaça ce ministre par Savary; mais la
+nomination de ce trop dévoué serviteur du grand homme répandit une
+sorte de terreur: «Chacun faisait ses paquets, raconte-t-il lui-même;
+on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements et pis encore;
+enfin, la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte n'aurait
+pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police<a id="footnotetag154"
+name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154">[154]</a>.»</p>
+
+<p>La paix de Vienne fut suivie du divorce de l'empereur avec Joséphine
+et de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise fit
+son entrée à Paris, par les Champs-Élysées et les Tuileries, et elle
+eut ainsi à traverser, dans la pompe de sa marche, la place où sa
+tante avait péri sur l'échafaud. La foule était immense, les
+acclamations unanimes. «La France, dit Savary, avait l'air d'être dans
+l'ivresse.» «Paris, ajoute Menneval, présentait le soir un spectacle
+qui tenait de la féerie; jamais illuminations ne furent aussi
+nombreuses, aussi brillantes; les monuments publics, les églises, les
+tours, les dômes, les palais, les hôtels et les maisons particulières
+resplendissaient de feux... La ville voulut répondre par la <span class="pagenum">(p.239)</span>
+magnificence de ses présents à la grandeur de ce splendide hyménée:
+elle offrit à l'impératrice une toilette complète en vermeil, avec le
+fauteuil et la psyché également en vermeil<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155">[155]</a>,» chefs-d'&oelig;uvre
+d'orfévrerie dont les meilleurs artistes avaient dirigé les dessins,
+mais plus riches que gracieux, et qui ont été fondus en 1832 pour en
+appliquer le produit aux victimes du choléra. Les fêtes du mariage
+durèrent près d'un mois; la noblesse ancienne y courut avec
+empressement; la bourgeoisie et le commerce furent appelés aux bals de
+l'Hôtel-de-Ville et courtisés par l'empereur, qui voulait les
+convertir à son blocus continental; quant au peuple, qui ne
+participait à ces pompes que par sa joie sincère, sa présence sur le
+passage du cortége et les distributions dont on le gratifiait, tout en
+saluant dans la nouvelle impératrice le butin de nos dernières
+victoires, il vit avec une crainte prophétique la disgrâce de
+Joséphine et le mariage de Napoléon avec une princesse autrichienne.
+Cette crainte devint plus vive et parut justifiée quelques mois après,
+lorsque l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Schwartzemberg, ayant
+donné dans son hôtel une grande fête en l'honneur du mariage, cette
+fête fut attristée par un horrible incendie, ou périrent plus de
+trente personnes avec la princesse de Schwartzemberg. Cette
+catastrophe rappela les fêtes calamiteuses du mariage de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>La naissance du roi de Rome effaça ces pénibles impressions. Aucune
+nativité princière n'excita une pareille anxiété, un pareil
+enthousiasme: tout Paris était sur les places, dans les rues, muet,
+silencieux, écoutant avidement le canon des Invalides; au
+vingt-deuxième coup qui annonçait que la dynastie napoléonienne avait
+un héritier, il se fit une explosion d'applaudissements et <span class="pagenum">(p.240)</span>
+d'acclamations qui retentit dans tous les quartiers. L'ivresse était
+générale: on croyait que la naissance du roi de Rome était la
+stabilité, la conservation et surtout la paix! Les fêtes du baptême
+furent aussi pompeuses que celles du mariage; mais on ne saurait en
+lire les détails dans les écrits du temps sans songer amèrement à
+l'inanité de ces adulations, décorations, protestations,
+illuminations, si trompeuses pour celui qu'on fête, si coûteuses pour
+la foule qui paie; joies et pompes de commande, que les courtisans
+allaient successivement déposer en moins de vingt-sept ans autour de
+trois berceaux également emportés dans la tempête des révolutions.</p>
+
+<p>L'époque du mariage de l'empereur et de la naissance du roi de Rome
+est l'époque où l'Empire fut réellement populaire à Paris: tant de
+gloire, tant de génie, une si grande fortune, une si grande puissance
+avaient vaincu tout sarcasme, tout murmure, toute opposition, malgré
+le despotisme croissant du système impérial; il n'y avait plus que de
+l'admiration ou du moins une crainte respectueuse autour de ce trône
+assis sur des bases si larges qu'il semblait indestructible.
+L'industrie faisait des efforts surhumains pour seconder le blocus
+continental; et, si le commerce parisien avait perdu ses débouchés
+extérieurs, il en trouvait d'autres dans le vaste empire napoléonien,
+et il était alimenté par les fêtes impériales, les pompes de la cour,
+la présence continuelle de ces rois, de ces princes de l'Europe qui
+venaient se prosterner devant le donneur de couronnes. D'ailleurs,
+cette époque est celle des plus grandes constructions qui furent
+faites à Paris sous l'Empire: on commença la façade du palais du Corps
+Législatif, la Bourse, le palais du quai d'Orsay; on démolit de vieux
+monuments, Sainte-Geneviève, les Augustins, le Châtelet; on entreprit
+les marchés du Temple, Saint-Martin, des Blancs-Manteaux, des Carmes,
+à la Volaille, Saint-Germain, les quais Desaix, Catinat, Montebello,
+Debilly; on construisit les abattoirs et plusieurs fontaines; on <span class="pagenum">
+(p.241)</span>
+projeta le palais du roi de Rome, qui devait être en même temps une
+forteresse et un camp retranché pour maintenir Paris<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156">[156]</a>. Au reste,
+l'architecture de tous les monuments impériaux ne fut pas également
+heureuse: celle des édifices d'utilité fut appropriée convenablement à
+leur destination; mais pour les autres, le règne du nouveau César
+ayant remis à la mode ces imitations de l'antiquité, déjà si ridicules
+sous le Directoire, on rêva de transformer Paris en Rome impériale; on
+ne voulut plus voir que des cirques, des temples, des colonnes, des
+arcs de triomphe; et les monuments élevés à la gloire de Napoléon
+reproduisirent pompeusement, mais avec une froide servilité, les
+monuments élevés aux empereurs romains.</p>
+
+
+
+
+<a id="toc241" name="toc241"></a>
+<h2>§ XXV.<br><br>
+
+Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les
+Parisiens à Lutzen et à Leipzig.</h2>
+
+
+<p>A la fin de 1811, la décadence de l'Empire commença à se manifester
+par une disette. Le peuple souffrait depuis longtemps de la <span class="pagenum">(p.242)</span>
+perpétuité de la guerre; un grand nombre de métiers chômait; les
+denrées coloniales étaient montées, à cause du blocus continental, à
+un prix exorbitant; une mauvaise récolte vint aggraver les maux de la
+population parisienne. L'empereur, avec sa vigilance ordinaire, essaya
+d'y porter remède en faisant acheter des grains qu'on revendit à bas
+prix, en ouvrant des ateliers de charité, en donnant des sommes
+considérables aux bureaux de bienfaisance; mais il ne put arrêter le
+mécontentement, qui était d'ailleurs excité par les apprêts de la
+guerre de Russie; et lorsqu'il eut inventé un nouveau mode de
+conscription par la formation des cohortes actives de garde nationale,
+la désaffection, le désenchantement s'accrurent, et ils ne devaient
+cesser qu'avec la chute de l'Empire.</p>
+
+<p>La guerre de Russie excita les pressentiments les plus douloureux dans
+toute la population; mais Napoléon n'en sut rien: la cour, les
+autorités, la presse, tout était muet ou n'ouvrait la bouche que pour
+entonner ses louanges; à mesure qu'il s'élevait dans les nuages de son
+orgueil et de ses projets gigantesques, il s'éloignait de son origine,
+de sa nature, de sa force, et n'entendait plus les enseignements de
+l'opinion populaire. Les bulletins de la campagne furent lus, même
+dans les faubourgs, avec une grande anxiété: on s'émerveillait de
+cette marche audacieuse à travers les pays inconnus du Nord; on
+applaudissait aux exploits accoutumés de nos troupes; on
+s'enorgueillissait de ces deux cents voltigeurs, enfants de Paris, qui
+résistèrent, à Witepsk, à deux régiments de la garde russe; mais, au
+milieu de ces joies, on éprouvait un serrement de c&oelig;ur. La bataille
+de la Moskowa n'excita qu'une allégresse officielle, et le canon des
+Invalides dérida à peine les physionomies; l'entrée à Moscou rassura
+peu les esprits, et quand on apprit l'incendie de cette ville, il n'y
+eut dans toutes les classes de la population qu'un sentiment de
+terreur. Paris présentait alors un singulier spectacle: il vivait <span class="pagenum">(p.243)</span>
+de sa vie ordinaire, occupé en apparence d'affaires et de plaisirs,
+calme, docile, surveillé à peine par trois ou quatre mille hommes de
+garnison; mais, au fond, il était triste, morne, découragé, disposé,
+non à faire, mais à accepter quelque révolution nouvelle, personne ne
+croyant plus à la perpétuité de l'établissement impérial, tout le
+monde étant persuadé que l'épopée napoléonienne finirait par quelque
+grande catastrophe.</p>
+
+<p>Un homme audacieux mit à profit cette disposition des esprits,
+l'appréhension universelle, le manque de nouvelles, pour tenter seul
+le renversement du gouvernement impérial. Tout son plan reposait sur
+ce mot magique: L'empereur est mort! Mallet, général du parti de
+Moreau, déjà compromis dans une conspiration et détenu dans une maison
+de santé du faubourg Saint-Antoine, s'échappe pendant la nuit de cette
+maison (16 octobre 1812), fait sortir de la prison de la Force, au
+moyen d'un faux ordre, les généraux Lahorie et Guidal, anciens aides
+de camp de Moreau, qui étaient ses complices; puis avec un faux
+sénatus-consulte, de fausses lettres de service, il se fait suivre par
+deux bataillons de la garde de Paris, s'empare de l'Hôtel-de-Ville,
+arrête et met en prison le ministre de la police Savary, le préfet de
+police Pasquier, et les remplace par Lahorie et Guidal. Le jour
+commençait à paraître, et, avec lui, la fatale nouvelle se répandait
+dans Paris consterné et néanmoins tranquille; mais, à l'état-major de
+la place, Mallet rencontra un incrédule qui l'arrêta, et la
+conspiration se trouva ainsi avortée. Les généraux Mallet, Lahorie et
+Guidai furent fusillés à la plaine de Grenelle, avec dix autres
+individus dont tout le crime était d'avoir trop facilement obéi à ces
+hardis conspirateurs. Le préfet de la Seine fut destitué et remplacé
+par M. de Chabrol, qui exerça ces fonctions de 1812 à 1830.</p>
+
+<p>Paris était à peine remis de l'étonnement où l'avait jeté ce coup de
+main étrange, lorsqu'il apprit avec stupeur la retraite et les <span class="pagenum">(p.244)</span>
+désastres de l'armée française. Le vingt-neuvième bulletin mit le
+comble à la désolation, et Napoléon, étant arrivé aux Tuileries
+vingt-quatre heures après ce bulletin, fut accueilli avec une surprise
+pleine de douleur; des salons aux cabarets il n'y eut que des
+murmures, des paroles de blâme, des malédictions sourdes contre lui:
+nul ne songeait à la nécessité de sa présence dans la capitale; tous
+ne voyaient que l'abandon de notre malheureuse armée. Des pamphlets
+sanglants furent colportés secrètement de maison en maison; on en
+afficha sur les monuments, et, dès ce moment, il y eut un parti qui
+travailla activement à la chute du gouvernement impérial.</p>
+
+<p>Napoléon s'inquiéta de ce changement dans l'opinion publique: il
+parcourut les faubourgs, visita les ateliers, s'entretint avec les
+ouvriers, répandit même, à la façon des anciens rois, des largesses
+dans la foule; il activa tous les travaux publics, alla voir la halle
+aux vins, les greniers de réserve, les quais nouveaux, et démontra,
+dans un exposé de la situation de l'Empire, qu'en dix ans il avait été
+dépensé 102 millions pour travaux et embellissements de Paris<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157">[157]</a>. Le
+peuple, quoique souffrant et malheureux, l'accueillit avec ses
+acclamations ordinaires; le peuple parisien est essentiellement, <span class="pagenum">(p.245)</span>
+profondément gaulois, c'est-à-dire belliqueux et glorieux: il aime
+par-dessus tout la lutte et les coups, la guerre et les conquêtes; il
+aime follement le bruit, la renommée, la domination; il jouit avec un
+orgueil enfantin, ne fût-ce que pour un moment, d'être le plus fort,
+le premier, le maître; il redirait sans trop de honte le <i>v&oelig; victis</i>
+de ses ancêtres! Aussi, malgré les maux que les guerres impériales lui
+avaient faits, malgré les flots de sang dont il avait payé nos
+conquêtes éphémères, malgré le dédain et la défiance que le grand
+homme avait souvent témoignés de sa turbulence et de ses haillons, il
+l'aimait, il l'adorait, non à cause de ses &oelig;uvres civiles, de son
+administration, de ses monuments; mais parce que c'était un glorieux
+soldat, un grand capitaine, l'ennemi et la terreur des rois de
+l'Europe, celui qui avait battu, vaincu, rançonné, conquêté <i>les
+autres</i>! L'empereur était pour lui l'expression de sa propre force,
+et, pour ainsi dire, son chargé de domination sur les peuples
+étrangers.</p>
+
+<p>Cependant la misère était grande; les ateliers se fermaient; sur
+66,000 ouvriers occupés aux travaux de luxe, 35,000 étaient sans
+ouvrage; un tiers des maisons n'était pas loué; la population, qui
+s'était élevée en 1810 à plus de 600,000 habitants, était redescendue
+à 530,000. «Au faubourg Saint-Antoine et autres quartiers, écrivait le
+préfet de police, les ouvriers entrent dans les boutiques, demandent
+du travail ou du pain; les esprits s'échauffent, et, en plein jour, on
+affiche des placards injurieux contre l'empereur.» Le mécontentement
+devint tel, que Napoléon y chercha un remède, ainsi qu'à la misère, en
+excitant les ouvriers à s'enrôler dans les régiments des tirailleurs
+et voltigeurs de la jeune garde, régiments qu'il venait de porter de
+douze à vingt-six. Son appel fut encore entendu dans cette population,
+où l'instinct belliqueux ne finit qu'avec le souffle, et l'on vit se
+reproduire en partie le prodigieux spectacle de 1792, quand les
+volontaires parisiens partaient pour l'armée; mais ce n'était plus la
+jeunesse vigoureuse, ardente des premiers temps de la République, <span class="pagenum">
+(p.246)</span>
+élite d'une population surabondante; c'étaient les restes chétifs et
+misérables d'une génération que les batailles impériales avaient
+moissonnée, et leur départ n'excita dans la capitale qu'un sentiment
+de tristesse et de découragement. Cependant, six régiments de
+tirailleurs et de voltigeurs furent ainsi recrutés à Paris et dans les
+environs; ce furent ces jeunes gens qui combattirent à Lutzen et dont
+Napoléon disait «que l'honneur leur sortait par tous les pores;»
+Gouvion Saint-Cyr défendit avec eux les approches de Dresde; enfin, à
+Leipsig, dans cette lutte de géants, Paris fournit glorieusement son
+contingent de héros et de victimes, car le faubourg Saint-Antoine seul
+y perdit plus de treize cents de ses enfants!... Dignes et malheureux
+fils de ceux qui avaient vaincu à Jemmapes et à Fleurus!</p>
+
+
+<a id="toc246" name="toc246"></a>
+<h2>§ XXVI.<br><br>
+
+Paris en 1814.--Dispositions de la population.--Rétablissement de la
+garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne.</h2>
+
+
+<p>Après ce grand désastre, Napoléon revint à Paris et convoqua le Corps
+Législatif; mais; pour la première fois, il trouva cette chambre de
+muets hostile à sa politique, réclamant des institutions libres,
+déclarant que les maux de la France étaient arrivés à leur comble.
+Indigné de cette opposition intempestive au moment où cinq cent mille
+étrangers franchissaient nos frontières, il ordonna l'ajournement
+indéfini du Corps Législatif. Cette mesure brutale, ce nouveau et trop
+facile 18 brumaire fit dans Paris la plus pénible sensation; on le
+regarda comme un acte de mauvais augure et comme l'annonce d'une
+révolution nouvelle; tout ce qui croyait avoir quelque droit à
+s'occuper des affaires publiques couvrit de louanges la résistance si
+malheureuse des législateurs et se sépara avec colère du soldat <span class="pagenum">(p.247)</span>
+parvenu qui ne pouvait plus gouverner qu'avec du despotisme.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur avait retrouvé Paris paisible, obéissant,
+quoique profondément chagrin et plein des plus cruelles appréhensions;
+mais il n'avait pas cessé de nourrir contre sa population, surtout
+contre sa population moyenne, les défiances qu'il avait, soit à
+l'époque du 18 brumaire, soit à l'époque du couronnement; il s'était
+donc appliqué à lui enlever toute initiative, à étouffer toutes ses
+ardeurs révolutionnaires, à comprimer chez elle la vie, le mouvement,
+la passion; à lui donner uniquement une existence pompeuse, réglée,
+dépendante. C'était une erreur qu'il devait cruellement expier, et il
+allait, aux jours du danger, avoir non plus le Paris anarchique,
+tumultueux, dévoué de 92; mais un Paris officiel, indifférent, glacé,
+sans nerf, sans vigueur, sans âme. Le peuple des faubourgs avait, il
+est vrai, gardé sa chaleur patriotique, et il s'indignait de nos
+frontières envahies; mais, déshabitué de la vie politique et ayant mis
+toute sa foi dans l'empereur, il croyait, sans chercher davantage, que
+son génie enfanterait quelque prodige qui sauverait la France. La
+noblesse conspirait presque ouvertement pour le retour des Bourbons;
+quant aux fonctionnaires, aux corps constitués, ils s'arrangeaient
+pour subir sans secousse la chute de l'Empire. Enfin, la bourgeoisie
+était résolue à tout souffrir, même la conquête étrangère, pourvu
+qu'elle eût la paix; son horreur pour la guerre semblait avoir éteint
+chez elle tout patriotisme; elle parlait sans colère, même sans
+inquiétude, de la venue des Russes: «N'avions-nous pas été, disait-on
+tout haut, à Vienne, à Berlin, à Madrid, sans que ces capitales
+eussent à souffrir autre chose qu'une occupation éphémère? Il en
+serait de même pour Paris.» Napoléon connaissait ces dispositions de
+la bourgeoisie; il en était étonné, indigné: «Ne pourrait-on pas,
+disait-il, jeter un peu de phlogistique dans le sang de ce peuple <span class="pagenum">(p.248)</span>
+devenu si endormi, si apathique?» Et un jour même il lui échappa ce
+regret: «Ah! si j'avais brûlé Vienne!»</p>
+
+<p>Alors on lui proposa de se jeter dans les bras d'un parti capable de
+soulever les masses, on lui proposa de se rapprocher des Jacobins. Il
+eut un moment l'idée d'adopter ce conseil: il fit une promenade à
+cheval dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, caressa la
+populace, répondit à ses acclamations avec un empressement affectueux,
+et crut voir dans les dispositions qu'on lui montrait la possibilité
+d'en tirer parti: «Dans la situation où je suis, disait-il à ceux qui
+lui faisaient des représentations, il n'y a pour moi de noblesse que
+dans la canaille des faubourgs<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158">[158]</a>.» Mais il resta à peine quelques
+heures dans ces dispositions; devenu depuis dix années le dompteur de
+la révolution et se croyant le représentant de l'ordre en Europe, il
+ne pouvait plus, sans renier son passé et mentir à sa nature, rouvrir
+l'outre des tempêtes populaires; monarque couronné, chef de dynastie,
+entré dans la famille des rois européens, il ne pouvait souiller son
+manteau impérial au contact des guenilles plébéiennes; d'ailleurs, le
+peuple, pour lui, c'était le simple et crédule paysan qu'on
+transformait facilement en soldat soumis et discipliné, non l'ouvrier
+spirituel, frondeur, sceptique, volontaire, qui raisonnait son
+enthousiasme et son obéissance; le peuple enrégimenté, c'était
+l'ordre; le peuple dans les rues, c'était l'anarchie. Il renonça donc
+formellement et sans regret à l'emploi des moyens révolutionnaires,
+et, dans la crainte que Paris ne rentrât, malgré lui, dans sa
+dictature de 92, il ne prit pas même, pour le sauver de l'étranger,
+des mesures ordinaires de défense.</p>
+
+<p>La révolution ayant fait de Paris le c&oelig;ur de la France, Napoléon, par
+son despotisme centralisateur et son système administratif, avait <span class="pagenum">(p.249)</span>
+exagéré cette importance injustement absorbante de la capitale: toute
+la vie, tout le gouvernement était là: prendre Paris, c'était prendre
+l'Empire. Aussi les alliés étaient-ils résolus à y arriver à tout
+prix, quand bien même ils n'en seraient maîtres que pour quelques
+heures, tant ils étaient sûrs, en y arrêtant tous les ressorts
+administratifs, d'y produire une révolution. Paris! Paris! était le
+cri de vengeance des étudiants prussiens et des grenadiers de
+l'Autriche, en mémoire de Berlin et de Vienne conquises. Paris! Paris!
+était le cri de fureur des hordes asiatiques qui, en mémoire de Moscou
+brûlée, jetaient des poignées de cendre menaçante en entrant sur notre
+territoire. Il fallait donc par-dessus tout pourvoir à la défense de
+Paris; mais Napoléon voyait moins dans cette ville le foyer de la
+révolution que la capitale de son Empire<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159">[159]</a>; il ne la regardait que
+comme une position militaire presque impossible à tenir; il croyait
+que, comme Louis XIV avait pensé un moment à le faire en 1712, il
+pourrait, devant l'invasion étrangère, la quitter avec sa famille, ses
+ministres, sans danger pour lui ni pour l'État, et transporter la
+défense du pays sur la Loire. Il ne prit donc de mesures que pour
+protéger Paris contre un coup de main: on n'éleva pas une redoute, on
+ne creusa pas un fossé, on ferma à peine les barrières avec quelques
+palissades. Point d'autres garnison que des dépôts et des réserves;
+point d'autres chefs que des généraux invalides ou incapables; et
+quand il s'agit de mettre en activité la garde nationale, cette
+mesure, qui semblait si naturelle, fut discutée pendant six jours au
+conseil d'État: «Tout le monde faisait observer, raconte Rovigo, <span class="pagenum">(p.250)</span>
+que la garde nationale de Paris avait été le moyen le plus puissant dont
+les agitateurs politiques n'avaient cessé de disposer pendant la
+révolution, et qu'il était dangereux de la leur remettre de nouveau
+entre les mains... L'espèce d'hommes qui convenait à la défense de la
+ville était celle qui est toujours généreuse, qui prodigue ses efforts
+et son sang; c'est la moins opulente, celle qui n'a rien à perdre et
+chez laquelle l'honneur national parle toujours haut; mais on la
+considérait comme dangereuse pour la classe opulente et les
+propriétaires, et l'on était d'avis de l'éloigner de la formation des
+cadres... Tous les membres du conseil qui avaient acquis de la
+célébrité dans la révolution furent d'avis de ne point lever la garde
+nationale de Paris<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160">[160]</a>.
+«L'empereur n'osa suivre cet avis, et il
+réorganisa la garde nationale, mais sur des bases telles que les
+propriétaires seuls y furent compris et qu'elle se composa à peine de
+onze mille hommes. Il choisit lui-même les colonels et les alla
+chercher dans la noblesse ou la banque; de sorte que ce furent des
+Montesquiou, des Biron, des Choiseul qui furent chargés de ranimer
+l'enthousiasme populaire. Ajoutons que la bourgeoisie n'entra qu'avec
+une profonde répugnance dans les rangs de la garde nationale: le
+gouvernement impérial avait tellement abusé des moyens de recrutement,
+il avait tant de fois mobilisé pour la guerre les troupes civiques,
+qui devaient être sédentaires, qu'on vit dans la formation de la garde
+nationale un dernier mode de conscription<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161">[161]</a>. D'ailleurs, on ne donna
+pas d'armes à cette garde, quoiqu'elle ne cessât pas d'en demander;
+les fusils furent laissés dans les arsenaux; encore n'y en avait-il
+que pour cinq à six mille hommes; le reste dut être armé de <span class="pagenum">(p.251)</span>
+piques, et «ce ne fut, dit Rovigo, qu'au moment où l'on attaquait les
+troupes postées sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit à
+livrer à la garde nationale quatre mille fusils.» Quant à
+l'artillerie, elle dut être formée de douze compagnies ou batteries,
+chacune de six bouches à feu, dont six composées de canonniers
+invalides, trois d'élèves de l'École Polytechnique, trois d'élèves de
+droit et de médecine; les neuf premières furent seules et
+très-incomplètement organisées.</p>
+
+<p>Pour compenser ces mesures de défense presque illusoires, un décret du
+15 janvier ordonna la formation de nouveaux régiments de tirailleurs
+et fusiliers à la suite de la jeune garde: ils devaient être composés
+de volontaires levés à Paris et dans les autres villes manufacturières,
+«parmi les ouvriers qui se trouvent sans ouvrage;» ces volontaires
+s'engageaient à servir jusqu'à ce que l'ennemi eût évacué le
+territoire; leurs femmes et leurs enfants devaient, pendant leur
+absence, être nourris par l'État. On forma ainsi quatre régiments, qui
+eurent à peine le temps d'entrer en campagne. Enfin, et ce fut là le
+dernier contingent fourni par la capitale aux armées de la République
+et de l'Empire, deux corps de réserve, dits de Paris furent établis
+avec la dernière conscription: le premier corps, commandé par le
+général Gérard, était fort de 4,500 hommes; le deuxième corps,
+commandé par le général Arrighi, était fort de 8,400 hommes.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous un instant sur ce dernier contingent pour faire
+observer, que s'il était possible d'avoir les chiffres malheureusement
+confus et très-inexacts des levées de la République et des
+conscriptions de l'Empire, on serait épouvanté du nombre d'hommes que
+Paris a envoyés sur les champs de batailles de 1792 à 1814! D'après un
+document publié en 1815, ce nombre serait, depuis 1792 jusqu'en 1798,
+de 101,200 hommes, et depuis 1798 jusqu'en 1814, de 204,900 hommes:
+c'est le dixième de toute la France!</p>
+
+
+<a id="toc252" name="toc252"></a> <span class="pagenum">(p.252)</span>
+<h2>§ XXVII.<br><br>
+
+État de Paris au commencement de 1814.--Départ de
+l'impératrice.--Bataille de Paris.</h2>
+
+
+<p>Pendant la campagne de 1814, Paris fut livré aux anxiétés les plus
+cruelles, aux spectacles les plus affligeants: tantôt c'étaient des
+bataillons de conscrits, enfants de seize à dix-sept ans, pâles,
+chétifs, malingres, en veste, en sabots, pliant sous le poids de leur
+fusil, qui traversaient la ville pour aller joindre l'armée; tantôt
+c'étaient des bandes de prisonniers qu'on faisait défiler dans les
+rues comme trophée d'une douteuse victoire et auxquels les habitants,
+par une protestation muette contre cette interminable guerre,
+donnaient en pleurant des vivres et des habits; tantôt c'étaient des
+paysans de la Champagne et de la Brie qui, fuyant l'ennemi, arrivaient
+éplorés avec leurs familles et leurs bestiaux. Un certain jour, on
+voyait un grand cortége de troupes et de musique parcourir les quais
+et les rues pour aller présenter à l'impératrice les drapeaux enlevés
+aux Russes; un autre jour, des députations des provinces envahies
+venaient exposer au corps municipal les ravages faits par l'ennemi
+pour exciter les Parisiens à une défense désespérée. La guerre se
+faisait presque aux portes de la capitale, et on laissait ses
+habitants dans l'ignorance de la véritable situation des armées. La
+police trompait l'opinion publique avec des bulletins mensongers, des
+pamphlets absurdes et des caricatures grossières contre les Cosaques;
+ou bien elle faisait chanter sur tous les théâtres des chants
+guerriers pour ranimer le patriotisme. Aussi, la plus grande partie de
+la population ne montrait-elle, en face d'un danger qu'elle ne pouvait
+apprécier, qu'une insouciance déplorable, une sorte de résignation
+lâche et égoïste, même de la malveillance ouverte. «On était las de ce
+qu'on avait, dit l'abbé de Pradt, au point qu'il semblait qu'un <span class="pagenum">(p.253)</span>
+Cosaque devait être un Washington<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162">[162]</a>!»--«Il y avait des réunions
+partout, dit Rovigo; depuis les salons jusqu'aux boutiques et aux
+lieux publics, ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce qui
+pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui nous restait peut-être
+encore... La surveillance était inutile, parce que les mesures
+coercitives auraient fait éclater une insurrection, et c'était bien le
+moindre soulagement qu'on pouvait donner à tant de monde qui souffrait
+que de lui laisser le droit de se plaindre<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163">[163]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant les alliés étaient en marche sur Paris. L'empereur, en
+quittant la capitale, avait laissé la régence à Marie-Louise, assistée
+d'un conseil. Les membres de ce conseil étaient d'avis que
+l'impératrice parcourût les rues avec le roi de Rome, allât prendre
+séjour à l'Hôtel-de-Ville et appelât le peuple entier aux armes. En
+effet, Paris, réveillé à l'approche du danger, paraissait disposé à se
+soulever. «Le faubourg Saint-Antoine, dit Rovigo, était prêt à tout,
+si ce n'est à se rendre; il y avait de quoi faire une armée des hommes
+qui étaient dans ces généreuses dispositions<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164">[164]</a>.» Mais alors on
+rentrait dans le champ des révolutions, et l'Empire, en même temps que
+l'étranger, pouvait trouver sa ruine dans un grand mouvement
+populaire; aussi, Napoléon, faisant ce que Louis XIV et la Convention
+refusèrent de faire, avait-il prescrit à son frère, si l'ennemi
+menaçait Paris, de diriger vers la Loire l'impératrice, le roi de Rome
+et tout le gouvernement. Il fut obéi, et ce fut sa perte.</p>
+
+<p>Le 29 mars, Marie-Louise quitta les Tuileries, malgré les officiers de
+la garde nationale qui la conjuraient de ne pas abandonner Paris, et
+elle fut suivie par une foule d'équipages qui encombraient les quais.
+«Depuis la barrière jusqu'à Chartres, dit Rovigo, ce n'était qu'un <span class="pagenum">(p.254)</span>
+immense convoi de voitures de toute espèce. Paris, vers le midi, était
+en état de désertion; on ne peut se faire une idée de ce spectacle
+lorsqu'on ne l'a pas vu<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165">[165]</a>.»
