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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:18 -0700
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+Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La piraterie dans l'antiquité
+
+Author: Jules-M. Sestier
+
+Release Date: July 17, 2006 [EBook #18849]
+[Last updated: December 5, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA
+
+PIRATERIE
+
+DANS L'ANTIQUITÉ
+
+PAR
+
+J.M. SESTIER
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR
+
+20, RUE SOUFFLOT, 20
+
+1880
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+ INTRODUCTION
+
+ CHAP. Ier.-- i. Considérations générales sur la piraterie
+ dans l'antiquité.--Civilisation primitive.
+ --Origine de la navigation. 1
+
+ ii. État social primitif.--Les enlèvements
+ et le mariage. 10
+
+ --II.-- i. La légende de Bacchus. 17
+
+ ii. Les Argonautes. 21
+
+ iii. Les héros d'Homère. 25
+
+ --III.-- Les Cariens et les Phéniciens. 29
+
+ --IV.-- Première répression de la piraterie.
+ L'île de Crète.--Minos.--Rhodes. 41
+
+ --V.-- Les pirates grecs. 47
+
+ --VI.-- L'île de Samos.--Le tyran Polycrate.--Le
+ marchand Colæos. 53
+
+ --VII.-- La piraterie grecque.--Salamine.--Égine. 63
+
+ --VIII.-- Le monde oriental à l'époque des guerres
+ médiques. 79
+
+ --IX.-- La Grèce après les guerres médiques. 99
+
+ --X.-- i. De l'empire de la mer exercé par
+ Athènes. 107
+
+ ii. Organisation de la marine athénienne. 111
+
+ --XI.-- La piraterie à l'époque de Philippe II et
+ d'Alexandre le Grand. 115
+
+ --XII.-- Les Carthaginois.--Traités d'alliance avec
+ les Romains.--La Sicile.--Les Mamertins. 121
+
+ --XIII.-- Les Étrusques.--Les Ligures. 133
+
+ --XIV.-- Rome et la piraterie. 141
+
+ --XV.-- Guerres de Rome contre la piraterie.
+ --L'Illyrie. La reine Teuta.--Démétrius de
+ Pharos.--Genthius. 153
+
+ --XVI.-- i. Les Étoliens et les Klephtes. 165
+
+ ii. Conquête des îles Baléares. 170
+
+ --XVII.-- Mithridate et les pirates. 173
+
+ --XVIII.-- Puissance des pirates.--Captivité de
+ César. 181
+
+ --XIX.-- Expédition de Publius Servilius
+ _Isauricus_ contre les pirates. 189
+
+ --XX.-- Les pirates crétois.--Expéditions
+ d'Antonius et de Métellus. 193
+
+ --XXI.-- Exploits des pirates.--Leur luxe et leur
+ insolence. 201
+
+ --XXII.-- La loi _Gabinia_.--Pompée.--La Cilicie. 207
+
+ --XXIII.-- Conquête de l'île de Cypre et de l'Égypte. 217
+
+ --XXIV.-- Sextus Pompée et la piraterie.--Auguste. 221
+
+ --XXV.-- La piraterie sous l'empire romain. 249
+
+ --XXVI.-- La piraterie et les invasions des
+ Barbares. 265
+
+ --XXVII.-- La piraterie et la législation maritime
+ dans l'antiquité. 275
+
+ --XXVIII.-- La piraterie et la traite des esclaves. 289
+
+ --XXIX.-- La piraterie et la littérature.--Le
+ théâtre et les écoles de déclamation. 295
+
+ Table alphabétique 309
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont
+exercé la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans
+l'histoire même des nations maritimes depuis leurs origines, et suivre
+parfois pas à pas leur sort et leurs destinées, parce que, de cette
+manière seulement, il me semble possible de reconstituer avec intérêt
+les divers caractères de la piraterie, d'en rechercher les causes, et
+d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec la marche des
+siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence d'événements
+considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère._
+
+_La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à
+l'état social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une
+étude sur la civilisation primitive, que la piraterie fut pour les
+antiques peuplades maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté
+de se procurer les premiers besoins de l'existence. Les tribus
+primitives entreprirent la piraterie sur la mer, comme la guerre sur le
+continent, afin de se procurer des vivres. Dans une époque où toute
+notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation vivait
+dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens
+étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir
+et glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse._
+
+_Pendant toute cette période_ préhistorique, _la piraterie fut une
+profession parfaitement avouable._
+
+_Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques,
+nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la
+Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce
+fait, car c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage,
+que les plus grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs
+œuvres._
+
+_Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie
+au début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs
+incursions, soit d'une façon plus restreinte dans des expéditions
+aventureuses. Celles-ci étaient néanmoins profitables au progrès de
+l'humanité, puisque ces aventuriers, transformés en personnages
+héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu, et
+furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des
+divers pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de
+l'écriture, les cultes et les arts orientaux._
+
+_Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée
+et constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour
+conquérir le suprématie maritime appelée l'_Empire de la mer. _Presque
+tous les peuples le possédèrent successivement, et tous en firent le
+même usage. En plein épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire
+de la mer était défini par un écrivain politique athénien «l'avantage de
+pouvoir faire des courses et de ravager les États étrangers sans crainte
+de représailles.»_
+
+_Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes
+guerres de l'antiquité._
+
+_L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances
+pour exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus
+faibles ou contre des races ennemies vouées à une haine nationale,
+séculaire et farouche._
+
+_Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la plus grande puissance
+maritime de l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la
+piraterie changera de caractère. Elle cessera d'être le produit et la
+manifestation violente d'une rivalité maritime; elle ne sera plus une
+course considérée comme légitime et pratiquée par des États qui ne sont
+liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié: elle deviendra un véritable
+brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas de nation. C'est
+comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le vainqueur,
+revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police devenue
+leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres._
+
+_Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était
+si grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce
+de république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses
+forteresses et ses arsenaux._
+
+_Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple
+plus vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet,
+chaque famille était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens
+tombaient honteusement entre les mains des pirates. Ces exploits avaient
+leur retentissement jusque sur le théâtre et dans les écoles de
+déclamation. Le monde ancien était dans un tel affaissement moral, la
+république romaine était si ruinée que la piraterie et les exactions des
+gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans tout le
+bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit
+autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin
+d'énergiques mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome
+affamée. Pompée et ses lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur
+habile politique fit plus que leurs victoires mêmes pour réprimer
+pendant quelques années ce fléau redoutable._
+
+_La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de
+César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses
+desseins, comme jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut
+constituée en force militaire plus puissante. Auguste, aidé par le
+célèbre Agrippa, parviendra, après une lutte acharnée et pleine de
+périls, à la dompter complètement._
+
+_Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des
+peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le
+retour des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous
+les temps anciens. C'est à peine, en effet, si l'histoire mentionne, sur
+les confins de l'Empire, quelques actes isolés de piraterie, promptement
+étouffés du reste, et nullement inquiétants pour la sûreté et la liberté
+de la navigation._
+
+_Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère
+qu'elle avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont
+comme les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en
+Europe. Profitant des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait
+alors la puissance romaine dans toute l'étendue de son immense empire,
+ils commettront de grands ravages. Mais, quand le pouvoir retournera en
+de fortes mains, les Barbares n'oseront plus s'aventurer sur la mer.
+Constantin le Grand, en transportant le siège de l'Empire à l'entrée
+même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le passage, et
+ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la force de
+leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de
+leurs lois._
+
+_Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par
+sa divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la
+liberté d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de
+pillage, de violence et de brigandage._
+
+_Je termine au règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les
+pays méditerranéens, estimant que si elle devait être continuée au delà,
+elle n'offrirait un réel intérêt qu'à partir de l'époque où les
+Sarrasins et les Musulmans, de race nouvelle, fanatiques et implacables
+envers les chrétiens, firent apparition en Europe, semant sur leur
+passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se terminerait au jour
+où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement planté sur les
+murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les bords de
+la Méditerranée._
+
+
+
+
+LA PIRATERIE
+
+DANS L'ANTIQUITÉ
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS
+L'ANTIQUITÉ.--CIVILISATION PRIMITIVE.--ORIGINE DE LA NAVIGATION.
+
+
+La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les
+premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables
+causes de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître
+l'état primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins,
+son industrie, et de suivre l'évolution lente mais progressive de la
+civilisation.
+
+L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de la navigation. Dans
+les temps anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes.
+Je démontrerai que la piraterie se lie étroitement aux grands événements
+de la vie des peuples primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes,
+à leurs luttes et aussi à la naissance du commerce et du droit maritimes
+dans les pays méditerranéens.
+
+Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup,
+au mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la
+mer; elle eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à
+faire ressortir: elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des
+siècles s'écoulèrent avant que les pirates fussent appelés _latrunculi
+vel prædones_, brigands ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous
+voyons dans Homère que l'on demandait ingénument aux voyageurs inconnus,
+abordant sur quelque côte, s'ils étaient marchands ou pirates.
+Thucydide, le grave historien, nous fournira d'abondantes preuves que
+les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que les barbares.
+C'était une profession avouée.
+
+Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu
+d'appeler préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer
+l'origine? Pour répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à
+l'état primitif de la société humaine. «L'homme était né nu et sans
+protection; il était moins capable que la plupart des animaux de se
+nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son sein;
+mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit
+Wallace[1], qui l'a pourvu d'un vêtement contre les intempéries des
+saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les animaux,
+qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui
+faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé
+pour vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des
+individus semblables à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne
+le trouve isolé. «Ses instincts, ses besoins de toutes sortes ne
+sauraient être satisfaits s'il n'échangeait pas avec d'autres hommes des
+services, comme il échange ses idées avec eux par la parole[2].» Partout
+l'homme s'est donc trouvé à l'état de famille, et la famille devint la
+base de petites tribus et de petites peuplades. Plus on remonte dans
+l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés particulières et
+distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est impossible d'y
+rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet. Aujourd'hui, les
+découvertes archéologiques, la philologie comparée, la connaissance des
+langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver au vrai;
+_le Discours sur l'histoire universelle_ est resté une œuvre d'art
+magnifique et d'une grande conception, mais il a perdu sa valeur
+historique. Ces mêmes sciences ont renversé également la thèse de J.-J.
+Rousseau soutenant que l'homme, dès le principe, était né libre et
+parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si bien décrit par les
+grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par tant de
+savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à
+son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais
+d'une vérité banale, dit Tylor[3], que la tendance dominante de la
+société humaine, durant la longue période de son existence, a été de
+passer d'un état sauvage à un état civilisé.»
+
+ [1] _Revue anthropologique_, 1864.
+
+ [2] Maury, _La Terre et l'Homme_.
+
+ [3] _Civilisation primitive_.
+
+La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer
+les premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol
+durent être épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient
+pas encore l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui
+amena un redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts
+poussèrent au loin les plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction
+des animaux, la guerre enfin déterminèrent des émigrations qui se
+répandirent dans tous les sens, les unes s'arrêtant non loin des pays
+qu'elles avaient quittés ou dont elles étaient chassées, et les autres
+franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte, poussées
+par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait
+espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons.
+C'est ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette
+barrière qui dut leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je
+m'imagine grande et profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue
+de cet espace sans limite, l'infini pour lui, et quelle dut être sa
+terreur lorsque, pour la première fois, la tempête souleva les flots et
+fit retentir sa grande voix! La mer devint une divinité. L'énergie et le
+courage de ces peuplades furent largement récompensés. La mer était une
+nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient sur les
+côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait
+pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se
+procurer une alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à
+penser que c'est sur le littoral que la civilisation fit le plus de
+progrès. La vue de la mer excite l'intelligence précisément parce que
+c'est là que la nature paraît surtout grande et l'obstacle difficile à
+surmonter. En ce qui concerne le bassin de la Méditerranée, il est
+impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter les premiers
+hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes du
+Liban, ce sont les roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux
+yeux; des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios,
+Lesbos, Lemnos, et autres îles de la mer Égée, scintillant comme des
+diamants sur un fond d'azur.
+
+La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens
+auteurs ne donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables
+et des légendes. «Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie
+1200 ou 2000 ans avant Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt
+de Tyr, plusieurs arbres frappés de la foudre prirent feu, et la flamme
+dévora bientôt ces grands bois; dans ce trouble, Osoüs prit un tronc
+d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant ébranché, s'y cramponna, et
+osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton raconte encore
+comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation en
+s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur
+Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non
+pour voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le
+plus ancien navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un
+déluge, et citant parmi leurs personnages mythologiques les héros qui
+ont échappé à la catastrophe en montant sur des vaisseaux, on peut en
+conclure que la navigation existait avant l'époque où ces grands
+phénomènes se sont produits.
+
+La légende d'Osoüs se rapproche beaucoup de la vérité, car il est
+probable que l'idée première fut partout la même: un riverain de la mer
+imagina, pour se soutenir sur l'eau, de monter sur le tronc d'arbre
+qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très bien M. du Sein[1],
+entraînant vers le rivage son précieux appui, il remarqua sans doute
+qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le sens de la
+longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il sentit
+la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une
+planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc
+d'arbre et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer,
+il dut poser la planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger
+pour qu'elle put atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la
+rame.
+
+Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages
+se sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les
+stations lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte
+d'anciennes pirogues, remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens
+canots étaient formés d'un seul tronc de chêne, creusé en forme d'auge,
+avec des instruments en pierre aidés par l'action du feu[2]. Les
+dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de longueur
+sur 0m45 de largeur.
+
+ [1] _Histoire de la marine de tous les peuples_.
+
+ [2] De Mortillet, _Origine de la navigation_.
+
+La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de
+Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de
+flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui
+n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur
+place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la
+petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux
+nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or,
+l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les
+terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M.
+Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries
+remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la
+navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le
+continent et les îles.
+
+«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit
+Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier
+jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables
+avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque
+peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et
+légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres
+un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit
+naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla
+attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens;
+Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île
+d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens
+se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter
+l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les
+radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur
+la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès
+construisit les galères; Typhis, pilote du navire _Argo_, le gouvernail;
+Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains
+de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en
+font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.
+
+ [1] _Dell'età della pietra all' isola d'Elba_.
+
+ [2] _Mission de Santorin_.
+
+ [3] _La Terre et l'Homme_.
+
+
+II
+
+ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.--LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.
+
+
+A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous
+des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un
+état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus
+civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la
+Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et
+qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces
+grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de
+civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire
+des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur
+déclin.
+
+Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient
+les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine
+et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre.
+Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les
+tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même
+intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se
+sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore
+aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui
+sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de
+groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et
+prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le
+droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et
+priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se
+fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces
+tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une
+certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la
+direction des affaires d'intérêt commun, «_l'hégémonie_», selon
+l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez
+ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en
+dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la
+patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le
+cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle
+différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se
+concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui
+n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit;
+elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la
+tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque
+tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien
+imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme,
+comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps
+modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social
+pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.
+
+Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence
+son premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou
+pour nous exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie
+commis contre des femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de
+bonne heure à la navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de
+marchandises de l'Assyrie et de l'Égypte, abordaient sur les divers
+points de la Grèce, et de préférence à Argos qui tenait, à cette époque,
+le premier rang entre toutes les villes de la contrée hellénique. Un
+jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche cargaison, ils virent
+arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles se trouvait
+Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour
+faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot,
+se jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les
+autres furent enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt sur leurs
+vaisseaux et mirent à la voile pour l'Égypte.
+
+Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent
+Europe, fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été
+payé par l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde
+offense: ils enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le
+roi Aétès envoya un héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et
+réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune
+satisfaction pour le rapt de l'argienne Io, et que de même ils n'en
+accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris, fils de Priam,
+ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque, bien
+convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs
+n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs
+prirent parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les
+Troyens alléguèrent l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse
+des Grecs à Aétès. Les Grecs portèrent alors la guerre en Asie.
+
+Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui
+fut cause de la guerre de Troie[1].
+
+Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de
+l'Attique par les Athéniens, s'établirent dans les îles de Lemnos,
+Imbros et Scyros, et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très
+bien les jours des fêtes des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à
+cinquante rames, se mirent en embuscade et enlevèrent un grand nombre
+d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane, dans le bourg de
+Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent pour concubines.
+Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent la langue
+et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des
+femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants
+des femmes athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et
+le venger. Le courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les
+Pélasges; ils massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce
+rendit proverbiale la cruauté des Lemniens[2].
+
+ [1] Hérodote, I, 1, 2, 3, 4.
+
+ [2] Hérodote, VI, 138.
+
+On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable
+d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que
+les plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la
+force préside à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de
+l'homme et devient sa propriété. Les traces de cette violence de l'homme
+à l'égard de la femme existent de nos jours chez les Tcherkesses du
+Caucase; le futur doit enlever par la force sa fiancée, et celle-ci et
+ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle
+résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le
+rapt, est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des
+bords de l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la
+civilisation, l'homme prend de force sa future épouse, et s'il ne le
+fait pas réellement, il feint d'en agir ainsi. En Australie, de
+véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les tribus[1]. La
+légende de l'enlèvement des Sabines, si célèbre dans l'histoire de Rome,
+est un souvenir de ces rapts de femmes de tribus différentes.
+
+Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter
+avant d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de
+remonter aux premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la
+civilisation à son berceau les causes et les origines de la piraterie
+pour en saisir le véritable caractère. J'établirai dans le cours de cet
+ouvrage, à l'aide de documents rigoureusement exacts, que la piraterie
+n'apparut pas comme une violation de la loi, ni comme un crime, mais
+bien comme une condition déplorable sans doute, mais inhérente à la
+nature même et à la constitution de la société primitive.
+
+ [1] Maury, _La Terre et l'Homme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+LA LÉGENDE DE BACCHUS.
+
+
+L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est
+consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation
+et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle
+immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations
+figurées. Dans toutes ces œuvres, Dionysos figure comme un grand
+conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son
+cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu
+dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases
+peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses
+symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes
+béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait
+des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate
+puissant.
+
+ [1] Gerhard, _Auserl-Vas._
+
+ [2] Pausanias, IX, 20, 4;--Athénée VII, p. 296.
+
+A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait
+l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de
+Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa
+puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre.
+
+Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le
+remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième
+de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour
+se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune
+homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant
+une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux.
+Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire
+sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos
+prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans
+la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures,
+le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a
+fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses
+_Métamorphoses_. C'est également le motif de la belle frise du monument
+choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de
+reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de
+l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le
+monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au
+nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est
+assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré
+de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec
+des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces
+pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en
+dauphins[2].
+
+Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est
+représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur
+les flots de la mer[3].
+
+Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne
+homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé
+d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La
+même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5].
+Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi
+transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes
+qualifient quelquefois le dauphin de _tyrrhenus piscis_[7].
+
+Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans
+l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée
+puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable
+que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice,
+celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les
+poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la
+navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les
+peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux.
+
+ [1] Ovide, 582-700.--Apollod. III, 5, 3.--Lucien VIIIe
+ _dial_.
+
+ [2] Cette frise est gravée dans les _Monuments de la
+ Grèce_, de Legrand et dans les _Antiquités d'Athènes_, de
+ Stuart et Revett, et aussi dans le _Dictionnaire des
+ antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio,
+ p. 611.
+
+ [3] _Gaz. arch._, 1875. pl. II.--_Dict. des antiq. grecq.
+ et rom._, p. 611.
+
+ [4] Gerhard, _Auserl-Vas._
+
+ [5] Icon. I, 19.
+
+ [6] Tœlken, _Verzeichniss_, III, 2, nº 1082;--Gaz.
+ arch., 1875, p. 13.
+
+ [7] Senec., _Agam._ 449.--Stat, _Achill._ I, 56.--Valér.
+ Flacc. _Argon._, I, 131.
+
+
+II
+
+LES ARGONAUTES.
+
+
+L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse.
+Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise
+de Troie, quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère[1]
+dit en parlant du navire que montait Jason: «_Argo_ présent au souvenir
+de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous
+sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de
+leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en
+cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le
+préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º
+leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de
+ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette
+grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de
+l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la
+piraterie.
+
+ [1] _Odyssée_ XII, 68.
+
+ [2] Ukert, _über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und
+ Roem_;--Ch. Lévesque, _Études sur l'hist. anc. de la
+ Grèce_;--Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la
+ Géographie_;--_Dict. des Antiquités grecques et romaines,
+ Argonautæ_.
+
+Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros
+exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius
+Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de
+véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux
+incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique
+l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien
+connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très
+bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à
+la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague
+notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée
+jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur
+l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne
+pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en
+réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des
+mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou
+des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières
+charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de
+hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les
+hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient
+fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont,
+ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans
+l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est
+vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les
+héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les
+nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle
+de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en
+poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison
+d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père
+Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce
+sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour
+des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la
+connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel
+itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème
+orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer
+Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes
+d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir
+côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles
+Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la
+côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare
+fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers
+la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais
+quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan,
+Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire _Argo_
+revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans
+l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à
+l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route
+qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le
+Bosphore et la Propontide.
+
+Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des
+représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les
+Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni,
+nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant
+que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des
+Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les
+plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2].
+
+ [1] Movers, _Die Phonizier_.
+
+ [2] _Arch. Zeit._, 1846, p. XLIV; 1848, p.
+ XXIV;--Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL.
+
+
+III
+
+LES HÉROS D'HOMÈRE.
+
+
+Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le
+type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs
+exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est
+chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande:
+Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est
+pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est
+difficile de ne pas saisir un air de famille.
+
+«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui
+forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les
+javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste
+des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans
+l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts
+divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois
+j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des
+vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je
+choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me
+donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais
+chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous
+parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et
+j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte;
+j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par
+leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs
+magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et
+massacrent les guerriers, etc...»
+
+ [1] _Odyssée_, XIV, traduction de Giguet.
+
+Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands
+n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme
+de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit
+pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession
+avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère,
+on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes
+hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins?
+Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates,
+qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les
+étrangers[1]?»
+
+Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie,
+exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle
+Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et
+le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer
+brumeuse pour y ramasser du butin[3]».
+
+Dans le XVe chant de l'_Odyssée_, se trouve l'épisode de l'esclave
+phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens
+et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des
+Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette
+île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots
+séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa
+patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens
+puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains.
+Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane
+et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux
+poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où
+Laërte acheta Eumée.
+
+On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore
+multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les
+temps homériques.
+
+ [1] _Odyssée_, III.
+
+ [2] _Odyssée_.
+
+ [3] _Iliade_, IX, 668.--XIX, 326.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.
+
+
+L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin
+et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales
+de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations
+insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la
+mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région
+montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la
+Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la
+même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les
+Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils
+couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies,
+car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on
+reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on
+exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que
+de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que
+nous le verrons bientôt.
+
+Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils
+étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et
+j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.
+
+D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer
+Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la
+Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité.
+Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait
+été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au
+moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne
+que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux
+villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute
+la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de
+peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils
+fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer
+phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement
+détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous
+forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait
+rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir
+l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin
+faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville
+fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom,
+bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques
+de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne
+et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les
+principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre
+mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe
+enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa sœur, visitant
+Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant
+mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur
+et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des
+peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de
+leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles
+on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs
+découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On
+connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le
+voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien
+Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent
+l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois
+ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5].
+
+La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De
+pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une
+pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est
+nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits
+qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le
+commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus
+rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette
+sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans
+phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des
+métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des
+_Pataïces_[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début,
+les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils
+s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon,
+franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la
+Grande-Ourse et l'appelaient _Pharasad_ (indication), parce que cette
+constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie
+se perfectionna chez eux, ils reconnurent que _Pharasad_ n'indiquait pas
+le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils
+s'attachèrent à observer la constellation de _Cynosure_ (la
+Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de
+situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard
+cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.
+
+ [1] Hérodote I, 1;--VII, 89.
+
+ [2] Id., II, 44.--An 460 av. J. C.
+
+ [3] _Genèse_, XLIX, 13.
+
+ [4] Maspéro, _Hist. anc. des peuples de l'Orient_, VI.
+
+ [5] Hérodote, IV, 42.
+
+ [6] Hérodote, III, 37.
+
+Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit
+qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce
+précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région
+d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie
+heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents
+d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres
+précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de
+toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus
+rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en
+Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à
+Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur
+la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course,
+avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de
+l'ambre jaune (_electrum_) que l'on tira d'abord de la Chersonèse
+cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier
+essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les
+autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré
+des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la
+pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc...
+On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et
+étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus
+actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan
+Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien
+continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes
+les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la
+circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le
+monde fut l'objet[3].
+
+ [1] III Rois.
+
+ [2] _Iliade_, XXIII, 743.
+
+ [3] _Cosmos_, II.
+
+Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de
+plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des
+monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur
+influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre
+partout l'écriture alphabétique.
+
+Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux
+Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des
+lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre
+passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le
+premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les
+articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque,
+Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se
+montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le
+passage suivant du XIe livre de ses _Annales_: «Les Égyptiens surent
+les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les
+plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils
+s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les
+Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la
+gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»
+
+L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique
+dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par
+Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu
+aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur
+de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva
+qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent
+tirer de l'écriture _hiératique_ égyptienne, abréviation cursive des
+signes _hiéroglyphiques_, les éléments de leur alphabet. Sur les
+vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé
+montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on
+reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'œil, et que les
+autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la
+vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en
+Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme
+décisive et les résultats en ont été généralement admis.
+
+ [1] Lucain, _Phars._ III, 220-224; Pline, _Hist. nat._ V,
+ 12, 13; Clément d'Alexandrie, _Stromat._ I, 16, 75;
+ Pomponius Mela, _De sit. orb._ I, 12; Diodore de Sicile,
+ I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, _Præp. evang._ I,
+ 10, p. 22, éd. Orelli; Platon, _Phaedr._ 59; Plutarque,
+ _Quæst. conv._ IX, 3; Tacite, _Annal._ XI, 14.
+
+ [2] _Lettre à Dacier_, p. 20.
+
+ [3] _Analyse gramm. de l'inscription de Rosette_, p. 86.
+
+ [4] _Mémoire_ lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions
+ et Belles-Lettres, publié en 1874.
+
+L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du
+pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont
+sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine
+cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise.
+
+Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations
+commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien,
+et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture
+égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les
+Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits
+à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en
+la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes
+invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens
+avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les
+monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était
+déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus
+antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de
+Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de
+Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des
+scarabées et des bijoux.
+
+L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les
+contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune
+d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la
+Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée
+chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur
+alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur
+d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen;
+d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et
+surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles
+Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les
+variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien
+et alphabet des îles.
+
+ [1] Hérodote, V, 58.
+
+Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation
+européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand
+peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses:
+des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline
+militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence
+humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme
+la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence
+audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et
+le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations
+du bassin de la Méditerranée.
+
+En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers
+Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se
+faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges,
+Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en
+allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le
+long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups
+de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement,
+étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur
+valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient
+assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient
+les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient
+tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et
+les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves
+de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2].
+Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne
+connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres
+en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable
+avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes
+souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de
+votre commerce!»
+
+A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se
+commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins
+profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi
+était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son
+existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un
+caractère odieux, c'était un métier comme un autre.
+
+ [1] _Histoire naturelle_, v, 13.
+
+ [2] Maspéro, _Histoire ancienne_.
+
+ [3] Aristote, _de mirabil. auscult._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.--L'ILE DE CRÈTE.--MINOS.--RHODES.
+
+
+Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les
+premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures
+de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce
+peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont
+péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système
+colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés
+çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs.
+
+Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la
+métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une
+prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des
+Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande
+étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui
+excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie
+maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition
+de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île
+de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la
+Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays
+maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des
+établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle
+touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette
+heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande
+puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente
+tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont
+nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le
+plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie
+de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les
+Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].»
+Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A
+cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des
+côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la
+piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la
+civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos
+réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe,
+établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre
+d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des
+habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut
+annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient
+renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir
+sa patrie de ce tribut odieux[3].
+
+ [1] Aristote, _Polit._, II, 8.
+
+ [2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix,
+ _Les îles de la Grèce_ (Crète).
+
+ [3] Plutarque, _Vie de Thésée_.
+
+Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos
+proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale.
+Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le
+plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale
+disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune
+barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine
+du navire _Argo_, auquel on donne pour expresse mission de courir les
+mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de
+l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à
+Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux
+enfers.
+
+Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète
+déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai
+montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art
+de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de
+rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de
+marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les
+attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les
+marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron
+appelle «όμοπλοία[1]». C'est ce que nous désignons sous le nom
+de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour
+voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de
+la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les
+navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu,
+ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage.
+
+Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance
+maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à
+anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois
+maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai
+l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie.
+Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son
+heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux
+qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à
+profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec
+une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence.
+Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les
+côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit
+compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en
+Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté
+de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des
+commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris
+de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies
+jusqu'au pied des Pyrénées[5].
+
+ [1] Liv. XVI, _Épîtres à Atticus_.
+
+ [2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.»
+
+ [3] Diodore, V.
+
+ [4] Tite-Live, XXXVII, 30.
+
+ [5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES PIRATES GRECS.
+
+
+«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien
+n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration,
+se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien
+continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés
+par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois,
+en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un
+véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les
+mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les
+côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades;
+poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à
+leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.
+
+ [1] _Esprit des lois_, XXI, 7.
+
+ [2] _Grèce_, par Pouqueville.
+
+Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous
+la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode,
+Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de
+malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne
+regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples
+par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le
+métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il
+donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à
+ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.
+
+«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux
+des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui
+habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se
+livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants,
+autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux
+faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs
+et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient,
+et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette
+profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont
+nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux
+chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines
+lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux
+navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui
+suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et
+que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on
+se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté
+chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les
+cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se
+voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent
+de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du
+commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la
+piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les
+îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates
+se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou
+pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont
+conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les
+insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»
+
+Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des
+commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue
+historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la
+condition primitive de la société humaine et des différentes phases du
+développement de la civilisation.
+
+Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier
+toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers
+voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en
+déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples
+qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il
+avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la
+guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore
+plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation,
+construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande
+partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant
+Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la
+plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de
+prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un
+pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux
+ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à
+la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une
+demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de
+l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix
+stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient
+mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de
+l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient
+transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres
+bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les
+navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir
+principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de
+l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des
+vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de
+Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage,
+le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles,
+les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la
+Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et
+couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles
+dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la
+forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante
+rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent
+appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les
+Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer,
+c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et
+attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à
+Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à
+Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre
+Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse.
+Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte
+s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens
+prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont
+l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre
+devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours
+contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine
+la célèbre et cruelle Teuta.
+
+ [1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.--Traduction de J. B. Gail.
+
+ [2] Thucydide, I, 13.
+
+ [3] Sur la côte d'Illyrie.
+
+ [4] Thucydide, I, 24 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ILE DE SAMOS.--LE TYRAN POLYCRATE.--LE MARCHAND COLÆOS.
+
+
+Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque
+est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.
+
+Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la
+navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation
+carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte.
+Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur
+mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une
+véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme
+sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le
+caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte,
+Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de
+lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils
+de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger,
+il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous
+visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens
+offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de
+ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait
+pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait
+périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte,
+trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des
+eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos,
+les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes
+garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne
+permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens
+ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens
+instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au
+temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se
+nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement
+abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans
+leur patrie[2].
+
+ [1] Hérodote, III, 47.
+
+ [2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2.
+
+Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement
+à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut
+grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik
+Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient
+chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait
+consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait
+répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes
+d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens
+des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer
+la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien
+qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à
+Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les
+campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon
+accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à
+se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et
+donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de
+Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des
+colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec
+trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un
+comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi
+leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et
+servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à
+leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le
+fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant
+toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs
+furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si
+grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher
+aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la
+généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans
+les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après
+une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et
+sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule,
+avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de
+Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce,
+Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la
+sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que
+méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour
+l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait
+vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme
+d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de
+son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un
+bœuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9].
+
+ [1] Hérodote, II, 26.
+
+ [2] Hérodote, II, 152-154.
+
+ [3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.»
+
+ [4] Hérodote, II, 154.
+
+ [5] Letronne: _Mémoire sur la civilis. égypt. depuis
+ l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête
+ d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique
+ historique_, p. 164-169.
+
+ [6] Manéthon, p. 158, 195-198.
+
+ [7] Diodore, I, 14; Eustathe. _In Dionys._, p. 56; Suidas,
+ _In Prometh._
+
+ [8] Diodore. II, 112-121.--C. F. _Odyss._ IV, 82, sqq.;
+ Clém. d'Alex. _Strom._, p. 326 a; Maspéro, _Hist. anc._,
+ p. 492.
+
+ [9] Hérodote, II, 51.
+
+Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens
+surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race
+civilisée.
+
+A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se
+terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la
+tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les
+plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après
+Pythagore.
+
+Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès,
+de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et
+son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui
+de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque
+temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à
+l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la
+voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de
+la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à
+des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à
+des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer
+de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au
+besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer
+des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent
+Polycrate après son élévation[5].
+
+Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une
+marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus
+profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus
+légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes»
+(Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères
+à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de
+ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout,
+ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un
+ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du
+tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du
+continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes
+leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un
+combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur
+captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8].
+Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque,
+contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour
+brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous
+périrent par la tempête.
+
+Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un
+récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis,
+roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable
+à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre
+en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9].
+
+ [1] Polyani, _Stratagemata_, I, 23; Hérodote, III, 39.
+
+ [2] Athénée, II, 10.
+
+ [3] Diodore, I, 95.
+
+ [4] Aristote, _De Républ._, V, II.
+
+ [5] Barthélemy, _Anacharsis_, LXXIV.
+
+ [6] Plutarque, _Périclès_; Hésychius, Σαμιακος τροπος.
+
+ [7] Hérodote, III, 39.
+
+ [8] _Idem_, III. 39.
+
+ [9] _Idem_, III, 40 et suiv., 120-126.
+
+Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les
+Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens
+rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur
+les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire
+des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il
+fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait
+réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1].
+
+Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de
+marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire
+voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik,
+les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent
+vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à
+travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec
+intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642
+ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des
+prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand
+établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Bœtis
+(le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage
+aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à
+six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain,
+en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par
+trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le
+temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement
+l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville
+ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus,
+l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers
+les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à
+cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était
+entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes
+d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de
+l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «_mare
+tenebrosum_» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à
+cette époque, faire descendre tous les fleuves[3].
+
+Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos.
+On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de
+la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans
+les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles
+abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves
+sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les
+pasteurs.
+
+ [1] Plutarque, _Quæst. gr._ 55; Pausanias, VII. 4.
+
+ [2] Hérodote, IV, 152.
+
+ [3] A. de Humboldt, _Cosmos_, II, 2, p. 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA PIRATERIE GRECQUE.--SALAMINE.--ÉGINE.
+
+
+L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres
+médiques est riche en brigandage et en violences commises par les
+différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute
+la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut
+extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles
+souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions
+des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le
+Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de
+Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les
+guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte,
+soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de
+la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime
+de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec
+les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de
+Marseille et vainqueurs des Carthaginois.
+
+Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les
+Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai
+que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres
+peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur
+infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens
+s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la
+législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans
+l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien
+éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint
+en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples,
+le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la
+sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes
+bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les
+terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à
+livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à
+l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la
+mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette
+profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare.
+Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de
+l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de _Pityussa_),
+pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du
+golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de
+large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de
+Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure,
+elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux
+qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un
+ennemi plus fort.
+
+ [1] Hérodote, I, 6.
+
+En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens,
+leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais
+découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et
+même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par
+écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut
+de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle
+humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient
+qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la
+crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans
+la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison.
+Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit
+brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place
+publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la
+pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence
+ainsi:
+
+ Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,
+ Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers.
+
+Ce poème est appelé _Salamine_ et contient cent vers que Plutarque dit
+d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent:
+Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut
+révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.
+
+Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de
+corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où
+il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès
+un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance
+qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils
+veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui
+pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à
+l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire
+sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs
+vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui
+n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous
+leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage
+jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau
+ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle,
+débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues
+femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent
+voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute
+Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa
+Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:
+
+ Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes,
+ patrons du pays,
+ Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,
+ Et dont les tombeaux regardent le couchant[3].
+
+En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des
+victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les
+Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré,
+par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les
+maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs,
+escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une
+pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à
+Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains:
+ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la
+découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut
+pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les
+remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler
+vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit
+lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les
+Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent
+Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce
+récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit
+à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire,
+tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage,
+les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de
+ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et
+l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple
+dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.
+
+ [1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une
+ des prescriptions médicales recommandées par Platon dans
+ le 3e livre de _la République_.
+
+ [2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère.
+
+ [3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du
+ couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du
+ levant.
+
+Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le
+bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine,
+cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils
+préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des
+ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des
+sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en
+embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient
+pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur
+coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate
+profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux
+mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la
+ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent
+en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux
+succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur
+eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il
+ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire
+réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent
+les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement
+attribuée à Athènes[1].
+
+Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la
+lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine.
+
+Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne Œnone,
+était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le
+Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée
+par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie
+des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par
+Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la
+Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se
+trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui
+allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du
+continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer
+Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore
+poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de
+fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure
+leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils
+possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir,
+allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant
+Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une
+supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à
+l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient
+que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes
+rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez
+avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à
+Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen
+de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des
+poteries une extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de
+χυτροπωλις «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent
+Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les _Ombrici_, en
+Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé
+près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque,
+gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent
+dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils
+en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui
+représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av.
+J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que
+les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut
+désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire
+marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint
+par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son
+capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin
+d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé
+par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui
+permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou
+l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa
+cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les
+canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette
+ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du
+monde ancien[10].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Solon_.
+
+ [2] II.
+
+ [3] Homère, _Iliade_, I, 562 et suiv.
+
+ [4] Thucydide, I, 14.
+
+ [5] Julius Poliux, _Onomasticon_, VII, 197.
+
+ [6] Strabon, VIII, 376.
+
+ [7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne,
+ _Civilis égypt._, II, 12.
+
+ [8] Hérodote, III, 59.
+
+ [9] Hérodote, II, 179.
+
+ [10] Maspéro, _Histoire ancienne_, p. 527.
+
+C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes
+médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île
+favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une
+grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art
+grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis,
+inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de
+plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate,
+ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et
+peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui
+sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique
+semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui
+d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1].
+
+La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine.
+Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès
+des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt
+l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son
+territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes
+cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne
+contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se
+terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.).
+
+ [1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII,
+ 42, 53; X, 4, 5, 9.--_Histoire de l'art grec d'après les
+ marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de
+ Munich_, dans le livre de H. Fortoul, _De l'art en
+ Allemagne_.--About, _Mém. sur Égine, Arch. des missions
+ scientif. et littér._, t. III.--Ch. Garnier, _L'île
+ d'Égine, Revue de l'Orient_, mai 1837; _A travers les
+ arts_, p. 826, Paris, 1869; et sur le _Temple d'Égine,
+ Revue archéologique_, 1854.
+
+ [2] Hérodote, V, 83.
+
+Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi
+permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes.
+C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à
+peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux
+servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la
+grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes,
+qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient
+les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois
+d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique
+étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette
+offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que,
+tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias
+et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque
+les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance
+pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire
+d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils
+enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les
+placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Œa, environ à
+vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des
+chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des chœurs
+de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des
+statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut
+établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait
+possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais
+que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le
+tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui
+n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une
+descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi,
+firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les
+Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune
+résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à
+les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture,
+ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux,
+irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas
+de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul
+homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et
+encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de ceux qui
+avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant,
+et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en
+le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action
+parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne
+sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à
+prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors
+le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en
+souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes
+porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant:
+que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en
+agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose
+qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4].
+
+ [1] Hérodote, V, 82.
+
+ [2] _Idem_, V, 83.
+
+ [3] Hérodote, V, 84.
+
+ [4] Hérodote, VI. 90-93.
+
+Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains
+cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes,
+qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant
+trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par
+un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils
+enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la _Théoris_, cette
+galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir
+le vœu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes
+qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger
+de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre
+l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni
+d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa
+patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa
+cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de
+la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction
+des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète.
+Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège,
+commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir.
+Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans
+le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y
+tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour
+lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif
+ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte
+pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte
+continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens
+éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent
+enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes.
+
+Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux
+puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et
+l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre
+la Grèce et la Perse.
+
+ [1] _Idem_, V, 85-88.
+
+ [2] Hérodote, VI, 90-93.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.
+
+
+Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de
+l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais
+l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la
+recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses,
+dont les événements procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts
+matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent
+bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a
+pas été l'unique mobile de ces invasions.
+
+Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour
+saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre
+une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses
+destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à
+la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les
+migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la
+vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les
+conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la
+piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius
+qui décida ce monarque à envahir la Grèce.
+
+J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la
+piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez
+la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné
+rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les
+Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus
+sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits
+de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au
+loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de
+l'Asie-Mineure.
+
+Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la
+Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme
+elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une
+manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés,
+les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les
+employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une
+tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture;
+pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet
+expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser
+s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort
+laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef
+de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient
+son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne,
+construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue
+navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir.
+Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie
+(Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens
+pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent
+Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la
+découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve
+évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans
+la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux
+siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les
+régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens
+à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à
+Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e
+dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte
+d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de
+brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les
+battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel
+souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions
+pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron
+d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les
+Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des
+Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore
+battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens,
+les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre
+expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient
+attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et
+assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur
+terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un
+château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut
+vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les
+embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de
+vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de
+vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée
+d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les
+gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés
+par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de
+tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour
+moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant
+eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi
+comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son
+peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne
+moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour
+l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus
+au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs
+vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande
+victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les
+Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de
+l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent
+cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie
+à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au
+nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île
+qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et
+en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire
+qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la
+Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps
+des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des
+Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que
+certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au
+débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle
+de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à
+Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard
+Carthage, et Utique non loin de là[5].
+
+ [1] Hérodote, I, 94.
+
+ [2] _Papyrus Anastasi_, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf
+ de Rougé;--Maspéro, _Hist. anc._, p. 263.
+
+ [3] Greene, _Fouilles à Thèbes_, 1855, Cf. de Rougé,
+ _Athenæum Français_, 1855; Chabas, _Études sur l'antiquité
+ historique_, p. 250-288; Maspéro, _Hist. anc._, p.
+ 263-264.
+
+ [4] Maspéro, _Hist. anc._, p. 266.
+
+ [5] Movers, _Die Phœnizier_, t. II.
+
+L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs
+venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête
+sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis
+(1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui
+attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit
+construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles
+elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la
+suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable
+d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le
+golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de
+la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba
+sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la
+monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de
+ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la
+Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie.
+
+La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux
+colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre
+Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les
+côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés,
+les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples
+qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré
+l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles.
+Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de
+Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à
+Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le
+philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une
+cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.--Plût aux dieux, s'écria
+Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer
+la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.--C'est,
+répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la
+marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette
+réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les
+Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent
+en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon,
+Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et
+généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples
+de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux
+d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le
+sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On
+sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant
+monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le
+peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une
+fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple
+s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut
+générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les
+Gaules.
+
+ [1] Hérodote, I, 27.
+
+ [2] _Idem_, I, 46, 50.
+
+Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de
+ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de
+Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces
+expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance
+de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put
+châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de
+ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent
+les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient
+adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des
+vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer
+Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant
+Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville
+de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des
+Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils
+l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles,
+les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque
+les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement
+déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio,
+résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt
+ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent
+une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et
+l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer
+dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie
+que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau.
+Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la
+moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de
+leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie,
+violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à
+Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années,
+mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller
+toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent
+contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur
+côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et
+rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille
+s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon
+le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et
+les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les
+Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés
+sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et
+abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent
+la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous
+apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur
+les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3].
+
+ [1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion
+ au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus,
+ qui périrent tous deux.
+
+ [2] Hérodote, I, 163-167.
+
+ [3] Strabon, IV, 179.
+
+Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur
+d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère.
+Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par
+le lieutenant de Cyrus.
+
+Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de
+l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses
+expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés
+de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse
+qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que
+d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III,
+près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie.
+Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les
+Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils
+s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva
+Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois
+réuni sous un même sceptre.
+
+Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On
+sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa
+jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus,
+déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un
+port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis
+les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce
+voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi
+grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos,
+Syloson[2], frère du célèbre Polycrate.
+
+Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la
+conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius
+pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque,
+d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des
+Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que
+de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès
+et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir
+toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour
+Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein
+d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas
+envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne
+s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme
+Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et
+les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie.
+Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva
+les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions.
+Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de
+prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau.
+Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le
+dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent,
+maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en
+Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les
+délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la
+perfidie de Démocédès et des Grecs.
+
+ [1] Hérodote, IV, 44.
+
+ [2] _Idem_, III, 140-149.
+
+ [3] _Idem_, III, 132-138.
+
+ [4] _Histoire grecque_.
+
+Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste
+une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En
+effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec
+800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube
+sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il
+pénétrait victorieusement au cœur même de la Russie, les Scythes
+engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à
+reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on
+suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut.
+Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une
+partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et
+força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1].
+
+L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre
+d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la
+Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus
+désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de
+plusieurs siècles les invasions des Barbares.
+
+Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande
+expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et
+commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits
+par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté
+cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces
+vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs
+des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la
+flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse,
+débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la
+pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates,
+les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce,
+laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où
+ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il
+lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les
+moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs
+de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître,
+souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et
+entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de
+la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de
+Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs
+anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé
+Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa
+parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux
+avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire,
+capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et
+dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente
+sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte
+d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui
+avait été si utile quelques années auparavant.
+
+ [1] Hérodote, IV.
+
+ [2] _Idem_, V, 97 et suiv.
+
+Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait
+point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on
+réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre
+confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70,
+Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses
+en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient
+attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec
+ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et
+une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et,
+pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire
+toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour
+l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens
+efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y
+dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les
+Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les
+Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut
+battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la
+valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les
+affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la
+Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses
+considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces
+parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les
+Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2].
+
+ [1] Ilot devant Milet.
+
+ [2] Hérodote, VI, 7-17.
+
+Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie,
+Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna
+alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa
+flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les
+rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui
+jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea
+pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il
+mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et
+10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne
+se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et
+la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit
+par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au
+sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines,
+firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers
+l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine
+de Marathon.
+
+J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des
+guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que
+j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de
+l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas
+l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce.
+Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce
+magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et
+peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque
+quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre,
+ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de
+quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la
+cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie
+étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils
+étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas
+encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai
+que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les
+initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai
+rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie,
+firent pour les Grecs.
+
+Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du
+grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine
+féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur
+le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient
+la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite
+flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de
+tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la
+rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus
+tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une
+sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:
+
+
+ «Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»
+ Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1].
+
+Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine
+contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires;
+la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit
+public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de
+piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et
+entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout
+la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la
+marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple
+fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à
+partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette
+dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre
+sujet.
+
+ [1] Euripide, _Hélène_, V, 449.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.
+
+
+Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même
+caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de
+l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à
+Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la
+patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et
+entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus
+beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et
+un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à
+tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira
+aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des
+récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un
+circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de
+Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la
+jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques
+des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes
+à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les
+pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect
+sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée
+par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de
+tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui
+abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui
+étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et
+jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à
+s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux
+Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des
+pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous
+prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé
+les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter
+avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre
+possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les
+mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes.
+Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de
+Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans
+l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument
+de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non
+seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de
+tous ceux de la Sicile et d'Italie.
+
+Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition
+la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé
+de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations
+entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des
+Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les
+malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des
+masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les
+Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions
+manifestement contraires au traité.
+
+Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de
+piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre
+les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant
+de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville
+alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une
+longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et
+virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port
+le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était
+violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se
+calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le
+danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et
+les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le
+vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée!
+Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en
+partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans
+l'obéissance.
+
+ [1] Plutarque, _Vie d'Aristide_.
+
+ [2] Thucydide, I, 98, 137.
+
+Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes
+de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la
+Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses
+qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée
+navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à
+l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire
+sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il
+remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au
+secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les
+prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse
+de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui
+voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux,
+emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du
+continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la
+puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes
+expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut
+toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans
+l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit
+Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité
+de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques
+d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi
+n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de
+la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre
+les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la
+pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Cimon_.
+
+Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de
+tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les
+Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils
+n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos;
+ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les
+Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient
+devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les
+faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable
+l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et
+contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un
+tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha
+la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la
+paille de l'œil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la
+conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de
+l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant
+des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença
+la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.).
+Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière
+remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit
+public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages,
+révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables
+entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et,
+pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir
+au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre
+et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre.
+Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et nulle page
+d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle
+ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on
+sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des
+juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille
+tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui
+les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le
+toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de
+tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes
+avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou
+avec leurs manteaux déchirés[1].
+
+ [1] Thucydide, IV, 47, 48.
+
+Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires
+de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut
+rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile
+(413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de
+réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout
+prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à
+elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que
+des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du
+jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre
+fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive
+d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens,
+devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par
+la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course
+contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée
+les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+I
+
+DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.
+
+
+La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me
+reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de
+Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation
+hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si,
+en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé
+du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage
+que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la
+mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus
+puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur
+des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer
+et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont
+moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer
+peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux
+qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions.
+Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir
+des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays
+ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition
+maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus
+faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple
+ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent
+aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet
+éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute
+qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur
+mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient,
+faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils
+posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire
+saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les
+cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des
+ennemis[2].»
+
+ [1] Xénophon, _République d'Athènes_.
+
+ [2] _Idem_.
+
+Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les
+œuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité
+consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à
+exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de
+représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces mœurs publiques; le
+droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà
+dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une
+preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de
+reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début
+de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la
+place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit
+galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les
+hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les
+Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner
+le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens,
+partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et
+les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer
+avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les
+affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand
+une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui
+l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que
+c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue,
+disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que
+les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont
+la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous
+qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en
+profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs
+que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous
+tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit,
+dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi
+nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les
+Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers
+les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces
+pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de
+se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et
+l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la
+conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit
+passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent
+massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en
+esclavage dans l'Attique.
+
+ [1] Thucydide, V, 85.
+
+ [2] _Histoire grecque_.
+
+
+II
+
+ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.
+
+Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la
+plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus
+onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par
+les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément
+au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens
+chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de
+l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains
+presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir
+et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement
+était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district
+autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait
+d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses
+contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux _triérarques_,
+capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur
+pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient
+entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux
+servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la
+solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont
+nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient
+réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment
+de la reprise du service.
+
+Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution
+très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en
+considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans
+une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer
+un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus
+conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents
+(48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en
+fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable
+que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une
+chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient
+pour contribuer d'une galère.
+
+L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs,
+ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux
+triérarques; 2º les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix
+et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine,
+ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur de nombreux textes
+épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170
+rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς,
+veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils
+pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient
+pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était
+ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la
+promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier
+amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui
+cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour
+avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs
+équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des
+matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des
+récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre
+épuisait le trésor.
+
+Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes
+ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles
+n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de
+l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le
+commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et
+cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République
+des dépenses qu'elle avait faites[3].
+
+ [1] Bœckh, _Attisches Seewesen_, p. 120.
+
+ [2] Xénophon, _Helléniques_, I.
+
+ [3] Voir au sujet de l'organisation de la marine
+ athénienne: _Plaidoyers civils_ de Démosthène, _Apollodore
+ contre Polyclés et pour la couronne
+ triérarchique_;--Thucydide, VI, 31;--Barthélemy, _Voyage
+ d'Anacharsis_, chap. LVI.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.
+
+
+La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes
+inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre,
+courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien
+qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les
+hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des
+Turcs[1].
+
+Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui
+organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume.
+Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements
+intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les
+Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il
+repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des
+tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son
+royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que
+pour parvenir à son but il lui fallait une marine.
+
+ [1] _Grandeur des Romains_, V.
+
+A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants;
+Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de
+Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et
+pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains
+équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au
+Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les
+habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait
+dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés,
+et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient
+quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien
+pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de
+Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour
+s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous
+prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa
+une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient
+matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis
+Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou
+fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord
+rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de
+réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui
+troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que
+Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de
+cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à
+force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de
+s'en rendre maître.
+
+ [1] _Helléniques_, VI, 4.
+
+Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre.
+Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux
+envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut
+profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la
+Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne
+perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses
+pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui
+lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il
+méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à
+envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères
+sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de
+Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever
+le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses
+navires.
+
+Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de
+Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut
+les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments
+chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource
+pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en
+son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra
+au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et
+les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la
+Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais
+d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un
+marchand.
+
+ [1] Justin, IX;--Diodore de Sicile, XVI, 8;--Démosthène,
+ _Olynth._ II, _Phil._, I, 46.
+
+Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de
+Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de
+commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui
+avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens,
+encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements
+grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville
+phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la
+Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer
+la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant
+remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent
+traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette
+époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre
+qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer.
+«Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.--Je
+suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.--Qu'importe le nom?
+reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des
+navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et
+toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon
+pirate!»
+
+En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la
+piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant
+et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les
+antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?
+
+Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit
+une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire
+décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les
+mœurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il
+chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races
+différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort
+seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse
+situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par
+la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la
+Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le
+commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les
+Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CARTHAGINOIS.--TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.--LA SICILE.--LES
+MAMERTINS.
+
+
+L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique
+pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille
+vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en
+Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les
+possessions carthaginoises.
+
+Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux
+expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens.
+Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la
+Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le
+commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que
+les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en
+fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon
+fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans
+les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le
+7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral
+carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord,
+les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la
+Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne
+heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et
+l'Espagne.
+
+ [1] _Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité_, par Vivien de
+ Saint-Martin.
+
+Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le
+bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie
+avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus
+jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient.
+Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel
+empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale
+de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique
+race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine
+implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans
+les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les
+Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un
+singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que
+les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus,
+rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près
+d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces
+races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu
+quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où
+ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage
+contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les
+Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec
+une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait
+la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et
+l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et
+Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois.
+L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités
+conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes
+précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de
+Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.),
+consuls créés après l'expulsion des rois:
+
+«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des
+Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne
+navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient
+poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté
+forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni
+d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau
+et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre
+devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché
+valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues
+d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit
+public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant
+dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes
+droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les
+Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de
+Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins
+soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des
+autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui
+livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils
+y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.»
+
+ [1] _Esprit des lois_, XXI, 11.
+
+ [2] Polybe, III, 22-26.
+
+ [3] _Promontorium Hermæum_, aujourd'hui Cap Bon ou Ras
+ Adder.
+
+Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains
+et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des
+Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces
+conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne
+bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium;
+que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non
+soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne
+retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme
+faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un
+traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer
+dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un
+Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée
+du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un
+pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen
+de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les
+Carthaginois;... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de
+se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé
+comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de
+ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder
+que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont
+jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans
+Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un
+Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un
+citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.»
+
+Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que
+les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le
+voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux,
+plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de
+leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage.
+C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates
+s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui
+règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à
+toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une
+époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.
+
+Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure
+à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous
+au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les
+possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout
+l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à
+cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses
+établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de
+certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition
+d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se
+voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se
+faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de
+l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans
+lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de
+Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à
+l'héroïsme[2].
+
+ [1] Strabon, livre III, _in fine_.
+
+ [2] _Histoire des Romains_, I, p. 349.
+
+Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la
+Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la
+Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens
+à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de
+Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre
+d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille
+hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions
+que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que
+Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler.
+Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en
+permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et
+barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du
+célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui
+assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le
+grand poète Pindare a chanté cette victoire:
+
+«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les
+bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de
+leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le
+maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita
+dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une
+servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron,
+trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La
+suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria
+(Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et
+ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il
+s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa
+domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe).
+
+ [1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20
+ et suiv.
+
+ [2] Strabon, VII, 1.
+
+ [3] Diodore de Sicile, XI, 51.
+
+ [4] _Pythique_, I.
+
+ [5] Ce casque se trouve au British Museum.
+
+Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le
+règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe,
+appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à
+secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de
+Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui
+Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara
+du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau
+Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en
+Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de
+Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes
+dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et
+soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en
+Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces
+entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient
+contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec
+dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la
+flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui
+avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il
+parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile
+(307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et
+posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de
+sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses
+cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui
+attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa
+vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate,
+ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur
+imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée
+à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de
+Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec
+les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après
+lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se
+préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin
+de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois,
+lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le
+bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2].
+
+ [1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv.
+
+ [2] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_.
+
+Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui
+portaient le nom de _Mamertins_, ou dévoués au dieu Mars. C'était
+l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer
+aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de
+leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris
+dans ce vœu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient
+vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les
+Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils
+furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais,
+pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs
+maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils
+donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces
+infâmes pillards infestèrent l'île entière[1].
+
+Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du
+désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur
+secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine
+au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome
+et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et
+défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations
+ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un
+des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter
+secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les
+enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le
+transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des
+bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du
+consentement des Romains[2].
+
+ [1] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_;--Polybe, I, 1.
+
+ [2] Polybe, III, 22 et suiv.
+
+Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un
+échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau
+champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!»
+Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron
+II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois
+d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres
+puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la
+Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer
+une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec une étonnante
+activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est
+intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et
+d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des
+Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son
+berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par
+excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la
+péninsule.
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Pyrrhus_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES ÉTRUSQUES.--LES LIGURES.
+
+
+La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où
+venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les
+désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous
+celui de _Tusci_ (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs
+parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne
+à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges
+Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse
+affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais
+qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que
+nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La
+question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la
+clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut
+considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM.
+Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques
+reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3].
+
+ [1] Les deux _r_ se remplaçaient fréquemment par _sc_,
+ ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.
+
+ [2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale
+ des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa
+ mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être
+ le problème de l'origine des Étrusques.
+
+ [3] _Annal._, XI, 14.
+
+Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons
+grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs
+œuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs
+représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes
+ailées, leur sont essentiellement propres et nationales.
+
+Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de
+Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les
+Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de
+mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une
+tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient
+déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier
+par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs
+tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième
+dynasties.
+
+Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui
+s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore
+conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze
+cités avec un chef «_lucumo_». Cette constitution avait le même
+caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les
+traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les
+têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la
+puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont
+les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer
+Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et
+Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des
+Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie,
+où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont
+Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales
+cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports
+nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait
+leur nom même «_Tuscum mare_», et l'autre celui d'une de leurs colonies.
+Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment
+en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne,
+car le nom de _Tarago_ (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation
+de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la
+terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes
+jusqu'au détroit de Sicile.
+
+Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de
+Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course
+depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et
+de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils
+exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île
+d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre
+admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous
+apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de
+Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin
+pour son expédition contre Carthage[5].
+
+ [1] V, 33.--Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part,
+ mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona,
+ Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ,
+ Falerii, Cære, Veii, Volsinii.
+
+ [2] Velleius Paterculus, I, 7.
+
+ [3] I, 2; V, 33.
+
+ [4] Duruy, _Histoire des Romains_, I, 2.
+
+ [5] Tite-Live, III, VIII.
+
+Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des
+Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne.
+Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de
+Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe
+de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au
+passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient
+de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour
+attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à
+terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée
+et emportée dans des bourgs fortifiés, _oppida_, placés au sommet d'un
+rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes
+instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les
+navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans
+les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des
+prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.
+
+J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante
+sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la
+race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula
+après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des
+Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés
+et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de
+Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province
+romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius
+Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa
+dépopulation.
+
+Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de
+celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures
+et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait
+encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les
+côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes,
+Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le
+plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que
+la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires
+mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et
+tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal;
+ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un
+marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et
+d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes,
+farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de
+Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi,
+longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en
+nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie
+de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La
+Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils
+livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux
+sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité
+aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils
+résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains.
+
+ [1] «_Salyes atroces, Ligyes asperi_,» Festus Avienus,
+ _Ora maritima_, V, 691 et 609;--Virgile, _Géorg._, II,
+ 168;--Diodore, IV, 20, V, 39;--Strabon, VI, VI, 4.--Sur
+ les Ligures, voir la _Gaule romaine_, t. II, ch. II, par
+ E. Desjardins, et les notes.
+
+ [2] _Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris,
+ quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant_,
+ Justin, XL. III, 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ROME ET LA PIRATERIE.
+
+
+Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur
+attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite
+d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à
+profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à
+la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux
+bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec
+un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les
+pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de
+son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû
+emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer
+quelques expressions qui sont purement latines: _velum_, la voile,
+_malus_, le mât, _antenna_, la vergue[1].
+
+ [1] Les autres termes: _gubernare_, _ancora_, _proro_,
+ _anquina_, _nausea_, _aplustre_, sont grecs.
+
+Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple
+que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans
+le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en
+effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens
+traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux
+Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers
+âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et
+la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique.
+Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période
+ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les
+côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer
+s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de
+l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils
+livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques.
+Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les
+brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une
+expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés
+en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces
+parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris
+par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec
+une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette
+victoire, elle interdit la mer aux Antiates, _interdictum mari Antiati
+populo est_; une partie des navires conquis fut conduite dans les
+arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (_rostra_)
+on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta
+depuis lors le nom de _Rostres_ (338 av. J.-C.)[4].
+
+Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit
+créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à
+l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains
+organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la
+flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en
+Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la
+partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les
+vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent
+trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se
+présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans
+la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme
+ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de
+distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un
+certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à
+l'instar des autres nations.
+
+ [1] Tite-Live, I, 33.
+
+ [2] _Id._, VII, 25.
+
+ [3] Diodore de Sicile, XVI, 82.
+
+ [4] Tite-Live, VIII, 14;--Florus, I, 11.
+
+ [5] Tite-Live, IX, 30.
+
+ [6] Tite-Live, IX, 33.
+
+La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une
+petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le
+peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la
+mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port.
+Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et
+que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient
+naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1].
+A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans
+le port et en prit une cinquième. Le duumvir _navalis_ périt et les
+matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour
+demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part
+du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un
+Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la
+foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous
+pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre
+sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui
+appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage
+le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.
+
+ [1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E.
+ de Crotone.
+
+ [2] Denys d'Halicarnasse, _Excerpta_.
+
+C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en
+dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver
+l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes,
+étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à
+rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense
+commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie
+maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant
+entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de
+conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions
+contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de
+guerre.
+
+Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui
+éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le
+tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita
+l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à
+Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants
+de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût
+été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent
+les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].
+
+ [1] Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXII.
+
+Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un
+sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les
+Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut
+dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de
+Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil
+de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la
+plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois
+cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur
+le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit
+aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.
+
+Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de
+résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux:
+les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à
+Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple
+romain et le presser de venir à leur secours.
+
+L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux
+points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus
+romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands
+semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre,
+il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui,
+maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile
+entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions
+de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les
+côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya
+l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome
+contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses
+pertes et s'empressa de voter la guerre.
+
+Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une
+grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son
+ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le
+détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la
+Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec
+20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches
+grossièrement jointes, appelés _caudices_ et _caudicariæ naves_. Le
+succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le
+surnom de _Caudex_ (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres
+puniques[1].
+
+ [1] Polybe, I, 1;--Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXIII.
+
+Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et
+résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les
+Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat
+ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt
+trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante.
+Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de
+ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en
+était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2]
+échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute
+hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois
+après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux
+furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins,
+la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires
+étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter
+(_socii navales_) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous
+les mouvements de la manœuvre[4]. Aussi dès que les navires furent
+équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer,
+le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des
+Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses
+vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne
+pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde.
+Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en
+un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (_corvus_)
+accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau
+romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le
+pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval
+devenaient inutiles.
+
+ [1] Leroy, _Marine des anciens_, t. XXXVIII des Mémoires
+ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
+
+ [2] Synonyme de _quinquiremis_, Polybe, I.
+
+ [3] Florus, II.
+
+ [4] Polybe, I.
+
+Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la
+piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable
+entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine
+(146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome
+avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire
+navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la
+Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance
+maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome.
+Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité
+n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est
+que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis
+longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes
+qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et
+sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet
+que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois
+ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à
+deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de
+patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la
+tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes
+encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat
+naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après
+chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses
+vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le
+port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui
+semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui
+appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer
+aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à
+Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois,
+retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de
+Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de
+pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention
+de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur
+la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les
+brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs
+soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils
+crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre
+hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le
+bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se
+laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à
+Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci,
+après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme
+devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels,
+saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et,
+déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux
+dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y
+a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?»
+s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est
+bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de
+reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé
+la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance
+maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au
+pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une
+lutte acharnée.
+
+ [1] II, X, 2.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.--L'ILLYRIE.--LA REINE
+TEUTA.--DÉMÉTRIUS DE PHAROS.--GENTHIUS.
+
+
+La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue
+dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les
+plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la
+dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de
+Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie,
+l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes
+profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la
+navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques
+qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres
+de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres
+de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout
+la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le
+pillage[2].
+
+ [1] Scutari (Albanie).
+
+ [2] Appien, _De rebus illyricis_, III.
+
+Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie,
+pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or
+massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid
+en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux
+liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui
+cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime.
+
+Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens
+couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des
+incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie,
+Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires.
+Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires,
+flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme
+à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie
+accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les
+reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés
+et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était
+surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta
+qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les
+Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la
+ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout
+l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses
+continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des
+négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr
+quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent
+à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique.
+Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de
+Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et
+pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique.
+
+ [1] _Velocibus levibusque navigiis_, Appien, _De rebus
+ illyricis_, III.
+
+ [2] Polybe, II, 1.
+
+ [3] Polybe, II, 2.
+
+Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à
+la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les
+négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires
+illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant
+des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut
+qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le
+sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas
+la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en
+course pour leur utilité particulière. A ces mots, la colère s'empare du
+plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous,
+reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts
+faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte
+que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des
+rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle
+en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle
+fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée.
+Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des
+Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste
+ne dut son salut qu'à la fuite[1].
+
+ [1] Polybe, II, 2;--Florus, II, V, _Bellum
+ illyricum_;--Appien, VII.
+
+Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat;
+le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes
+et équipa une flotte.
+
+Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des
+pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à
+Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le
+dessein d'enlever la ville par surprise.
+
+Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens
+laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la
+ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à
+la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard.
+Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de
+l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur
+est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les
+habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de
+vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain,
+sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent
+droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la
+ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens
+qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des
+Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des
+ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment
+qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de
+leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées.
+Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les
+mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les
+Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés,
+se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de
+Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le
+combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens,
+ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de
+leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et
+ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand
+fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux
+liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens
+sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur
+grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en
+coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui
+avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens
+avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs
+vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent
+dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla
+beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de
+Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin
+ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De
+Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.
+
+C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.).
+Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et
+Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius
+voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps
+pour la secourir; mais, quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins
+son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé
+que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de
+Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le
+gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut
+gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait
+Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en
+conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius,
+on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion,
+dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour
+toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile
+vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses
+conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius
+s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de
+pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine
+devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se
+ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens
+assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit
+de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les
+Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent
+les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre
+autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour
+leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par
+les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur
+alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes
+illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques
+tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un
+riche butin.
+
+Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans
+l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui
+lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en
+Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se
+retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius
+ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à
+Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une
+contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers
+d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient
+mis sous la sauvegarde des Romains.
+
+Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour
+proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait
+tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait
+toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que
+deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très
+importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais
+les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la
+nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent
+satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1].
+
+ [1] Florus et Appien, _loc. citat._
+
+Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les
+Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés
+racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix
+conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de
+l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet,
+ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs
+d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout
+entière.
+
+Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois
+en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre
+les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux
+isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia
+aux mystères d'Éleusis.
+
+Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais
+Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie,
+profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses
+bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux
+corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance
+romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins
+au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.
+
+Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la
+nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte
+garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les
+autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place
+des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes
+les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale,
+au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux
+Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à
+Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et
+composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs
+d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant
+la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans
+les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et
+entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut
+aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il
+engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière
+de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés
+de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un
+navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des
+endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de
+Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains.
+Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie,
+et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du
+traité antérieur (219 avant J.-C.).
+
+Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre
+qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les
+Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors
+pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à
+force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes,
+détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la
+partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et
+Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi
+avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et
+l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna
+(168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange
+macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire
+sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda
+une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et,
+tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et
+l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se
+jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer
+les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à
+Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et
+enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des
+corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les
+principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut
+partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour
+longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens
+infligeaient continuellement à leurs voisins[1].
+
+ [1] Appien, IX;--Florus, XIII;--Tite-Live, XLIV, 31, 32;
+ xlv, 26, 35, 39;--Velleius Paterculus, IX.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+I
+
+LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.
+
+
+Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la
+piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la
+Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement
+son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation.
+
+Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des
+mœurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de
+fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient
+des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction
+pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant
+qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint.
+Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils
+levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux
+pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut
+envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les
+frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république
+étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un
+jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée
+le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de
+pirates, de _Klephtes_ ou brigands, et leur permit de butiner dans les
+environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci
+fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord
+leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne
+s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les
+habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent
+des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut
+aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et
+répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui
+avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à
+Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux
+qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent
+tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages
+des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore
+insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant
+l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération,
+était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque
+sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux
+Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de
+tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste,
+Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on
+s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la
+république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait
+attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel
+attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à
+Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et
+le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et
+ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien
+cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les
+Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui
+dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes
+menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où
+il fit déclarer la guerre aux Messéniens.
+
+ [1] Liv. IV, I.
+
+Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils
+capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et
+équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des
+Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des
+tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans
+le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la
+forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur
+butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de
+Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant
+à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent
+alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les
+Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui
+donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui
+est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de
+Philippe, roi de Macédoine.
+
+Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut
+conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et
+Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de
+la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à
+Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à
+la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière.
+Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en
+toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du
+dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume
+sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de
+l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des
+dépouilles[1].»
+
+L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les
+Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec
+Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant
+J.-C.).
+
+ [1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.»
+
+
+II
+
+CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.
+
+Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie
+s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux
+repaire dans les îles Baléares.
+
+Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour
+des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats
+qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit
+pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les
+fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la
+réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur
+supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les
+Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus
+au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis
+que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et
+quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre,
+ceintes autour de la tête, trois frondes faites de _mélancranis_[1], de
+crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte
+pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était
+placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la
+fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le
+pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes
+l'avaient atteint comme une cible.
+
+ [1] Le _schœnus mucronatus_, suivant Sprengel; mais plus
+ vraisemblablement, suivant Fraas, les _schœnus nigricans_.
+
+A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares
+profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie
+forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages
+étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui
+naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs
+brigandages et envoya contre eux Métellus.
+
+Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait
+vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent
+l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit
+tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses
+hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres.
+Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait
+l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un
+grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit
+jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois
+mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec
+l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat
+agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale
+précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne.
+Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de
+_Baléarique_ (123 av. J.-C.)[1].
+
+Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination
+dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des
+luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe,
+riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de
+forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages
+conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des
+Romains pour des brigands[2].
+
+ [1] Strabon, III, V;--Florus, III, IX, _Bellum
+ Balearicum_.
+
+ [2] Tacite, _Annales_, II, 85.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+MITHRIDATE ET LES PIRATES.
+
+
+Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti
+successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle
+avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin
+méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince
+puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont.
+
+Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces
+considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il
+entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats
+d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations
+ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et
+égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel
+déploiement militaire en Orient.
+
+ [1] Appien, _Guerre contre Mithridate_, XIII, XVII.
+
+Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en
+feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie,
+l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment
+soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains,
+Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de
+l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C).
+Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se
+présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des
+Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains
+rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie?
+Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur,
+tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls,
+les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].»
+Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut
+lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec
+délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les
+peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les
+îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur»,
+l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête,
+accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes.
+La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour
+montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos,
+lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa
+défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie,
+monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:
+
+«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui
+introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet
+affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la
+République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes
+et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure,
+sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs
+même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans
+sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi
+et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur
+du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île
+de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le
+même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens
+furent massacrés de sang-froid[5].
+
+ [1] Justin, XXXVIII.
+
+ [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de virt. et vit._, p.
+ 112-113.
+
+ [3] Appien, XX.
+
+ [4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.--Diodore de
+ Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les
+ outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se
+ frapper de sa propre main (_Excerpt. de virt. et vit._, p.
+ 112-113).
+
+ [5] Appien, XXIII;--Florus, III, 6;--Valère Maxime, IX,
+ II, 3; Cicéron, _Pro lege Manilia_, 3.
+
+Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles,
+Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées
+fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades.
+Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.
+
+La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est
+partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se
+disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres
+qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est
+infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux
+Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est
+complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de
+mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient
+retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement
+général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna
+aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les
+Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et
+composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens,
+qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate
+rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux
+rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après
+avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent
+dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit
+ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps
+des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs
+trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent
+secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les
+Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le
+port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème.
+Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les
+ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes,
+mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte
+retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur
+les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les
+autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur
+lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent
+jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des
+Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs
+du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes
+manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des
+flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque,
+s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate
+échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se
+décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1].
+
+Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de
+Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat
+les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre
+jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine,
+s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns
+et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les
+pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et
+interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne
+pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait
+principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla
+chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir
+tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix.
+
+ [1] Appien, XXII-XXVII.
+
+ [2] Appien, XXIX.
+
+Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, et se trouve
+bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux
+Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de
+pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant
+presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi,
+passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour
+d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien
+était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois,
+quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle
+les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui
+feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des
+villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit,
+et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu
+ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva
+désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec
+des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter
+d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua
+Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi.
+
+De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité
+onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la
+Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à
+Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait
+soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av.
+J.-C.)[3].
+
+Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.
+
+ [1] Appien, XXXIII; Plutarque, _Vie de Lucullus_.
+
+ [2] _Histoire romaine_, IV, 8.
+
+ [3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, _Vie de Sylla_;
+ Florus, 9.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+PUISSANCE DES PIRATES.--CAPTIVITÉ DE CÉSAR.
+
+
+Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la
+puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime
+n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les
+flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière
+négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son
+génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et
+encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de
+la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre
+Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre
+civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre
+Sertorius et Spartacus?
+
+Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes
+parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers.
+Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux
+colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de
+la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de
+Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits
+qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien
+Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi
+romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit
+toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient
+certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un
+développement inattendu.
+
+Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés
+_myoparons et hémioles_, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis
+par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé
+par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et
+des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir
+leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de
+soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs
+vols «la solde militaire[5]».
+
+ [1] _Bellum piraticum_, III, 7.
+
+ [2] _Histoire des Romains_, II, 23.
+
+ [3] Appien, _Guerre mithridatique_, XCII.
+
+ [4] _Idem_.
+
+ [5] _Idem_.
+
+Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et
+leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se
+joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût
+devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1].
+L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour
+refaire sa fortune.
+
+La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que
+l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids
+d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour
+la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux
+chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à
+l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux
+massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti
+des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils
+écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et
+venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils
+s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des
+stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin,
+cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient
+un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est
+là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de
+bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les
+aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés,
+achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis
+des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers
+des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les
+peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux
+enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de
+nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la
+franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais
+admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une
+association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé
+aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui
+méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et
+le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang
+national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa
+force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si
+l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association
+criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la
+justice infaillible et vengeresse.
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+ [2] Appien, XCII.
+
+ [3] _Histoire romaine_, V, 2.
+
+Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance.
+Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les
+mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur
+celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie),
+auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le
+nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et
+assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en
+captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y
+détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par
+excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement
+redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à
+destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison
+mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.
+
+Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs
+Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre
+les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour
+rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur
+de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000
+fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes
+villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et
+deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des
+hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que,
+lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence.
+Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme
+un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il
+jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des
+harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute,
+avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans
+mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur
+romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en
+croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient
+cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa
+rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa
+liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre
+les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à
+l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison
+de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur
+d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui
+était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des
+prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais
+César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il
+leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie.
+Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune
+encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer
+le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.
+
+ [1] «_Sinum aureum_», Florus, III, 7.
+
+ [2] _Vie de César_; Suétone, _id._, IV.
+
+Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles
+guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la
+ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de
+jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux
+particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la
+Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer
+ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la
+navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait
+d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des
+habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée
+et n'osaient plus l'appeler «_nostrum mare_».
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.
+
+
+Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui
+anéantissait l'Italie.
+
+Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de
+l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne
+firent rien de mémorable.
+
+Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle
+expédition.
+
+A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il
+dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après
+un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en
+Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant
+lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils
+déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus,
+puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale,
+Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant
+l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux
+principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses
+compagnons.
+
+Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre
+les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes
+escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les
+repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de
+nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas
+changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.
+
+Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura
+même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme
+dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et
+planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude
+campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom
+d'_Isauricus_. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les
+trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe.
+Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec
+soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des
+Isauriens[2].
+
+ [1] _Histoire romaine_, V, 2.
+
+ [2] Florus, III, 7; Cicéron, _In Verrem_, II, liv. I, 31,
+ liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus,
+ XII.
+
+Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de
+lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec
+leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait
+dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs
+forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la
+province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie;
+écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille
+autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L.
+Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent
+pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à
+certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre,
+à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils
+s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses
+encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile
+et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de
+Crète.
+
+ [1] _Guerre contre Mithridate_, XCIII.
+
+ [2] _Histoire ancienne de l'Italie_ (_Univers
+ pittoresque_), p. 357.
+
+ [3] Florus, III, 7.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES PIRATES CRÉTOIS.--EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.
+
+
+Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos
+seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point,
+en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur
+convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges,
+mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt
+national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en
+aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les
+Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La
+Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1].
+
+Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple
+crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens,
+condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de
+leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux
+Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le
+théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est
+dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».
+
+Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si
+grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire
+mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si
+bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne
+trouvaient nul gain illégitime[3].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Pompée_.
+
+ [2] Plutarque, _Vie de Thésée_.
+
+ [3] Polybe, VI, 46.
+
+Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant
+la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et
+s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les
+ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen
+de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces
+mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez
+les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne
+tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de
+l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits
+politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces
+fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et
+dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je
+te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]».
+
+On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois.
+Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs
+privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes
+publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de
+menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de _crétiser avec
+un Crétois_[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en
+l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de
+cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont
+toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger
+et à ne rien faire.»[4]
+
+ [1] _Excerpt. Vatican._, p. 118-120.
+
+ [2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.
+
+ [3] πρός κρητά κρητιζέιν.
+
+ [4] _Épitre à Tite_, I, 12.
+
+La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand
+en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble
+l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de
+scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la
+Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux
+Romains.
+
+Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de
+nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates
+et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte
+d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius
+avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte
+plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité.
+Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande
+partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des
+prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes
+leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète
+(74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable;
+malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat
+et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était
+vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de
+Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le
+danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus
+distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans
+leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat
+rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les
+accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther
+fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs
+retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois
+dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates.
+Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux
+Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à
+quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus
+distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de
+payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22
+millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en
+conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous
+les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être
+envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à
+défendre son antique indépendance[2].
+
+ [1] _Florus_, III, 8.
+
+ [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de Legat._, p. 631, 632.
+
+Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul
+Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua
+avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès
+l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis
+au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à
+se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une
+chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais
+les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger
+les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de
+libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le
+point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres
+lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable
+pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui.
+Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à
+Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire
+leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi
+du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les
+Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui
+faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et
+écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda
+aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya,
+pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants.
+Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une
+nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui
+s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les
+Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les
+aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir
+campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les
+honneurs du triomphe avec le surnom de _Créticus_. Plutarque rapporte
+que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux.
+Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par
+rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation
+comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour
+sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général
+d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut
+renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé
+de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).
+
+ [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, XXXIV.
+
+ [2] Florus, _Hist. rom._; Plutarque, _Vie de Pompée_;
+ Appien, _De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt._; XXX.
+ _De Légat_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+EXPLOITS DES PIRATES.--LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.
+
+
+Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait
+été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur
+la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des
+Servilius _l'Isaurique_ et des Métellus _le Crétique_. En effet,
+quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable
+ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et,
+grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils
+se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.
+
+ [1] _Histoire romaine_, liv. IV, ch. II.
+
+ [2] Duruy, _Histoire des Romains_, XXIII.
+
+La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des
+pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus,
+marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes
+qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre
+dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille
+corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av.
+J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].
+
+Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont
+ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors
+inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de
+Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de
+Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à
+Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux
+de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la
+ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du
+commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde
+ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires,
+ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la
+munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans
+la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de
+1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère,
+s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient
+visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui
+offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices
+barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de
+Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de
+jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie
+du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Lucullus_.
+
+ [2] 146 ans av. J. C.
+
+ [3] Preller, _Les dieux de l'ancienne Rome_; Plutarque,
+ _Vie de Pompée_.
+
+Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la
+magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était
+effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis
+de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit
+Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des
+troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de
+_Conrad_ de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la
+brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire,
+voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que
+nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous
+nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que
+ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+ [2] _Le Corsaire_.
+
+Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier
+ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés
+prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent.
+Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs
+romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient
+nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près
+de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur
+descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une
+escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il
+avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après,
+Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux,
+débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans
+toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à
+Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir
+une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas
+les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de
+la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne
+respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre,
+infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de
+plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de
+Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils
+dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la
+fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est
+brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont
+emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les
+faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un
+prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les
+flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la
+cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le
+prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de
+supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin
+qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et
+avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle
+au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez
+lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le
+noyaient[6].
+
+Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de
+relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie
+et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La
+famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces,
+vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses
+cinq boisseaux par mois, donna l'empire.
+
+ [1] Plutarque, _Vie de César_.
+
+ [2] Appien, _Bell. civil._, II, 23.
+
+ [3] _Pro lege Manilia_.
+
+ [4] Cicéron, _In Verr._, II, V, 35 et suiv.
+
+ [5] Plutarque, _Vie de Pompée_; Appien, _Bell. Mithrid._,
+ XCIII; Cicéron, _Pro lege Manilia_, XIII.
+
+ [6] Plutarque, _Vie de Pompée_.
+
+ [7] _Histoire des Romains_, XXIII.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LA LOI GABINIA.--POMPÉE.--LA CILICIE.
+
+
+L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de
+Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires
+fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable,
+du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée
+jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande
+partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus
+considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce
+consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour
+remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les
+questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait,
+d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de
+guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.
+
+ [1] Environ vingt lieues; Plutarque, _Vie du Pompée_;
+ Velleius Paterculus, II, 31.
+
+Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à
+Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent
+massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier
+pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et
+puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait
+fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000
+chevaux.
+
+A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix
+des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de
+Pompée avait terminé la guerre.
+
+Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à
+tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes
+dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de
+vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut
+l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le
+commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient
+chacun l'_imperium_ dans le département qui lui était assigné. Tibère
+Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans
+celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés
+d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de
+l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer
+d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la
+Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la
+Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les
+mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.
+
+Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il
+jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien
+exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les
+promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de
+refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les
+corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une
+autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage,
+ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient
+chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la
+Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette
+contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.
+
+En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre
+elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les
+mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement
+libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de
+Rome furent abondamment pourvus.
+
+Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et
+fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal
+repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant
+approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux
+écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et
+leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs
+vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette
+généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils
+évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui.
+Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et
+prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui
+ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.
+
+Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates
+avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude
+inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs
+vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui
+s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive
+résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits,
+ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour
+soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition;
+ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient
+et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à
+forcer et presque inaccessibles.
+
+Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et
+surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote
+Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils
+de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires,
+dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de
+cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes
+sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit
+dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux
+plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces
+malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius,
+l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands
+seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts,
+trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des
+cénotaphes.
+
+En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait
+20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à
+fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra
+aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].
+
+ [1] Appien, _De bell. Mith_, 91-93; Plutarque, _Vie de
+ Pompée_; Florus, _Hist. rom._ III, 7; Velleius Paterculus,
+ 31-36.
+
+Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la
+conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors,
+les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire
+mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens
+pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se
+rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est
+pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient
+qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses
+mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et
+que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une
+existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de
+transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et
+de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour
+des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une
+partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie,
+telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant
+un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants.
+La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la
+population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses
+ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé
+d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était
+étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.
+
+Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates
+n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du
+pillage. Ce vieillard corycien, _Corycium senem_, si content de son
+sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au
+pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose
+dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un
+vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain
+abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux
+troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des
+broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient
+des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche
+qu'un roi,
+
+ Regum æquabat opes animo,
+
+et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets
+qu'il n'avait point achetés...[1]»
+
+ [1] Virgile, _Géorgiques_, IV, 125-148.
+
+La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce
+général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des
+vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates
+s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée
+continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il
+éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius,
+_imperator_, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de
+l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume
+d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les
+contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la
+Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la
+Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi
+des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des
+Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la
+Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges,
+les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la
+Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre
+de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la
+mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il
+conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux
+ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements,
+et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307
+talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].»
+
+ [1] Diodore de Sicile, _Excerpt., Vatican._, p. 128-130.
+
+Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes
+faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome
+sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au
+loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie,
+elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous
+apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province
+(51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra,
+de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit
+capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et
+refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron
+était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il
+adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques
+par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès
+militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à
+Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat.
+A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa
+province, la Syrie, _l'Asie tout entière_, ravies à la domination
+romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous
+d'imiter le soldat fanfaron, _deforme est imitari militem gloriosum_.»
+Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie,
+mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les
+honneurs et les prières furent accordés. L'orateur _général_ fut salué
+par ses troupes du titre d'_imperator_[3], et une médaille fut même
+frappée en son nom à Laodicée[4].
+
+ [1] _Lettres familières_, XV, 4.
+
+ [2] _Lettres familières_, VIII, 11, «_Non diù sed acriter
+ nos tuæ supplicationes torserunt_».
+
+ [3] Plutarque, _Vie de Cicéron_.
+
+ [4] Schulz, _Hist. rom. par les médailles_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.
+
+
+Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la
+Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.
+
+L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste,
+la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses
+vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire.
+Elle s'offrait comme une proie aux Romains.
+
+Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre,
+Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était
+riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux
+talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent
+cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi
+qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le
+célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre
+province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée.
+Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se
+donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le
+chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de
+tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux
+te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens
+demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre,
+mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir
+de t'y nommer.»
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 23.
+
+Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure
+plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et
+méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et
+il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le
+décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni
+soldats.
+
+Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se
+donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se
+rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment
+royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en
+pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre
+Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant
+faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus
+haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux
+moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000
+fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500
+drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une
+longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin
+que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur
+l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent,
+à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à
+travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour
+Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était
+réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Caton Le Jeune_; Velleius
+ Paterculus, XLV; Florus, III, X.
+
+L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de
+longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome
+avec résignation.
+
+En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du
+roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains,
+et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs
+de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple
+alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du
+roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de
+la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner
+les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les
+armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de
+pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants
+succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur
+triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le
+trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César,
+à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu
+Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.
+
+Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut
+plus question de la piraterie dans la Méditerranée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.--AUGUSTE.
+
+
+Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire
+pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus
+et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une
+escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée
+d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de
+reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla,
+sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les
+statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, IV, 65 et suiv.
+
+D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une
+organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.
+
+Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était
+soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant
+obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu
+peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit
+connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui
+avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent
+le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de
+son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre
+et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un
+pirate.
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 103; IV, 83 et suiv.,
+ 25, 36; V, 2, 15, 26, 143.
+
+Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit
+qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui
+Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de
+plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde
+armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César
+fut assassiné.
+
+A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y
+attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute
+fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent,
+ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans
+les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce
+moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux
+triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette
+époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes
+d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait
+tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde
+double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya
+des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et
+recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des
+fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les
+tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus
+Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il
+portait.
+
+Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela
+tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa
+puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave
+envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des
+projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde
+impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement
+manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité;
+ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer
+s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis
+que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute
+manœuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se
+retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires.
+
+Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après
+la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui
+commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de
+Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint
+alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue.
+Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et
+Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi,
+aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En
+vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence
+funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine
+son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de
+Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 70.
+
+La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il
+possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien
+appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie.
+Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie.
+Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent
+alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer.
+Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais
+pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de
+nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires
+à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au
+fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la
+fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des
+applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de
+Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on
+appelait _Fils du dieu des mers_. Quelques jours après, le tumulte
+devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes
+qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné
+peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les
+plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en
+montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les
+triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 67 et suiv.; Dion,
+ XLVIII, 19-36; Plutarque, _Vie d'Antoine_; Suétone, _Vie
+ d'Auguste_; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv.
+
+On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène.
+Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs
+armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le
+triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà
+Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on
+l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39
+av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient
+suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la
+possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois
+îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le
+paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On
+accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès
+de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se
+trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius
+Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses
+équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne
+seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la
+liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des
+postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point
+augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates
+et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui
+payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées.
+
+Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser
+en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte,
+de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes
+les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus
+puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée
+pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous?
+demanda joyeusement Antoine.--Dans mes carènes,» répondit Sextus en
+montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui
+rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la
+maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives,
+échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur
+Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et
+lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que
+je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais
+de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais
+il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait
+agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après
+avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la
+voile et regagna la Sicile.
+
+ [1] Plutarque, _Vie d'Antoine_.--Appien, V, 73, attribue à
+ Ménodorus le propos et non à Ménas.
+
+La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était
+impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses
+funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en
+fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser
+entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de
+rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits
+qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux
+pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva
+encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la
+prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième
+tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de
+quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres
+de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de
+s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates
+ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!»
+
+ [1] Florus, IV, et les auteurs précités.
+
+La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à
+Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses
+armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses
+vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à
+Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit
+nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu
+disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister
+à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les
+rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès
+de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de
+ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter
+Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe,
+affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus;
+Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave,
+se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée.
+Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et
+d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit
+d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas
+à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les
+chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui
+adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il
+s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les
+côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se
+transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et
+ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin
+d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1].
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 78 et suiv.
+
+Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le
+corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine,
+l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la
+hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des
+côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que difficilement et
+étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers.
+Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent
+longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la
+galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les
+deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin,
+Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins
+consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas
+tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi
+de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la
+flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les
+bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les
+autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans
+les eaux de Messine.
+
+Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre
+Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou
+détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de
+Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort,
+tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit
+leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et
+Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte
+des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par
+l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la
+pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.
+
+Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers
+n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et
+invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus
+Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des
+légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec
+pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le
+rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux
+lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les
+prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs
+richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant
+les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée.
+
+ [1] _Bell. civil._, V, 96.
+
+Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata
+presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer
+engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la
+fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.
+
+Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire.
+C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son
+triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres
+d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune,
+sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un
+couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].
+
+Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il
+ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre
+Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le
+Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il
+s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec
+la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de
+prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000
+matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la
+Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le
+rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds;
+c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la
+mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés,
+répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors
+l'empire de la mer.
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 100.
+
+ [2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune
+ victoriam se adepturum._»
+
+ [3] _Hist. nat._, IX, 22, 1.
+
+Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida
+enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les
+projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent
+de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours
+à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave.
+Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la
+flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au
+moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la
+rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs
+ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre.
+Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors
+absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la
+flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au
+milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats
+d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son
+brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite
+d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir
+rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il
+désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut
+accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses
+titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102.
+
+Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant
+de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments
+de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de
+Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux
+légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une
+victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes
+en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après
+Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de
+débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par
+Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris
+ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en
+Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années
+auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre,
+s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en
+Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave
+n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune
+guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un
+jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher
+le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et
+Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être
+pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la
+mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un
+seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se
+rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la
+terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il
+faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait
+par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui
+l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de
+son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer.
+Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et
+quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._,
+ V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius
+ Paterculus, _Hist. Rom._, 79.
+
+La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une
+action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit
+proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le
+triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore
+la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre
+de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune
+de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre
+sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en
+ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les
+navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines
+à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel
+succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots
+enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt
+par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale
+ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie.
+Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient
+encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le
+succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte
+triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins
+qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à
+recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était
+confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot
+d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et
+devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage,
+en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et
+de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus
+s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer
+pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus
+Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les
+dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du
+vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de
+commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne
+fut plus déplorable.»
+
+Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand
+il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers
+l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla
+le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit
+ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu
+autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus
+feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en
+augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer
+au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de
+Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des
+ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui
+demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa
+puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès
+d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits
+prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements
+de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée,
+s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus
+débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il
+remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie,
+dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70
+vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile
+revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius,
+parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une
+grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il
+prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses
+soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens
+comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,
+fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).
+
+ [1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122.
+
+ [2] Appien, _Bell. civ._, V, 133.
+
+ [3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144.
+
+Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait
+obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait
+reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta
+ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il
+réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et
+une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur
+les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses
+adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut
+d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les
+avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur
+patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce
+que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer
+l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre
+ce qu'il avait acquis.
+
+ [1] _Bell. civ._, V, 143.
+
+Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un
+jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur
+fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte,
+très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par
+ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux
+du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut
+rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les
+fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et
+Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses
+flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait
+le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne
+rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers
+que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des
+pirates[1].»
+
+Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais
+elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle
+et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La
+guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous
+avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline
+l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si
+grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome
+délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se
+portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à
+sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or
+sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal
+l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer
+après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa
+d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].
+
+Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années
+contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les
+Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses
+des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui
+avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages
+comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise
+de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta
+lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent
+vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les
+mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].
+
+ [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73.
+
+ [2] _Hist. natur._, XVI, 3.
+
+ [3] Appien, _Bell. civ._, V, 130.
+
+ [4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3.
+
+ [5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist.
+ rom._ IV, 12.
+
+La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et
+Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2
+septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire
+romain.
+
+Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde
+romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de
+l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée,
+pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces
+navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à
+Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne;
+l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect
+l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et
+l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se
+construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le
+cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient
+reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la
+grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang
+de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et
+quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait
+la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés
+avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de
+nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires
+stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les
+côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments
+parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles;
+celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont
+on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des
+frontières étaient d'une perfection inimitable.
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49.
+
+ [2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15.
+
+La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain
+pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_.
+Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures
+éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des
+jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la
+religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les
+propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de
+louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu
+et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!
+
+Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples
+étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient
+écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer,
+trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce
+sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près
+de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire
+d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes
+blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de
+l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en
+s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la
+liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per
+illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces
+acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de
+sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment
+qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises
+d'Alexandrie[1].
+
+Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux
+qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et
+que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de
+grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de
+pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile
+étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les
+ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le
+titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui
+commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands,
+en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers
+d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui
+paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2].
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII.
+
+ [2] _Idem_, XXXII.
+
+Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et
+paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de
+Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la
+grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle
+d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse
+jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles
+d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres
+habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au
+dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la
+patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre
+saint Paul.
+
+Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands
+poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:
+
+ Tutus bos etenim prata præambulat,
+ Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;
+ Pacatum volitant per mare navitæ.
+
+«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies;
+Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent
+sur la mer pacifiée_.»
+
+ [1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et
+ belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876.
+
+ [2] _Odes_, liv. IV, 5.
+
+Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:
+
+ An deus immensi venias mari, ac tua nautæ
+ Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!
+
+
+«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots
+et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»
+
+Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,
+s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:
+
+ Deus nobis hæc otia fecit:
+ Namque erit ille mihi semper deus[2].
+
+«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais
+d'être un dieu pour moi.»
+
+ [1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30.
+
+ [2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7.
+
+A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un
+demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce
+document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les
+ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire
+de la piraterie:
+
+«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des
+pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à
+leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité,
+environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels
+ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la
+République...
+
+»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé
+_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait
+décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une
+couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier
+d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et
+le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma
+justice et de ma piété...
+
+»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple
+me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre
+serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous
+un quadrige érigé en mon honneur...[1]»
+
+ [1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de
+ Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ
+ divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par
+ Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.
+
+
+Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la
+Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable,
+ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un
+adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques
+brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés;
+les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs,
+_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].
+
+Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire
+romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des
+antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la
+rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme
+un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême
+de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse
+progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination
+produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le
+plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.
+
+«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au
+commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un
+même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de
+quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le
+reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni
+l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres
+provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il
+est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à
+maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et
+l'obéissance[2].»
+
+ [1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15.
+
+ [2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie,
+ chap. 6.
+
+La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à
+faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par
+les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand
+l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls
+républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces
+avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était
+un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car
+le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins
+deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le
+gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des
+malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible
+misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les
+nations.»--«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès
+l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant
+les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages
+effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un
+pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des
+lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et
+d'Auguste.
+
+ [1] _Histoire romaine_, liv. IV, chap. 11.
+
+Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en
+vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits
+ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me
+borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de
+la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et
+fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien
+accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres
+immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui
+avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des
+querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient
+peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et
+l'argent[1].»
+
+Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du
+Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les
+unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au
+maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en
+imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et,
+sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et
+les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute,
+et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut,
+il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite
+plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très
+honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers,
+quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour
+les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était
+bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce
+que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les
+anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des
+fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous
+les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua,
+au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des
+provinces et les contraignit à être intègres et justes.»--«Adrien, dit
+le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il
+rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus
+sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de
+Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie,
+répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le
+gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner
+sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince
+au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»
+
+On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces.
+Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington,
+Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les
+provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de
+monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples
+admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et
+stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où,
+sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la
+richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes
+lieux, leurs bienfaits éclatants.
+
+ [1] _Annales_, I, 2.
+
+ [2] _Ann._, III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone,
+ _Auguste_, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.
+
+ [3] _Ann._, IV, 6.
+
+ [4] _Domitien_, 8.
+
+ [5] Spartien, _Adrien_, 13.
+
+ [6] Pline, _Epist._, X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85.
+
+Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie
+disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes
+impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39
+empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et
+étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et
+en quelques rares occasions.
+
+Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de
+construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles
+étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y
+voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger;
+une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces
+navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein
+jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser
+Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous
+les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises.
+Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des
+ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils
+formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et
+longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord
+avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement
+harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une
+chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char
+attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis,
+ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit
+impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le
+pont[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie de Caligula_, 19;--Dion Cassius,
+ LVIII;--Josèphe, XVIII.
+
+Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine
+considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les
+jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses
+habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la
+navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des
+approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient
+insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs
+de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des
+pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était
+d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires
+chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine
+distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir
+fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient
+ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer.
+
+Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du
+Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi
+construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit
+où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une
+large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un
+phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs
+pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait
+servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une
+solide maçonnerie[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie de Claude_;--Strabon, V;--Pline, XLV.
+
+Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient
+sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom
+de _Clites_, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur
+des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et
+jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et
+surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut
+assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les
+ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute
+à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied,
+tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays,
+Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à
+désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et
+les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1].
+
+Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à
+Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des
+travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le
+lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient
+passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son
+règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions,
+accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3].
+Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.
+
+Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de
+mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on
+frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la
+figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main
+droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident.
+Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime
+importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de
+vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte
+quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un
+combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était
+réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté
+du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port;
+il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il
+avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une
+entrée plus facile du côté de la mer Adriatique.
+
+Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands
+voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je
+suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est
+maîtresse de la mer[5].»
+
+ [1] Tacite, _Annales_, XII, 55.
+
+ [2] Suétone, _Vie de Néron_.
+
+ [3] Pline, VI, 35, 6.
+
+ [4] Pline le jeune, _Lettres_, 31.
+
+ [5] _Fragm._ 9, Dig. _De lege rhodia de jactu_.
+
+La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens
+qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut,
+pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500
+navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère.
+
+Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour
+trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt
+contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut
+dirigée par cet empereur en Isaurie, la _piratarum officina_ des
+anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant
+réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la
+Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée,
+habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers
+d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires
+quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des
+villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes
+romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans
+Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de
+vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en
+abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa
+toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et
+Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières.
+Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au
+delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la
+place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux
+Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se
+défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense
+des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un
+archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef
+barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements
+de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart,
+l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les
+brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et
+se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les
+vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les
+montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force
+dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus
+facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux
+vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le
+service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas
+l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2].
+
+ [1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui
+ signifie précipice.
+
+ [2] Zozime, _Hist. rom._;--Flavius Vopiscus, _Probus_,
+ XVI, XVII.
+
+Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le
+brigandage de ces montagnes.
+
+Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un
+outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient
+été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim,
+a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois
+pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs
+inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes.
+Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient
+l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût
+venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de
+lumière pour observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils
+supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains
+le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations
+et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du
+gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre
+terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce
+brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir
+les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul
+ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte
+d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de
+concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se
+prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus
+d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins
+de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils
+rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.
+
+Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que
+l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés.
+Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les
+soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires,
+d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux
+ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup,
+après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se
+développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au
+hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent
+sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à
+une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant
+que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber
+dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase
+campagne.
+
+Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes
+de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.
+
+ [1] XIV, 2.
+
+Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268),
+l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de
+rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre
+sous le joug cette population de quelques montagnes situées au cœur de
+l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent
+insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race
+proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées
+impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.
+
+
+Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième
+siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa
+propre grandeur, _eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ_, pour me
+servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant,
+jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu
+l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les
+limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême
+est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur
+comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle
+les _trente tyrans_. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est
+gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée
+qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et
+ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.
+
+Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins,
+avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours
+droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de
+l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la
+physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement _Barbares_,
+comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes,
+Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière
+que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours
+de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force
+prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les
+hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire
+romain.
+
+ [1] Préface de l'_Histoire romaine_.
+
+Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les
+Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent
+sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race
+d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque
+dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades
+trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude,
+d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure
+et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand.
+Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte
+septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet,
+au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on
+trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien
+pour lui résister[2].»
+
+ [1] Châteaubriand, _Études historiques_.
+
+ [2] _Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins
+ jusqu'à Constantin_, extrait de l'histoire de Gibbon, par
+ l'abbé Cruice.
+
+Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que
+Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la
+piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des
+embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq
+hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à
+trente. Ces embarcations étaient appelées camares (_camaræ_). Quand la
+mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des
+planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les
+couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les
+flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme
+changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et
+sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs
+camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit
+pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer
+quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du
+Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non
+seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs,
+des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates
+n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes
+au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux
+habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes
+rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1].
+
+ [1] Strabon, XI;--Tacite, _Hist._, III, 47.
+
+A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes
+s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et
+dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse
+et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière
+limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue
+par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en
+récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du
+départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et
+s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font
+main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens
+captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans
+leurs bois.
+
+D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs
+voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de
+semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de
+prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux.
+Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage
+occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de
+concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie,
+prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des
+approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où
+les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes
+de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident
+retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux
+du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe,
+s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de
+Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide
+qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas
+avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie,
+brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans
+leur pays.
+
+Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée
+par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de
+l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé
+(263).
+
+Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces
+expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en
+effet, se composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq
+à trente hommes. Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les
+Barbares-pirates construisirent une flotte de 2,000[1] ou même de
+6,000[2] navires pour transporter une armée de 320,000 hommes. Ils
+s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et tentèrent,
+mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant repris
+la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et
+l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable
+de vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des
+côtes de l'Asie et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà
+dévasté, et lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils
+furent repoussés honteusement. Un esprit de découragement et de division
+s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les
+îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route
+directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante
+ville de Thessalonique, capitale de la Macédoine.
+
+ [1] Trebellius Pollion, _Claude_.
+
+ [2] Zozime.
+
+Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des
+provinces. Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et
+remporta sur eux une grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie).
+Il s'empara des vaisseaux ennemis qui revenaient chargés de butin et les
+brûla. «Nous avons détruit 320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à
+fond 2,000 navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les
+rivages couverts d'épées et de lances. Les champs sont cachés sous les
+ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de l'ennemi a été
+abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en donner deux
+et même trois à nos soldats victorieux[1].» Claude reçut le surnom
+glorieux de _Gothique_ (270).
+
+ [1] Trebellius Pollion, _Claude_;--Zonare, XII, 26.
+
+L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude,
+Aurélien et Probus, capitaines expérimentés.
+
+L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine,
+la Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers
+franks, burgondes et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se
+servir utilement de ces intrépides guerriers, après les avoir éloignés
+de leur patrie, en les disséminant dans les armées et dans les
+provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont,
+ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le
+Bosphore, entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent
+ensuite en Sicile et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers
+l'Afrique, mais une escadre romaine les atteignit en vue de Carthage et
+leur livra un combat dans lequel ils perdirent la moitié de leurs
+vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis navigateurs; ils
+franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de l'Espagne,
+puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever des
+vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin
+leur patrie.
+
+Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue
+mais non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la
+Méditerranée, il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa
+résidence à Nicomédie pour mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication
+de Dioclétien (305), Galérius et Constance Chlore prirent le titre
+d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés césars. Mais Constantin
+ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains, irrités de
+l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au trône
+Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que l'empire eut
+six maîtres à la fois. La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus
+que deux empereurs en présence, Licinius en Orient et Constantin en
+Occident. Ce dernier marcha contre son rival, le battit d'abord à
+Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses possessions
+d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la
+tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et
+attendit Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les
+flottes des deux empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de
+l'Hellespont. Une horrible tempête qui assaillit l'excellente flotte de
+Licinius, composée de vaisseaux égyptiens, ioniens, phéniciens,
+cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de Constantin.
+Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses
+meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré
+et défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le
+vainqueur rentra dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit
+le siège de l'empire, éleva sur son emplacement admirable la grande
+ville de Constantinople qui repoussa pendant plus de dix siècles les
+attaques des Barbares et devint le plus grand centre de commerce du
+monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la création de
+Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées de
+la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants
+pouvait toujours les fermer aux navires ennemis et les ouvrir à ceux du
+commerce. Aussi, les Barbares qui, dans le siècle précédent, avaient
+conduit leurs flottes jusqu'au centre de la Méditerranée, désespérant de
+forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent à la piraterie et
+demandèrent à être incorporés dans les armées impériales.
+
+Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant
+qu'il fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient
+l'empire restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de
+mort ceux qui tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la
+fabrication des vaisseaux[1].
+
+La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme
+enfin qui répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses
+bienfaits sur le monde, ne fut pas non plus sans influence parmi les
+nations qui l'accueillirent et qui ne tardèrent pas à renoncer à leurs
+anciennes habitudes de brigandage, à s'épurer, à s'adoucir et à se
+moraliser par l'effet des divines doctrines du Christ. C'est du
+christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens.
+
+ [1] _Cod. tit. de pœnis;_ Const. 25, _Basiliques_, liv.
+ 9, tit. 47, _de pœnis_. «_His qui conficiendi naves
+ incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale
+ judicium decernimus._»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ.
+
+
+Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus[1],
+suppose l'existence d'un commerce maritime aux dépens duquel elle
+s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection. C'est pour la
+lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates par
+tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou
+l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il
+n'existait pas de navires armés en guerre, et, même à des époques
+postérieures, il arriva souvent qu'aucun peuple ne faisait la police sur
+les eaux. Rome, après avoir détruit Carthage, avait complètement négligé
+la marine et laissé la mer au pouvoir des flibustiers. Qui protégeait
+alors la navigation, et comment les navires marchands pouvaient-ils
+transporter en sécurité les produits de l'agriculture et du négoce? Le
+premier moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout
+paraissent avoir retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec
+pour le désigner: όμοπλοία[2]. C'est ce que nous appelons
+«voyage de conserve» quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer
+ensemble et s'assurer en quelque sorte mutuellement contre les périls
+communs de la navigation, comme on se réunit en caravane pour se
+défendre contre les Bédouins, ces pirates du désert.
+
+J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des
+temps anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et
+qu'elle fut, au contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes
+actes qualifiés plus tard de crimes et punis comme tels, grâce au
+progrès de la civilisation et de la morale, passaient pour licites quand
+les différentes nations se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont
+elles rapportaient les dépouilles comme un légitime butin de guerre.
+Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de rapines et de
+brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous
+l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de
+«justes ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des
+voleurs». «_Hostes sunt_, dit Ulpien[3] qui vivait sous Alexandre
+Sévère, _quibus bellum publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo
+romano. Cæteri latrunculi vel prædones appellantur._»
+
+ [1] _Collection des lois maritimes_, t. I, p. 69.
+
+ [2] _Epist. ad Atticum_, XVI, 1.
+
+ [3] _Fragm._ 24, _Dig._ lib. 49, tit. 15.
+
+Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les
+plus acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois
+nautiques. Le haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations
+commerciales est attesté par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par
+Florus, etc., qui vantent la sagesse de leur législation. Cicéron lui a
+rendu hommage dans son discours pour la loi Manilia: «_Rhodiorum usque
+ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria remansit._»
+
+Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les
+dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine.
+Une question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus
+contraires se sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou
+compilation aujourd'hui connu sous le nom de _lois rhodiennes_, publié
+pour la première fois par Schard, en 1591, et inséré par Lœwenklau, en
+1596, dans une collection d'ouvrages sur le droit gréco-romain, _jus
+græco-latinum_, sous la rubrique: _Loi maritime des Rhodiens_,
+Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être considéré comme contenant le texte
+des véritables lois de Rhodes. Jacques Godefroy, Mornac, Vinnius,
+Gianonne, Valin ont accepté et vanté ce recueil comme authentique[1].
+François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershœck, Heineccius, Gravina
+croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes d'un récit
+trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste
+ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «_Jus illud rhodium
+quod nescio quis Græculus esuriens finxit_,» dit Bynkershœck[2]. Cujas
+a exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient
+pas les anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date
+plus récente, _recentiorum leges_. M. de Pastoret, dans sa remarquable
+_Dissertation_, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que
+les lois des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas
+parvenues jusqu'à nous[3].»
+
+ [1] «_Pretiosum fragmentum_,» dit Mornac; «_in qua legum
+ navalium collectione_,» dit Vinnius, «_multa sané sunt
+ egregia et scitu utilissima._» Pardessus, _loc. cit._, i,
+ 26.
+
+ [2] _Dissertatio ad legem rhodiam, de jactu_.
+
+ [3] _De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur la
+ marine des Grecs et des Romains_.
+
+On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et
+d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée
+d'une manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M.
+Pardessus me semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette
+série de chapitres, sans appartenir à la législation positive, ni en
+faire partie, s'y rattachait comme un livre de pratique se rattache à la
+loi dont il offre les développements ou le supplément usuel[1]. Penser
+avec Meyer et Boucher que les Rhodiens n'ont point eu de lois maritimes
+écrites, mais seulement des coutumes successivement accrues et corrigées
+par les décisions des juges, c'est s'insurger contre des autorités
+parfaitement dignes de foi. Le _Digeste_ emploie expressément le mot
+loi: _De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege rhodia judicetur._ Dans
+un fragment inséré au _Digeste_, le jurisconsulte Volucius Mæcianus
+rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur Antonin: «Requête
+d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.--Ayant fait naufrage sur
+les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents du
+fisc qui résident aux îles Cyclades.»--Antonin répondit: «Je suis maître
+du monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des
+Rhodiens soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres,
+ainsi l'a décidé autrefois l'empereur Auguste[2].»
+
+En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer
+que les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des
+usages vagues et incertains ou de simples coutumes manquant de ce
+caractère d'authenticité et de précision qui n'appartiennent qu'aux
+actes du pouvoir législatif.
+
+ [1] _Loc. cit._; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy,
+ _Droit maritime international_, ouvrage couronné par
+ l'Académie des sciences morales et politiques.
+
+ [2] Frag. 9, _Digeste, de lege rhodia, de jactu_.
+
+Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens,
+dans l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin,
+maîtresses de la mer. Les _Us et coutumes_ des Barcelonnais, dans le
+XIe siècle, les _Jugements_ d'Oléron, dans le XIIIe siècle, et les
+_Ordonnances_ de Wisby, au XVe, ne furent que les institutions
+maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées
+suivant l'état de la navigation et les progrès des peuples.
+
+Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la
+police des gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries.
+A mesure que le commerce se répandit et que les idées de justice,
+d'humanité et de droit se développèrent chez les nations, on songea à
+purger les mers de la piraterie dont le propre, comme on l'a remarqué
+souvent, est de croître en force et en audace si on la laisse s'exercer
+impunément. Aussi la répression de ce brigandage dut-elle marcher de
+pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les nations les
+plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles qui
+s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la
+navigation. Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette
+île. C'est certainement dans ces lois qu'a été puisé le principe inscrit
+au _Digeste_ que le pirate était un brigand et qu'il ne pouvait acquérir
+par la prescription la propriété de l'objet par lui volé[1].
+
+Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un
+citoyen d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre
+ville, il pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des
+représailles, c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de
+son débiteur. Ces représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on
+juge combien d'actes de piraterie devaient se cacher sous le couvert de
+ce droit[2]! La loi romaine ne nous a transmis aucune trace d'une
+semblable disposition. Cette loi plaçait les vols commis par les pirates
+au nombre des cas de force majeure qui fournissaient à un armateur une
+légitime exception contre la demande des choses qui lui avaient été
+confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut commun, les
+sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires
+avaient pris[3]. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on suivait,
+relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé,
+des principes semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes[4].
+
+ [1] Lib. XLIX, tit. 15.
+
+ [2] Démosthène, _Plaidoyers civils_; Androclès contre
+ Lacrite.
+
+ [3] Dig., lib. IV, tit. IX, _Nautæ_; lib. XIV, tit. II,
+ _De lege rhodia de jactu_.
+
+ [4] Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. _unic._, C. _de
+ usucap. transform_.
+
+Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur
+et du magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du
+commerce. Les vols commis, soit à bord, soit dans le chargement et le
+déchargement des navires, étaient sévèrement punis[1].
+
+Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages
+de la mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des
+malheureux naufragés. C'est plutôt une supplication que la revendication
+d'un droit qui sort de la bouche d'un personnage de la tragédie grecque:
+
+ Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.
+ Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas.
+
+Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si
+quelqu'un, dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un
+navire en détresse ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage,
+je le condamnerai à rendre le quadruple, si la poursuite a lieu dans
+l'année, et à la simple restitution, si la poursuite n'a lieu que plus
+tard[2].»
+
+ [1] _Fragm._ 88, tit. 2. lib. 47, Dig., _De furtis_.
+
+ [2] _Fragm._ 1, tit 9, lib. 47, Dig., _De incendio,
+ ruina_.