+Quelques personnes accoururent sur la
+place du Carrousel, mais nul n'essaya d'empêcher le départ de la
+régente. «Soixante ou quatre-vingts curieux, dit Menneval,
+contemplaient dans un morne silence ce triste cortége, comme on
+regarde passer un convoi funèbre; ils assistaient en effet aux
+funérailles de l'Empire. Leurs sentiments ne se trahirent par aucune
+manifestation; pas une voix ne s'éleva pour saluer par une expression
+de regret l'amertume de cette cruelle séparation<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166">[166]</a>.» «On assistait,
+dit un autre, aux dernières scènes de l'Empire comme dans un spectacle
+au dénoûment d'un drame<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167">[167]</a>.» Excepté du côté des faubourgs du nord,
+qui étaient envahis par la multitude des paysans que chassait
+l'ennemi, la ville était calme; les boutiques, les cafés, les théâtres
+étaient ouverts; des groupes se formaient sur les places et sur les
+boulevards, mais il n'y avait pas l'ombre d'une émeute. On s'indignait
+du départ de l'impératrice, de l'éloignement de l'empereur, de cette
+désertion du gouvernement, qui abandonnait Paris à toutes les chances
+de la guerre, de la défense de la ville laissée aux mains d'un homme
+incapable, le roi Joseph, dont on lisait les proclamations<a id="footnotetag168"
+name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168">[168]</a> en
+haussant les épaules; mais on n'allait pas plus loin; nul ne songeait
+à prendre l'initiative d'un mouvement populaire qui pût sauver la
+chose commune: si quelqu'un l'eût fait, il fût resté seul ou <span class="pagenum">(p.255)</span>
+aurait été immédiatement arrêté, toute la vigilance des autorités étant
+concentrée sur un seul point, empêcher le trouble dans les rues. De
+nos jours, l'imminence d'un danger cent fois moindre armerait
+jusqu'aux femmes et aux enfants; tous et chacun pourvoiraient
+spontanément à la défense commune; il sortirait des chefs de toutes
+les maisons, des soldats de tous les pavés. Mais, à cette époque, et
+c'est là la condamnation éclatante du régime impérial, Napoléon avait
+tellement personnifié en lui la chose publique, que la défense de
+Paris semblait exclusivement l'affaire du gouvernement, non celle des
+citoyens, et que tout le monde, habitants et autorités, comptant
+uniquement sur lui, sur son génie, sur les combinaisons de cette
+providence terrestre, restait dans une sécurité ou une apathie que la
+postérité aura peine à comprendre.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant à Paris ou dans les environs d'immenses moyens de
+défense: quatre cents canons à Vincennes et au Champ-de-Mars,
+cinquante mille fusils dans les arsenaux, trois cents milliers de
+poudre dans les magasins de Grenelle, quatre mille hommes de la garde
+impériale, huit mille fantassins des dépôts, sept mille cavaliers à
+Versailles, dix-huit mille conscrits dans les villes voisines, l'école
+de Saint-Cyr avec mille jeunes gens et douze canons; enfin, l'appui
+que trente mille ouvriers parisiens pouvaient donner aux onze mille
+hommes de la garde nationale. Rien ou presque rien de tout cela ne fut
+employé: les ouvriers entouraient les mairies en demandant des armes;
+on les repoussa et l'on employa à les disperser les baïonnettes de la
+garnison. Les dépôts de la garde et les jeunes gens de Saint-Cyr
+furent employés à escorter l'impératrice jusqu'à Blois. Deux mille
+hommes de garde nationale formèrent des détachements et se répandirent
+en tirailleurs sur les hauteurs voisines; le reste, armé de piques et
+de fusils de chasse, garda les barrières et les mairies. On envoya
+seulement sept à huit mille hommes grossir les corps de Marmont et <span class="pagenum">
+(p.256)</span>
+de Mortier, que le hasard seul d'une retraite amenait devant Paris. Ces
+corps ne comptaient que treize mille hommes, et, après une marche
+meurtrière et vingt combats, ils ne trouvèrent, en arrivant sous les
+murs de la capitale qu'ils allaient défendre, ni vivres, ni munitions,
+ni fourrages, ni souliers!</p>
+
+<p>Ces vingt-deux à vingt-quatre mille hommes résistèrent sur les
+hauteurs de Belleville et dans la plaine Saint-Denis à cent cinquante
+mille alliés pendant douze heures, leur tuèrent dix-huit mille hommes,
+et ne consentirent à cesser les hostilités que pour sauver Paris des
+horreurs d'une prise d'assaut.</p>
+
+
+<a id="toc256" name="toc256"></a>
+<h2>§ XXVIII.<br><br>
+
+Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée des
+armées alliées.</h2>
+
+
+<p>Pendant cette terrible lutte, Paris avait l'aspect le plus morne et
+présentait les contrastes les plus affligeants. Sur la rive gauche et
+dans le centre, les rues étaient paisibles et remplies d'un monde plus
+curieux que tremblant; les nobles et les riches continuaient à
+s'enfuir par les barrières du midi; sur la rive droite, la plupart des
+rues étaient désertes et profondément tristes; mais les boulevards et
+les faubourgs étaient encombrés par la foule. Au boulevard des
+Italiens, on voyait quelques gens du beau monde, quelques hommes
+d'argent et de plaisir qui stationnaient indifférents ou s'enquéraient
+nonchalamment des nouvelles; sur le boulevard Saint-Martin, une
+multitude ardente s'entassait près du Château-d'Eau devant une
+éclaircie de maisons qui laissait voir la butte Chaumont et une partie
+de la bataille; dans les faubourgs, on voyait descendre des fiacres et
+des brancards portant des blessés, et monter de petits groupes de
+gardes nationaux, de gendarmes, de soldats de tous corps qui allaient
+à l'ennemi; aux barrières de la Villette, de Belleville, de <span class="pagenum">(p.257)</span>
+Ménilmontant, de Charonne; des ambulances avaient été ouvertes dans
+les plus humbles maisons, où des femmes et des enfants du peuple,
+tremblants et navrés, faisaient de la charpie et soignaient les
+victimes de la bataille. Il n'y avait plus de gouvernement: le roi
+Joseph s'était enfui; les deux préfets de la Seine et de police
+étaient aussi nuls qu'impuissants; les mairies, les ministères, les
+principales administrations étaient fermés et gardés par la garde
+nationale; les chefs de cette garde, et à leur tête le vieux maréchal
+Moncey, étaient aux barrières.</p>
+
+<p>A cinq heures, le canon, qui tonnait depuis six heures du matin, cessa
+de se faire entendre; un armistice venait d'être signé; les hauteurs
+se garnirent de masses noirâtres et s'illuminèrent de feux; nos
+héroïques soldats commencèrent leur retraite à travers les rues
+désertes, sombres, désespérés, exténués de faim et de fatigue, en
+murmurant des mots de trahison, en regardant avec colère ces palais,
+ces hôtels qui se fermaient devant eux, et ils ne trouvèrent des
+paroles de consolation, des mains amies, des yeux pleins de larmes que
+dans le faubourg Saint-Marceau, qu'ils traversèrent pour sortir par la
+barrière d'Italie.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, une capitulation fut signée par le maréchal Marmont,
+sur les sollicitations des banquiers et du haut commerce de Paris; le
+dernier article portait: «La ville de Paris est recommandée à la
+générosité des puissances alliées.» C'était là le dernier mot de
+l'épopée impériale! Paris, qui n'avait jamais été pris par la force
+des armes, allait payer nos entrées triomphales dans toutes les
+capitales de l'Europe! Et cependant cette capitulation fut accueillie
+presque partout avec satisfaction par la population, pleine d'anxiété
+et de terreur. Les deux préfets, le conseil municipal et les colonels
+des légions se rendirent au quartier des souverains alliés et
+obtinrent de l'empereur Alexandre que la garde et la police de la
+ville seraient laissées à la garde nationale. Enfin, dès le matin, <span class="pagenum">(p.258)</span>
+l'orgueil des Parisiens fut habilement caressé par une proclamation
+des vainqueurs, qui les exhortait ouvertement à se séparer de Napoléon
+en leur disant que «l'Europe en armes attendait d'eux la paix du
+monde, qu'elle ne cherchait en France qu'une autorité salutaire pour
+traiter avec elle de l'union de toutes les nations et de tous les
+gouvernements: hâtez vous donc, ajoutait-elle, de répondre à la
+confiance qu'elle met dans votre amour pour la patrie et dans votre
+sagesse.»</p>
+
+<p>Le 31 mars, vers midi, l'armée alliée, ayant à sa tête l'empereur de
+Russie et le roi de Prusse, entra dans Paris par la barrière et le
+faubourg Saint-Martin; elle suivit les boulevards et s'en alla camper
+dans les Champs-Élysées, l'esplanade des Invalides et le
+Champ-de-Mars. Elle était précédée dans sa marche par une trentaine de
+royalistes portant la cocarde blanche, agitant des drapeaux blancs,
+criant: Vivent les Bourbons! Vivent nos libérateurs! C'étaient les
+émigrés, qui, depuis le manifeste du duc de Brunswick, attendaient ce
+jour de victoire! Leurs cris ne trouvèrent pas d'échos dans le peuple,
+qui ne comprit rien à cette démonstration, tant les Bourbons
+semblaient, depuis vingt-cinq ans, étrangers à la nation; mais les
+femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie y répondirent en
+agitant des mouchoirs blancs, en criant: Vivent les alliés!
+Quelques-unes même vinrent se précipiter sous les pieds des monarques
+en leur jetant des bouquets; d'autres, qui avaient appartenu à la cour
+impériale, couraient les rues dans leurs voitures en essayant
+d'ameuter le peuple contre l'homme dont elles avaient reçu les
+bienfaits. Il y avait une foule si compacte pour voir entrer l'armée
+russe, que les vainqueurs craignirent un moment d'en être écrasés. On
+voyait sur les visages plus d'étonnement que d'indignation, plus de
+curiosité que de honte; chez quelques-uns même, chez les femmes
+surtout, il y avait le sentiment d'une délivrance. L'empereur de
+Russie alla demeurer dans l'hôtel de Talleyrand, rue <span class="pagenum">(p.259)</span>
+Saint-Florentin, ensuite à l'Élysée Bourbon. Le roi de Prusse alla
+demeurer dans l'hôtel d'Eugène Beauharnais, rue de Lille. Leurs troupes
+gardèrent une discipline parfaite: elles semblaient plus étonnées que les
+Parisiens eux-mêmes de se voir dans la capitale de la civilisation, et
+elles montrèrent une modération et une politesse qui allaient jusqu'au
+respect et à la crainte. Le soir même de l'entrée des alliés, la
+plupart des boutiques furent ouvertes; et, à l'honneur ou à la honte
+de cette grande ville, si prompte à espérer, si sûre d'elle-même, si
+confiante en ses ennemis, elle reprit sur-le-champ sa vie ordinaire,
+et l'ordre ne cessa pas d'y régner.</p>
+
+<p>Le lendemain, les représentants officiels de la ville, ce corps
+municipal nommé par l'empereur et qui avait eu pour lui tant
+d'adulations, donna le signal de la défection en déclarant qu'il
+renonçait à toute obéissance envers Napoléon, et il exprima le v&oelig;u
+que la monarchie fût rétablie en la personne de Louis XVIII.</p>
+
+<p>Cette déclaration, la démonstration des royalistes à l'entrée des
+alliés, les acclamations et les mouchoirs blancs des femmes, enfin
+l'attitude passive, silencieuse, insouciante de la population firent
+le succès des négociations ouvertes à l'hôtel de Talleyrand pour le
+rétablissement des Bourbons. Ainsi, la prise de la capitale amenait,
+comme on l'avait prévu, la chute du trône impérial; sa capitulation
+terminait la guerre de la révolution, et Paris donnait encore un
+gouvernement de son choix à la France. Il paraissait donc se venger de
+Napoléon, prendre une triste revanche du 18 brumaire et rentrer dans
+son privilége de faire les révolutions; mais ce n'était qu'une
+apparence: à cette époque et pendant les dix-huit mois qui vont la
+suivre, Paris a perdu son initiative et abdiqué sa puissance; il se
+résigne aux révolutions et ne les fait plus; il regarde passer tous
+les vainqueurs, tous les partis, tous les drapeaux; il laisse les
+dynasties venir et s'en aller; enfin, le Paris, qui avait renversé <span class="pagenum">
+(p.260)</span>
+le trône au 10 août par haine de l'étranger, se laisse deux fois, et en
+rougissant à peine, violer par la conquête européenne. Cette atonie de
+la capitale a pour cause la fatigue excessive produite par vingt-cinq
+années de guerres et de sacrifices, la décadence morale et le
+scepticisme engendrés par de trop fréquents bouleversements
+politiques, enfin par dessus tout l'affaissement de l'esprit public
+sous le despotisme impérial.</p>
+
+
+<a id="toc260" name="toc260"></a>
+<h2>§ XXIX.<br><br>
+
+Paris pendant la première restauration.</h2>
+
+
+<p><i>2 avril 1814</i>.--Le sénat, complice et souvent promoteur des tyrannies
+impériales, ayant proclamé la déchéance de l'empereur et la
+restauration des Bourbons, il se fait, à la suite de cet acte de
+lâcheté, un débordement de défections, de scandales, de perfidies de
+tout genre: on brise et l'on jette au coin des rues les bustes et les
+portraits de Napoléon; les royalistes s'attellent à la statue qui
+surmontait la colonne de 1805 et parviennent à la renverser; tous les
+journaux se répandent en imprécations contre le tyran; on chante à
+l'Opéra des couplets en l'honneur des souverains alliés<a id="footnotetag169"
+name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169">[169]</a>. Le peuple
+ne prit aucune part à ces démonstrations: il avait adoré Napoléon pour
+ses victoires, il continua de l'adorer pour ses malheurs; c'était le
+symbole de la patrie humiliée et vaincue. Il essaya même de résister à
+la contre-révolution en arrachant les cocardes blanches, en se faisant
+emprisonner pour ses cris de Vive l'empereur! en engageant des rixes
+isolées dans les cabarets avec les soldats étrangers.</p>
+
+<p><i>10 avril</i>.--Un autel a été dressé sur la place de la Révolution: <span class="pagenum">(p.261)</span>
+des prêtres russes y célèbrent une messe d'actions de grâces! L'empereur
+Alexandre y assiste avec un nombreux cortége, où ne craignent pas de
+se montrer des généraux français, même «des maréchaux en grand
+uniforme, qui se disputaient les approches du czar avec les Cosaques
+dont il était entouré<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170">[170]</a>.» La cavalerie des armées alliées occupe
+toute la place; l'infanterie est rangée sur les boulevards, depuis la
+Madeleine jusqu'à la Bastille; la garde nationale de Paris est appelée
+à cette humiliante cérémonie: elle occupe le côté méridional des
+boulevards.</p>
+
+<p><i>12 avril</i>.--Le comte d'Artois, frère de Louis XVIII, entre à Paris
+par le faubourg Saint-Martin et la rue Saint-Denis: il se dirige vers
+Notre-Dame, où il entend un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces, et de là
+arrive aux Tuileries: il est accueilli avec une grande faveur par la
+bourgeoisie. Son cortége se compose de généraux de l'Empire,
+d'officiers de garde nationale et d'une escouade de Cosaques. Le
+drapeau blanc est arboré sur les Tuileries.</p>
+
+<p><i>15 avril</i>. L'empereur d'Autriche arrive à Paris par le faubourg
+Saint-Antoine et les boulevards. L'empereur de Russie et le roi de
+Prusse vont au devant de lui, et tous trois entrent à cheval avec un
+nombreux cortége, un appareil et un déploiement de forces qui sentent
+la conquête et qui semblent étranges en face du gouvernement des
+Bourbons déjà établi. Les Parisiens voient avec froideur et défiance
+ce triomphe, qui leur semble une insulte: la joie de la délivrance
+était déjà passée, et l'on sentait dans toute son amertume
+l'humiliation de la conquête.</p>
+
+<p><i>3 juin</i>.--Louis XVIII entre à Paris par le faubourg et la rue
+Saint-Denis. La tournure disgracieuse de ce prince infirme, son
+costume suranné, son entourage de vieux serviteurs étonnent la <span class="pagenum">(p.262)</span>
+population, qui est habituée aux costumes brillants et aux élégants
+officiers de l'Empire. Une partie de l'ancienne garde impériale sert
+de cortége. L'accueil est brillant: les Bourbons, c'est la paix, et
+Paris ne veut que la paix. Paris, qui n'avait jamais aimé l'Empire,
+accepte les Bourbons, non pas avec enthousiasme, non pas avec
+résignation, mais avec espérance.</p>
+
+<p><i>30 mai</i>.--Paris a le malheur de donner son nom au traité par lequel
+la France rentre dans ses limites de 1792.</p>
+
+<p><i>4 juin</i>.--Louis XVIII octroie la Charte constitutionnelle dans une
+séance royale qui se tient dans la Chambre des Députés.</p>
+
+<p>De ces deux actes, le premier fut reçu avec tristesse, le deuxième
+avec plaisir, mais l'un et l'autre sans manifestation de douleur et
+d'allégresse; ils apportaient, si chèrement qu'ils eussent été
+achetés, la paix et la liberté, c'est-à-dire les deux biens après
+lesquels on soupirait depuis quinze ans, et dont les conséquences se
+faisaient déjà sentir par le retour du commerce, de la prospérité, de
+la confiance; d'ailleurs on s'attendait à la perte de nos conquêtes et
+l'on pouvait craindre que les vainqueurs ne fussent plus exigeants;
+quant aux institutions, aux garanties qu'apportait la Charte, elles
+paraissaient, après quinze ans de despotisme, tout à fait suffisantes.</p>
+
+<p>Mais les autres actes du gouvernement nouveau ne tardèrent pas à
+exciter le mécontentement, les murmures, les railleries des Parisiens:
+les maladroites prétentions des émigrés, la désorganisation de
+l'armée, la restauration des anciens corps de la maison du roi, avec
+leurs uniformes vieillis, les projets de monuments expiatoires en
+l'honneur des martyrs de la révolution, les réclamations du clergé,
+les processions de la Fête-Dieu, la loi qui ordonna d'observer le
+repos des dimanches et dont une police tracassière aggrava les
+prescriptions, tout cela blessa profondément une population qui <span class="pagenum">(p.263)</span>
+était toute voltairienne, imbue de préjugés antireligieux et qui n'avait
+gardé de son ardeur révolutionnaire qu'une vive répugnance pour ce
+qu'elle appelait encore les <i>aristocrates</i> et les <i>calottins</i>.</p>
+
+<p>Cependant, malgré les fautes du gouvernement royal, malgré les
+craintes que ses projets donnaient pour l'avenir, Paris ne désirait
+pas le renversement des Bourbons: il n'était pourtant pas royaliste,
+mais il était encore moins napoléonien; il n'y avait que dans les
+hautes classes et dans le peuple des faubourgs où l'on trouvât ces
+deux opinions ennemies poussées jusqu'au fanatisme. La nouvelle du
+retour de l'empereur et de sa marche à travers le Dauphiné et la
+Bourgogne excita donc dans la capitale une profonde stupéfaction, de
+grandes craintes et de faibles sympathies; mais en même temps elle ne
+souleva aucun enthousiasme pour les Bourbons: nul ne songea à les
+défendre contre l'usurpateur, et la masse de la population parut
+décidée à laisser faire encore une révolution sans y prendre part. Le
+gouvernement essaya vainement de réveiller le zèle de ses partisans:
+il ne put tirer les Parisiens de leur apathie et de leur insouciante
+neutralité. Ainsi, le 16 mars, le comte d'Artois passa en revue la
+garde nationale sur la place Vendôme, le boulevard Saint-Martin, la
+place Royale, dans le jardin du Luxembourg, et fit appel à sa
+fidélité; il fut accueilli par des cris nombreux de: Vive le roi! mais
+il y eut à peine quelques volontaires qui sortirent des rangs; et, aux
+manifestations tumultueuses de ces volontaires, le peuple ne répondit
+qu'en haussant les épaules et la bourgeoisie en rentrant dans ses
+maisons.</p>
+
+<p><i>20 mars</i>.--A minuit, Louis XVIII quitte les Tuileries, au milieu des
+larmes de ses serviteurs et de la garde nationale, mais sans qu'une
+tentative soit faite pour le retenir ou le défendre. «Nous pourrions,
+disait-il dans une proclamation, profiter des dispositions fidèles et
+patriotiques de l'immense majorité des habitants de Paris pour en
+disputer l'entrée aux rebelles... » Cela n'était point vrai. Paris <span class="pagenum">
+(p.264)</span>
+fut affligé et surtout inquiet du départ du roi; il vit revenir
+l'empereur sans plaisir et même avec crainte; mais il n'était
+nullement disposé à faire la guerre civile pour arrêter l'un, pour
+défendre l'autre: comme l'année précédente, il laissa faire.</p>
+
+
+<a id="toc264" name="toc264"></a>
+<h2>§ XXX.<br><br>
+
+Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée des fédérés.</h2>
+
+
+<p>A peine Louis XVIII était-il parti, qu'une foule d'officiers
+bonapartistes envahit le Carrousel, força les portes des Tuileries et
+arbora le drapeau tricolore. A part cette démonstration, la ville
+resta calme, triste, pleine d'anxiété: elle attendait. Des patrouilles
+de garde nationale sillonnaient les rues, et, malgré l'absence de tout
+gouvernement, il ne s'y commit aucun désordre.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, et par un brouillard épais, Napoléon entra par
+la barrière d'Italie, et ne voulant pas traverser dans toute sa
+largeur Paris, dont les dispositions lui étaient mal connues, il
+suivit les boulevards du midi, le pont de la Concorde et le quai des
+Tuileries. Il était escorté par sept à huit cents officiers
+appartenant à tous les corps, qui présentaient un désordre imposant en
+galopant autour de sa voiture; tous poussaient des cris de Vive
+l'empereur! jusqu'aux nues. Mais ces cris trouvaient peu d'écho: Paris
+était morne et sombre; ses rues semblaient désertes, ses boutiques et
+ses maisons étaient fermées. Quelques acclamations saluèrent Napoléon
+au passage; «mais elles n'offraient pas, dit un de ses compagnons, le
+caractère d'unanimité et de frénésie qui nous avaient accompagnés du
+golfe Juan aux portes de la capitale; l'accueil des Parisiens ne
+répondit pas à notre attente.» A son arrivée sur la place du
+Carrousel, l'empereur fut enlevé de sa voiture par la foule de ses <span class="pagenum">(p.265)</span>
+officiers et porté de bras en bras dans les Tuileries et jusque dans
+son cabinet, avec des transports d'enthousiasme qui tenaient du
+délire. Mais tout le reste de la ville resta muet et triste: des
+groupes de bonapartistes couraient les rues en criant: Vive
+l'empereur! en chantant des chansons napoléoniennes; mais à peine
+quelques portes s'ouvraient, quelques voix répondaient; une espèce de
+terreur planait sur la capitale, qui ne voyait dans cette révolution
+nouvelle que la reprise de la guerre; le retour de Napoléon était pour
+elle non pas un triomphe, mais une sorte de conquête qu'elle subissait
+de la part de l'armée et des provinces. Cet accueil des Parisiens fit
+une impression si profonde sur l'empereur, qu'il en éprouva un
+découragement réel, et que son génie s'en trouva paralysé. «Il
+semblait, dit Menneval, que la foi en sa fortune qui l'avait porté à
+former l'entreprise hardie de son retour de l'île d'Elbe l'eût
+abandonné à son entrée dans Paris<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171">[171]</a>.»</p>
+
+<p>Napoléon à Paris, c'était la guerre avec toute l'Europe: il fallut s'y
+préparer. La capitale sortit de son apathie; mais si elle ne montra
+pas sa mollesse de 1814, elle montra encore moins son ardeur de 1792.
+On fit des appels de volontaires: avec ceux des écoles, dix-huit
+compagnies de canonniers furent formées; ceux des faubourgs
+composèrent un corps de vingt-cinq mille fédérés. On mobilisa une
+grande partie de la garde nationale comme armée de réserve; on
+fortifia les hauteurs de Paris et les barrières, et on les arma de six
+cents bouches à feu; on créa dix grands ateliers d'armes, avec sept ou
+huit mille ouvriers de tout état qui donnaient trois mille fusils par
+jour, etc. Napoléon déploya plus de génie et d'activité qu'il n'avait
+fait à aucune époque; mais il ne parvint pas à jeter du <i>phlogistique</i>
+dans cette population usée, harassée, qui <i>n'en voulait plus</i>.
+D'ailleurs, une nouvelle crainte agitait la bourgeoisie, le petit <span class="pagenum">(p.266)</span>
+commerce, la propriété: l'appel des fédérés avait fait croire au
+retour des moyens révolutionnaires, à un jacobinisme impérial. Quand
+on vit sortir de ses bouges, de ses ordures, de sa misère cette
+population étrange, qui semblait inconnue à la ville depuis les
+journées de prairial, quand on la vit avec ses guenilles, ses piques
+et ses bonnets rouges, ses cris, ses chants, ses menaces, vociférant
+la <i>Marseillaise</i>, A bas les prêtres! Vive la nation! on se crut
+revenu à 93, on revit la guillotine et la terreur, on craignit le
+pillage, et la bourgeoisie, consternée, épouvantée, n'eut plus qu'une
+pensée: se débarrasser de l'empereur pour éviter ce qu'elle appelait
+«le règne de la canaille.»</p>
+
+<p>Napoléon, en appelant les fédérés des faubourgs, avait fait contrainte
+à sa nature et donné un gage au parti républicain, qui l'obsédait;
+mais ce n'était réellement pour lui qu'une vaine démonstration: il
+savait, à part sa répugnance pour les émotions populaires, qu'en
+faisant reprendre au peuple son rôle de 1792, il mettait contre lui
+tout ce qui formait alors l'opinion publique. L'informe tentative
+qu'il fit eut même pour effet de paralyser une partie de ses forces,
+déjà compromises par les attaques de la presse et les dispositions de
+la Chambre des représentants. Aussi, quand, à une grande revue des
+Tuileries, les fédérés lui demandèrent des armes en lui disant que,
+s'ils en avaient eu en 1814, «ils auraient imité cette brave garde
+nationale, réduite à prendre conseil d'elle-même et à courir sans
+direction au-devant du péril,» il en promit, mais avec un visage
+profondément triste, des paroles pleines d'une visible répugnance, et
+il n'en donna pas. «Il voulait, dit un de ses compagnons, conserver à
+la garde nationale une supériorité qu'elle aurait perdue si les
+fédérés eussent été armés; il craignait ensuite que les républicains,
+qu'il regardait toujours comme ses ennemis implacables, ne
+s'emparassent de l'esprit des fédérés... Prévention funeste, qui <span class="pagenum">
+(p.267)</span>
+lui fit placer sa force autre part que dans le peuple et lui ravit par
+conséquent son plus ferme soutien<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172">[172]</a>!»</p>
+
+
+<a id="toc267" name="toc267"></a>
+<h2>§ XXXI.<br><br>
+
+Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de
+Waterloo.--Capitulation du 3 juillet.</h2>
+
+
+<p>Le 3 juin se fit la fête dite du Champ-de-Mai, pour l'acceptation de
+l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. «Une foule
+prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le château des
+Tuileries jusqu'à l'École militaire, en suivant le jardin des
+Tuileries, l'avenue des Champs-Élysées et le pont d'Iéna. Cette
+multitude était incalculable, et les terrasses qui entouraient le
+Champ-de-Mars étaient aussi chargées de monde qu'à aucune des grandes
+fêtes de la révolution<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173">[173]</a>.»
+Là se trouvaient, outre la cour impériale,
+trente mille hommes de garde nationale, vingt mille députés des
+départements. La République et l'Empire n'avaient pas eu de cérémonie
+plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus émouvante.
+Les spectateurs étaient pleins d'un enivrement fiévreux et en même
+temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne défilaient
+pas comme à une vaine parade; ils saluaient César avant de mourir!
+Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de
+terrible et de navrant: c'était non de l'allégresse, mais de la
+fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant à Napoléon,
+jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspiré, et l'on
+chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammées,
+plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trône aux
+députations, aux bataillons, à la multitude qui passait devant lui <span class="pagenum">(p.268)</span>
+en jurant de vaincre ou de mourir! Hélas! ce qui manquait à tous, peuple,
+soldats, empereur, dans cette autre fête de la fédération, si
+différente de celle du 14 juillet, c'était la foi en eux-mêmes, la
+confiance dans l'avenir, l'espérance qui engendre le succès! Il y
+avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces
+drapeaux, cette musique guerrière, ces serments, ces cris
+d'enthousiasme; il y avait dans toutes les âmes une secrète
+inquiétude, l'appréhension de grands malheurs, la presque certitude
+d'une défaite: Waterloo semblait planer déjà sur le Champ-de-Mai!</p>
+
+<p>Paris, pendant les premières opérations de la campagne, fut plein de
+cette tristesse débilitante qui présage et amène les catastrophes. Le
+commerce ordinaire avait cessé; toutes les industries étaient
+employées pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient à
+travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications,
+qui s'achevaient malgré les pleurs des paysans dont on ruinait les
+propriétés. Les royalistes annonçaient d'avance des défaites; des
+complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on
+ne parlait partout que de trahisons; enfin, la représentation
+nationale, où l'esprit public aurait dû se retremper, n'inspirait
+aucune confiance.</p>
+
+<p>Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand désastre commença à
+circuler: l'empereur l'avait apportée lui-même; il était descendu à
+l'Élysée pendant la nuit; l'ennemi avait déjà franchi la frontière et
+marchait sur Paris. La consternation fut extrême; on ne s'abordait
+qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, même des imprécations
+contre Napoléon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son armée.
+Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'était l'avis presque
+unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet
+homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se réconcilier ainsi
+avec l'Europe; c'était aussi l'avis de la Chambre des <span class="pagenum">(p.269)</span>
+représentants. Mais le peuple, qui s'inquiétait peu de liberté et de
+constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion
+étrangère, accourut à l'Élysée avec des cris de fureur; demandant des
+armes, voulant marcher à l'ennemi. L'empereur refusa de se confier à cet
+enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cédant à
+la réprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une
+tristesse qui n'était peut-être pas exempte de remords, cette
+contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis «il se déroba aux
+acclamations d'une foule immense qui se succédait durant tout le jour
+dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner,
+et, saluant de la main les fédérés qui lui offraient à grands cris
+leurs bras pour sa défense,» il se retira à la Malmaison. On sait
+qu'il en sortit quatre jours après pour aller mourir à Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>Le 28 juin, l'armée, vaincue à Waterloo et forte encore de cent mille
+hommes, arriva sous les murs de Paris; elle était suivie par les
+armées prussienne et anglaise. On s'attendit à une bataille, et l'on
+se hâta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les
+hauteurs de Belleville étaient couronnées d'ouvrages continus, qui
+s'appuyaient à la forteresse de Vincennes et à Bercy d'une part,
+d'autre part à Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de
+canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt
+compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq à six
+mille canonniers, qui servaient près de mille pièces, défendaient les
+hauteurs.</p>
+
+<p>Tout se disposait à une bataille décisive, et des escarmouches étaient
+déjà commencées; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces
+apprêts avec une terreur pleine de désespoir: croyant, comme l'ennemi
+ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'à
+Napoléon, et celui-ci ayant disparu de la scène politique, elle
+s'épouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une défaite, <span class="pagenum">(p.270)</span>
+l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une
+victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'était là
+l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombée dans le plus
+profond découragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de
+toutes les autorités, généraux, ministres, qui ne voyaient d'autre
+issue à cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons.
+Mais ce n'était pas l'opinion de l'armée, qui demandait la bataille
+avec des cris de rage, des fédérés animés des mêmes passions qu'elle,
+du peuple des faubourgs, qui courait aux barrières en criant: Vive
+Napoléon! Point de Bourbons! Vive la liberté! A bas les traîtres!
+Paris offrait alors le spectacle le plus désolant: il semblait que
+cette reine de la civilisation fût prête à s'abîmer dans l'anarchie,
+l'impuissance, le désespoir, sous les fureurs des partis qui la
+divisaient, sous les coups des étrangers qui l'entouraient pleins de
+menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrités, défiants
+ou désolés; tous les magasins, tous les ateliers étaient fermés; les
+citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prêts à
+s'entr'égorger: Lâches, traîtres, disaient les ouvriers aux bourgeois;
+jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains
+quartiers avaient été abandonnés par les riches; tout refluait au
+centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois
+venus des environs et campant là avec leurs familles et leurs
+bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues,
+comme dans l'intérieur des maisons, que le mot terrible, fatal de
+<i>trahison</i>, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'ébêtement
+dans toutes les âmes. Dans cette situation, Fouché, président du
+gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'armée, qui tous deux
+étaient en correspondance secrète avec Louis XVIII, s'entendirent pour
+en finir par une capitulation qui fut, de leur part, à la fois un coup
+de désespoir et un acte de trahison.</p>
+
+<p>Une première demande d'armistice fut faite; Blucher y répondit <span class="pagenum">(p.271)</span>
+ainsi: «Nous voulons entrer dans Paris pour protéger les honnêtes gens
+contre le pillage dont ils sont menacés par la canaille. Un armistice
+satisfaisant ne peut être conclu que dans Paris!» Wellington se montra
+moins arrogant; et alors fut signée la triste convention du 3 juillet
+1815, dont les principaux articles étaient:</p>
+
+<p>2.--L'armée française se mettra en marche demain pour prendre position
+derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours.</p>
+
+<p>9.--Le service de Paris continuera d'être fait par la garde nationale
+et la gendarmerie municipale.</p>
+
+<p>11.--Les propriétés publiques, à l'exception de celles qui ont rapport
+à la guerre, seront également respectées. Les habitants, et en général
+tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de
+leurs droits et libertés sans être recherchés, soit en raison des
+emplois qu'ils occupent ou ont occupés, ou de leur conduite ou
+opinions politiques.</p>
+
+<p>Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'armée aux
+étrangers, leur livrait la France, qu'ils allaient rançonner,
+dépouiller, mutiler, fut reçue par la masse de la population sans
+murmures et même avec une sorte de satisfaction: au milieu de la
+dissolvante anarchie où l'on vivait, c'était une fin. Les royalistes,
+les classes élevées, les deux Chambres en témoignèrent leur joie: pour
+eux c'était une délivrance. Quant au peuple, quant à l'armée, ils
+l'apprirent en frémissant de colère: Aux armes! A bas les traîtres! La
+bataille! entendait-on dans le camp français, aux barrières gardées
+par les fédérés, dans les faubourgs pleins d'une foule indignée.
+L'alarme se répandit dans Paris: on crut que l'armée et les fédérés
+allaient se réunir pour s'emparer de la ville; fusiller les traîtres
+et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale
+fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des
+faubourgs et des barrières et coupa les communications du peuple <span class="pagenum">
+(p.272)</span>
+avec l'armée. Alors celle-ci, après une violente émeute, se décida à se
+mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprécations
+contre les traîtres qui livraient la France à ses ennemis.</p>
+
+
+<a id="toc272" name="toc272"></a>
+<h2>§ XXXII.<br><br>
+
+Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prospérité
+honteuse de la ville.</h2>
+
+
+<p>Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux
+étrangers. Les Prussiens entrèrent par les barrières de Grenelle et de
+l'École militaire, traversèrent le Champ-de-Mars et le pont d'Iéna en
+ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparèrent des
+quais, de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant
+que les Anglais entraient par la barrière de l'Étoile et s'emparaient
+des Champs-Élysées. Toutes les places, les ponts, les jardins publics
+furent occupés militairement avec de l'artillerie: il y avait des
+postes à tous les édifices, des sentinelles à tous les coins de rue,
+des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans
+les cours des palais. Les vainqueurs affectèrent dans leur marche la
+colère et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation
+pour livrer la ville à une soldatesque furieuse. Des cris de vivent
+les Bourbons! vivent nos alliés! se firent entendre sur leur passage:
+ils n'y répondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des
+Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara
+du palais législatif et en ferma les portes à la représentation
+nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la
+révolution! L'étranger, la figure irritée et l'insulte à la bouche,
+gardait nos places et nos monuments, la mèche sur ses canons; des
+groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des <span class="pagenum">(p.273)</span>
+drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confiné dans ses
+faubourgs, demandait encore à se battre et criait à la trahison; la
+garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec
+une patience, un dévouement, une modération respectés même des
+vainqueurs; enfin, les murs étaient placardés de proclamations
+royalistes, des derniers décrets des représentants, des ordres des
+généraux alliés.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8
+juillet), escorté de gardes du corps et volontaires royaux. La garde
+nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de
+nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour
+échapper à l'humiliation de la conquête, et la bourgeoisie
+s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII
+parût un événement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin
+des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames,
+bourgeoises, ouvrières (les femmes eurent une grande influence sur
+l'opinion publique à cette époque), ivres de joie de la chute du
+tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent
+des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats
+étrangers, en chantant <i>Vive Henri IV</i>, en insultant le parti vaincu,
+en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les
+cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le
+roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout
+cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient
+devant le château; devant les Anglais, dont les feux de bivouac
+éclairaient les Champs-Élysées. Ces démonstrations de joie si
+étranges, triste témoignage de l'animation des partis devant
+l'invasion étrangère, durèrent plusieurs jours.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos alliés minèrent le pont d'Iéna pour le faire
+sauter; ils pillèrent le musée du Louvre, les bibliothèques, les <span class="pagenum">(p.274)</span>
+palais royaux, «pour donner, disait Wellington, une leçon de morale au
+peuple français;» ils saccagèrent les magasins publics et les
+arsenaux; ils rançonnèrent la ville à dix millions, payables en
+quarante-huit heures; ils tyrannisèrent les habitants chez lesquels
+ils étaient logés; ils mirent la garde nationale sous le commandement
+d'un de leurs généraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces
+outrages, mais il était impuissant à les empêcher; quant à la
+population elle était indignée de ces violences faites au mépris même
+de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans
+plusieurs maisons, les Prussiens allèrent se loger, non dans les
+casernes où ils pouvaient craindre d'être enveloppés, mais dans des
+camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places
+publiques. Alors les vexations, les humiliations cessèrent peu à peu;
+les vainqueurs s'humanisèrent au contact des vaincus; ils se
+déridèrent devant les séductions de cette Capoue, qui commençait à
+reprendre ses habits de fête; et lorsqu'ils évacuèrent Paris, après le
+traité du 20 novembre, ils étaient conquis eux-mêmes par les
+agréments, l'insouciance, la politesse, la gaieté de ses habitants,
+qui en vinrent même à se moquer d'eux ouvertement, en plein théâtre,
+dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures.</p>
+
+<p>Durant cette période de l'occupation, Paris présenta un spectacle
+nouveau, étrange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient
+les milliards de notre rançon, pendant que nos provinces étaient
+dévastées, dépouillées, écrasées par douze cent mille étrangers,
+pendant qu'on ouvrait de trois brèches la frontière de Louis XIV,
+pendant qu'on licenciait notre armée de la Loire, que nos soldats
+étaient proscrits, nos drapeaux humiliés, nos vingt-cinq années de
+gloire et de liberté insultées, Paris était tranquille, respecté,
+brillant, plein de plaisirs et de fêtes: la Babylone moderne, se
+réjouissant de la présence des vainqueurs, s'étourdissait, comme <span class="pagenum">(p.275)</span>
+les prostituées de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les
+malheurs de la France et étalait toutes ses séductions pour faire
+d'ignobles gains. Les théâtres, les cafés, les maisons de jeu et de
+débauche étaient continuellement remplis et décuplaient leurs
+recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de réunion
+regorgeaient d'officiers étrangers, qui y jetaient l'or à pleines
+mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'étoffes ne
+suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus
+de six cents princes ou grands seigneurs étrangers demeurant à Paris;
+deux mille familles anglaises y étaient accourues; tous les généraux
+alliés, après avoir pillé les départements, venaient y dépenser le
+produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin
+dépensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six
+semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son séjour, et
+s'en retourna ruiné, avec ses terres engagées ou vendues. Il se fit
+alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au
+Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, où
+la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme.</p>
+
+<p>Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commençait à se
+manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis à la
+demi-solde et traqués par la police, conspiraient dans les cafés
+obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi imposé, disaient-ils,
+par l'étranger; hors des barrières, dans les cabarets, les ouvriers,
+par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte
+de l'<i>autre</i>, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les
+déclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre
+introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent
+réveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme
+mercantile, leur faire peur de l'ancien régime. L'exécution du jeune
+Labédoyère excita donc dans Paris une profonde pitié, l'évasion de <span class="pagenum">(p.276)</span>
+Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procès
+et la mort du maréchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, où de
+malheureux ouvriers furent seuls impliqués, inspira au peuple de
+sourdes colères contre les Bourbons qui relevaient l'échafaud
+politique. A part ces victimes, à part quelques condamnations
+correctionnelles, quelques tyrannies de bas étage, Paris se ressentit
+peu de la réaction royaliste, de la <i>terreur blanche</i> de 1815, et la
+cour prévôtale de la Seine fit à peine parler d'elle. D'ailleurs on
+ménageait la capitale à cause de sa bourgeoisie toute dévouée aux
+Bourbons, à cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimitié,
+surtout à cette époque, où une disette, causée par la désastreuse
+récolte de 1816, vint s'ajouter à tous les malheurs de la France. Le
+pain valut alors à Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il
+aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui
+dépensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les
+plus tristes jours de la révolution, on faisait queue aux portes des
+boulangers, et l'on fut obligé de rationner la population; les mairies
+et les bureaux de bienfaisance étaient assiégés par une foule de
+malheureux livrés aux angoisses de la faim; enfin, les rues étaient
+pleines de paysans que la misère avait chassés de la Champagne et de
+la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris.</p>
+
+
+<a id="toc278" name="toc278"></a>
+<h2>§ XXXIII.<br><br>
+
+Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de
+1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc.</h2>
+
+
+<p>La prospérité reprit les années suivantes, surtout quand notre
+territoire eut été délivré de l'occupation européenne: les étrangers
+continuaient à venir à Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de
+s'accroître; de grandes manufactures, de nouvelles industries <span class="pagenum">(p.277)</span>
+s'établissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette
+prospérité reçut une première atteinte à la mort du duc de Berry (13
+février 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de
+vives alarmes: on prévoyait que la réaction royaliste allait profiter
+du crime d'un individu pour mettre en cause la révolution. Or, cinq
+années de liberté de la presse avaient ranimé l'amour des institutions
+libérales et le désir de conserver les conquêtes politiques de 1789.
+Déjà, la bourgeoisie avait, en 1817, manifesté son opinion en envoyant
+à la Chambre cinq députés libéraux; elle s'alarma donc des tentatives
+faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien
+régime, et elle suivit avec anxiété les débats relatifs à la loi qui
+devait restreindre le droit électoral à douze ou quinze mille
+propriétaires. A cette époque, la tribune, longtemps négligée et
+méprisée, était redevenue populaire. La foule encombrait les abords du
+Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la
+Charte! les députés qui défendaient les libertés publiques, et cette
+foule n'était pas composée du peuple qui restait en dehors des
+questions débattues, mais de la jeunesse des écoles et du commerce, de
+la jeune bourgeoisie, fille de la révolution, qui témoignait une
+grande ardeur pour conserver ses principes à la France. Il s'en suivit
+des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un étudiant,
+nommé Lallemand, fut tué d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme
+était le premier qu'on eût versé dans les rues depuis les journées
+révolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse
+de Paris conduisit la victime au cimetière du Père Lachaise avec un
+aspect menaçant, et la souscription ouverte pour lui élever un
+monument fut remplie en moins d'une semaine.</p>
+
+<p>Les jours suivants, les troubles continuèrent, et, la force armée
+ayant chassé la foule des abords de la Chambre, une colonne de <span class="pagenum">
+(p.278)</span>
+quatre à cinq mille jeunes gens sans armes, guidée par quelques officiers
+bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte!
+produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures,
+Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens
+parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix à douze mille
+ouvriers ignorants, irrésolus, qui, ne comprenant rien à cette vaine
+promenade, demandèrent à marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens
+s'arrêtèrent alarmés; un orage survint, et la nuit dissipa ce
+rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile.</p>
+
+<p>L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour
+théâtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis.
+«Prenez garde, dit le député Lafitte aux ministres, l'émotion gagne
+les classes populaires.» Mais après une semaine de désordres sans
+portée comme sans résultat, après que le gouvernement eut déployé des
+forces considérables, le tumulte s'apaisa de lui-même, comme si la
+population n'eût voulu que tâter ses forces et goûter de nouveau à la
+vie des révolutions.</p>
+
+<p>A la suite de ces troubles, des sociétés secrètes se formèrent, qui
+cherchèrent à renverser les Bourbons par des conspirations. Le
+<i>carbonarisme</i> trouva des adeptes dans les officiers à demi-solde, les
+sous-officiers de l'armée, les avocats, les jeunes gens des écoles et
+du haut commerce; mais ses complots, si péniblement ourdis, si
+facilement déjoués, n'aboutirent qu'à des condamnations, qu'à des
+proscriptions, qu'à des supplices. La mort tragique des quatre
+sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pénible sensation. Ce
+furent d'ailleurs les dernières victimes de l'échafaud politique: du
+jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se
+dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des
+complots.</p>
+
+<p>La défaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <span class="pagenum">(p.279)</span>
+qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de
+la mort de Napoléon; le premier de ces événements fut célébré par les
+fêtes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second
+fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le
+gouvernement sembla marcher ouvertement au rétablissement de l'ancien
+régime, et, croyant restaurer la royauté par la religion, il donna
+plus de pouvoir au clergé. Des missions furent faites dans toute la
+France, missions dirigées principalement contre les idées de la
+révolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prédications dans la
+ville même de 1789. Elles excitèrent, dans la bourgeoisie comme dans
+le peuple, une aveugle colère: la foule envahit les églises et
+interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des
+moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la
+force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines églises,
+surtout celle des Petits-Pères, furent le théâtre de troubles qui ne
+cessèrent qu'avec les missions.</p>
+
+<p>La bourgeoisie parisienne avait conservé ses idées voltairiennes, ses
+préjugés philosophiques, son incrédulité révolutionnaire. Elle faisait
+sa lecture ordinaire des écrits irréligieux du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, des
+romans obscènes de Pigault-Lebrun, des chansons napoléoniennes de
+Béranger, enfin et surtout d'un journal très-influent, le
+<i>Constitutionnel</i>, écrit par les derniers disciples de Voltaire, et
+qui poussait la haine du prêtre jusqu'au ridicule. L'immixtion du
+clergé dans les affaires de l'État jeta donc à Paris un grand
+discrédit sur le gouvernement. L'opposition, qui avait été jusqu'alors
+inspirée ou dirigée par la banque et le haut commerce, gagna les
+boutiques royalistes, les quartiers qui se pavoisaient de blanc à
+chaque fête monarchique, et elle éclata surtout avec les apprêts de la
+guerre d'Espagne, guerre qui semblait une croisade contre la
+révolution. La bourgeoisie avait récemment envoyé à la Chambre dix
+députés libéraux sur douze élus; elle suivit avec ardeur les <span class="pagenum">
+(p.280)</span>
+débats législatifs, et un marchand du quartier Saint-Denis se chargea
+d'exprimer hautement son opinion. La majorité de la Chambre des
+députés ayant prononcé l'expulsion de Manuel, l'orateur le plus hardi
+de l'opposition, le poste de garde nationale qui se trouvait au
+Palais-Bourbon fut appelé pour <i>empoigner</i> le proscrit, qui refusait
+de sortir: le sergent qui commandait ce poste, nommé Mercier, entra
+dans la salle, reçut l'ordre du président et répondit par un refus.
+Cette action excita un enthousiasme étrange: des brochures, des
+portraits, des chansons la célébrèrent; une souscription nationale
+décerna au sergent un fusil d'honneur.</p>
+
+<p>L'opposition de Paris continua pendant la guerre d'Espagne: dans cette
+ville, où la gloire des armes est si populaire, on se moqua des
+difficultés de cette campagne, de la prise même du Trocadéro; et,
+quand la garde royale revint à Paris, quand on la fit passer, par une
+imitation des triomphes de l'Empire, sous l'Arc de l'Étoile, qu'on
+avait ébauché en toiles et en planches, la foule injuste n'assista à
+cette entrée qu'avec indifférence.</p>
+
+<p>L'année suivante, Louis XVIII mourut.</p>
+
+
+<a id="toc280" name="toc280"></a>
+<h2>§ XXXIV.<br><br>
+
+Embellissements de Paris sous la Restauration.</h2>
+
+
+<p>Pendant les malheurs de l'occupation étrangère, Paris, quoique
+jouissant d'une prospérité commerciale qu'elle n'avait pas connue
+depuis quinze ans, avait vu interrompre ses grands travaux
+d'embellissement et d'assainissement; à dater de 1819, et sous
+l'administration éclairée et vigilante du préfet Chabrol, ces travaux
+recommencent, et, à part les lacunes causées par les révolutions de
+1830 et de 1848, ils n'ont plus cessé et ont fait subir à la ville de
+saint Louis et de Louis XIII une complète transformation. Napoléon <span class="pagenum">(p.281)</span>
+n'avait songé à embellir Paris qu'à la façon des anciens rois,
+c'est-à-dire en élevant des monuments plus fastueux qu'utiles, et, à
+part la construction des quais et des marchés, il n'avait presque rien
+fait pour donner de l'air, du soleil, de la vie à ce vieux Paris si
+noir, si fétide, si misérable; il n'avait rien fait pour sa viabilité,
+pour sa propreté, pour sa salubrité. A partir de l'administration de
+M. de Chabrol, les améliorations de Paris sont appropriées aux m&oelig;urs
+nouvelles, au commerce et à l'industrie parisienne, qui deviennent
+immenses, enfin à la population qui augmente tous les jours. Le grand
+plan d'alignement et d'éclaircissement, conçu sous Louis XVI, est
+repris avec ardeur<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174">[174]</a>,
+et, de 1820 à 1830, on ouvre soixante-cinq rues
+et quatre places nouvelles, on élargit vingt-quatre rues, places ou
+boulevards, on bâtit les ponts des <i>Invalides</i>, de l'<i>Archevêché</i>,
+d'<i>Arcole</i>, on termine le <i>canal Saint-Martin</i>, on achève les marchés
+commencés sous l'Empire, l'entrepôt des vins, les greniers de réserve;
+on améliore les halles et l'on y bâtit les marchés au beurre et au
+poisson, on renouvelle une partie du pavé, on introduit l'éclairage au
+gaz, on établit le service des voitures-omnibus, on commence
+l'amélioration si importante, si nécessaire, si longtemps demandée des
+<i>trottoirs</i>. Ces travaux d'utilité n'empêchent pas les travaux de
+luxe, mais ceux-ci ont un caractère tout monarchique ou tout
+religieux: ainsi, on relève les statues de Henri IV sur le Pont-Neuf,
+de Louis XIII à la place Royale, de Louis XIV à la place des
+Victoires; on remplace d'anciennes chapelles de couvents, devenues
+succursales sous le Consulat, par des édifices plus convenables; et
+ainsi sont bâties les églises <i>Saint-Denis-du-Saint-Sacrement</i>,
+<i>Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle</i>, <i>Notre-Dame-de-Lorette</i>, <span class="pagenum">
+(p.282)</span>
+<i>Saint-Vincent-de-Paul</i>, etc. On restaure et on embellit presque
+toutes les autres églises, qui s'enrichissent d'objets d'art
+principalement enlevés au Musée des monuments français, lequel se
+trouve dispersé. On construit aussi la <i>chapelle expiatoire de la rue
+d'Anjou</i>, le <i>séminaire Saint-Sulpice</i>, l'<i>hospice d'Enghien</i>,
+l'<i>infirmerie Marie-Thérèse</i>, etc. On ajoute quelques pierres à la
+Madeleine et à Sainte-Geneviève, rendues au culte catholique, à l'Arc
+de l'Étoile, au palais d'Orsay. Enfin, on doit à l'industrie
+particulière deux mille maisons nouvelles, dont quelques-unes sont des
+palais, les théâtres des <i>Nouveautés</i>, du <i>Gymnase-Dramatique</i>,
+<i>Ventadour</i>, la reconstruction de l'<i>Ambigu-Comique</i> et du
+<i>Cirque-Olympique</i>, les passages couverts de <i>Choiseul</i>, <i>Véro-Dodat</i>,
+<i>Vivienne</i>, <i>Colbert</i>, etc.</p>
+
+
+
+<a id="toc282" name="toc282"></a>
+<h2>§ XXXV.<br><br>
+
+Paris pendant le règne de Charles X.</h2>
+
+
+<p>L'opposition de la bourgeoisie parisienne n'était pas dirigée contre
+la dynastie des Bourbons, mais contre la marche de leur gouvernement,
+et avec son aveuglement ordinaire elle se proposait, non de renverser,
+mais d'avertir. C'est ainsi que le grand orateur de l'opposition, le
+général Foy, étant mort (28 nov. 1825), des funérailles pompeuses lui
+furent faites, où assistèrent deux cent mille citoyens de toute
+profession, dans l'ordre le plus parfait, avec une discipline qui
+était un grave enseignement. Toute la ville était en deuil, les
+boutiques fermées, les ouvriers hors de leurs ateliers, la tête
+découverte devant le passage du cortége. Jamais Paris n'avait rendu
+spontanément de tels honneurs à un citoyen: sur toute la cérémonie
+planait le souvenir des funérailles de Mirabeau.</p>
+
+<p>Le parti royaliste répondit à cette pompe si menaçante par la
+célébration du jubilé, où l'on vit dans quatre processions immenses
+le clergé parcourir les rues avec ses croix voilées, en chantant <span class="pagenum">(p.283)</span>
+les psaumes de la pénitence, et suivi de toutes les autorités, des
+personnages de la cour, des femmes de haut rang, du roi lui-même avec
+toute sa famille. Une messe expiatoire, célébrée sur la place où était
+mort Louis XVI, exprima la pensée de ces cérémonies et en fit ainsi
+maladroitement un outrage et un défi.</p>
+
+<p>«Tout prit alors un aspect ecclésiastique, dit un écrivain royaliste,
+jusqu'à la musique, la déclamation, les arts, et les églises devinrent
+elles-mêmes des spectacles.» Aussi la bourgeoisie parisienne se
+mit-elle à lutter contre les <i>ultras</i>, contre les jésuites, avec
+l'ardeur la plus passionnée: tribune, journaux, brochures,
+souscriptions, associations ne laissaient pas de relâche au
+gouvernement, ne lui passaient pas la moindre faute, attaquaient ou
+calomniaient toutes ses intentions, toutes ses actions. Ainsi, le
+ministère ayant été forcé de retirer (1827) devant l'opposition de la
+Chambre des pairs une loi qui comprimait la presse, Paris fut
+illuminé, on alluma des feux de joie, on cria: Vive la Chambre des
+pairs! enfin, il y eut pendant trois jours une manifestation
+d'allégresse qui semblait déjà présager une révolution.</p>
+
+<p>A la suite de cet incident, Charles X, qui ne recevait plus qu'un
+accueil silencieux des Parisiens, voulut ranimer leur affection en
+passant une grande revue de la garde nationale au Champ-de-Mars (12
+avril): il fut reçu par les cris de: A bas les ministres! les
+princesses furent même accueillies par des paroles outrageantes;
+enfin, quand les légions, en s'en retournant, passèrent devant le
+ministère des finances, les cris redoublèrent et furent accompagnés
+d'insultes et de menaces. Charles X licencia la garde nationale de
+Paris.</p>
+
+<p>Au mois de novembre suivant, les Chambres ayant été dissoutes, de
+nouvelles élections se firent, et elles amenèrent à Paris la
+nomination, de douze députés libéraux, qui réunirent presque <span class="pagenum">(p.284)</span>
+l'unanimité des suffrages<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175">[175]</a>. Quand ce résultat fut connu (19
+novembre), quelques maisons illuminèrent; des groupes nombreux
+parcoururent les rues populeuses avec le cri de Vive la Charte!
+invitant les citoyens à illuminer; ils se grossirent de gamins et de
+vagabonds, qui, dans la rue Saint-Denis, cassèrent les vitres des
+maisons restées obscures. Un détachement de gendarmerie fut envoyé
+pour mettre fin au désordre; il fut accueilli par des pierres: il y
+avait dans une partie de la population un désir de bruit et de
+tumulte, un sentiment brutal d'hostilité contre le pouvoir, qui la
+poussait à l'émeute. A la fin, les émeutiers firent des barricades
+dans la rue Saint-Denis: des troupes furent envoyées pour les
+détruire, et, après quelque hésitation, elles dispersèrent la foule
+par des charges multipliées et quelques feux de peloton. Il y avait
+trente-deux ans que la fusillade ne s'était fait entendre dans les
+rues de Paris: cette répression de l'émeute produisit donc une vive
+sensation de colère, mais qui passa rapidement. Il semblait que le
+peuple n'eût voulu que s'essayer au tumulte des rues; néanmoins, la
+partie la plus belliqueuse de la population, celle qui était
+principalement composée de bonapartistes et de républicains, commença
+à songer à renverser le gouvernement par une insurrection.</p>
+
+<p>La cour parut comprendre la portée des élections qui venaient de se
+faire et des troubles qui les avaient suivies: un ministère dévoué à
+la constitution fut nommé. La bourgeoisie parisienne accueillit ce
+ministère avec une joie pleine de confiance. Aussi, les dix-huit mois
+du ministère Martignac sont-ils l'époque la plus brillante de la
+Restauration et l'une des plus heureuses de l'histoire de Paris.
+L'industrie et le commerce étaient florissants; chaque jour voyait se
+bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle <span class="pagenum">(p.285)</span>
+manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe; les théâtres et les lieux
+de plaisir étaient continuellement pleins; les lettres et les arts étaient
+cultivés avec une ardeur poussée jusqu'au fanatisme; la jeunesse
+courait tantôt aux leçons éloquentes de MM. Guizot, Villemain et
+Cousin, tantôt aux drames grotesques et aux vers rocailleux de l'école
+romantique; dans toutes les classes éclairées de la population, il y
+avait émulation, désir de mieux, amour de progrès, confiance dans
+l'avenir. Quant au peuple, son bien-être avait augmenté, par le fait
+seul de la paix, de la prospérité générale, du bon marché des denrées,
+de l'augmentation des salaires. Sur 816,000 habitants (1829), le
+nombre des indigents n'était que de 62,000, c'est-à-dire du douzième
+de la population, tandis que, sous l'Empire, il était du huitième. La
+fièvre de la concurrence n'avait pas encore amené dans l'industrie des
+désastres fréquents; les machines, peu nombreuses, n'avaient pas
+encore avili la main-d'&oelig;uvre; de plus, il y avait encore dans les
+classes ouvrières un reste de ces m&oelig;urs humbles, modestes, résignées,
+auxquelles l'ancien régime les avait habituées, et qui s'étaient
+conservées même sous la République et l'Empire; il y avait encore chez
+elles le contentement du peu, l'ignorance des plaisirs coûteux, ou
+bien, l'habitude des privations et de la misère. Enfin, si des
+théories nouvelles sur l'organisation de l'industrie, les salaires, le
+crédit, commençaient à paraître dans les écrits de l'école
+saint-simonienne, elles n'avaient pas encore pénétré dans le peuple.
+Son ignorance était toujours la même; il était resté en politique à
+l'adoration pour le grand homme, à l'aversion stupide pour les
+Bourbons, les nobles et les prêtres, à l'envie de se venger de 1815.
+Dans les ateliers, on ne cessait de rappeler la gloire et la grandeur
+de l'Empire; toutes les traditions en étaient vivantes; c'était, pour
+les classes populaires, l'âge d'or. Mais, si l'on y murmurait la
+<i>Marseillaise</i>, si l'on y chantait à pleine voix Béranger, si l'on <span class="pagenum">(p.286)</span>
+s'y moquait des jésuites, il n'y avait, excepté chez quelques membres
+des sociétés secrètes, chez quelques anciens soldats impériaux, aucun
+projet marqué de bouleversement.</p>
+
+<p>Cependant la royauté eut bientôt regret de sa marche
+constitutionnelle, et elle prit (8 août 1829) un ministère composé
+d'hommes qui semblaient désignés pour faire la contre-révolution. La
+majorité de la Chambre des députés déclara au roi que ce ministère
+était menaçant pour les libertés publiques. La Chambre fut dissoute,
+et l'on se prépara à de nouvelles élections. Paris, que la chute du
+ministère Martignac avait consterné, montra, dans la lutte engagée
+entre le monarque et la nation, la plus vive ardeur: ses journaux, ses
+correspondances, ses comités électoraux mirent le feu aux
+départements; ses citoyens les plus influents se placèrent à la tête
+de la résistance; enfin, il envoya à la Chambre douze députés
+libéraux<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176">[176]</a>.