+
+Indépendamment de cette action, la loi criminelle prononçait des peines
+corporelles les plus sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les
+travaux forcés dans les mines, contre ceux qui, au lieu de porter
+secours aux naufragés, les auraient pillés dans leur détresse[1]. Elle
+voulait qu'on traitât comme assassins ceux qui auraient empêché le
+sauvetage des passagers, dans le but détestable de s'approprier leurs
+dépouilles[2].
+
+L'antique maxime _res sacra miser_ fut enfin appliquée aux naufragés.
+
+Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui,
+dans certaines localités, faisaient main basse sur les effets des
+naufragés. J'ai cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à
+l'empereur Antonin. Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont
+voici les termes: «Que mon fisc n'intervienne pas pour empêcher les
+objets naufragés de retourner à leurs maîtres légitimes. Quel droit
+aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance calamiteuse[3]?»
+
+Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de
+navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant
+acquis par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. Sa
+sollicitude s'étendit à la police des gens de mer, et veilla à ce qu'une
+discipline rigoureuse fût observée à bord des navires de commerce comme
+à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça sous la protection de la loi,
+les familles des marins ou naviculaires victimes de leur dévoûment.
+Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à Rome, eut
+lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au profit
+du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un
+intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de
+certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes
+étaient observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une
+sentence du jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi
+conçue: «Si le propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord
+quelque objet de contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement
+a eu lieu en l'absence du propriétaire, par le fait du patron ou d'un
+matelot, ceux-ci seront punis de mort et les marchandises confisquées,
+mais le navire sera rendu à son propriétaire[4].»
+
+ [1] Édit. d'Antonin.
+
+ [2] Ulpien, _Fragm._ 3, § 8, Dig., _De incendio, ruina,
+ naufragio_.
+
+ [3] _Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus habet
+ fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa
+ compendium sectetur._
+
+ [4] _Fragm._ 11, § 2, Dig., lib. 39, tit. 4.
+
+A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection
+survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient
+commis par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés comme
+licites quand des nationaux se les permettaient vis-à-vis d'étrangers
+dont ils rapportaient les dépouilles dans leur patrie, comme un légitime
+butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait non seulement pendant la
+guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des peuples qui n'avaient
+avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou d'amitié. C'est
+ce que dit Pomponius: «_Si cum gente aliqua neque amicitiam, neque
+hospitium, neque fœdus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem
+non sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber
+homo noster ab eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis
+aliquid ad nos perverniat[1]._» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient
+dans une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à
+Grotius que dans ces temps la corruption des mœurs avait éteint chez
+les hommes «le sentiment de l'humanité qui les rend sociables par
+nature[2]». Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte
+Ulpien posa en principe, à propos du droit de prise, que la translation
+de propriété n'avait pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un
+pirate et non un légitime ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen
+enlevé par les brigands n'a pas besoin d'être déclaré libre à sa
+rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi[3].
+
+C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être
+ainsi. Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes
+libres à l'ennemi[4]. C'était aussi une loi dans l'antiquité que l'homme
+libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut
+remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'_Apollodore contre
+Nicostrate_, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à
+la poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des
+pirates, fut vendu à Égine, y subit un sort affreux et fût resté en
+servitude s'il n'avait trouvé le moyen de rembourser les 26 mines
+(23.831 fr. 60) que son acquéreur avait payées aux pirates. Une
+inscription d'Amorgos[5], de la fin du troisième siècle av. J.-C.,
+rapporte un fait commun dans la vie des peuples anciens: «Des pirates
+ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes filles, des
+femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et Antipappos
+qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef
+des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et
+des esclaves s'offrirent eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle
+extrême pour empêcher qu'aucun des citoyens ou citoyennes ne fût
+distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne souffrit rien qui fût
+indigne de sa condition.» En récompense de cette action honorable, on
+leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple en
+leur faveur.
+
+ [1] _Fragm._ 5, § 2, Dig. lib. 49, tit. 15.
+
+ [2] «_Sensum naturalis sociatatis quæ est inter homines,
+ mores exsurdaverant._» Lib. 3, c. 9 § 18.
+
+ [3] _Fragm._, 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit. 15.
+
+ [4] Petit, _Lois attiques_, VII, 17.
+
+ [5] Bœckh, _Corp. inscript._, suppl. nº 2263.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES.
+
+
+La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le
+trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non
+seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait
+par conséquent l'une des excitations les plus puissantes à l'exercice de
+la piraterie publique ou privée.
+
+Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par
+la guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme
+dans l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de
+longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et
+ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à
+déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L'histoire nous
+apprend qu'après certaines conquêtes, c'était par milliers, par millions
+même, que le vainqueur comptait ses esclaves.
+
+Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les
+camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne
+de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les
+monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la
+Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce
+et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui
+tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et
+perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par
+une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du
+premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans
+les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1].
+Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands
+personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les
+employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les
+chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer
+l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la
+piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces
+chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la
+personne du citoyen romain.
+
+ [1] Diog. Lært., _in Plat._, lib. 3, 20; 6, 29.
+
+En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup
+celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une
+grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le
+plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en
+possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en
+posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai
+une terre, une maison à la ville, _des esclaves, j'équiperai de grands
+navires pour le négoce_.»
+
+ Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,
+ Navibus magnis mercaturam faciam.
+
+Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était
+très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou
+littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs,
+quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates
+devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches
+favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin
+d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2],
+des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux
+corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle
+trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de
+devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer
+M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'_Histoire de l'esclavage_, le besoin
+d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs,
+était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus
+répandue dans l'antiquité.
+
+ [1] Plaute, _Rudens_, v. 917-918.
+
+ [2] _Vie de Pompée_.
+
+C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate
+marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος
+(_andrapodocapèle_), et par les Romains _leno_, ou encore _mango_. Il y
+avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force;
+l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin
+était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs
+comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les
+diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand
+rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les
+pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes
+étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements
+rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les
+aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait
+supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on
+désignait sous le nom d'άνδραποδισταί (_andrapodistai_), la
+classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les
+vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi,
+attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un
+marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant
+que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître
+nominativement désigné[1].
+
+ [1] _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines:
+ Andrapodismou graphé_.
+
+Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à
+Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A
+l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand
+centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et
+ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs
+d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois
+débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les _lenones_ et
+les _mangones_ exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre,
+portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel
+leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le
+_leno_ avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager
+l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans
+certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait
+pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (_pileus_)
+sur la tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des
+pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées
+avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles
+que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant
+un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par
+Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent
+employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs
+esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux
+membres plus de poli, de rondeur et d'éclat.
+
+Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se
+trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du
+continent, et ces prises consistaient principalement en créatures
+humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux
+esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les
+prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la
+piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint
+le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande
+partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses
+richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation.
+Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, _piratarum
+officina_.
+
+ [1] Strabon, XIV.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.--LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE
+DÉCLAMATION.
+
+
+Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux
+emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie
+ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi
+interroger les œuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée
+complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie
+surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus précieux et en documents
+curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des grands auteurs
+comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits
+caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et
+les mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait
+plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des
+œuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de
+Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile,
+d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la
+fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les
+mœurs.
+
+En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la
+piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il
+n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de
+jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet
+de la pièce du _Pœnulus, le petit Carthaginois_, imitée de Ménandre,
+pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à
+Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans,
+et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon
+fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit
+son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées,
+argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus
+exécrable des hommes, si toutefois un _leno_ est un homme,
+
+ Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,
+ Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.
+
+Dans la fameuse pièce des _Ménechmes_, le chef-d'œuvre de Plaute, un
+des chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit
+encore d'enlèvement. Dans le _Câble_ (_rudens_), imité de Diphile,
+Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les
+mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même
+dans le _Curculio_ (_le Charançon_), dans le _Persan_ et autres comédies
+de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves,
+recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille
+intrigues imaginées par le poète.
+
+Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la
+Méditerranée, composa même une comédie intitulée _les Pirates ou
+l'Aveugle, Prædones vel cœcus_. La perte de cette œuvre nous est
+particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut
+donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux
+résume en lui seul l'histoire de la piraterie:
+
+ Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini,
+
+«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux
+interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse
+de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux,
+la comédie des _Pirates_ était sans doute une pièce de circonstance, du
+moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre
+Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs
+romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de
+laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat;
+peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands
+triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences,
+
+ Perii, hercle, Afer est!
+
+«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de
+ces pirates, c'est un Africain!»
+
+Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où
+leurs richesses étaient cachées:
+
+ Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra.
+
+Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des
+poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable,
+le marchand d'esclaves, le _leno_. Ces poètes sont très durs pour ces
+misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en
+connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé
+par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs
+œuvres une science profonde des ruses et des spéculations du _leno_,
+des misères et des mœurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le
+caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances,
+sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque
+où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des
+marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus
+grande puissance des pirates; aussi, le _leno_ est-il, à proprement
+parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce
+sont généralement des étrangers que le _leno_ amène sur le marché, et la
+plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et
+à leur patrie. Le _leno_ est un misérable, un être sans honneur, les
+poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du _Persan_, de
+Plaute, _Toxile_ apostrophe le _leno Dordalus_ en ces termes: «Ah! te
+voici... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour
+de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur
+effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes
+infamies[1]!»
+
+Dans un grand nombre de vers le _leno_ est ainsi injurié.
+
+Dans les _Adelphes_ de Térence, _Sannion_ paie d'impudence:
+
+«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des
+jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir
+ce _leno_ se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes
+marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un
+grand commerce de courtisanes.
+
+ [1] Acte III, sc. III, v. 403-408.
+
+ [2] Acte II, sc. I, v. 189-190.
+
+C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant
+rapport à la piraterie et au danger de la navigation.
+
+Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre
+en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait
+mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne
+peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins
+en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup
+d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, _un vaisseau_ et une femme!»
+
+ Negoti sibi qui volet vim parare
+ Navem et mulierem, hæc duo conparato[1].
+
+ [1] _Pœnulus_, acte I, sc. II, v. 210-211.
+
+Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au
+théâtre, elle avait encore du retentissement dans les _écoles de
+déclamation_. L'histoire de la déclamation romaine est très
+intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que
+l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie.
+
+Les Romains entendaient par le mot _declamatio_ un exercice d'éloquence.
+L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome
+ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton.
+On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de
+Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour
+la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles
+rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux
+l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science
+philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les
+pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à
+rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur
+fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses
+concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à
+dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des
+armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs,
+_otiosi_, _inepti_, _loquaces_, qui démontraient le matin l'utilité, le
+soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du
+juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av.
+J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la
+plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit
+désormais victorieusement sur l'Italie.
+
+ Græcia capta ferum victorem cepit, et artes
+ Intulit agresti Latio[1].
+
+ [1] Horace, _Épit._ II, 1.
+
+L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il
+fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques,
+et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les
+professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou
+cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à
+soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des
+harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier
+rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron
+appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée,
+_operarios, lingua celeri et exercitata_, habituaient leurs disciples à
+s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et
+la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé _Stilo_,
+«l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue
+latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut
+l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et
+les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius,
+Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément
+au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après
+Pharsale.
+
+L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista
+plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut
+désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans
+l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou
+habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous
+souffrons de l'intempérance de la littérature, _litterarum intemperantia
+laboramus_.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de
+Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc
+réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de
+déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les
+écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur,
+regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre
+démonstratif, ils prononçaient des _laudationes_ ou panégyriques dans
+lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme,
+les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec
+les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux
+traité, _les Topiques_, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre
+délibératif ce que l'on appelait les _suasoriæ_. Il y avait enfin les
+controverses, _controversiæ_, dans le genre judiciaire. C'est de ce
+dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.
+
+Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant
+un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des
+gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses
+n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où
+plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à
+surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque
+le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces
+controverses.
+
+Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la
+piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces
+déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler
+qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant:
+Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les
+racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie,
+refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout
+enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire
+application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce
+qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer
+un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la
+bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la
+mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe
+nombreuse du rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions
+les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le
+meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il
+devait être puni ou récompensé.
+
+ [1] Satire VII;--Boissier, _L'Opposition sous les Césars_,
+ et à son cours.
+
+Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante
+que les autres, celle de la _Fille du chef de pirates, Archipiratæ
+filia_, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates
+écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille
+du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait
+promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants
+s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa
+libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune
+Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur
+le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il
+fondé à le faire en droit?--Telle est la proposition de cette
+controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les
+développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins
+d'imagination.
+
+ [1] Sénèque le Rhéteur.
+
+Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et
+gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la
+jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque
+captive, car elle n'avait rien des mœurs des pirates, _nihil in illa
+deprehendi poterat piraticum_; elle supplie son père, se jette à ses
+genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les
+souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin
+à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à
+Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer.
+«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même
+bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.»
+
+D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous
+l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous
+l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le
+Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de
+pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille
+audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son
+père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en
+s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans
+fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»
+
+Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous
+en faveur des amants.
+
+Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me
+semble qu'elle contient les germes du _roman_ dans l'antiquité, et c'est
+la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est
+inspirée dans son roman de _Clélie_. Cette controverse lui a donné
+l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de
+décrire un brillant combat entre son héros _Aronce_ et un corsaire qui
+emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se
+trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des
+meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des
+pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire.
+
+La controverse de l'_Archipiratæ filia_ est un souvenir perpétué dans
+les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se
+produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer.
+L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des
+pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de
+haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était
+un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque
+raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie
+aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains
+corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des
+rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers,
+mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de
+joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères.
+Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de
+la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle
+n'exigeait pas sa mort?
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie
+occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la
+retrouve même dans les œuvres littéraires. C'était à un tel point que
+l'on discutait en philosophie[1] si les navigateurs, au retour d'un
+voyage au long cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne
+devaient pas s'empresser de les avertir non seulement des tempêtes et
+des écueils, mais encore des _pirates_ qu'ils pourraient rencontrer. Cet
+empressement était la conséquence de la bienveillance naturelle qu'on
+ressent pour ceux qui vont à leur tour s'exposer aux dangers auxquels on
+vient d'échapper.
+
+ [1] Cicéron, _Pro Murena_, II; Quintilien, V, 11.
+
+ FIN.
+
+
+TABLE ALPHABÉTIQUE.
+
+
+Abdère, ville de Thrace, 89.
+
+Absyrtos, frère de Médée, 23.
+
+Achéens, ppl. de la Grèce, 82, 157, 161, 168, 185.
+
+Achille, fils de Pélée, 27.
+
+Actium, ville d'Épire, 202.
+
+Adana, ville de Cilicie, 212.
+
+Adrien, empereur, 253, 258.
+
+Ænaria (île d'Ischia), 128.
+
+Ætès, roi de Colchos, père de Médée, 13, 23.
+
+Agathocle, 129, 130.
+
+Agrippa, 232-237, 241.
+
+Agron, roi d'Illyrie, 154.
+
+Agylla, ville d'Étrurie, 154.
+
+Ahenobarbus (D.), 224.
+
+Alalia, ville de Corse, 87, 88.
+
+Alamans (les), 266.
+
+Alcibiade, 110.
+
+Alexandre le Grand, 118, 121.
+
+Alexandre, tyran de Phères, 116.
+
+Alexandrie, ville d'Égypte, 120, 179.
+
+Amanus (le mont), en Cilicie, 215.
+
+Amasis, roi d'Égypte, 53, 59, 71.
+
+Amazone (tribus de l'), 15.
+
+Amérique (tribus de l'), 11.
+
+Amilcar, 127.
+
+Amorgos, île de la mer Égée, 286.
+
+Amphipolis, 116.
+
+Amphothère, amiral, 118.
+
+Amycos, 24.
+
+Anaxilaos, de Rhegium, 127.
+
+Ancône, ville d'Italie, 258.
+
+Ancyre (inscription d'), 246, 247.
+
+Andrinople, ville de Thrace, 273.
+
+Anemur, ville de Cilicie, 256.
+
+Anicius, préteur, 163, 164.
+
+Annibal, 205.
+
+Antigone, roi de Macédoine, 165.
+
+Antiochus le Grand, 169.
+
+Antium et les Antiates (Italie), 142, 143.
+
+Antoine (M.), triumvir, 225, 227, 228, 231, 237, 238.
+
+Antonin, empereur, 279.
+
+Antonius (M.), père du triumvir, 196, 205.
+
+Apamée, ville de Bithynie, 269.
+
+Apollodore, 286.
+
+Apolloniate (lac), 269.
+
+Apollonie, ville d'Illyrie, 159.
+
+Apollophanès, 235, 236.
+
+Appius Claudius, 147.
+
+Apuans, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Aquilius, consul, 174, 175.
+
+Arabion, 222.
+
+Arcananiens, ppl. de la Grèce, 153, 157.
+
+Archagathus, 130.
+
+Archélaos, 219, 220.
+
+Ardiæens (les), 159.
+
+Argo (le navire), 21-24, 43.
+
+Argonautes (les), 21-24.
+
+Argos, ville de l'Argolide, 12, 202, 270.
+
+Ariadne, 18.
+
+Ariobarzane, roi de Cappadoce, 180.
+
+Arion, 20.
+
+Aristide, 101.
+
+Aristagoras de Milet, 92.
+
+Aristophilide, roi des Tarentins, 90, 91.
+
+Aruntius, 226.
+
+Assyriens (les), 84.
+
+Athènes et les Athéniens, 64-77, 92, 93, 100-105, 107-114, 178, 193,
+ 270.
+
+Athénodore, 202.
+
+Atintaniens, ppl. de l'Épire, 159, 162.
+
+Atossa, femme de Darius, 90.
+
+Attalia, ville de Pamphylie, 189.
+
+Attilius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Atys, roi de Lydie, 80.
+
+Auguste, _voir_ Octave.
+
+Aulus Posthumius, consul, 158-161.
+
+Aurélien, 271.
+
+Australie (tribus de l'), 11, 15.
+
+
+Bacchus, 17-20.
+
+Baléares (les îles), 170-172.
+
+Bellinus, préteur, 205.
+
+Bérénice, 219.
+
+Bias de Priène, 85.
+
+Bithynie, contrée de l'Asie-Mineure, 180.
+
+Brindes, Brindusium (Italie), 155, 209.
+
+Brutus, 221, 224.
+
+Bruttius Sura, préteur, 178.
+
+Buto (oracle de Latone à), 55.
+
+Byzance (ville de), 93, 117, 258, 273.
+
+
+Cadmus, 37, 38.
+
+Caïète, 205.
+
+Caius Caligula, 254, 255.
+
+Calaurie (île de), 202.
+
+Calvisius Sabinus, 229-231.
+
+Cambyse, 59, 80.
+
+Cappadoce, contrée de l'Asie-Mineure, 180.
+
+Capri (île de), 137.
+
+Cariens, ppl. de la Carie, 29, 38, 42, 55, 85, 89, 193.
+
+Carina, 222.
+
+Caristyens, ppl. de l'Eubée, 100.
+
+Carnéades, 301.
+
+Carthage, Carthaginois, 88, 89, 121-132, 145-150.
+
+Cassandre, 130.
+
+Cassius, 221, 224.
+
+Castor et Pollux, 22, 24.
+
+Caton l'Ancien, 301.
+
+Caton le Jeune, 215, 216, 218, 219.
+
+Cauniens (les), ppl. de l'Asie-Mineure, 89.
+
+Centumcellæ, ville d'Italie, 258.
+
+Cephallénie, île de la mer Ionienne, 154.
+
+César, 185-187, 194, 204, 208, 220, 222.
+
+Chalcédoine, ville de Bithynie, 269, 273.
+
+Charidémos, 116.
+
+Chéronée, v. de Béotie, 178.
+
+Chio ou Chios (île de la mer Égée), 87, 94, 117, 176, 179, 293.
+
+Chrysogonas, 269.
+
+Chrysopolis, ville de Bithynie, 273.
+
+Chrysor, 6.
+
+Chypre ou Cypre (île de), 102, 217-219, 293.
+
+Cicéron, 215, 216, 302.
+
+Cilicie, contrée de l'Asie-Mineure, 183-191, 210-216.
+
+Cimon, 99, 100-103.
+
+Cinna, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Claros, 202.
+
+Claude, empereur, 255-257.
+
+Claude II le Gothique, 271.
+
+Cléemporus, 156.
+
+Cléobule, 86.
+
+Cléopâtre, 220, 227.
+
+Clites (les), tribus de la Cilicie, 256, 257.
+
+Clodius, 204, 211, 217, 218.
+
+Cnidiens (les), 89.
+
+Cnosse, ville de Crète, 198.
+
+Colæos de Samos, 60, 61.
+
+Colchide, contrée du Pont-Euxin, 13, 21, 23, 33.
+
+Colophon, ville d'Ionie, 179.
+
+Comæna, 220.
+
+Commoris, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Confédérations (origine des), 11.
+
+Constantin le Grand, 272-274, 283.
+
+Coracésium, ville de Cilicie, 210, 211.
+
+Corcyre, 52, 54, 104, 105, 30, 154, 157-161, 241.
+
+Corinthe et Corinthiens, 50, 52, 54, 63, 270, 293.
+
+Cornélius (P.), 143.
+
+Cornificius, 234.
+
+Corse (île de), _voir_ Cyrnos.
+
+C. et L. Coruncanius, 155, 156.
+
+Corycus, ville de Lycie, 189, 213.
+
+Cos (île de), 175.
+
+Crassus (L.), préteur, 176.
+
+Cremna, ville de Lycie, 259.
+
+Crésus, 85, 86.
+
+Crète (île de), et Crétois, 41, 43, 84, 179, 183, 191-199, 293.
+
+Critolaüs, 301.
+
+Crotone, ville d'Italie, 90, 205.
+
+Ctésium, port de Scyros, 100.
+
+Cumes, ville d'Italie, 128, 230.
+
+Curtius Severus, 257.
+
+Cybalis, 273.
+
+Cydonie, ville de la Crète, 197, 198.
+
+Cyrène, ville d'Afrique, 179, 183.
+
+Cyrnos (la Corse), 87, 128, 149, 172, 229.
+
+Cyrus, 86, 87.
+
+Cythère (île de la mer Ionienne), 81, 84.
+
+Cyzique, île et v. dans la Propontide, 23, 238, 269, 270.
+
+Dalmates (les), 241.
+
+Darius, 77, 80, 89-97.
+
+Darius Codoman, 118.
+
+Décius Jubellus, 145, 146.
+
+Décius Mus, 143.
+
+Délos, île de la mer Égée, 29, 76, 202, 293.
+
+Démagoras, 177.
+
+Démétrius de Pharos, 155, 159, 161-163.
+
+Démocédès, 90, 91.
+
+Démocharès, 230, 235.
+
+Démosthène, 112, 117.
+
+Denys l'Ancien, 128, 154.
+
+Denys le Phocéen, 94.
+
+Didyme, 202.
+
+Dimale, 162.
+
+Dioclétien, 272.
+
+Diodote Tryphon, 211.
+
+Diogène, 290.
+
+Diogène le Rhéteur, 301.
+
+Dionides, 119.
+
+Dionysos (Bacchus), 17-20.
+
+Dolabella (C.), 189.
+
+Dolopes, ppl. de l'île de Scyros, 100.
+
+Domitien, 253.
+
+Dorimaque, 166-168.
+
+Duilius, 149, 236.
+
+Dymé, ville d'Achaïe, 212.
+
+Éacès, 57.
+
+Égéloque, amiral, 119.
+
+Égine (île d'), 69-77, 104, 286, 293.
+
+Égypte, Égyptiens, 37, 56, 57, 84, 219, 220.
+
+Éleuthera, forteresse de la Crète, 198.
+
+Émilius (L.), 162, 163.
+
+Éphèse, ville de l'Ionie (Asie-Mineure), 175, 270, 293.
+
+Épidamne, ville d'Illyrie, 52, 156-160.
+
+Épidaure, ville de l'Argolide, 73, 202.
+
+Épiphanie, ville de Cilicie, 212.
+
+Épirotes, ppl. de l'Épire, 153.
+
+Érana, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Érétrie, ville de l'Eubée, 92, 95.
+
+Ésope, 86.
+
+Étolie, Étoliens, 161, 165-169.
+
+Étrurie, Étrusques, 127, 128, 133-138.
+
+Eudémon, 279.
+
+Eumée, 25, 27.
+
+Europe (enlèvement d'), 13, 20, 31.
+
+Eurydice, 20.
+
+Eurymédon, fleuve de la Pamphylie, 102.
+
+
+Fimbria, 183.
+
+Frances (les), 266, 271, 272.
+
+Fulvius (Cn.), 158, 160.
+
+
+Gabinia (loi), 207, 208.
+
+Gabinius (Aulus), 207, 208, 219, 220.
+
+Gallus, 261, 262.
+
+Gellius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Gélon de Syracuse, 127.
+
+Genthius, roi d'Illyrie, 163, 164.
+
+Gépides (les), 266.
+
+Germains (les), 266.
+
+Géryon, 31.
+
+Gillus, 91.
+
+Glaucus, 18.
+
+Goths (les), 266-268, 271.
+
+
+Halonèse, île de la mer Égée, 118.
+
+Harpagus, 87, 89.
+
+Hégémonie (l'), 11.
+
+Hélène, 13.
+
+Héniokhes (les), 267.
+
+Héracléon, 204.
+
+Hercule, 22, 30.
+
+Hermione, ville du Péloponèse, 202.
+
+Hérules (les), 266.
+
+Hiéron Ier, 127.
+
+Hiéron II, 132, 146.
+
+Himère, ville de Sicile, 127.
+
+Histiée de Milet, 91, 93.
+
+Hyéla, ville d'Œnotrie, 88.
+
+Hylas, 23.
+
+Iapygiens, ppl. de l'Italie, 130.
+
+Iconium, ville de Lycaonie, 190, 261.
+
+Illyrie, Illyriens, 115, 153-164, 241.
+
+Imbros, île de la mer Égée, 14, 81.
+
+Ingaunes, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Intémèles, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Io (enlèvement d'), 12, 13.
+
+Ionie, Ioniens (Asie-Mineure), 92, 93, 174.
+
+Isaura, ville d'Isaurie, 190.
+
+Isaurie, Isauriens (Asie-Mineure), 190, 191, 259, 261.
+
+Isidorus, 202.
+
+Issa, île de l'Adriatique, 154, 155.
+
+Istrie, 161.
+
+
+Japodes (les), 241.
+
+Jason, 13, 21, 22.
+
+Junius, préteur, 186.
+
+
+Kambé, ville d'Afrique, 84.
+
+Khrysaor, 31.
+
+Klephtes (les), 165-169.
+
+Kragos et Antikragos, forteresses des pirates, 210.
+
+
+Laconie, contrée du Péloponèse, 81.
+
+Laodicée, ville de Phrygie. (Asie-Mineure), 175, 216.
+
+Lasthénés, 196-198.
+
+Lélèges, ppl. d'Asie-Mineure, 38, 42, 193.
+
+Lemnos, île de la mer Égée, Lemniens, 14, 23, 81, 202.
+
+Lentulus, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Lépidus, 225, 231, 234, 235.
+
+Lesbos, île de la mer Égée, Lesbiens, 59, 94, 176.
+
+Leucadie, île de la mer Ionienne, 154.
+
+Liburniens, ppl. des côtes de l'Adriatique, 153, 241.
+
+Libyens (les), 81.
+
+Licinius, 273.
+
+Ligures, ppl. de l'Italie, 138, 141.
+
+Lipari, îles voisines de la Sicile, 130, 204.
+
+Lissus, ville d'Illyrie, 160, 161.
+
+Lolius, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Lucullus, 178-180, 201, 202.
+
+Lycie, contrée de l'Asie-Mineure, Lyciens, 82, 89, 183, 191, 259, 263.
+
+Lyctos, forteresse de la Crète, 198.
+
+Lydie, contrée de l'Asie-Mineure,
+ Lydiens, 80, 81, 85, 174.
+
+Lydius, 259, 260.
+
+
+Macédoine (la), 115.
+
+Magon, 121, 122.
+
+Malée (golfe de), au sud de la Laconie, 185.
+
+Mallus, ville de la Cilicie, 212.
+
+Malte (île de), 84.
+
+Mamertins (les), 130, 131, 145-147.
+
+Marcellus, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Mardie, 273.
+
+Mardonius, 95.
+
+Marianopolis, 270.
+
+Marius, 181.
+
+Massalia (Marseille), 88, 139, 222.
+
+Maxence, 272.
+
+Maximien, 272.
+
+Médée, 13, 23.
+
+Mégariens (les), voisins de l'Attique, 65, 69.
+
+Melkarth, 30, 31.
+
+Mélos, île de la mer Égée, 84, 109, 110.
+
+Ménas, 227, 240.
+
+Ménécratès, 224, 230, 240.
+
+Ménéphtah, 82.
+
+Ménodorus, 224, 229-234.
+
+Mercure, 59.
+
+Messala, 234.
+
+Messéniens, ppl. du Péloponèse, 166-168.
+
+Messine, ville de Sicile, 130, 131, 230.
+
+Métellus _Balearicus_, 171-172.
+
+Métellus (Q.) _Créticus_, 197-199.
+
+Métellus Nepos, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Métulum, ville de Liburnie, 241.
+
+Micylion, 229.
+
+Milet, Milésiens (Asie-Mineure), 55, 56, 59, 94, 186, 238.
+
+Minos, roi de Crète, 29, 42, 43, 50, 193.
+
+Misène, port et promontoire en Campanie, 205, 225, 242.
+
+Mithras, 203.
+
+Mithridate, roi de Pont, 173-179, 182.
+
+Mitylène, ville de l'île de Lesbos, 237.
+
+Munychie, un des ports d'Athènes, 99.
+
+Murcus, 224.
+
+Muréna, 189.
+
+Myles, ville de Sicile, 234, 236.
+
+Mysie, contrée de l'Asie-Mineure, 23, 174.
+
+
+Nabuchodonosor II, 85.
+
+Naucratis, port sur la branche Canopique du Nil, 71, 72.
+
+Nauloque, 236.
+
+Naxos, île de la mer Égée, 94, 101.
+
+Néa, île près de Lemnos, 202.
+
+Nébridius, 262.
+
+Néko, 32, 89.
+
+Néron, empereur, 257.
+
+Néron (C.), proscrit, 226.
+
+Néron (T.) lieutenant de Pompée, 208.
+
+Nestor, 27.
+
+Nicée, ville de Bithynie, 238, 269.
+
+Nicias, 29, 109.
+
+Nicodrome, 76, 77.
+
+Nicomède, roi de Bithynie, 180.
+
+Nicomédie, 238, 269, 272.
+
+Nicostrate, 286.
+
+Nuceria, ville de la Campanie, 143.
+
+Nystrie, ville de la côte illyrique, 160.
+
+
+Oasis (Égypte), 54.
+
+Octave Auguste, 223-247.
+
+Octavius (L.), 198, 199.
+
+Œnotrie, contrée de l'Italie, 88.
+
+Olympus, ville de Lycie, 189.
+
+Ombrie, contrée de l'Italie, 81.
+
+Ophir (région d'), 33.
+
+Oppius, 174, 175.
+
+Orchomène, 178.
+
+Orétès, 59.
+
+Oroanda, ville d'Isaurie, 190.
+
+Oropos (occupation d'), 301.
+
+Orphée, 20, 22, 38.
+
+Osoüs, 6.
+
+Ostie, port à l'embouchure du Tibre, 142, 205, 255, 256.
+
+
+Pamphylie, contrée de l'Asie-Mineure, 183, 191, 259.
+
+Panarès, 196-198.
+
+Pannoniens (les), 241.
+
+Paphlagonie, contrée de l'Asie-Mineure, 179.
+
+Paris, 13.
+
+Paxos, île de la mer Ionienne, 157.
+
+Pélasges (les), 13, 14, 42, 81, 133.
+
+Péluse, ville d'Égypte, 32, 83, 89.
+
+Péoniens, ppl. de la Macédoine, 115.
+
+Pergame, ville de Mysie, 186.
+
+Perpenna, 163, 164.
+
+Périandre de Corinthe, 54.
+
+Persée, roi de Macédoine, 163, 164.
+
+Pétillius, 163, 164.
+
+Peucétiens, ppl. de la Calabre, 130.
+
+Phalère, un des ports d'Athènes, 99.
+
+Pharmacuse, île de la mer Égée, 185.
+
+Pharos, île de l'Adriatique, 163.
+
+Phasélis, ville de Lycie, 189, 190.
+
+Phénice, ville de l'Épire, 155.
+
+Phénicie, les Phéniciens, 12, 27, 29-39, 41, 89, 94.
+
+Phigalée, ville du Péloponèse, 166.
+
+Philadelphe, affranchi d'Octave, 229.
+
+Philippe II, roi de Macédoine, père d'Alexandre, 115-118.
+
+Philippe, roi de Macédoine, 163.
+
+Philisti (les), 82.
+
+Philocharis, 144.
+
+Phocéens (les), ppl. de l'Ionie, 86-88, 122, 123.
+
+Phrygie, contrée de l'Asie-Mineure, 174.
+
+Pindenissum, ville de la Cilicie, 215.
+
+Pineus, roi d'Illyrie, 163.
+
+Pirée (le), un des ports d'Athènes, 99.
+
+Pisistrate, 65-69.
+
+Pison, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Pittacus de Mitylène, 85.
+
+Platon, 290.
+
+Plaute, 298.
+
+Plotius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Pollion (Asinius), 222.
+
+Polycrate de Samos, 53-59.
+
+Pompée le Grand, 198, 199, 208-214.
+
+Pompée (Sextus), 221-240.
+
+Pompéiopolis, ville de Cilicie, 212.
+
+Pomponius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Posthumius, ambassadeur romain, 144, 145.
+
+Posthumius (Aulus), consul, 158-161.
+
+Posthumius, le pirate, 142, 143.
+
+Pouzzoles, ville de Campanie, 243, 255, 294.
+
+Probus, 259, 271.
+
+Proculéius, 235.
+
+Pruse, ville de Bithynie, 269.
+
+Psamétik Ier, roi d'Égypte, 55, 60.
+
+Psamétik III, roi d'Égypte, 89.
+
+Ptolémée Aulétès, roi d'Égypte, 219, 220.
+
+Ptolémée, roi de Chypre, 217, 218.
+
+Pydna, ville de Macédoine, 116.
+
+Pyrgamion, 204.
+
+Pyrrhus, roi d'Épire, 131, 132, 145, 205.
+
+Pytiunte, 268.
+
+
+Quades (les), 266.
+
+
+Ramsès II (Sésostris), 82.
+
+Ramsès III, 81, 82.
+
+Ravenne, ville d'Italie, 242.
+
+Rhadamanthe, 43.
+
+Rhegium, ville de Calabre, 88, 145, 146.
+
+Rhodes (île de), les Rhodiens, 44, 45, 84, 117,
+ 176, 178, 195, 277-280.
+
+Rome, les Romains, 123, 126, 131, 145-151, 153-164.
+
+
+Sabines (enlèvement des), 15.
+
+Salamine, île du golfe Saronique, 65-69, 127.
+
+Salvidiénus, 223.
+
+Samos, île des côtes de l'Asie-Mineure, les Samiens, 53-61, 71, 89, 94,
+ 176, 202.
+
+Samothrace, île de la mer Égée, 81, 176, 202.
+
+Sardaigne (île de), 83, 149, 172, 224, 225.
+
+Sardes, ville de Lydie, 86, 92.
+
+Sarmates (les), 266.
+
+Saturninus, 226.
+
+Sciathos, île du golfe Thermaïque, 178.
+
+Scipion l'Africain, 150, 151.
+
+Sciron, éphore à Messène, 167.
+
+Scodra, ville d'Illyrie, 153, 163.
+
+Scylla (écueil de), 230.
+
+Scylax, 89.
+
+Scyros, île de la mer Égée, 14, 27, 100.
+
+Scythie, les Scythes, 91, 266-269.
+
+Séleucus, 202.
+
+Septime Sévère, 258.
+
+Sepyra, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Sertorius, 181, 183, 207.
+
+Servilius (P.) _Isauricus_, 189-191.
+
+Séti Ier, roi d'Égypte, 81.
+
+Sextilius, préteur, 205.
+
+Shakalash (les), 82.
+
+Shardanes (les), 81, 83.
+
+Sicile (île de), 84, 149, 222, 224, 225, 234, 272.
+
+Sidé, ville de Cilicie, 294.
+
+Sidon, ville de Phénicie, les Sidoniens, 30, 84.
+
+Silanus, 226.
+
+Sinope, ville de Paphlagonie, 202.
+
+Siphnos, une des Cyclades, 195.
+
+Smyrne, ville de Lydie, 81.
+
+Soli, ville de Cilicie, 34, 212.
+
+Solon, 65-69, 86.
+
+Sorrente (le cap de), 137.
+
+Spartacus, 181.
+
+Spinther (Lentulus), 197.
+
+Strymon, fleuve de Macédoine, 116.
+
+Successianus, 268.
+
+Sylla, 178-182, 185.
+
+Syloson, 89.
+
+Syracuse, ville de Sicile, 204, 272.
+
+
+Talos, 24.
+
+Tarente, ville d'Italie, 90, 131, 144, 145, 213, 229.
+
+Tarse, ville de Cilicie, 245.
+
+Tartessus, ville d'Espagne, 60.
+
+Tauroménium, ville de Sicile, 234.
+
+Taurus (mont), 29, 190, 210.
+
+Tcherkesses, ppl. du Caucase, 14.
+
+Ténare, 202.
+
+Ténédos, île de la mer Égée, 176.
+
+Téos, ville de Lydie, 89, 116.
+
+Térence, poète comique, 298.
+
+Teucriens (les), 82.
+
+Teuta, reine d'Illyrie, 154-163.
+
+Thalès de Milet, 86.
+
+Thasos, île de la mer Égée, 84, 102, 118.
+
+Thémistocle, 99, 101, 102.
+
+Théoris (la galère), 76.
+
+Théron d'Agrigente, 127.
+
+Thésée, 43, 64, 100, 193.
+
+Thessalonique, ville de Macédoine, 271.
+
+Thoas, 23.
+
+Thrace (la), 89, 91, 92, 115.
+
+Tibère, 252, 253.
+
+Timoléon, 128, 143.
+
+Titius, 236, 239.
+
+Tomi, ville de la Basse-Mysie, 270.
+
+Toth-Hermès, 35.
+
+Traités d'alliance, 123-126, 131.
+
+Trajan, empereur, 258.
+
+Trébizonde, ville sur le Pont-Euxin, 268.
+
+Triérarques, 111-112.
+
+Triton, 17.
+
+Trosobore, 256, 257.
+
+Tyndaris, ville de Sicile, 234.
+
+Tyr, ville de Phénicie, 13, 30, 37, 84, 85.
+
+Tyrrhéniens, Tyrséniens, 18, 19, 20, 81, 82, 83, 88, 133, 134.
+
+Tyrsénos, 81.
+
+
+Ulysse, 25, 33, 43, 44.
+
+Utique, ville d'Afrique, 84.
+
+
+Valérien, 262.
+
+Varron, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Védiantiens, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Verrès, 204.
+
+Vespasien, 257, 258.
+
+
+Zénicétus, 189, 190.
+
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La piraterie dans l'antiquité
+
+Author: Jules-M. Sestier
+
+Release Date: July 17, 2006 [EBook #18849]
+[Last updated: December 5, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>
+<span class="large">LA</span><br />
+<span class="xxlarge gesp">PIRATERIE</span><br />
+<span class="xlarge">DANS L'ANTIQUITÉ</span>
+</h1>
+
+<p class="center noindent small">PAR</p>
+<p class="center noindent large">J. M. SESTIER</p>
+
+<p class="center noindent large">PARIS</p>
+<p class="center noindent">LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR</p>
+<p class="center noindent small">20, RUE SOUFFLOT, 20</p>
+<p class="center noindent">1880</p>
+
+<hr class='c25' />
+
+<p class="center noindent large">TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+<hr class='c25' />
+
+<table summary="TABLE DES MATIÈRES.">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="pages" colspan="4">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="4">
+ <span class='smcapi'><a href="#Introduction">Introduction</a></span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>
+ <span class='smcapi'>Chap. I</span><sup>er</sup>.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'><small>I.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Considérations générales sur la piraterie
+ dans l'antiquité.—Civilisation primitive.—Origine de la navigation.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg001">1</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;<small>II.</small></td>
+ <td class='cell_3'>État social primitif.—Les enlèvements et le mariage.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg010">10</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;II.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;<small>I.</small></td>
+ <td class='cell_3'>La légende de Bacchus.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg017">17</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;<small>II.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Les Argonautes.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg021">21</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_2'><small>III.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Les héros d'Homère.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg025">25</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;III.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Les Cariens et les Phéniciens.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg029">29</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;IV.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Première répression de la piraterie. L'île de
+ Crète.—Minos.—Rhodes.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg041">41</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;V.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Les pirates grecs.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg047">47</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;VI.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>L'île de Samos.—Le tyran Polycrate.—Le marchand
+Colæos.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg053">53</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;VII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie grecque.—Salamine.—Égine.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg063">63</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;VIII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Le monde oriental à l'époque des guerres médiques.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg079">79</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;IX.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La Grèce après les guerres médiques.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg099">99</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;X.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;<small>I.</small></td>
+ <td class='cell_3'>De l'empire de la mer exercé par Athènes.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg107">107</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;<small>II.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Organisation de la marine athénienne.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg111">111</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XI.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie à l'époque de Philippe II et d'Alexandre le
+ Grand.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg115">115</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Les Carthaginois.—Traités d'alliance avec les Romains.—La
+ Sicile.—Les Mamertins.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg121">121</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XIII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Les Étrusques.—Les Ligures.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg133">133</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XIV.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Rome et la piraterie.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg141">141</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XV.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Guerres de Rome contre la piraterie.—L'Illyrie. La reine
+ Teuta.—Démétrius de Pharos.—Genthius.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg153">153</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XVI.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'><small>I.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Les Étoliens et les Klephtes.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg165">165</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_2'><small>II.</small></td>
+ <td class='cell_3'>Conquête des îles Baléares.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg170">170</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XVII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Mithridate et les pirates.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg173">173</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XVIII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Puissance des pirates.—Captivité de César.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg181">181</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XIX.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Expédition de Publius Servilius <i>Isauricus</i> contre les
+ pirates.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg189">189</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XX.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Les pirates crétois.—Expéditions d'Antonius et de
+ Métellus.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg193">193</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXI.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Exploits des pirates.—Leur luxe et leur insolence.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg201">201</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La loi <i>Gabinia</i>.—Pompée.—La Cilicie.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg207">207</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXIII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Conquête de l'île de Cypre et de l'Égypte.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg217">217</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXIV.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>Sextus Pompée et la piraterie.—Auguste.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg221">221</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXV.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie sous l'empire romain.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg249">249</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXVI.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie et les invasions des Barbares.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg265">265</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXVII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie et la législation maritime dans
+ l'antiquité.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg275">275</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXVIII.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie et la traite des esclaves.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg289">289</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td class='cell_1'>—&nbsp;XXIX.&nbsp;—</td>
+ <td class='cell_2'>&nbsp;</td>
+ <td class='cell_3'>La piraterie et la littérature.—Le théâtre et les écoles de
+ déclamation.</td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg295">295</a></td></tr>
+ <tr>
+ <td align='left' colspan="3">
+ <span class='smcapi'>Table alphabétique</span></td>
+ <td class='cell_4'><a href="#pg309">309</a></td>
+ </tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg00I' name='pg00I'></a><span class='pagenum'>I</span></p>
+<h2><a id='Introduction' name='Introduction'>INTRODUCTION</a></h2>
+<hr class='c25' />
+
+<p><i>Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont exercé
+la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans l'histoire même des
+nations maritimes depuis leurs origines, et suivre parfois pas à pas leur sort
+et leurs destinées, parce que, de cette manière seulement, il me semble possible
+de reconstituer avec intérêt les divers caractères de la piraterie, d'en
+rechercher les causes, et d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec
+la marche des siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence
+d'événements considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère.</i></p>
+<p><i>La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à l'état
+social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une étude sur la
+civilisation primitive, que la piraterie fut pour les antiques peuplades
+maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté de</i> <a id='pg0II'
+name='pg0II'></a><span class='pagenum'>II</span><i>se procurer les premiers besoins
+de l'existence. Les tribus primitives entreprirent la piraterie sur la mer,
+comme la guerre sur le continent, afin de se procurer des vivres. Dans une
+époque où toute notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation
+vivait dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens
+étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir et
+glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse.</i></p>
+<p><i>Pendant toute cette période</i> préhistorique, <i>la piraterie fut une
+profession parfaitement avouable.</i></p>
+<p><i>Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques,
+nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la
+Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce fait, car
+c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage, que les plus
+grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs œuvres.</i></p>
+<p><i>Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie au
+début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs incursions, soit
+d'une façon plus restreinte dans des expéditions aventureuses. Celles-ci étaient
+néanmoins profitables au progrès de l'humanité, puisque ces aventuriers,
+transformés</i> <a id='pgIII' name='pgIII'></a><span class='pagenum'>III</span><i>en
+personnages héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu,
+et furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des divers
+pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de l'écriture, les
+cultes et les arts orientaux.</i></p>
+<p><i>Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée et
+constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour conquérir le
+suprématie maritime appelée l'</i>Empire de la mer. <i>Presque tous les peuples
+le possédèrent successivement, et tous en firent le même usage. En plein
+épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire de la mer était défini par
+un écrivain politique athénien «l'avantage de pouvoir faire des courses et de
+ravager les États étrangers sans crainte de représailles.»</i></p>
+<p><i>Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes guerres
+de l'antiquité.</i></p>
+<p><i>L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances pour
+exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus faibles ou
+contre des races ennemies vouées à une haine nationale, séculaire et
+farouche.</i></p>
+<p><i>Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la</i> <a id='pg0IV'
+name='pg0IV'></a><span class='pagenum'>IV</span><i>plus grande puissance maritime de
+l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la piraterie changera de
+caractère. Elle cessera d'être le produit et la manifestation violente d'une
+rivalité maritime; elle ne sera plus une course considérée comme légitime et
+pratiquée par des États qui ne sont liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié:
+elle deviendra un véritable brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas
+de nation. C'est comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le
+vainqueur, revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police
+devenue leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres.</i></p>
+<p><i>Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était si
+grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce de
+république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses forteresses et ses
+arsenaux.</i></p>
+<p><i>Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple plus
+vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet, chaque famille
+était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens tombaient honteusement
+entre les mains des pirates. Ces exploits avaient leur retentissement jusque sur
+le théâtre et dans les écoles de déclamation. Le monde</i> <a id='pg00V'
+name='pg00V'></a><span class='pagenum'>V</span><i>ancien était dans un tel
+affaissement moral, la république romaine était si ruinée que la piraterie et
+les exactions des gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans
+tout le bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit
+autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin d'énergiques
+mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome affamée. Pompée et ses
+lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur habile politique fit plus que
+leurs victoires mêmes pour réprimer pendant quelques années ce fléau
+redoutable.</i></p>
+<p><i>La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de
+César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses desseins, comme
+jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut constituée en force
+militaire plus puissante. Auguste, aidé par le célèbre Agrippa, parviendra,
+après une lutte acharnée et pleine de périls, à la dompter complètement.</i></p>
+<p><i>Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des
+peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le retour
+des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous les temps
+anciens. C'est à peine, en effet, si</i> <a id='pg0VI' name='pg0VI'></a><span
+class='pagenum'>VI</span><i>l'histoire mentionne, sur les confins de l'Empire,
+quelques actes isolés de piraterie, promptement étouffés du reste, et nullement
+inquiétants pour la sûreté et la liberté de la navigation.</i></p>
+<p><i>Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère qu'elle
+avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont comme les
+Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en Europe. Profitant
+des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait alors la puissance romaine
+dans toute l'étendue de son immense empire, ils commettront de grands ravages.
+Mais, quand le pouvoir retournera en de fortes mains, les Barbares n'oseront
+plus s'aventurer sur la mer. Constantin le Grand, en transportant le siège de
+l'Empire à l'entrée même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le
+passage, et ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la
+force de leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de
+leurs lois.</i></p>
+<p><i>Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par sa
+divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la liberté
+d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de pillage, de
+violence et de brigandage.</i></p>
+<p><a id='pgVII' name='pgVII'></a><span class='pagenum'>VII</span><i>Je termine au
+règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les pays méditerranéens,
+estimant que si elle devait être continuée au delà, elle n'offrirait un réel
+intérêt qu'à partir de l'époque où les Sarrasins et les Musulmans, de race
+nouvelle, fanatiques et implacables envers les chrétiens, firent apparition en
+Europe, semant sur leur passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se
+terminerait au jour où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement
+planté sur les murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les
+bords de la Méditerranée.</i></p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg001' name='pg001'></a><span class='pagenum'>1</span></p>
+<p class="center noindent chapter-beginning">
+<span class="xxlarge gesp">LA PIRATERIE</span><br />
+<span class="large">DANS L'ANTIQUITÉ</span>
+</p>
+
+<hr class='c25' />
+
+<h2 class="no-break">CHAPITRE PREMIER</h2>
+<h3>I<br />
+<span class='small'>CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS
+L'ANTIQUITÉ.—CIVILISATION PRIMITIVE.—ORIGINE DE LA NAVIGATION.</span>
+</h3>
+
+<p>La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les
+premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables causes
+de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître l'état
+primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins, son industrie,
+et de suivre l'évolution lente mais progressive de la civilisation.</p>
+<p>L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de <a id='pg002'
+name='pg002'></a><span class='pagenum'>2</span>la navigation. Dans les temps
+anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes. Je démontrerai que
+la piraterie se lie étroitement aux grands événements de la vie des peuples
+primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes, à leurs luttes et aussi à la
+naissance du commerce et du droit maritimes dans les pays méditerranéens.</p>
+<p>Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup, au
+mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la mer; elle
+eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à faire ressortir:
+elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des siècles s'écoulèrent
+avant que les pirates fussent appelés <i>latrunculi vel prædones</i>, brigands
+ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous voyons dans Homère que l'on
+demandait ingénument aux voyageurs inconnus, abordant sur quelque côte, s'ils
+étaient marchands ou pirates. Thucydide, le grave historien, nous fournira
+d'abondantes preuves que les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que
+les barbares. C'était une profession avouée.</p>
+<p>Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu d'appeler
+préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer l'origine? Pour
+répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à l'état primitif de la
+société humaine. «L'homme était né nu et sans protection; il était moins capable
+<a id='pg003' name='pg003'></a><span class='pagenum'>3</span>que la plupart des
+animaux de se nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son
+sein; mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit
+Wallace<a id='FNanchor_1_1' name='FNanchor_1_1'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_1">[1]</a>, qui l'a pourvu d'un vêtement contre les
+intempéries des saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les
+animaux, qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui
+faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé pour
+vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des individus semblables
+à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne le trouve isolé. «Ses
+instincts, ses besoins de toutes sortes ne sauraient être satisfaits s'il
+n'échangeait pas avec d'autres hommes des services, comme il échange ses idées
+avec eux par la parole<a id='FNanchor_2_2' name='FNanchor_2_2'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_2">[2]</a>.» Partout l'homme s'est donc trouvé à l'état de
+famille, et la famille devint la base de petites tribus et de petites peuplades.
+Plus on remonte dans l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés
+particulières et distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est
+impossible d'y rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet.
+Aujourd'hui, les découvertes archéologiques, la philologie comparée, la
+connaissance des langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver
+<a id='pg004' name='pg004'></a><span class='pagenum'>4</span>au vrai; <i>le Discours
+sur l'histoire universelle</i> est resté une œuvre d'art magnifique et d'une
+grande conception, mais il a perdu sa valeur historique. Ces mêmes sciences ont
+renversé également la thèse de J.-J. Rousseau soutenant que l'homme, dès le
+principe, était né libre et parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si
+bien décrit par les grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par
+tant de savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à
+son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais d'une
+vérité banale, dit Tylor<a id='FNanchor_3_3' name='FNanchor_3_3'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_3">[3]</a>, que la tendance dominante de la société humaine,
+durant la longue période de son existence, a été de passer d'un état sauvage à
+un état civilisé.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_1' name='Footnote_1_1'></a><a href="#FNanchor_1_1"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Revue anthropologique</i>, 1864.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_2' name='Footnote_2_2'></a><a href="#FNanchor_2_2"><span
+class='label'>[2]</span></a> Maury, <i>La Terre et l'Homme</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_3' name='Footnote_3_3'></a><a href="#FNanchor_3_3"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Civilisation primitive</i>.</p></div>
+<p>La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer les
+premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol durent être
+épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient pas encore
+l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui amena un
+redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts poussèrent au loin les
+plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction des animaux, la guerre enfin
+déterminèrent des émigrations qui se répandirent dans tous les sens, les unes
+s'arrêtant non loin des pays qu'elles avaient quittés <a id='pg005'
+name='pg005'></a><span class='pagenum'>5</span>ou dont elles étaient chassées, et
+les autres franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte,
+poussées par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait
+espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons. C'est
+ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette barrière qui dut
+leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je m'imagine grande et
+profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue de cet espace sans limite,
+l'infini pour lui, et quelle dut être sa terreur lorsque, pour la première fois,
+la tempête souleva les flots et fit retentir sa grande voix! La mer devint une
+divinité. L'énergie et le courage de ces peuplades furent largement récompensés.
+La mer était une nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient
+sur les côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait
+pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se procurer une
+alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à penser que c'est sur le
+littoral que la civilisation fit le plus de progrès. La vue de la mer excite
+l'intelligence précisément parce que c'est là que la nature paraît surtout
+grande et l'obstacle difficile à surmonter. En ce qui concerne le bassin de la
+Méditerranée, il est impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter
+les premiers hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes
+du Liban, ce sont les <a id='pg006' name='pg006'></a><span
+class='pagenum'>6</span>roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux yeux;
+des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios, Lesbos, Lemnos, et
+autres îles de la mer Égée, scintillant comme des diamants sur un fond
+d'azur.</p>
+<p>La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens auteurs ne
+donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables et des légendes.
+«Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie 1200 ou 2000 ans avant
+Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt de Tyr, plusieurs arbres frappés
+de la foudre prirent feu, et la flamme dévora bientôt ces grands bois; dans ce
+trouble, Osoüs prit un tronc d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant
+ébranché, s'y cramponna, et osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton
+raconte encore comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation
+en s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur
+Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non pour
+voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le plus ancien
+navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un déluge, et citant
+parmi leurs personnages mythologiques les héros qui ont échappé à la catastrophe
+en montant sur des vaisseaux, on peut en conclure que la navigation existait
+avant l'époque où ces grands phénomènes se sont produits.</p>
+<p><a id='pg007' name='pg007'></a><span class='pagenum'>7</span>La légende d'Osoüs se
+rapproche beaucoup de la vérité, car il est probable que l'idée première fut
+partout la même: un riverain de la mer imagina, pour se soutenir sur l'eau, de
+monter sur le tronc d'arbre qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très
+bien M. du Sein<a id='FNanchor_1_4' name='FNanchor_1_4'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_4">[1]</a>, entraînant vers le rivage son précieux appui, il
+remarqua sans doute qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le
+sens de la longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il
+sentit la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une
+planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc d'arbre
+et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer, il dut poser la
+planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger pour qu'elle put
+atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la rame.</p>
+<p>Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages se
+sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les stations
+lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte d'anciennes pirogues,
+remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens canots étaient formés d'un seul
+tronc de chêne, creusé en forme d'auge, avec des instruments en pierre aidés par
+l'action du feu<a id='FNanchor_2_5' name='FNanchor_2_5'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_5">[2]</a>. Les <a id='pg008' name='pg008'></a><span
+class='pagenum'>8</span>dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de
+longueur sur 0<sup>m</sup>45 de largeur.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_4' name='Footnote_1_4'></a><a href="#FNanchor_1_4"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Histoire de la marine de tous les
+peuples</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_5' name='Footnote_2_5'></a><a href="#FNanchor_2_5"><span
+class='label'>[2]</span></a> De Mortillet, <i>Origine de la
+navigation</i>.</p></div>
+<p>La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi<a id='FNanchor_1_6'
+name='FNanchor_1_6'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_6">[1]</a>, de l'île de
+Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de flèches,
+racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui n'existent pas à
+l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur place, comme le prouvent
+des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la petite île de Pianosa, entre la
+côte d'Italie et la Corse, deux beaux nucléus en obsidienne desquels on a
+détaché de nombreux couteaux; or, l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se
+trouve que dans les terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin,
+M. Fouqué<a id='FNanchor_2_7' name='FNanchor_2_7'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_7">[2]</a> a découvert des instruments en pierre et des
+poteries remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque,
+la navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le
+continent et les îles.</p>
+<p>«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit
+Maury<a id='FNanchor_3_8' name='FNanchor_3_8'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_8">[3]</a>, s'est ingénié à perfectionner son esquif: il
+imagina de copier jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de
+véritables avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais
+chaque peuple navigateur <a id='pg009' name='pg009'></a><span
+class='pagenum'>9</span>s'est fait une tradition locale, poétique et légendaire.
+Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres un grand nombre de
+ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit naître les premiers
+inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla attribuent cette invention à
+Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens; Hésiode veut que les premiers bâtiments
+aient été construits dans l'île d'Égine, Thucydide les fait corinthiens;
+Hérodote dit que les Phéniciens se livrèrent les premiers à la grande
+navigation; Eschyle fait remonter l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline
+l'Ancien rapporte que les radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller
+d'île en île sur la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason;
+Damasthès construisit les galères; Typhis, pilote du navire <i>Argo</i>, le
+gouvernail; Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les
+mains de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en font
+honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_6' name='Footnote_1_6'></a><a href="#FNanchor_1_6"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Dell'età della pietra all' isola
+d'Elba</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_7' name='Footnote_2_7'></a><a href="#FNanchor_2_7"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Mission de Santorin</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_8' name='Footnote_3_8'></a><a href="#FNanchor_3_8"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>La Terre et l'Homme</i>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg010' name='pg010'></a><span class='pagenum'>10</span></p>
+<h3>II<br />
+<span class='small'>ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.—LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.</span>
+</h3>
+
+<p>A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous des
+éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un état de
+civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus civilisées parmi
+les nations les plus anciennes furent celles de la Chine, de l'Égypte et de
+l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et qui ont exercé une grande
+influence sur les autres petits États. De ces grands foyers partirent des
+courants civilisateurs. La Grèce est de civilisation relativement récente, car,
+au moment où commence l'histoire des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte
+étaient déjà à leur déclin.</p>
+<p>Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient les
+produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine et la
+coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre. Des luttes
+incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les tribus se
+cherchèrent <a id='pg011' name='pg011'></a><span class='pagenum'>11</span>des
+auxiliaires parmi les peuplades ayant un même intérêt et, quelquefois même, une
+commune origine. Ces coalitions se sont produites dans la plus haute antiquité;
+on les trouve encore aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de
+l'Australie qui sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se
+composaient de groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois
+justicier et prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte
+commun. Le droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient
+et priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se fondre
+en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces tribus confédérées,
+il y en avait toujours une en possession d'une certaine suprématie sur les
+autres, c'était à elle qu'appartenait la direction des affaires d'intérêt
+commun, «<i>l'hégémonie</i>», selon l'expression grecque. L'esprit
+d'exclusivisme était très répandu chez ces petits peuples. Chacun jugeait son
+voisin d'une manière étroite; en dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le
+barbare. Le sentiment de la patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus
+grand qu'à Rome? Le cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où
+nulle différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se
+concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui n'étaient
+pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit; elle pillait et
+tuait <a id='pg012' name='pg012'></a><span class='pagenum'>12</span>l'étranger; la
+morale avait ses limites à la tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en
+est ainsi chez presque tous les sauvages. Le droit des gens international
+existait, mais bien imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits
+de l'homme, comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps
+modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social pareil des
+brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.</p>
+<p>Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence son
+premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou pour nous
+exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie commis contre des
+femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de bonne heure à la
+navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de marchandises de l'Assyrie et de
+l'Égypte, abordaient sur les divers points de la Grèce, et de préférence à Argos
+qui tenait, à cette époque, le premier rang entre toutes les villes de la
+contrée hellénique. Un jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche
+cargaison, ils virent arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles
+se trouvait Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour
+faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot, se
+jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les autres furent
+enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt <a id='pg013' name='pg013'></a><span
+class='pagenum'>13</span>sur leurs vaisseaux et mirent à la voile pour
+l'Égypte.</p>
+<p>Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent Europe,
+fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été payé par
+l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde offense: ils
+enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le roi Aétès envoya un
+héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et réclamer sa fille. Les Grecs
+répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune satisfaction pour le rapt de l'argienne
+Io, et que de même ils n'en accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris,
+fils de Priam, ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque,
+bien convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs
+n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs prirent
+parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les Troyens alléguèrent
+l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse des Grecs à Aétès. Les
+Grecs portèrent alors la guerre en Asie.</p>
+<p>Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui fut
+cause de la guerre de Troie<a id='FNanchor_1_9' name='FNanchor_1_9'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_9">[1]</a>.</p>
+<p>Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de
+l'Attique par les Athéniens, <a id='pg014' name='pg014'></a><span
+class='pagenum'>14</span>s'établirent dans les îles de Lemnos, Imbros et Scyros,
+et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très bien les jours des fêtes
+des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à cinquante rames, se mirent en
+embuscade et enlevèrent un grand nombre d'Athéniennes qui célébraient la fête de
+Diane, dans le bourg de Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent
+pour concubines. Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent
+la langue et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des
+femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants des femmes
+athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et le venger. Le
+courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les Pélasges; ils
+massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce rendit proverbiale la
+cruauté des Lemniens<a id='FNanchor_2_10' name='FNanchor_2_10'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_10">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_9' name='Footnote_1_9'></a><a href="#FNanchor_1_9"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>I</small>, 1, 2, 3, 4.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_10' name='Footnote_2_10'></a><a href="#FNanchor_2_10"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>VI</small>, 138.</p></div>
+<p>On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable
+d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que les
+plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la force préside
+à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de l'homme et devient sa
+propriété. Les traces de cette violence de l'homme à l'égard de la femme
+existent de nos jours chez les Tcherkesses du Caucase; le futur doit enlever par
+la <a id='pg015' name='pg015'></a><span class='pagenum'>15</span>force sa fiancée, et
+celle-ci et ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle
+résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le rapt,
+est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des bords de
+l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la civilisation, l'homme prend
+de force sa future épouse, et s'il ne le fait pas réellement, il feint d'en agir
+ainsi. En Australie, de véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les
+tribus<a id='FNanchor_1_11' name='FNanchor_1_11'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_11">[1]</a>. La légende de l'enlèvement des Sabines, si
+célèbre dans l'histoire de Rome, est un souvenir de ces rapts de femmes de
+tribus différentes.</p>
+<p>Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter avant
+d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de remonter aux
+premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la civilisation à son berceau
+les causes et les origines de la piraterie pour en saisir le véritable
+caractère. J'établirai dans le cours de cet ouvrage, à l'aide de documents
+rigoureusement exacts, que la piraterie n'apparut pas comme une violation de la
+loi, ni comme un crime, mais bien comme une condition déplorable sans doute,
+mais inhérente à la nature même et à la constitution de la société
+primitive.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_11' name='Footnote_1_11'></a><a href="#FNanchor_1_11"><span
+class='label'>[1]</span></a> Maury, <i>La Terre et l'Homme</i>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg017' name='pg017'></a><span class='pagenum'>17</span></p>
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+<h3>I<br />
+<span class="small">LA LÉGENDE DE BACCHUS.</span>
+</h3>
+
+<p>L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est consigné
+dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation et l'existence
+habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle immense de légendes, de
+descriptions poétiques et de représentations figurées. Dans toutes ces œuvres,
+Dionysos figure comme un grand conquérant, comme un voyageur infatigable,
+promenant ses orgies et son cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure.
+L'intervention de ce dieu dans la guerre des Géants est plusieurs fois
+représentée sur les vases peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des
+animaux qui sont ses symboles, la panthère, le lion et le serpent<a id='FNanchor_1_12' name='FNanchor_1_12'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_12">[1]</a>. Les légendes béotiennes<a id='FNanchor_2_13'
+name='FNanchor_2_13'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_13">[2]</a> racontaient
+que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait des troupeaux <a id='pg018'
+name='pg018'></a><span class='pagenum'>18</span>sur les côtes, et ce Triton ne
+devait être qu'un pirate puissant.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_12' name='Footnote_1_12'></a><a href="#FNanchor_1_12"><span
+class='label'>[1]</span></a> Gerhard, <i>Auserl-Vas.</i></p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_13' name='Footnote_2_13'></a><a href="#FNanchor_2_13"><span
+class='label'>[2]</span></a> Pausanias, <small>IX</small>, 20, 4;—Athénée
+<small>VII</small>, p. 296.</p></div>
+<p>A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait l'amour
+d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de Poséidon (Neptune),
+ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa puissance belliqueuse sur
+mer aussi bien que sur terre.</p>
+<p>Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le remporta sur
+les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième de la collection
+homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour se rendre à Naxos, se
+montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune homme appesanti de sommeil et
+de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant une proie, s'emparent de lui et
+l'emmènent captif sur leurs vaisseaux. Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes,
+toutes les parties du navire sont subitement enveloppées de pampre et de lierre;
+enfin, Dionysos prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se
+précipitent dans la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions
+postérieures, le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges.
+Ovide<a id='FNanchor_1_14' name='FNanchor_1_14'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_14">[1]</a> a fait de cette légende le sujet du troisième
+livre de ses <i>Métamorphoses</i>. C'est également le motif de la belle frise du
+monument choragique <a id='pg019' name='pg019'></a><span class='pagenum'>19</span>de
+Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de reconnaître, malgré les
+mutilations qui existent, un des traits de l'histoire de Dionysos, qui trouvait
+naturellement sa place sur le monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce
+dieu. Les figures, au nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens.
+Dionysos est assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et
+entouré de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec
+des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces pirates se
+jettent à la mer et opèrent leur transformation en dauphins<a id='FNanchor_2_15'
+name='FNanchor_2_15'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_15">[2]</a>.</p>
+<p>Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est
+représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur les
+flots de la mer<a id='FNanchor_3_16' name='FNanchor_3_16'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_16">[3]</a>.</p>
+<p>Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne homérique:
+le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé d'une vigne, autour
+nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins<a id='FNanchor_4_17'
+name='FNanchor_4_17'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_17">[4]</a>. La même
+fable était le sujet d'un des tableaux décrits <a id='pg020' name='pg020'></a><span
+class='pagenum'>20</span>par Philostrate<a id='FNanchor_5_18' name='FNanchor_5_18'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_18">[5]</a>. Enfin, sur certaines pierres
+gravées<a id='FNanchor_6_19' name='FNanchor_6_19'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_19">[6]</a>, on voit un pirate demi transformé en dauphin et
+un dauphin avec un thyrse. Les poètes qualifient quelquefois le dauphin de
+<i>tyrrhenus piscis</i><a id='FNanchor_7_20' name='FNanchor_7_20'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_7_20">[7]</a>.</p>
+<p>Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans l'antiquité,
+prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée puisqu'elle nous ramène
+aux temps mythologiques. Il nous semble probable que la légende de Jupiter
+enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice, celles du poète Arion, de Dédale
+et cent autres, immortalisées par les poètes, se rapportent à des actes de
+piraterie. Dans une époque où la navigation était à son enfance, il n'est pas
+étonnant de voir que les peuples se sont plu à se figurer l'intervention des
+dieux.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_14' name='Footnote_1_14'></a><a href="#FNanchor_1_14"><span
+class='label'>[1]</span></a> Ovide, 582-700.—Apollod. <small>III</small>, 5,
+3.—Lucien <small>VIII</small><sup>e</sup> <i>dial</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_15' name='Footnote_2_15'></a><a href="#FNanchor_2_15"><span
+class='label'>[2]</span></a> Cette frise est gravée dans les <i>Monuments de la
+Grèce</i>, de Legrand et dans les <i>Antiquités d'Athènes</i>, de Stuart et
+Revett, et aussi dans le <i>Dictionnaire des antiquités grecques et
+romaines</i>, de Daremberg et Saglio, p. 611.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_16' name='Footnote_3_16'></a><a href="#FNanchor_3_16"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Gaz. arch.</i>, 1875. pl.
+<small>II</small>.—<i>Dict. des antiq. grecq. et rom.</i>, p. 611.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_17' name='Footnote_4_17'></a><a href="#FNanchor_4_17"><span
+class='label'>[4]</span></a> Gerhard, <i>Auserl-Vas.</i></p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_18' name='Footnote_5_18'></a><a href="#FNanchor_5_18"><span
+class='label'>[5]</span></a> Icon. <small>I</small>, 19.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_19' name='Footnote_6_19'></a><a href="#FNanchor_6_19"><span
+class='label'>[6]</span></a> Tœlken, <i>Verzeichniss</i>, <small>III</small>, 2,
+nº 1082;—Gaz. arch., 1875, p. 13.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_7_20' name='Footnote_7_20'></a><a href="#FNanchor_7_20"><span
+class='label'>[7]</span></a> Senec., <i>Agam.</i> 449.—Stat, <i>Achill.</i>
+<small>I</small>, 56.—Valér. Flacc. <i>Argon.</i>, <small>I</small>,
+131.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg021' name='pg021'></a><span class='pagenum'>21</span></p>
+<h3>II<br />
+<span class="small">LES ARGONAUTES.</span>
+</h3>
+
+<p>L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse. Elle
+eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise de Troie,
+quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère<a id='FNanchor_1_21'
+name='FNanchor_1_21'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_21">[1]</a> dit en
+parlant du navire que montait Jason: «<i>Argo</i> présent au souvenir de tous.»
+Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous sont pas parvenues ont
+pris la tradition argonautique pour sujet de leurs chants<a id='FNanchor_2_22'
+name='FNanchor_2_22'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_22">[2]</a>. Elle peut,
+sous sa forme la plus complète se diviser en cinq parties: 1º l'histoire de la
+toison d'or; 2º l'occasion et le préparatif du départ des Argonautes; 3º les
+aventures de leur voyage; 4º leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le
+développement de chacune de ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet
+ouvrage, mais cette grande expédition <a id='pg022' name='pg022'></a><span
+class='pagenum'>22</span>mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de
+l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la piraterie.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_21' name='Footnote_1_21'></a><a href="#FNanchor_1_21"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Odyssée</i> <small>XII</small>, 68.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_22' name='Footnote_2_22'></a><a href="#FNanchor_2_22"><span
+class='label'>[2]</span></a> Ukert, <i>über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech.
+und Roem</i>;—Ch. Lévesque, <i>Études sur l'hist. anc. de la Grèce</i>;—Vivien
+de Saint-Martin, <i>Histoire de la Géographie</i>;—<i>Dict. des Antiquités
+grecques et romaines, Argonautæ</i>.</p></div>
+<p>Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros exaltés
+par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius Flaccus, il faut
+reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de véritables pirates. En effet,
+si l'on élague tous les merveilleux incidents, toutes les poétiques fictions
+dont l'imagination hellénique l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un
+fond traditionnel bien connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû
+pousser de très bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui
+conduisent à la Propontide et au Pont-Euxin<a id='FNanchor_1_23'
+name='FNanchor_1_23'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_23">[1]</a>, et, par eux
+sans doute, quelque vague notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase
+était arrivée jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit
+d'Iolcos, sur l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui
+donne pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en
+réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des mines d'or
+de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou des toisons, dont
+on se servait pour amasser l'or que les rivières charriaient avec le sable. Les
+incidents du voyage sont bien ceux de hardis aventuriers. <a id='pg023'
+name='pg023'></a><span class='pagenum'>23</span>A Lemnos, les femmes avaient
+massacré tous les hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité
+avaient fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont,
+ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans l'île de
+Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est vrai, le roi
+Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les héros s'égayent dans
+un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les nymphes de la fontaine,
+épisode qui a donné lieu à la charmante idylle de Théocrite. Ils se divertissent
+à la chasse; Idmon périt en poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils
+enlèvent la toison d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de
+son père Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce
+sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour des
+Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la connaissance
+du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel itinéraire suivi par ces
+antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème orphique fait passer les
+Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer Cronienne, au delà des pays
+Hyperboréens, revenir par les colonnes d'Hercule, source de l'Océan, et aborder
+enfin à Iolcos, après avoir côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au
+nord les îles Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et
+remonté la côte orientale <a id='pg024' name='pg024'></a><span
+class='pagenum'>24</span>de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare
+fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers la
+Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais quand on se
+fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan, Apollonius de Rhodes
+inventa un troisième itinéraire; le navire <i>Argo</i> revint par l'Ister et
+l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans l'Adriatique. Enfin, une dernière
+opinion n'emprunte rien à l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers
+par la même route qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire
+par le Bosphore et la Propontide.</p>
+<p>Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des
+représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les
+Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni, nous
+montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant que ses
+compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des Argonautes contre
+Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les plus remarquables que
+l'antiquité nous ait léguées<a id='FNanchor_2_24' name='FNanchor_2_24'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_24">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_23' name='Footnote_1_23'></a><a href="#FNanchor_1_23"><span
+class='label'>[1]</span></a> Movers, <i>Die Phonizier</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_24' name='Footnote_2_24'></a><a href="#FNanchor_2_24"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Arch. Zeit.</i>, 1846, p. <small>XLIV</small>;
+1848, p. <small>XXIV</small>;—Denkm-und Forsch., 1860, pl. <small>CXXXIX,
+CXL</small>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg025' name='pg025'></a><span class='pagenum'>25</span></p>
+<h3>III<br />
+<span class="small">LES HÉROS D'HOMÈRE.</span>
+</h3>
+
+<p>Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le type
+parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs exploits les
+parages de la mer Égée. Ouvrons Homère<a id='FNanchor_1_25' name='FNanchor_1_25'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_25">[1]</a>: le héros est chez Eumée; il ne se
+fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande: Qui es-tu parmi les hommes?
+Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est pas le sien puisqu'il désire rester
+inconnu, mais dans lequel il est difficile de ne pas saisir un air de
+famille.</p>
+<p>«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui forment
+une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les javelots aigus et
+les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste des humains, étaient seuls
+ma joie; un dieu me les avait mis dans l'esprit. C'est ainsi que les mortels
+sont entraînés par des goûts divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour
+Ilion, déjà neuf fois j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers
+et des vaisseaux rapides, <a id='pg026' name='pg026'></a><span
+class='pagenum'>26</span>et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je
+choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me donnait
+encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais chez les
+Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous parvenons au beau
+fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et j'ordonne à mes
+compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte; j'envoie seulement des
+éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par leur audace, confiants dans leurs
+forces, ils ravagent les champs magnifiques des Égyptiens, entraînent les
+femmes, les tendres enfants et massacrent les guerriers, etc...»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_25' name='Footnote_1_25'></a><a href="#FNanchor_1_25"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Odyssée</i>, <small>XIV</small>, traduction de
+Giguet.</p></div>
+<p>Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands n'agissaient pas
+autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme de brillants exploits
+dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit pas nous surprendre. A cette
+époque, la piraterie était une profession avouée. Elle était fort répandue dans
+l'antiquité; souvent, dans Homère, on questionne les navigateurs inconnus dans
+les termes suivants: «O mes hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant
+les humides chemins? Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que
+les pirates, qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les
+étrangers<a id='FNanchor_1_26' name='FNanchor_1_26'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_26">[1]</a>?»</p>
+<p><a id='pg027' name='pg027'></a><span class='pagenum'>27</span>Homère nous apprend
+encore qu'Achille, avant de partir pour Troie, exerçait la piraterie, pillait la
+ville de Seyros où il enleva la belle Iphis qu'il donna à son ami Patrocle<a id='FNanchor_2_27' name='FNanchor_2_27'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_27">[2]</a>. Pendant la guerre, Achille et le sage Nestor
+lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer brumeuse pour y ramasser du
+butin<a id='FNanchor_3_28' name='FNanchor_3_28'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_28">[3]</a>».</p>
+<p>Dans le XV<sup>e</sup> chant de l'<i>Odyssée</i>, se trouve l'épisode de
+l'esclave phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens
+et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des Phéniciens,
+«navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette île avec un navire
+chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots séduisirent la belle esclave et lui
+proposèrent de la ramener dans sa patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant,
+afin que les Phéniciens puissent en tirer grand parti en le vendant chez des
+peuples lointains. Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de
+mort par Diane et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de
+pâture aux poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où
+Laërte acheta Eumée.</p>
+<p>On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore multipliées,
+que la piraterie était exercée universellement dans les temps homériques.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_26' name='Footnote_1_26'></a><a href="#FNanchor_1_26"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Odyssée</i>, <small>III</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_27' name='Footnote_2_27'></a><a href="#FNanchor_2_27"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Odyssée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_28' name='Footnote_3_28'></a><a href="#FNanchor_3_28"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Iliade</i>, <small>IX</small>,
+668.—<small>XIX</small>, 326.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg029' name='pg029'></a><span class='pagenum'>29</span></p>
+<h2>CHAPITRE III<br />
+<span class="small">LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.</span>
+</h2>
+
+<p>L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin et
+la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales de hautes
+montagnes, repaire dans tous les temps de populations insaisissables et toujours
+prêtes à descendre dans les plaines et sur la mer pour piller les voyageurs et
+les marchands. Cette région montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie,
+la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant
+avoir la même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples,
+les Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils couvrirent
+la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies, car lorsque Nicias
+fit, en l'an 426, la purification de Délos, on reconnut que la plupart des morts
+ensevelis dans cette île et qu'on exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la
+piraterie et ne vivaient que de brigandage. Minos, roi de Crète, <a id='pg030'
+name='pg030'></a><span class='pagenum'>30</span>les chassa de la mer Égée, ainsi que
+nous le verrons bientôt.</p>
+<p>Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils
+étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et j'ai déjà
+cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.</p>
+<p>D'après Hérodote<a id='FNanchor_1_29' name='FNanchor_1_29'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_29">[1]</a>, les Phéniciens habitaient jadis les bords de la
+mer Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la
+Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité. Hérodote
+visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait été bâti en même
+temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au moment du voyage du grand
+historien<a id='FNanchor_2_30' name='FNanchor_2_30'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_30">[2]</a>. Sidon était encore plus ancienne que Tyr; elle
+est mentionnée par Jacob, à son lit de mort<a id='FNanchor_3_31'
+name='FNanchor_3_31'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_31">[3]</a>. Ces deux
+villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute la
+grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de peu de
+ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils fondèrent de
+nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer phénicienne. Les
+documents de leur histoire sont malheureusement détruits, et presque tout ce que
+nous savons d'eux est parvenu sous forme de mythe. On contait que Melkarth,
+l'Hercule tyrien, avait rassemblé <a id='pg031' name='pg031'></a><span
+class='pagenum'>31</span>une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de
+conquérir l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis,
+chemin faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville
+fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom, bâti Gadès
+et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques de Géryon, il serait
+revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne et la Sicile. A cette
+tradition d'ensemble qui résume assez bien les principaux traits de la
+colonisation phénicienne, venaient se joindre mille légendes locales. C'était
+Kynras à Chypre et à Mélos; Europe enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la
+recherche de sa sœur, visitant Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes
+de Béotie, et allant mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient
+passés, la grandeur et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans
+l'imagination des peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le
+souvenir de leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide
+desquelles on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs
+découvertes<a id='FNanchor_4_32' name='FNanchor_4_32'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_32">[4]</a>. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs.
+On connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le voyage
+des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien <a id='pg032'
+name='pg032'></a><span class='pagenum'>32</span>Néko, de la vingt-sixième dynastie,
+sur le golfe Arabique, longèrent l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et
+revinrent, au bout de trois ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en
+Égypte<a id='FNanchor_5_33' name='FNanchor_5_33'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_33">[5]</a>.</p>
+<p>La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De pêcheurs
+qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une pente naturelle
+au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est nécessaire à son existence,
+éprouve le besoin d'échanger les produits qu'il a en excès contre ceux qui lui
+font défaut. C'est ainsi que le commerce a pris naissance. Aucun autre peuple
+n'imprima un essor plus rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que
+la mer jette sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les
+artisans phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des
+métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des
+<i>Pataïces</i><a id='FNanchor_6_34' name='FNanchor_6_34'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_34">[6]</a>, divinités nationales, sillonnaient les mers. Au
+début, les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils
+s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon, franchir le
+sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la Grande-Ourse et
+l'appelaient <i>Pharasad</i> (indication), parce que cette constellation leur
+indiquait leur route. Quand l'étude <a id='pg033' name='pg033'></a><span
+class='pagenum'>33</span>de l'astronomie se perfectionna chez eux, ils reconnurent
+que <i>Pharasad</i> n'indiquait pas le nord avec assez de précision pour
+empêcher des erreurs; alors ils s'attachèrent à observer la constellation de
+<i>Cynosure</i> (la Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie
+moins de situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard
+cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_29' name='Footnote_1_29'></a><a href="#FNanchor_1_29"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote <small>I</small>, 1;—<small>VII</small>,
+89.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_30' name='Footnote_2_30'></a><a href="#FNanchor_2_30"><span
+class='label'>[2]</span></a> Id., <small>II</small>, 44.—An 460 av. J.
+C.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_31' name='Footnote_3_31'></a><a href="#FNanchor_3_31"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>XLIX</small>, 13.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_32' name='Footnote_4_32'></a><a href="#FNanchor_4_32"><span
+class='label'>[4]</span></a> Maspéro, <i>Hist. anc. des peuples de l'Orient</i>,
+<small>VI</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_33' name='Footnote_5_33'></a><a href="#FNanchor_5_33"><span
+class='label'>[5]</span></a> Hérodote, <small>IV</small>, 42.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_34' name='Footnote_6_34'></a><a href="#FNanchor_6_34"><span
+class='label'>[6]</span></a> Hérodote, <small>III</small>, 37.</p></div>
+<p>Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit
+qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce précieux
+métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région d'Ophir, qui est
+selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie heureuse, d'où ils
+rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents d'éléphants, des singes, des paons,
+du bois de sandal et des pierres précieuses<a id='FNanchor_1_35'
+name='FNanchor_1_35'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_35">[1]</a>. Ils tiraient
+aussi de l'or des îles de la Grèce et de toute l'Ibérie, mais particulièrement
+de la Turdétanie. L'argent, plus rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli
+par eux en Colchide, en Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à
+Tartessus et à Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui
+existent sur la terre», au dire d'Homère<a id='FNanchor_2_36'
+name='FNanchor_2_36'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_36">[2]</a>, gagné par
+Ulysse pour prix de la <a id='pg034' name='pg034'></a><span
+class='pagenum'>34</span>course, avait été apporté de Sidon sur un vaisseau
+phénicien. Le commerce de l'ambre jaune (<i>electrum</i>) que l'on tira d'abord
+de la Chersonèse cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit
+son premier essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les
+autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré des
+îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la pourpre,
+l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc... On voit par ce
+rapide aperçu, combien la navigation était florissante et étendue chez les
+Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus actifs des relations qui
+s'établirent entre les peuples depuis l'Océan Indien jusqu'aux contrées
+occidentales et septentrionales de l'ancien continent. Ils contribuèrent, dit
+avec raison Humboldt, plus que toutes les autres races qui peuplèrent les bords
+de la Méditerranée, à la circulation des idées, à la richesse et à la variété
+des vues dont le monde fut l'objet<a id='FNanchor_3_37' name='FNanchor_3_37'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_37">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_35' name='Footnote_1_35'></a><a href="#FNanchor_1_35"><span
+class='label'>[1]</span></a> <small>III</small> Rois.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_36' name='Footnote_2_36'></a><a href="#FNanchor_2_36"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Iliade</i>, <small>XXIII</small>, 743.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_37' name='Footnote_3_37'></a><a href="#FNanchor_3_37"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Cosmos</i>, <small>II</small>.</p></div>
+<p>Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de plus,
+ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des monnaies
+frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur influence, ce fut le soin
+qu'ils prirent de communiquer et de répandre partout l'écriture
+alphabétique.</p>
+<p><a id='pg035' name='pg035'></a><span class='pagenum'>35</span>Le témoignage de
+l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux Phéniciens<a id='FNanchor_1_38' name='FNanchor_1_38'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_38">[1]</a>. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même
+des lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre
+passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le premier
+instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les articulations de la voie
+humaine. Platon, Diodore, Plutarque, Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette
+tradition. Tacite surtout se montre bien informé sur l'origine de l'alphabet
+chananéen dans le passage suivant du XI<sup>e</sup> livre de ses <i>Annales</i>:
+«Les Égyptiens surent les premiers représenter la pensée avec des figures
+d'animaux, et les plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la
+pierre. Ils s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que
+les Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la gloire
+d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»</p>
+<p>L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique dans les
+hiéroglyphes égyptiens<a id='FNanchor_2_39' name='FNanchor_2_39'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_39">[2]</a>. Mais ses idées développées par Salvolini<a id='FNanchor_3_40' name='FNanchor_3_40'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_40">[3]</a>, modifiées <a id='pg036' name='pg036'></a><span
+class='pagenum'>36</span>par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu aucune
+consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur de Champollion,
+reprit le problème et en donna la solution<a id='FNanchor_4_41'
+name='FNanchor_4_41'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_41">[4]</a>. Il prouva
+qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent tirer de
+l'écriture <i>hiératique</i> égyptienne, abréviation cursive des signes
+<i>hiéroglyphiques</i>, les éléments de leur alphabet. Sur les vingt-deux
+lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé montra que quinze ou
+seize sont assez peu altérées pour qu'on reconnaisse leur prototype égyptien du
+premier coup d'œil, et que les autres peuvent se ramener au type hiératique sans
+blesser les lois de la vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé,
+reproduite en Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme
+décisive et les résultats en ont été généralement admis.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_38' name='Footnote_1_38'></a><a href="#FNanchor_1_38"><span
+class='label'>[1]</span></a> Lucain, <i>Phars.</i> <small>III</small>, 220-224;
+Pline, <i>Hist. nat.</i> <small>V</small>, 12, 13; Clément d'Alexandrie,
+<i>Stromat.</i> <small>I</small>, 16, 75; Pomponius Mela, <i>De sit. orb.</i>
+<small>I</small>, 12; Diodore de Sicile, <small>I</small>, 69, <small>V</small>,
+74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, <i>Præp. evang.</i> <small>I</small>, 10, p. 22,
+éd. Orelli; Platon, <i>Phaedr.</i> 59; Plutarque, <i>Quæst. conv.</i>
+<small>IX</small>, 3; Tacite, <i>Annal.</i> <small>XI</small>, 14.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_39' name='Footnote_2_39'></a><a href="#FNanchor_2_39"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Lettre à Dacier</i>, p. 20.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_40' name='Footnote_3_40'></a><a href="#FNanchor_3_40"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Analyse gramm. de l'inscription de Rosette</i>, p.
+86.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_41' name='Footnote_4_41'></a><a href="#FNanchor_4_41"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Mémoire</i> lu, en 1859, à l'Académie des
+Inscriptions et Belles-Lettres, publié en 1874.</p></div>
+<p>L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du pays de
+Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont sorties toutes les
+écritures à l'exception du zend, d'origine cunéiforme, et de l'écriture
+coréenne, d'origine chinoise.</p>
+<p>Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations commerciales
+entre eux: un des ports <a id='pg037' name='pg037'></a><span
+class='pagenum'>37</span>de Tyr s'appelait le port égyptien, et, c'est en présence
+des inconvénients que présentait l'écriture égyptienne avec ses idéographismes
+et ses homophonismes, que les Phéniciens, peuple pratique et négociant par
+excellence, furent conduits à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa
+simplification, en la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes
+invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens avec les
+Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les monuments les plus
+anciens, on voit que l'écriture phénicienne était déjà parfaite. C'est ce que
+l'on peut remarquer sur deux papyrus antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus
+Prisse et le papyrus de Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par
+le duc de Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des
+scarabées et des bijoux.</p>
+<p>L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les contrées
+où ils se livraient au commerce et devint la souche commune d'où se détachèrent
+tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la Mongolie jusqu'à la Gaule et
+l'Espagne. La tradition la plus accréditée chez les Grecs, qui connaissaient
+l'origine phénicienne de leur alphabet, attribuait à Cadmus<a id='FNanchor_1_42'
+name='FNanchor_1_42'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_42">[1]</a>, personnage
+légendaire, <a id='pg038' name='pg038'></a><span class='pagenum'>38</span>l'honneur
+d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen; d'autres
+légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et surtout Palamède
+qui aurait inventé les lettres aspirées doubles Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen
+s'altéra suivant les lieux et forma les variétés connues sous les noms
+d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien et alphabet des îles.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_42' name='Footnote_1_42'></a><a href="#FNanchor_1_42"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>V</small>, 58.</p></div>
+<p>Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation
+européenne naissante. Pline<a id='FNanchor_1_43' name='FNanchor_1_43'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_43">[1]</a> a fait un éloge magnifique de ce
+grand peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses:
+des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline militaire et de
+l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence humaine est liée
+intimement à l'origine du commerce maritime, et comme la navigation était
+d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence audacieuse des marins
+phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et le rayonnement de l'invention
+de l'écriture chez les différentes nations du bassin de la Méditerranée.</p>
+<p>En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers
+Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se
+faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges, <a id='pg039'
+name='pg039'></a><span class='pagenum'>39</span>Cariens et Phéniciens, à l'instar
+des Normands du moyen âge, s'en allaient au loin à la recherche d'aventures
+profitables; ils rôdaient le long des côtes toujours à l'affût de belles
+occasions et de bons coups de main. S'ils n'étaient point en force, ils
+débarquaient paisiblement, étalaient leurs marchandises et se contentaient du
+gain que pouvait leur valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux.
+S'ils se croyaient assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus;
+ils brûlaient les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés,
+enlevaient tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes
+et les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves de
+l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons<a id='FNanchor_2_44'
+name='FNanchor_2_44'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_44">[2]</a>. Aristote
+disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne connurent d'autre loi que
+la force, et ceux qui refusaient leurs offres en matière de commerce devenaient
+les victimes de leur insatiable avarice<a id='FNanchor_3_45' name='FNanchor_3_45'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_45">[3]</a>. Ézéchiel les apostrophait en ces
+termes: «Vous vous êtes souillés par la multitude de vos iniquités et par les
+injustices de votre commerce!»</p>
+<p>A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se
+commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins
+profitables <a id='pg040' name='pg040'></a><span class='pagenum'>40</span>pour la
+civilisation. La piraterie à une époque où la loi était encore inconnue, où
+l'homme était dans la première phase de son existence, aux prises avec les
+nécessités de la vie, n'avait pas un caractère odieux, c'était un métier comme
+un autre.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_43' name='Footnote_1_43'></a><a href="#FNanchor_1_43"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Histoire naturelle</i>, <small>v</small>,
+13.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_44' name='Footnote_2_44'></a><a href="#FNanchor_2_44"><span
+class='label'>[2]</span></a> Maspéro, <i>Histoire ancienne</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_45' name='Footnote_3_45'></a><a href="#FNanchor_3_45"><span
+class='label'>[3]</span></a> Aristote, <i>de mirabil. auscult.</i></p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg041' name='pg041'></a><span class='pagenum'>41</span></p>
+<h2>CHAPITRE IV<br />
+<span class="small">PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.—L'ILE DE CRÈTE.—MINOS.—RHODES.</span>
+</h2>
+
+<p>Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les premiers,
+avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures de protection
+contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce peuple qui nous en
+fournira la preuve, car ses documents nationaux ont péri en totalité. De ses
+entreprises, de ses voyages, de son système colonial, de ses lois, il ne nous
+reste rien que des lambeaux dispersés çà et là dans les livres juifs et dans les
+auteurs grecs.</p>
+<p>Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la
+métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une prééminence
+maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des Crétois. Tout les y
+appelait. La position de leur île, une grande étendue de côtes, des ports
+nombreux, de vastes forêts, tout ce qui excite aux entreprises navales et
+développe chez un peuple le génie maritime <a id='pg042' name='pg042'></a><span
+class='pagenum'>42</span>se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et
+l'ambition de ces insulaires. «La nature, dit Aristote<a id='FNanchor_1_46'
+name='FNanchor_1_46'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_46">[1]</a>, semble avoir
+placé l'île de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de
+la Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays maritimes,
+que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des établissements. D'un
+côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle touche à l'Asie par le
+voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette heureuse position valut à Minos
+l'empire de la mer.» Cette grande puissance maritime est attestée par de
+nombreux témoignages, et présente tous les caractères d'un fait historique. «De
+tous les souverains dont nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est
+celui qui eut le plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande
+partie de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les
+Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles<a id='FNanchor_2_47' name='FNanchor_2_47'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_47">[2]</a>.» Il fut le premier législateur de la mer
+(XIV<sup>e</sup> siècle avant J.-C.). A cette époque, les Pélasges, les Cariens,
+les Lélèges, les habitants des côtes de la Grèce, de l'Attique surtout,
+exerçaient en grand la piraterie et menaçaient de bouleverser la société et
+d'étouffer la civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages.
+Minos <a id='pg043' name='pg043'></a><span class='pagenum'>43</span>réunit toutes ses
+forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe, établi dans les îles de la
+mer Égée, fit aux pirates une guerre d'extermination et rétablit la sécurité sur
+la mer. La punition des habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur
+imposa un tribut annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui
+étaient renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir
+sa patrie de ce tribut odieux<a id='FNanchor_3_48' name='FNanchor_3_48'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_48">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_46' name='Footnote_1_46'></a><a href="#FNanchor_1_46"><span
+class='label'>[1]</span></a> Aristote, <i>Polit.</i>, <small>II</small>,
+8.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_47' name='Footnote_2_47'></a><a href="#FNanchor_2_47"><span
+class='label'>[2]</span></a> Thucydide, <small>I</small>, 4; Hérodote,
+<small>III</small>, 22; Louis Lacroix, <i>Les îles de la Grèce</i>
+(Crète).</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_48' name='Footnote_3_48'></a><a href="#FNanchor_3_48"><span
+class='label'>[3]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Thésée</i>.</p></div>
+<p>Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos
+proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale. Plutarque et
+Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le plus ancien historien
+de l'Attique, la teneur de la principale disposition de ce Code: «Les Grecs
+défendent de mettre en mer aucune barque montée par plus de cinq hommes; on n'en
+excepte que le capitaine du navire <i>Argo</i>, auquel on donne pour expresse
+mission de courir les mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le
+souvenir de l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à
+Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux
+enfers.</p>
+<p>Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète déclina.
+La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai montré Ulysse
+faisant <a id='pg044' name='pg044'></a><span class='pagenum'>44</span>le portrait d'un
+aventurier de cette époque. L'art de naviguer était imparfait; il était
+difficile, sinon impossible, de rassembler sur une faible embarcation, chargée
+de denrées et de marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser
+les attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les
+marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron appelle
+«όμοπλοία<a id='FNanchor_1_49' name='FNanchor_1_49'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_49">[1]</a>». C'est ce que nous désignons sous le nom de
+«voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour voyager
+ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de la navigation.
+Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les navigateurs n'employaient que
+des navires à carène plate; le soir venu, ils atterrissaient et halaient le
+bâtiment sur le rivage.</p>
+<p>Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance maritime
+dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à anéantir dans leur
+voisinage les déprédations des pirates<a id='FNanchor_2_50' name='FNanchor_2_50'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_50">[2]</a>. Les lois maritimes des Rhodiens
+eurent une grande célébrité, et j'aurai l'occasion d'en parler dans le cours de
+l'histoire de la piraterie. Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents,
+servait, par son heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche <a id='pg045' name='pg045'></a><span class='pagenum'>45</span>aux vaisseaux qui allaient
+d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte<a id='FNanchor_3_51' name='FNanchor_3_51'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_51">[3]</a>. Mettant à profit cet avantage, les
+Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec une infatigable ardeur et un
+succès qui leur fit une splendide opulence. Ils paraissaient avec assurance sur
+toutes les mers, sur toutes les côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi
+lesquelles on doit compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente
+et Géla en Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la
+légèreté de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des
+commandants et des pilotes<a id='FNanchor_4_52' name='FNanchor_4_52'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_52">[4]</a>. Strabon assure qu'ils avaient
+entrepris de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies
+jusqu'au pied des Pyrénées<a id='FNanchor_5_53' name='FNanchor_5_53'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_53">[5]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_49' name='Footnote_1_49'></a><a href="#FNanchor_1_49"><span
+class='label'>[1]</span></a> Liv. <small>XVI</small>, <i>Épîtres à
+Atticus</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_50' name='Footnote_2_50'></a><a href="#FNanchor_2_50"><span
+class='label'>[2]</span></a> Strabon, <small>XIV</small>: «Ήδέ των Ροδιων πολις
+... τα ληστήρια καθείλε.»</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_51' name='Footnote_3_51'></a><a href="#FNanchor_3_51"><span
+class='label'>[3]</span></a> Diodore, <small>V</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_52' name='Footnote_4_52'></a><a href="#FNanchor_4_52"><span
+class='label'>[4]</span></a> Tite-Live, <small>XXXVII</small>, 30.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_53' name='Footnote_5_53'></a><a href="#FNanchor_5_53"><span
+class='label'>[5]</span></a> Strabon, <small>III</small>, 4, § 6;
+<small>XIV</small>, 2, § 6.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg047' name='pg047'></a><span class='pagenum'>47</span></p>
+<h2>CHAPITRE V<br />
+<span class="small">LES PIRATES GRECS.</span>
+</h2>
+
+<p>«Les premiers Grecs, dit Montesquieu<a id='FNanchor_1_54' name='FNanchor_1_54'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_54">[1]</a>, étaient tous pirates.» Rien n'est
+plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration, se prêtaient
+admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien continent, baignée
+de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés par des golfes profonds,
+abondants en havres abrités<a id='FNanchor_2_55' name='FNanchor_2_55'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_55">[2]</a>,» riche en bois, en promontoires,
+en caps, environnée d'îles, elle constituait un véritable empire de pirates.
+Nulle part la nature, si ce n'est dans les mers de Chine, n'était plus favorable
+à l'exercice de la piraterie. Les côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille
+embuscades; poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant
+à leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_54' name='Footnote_1_54'></a><a href="#FNanchor_1_54"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Esprit des lois</i>, <small>XXI</small>,
+7.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_55' name='Footnote_2_55'></a><a href="#FNanchor_2_55"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Grèce</i>, par Pouqueville.</p></div>
+<p>Nous avons vu que les héros grecs de l'époque <a id='pg048'
+name='pg048'></a><span class='pagenum'>48</span>fabuleuse exerçaient tous la
+piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode, Thucydide,
+nous allons constater que la mer était couverte de malfaiteurs. Les habitants de
+la Grèce et des îles de la mer Égée ne regardaient pas la navigation comme un
+lien propre à unir les peuples par le commerce, mais comme un moyen de
+s'enrichir par le pillage. Le métier de corsaire était une profession nullement
+déshonorante, il donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de
+puissance à ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.</p>
+<p>«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux des
+Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui habitaient
+les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se livraient à la
+piraterie, sous le commandement d'hommes puissants, autant pour leur propre
+intérêt, que pour procurer de la nourriture aux faibles. Ils attaquaient de
+petites républiques non fortifiées de murs et dont les citoyens étaient
+dispersés par bourgades; les saccageaient, et de là tiraient presque tout ce qui
+était nécessaire à la vie. Cette profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à
+la gloire. C'est ce dont nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des
+peuples continentaux chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à
+certaines lois, et les anciens <a id='pg049' name='pg049'></a><span
+class='pagenum'>49</span>poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux
+navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui suppose que
+ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et que ceux qui
+questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on se pillait les uns
+les autres... De cette antique piraterie est resté chez ces peuples continentaux
+l'usage d'être toujours armés... Les cités fondées plus récemment à l'époque
+d'une navigation plus libre, se voyant plus riches, s'établirent sur les rivages
+mêmes, s'environnèrent de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour
+l'avantage du commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la
+piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les îles que
+sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates se pillaient
+entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou pirates, habitaient les
+côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont conservé, reculées dans les
+terres, leur habitation primitive. Les insulaires surtout se livraient à la
+piraterie[1].»</p>
+<p>Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des commencements
+de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue historique qu'en tous
+points conforme à une profonde connaissance <a id='pg050' name='pg050'></a><span
+class='pagenum'>50</span>de la condition primitive de la société humaine et des
+différentes phases du développement de la civilisation.</p>
+<p>Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier toutes
+ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers voisines, imposa un
+tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en déportant les pirates, en
+fondant des colonies et en dictant aux peuples qu'il avait soumis un code qu'il
+prétendait émané des dieux et qu'il avait, par leur commandement, gravé sur des
+tables de bronze. Après la guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide<a id='FNanchor_1_56' name='FNanchor_1_56'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_56">[1]</a>, songèrent encore plus qu'auparavant à s'enrichir.
+Ils prirent du goût pour la navigation, construisirent des flottes et envoyèrent
+des colonies dans une grande partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le
+sixième siècle avant Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus
+commerçante et la plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de
+prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un pont
+destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux ports: celui
+de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à la ville par une
+double muraille, longue d'environ douze stades (une demi-lieue), c'était là
+qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de <a id='pg051' name='pg051'></a><span
+class='pagenum'>51</span>l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné
+de soixante-dix stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où
+venaient mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes
+de l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient
+transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres bâtiments,
+mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les navires tout
+chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir principal et surtout le
+lieu de transit du commerce de l'Orient et de l'Occident. Elle recevait en
+entrepôt le papyrus et les voiles des vaisseaux des manufactures d'Égypte,
+l'ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrène, les verreries, les métaux de la
+Phénicie, les tapis de Carthage, le blé et les fromages de Syracuse, les vins de
+l'Italie et des îles, les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la
+Phrygie et de la Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son
+commerce et couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent
+habiles dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la
+forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante rameurs,
+et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent appelés trirèmes<a id='FNanchor_2_57' name='FNanchor_2_57'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_57">[2]</a>. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les
+Corinthiens parmi <a id='pg052' name='pg052'></a><span class='pagenum'>52</span>les
+peuples qui eurent l'empire de la mer, c'est-à-dire, qui furent assez forts pour
+éloigner les pirates et attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya
+des colonies à Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à
+Apollonie, à Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés
+entre Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse. Corinthe
+reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte s'engagea à
+l'occasion de la colonie d'Épidamne<a id='FNanchor_3_58' name='FNanchor_3_58'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_58">[3]</a> que les Corinthiens prétendaient
+posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont l'histoire fasse
+mention a été livré entre ces deux peuples<a id='FNanchor_4_59'
+name='FNanchor_4_59'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_59">[4]</a>. Corcyre
+devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours contre
+les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine la célèbre et
+cruelle Teuta.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_56' name='Footnote_1_56'></a><a href="#FNanchor_1_56"><span
+class='label'>[1]</span></a> Thucydide, <small>I</small>, 3, 6, 7, 8.—Traduction
+de J. B. Gail.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_57' name='Footnote_2_57'></a><a href="#FNanchor_2_57"><span
+class='label'>[2]</span></a> Thucydide, <small>I</small>, 13.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_58' name='Footnote_3_58'></a><a href="#FNanchor_3_58"><span
+class='label'>[3]</span></a> Sur la côte d'Illyrie.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_59' name='Footnote_4_59'></a><a href="#FNanchor_4_59"><span
+class='label'>[4]</span></a> Thucydide, <small>I</small>, 24 et suiv.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg053' name='pg053'></a><span class='pagenum'>53</span></p>
+<h2>CHAPITRE VI<br />
+<span class="small">L'ILE DE SAMOS.—LE TYRAN POLYCRATE.—LE MARCHAND COLÆOS.</span>
+</h2>
+
+<p>Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque est
+sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.</p>
+<p>Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la
+navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation carienne. Ils
+apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte. Ils furent les premiers
+parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur mer. Sans cesse en guerre avec
+leurs voisins, les Samiens menaient une véritable existence de pirates, et dans
+les relations extérieures, comme sur la place publique, leur seule règle de
+conduite était la force et le caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que
+le roi d'Égypte, Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique
+corselet de lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des
+fils de cet ouvrage le rendait <a id='pg054' name='pg054'></a><span
+class='pagenum'>54</span>digne d'admiration, et enfin, quoique léger, il ne
+contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous visibles<a id='FNanchor_1_60' name='FNanchor_1_60'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_60">[1]</a>.» Ils ravirent aussi un cratère que les
+Lacédémoniens offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient
+reçu de ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait
+pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait périr
+son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte, trois cents
+enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des eunuques. Les
+Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos, les Samiens, instruits
+du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes garçons dans le temple de
+Diane, leur firent embrasser l'autel et ne permirent pas qu'on les arrachât d'un
+lieu sacré. Comme les Corinthiens ne voulaient point accorder de vivres à ces
+malheureux, les Samiens instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils
+apportèrent au temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se
+nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement
+abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans leur
+patrie<a id='FNanchor_2_61' name='FNanchor_2_61'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_61">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_60' name='Footnote_1_60'></a><a href="#FNanchor_1_60"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>III</small>, 47.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_61' name='Footnote_2_61'></a><a href="#FNanchor_2_61"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>III</small>, 48; Diogène Laert.,
+<small>I</small>, <small>VII</small>, 2.</p></div>
+<p>Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement à
+Oasis, à sept journées de <a id='pg055' name='pg055'></a><span
+class='pagenum'>55</span>Thèbes, dans la haute Égypte<a id='FNanchor_1_62'
+name='FNanchor_1_62'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_62">[1]</a>. Ce fut grâce
+à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik I<sup>er</sup>,
+fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient chassé les
+onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait consulter, dans la
+ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait répondu que la vengeance
+viendrait quand apparaîtraient les hommes d'airain. Peu de temps après, une
+tempête entraîna en Égypte des Ioniens des îles et des côtes de l'Asie qui
+avaient mis à la voile pour exercer la piraterie. Ils débarquèrent couverts
+d'armes d'airain et un Égyptien qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette
+manière courut annoncer à Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer,
+pillaient les campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit
+bon accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à se
+joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et donna en
+récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de Bubaste. Ce
+furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte<a id='FNanchor_2_63'
+name='FNanchor_2_63'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_63">[2]</a>. Des colons
+milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec trente navires à
+l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un comptoir fortifié qu'ils
+nommèrent «le <a id='pg056' name='pg056'></a><span class='pagenum'>56</span>camp des
+Milésiens<a id='FNanchor_3_64' name='FNanchor_3_64'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_64">[3]</a>». Le roi leur confia des enfants du pays pour
+apprendre la langue grecque et servir d'interprètes<a id='FNanchor_4_65'
+name='FNanchor_4_65'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_65">[4]</a>. L'histoire
+ne dit pas si les Grecs confièrent à leurs hôtes des enfants pour apprendre la
+langue égyptienne; mais le fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on
+le sait, ayant toujours montré peu de goût pour les langues étrangères<a id='FNanchor_5_66' name='FNanchor_5_66'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_66">[5]</a>. Les Grecs furent frappés d'étonnement à la vue de
+la civilisation égyptienne, si grande encore et si imposante dans sa décadence;
+ils voulurent rattacher aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses
+races royales la généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se
+formèrent dans les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce,
+après une révolte contre son frère Armaïs<a id='FNanchor_6_67'
+name='FNanchor_6_67'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_6_67">[6]</a>, sur les
+migrations de Cécrops et sur l'identité d'Athèna<a id='FNanchor_7_68'
+name='FNanchor_7_68'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_7_68">[7]</a> avec la Neit
+de Saïs, sur la lutte d'Hercule, avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène
+et de Ménélas à la cour de Protée<a id='FNanchor_8_69' name='FNanchor_8_69'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_8_69">[8]</a>. L'Égypte devint une école où les
+<a id='pg057' name='pg057'></a><span class='pagenum'>57</span>grands hommes de la
+Grèce, Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la
+sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que
+méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour
+l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait vivre sans
+se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme d'Égypte ne voudraient
+baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de son couteau, de ses broches, de
+sa marmite, ni manger de la chair d'un bœuf pur découpé avec le couteau d'un
+Grec<a id='FNanchor_9_70' name='FNanchor_9_70'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_9_70">[9]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_62' name='Footnote_1_62'></a><a href="#FNanchor_1_62"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 26.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_63' name='Footnote_2_63'></a><a href="#FNanchor_2_63"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 152-154.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_64' name='Footnote_3_64'></a><a href="#FNanchor_3_64"><span
+class='label'>[3]</span></a> Strabon, <small>I, XVII</small>, 1. «Μιλησων τεϊχος.»
+</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_65' name='Footnote_4_65'></a><a href="#FNanchor_4_65"><span
+class='label'>[4]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 154.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_66' name='Footnote_5_66'></a><a href="#FNanchor_5_66"><span
+class='label'>[5]</span></a> Letronne: <i>Mémoire sur la civilis. égypt. depuis
+l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête d'Alexandre, dans les
+mélanges d'érudition et de critique historique</i>, p. 164-169.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_67' name='Footnote_6_67'></a><a href="#FNanchor_6_67"><span
+class='label'>[6]</span></a> Manéthon, p. 158, 195-198.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_7_68' name='Footnote_7_68'></a><a href="#FNanchor_7_68"><span
+class='label'>[7]</span></a> Diodore, <small>I</small>, 14; Eustathe. <i>In
+Dionys.</i>, p. 56; Suidas, <i>In Prometh.</i></p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_8_69' name='Footnote_8_69'></a><a href="#FNanchor_8_69"><span
+class='label'>[8]</span></a> Diodore. <small>II</small>, 112-121.—C. F.
+<i>Odyss.</i> <small>IV</small>, 82, sqq.; Clém. d'Alex. <i>Strom.</i>, p. 326
+a; Maspéro, <i>Hist. anc.</i>, p. 492.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_9_70' name='Footnote_9_70'></a><a href="#FNanchor_9_70"><span
+class='label'>[9]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 51.</p></div>
+<p>Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens
+surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race
+civilisée.</p>
+<p>A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se
+terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la tyrannie.
+C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les plus fameux de
+l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après Pythagore.</p>
+<p>Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès, de
+grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et son fils
+résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui <a id='pg058'
+name='pg058'></a><span class='pagenum'>58</span>de ses deux frères et partagea avec
+eux le pouvoir pendant quelque temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un
+à mort et l'autre à l'exil<a id='FNanchor_1_71' name='FNanchor_1_71'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_71">[1]</a>. Employer pour retenir le peuple
+dans la soumission, tantôt la voie des fêtes et des spectacles<a id='FNanchor_2_72' name='FNanchor_2_72'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_72">[2]</a>, tantôt celle de la violence et de la cruauté<a id='FNanchor_3_73' name='FNanchor_3_73'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_73">[3]</a>, le distraire du sentiment de ses maux en le
+conduisant à des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en
+l'assujettissant à des travaux pénibles<a id='FNanchor_4_74' name='FNanchor_4_74'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_74">[4]</a>, s'emparer des ressources de
+l'État, s'entourer de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se
+renfermer au besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se
+jouer des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent
+Polycrate après son élévation<a id='FNanchor_5_75' name='FNanchor_5_75'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_75">[5]</a>.</p>
+<p>Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une
+marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus profonds,
+et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus légers<a id='FNanchor_6_76' name='FNanchor_6_76'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_76">[6]</a>; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom
+de «Samènes» (Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères à
+cinquante rames, ses archers étaient au nombre de <a id='pg059'
+name='pg059'></a><span class='pagenum'>59</span>mille. A la tête de ces forces, il
+ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout, ne distinguant
+personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un ami si je lui restitue
+quelque chose que si je ne lui enlève rien du tout<a id='FNanchor_7_77'
+name='FNanchor_7_77'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_7_77">[7]</a>.» Il s'empara
+de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du continent. Dans une de ses
+expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes leurs forces, portaient secours aux
+Milésiens, il les vainquit dans un combat naval et les fit prisonniers. Ces
+Lesbiens, durant leur captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de
+Samos<a id='FNanchor_8_78' name='FNanchor_8_78'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_8_78">[8]</a>. Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse,
+roi de Perse, lorsque, contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard
+il envoya pour brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous
+périrent par la tempête.</p>
+<p>Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un récit
+intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis, roi d'Égypte,
+de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable à la suite de la
+trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre en croix (1<sup>re</sup>
+année de la 64<sup>e</sup> Olympiade; 524 avant J.-C.)<a id='FNanchor_9_79'
+name='FNanchor_9_79'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_9_79">[9]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_71' name='Footnote_1_71'></a><a href="#FNanchor_1_71"><span
+class='label'>[1]</span></a> Polyani, <i>Stratagemata</i>, <small>I</small>, 23;
+Hérodote, <small>III</small>, 39.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_72' name='Footnote_2_72'></a><a href="#FNanchor_2_72"><span
+class='label'>[2]</span></a> Athénée, <small>II</small>, 10.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_73' name='Footnote_3_73'></a><a href="#FNanchor_3_73"><span
+class='label'>[3]</span></a> Diodore, <small>I</small>, 95.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_74' name='Footnote_4_74'></a><a href="#FNanchor_4_74"><span
+class='label'>[4]</span></a> Aristote, <i>De Républ.</i>, <small>V</small>,
+<small>II</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_75' name='Footnote_5_75'></a><a href="#FNanchor_5_75"><span
+class='label'>[5]</span></a> Barthélemy, <i>Anacharsis</i>,
+<small>LXXIV</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_76' name='Footnote_6_76'></a><a href="#FNanchor_6_76"><span
+class='label'>[6]</span></a> Plutarque, <i>Périclès</i>; Hésychius, Σαμιακος
+τροπος.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_7_77' name='Footnote_7_77'></a><a href="#FNanchor_7_77"><span
+class='label'>[7]</span></a> Hérodote, <small>III</small>, 39.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_8_78' name='Footnote_8_78'></a><a href="#FNanchor_8_78"><span
+class='label'>[8]</span></a> <i>Idem</i>, <small>III</small>. 39.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_9_79' name='Footnote_9_79'></a><a href="#FNanchor_9_79"><span
+class='label'>[9]</span></a> <i>Idem</i>, <small>III</small>, 40 et suiv.,
+120-126.</p></div>
+<p>Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les
+Samiens, dès une époque <a id='pg060' name='pg060'></a><span
+class='pagenum'>60</span>très reculée. Léogoras, un des plus anciens rois-pirates
+de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur les côtes de Carie, en
+face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire des pillages et de la
+piraterie qui avaient été sa seule ressource, il fut admis que pendant les fêtes
+et les jours consacrés, on se volerait réciproquement. Ce Mercure était surnommé
+«Joyeux» (Χαριδότης)<a id='FNanchor_1_80' name='FNanchor_1_80'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_80">[1]</a>.</p>
+<p>Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de
+marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire voile vers
+l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik, les relations de ce pays avec
+la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent vers l'île de Platée, en Libye, et de
+là l'emportèrent dans l'Océan, à travers le détroit de Gadès. Hérodote, en
+racontant ce fait, ajoute avec intention que Colæos fut conduit par une main
+divine. Il aborda (en 642 ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des
+Phéniciens et des prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur
+de ce grand établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve
+Bœtis (le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage
+aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à six
+talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain, en forme de
+cratère argolique, <a id='pg061' name='pg061'></a><span class='pagenum'>61</span>orné
+de têtes de griffons et soutenu par trois grandes statues d'airain de sept
+coudées, que l'on voyait dans le temple de Junon, la grande déesse samienne<a id='FNanchor_2_81' name='FNanchor_2_81'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_81">[2]</a>. Ce ne fut pas seulement l'importance des
+bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville ibérienne de Tartessus, mais
+aussi la découverte d'espaces inconnus, l'accès dans un monde nouveau qu'on ne
+faisait qu'entrevoir à travers les nuages de la fable, qui donnèrent du
+retentissement et de l'éclat à cet événement, partout où, dans la Méditerranée,
+la langue grecque était entendue. On voyait pour la première fois, au delà des
+colonnes d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de
+l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «<i>mare
+tenebrosum</i>» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à cette
+époque, faire descendre tous les fleuves<a id='FNanchor_3_82'
+name='FNanchor_3_82'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_82">[3]</a>.</p>
+<p>Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos. On
+retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de la
+piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans les petits
+ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles abondent, pour tomber sur
+les navires marchands, comme les bêtes fauves sortent de leurs antres sauvages
+pour attaquer les troupeaux et les pasteurs.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_80' name='Footnote_1_80'></a><a href="#FNanchor_1_80"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Quæst. gr.</i> 55; Pausanias,
+<small>VII</small>. 4.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_81' name='Footnote_2_81'></a><a href="#FNanchor_2_81"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>IV</small>, 152.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_82' name='Footnote_3_82'></a><a href="#FNanchor_3_82"><span
+class='label'>[3]</span></a> A. de Humboldt, <i>Cosmos</i>, <small>II</small>, 2,
+p. 1.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg063' name='pg063'></a><span class='pagenum'>63</span></p>
+<h2>CHAPITRE VII<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE GRECQUE.—SALAMINE.—ÉGINE.</span>
+</h2>
+
+<p>L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres médiques
+est riche en brigandage et en violences commises par les différents peuples qui
+envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute la durée du siècle qui suivit
+la prise de Troie, la Grèce fut extrêmement agitée par les dissensions existant
+dans les familles souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les
+invasions des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le
+Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de Troie.
+Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les guerres de
+Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte, soumise aux lois de
+Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de la Grèce, Corinthe devenait
+de son côté la première puissance maritime de cette contrée; elle possédait une
+flotte qui <a id='pg064' name='pg064'></a><span class='pagenum'>64</span>pouvait
+rivaliser avec les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs
+de Marseille et vainqueurs des Carthaginois.</p>
+<p>Si, d'après Thucydide<a id='FNanchor_1_83' name='FNanchor_1_83'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_83">[1]</a>, les Athéniens furent les premiers parmi les
+Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai que, à
+l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres peuples de la
+Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur infligea Minos pour venger
+le meurtre de son fils dont les Athéniens s'étaient rendus coupables. Thésée,
+frappé de l'ordre admirable de la législation crétoise, avait introduit de
+salutaires réformes dans l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le
+héros athénien éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a
+dépeint en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples,
+le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la sûreté du
+riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes bornes; ils
+contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les terres qu'ils
+possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à livrer leurs fils et
+leurs filles pour les exporter et les vendre à l'étranger. La partie de la
+population qui habitait sur le bord de la mer se livrait à une piraterie
+effrénée. Ce fut l'exercice de cette profession qui fit naître une rivalité <a id='pg065' name='pg065'></a><span class='pagenum'>65</span>acharnée entre Athènes et
+Mégare. Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de
+l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de <i>Pityussa</i>), pour
+construire les navires, et surtout admirablement située au fond du golfe
+Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de large. Placée sur
+le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de Cenchrée ou qui se
+dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure, elle était un poste
+important d'attaque et un refuge assuré pour ceux qui guettaient une proie à
+saisir au passage ou fuyaient devant un ennemi plus fort.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_83' name='Footnote_1_83'></a><a href="#FNanchor_1_83"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>I</small>, 6.</p></div>
+<p>En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens, leurs
+rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais découragés par
+des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et même décrétèrent, sous
+peine de mort, de jamais rien proposer, ni par écrit ni de vive voix, pour en
+revendiquer la possession. Solon résolut de relever le courage de ses
+concitoyens. Indigné d'une telle humiliation, et voyant d'ailleurs que les
+jeunes gens ne demandaient qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient
+retenus que par la crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit
+répandre dans la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la
+raison. Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit
+brusquement de chez <a id='pg066' name='pg066'></a><span class='pagenum'>66</span>lui,
+un chapeau sur la tête<a id='FNanchor_1_84' name='FNanchor_1_84'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_84">[1]</a>, et courut à la place publique. Le peuple l'y
+suivit en foule, et là, Solon, monté sur la pierre des proclamations publiques,
+chanta son élégie, qui commence ainsi:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,</div>
+<div class='i2'>Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des
+vers.</div></div></div>
+<p>Ce poème est appelé <i>Salamine</i> et contient cent vers que Plutarque dit
+d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent: Pisistrate
+surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut révoqué, la guerre
+déclarée, et Solon nommé général.</p>
+<p>Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de corsaire
+audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade<a id='FNanchor_2_85'
+name='FNanchor_2_85'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_85">[2]</a>, où il trouva
+toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès un sacrifice
+solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance qui se donne pour un
+transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils veulent s'emparer des premières
+citoyennes d'Athènes, de partir avec lui pour Coliade. Les Mégariens, avides
+d'un bon coup de main, dépêchent à l'heure même un vaisseau rempli de soldats.
+Solon, ayant vu le navire sortir de Salamine, fait retirer les femmes et
+accoutre <a id='pg067' name='pg067'></a><span class='pagenum'>67</span>de leurs
+vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui n'avaient
+encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous leurs robes et vont,
+d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage jusqu'à ce que les ennemis
+soient descendus à terre et que le vaisseau ne puisse échapper. En effet, les
+Mégariens, abusés par ce spectacle, débarquent et se précipitent à l'envi pour
+enlever les prétendues femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les
+Athéniens firent voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute
+Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa Solon.
+L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes,
+patrons du pays,</div>
+<div class='i2'>Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,</div>
+<div class='i2'>Et dont les tombeaux regardent le couchant<a id='FNanchor_3_86'
+name='FNanchor_3_86'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_86">[3]</a>.</div></div></div>
+<p>En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des
+victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les Athéniens
+lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré, par un décret, le
+gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les maîtres. Solon les embarqua
+sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs, <a id='pg068' name='pg068'></a><span
+class='pagenum'>68</span>escortés par une galère à trente rames, et fit jeter
+l'ancre vers une pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient
+à Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains: ils
+coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la découverte. Ce
+vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut pris. Solon mit sous bonne
+garde les Mégariens qui le montaient, et les remplaça par les plus braves de sa
+troupe. Il leur enjoignit de cingler vers Salamine, en se tenant le plus
+couverts qu'ils pourraient; il prit lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en
+fut attaquer par terre les Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du
+vaisseau surprirent Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent
+confirmer ce récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans
+bruit à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire,
+tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage, les armes
+à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de ceux qui venaient de
+la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et l'on voyait encore, du temps
+de Plutarque, non loin de là, un temple dédié à Mars, que Solon fit bâtir après
+avoir vaincu les Mégariens.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_84' name='Footnote_1_84'></a><a href="#FNanchor_1_84"><span
+class='label'>[1]</span></a> C'était la coutume des malades, et le chapeau est une
+des prescriptions médicales recommandées par Platon dans le 3<sup>e</sup> livre
+de <i>la République</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_85' name='Footnote_2_85'></a><a href="#FNanchor_2_85"><span
+class='label'>[2]</span></a> Promontoire de l'Attique, près du port de
+Phalère.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_86' name='Footnote_3_86'></a><a href="#FNanchor_3_86"><span
+class='label'>[3]</span></a> Les Athéniens tournaient les morts du côté du
+couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du levant.</p></div>
+<p>Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le
+bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine, cherchèrent
+<a id='pg069' name='pg069'></a><span class='pagenum'>69</span>à s'en venger en
+substituant l'artifice à la force; ils préparèrent en secret un armement pour
+enlever, à la faveur des ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration
+nocturne des sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en
+embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient pas
+découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur coup, ils
+sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate profite de sa
+victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux mégariens et cingle avec
+sa troupe vers Mégare. Les habitants de la ville, apercevant leurs vaisseaux
+chargés de femmes d'Athènes, courent en foule sur le rivage pour féliciter leurs
+concitoyens de l'heureux succès de leur expédition. Pisistrate profite de
+l'erreur, se jette sur eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en
+faut peu qu'il ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire
+réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent les
+Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement attribuée à
+Athènes<a id='FNanchor_1_87' name='FNanchor_1_87'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_87">[1]</a>.</p>
+<p>Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la lutte
+qui eut lieu entre Athènes et Égine.</p>
+<p>Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, <a id='pg070'
+name='pg070'></a><span class='pagenum'>70</span>l'ancienne Œnone, était à quelques
+heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le Pirée, Éleusis, Mégare,
+Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée par un rempart d'écueils qui
+forment une fortification naturelle sortie des flots à la voix d'Éaque, suivant
+la tradition mythique rapportée par Pausanias<a id='FNanchor_2_88'
+name='FNanchor_2_88'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_88">[2]</a>. Elle a
+devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la Crète, Rhodes et Chypre,
+placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se trouvait ainsi sur la route que
+suivaient les nombreux navires qui allaient des îles de l'Archipel au continent
+de la Grèce, et du continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts
+de la mer Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient
+encore poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de
+fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure leurs
+efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils possédaient
+déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir, allèrent à cette fameuse
+expédition sous la conduite du vaillant Dioméde<a id='FNanchor_3_89'
+name='FNanchor_3_89'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_89">[3]</a>. Égine eut
+bientôt sur les autres puissances de la Grèce une supériorité maritime qu'elle
+dut à la hardiesse de ses marins et à l'habileté de ses constructeurs. Tandis
+que les autres Grecs n'avaient que des vaisseaux ronds, Égine possédait des
+galères longues, à grandes rames et dont la proue <a id='pg071'
+name='pg071'></a><span class='pagenum'>71</span>et la poupe étaient travaillées avec
+un art assez avancé<a id='FNanchor_4_90' name='FNanchor_4_90'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_90">[4]</a>. Le négoce maritime était aussi développé à Égine
+qu'à Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen de
+s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des poteries une
+extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de χυτροπωλις «marchande de
+marmites<a id='FNanchor_5_91' name='FNanchor_5_91'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_91">[5]</a>». Les Éginètes fondèrent Cydonie, dans l'île de
+Crète, et une colonie chez les <i>Ombrici</i>, en Italie<a id='FNanchor_6_92'
+name='FNanchor_6_92'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_6_92">[6]</a>. En Égypte,
+Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé près de la bouche Canopique<a id='FNanchor_7_93' name='FNanchor_7_93'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_7_93">[7]</a>, qui devint une République grecque, gouvernée par
+des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent dans les eaux de
+Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils en vinrent aux prises, et
+les proues des navires samiens, qui représentaient des sangliers, capturées dans
+un combat naval (518 av. J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de
+Minerve, attestaient que les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte<a id='FNanchor_8_94' name='FNanchor_8_94'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_8_94">[8]</a>. Naucratis fut désormais le seul port ouvert en
+Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire marchand poursuivi par les pirates,
+assailli par la <a id='pg072' name='pg072'></a><span class='pagenum'>72</span>tempête
+ou contraint par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la
+côte, son capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin
+d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé par des
+motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui permettait de faire
+voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou l'état de la mer s'opposaient
+à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa cargaison sur des bateaux du pays et
+la transporter à Naucratis par les canaux du Delta<a id='FNanchor_9_95'
+name='FNanchor_9_95'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_9_95">[9]</a>. Cette
+disposition de loi fit la fortune de cette ville qui devint rapidement un des
+entrepôts les plus considérables du monde ancien<a id='FNanchor_10_96'
+name='FNanchor_10_96'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_10_96">[10]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_87' name='Footnote_1_87'></a><a href="#FNanchor_1_87"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Solon</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_88' name='Footnote_2_88'></a><a href="#FNanchor_2_88"><span
+class='label'>[2]</span></a> <small>II</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_89' name='Footnote_3_89'></a><a href="#FNanchor_3_89"><span
+class='label'>[3]</span></a> Homère, <i>Iliade</i>, <small>I</small>, 562 et
+suiv.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_90' name='Footnote_4_90'></a><a href="#FNanchor_4_90"><span
+class='label'>[4]</span></a> Thucydide, <small>I</small>, 14.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_91' name='Footnote_5_91'></a><a href="#FNanchor_5_91"><span
+class='label'>[5]</span></a> Julius Poliux, <i>Onomasticon</i>,
+<small>VII</small>, 197.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_92' name='Footnote_6_92'></a><a href="#FNanchor_6_92"><span
+class='label'>[6]</span></a> Strabon, <small>VIII</small>, 376.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_7_93' name='Footnote_7_93'></a><a href="#FNanchor_7_93"><span
+class='label'>[7]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 178; Athénée,
+<small>IV</small>, 149; Letronne, <i>Civilis égypt.</i>, <small>II</small>,
+12.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_8_94' name='Footnote_8_94'></a><a href="#FNanchor_8_94"><span
+class='label'>[8]</span></a> Hérodote, <small>III</small>, 59.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_9_95' name='Footnote_9_95'></a><a href="#FNanchor_9_95"><span
+class='label'>[9]</span></a> Hérodote, <small>II</small>, 179.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_10_96' name='Footnote_10_96'></a><a href="#FNanchor_10_96"><span
+class='label'>[10]</span></a> Maspéro, <i>Histoire ancienne</i>, p. 527.</p></div>
+<p>C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes
+médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île
+favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VI<sup>e</sup> siècle, atteignirent une
+grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art grec,
+et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis, inventeur de la
+sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de plusieurs athlètes
+vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate, ornant le temple de cette
+déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et peintre qui n'est inférieur, dit
+Pausanias, à aucun des artistes qui sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par
+Dédale. <a id='pg073' name='pg073'></a><span class='pagenum'>73</span>L'art éginétique
+semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui d'Athènes,
+il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias<a id='FNanchor_1_97'
+name='FNanchor_1_97'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_97">[1]</a>.</p>
+<p>La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine. Colonie
+d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès des Éginètes
+étaient jugés par les Épidauriens<a id='FNanchor_2_98' name='FNanchor_2_98'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_98">[2]</a>. Mais bientôt l'opulente colonie
+allait se révolter contre la métropole, ravager son territoire, enlever ses
+dieux et, du même coup, commencer contre Athènes cette guerre implacable qui,
+née avec la haine de la race dorienne contre la race ionienne, devait traverser
+l'invasion médique et ne se terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460
+à 505 avant J.-C.).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_97' name='Footnote_1_97'></a><a href="#FNanchor_1_97"><span
+class='label'>[1]</span></a> Pausanias, <small>II</small>, 32; <small>V</small>,
+9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; <small>VIII</small>, 42, 53; <small>X</small>, 4, 5,
+9.—<i>Histoire de l'art grec d'après les marbres d'Égine, et la description de
+la Glyptothèque de Munich</i>, dans le livre de H. Fortoul, <i>De l'art en
+Allemagne</i>.—About, <i>Mém. sur Égine, Arch. des missions scientif. et
+littér.</i>, t. <small>III</small>.—Ch. Garnier, <i>L'île d'Égine, Revue de
+l'Orient</i>, mai 1837; <i>A travers les arts</i>, p. 826, Paris, 1869; et sur
+le <i>Temple d'Égine, Revue archéologique</i>, 1854.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_98' name='Footnote_2_98'></a><a href="#FNanchor_2_98"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>V</small>, 83.</p></div>
+<p>Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi
+permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes. C'est à ce
+titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à peuple, rentre
+dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux servit de prétexte aux
+hostilités. Les <a id='pg074' name='pg074'></a><span
+class='pagenum'>74</span>Épidauriens, affligés de la grande stérilité de leur
+territoire, consultèrent l'oracle de Delphes, qui leur ordonna d'ériger à Damia
+et à Auxésia, divinités qui étaient les mêmes que Cérès et Proserpine, des
+statues sculptées en bois d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers
+de l'Attique étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter
+cette offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que,
+tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias et à
+Erechtée<a id='FNanchor_1_99' name='FNanchor_1_99'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_99">[1]</a>. Ce pacte religieux et politique était observé,
+lorsque les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance
+pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire d'Épidaure,
+leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils enlevèrent les statues
+consacrées, les transportèrent chez eux et les placèrent au centre de leur
+territoire, en un lieu appelé Œa, environ à vingt stades de leur ville. Ils
+consacrèrent à chacune des déesses des chorèges et instituèrent en leur honneur
+des sacrifices et des chœurs de femmes qui s'adressaient des invectives<a id='FNanchor_2_100' name='FNanchor_2_100'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_100">[2]</a>. Depuis l'enlèvement des statues, les Épidauriens
+avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut établi. Aux menaces d'Athènes,
+Épidaure répondit que tant qu'elle avait possédé les statues sacrées, les
+engagements avaient été remplis, <a id='pg075' name='pg075'></a><span
+class='pagenum'>75</span>mais que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies,
+devaient payer le tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des
+ambassadeurs qui n'obtinrent aucune satisfaction<a id='FNanchor_3_101'
+name='FNanchor_3_101'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_101">[3]</a>. Une flotte
+athénienne opéra une descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets
+de l'ennemi, firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur
+les Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune résistance,
+avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à les enlever de leur
+base, les avaient fait tomber à genoux, posture, ajoute Hérodote, qu'elles ont
+conservée depuis cette époque. Les dieux, irrités d'une telle profanation,
+firent trembler la terre sous les pas de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux
+lueurs de la foudre. Un seul homme survécut pour aller annoncer à Athènes la
+vengeance céleste; et encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de
+ceux qui avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique
+survivant, et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr
+en le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action parut
+aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne sachant quelle
+punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à prendre les habits de lin
+des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors le costume dorien. Les Argiens <a id='pg076' name='pg076'></a><span class='pagenum'>76</span>et les Éginètes, au
+contraire, en souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes
+porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant: que la
+principale offrande des femmes aux déesses consisterait en agrafes consacrées,
+et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose qui vînt de l'Attique, pas
+même un vase de terre<a id='FNanchor_4_102' name='FNanchor_4_102'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_102">[4]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_99' name='Footnote_1_99'></a><a href="#FNanchor_1_99"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>V</small>, 82.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_100' name='Footnote_2_100'></a><a href="#FNanchor_2_100"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>, <small>V</small>, 83.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_101' name='Footnote_3_101'></a><a href="#FNanchor_3_101"><span
+class='label'>[3]</span></a> Hérodote, <small>V</small>, 84.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_102' name='Footnote_4_102'></a><a href="#FNanchor_4_102"><span
+class='label'>[4]</span></a> Hérodote, <small>VI</small>. 90-93.</p></div>
+<p>Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains
+cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes, qui
+dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant trente ans les
+hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par un coup de main
+audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils enlevèrent, à la
+hauteur du promontoire Sunium, la <i>Théoris</i>, cette galère à cinq rangs de
+rames qui allait périodiquement à Délos accomplir le vœu de Thésée, et jetèrent
+aux fers les premiers citoyens d'Athènes qui la montaient<a id='FNanchor_1_103'
+name='FNanchor_1_103'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_103">[1]</a>. Les
+Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger de cet attentat. Ils soulevèrent
+la démocratie d'Égine contre l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement.
+Nicodrome, un banni d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de
+leur livrer sa patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires,
+n'osa cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique <a id='pg077'
+name='pg077'></a><span class='pagenum'>77</span>maître de la vieille ville, s'enfuit
+sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction des Athéniens. L'insurrection fut
+écrasée par l'aristocratie éginète. Sept cents hommes du peuple furent conduits
+au supplice. Un sacrilège, commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et
+odieux souvenir. Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se
+réfugia dans le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et
+s'y tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour lui
+faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif ses mains
+suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte pendant que le
+malheureux fut traîné au dernier supplice<a id='FNanchor_2_104'
+name='FNanchor_2_104'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_104">[2]</a>. La lutte
+continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens
+éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent enlevés avec
+tous leurs équipages par les Éginètes.</p>
+<p>Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux
+puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et l'eau, en
+signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre la Grèce et la
+Perse.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_103' name='Footnote_1_103'></a><a href="#FNanchor_1_103"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Idem</i>, <small>V</small>, 85-88.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_104' name='Footnote_2_104'></a><a href="#FNanchor_2_104"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>VI</small>, 90-93.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg079' name='pg079'></a><span class='pagenum'>79</span></p>
+<h2>CHAPITRE VIII<br />
+<span class="small">LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.</span>
+</h2>
+
+<p>Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de
+l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais l'étude
+de l'état social des populations dans ces antiques époques, la recherche des
+causes véritables, le plus souvent multiples et diverses, dont les événements
+procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts matériels, du tempérament et du
+génie propres à chaque race démontrent bien vite que le problème est plus
+complexe, et que l'ambition seule n'a pas été l'unique mobile de ces
+invasions.</p>
+<p>Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour saisir le
+véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre une grande nation à
+son déclin et une autre nation à l'aurore de ses destinées. La piraterie a joué
+un grand rôle à cette époque; inhérente à la condition sociale des populations
+maritimes, elle apparaît dans les migrations comme un moyen de se procurer les
+choses nécessaires à la <a id='pg080' name='pg080'></a><span
+class='pagenum'>80</span>vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les
+guerres et dans les conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut
+peut-être la piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de
+Darius qui décida ce monarque à envahir la Grèce.</p>
+<p>J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la piraterie
+dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez la plupart des
+races du monde antique qui semblent s'être toutes donné rendez-vous en
+Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les Méoniens, les Tyrséniens,
+les Troyens, les Lyciens, établis en tribus sur les côtes. Quelques-unes de ces
+peuplades, attirées par les profits de la piraterie, finirent par quitter le
+pays pour chercher fortune au loin. C'est l'époque des grandes migrations
+maritimes des peuples de l'Asie-Mineure.</p>
+<p>Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la Lydie. Le
+peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme elle persistait,
+il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une manière ou d'autre. Ce fut
+alors que les Lydiens inventèrent les dés, les osselets et tous autres jeux de
+cette sorte. Voici comment ils les employèrent contre la famine: de deux
+journées, ils en passaient une tout entière à jouer, afin de ne point songer à
+prendre de nourriture; pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient.
+Grâce à cet expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant <a id='pg081'
+name='pg081'></a><span class='pagenum'>81</span>le mal loin de cesser s'aggrava.
+Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort laquelle resterait,
+laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef de ceux qui demeureraient,
+et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient son fils, nommé Tyrsénos. Ces
+derniers se rendirent à Smyrne, construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce
+que requérait une longue navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui
+pût les nourrir. Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en
+Ombrie (Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens
+pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent
+Tyrséniens<a id='FNanchor_1_105' name='FNanchor_1_105'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_105">[1]</a>. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la
+découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve évidente,
+mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans la seule
+direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux siècles, du temps
+de Séti I<sup>er</sup> au temps de Ramsès III, et porta sur les régions les plus
+diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens à Imbros, à Lemnos, à
+Samothrace, dans les îles de la Propontide, à Cythère, et dans la Laconie. Vers
+la fin du règne de Séti I<sup>er</sup> (19<sup>e</sup> dynastie), les Shardanes
+et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte d'Afrique et s'allièrent aux Libyens.
+Comme ils ne vivaient que de brigandages, <a id='pg082' name='pg082'></a><span
+class='pagenum'>82</span>Ramsès II (Sésostris), fils de Séti I<sup>er</sup>, les
+attaqua, les battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant
+un tel souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions
+pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron d'Hérodote),
+successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les Tyrséniens et les
+Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des Shakalash, débarquèrent de
+nouveau sur la côte de Libye et furent encore battus<a id='FNanchor_2_106'
+name='FNanchor_2_106'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_106">[2]</a>. Sous
+Ramsès III (20<sup>e</sup> dynastie), les Tyrséniens, les Danaens, les
+Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre expédition contre le
+Delta. Les uns montés sur des navires devaient attaquer les côtes; les autres
+devaient traverser la Syrie entière et assaillir les forteresses de l'isthme.
+Deux grands combats, l'un sur terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois
+sous les murs d'un château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse.
+Ramsès fut vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les
+embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de vaisseaux,
+de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de vaillants bras
+armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée d'Égypte, étaient là
+comme des lions rugissants sur la montagne; les gens de chars, choisis parmi les
+plus rapides <a id='pg083' name='pg083'></a><span class='pagenum'>83</span>des héros,
+étaient guidés par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux
+frémissaient de tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations.
+Pour moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant
+eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi comme un
+héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son peuple au jour de la
+mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne moissonneront plus sur la terre, le
+temps de leur âme est mesuré pour l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage,
+je les fis tomber étendus au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je
+chavirai) leurs vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»<a id='FNanchor_3_107' name='FNanchor_3_107'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_107">[3]</a>. Cette grande victoire fut décisive; on ne vit
+plus les Shardanes, les Tyrséniens, les Lyciens, débarquer en masse sur les
+côtes d'Afrique. Le courant de l'émigration asiatique, tourné contre la vallée
+du Nil, pendant cent cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et
+arriva en Italie à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent
+terre au nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île
+qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et en
+Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le <a id='pg084'
+name='pg084'></a><span class='pagenum'>84</span>récit légendaire qui les avait
+conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la Méditerranée occidentale<a id='FNanchor_4_108' name='FNanchor_4_108'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_108">[4]</a>. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps des
+Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des Grecs; chassés
+de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que certains postes
+importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au débouché des grandes
+voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle de leur navigation; de Grèce
+et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à Malte et en Afrique. Kambé s'éleva
+sur l'emplacement où fut plus tard Carthage, et Utique non loin de là<a id='FNanchor_5_109' name='FNanchor_5_109'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_109">[5]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_105' name='Footnote_1_105'></a><a href="#FNanchor_1_105"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>I</small>, 94.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_106' name='Footnote_2_106'></a><a href="#FNanchor_2_106"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Papyrus Anastasi</i>, <small>II</small>, p.
+<small>IV</small>, l. 4; pl. <small>V</small>, l. 4, Cf de Rougé;—Maspéro,
+<i>Hist. anc.</i>, p. 263.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_107' name='Footnote_3_107'></a><a href="#FNanchor_3_107"><span
+class='label'>[3]</span></a> Greene, <i>Fouilles à Thèbes</i>, 1855, Cf. de Rougé,
+<i>Athenæum Français</i>, 1855; Chabas, <i>Études sur l'antiquité
+historique</i>, p. 250-288; Maspéro, <i>Hist. anc.</i>, p. 263-264.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_108' name='Footnote_4_108'></a><a href="#FNanchor_4_108"><span
+class='label'>[4]</span></a> Maspéro, <i>Hist. anc.</i>, p. 266.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_109' name='Footnote_5_109'></a><a href="#FNanchor_5_109"><span
+class='label'>[5]</span></a> Movers, <i>Die Phœnizier</i>, t.
+<small>II</small>.</p></div>
+<p>L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs venus
+par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête sous la
+dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis (1916-1874) avait
+créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui attribuent l'invention des
+galères et rapportent qu'elle en fit construire trois mille, armées d'éperons de
+cuivre, à la tête desquelles elle entreprit de soumettre les Indes. Les
+Assyriens exerçaient la suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une
+quantité considérable d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils
+transportaient sur le golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr
+devenue «la reine de la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais
+elle <a id='pg085' name='pg085'></a><span class='pagenum'>85</span>succomba sous les
+coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la monarchie assyrienne
+suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de ce vaste empire se fondèrent
+en Asie antérieure trois grands États: la Perse et la Médie, la Chaldée et enfin
+la Lydie.</p>
+<p>La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux colonies
+grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre Crésus (568-554
+avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les côtes de l'Asie-Mineure où
+se trouvaient les marins les plus renommés, les Cariens et les Ioniens. Les
+aventureuses expéditions de ces peuples qui avaient déjà sillonné toute la
+Méditerranée, lui avaient inspiré l'idée de se créer une marine pour étendre ses
+conquêtes sur les îles. Tout était préparé pour la construction des navires,
+quand Bias de Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres,
+vint à Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le
+philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une cavalerie
+nombreuse pour envahir la Lydie.—Plût aux dieux, s'écria Crésus, que les Grecs,
+inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer la cavalerie lydienne! la
+guerre serait bientôt terminée.—C'est, répartit le philosophe, comme si les
+Lydiens, inexpérimentés dans la marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi,
+éclairé par cette réponse, abandonna ses constructions navales <a id='pg086'
+name='pg086'></a><span class='pagenum'>86</span>et contracta avec les Ioniens des
+îles des liens d'hospitalité<a id='FNanchor_1_110' name='FNanchor_1_110'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_110">[1]</a>. Ce fut alors que brillèrent en
+Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon, Ésope, qui
+tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et généreux consacra
+des offrandes somptueuses dans les différents temples de l'Hellade, dans celui
+d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux d'Artémis à Éphèse et de Zeus
+Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui
+du héros Amphiaraos<a id='FNanchor_2_111' name='FNanchor_2_111'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_111">[2]</a>. On sait comment Crésus succomba sous les coups
+de Cyrus, le puissant monarque persan. La prise de Sardes fut un événement
+terrible pour le peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était
+fait une fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple
+s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut générale; elle
+se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les Gaules.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_110' name='Footnote_1_110'></a><a href="#FNanchor_1_110"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>I</small>, 27.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_111' name='Footnote_2_111'></a><a href="#FNanchor_2_111"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>, <small>I</small>, 46, 50.</p></div>
+<p>Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de ce
+conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de Chypre et de
+l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces expéditions. Le défaut de
+forces navales mit des bornes à la puissance de ce roi qui fut souvent bravé par
+les insulaires grecs et ne put châtier les habitants <a id='pg087'
+name='pg087'></a><span class='pagenum'>87</span>des villes maritimes, parce que, à
+l'approche de ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que
+firent les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient
+adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des vaisseaux à
+cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer Tyrrhénienne et les côtes de
+l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant Harpagus de soumettre l'Ionie et
+d'assiéger Phocée, la principale ville de la contrée. Les Phocéens se voyant
+près de tomber au pouvoir des Perses, demandèrent un jour pour délibérer.
+L'ayant obtenu, ils l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs
+meubles, les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque
+les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement déserte. Les
+Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio, résolurent de se
+retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt ans ils avaient bâti une
+ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent une descente à Phocée,
+surprirent la garnison des Perses et l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués,
+ils jetèrent une masse de fer dans la mer et jurèrent solennellement de ne
+retourner dans leur patrie que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et
+flotterait sur l'eau. Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour
+Cyrnos, plus de la moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le
+souvenir de leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par <a id='pg088'
+name='pg088'></a><span class='pagenum'>88</span>l'amour de la patrie, violèrent
+leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à Phocée. Les autres
+arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années, mais s'étant mis à exercer
+la piraterie dans le voisinage et à piller toutes les côtes, les Tyrrhéniens et
+les Carthaginois se réunirent contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux.
+Les Phocéens, de leur côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre
+de soixante, et rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La
+bataille s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne<a id='FNanchor_1_112' name='FNanchor_1_112'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_112">[1]</a>, selon le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs
+vaisseaux furent détruits et les vingt autres mis hors de service, leurs éperons
+étant mutilés. Les Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois
+furent massacrés sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs
+familles et abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils
+fondèrent la ville d'Hyéla<a id='FNanchor_2_113' name='FNanchor_2_113'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_113">[2]</a>. Strabon complète le récit
+d'Hérodote en nous apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations
+vinrent sur les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia
+(Marseille)<a id='FNanchor_3_114' name='FNanchor_3_114'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_114">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_112' name='Footnote_1_112'></a><a href="#FNanchor_1_112"><span
+class='label'>[1]</span></a> Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion
+au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus, qui périrent tous
+deux.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_113' name='Footnote_2_113'></a><a href="#FNanchor_2_113"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>I</small>, 163-167.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_114' name='Footnote_3_114'></a><a href="#FNanchor_3_114"><span
+class='label'>[3]</span></a> Strabon, <small>IV</small>, 179.</p></div>
+<p>Les habitants de Téos se dérobèrent par le même <a id='pg089'
+name='pg089'></a><span class='pagenum'>89</span>moyen à la fureur d'Harpagos, et
+s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère. Les Cauniens, les
+Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par le lieutenant de
+Cyrus.</p>
+<p>Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de
+l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses expéditions contre
+les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés de Samos et de la Carie
+étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse qui trouvait dans ces
+populations autant de matelots habiles que d'intrépides soldats. C'est à leur
+tête qu'il vainquit Psamétik III, près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit
+une expédition en Éthiopie. Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux
+Carthaginois, mais les Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs
+colonies qu'ils s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce
+refus sauva Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première
+fois réuni sous un même sceptre.</p>
+<p>Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On sait
+que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa jeunesse différentes
+excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus, déboucha dans la mer
+Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un port du golfe Arabique, d'où
+sept cents ans auparavant, étaient partis les Phéniciens qui, sous Néko, avaient
+fait le tour de <a id='pg090' name='pg090'></a><span
+class='pagenum'>90</span>l'Afrique<a id='FNanchor_1_115' name='FNanchor_1_115'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_115">[1]</a>. Ce voyage est resté célèbre dans
+les annales de la géographie. C'est aussi grâce à sa flotte puissante que Darius
+put établir, roi à Samos, Syloson<a id='FNanchor_2_116' name='FNanchor_2_116'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_116">[2]</a>, frère du célèbre Polycrate.</p>
+<p>Hérodote raconte longuement<a id='FNanchor_3_117' name='FNanchor_3_117'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_117">[3]</a> comment Darius fut amené à
+concevoir la conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa
+Darius pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque,
+d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des
+Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy<a id='FNanchor_4_118' name='FNanchor_4_118'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_118">[4]</a>, que de puérils incidents. Le fait certain c'est
+que Darius chargea Démocédès et plusieurs personnages considérables parmi les
+Perses, de parcourir toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons
+partirent pour Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand
+plein d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas
+envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne s'écartèrent
+point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme Scylax l'avait fait en
+Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et les lieux les plus renommés,
+quand ils abordèrent à Tarente, en Italie. Aristophilide, roi des Tarentins, <a id='pg091' name='pg091'></a><span class='pagenum'>91</span>d'intelligence avec
+Démocédès, enleva les gouvernails des navires et retint les Perses à titre
+d'espions. Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de
+prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau. Ceux-ci,
+brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le dessein
+d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent, maltraitèrent
+les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en Iapygie où ils
+tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les délivra et les ramena en
+Perse où ils rendirent compte à Darius de la perfidie de Démocédès et des
+Grecs.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_115' name='Footnote_1_115'></a><a href="#FNanchor_1_115"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>IV</small>, 44.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_116' name='Footnote_2_116'></a><a href="#FNanchor_2_116"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>, <small>III</small>, 140-149.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_117' name='Footnote_3_117'></a><a href="#FNanchor_3_117"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Idem</i>, <small>III</small>, 132-138.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_118' name='Footnote_4_118'></a><a href="#FNanchor_4_118"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Histoire grecque</i>.</p></div>
+<p>Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste une
+grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En effet, après
+des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec 800,000 hommes, soumit la
+côte orientale de la Thrace et passa le Danube sur un pont de bateaux construit
+par les Ioniens. Pendant qu'il pénétrait victorieusement au cœur même de la
+Russie, les Scythes engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le
+rompre et à reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait
+qu'on suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut.
+Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une partie de
+son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et força <a id='pg092'
+name='pg092'></a><span class='pagenum'>92</span>le roi de Macédoine à se reconnaître
+tributaire<a id='FNanchor_1_119' name='FNanchor_1_119'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_119">[1]</a>.</p>
+<p>L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre d'historiens, fut
+bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la Thrace et surtout le
+respect des Scythes qui ne franchirent plus désormais les frontières de
+l'Empire. Darius fit peut-être reculer de plusieurs siècles les invasions des
+Barbares.</p>
+<p>Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande
+expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et commencer la
+lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits par les discours de
+l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté cette révolte, envoyèrent
+vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces vaisseaux furent, de l'aveu même
+d'Hérodote<a id='FNanchor_2_120' name='FNanchor_2_120'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_120">[2]</a>, l'origine des malheurs des Grecs et des Perses.
+Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la flotte des Athéniens. Les alliés
+entrèrent dans les eaux d'Éphèse, débarquèrent, et, après avoir remonté le
+Caïstre, surprirent Sardes, la pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet
+exploit de pirates, les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et
+retournèrent en Grèce, laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du
+mauvais cas où ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit <a id='pg093'
+name='pg093'></a><span class='pagenum'>93</span>la destruction de Sardes, il lança
+une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les moyens de se venger
+des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs de lui répéter chaque soir,
+à l'heure de son souper: «Maître, souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens
+soutinrent la lutte et entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de
+l'Hellespont et de la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et
+l'île de Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs
+anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé Darius
+pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa parenté avec
+Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux avec lesquels il
+s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire, capturant tous les navires
+qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et dévastant les contrées voisines. Pris
+par les Perses dans une descente sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix.
+Darius oubliant la révolte d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr
+un homme qui lui avait été si utile quelques années auparavant.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_119' name='Footnote_1_119'></a><a href="#FNanchor_1_119"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>IV</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_120' name='Footnote_2_120'></a><a href="#FNanchor_2_120"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>, <small>V</small>, 97 et suiv.</p></div>
+<p>Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait point
+d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on réunirait toute la
+flotte à Lada<a id='FNanchor_1_121' name='FNanchor_1_121'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_121">[1]</a>. Peu de temps après, l'escadre confédérée <a id='pg094' name='pg094'></a><span class='pagenum'>94</span> se trouva réunie. Chio
+fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70, Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en
+tout 353 trirèmes. Les Perses en avaient 600, mais, malgré la supériorité du
+nombre, ils n'osaient attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte
+grecque avec ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline
+rigoureuse et une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et,
+pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire toutes les
+évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour l'attaque soit pour la
+défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens efféminés se lassèrent,
+refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y dressèrent des tentes. La trahison
+se glissa bientôt parmi eux; les Phéniciens à la tête de la flotte persane
+surprirent les Ioniens; les Samiens et les Lesbiens firent défection, et la
+flotte grecque fut battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et
+malgré la valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les
+affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la Phénicie,
+coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses considérables et gagna
+la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces parages, exerçant la piraterie,
+jamais contre les Grecs, mais contre les Phéniciens, les Tyrrhéniens et les
+Carthaginois<a id='FNanchor_2_122' name='FNanchor_2_122'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_122">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_121' name='Footnote_1_121'></a><a href="#FNanchor_1_121"><span
+class='label'>[1]</span></a> Ilot devant Milet.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_122' name='Footnote_2_122'></a><a href="#FNanchor_2_122"><span
+class='label'>[2]</span></a> Hérodote, <small>VI</small>, 7-17.</p></div>
+<p><a id='pg095' name='pg095'></a><span class='pagenum'>95</span>Les Perses surent
+profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie, Chio, Lesbos, Ténédos et
+les peuples de l'Hellespont. Darius tourna alors ses armes contre les Athéniens
+et donna le commandement de sa flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette
+flotte longeait les rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête
+furieuse qui jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne
+découragea pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante.
+Il mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et
+10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne se
+rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et la Thrace
+en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit par la mer Ionienne
+à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au sortir de cette mer, les
+Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines, firent une descente dans l'Eubée,
+à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers l'Attique, où ils débarquèrent leurs
+nombreuses troupes dans la plaine de Marathon.</p>
+<p>J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des
+guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que j'ai
+toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de l'histoire. On
+peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas l'ambition seule des
+Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce. Dans ces <a id='pg096'
+name='pg096'></a><span class='pagenum'>96</span>antiques époques, les Grecs étaient
+loin d'être dans ce magnifique épanouissement de civilisation que l'on a
+toujours, et peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque
+quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre, ainsi que
+toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de quelques rares
+colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la cupidité des opulents
+monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie étaient bien plus avancés que les
+Grecs dans la civilisation; ils étaient au sommet de l'échelle du progrès
+lorsque la Grèce n'avait pas encore seulement mis le pied sur les premiers
+degrés. Cela est si vrai que ce furent ceux que les Grecs appelaient des
+«barbares» qui les initièrent aux études scientifiques et au culte des
+beaux-arts. J'ai rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de
+Lydie, firent pour les Grecs.</p>
+<p>Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du grand
+roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine féroce
+existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur le continent,
+c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient la prépondérance, et
+qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite flotte, la piraterie dans leurs
+parages, pillant, dévastant, brûlant de tous côtés. Les naufragés eux-mêmes
+n'étaient pas à l'abri de la rapacité des peuplades maritimes <a id='pg097'
+name='pg097'></a><span class='pagenum'>97</span>de la Grèce; ce ne fut que bien plus
+tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une sorte de
+droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>«Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»</div>
+<div class='i2'>Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas<a id='FNanchor_1_123'
+name='FNanchor_1_123'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_123">[1]</a>.</div></div></div>
+<p>Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine contre
+les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires; la raison en
+est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit public; la loi du plus
+fort était la seule du genre humain. Des actes de piraterie et de brigandage de
+la part des Grecs contre les Perses, et entre autres, l'expédition des Athéniens
+contre Sardes, furent surtout la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce
+ne fut qu'avec la marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple
+à peuple fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse,
+à partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette
+dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre sujet.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_123' name='Footnote_1_123'></a><a href="#FNanchor_1_123"><span
+class='label'>[1]</span></a> Euripide, <i>Hélène</i>, <small>V</small>,
+449.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg099' name='pg099'></a><span class='pagenum'>99</span></p>
+<h2>CHAPITRE IX<br />
+<span class="small">LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.</span>
+</h2>
+
+<p>Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même caractère; il
+est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de l'état de guerre. Le
+peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à Salamine, à Mycale, et qui
+devait à sa flotte la conservation de la patrie, résolut de conquérir l'empire
+de la mer. Athènes fut relevée et entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle,
+on bâtit le Pirée, le plus beau port de la Grèce, et on prit la résolution de
+construire vingt et un navires tous les ans. On accorda des immunités et les
+privilèges à tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on
+attira aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des récompenses.
+Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un circuit de 60 stades,
+embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de Munychie, les mettant ainsi à
+l'abri d'un coup de main. C'était la jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée
+pour le préserver des attaques des ennemis et des pirates. <a id='pg100'
+name='pg100'></a><span class='pagenum'>100</span>Athènes remit le commandement de
+ses flottes à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les
+pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect sauvage et
+âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée par les Dolopes, gens
+peu entendus dans la culture de la terre et qui de tout temps exerçaient la
+piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui abordaient chez eux pour y trafiquer.
+Des marchands thessaliens qui étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de
+Scyros, furent pillés et jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre
+leurs chaînes et à s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens
+aux Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des pertes
+qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous prétexte que
+l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé les marchands. Les
+corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter avertirent Cimon et le
+pressèrent de venir avec sa flotte prendre possession de la ville qu'ils
+promettaient de lui remettre entre les mains. Cimon accourut, s'empara de l'île
+et en chassa les Dolopes. Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et
+découvrit les restes de Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et
+placés dans l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le
+monument de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non
+seulement de <a id='pg101' name='pg101'></a><span class='pagenum'>101</span>tous les
+temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de tous ceux de la Sicile et
+d'Italie.</p>
+<p>Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition la
+plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé de rédiger
+les stipulations d'alliance et de régler les obligations entre tous les Grecs du
+continent et des îles. Il reçut le serment des Grecs, et il jura lui-même, au
+nom des Athéniens; en prononçant les malédictions contre les infracteurs du
+serment, il jeta dans la mer des masses de fer ardentes<a id='FNanchor_1_124'
+name='FNanchor_1_124'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_124">[1]</a>. Mais,
+malgré de si solennels engagements, les Athéniens furent les premiers qui se
+rendirent coupables d'infractions manifestement contraires au traité.</p>
+<p>Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de
+piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre les
+Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant de cette
+dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville alliée qui, au
+mépris du droit public, ait été subjuguée<a id='FNanchor_2_125'
+name='FNanchor_2_125'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_125">[2]</a>.» Après une
+longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et virent
+raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port le vaisseau qui
+portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent <a id='pg102' name='pg102'></a><span
+class='pagenum'>102</span>était violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour
+attendre que la mer se calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur
+montra le danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et
+les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le
+vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée! Athènes
+envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en partage et qui
+furent chargés de maintenir les habitants dans l'obéissance.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_124' name='Footnote_1_124'></a><a href="#FNanchor_1_124"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie d'Aristide</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_125' name='Footnote_2_125'></a><a href="#FNanchor_2_125"><span
+class='label'>[2]</span></a> Thucydide, I, 98, 137.</p></div>
+<p>Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes de
+leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la Carie et de la
+Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses qui en furent chassés.
+Après ce premier succès, il grossit son armée navale de nouveaux renforts, bat
+complètement la flotte persane à l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et
+remporte une grande victoire sur terre. Double triomphe dans la même journée
+(466 av. J.-C.)! Il remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens
+venant au secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les
+prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse de
+Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui voulaient
+conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux, emporte d'assaut leur
+ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du continent voisin et s'empare <a id='pg103' name='pg103'></a><span class='pagenum'>103</span>de tous les pays qui
+étaient sous la puissance de Thasos<a id='FNanchor_1_126' name='FNanchor_1_126'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_126">[1]</a>. Athènes eut alors l'empire de la
+mer. De grandes expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon
+fut toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans l'île
+de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit Plutarque, ne rabaissa
+et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité de paix fut conclu aux
+conditions suivantes: «Les colonies grecques d'Asie seront indépendantes de la
+Perse. Les armées du grand roi n'approcheront pas à la distance d'au moins trois
+journées de marche de la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se
+montrera entre les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire
+depuis la pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_126' name='Footnote_1_126'></a><a href="#FNanchor_1_126"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Cimon</i>.</p></div>
+<p>Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de tant
+d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les Perses s'étaient
+retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils n'avaient d'autre désir que de
+cultiver leur terre et de vivre en repos; ils n'équipaient plus de navires et
+n'envoyaient plus de soldats. Les Athéniens les contraignirent à exécuter les
+traités: ils traînaient devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs
+injonctions, les faisaient condamner à des amendes et <a id='pg104'
+name='pg104'></a><span class='pagenum'>104</span>rendaient odieuse et insupportable
+l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et contre
+Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un tremblement de terre
+qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha la guerre du Péloponèse
+d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la paille de l'œil du Pirée»,
+l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la conquête de Naupacte et de Mégare,
+celle de Samos, la répression de l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement
+enfin toujours croissant des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse,
+et alors commença la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404
+av. J.-C.). Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière
+remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit public, mais
+la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages, révoltes des
+esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables entre le parti
+démocratique et le parti aristocratique, massacres, et, pour comble de malheur,
+comme si la nature elle-même eût voulu concourir au bouleversement et à la ruine
+de la Grèce, des tremblements de terre et la peste, voilà le tableau horrible
+que présente cette guerre. Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et
+nulle page d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans
+laquelle ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on
+sortait vingt par vingt de leur prison, <a id='pg105' name='pg105'></a><span
+class='pagenum'>105</span>comme pour les mener devant des juges, et que la
+populace massacrait après leur avoir fait subir mille tortures. Ceux qui étaient
+restés dans la prison, instruits du sort qui les attendait, refusèrent de sortir
+quand leur tour fut venu; alors le toit fut enlevé et les malheureux furent
+accablés de flèches et de tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se
+tuaient eux-mêmes avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des
+cordes ou avec leurs manteaux déchirés<a id='FNanchor_1_127'
+name='FNanchor_1_127'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_127">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_127' name='Footnote_1_127'></a><a href="#FNanchor_1_127"><span
+class='label'>[1]</span></a> Thucydide, <small>IV</small>, 47, 48.</p></div>
+<p>Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires de
+la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut rompu dès
+que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile (413 av. J.-C.).
+Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de réclamer le tribut aux
+villes grecques de la côte et de traiter à tout prix avec les Lacédémoniens.
+Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à elle, et dès lors, les différents
+États de la Grèce ne furent plus que des jouets dans la main du grand roi et de
+ses agents. L'intervention du jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace
+qu'en deux ans la guerre fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la
+bataille décisive d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux
+Athéniens, devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. <a id='pg106'
+name='pg106'></a><span class='pagenum'>106</span>Protégés par la puissance de
+Sparte, les corsaires de cette île firent la course contre les navires
+d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée les trirèmes, les vaisseaux
+de commerce et les barques des pêcheurs.</p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg107' name='pg107'></a><span class='pagenum'>107</span></p>
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+<h3>I<br />
+<span class="small">DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.</span>
+</h3>
+
+<p>La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me reste
+à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de Périclès, à l'époque
+du complet épanouissement de la civilisation hellénique, la piraterie n'existait
+plus, mais il n'en était rien. Si, en dehors des preuves que j'ai données, on
+ouvre Xénophon, on est frappé du tableau qu'il fait de la république athénienne:
+«Le grand avantage que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être
+maîtresse de la mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de
+peuples plus puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder
+sur des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer et
+à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont moins
+périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer peuvent s'éloigner
+de <a id='pg108' name='pg108'></a><span class='pagenum'>108</span>leurs rivages autant
+qu'il leur plaît, mais ceux qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue
+leurs possessions. Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne
+peut avoir des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un
+pays ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition
+maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus faible, on
+côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple ami ou incapable de
+résister. Partout les souverains de la mer peuvent aborder et causer du dommage
+aux habitants<a id='FNanchor_1_128' name='FNanchor_1_128'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_128">[1]</a>.» Après avoir fait cet éloge de la piraterie
+exercée par un état puissant, Xénophon ajoute qu'un seul avantage manque aux
+Athéniens: «Si avec leur supériorité sur mer, ils demeuraient dans une île, ils
+pourraient quand ils voudraient, faire des courses sans crainte de représailles,
+du moins tant qu'ils posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur
+territoire saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les
+cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des ennemis<a id='FNanchor_2_129' name='FNanchor_2_129'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_129">[2]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_128' name='Footnote_1_128'></a><a href="#FNanchor_1_128"><span
+class='label'>[1]</span></a> Xénophon, <i>République d'Athènes</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_129' name='Footnote_2_129'></a><a href="#FNanchor_2_129"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div>
+<p>Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les œuvres
+d'un philosophe politique, <a id='pg109' name='pg109'></a><span
+class='pagenum'>109</span>l'empire de la mer dans l'antiquité consistait, pour
+Athènes même, la ville civilisée par excellence, à exercer la piraterie et à
+faire des courses sans crainte de représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner
+de ces mœurs publiques; le droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort,
+comme je l'ai déjà dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en
+est une preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de
+reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début de la
+guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la place. En 416,
+les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit galères et une armée de
+trois mille hommes. Avant d'entamer les hostilités, une conférence eut lieu
+entre les généraux Athéniens et les Méliens. On la trouve entièrement rapportée
+dans Thucydide: «Pour donner le meilleur tour possible à notre négociation,
+disent les Athéniens, partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus
+les uns et les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer
+avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les affaires se
+règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand une égale nécessité
+les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui l'emportent en puissance font tout
+ce qui est en leur pouvoir et que c'est au faible à céder. Nous croyons d'après
+l'opinion reçue, disent-ils plus loin, que <a id='pg110' name='pg110'></a><span
+class='pagenum'>110</span>les dieux, et nous savons bien clairement que les
+hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont la force. Ce
+n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous qui les premiers nous
+la sommes appliquée dans l'usage, nous en profitons et la transmettons aux temps
+à venir: nous sommes bien sûrs que vous, et qui que ce fût, avec la puissance
+dont nous jouissons, vous tiendriez la même conduite<a id='FNanchor_1_130'
+name='FNanchor_1_130'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_130">[1]</a>.» La
+théorie de la force primant le droit, dit à ce propos Duruy, a été rarement
+exprimée d'une manière aussi nette<a id='FNanchor_2_131' name='FNanchor_2_131'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_131">[2]</a>. «Nous la transmettons aux âges à
+venir», proclamaient les Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est
+perpétuée à travers les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes!
+Après ces pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de
+se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et l'assemblée
+du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la conférence,
+condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit passer cet horrible
+décret. Tous les habitants de Mélos furent massacrés, à l'exception des femmes
+et des enfants qui furent traînés en esclavage dans l'Attique.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_130' name='Footnote_1_130'></a><a href="#FNanchor_1_130"><span
+class='label'>[1]</span></a> Thucydide, <small>V</small>, 85.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_131' name='Footnote_2_131'></a><a href="#FNanchor_2_131"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Histoire grecque</i>.</p></div>
+<p><a id='pg111' name='pg111'></a><span class='pagenum'>111</span></p>
+
+<h3>II<br />
+<span class="small">ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.</span>
+</h3>
+
+<p>Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la plus
+puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus onéreuse était
+celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par les plus riches
+particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément au nombre des tribus,
+partageait en dix classes, de cent vingt citoyens chacune, tous ceux qui
+possédaient des terres, des fabriques, de l'argent placé dans le commerce. Comme
+ils tenaient entre leurs mains presque toutes les richesses de l'Attique, on les
+obligeait à entretenir et à augmenter au besoin les forces navales de l'État.
+Quand un armement était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son
+district autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait
+d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses
+contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux <i>triérarques</i>,
+capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur pouvoir
+durait une année Συντριηραρχοί. Ils
+<a id='pg112' name='pg112'></a><span class='pagenum'>112</span>
+s'arrangeaient entre eux pour faire le service; la
+plupart du temps chacun d'eux servait six mois. Ils recevaient de l'État le
+navire, les agrès et la solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste.
+La loi, dont nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes
+seraient réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment
+de la reprise du service.</p>
+<p>Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution très
+lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en considération,
+car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans une infime proportion
+à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer un décret qui rendit la
+perception de l'impôt plus facile et plus conforme à l'équité: tout citoyen dont
+la fortune était de dix talents (48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État
+une galère; il en fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque
+considérable que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une
+chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient pour
+contribuer d'une galère.</p>
+<p>L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs,
+ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux triérarques; 2º
+les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix et à la charge des triérarques; 3º
+enfin, les soldats de marine, ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur
+de <a id='pg113' name='pg113'></a><span class='pagenum'>113</span>nombreux textes
+épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170 rameurs, 56 en
+moyenne sur chaque banc<a id='FNanchor_1_132' name='FNanchor_1_132'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_132">[1]</a>. Les apostoles, Αποστολείς,
+veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils pouvaient faire mettre
+en prison les triérarques qui ne s'acquittaient pas à temps de leurs
+obligations. Quand une expédition maritime était ordonnée, le peuple d'Athènes
+insérait ordinairement dans son décret la promesse d'une couronne pour celui des
+triérarques qui aurait le premier amené sa galère au pied du môle. Les
+commandants des galères qui cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne
+négligeaient rien pour avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et
+les meilleurs équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des
+matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des récompenses,
+était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre épuisait le
+trésor.</p>
+<p>Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes ennemies,
+et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles n'avaient coûté.
+Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de l'Hellespont<a id='FNanchor_2_133'
+name='FNanchor_2_133'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_133">[2]</a>, elles
+exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le commerce du Pont-Euxin le
+dixième des <a id='pg114' name='pg114'></a><span
+class='pagenum'>114</span>marchandises qu'ils portaient, et cette contribution
+forcée servait à indemniser en partie la République des dépenses qu'elle avait
+faites<a id='FNanchor_3_134' name='FNanchor_3_134'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_134">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_132' name='Footnote_1_132'></a><a href="#FNanchor_1_132"><span
+class='label'>[1]</span></a> Bœckh, <i>Attisches Seewesen</i>, p. 120.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_133' name='Footnote_2_133'></a><a href="#FNanchor_2_133"><span
+class='label'>[2]</span></a> Xénophon, <i>Helléniques</i>,
+<small>I</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_134' name='Footnote_3_134'></a><a href="#FNanchor_3_134"><span
+class='label'>[3]</span></a> Voir au sujet de l'organisation de la marine
+athénienne: <i>Plaidoyers civils</i> de Démosthène, <i>Apollodore contre
+Polyclés et pour la couronne triérarchique</i>;—Thucydide, <small>VI</small>,
+31;—Barthélemy, <i>Voyage d'Anacharsis</i>, chap. <small>LVI</small>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg115' name='pg115'></a><span class='pagenum'>115</span></p>
+<h2>CHAPITRE XI<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.</span>
+</h2>
+
+<p>La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes
+inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux,
+industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien qu'ils tinssent ces
+qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les hommes de ces contrées sont
+les meilleurs soldats de l'empire des Turcs<a id='FNanchor_1_135'
+name='FNanchor_1_135'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_135">[1]</a>.</p>
+<p>Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui organisa,
+au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume. Un cercle
+d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements intérieurs ouvraient la
+porte aux étrangers. Philippe s'attacha les Macédoniens en les unissant sous une
+forte discipline; au dehors, il repoussa les Péoniens, les Illyriens et les
+Thraces et leur imposa des tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les
+<a id='pg116' name='pg116'></a><span class='pagenum'>116</span>bornes étroites de son
+royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que pour
+parvenir à son but il lui fallait une marine.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_135' name='Footnote_1_135'></a><a href="#FNanchor_1_135"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Grandeur des Romains</i>,
+<small>V</small>.</p></div>
+<p>A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants;
+Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de Phères,
+était, au dire de Xénophon<a id='FNanchor_1_136' name='FNanchor_1_136'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_136">[1]</a>, un voleur de grands chemins et
+pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains équipèrent,
+Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au Pirée. Continuant ses
+exploits, il pillait Ténos, en vendait les habitants et ravageait les Cyclades.
+Grâce à la confusion qui existait dans les affaires de la Grèce, les pirates
+reparaissaient de tous côtés, et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une
+fin, ils conquéraient quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi
+qu'un ancien pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de
+Scepsis, de Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour
+s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous
+prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa une
+flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient matelots et
+pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis Amphipolis qui, par sa
+position aux bouches du Strymon, ouvrait ou fermait la mer à la <a id='pg117'
+name='pg117'></a><span class='pagenum'>117</span>Macédoine. Cependant il crut devoir
+tout d'abord rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de
+réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui troublaient la
+liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que Philippe voulait se
+servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de cette confédération, il irait
+suborner leurs alliés, pour les gagner à force d'argent et de promesses, et
+visiter leurs îles dans le dessein de s'en rendre maître.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_136' name='Footnote_1_136'></a><a href="#FNanchor_1_136"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Helléniques</i>, <small>VI</small>, 4.</p></div>
+<p>Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre. Il
+prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux envoyés par les
+Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut profiter habilement des
+divisions qui avaient armé les villes de la Grèce les unes contre les autres,
+pour étendre sa puissance. Il ne perdit point de vue sa marine et chercha des
+places plus avantageuses pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance,
+deux villes qui lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il
+méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à envoyer aux
+Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères sous le commandement
+de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de Chio, de Rhodes et d'autres îles.