+Tout cela n'éclaira pas la royauté: l'agitation,
+pensait-elle, n'était que dans les classes électorales; elle croyait
+n'avoir affaire qu'à des ambitieux ou à des journalistes; elle
+s'imaginait même avoir le peuple de Paris pour elle. «Charbonnier doit
+être maître chez lui,» avaient dit un jour les forts de la Halle à
+Charles X, et sur ce mot, dont elle fit grand bruit, la cour crut que
+les classes ouvrières n'avaient nul souci des institutions libérales
+et verraient avec plaisir <i>mâter</i> la bourgeoisie. Quant à celle-ci, sa
+défaite au 13 vendémiaire, sa soumission au despotisme impérial, sa
+facilité à subir les deux invasions étrangères, l'avaient fait
+descendre depuis longtemps de sa renommée de 1789, et le parti de
+l'ancien régime croyait que, poltronne autant que bavarde, elle était
+incapable non-seulement de tenter une révolution, mais de faire <span class="pagenum">
+(p.287)</span>
+une sérieuse résistance. Ce fut donc dans la pensée qu'elles seraient
+acceptées ou subies sans contestation que Charles X rendit les
+fameuses ordonnances qui supprimaient la Charte de 1814 en annulant
+les élections, abolissant la liberté de la presse, etc.</p>
+
+
+
+
+<a id="toc287" name="toc287"></a>
+<h2>§ XXXVI.<br><br>
+
+Journées de Juillet.</h2>
+
+
+<p>Ces ordonnances parurent le 27 juillet. Les hommes de l'opposition
+furent consternés et cherchèrent par quelles voies légales ils
+pourraient y résister; mais le peuple, jusqu'alors indifférent à la
+lutte, descendit dans les rues et commença à chercher, à prévoir une
+révolution. Des rassemblements se formèrent, inquiets, menaçants,
+tumultueux, qui s'interrogeaient, se tâtaient, s'excitaient à la
+résistance; les boutiques se fermèrent; des réverbères furent brisés;
+on pilla quelques magasins d'armuriers. Des patrouilles furent
+envoyées pour dissiper ces premiers désordres; leur présence fit
+surgir quelques barricades; des rixes et des combats partiels
+commencèrent: quelques hommes du peuple furent tués. Le soir, à la
+lueur des flambeaux, les cadavres de ces premières victimes sont
+promenés avec des cris de vengeance. Toute la nuit se passe en apprêts
+de guerre, et, dès la pointe du jour, le tocsin sonne, le tambour bat,
+des barricades s'élèvent dans toutes les rues, des combattants sortent
+de toutes les maisons, surtout des quartiers populeux; de vieux
+officiers bonapartistes, proscrits ou délaissés depuis 1814, leur
+servent de guides avec les jeunes gens des écoles; une partie de la
+garde nationale reprend son uniforme et ses armes; les carbonaris de
+1820 se jettent dans la lutte avec une soif de vengeance longtemps
+contenue, et déploient le drapeau tricolore. A la vue de ce symbole de
+la révolution, toute incertitude cesse dans le peuple, que le cri <span class="pagenum">(p.288)</span>
+de Vive la Charte! laissait froid et irrésolu: il allait prendre sa
+revanche des trahisons de 1815; il allait se venger des bourreaux du
+maréchal Ney et des sergents de la Rochelle; il allait en finir avec
+les émigrés, les jésuites, les alliés de l'étranger! Alors, au cri de
+Vive la Charte! on mêle celui de: A bas les Bourbons! on abat, on
+détruit les insignes de la royauté; on court au combat, avec ou sans
+armes, par un élan contagieux, les ardeurs d'un soleil de plomb et
+l'odeur de la poudre donnant à toutes les têtes une ivresse mêlée de
+joie et de fureur.</p>
+
+<p>Cependant le gouvernement, qui n'avait fait aucun préparatif de
+défense, à l'aspect de cette révolte inattendue, se décide à déployer
+contre elle des mesures vigoureuses. Paris est mis en état de siége en
+vertu d'un décret impérial de 1811; le maréchal Marmont a le
+commandement de toutes les troupes; et trois colonnes, fortes ensemble
+de dix-huit à vingt mille hommes, partent des Tuileries pour soumettre
+la ville. La première remontera les quais jusqu'à la Bastille; la
+deuxième suivra les boulevards jusqu'au même point; la troisième doit
+occuper la rue Saint-Denis et servir de lien aux deux autres, en
+lançant de fortes patrouilles dans toutes les voies transversales
+entre les quais et les boulevards. La première balaye les quais et
+reprend l'Hôtel-de-Ville; mais elle y est harcelée par les insurgés,
+maîtres de la Cité, et ne peut aller plus loin; la deuxième parcourt
+les boulevards, en livrant des combats vers les portes Saint-Denis et
+Saint-Martin; elle arrive sur la place de la Bastille, essaie
+vainement de pénétrer dans le faubourg, se rabat sur la rue
+Saint-Antoine, y est assaillie de toutes les maisons par des balles,
+des pavés, des meubles, et n'arrive à la place de Grève qu'en couvrant
+sa route de blessés et de morts. La troisième colonne n'atteint la rue
+Saint-Denis qu'en faisant de grandes pertes, et, au marché des
+Innocents, elle est complétement enveloppée; quelques bataillons <span class="pagenum">(p.289)</span>
+suisses sont envoyés pour la délivrer et n'y réussissent qu'en livrant
+de nombreux combats. Enfin, les insurgés occupant tous les quartiers
+du centre, les deux colonnes, réunies à l'Hôtel-de-Ville, évacuent cet
+édifice et reviennent par les quais aux Tuileries.</p>
+
+<p>Le combat fut suspendu pendant la nuit. Paris présentait alors le plus
+sinistre spectacle: plus de gouvernement, plus d'autorités, plus de
+préfets, plus de ministres; le peuple, sans frein et sans guide, était
+le maître de la ville, et, derrière lui, cette troupe immonde de
+vagabonds et de malfaiteurs qui pullule dans les grandes cités. Toutes
+les maisons étaient fermées, tous les réverbères brisés, toutes les
+rues hérissées de barricades, toutes les barricades défendues par des
+hommes demi-nus, noirs de poudre, trempés de sueur, qui fondaient des
+balles, pansaient leurs blessures et faisaient une garde vigilante. On
+s'attendait à être le lendemain attaqué, bombardé, mitraillé; mais on
+était résolu à vaincre ou à faire une résistance désespérée.</p>
+
+<p>La royauté ne songeait pas à prendre l'offensive: ses malheureuses
+troupes, affamées, harassées, étaient cantonnées au Louvre, au
+Carrousel, rue Saint-Honoré, place Louis XV, attendant des ordres, des
+vivres, des renforts. Elles y furent bientôt cernées par des bandes
+d'insurgés, et le combat recommença. Les Parisiens, dont le nombre
+grossissait d'heure en heure, se glissèrent par toutes les issues et
+finirent par s'emparer successivement du Louvre, de la place du
+Carrousel et enfin des Tuileries. Pendant que les vainqueurs brûlaient
+le trône, brisaient des portraits, dévastaient quelques appartements,
+les derniers pelotons de la garde royale faisaient encore une
+résistance héroïque dans la rue de Rohan. Mais, à la fin, toute lutte
+devint impossible, et, des troupes démoralisées, les unes firent
+défection et livrèrent leurs armes au peuple, les autres se retirèrent
+sur Saint-Cloud, où était la cour.</p>
+
+<p>Alors l'insurrection ou plutôt la révolution fut entièrement <span class="pagenum">(p.290)</span>
+maîtresse de Paris, et un gouvernement provisoire, à la tête duquel était
+La Fayette, s'établit à l'Hôtel-de-Ville. Paris, avec ses rues dépavées
+et sans voitures, ses maisons trouées de balles, ses boulevards coupés
+d'arbres abattus, sa population haletante, enivrée, le fusil à la
+main, présentait l'aspect le plus désordonné, le plus alarmant; et
+l'on pouvait craindre qu'il ne tombât dans une anarchie semblable à
+celle qui suivit le 10 août. Mais il n'y eut pas de désordre, pas une
+tentative de pillage, pas un acte de cruauté et de vengeance, et l'on
+vit alors combien les m&oelig;urs et le caractère de la population
+parisienne s'étaient adoucis et transformés depuis un demi-siècle.
+C'était le peuple, aidé de quelques étudiants et d'un petit nombre de
+bourgeois, qui venait de remporter la victoire; c'était ce peuple des
+journées de prairial, qui n'avait laissé que des souvenirs sinistres,
+ce peuple de 1815, dont on avait calomnié les haillons et le
+patriotisme: après une victoire qui lui coûtait sept cent
+quatre-vingt-huit morts et quatre mille cinq cents blessés, il se
+montra plein de générosité et de désintéressement, sauvant, consolant
+les vaincus, secourant les blessés, partageant son pain avec eux;
+pendant des semaines entières, on le vit, pieds nus, en chemise, en
+guenilles, garder la Banque, le Trésor, les Tuileries, le
+Palais-Royal<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177">[177]</a>;
+les hôtels des royalistes n'éprouvèrent pas la
+moindre insulte, et les églises furent respectées. Mais le peuple
+garda de sa victoire une confiance présomptueuse en lui-même, un grand
+mépris pour le pouvoir, quel qu'il fût, un vif penchant pour l'émeute,
+l'amour de la poudre, une sorte d'enthousiasme pour la vie <span class="pagenum">(p.291)</span>
+aventureuse de la barricade, pour ce désordre des rues dont le côté
+pittoresque et théâtral séduisait son imagination. Aussi, quand on
+annonça que Charles X s'était arrêté à Rambouillet et se préparait à
+recommencer la lutte, il sortit de Paris avec des cris de joie et de
+colère, et força le vieux roi à continuer sa retraite: pour lui, toute
+la révolution était dans le bruit, le combat, le danger; quant à
+l'issue à lui donner, il n'eût pas hésité dix ans auparavant, mais,
+l'homme qui personnifiait sa foi politique n'étant plus, il laissa
+faire la bourgeoisie, dont, depuis trente ans, il suivait l'impulsion,
+et s'inquiéta peu du résultat de la sanglante victoire qu'il venait de
+gagner.</p>
+
+<p>La bourgeoisie n'avait pris qu'une médiocre part à l'insurrection, et
+si, au milieu de la lutte, la garde nationale s'était reformée
+d'elle-même, c'était moins pour combattre que pour empêcher le
+désordre. Mais, si elle n'avait pas fait la révolution, elle l'avait
+préparée depuis dix ans: elle partageait donc les passions du peuple,
+et, sans avoir désiré le renversement de la dynastie, elle l'acceptait
+avec plaisir et saluait de ses acclamations le drapeau tricolore. Dès
+que la victoire fut décidée, elle s'empressa de prendre la direction
+de la révolution pour la modérer et la contenir, et elle songea
+immédiatement à continuer la monarchie constitutionnelle avec la
+famille d'Orléans: c'était une pensée qui n'était pas nouvelle dans la
+bourgeoisie parisienne, car, dès 1792, dès 1815, elle penchait déjà
+vers le combattant de Valmy par de secrètes sympathies et de
+lointaines espérances. Une réunion de députés appela donc le duc
+d'Orléans à prendre la lieutenance générale du royaume.</p>
+
+<p>A cet appel, le parti républicain répondit par des protestations:
+«Plus de Bourbons! disait un de ces placards; voilà quarante ans que
+nous combattons pour nous débarrasser de cette race méprisable et
+odieuse!» Et il demanda que la présidence provisoire fût confiée à La
+Fayette jusqu'à ce que la nation se fût prononcée, sur le <span class="pagenum">(p.292)</span>
+gouvernement qu'elle voulait se donner. Mais ce parti, dont les
+journées de juillet venaient de révéler l'existence, n'était guère
+composé que des conspirateurs de 1820 et des jeunes gens des écoles;
+il avait peu d'action sur le peuple et ne trouvait que des répulsions
+dans la bourgeoisie. Son appel ne fut pas entendu, et le duc d'Orléans
+se rendit à l'Hôtel-de-Ville, à travers les rues dépavées, au milieu
+d'une foule mêlée de gardes nationaux et de combattants de juillet,
+cachant à peine son émotion de cette ovation étrange, recevant sur sa
+route des applaudissements mêlés de quelques injures. La place de
+Grève était couverte d'un monde armé; elle resplendissait de fusils et
+de drapeaux; elle retentissait des cris les plus confus: Vive la
+Charte! A bas les Bourbons! Plus de rois! Vive d'Orléans! Le prince
+fut reçu par La Fayette, se présenta au balcon, un drapeau tricolore à
+la main, et fut accueilli par des acclamations: la plus grande partie
+de la population était en effet heureuse de voir sa lutte et sa
+victoire légitimées en quelque sorte par l'adhésion d'un Bourbon.</p>
+
+<p>Alors la Chambre des députés ouvrit sa session, et, certaine de
+l'appui de la bourgeoisie parisienne, elle se disposa à donner le
+trône à la famille d'Orléans. Les républicains renouvelèrent leurs
+protestations; ils sommèrent les députés de respecter les droits de la
+nation, ils ouvrirent des clubs, ils cherchèrent à ameuter le peuple;
+enfin, une colonne d'étudiants et de combattants de juillet marcha sur
+la Chambre et sembla la menacer d'un 18 brumaire; mais à la prière de
+La Fayette, elle se retira sans violence. Alors les députés, au nombre
+de deux cent dix-neuf, déclarèrent le trône vacant et appelèrent à
+l'occuper le duc d'Orléans; puis ils se rendirent à pied au
+Palais-Royal, escortés de la garde nationale, et allèrent présenter
+leur vote au prince. Celui-ci accepta, et, le lendemain (9 août), au
+milieu des acclamations de la bourgeoisie, il vint prêter serment à la
+Charte modifiée. Vingt jours après, il reçut une sorte de <span class="pagenum">(p.293)</span>
+consécration populaire dans une grande revue de la garde nationale,
+où, accompagné de La Fayette, il distribua des drapeaux aux légions
+parisiennes. Quatre-vingt mille hommes armés, équipés, habillés,
+remplissaient le Champ-de-Mars, dont les entours étaient occupés par
+deux cent mille personnes: Paris n'avait jamais vu une telle masse de
+ses citoyens en armes. Cette revue fut une autre fédération du 14
+juillet pour l'enthousiasme, les espérances, l'allégresse qu'elle
+excita dans la plus grande partie de la population: la révolution de
+juillet semblait une victoire nationale, la consolation et la revanche
+de 1815, un défi à l'étranger; enfin la bourgeoisie et même le peuple
+avaient confiance dans le nouveau roi, dans son passé et ses
+promesses.</p>
+
+<p>La révolution de 1830 était, comme celles de 1789 et 1792, une
+révolution toute parisienne: pour la faire, soit par ses armes, soit
+par ses votes, la capitale n'avait ni consulté l'opinion, ni demandé
+l'assentiment des provinces; comme elle l'avait pratiqué tant de fois,
+elle leur envoyait son histoire toute faite avec le drapeau et le
+gouvernement de son choix. Les provinces acceptèrent la révolution
+nouvelle: elles accablèrent les Parisiens de louanges; elles
+répétèrent le chant nouveau de la <i>Parisienne</i>; elles ne parlèrent
+qu'avec enthousiasme de l'héroïque population des trois journées;
+pendant plusieurs mois, elles envoyèrent des députations pour
+féliciter Paris et fraterniser avec ses habitants; enfin, à
+l'imitation des provinces de l'empire romain, qui avaient élevé, en
+l'honneur de Rome, des temples et des statues, elles proposèrent
+d'élever, aux frais de toutes les communes, un monument en l'honneur
+de la capitale, avec ces mots: <i>A Paris la patrie reconnaissante</i>.</p>
+
+
+<a id="toc294" name="toc294"></a><span class="pagenum">(p.294)</span>
+<h2>§ XXXVII.<br><br>
+
+Paris de 1830 à 1832.</h2>
+
+
+<p><i>Août 1830</i>.--La révolution de juillet a pour effet immédiat, comme
+toutes les révolutions populaires, d'arrêter les opérations de
+l'industrie et du commerce, de faire enfouir les capitaux, d'engendrer
+la gêne et la misère. Le gouvernement fait voter par les chambres un
+crédit de 1,400,000 fr., applicables aux monuments de Paris, pour
+donner de l'occupation aux ouvriers «qui ont déposé leurs armes, dit
+M. Guizot, mais qui n'ont pas retrouvé leurs travaux.» En même temps,
+l'on ouvre des ateliers communaux de terrassement; on refait une
+partie du pavé de la ville, les talus du Champ-de-Mars, les fossés des
+Champs-Élysées, etc. Mais ces travaux sont insuffisants, et, sur la
+place de Grève et les quais, des rassemblements se forment, où les
+ouvriers demandent de l'ouvrage, l'augmentation des salaires, la
+diminution des heures de travail, l'abolition des machines,
+l'expulsion des ouvriers étrangers. Ces troubles, par lesquels se
+révèle pour la première fois la portée <i>sociale</i> que le peuple
+attribue à la révolution de juillet, s'apaisent d'eux-mêmes; mais
+l'industrie reste en souffrance et la misère continue à faire des
+progrès.</p>
+
+<p><i>Septembre</i>.--Ce mois se passe en fêtes données aux députations des
+départements, en banquets patriotiques présidés par La Fayette, en
+processions où les jeunes gens portent au Panthéon les bustes de Ney,
+de Manuel et de Foy. L'une d'elles, composée en partie de membres des
+sociétés secrètes, se dirige sur la place de Grève et prononce l'éloge
+funèbre des quatre sergents de la Rochelle.</p>
+
+<p>Des clubs ou sociétés populaires se forment: le plus important, dit
+des <i>Amis du peuple</i>, siége au manége Pellier, rue Montmartre. La <span class="pagenum">(p.295)</span>
+bourgeoisie s'inquiète de ces réunions qui rappellent 93, et où l'on
+tend à la République; la garde nationale fait fermer le club Pellier.</p>
+
+<p><i>18 octobre</i>.--Le peuple a conservé un vif ressentiment de la bataille
+de juillet et des victimes qu'elle a faites; il veut en être vengé et
+compte sur la punition des ministres de Charles X. Une proposition
+ayant été faite à la Chambre des députés pour abolir la peine de mort,
+il croit voir dans cette proposition le dessein de sauver les
+ministres, dont le procès s'instruit, et il se porte au Palais-Royal
+avec des cris furieux. Repoussé par la garde nationale, il marche sur
+Vincennes, où étaient enfermés les accusés, avec les mêmes cris de
+mort, et ne se retire que devant la résistance du gouverneur. «Peuple
+de Paris, dit le Préfet de la Seine, M. Odilon-Barrot<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178">[178]</a>, tu n'avoues
+pas ces violences! Des accusés sont chose sacrée pour toi! Il n'y a
+pas un citoyen dans cette noble et glorieuse population qui ne sente
+qu'il est de son honneur et de son devoir d'empêcher un attentat qui
+souillerait notre révolution!»</p>
+
+<p>Cette proclamation où le préfet semblait avoir copié les allocutions
+de Pétion, n'apaise point l'agitation populaire: presque chaque jour,
+des groupes se forment autour du Palais-Royal, près de Vincennes, près
+du Luxembourg, desquels sortent des cris menaçants; une partie de la
+bourgeoisie partage l'émotion du peuple, et la garde nationale ne
+réprime les rassemblements qu'avec une sorte de répugnance. De plus,
+le parti républicain s'était accru et commençait à devenir redoutable:
+il comprenait la société des <i>Amis du Peuple</i>, presque tous les
+combattants de juillet, une partie de l'artillerie de la garde
+nationale, les mécontents, les ambitieux, les hommes de désordre et de
+complots, qui désiraient une nouvelle révolution pour en tirer <span class="pagenum">(p.296)</span>
+profit; il attirait derrière lui le peuple, en accusant le
+gouvernement de trahison et en l'excitant à recommencer son &oelig;uvre des
+trois jours. Aussi, à mesure que l'heure du procès des ministres
+approche, une sorte de terreur s'empare de Paris; on s'attend à une
+nouvelle bataille, et le gouvernement n'ose compter ni sur l'armée ni
+sur la garde nationale; les riches et les nobles abandonnent la ville;
+le faubourg Saint-Germain est désert; le commerce se trouve presque
+entièrement anéanti, et la misère croissante augmente l'irritation des
+classes populaires.</p>
+
+<p><i>15 décembre</i>.--Le procès des ministres commence devant la cour des
+pairs. Toute la garde nationale et vingt mille hommes de troupes de
+ligne sont sur pied; le Luxembourg est enveloppé par une armée entière
+qui occupe toutes les rues voisines et dont les patrouilles se
+prolongent jusque sur les quais. Des masses de peuple entourent et
+pressent ces bataillons en criant: La mort des ministres! Cet état de
+choses dure six jours. Pendant six jours la garde nationale campe et
+bivouaque dans les rues; pendant six jours, La Fayette, Barrot, toutes
+les autorités, les écoles de droit et de médecine, qui, depuis
+juillet, jouent un rôle politique, sollicitent la foule ameutée et le
+parti républicain de respecter la justice et l'ordre public. Enfin,
+quand l'arrêt qui condamne les ministres à la détention est prononcé,
+quand le peuple apprend que les condamnés sont déjà partis secrètement
+pour Vincennes, il se fait une explosion de cris de rage: Aux armes! à
+la trahison! entend-on sur toute la rive gauche de la Seine, et la
+bataille semble prête à s'engager. Mais toute cette fureur tombe
+devant la résistance froide et patiente de la garde nationale, devant
+les prières et l'énergie de La Fayette; et, le lendemain, Paris, si
+agité depuis un mois, retombe dans un repos plein de tristesse et
+d'appréhensions.</p>
+
+<p><i>25 décembre</i>.--Un vote de la Chambre des députés force La Fayette <span class="pagenum">(p.297)</span>
+à donner sa démission de commandant de la garde nationale, et le roi le
+remplace par le général Mouton de Lobau. La démission du patriarche de
+la liberté est vue avec froideur par la garde nationale de Paris, qui,
+avide de paix à l'intérieur et à l'extérieur, adopte et défend la
+politique de résistance du gouvernement et se prononce avec ardeur
+contre les hommes de la République, contre ce qu'on appelle le parti
+du mouvement.</p>
+
+<p><i>13 février 1831.</i>--Les partisans de la légitimité, qui avaient été
+d'abord épouvantés de leur défaite, font maladroitement et obscurément
+acte d'existence: ils célèbrent, dans l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois, un service anniversaire de la mort du duc
+de Berry. A cette nouvelle, une foule menaçante s'amasse devant
+l'église, foule composée d'abord de bourgeois curieux, de jeunes gens
+moqueurs, puis d'hommes de désordre et d'agitateurs, enfin de la lie
+ordinaire de la population; sur le bruit qu'on a couronné un buste du
+duc de Bordeaux, elle envahit l'église au moment où les légitimistes
+se hâtent d'en sortir, et, avec une fureur sauvage, elle y détruit
+autels, meubles, tableaux, ornements, la sacristie, la chaire, le
+ch&oelig;ur. Le gouvernement n'ose s'opposer à ces stupides profanations,
+ou, pour mieux dire, il les laisse faire, afin d'effrayer le parti
+carliste. Le lendemain, le désordre continue. Les vandales de la
+veille, sans raison comme sans colère, les uns par un instinct de
+brutale vengeance contre les prêtres et les émigrés, les autres par
+l'amour du désordre et de la destruction, se portent d'abord au
+Palais-Royal, où ils sont contenus par des troupes, puis sur
+l'Archevêché, demeure d'un prélat impopulaire: ils y entrent avec des
+cris de fureur et de moquerie, et, en quelques heures, au milieu de
+rires cyniques, de blasphèmes, de hurlements, ils détruisent cet
+édifice de fond en comble, jetant à la Seine les meubles, les
+ornements, les livres d'une précieuse bibliothèque. Ce jour était <span class="pagenum">(p.298)</span>
+le mardi gras. On vit alors se renouveler les impiétés qui ont déshonoré
+la révolution en 1793; on vit, au milieu des pompes ignobles du b&oelig;uf
+gras, au milieu des mascarades et des apprêts de bal, des misérables
+courir les rues avec des ornements sacrés, et une foule immonde ou
+égarée applaudir à l'abattement des croix qui décoraient le sommet des
+églises. Ce fut un des jours les plus honteux de l'histoire de Paris.
+La garde nationale, accourue à l'Archevêché, ne reçut aucun ordre et
+ne voulut pas engager une lutte contre les démolisseurs: pendant douze
+heures, elle resta spectatrice de leurs odieuses saturnales. Quant au
+gouvernement, dans un accès de peur qui le rendit en quelque sorte le
+complice de l'émeute, il ordonna lui-même d'enlever les croix des
+églises et les fleurs de lis de tous les monuments; le préfet de la
+Seine se contenta de faire des proclamations emphatiques contre les
+carlistes<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179">[179]</a>;
+enfin, le roi de juillet paya son indigne faiblesse en
+se voyant forcé de faire disparaître de son palais et de ses voitures
+les glorieuses armoiries de sa famille.</p>
+
+<p>Les journées de février furent comme la contre-partie des journées de
+juillet: dévastation sans raison, sans excuse et sans résultat, elles
+discréditèrent le peuple de Paris et sa révolution; elles livrèrent
+pendant près d'une année les rues de la capitale aux hommes de
+désordre et d'anarchie. En effet, à cette époque, l'émeute devint pour
+ainsi dire permanente, et elle se produisait par les causes les plus
+légères, troublant toutes les relations sociales, ruinant le commerce,
+faisant fuir les étrangers, ce qui n'empêchait pas le Parisien, pour
+qui tout est spectacle, de faire de l'émeute un passe-temps et d'aller
+la voir comme par partie de plaisir. Tantôt les ouvriers demandaient
+de l'ouvrage ou l'augmentation des salaires, tantôt les étudiants,
+devenus pouvoir de l'État, faisaient des promenades tumultueuses, <span class="pagenum">(p.299)</span>
+pour censurer le gouvernement, ou des manifestations en faveur de la
+Pologne; les sociétés populaires se multipliaient et poussaient
+ouvertement à la République; il y avait une sorte de fièvre dans toute
+la partie malheureuse de la population, qui se soulevait au moindre
+bruit, à la moindre déclamation du plus mince agitateur, du plus
+obscur des journaux, et harassait par ses rassemblements et ses
+tumultes la garde nationale.</p>
+
+<p>L'établissement de Juillet, ballotté par toutes ces agitations,
+semblait destiné à s'engloutir dans l'anarchie, lorsque le roi se
+décida à se jeter ouvertement dans la politique de résistance. Casimir
+Périer fut appelé au ministère: c'était un banquier de Paris, le vrai
+représentant de ces classes électorales qui avaient préparé, sans la
+faire, la révolution; il travailla au rétablissement de l'ordre par
+des mesures énergiques, rigoureuses, brutales, poursuivit le parti
+républicain, les sociétés secrètes, les excès de la presse, et, au
+moyen d'une loi contre les attroupements, mit fin aux troubles des
+rues. Il parvint ainsi à apaiser sans combat deux émeutes qui
+menaçaient d'emporter la monarchie. La première eut lieu le 14 juillet
+1831: le parti républicain voulait, en mémoire de la prise de la
+Bastille, planter des arbres de liberté sur les principales places; le
+ministère résolut de s'opposer à cette manifestation, qui pouvait
+amener une attaque contre le gouvernement: il déploya de grandes
+forces sur tous les points, et les républicains furent forcés de se
+disperser. La seconde eut lieu le 16 septembre suivant et fut causée
+par la nouvelle de la prise de Varsovie, qui produisit dans toute la
+ville une douleur inexprimable. Le Palais-Royal fut envahi par une
+foule de jeunes gens, le crêpe au bras, criant: Vive la Pologne! A bas
+le ministère! Les uns lisaient les journaux à la multitude irritée,
+les autres appelaient les citoyens aux armes «pour venger l'héroïque
+Pologne lâchement abandonnée.» On fit fermer les théâtres; on pilla
+quelques boutiques d'armuriers; on commença des barricades. Le <span class="pagenum">
+(p.300)</span>
+lendemain, le gouvernement déploya les mesures les plus vigoureuses,
+et, en enveloppant de troupes la Chambre des députés et le
+Palais-Royal, il parvint à apaiser ce redoutable tumulte.</p>
+
+<p>Grâce à l'énergie impétueuse de Casimir Périer, l'hiver de 1831 à 1832
+se passa sans troubles inquiétants. Paris reprit ses habitudes de
+plaisirs; et encore bien que la noblesse continuât à bouder le nouveau
+régime, et les étrangers à se tenir éloignés de la capitale, les
+théâtres, les salles de bal, tous les lieux d'amusement public furent
+presque continuellement remplis; le commerce reprit quelque
+prospérité.</p>
+
+
+<a id="toc300" name="toc300"></a>
+<h2>§ XXXVIII.<br><br>
+
+Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 juin.</h2>
+
+
+<p>Mais un autre fléau vint frapper la ville. Le 27 mars, le terrible
+choléra se manifesta à Paris, et dès le 30, il frappait de mort cent
+cinquante personnes par jour. On prit à la hâte de nombreuses et
+illusoires précautions; on organisa des hôpitaux, des ambulances, des
+bureaux de secours; on fit un grand nettoyage de la ville; on mit en
+réquisition tous les médecins et élèves en médecine. Malheureusement,
+le bruit vint à se répandre que le choléra n'était que l'empoisonnement
+de la population par une bande de malfaiteurs: le préfet de police,
+Gisquet, se fit l'écho de ce bruit absurde dans une proclamation et ne
+craignit pas d'accuser les républicains. «Je suis informé, dit-il, que
+ces misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux
+de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, pour en jeter dans
+les fontaines, dans les brocs ou sur la viande...» A cette proclamation,
+le peuple hébété de fureur, se jette sur les malheureux qui lui <span class="pagenum">(p.301)</span>
+paraissent suspects, les maltraite, les mutile, les jette à la Seine.
+Heureusement, cette frénésie sauvage dura à peine quelques heures; mais
+le choléra n'en continua pas moins ses ravages, et Paris présenta pendant
+le mois d'avril le plus affligeant des spectacles: un vent sec et froid
+soulevait des nuages de poussière; le soleil était sans chaleur; on ne
+voyait presque personne dans les rues; les boutiques s'entr'ouvraient à
+peine; à chaque pas, on rencontrait des convois funèbres, sans pompe, par
+masses de dix à douze cercueils entassés dans des voitures de toute
+espèce. Du mois de mars au mois de septembre, le choléra enleva 18,400
+personnes; il décima surtout les quartiers pauvres, les rues
+malsaines, les taudis des indigents. «Des quarante-huit quartiers de
+la capitale, dit le rapport des médecins, vingt-huit, placés au
+centre, ne comprennent pas le cinquième de son territoire et
+renferment à eux seuls la moitié de la population. Dans ces quartiers,
+il en est un, celui des Arcis, où chaque individu ne dispose que de
+sept mètres carrés d'espace, et il est soixante-treize rues qui
+renferment, terme moyen, quarante et soixante personnes par maison. Ce
+sont ces rues qui, toutes, sans exception, ont eu quarante-cinq décès
+sur mille<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180">[180]</a>,
+ce qui est le double de la moyenne; ce sont ces maisons,
+la plupart hautes de cinq étages, larges de six à sept mètres de
+façade, n'ayant point de cours, qui ont donné quatre, six et jusqu'à
+dix et onze décès. Ce sont enfin leurs habitants qui entrent à eux
+seuls pour le tiers dans la mortalité cholérique, et cette déplorable
+destruction des hommes a lieu dans ces seuls quartiers, parce que,
+nulle autre part aussi, l'espace n'est plus étroit, la population plus
+pressée, l'air plus malsain, l'habitation plus dangereuse et
+l'habitant plus misérable.»</p>
+
+<p><i>19 mai</i>.--L'une des dernières victimes du choléra fut Casimir <span class="pagenum">(p.302)</span>
+Périer. Ses funérailles furent célébrées avec une grande pompe: tous
+les corps politiques, les autorités, la haute bourgeoisie, la plus
+grande partie de la garde nationale, des masses de troupes y
+assistèrent. Le parti conservateur, en rendant des honneurs
+extraordinaires à son plus intrépide défenseur, semblait vouloir se
+dénombrer, et écraser de sa masse imposante le parti républicain et sa
+turbulente minorité.</p>
+
+<p><i>5 juin</i>.--Le général Lamarque, l'un des chefs de l'opposition, meurt.
+Le parti démocratique lui fait des funérailles éclatantes pour
+répondre au deuil du 19 mai par un deuil populaire. «La place de la
+Madeleine, raconte un journal, la rue Saint-Honoré, la rue Royale et
+la place de la Révolution étaient, dès dix heures, couvertes de
+citoyens de toutes les classes, se disposant à suivre le convoi. Au
+moment où le char funèbre est arrivé devant la porte du général, les
+chevaux ont été dételés et renvoyés; des jeunes gens de toutes les
+classes ont transporté le corps sur le corbillard, d'autres s'y sont
+attelés, et le cortége s'est mis en marche dans l'ordre suivant: un
+bataillon du I<sup>er</sup> régiment de ligne, armes baissées, tambours et
+musique en tête; une colonne profonde d'ouvriers marchant en rang; de
+nombreux pelotons des six premières légions de la garde nationale,
+armés seulement du sabre; des lignes nombreuses mêlées de citoyens,
+d'invalides, de gardes nationaux, au nombre de sept à huit mille; le
+char funèbre traîné au moyen de longues cordes, auxquelles étaient
+attachés au moins trois cents jeunes gens de toute condition. Le char
+était pavoisé de drapeaux tricolores et couvert de couronnes
+d'immortelles. Une foule immense autour du corbillard faisait entendre
+le cri de: Vive la liberté! Derrière le char, le fils du général, des
+invalides portant les insignes du défunt, le général La Fayette
+donnant le bras au maréchal Clauzel, une nombreuse députation de la
+Chambre des députés et beaucoup d'officiers de tout rang et de toute
+arme. Puis venaient après, un bataillon d'infanterie de ligne, <span class="pagenum">(p.303)</span>
+les réfugiés de toutes les nations, précédés de leurs drapeaux et mêlés à
+un grand nombre de gardes nationaux, une longue colonne de pelotons
+des six dernières légions de la garde nationale et de la banlieue;
+l'artillerie de la garde nationale en très-grand nombre, un peloton de
+la garde nationale à cheval, la société de l'<i>Union de Juillet</i>, avec
+sa bannière garnie de crêpes et couronnée d'immortelles, les écoles de
+droit, de médecine, de pharmacie, du commerce, d'Alfort, avec des
+drapeaux, la société des <i>Amis du peuple</i>, des corporations d'ouvriers
+précédées de bannières, etc. Des voitures de deuil fermaient ce long
+cortége.»</p>
+
+<p>De son côté, le gouvernement, craignant que cette démonstration
+funèbre ne dégénérât en agression, avait mis sur pied vingt-cinq mille
+hommes de troupes, qui étaient ou cantonnées sur les places, ou
+consignées dans les casernes. Le cortége suivit les boulevards
+jusqu'au pont d'Austerlitz, d'où le cercueil devait être transporté
+dans le département des Landes; mais, pendant toute la marche, il y
+eut non le recueillement d'une pompe funèbre, mais l'agitation qui
+précède une insurrection, des cris de Vive la République! A bas
+Louis-Philippe! Vive la Pologne! des rixes avec les sergents de ville,
+des apprêts de guerre. Au moment des adieux, l'apparition d'un drapeau
+rouge ayant excité le plus violent tumulte, l'approche de quelques
+escadrons de cavalerie fit engager la lutte. Alors les cris: Aux
+armes! retentirent de toutes parts; on fit des barricades, on enleva
+des postes, on pilla des magasins d'armuriers, et, à la fin de la
+journée, l'insurrection était maîtresse du Marais, du faubourg
+Saint-Antoine, du quartier Saint-Martin, des Halles, enfin de toute
+une moitié de la ville. Mais le parti républicain n'avait ni centre,
+ni plan, ni chefs, et, malgré les cent mille hommes qui avaient suivi
+le convoi funèbre de Lamarque, il était peu nombreux, même dans le
+peuple; en effet, la plupart des ouvriers qui venaient de prendre <span class="pagenum">(p.304)</span>
+les armes, l'avaient fait par entraînement, par haine aveugle contre le
+gouvernement, par amour de la lutte et de la poudre. Les barricades du
+5 juin ne trouvèrent donc pas de défenseurs; faciles à élever au
+milieu d'une population étonnée et tremblante, elles furent
+promptement abandonnées, et Paris presque entier resta muet, terrifié
+ou indigné au cri de Vive la République!</p>
+
+<p><i>6 juin</i>.--Le gouvernement concentre ses forces, appelle de nouvelles
+troupes, joint à la garde nationale de la ville celle de la banlieue,
+dont le dévouement lui est connu, et, dès le matin, il reprend la
+plupart des positions dont les insurgés s'étaient emparés d'emblée, et
+occupe par deux grands corps d'armée les boulevards et les quais
+jusqu'à la Bastille, enfermant ainsi la révolte dans les quartiers du
+Temple et Saint-Martin. Louis-Philippe, accompagné de ses fils, de ses
+ministres, d'un nombreux état-major, avait passé en revue la plupart
+des bataillons: il parcourt toute la ligne des boulevards et des
+quais, aux cris de Vive le roi! A bas les républicains! pendant que la
+fusillade continue dans les quartiers du centre. Les insurgés, chassés
+successivement de leurs postes, s'étaient concentrés dans la rue
+Saint-Martin, près de la vieille église Saint-Merry, protégés par de
+formidables barricades et ayant fait de quelques maisons de vraies
+citadelles; ils étaient à peine trois ou quatre cents; pendant douze
+heures, cette poignée d'insensés tient en échec une armée entière,
+commandée par le maréchal Soult; et le canon seul peut emporter les
+réduits de ces héritiers des Jacobins de 93, qui sont presque tous
+tués ou pris. Dans ces funestes journées, la garde nationale eut 18
+morts et 154 blessés, la troupe de ligne 75 morts et 292 blessés. La
+perte des insurgés fut au moins de 250 hommes tués.</p>
+
+<p>A la suite de cette insurrection, qui raffermit le gouvernement de
+juillet, Paris est mis en état de siége, l'école Polytechnique et <span class="pagenum">
+(p.305)</span>
+l'école d'Alfort licenciées, l'artillerie de la garde nationale
+dissoute, etc. Le préfet Gisquet fait arrêter dix huit cents personnes
+sur les plus minces soupçons, et il ordonne aux médecins de faire la
+déclaration des blessés qu'ils auront secourus. Trois journaux sont
+suspendus; deux conseils de guerre permanents jugent les prisonniers;
+une sorte de terreur règne dans toute la ville. Mais la bourgeoisie
+qui avait demandé d'abord des mesures sévères de répression,
+s'inquiète bientôt de ces rigueurs irritantes, et elle applaudit à un
+arrêt de la cour de cassation, qui déclare l'état de siége illégal et
+annule les arrêts des conseils de guerre. L'état de siége est levé (29
+juin).</p>
+
+
+<a id="toc305" name="toc305"></a>
+<h2>§ XXXIX.<br><br>
+
+Paris de 1832 à 1840.</h2>
+
+
+<p><i>19 novembre</i>.--Le roi, en allant ouvrir la session des Chambres,
+traverse le Pont-Royal au milieu d'une nombreuse escorte et d'une
+double haie de gardes nationales; un coup de pistolet, qui ne
+l'atteint pas, est tiré sur lui. L'assassin s'échappe dans la foule et
+ne peut être découvert.</p>
+
+<p><i>25 juin</i> 1833.--M. de Rambuteau est nommé préfet de la Seine en
+remplacement de M. de Bondy.</p>
+
+<p><i>28 juillet</i>.--La statue de Napoléon est rétablie sur la colonne de
+1805.</p>
+
+<p><i>20 avril</i> 1834.--Depuis la loi du 28 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span>, qui, en
+renouvelant tout le système administratif de la France, avait donné à
+Paris pour magistrats deux préfets assistés de douze maires, et d'un
+conseil de département remplissant les fonctions de conseil municipal,
+aucune loi n'avait été faite pour l'administration de la capitale, qui
+était restée complétement, sous la Restauration comme sous l'Empire,
+dans la main du pouvoir exécutif. Les attributions des maires avaient
+été réduites, par ordonnance, à la tenue des registres de l'état <span class="pagenum">(p.306)</span>
+civil, et le conseil municipal, nommé par le gouvernement, n'était
+appelé qu'a voter sur les questions qui lui étaient soumises; après la
+révolution de juillet, l'opinion publique demande une réforme, et une
+loi organise ainsi le conseil général de la Seine et le conseil
+municipal:</p>
+
+<p>1º Le conseil général de la Seine se compose de quarante-quatre
+membres, dont trente-six pour la ville de Paris et huit pour les
+arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.</p>
+
+<p>2º Les élections de ces conseillers sont faites par les électeurs
+politiques, auxquels sont adjointes certaines catégories de citoyens,
+magistrats, professeurs, notaires, etc.</p>
+
+<p>3º Trente-six membres de ce conseil général forment le conseil
+municipal de Paris.</p>
+
+<p>4º Il y a un maire et deux adjoints pour chacun des arrondissements;
+ils sont choisis par le roi sur une liste de douze candidats nommés
+par les électeurs de chaque arrondissement.</p>
+
+<p>Les sociétés démocratiques se multiplient, répandent partout des
+brochures calomnieuses contre la dynastie et ne cachent pas leurs
+projets de guerre civile. La plus importante est la société des
+<i>Droits de l'homme</i>, refuge de tous les mécontents et amalgame de
+toutes les doctrines, mais qu'un sentiment unique semble animer, la
+haine contre le gouvernement <i>apostat</i> de 1830: elle a dans Paris cent
+soixante-trois sections, elle s'est affilié de nombreuses sociétés
+dans tout le royaume; elle fait des souscriptions, entretient des
+journaux, envoie des missionnaires, amasse des armes; c'est à la fois
+un gouvernement et une armée. Néanmoins, le parti républicain est plus
+bruyant que nombreux; il a des sectateurs à Paris, mais dans une
+minorité de la population; il est détesté de la majorité, qui voit en
+lui non les représentants des idées progressives, mais les fauteurs du
+désordre et de l'anarchie.</p>
+
+<p>Le ministère, sollicité par la bourgeoisie parisienne, qui demande <span class="pagenum">(p.307)</span>
+avec instance des mesures de rigueur et des lois de salut, fait voter
+deux lois, l'une contre les crieurs publics (6 février), «qui
+faisaient de tous les coins de rues des tribunes démagogiques,»
+l'autre contre les associations démocratiques (29 mars), «qui étaient,
+disait M. Thiers, la discipline de l'anarchie.» La première est
+l'occasion de tumultes que la police apaise en tombant à coups de
+bâton sur les émeutiers, les curieux et les passants; la seconde est
+une loi de mort pour le parti républicain, qui, étant une minorité,
+n'a de puissance et de valeur que par l'association. Les démocrates en
+sont consternés et se décident à lutter contre elle par la force des
+armes: une insurrection terrible éclate à Lyon et n'est réprimée
+qu'après une bataille de quatre jours.</p>
+
+<p><i>13 avril</i>.--A la nouvelle des événements de Lyon, les républicains de
+Paris s'agitent; mais ils avaient annoncé leur prise d'armes avec une
+si folle confiance, qu'au premier mouvement leurs chefs sont arrêtés
+et que l'insurrection dégénère en une émeute de quelques rues et de
+quelques heures. Elle a principalement pour théâtre les quartiers du
+Temple et Saint-Martin, avec le faubourg Saint-Jacques; des barricades
+y sont élevées et hardiment défendues; mais, le lendemain, le
+gouvernement déploie quarante mille hommes de troupes, outre la garde
+nationale; les rues Beaubourg et Transnonain, où s'était concentrée
+l'insurrection, sont enveloppées et enlevées. La victoire de l'ordre
+est ensanglantée par un horrible événement: quand le combat est
+terminé et que les troupes sont maîtresses de tous les points, un coup
+de fusil part d'une maison de la rue Transnonain, les soldats se
+précipitent dans cette maison, qu'on leur ouvre comme à des
+libérateurs, et ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent, hommes,
+femmes, enfants!</p>
+
+<p>Une ordonnance royale transforme la Chambre des pairs en cour de <span class="pagenum">(p.308)</span>
+justice pour juger les insurgés d'avril. Le procès commence le 5 mai
+1835 et ne finit que le 18 janvier 1836; il est l'occasion de nombreux
+scandales et d'une grande agitation dans Paris; des rassemblements ne
+cessent, surtout dans les premiers jours, d'entourer le Luxembourg.
+Sur les cent vingt-trois accusés, trente-sept sont condamnés à la
+déportation, les autres à la détention.</p>
+
+<p><i>28 juillet</i>.--L'anniversaire de la révolution est célébré par une
+grande revue de la garde nationale. Au moment où le roi passe sur le
+boulevard du Temple avec ses fils et un nombreux état-major, une
+détonation terrible se fait entendre, et autour de lui tombent morts
+le maréchal Mortier, le général Lachasse, deux colonels, un capitaine,
+six gardes nationaux, un vieillard, une femme, une jeune fille;
+vingt-neuf autres personnes sont blessées. Une machine infernale,
+composée de vingt-cinq canons de fusil, avait été dressée dans la
+maison nº 50 du boulevard pour tuer le roi; l'homme qui y a mis le feu
+est sur-le-champ arrêté: c'est un misérable aventurier, nommé Fieschi,
+qui a pour complices deux membres de la société des Droits de l'homme,
+Pepin, épicier et capitaine de la garde nationale, Morey, vieux
+jacobin de 93. L'indignation qu'inspire ce lâche forfait est
+universelle; le roi et ses fils, à leur retour aux Tuileries, sont
+accueillis par des transports d'enthousiasme; toute la population
+demande à grands cris la répression des mauvaises passions qui peuvent
+enfanter de si grands crimes.</p>
+
+<p><i>5 août</i>.--Funérailles des victimes de l'attentat Fieschi: la pompe
+funèbre part de l'église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, et se dirige
+par les boulevards vers l'église des Invalides, où ces victimes sont
+inhumées. Paris voit avec une profonde douleur, une véritable
+consternation, ces quatorze cercueils échelonnés, depuis l'humble
+ouvrière jusqu'au maréchal de France.</p>
+
+<p><i>14 juin 1837</i>.--Une fête pyrotechnique est donnée au Champ-de-Mars,
+pour le mariage du duc d'Orléans; elle est attristée par la mort <span class="pagenum">(p.309)</span>
+de huit personnes, qui sont écrasées dans la foule près de la grille de
+l'École militaire.</p>
+
+<p><i>24 août 1838</i>.--Naissance du comte de Paris. C'est le troisième
+enfant royal que, depuis trente ans, Paris voit naître: le premier
+avait été nommé roi de Rome, comme témoignage de la grandeur de
+l'empire, où Rome n'était plus qu'une ville de province; le deuxième
+avait été nommé duc de Bordeaux, pour célébrer le royalisme de la cité
+qui avait la première proclamé les Bourbons; le troisième est nommé
+comte de Paris, par reconnaissance pour la ville qui a fait la
+révolution de juillet et intronisé la nouvelle dynastie.</p>
+
+<p><i>27 novembre</i>.--Le maréchal Mouton de Lobau, commandant de la garde
+nationale de Paris, meurt: il est remplacé par le maréchal Gérard.</p>
+
+<p><i>12 mai 1839</i>.--A cette époque, Paris jouit d'un grand calme et d'une
+prospérité toujours croissante; ce calme et cette prospérité sont tout
+à coup troublés par le coup de main le plus insensé: c'est un
+dimanche, et la moitié de la population est hors de la ville, quand,
+dans la rue Bourg-l'Abbé, une centaine d'hommes, que dirigent des
+conspirateurs émérites, Barbes, Blanqui, Martin-Bernard, enfonce une
+boutique d'armurier, crie: Aux armes! et commence des barricades.
+D'autres groupes se précipitent sur les postes du marché Saint-Jean,
+de l'Hôtel-de-Ville, du Palais-de-Justice, où ils tuent ou désarment
+les soldats surpris. Cette poignée d'émeutiers croyait trouver la
+population animée de leurs passions impatientes, agitée par les
+troubles des hautes régions politiques, lassée de la monarchie de
+juillet; mais tout Paris s'étonne, s'indigne de cette prise d'armes,
+qui ressemble à un guet-apens; les barricades à peine formées sont
+enlevées sans obstacle, et l'émeute, après avoir essayé de se
+concentrer dans le quartier Saint-Martin, finit, en laissant quelques
+morts et de nombreux prisonniers.</p>
+
+<p>Les insurgés sont traduits devant la cour des pairs, qui condamne <span class="pagenum">
+(p.310)</span>
+à mort Barbès et Blanqui, et à la détention vingt-huit de leurs
+complices. Le roi commue la peine des deux condamnés à mort.</p>
+
+<p><i>29 juillet 1840</i>.--La plupart des combattants de juillet 1830 avaient
+été enterrés sur divers points de la capitale, près des lieux même où
+ils avaient succombé, dans le jardin du Louvre, au marché des
+Innocents, au Champ-de-Mars, etc. Leurs restes mortels sont réunis et
+transférés, d'après la loi du 30 août 1830, dans les caveaux de la
+colonne de la Bastille. Cette translation se fait avec une grande
+pompe: un char colossal, chargé de cinquante bières, traîné par
+vingt-quatre chevaux, s'avance lentement, au milieu d'un cortége
+immense, sur la longue ligne des boulevards.</p>
+
+
+<a id="toc310" name="toc310"></a>
+<h2>§ XL.<br><br>
+
+Travaux et embellissements de Paris.--État moral de la population.</h2>
+
+
+<p>Depuis cinq à six années que le désordre des rues a presque
+entièrement cessé, que le peuple s'est retiré des émeutes pour ne plus
+s'occuper que de son bien-être matériel, l'industrie et le commerce
+ont fait d'immenses progrès. Des entreprises de tout genre se forment
+de toutes parts; les capitaux sont abondants, l'activité universelle,
+et l'exposition de l'industrie en 1839, où Paris a deux mille
+quarante-sept exposants, démontre quelles merveilles se sont faites
+aussi bien dans les choses usuelles que dans les produits de luxe. On
+ouvre dans les faubourgs de grandes usines, de grandes manufactures;
+on ouvre, dans les quartiers à la mode et même dans les anciens
+quartiers, des magasins éblouissants de richesses; il se fait une
+transformation complète dans l'aspect extérieur et l'aménagement
+intérieur des boutiques, qui appellent l'acheteur par mille <span class="pagenum">(p.311)</span>
+séductions. Plus de quatre mille maisons sont construites de 1833 à
+1848; des quartiers nouveaux sortent de terre; tous les terrains
+restés vides ou cultivés dans les marais du Temple, du faubourg
+Saint-Martin, du clos Saint-Lazare, du faubourg Montmartre, de la
+Chaussée d'Antin, se couvrent de rues magnifiques et de maisons qui
+semblent des palais. L'administration municipale, éclairée, pleine de
+zèle, seconde ces améliorations en rendant nos vieilles rues de plus
+en plus praticables, en leur donnant des chaussées bombées et des
+trottoirs, en remaniant cent vingt kilomètres d'égouts, en faisant
+bituminer et niveler les boulevards, en plantant d'arbres les quais et
+les places, en augmentant le nombre des bornes-fontaines, en rendant
+presque universel l'éclairage au gaz, en proscrivant tous les étalages
+extérieurs qui gênent la voie publique. Elle met largement à exécution
+le grand plan d'alignement et d'assainissement de la ville, en
+continuant et complétant la ligne des quais, en déblayant cette ruche
+immonde de la Cité, les abords de l'Hôtel-de-Ville, une partie des
+halles; en ouvrant la grande rue Rambuteau, qui change la face des
+quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, en nivelant et embellissant les
+places de la Concorde et de la Bastille, en couvrant de constructions
+pittoresques les Champs-Élysées, en réédifiant sur un plan magnifique
+l'Hôtel-de-Ville, en restaurant Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et
+vingt autres églises, en construisant le grand hôpital du Nord, les
+prisons modèles de la Roquette et Mazas, les ponts Louis-Philippe et
+du Carrousel, les fontaines Richelieu, Cuvier et Saint-Sulpice, le
+monument de Molière, les annexes du Muséum d'histoire naturelle, etc.
+L'État prend lui-même part aux embellissements de Paris en faisant
+achever, avec magnificence, les monuments qui ont un caractère
+national, tels que l'Arc de triomphe de l'Étoile, la colonne de
+Juillet, le palais d'Orsay, le palais des Beaux-Arts, l'église de la
+Madeleine, le Collége de France, le Panthéon, etc.</p>
+
+<p>Pendant cette période de paix et de prospérité, Paris devient de <span class="pagenum">(p.312)</span>
+plus en plus le centre de la France: sa population s'élève en 1831<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181">[181]</a> à
+774,000; en 1836, à 909,000; en 1846, à 1,053,000, sur lesquels on
+compte 67,000 indigents. Le nombre des voitures publiques et
+particulières, qui n'était en 1818 que de 17,000, s'élève en 1837 à
+35,000, et en 1847 à 76,000.</p>
+
+<p>Mais l'activité industrielle et commerciale de cette époque, la
+surexcitation qu'elle donne à tous les appétits matériels amènent une
+concurrence effrénée, le plus hideux agiotage, un amour des écus plus
+impudent, plus effronté qu'aux temps de la Régence et du Directoire.
+Acquérir sans travail, sans instruction, par les voies les plus
+courtes; inventer des moyens d'exploiter la crédulité; chercher des
+dupes, enfin <i>faire des affaires</i>, devient la pensée et l'occupation
+unique de la partie la plus influente de la population, d'une société
+brillante et corrompue, sans croyances comme sans entrailles, qui ne
+connaît que les plaisirs matériels et les jouissances du luxe. Dans
+les trois premiers mois de 1838, il se forme plus de cent sociétés
+industrielles au capital de 392 millions, et qui n'ont pour but que de
+soutirer l'épargne des petites bourses et le produit des sueurs
+populaires. On n'a plus que dédain et moquerie pour tout ce qui est
+sentiment, idée, poésie, pour tout ce qui n'est pas lucre, argent,
+matière. La Bourse est le théâtre principal de toutes ces <span class="pagenum">(p.313)</span>
+spéculations frauduleuses: là on joue sur des bitumes fabuleux, des
+mines qui n'existent pas, des chemins de fer qui ne se feront jamais.
+Enfin, on retrouve partout ces tripotages d'argent, dans les
+embellissements de Paris, dans les inventions industrielles, dans les
+entreprises et travaux faits pour le gouvernement; et ce fut
+l'occasion de tristes procès.</p>
+
+<p>Le peuple participe au progrès de cette époque par son travail, mais
+faiblement par le profit qu'il en tire. D'abord, presque toutes les
+améliorations matérielles de la ville sont faites dans les quartiers
+riches; mais les quartiers St-Martin et du Temple, les faubourgs
+St-Antoine et St-Marceau n'ont qu'une petite part dans les travaux des
+égouts, des bornes-fontaines, des trottoirs, des chaussées bombées,
+etc. Quant aux déblaiements faits dans la Cité, les halles, le
+quartier St-Antoine, ils sont utiles à la beauté et à la salubrité de
+la ville, mais ils chassent de leur logement à bon marché les ouvriers
+qui ne peuvent les retrouver dans les palais construits dans les
+quartiers neufs. Il ne se bâtit presque aucune maison nouvelle pour le
+peuple, qui s'entasse de plus en plus dans les vieux quartiers, dans
+ceux que le marteau des démolisseurs n'a pas encore atteints: aussi le
+prix des loyers augmente-t-il sans cesse, et la difficulté de se loger
+est-elle pour l'ouvrier le tourment de tous ses jours et la cause
+perpétuelle de sa misère. Quant aux progrès industriels, ils ne se
+manifestent pour lui que par la concurrence, qui amène l'avilissement
+des salaires, des désastres fréquents, des chômages ruineux: Paris
+devenu, depuis la paix, une ville manufacturière, a maintenant à subir
+une nouvelle cause de calamités, les grandes crises commerciales. La
+misère ne cesse donc pas de régner dans les faubourgs et les quartiers
+populeux; en somme, elle est moins grande qu'elle n'était en 1789,
+c'est-à-dire qu'elle atteint comparativement moins de personnes; mais,
+pour celles qu'elle atteint, elle est aussi complète, aussi <span class="pagenum">
+(p.314)</span>
+hideuse<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182">[182]</a>.
+D'ailleurs, ce n'est pas impunément que les classes riches
+donnent au peuple le spectacle de leurs passions cupides, de leur
+amour effréné de luxe et de jouissances; ce n'est pas en vain que la
+richesse s'étale à tous les coins de rue et sous toutes les formes; le
+peuple veut aussi du bien-être et des plaisirs; il prend dans toutes
+les habitudes de sa vie matérielle des goûts qui semblent lui être
+étrangers; les temps de résignation et d'humilité sont passés; il veut
+sa part d'aisance; il réclame ses droits; enfin, pendant que les
+romans en feuilletons et les vaudevilles graveleux forment toute la
+littérature des classes élevées, les livres sérieux vont dans les
+ateliers, et l'immense débit des publications par livraisons atteste,
+par les chiffres les plus éloquents, le menaçant progrès qui s'est
+obscurément opéré dans l'instruction des masses populaires.</p>
+
+
+
+<a id="toc314" name="toc314"></a>
+<h2>§ XLI.<br><br>
+
+Paris de 1840 à 1848.</h2>
+
+
+<p><i>Août et septembre 1840</i>.--Les affaires d'Orient amènent la rupture de
+notre alliance avec l'Angleterre et l'ébauche d'une coalition des
+quatre puissances du Nord contre la France. Le ministère, présidé par
+M. Thiers, fait des préparatifs de guerre qui produisent une vive
+agitation dans Paris. On entend partout des cris belliqueux; on chante
+la <i>Marseillaise</i> dans les rues et dans les théâtres; toutes les
+passions des barricades semblent se réveiller, pleines d'espoir. <span class="pagenum">(p.315)</span>
+A ces causes de troubles viennent se joindre des <i>grèves</i> et coalitions
+d'ouvriers, engendrées par la question des salaires, et que les partis
+cherchent à exploiter à leur profit. Pendant huit à dix jours, on voit
+successivement les ouvriers maçons, charpentiers, menuisiers,
+serruriers, mécaniciens, tisseurs, enfin de tous les corps d'état,
+descendre, par troupes de deux à trois mille, des communes de
+Belleville, Pantin, la Villette, Saint-Mandé; pénétrer dans les
+ateliers et fabriques, entraîner par la menace ou la séduction ceux de
+leurs camarades qui travaillent, et arrêter ainsi l'industrie et les
+transactions commerciales. Les travaux du chemin de fer d'Orléans, des
+filatures du faubourg Saint-Antoine, des ateliers de voitures
+publiques, se trouvent ainsi suspendus. Pendant huit à dix jours, les
+rues et places sont encombrées d'ouvriers en grève qui se rassemblent,
+pérorent, crient, chantent, complotent et montrent une agitation
+menaçante. Dans le faubourg Saint-Antoine, deux sergents de ville sont
+assassinés par une foule furieuse, et l'on commence des barricades.
+Alors le gouvernement déploie une armée de troupes de ligne, de garde
+municipale, de garde nationale, qui occupe les rues, les places, les
+principaux postes, et empêche l'émeute d'éclater. «La journée a été
+sombre, dit un journal; trois francs de baisse sur les fonds publics;
+quelques tentatives de barricades, qui ont heureusement échoué; la
+ville occupée militairement par une chaîne de postes; les physionomies
+sinistres: voilà le spectacle affligeant que Paris a présenté.» Enfin,
+les attroupements d'ouvriers, refoulés sur tous les points, se
+dispersent sans collision violente. On fait de nombreuses
+arrestations; l'effervescence se calme peu à peu; le peuple retourne à
+ses travaux: mais le gouvernement ne songe pas à résoudre les
+questions menaçantes qui ont produit ces rassemblements; il croit en
+être quitte en faisant prononcer contre quelques ouvriers des <span class="pagenum">(p.316)</span>
+condamnations judiciaires et la prison; et pourtant on sent, dans les
+demandes faites par ces ouvriers, relatives à la diminution des heures
+de travail, à la suppression des <i>tâcherons</i> et des <i>marchandeurs</i>, à
+l'égalité des salaires, non-seulement des souffrances réelles à
+soulager, mais les doctrines du socialisme, qui commencent à égarer le
+peuple en lui donnant sur l'organisation du travail les espérances les
+plus chimériques.</p>
+
+<p>Ce sont les derniers troubles qui agitent les rues jusqu'à la
+révolution de 1848. Le gouvernement se croit désormais sûr de la
+soumission de Paris: il a commencé à fortifier cette ville.</p>
+
+<p>Les humiliations de 1814 et de 1815 avaient laissé des traces
+profondes dans tous les esprits, avec de vives appréhensions pour
+l'avenir; la frontière formidable dont le génie de Vauban avait doté
+la France avait été si facilement et par deux fois violée; Paris avait
+été si facilement pris; deux révolutions avaient été si facilement
+faites, grâce à l'occupation de la capitale, qu'il devait rester chez
+les étrangers (et les événements de 1840 venaient de le démontrer)
+l'espoir et la tentation de renouveler ces outrages et de venir mâter
+la révolution dans son centre. Aussi, depuis 1815, avait-on songé
+plusieurs fois à rendre à notre frontière son importance et son
+efficacité, en fortifiant Paris, c'est-à-dire en ôtant à l'ennemi la
+pensée d'y arriver par une course rapide et de l'enlever par un coup
+de main. Ainsi, en 1826, un plan de fortification de Paris avait été
+proposé à Charles X par le ministre de la guerre, M. de
+Clermont-Tonnerre; en 1831, et au moment où l'on pouvait craindre une
+coalition nouvelle, on commença quelques ouvrages de défense sur les
+hauteurs qui avoisinent Paris; enfin, en 1836, un projet de loi fut
+présenté à la Chambre des députés, mais il y éprouva un accueil si peu
+favorable que le ministère le retira: c'est que malheureusement on
+croyait que le gouvernement de Louis-Philippe, comme celui de <span class="pagenum">(p.317)</span>
+Charles X, en voulant fortifier Paris, avait l'arrière-pensée de se
+servir, contre la population, des bastilles qu'il devait élever; et les
+Parisiens étaient formellement opposés à ce projet.</p>
+
+<p>Les événements de 1840 permirent au gouvernement de brusquer la
+solution de la question; les fortifications de Paris furent
+commencées, par ordonnance royale (13 septembre), et encore bien que
+les dangers de guerre vinssent à se dissiper, elles furent continuées;
+enfin la question arriva devant les Chambres (10 janvier 1841). M.