+Cette flotte obligea Philippe à lever le siège et à se retirer après avoir perdu
+la plus grande partie de ses navires.</p>
+<p><a id='pg118' name='pg118'></a><span class='pagenum'>118</span>Ces expéditions
+malheureuses avaient épuisé les finances du roi de Macédoine. Pour les réparer,
+il fit le métier de pirate<a id='FNanchor_1_137' name='FNanchor_1_137'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_137">[1]</a>. Il courut les mers avec ses
+vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments chargés de marchandises
+dont le butin lui fut d'une grande ressource pour continuer la guerre. Les îles
+de Thasos et de Halonèse tombèrent en son pouvoir. Il ruina le commerce de
+toutes les Cyclades, prit et livra au pillage un grand nombre de villes, fit
+vendre à l'encan les femmes et les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les
+édifices sacrés. De la Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et
+couvrir les frais d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le
+faire un marchand.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_137' name='Footnote_1_137'></a><a href="#FNanchor_1_137"><span
+class='label'>[1]</span></a> Justin, <small>IX</small>;—Diodore de Sicile,
+<small>XVI</small>, 8;—Démosthène, <i>Olynth.</i> <small>II</small>,
+<i>Phil.</i>, <small>I</small>, 46.</p></div>
+<p>Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de Macédoine,
+les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de commettre mille ravages sur
+les côtes et dans les îles. Les Perses qui avaient une marine beaucoup plus
+forte que celle des Macédoniens, encourageaient eux-mêmes la piraterie et le
+pillage des établissements grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr,
+la grande ville phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité
+sur la Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer
+la mer et d'imposer <a id='pg119' name='pg119'></a><span class='pagenum'>119</span>sa
+domination dans les îles. Le grand conquérant remplissait ainsi le rôle du vieux
+Minos. Partout les pirates furent traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus
+célèbre corsaire de cette époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit
+devant Alexandre qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la
+mer. «Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.—Je suis
+roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.—Qu'importe le nom? reprit Dionides,
+le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des navires et Alexandre des
+empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et toi Dionides, peut-être
+serais-je meilleur prince que tu ne serais bon pirate!»</p>
+<p>En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la
+piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant et en
+punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les antécédents de la
+maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?</p>
+<p>Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit une
+grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire décèle une
+politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les mœurs, les coutumes et
+la religion des peuples dont il triomphait. Il chercha surtout à opérer une
+fusion civilisatrice entre des races différentes. Il forma de grands projets
+touchant la marine; la mort seule en <a id='pg120' name='pg120'></a><span
+class='pagenum'>120</span>empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une
+heureuse situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par
+la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la Méditerranée. Il la
+plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le commerce de ces deux villes et
+pour les mieux dominer. Sous les Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché
+de l'univers.</p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg121' name='pg121'></a><span class='pagenum'>121</span></p>
+<h2>CHAPITRE XII<br />
+<span class="small">LES CARTHAGINOIS.—TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.—LA SICILE.—LES
+MAMERTINS.</span>
+</h2>
+
+<p>L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique pour
+abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille vaisseaux plus forts
+que les galères devaient être construits en Phénicie, avec les bois du Liban,
+pour porter la guerre dans les possessions carthaginoises.</p>
+<p>Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux expéditions
+maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens. Heureusement située
+pour la navigation, au milieu des côtes de la Méditerranée, à une égale distance
+de ses extrémités, elle embrassait le commerce de tout le monde connu. Elle
+développait les établissements que les Phéniciens avaient déjà créés sur les
+côtes de l'Afrique et elle en fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du
+Sénat carthaginois, Magon fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette
+expédition, célèbre dans les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de
+vivres, entre <a id='pg122' name='pg122'></a><span class='pagenum'>122</span>le
+7<sup>e</sup> et le 8<sup>e</sup> degré de latitude nord, au golfe de Cherbro,
+que l'amiral carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)<a id='FNanchor_1_138'
+name='FNanchor_1_138'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_138">[1]</a>. Au nord,
+les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la Gaule
+jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne heure
+certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et
+l'Espagne.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_138' name='Footnote_1_138'></a><a href="#FNanchor_1_138"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité</i>, par
+Vivien de Saint-Martin.</p></div>
+<p>Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le bassin
+oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie avaient épuisé et
+ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus jeune et plus
+belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient. Carthage devint, à la
+suite de ces événements, la capitale d'un nouvel empire maritime phénicien qui
+s'étendit sur toute la région occidentale de la Méditerranée, de la Sicile et de
+l'Italie à l'Océan. L'antique race araméenne dont Carthage était fille,
+nourrissait une haine implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger
+surpris dans les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les
+Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un singulier
+droit des gens, comme dit Montesquieu<a id='FNanchor_1_139' name='FNanchor_1_139'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_139">[1]</a>. On se rappelle que les Phocéens,
+ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus, <a id='pg123'
+name='pg123'></a><span class='pagenum'>123</span>rencontrèrent la flotte alliée
+carthaginoise et tyrrhénienne près d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale
+terrible s'engagea entre ces races ennemies, à la suite de laquelle les
+Phocéens, après avoir perdu quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis
+vers la Gaule où ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus
+d'avantage contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les
+Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec une nation qui
+excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait la plus grande partie de
+l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et l'Étrurie en Corse. Une alliance fut
+aussi conclue entre Carthage et Rome, les deux futures rivales, à l'époque de
+l'expulsion des rois. L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux
+premiers traités conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux
+textes précieux pour l'histoire de la piraterie<a id='FNanchor_2_140'
+name='FNanchor_2_140'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_140">[2]</a>. Le premier
+est du temps de Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av.
+J.-C.), consuls créés après l'expulsion des rois:</p>
+<p>«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des
+Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne
+navigueront pas au delà du Beau-Cap<a id='FNanchor_3_141' name='FNanchor_3_141'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_141">[3]</a>, à moins qu'ils n'y soient poussés
+par la tempête ou par les ennemis. <a id='pg124' name='pg124'></a><span
+class='pagenum'>124</span>Si quelqu'un est jeté forcément sur ces côtes, il ne lui
+sera permis de faire aucun trafic, ni d'acquérir autre chose que ce qui est
+nécessaire aux besoins du vaisseau et aux sacrifices. Au bout de cinq jours,
+tous ceux qui ont pris terre devront remettre à la voile. Les marchands ne
+pourront faire de marché valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les
+choses vendues d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du
+crédit public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant
+dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes droits
+que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les Carthaginois
+n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de Laurentum, de Circée, de
+Terracine, ni un peuple quelconque des Latins soumis aux Romains. Ils
+s'abstiendront aussi de nuire aux villes des autres Latins non soumis à Rome,
+mais s'ils les occupent, ils les lui livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun
+fort dans le Latium, et s'ils y entrent en armes, ils n'y passeront pas la
+nuit.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_139' name='Footnote_1_139'></a><a href="#FNanchor_1_139"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Esprit des lois</i>, <small>XXI</small>,
+11.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_140' name='Footnote_2_140'></a><a href="#FNanchor_2_140"><span
+class='label'>[2]</span></a> Polybe, <small>III</small>, 22-26.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_141' name='Footnote_3_141'></a><a href="#FNanchor_3_141"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Promontorium Hermæum</i>, aujourd'hui Cap Bon ou
+Ras Adder.</p></div>
+<p>Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains et
+les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des Tyriens, des
+Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces conditions: Que les Romains
+ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne bâtiront de ville au delà du
+Beau-Promontoire, <a id='pg125' name='pg125'></a><span class='pagenum'>125</span>de
+Mastie et de Tarseium; que si les Carthaginois prennent dans le pays latin
+quelque ville non soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les
+prisonniers, mais ne retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent
+quelque homme faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par
+un traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer dans
+les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un Romain, il sera
+mis en liberté; que cette condition sera aussi observée du côté des Romains; que
+s'ils font de l'eau ou des provisions dans un pays qui appartient aux
+Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen de faire tort à aucun des peuples
+qui ont paix et alliance avec les Carthaginois; ... que si cela ne s'observe
+pas, il ne sera pas permis de se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le
+fait, ce sera regardé comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni
+ne bâtiront de ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y
+aborder que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont
+jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans Carthage
+et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un Romain aura pour son
+commerce et ses actions la même liberté qu'un citoyen; qu'un Carthaginois aura
+le même droit à Rome.»</p>
+<p><a id='pg126' name='pg126'></a><span class='pagenum'>126</span>Nous voilà bien
+renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que les peuples anciens
+faisaient de leur puissance maritime. Comme on le voit, deux États contractent
+une alliance, dans laquelle l'un d'eux, plus fort, s'attribue la part du lion,
+pour se jeter sur les villes de leurs voisins, les piller et en réduire les
+habitants en esclavage. C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe
+que les pirates s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort
+qui règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à
+toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une époque où
+la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.</p>
+<p>Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure à la
+navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous au point de
+vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les possessions, l'ardeur
+pour les conquêtes et le pillage, et avant tout l'habileté étonnante et la
+vigilance patriotique qu'elle mettait à cacher aux autres nations ses relations
+de commerce et ses établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au
+delà de certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition
+d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se voyant
+suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se faire échouer sur
+un bas-fond, plutôt que de leur montrer <a id='pg127' name='pg127'></a><span
+class='pagenum'>127</span>la route de l'Angleterre. Le patron du navire parvint à
+s'échapper du naufrage dans lequel il avait entraîné les Romains, et fut
+récompensé par le sénat de Carthage<a id='FNanchor_1_142' name='FNanchor_1_142'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_142">[1]</a>. Comme le dit Duruy, l'amour du
+gain s'élevait jusqu'à l'héroïsme<a id='FNanchor_2_143' name='FNanchor_2_143'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_143">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_142' name='Footnote_1_142'></a><a href="#FNanchor_1_142"><span
+class='label'>[1]</span></a> Strabon, livre <small>III</small>, <i>in
+fine</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_143' name='Footnote_2_143'></a><a href="#FNanchor_2_143"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Histoire des Romains</i>, <small>I</small>, p.
+349.</p></div>
+<p>Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la Grèce,
+les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la Sicile. Mais les
+envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens à Salamine par
+Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de Syracuse et Théron
+d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)<a id='FNanchor_1_144' name='FNanchor_1_144'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_144">[1]</a>. Après le désastre d'Himère, dans
+lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille hommes, suivant Diodore
+de Sicile, la plus grande partie des possessions que Carthage avait en Sicile
+lui fut enlevée. L'empire de la mer que Carthage se partageait avec les
+Étrusques ne tarda pas à s'écrouler. Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle,
+établit sa flotte en permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du
+Phare et barra le passage aux corsaires étrusques<a id='FNanchor_2_145'
+name='FNanchor_2_145'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_145">[2]</a>. Hiéron,
+successeur du célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées
+qui assiégeaient l'antique colonie <a id='pg128' name='pg128'></a><span
+class='pagenum'>128</span>grecque de Cumes (475 av. J.-C.)<a id='FNanchor_3_146'
+name='FNanchor_3_146'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_146">[3]</a>. Le grand
+poète Pindare a chanté cette victoire:</p>
+<p>«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les
+bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de leur
+flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le maître de
+Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita dans les flots leur
+jeunesse brillante et déroba la Grèce à une servitude onéreuse<a id='FNanchor_4_147' name='FNanchor_4_147'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_147">[4]</a>......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron,
+trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire<a id='FNanchor_5_148'
+name='FNanchor_5_148'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_148">[5]</a>. La
+suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria (Ischia)
+pour couper les communications entre les Étrusques du nord et ceux de la
+Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il s'empara de la Corse,
+ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa domination dans l'île d'Æthalie
+(île d'Elbe).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_144' name='Footnote_1_144'></a><a href="#FNanchor_1_144"><span
+class='label'>[1]</span></a> Hérodote, <small>VII</small>, 145 et suiv.; Diodore
+de Sicile, <small>XI</small>, 20 et suiv.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_145' name='Footnote_2_145'></a><a href="#FNanchor_2_145"><span
+class='label'>[2]</span></a> Strabon, <small>VII</small>, 1.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_146' name='Footnote_3_146'></a><a href="#FNanchor_3_146"><span
+class='label'>[3]</span></a> Diodore de Sicile, <small>XI</small>, 51.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_147' name='Footnote_4_147'></a><a href="#FNanchor_4_147"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Pythique</i>, <small>I</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_148' name='Footnote_5_148'></a><a href="#FNanchor_5_148"><span
+class='label'>[5]</span></a> Ce casque se trouve au British Museum.</p></div>
+<p>Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le règne
+de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe, appelé par les
+Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à secouer le joug des
+Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de Syracuse. Il vainquit Amilcar sur
+<a id='pg129' name='pg129'></a><span class='pagenum'>129</span>les bords de la Crimise
+(aujourd'hui Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle
+s'empara du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau
+Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en Afrique. Il
+passe à travers la flotte ennemie et aborde près de Carthage; là, il brûle tous
+ses vaisseaux afin de mettre ses troupes dans la nécessité de vaincre ou de
+mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et soumet deux cents villes. Les Carthaginois,
+effrayés de ses victoires en Afrique, abandonnent le siège de Syracuse.
+Agathocle, sur ces entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se
+liguaient contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart
+avec dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la flotte
+ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui avaient été
+battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il parvient à
+s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile (307 av. J.-C.). Les
+soldats découragés égorgent alors ses fils et posent les armes. Agathocle, pour
+venger ses enfants, inonde Syracuse de sang: tous les parents des soldats de
+l'armée sont mis à mort. Ses cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le
+récit<a id='FNanchor_1_149' name='FNanchor_1_149'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_149">[1]</a>, lui attirèrent la haine universelle et des
+complots fréquents menacèrent sa vie. N'osant plus habiter son <a id='pg130'
+name='pg130'></a><span class='pagenum'>130</span>palais, il fit la guerre de pirate,
+ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur imposa de
+lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée à Éole et à
+Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de Macédoine, qui assiégeait
+Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec les Iapygiens et les Peucétiens
+qui vivaient de brigandages, d'après lequel il leur fournissait des navires et
+partageait leurs prises. Il se préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec
+deux cents galères afin de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux
+Carthaginois, lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé
+sur le bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)<a id='FNanchor_2_150' name='FNanchor_2_150'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_150">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_149' name='Footnote_1_149'></a><a href="#FNanchor_1_149"><span
+class='label'>[1]</span></a> Diodore de Sicile, <small>XX</small>, 71 et
+suiv.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_150' name='Footnote_2_150'></a><a href="#FNanchor_2_150"><span
+class='label'>[2]</span></a> Diodore de Sicile, <small>XXI</small>,
+<i>Excerpta</i>.</p></div>
+<p>Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui
+portaient le nom de <i>Mamertins</i>, ou dévoués au dieu Mars. C'était l'usage
+parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer aux dieux ce
+qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de leur consacrer tous les
+produits du printemps. Les jeunes gens compris dans ce vœu quittaient leur pays
+à l'âge de vingt ans, et allaient vendre leur sang à qui voulait le payer. A la
+mort d'Agathocle, les Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés
+au détroit, ils furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés.
+Mais, <a id='pg131' name='pg131'></a><span class='pagenum'>131</span>pendant la nuit,
+les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs maisons et forcèrent les
+femmes et les filles à les épouser. Ils donnèrent à Messine le nom de «ville
+Mamertine». De ce poste, ces infâmes pillards infestèrent l'île entière<a id='FNanchor_1_151' name='FNanchor_1_151'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_151">[1]</a>.</p>
+<p>Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du
+désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur secours
+Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine au sujet de
+Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome et Carthage qui
+conclurent un troisième traité d'alliance offensive et défensive (276 avant
+J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations ne négocierait avec Pyrrhus
+sans le concours de l'autre, et que si l'un des deux peuples était attaqué,
+l'autre serait obligé de lui porter secours. Les auxiliaires devaient être payés
+par l'État qui les enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour
+le transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des bâtiments
+de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du consentement des
+Romains<a id='FNanchor_2_152' name='FNanchor_2_152'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_152">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_151' name='Footnote_1_151'></a><a href="#FNanchor_1_151"><span
+class='label'>[1]</span></a> Diodore de Sicile, <small>XXI</small>,
+<i>Excerpta</i>;—Polybe, <small>I</small>, 1.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_152' name='Footnote_2_152'></a><a href="#FNanchor_2_152"><span
+class='label'>[2]</span></a> Polybe, <small>III</small>, 22 et suiv.</p></div>
+<p>Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un échec
+devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau champ de
+bataille <a id='pg132' name='pg132'></a><span class='pagenum'>132</span>que nous
+laissons aux Carthaginois et aux Romains<a id='FNanchor_1_153'
+name='FNanchor_1_153'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_153">[1]</a>!» Dès qu'il
+fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron II qui, par sa
+sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois d'étendre leurs conquêtes.
+Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres puniques qui commencèrent, en effet,
+à l'occasion de la possession de la Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome
+comprit qu'elle devait créer une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec
+une étonnante activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est
+intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et d'étudier
+la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des Étrusques. Nous verrons
+qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son berceau n'était destinée qu'à la
+piraterie. Le peuple maritime, par excellence, les Étrusques étaient les plus
+habiles pirates de la péninsule.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_153' name='Footnote_1_153'></a><a href="#FNanchor_1_153"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Pyrrhus</i>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg133' name='pg133'></a><span class='pagenum'>133</span></p>
+<h2>CHAPITRE XIII<br />
+<span class="small">LES ÉTRUSQUES.—LES LIGURES.</span>
+</h2>
+
+<p>La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où
+venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les désignaient sous
+le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous celui de <i>Tusci</i>
+(Turci, nom dérivé de Turrhènes<a id='FNanchor_1_154' name='FNanchor_1_154'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_154">[1]</a>). Les Grecs parlaient souvent de
+la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne à forme recourbée. Ils
+appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges Tyrrhènes et le confondaient
+avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse affirme, au contraire, que ces deux
+peuples vivaient ensemble, mais qu'ils constituaient des races différentes,
+présentant une situation que nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains
+par exemple. La question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour
+où la clef de leur langue <a id='pg134' name='pg134'></a><span
+class='pagenum'>134</span>sera retrouvée<a id='FNanchor_2_155'
+name='FNanchor_2_155'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_155">[2]</a>. Quant à
+leur alphabet, on peut considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec
+archaïque. MM. Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les
+Étrusques reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite<a id='FNanchor_3_156' name='FNanchor_3_156'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_156">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_154' name='Footnote_1_154'></a><a href="#FNanchor_1_154"><span
+class='label'>[1]</span></a> Les deux <i>r</i> se remplaçaient fréquemment par
+<i>sc</i>, ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_155' name='Footnote_2_155'></a><a href="#FNanchor_2_155"><span
+class='label'>[2]</span></a> La découverte de la ville biblique de Chétus,
+capitale des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa mort, par le
+savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être le problème de l'origine des
+Étrusques.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_156' name='Footnote_3_156'></a><a href="#FNanchor_3_156"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Annal.</i>, <small>XI</small>, 14.</p></div>
+<p>Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons grecs;
+ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs œuvres ont
+conservé un cachet original, et plusieurs de leurs représentations, telles que
+celles de certaines divinités et de femmes ailées, leur sont essentiellement
+propres et nationales.</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de
+Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les Phéniciens
+eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de mer; les anciens les
+appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une tradition dont j'ai parlé rapportait
+que les Argonautes les auraient déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus
+aurait été fait prisonnier par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi
+dans leurs tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième
+dynasties.</p>
+<p><a id='pg135' name='pg135'></a><span class='pagenum'>135</span>Le centre de
+l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui s'étend entre l'Arno,
+l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore conserve le nom de Toscane. Les
+Étrusques étaient constitués en douze cités avec un chef «<i>lucumo</i>». Cette
+constitution avait le même caractère que celle de la société ionienne, qui
+représente le mieux les traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par
+Tite-Live «les têtes de la nation<a id='FNanchor_1_157' name='FNanchor_1_157'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_157">[1]</a>», partirent des colonies qui
+étendirent la puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô
+dont les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer
+Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et
+Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des
+Volsques et des Rutules, qui furent assujettis<a id='FNanchor_2_158'
+name='FNanchor_2_158'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_158">[2]</a>, et vers la
+Campanie, où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont
+Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales cités.
+Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports nombreux,
+dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait leur nom même
+«<i>Tuscum mare</i>», et l'autre celui d'une <a id='pg136' name='pg136'></a><span
+class='pagenum'>136</span>de leurs colonies. Ils formèrent aussi des
+établissements dans les îles voisines, notamment en Corse et en Sardaigne; ils
+occupèrent même une partie de l'Espagne, car le nom de <i>Tarago</i> (Aragon)
+est étrusque. Au temps de la fondation de Rome, ils avaient, selon Tite-Live<a id='FNanchor_3_159' name='FNanchor_3_159'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_159">[3]</a>, rempli du bruit de leur nom la terre et la mer
+dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes jusqu'au détroit de
+Sicile.</p>
+<p>Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de Pyrgi,
+partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course depuis les
+colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Égypte<a id='FNanchor_4_160' name='FNanchor_4_160'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_160">[4]</a>. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes;
+ils exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île
+d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre
+admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous apprend
+qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de Populonia fournit à
+Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre
+Carthage<a id='FNanchor_5_161' name='FNanchor_5_161'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_161">[5]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_157' name='Footnote_1_157'></a><a href="#FNanchor_1_157"><span
+class='label'>[1]</span></a> V, 33.—Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part,
+mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona, Vétulonium, Volaterra,
+Arretium, Tarquinii, Rusellæ, Falerii, Cære, Veii, Volsinii.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_158' name='Footnote_2_158'></a><a href="#FNanchor_2_158"><span
+class='label'>[2]</span></a> Velleius Paterculus, <small>I</small>, 7.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_159' name='Footnote_3_159'></a><a href="#FNanchor_3_159"><span
+class='label'>[3]</span></a> <small>I</small>, 2; <small>V</small>, 33.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_160' name='Footnote_4_160'></a><a href="#FNanchor_4_160"><span
+class='label'>[4]</span></a> Duruy, <i>Histoire des Romains</i>, <small>I</small>,
+2.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_161' name='Footnote_5_161'></a><a href="#FNanchor_5_161"><span
+class='label'>[5]</span></a> Tite-Live, <small>III</small>,
+<small>VIII</small>.</p></div>
+<p>Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des
+Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne.
+Corsaires audacieux <a id='pg137' name='pg137'></a><span class='pagenum'>137</span>et
+féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de Sorrente et sur le rocher de
+Capri, d'où ils commandaient tout le golfe de Naples et la mer tyrrhénienne,
+pour y guetter une proie à saisir au passage. Toutes les peuplades de l'Italie
+primitive, du reste, vivaient de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés
+le long des côtes pour attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt
+descendus à terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était
+pillée et emportée dans des bourgs fortifiés, <i>oppida</i>, placés au sommet
+d'un rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes
+instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les navires ou
+les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans les criques de la
+côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des prières pour que les
+naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.</p>
+<p>J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante sur
+mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la race
+hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula après les
+désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des Étrusques devant Cumes
+(475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés et dépourvue de lien politique
+serré et fort, succomba sous les coups de Rome, qui livra ses villes opulentes
+au pillage. Devenue province romaine, elle ne joua plus <a id='pg138'
+name='pg138'></a><span class='pagenum'>138</span>aucun rôle politique, et quand
+Tibérius Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa
+dépopulation.</p>
+<p>Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de celles
+de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures et dont
+l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait encore le sujet
+de savantes controverses entre les historiens. Sur les côtes où ils étaient
+divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes, Intémèles, Védiantiens, etc., ils
+vivaient de la pêche, du commerce, le plus souvent même de la piraterie, qui
+alors était en honneur. Dès que la tempête commençait à troubler les mers, ces
+hardis corsaires mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des
+outres, et tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal;
+ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un marché
+national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et d'Italie, où les
+anciens les redoutaient comme des hommes «rudes, farouches, fourbes, perfides et
+intéressés<a id='FNanchor_1_162' name='FNanchor_1_162'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_162">[1]</a>». Les Phocéens de Marseille furent leurs premiers
+adversaires. Après avoir, eux aussi, longtemps <a id='pg139' name='pg139'></a><span
+class='pagenum'>139</span>exercé la piraterie<a id='FNanchor_2_163'
+name='FNanchor_2_163'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_163">[2]</a>, les
+Massaliotes s'organisèrent en nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent
+aux Ligures une partie de leur territoire et y fondèrent les colonies de
+Tauroentium (La Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc.
+Ils livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux sur
+mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité aux
+navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils résistèrent
+pendant un demi-siècle aux Romains.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_162' name='Footnote_1_162'></a><a href="#FNanchor_1_162"><span
+class='label'>[1]</span></a> «<i>Salyes atroces, Ligyes asperi</i>,» Festus
+Avienus, <i>Ora maritima</i>, <small>V</small>, 691 et 609;—Virgile,
+<i>Géorg.</i>, <small>II</small>, 168;—Diodore, <small>IV</small>, 20,
+<small>V</small>, 39;—Strabon, <small>VI</small>, <small>VI</small>, 4.—Sur les
+Ligures, voir la <i>Gaule romaine</i>, t. <small>II</small>, ch.
+<small>II</small>, par E. Desjardins, et les notes.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_163' name='Footnote_2_163'></a><a href="#FNanchor_2_163"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio
+maris, quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant</i>, Justin,
+<small>XL</small>. <small>III</small>, 33.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg141' name='pg141'></a><span class='pagenum'>141</span></p>
+<h2>CHAPITRE XIV<br />
+<span class="small">ROME ET LA PIRATERIE.</span>
+</h2>
+
+<p>Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur
+attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite d'une
+mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à profiter d'un
+fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à la mer à quelques
+lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux bateliers descendus par le
+Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec un bon ancrage aux navires poussés
+par la tempête ou fuyant devant les pirates de la haute mer. Bien que la langue
+latine soit très pauvre de son propre fonds en termes de navigation et de
+marine, et qu'elle ait dû emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut
+cependant citer quelques expressions qui sont purement latines: <i>velum</i>, la
+voile, <i>malus</i>, le mât, <i>antenna</i>, la vergue<a id='FNanchor_1_164'
+name='FNanchor_1_164'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_164">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_164' name='Footnote_1_164'></a><a href="#FNanchor_1_164"><span
+class='label'>[1]</span></a> Les autres termes: <i>gubernare</i>, <i>ancora</i>,
+<i>proro</i>, <i>anquina</i>, <i>nausea</i>, <i>aplustre</i>, sont
+grecs.</p></div>
+<p><a id='pg142' name='pg142'></a><span class='pagenum'>142</span>Rome suivit, dès une
+époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple que lui donnaient la grande
+Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans le Latium même, les Antiates, marins
+redoutés. Le port d'Ostie fut en effet construit dès le sixième siècle par Ancus
+Marcius<a id='FNanchor_1_165' name='FNanchor_1_165'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_165">[1]</a>. Les anciens traités avec Carthage, conservés par
+Polybe, bien que peu favorables aux Romains, montrent bien que la nation romaine
+faisait déjà, aux premiers âges de la république, un commerce actif non
+seulement avec la Sicile et la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses
+colonies d'Afrique. Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette
+période ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les
+côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer s'exerçaient
+en même temps. Les Gaulois et les autres populations de l'Apennin erraient par
+les plaines et les côtes maritimes qu'ils livraient au pillage. La mer était
+infestée des flottes grecques. Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux
+prises avec les brigands de terre<a id='FNanchor_2_166' name='FNanchor_2_166'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_166">[2]</a>. Rome fut enfin obligée
+d'entreprendre une expédition contre Antium dont les habitants lançaient des
+navires armés en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de
+ces parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été <a id='pg143' name='pg143'></a><span class='pagenum'>143</span>pris par Timoléon et mis à
+mort (339 av. J.-C.)<a id='FNanchor_3_167' name='FNanchor_3_167'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_167">[3]</a>. Rome attaqua Antium avec une grande vigueur; la
+ville fut emportée d'assaut. Après cette victoire, elle interdit la mer aux
+Antiates, <i>interdictum mari Antiati populo est</i>; une partie des navires
+conquis fut conduite dans les arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de
+leurs éperons (<i>rostra</i>) on para la tribune aux harangues élevée dans le
+forum et qui porta depuis lors le nom de <i>Rostres</i> (338 av. J.-C.)<a id='FNanchor_4_168' name='FNanchor_4_168'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_168">[4]</a>.</p>
+<p>Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus<a id='FNanchor_5_169' name='FNanchor_5_169'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_169">[5]</a> fit créer deux magistrats appelés duumvirs qui
+furent chargés de veiller à l'armement des vaisseaux destinés à ravager les
+côtes. Ainsi les Romains organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit.
+L'équipage de la flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente
+en Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la partie
+la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les vaisseaux; mais
+entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent trop loin et donnèrent
+l'éveil aux habitants. Cependant il ne se présenta personne contre eux, alors
+que, dispersés de toutes parts dans la campagne, ils auraient pu être
+entièrement exterminés, mais, comme ils se <a id='pg144' name='pg144'></a><span
+class='pagenum'>144</span>retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent
+à peu de distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un
+certain nombre<a id='FNanchor_6_170' name='FNanchor_6_170'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_170">[6]</a>. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à
+l'instar des autres nations.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_165' name='Footnote_1_165'></a><a href="#FNanchor_1_165"><span
+class='label'>[1]</span></a> Tite-Live, <small>I</small>, 33.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_166' name='Footnote_2_166'></a><a href="#FNanchor_2_166"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Id.</i>, <small>VII</small>, 25.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_167' name='Footnote_3_167'></a><a href="#FNanchor_3_167"><span
+class='label'>[3]</span></a> Diodore de Sicile, <small>XVI</small>, 82.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_168' name='Footnote_4_168'></a><a href="#FNanchor_4_168"><span
+class='label'>[4]</span></a> Tite-Live, <small>VIII</small>, 14;—Florus,
+<small>I</small>, 11.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_169' name='Footnote_5_169'></a><a href="#FNanchor_5_169"><span
+class='label'>[5]</span></a> Tite-Live, <small>IX</small>, 30.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_170' name='Footnote_6_170'></a><a href="#FNanchor_6_170"><span
+class='label'>[6]</span></a> Tite-Live, <small>IX</small>, 33.</p></div>
+<p>La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une petite
+escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le peuple de
+cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la mer, quelques-uns
+des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port. Le démagogue Philocharis
+s'écria que ces navires menaçaient la ville et que, d'après le texte des anciens
+traités, les Romains ne pouvaient naviguer par le détroit de Sicile au delà du
+promontoire de Lacinium<a id='FNanchor_1_171' name='FNanchor_1_171'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_171">[1]</a>. A ces mots, la foule se précipita
+vers les galères, en coula quatre dans le port et en prit une cinquième. Le
+duumvir <i>navalis</i> périt et les matelots furent réduits en esclavage. Rome
+envoya des ambassadeurs pour demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet
+de risée de la part du peuple de Tarente à cause du costume et du langage
+romains. Un Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la
+foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous <a id='pg145'
+name='pg145'></a><span class='pagenum'>145</span>voudrez, mais vous pleurerez
+bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre sang<a id='FNanchor_2_172' name='FNanchor_2_172'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_172">[2]</a>.» Rome fit marcher immédiatement une armée contre
+Tarente qui appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec
+Carthage le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_171' name='Footnote_1_171'></a><a href="#FNanchor_1_171"><span
+class='label'>[1]</span></a> Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E.
+de Crotone.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_172' name='Footnote_2_172'></a><a href="#FNanchor_2_172"><span
+class='label'>[2]</span></a> Denys d'Halicarnasse, <i>Excerpta</i>.</p></div>
+<p>C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en dehors
+de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver l'origine de la
+grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes, étendant chacune de leur
+côté leur domination, ne devaient pas tarder à rompre les traités qui les
+avaient unies dans la nécessité d'une défense commune et à se disputer la
+possession de la Sicile et de la suprématie maritime. Manifestation évidente de
+la jalousie et de la haine existant entre deux peuples ayant des intérêts de
+commerce et des besoins de conquête en complète opposition, la piraterie et les
+autres actions contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de
+guerre.</p>
+<p>Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui éclata
+entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le tribun militaire
+Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita l'abominable trahison des Mamertins
+à Messine. Elle tenait garnison à Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle <a id='pg146' name='pg146'></a><span class='pagenum'>146</span>égorgea un jour les
+habitants de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium
+eût été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent les
+Mamertins (268 av. J.-C.)<a id='FNanchor_1_173' name='FNanchor_1_173'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_173">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_173' name='Footnote_1_173'></a><a href="#FNanchor_1_173"><span
+class='label'>[1]</span></a> Diodore de Sicile, <i>Excerpta</i>,
+<small>XXII</small>.</p></div>
+<p>Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un sujet
+d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les Carthaginois qui se
+partageaient la possession de la Sicile. Il faut dire à l'honneur de Rome,
+qu'elle punit la perfidie de la légion de Decius. Le siège fut mis devant
+Rhegium et l'armée romaine passa au fil de l'épée le plus grand nombre de ces
+traîtres, Campaniens pour la plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent
+avec furie. Trois cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome,
+conduits sur le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome
+rendit aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.</p>
+<p>Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de
+résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux: les uns
+livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à Rome une
+ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple romain et le presser
+de venir à leur secours.</p>
+<p>L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux points
+de vue opposés. D'un <a id='pg147' name='pg147'></a><span
+class='pagenum'>147</span>côté, il paraissait indigne des vertus romaines de
+protéger, en défendant les Mamertins, des brigands semblables à ceux qu'on avait
+punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre, il semblait important d'arrêter les
+progrès des Carthaginois qui, maîtres de Messine, le seraient bientôt de
+Syracuse et de la Sicile entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs
+anciennes possessions de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes
+parts les côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya
+l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome contre
+les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses pertes et
+s'empressa de voter la guerre.</p>
+<p>Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une grosse
+armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son ancienne
+alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le détroit et que pas un
+soldat romain ne se lavera dans les eaux de la Sicile, Appius, profitant d'une
+nuit obscure, passe le détroit avec 20,000 hommes sur des radeaux formés de
+troncs d'arbres et de planches grossièrement jointes, appelés <i>caudices</i> et
+<i>caudicariæ naves</i>. Le succès de cette audacieuse entreprise immortalisa
+Appius qui reçut le surnom de <i>Caudex</i> (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine
+des guerres puniques<a id='FNanchor_1_174' name='FNanchor_1_174'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_174">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_174' name='Footnote_1_174'></a><a href="#FNanchor_1_174"><span
+class='label'>[1]</span></a> Polybe, <small>I</small>, 1;—Diodore de Sicile,
+<i>Excerpta</i>, <small>XXIII</small>.</p></div>
+<p><a id='pg148' name='pg148'></a><span class='pagenum'>148</span>Carthage ne pouvait
+être attaquée que sur mer, Rome le comprit et résolut d'organiser une grande
+force navale. Jusqu'à cette époque, les Romains n'avaient fait usage que de
+vaisseaux marchands<a id='FNanchor_1_175' name='FNanchor_1_175'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_175">[1]</a>. Le Sénat ordonna la construction d'une flotte de
+ligne, composée de vingt trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas
+peu embarrassante. Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la
+construction de ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie
+ne s'en était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise<a id='FNanchor_2_176' name='FNanchor_2_176'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_176">[2]</a> échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut
+mise à profit en toute hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que
+deux mois après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante
+vaisseaux furent à l'ancre sur le rivage<a id='FNanchor_3_177'
+name='FNanchor_3_177'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_177">[3]</a>. Il ne
+manquait plus que des marins, la discipline romaine les eut bientôt formés.
+Pendant que les navires étaient encore dans les chantiers, les recrues qui
+devaient les monter (<i>socii navales</i>) s'habituaient sur terre à faire avec
+des rames tous les mouvements de la manœuvre<a id='FNanchor_4_178'
+name='FNanchor_4_178'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_178">[4]</a>. Aussi dès
+que les navires furent équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques
+jours sur la mer, le long des côtes, <a id='pg149' name='pg149'></a><span
+class='pagenum'>149</span>avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des
+Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses
+vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne pouvaient
+lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde. Le général romain
+n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en un combat de terre: un
+énorme harpon de fer appelé corbeau (<i>corvus</i>) accrochait un vaisseau
+ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau romain. Aussitôt un pont était
+jeté et le légionnaire l'emportait sur le pilote carthaginois dont la science et
+l'habileté dans l'art naval devenaient inutiles.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_175' name='Footnote_1_175'></a><a href="#FNanchor_1_175"><span
+class='label'>[1]</span></a> Leroy, <i>Marine des anciens</i>, t.
+<small>XXXVIII</small> des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_176' name='Footnote_2_176'></a><a href="#FNanchor_2_176"><span
+class='label'>[2]</span></a> Synonyme de <i>quinquiremis</i>, Polybe,
+<small>I</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_177' name='Footnote_3_177'></a><a href="#FNanchor_3_177"><span
+class='label'>[3]</span></a> Florus, <small>II</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_178' name='Footnote_4_178'></a><a href="#FNanchor_4_178"><span
+class='label'>[4]</span></a> Polybe, <small>I</small>.</p></div>
+<p>Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la piraterie
+fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable entre deux nations se
+termina par la ruine de la grande cité africaine (146 av. J.-C.); mais dès la
+fin de la première guerre punique Rome avait enlevé à Carthage l'empire de la
+mer, à la suite de la victoire navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la
+Sicile, la Corse et la Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande
+puissance maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome.
+Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité n'étaient pas
+des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est que ceux-ci, trop
+confiants dans leur supériorité, avaient depuis longtemps négligé leur marine <a id='pg150' name='pg150'></a><span class='pagenum'>150</span>militaire et n'équipaient
+leurs flottes qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage
+et sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet que
+ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois ans (241-238
+av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à deux doigts de sa perte.
+Rome, au contraire, était brûlante de patriotisme; ses flottes étaient-elles
+détruites par l'ennemi ou par la tempête, immédiatement elle en reconstruisait
+d'autres plus fortes encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de
+transformer le combat naval en un combat de terre, grâce à l'invention du
+corbeau. Après chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler
+ses vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le
+port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui
+semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui appartînt. Ce fut
+là une grave erreur, la politique romaine livra la mer aux pirates. Qui le
+prouve mieux que ce singulier hommage rendu à Scipion l'Africain par des
+pirates? Le vainqueur des Carthaginois, retiré des affaires publiques, vivait
+dans le repos à sa campagne de Literne, quand le hasard y conduisit à la fois
+plusieurs chefs de pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans
+l'intention de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves
+sur la terrasse de sa maison, aussi résolu que <a id='pg151' name='pg151'></a><span
+class='pagenum'>151</span>bien préparé à repousser les brigands. A la vue de ces
+dispositions, les pirates renvoyèrent leurs soldats, quittèrent leurs armes, et,
+s'approchant de la porte ils crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie,
+ils venaient rendre hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait
+du ciel le bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de
+se laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à Scipion
+qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci, après s'être
+inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme devant le plus auguste
+des temples et le plus saint des autels, saisirent avidement la main de Scipion,
+la couvrirent de baisers, et, déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux
+que l'on consacre aux dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir
+vu. «Qu'y a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?»
+s'écrie Valère Maxime<a id='FNanchor_1_179' name='FNanchor_1_179'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_179">[1]</a>. Mais, si l'on va au fond des choses, on est bien
+tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de reconnaissance les
+pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé la flotte carthaginoise et
+détruit la plus grande et la seule puissance maritime d'alors! Depuis la ruine
+de Carthage, la Méditerranée était au pouvoir de la piraterie, et il fallut que
+Rome entreprît contre elle une lutte acharnée.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_179' name='Footnote_1_179'></a><a href="#FNanchor_1_179"><span
+class='label'>[1]</span></a> <small>II</small>, <small>X</small>, 2.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg153' name='pg153'></a><span class='pagenum'>153</span></p>
+<h2>CHAPITRE XV<br />
+<span class="small">GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.—L'ILLYRIE.—LA REINE TEUTA.—DÉMÉTRIUS DE
+PHAROS.—GENTHIUS.</span>
+</h2>
+
+<p>La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue dans
+l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les plus reculés,
+les peuples que les anciens désignaient sous la dénomination d'Illyriens, de
+Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de Liburniens, et qui occupaient les
+régions que nous appelons l'Istrie, l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si
+remarquables par leurs golfes profonds, leurs îles nombreuses et dans les
+parages desquelles la navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des
+bourrasques qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les
+maîtres de Scodra<a id='FNanchor_1_180' name='FNanchor_1_180'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_180">[1]</a> exerçaient en grand la piraterie; leurs
+nombreuses escadres de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens,
+battaient partout la mer, portant <a id='pg154' name='pg154'></a><span
+class='pagenum'>154</span>sur les eaux et sur les côtes la guerre et le pillage<a id='FNanchor_2_181' name='FNanchor_2_181'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_181">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_180' name='Footnote_1_180'></a><a href="#FNanchor_1_180"><span
+class='label'>[1]</span></a> Scutari (Albanie).</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_181' name='Footnote_2_181'></a><a href="#FNanchor_2_181"><span
+class='label'>[2]</span></a> Appien, <i>De rebus illyricis</i>,
+<small>III</small>.</p></div>
+<p>Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie, pillé
+le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or massif, qu'il
+remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid en hiver et trop
+lourd en été, s'avança jusque dans les eaux liburniennes et fit alliance avec
+ses rivaux en déprédations qui lui cédèrent l'île d'Issa, excellente position
+maritime.</p>
+<p>Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens
+couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des incursions dans
+toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie, Céphallénie, se virent
+tour à tour désolées par ces audacieux corsaires. Il n'y avait point de flotte
+qui pût résister à leurs légers navires, flexibles à tous les mouvements de la
+rame<a id='FNanchor_1_182' name='FNanchor_1_182'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_182">[1]</a>, habiles à l'attaque comme à la fuite, et montés
+par des aventuriers que les rois d'Illyrie accueillaient avec empressement dans
+leurs ports quand on les reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des
+vaisseaux capturés et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates
+s'était surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta
+qui lui succéda sur le trône. Dans <a id='pg155' name='pg155'></a><span
+class='pagenum'>155</span>une de leurs expéditions, les Illyriens battirent les
+Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la ville de Phénice, la place la plus
+forte et la plus puissante de tout l'Épire et dont ils rapportèrent un butin
+immense<a id='FNanchor_2_183' name='FNanchor_2_183'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_183">[2]</a>. Dans leurs courses continuelles, les pirates
+illyriens enlevèrent plusieurs fois des négociants italiens à la hauteur du port
+de Brindes et en firent périr quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes
+nombreuses qui s'élevèrent à cette occasion<a id='FNanchor_3_184'
+name='FNanchor_3_184'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_184">[3]</a>. Mais
+bientôt vint se joindre un motif politique. Les Illyriens attaquèrent l'île
+d'Issa, soumise alors à Démétrius de Pharos qui envoya une ambassade à Rome,
+pour demander aide et secours et pour la supplier de faire cesser la piraterie
+dans la mer Adriatique.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_182' name='Footnote_1_182'></a><a href="#FNanchor_1_182"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Velocibus levibusque navigiis</i>, Appien, <i>De
+rebus illyricis</i>, <small>III</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_183' name='Footnote_2_183'></a><a href="#FNanchor_2_183"><span
+class='label'>[2]</span></a> Polybe, <small>II</small>, 1.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_184' name='Footnote_3_184'></a><a href="#FNanchor_3_184"><span
+class='label'>[3]</span></a> Polybe, <small>II</small>, 2.</p></div>
+<p>Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à la
+reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les négociants
+italiens avaient soufferts de la part des corsaires illyriens. La reine les
+laissa parler sans les interrompre, affectant des airs de hauteur et de fierté.
+Quand ils eurent fini, sa réponse fut qu'elle tâcherait d'empêcher que la
+république n'eut dans la suite le sujet de se plaindre de son royaume en
+général; mais que ce n'était pas la coutume des rois d'Illyrie de défendre à
+leurs sujets d'aller en course pour leur utilité particulière. <a id='pg156'
+name='pg156'></a><span class='pagenum'>156</span>A ces mots, la colère s'empare du
+plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous, reine, une
+des plus belles coutumes est de venger en commun les torts faits aux
+particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte que vous vous
+portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des rois illyriens.» La
+reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle en fut tellement irritée
+que, sans égard pour le droit des gens, elle fit poursuivre les ambassadeurs et
+tuer celui qui l'avait offensée. Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi
+sous la hache des Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs,
+et le reste ne dut son salut qu'à la fuite<a id='FNanchor_1_185'
+name='FNanchor_1_185'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_185">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_185' name='Footnote_1_185'></a><a href="#FNanchor_1_185"><span
+class='label'>[1]</span></a> Polybe, <small>II</small>, 2;—Florus,
+<small>II</small>, <small>V</small>, <i>Bellum illyricum</i>;—Appien,
+<small>VII</small>.</p></div>
+<p>Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat; le
+Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes et équipa
+une flotte.</p>
+<p>Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des
+pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à Épidamne,
+sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le dessein d'enlever la
+ville par surprise.</p>
+<p>Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens laissèrent
+imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la ville. Ces pirates
+<a id='pg157' name='pg157'></a><span class='pagenum'>157</span>ont retroussé leurs
+vêtements, ils portent un vase à la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y
+ont caché un poignard. Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent
+maîtres de l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur
+est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les
+habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de vigueur que
+les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain, sont enfin obligés de
+se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent droit à Corcyre, descendent à
+terre et entreprennent d'assiéger la ville. L'épouvante s'y répandit; telle
+était la réputation des Illyriens qu'on se crut dans la nécessité pressante
+d'implorer l'assistance des Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps
+chez ces peuples des ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui
+priaient instamment qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent
+chassés de leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement
+écoutées. Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les
+mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les
+Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés, se
+portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de Paxos. Les
+Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le combat fut égal, on
+se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens, ils lièrent leurs vaisseaux
+<a id='pg158' name='pg158'></a><span class='pagenum'>158</span>quatre à quatre et
+s'approchèrent ainsi de leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir
+se défendre et ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint,
+grand fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux liés
+ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens sautèrent sur
+les navires et en accablèrent les défenseurs par leur grand nombre. Ils prirent
+quatre galères à quatre rangs de rames et en coulèrent à fond une de cinq rangs
+avec tout l'équipage. Ceux qui avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant
+que les Illyriens avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de
+leurs vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent dans
+leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla beaucoup la
+hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de Corcyre. Les assiégés
+tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin ils traitèrent, reçurent
+garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De Corcyre, les Illyriens
+retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.</p>
+<p>C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.). Cn.
+Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et Aulus
+Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius voulait d'abord
+cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps pour la secourir; mais,
+quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins son <a id='pg159'
+name='pg159'></a><span class='pagenum'>159</span>premier dessein, tant pour
+connaître au juste ce qui s'était passé que pour s'assurer de ce qui avait été
+mandé à Rome par Démétrius de Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se
+voir enlever le gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains,
+crut gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait
+Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en
+conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius, on leur
+abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion, dans la pensée
+que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour toujours des insultes des
+Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile vers Apollonie, emmenant avec lui
+Démétrius, pour exécuter, d'après ses conseils, tout ce qui lui restait à faire.
+En même temps, Posthumius s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt
+mille hommes de pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à
+peine devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se
+ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens assiégeaient
+Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit de leur approche, les
+ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les Épidamniens sauvés, les
+Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent les Ardiæens. Là, se trouvaient
+des députés de plusieurs peuples, entre autres des Parthéniens et des
+Atintaniens, qui les <a id='pg160' name='pg160'></a><span
+class='pagenum'>160</span>reconnurent pour leurs maîtres. Ils se dirigèrent
+ensuite sur Issa, assiégée aussi par les Illyriens, firent lever le siège et
+reçurent les Isséens dans leur alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de
+quelques villes illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats,
+quelques tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un
+riche butin.</p>
+<p>Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans
+l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui lui
+étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en Illyrie le
+nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se retirèrent à Épidamne
+avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius ramena en Italie la plus grande
+partie des deux armées. Quant à Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux
+légers et levé une contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses
+quartiers d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient
+mis sous la sauvegarde des Romains.</p>
+<p>Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour
+proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait tribut;
+qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait toute l'Illyrie et
+qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que deux bâtiments sans armes.
+Cette dernière condition était très importante pour les Grecs. Le traité fut
+conclu (226 avant J.-C.), mais <a id='pg161' name='pg161'></a><span
+class='pagenum'>161</span>les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les
+principaux de la nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache,
+donnèrent satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain<a id='FNanchor_1_186'
+name='FNanchor_1_186'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_186">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_186' name='Footnote_1_186'></a><a href="#FNanchor_1_186"><span
+class='label'>[1]</span></a> Florus et Appien, <i>loc. citat.</i></p></div>
+<p>Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les
+Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés
+racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix conclu
+avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de l'accueil qu'ils
+avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet, ce traité, dont ils
+avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs d'une grande crainte, car les
+Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout entière.</p>
+<p>Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois en
+Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre les Grecs et
+les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux isthmiques; à
+Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia aux mystères
+d'Éleusis.</p>
+<p>Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais
+Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie, profita des
+embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses bienfaiteurs pour
+faire des incursions sur mer en s'unissant aux corsaires de l'Istrie et en <a id='pg162' name='pg162'></a><span class='pagenum'>162</span>détachant les Atintaniens
+de l'alliance romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante
+brigantins au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.</p>
+<p>Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la
+nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte garnison
+et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les autres villes les
+gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place des lieutenants dévoués et
+choisit entre ses sujets six mille des hommes les plus braves pour garder
+Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale, au septième jour, et les villes
+voisines s'empressèrent de se rendre aux Romains. Le consul mit aussitôt à la
+voile pour attaquer Démétrius à Pharos. Ayant appris que la ville était forte,
+la garnison nombreuse et composée de soldats d'élite, il craignit les
+difficultés et les lenteurs d'un siège et résolut de recourir à un stratagème.
+Il prit terre pendant la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande
+partie dans les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer
+et entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut
+aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il engagé, que
+ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière de l'ennemi. Les
+Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés de prendre la fuite pour
+sauver leur vie. Démétrius se <a id='pg163' name='pg163'></a><span
+class='pagenum'>163</span>réfugia sur un navire, et, suivi de quelques brigantins
+qu'il avait à l'ancre dans des endroits cachés, échappa au consul et se rendit
+auprès de Philippe de Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les
+Romains. Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie,
+et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du traité
+antérieur (219 avant J.-C.).</p>
+<p>Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre
+qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les Illyriens
+de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors pour roi Genthius,
+prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à force de sollicitations, de
+promesses d'argent et enfin par les armes, détacha de l'alliance romaine.
+Genthius se jeta avec ses troupes sur la partie de l'Illyrie soumise aux Romains
+et emprisonna Petillius et Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome
+se trouvait ainsi avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua
+vigoureusement l'un et l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre
+bataille de Pydna (168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange
+macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire sur
+Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda une entrevue
+au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et, tombant à genoux, se
+remit à sa discrétion. Anicius <a id='pg164' name='pg164'></a><span
+class='pagenum'>164</span>le rassura et l'invita même à souper. Mais, au sortir de
+table, les licteurs se jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius
+s'empressa de délivrer les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce
+dernier annoncer à Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à
+côte et enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des
+corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les
+principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut partagé en
+trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour longtemps les
+souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens infligeaient
+continuellement à leurs voisins<a id='FNanchor_1_187' name='FNanchor_1_187'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_187">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_187' name='Footnote_1_187'></a><a href="#FNanchor_1_187"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <small>IX</small>;—Florus,
+<small>XIII</small>;—Tite-Live, <small>XLIV</small>, 31, 32; xlv, 26, 35,
+39;—Velleius Paterculus, <small>IX</small>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg165' name='pg165'></a><span class='pagenum'>165</span></p>
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+<h3>I<br />
+<span class="small">LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.</span>
+</h3>
+
+<p>Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la piraterie
+dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la Grèce et de la
+Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement son bras et se livrent
+librement au pillage et à la dévastation.</p>
+<p>Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des mœurs
+sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de fréquentes incursions,
+et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient des bêtes féroces plutôt que
+des hommes, dit Polybe<a id='FNanchor_1_188' name='FNanchor_1_188'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_188">[1]</a>, sans distinction pour personne, rien n'était
+exempt de leurs hostilités. Cependant, tant qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils
+avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour
+successeur <a id='pg166' name='pg166'></a><span class='pagenum'>166</span>qu'un
+enfant, ils levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte
+spécieux pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut
+envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les
+frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république
+étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un jeune
+homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée le siège de ses
+brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de pirates, de <i>Klephtes</i>
+ou brigands, et leur permit de butiner dans les environs et d'enlever les
+troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci fussent amis et alliés de l'Étolie.
+Ces Klephtes n'exercèrent d'abord leurs pillages qu'aux extrémités de la
+province, mais leur audace ne s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays,
+attaquèrent les habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens
+adressèrent des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin,
+n'eut aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et
+répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui avaient été
+maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à Messène, les
+brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux qui leur résistaient,
+chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent tous les bestiaux. Jusque-là les
+Éphores avaient supporté les pillages des Klephtes et la présence de leur chef,
+mais enfin <a id='pg167' name='pg167'></a><span class='pagenum'>167</span>se voyant
+encore insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant
+l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération, était
+alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque sortir de la
+ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux Messéniens, et qu'il
+n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de tant de meurtres commis. Tout
+le conseil trouvant cet avis fort juste, Dorimaque se mit en colère et dit que
+l'on n'était guère habile si l'on s'imaginait insulter sa personne; que ce
+n'était pas lui, mais la république étolienne que l'on atteignait, que cette
+indignité allait attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un
+tel attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à Messène,
+un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et le reste du
+corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et ses vêtements, on
+l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien cela. Celui-ci donc
+s'échauffant et traitant avec hauteur les Messéniens, Sciron ne put se contenir:
+«Tu crois donc, Barbytas, lui dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions
+fort de toi et de tes menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit
+pour l'Étolie où il fit déclarer la guerre aux Messéniens.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_188' name='Footnote_1_188'></a><a href="#FNanchor_1_188"><span
+class='label'>[1]</span></a> Liv. <small>IV</small>, <small>I</small>.</p></div>
+<p>Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils
+capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et équipage, dans
+l'île de <a id='pg168' name='pg168'></a><span class='pagenum'>168</span>Cythère.
+Montés sur les vaisseaux des Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire,
+firent des tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis
+dans le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la
+forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur butin
+et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de Klephtes,
+sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant à Phigalée d'où
+elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent alors de secourir les
+Messéniens et appelèrent à leur aide les Macédoniens. Comme on le voit, ce
+furent les brigands Étoliens qui donnèrent naissance à la grande guerre qui
+éclata alors en Grèce et qui est restée célèbre dans l'histoire par les actions
+d'Aratus et de Philippe, roi de Macédoine.</p>
+<p>Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut conclue
+entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et Rome d'autre
+part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de la Grèce. Après
+différents combats, Philippe fut complètement vaincu à Cynocéphales (196 avant
+J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à la victoire, mais ils eurent
+l'insolence de se l'attribuer tout entière. Flamininus, déjà mécontent de leur
+rapacité, les dédaigna et affecta, en toute occasion, d'humilier leur orgueil.
+Ces Étoliens inspiraient du dégoût aux Romains; quand on leur demandait de
+renoncer à <a id='pg169' name='pg169'></a><span class='pagenum'>169</span>leur coutume
+sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de l'Étolie
+que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des dépouilles<a id='FNanchor_1_189' name='FNanchor_1_189'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_189">[1]</a>.»</p>
+<p>L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les Romains,
+devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec Antiochus le
+Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant J.-C.).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_189' name='Footnote_1_189'></a><a href="#FNanchor_1_189"><span
+class='label'>[1]</span></a> Polybe <small>XVII</small>, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.