+Thiers fut le rapporteur du projet de loi et s'appuya de l'opinion de
+Vauban: «La prise de Paris, disait celui-ci, serait un des malheurs
+les plus grands qui pût arriver à ce royaume, et duquel il ne se
+relèverait de longtemps et peut-être jamais.» Puis il justifia, en ces
+termes, cette puissante centralisation de Paris, qui a été si souvent
+calomniée:</p>
+
+<p>«Notre beau pays a un immense avantage, il est <i>un</i>. Trente-quatre
+millions d'hommes, sur un sol d'une moyenne étendue, y vivent d'une
+même vie, y sentent, y pensent, y disent la même chose, presque au
+même instant. Grâce surtout à des institutions qui portent la parole
+en quelques heures d'un bout de la France à l'autre; grâce à des
+moyens administratifs qui portent en quelques minutes un ordre aux
+extrémités du sol, ce grand tout pense et se meut comme un seul homme.
+Il doit à cet ensemble une force que n'ont pas des empires beaucoup
+plus considérables, mais qui sont privés de cette prodigieuse
+simultanéité d'action; mais il n'a ces avantages qu'à la condition
+d'un centre unique, d'où part l'impulsion commune, et qui meut tout
+l'ensemble. C'est Paris qui parle par la presse, qui commande par le
+télégraphe. Frappez ce centre, et la France est comme un homme frappé
+à la tête. Eh bien! que devons-nous faire dans une situation
+semblable? Ce Paris, qu'on veut frapper, il faut le couvrir; ce but,
+que se proposent les grandes guerres d'invasion, il faut le leur <span class="pagenum">(p.318)</span>
+enlever en le mettant à l'abri de leurs coups. En supprimant ce but,
+vous ferez tomber toutes les combinaisons qui tendent vers lui. En un
+mot, fortifiez la capitale, et vous apportez une modification immense
+à la guerre, à la politique; vous rendez impraticables les guerres
+d'invasion, c'est-à-dire les guerres de principe.»</p>
+
+<p>La loi relative aux fortifications de Paris fut adoptée par les deux
+Chambres et publiée le 3 avril; en voici les principaux articles:</p>
+
+<p>1.--Une somme de 140 millions est spécialement affectée aux travaux
+des fortifications de Paris.</p>
+
+<p>2.--Ces travaux comprendront: 1º une enceinte continue embrassant les
+deux rives de la Seine, bastionnée et terrassée avec dix mètres
+d'escarpe revêtue; 2º des ouvrages extérieurs casematés.</p>
+
+<p>7.--La ville de Paris ne pourra être classée parmi les places de
+guerre du royaume qu'en vertu d'une loi spéciale.</p>
+
+<p>9.--Les limites actuelles de l'octroi de la ville de Paris ne pourront
+être changées qu'en vertu d'une loi spéciale.</p>
+
+<p><i>14 décembre 1840</i>.--Les restes mortels de Napoléon, qu'une frégate
+est allée chercher à Sainte-Hélène, arrivent à Paris, par l'Arc de
+triomphe de l'Étoile, pour être transportés aux Invalides, en suivant
+l'avenue des Champs-Élysées, la place et le pont de la Concorde, le
+quai et l'esplanade des Invalides. Tout cet espace a été décoré de
+statues, de colonnes, de candelabres; la garde nationale, trente mille
+hommes de troupes de ligne, toutes les autorités, les cours de
+justice, l'Institut, l'Université, une multitude de généraux et
+d'officiers, assistent à cette translation, qui se fait avec une
+grande magnificence, au milieu d'une multitude immense accourue de
+toutes les villes voisines. L'église des Invalides, flamboyante de
+feux et tapissée entièrement de noir et d'argent, avait été
+transformée en une grande chapelle ardente, où se célèbre <span class="pagenum">(p.319)</span>
+pompeusement une messe funèbre; le roi y assiste avec toute sa
+famille.</p>
+
+<p>Le cercueil est placé dans une chapelle, en attendant le monument qui
+doit être élevé à l'empereur sous le dôme, et, pendant plusieurs mois,
+la foule ne cesse de se porter aux Invalides.</p>
+
+<p>Cette cérémonie, outre qu'elle ôte à la mort de Napoléon ce caractère
+de vague poésie qui faisait, d'un rocher perdu dans l'immensité des
+mers, le plus digne, le plus solennel des tombeaux, réveille à Paris
+le bonapartisme, qui semblait éteint.</p>
+
+<p><i>13 septembre 1841</i>.--Depuis sa tentative de 1834, la République a
+cessé d'exister comme parti actif et belligérant; mais des hommes de
+sang et d'anarchie continuent à s'agiter dans les bas-fonds de la
+société et trament des complots dans les cabarets des faubourgs, dans
+des clubs secrets composés d'ouvriers débauchés ou paresseux, de
+scélérats impatients d'un coup de main; et, de temps en temps, il sort
+de ces bouges quelque assassin qui tente d'en finir avec la monarchie
+bourgeoise par la mort de Louis-Philippe. Paris est ainsi
+successivement troublé et indigné par les attentats d'Alibaud (25 juin
+1836), de Meunier (28 décembre 1836), de Darmès (15 octobre 1840), dont
+le palais des Tuileries ou ses abords sont le théâtre. Un nouveau
+crime, plus stupide que les premiers, jette encore l'alarme dans la
+population.</p>
+
+<p>Le 17<sup>e</sup> léger revient d'Afrique avec son colonel, le duc d'Aumale, pour
+tenir garnison à Paris: il entre par le faubourg Saint-Antoine, au
+milieu d'une foule nombreuse, qui salue d'acclamations nos modestes et
+laborieux soldats d'Algérie. A la hauteur de la rue Traversière, un
+coup de pistolet est tiré sur le jeune prince et ne l'atteint pas.
+L'assassin, Quenisset, est arrêté avec quelques-uns de ses complices
+et traduit devant la cour des pairs. Trois sont condamnés à mort,
+trois à la déportation, six à la détention: dans le nombre se trouve
+odieusement compris un rédacteur de journal, Dupoty, comme <span class="pagenum">(p.320)</span>
+coupable de <i>complicité morale</i>.</p>
+
+<p><i>8 mai 1842</i>.--Un convoi de cinq à six cents personnes, qui revient de
+Versailles par le chemin de fer de la rive gauche, déraille par la
+rupture de l'essieu d'une machine: cinq voitures sont brisées et
+incendiées; cinquante-deux personnes périssent, et une multitude
+d'autres sont blessées. Cet horrible événement jette la consternation
+dans Paris, et la foule se presse éplorée à la Morgue et au cimetière
+du Sud, où l'on a exposé les cadavres méconnaissables des victimes.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> juin</i>.--Loi relative à l'établissement du réseau des grandes
+lignes des chemins de fer, et combinant l'action du gouvernement avec
+celle des compagnies financières. Cette loi double l'importance de la
+capitale de la France en la faisant le centre de nouvelles
+communications qui doivent porter la vie à toutes les extrémités. Les
+chemins de fer votés sont ceux de Paris à la frontière de Belgique, à
+la Manche, à la frontière d'Allemagne, à la Méditerranée, à la
+frontière d'Espagne, à l'Océan, au centre de la France.</>
+
+<p><i>13 juillet</i>.--Le duc d'Orléans, sur la route de Paris à Neuilly, fait
+une chute de voiture et meurt dans les bras du roi. Ses funérailles
+sont célébrées avec une grande pompe. La famille royale fait élever
+une chapelle sur l'emplacement de la maison où est mort le jeune
+prince, dont la perte est accueillie par une douleur universelle.</p>
+
+<p><i>Juillet</i>.--Les chambres votent des crédits pour la reconstruction de
+la bibliothèque Sainte-Geneviève, l'Institut des jeunes aveugles et le
+monument de Napoléon, ainsi que pour l'acquisition de la collection
+d'antiquités de Dusommerard et de l'hôtel de Cluny, dont on fait un
+musée d'antiquités françaises.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> août</i>.--Dernières élections faites sous le gouvernement de
+juillet. Le ministère obtient par toute la France une plus grande <span class="pagenum">(p.321)</span>
+majorité, excepté à Paris, qui continue à envoyer dix députés de
+l'opposition, parmi lesquels MM. Carnot, Marie, etc.</p>
+
+<p><i>1847</i>.--Une mauvaise récolte amène la disette dans une grande partie
+de l'Europe. Pendant sept mois, l'administration municipale de Paris
+fait distribuer des bons de pain, à prix réduit, aux familles
+indigentes ou malaisées, ce qui cause à la ville une dépense de 9
+millions. Cette distribution révèle le peu de progrès qui s'est fait
+dans le bien-être des classes populaires pendant les années
+précédentes, malgré l'accroissement prodigieux de la richesse
+publique: la population de Paris est, à cette époque, de 1,053,000
+habitants; «on trouve sur ce nombre, dit M. de Cambray, chef du bureau
+des hospices, 635,000 habitants susceptibles de participer, comme
+malaisés, à la distribution des secours publics extraordinaires.
+L'assistance de l'administration n'a cependant pas été réclamée par un
+aussi grand nombre de personnes, parce que beaucoup de célibataires,
+beaucoup même de familles laborieuses se sont, par un louable
+sentiment de pudeur, abstenus de solliciter des secours. C'est ce qui
+explique qu'au lieu de 635,000 personnes qui auraient pu figurer sur
+les listes de distribution de bons de pain, il n'y en a jamais eu plus
+de 475,000, et que le chiffre moyen est resté inférieur à 400,000.»</p>
+
+<p><i>10 juillet</i>.--L'opposition, n'ayant plus d'espoir de vaincre la
+majorité dévouée au ministère, se décide à agiter le pays par des
+réunions, des pétitions en faveur de la réforme électorale, des
+protestations «contre les lâchetés, les hontes, les souillures qui
+menacent de gangrener la France.» Le premier banquet <i>réformiste</i> a
+lieu dans un jardin voisin de la barrière Poissonnière, appelé le
+<i>Château-Rouge</i>; douze cents électeurs et un grand nombre de députés y
+assistent, et les convives sont accueillis par des acclamations de la
+foule.</p>
+
+<p><i>Janvier 1848</i>.--La session des Chambres commence, et la <span class="pagenum">(p.322)</span>
+discussion de l'adresse au roi enfante une révolution. Le ministère se
+déclare résolu à empêcher les banquets réformistes, et fait insérer dans
+l'adresse: que «l'agitation de la France n'est produite que par des
+passions aveugles ou ennemies.»</p>
+
+<p>Après la discussion de l'adresse, cent députés déclarent qu'ils sont
+résolus à poursuivre par tous les moyens légaux le maintien du droit
+de réunion, et un banquet solennel est annoncé pour le 22 février dans
+les Champs-Élysées.</p>
+
+<p><i>21 février</i>. La commission du banquet invite la garde nationale, les
+écoles, la population entière à faire cortége aux députés, pairs de
+France, électeurs qui doivent assister à cette réunion.</p>
+
+<p><i>22, 23 et 24 février</i>.--Le gouvernement appelle des troupes et
+déclare qu'il s'opposera au banquet par la force. Les commissaires, en
+présence des mesures qu'a prises le ministère, annoncent que la
+réunion est ajournée. Mais des troubles commencent et deviennent le
+lendemain plus menaçants.</p>
+
+<p>La garde nationale se rassemble au cri de Vive la réforme! les troupes
+indécises n'osent faire usage de leurs armes. Le ministère donne sa
+démission. La joie est universelle; les troupes et le peuple
+fraternisent. Paris est illuminé; mais le soir, devant le ministère
+des affaires étrangères, qui est gardé par un bataillon d'infanterie,
+une colonne de peuple qui se pressait sur le boulevard au cri de Vive
+la réforme! est accueillie par une décharge à bout portant, résultat
+du plus déplorable malentendu: cinquante-deux personnes tombent mortes
+ou blessées. On crie: A la trahison! Aux armes! tout Paris se couvre
+de barricades, et le parti républicain, cette minorité vaincue en
+1832, 1834, 1839, profite de la défaillance du gouvernement, de la
+stupeur de la population parisienne pour faire une nouvelle
+révolution.</p>
+
+<p>Alors Louis-Philippe abdique et nomme régente la duchesse <span class="pagenum">(p.323)</span>
+d'Orléans. Mais les Tuileries et le palais Bourbon sont envahis par les
+insurgés; la famille royale s'enfuit, et les républicains nomment un
+gouvernement provisoire composé de sept députés; ce gouvernement
+s'installe à l'Hôtel-de-Ville, y prend la dictature et proclame la
+république<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183">[183]</a>.</p>
+
+
+<h2>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+
+<table border="0" cellpadding="5" summary="Table des matières">
+<colgroup>
+ <col width="10%">
+ <col width="80%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+
+
+<tbody>
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+<h3>&nbsp;</h3>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>HISTOIRE GÉNÉRALE.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+<h3>&nbsp;</h3>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LIVRE PREMIER.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+<h3>&nbsp;</h3>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>(53 AV. J.-C.--1789.)</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc001">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.
+--Saint-Denis et sainte Geneviève
+ </td>
+ <td>
+ 1
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc005">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous les rois de la première race
+ </td>
+ <td>
+ 5
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc007">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les Normands
+ </td>
+ <td>
+ 7
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc009">§ 4.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de Paris.--Abélard.--Hanse parisienne
+ </td>
+ <td>
+ 9
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc013">§ 5.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville
+ </td>
+ <td>
+ 13
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc017">§ 6.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet bourgeois, etc
+ </td>
+ <td>
+ 17
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc021">§ 7.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse et population de la ville à cette époque
+ </td>
+ <td>
+ 21
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc024">§ 8.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Jean et Charles V.-Troisième enceinte de Paris.--Étienne Marcel
+ </td>
+ <td>
+ 24
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc028">§ 9.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 28
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc034">§ 10.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise de Paris par les troupes royales
+ </td>
+ <td>
+ 34
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc037">§ 11.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis XI et ses successeurs, jusqu'à Henri II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais,
+Amyot, Villon.--Les confrères de la Passion
+ </td>
+ <td>
+ 37
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc044">§ 12.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les barricades de 1588
+ </td>
+ <td>
+ 44
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc052">§ 13.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Siége et prise de Paris par Henri IV
+ </td>
+ <td>
+ 52
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc055">§ 14.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Tableau de Paris sous Henri IV
+ </td>
+ <td>
+ 55
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc059">§ 15.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses.--Promenades et théâtres
+ </td>
+ <td>
+ 59
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc069">§ 16.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg Saint-Antoine
+ </td>
+ <td>
+ 69
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc078">§ 17.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes célèbres.--État des m&oelig;urs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et de la bourgeoisie
+ </td>
+ <td>
+ 78
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc090">§ 18.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des m&oelig;urs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc
+ </td>
+ <td>
+ 90
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc099">§ 19.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de la révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 99
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+<h3>&nbsp;</h3>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LIVRE II.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+<h3>&nbsp;</h3>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>(1789.--1848.)</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc109">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Élections aux États-Généraux.--Révolution du 14 juillet.--Institution de la municipalité et de la garde nationale
+ </td>
+ <td>
+ 109
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc114">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et Berthier--Famine.--Journées d'octobre
+ </td>
+ <td>
+ 114
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc122">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique de la capitale.--Abolition des
+couvents et suppression de nombreuses églises.--Clergé constitutionnel de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 122
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc127">§ 4.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de Mars
+ </td>
+ <td>
+ 127
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc134">§ 5.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats de Châteauvieux.--Journée du 20 juin
+ </td>
+ <td>
+ 134
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc138">§ 6.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du 10 août
+ </td>
+ <td>
+ 138
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc144">§ 7.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Départ des bataillons de volontaires. Tableau des bataillons de volontaires de la première levée
+ </td>
+ <td>
+ 144
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc151">§ 8.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous la Convention.--Procès et mort de Louis XVI.--Paris le 21 janvier
+ </td>
+ <td>
+ 151
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc158">§ 9.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Deuxième et troisième levées de volontaires.--État de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 158
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc162">§ 10.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Journées des 31 mai et 2 juin
+ </td>
+ <td>
+ 162
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc165">§ 11.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Lutte de Paris et des provinces.--Levée en masse.--Fêtes révolutionnaires
+ </td>
+ <td>
+ 165
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc167">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ Tableau des bataillons parisiens de la levée en masse
+ </td>
+ <td>
+ 167
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc171">§ 12.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de la Raison
+ </td>
+ <td>
+ 171
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc175">§ 13.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Supplices des hébertistes et des dantonistes.--Tableau de Paris pendant la terreur
+ </td>
+ <td>
+ 175
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc181">§ 14.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution du 9 thermidor.--Fin de la Commune de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 181
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc186">§ 15.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses de Marat et de Rousseau
+ </td>
+ <td>
+ 186
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc190">§ 16.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Famine.--Journée du 12 germinal et du 1<sup>er</sup> prairial
+ </td>
+ <td>
+ 190
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc199">§ 17.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Journée du 13 Vendémiaire.--Fin de la Convention
+ </td>
+ <td>
+ 199
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc205">§ 18.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales
+ </td>
+ <td>
+ 205
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc210">§ 19.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Culte naturel ou des Théophilanthropes
+ </td>
+ <td>
+ 210
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc214">§ 20.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Tableau de Paris sous le Directoire
+ </td>
+ <td>
+ 214
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc217">§ 21.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement du culte catholique.--Embellissements de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 217
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc224">§ 22.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de Paris à cette époque.--Établissement de l'Empire
+ </td>
+ <td>
+ 224
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc229">§ 23.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon. Fêtes du sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris après Austerlitz et Iéna
+ </td>
+ <td>
+ 229
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc236">§ 24.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'Empereur.--Naissance du roi de Rome
+ </td>
+ <td>
+ 236
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc241">§ 25.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les Parisiens à Lutzen et à Leipsig
+ </td>
+ <td>
+ 241
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc246">§ 26.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris en 1814.--Dispositions de la population. Rétablissement de la garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne
+ </td>
+ <td>
+ 246
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc252">§ 27.</a>
+ </td>
+ <td>
+ État de Paris au commencement de 1814.--Départ de l'impératrice.--Bataille de Paris
+ </td>
+ <td>
+ 252
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc256">§ 28.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée des armées alliées
+ </td>
+ <td>
+ 256
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc260">§ 29.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris pendant la première restauration
+ </td>
+ <td>
+ 260
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc264">§ 30.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée des fédérés
+ </td>
+ <td>
+ 264
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc267">§ 31.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de Waterloo.--Capitulation du 8 juillet
+ </td>
+ <td>
+ 267
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc272">§ 32.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII. Prospérité honteuse de la ville
+ </td>
+ <td>
+ 272
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc278">§ 33.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de 1820.--Le carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie
+ </td>
+ <td>
+ 278
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc280">§ 34.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Embellissements de Paris sous la restauration
+ </td>
+ <td>
+ 280
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc282">§ 35.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris pendant le règne de Charles X
+ </td>
+ <td>
+ 282
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc287">§ 36.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Journées de Juillet
+ </td>
+ <td>
+ 287
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc294">§ 37.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris de 1830 à 1832
+ </td>
+ <td>
+ 294
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc300">§ 38.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 juin
+ </td>
+ <td>
+ 300
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc305">§ 39.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris de 1832 à 1840
+ </td>
+ <td>
+ 305
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc310">§ 40.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Travaux des embellissements de Paris.--État moral de la population
+ </td>
+ <td>
+ 310
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc314">§ 41.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Paris de 1840 à 1848
+ </td>
+ <td>
+ 314
+ </td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+
+<h3>FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.</h3>
+
+
+
+ <p class="note"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1: </b>«Les armoiries de la ville de Paris sont, dit
+ Piganiol de la Force, de gueule à un navire frété et voilé
+ d'argent, flottant sur les ondes de même, au chef semé de
+ France.» (<i>Descript. histor. de la ville de Paris</i>, t. I<sup>er</sup>,
+ p. 48.)<a href="#footnotetag1">(retour)</a> </p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> <i>Guerre des Gaules</i>, liv. VI, ch. III.
+<a href="#footnotetag2">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3: </b> Nous parlerons de chacune de ces églises dans
+<i>l'Histoire des quartiers de Paris</i>.
+<a href="#footnotetag3">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> Grégoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.
+<a href="#footnotetag4">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5: </b> <i>Capitul. de Baluze</i>, t. I<sup>er</sup>, col. 391.
+<a href="#footnotetag5">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6: </b> Citation de l'abbé Lebeuf, dans sa <i>Dissertation sur
+ l'état des sciences</i>, t. II, p. 20.
+<a href="#footnotetag6">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> <i>Hist. littér. de France</i>, t. IX, p. 78.
+<a href="#footnotetag7">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8: </b> L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue:
+ elle allait probablement, au nord, de l'église
+ Saint-Germain-l'Auxerrois à l'église Saint-Gervais, en
+ passant par l'emplacement des rues aujourd'hui détruites ou
+ transformées des Fossés-Saint-Germain, Béthizy, des
+ Deux-Boules, des Écrivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de
+ la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des
+ Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers,
+ des Mathurins, du Paon, etc.
+<a href="#footnotetag8">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9: </b> Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pavé que la
+ moitié de la ville.
+<a href="#footnotetag9">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10: </b> Le fils aîné de Louis VI, en passant rue du
+ Martrois, près de la place de Grève, fut jeté à bas de son
+ cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.
+<a href="#footnotetag10">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11: </b> Nous donnerons l'histoire et la description de
+ chacune de ces églises dans l'<i>Histoire des quartiers de
+ Paris</i>.
+<a href="#footnotetag11">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12: </b> <i>Histoire des Français</i>, 11<sup>e</sup> édition, t. I<sup>er</sup>, p.
+ 321.
+<a href="#footnotetag12">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13: </b> Voir, pour chacun de ces monuments, l'<i>Histoire des
+ quartiers de Paris</i>.
+<a href="#footnotetag13">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14: </b> Les rues assignées aux prostituées étaient les rues
+ aujourd'hui détruites de Mâcon, Froidmantel, Tiron, Robert,
+ Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux,
+ etc.
+<a href="#footnotetag14">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15: </b> De Lamare, <i>Traité de la police</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 210 et
+ suiv.
+<a href="#footnotetag15">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16: </b> Voyez l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ ch. I.
+<a href="#footnotetag16">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17: </b> La juridiction de la Basoche fut établie en 1303;
+ elle s'étendait sur tous les clercs du Parlement et du
+ Châtelet, et connaissait de tous les différends des clercs
+ entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands
+ officiers; chaque année il passait en revue ses sujets, et
+ c'était l'occasion d'une magnifique <i>montre</i> dans Paris.
+<a href="#footnotetag17">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18: </b> Le marc d'argent valait à cette époque 55 sous 6
+ deniers tournois.
+<a href="#footnotetag18">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19: </b> Voir <i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ ch. I.
+<a href="#footnotetag19">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20: </b> Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pavée.
+<a href="#footnotetag20">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21: </b> <i>Relligione patrum multos servata per annos</i>, dit
+ Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)
+<a href="#footnotetag21">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22: </b> Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils
+ d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à
+ recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les
+ fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés;
+ avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme
+ les mouches au son du bassin.» (<i>De la Sagesse</i>, liv. I<sup>er</sup>,
+ ch. XLVIII.)
+<a href="#footnotetag22">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23: </b> «Le 14 février 1589, dit l'Estoile, jour de Carême,
+ prenant et jour où l'on n'avoit accoutumé que de voir des
+ mascarades et folies, furent faites par les églises de cette
+ ville, grandes quantités de processions qui y alloient en
+ grande dévotion, même de la paroisse de
+ Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avoit plus de 1,000
+ personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous
+ pieds nuds, et même tous les religieux de
+ Saint-Martin-des-Champs, qui étoient tous nuds pieds, et les
+ prêtres de ladite église de Saint Nicolas, aussi pieds nuds,
+ et quelques-uns tous nuds, comme étoit le curé nommé maître
+ François Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche
+ sur lui.»
+<a href="#footnotetag23">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24: </b> «Pendant la foire de Saint-Germain de cette année
+ (1605), dit l'Estoile, où le roi alloit ordinairement se
+ promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis,
+ procédants des débauches de la foire, dans laquelle les
+ pages, laquais, écoliers et soldats des gardes firent des
+ insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme
+ en petites batailles rangées, sans qu'on y pût ou voulût y
+ donner ordre.»
+<a href="#footnotetag24">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25: </b> Essais, liv. III, ch. IX.
+<a href="#footnotetag25">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26: </b> «Quand on leva à Paris des gens si à la hâte, dit
+ Tallemant des Réaux, le maréchal de la Force étoit sur les
+ degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
+ dans la main en disant: Oui, monsieur le maréchal, je veux
+ aller à la guerre avec vous.»
+<a href="#footnotetag26">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27: </b> Voyez à ce sujet le médecin Guy Patin (t. 1<sup>er</sup>, p.
+ 38, de ses Lettres, édit. de M. Réveillé-Parise), ce
+ bourgeois si satirique et indépendant, si éclairé. En 1636,
+ il avait donné 12 écus pour la levée des fantassins; on lui
+ demandait une seconde taxe pour la levée des cavaliers: «J'ai
+ répondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont
+ payées qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.»
+<a href="#footnotetag27">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28: </b> Voir l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II
+ ch. <span class="smcap">X.</span>
+<a href="#footnotetag28">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29: </b> Voici le <i>tableau</i> que Scarron fait de Paris:<br>
+
+ <p style="font-size: 0.8em; margin-left: 15%;">
+ Un amas confus de maisons,<br>
+ Des crottes dans toutes les rues;<br>
+ Ponts, églises, palais, prisons,<br>
+ Boutiques bien ou mal pourvues;<br><br>
+
+ Force gens noirs, roux et grisons,<br>
+ Des prudes, des filles perdues,<br>
+ Des meurtres et des trahisons,<br>
+ Des gens de plume aux mains crochues;<br><br>
+
+ Maint poudré qui n'a pas d'argent,<br>
+ Maint homme qui craint le sergent,<br>
+ Maint fanfaron qui toujours tremble;<br><br>
+
+ Pages, laquais, voleurs de nuit,<br>
+ Carosses, chevaux et grand bruit,<br>
+ C'est là Paris: que vous en semble?
+<a href="#footnotetag29">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30: </b> Voici ce que l'acteur Mondory écrivait à Balzac, le
+ 18 janvier 1637, sur les premières représentations du <i>Cid</i>:
+ «Je vous souhaiterois ici pour y goûter, entre autres
+ plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et
+ particulièrement d'un <i>Cid</i> qui a charmé tout Paris. Il est
+ si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus
+ continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au
+ théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges
+ ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et
+ sur le siége des fleurs de lys. La foule a été si grande à
+ nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les
+ recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
+ niches aux pages, ont été des places de faveur pour les
+ cordons bleus et la scène y a été d'ordinaire parée de croix
+ de chevaliers de l'ordre.» (<i>Revue de Paris</i>, nº du 30
+ décembre 1838.)
+<a href="#footnotetag30">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31: </b> <i>Hist. de l'Acad. française</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 6.
+<a href="#footnotetag31">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32: </b> Discours prononcé en 1684, p. 21.
+<a href="#footnotetag32">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33: </b> «Si j'eusse été, dit Guy Patin, lorsque l'on tua
+ Jules-César dans le sénat, je lui aurois donné le
+ vingt-quatrième coup de poignard!» (Lettres, t. III, p.
+ 491.)
+<a href="#footnotetag33">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34: </b> Paris avait été érigé en archevêché en 1623.
+<a href="#footnotetag34">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35: </b> <i>Mém. de Retz</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 92.
+<a href="#footnotetag35">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36: </b> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 262.
+<a href="#footnotetag36">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37: </b> «Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de
+ l'Hôtel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient
+ négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient
+ chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étaient
+ beaux comme leurs mères. La Grève étoit pleine de peuple
+ jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris
+ de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse.» (Retz,
+ t. IV<sup>e</sup>, p. 470.)
+<a href="#footnotetag37">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38: </b> <i>Mém. du P. Berthod</i>, p. 301 (t. XLVIII de la
+ collection Petitot.)
+<a href="#footnotetag38">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39: </b> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 434.
+<a href="#footnotetag39">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40: </b> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 470.
+<a href="#footnotetag40">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41: </b> <i>Mém. de Joly</i>, t. II, p. 6.
+<a href="#footnotetag41">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42: </b> <i>Mém. de Berthod</i>, p. 302.
+<a href="#footnotetag42">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43: </b> L'Odéon a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel.
+ Voyez l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. III, ch.
+ <span class="smcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag43">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44: </b> <i>Mém. de Berthod</i>, p. 369.
+<a href="#footnotetag44">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45: </b> Dans une lettre à Boileau, datée du camp de
+ Gévries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi
+ vient de passer de son armée, forte de «six vingt mille
+ hommes ensemble, sur quatre lignes,» et dit: «J'étois si las,
+ si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si
+ étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des
+ timbales, qu'en vérité je me laissois conduire par mon
+ cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu
+ de tout mon c&oelig;ur que tous les gens que je voyois eussent été
+ chacun dans leur chaumière ou dans leur maison avec leurs
+ femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec
+ ma famille.»
+<a href="#footnotetag45">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46: </b> C'était la vie de tous les hommes d'étude, de toute
+ la bourgeoisie lettrée de cette époque, la preuve en est dans
+ ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des
+ Parisiens du XVII<sup>e</sup> siècle; si heureux quand «il fait la
+ débauche avec Sénèque et Cicéron;» si caustique quand il
+ examine «le tric trac du monde qui est autant fou que
+ jamais;» si profond quand «il perd pied dans les abîmes de la
+ Providence.» (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et
+ nous l'y retrouverons.) «Je passe tranquillement, écrit-il,
+ les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron,
+ président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux
+ requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier.
+ Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la
+ religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans
+ songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien
+ regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de
+ considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne
+ à ma maison, où après quelque entretien avec mes livres, je
+ vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir,
+ comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique,
+ <i>pars humanæ melior vitæ</i>. Je soupe peu de fois hors de la
+ maison, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon,
+ premier président. Il m'affectionne il y a longtemps; et,
+ comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant
+ magistrat du royaume, j'ai pour lui une vénération
+ particulière, sans envisager sa grandeur (1658).»<br><br>
+
+ Cependant ces conversations n'étaient pas toujours si
+ littéraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent
+ tout ce qu'il y avait de hardi dans la pensée secrète de ces
+ bourgeois de la Fronde:<br><br>
+
+ «M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, et intime ami de M.
+ Gassendi, comme il est le nôtre, nous a engagés pour dimanche
+ prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de
+ Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et
+ que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle
+ débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a
+ jamais goûté vin; M. Gassendi est si délicat qu'il n'oseroit
+ boire et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit
+ bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur
+ l'écriture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et
+ néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et
+ peut-être quelque chose davantage; <i>peut-être tous trois
+ guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui
+ est le tyran des consciences, nous irons jusques fort près du
+ sanctuaire</i>. Je fis l'an passé ce voyage de Gentilly avec M.
+ Naudé, moi seul avec lui tête à tête; il n'y avoit point de
+ témoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlâmes fort
+ librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé.»
+ (<i>Lettres</i>, t. 2. p. 508.)
+<a href="#footnotetag46">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47: </b> On connaît ces vers de Boileau:<br><br>
+
+ Sitôt que de la nuit les ombres pacifiques<br>
+ D'un double cadenas font fermer les boutiques...<br>
+ Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville;<br>
+ Le bois le plus funeste et le moins fréquenté<br>
+ Est auprès de Paris un lieu de sûreté...
+<a href="#footnotetag47">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48: </b> Voir <i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ chap. <span class="smcap">v</span>.
+<a href="#footnotetag48">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49: </b> Voir les <i>Lettres de Madame de Sévigné</i> sur les
+ supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui
+ assistait aux exécutions était si grande qu'il y avait
+ souvent des gens étouffés.
+<a href="#footnotetag49">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote50"
+name="footnote50"></a><b>Note 50: </b> «M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de
+ Jansénius) m'a dit autrefois en parlant de ces exécutions
+ criminelles, qu'il mouroit, à Paris, plus de monde de la main
+ du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui
+ n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et
+ extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se
+ faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions
+ exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en
+ a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens
+ et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne
+ chère et à être braves aux dépens d'autrui.» (<i>Lettres de G.
+ Patin</i>, t. 3, p. 639).
+<a href="#footnotetag50">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote51"
+name="footnote51"></a><b>Note 51: </b> <i>Lettres de Guy Patin</i>, t. 2, p. 180, ann. 1655.
+<a href="#footnotetag51">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote52"
+name="footnote52"></a><b>Note 52: </b> Id. t. 3, p. 226.
+<a href="#footnotetag52">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote53"
+name="footnote53"></a><b>Note 53: </b> «Ç'a été, dit un écrivain du temps de Louis XV, le
+ plus grand génie et le plus grand politique de son siècle,
+ comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de
+ Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son
+ règne, parce qu'il étoit nécessaire au roi dans ce poste par
+ la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en même temps il
+ avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les
+ ministres et les premiers magistrats.» (<i>Journal historique
+ de Barbier</i>, t. I, p. 84.)
+<a href="#footnotetag53">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote54"
+name="footnote54"></a><b>Note 54: </b> Voir l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. III,
+ chap. I, pour l'ordonnance de fondation.
+<a href="#footnotetag54">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote55"
+name="footnote55"></a><b>Note 55: </b> «On va incessamment, dit le <i>Journal de Dangeau</i>,
+ renfermer tous les pauvres qui sont à Paris; il y aura des
+ ateliers différents pour faire travailler ceux qui en auront
+ la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en état de
+ travailler, et en même temps on punira sévèrement ceux qui
+ demandent l'aumône dans les rues.»
+<a href="#footnotetag55">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote56"
+name="footnote56"></a><b>Note 56: </b> On les appela ainsi, soit de la maison où elles
+ s'établirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne
+ saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre
+ qui mourut, vers ce temps, en odeur de sainteté, et dont on
+ mit l'image dans ces voitures <i>pour les préserver
+ d'accidents</i>.
+<a href="#footnotetag56">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote57"
+name="footnote57"></a><b>Note 57: </b> «En 1650, dit un almanach, on établit à Paris des
+ carrosses à cinq sous par place; ils partoient à différentes
+ heures marquées pour elle, d'un quartier à l'autre, et
+ ressembloient aux coches et diligences dont on se sert
+ aujourd'hui sur les routes.» Ces voitures eurent d'abord une
+ grande vogue, mais étant mal administrées, elles ne
+ réussirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de
+ <i>carrosses à cinq sous</i>: la première de la
+ Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxième de la place Royale
+ à Saint-Roch; la troisième de la Porte-Montmartre au
+ Luxembourg.
+<a href="#footnotetag57">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote58"
+name="footnote58"></a><b>Note 58: </b> <i>Lettres</i>, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie
+ fut alors confiée à deux magistrats financiers qu'on appelait
+ <i>trésoriers de France</i>. «Elle se bornait, dit M. de
+ Chabrol-Volvic, à la haute surveillance de la solidité des
+ constructions, à la prohibition des étalages extérieurs et à
+ l'exécution de quelques règlements de salubrité. Quant aux
+ alignements à suivre pour les constructions nouvelles, ils
+ étaient en quelques sorte indiqués sur place par l'examen
+ isolé des lieux. On n'était pas alors frappé, comme
+ aujourd'hui, de la nécessité de subordonner toutes ces
+ décisions à un projet général et fixe qui eût pour but
+ l'assainissement et l'embellissement de la capitale.»
+ (<i>Recherches statistiques sur Paris.</i>)
+<a href="#footnotetag58">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote59"
+name="footnote59"></a><b>Note 59: </b> <i>Journal de Dangeau</i>, publié par MM. Soulié,
+ Dussieux, etc. t. V. 168.
+<a href="#footnotetag59">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote60"
+name="footnote60"></a><b>Note 60: </b> Il faut excepter les misères causées par la famine
+ de 1709 et qui amenèrent quelques troubles. «Il y eut le
+ matin, dit Dangeau, (20 août 1709) un assez grand désordre à
+ Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour
+ travailler à ôter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est
+ sur le rempart du côté de la porte Saint-Denis,
+ s'impatientèrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez
+ vite le pain qu'on leur avait promis et commencèrent par
+ piller la maison où était le pain; ils se répandirent ensuite
+ dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillèrent les
+ maisons des boulangers et marchèrent à la maison de M.
+ d'Argenson. On fut obligé de faire marcher les gardes
+ françaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires
+ même montèrent à cheval. Il y eut quelques gens tués de cette
+ canaille, parce qu'on fut obligé de tirer dessus et on en a
+ mis quelques-uns en prison.»
+<a href="#footnotetag60">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote61"
+name="footnote61"></a><b>Note 61: </b> D'après Vauban, la journée d'ouvrier à Paris
+ variait de douze à trente sous.
+<a href="#footnotetag61">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote62"
+name="footnote62"></a><b>Note 62: </b> «Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau
+ drap gris vaut 70 à 80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui
+ valait 100 écus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4
+ liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre
+ jours sans travailler, à manger son argent.» (<i>Journal
+ historique de Barbier</i>, avocat au parlement de Paris, t. I,
+ p. 42.) L'industrie de luxe à cette époque consistait
+ principalement en étoffes d'or, d'argent et de soie,
+ ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et
+ d'argent, etc.
+<a href="#footnotetag62">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote63"
+name="footnote63"></a><b>Note 63: </b> Cette augmentation de salaire amena quelques
+ troubles pendant les années suivantes, les ouvriers n'ayant
+ pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les
+ ouvriers en bas, qui étaient quatre mille à Paris, «ont
+ menacé de coups de bâtons ceux d'entre eux qui consentiroient
+ à la diminution, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui
+ ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont
+ choisi un secrétaire qui avoit la liste des ouvriers sans
+ travail, et un trésorier qui distribuoit la pension. Ces
+ ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au
+ contrôleur général, et on en a fait mettre une douzaine en
+ prison au pain et à l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas
+ laisser le peuple se déranger et la peine qu'on a à le
+ réduire» (t. I, p. 207).
+<a href="#footnotetag63">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote64"
+name="footnote64"></a><b>Note 64: </b> <i>Journal de Barbier</i>, t. II, p. 411.
+<a href="#footnotetag64">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote65"
+name="footnote65"></a><b>Note 65: </b> <i>Journal</i>, t. II, p. 173.
+<a href="#footnotetag65">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote66"
+name="footnote66"></a><b>Note 66: </b> Ces témoignages d'affection enthousiaste se sont
+ plusieurs fois reproduits pendant le règne de Louis XV: ainsi
+ en 1721, le rétablissement du roi, après une petite maladie,
+ fut célébré par des manifestations d'allégresse presque
+ incroyables: «Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des
+ illuminations à toutes les fenêtres, des tables et des
+ tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris à
+ étourdir, des <i>Te Deum</i> chantés par tous les corps et
+ communautés; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans
+ Paris le monde qu'il y a eu, jusqu'à trois heures du matin, à
+ faire des folies étonnantes: c'était des bandes avec des
+ palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les
+ gens âgés ne se souviennent pas d'avoir vu pareil dérangement
+ et pareil tapage lors d'une réjouissance dans Paris: il est
+ impossible de décrire cela.» (<i>Journal</i>, t. I, p. 99).
+<a href="#footnotetag66">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote67"
+name="footnote67"></a><b>Note 67: </b> Ces placards sont de l'année 1743, et néanmoins le
+ tirage se fit sans accident. «La milice est fixée à dix-huit
+ cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garçons de l'âge de
+ seize ans jusqu'à quarante, et de cinq pieds au moins. Les
+ enfants de tous les corps et communautés, des marchands et
+ artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de
+ travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas
+ d'être exemptés par l'état, leurs charges et leurs emplois:
+ cela a été étendu à tous les domestiques. Il est dit en outre
+ que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe,
+ comme domestiques hors de condition, ouvriers sans maître et
+ vagabonds, sont miliciens de droit...»--Il y eut ensuite
+ exemption pour les domestiques des princes, nobles,
+ magistrats, avocats, gens de finance et même pour les fils de
+ certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils
+ paiaient: «ce qui fait voir que le but est de tirer de
+ l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux
+ augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets à
+ la milice.» Au reste les bourgeois furent très-mécontents de
+ voir la livrée exemptée, «ce qui ne remplit pas l'idée qu'on
+ sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution
+ des domestiques dans Paris.» Le tirage se fit dans l'hôtel
+ des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets
+ noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs
+ étoient miliciens; ils se décoroient de rubans bleus et
+ blancs et couroient Paris en s'arrêtant dans les cabarets. On
+ obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les
+ faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, «qui sont remuants
+ et composés de populace,» tirèrent les derniers et
+ joyeusement comme à une fête, «avec violons et tambours.» Ce
+ tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait dès lors
+ le peuple parisien: «car cette milice, dit Barbier, fait
+ engager un grand nombre d'ouvriers qui préfèrent par honneur
+ la qualité de soldat à celle de milicien,» (t. II, p. 353 et
+ suiv.).
+<a href="#footnotetag67">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote68"
+name="footnote68"></a><b>Note 68: </b> Les exécutions criminelles furent aussi fréquentes
+ sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis XIV:
+ c'était toujours le spectacle qui plaisait le mieux à la
+ foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut décapité à la
+ Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. «L'endroit était assez
+ serré; il y a eu plusieurs personnes estropiées et des
+ chevaux étouffés... Le bourreau l'a décollé parfaitement d'un
+ seul coup. Il a pris la tête et l'a montrée, et tout le
+ peuple a claqué des mains pour lui faire compliment sur son
+ adresse» (t. II, p. 154). Ces exécutions furent souvent
+ l'occasion de malheurs et de séditions: ainsi en 1721, «un
+ laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit
+ dit des sottises de sa maîtresse et avoit été mené au
+ Châtelet, où son procès a fini par une condamnation au carcan
+ et aux galères. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on
+ conduisit le laquais, à la queue d'une charrette, avec deux
+ cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte
+ Saint-Roch, vis-à-vis la maison du sieur d'Erlach. Presque
+ personne n'avoit suivi la charrette; mais à la maison, il y
+ avoit cinq à six mille âmes. Aussitôt que le poteau a été
+ enfoncé, la populace s'est émue et l'a brisé: alors le
+ laquais a été ramené au Châtelet par les archers qui ont tiré
+ quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit
+ eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa
+ compagnie dans sa maison, pour l'empêcher d'être pillée.
+ Toutes les vitres ont été cassées; la compagnie a tiré, et il
+ y a eu quatre ou cinq personnes tuées, et plusieurs blessées
+ et d'autres prises. On n'ose plus mettre à présent au carcan.
+ Voilà la troisième fois que pareille sédition arrive»
+ (Barbier, T. I, p. 113).
+<a href="#footnotetag68">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote69"
+name="footnote69"></a><b>Note 69: </b> Le mode de numération actuel date de 1807.
+<a href="#footnotetag69">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote70"
+name="footnote70"></a><b>Note 70: </b> Il ne garda pas longtemps ce caractère, si l'on en
+ croit Mercier: «Il est, dit-il, composé de savetiers habillés
+ de bleu qui, le lendemain, quand ils auront déposé leurs
+ fusils, seront arrêtés à leur tour, s'ils font tapage. On les
+ appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats
+ du pape.»
+<a href="#footnotetag70">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote71"
+name="footnote71"></a><b>Note 71: </b> L'histoire de toutes ces constructions sera faite
+ dans l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>.
+<a href="#footnotetag71">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote72"
+name="footnote72"></a><b>Note 72: </b> Il n'y avait que cinquante et un mille familles
+ imposées.
+<a href="#footnotetag72">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote73"
+name="footnote73"></a><b>Note 73: </b> <i>Révol. de Paris</i>, t. VII et VIII.
+<a href="#footnotetag73">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote74"
+name="footnote74"></a><b>Note 74: </b> Rien ne ressemble moins aux <i>boutiques</i> de l'ancien
+ régime, humbles, obscures, profondes, malpropres, que les
+ <i>magasins</i> de nos jours avec leurs salons éblouissants d'or
+ et de glaces et leur luxe, qui, dans beaucoup de cas, est
+ aussi absurde qu'insolent. Le <i>marchand</i> et non le
+ <i>négociant</i> d'autrefois vivait à son <i>comptoir</i>, non à son
+ <i>bureau</i>; il avait des <i>garçons</i>, non des <i>commis</i>; il
+ servait ses <i>pratiques</i>, non ses <i>clients</i>; il avait pour
+ tout appartement son arrière-boutique, et sa femme faisait
+ elle-même sa cuisine et son ménage, toujours avec l'aide de
+ sa fille, rarement avec l'aide d'une servante qu'on payait
+ quinze écus. «Il est une classe de femmes très-respectables,
+ dit Mercier; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie:
+ attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigneuses,
+ économes, attentives à leurs maisons, elles offrent le modèle
+ de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de
+ fortune, cherchent à en amasser, sont peu brillantes, encore
+ moins instruites. On ne les aperçoit pas, et cependant elles
+ sont à Paris l'honneur de leur sexe.» <i>Tabl. de Paris</i>, III,
+ 155.
+<a href="#footnotetag74">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote75"
+name="footnote75"></a><b>Note 75: </b> Les journaux étaient tous littéraires ou
+ scientifiques; mais malgré la censure, la politique parvenait
+ à s'y faire une petite place. Les principaux cabinets de
+ lecture étaient sur le quai des Augustins, sous le charnier
+ des Innocents, chez les concierges des Tuileries et du
+ Palais-Royal, etc. En 1784, on comptait 35 journaux ou
+ gazettes.
+<a href="#footnotetag75">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote76"
+name="footnote76"></a><b>Note 76: </b> En 1760, il n'y avait à Paris que 82 écoles
+ paroissiales ou de charité donnant l'instruction primaire à
+ cinq mille enfants; en 1849, il y en avait 148 donnant
+ l'instruction primaire à trente-six mille enfants.
+<a href="#footnotetag76">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote77"
+name="footnote77"></a><b>Note 77: </b> Voici les noms des députés de Paris aux États
+ généraux, avec leurs suppléants:<br><br>
+
+ <i>Clergé</i>: MM. Barmond (Perrotin de), abbé, conseiller-clerc
+ au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien évêque de Senez;
+ Bonneval, chanoine de l'église de Paris; Chevreuil,
+ chancelier de l'église de Paris; Decoulmier, abbé régulier de
+ Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prémontrés; Dumonchel,
+ recteur de l'Université de Paris; Juigné (Leclerc de),
+ archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le
+ Gros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, curé
+ d'Argenteuil; Montesquiou (l'abbé de), agent général du
+ clergé de France, abbé de Beaulieu, diocèse du Mans; Papin,
+ prieur-curé de Marly-la-Ville; Veytard, curé de
+ Saint-Germain.<br><br>
+
+ <i>Noblesse</i>: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le
+ comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine
+ des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Duséjour,
+ conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement;
+ Duval d'Esprémenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal
+ (le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France;
+ Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de),
+ premier écuyer de Monsieur; Ormesson (le président d').<br><br>
+
+ <i>Tiers état</i>: MM. Afforty, cultivateur à Villepinte; Anson,
+ receveur général des finances; Bailly, des Académies
+ française, des belles-lettres et des sciences; Berthereau,
+ procureur au Châtelet; Bévière, notaire; Boislandry,
+ négociant à Versailles; Camus, avocat, de l'Académie des
+ inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur;
+ Debourge, négociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat;
+ Garnier, conseiller au Châtelet; Germain, négociant;
+ Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc,
+ libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfèvre; Lenoir de la
+ Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, négociant; Sieyès,
+ chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au
+ Parlement, de l'Académie française; Treilhard, avocat;
+ Tronchet, avocat.
+<a href="#footnotetag77">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote78"
+name="footnote78"></a><b>Note 78: </b> Le plus célèbre est le journal de Prudhomme,
+ intitulé <i>Les Révolutions de Paris</i>, qui paraissait toutes
+ les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.
+<a href="#footnotetag78">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote79"
+name="footnote79"></a><b>Note 79: </b> Prudhomme, t. VII et VIII.
+<a href="#footnotetag79">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote80"
+name="footnote80"></a><b>Note 80: </b> Voir l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ ch. <span class="smcap">XI</span>.
+<a href="#footnotetag80">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote81"
+name="footnote81"></a><b>Note 81: </b> Cette somme énorme, qui était perçue par la ferme
+ générale (c'était pour en assurer la perception que celle-ci
+ avait obtenu récemment la construction du mur d'enceinte),
+ était loin d'être employée aux besoins de la ville de Paris.
+ Le produit en était ainsi réparti: au profit du trésor
+ public, 29,837,700 livres; au profit de la ville de Paris,
+ 3,965,800 l.; au profit des hôpitaux, 2,023,800 l. Les
+ articles imposés étaient à peu près les mêmes qu'à présent,
+ sauf des droits sur le sucre, le café, le plomb et les
+ glaces. L'article le plus productif était celui des boissons,
+ qui produisait 19,536,000 l., le muids de vin de 268 litres
+ payant 32 l. 8 s. 7 den.<br><br>
+
+ L'octroi de Paris a produit en 1854, 40,021,838 fr.
+<a href="#footnotetag81">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote82"
+name="footnote82"></a><b>Note 82: </b> Nous dirons dans l'<i>Histoire des quartiers de
+ Paris</i> les couvents et églises qui furent alors supprimés,
+ l'usage auquel ces bâtiments furent destinés, la date de leur
+ destruction, etc.
+<a href="#footnotetag82">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote83"
+name="footnote83"></a><b>Note 83: </b> <i>Révolutions de Paris</i>, nº 32, p. 60.--Ajoutons que
+ le carnaval était, sous l'ancien régime, l'occasion de scènes
+ hideuses où le peuple se vautrait dans l'ordure et la
+ crapule. «Dans ces jours-là, dit Mercier, ses divertissements
+ ont une empreinte de sottise et de villenie qui rapproche ses
+ goûts de ceux des pourceaux.»
+<a href="#footnotetag83">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote84"
+name="footnote84"></a><b>Note 84: </b> Mémoires du marquis de Ferrières, II, 339.
+<a href="#footnotetag84">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote85"
+name="footnote85"></a><b>Note 85: </b> <i>Députés de Paris à l'Assemblée législative</i>:
+ Garran de Coulon, président du tribunal de Cassation;
+ Lacépède, administrateur du département; Pastoret,
+ procureur-syndic du département; Cérutti, administrateur du
+ département; Beauvais, docteur en médecine, juge de paix;
+ Bigot de Préameneu, juge du tribunal du quatrième
+ arrondissement; Gouvion, major général de la garde nationale;
+ Broussonnet, de l'Académie des sciences, secrétaire de la
+ Société d'agriculture; Cretté, propriétaire et cultivateur à
+ Dugny, administrateur du directoire du département;
+ Gorguereau, juge du tribunal du cinquième arrondissement;
+ Thorillon, ancien procureur du Châtelet, administrateur de
+ police, juge de paix de la section des Gobelins; Brissot de
+ Warville; Filassier, procureur-syndic du district de
+ Bourg-la-Reine; Hérault de Séchelles, commissaire du roi;
+ Mulot; Godart, homme de loi; Boscary jeune, négociant;
+ Quatremère-Quincy; Ramond; Robin (Léonard), juge du tribunal
+ du sixième arrondissement; Debry, administrateur du
+ département; Condorcet; Treihl-Pardailhan, administrateur du
+ département; Monneron, négociant.<br>
+
+ Godart et Cérutti, décédés, Monneron, Gouvion et Boscary,
+ démissionnaires, furent remplacés successivement par
+ Lacretelle (5 novembre 1791), Alleaume (4 février 1792),
+ Kersaint (1<sup>er</sup> avril), Demoy (1<sup>er</sup> mai), et Dussault (6 juin).
+<a href="#footnotetag85">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote86"
+name="footnote86"></a><b>Note 86: </b> Voir l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ ch. XI.
+<a href="#footnotetag86">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote87"
+name="footnote87"></a><b>Note 87: </b> «Il faut remarquer que beaucoup se font remplacer,
+ que les remplaçants sont de pauvres gens négligents et
+ malpropres, ce qui répugne les autres volontaires de faire le
+ service; que les corps de garde sont peu gardés par cette
+ raison; que les grenadiers sont des gens fermes et instruits
+ au service; que les canonniers sont des jeunes gens
+ bouillants et pleins de feu; mais qu'en général il n'y a pas
+ d'ensemble dans le corps de la garde nationale.» (Note
+ trouvée au château des Tuileries le 10 août.)
+<a href="#footnotetag87">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote88"
+name="footnote88"></a><b>Note 88: </b> <i>Révol. de Paris</i>, t. XIV.
+<a href="#footnotetag88">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote89"
+name="footnote89"></a><b>Note 89: </b> <i>La vérité entière</i>, par Méhée.
+<a href="#footnotetag89">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote90"
+name="footnote90"></a><b>Note 90: </b> Ce sont les termes du registre des écrous, qui
+ existe encore.
+<a href="#footnotetag90">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote91"
+name="footnote91"></a><b>Note 91: </b> On ne cite qu'un seul volontaire qui ait pris part
+ aux massacres de septembre: c'est le nommé Charlot,
+ perruquier, l'un des assassins de la princesse de Lamballe;
+ mais, en arrivant à l'armée, il fut tué par ses
+ camarades.--Deux bataillons, celui de Mauconseil et le 1<sup>er</sup>
+ Républicain, se souillèrent, à Réthel, du sang de quatre
+ déserteurs de l'armée des princes, domestiques d'émigrés qui
+ venaient se jeter dans l'armée française et qu'ils prirent
+ pour des émigrés nobles. Les deux bataillons furent cernés,
+ désarmés par le général Beurnonville; on leur ôta leurs
+ drapeaux, on les fit bivouaquer dans les fossés de Mézières,
+ enfin on ne leur rendit leur rang dans l'armée qu'après la
+ punition des plus coupables et les plus touchantes marques de
+ repentir.
+<a href="#footnotetag91">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote92"
+name="footnote92"></a><b>Note 92: </b> Il y avait quelques femmes dans ces bataillons;
+ parmi elles on peut citer la citoyenne <i>Garnejoux</i>, du 12<sup>e</sup>
+ bataillon, dit de la République, qui se trouva aux batailles
+ de Vibiers, Doué, Saumur, Châtillon, «où elle combattit avec
+ le courage d'un vrai républicain,» et reçut une récompense
+ nationale; la citoyenne <i>Minard</i>, qui partit avec son mari,
+ le citoyen Fortier: pendant trois campagnes, elle fit le
+ service de canonnier dans le 10<sup>e</sup> bataillon, et reçut une
+ récompense nationale; la citoyenne <i>Rocquet</i>, etc.
+<a href="#footnotetag92">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote93"
+name="footnote93"></a><b>Note 93: </b> <i>Députés de Paris à la Convention</i>: Robespierre,
+ Danton, Collot-d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes, Camille
+ Desmoulins, Marat, Lavicomterie, Legendre, Raffron, Panis,
+ Sergent, Robert, Dussaulx, Fréron, Beauvais, Fabre
+ d'Églantine, Osselin, Robespierre jeune, David, Boucher,
+ Laignelot, Thomas, Égalité (duc d'Orléans).
+<a href="#footnotetag93">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote94"
+name="footnote94"></a><b>Note 94: </b> Tous les députés de Paris votèrent la mort du roi,
+ à l'exception de Dussaulx, Thomas et Manuel.
+<a href="#footnotetag94">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote95"
+name="footnote95"></a><b>Note 95: </b> <i>Révol. de Paris</i>, t. XVI, p. 283.
+<a href="#footnotetag95">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote96"
+name="footnote96"></a><b>Note 96: </b> <i>Révol. de Paris</i>, t. XVI, p. 206.
+<a href="#footnotetag96">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote97"
+name="footnote97"></a><b>Note 97: </b> <i>Révol. de Paris</i>, t. XVI, p. 225.
+<a href="#footnotetag97">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote98"
+name="footnote98"></a><b>Note 98: </b> Il faut ajouter à ce chiffre celui de l'armée dite
+ <i>révolutionnaire</i>, dont la formation fut décrétée le 5
+ septembre 1793, et qui se composa de 6,000 hommes, dont 1,200
+ canonniers. Cette année fut recrutée par enrôlement
+ volontaire parmi les plus fougueux républicains de Paris, les
+ hommes du 10 août et du 31 mai, qui passèrent tous au scrutin
+ épuratoire de la société des Jacobins. Elle était destinée à
+ comprimer les mouvements contre-révolutionnaires et «à
+ appuyer partout où besoin serait les mesures de salut public
+ décrétées par la Convention.» Elle devint l'instrument du
+ parti hébertiste, et, après la chute de ce parti, elle fut
+ licenciée le 27 mars 1794.
+<a href="#footnotetag98">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote99"
+name="footnote99"></a><b>Note 99: </b> Paris fournissait annuellement à l'armée, avant
+ 1789, 6,339 recrues.
+<a href="#footnotetag99">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote100"
+name="footnote100"></a><b>Note 100: </b> Citons pour exemple le bulletin de la séance du 6
+ juillet: «La section de 92 est admise dans l'intérieur de la
+ salle; elle annonce son acceptation de l'acte
+ constitutionnel.--Les artistes Chenard, Narbonne et Vallière
+ entonnent des hymnes patriotiques, dont la Convention décrète
+ l'impression et l'envoi aux départements.--La section du
+ Mont-Blanc porte en triomphe le buste de Lepelletier. Une
+ citoyenne couvre le président d'un bonnet rouge et en reçoit
+ la cocarde.--Les citoyennes de la section du Mail jettent des
+ fleurs sur les bancs des législateurs.--Trois cents élèves de
+ la patrie, précédés d'une musique militaire, viennent
+ remercier la Convention d'avoir préparé la prospérité du
+ siècle qui s'ouvre devant eux.--Une société patriotique de
+ citoyennes est suivie de la section des Gardes françaises,
+ qui offre des fleurs, de celle de la Croix-Rouge, qui dépose
+ sur le bureau une couronne de chêne, et dont les citoyennes
+ jurent de ne s'unir qu'à de vrais républicains.--La section
+ de Molière et La Fontaine présente une médaille de Franklin.
+ Un décret ordonne la suspension de cette médaille à la
+ couronne de chêne qui surmonte la statue de la Liberté.--Les
+ Enfants-Trouvés, aujourd'hui enfants de la République,
+ défilent, mêlés parmi les citoyens de la section des Amis de
+ la patrie. La Convention décrète que ces enfants porteront
+ désormais l'uniforme national.--Les sections de la
+ Butte-des-Moulins, du Temple, de la Cité, des Marchés, des
+ Champs-Élysées défilent successivement. Toutes annoncent
+ avoir librement et unanimement accepté la constitution.»
+ (<i>Révolut. de Paris</i>, t. XVII, p. 709.)
+<a href="#footnotetag100">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote101"
+name="footnote101"></a><b>Note 101: </b> Le culte catholique n'a pas cessé d'être exercé à
+ Paris, même pendant les jours les plus sanglants de la
+ terreur, dans la salle de la bibliothèque de l'ancien
+ séminaire des Missions étrangères. Cet édifice avait été
+ vendu comme bien national au commencement de 1793 et acheté
+ par mademoiselle de Saron; il devint le lieu de réunion de
+ quelques prêtres et de quelques nobles, qui s'y livrèrent aux
+ pratiques du culte, sous la direction d'un ancien jésuite,
+ l'abbé Delpuits. Cette réunion, qui continua, même après le
+ rétablissement public du culte catholique, a été le noyau et
+ l'origine de la fameuse <i>congrégation</i> qui a joué un si grand
+ rôle sous le règne de Charles X.