+»</p></div>
+
+<p><a id='pg170' name='pg170'></a><span class='pagenum'>170</span></p>
+
+<h3>II<br />
+<span class="small">CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.</span>
+</h3>
+
+<p>Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie
+s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux repaire
+dans les îles Baléares.</p>
+<p>Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour des
+gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats qui avaient
+fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit pour les compromettre
+tous. Ils avaient acquis, en repoussant les fréquentes agressions auxquelles les
+exposaient leurs richesses, la réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y
+ait au monde. Leur supériorité dans le maniement de la fronde remontait à
+l'époque où les Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils
+marchaient nus au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche,
+tandis que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et
+quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre, ceintes
+autour de la tête, trois frondes faites de <i>mélancranis</i><a id='FNanchor_1_190' name='FNanchor_1_190'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_190">[1]</a>, de <a id='pg171' name='pg171'></a><span
+class='pagenum'>171</span>crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de
+loin, une courte pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand
+il était placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier
+la fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le pain
+dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes l'avaient
+atteint comme une cible.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_190' name='Footnote_1_190'></a><a href="#FNanchor_1_190"><span
+class='label'>[1]</span></a> Le <i>schœnus mucronatus</i>, suivant Sprengel; mais
+plus vraisemblablement, suivant Fraas, les <i>schœnus nigricans</i>.</p></div>
+<p>A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares profitèrent
+de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie forcenée. Montés sur
+de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages étaient devenus, par leurs
+attaques soudaines, la terreur de ceux qui naviguaient près de leurs îles. Le
+Sénat résolut de mettre fin à leurs brigandages et envoya contre eux
+Métellus.</p>
+<p>Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait vers
+eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent l'audace
+jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit tendre des peaux
+au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses hommes. Cette précaution
+garantit les Romains d'une grêle de pierres. Quand on en vint à combattre de
+près, et que les insulaires eurent fait l'expérience des éperons et des javelots
+romains, ils poussèrent un grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus
+les poursuivit jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles <a id='pg172' name='pg172'></a><span class='pagenum'>172</span>de trois mille colons. Dès
+lors un commerce actif et prospère se fit avec l'Espagne. Ces îles fertiles,
+bien situées et douées d'un climat agréable, furent une heureuse acquisition
+pour Rome, une escale précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en
+Espagne. Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de
+<i>Baléarique</i> (123 av. J.-C.)<a id='FNanchor_1_191' name='FNanchor_1_191'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_191">[1]</a>.</p>
+<p>Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination dans
+le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des luttes
+incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe, riche en
+minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de forêts. Cependant un
+grand nombre de montagnards de ces îles sauvages conservèrent leur indépendance
+et passèrent toujours aux yeux des Romains pour des brigands<a id='FNanchor_2_192'
+name='FNanchor_2_192'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_192">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_191' name='Footnote_1_191'></a><a href="#FNanchor_1_191"><span
+class='label'>[1]</span></a> Strabon, <small>III</small>,
+<small>V</small>;—Florus, <small>III</small>, <small>IX</small>, <i>Bellum
+Balearicum</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_192' name='Footnote_2_192'></a><a href="#FNanchor_2_192"><span
+class='label'>[2]</span></a> Tacite, <i>Annales</i>, <small>II</small>,
+85.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg173' name='pg173'></a><span class='pagenum'>173</span></p>
+<h2>CHAPITRE XVII<br />
+<span class="small">MITHRIDATE ET LES PIRATES.</span>
+</h2>
+
+<p>Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti successivement les
+flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle avait imposé sa suprématie
+maritime dans la plus grande partie du bassin méditerranéen, lorsque s'éleva
+contre elle, en Orient, un prince puissant et doué d'un génie supérieur,
+Mithridate, roi de Pont.</p>
+<p>Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces
+considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il entrait, en
+effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats d'infanterie, 40,000 chevaux,
+300 vaisseaux pontés et 100 embarcations ouvertes dont les pilotes et les
+capitaines étaient phéniciens et égyptiens<a id='FNanchor_1_193'
+name='FNanchor_1_193'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_193">[1]</a>. Depuis les
+guerres médiques on n'avait vu un tel déploiement militaire en Orient.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_193' name='Footnote_1_193'></a><a href="#FNanchor_1_193"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerre contre Mithridate</i>,
+<small>XIII</small>, <small>XVII</small>.</p></div>
+<p>Pendant que la guerre civile et la guerre sociale <a id='pg174'
+name='pg174'></a><span class='pagenum'>174</span>mettaient l'Italie en feu,
+Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie, l'Ionie, la
+Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment soumises par les
+Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains, Aquilius et Oppius, furent
+écrasés en trois batailles, la flotte de l'Euxin anéantie et le proconsul
+contraint de fuir (88 av. J.-C). Partout les populations couraient au-devant du
+vainqueur. Mithridate se présentait en effet comme le vengeur des cruautés et
+des exactions des Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les
+publicains rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en
+Asie? Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur,
+tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls, les
+exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements<a id='FNanchor_1_194' name='FNanchor_1_194'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_194">[1]</a>.» Aussi quand il s'écriait, non sans juste
+raison: «Dut-on périr, il faut lutter contre les brigands!» tous les opprimés
+l'accueillaient avec délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos<a id='FNanchor_2_195' name='FNanchor_2_195'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_195">[2]</a>. Partout les peuples se livraient à des
+manifestations anti-romaines. Les villes, les îles, envoyaient sur son passage
+des ambassades «au dieu sauveur», l'invitant à les visiter, et les populations,
+en habits de fête, accouraient, en poussant des <a id='pg175' name='pg175'></a><span
+class='pagenum'>175</span>cris de joie, le recevoir hors des portes. La ville de
+Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour montrer un général romain
+captif<a id='FNanchor_3_196' name='FNanchor_3_196'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_196">[3]</a>. La ville de Mitylène, de Lesbos, lui remet à son
+tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa défaite. Mithridate le
+couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie, monté sur un âne et obligé, à
+force de coups, à dire:</p>
+<p>«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui introduisant
+de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet affreux supplice la
+réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la République romaine<a id='FNanchor_4_197' name='FNanchor_4_197'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_197">[4]</a>. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes
+et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure, sans
+distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs même, qui
+résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans sépulture et de confisquer
+leurs biens dont la moitié reviendra au roi et dont l'autre appartiendra aux
+meurtriers. Si grande était l'horreur du nom romain que partout, hormis quelques
+rares districts, dans l'île de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut
+exécuté ponctuellement; le même jour, <a id='pg176' name='pg176'></a><span
+class='pagenum'>176</span>à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000
+Italiens furent massacrés de sang-froid<a id='FNanchor_5_198'
+name='FNanchor_5_198'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_198">[5]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_194' name='Footnote_1_194'></a><a href="#FNanchor_1_194"><span
+class='label'>[1]</span></a> Justin, <small>XXXVIII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_195' name='Footnote_2_195'></a><a href="#FNanchor_2_195"><span
+class='label'>[2]</span></a> Diodore de Sicile, <i>Excerpt. de virt. et vit.</i>,
+p. 112-113.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_196' name='Footnote_3_196'></a><a href="#FNanchor_3_196"><span
+class='label'>[3]</span></a> Appien, <small>XX</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_197' name='Footnote_4_197'></a><a href="#FNanchor_4_197"><span
+class='label'>[4]</span></a> Appien, <small>XXI</small>: Velleius Paterculus,
+18.—Diodore de Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les outrages
+auxquels il serait livré, n'hésita pas à se frapper de sa propre main
+(<i>Excerpt. de virt. et vit.</i>, p. 112-113).</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_198' name='Footnote_5_198'></a><a href="#FNanchor_5_198"><span
+class='label'>[5]</span></a> Appien, <small>XXIII</small>;—Florus,
+<small>III</small>, 6;—Valère Maxime, <small>IX</small>, <small>II</small>, 3;
+Cicéron, <i>Pro lege Manilia</i>, 3.</p></div>
+<p>Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles, Chio
+et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées fidèles de
+ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades. Mithridate eut encore
+recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.</p>
+<p>La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est partout la
+bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se disant à la solde
+du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres qui sèment au loin la
+terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est infestée; le temple de
+Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux Cabires des tableaux et des
+statues prises au pillage de Syracuse, est complètement dévasté, et les pirates
+enlèvent un butin de la valeur de mille talents. L'île de Rhodes seule, où les
+Romains fugitifs s'étaient retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à
+l'entraînement général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate
+tourna aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les
+Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et
+composée en partie de pirates heureux <a id='pg177' name='pg177'></a><span
+class='pagenum'>177</span>de combattre contre les Rhodiens, qui, depuis longtemps,
+leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate rangea ses navires sur une seule
+ligne pour envelopper les vaisseaux rhodiens qui se présentèrent en assez petit
+nombre, mais qui, après avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se
+renfermèrent dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et
+mit ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps des
+navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs trirèmes, ayant
+attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent secourir les combattants,
+la lutte devint bientôt générale et les Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils
+rentraient triomphants dans le port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait
+une quinquirème. Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments
+sous les ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq
+quadrirèmes, mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte
+retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur les
+vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les autres à
+prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur lesquels étaient
+embarquées les troupes attendues par le roi, furent jetés à la côte par la
+tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des Rhodiens. Mithridate assiégea
+néanmoins la ville, et fit battre les murs du côté de la mer par une énorme
+machine, <a id='pg178' name='pg178'></a><span class='pagenum'>178</span>établie sur
+deux hexérèmes manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des
+flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque, s'écroula sous
+son propre poids. Tous les efforts de Mithridate échouèrent contre l'héroïque
+résistance des Rhodiens; aussi se décida-t-il à lever le siège et à porter ses
+armes en Grèce<a id='FNanchor_1_199' name='FNanchor_1_199'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_199">[1]</a>.</p>
+<p>Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de
+Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat les
+lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre jusqu'en Asie.
+En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine, s'empare de l'île de
+Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns et coupe les mains des
+autres<a id='FNanchor_2_200' name='FNanchor_2_200'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_200">[2]</a>. Mais cela ne suffisait pas, les pirates, maîtres
+de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et interceptaient les
+vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne pouvait, sans vaisseaux,
+réduire un ennemi dont la puissance consistait principalement en forces
+maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla chargea donc Lucullus, le plus
+capable de ses lieutenants, de parcourir tous les parages de l'est et d'y
+ramasser une escadre à tout prix.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_199' name='Footnote_1_199'></a><a href="#FNanchor_1_199"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <small>XXII-XXVII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_200' name='Footnote_2_200'></a><a href="#FNanchor_2_200"><span
+class='label'>[2]</span></a> Appien, <small>XXIX</small>.</p></div>
+<p>Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, <a id='pg179'
+name='pg179'></a><span class='pagenum'>179</span>et se trouve bientôt à la tête de
+quelques embarcations non pontées, empruntées aux Rhodiens et à d'autres
+moindres cités; mais il donne dans une nuée de pirates et ne leur échappe que
+par le plus heureux hasard, en perdant presque toute sa flottille. Il change de
+navire et, trompant l'ennemi, passe par la Crète et Cyrène et se rend à
+Alexandrie<a id='FNanchor_1_201' name='FNanchor_1_201'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_201">[1]</a>. La cour d'Égypte refuse poliment, mais nettement
+sa demande de secours. Combien était tombée la puissance de Rome, dit
+l'historien Mommsen, autrefois, quand les rois d'Égypte mettaient toute leur
+flotte à son service, elle les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État
+d'Alexandrie ne lui feraient pas crédit d'une seule voile<a id='FNanchor_2_202'
+name='FNanchor_2_202'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_202">[2]</a>! Lucullus
+se tourna du côté des villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de
+guerre. Il réussit, et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il
+avait pu ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se
+trouva désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec
+des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter d'importants
+succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua Samos et enleva Chio
+et Colophon à l'ennemi.</p>
+<p>De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité onéreux
+aux termes duquel le roi <a id='pg180' name='pg180'></a><span
+class='pagenum'>180</span>de Pont renonçait à l'Asie et à la Paphlagonie,
+restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à Ariobarzane, payait aux
+Romains deux mille talents et leur livrait soixante-dix navires à proue
+d'airain, avec tout leur équipement (84 av. J.-C.)<a id='FNanchor_3_203'
+name='FNanchor_3_203'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_203">[3]</a>.</p>
+<p>Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_201' name='Footnote_1_201'></a><a href="#FNanchor_1_201"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <small>XXXIII</small>; Plutarque, <i>Vie de
+Lucullus</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_202' name='Footnote_2_202'></a><a href="#FNanchor_2_202"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Histoire romaine</i>, <small>IV</small>,
+8.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_203' name='Footnote_3_203'></a><a href="#FNanchor_3_203"><span
+class='label'>[3]</span></a> Appien, <small>LIV</small> et suiv.; Plutarque,
+<i>Vie de Sylla</i>; Florus, 9.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg181' name='pg181'></a><span class='pagenum'>181</span></p>
+<h2>CHAPITRE XVIII<br />
+<span class="small">PUISSANCE DES PIRATES.—CAPTIVITÉ DE CÉSAR.</span>
+</h2>
+
+<p>Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la puissance
+des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime n'exerçait plus
+l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les flottes de ses voisins, mais
+après la victoire, soit par une singulière négligence politique, soit plutôt que
+la marine ne convînt pas à son génie, elle ne songeait plus à conserver sa
+domination sur les eaux et encore moins à y faire la police. Il est vrai, du
+reste, que l'état de la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la
+guerre contre Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la
+guerre civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre
+Sertorius et Spartacus?</p>
+<p>Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes parties
+de la terre, dit Florus<a id='FNanchor_1_204' name='FNanchor_1_204'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_204">[1]</a>, les pirates avaient envahi les
+mers. Ils y régnaient en <a id='pg182' name='pg182'></a><span
+class='pagenum'>182</span>maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux
+colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de la ruine
+de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de Mithridate exigé
+par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits qu'esclaves. La mer immense,
+la mer libre, comme le dit si bien Duruy<a id='FNanchor_2_205'
+name='FNanchor_2_205'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_205">[2]</a>, fut
+l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi romaine<a id='FNanchor_3_206' name='FNanchor_3_206'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_206">[3]</a>. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait
+détruit toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient
+certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un
+développement inattendu.</p>
+<p>Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés
+<i>myoparons et hémioles</i>, barques-souris<a id='FNanchor_4_207'
+name='FNanchor_4_207'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_207">[4]</a>», mais,
+devenus plus hardis par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des
+îles autorisé par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros
+bâtiments et des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant
+anoblir leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de
+soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs vols «la
+solde militaire<a id='FNanchor_5_208' name='FNanchor_5_208'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_208">[5]</a>».</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_204' name='Footnote_1_204'></a><a href="#FNanchor_1_204"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Bellum piraticum</i>, <small>III</small>,
+7.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_205' name='Footnote_2_205'></a><a href="#FNanchor_2_205"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Histoire des Romains</i>, <small>II</small>,
+23.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_206' name='Footnote_3_206'></a><a href="#FNanchor_3_206"><span
+class='label'>[3]</span></a> Appien, <i>Guerre mithridatique</i>,
+<small>XCII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_207' name='Footnote_4_207'></a><a href="#FNanchor_4_207"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_208' name='Footnote_5_208'></a><a href="#FNanchor_5_208"><span
+class='label'>[5]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div>
+<p>Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et leurs
+capacités, montaient sur <a id='pg183' name='pg183'></a><span
+class='pagenum'>183</span>les vaisseaux des pirates et se joignaient à eux. Il
+semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût devenue un métier honorable et
+propre à flatter l'ambition<a id='FNanchor_1_209' name='FNanchor_1_209'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_209">[1]</a>. L'aristocratie romaine ruinée
+n'avait pas de meilleure ressource pour refaire sa fortune.</p>
+<p>La Cilicie Trachée<a id='FNanchor_2_210' name='FNanchor_2_210'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_210">[2]</a> (rude) était le siège de l'empire des pirates que
+l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids
+d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour la
+construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux chantiers et des
+arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à l'armement de leurs
+flottes. Au sein de l'impraticable et montueux massif de la Lycie, de la
+Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti des châteaux forts au sommet des
+rocs, y enfermant, pendant qu'ils écumaient les mers, leurs femmes, leurs
+enfants et leurs trésors, et venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui
+les menaçait. Ils s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles
+désertes, des stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin,
+cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient un État,
+une république, «république de corsaires» dit Mommsen<a id='FNanchor_3_211'
+name='FNanchor_3_211'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_211">[3]</a>. C'est là
+le caractère vraiment étonnant <a id='pg184' name='pg184'></a><span
+class='pagenum'>184</span>de cette singulière société de bandits. Le savant
+historien allemand voit avec raison parmi eux les aventuriers, les désespérés de
+tous les pays, mercenaires licenciés, achetés jadis sur les marchés crétois de
+recrutement, citoyens bannis des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie,
+soldats et officiers des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de
+tous les peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux
+enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de nationalité,
+ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la franc-maçonnerie de la proscription
+et du crime. Mais je ne saurais admettre avec Mommsen que ce banditisme ait
+jamais pu marcher «vers une association meilleure de l'esprit public»,
+l'histoire ne nous a laissé aucun indice pour avancer une pareille conclusion.
+Une association qui méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le
+pillage et le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang
+national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa force
+matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si l'on peut
+employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association criminelle,
+condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la justice infaillible et
+vengeresse.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_209' name='Footnote_1_209'></a><a href="#FNanchor_1_209"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_210' name='Footnote_2_210'></a><a href="#FNanchor_2_210"><span
+class='label'>[2]</span></a> Appien, <small>XCII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_211' name='Footnote_3_211'></a><a href="#FNanchor_3_211"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Histoire romaine</i>, <small>V</small>,
+2.</p></div>
+<p>Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance. Ils
+s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les mers
+voisines, <a id='pg185' name='pg185'></a><span class='pagenum'>185</span>mais ils
+répandirent rapidement leurs brigandages sur celles de Crète, de Cyrène,
+d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie), auquel les richesses qu'ils y
+capturaient leur avaient fait donner le nom de Golfe d'Or<a id='FNanchor_1_212'
+name='FNanchor_1_212'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_212">[1]</a>. Ils se
+jetaient sur les villes peu défendues, et assiégeaient régulièrement les places
+fortes. Ils emmenaient en captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus
+riches, et les y détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils
+étaient par excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient
+tellement redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même,
+à destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison mauvaise,
+craignant moins les tempêtes que les corsaires.</p>
+<p>Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs
+Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre les mains
+des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour rançon; il se moqua
+d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur de leur prisonnier, et il
+leur en promit cinquante (environ 110,000 fr.). Il envoya ensuite ceux qui
+l'accompagnaient, dans différentes villes, pour ramasser cette somme et demeura
+avec un seul de ses amis et deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les
+plus sanguinaires des hommes, dit Plutarque<a id='FNanchor_2_213'
+name='FNanchor_2_213'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_213">[2]</a>. Il les
+traitait avec tant de mépris que, <a id='pg186' name='pg186'></a><span
+class='pagenum'>186</span>lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de
+faire silence. Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier
+que comme un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il
+jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des
+harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute, avaient
+encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans mesure le jeune
+orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur romain, les traitait
+d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en croix pour leur apprendre à
+s'y mieux connaître. Les pirates aimaient cette franchise et en riaient. Dès que
+César eut reçu de Milet sa rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage
+qu'il fit de sa liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour
+combattre les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore
+à l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison de
+Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur d'Asie, de
+les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui était considérable et
+dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des prisonniers. Il voulait
+probablement les vendre à son profit. Mais César, laissant là le préteur, fit
+mettre en croix les pirates, comme il leur avait souvent annoncé dans l'île avec
+un air de plaisanterie. Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César,
+tout jeune encore, commença à montrer <a id='pg187' name='pg187'></a><span
+class='pagenum'>187</span>la supériorité de son génie, et à pratiquer le grand art
+de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_212' name='Footnote_1_212'></a><a href="#FNanchor_1_212"><span
+class='label'>[1]</span></a> «<i>Sinum aureum</i>», Florus, <small>III</small>,
+7.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_213' name='Footnote_2_213'></a><a href="#FNanchor_2_213"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Vie de César</i>; Suétone, <i>id.</i>,
+<small>IV</small>.</p></div>
+<p>Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles guerres
+civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la ville, laissant
+ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de jour en jour et causait
+d'immenses dommages à l'État et aux particuliers. Elle avait accaparé tout le
+mouvement maritime de la Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses
+produits ni importer ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs
+champs, la navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait
+d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des
+habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée et
+n'osaient plus l'appeler «<i>nostrum mare</i>».</p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg189' name='pg189'></a><span class='pagenum'>189</span></p>
+<h2>CHAPITRE XIX<br />
+<span class="small">EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.</span>
+</h2>
+
+<p>Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui
+anéantissait l'Italie.</p>
+<p>Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de l'Asie-Mineure
+une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne firent rien de
+mémorable.</p>
+<p>Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle expédition.</p>
+<p>A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il dissipa les
+brigantins légers et les barques-souris des pirates, après un combat sanglant.
+Non content de cette victoire, il aborde en Asie-Mineure et se met à raser
+successivement toutes les villes devant lesquelles les pirates allaient
+d'ordinaire jeter l'ancre et où ils déposaient leur butin. Ainsi tombent les
+citadelles de Zénicétus, puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en
+Lycie orientale, Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, <a id='pg190'
+name='pg190'></a><span class='pagenum'>190</span>Zénicétus, voyant l'armée romaine
+maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux principaux édifices et
+se précipite dans les flammes avec tous ses compagnons.</p>
+<p>Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre les
+Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes escarpées, de
+rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les repaires des pirates,
+là les brigands se sont toujours maintenus, et, de nos jours encore, cette
+région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas changé d'aspect, et le voyageur ne
+peut la parcourir en sécurité.</p>
+<p>Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura même, le
+boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme dit Mommsen<a id='FNanchor_1_214' name='FNanchor_1_214'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_214">[1]</a>, juchée au sommet d'une montagne presque
+impraticable, et planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait.
+Cette rude campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom
+d'<i>Isauricus</i>. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les trésors
+qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe. Cicéron a rendu
+hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec soin, pour les donner au
+trésor public, les riches dépouilles des Isauriens<a id='FNanchor_2_215'
+name='FNanchor_2_215'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_215">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_214' name='Footnote_1_214'></a><a href="#FNanchor_1_214"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Histoire romaine</i>, <small>V</small>,
+2.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_215' name='Footnote_2_215'></a><a href="#FNanchor_2_215"><span
+class='label'>[2]</span></a> Florus, <small>III</small>, 7; Cicéron, <i>In
+Verrem</i>, <small>II</small>, liv. <small>I</small>, 31, liv.
+<small>IV</small>, 10; Strabon, liv. <small>XIV</small>; Eutrope,
+<small>VI</small>, 3; Rufus, <small>XII</small>.</p></div>
+<p><a id='pg191' name='pg191'></a><span class='pagenum'>191</span>Appien est injuste
+envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de lui «qu'il ne fit rien de
+mémorable<a id='FNanchor_1_216' name='FNanchor_1_216'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_216">[1]</a>»; grand nombre de corsaires avec leurs vaisseaux
+étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait dévasté la Lycie, la
+Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs forteresses, annexé les
+territoires des villes détruites et agrandi la province de Cilicie. Sans doute
+la piraterie n'était pas anéantie; écrasée sur un point, cette puissance
+insaisissable renaissait sur mille autres. «C'était une hydre dont les mille
+têtes, comme le dit L. Lacroix<a id='FNanchor_2_217' name='FNanchor_2_217'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_217">[2]</a>, couvraient la Méditerranée.» Tant
+de pertes ne domptèrent pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent.
+Semblables à certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la
+terre, à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils s'élancèrent
+de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses encore plus loin
+qu'auparavant<a id='FNanchor_3_218' name='FNanchor_3_218'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_218">[3]</a>. La piraterie changea donc de domicile et gagna
+l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de Crète.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_216' name='Footnote_1_216'></a><a href="#FNanchor_1_216"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Guerre contre Mithridate</i>,
+<small>XCIII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_217' name='Footnote_2_217'></a><a href="#FNanchor_2_217"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Histoire ancienne de l'Italie</i> (<i>Univers
+pittoresque</i>), p. 357.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_218' name='Footnote_3_218'></a><a href="#FNanchor_3_218"><span
+class='label'>[3]</span></a> Florus, <small>III</small>, 7.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg193' name='pg193'></a><span class='pagenum'>193</span></p>
+<h2>CHAPITRE XX<br />
+<span class="small">LES PIRATES CRÉTOIS.—EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.</span>
+</h2>
+
+<p>Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos seul
+avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point, en un corps
+de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur convenait alors de
+réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges, mais aussitôt après la mort
+de Minos, l'absence de tout grand intérêt national et les guerres civiles les
+avaient de nouveau jetés en aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause
+commune avec les Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer
+Intérieure. La Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates<a id='FNanchor_1_219' name='FNanchor_1_219'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_219">[1]</a>.</p>
+<p>Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple
+crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens, condamnés
+jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de leur héros Thésée,
+ont surtout contribué à <a id='pg194' name='pg194'></a><span
+class='pagenum'>194</span>faire ce mauvais renom aux Crétois, qui ont toujours été
+décriés et couverts d'outrages sur le théâtre d'Athènes. Plutarque fait
+remarquer, à ce sujet, combien il est dangereux de s'attirer la haine d'une
+ville «qui sait parler<a id='FNanchor_2_220' name='FNanchor_2_220'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_220">[2]</a>».</p>
+<p>Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si grande
+estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire mais glorieux
+d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si bien établis dans leurs
+mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne trouvaient nul gain illégitime<a id='FNanchor_3_221' name='FNanchor_3_221'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_221">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_219' name='Footnote_1_219'></a><a href="#FNanchor_1_219"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_220' name='Footnote_2_220'></a><a href="#FNanchor_2_220"><span
+class='label'>[2]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Thésée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_221' name='Footnote_3_221'></a><a href="#FNanchor_3_221"><span
+class='label'>[3]</span></a> Polybe, <small>VI</small>, 46.</p></div>
+<p>Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant la
+guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et s'offrit
+comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les ennemis, quelle
+récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen de Rome, répondit
+César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces mots, le Crétois éclata de
+rire, et reprit: «Un droit politique est chez les Crétois une niaiserie titrée,
+nous ne visons qu'au gain, nous ne tirons nos flèches, nous ne travaillons sur
+terre et sur mer que pour de l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de
+l'argent. Quant aux droits politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent
+et qui achètent <a id='pg195' name='pg195'></a><span class='pagenum'>195</span>ces
+fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et dit à
+cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je te donnerai
+mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense<a id='FNanchor_1_222'
+name='FNanchor_1_222'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_222">[1]</a>».</p>
+<p>On trouve dans Polybe<a id='FNanchor_2_223' name='FNanchor_2_223'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_223">[2]</a> des traits analogues concernant
+les Crétois. Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs
+privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes publics
+plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de menteur; il était
+passé en proverbe qu'il est permis de <i>crétiser avec un Crétois</i><a id='FNanchor_3_224' name='FNanchor_3_224'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_224">[3]</a>. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne
+citera, en l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux
+de cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont toujours
+menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger et à ne rien
+faire.»<a id='FNanchor_4_225' name='FNanchor_4_225'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_225">[4]</a></p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_222' name='Footnote_1_222'></a><a href="#FNanchor_1_222"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Excerpt. Vatican.</i>, p. 118-120.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_223' name='Footnote_2_223'></a><a href="#FNanchor_2_223"><span
+class='label'>[2]</span></a> <small>VIII</small>, 18 et suiv.;
+<small>XXIII</small>, 15; <small>IV</small>, 8.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_224' name='Footnote_3_224'></a><a href="#FNanchor_3_224"><span
+class='label'>[3]</span></a> πρός κρητά κρητιζέιν. </p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_225' name='Footnote_4_225'></a><a href="#FNanchor_4_225"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Épitre à Tite</i>, <small>I</small>, 12.</p></div>
+<p>La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand en
+Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble l'île de
+Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de scélérats. Rhodes
+usait ses dernières forces contre <a id='pg196' name='pg196'></a><span
+class='pagenum'>196</span>les pirates de la Crète sans arriver à les détruire. Des
+secours furent demandés aux Romains.</p>
+<p>Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de
+nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates et leurs
+alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte d'Antonius captura
+quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius avait une si ferme
+assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte plus de chaînes que
+d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité. Les amiraux crétois,
+Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande partie de ses vaisseaux; ils
+attachèrent et pendirent les corps des prisonniers romains aux antennes et aux
+cordages, et, déployant toutes leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe,
+les ports de la Crète (74 av. J.-C.)<a id='FNanchor_1_226' name='FNanchor_1_226'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_226">[1]</a>. Cette victoire valut aux Crétois
+une paix honorable; malheureusement elle était conclue par le préteur sans
+l'aveu du Sénat et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand
+elle était vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire
+de Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le
+danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus distingués.
+Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans leurs maisons, et
+certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat <a id='pg197'
+name='pg197'></a><span class='pagenum'>197</span>rendit un décret par lequel les
+Crétois étaient absous de toutes les accusations et reconnus amis et alliés de
+Rome. Mais Lentulus Spinther fit en sorte que ce décret ne reçut pas son
+exécution. Les ambassadeurs retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent
+question des Crétois dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec
+les pirates. Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant
+aux Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à
+quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus distingués, de
+livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de payer, comme une dette
+publique, quatre mille talents d'argent (22 millions). Les Crétois, informés de
+la teneur du décret, se réunirent en conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il
+fallait se soumettre à tous les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans
+craignirent d'être envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le
+peuple à défendre son antique indépendance<a id='FNanchor_2_227'
+name='FNanchor_2_227'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_227">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_226' name='Footnote_1_226'></a><a href="#FNanchor_1_226"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Florus</i>, <small>III</small>, 8.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_227' name='Footnote_2_227'></a><a href="#FNanchor_2_227"><span
+class='label'>[2]</span></a> Diodore de Sicile, <i>Excerpt. de Legat.</i>, p. 631,
+632.</p></div>
+<p>Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul Quintus
+Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua avec trois légions
+près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès l'attendaient à la tête de 24,000
+hommes, légers à la course, endurcis au maniement des armes et aux fatigues de
+la <a id='pg198' name='pg198'></a><span class='pagenum'>198</span>guerre, habiles
+surtout à se servir de l'arc<a id='FNanchor_1_228' name='FNanchor_1_228'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_228">[1]</a>. On combattit en rase campagne,
+et, après une chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de
+bataille, mais les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les
+assiéger les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de
+libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le point de
+succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres lieux fortifiés
+tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable pour les vaincus. Les
+assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui. Pour se venger de tant de
+cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à Métellus l'honneur de subjuguer
+l'île en appelant Pompée pour lui faire leur soumission. C'était au moment où ce
+général venait d'être investi du commandement des mers et de toutes les côtes de
+la Méditerranée. Les Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans
+leur île, qui faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête
+et écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda aussi
+aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya, pour commander
+dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants. Sentant sa conquête lui
+échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une nouvelle vigueur. Il redoubla
+de cruauté et n'épargna même plus ceux qui <a id='pg199' name='pg199'></a><span
+class='pagenum'>199</span>s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement
+parti pour les Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous
+les aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir campagne
+contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les honneurs du
+triomphe avec le surnom de <i>Créticus</i>. Plutarque rapporte que la conduite
+de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux. Pompée, dit-il, prêter son nom
+à des pirates, à des scélérats, et par rivalité, par jalousie contre Métellus,
+les couvrir de sa réputation comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans
+cette circonstance, pour sauver les ennemis communs du genre humain, afin de
+priver un général d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il
+fut renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé de
+reproches et de sarcasmes<a id='FNanchor_2_229' name='FNanchor_2_229'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_229">[2]</a> (66 av. J.-C.).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_228' name='Footnote_1_228'></a><a href="#FNanchor_1_228"><span
+class='label'>[1]</span></a> Velleius Paterculus, <i>Hist. rom.</i>,
+<small>XXXIV</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_229' name='Footnote_2_229'></a><a href="#FNanchor_2_229"><span
+class='label'>[2]</span></a> Florus, <i>Hist. rom.</i>; Plutarque, <i>Vie de
+Pompée</i>; Appien, <i>De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt.</i>;
+<small>XXX</small>. <i>De Légat</i>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg201' name='pg201'></a><span class='pagenum'>201</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXI<br />
+<span class="small">EXPLOITS DES PIRATES.—LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.</span>
+</h2>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, dit Mommsen<a id='FNanchor_1_230' name='FNanchor_1_230'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_230">[1]</a>, jamais la puissance romaine
+n'avait été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur
+la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des Servilius
+<i>l'Isaurique</i> et des Métellus <i>le Crétique</i>. En effet, quelques
+expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable ennemi: chassés d'un
+point, les pirates reparaissaient sur un autre, et, grâce à l'habileté de leurs
+pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils se jouaient, comme le guérillero
+espagnol<a id='FNanchor_2_231' name='FNanchor_2_231'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_231">[2]</a>, de toutes les poursuites.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_230' name='Footnote_1_230'></a><a href="#FNanchor_1_230"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Histoire romaine</i>, liv. <small>IV</small>, ch.
+<small>II</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_231' name='Footnote_2_231'></a><a href="#FNanchor_2_231"><span
+class='label'>[2]</span></a> Duruy, <i>Histoire des Romains</i>,
+<small>XXIII</small>.</p></div>
+<p>La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des pirates,
+qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus, marin éprouvé, à
+la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes <a id='pg202'
+name='pg202'></a><span class='pagenum'>202</span>qu'Isidorus menait à Lemnos,
+s'empare de trente-deux navires à l'ancre dans la petite île de Néa et passe au
+fil de l'épée huit mille corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de
+Sinope (70-72 av. J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité<a id='FNanchor_1_232' name='FNanchor_1_232'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_232">[1]</a>.</p>
+<p>Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont ils
+s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors inviolables, furent
+profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de Samothrace; ceux de Cérès à
+Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de Neptune dans l'isthme de Corinthe, à
+Ténare et à Calaurie; d'Apollon à Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à
+Argos. Presque sous les yeux de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore
+surprit, en 65, la ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe<a id='FNanchor_2_233' name='FNanchor_2_233'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_233">[2]</a>, le centre du commerce de la mer Égée et le
+principal marché d'esclaves du monde ancien, emmena tous ses habitants en
+esclavage et rasa ses sanctuaires, ses temples fameux, objets de la vénération
+des peuples et de la munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de
+Macédoine. Dans la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor
+de 1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère, s'écrie
+un poète du <a id='pg203' name='pg203'></a><span class='pagenum'>203</span>temps, si
+bien que, quand l'hirondelle le vient visiter, de tant de trésors il ne reste
+pas une piécette d'or à lui offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des
+sacrifices barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de
+Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de jour en
+jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie du culte de la
+famille impériale sous les Antonins<a id='FNanchor_3_234' name='FNanchor_3_234'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_234">[3]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_232' name='Footnote_1_232'></a><a href="#FNanchor_1_232"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Lucullus</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_233' name='Footnote_2_233'></a><a href="#FNanchor_2_233"><span
+class='label'>[2]</span></a> 146 ans av. J. C.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_234' name='Footnote_3_234'></a><a href="#FNanchor_3_234"><span
+class='label'>[3]</span></a> Preller, <i>Les dieux de l'ancienne Rome</i>;
+Plutarque, <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<p>Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la
+magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était
+effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis de
+pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit Plutarque<a id='FNanchor_1_235' name='FNanchor_1_235'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_235">[1]</a>, c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux
+chanteurs, des troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux
+compagnons de <i>Conrad</i> de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi
+loin que la brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre
+empire, voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que
+nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous nous
+hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que <a id='pg204'
+name='pg204'></a><span class='pagenum'>204</span>ce soit par les maladies ou dans
+les combats<a id='FNanchor_2_236' name='FNanchor_2_236'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_236">[2]</a>!»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_235' name='Footnote_1_235'></a><a href="#FNanchor_1_235"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_236' name='Footnote_2_236'></a><a href="#FNanchor_2_236"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Le Corsaire</i>.</p></div>
+<p>Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier ordre,
+des César<a id='FNanchor_1_237' name='FNanchor_1_237'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_237">[1]</a> et des Clodius<a id='FNanchor_2_238'
+name='FNanchor_2_238'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_238">[2]</a>, entre
+autres, étaient emmenés prisonniers et des villes surprises se rachetaient à
+prix d'argent. Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et
+d'ambassadeurs romains qui leur furent rachetés<a id='FNanchor_3_239'
+name='FNanchor_3_239'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_239">[3]</a>. Les
+corsaires ne redoutaient nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île
+de Lipara, près de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à
+redouter leur descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une
+escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il avait osé
+pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après, Pyrgamion, son
+camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux, débarque, se fortifie sur le
+même point et envoie ses coureurs dans toute l'île, pendant que le fameux Verrès
+vit dans la débauche à Syracuse<a id='FNanchor_4_240' name='FNanchor_4_240'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_240">[4]</a>. Dans toutes les provinces, il est
+désormais d'usage d'avoir une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais
+cela n'empêche pas les pirates d'arriver et de piller des provinces que les
+gouverneurs de la République pillent eux-mêmes. <a id='pg205' name='pg205'></a><span
+class='pagenum'>205</span>Bientôt les audacieux forbans ne respectent même plus le
+territoire de l'Italie. Ils descendent à terre, infestent les chemins par leurs
+brigandages et ruinent les maisons de plaisance voisines de la mer. Près de
+Crotone, ils enlèvent le trésor de Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal
+avaient respecté; à Caïète, ils dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à
+Misène, ils ravissent la fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte
+romaine est brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus,
+sont emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les
+faisceaux et les autres insignes<a id='FNanchor_5_241' name='FNanchor_5_241'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_241">[5]</a>. Pour comble d'insolence,
+lorsqu'un prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les
+flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la cuisse,
+se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le prisonnier se laissait
+convaincre à cet air d'humilité et de supplication. On lui remettait alors des
+souliers et une toge, afin qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi
+longtemps moqués de lui et avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par
+jeter une échelle au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de
+retourner chez lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et
+le noyaient<a id='FNanchor_6_242' name='FNanchor_6_242'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_242">[6]</a>.</p>
+<p><a id='pg206' name='pg206'></a><span class='pagenum'>206</span>Le blocus autour de
+l'Italie était complet; plus de commerce ni de relations internationales. La
+cherté la plus affreuse régnait en Italie et surtout dans Rome, qui ne vivait
+que du blé sicilien et africain. La famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple
+qui, pour quelques sesterces, vendait ses suffrages, comme le dit si
+énergiquement Duruy<a id='FNanchor_7_243' name='FNanchor_7_243'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_7_243">[7]</a>, pour ses cinq boisseaux par mois, donna
+l'empire.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_237' name='Footnote_1_237'></a><a href="#FNanchor_1_237"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de César</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_238' name='Footnote_2_238'></a><a href="#FNanchor_2_238"><span
+class='label'>[2]</span></a> Appien, <i>Bell. civil.</i>, <small>II</small>,
+23.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_239' name='Footnote_3_239'></a><a href="#FNanchor_3_239"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Pro lege Manilia</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_240' name='Footnote_4_240'></a><a href="#FNanchor_4_240"><span
+class='label'>[4]</span></a> Cicéron, <i>In Verr.</i>, <small>II</small>,
+<small>V</small>, 35 et suiv.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_241' name='Footnote_5_241'></a><a href="#FNanchor_5_241"><span
+class='label'>[5]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Pompée</i>; Appien, <i>Bell.
+Mithrid.</i>, <small>XCIII</small>; Cicéron, <i>Pro lege Manilia</i>,
+<small>XIII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_242' name='Footnote_6_242'></a><a href="#FNanchor_6_242"><span
+class='label'>[6]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_7_243' name='Footnote_7_243'></a><a href="#FNanchor_7_243"><span
+class='label'>[7]</span></a> <i>Histoire des Romains</i>,
+<small>XXIII</small>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg207' name='pg207'></a><span class='pagenum'>207</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXII<br />
+<span class="small">LA LOI GABINIA.—POMPÉE.—LA CILICIE.</span>
+</h2>
+
+<p>L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de Grand
+depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires fût investi
+pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, du commandement des
+mers et de toutes les côtes de la Méditerranée jusqu'à 400 stades<a id='FNanchor_1_244' name='FNanchor_1_244'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_244">[1]</a> dans l'intérieur. Cet espace renfermait une
+grande partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus
+considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce
+consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour remplir les
+fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les questeurs et les fermiers
+de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait, d'équiper une flotte de deux cents
+voiles et de lever tous les gens de guerre, tous les rameurs et tous les
+matelots dont il aurait besoin.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_244' name='Footnote_1_244'></a><a href="#FNanchor_1_244"><span
+class='label'>[1]</span></a> Environ vingt lieues; Plutarque, <i>Vie du
+Pompée</i>; Velleius Paterculus, <small>II</small>, 31.</p></div>
+<p><a id='pg208' name='pg208'></a><span class='pagenum'>208</span>Les nobles
+s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à Pompée, bien que
+Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent massacrer le tribun. César
+appuya fortement la loi, c'était le premier pas du peuple, las d'une République
+en ruine, vers l'empire fort et puissant. L'assemblée du peuple doubla les
+forces que le décret avait fixées et accorda au général 500 galères, 120,000
+fantassins et 5,000 chevaux.</p>
+<p>A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix des
+vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de Pompée avait
+terminé la guerre.</p>
+<p>Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à tous
+les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes dans un
+commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de vaisseaux qui furent
+les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut l'heureuse idée de former plusieurs
+escadres dont il donna le commandement à des chefs expérimentés, qui tous
+étaient égaux et avaient chacun l'<i>imperium</i> dans le département qui lui
+était assigné. Tibère Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne;
+Pomponius dans celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les
+côtés d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de
+l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer d'Ionie;
+<a id='pg209' name='pg209'></a><span class='pagenum'>209</span>Cinna, le Péloponèse,
+l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée
+et l'Hellespont; Pison, la Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin;
+Métellus Nepos, les mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.</p>
+<p>Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il
+jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien exécuté: les
+ports, les golfes, les retraites, les repaires, les promontoires, les détroits,
+les péninsules, tout ce qui servait de refuge aux pirates, fut enveloppé, fut
+pris comme dans un filet. Les corsaires qui avaient échappé à une escadre
+tombaient bientôt dans une autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de
+s'éloigner d'un parage, ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui
+les en avaient chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la
+Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette contrée, comme
+des essaims d'abeilles dans leurs ruches.</p>
+<p>En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre
+elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les mers,
+depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement libres. Les
+provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de Rome furent
+abondamment pourvus.</p>
+<p>Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et fit
+voile, avec soixante forts navires, <a id='pg210' name='pg210'></a><span
+class='pagenum'>210</span>droit sur l'antique et principal repaire des
+flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant approcher la flotte
+romaine, victorieuse et imposante, de nombreux écumeurs de mer vinrent se rendre
+avec leurs femmes, leurs enfants et leurs brigantins. Pompée les traita avec
+douceur: maître de leurs vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun
+mal. Cette généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances;
+ils évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui. Pompée
+leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et prendre ceux qui se
+cachaient encore. La douceur calculée du général lui ouvrit les portes des deux
+forteresses de Kragos et d'Antikragos.</p>
+<p>Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates avaient
+mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude inutile dans des
+châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs vaisseaux, devant
+Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui s'avançait sur eux à toutes
+voiles. Ils opposèrent d'abord une vive résistance, mais elle ne fut pas de
+longue durée. Entièrement défaits, ils abandonnèrent leurs navires et se
+renfermèrent dans la ville pour soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à
+être reçus à composition; ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles
+qu'ils occupaient et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient
+difficiles à forcer et presque inaccessibles.</p>
+<p><a id='pg211' name='pg211'></a><span class='pagenum'>211</span>Les Romains
+trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et surtout dans la citadelle
+du cap de Coracésium, bâtie par Diodote Tryphon, un des anciens chefs de
+pirates, tué en 144 par Antiochus, fils de Démétrius, une quantité prodigieuse
+d'armes, beaucoup de navires, dont plusieurs étaient encore sur les chantiers,
+des amas immenses de cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de
+matériaux de toutes sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates
+gardaient, soit dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les
+employer aux plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer
+ces malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius, l'amiral
+de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands seigneurs
+romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts, trouvèrent, en
+rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des cénotaphes.</p>
+<p>En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait
+20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à fond
+1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra aux flammes
+les arsenaux pleins et les magasins d'armes<a id='FNanchor_1_245'
+name='FNanchor_1_245'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_245">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_245' name='Footnote_1_245'></a><a href="#FNanchor_1_245"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>De bell. Mith</i>, 91-93; Plutarque,
+<i>Vie de Pompée</i>; Florus, <i>Hist. rom.</i> <small>III</small>, 7; Velleius
+Paterculus, 31-36.</p></div>
+<p>Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? <a id='pg212'
+name='pg212'></a><span class='pagenum'>212</span>C'est ici que la conduite politique
+de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors, les pirates captifs avaient
+été mis en croix. Il ne voulut pas faire mourir ces prisonniers, mais il ne crut
+pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la
+liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit
+Plutarque, que l'homme n'est pas de sa nature un être farouche et insociable,
+qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il
+perfectionne ses mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de
+vie, et que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une
+existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de transporter
+les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et de leur inspirer le
+goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour des villes ou à la culture
+des champs. Il établit, en conséquence, une partie des prisonniers dans
+trente-neuf petites villes de la Cilicie, telles que Mallus, Adana, Epiphanie,
+etc., qui consentirent, moyennant un accroissement de territoire, à les
+incorporer parmi leurs habitants. La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie,
+avait naguère détruit la population, reçut un grand nombre de pirates qui la
+relevèrent de ses ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à
+Dymé d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était étendu
+et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.</p>
+<p><a id='pg213' name='pg213'></a><span class='pagenum'>213</span>Cette sage mesure
+produisit un résultat excellent. Dès que les pirates n'eurent plus besoin de
+piller pour vivre, ils perdirent le goût du pillage. Ce vieillard corycien,
+<i>Corycium senem</i>, si content de son sort, dont Virgile fait l'éloge, était
+un de ces anciens pirates: «Au pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où
+le noir Galèse arrose dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens
+d'avoir vu un vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain
+abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux troupeaux, ni
+propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des broussailles, le vieillard avait
+planté quelques légumes que bordaient des lis blancs, des verveines et des
+pavots; il se croyait aussi riche qu'un roi,</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Regum æquabat opes animo,</div></div></div>
+<p class="noindent">et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu'il
+n'avait point achetés...<a id='FNanchor_1_246' name='FNanchor_1_246'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_246">[1]</a>»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_246' name='Footnote_1_246'></a><a href="#FNanchor_1_246"><span
+class='label'>[1]</span></a> Virgile, <i>Géorgiques</i>, <small>IV</small>,
+125-148.</p></div>
+<p>La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce
+général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des vaincus
+eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates s'enrôlèrent plus tard
+sous les ordres de son fils Sextus. Pompée continua ses succès en Asie et fit <a id='pg214' name='pg214'></a><span class='pagenum'>214</span>inscrire, sur un monument
+qu'il éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius,
+<i>imperator</i>, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de
+l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume d'Ariobarzane,
+investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les contrées ou provinces les
+plus éloignées de l'Asie, ainsi que la Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le
+Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la
+Gordienne; il a soumis le roi des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès,
+Aristobule, roi des Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine
+de la Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges, les
+Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la Colchide et le
+Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre de neuf; enfin tous les
+peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la mer Rouge; il recula l'empire de
+Rome jusqu'aux limites de la terre: il conserva les revenus des Romains et les
+augmenta encore; il enleva aux ennemis les statues, les images des dieux, ainsi
+que d'autres ornements, et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ
+332,600 fr.) et 307 talents d'argent (1,650,000 fr.)<a id='FNanchor_1_247'
+name='FNanchor_1_247'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_247">[1]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_247' name='Footnote_1_247'></a><a href="#FNanchor_1_247"><span
+class='label'>[1]</span></a> Diodore de Sicile, <i>Excerpt., Vatican.</i>, p.
+128-130.</p></div>
+<p>Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; <a id='pg215'
+name='pg215'></a><span class='pagenum'>215</span>les conquêtes faites si rapidement
+sont rarement durables. Un jour viendra où Rome sera plongée dans l'anarchie et
+où son bras ne se fera plus sentir au loin; alors la piraterie se réveillera
+aussitôt. Quant à la Cilicie, elle supportera difficilement le joug des Romains.
+L'histoire nous apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette
+province (51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra,
+de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit
+capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et refuge des
+fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron était, en effet, à
+la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il adressa des supplications
+au Sénat pour obtenir des prières publiques par lesquelles les Romains
+remercieraient les dieux de ses succès militaires. Rien n'est plus curieux que
+la lettre qu'il écrivit à Caton<a id='FNanchor_1_248' name='FNanchor_1_248'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_248">[1]</a> pour lui demander l'appui de son
+autorité incontestée au Sénat. A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il
+voyait déjà «sa province, la Syrie, <i>l'Asie tout entière</i>, ravies à la
+domination romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous
+d'imiter le soldat fanfaron, <i>deforme est imitari militem gloriosum</i>.»
+Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie, mais les
+amis de Cicéron «se donnèrent <a id='pg216' name='pg216'></a><span
+class='pagenum'>216</span>tant de tablature<a id='FNanchor_2_249'
+name='FNanchor_2_249'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_249">[2]</a>,» que les
+honneurs et les prières furent accordés. L'orateur <i>général</i> fut salué par
+ses troupes du titre d'<i>imperator</i><a id='FNanchor_3_250'
+name='FNanchor_3_250'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_250">[3]</a>, et une
+médaille fut même frappée en son nom à Laodicée<a id='FNanchor_4_251'
+name='FNanchor_4_251'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_4_251">[4]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_248' name='Footnote_1_248'></a><a href="#FNanchor_1_248"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Lettres familières</i>, <small>XV</small>,
+4.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_249' name='Footnote_2_249'></a><a href="#FNanchor_2_249"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Lettres familières</i>, <small>VIII</small>, 11,
+«<i>Non diù sed acriter nos tuæ supplicationes torserunt</i>».</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_250' name='Footnote_3_250'></a><a href="#FNanchor_3_250"><span
+class='label'>[3]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Cicéron</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_251' name='Footnote_4_251'></a><a href="#FNanchor_4_251"><span
+class='label'>[4]</span></a> Schulz, <i>Hist. rom. par les
+médailles</i>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg217' name='pg217'></a><span class='pagenum'>217</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXIII<br />
+<span class="small">CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.</span>
+</h2>
+
+<p>Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la Méditerranée, à
+établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.</p>
+<p>L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste, la
+dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses vices, détestée
+pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire. Elle s'offrait comme une
+proie aux Romains.</p>
+<p>Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre, Ptolémée,
+de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était riche, avare et
+lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux talents, dont les pirates ne
+voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent cependant leur captif sur parole, et
+Clodius jura de se venger d'un roi qui l'avait estimé si peu<a id='FNanchor_1_252'
+name='FNanchor_1_252'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_252">[1]</a>. Étant
+devenu tribun, en l'an 59, le célèbre agitateur fit rendre un décret qui
+déclarait l'île <a id='pg218' name='pg218'></a><span class='pagenum'>218</span>de
+Cypre province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée.
+Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se donna aussi
+le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le chargeant de cette
+honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de tous les Romains l'homme
+dont la conduite est la plus pure, et je veux te prouver que j'ai réellement de
+toi cette haute idée. Bien des gens demandent, et avec de pressantes instances,
+qu'on les envoie à Cypre, mais je te crois seul digne de ce commandement et je
+me fais un plaisir de t'y nommer.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_252' name='Footnote_1_252'></a><a href="#FNanchor_1_252"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerres civiles</i>, <small>II</small>,
+23.</p></div>
+<p>Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure plutôt
+qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et méprisant, si tu ne veux
+pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et il se rendit aussitôt à
+l'assemblée du peuple, et il y fit passer le décret qui envoyait Caton à Cypre,
+sans lui accorder ni vaisseaux ni soldats.</p>
+<p>Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se donna
+la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se rendit dans
+l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment royales en vaisselle
+d'or et d'argent, en meubles précieux, en pierreries, en étoffes de pourpre. Il
+fallut tout vendre. L'intègre Caton, jaloux que cette vente se passât dans les
+règles, et voulant faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets <a id='pg219' name='pg219'></a><span class='pagenum'>219</span>à leur plus haute valeur,
+assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux moindres sommes. Il
+rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000 fr.); il en chargea des
+caisses qui contenaient chacune 2 talents 500 drachmes (environ 12,000 fr.). Il
+fit attacher à chaque caisse une longue corde, au bout de laquelle on mit une
+grande pièce de liége, afin que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de
+liége, flottant sur l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout
+cet argent, à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter
+à travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour Caton
+ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était réservé qu'une
+statuette du célèbre Zénon le stoïcien<a id='FNanchor_1_253'
+name='FNanchor_1_253'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_253">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_253' name='Footnote_1_253'></a><a href="#FNanchor_1_253"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie de Caton Le Jeune</i>; Velleius
+Paterculus, <small>XLV</small>; Florus, III, <small>X</small>.</p></div>
+<p>L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de longues
+années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome avec
+résignation.</p>
+<p>En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du roi
+de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains, et le
+proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs de faire le
+nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple alexandrin avait mis la <a id='pg220' name='pg220'></a><span class='pagenum'>220</span>couronne sur la tête de
+Bérénice, fille aînée du roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos,
+grand prêtre de la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de
+gagner les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les
+armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de pirates; mais
+Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants succès, grâce à l'habileté
+du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur triumvir. Archélaos fut tué dans un
+combat et Ptolémée rétabli sur le trône. A dater de ce jour, les Romains eurent
+un pied en Égypte. César, à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la
+Gaule et battu Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.</p>
+<p>Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut plus
+question de la piraterie dans la Méditerranée.</p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg221' name='pg221'></a><span class='pagenum'>221</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXIV<br />
+<span class="small">SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.—AUGUSTE.</span>
+</h2>
+
+<p>Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire
+pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus et
+Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une escadre formée
+sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée d'anciens pirates de
+cette région, n'attendant que l'occasion de reprendre leurs courses sur mer, se
+jeta sur l'île de Rhodes, la pilla, sans épargner ni les offrandes consacrées
+dans les temples, ni les statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un
+immense butin<a id='FNanchor_1_254' name='FNanchor_1_254'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_254">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_254' name='Footnote_1_254'></a><a href="#FNanchor_1_254"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerres civiles</i>, <small>IV</small>, 65
+et suiv.</p></div>
+<p>D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une
+organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.</p>
+<p>Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était
+soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant obscurément la
+<a id='pg222' name='pg222'></a><span class='pagenum'>222</span>piraterie dans les eaux
+d'Espagne<a id='FNanchor_1_255' name='FNanchor_1_255'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_255">[1]</a>. Il était parvenu peu à peu à réunir un certain
+nombre de pirates autour de lui. Il se fit connaître comme le fils du grand
+Pompée, et aussitôt tous ceux qui avaient combattu sous les ordres de son père
+et de son frère accoururent le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait
+été dépouillé de son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec
+une escadre et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un
+pirate.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_255' name='Footnote_1_255'></a><a href="#FNanchor_1_255"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerres civiles</i>, <small>II</small>,
+103; <small>IV</small>, 83 et suiv., 25, 36; <small>V</small>, 2, 15, 26,
+143.</p></div>
+<p>Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit qui se
+faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui Carina, qui fut
+battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de plusieurs places
+espagnoles. César donna le commandement d'une seconde armée à Asinius Pollion;
+mais ce dernier était à peine parti que César fut assassiné.</p>
+<p>A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y attendit
+les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute fonction que son père
+avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent, ne rentra pas à Rome; il
+rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans les ports et s'empara du
+gouvernement de la Sicile. A partir de ce moment, Sextus Pompée devint un ennemi
+redoutable pour <a id='pg223' name='pg223'></a><span class='pagenum'>223</span>les
+nouveaux triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à
+cette époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes
+d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait tous les
+fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde double de celle
+que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya des trirèmes parcourir
+les côtes pour recueillir les proscrits et recruter des partisans qu'il équipa
+et arma aussitôt. Il donna des fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui
+étaient aptes à les tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si
+durs, Sextus Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il
+portait.</p>
+<p>Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela tous
+les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa puissance inquiéta
+les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave envoya même contre lui
+Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des projets de son adversaire,
+Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde impétueusement près de Scylla. Ses
+navires légers et habilement manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec
+aisance et rapidité; ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine
+remuer. La mer s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail,
+tandis que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute
+manœuvre. La nuit étant survenue, <a id='pg224' name='pg224'></a><span
+class='pagenum'>224</span>les deux flottes ennemies se retirèrent, non sans avoir
+perdu quelques navires.</p>
+<p>Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après la
+défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui commandaient
+leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de Sextus. Ils infestèrent en
+commun les côtes d'Italie. Sextus devint alors maître tout-puissant de la mer.
+Il exerçait une autorité absolue. Ses deux lieutenants favoris étaient deux
+pirates, Ménodorus et Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et
+sans foi, aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En
+vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence funeste de
+ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine son maître. Un
+jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de Sextus, et son cadavre
+mis en croix comme celui d'un scélérat<a id='FNanchor_1_256'
+name='FNanchor_1_256'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_256">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_256' name='Footnote_1_256'></a><a href="#FNanchor_1_256"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerres civiles</i>, <small>V</small>,
+70.</p></div>
+<p>La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il possédait la
+Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien appareillée faisait la course
+et interceptait les arrivages en Italie. Rome manquait de pain comme au temps le
+plus florissant de la piraterie. Le peuple affamé demanda à grands cris que les
+triumvirs fissent alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner
+sur la mer. Antoine et <a id='pg225' name='pg225'></a><span
+class='pagenum'>225</span>Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus,
+mais pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de
+nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires à
+fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au fisc une
+portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la fureur du peuple.
+Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des applaudissements frénétiques
+quand elle vit paraître la statue de Neptune, afin de témoigner ainsi sa
+sympathie pour Sextus que l'on appelait <i>Fils du dieu des mers</i>. Quelques
+jours après, le tumulte devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître
+dans les groupes qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été
+assassiné peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer
+les plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en
+montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les
+triumvirs à négocier avec Sextus Pompée<a id='FNanchor_1_257'
+name='FNanchor_1_257'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_257">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_257' name='Footnote_1_257'></a><a href="#FNanchor_1_257"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Guerres civiles</i>, <small>V</small>, 67
+et suiv.; Dion, <small>XLVIII</small>, 19-36; Plutarque, <i>Vie d'Antoine</i>;
+Suétone, <i>Vie d'Auguste</i>; Velleius Paterculus, <small>LXXVII</small> et
+suiv.</p></div>
+<p>On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène. Pompée
+avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs armées en bataille
+vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le triumvirat en la place de
+Lépidus. Cette demande fut <a id='pg226' name='pg226'></a><span
+class='pagenum'>226</span>repoussée. Déjà Sextus allait rompre la négociation
+lorsqu'à force de prières, on l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité
+qui fut conclu (39 av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui
+l'avaient suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la
+possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois îles on
+ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le paiement de 70 millions
+de sesterces sur les biens de son père. On accorda amnistie pleine et entière à
+ceux qui s'étaient réfugiés auprès de lui; on n'excepta pas même les proscrits,
+parmi lesquels se trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus,
+Sentius Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses
+équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne seraient
+point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la liberté. A ces
+conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des postes occupés en Italie,
+de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point augmenter ses forces navales, de
+défendre les côtes contre les pirates et d'envoyer enfin à Rome les redevances
+en blé et les impôts que lui payaient autrefois les îles qui lui étaient
+abandonnées.</p>
+<p>Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser en
+signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte, de l'armée
+et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes <a id='pg227'
+name='pg227'></a><span class='pagenum'>227</span>les guerres et de tous les maux.
+Avant de se séparer, les trois plus puissants Romains d'alors se donnèrent des
+fêtes. Le sort désigna Pompée pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais
+où souperons-nous? demanda joyeusement Antoine.—Dans mes carènes,» répondit
+Sextus en montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui
+rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la maison
+du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives, échauffés par le vin,
+lançaient mille brocards sur Antoine et sur Cléopâtre, le pirate Ménas,
+lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et lui dit à voix basse: «Veux-tu que
+je coupe les câbles des ancres et que je te rende maître, non seulement de la
+Sicile et de la Sardaigne, mais de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la
+tentation était puissante; mais il répondit comme le devait faire le fils d'un
+grand homme: «Il fallait agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi
+jurée<a id='FNanchor_1_258' name='FNanchor_1_258'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_258">[1]</a>.» Après avoir été fêté à son tour par Octave et
+par Antoine, Sextus mit à la voile et regagna la Sicile.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_258' name='Footnote_1_258'></a><a href="#FNanchor_1_258"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plutarque, <i>Vie d'Antoine</i>.—Appien,
+<small>V</small>, 73, attribue à Ménodorus le propos et non à Ménas.</p></div>
+<p>La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était impatient
+de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses funestes
+conseillers, <a id='pg228' name='pg228'></a><span class='pagenum'>228</span>l'y
+excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en fournirent le prétexte. D'abord
+Antoine n'avait pas voulu le laisser entrer en possession de l'Achaïe; ensuite
+Octave avait refusé de rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés
+et proscrits qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux
+pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva encore une
+fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la prétendue paix n'était
+qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième tyran que les triumvirs
+s'étaient adjoint. Octave s'empara de quelques-uns de ces pirates qui avouèrent
+qu'ils obéissaient aux ordres de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne
+peut-il s'empêcher de s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a
+exterminé les pirates ciliciens, l'autre les associe à ses desseins<a id='FNanchor_1_259' name='FNanchor_1_259'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_259">[1]</a>!»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_259' name='Footnote_1_259'></a><a href="#FNanchor_1_259"><span
+class='label'>[1]</span></a> Florus, <small>IV</small>, et les auteurs
+précités.</p></div>
+<p>La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à Sextus, qui
+fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses armes; ses forces
+navales, en effet, étaient considérables, ses vaisseaux, solidement construits
+et presque tous munis de tours. Quant à Octave, le rival direct de Sextus, il ne
+possédait qu'un très petit nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et
+Lépidus, paraissaient peu disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en
+<a id='pg229' name='pg229'></a><span class='pagenum'>229</span>mesure de résister à
+Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les rancunes de
+plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès de Pompée et qui
+gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de ses affranchis et dominé
+même par Ménodorus. Ils finirent par exciter Pompée à se défier de Ménodorus.