+<a href="#footnotetag101">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote102"
+name="footnote102"></a><b>Note 102: </b> La liste des émigrés du département de la Seine
+ comprend 3,530 noms.
+<a href="#footnotetag102">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote103"
+name="footnote103"></a><b>Note 103: </b> D'après Robert Lindet, au 9 thermidor, le comité
+ de salut public avait en magasin 2 millions 500 mille
+ quintaux de blé achetés à l'étranger.
+<a href="#footnotetag103">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote104"
+name="footnote104"></a><b>Note 104: </b> Voyez à ce sujet, dans l'ouvrage de
+ Parent-Duchâtelet (<i>De la prostitution dans la ville de
+ Paris</i>), un arrêté de la Commune, rendu sur le réquisitoire
+ de Chaumette, et dont les austères considérants ont été
+ rédigés par l'ex chevalier Dorat de Cubières, alors
+ secrétaire du conseil-général.
+<a href="#footnotetag104">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote105"
+name="footnote105"></a><b>Note 105: </b> Voici ce que raconte à ce sujet Beaumarchais, dont
+ la belle maison, située près de la Bastille, fut ainsi
+ visitée et fouillée: «Pendant que j'étais enfermé dans un
+ asile impénétrable, trente mille âmes au moins étaient dans
+ ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers
+ ouvraient toutes les armoires, où des maçons fouillaient les
+ souterrains, sondaient partout, levaient les pierres et
+ faisaient des trous dans les murs, pendant que d'autres
+ piochaient le jardin, repassant tous vingt fois dans les
+ appartements, mais quelques uns disant, au grand regret des
+ brigands qui se trouvaient là par centaines: Si l'on ne
+ trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches, le premier
+ qui détournera le moindre meuble, une paille, sera pendu sans
+ rémission... Enfin, après sept heures de la plus sévère
+ recherche, la foule s'est écoulée. Mes gens ont balayé près
+ d'un pouce et demi de poussière; mais pas un binet de perdu.
+ Une femme au jardin a cueilli une giroflée: elle l'a payée de
+ vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des
+ peupliers.» (<i>Mém. sur les prisons</i>, I, 182.)
+<a href="#footnotetag105">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote106"
+name="footnote106"></a><b>Note 106: </b> Voyez les <i>Mém. sur les prisons</i>. (Coll. Berville
+ et Barrière.)
+<a href="#footnotetag106">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote107"
+name="footnote107"></a><b>Note 107: </b> <i>Causes de la révol. du 9 thermidor</i>, p. 196.
+<a href="#footnotetag107">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote108"
+name="footnote108"></a><b>Note 108: </b> <i>Mémoires sur les prisons</i>, t. I, préface, p 11.
+<a href="#footnotetag108">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote109"
+name="footnote109"></a><b>Note 109: </b> Cheveux courts par derrière, longs et rabattus sur
+ les yeux par devant, pour imiter la <i>toilette</i> des condamnés
+ à la guillotine, bas chinés, habit court et carré, gilet de
+ panne chamoise à dix-huit boutons de nacre, cravate verte
+ montant jusqu'à la bouche, des lunettes, deux montres, etc.
+<a href="#footnotetag109">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote110"
+name="footnote110"></a><b>Note 110: </b> Lacretelle. <i>Hist. du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle</i>,
+XII, 148.
+<a href="#footnotetag110">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote111"
+name="footnote111"></a><b>Note 111: </b> <i>Mém. sur la Convention</i>, t. I, p. 130.
+<a href="#footnotetag111">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote112"
+name="footnote112"></a><b>Note 112: </b> L'École de Mars avait été créée par la Convention
+ le 13 prairial an <span class="smcap">II</span>. Elle était recrutée «avec des enfants
+ de sans-culotte» âgés de quatorze à dix-sept ans et envoyés,
+ au nombre de dix par district, de toutes les parties de la
+ France, ce qui porta le nombre des élèves à trois mille. Ces
+ élèves campaient sous des tentes dans la plaine des Sablons
+ et une partie du bois de Boulogne. Des baraques en planches
+ renfermaient l'hôpital, l'arsenal, les écuries et la salle
+ d'étude, vaste hangar orné seulement d'une statue de la
+ Liberté, au pied de laquelle Robespierre, Lebas, Saint-Just
+ venaient haranguer la jeunesse et la former aux vertus
+ républicaines. Le camp était fermé par une enceinte de
+ palissades et de chevaux de frise, et gardé militairement par
+ les élèves. Cette école, qui figura dans toutes les fêtes
+ révolutionnaires, fut supprimée le 2 brumaire an <span class="smcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag112">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote113"
+name="footnote113"></a><b>Note 113: </b> Toulongeon, t. III, p. 67.
+<a href="#footnotetag113">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote114"
+name="footnote114"></a><b>Note 114: </b> T. III, p. 118.
+<a href="#footnotetag114">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote115"
+name="footnote115"></a><b>Note 115: </b> <i>Moniteur</i> du 4 prairial.
+<a href="#footnotetag115">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote116"
+name="footnote116"></a><b>Note 116: </b> L'état officiel inséré au <i>Moniteur</i> donne pour le
+ 24 avril le chiffre de 2,338 détenus.
+<a href="#footnotetag116">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote117"
+name="footnote117"></a><b>Note 117: </b> Éloge de Féraud, dans le <i>Moniteur</i> du 18 prairial
+ an <span class="smcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag117">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote118"
+name="footnote118"></a><b>Note 118: </b> <i>Moniteur</i> du 10 prairial.
+<a href="#footnotetag118">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote119"
+name="footnote119"></a><b>Note 119: </b> <i>Moniteur</i> du 9 prairial.
+<a href="#footnotetag119">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote120"
+name="footnote120"></a><b>Note 120: </b> Nous avons dit qu'elle était en grande partie
+ composée d'anciens gardes-françaises.
+<a href="#footnotetag120">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote121"
+name="footnote121"></a><b>Note 121: </b> «Il faut que le peuple souffre, écrivait le prince
+ de Condé: c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien
+ ordre de choses. Il n'a d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les
+ raisonnements les plus simples sont perdus pour lui; il n'y a
+ que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il
+ faut espérer le retour de la monarchie.» Lettre du 22 fév.
+ 1796 dans les mémoires relatifs à la trahison de Pichegru,
+ publiés par Montgaillard.
+<a href="#footnotetag121">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote122"
+name="footnote122"></a><b>Note 122: </b> <i>Moniteur</i> du 1<sup>er</sup> fructidor an
+<span class="smallcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag122">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote123"
+name="footnote123"></a><b>Note 123: </b> <i>Moniteur</i> du 30 fructidor.
+<a href="#footnotetag123">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote124"
+name="footnote124"></a><b>Note 124: </b> <i>Moniteur</i> du 6 vendémiaire.
+<a href="#footnotetag124">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote125"
+name="footnote125"></a><b>Note 125: </b> Cette légion venait d'être établie par un décret
+ du 9 messidor pour le service des tribunaux, des prisons, des
+ ports, etc. Elle était casernée sur le quai d'Orsay.
+<a href="#footnotetag125">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote126"
+name="footnote126"></a><b>Note 126: </b> <i>Moniteur</i> du 20 vendémiaire an <span class="smcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag126">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote127"
+name="footnote127"></a><b>Note 127: </b> Cet octroi ne produisit dans chacune des trois
+ premières années que 2 millions. De 1798 au 4 décembre 1849,
+ il a produit 1,241,269,150 francs.
+<a href="#footnotetag127">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote128"
+name="footnote128"></a><b>Note 128: </b> Buonarotti, <i>Hist. de la conspiration de Babeuf</i>.
+<a href="#footnotetag128">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote129"
+name="footnote129"></a><b>Note 129: </b> Ainsi, le <i>Moniteur</i> (12 messidor an <span class="smcap">VI</span>) dit de la
+ fête de l'Agriculture: «Elle représentait à l'imagination ces
+ anciennes fêtes que la fertile Phrygie célébrait en l'honneur
+ de la déesse des moissons au pied du mont Ida.» Il dit de la
+ fête funèbre de Hoche (15 vendémiaire an <span class="smcap">VI</span>): «Elle retraçait
+ parfaitement les magnifiques obsèques que Télémaque fit faire
+ au fils de Nestor sur les bords du Galèse; on pourrait même
+ croire qu'on les avait prises pour modèle.»
+<a href="#footnotetag129">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote130"
+name="footnote130"></a><b>Note 130: </b> <i>Hist. des Français</i>, t. IV, p. 269.
+<a href="#footnotetag130">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote131"
+name="footnote131"></a><b>Note 131: </b> Voici en quels termes et par quels rapprochements
+ puérils Laréveillère expliqua gravement les noms dont il
+ affublait les vieux monuments de la piété de nos pères:<br><br>
+
+ «L'église <i>Saint-Philippe-du-Roule</i> est consacrée à la
+ <i>Concorde</i>. Ce premier arrondissement renferme les promenades
+ des Tuileries et des Champs-Élysées et tous les jardins où,
+ depuis deux ans, les citoyens se réunissent pour y jouir des
+ fêtes qu'on y donne.--L'église <i>Saint-Roch</i>, au <i>Génie</i>. Dans
+ ce temple reposent le grand Corneille, le créateur du théâtre
+ français, et Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui
+ aient cultivé la poésie française.--L'église
+ <i>Saint-Eustache</i>, à l'<i>Agriculture</i> Cet édifice est situé
+ près la halle aux grains et de toutes les autres où l'on vend
+ des subsistances.--L'église <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>, à la
+ <i>Reconnaissance</i>. On doit la plus vive reconnaissance aux
+ sciences et aux arts, qui ont retiré les peuples de la
+ barbarie. Les poëtes et les anciens historiens ne cessent de
+ louer tous ceux qui, comme Orphée, ont adouci les m&oelig;urs des
+ hommes et leur ont appris à vivre en société. Si un édifice
+ doit être dédié à la Reconnaissance, c'est sans doute celui
+ qui se trouve placé devant le palais national des sciences et
+ des arts, celui où repose Malherbe, auquel nous devons la
+ pureté du langage.--L'église <i>Saint-Laurent</i>, à la
+ <i>Vieillesse</i>. En face de cet édifice est l'hospice des
+ Vieillards.--L'église <i>Saint-Nicolas-des-Champs</i>, à
+ l'<i>Hymen</i>. Le sixième arrondissement est un des plus peuplés;
+ il renferme la division des Gravilliers, qui est une de
+ celles qui ont le plus fourni de défenseurs à la
+ patrie.--L'église <i>Saint-Merry</i>, au <i>Commerce</i>. On sait que
+ le commerce est le lien des nations et la source de leurs
+ richesses: si on honore l'agriculture, on doit également
+ honorer le commerce. L'église Saint-Merry est placée devant
+ le tribunal de commerce et dans un des quartiers les plus
+ marchands de Paris.--L'église <i>Sainte-Marguerite</i>, à la
+ <i>Liberté</i> et à l'<i>Égalité</i>. Ce nom doit particulièrement
+ appartenir au lieu de la réunion des habitants du faubourg
+ Saint-Antoine; on sait le courage qu'ils ont déployé dans
+ tous les temps et à toutes les époques pour renverser le
+ despotisme et établir la République.--L'église
+ <i>Saint-Gervais</i>, à la <i>Jeunesse</i>. La loi du 3 brumaire a
+ institué une fête pour la Jeunesse; l'édifice dont il s'agit
+ est spacieux et est décoré d'un portail fait par Debrosses;
+ ce portail date de l'époque de la renaissance de la bonne
+ architecture, et où l'on a enfin abandonné le
+ gothique.--L'église <i>Notre-Dame</i>, à l'<i>Être suprême</i>. On a
+ pensé que, pour imposer silence aux ennemis de la chose
+ publique, qui affectent d'accuser d'athéisme et d'irréligion
+ les autorités constituées, on devait consacrer l'édifice le
+ plus vaste, le plus majestueux et le plus central du canton
+ de Paris, à l'Être suprême.--L'église <i>Saint-Thomas d'Aquin</i>,
+ à la <i>Paix</i>. Les Romains avaient un temple ainsi dédié: le
+ temple de la Paix ne peut être mieux placé qu'auprès de celui
+ dont on va parler.--L'église <i>Saint Sulpice</i>, à la
+ <i>Victoire</i>. Cet édifice est dans la division du Luxembourg,
+ où est situé le palais directorial.--L'église
+ <i>Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>, à la <i>Bienfaisance</i>. Dans le
+ quartier où est situé ce temple, il y a plusieurs
+ hospices.--L'église <i>Saint-Médard</i>, au <i>Travail</i>. La division
+ du Finistère renferme beaucoup de journaliers, de gens de
+ main-d'&oelig;uvre qui sont occupés à des travaux pénibles et
+ utiles à la société.--Et <i>Saint-Étienne-du-mont</i>, à la
+ <i>Piété-filiale</i>. Cet édifice est situé près le Panthéon, que
+ la République a dédié aux grands hommes. Il apprendra à
+ chacun que la République honore à la fois les vertus
+ éclatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les
+ guerriers courageux et les législateurs éclairés, elle
+ n'oublie pas le bon père.» (<i>Moniteur</i> du 27 octobre 1798.)
+<a href="#footnotetag131">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote132"
+name="footnote132"></a><b>Note 132: </b> Voici leurs noms: Des Arts (Opéra), Français,
+ Favart (Italiens), Feydeau (Opéra-Comique), de la République,
+ du Vaudeville, Molière, Montansier, de la Cité, du Marais, de
+ l'Ambigu-Comique, de la Gaité, des Jeunes-Artistes, des
+ Variétés amusantes, des Délassements, des Jeunes-Élèves,
+ Sans-Prétention. On joua, en 1797, sur ces dix sept théâtres,
+ cent vingt-six pièces nouvelles. Nous parlerons de chacun
+ d'eux dans l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>.
+<a href="#footnotetag132">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote133"
+name="footnote133"></a><b>Note 133: </b> Voir l'<i>Histoire des quartiers de Paris</i>, liv. II,
+ chap. VII.
+<a href="#footnotetag133">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote134"
+name="footnote134"></a><b>Note 134: </b> «Je me trouvais, a-t-il raconté, à cette hideuse
+ époque, logé à Paris, rue du Mail, place des Victoires. Au
+ bruit du tocsin et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux
+ Tuileries, je courus au Carrousel... Je me hasardai à
+ pénétrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs
+ de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres que m'en
+ présentèrent les masses de Suisses... Je parcourus tous les
+ cafés du voisinage de l'Assemblée: partout l'irritation était
+ extrême, la rage dans tous les c&oelig;urs; elle se montrait sur
+ toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des
+ gens de la lie du peuple.» (<i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, t.
+ IV, p. 211; édit. de 1824.)
+<a href="#footnotetag134">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote135"
+name="footnote135"></a><b>Note 135: </b> <i>Mémorial</i>, t. IV, p. 222.
+<a href="#footnotetag135">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote136"
+name="footnote136"></a><b>Note 136: </b> De là date le monopole de la boulangerie, qui
+ appartient aujourd'hui à six cents boutiques privilégiées;
+ mais ce ne fut l'&oelig;uvre ni du pouvoir législatif ni du
+ pouvoir exécutif; les boulangers demandèrent eux-mêmes à la
+ préfecture de police que leur nombre fût limité à six cents;
+ la préfecture accéda à cette demande, et, depuis cinquante
+ ans, tous les gouvernements et même les tribunaux se sont
+ crus liés par cette autorisation. (Voyez le discours de M.
+ Lanjuinais, ministre du commerce, à l'Assemblée législative,
+ le 27 octobre 1849.)
+<a href="#footnotetag136">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote137"
+name="footnote137"></a><b>Note 137: </b> Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles
+ X en 1826. On lit dans ce curieux rapport: «Quand Bonaparte
+ s'établit dans le palais de nos rois, il sentit plus qu'un
+ autre la nécessité d'isoler la demeure du souverain. Ce fut
+ dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle
+ galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense
+ place d'armes ayant des débouchés sur toutes ses faces, qu'il
+ isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli,
+ dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du
+ Louvre, afin de dégager entièrement l'enceinte du palais.
+ Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer
+ entre de longs espaces que le canon ou des charges de
+ cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité; il
+ ajouta à ces premières dispositions une précaution de détail
+ qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon
+ Marsan une petite place en retraite, dont le but est
+ évidemment de pouvoir, au besoin, réunir et mettre à couvert
+ une réserve de troupes d'artillerie, et, par l'acquisition du
+ terrain qu'il fit jusqu'à la rue Saint-Honoré, il s'assura
+ des moyens d'agir sur cette importante communication. On sait
+ enfin qu'il se refusa constamment à dégager la façade de
+ Saint-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve
+ que le peuple soulevé pouvait trouver un appui redoutable,
+ afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre
+ de vues sur les Tuileries ou déboucher facilement de la butte
+ Saint-Roch, près du château, sur la rue de Rivoli.»
+<a href="#footnotetag137">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote138"
+name="footnote138"></a><b>Note 138: </b> <i>Opinions de Napoléon au conseil d'État</i>, p. 41.
+<a href="#footnotetag138">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote139"
+name="footnote139"></a><b>Note 139: </b> <i>Opinions de Napoléon</i>, p. 42.
+<a href="#footnotetag139">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote140"
+name="footnote140"></a><b>Note 140: </b> <i>Opinions de Napoléon</i>, p. 67.
+<a href="#footnotetag140">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote141"
+name="footnote141"></a><b>Note 141: </b> Thiers, <i>Hist. du Consulat et de l'Empire</i>, t. IV,
+ p. 139.
+<a href="#footnotetag141">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote142"
+name="footnote142"></a><b>Note 142: </b> <i>Opinions de Napoléon</i>, p. 73.
+<a href="#footnotetag142">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote143"
+name="footnote143"></a><b>Note 143: </b> <i>Mém. d'Outre-Tombe</i>.
+<a href="#footnotetag143">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote144"
+name="footnote144"></a><b>Note 144: </b> <i>Dix années d'exil</i>.
+<a href="#footnotetag144">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote145"
+name="footnote145"></a><b>Note 145: </b> L'une des meilleures a pour titre: <i>Première
+ représentation du Consulat en attendant une pièce nouvelle</i>.
+ Napoléon, en escamoteur, est monté sur des trétaux, entouré
+ de la foule, à laquelle il jette de la poudre aux yeux; dans
+ sa poche est une couronne; sur sa table on voit les Pyramides
+ et les Alpes. A côté de lui, Lucien bat le tambour du 18
+ brumaire; et plus loin, derrière le rideau, les soldats
+ préparent un trône à Napoléon empereur.
+<a href="#footnotetag145">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote146"
+name="footnote146"></a><b>Note 146: </b> Pelet de la Lozère, p. 69.
+<a href="#footnotetag146">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote147"
+name="footnote147"></a><b>Note 147: </b> <i>Dix années d'exil</i>.
+<a href="#footnotetag147">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote148"
+name="footnote148"></a><b>Note 148: </b> Pelet, p. 69 et suiv.
+<a href="#footnotetag148">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote149"
+name="footnote149"></a><b>Note 149: </b> Pelet, p. 85.
+<a href="#footnotetag149">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote150"
+name="footnote150"></a><b>Note 150: </b> Pelet de la Lozère, p. 306.
+<a href="#footnotetag150">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote151"
+name="footnote151"></a><b>Note 151: </b> Thiers, <i>Hist. du Consulat et de l'Empire</i>, t. II,
+ p. 509.
+<a href="#footnotetag151">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote152"
+name="footnote152"></a><b>Note 152: </b> Le plan de cette rue avait été conçu dès le temps
+ de Louis XIV: «C'était le projet du grand Colbert de
+ continuer la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au
+ Louvre, non en ligne droite, ce qui était impossible, mais
+ depuis l'Hotel-de-Ville» (Piganiol, t. V, p. 52.)
+<a href="#footnotetag152">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote153"
+name="footnote153"></a><b>Note 153: </b> Décret du 8 août 1807. Les théâtres conservés
+ furent: l'Opéra, le Théâtre Français, l'Odéon,
+ l'Opéra-Comique, le Vaudeville, les Variétés,
+ l'Ambigu-Comique et la Gaité. Il faut leur ajouter le
+ Théâtre-Italien et le Cirque-Olympique, qui obtinrent des
+ autorisations spéciales.
+<a href="#footnotetag153">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote154"
+name="footnote154"></a><b>Note 154: </b> <i>Mém. du duc de Rovigo</i>, t. IV, p. 311.
+<a href="#footnotetag154">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote155"
+name="footnote155"></a><b>Note 155: </b> <i>Napoléon et Marie-Louise</i>, t. I, p. 376.
+<a href="#footnotetag155">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote156"
+name="footnote156"></a><b>Note 156: </b> «Ce palais, placé sur la hauteur en face de
+ l'École militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours
+ de la rivière d'une part, et tout le développement de la rue
+ de Rivoli de l'autre, devait être construit de manière à
+ remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse;
+ mais, pour lui donner toute la valeur dont elle était
+ susceptible, il embrassait dans ses dépendances tout le grand
+ plateau qui s'étend de la barrière de l'Étoile et de la
+ hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et la route
+ de Neuilly. Sur ce plateau, il devait établir un immense
+ jardin entouré de fortes murailles ou de fossés profonds, qui
+ en faisaient au besoin un vaste camp retranché, auquel
+ arrivaient par toutes les routes, et sans être obligées
+ d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de
+ Courbevoie, de Saint-Denis, en un mot la garde entière.»
+ (Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles X en
+ 1826.)
+<a href="#footnotetag156">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote157"
+name="footnote157"></a><b>Note 157: </b> Canal de l'Ourcq, 19,500,000 fr.; abattoirs.
+ 6,700,000; halle, aux vins, 4,000,000; halle aux blés,
+ 750,000; grandes halles, 2,600,000; marchés, 4,000,000;
+ greniers de réserve, 2,300,000; pont d'Iéna, 4,800,000;
+ quais, 11,000,000; lycées, 500,000; église Sainte-Geneviève,
+ 2,000,000; Notre-Dame et l'Archevêché, 2,500,000; hôtels des
+ ministères, 2,800,000; Archives, 1,000,000; temple de la
+ Gloire, 2,000,000, palais du Corps Législatif, 3,000,000;
+ colonne de la place Vendôme, 1,500,000; Pont-Neuf, 1,200,000;
+ Arc de l'Étoile, 4,300,000; statues, 600,000; place de la
+ Bastille, 600,000; ouverture de rues et places, 4,000,000;
+ Jardin des-Plantes, 800,000; palais de la Bourse, 2,500,000;
+ Louvre et Musée, 11,000,000; Tuileries, 9,700,000; Arc du
+ Carrousel, 1,400,000, etc.
+<a href="#footnotetag157">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote158"
+name="footnote158"></a><b>Note 158: </b> <i>Mém. de Bourrienne</i>, t. IX, p. 310.
+<a href="#footnotetag158">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote159"
+name="footnote159"></a><b>Note 159: </b> Napoléon dit, dans les <i>Mémoires de Sainte-Hélène</i>
+ (t. IX, p. 38), qu'à son retour d'Austerlitz, voyant avec
+ quelle facilité le sort de l'Autriche avait été décidé par la
+ prise de Vienne, il songea à fortifier Paris; «mais que la
+ crainte d'inquiéter les habitants et l'incroyable rapidité
+ des événements l'empêchèrent de donner suite à cette grande
+ pensée.»
+<a href="#footnotetag159">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote160"
+name="footnote160"></a><b>Note 160: </b> <i>Mém.</i>, t. VI, p. 295.
+<a href="#footnotetag160">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote161"
+name="footnote161"></a><b>Note 161: </b> Un décret du 12 janvier 1813 avait transformé les
+ quatre-vingt-huit cohortes du premier ban de la garde
+ nationale en vingt-trois régiments de ligne; un autre, du 6
+ janvier 1814, ordonna la formation de cinquante-neuf
+ régiments composés de gardes nationales, etc.
+<a href="#footnotetag161">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote162"
+name="footnote162"></a><b>Note 162: </b> <i>De la restauration de la royauté</i>, p. 56.
+<a href="#footnotetag162">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote163"
+name="footnote163"></a><b>Note 163: </b> <i>Mémoires</i>, t. VI, p. 319 et 321.
+<a href="#footnotetag163">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote164"
+name="footnote164"></a><b>Note 164: </b> <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 18.
+<a href="#footnotetag164">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote165"
+name="footnote165"></a><b>Note 165: </b> <i>Mém.</i>, t. VII, p. 2 et 5.
+<a href="#footnotetag165">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote166"
+name="footnote166"></a><b>Note 166: </b> <i>Souvenirs histor. de M. de Menneval</i>, t. II, p.
+ 133.
+<a href="#footnotetag166">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote167"
+name="footnote167"></a><b>Note 167: </b> <i>Mém. de Bourrienne</i>, t. X, p. 12.
+<a href="#footnotetag167">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote168"
+name="footnote168"></a><b>Note 168: </b> «Armons-nous pour défendre cette ville, ses
+ monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce
+ qui nous est cher! Que cette vaste cité devienne un camp pour
+ quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ces
+ murs qu'il espère franchir en triomphe!...»
+<a href="#footnotetag168">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote169"
+name="footnote169"></a><b>Note 169: </b> Il faut pourtant dire que les théâtres, à cette
+ époque, n'étaient remplis que d'officiers étrangers. Dans un
+ des premiers jours d'avril, on joua au Théâtre-Français
+ <i>Iphigénie en Aulide</i> devant un auditoire où il n'y avait que
+ dix Français.
+<a href="#footnotetag169">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote170"
+name="footnote170"></a><b>Note 170: </b> <i>Mém. de Rovigo</i>, t. VII, p. 207.
+<a href="#footnotetag170">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote171"
+name="footnote171"></a><b>Note 171: </b> <i>Souvenirs</i>, t. II, p. 444.
+<a href="#footnotetag171">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote172"
+name="footnote172"></a><b>Note 172: </b> <i>Mém. de Fleury de Chaboulon</i>, t. II.
+<a href="#footnotetag172">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote173"
+name="footnote173"></a><b>Note 173: </b> <i>Mém. de Rovigo</i>, t. VIII, p. 47.
+<a href="#footnotetag173">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote174"
+name="footnote174"></a><b>Note 174: </b> M. de Chabrol, dans un mémoire publié en 1823,
+ estime le nombre des rues de Paris à cette époque à 1,070,
+ outre 120 culs-de-sac et 70 places.
+<a href="#footnotetag174">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote175"
+name="footnote175"></a><b>Note 175: </b> <i>Députés de la Seine</i> en 1827: Dupont de l'Eure,
+ Jacques Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant, Schonen,
+ Ternaux, Royer-Collard, Louis, Alex. de Laborde, Odier,
+ Vassal, J. Lefebvre.
+<a href="#footnotetag175">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote176"
+name="footnote176"></a><b>Note 176: </b> <i>Députés de la Seine</i> en 1830: Vassal, Laborde,
+ Odier, Lefebvre, Mathieu Dumas, Demarçay, Eusèbe Salverte, de
+ Corcelles, Schonen, Chardel, Bavoux, Charles Dupin.
+<a href="#footnotetag176">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote177"
+name="footnote177"></a><b>Note 177: </b> «Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placés en
+ faction à la porte des jardins publics, empêcher, selon leur
+ consigne, d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
+ faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était
+ emparée des hommes demeurés les maîtres.» (Mém.
+ d'Outre-Tombe, t. IX.)
+<a href="#footnotetag177">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote178"
+name="footnote178"></a><b>Note 178: </b> Il avait été nommé le 24 août et avait eu pour
+ prédécesseur, du 28 juillet au 24 août, M. de Laborde.
+<a href="#footnotetag178">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote179"
+name="footnote179"></a><b>Note 179: </b> M. Odilon Barrot fut forcé de donner sa démission
+ le 22 février, fut remplacé par M. de Bondy.
+<a href="#footnotetag179">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote180"
+name="footnote180"></a><b>Note 180: </b> Depuis 1853, ces rues n'existent plus.
+<a href="#footnotetag180">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote181"
+name="footnote181"></a><b>Note 181: </b> C'est l'année où commencent les recensements
+ quinquennaux. Jusque-là, les chiffres donnés comme officiels
+ sur la population de Paris sont tout à fait problématiques et
+ certainement erronés. Voici ceux qu'on donne ordinairement
+ pour les époques antérieures: au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, 120,000; au
+ <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, 150,000; sous Henri II, 200,000; à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+ siècle, 200,000; en 1680, 490,000; en 1720, 500,000; en 1752,
+ 576,000; en 1776, 658,000; en 1784, 660,000; en 1792,
+ 610,000; en 1798, après recensement, 640,000; en 1802,
+ 672,000; en 1806, 547,000; en 1808, 580,000; en 1810,
+ 594,000; en 1817, 713,000; en 1827, 890,000.
+<a href="#footnotetag181">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote182"
+name="footnote182"></a><b>Note 182: </b> En voici une triste preuve. Dans la séance de la
+ Chambre des députés du 24 février 1846, M. Berryer disait:
+ «Sur 27,000 personnes qui meurent à Paris par année, il y en
+ a près de 11,000 qui meurent dans les hôpitaux et 7,000
+ autres qui sont enterrées gratuitement, dont la ville paie le
+ cercueil et le suaire. Il meurt donc 18,000 personnes sur
+ 27,000 qui ne laissent pas même de linceul pour les
+ envelopper!»--A cette époque, 80,000 personnes entraient
+ annuellement dans les hôpitaux et 100,000 étaient secourues à
+ domicile.
+<a href="#footnotetag182">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote183"
+name="footnote183"></a><b>Note 183: </b> Nous avons abrégé les derniers événements de
+ l'histoire générale de Paris jusqu'en 1848, et nous n'avons
+ rien dit de la révolution de février et des événements si
+ graves dont la capitale a été le théâtre depuis cette époque,
+ parce que nous croyons que le temps n'est pas encore venu
+ d'écrire l'histoire impartiale de cette période. Néanmoins,
+ nous énoncerons, chacun à sa place, les principaux faits de
+ l'histoire de Paris de 1848 à 1856, dans l'Histoire des
+ quartiers de Paris.
+<a href="#footnotetag183">(retour)</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - I, by Théophile Lavallée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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