+Sur ces entrefaites, Philadelphe, affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage
+sur mer avec Ménodorus; Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans
+l'entourage d'Octave, se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la
+cause de Pompée. Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois
+légions et d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit
+d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas à
+accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les chevaliers,
+lui donna le commandement de la flotte, mais il lui adjoignit prudemment un
+officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il s'empressa de construire aussitôt de
+nombreux travaux de défense sur les côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un
+débarquement de Sextus. Il se transporta à Tarente pour prendre le commandement
+de sa flotte, et ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer
+Tyrrhénienne afin d'opérer une jonction dans la mer de Sicile<a id='FNanchor_1_260' name='FNanchor_1_260'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_260">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_260' name='Footnote_1_260'></a><a href="#FNanchor_1_260"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Bell. civil.</i>, <small>V</small>, 78 et
+suiv.</p></div>
+<p><a id='pg230' name='pg230'></a><span class='pagenum'>230</span>Sextus Pompée le
+prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le corsaire Ménécratès, et
+attendit lui-même, dans le port de Messine, l'arrivée d'Octave. Ménécratès
+rencontra la flotte de Toscane à la hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée
+en croissant, tout près des côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que
+difficilement et étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les
+rochers. Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent
+longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la galère
+de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les deux corsaires
+semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin, Ménécratès fut blessé à la
+cuisse et mis hors de combat; ses marins consternés se rendirent; quant à lui,
+il se jeta dans la mer pour ne pas tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi.
+Démocharès, autre affranchi de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors
+le commandement de la flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de
+rames sur les bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse
+les autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans les
+eaux de Messine.</p>
+<p>Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre Octave,
+et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou détruit tous
+ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de Ménodorus <a id='pg231'
+name='pg231'></a><span class='pagenum'>231</span>et de Calvisius. Pour échapper à
+l'esclavage ou à la mort, tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et
+le triumvir suivit leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse
+s'éleva, et Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer
+couverte des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par
+l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la pleine
+mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.</p>
+<p>Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers n'abattirent
+pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et invita ses collègues à
+joindre leurs efforts aux siens contre Sextus Pompée. Antoine lui prêta 120
+galères ou plutôt les échangea pour des légions, et Lépidus 70. Au moment de
+reprendre la mer, Octave fit avec pompe la lustration de sa flotte. On avait
+dressé des autels sur le rivage, dit Appien<a id='FNanchor_1_261'
+name='FNanchor_1_261'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_261">[1]</a>, les
+galères étaient rangées en face sur deux lignes; les matelots et les soldats
+observaient un profond silence. Les prêtres, après avoir égorgé les victimes,
+prirent place dans des esquifs richement ornés et tournèrent trois fois autour
+des navires en conjurant les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait
+être menacée.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_261' name='Footnote_1_261'></a><a href="#FNanchor_1_261"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Bell. civil.</i>, <small>V</small>, 96.</p></div>
+<p>Octave donna le signal du départ, mais une tempête <a id='pg232'
+name='pg232'></a><span class='pagenum'>232</span>furieuse éclata presque aussitôt,
+et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer engloutir un grand nombre de ses
+navires. Ménodorus, désespérant de la fortune d'Octave, prit la fuite avec sept
+navires et revint à Sextus.</p>
+<p>Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire. C'était
+décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son triomphe. Son orgueil
+lui faisait regarder sottement les désastres d'Octave comme son ouvrage. Il se
+faisait appeler fils de Neptune, sacrifiait à la mer, quittait son manteau de
+pourpre pour en revêtir un couleur de mer et prétendait commander aux vents<a id='FNanchor_1_262' name='FNanchor_1_262'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_262">[1]</a>.</p>
+<p>Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune<a id='FNanchor_2_263' name='FNanchor_2_263'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_263">[2]</a>,» et il ne négligeait rien pour arriver à son
+but. Le célèbre homme de guerre Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié
+l'Aquitaine et passé le Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du
+triumvir. Il s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et
+avec la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de prodigieux
+travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000 matelots. Bientôt
+tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la Sicile. Pline<a id='FNanchor_3_264' name='FNanchor_3_264'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_264">[3]</a> rapporte <a id='pg233' name='pg233'></a><span
+class='pagenum'>233</span>qu'un jour qu'Octave se promenait sur le rivage, un
+poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds; c'était, dit-il, le temps
+où Sextus Pompée dominait tellement sur la mer, qu'il avait adopté Neptune pour
+père; les devins, consultés, répondirent que César verrait sous ses pieds ceux
+qui avaient alors l'empire de la mer.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_262' name='Footnote_1_262'></a><a href="#FNanchor_1_262"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Bell. civil.</i>, <small>V</small>,
+100.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_263' name='Footnote_2_263'></a><a href="#FNanchor_2_263"><span
+class='label'>[2]</span></a> Suétone, <i>Vie d'Auguste</i>, <small>XVI</small>:
+«<i>Etiam invito Neptune victoriam se adepturum.</i>»</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_264' name='Footnote_3_264'></a><a href="#FNanchor_3_264"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, <small>IX</small>, 22,
+1.</p></div>
+<p>Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida enfin
+à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les projets de
+l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent de n'avoir pas reçu
+de Pompée le commandement de la flotte, eut recours à un singulier stratagème
+pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave. Il pensa qu'il fallait d'abord
+commettre quelques hauts faits contre la flotte du triumvir et la terrifier par
+une brusque attaque. En effet, au moment où on était bien loin de s'y attendre,
+Ménodorus se jeta avec la rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en
+prit plusieurs ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain
+nombre. Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors
+absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la flotte.
+Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au milieu du sable
+du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats d'accourir pour se
+jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son brigantin dans les flots et
+s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite <a id='pg234' name='pg234'></a><span
+class='pagenum'>234</span>d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait
+heureux de voir rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit
+savoir qu'il désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut
+accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses titres,
+mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement<a id='FNanchor_1_265'
+name='FNanchor_1_265'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_265">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_265' name='Footnote_1_265'></a><a href="#FNanchor_1_265"><span
+class='label'>[1]</span></a> Appien, <i>Bell. civil.</i>, <small>V</small>, 101,
+102.</p></div>
+<p>Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant de
+Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments de charge
+qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de Lilybée, en Sicile.
+Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux légions périrent dans les
+flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une victoire éclatante à Myles, dont
+Octave profita pour jeter des troupes en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux
+vaisseaux pour courir après Octave. Il l'attaqua au moment même où son
+adversaire venait de débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions
+commandées par Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent
+pris ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en
+Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années auparavant.
+Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre, s'empara de Tyndaris.
+Cette conquête assurait à Octave une entrée <a id='pg235' name='pg235'></a><span
+class='pagenum'>235</span>en Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions.
+Cependant Octave n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait.
+Dans aucune guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands
+dangers. Un jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour
+chercher le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès
+et Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être pris,
+il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la mort. Mais, grâce
+à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un seul navire. Un autre jour,
+comme il passait à pied près de Locres, se rendant à Rhegium, il vit les galères
+pompéiennes qui côtoyaient la terre, et les prenant pour les siennes, il
+descendit sur la plage où il faillit encore être pris. Il arriva même que,
+tandis qu'il s'enfuyait par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus,
+qui l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de son
+maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer. Octave
+parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et quelques
+escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies<a id='FNanchor_1_266'
+name='FNanchor_1_266'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_266">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_266' name='Footnote_1_266'></a><a href="#FNanchor_1_266"><span
+class='label'>[1]</span></a> Suétone, <i>Vie d'Auguste</i>, <small>XVI</small>;
+Appien, <i>Bell. civil.</i>, <small>V</small>, 103-117; Pline, <i>Hist.
+nat.</i>, <small>VII</small>, 46; Velleius Paterculus, <i>Hist. Rom.</i>,
+79.</p></div>
+<p>La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une action
+décisive, et, comme il <a id='pg236' name='pg236'></a><span
+class='pagenum'>236</span>se sentait le plus fort sur mer, il fit proposer à
+Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le triumvir, tant de fois
+éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore la fortune, cependant il
+accepta courageusement le défi. Le 3 septembre de l'année 36 avant J.-C., les
+deux flottes rivales, composées chacune de 300 vaisseaux, et placées l'une sous
+les ordres d'Agrippa, et l'autre sous le commandement de Démocharès et
+d'Apollophanès, se rangèrent en ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil
+formidable: tous les navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes
+les machines à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères,
+auquel succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots
+enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt par la
+poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale ardeur, les
+pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie. Les deux armées de
+terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient encore de l'émulation aux
+partis. La lutte dura plusieurs heures, et le succès fut longtemps incertain;
+mais Agrippa commandait la flotte triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé
+ses navires de grappins qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les
+forçaient à recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était
+confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot d'ordre
+dont on se servait pour se reconnaître <a id='pg237' name='pg237'></a><span
+class='pagenum'>237</span>ne fut plus secret et devint commun aux deux partis, ce
+qui contribua à augmenter le carnage, en sorte que la mer fut en peu de temps
+couverte de cadavres, d'armes et de débris de navires. Agrippa, voyant que la
+flotte de Sextus s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se
+déclarer pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus
+Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les dix-sept
+galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du vaisseau amiral et
+jeté à la mer son anneau et ses insignes de commandement. «Jamais fuite, dit
+Florus<a id='FNanchor_1_267' name='FNanchor_1_267'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_267">[1]</a>, depuis celle de Xercès, ne fut plus
+déplorable.»</p>
+<p>Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand il
+sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers l'Asie. Il
+se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla le temple fameux de
+Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit ensuite à Mitylène, capitale de
+l'île de Lesbos, qui avait reçu autrefois le grand Pompée après sa défaite à
+Pharsale<a id='FNanchor_2_268' name='FNanchor_2_268'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_268">[2]</a>. Sextus feignait d'attendre Antoine, mais, en
+réalité, il cherchait, en augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses
+rameurs, à se substituer au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement
+avec les rois de Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya
+<a id='pg238' name='pg238'></a><span class='pagenum'>238</span>des ambassadeurs à ce
+dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui demander de traiter avec lui
+que pour être renseigné exactement sur sa puissance en Orient. Pendant que les
+envoyés de Sextus étaient auprès d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les
+Parthes furent faits prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des
+agissements de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre
+Pompée, s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus
+débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il
+remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie, dont il
+tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70 vaisseaux qu'Antoine
+avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile revinrent au printemps en Asie,
+congédiés par le vainqueur, et Titius, parti de Syrie, se montra en même temps
+avec cent vingt navires et une grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour
+échapper à Antoine, il prit le parti extrême de brûler son escadre et de se
+diriger avec ses soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des
+siens comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,
+fut conduit à Milet et mis à mort<a id='FNanchor_3_269' name='FNanchor_3_269'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_269">[3]</a> (35 av. J.-C.).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_267' name='Footnote_1_267'></a><a href="#FNanchor_1_267"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Hist. Rom.</i>, <small>IV</small>, 8; Appien,
+<i>Bell. civ.</i>, <small>V</small>, 118-122.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_268' name='Footnote_2_268'></a><a href="#FNanchor_2_268"><span
+class='label'>[2]</span></a> Appien, <i>Bell. civ.</i>, <small>V</small>,
+133.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_269' name='Footnote_3_269'></a><a href="#FNanchor_3_269"><span
+class='label'>[3]</span></a> Appien, <i>Bell. civ.</i>, <small>V</small>,
+133-144.</p></div>
+<p>Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, <a id='pg239'
+name='pg239'></a><span class='pagenum'>239</span>Sextus avait obscurément exercé la
+piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait reconnaître, beaucoup de partisans
+se joignirent à lui, et il porta ouvertement, après la mort de César, la guerre
+sur la Méditerranée. Il réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une
+grosse armée et une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et
+domina sur les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses
+adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut d'avoir
+accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les avoir sauvés et
+de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur patrie; mais, soit par
+incapacité, soit, comme le dit Appien<a id='FNanchor_1_270' name='FNanchor_1_270'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_270">[1]</a>, parce que les dieux avaient
+condamné sa cause, il ne sut pas attaquer l'ennemi, ni profiter d'aucun
+avantage, se bornant seulement à défendre ce qu'il avait acquis.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_270' name='Footnote_1_270'></a><a href="#FNanchor_1_270"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Bell. civ.</i>, <small>V</small>, 143.</p></div>
+<p>Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un jeune
+homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur fougueuse, d'une
+humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte, très différent de son père
+sous le rapport de la bonne foi, dominé par ses affranchis, esclave de ses
+esclaves, <i>servorumque servus</i>, envieux du mérite et se mettant à genoux
+devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut rendu maître de la Sicile, il reçut dans
+son camp <a id='pg240' name='pg240'></a><span class='pagenum'>240</span>les esclaves
+et les fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et
+Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses flottes,
+infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait le produit de
+leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne rougissant pas de
+livrer aux brigandages et aux dévastations les mers que les armes du grand
+Pompée, son père, avaient purgées des pirates<a id='FNanchor_1_271'
+name='FNanchor_1_271'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_271">[1]</a>.»</p>
+<p>Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais elle
+n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle et à ses
+chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La guerre contre Sextus
+a été considérée par tous les auteurs que nous avons cités si fréquemment comme
+une guerre contre la piraterie. Pline l'Ancien le dit formellement<a id='FNanchor_2_272' name='FNanchor_2_272'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_272">[2]</a>. C'est surtout à ce titre que de si grands
+honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome délivrée de la
+famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se portèrent au-devant de
+lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à sa demeure. On décréta
+l'ovation, des prières publiques, une statue d'or sur le Forum en costume de
+triomphateur, et portant sur son piédestal l'inscription ci-après: «Au
+restaurateur de la <a id='pg241' name='pg241'></a><span class='pagenum'>241</span>
+paix sur terre et sur mer après de longues dissensions<a id='FNanchor_3_273'
+name='FNanchor_3_273'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_273">[3]</a>.» Octave,
+de son côté, s'empressa d'accorder à Agrippa la couronne rostrale<a id='FNanchor_4_274' name='FNanchor_4_274'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_274">[4]</a>.</p>
+<p>Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années contre
+les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les Pannoniens, les
+Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses des bords de l'Adriatique,
+semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui avaient repris leurs courses sur mer
+et recommencé leurs brigandages comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius
+de Pharos. A la prise de Métulum, courageusement défendue par les Japodes,
+Octave monta lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples
+furent vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les
+mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie<a id='FNanchor_5_275' name='FNanchor_5_275'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_275">[5]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_271' name='Footnote_1_271'></a><a href="#FNanchor_1_271"><span
+class='label'>[1]</span></a> Velleius Paterculus, <i>Hist. rom.</i>, 73.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_272' name='Footnote_2_272'></a><a href="#FNanchor_2_272"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Hist. natur.</i>, <small>XVI</small>, 3.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_273' name='Footnote_3_273'></a><a href="#FNanchor_3_273"><span
+class='label'>[3]</span></a> Appien, <i>Bell. civ.</i>, <small>V</small>,
+130.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_274' name='Footnote_4_274'></a><a href="#FNanchor_4_274"><span
+class='label'>[4]</span></a> Pline, <i>Hist. natur.</i>, <small>XVI</small>,
+3.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_275' name='Footnote_5_275'></a><a href="#FNanchor_5_275"><span
+class='label'>[5]</span></a> Appien, <i>De rebus illyricis</i>,
+<small>XVI</small>; Florus, <i>Hist. rom.</i> <small>IV</small>, 12.</p></div>
+<p>La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et
+Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2 septembre 31
+av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire romain.</p>
+<p>Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde romain.
+Pour maintenir la tranquillité <a id='pg242' name='pg242'></a><span
+class='pagenum'>242</span>dans les provinces maritimes de l'empire alors si
+admirablement disposé tout autour de la Méditerranée, pour protéger la
+navigation contre la piraterie, il fallait des forces navales importantes.
+Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à Misène (Campanie), commandant à
+la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne; l'autre, forte de 250 vaisseaux, à
+Ravenne, d'où elle tenait en respect l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie,
+l'Épire, la Grèce et l'Asie-Mineure<a id='FNanchor_1_276' name='FNanchor_1_276'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_276">[1]</a>. Tous les vaisseaux de guerre, dit
+Végèce<a id='FNanchor_2_277' name='FNanchor_2_277'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_277">[2]</a>, se construisaient sur le modèle des liburnes,
+faites principalement avec le cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les
+pièces étaient reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à
+la grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang de
+rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et quelquefois
+cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait la couleur de mer,
+les matelots et les soldats étaient aussi habillés avec des vêtements de cette
+couleur pour être moins vus de jour et de nuit lorsqu'ils allaient à la
+découverte. De plus, des navires stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin;
+des escadres gardaient les côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits
+bâtiments parcouraient les principaux <a id='pg243' name='pg243'></a><span
+class='pagenum'>243</span>fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles; celle de la
+Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont on se servait pour
+les gardes du Danube et des autres fleuves des frontières étaient d'une
+perfection inimitable.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_276' name='Footnote_1_276'></a><a href="#FNanchor_1_276"><span
+class='label'>[1]</span></a> Suétone, <i>Vie d'Auguste</i>, 49.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_277' name='Footnote_2_277'></a><a href="#FNanchor_2_277"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Institutions militaires</i>, <small>V</small>, 1,
+3, 4, 7 et 15.</p></div>
+<p>La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain
+pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler <i>mare nostrum</i>. Les
+discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures éteintes, le temple
+de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des jugements rétablies, les bras
+rendus à l'agriculture, le respect à la religion, la sécurité aux citoyens, la
+confiance à toutes les propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les
+historiens et de louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient
+un dieu et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la
+Patrie!</p>
+<p>Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples
+étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient écumée
+pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer, trafiquer et recevoir
+des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce sujet, une anecdote d'un haut
+intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près de la rade de Pouzzoles, les
+passagers et les matelots d'un navire d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent
+le saluer, vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même
+devant lui de l'encens, et <a id='pg244' name='pg244'></a><span
+class='pagenum'>244</span>le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur,
+en s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la
+liberté de la navigation et tous leurs biens, «<i>per illum se vivere, per illum
+navigare, libertate atque fortunis per illum frui</i>». Ces acclamations le
+rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de sa suite quarante pièces
+d'or, en leur faisant promettre sous serment qu'ils n'emploieraient cet argent
+qu'en achats de marchandises d'Alexandrie<a id='FNanchor_1_278'
+name='FNanchor_1_278'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_278">[1]</a>.</p>
+<p>Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux qui
+étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et que la paix
+même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de grands chemins
+portaient des armes publiquement, sous prétexte de pourvoir à leur défense, et
+les voyageurs de condition libre ou servile étaient enlevés sur les routes, et
+enfermés sans distinction dans les ateliers des possesseurs d'esclaves. Il
+s'était aussi formé, sous le titre de «communautés nouvelles», des associations
+de malfaiteurs qui commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous
+ces brigands, en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les
+ateliers d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui
+paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs<a id='FNanchor_2_279'
+name='FNanchor_2_279'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_279">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_278' name='Footnote_1_278'></a><a href="#FNanchor_1_278"><span
+class='label'>[1]</span></a> Suétone, <i>Vie d'Auguste</i>,
+<small>XCVIII</small>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_279' name='Footnote_2_279'></a><a href="#FNanchor_2_279"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Idem</i>, <small>XXXII</small>.</p></div>
+<p><a id='pg245' name='pg245'></a><span class='pagenum'>245</span>Transformation
+inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et paisible jardinier,
+<i>Corycium senem</i>, que chante Virgile; la ville de Tarse, en pleine Cilicie,
+fut, après la disparition de la piraterie, la grande ville savante de l'Orient,
+l'émule d'Alexandrie. Au siècle d'Auguste, ses écoles encyclopédiques,
+fréquentées par une studieuse jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures
+même à celles d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des
+maîtres habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au
+dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars<a id='FNanchor_1_280'
+name='FNanchor_1_280'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_280">[1]</a>. Tarse fut
+la patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre saint
+Paul.</p>
+<p>Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands poètes de
+Rome, en l'honneur d'Auguste:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Tutus bos etenim prata præambulat,</div>
+<div class='i2'>Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;</div>
+<div class='i2'>Pacatum volitant per mare navitæ.</div></div></div>
+<p>«Grâce à toi, dit Horace<a id='FNanchor_2_281' name='FNanchor_2_281'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_281">[2]</a>, le bœuf parcourt en paix les
+prairies; Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; <i>les navires
+volent sur la mer pacifiée</i>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_280' name='Footnote_1_280'></a><a href="#FNanchor_1_280"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et
+belles-lettres</i>, séance du 7 juillet 1876.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_281' name='Footnote_2_281'></a><a href="#FNanchor_2_281"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Odes</i>, liv. <small>IV</small>, 5.</p></div>
+<p><a id='pg246' name='pg246'></a><span class='pagenum'>246</span>Pour Virgile<a id='FNanchor_1_282' name='FNanchor_1_282'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_282">[1]</a>, Auguste est un dieu:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>An deus immensi venias mari, ac tua nautæ</div>
+<div class='i2'>Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!</div></div></div>
+<p>«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots et qui
+seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»</p>
+<p>Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,
+s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i3'>Deus nobis hæc otia fecit:</div>
+<div class='i2'>Namque erit ille mihi semper deus<a id='FNanchor_2_283'
+name='FNanchor_2_283'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_283">[2]</a>.</div></div></div>
+<p>«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais d'être
+un dieu pour moi.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_282' name='Footnote_1_282'></a><a href="#FNanchor_1_282"><span
+class='label'>[1]</span></a> Virgile, <i>Géorgiques</i>, <small>I</small>,
+29-30.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_283' name='Footnote_2_283'></a><a href="#FNanchor_2_283"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Id.</i>, <i>Bucoliques</i>, <small>I</small>,
+6-7.</p></div>
+<p>A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un demi-siècle
+gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce document d'une
+grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les ruines d'un temple
+d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire de la piraterie:</p>
+<p>«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des pirates
+qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à leurs maîtres,
+pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité, environ trente mille esclaves
+qui s'étaient enfuis de chez <a id='pg247' name='pg247'></a><span
+class='pagenum'>247</span>ceux auxquels ils appartenaient et qui avaient porté les
+armes contre la République...</p>
+<p>»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé <i>Auguste</i>,
+et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait décoré de lauriers,
+et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une couronne civique et que, dans la
+<i>Curia Julia</i>, serait mis un bouclier d'or dont l'inscription attesterait
+qu'il m'était donné par le Sénat et le peuple romain en souvenir de mon courage,
+de ma clémence, de ma justice et de ma piété...</p>
+<p>»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple me
+donnèrent le titre de <i>Père de la Patrie</i>, et décidèrent que ce titre
+serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous un
+quadrige érigé en mon honneur...<a id='FNanchor_1_284' name='FNanchor_1_284'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_284">[1]</a>»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_284' name='Footnote_1_284'></a><a href="#FNanchor_1_284"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de
+Galatie</i>, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.—<i>Res gestæ divi Augusti ex
+monumentis Ancyrano et Apolloniensi</i>, par Mommsen;—<i>Examen des historiens
+d'Auguste</i>, par M. Egger.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg249' name='pg249'></a><span class='pagenum'>249</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXV<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.</span>
+</h2>
+
+<p>Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la
+Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable, ses états,
+ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un adversaire dangereux et
+capable d'affamer l'Italie. Si quelques brigandages s'exercent encore parfois
+sur mer, ce sont des actes isolés; les pirates ne sont plus des ennemis,
+<i>hostes</i>, mais des voleurs, <i>latrunculi vel prædones</i>, selon les
+termes du jurisconsulte Ulpien<a id='FNanchor_1_285' name='FNanchor_1_285'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_285">[1]</a>.</p>
+<p>Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire romain.
+Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des antiques
+populations des bords de la mer, ni comme le produit de la rivalité et de la
+jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme un des fléaux obligés de la
+guerre, ni enfin comme une rébellion suprême de tous les vaincus contre le
+vainqueur; la civilisation a sans cesse <a id='pg250' name='pg250'></a><span
+class='pagenum'>250</span>progressé, et, dans le repos de l'univers soumis,
+l'unité de domination produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire,
+avait résolu le plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.</p>
+<p>«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au commerce
+cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire? La
+société romaine embrassait tout, et, à la réserve de quelques frontières,
+inquiétées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissait
+d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte,
+ni enfin la plupart des autres provinces n'ont jamais été sans guerre que sous
+l'Empire romain; et il est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des
+nations servait à maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et
+l'obéissance<a id='FNanchor_2_286' name='FNanchor_2_286'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_286">[2]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_285' name='Footnote_1_285'></a><a href="#FNanchor_1_285"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Fragm.</i> 24, <i>Dig. lib.</i> 49, 15.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_286' name='Footnote_2_286'></a><a href="#FNanchor_2_286"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Discours sur l'histoire universelle</i>,
+<small>III<sup>e</sup></small> partie, chap. 6.</p></div>
+<p>La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à
+faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par les
+Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand l'exemple de
+tous les crimes leur était donné par les proconsuls républicains? Sous la
+République, en effet, l'oppression des provinces avait été générale. Il était
+passé dans l'usage qu'un gouvernement était un moyen de fonder ou de réparer sa
+fortune, <a id='pg251' name='pg251'></a><span class='pagenum'>251</span>et il le
+fallait bien, car le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait
+dépensé au moins deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et
+comme le gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des
+malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible misère,
+dit Mommsen<a id='FNanchor_1_287' name='FNanchor_1_287'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_287">[1]</a>, s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les
+nations.»—«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès l'an 70
+av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant les bandits, les
+pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages effrayants. Tous ces maux
+venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un pouvoir assez fort pour commander à
+ses propres agents le respect des lois. Heureusement les choses changèrent,
+grâce au génie de César et d'Auguste.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_287' name='Footnote_1_287'></a><a href="#FNanchor_1_287"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Histoire romaine</i>, liv. <small>IV</small>,
+chap. 11.</p></div>
+<p>Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en vigueur
+dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits ont été publiés
+en France et à l'étranger, je dois nécessairement me borner à rechercher
+sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de la piraterie et de la
+sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et fait naître l'autre. Aussi le
+gouvernement impérial fut-il bien accueilli dans les provinces. Tacite le
+proclame au début de ses œuvres immortelles: «Le nouvel ordre de choses <a id='pg252' name='pg252'></a><span class='pagenum'>252</span>plaisait aux provinces qui
+avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des querelles
+des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient peu de secours des
+lois, impuissantes contre la force, la brigue et l'argent<a id='FNanchor_1_288'
+name='FNanchor_1_288'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_288">[1]</a>.»</p>
+<p>Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du Sénat
+et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les unes que dans les
+autres, et partout les gouverneurs veillaient au maintien de l'ordre, à la bonne
+gestion des affaires, prévenaient, en imposant leur arbitrage ou leur autorité,
+les guerres particulières, et, sous leur responsabilité, dispersaient les
+rassemblements séditieux et les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur
+terre. Sans doute, et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas
+sans défaut, il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite
+plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés<a id='FNanchor_2_289'
+name='FNanchor_2_289'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_289">[2]</a>. Il y en
+eut de très honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux
+derniers, quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur
+pour les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était
+bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite<a id='FNanchor_3_290' name='FNanchor_3_290'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_290">[3]</a>, à ce que de nouvelles <a id='pg253'
+name='pg253'></a><span class='pagenum'>253</span>charges ne leur fussent pas
+imposées, et à ce que les anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la
+cruauté des fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque
+tous les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua, au
+dire de Suétone<a id='FNanchor_4_291' name='FNanchor_4_291'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_291">[4]</a>, à maintenir dans le devoir les chefs des
+provinces et les contraignit à être intègres et justes.»—«Adrien, dit le
+biographe de ce prince<a id='FNanchor_5_292' name='FNanchor_5_292'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_292">[5]</a>, visita tout l'Empire! et quand il rencontra des
+gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus sévères et même du
+dernier supplice.» On voit dans la correspondance de Pline le Jeune combien
+Trajan est admirable de sagesse et d'économie, répétant plusieurs fois qu'un
+gouverneur était le tuteur des villes, le gardien de leur fortune, et que son
+plus grand devoir était d'examiner sévèrement les comptes. «S'il m'arrive
+malheur, disait ce grand prince au jurisconsulte Priscus, je te recommande les
+provinces<a id='FNanchor_6_293' name='FNanchor_6_293'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_6_293">[6]</a>.»</p>
+<p>On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces. Les
+inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington, Renier,
+Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les provinces eurent
+envers un gouvernement qui les avait dotées de monuments d'utilité publique, de
+<a id='pg254' name='pg254'></a><span class='pagenum'>254</span>prétoires, de
+basiliques, de temples admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions
+dévastées et stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps
+où, sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la
+richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes lieux, leurs
+bienfaits éclatants.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_288' name='Footnote_1_288'></a><a href="#FNanchor_1_288"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Annales</i>, <small>I</small>, 2.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_289' name='Footnote_2_289'></a><a href="#FNanchor_2_289"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Ann.</i>, <small>III</small>, 66;
+<small>XIII</small>, 33; <small>XIV</small>, 18, etc... Suétone, <i>Auguste</i>,
+67; Dion Cassius, <small>LIV</small>, 3, <small>LVI</small>, 25.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_290' name='Footnote_3_290'></a><a href="#FNanchor_3_290"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Ann.</i>, <small>IV</small>, 6.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_291' name='Footnote_4_291'></a><a href="#FNanchor_4_291"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Domitien</i>, 8.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_292' name='Footnote_5_292'></a><a href="#FNanchor_5_292"><span
+class='label'>[5]</span></a> Spartien, <i>Adrien</i>, 13.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_6_293' name='Footnote_6_293'></a><a href="#FNanchor_6_293"><span
+class='label'>[6]</span></a> Pline, <i>Epist.</i>, <small>X</small>, 28, 35, 47,
+50, 52, 53, 63, 85.</p></div>
+<p>Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie
+disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes impériales,
+entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39 empereurs, n'ont point
+d'histoire. Elles assuraient la sécurité et étaient employées en même temps à la
+traite des blés, aux transports et en quelques rares occasions.</p>
+<p>Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de
+construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles étaient de
+différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y voyait une grande
+quantité de bains, de galeries, de salles à manger; une grande variété de vignes
+et d'arbres fruitiers. C'était sur ces navires somptueux qu'il côtoyait la
+Campanie, mollement couché en plein jour, et au milieu des danses et des
+symphonies. Il prétendit surpasser Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues
+de Pouzzoles, formé de tous les navires qui faisaient les transports des vivres
+et des marchandises. Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis
+par des ancres, recouverts ensuite <a id='pg255' name='pg255'></a><span
+class='pagenum'>255</span>de planches, de pierres et de terre, ils formèrent une
+large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et longue de près de 3,600
+pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord avec l'appareil d'un
+triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement harnaché et portait une
+couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une chlamyde dorée. Il parut
+ensuite en habit de cocher et conduisit un char attelé de deux chevaux qui
+avaient été vainqueurs aux courses. Puis, ayant invité le peuple à venir admirer
+cette merveille, il fit impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui
+s'étaient avancés sur le pont<a id='FNanchor_1_294' name='FNanchor_1_294'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_294">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_294' name='Footnote_1_294'></a><a href="#FNanchor_1_294"><span
+class='label'>[1]</span></a> Suétone, <i>Vie de Caligula</i>, 19;—Dion Cassius,
+<small>LVIII</small>;—Josèphe, <small>XVIII</small>.</p></div>
+<p>Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine
+considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les jardins et
+les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses habitants. Le blé
+lui était apporté par mer, et, comme en hiver la navigation était difficile, il
+fallait vivre, dans cette saison, des approvisionnements amassés pendant l'été
+et qui souvent étaient insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges
+aux constructeurs de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se
+chargea des pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre
+était d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires
+chargés de marchandises et de vivres jetaient <a id='pg256' name='pg256'></a><span
+class='pagenum'>256</span>l'ancre à une certaine distance du rivage, et ne
+pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir fait passer sur des barques une
+partie de leur chargement: ils restaient ainsi exposés à toute l'agitation de la
+pleine mer.</p>
+<p>Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du
+Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi construire
+deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit où elles se
+rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une large chaussée. Afin
+de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un phare semblable à celui
+d'Alexandrie, pour guider les navigateurs pendant la nuit, on commença par
+couler un énorme vaisseau qui avait servi à transporter l'obélisque d'Égypte à
+Rome, et on le couvrit d'une solide maçonnerie<a id='FNanchor_1_295'
+name='FNanchor_1_295'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_295">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_295' name='Footnote_1_295'></a><a href="#FNanchor_1_295"><span
+class='label'>[1]</span></a> Suétone, <i>Vie de Claude</i>;—Strabon,
+<small>V</small>;—Pline, <small>XLV</small>.</p></div>
+<p>Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient sous le
+règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom de <i>Clites</i>,
+se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur des montagnes
+escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et jusque dans les villes
+pour enlever les habitants, les laboureurs et surtout les marchands et les
+maîtres de navires. La ville d'Anémur fut assiégée par ces brigands, et des
+cavaliers <a id='pg257' name='pg257'></a><span class='pagenum'>257</span>envoyés de
+Syrie sous les ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en
+déroute à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied,
+tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays,
+Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à désunir les
+forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et les principaux de
+la bande, ramena le reste par la clémence<a id='FNanchor_1_296'
+name='FNanchor_1_296'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_296">[1]</a>.</p>
+<p>Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à Rome
+de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des travaux
+utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le lac Averne au
+Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient passer de front<a id='FNanchor_2_297' name='FNanchor_2_297'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_297">[2]</a>. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son
+règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions, accompagnés
+d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil<a id='FNanchor_3_298'
+name='FNanchor_3_298'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_298">[3]</a>. Ces
+explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.</p>
+<p>Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de
+mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on frappa
+une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la figure de
+Neptune, ayant le pied droit sur un <a id='pg258' name='pg258'></a><span
+class='pagenum'>258</span>globe, tenant de la main droite l'extrémité d'une proue
+de galère et dans la gauche un trident. Cependant il ne s'était illustré par
+aucune expédition maritime importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment
+où Titus venait de vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire
+à la hâte quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un
+combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était réfugié
+le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté du commerce. Une
+très longue étendue des côtes d'Italie était sans port; il en fit construire un
+fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il avait une maison de campagne<a id='FNanchor_4_299' name='FNanchor_4_299'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_299">[4]</a>, et un autre à Ancône, pour ouvrir une entrée
+plus facile du côté de la mer Adriatique.</p>
+<p>Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands voyages.
+Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je suis maître du
+monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est maîtresse de la mer<a id='FNanchor_5_300' name='FNanchor_5_300'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_5_300">[5]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_296' name='Footnote_1_296'></a><a href="#FNanchor_1_296"><span
+class='label'>[1]</span></a> Tacite, <i>Annales</i>, <small>XII</small>,
+55.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_297' name='Footnote_2_297'></a><a href="#FNanchor_2_297"><span
+class='label'>[2]</span></a> Suétone, <i>Vie de Néron</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_298' name='Footnote_3_298'></a><a href="#FNanchor_3_298"><span
+class='label'>[3]</span></a> Pline, <small>VI</small>, 35, 6.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_299' name='Footnote_4_299'></a><a href="#FNanchor_4_299"><span
+class='label'>[4]</span></a> Pline le jeune, <i>Lettres</i>, 31.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_300' name='Footnote_5_300'></a><a href="#FNanchor_5_300"><span
+class='label'>[5]</span></a> <i>Fragm.</i> 9, Dig. <i>De lege rhodia de
+jactu</i>.</p></div>
+<p>La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens qu'au
+siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut, pilla et rasa,
+après un blocus de trois années, pendant lequel <a id='pg259' name='pg259'></a><span
+class='pagenum'>259</span>500 navires byzantins firent subir de grandes pertes à
+la flotte de Sévère.</p>
+<p>Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour trouver
+une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt contre des brigands,
+car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut dirigée par cet empereur en
+Isaurie, la <i>piratarum officina</i> des anciens. En l'année 279, Lydius,
+Isaurien accoutumé au brigandage, ayant réuni une troupe de malfaiteurs, courait
+et pillait la Pamphylie et la Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius
+et de Pompée, habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des
+rochers d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires
+quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des villes sans
+défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes romaines furent dirigées
+contre ces voleurs, qui se retirèrent dans Cremna, ville de Lycie, assise sur
+une hauteur et entourée d'un côté de vallées fort profondes<a id='FNanchor_1_301'
+name='FNanchor_1_301'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_301">[1]</a>. Lydius fut
+assiégé dans cette place; il en abattit les maisons, sema du blé pour nourrir
+ses défenseurs et chassa toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les
+repoussèrent, et Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les
+fondrières. Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au
+delà <a id='pg260' name='pg260'></a><span class='pagenum'>260</span>du camp des
+assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la place des bestiaux et des
+vivres. Une femme découvrit le passage aux Romains, qui l'interceptèrent. Lydius
+n'en perdit pas courage; il se défit de tous ceux qui ne lui étaient pas
+nécessaires pour la défense des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines
+de la ville. Mais un archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par
+le chef barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements
+de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart, l'archer
+l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les brigands, privés de
+leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et se rendirent aux Romains. La
+place ne fut point démolie et les vainqueurs y établirent une garnison. Les
+Isauriens qui habitaient les montagnes furent traqués et dispersés. Probus
+pénétra de gré ou de force dans la plupart des repaires des brigands, en disant
+qu'il était plus facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il
+assigna aux vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs
+fils le service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas
+l'apprentissage du vol avant celui de la guerre<a id='FNanchor_2_302'
+name='FNanchor_2_302'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_302">[2]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_301' name='Footnote_1_301'></a><a href="#FNanchor_1_301"><span
+class='label'>[1]</span></a> Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui signifie
+précipice.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_302' name='Footnote_2_302'></a><a href="#FNanchor_2_302"><span
+class='label'>[2]</span></a> Zozime, <i>Hist. rom.</i>;—Flavius Vopiscus,
+<i>Probus</i>, <small>XVI</small>, <small>XVII</small>.</p></div>
+<p>Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le brigandage de
+ces montagnes.</p>
+<p><a id='pg261' name='pg261'></a><span class='pagenum'>261</span>Sous l'empereur
+Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un outrage insigne infligé à leur
+nation. Des prisonniers isauriens avaient été livrés aux bêtes dans
+l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim, a dit Cicéron, ramène les animaux
+féroces où ils ont trouvé une fois pâture.» Des masses de ces barbares
+désertèrent donc leurs rocs inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre
+sur les côtes. Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient
+l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût venue.
+La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de lumière pour
+observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils supposaient les marins
+endormis, ils se hissaient des pieds et des mains le long des cables d'ancrage,
+escaladaient sans bruit les embarcations et prenaient ainsi les équipages à
+l'improviste. Excités par l'appât du gain, leur férocité n'accordait de quartier
+à personne, et, le massacre terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout
+le butin. Ce brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par
+découvrir les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors
+nul ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte d'Isaurie
+comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de concert le
+littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se prolongeant, les Isauriens
+quittèrent la plage qui ne leur offrait plus d'occasion <a id='pg262'
+name='pg262'></a><span class='pagenum'>262</span>de capture, pour se jeter sur le
+territoire de leurs voisins de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de
+fortes barricades, ils rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou
+voyageurs.</p>
+<p>Ammien Marcellin<a id='FNanchor_1_303' name='FNanchor_1_303'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_303">[1]</a> donne des détails intéressants sur la guerre que
+l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés. Pour la
+caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les soldats romains
+furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires, d'escalader des pentes
+abruptes, en glissant et en s'accrochant aux ronces et aux broussailles des
+rochers; puis ils voyaient tout à coup, après avoir gagné quelque pic élevé, le
+terrain leur manquer pour se développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait
+alors redescendre, au hasard d'être atteints par les quartiers de roche que
+l'ennemi, présent sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut
+recours à une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains
+tant que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber dessus,
+comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase campagne.</p>
+<p>Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes de
+Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_303' name='Footnote_1_303'></a><a href="#FNanchor_1_303"><span
+class='label'>[1]</span></a> <small>XIV</small>, 2.</p></div>
+<p>Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien <a id='pg263'
+name='pg263'></a><span class='pagenum'>263</span>(249-268), l'insurrection rendit
+l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de rapine, et l'énergie dégénérée de
+Rome, impuissante désormais à remettre sous le joug cette population de quelques
+montagnes situées au cœur de l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de
+forteresses, souvent insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit
+cependant cette race proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux
+armées impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de
+Constantin.</p>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg265' name='pg265'></a><span class='pagenum'>265</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXVI<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.</span>
+</h2>
+
+<p>Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième
+siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa propre
+grandeur, <i>eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ</i>, pour me servir des
+expressions du grand historien Tite-Live<a id='FNanchor_1_304'
+name='FNanchor_1_304'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_304">[1]</a>. Cependant,
+jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu l'autorité
+romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les limites de l'empire.
+Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême est mis à l'encan; l'anarchie
+et le despotisme militaires sont à leur comble; on compte jusqu'à trente
+empereurs à la fois que l'on appelle les <i>trente tyrans</i>. L'empire menacé,
+attaqué de tous côtés, est gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une
+milice indisciplinée qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour
+faire le bien et ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.</p>
+<p><a id='pg266' name='pg266'></a><span class='pagenum'>266</span>Sur les frontières
+s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins, avides de conquêtes. Leur
+nombre fait leur force. Ils marchent toujours droit devant eux, poussés par un
+courant irrésistible d'invasion de l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par
+une grande loi de la physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement
+<i>Barbares</i>, comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement
+Scythes, Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même
+manière que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours
+de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force prime le
+droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les hordes barbares
+signalent leur entrée sur le territoire de l'empire romain.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_304' name='Footnote_1_304'></a><a href="#FNanchor_1_304"><span
+class='label'>[1]</span></a> Préface de l'<i>Histoire romaine</i>.</p></div>
+<p>Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les Germains
+et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent sur les rivages
+de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race d'hommes. Les Alamans, au
+nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque dans le voisinage de Rome. Les
+Goths, les Sarmates et les Quades trouvent Valérien en Illyrie, qui les
+contient, assisté de Claude, d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses
+peuples sur l'Asie-Mineure et sur la Grèce<a id='FNanchor_1_305'
+name='FNanchor_1_305'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_305">[1]</a>. C'est là
+que le flot <a id='pg267' name='pg267'></a><span class='pagenum'>267</span>des
+Barbares est le plus grand. Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine,
+s'établissent sur la côte septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne
+baignait-elle pas, en effet, au midi, les provinces opulentes et amollies de
+l'Asie-Mineure, «où l'on trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et
+qui n'avaient rien pour lui résister<a id='FNanchor_2_306' name='FNanchor_2_306'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_306">[2]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_305' name='Footnote_1_305'></a><a href="#FNanchor_1_305"><span
+class='label'>[1]</span></a> Châteaubriand, <i>Études historiques</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_306' name='Footnote_2_306'></a><a href="#FNanchor_2_306"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins
+jusqu'à Constantin</i>, extrait de l'histoire de Gibbon, par l'abbé
+Cruice.</p></div>
+<p>Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que Strabon
+appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la piraterie depuis
+un temps immémorial. Ces pirates montaient des embarcations fragiles, étroites
+et légères, faites pour vingt-cinq hommes, mais pouvant, dans des cas
+exceptionnels, en porter jusqu'à trente. Ces embarcations étaient appelées
+camares (<i>camaræ</i>). Quand la mer était agitée, et à mesure que la vague
+s'élevait, on ajoutait des planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant
+par en haut, les couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à
+travers les flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la
+chiourme changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement
+et sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs camares
+de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit pour faire main
+basse sur <a id='pg268' name='pg268'></a><span class='pagenum'>268</span>les vaisseaux
+de transport, soit pour attaquer quelque province ou quelque ville du littoral.
+Les populations du Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur
+prêtant non seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des
+comptoirs, des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les
+pirates n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes
+au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux
+habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes rançons
+aux malheureux captifs qui voulaient se racheter<a id='FNanchor_1_307'
+name='FNanchor_1_307'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_307">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_307' name='Footnote_1_307'></a><a href="#FNanchor_1_307"><span
+class='label'>[1]</span></a> Strabon, <small>XI</small>;—Tacite, <i>Hist.</i>,
+<small>III</small>, 47.</p></div>
+<p>A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes
+s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et dévaster
+toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse et audacieuse
+navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière limite des provinces
+romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue par une forte muraille.
+Successianus les repoussa et fut nommé, en récompense, préfet du prétoire par
+Valérien. Les Barbares profitèrent du départ de ce général pour renouveler leur
+attaque contre Pytiunte et s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde,
+la surprennent, font main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les
+citoyens captifs aux <a id='pg269' name='pg269'></a><span
+class='pagenum'>269</span>rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans
+leurs bois.</p>
+<p>D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs voisins
+avaient amassées, équipent des navires pour commettre de semblables brigandages,
+et se servent pour ouvriers d'une quantité de prisonniers et d'autres gens que
+la misère avait réunis autour d'eux. Ils partent des bouches du Tanaïs et
+voguent le long du rivage occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée
+de terre marche de concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore,
+abordent en Asie, prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes
+et des approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où
+les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes de Pruse,
+Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident retarda la ruine
+de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux du lac Apolloniate,
+réservoir de toutes les sources du mont Olympe, s'élevaient à une hauteur
+extraordinaire. La petite rivière de Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup
+un torrent large et rapide qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent
+alors sur leurs pas avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de
+la Bithynie, brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent
+dans leur pays.</p>
+<p>Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut <a id='pg270'
+name='pg270'></a><span class='pagenum'>270</span>parcourue et pillée par les
+Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de l'Archipel, le
+grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé (263).</p>
+<p>Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces
+expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en effet, se
+composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq à trente hommes.
+Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les Barbares-pirates
+construisirent une flotte de 2,000<a id='FNanchor_1_308' name='FNanchor_1_308'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_308">[1]</a> ou même de 6,000<a id='FNanchor_2_309' name='FNanchor_2_309'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_309">[2]</a> navires pour transporter une armée de 320,000
+hommes. Ils s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et
+tentèrent, mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant
+repris la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et
+l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable de
+vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des côtes de l'Asie
+et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà dévasté, et lorsqu'ils se
+présentèrent devant les villes fortifiées, ils furent repoussés honteusement. Un
+esprit de découragement et de division s'éleva dans la flotte. Quelques chefs
+dirigèrent leur course vers les îles de Crète et de Chypre; mais les principaux,
+suivant <a id='pg271' name='pg271'></a><span class='pagenum'>271</span>une route
+directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante ville de
+Thessalonique, capitale de la Macédoine.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_308' name='Footnote_1_308'></a><a href="#FNanchor_1_308"><span
+class='label'>[1]</span></a> Trebellius Pollion, <i>Claude</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_309' name='Footnote_2_309'></a><a href="#FNanchor_2_309"><span
+class='label'>[2]</span></a> Zozime.</p></div>
+<p>Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des provinces.
+Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et remporta sur eux une
+grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie). Il s'empara des vaisseaux
+ennemis qui revenaient chargés de butin et les brûla. «Nous avons détruit
+320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à fond 2,000 navires. Les fleuves sont
+chargés de boucliers, tous les rivages couverts d'épées et de lances. Les champs
+sont cachés sous les ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de
+l'ennemi a été abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en
+donner deux et même trois à nos soldats victorieux<a id='FNanchor_1_310'
+name='FNanchor_1_310'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_310">[1]</a>.» Claude
+reçut le surnom glorieux de <i>Gothique</i> (270).</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_310' name='Footnote_1_310'></a><a href="#FNanchor_1_310"><span
+class='label'>[1]</span></a> Trebellius Pollion, <i>Claude</i>;—Zonare,
+<small>XII</small>, 26.</p></div>
+<p>L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude, Aurélien
+et Probus, capitaines expérimentés.</p>
+<p>L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine, la
+Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers franks, burgondes
+et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se servir utilement de ces
+intrépides <a id='pg272' name='pg272'></a><span class='pagenum'>272</span>guerriers,
+après les avoir éloignés de leur patrie, en les disséminant dans les armées et
+dans les provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont,
+ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le Bosphore,
+entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent ensuite en Sicile
+et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers l'Afrique, mais une escadre
+romaine les atteignit en vue de Carthage et leur livra un combat dans lequel ils
+perdirent la moitié de leurs vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis
+navigateurs; ils franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de
+l'Espagne, puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever
+des vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin
+leur patrie.</p>
+<p>Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue mais
+non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la Méditerranée,
+il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa résidence à Nicomédie pour
+mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication de Dioclétien (305), Galérius et
+Constance Chlore prirent le titre d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés
+césars. Mais Constantin ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains,
+irrités de l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au
+trône Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que <a id='pg273'
+name='pg273'></a><span class='pagenum'>273</span>l'empire eut six maîtres à la fois.
+La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus que deux empereurs en présence,
+Licinius en Orient et Constantin en Occident. Ce dernier marcha contre son
+rival, le battit d'abord à Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses
+possessions d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la
+tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et attendit
+Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les flottes des deux
+empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de l'Hellespont. Une horrible tempête
+qui assaillit l'excellente flotte de Licinius, composée de vaisseaux égyptiens,
+ioniens, phéniciens, cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de
+Constantin. Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses
+meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré et
+défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le vainqueur rentra
+dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit le siège de l'empire,
+éleva sur son emplacement admirable la grande ville de Constantinople qui
+repoussa pendant plus de dix siècles les attaques des Barbares et devint le plus
+grand centre de commerce du monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la
+création de Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées
+de la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants pouvait <a id='pg274' name='pg274'></a><span class='pagenum'>274</span>toujours les fermer aux
+navires ennemis et les ouvrir à ceux du commerce. Aussi, les Barbares qui, dans
+le siècle précédent, avaient conduit leurs flottes jusqu'au centre de la
+Méditerranée, désespérant de forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent
+à la piraterie et demandèrent à être incorporés dans les armées impériales.</p>
+<p>Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant qu'il
+fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient l'empire
+restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de mort ceux qui
+tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la fabrication des vaisseaux<a id='FNanchor_1_311' name='FNanchor_1_311'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_311">[1]</a>.</p>
+<p>La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme enfin qui
+répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses bienfaits sur le monde,
+ne fut pas non plus sans influence parmi les nations qui l'accueillirent et qui
+ne tardèrent pas à renoncer à leurs anciennes habitudes de brigandage, à
+s'épurer, à s'adoucir et à se moraliser par l'effet des divines doctrines du
+Christ. C'est du christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_311' name='Footnote_1_311'></a><a href="#FNanchor_1_311"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Cod. tit. de pœnis;</i> Const. 25,
+<i>Basiliques</i>, liv. 9, tit. 47, <i>de pœnis</i>. «<i>His qui conficiendi
+naves incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale judicium
+decernimus.</i>»</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg275' name='pg275'></a><span class='pagenum'>275</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXVII<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ.</span>
+</h2>
+
+<p>Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus<a id='FNanchor_1_313' name='FNanchor_1_313'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_313">[1]</a>, suppose l'existence d'un commerce maritime aux
+dépens duquel elle s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection.
+C'est pour la lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates
+par tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou
+l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il n'existait pas de
+navires armés en guerre, et, même à des époques postérieures, il arriva souvent
+qu'aucun peuple ne faisait la police sur les eaux. Rome, après avoir détruit
+Carthage, avait complètement négligé la marine et laissé la mer au pouvoir des
+flibustiers. Qui protégeait alors la navigation, et comment les navires
+marchands pouvaient-ils transporter en sécurité les produits de l'agriculture et
+du <a id='pg276' name='pg276'></a><span class='pagenum'>276</span>négoce? Le premier
+moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout paraissent avoir
+retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec pour le désigner: όμοπλοία<a id='FNanchor_2_314' name='FNanchor_2_314'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_314">[2]</a>. C'est ce que nous appelons «voyage de conserve»
+quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer ensemble et s'assurer en
+quelque sorte mutuellement contre les périls communs de la navigation, comme on
+se réunit en caravane pour se défendre contre les Bédouins, ces pirates du
+désert.</p>
+<p>J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des temps
+anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et qu'elle fut, au
+contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes actes qualifiés plus tard de
+crimes et punis comme tels, grâce au progrès de la civilisation et de la morale,
+passaient pour licites quand les différentes nations se les permettaient
+vis-à-vis d'étrangers dont elles rapportaient les dépouilles comme un légitime
+butin de guerre. Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de
+rapines et de brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous
+l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de «justes
+ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des voleurs».
+«<i>Hostes sunt</i>, dit Ulpien<a id='FNanchor_3_315' name='FNanchor_3_315'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_3_315">[3]</a> qui vivait sous Alexandre Sévère,
+<a id='pg277' name='pg277'></a><span class='pagenum'>277</span><i>quibus bellum
+publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo romano. Cæteri latrunculi vel
+prædones appellantur.</i>»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_313' name='Footnote_1_313'></a><a href="#FNanchor_1_313"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Collection des lois maritimes</i>, t.
+<small>I</small>, p. 69.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_314' name='Footnote_2_314'></a><a href="#FNanchor_2_314"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Epist. ad Atticum</i>, <small>XVI</small>,
+1.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_315' name='Footnote_3_315'></a><a href="#FNanchor_3_315"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Fragm.</i> 24, <i>Dig.</i> lib. 49, tit.
+15.</p></div>
+<p>Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les plus
+acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois nautiques. Le
+haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations commerciales est attesté
+par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par Florus, etc., qui vantent la sagesse
+de leur législation. Cicéron lui a rendu hommage dans son discours pour la loi
+Manilia: «<i>Rhodiorum usque ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria
+remansit.</i>»</p>
+<p>Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les
+dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine. Une
+question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus contraires se
+sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou compilation aujourd'hui
+connu sous le nom de <i>lois rhodiennes</i>, publié pour la première fois par
+Schard, en 1591, et inséré par Lœwenklau, en 1596, dans une collection
+d'ouvrages sur le droit gréco-romain, <i>jus græco-latinum</i>, sous la
+rubrique: <i>Loi maritime des Rhodiens</i>, Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être
+considéré comme contenant le texte des véritables lois de Rhodes. Jacques
+Godefroy, Mornac, Vinnius, Gianonne, Valin ont accepté et vanté <a id='pg278'
+name='pg278'></a><span class='pagenum'>278</span>ce recueil comme authentique<a id='FNanchor_1_316' name='FNanchor_1_316'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_316">[1]</a>. François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershœck,
+Heineccius, Gravina croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes
+d'un récit trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste
+ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «<i>Jus illud rhodium quod
+nescio quis Græculus esuriens finxit</i>,» dit Bynkershœck<a id='FNanchor_2_317'
+name='FNanchor_2_317'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_317">[2]</a>. Cujas a
+exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient pas les
+anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date plus récente,
+<i>recentiorum leges</i>. M. de Pastoret, dans sa remarquable
+<i>Dissertation</i>, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que les lois
+des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas parvenues jusqu'à
+nous<a id='FNanchor_3_318' name='FNanchor_3_318'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_318">[3]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_316' name='Footnote_1_316'></a><a href="#FNanchor_1_316"><span
+class='label'>[1]</span></a> «<i>Pretiosum fragmentum</i>,» dit Mornac; «<i>in qua
+legum navalium collectione</i>,» dit Vinnius, «<i>multa sané sunt egregia et
+scitu utilissima.</i>» Pardessus, <i>loc. cit.</i>, i, 26.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_317' name='Footnote_2_317'></a><a href="#FNanchor_2_317"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Dissertatio ad legem rhodiam, de
+jactu</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_318' name='Footnote_3_318'></a><a href="#FNanchor_3_318"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur
+la marine des Grecs et des Romains</i>.</p></div>
+<p>On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et
+d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée d'une
+manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M. Pardessus me
+semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette série de chapitres, <a id='pg279' name='pg279'></a><span class='pagenum'>279</span>sans appartenir à la
+législation positive, ni en faire partie, s'y rattachait comme un livre de
+pratique se rattache à la loi dont il offre les développements ou le supplément
+usuel<a id='FNanchor_1_319' name='FNanchor_1_319'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_319">[1]</a>. Penser avec Meyer et Boucher que les Rhodiens
+n'ont point eu de lois maritimes écrites, mais seulement des coutumes
+successivement accrues et corrigées par les décisions des juges, c'est
+s'insurger contre des autorités parfaitement dignes de foi. Le <i>Digeste</i>
+emploie expressément le mot loi: <i>De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege
+rhodia judicetur.</i> Dans un fragment inséré au <i>Digeste</i>, le
+jurisconsulte Volucius Mæcianus rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur
+Antonin: «Requête d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.—Ayant fait
+naufrage sur les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents
+du fisc qui résident aux îles Cyclades.»—Antonin répondit: «Je suis maître du
+monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des Rhodiens
+soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres, ainsi l'a décidé
+autrefois l'empereur Auguste<a id='FNanchor_2_320' name='FNanchor_2_320'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_320">[2]</a>.»</p>
+<p>En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer que
+les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des usages
+vagues <a id='pg280' name='pg280'></a><span class='pagenum'>280</span>et incertains ou
+de simples coutumes manquant de ce caractère d'authenticité et de précision qui
+n'appartiennent qu'aux actes du pouvoir législatif.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_319' name='Footnote_1_319'></a><a href="#FNanchor_1_319"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Loc. cit.</i>; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy,
+<i>Droit maritime international</i>, ouvrage couronné par l'Académie des
+sciences morales et politiques.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_320' name='Footnote_2_320'></a><a href="#FNanchor_2_320"><span
+class='label'>[2]</span></a> Frag. 9, <i>Digeste, de lege rhodia, de
+jactu</i>.</p></div>
+<p>Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens, dans
+l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin, maîtresses de la
+mer. Les <i>Us et coutumes</i> des Barcelonnais, dans le XI<sup>e</sup> siècle,
+les <i>Jugements</i> d'Oléron, dans le XIII<sup>e</sup> siècle, et les
+<i>Ordonnances</i> de Wisby, au XV<sup>e</sup>, ne furent que les institutions
+maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées suivant
+l'état de la navigation et les progrès des peuples.</p>
+<p>Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la police des
+gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries. A mesure que le
+commerce se répandit et que les idées de justice, d'humanité et de droit se
+développèrent chez les nations, on songea à purger les mers de la piraterie dont
+le propre, comme on l'a remarqué souvent, est de croître en force et en audace
+si on la laisse s'exercer impunément. Aussi la répression de ce brigandage
+dut-elle marcher de pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les
+nations les plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles
+qui s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la navigation.
+Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette île. C'est <a id='pg281' name='pg281'></a><span class='pagenum'>281</span>certainement dans ces lois
+qu'a été puisé le principe inscrit au <i>Digeste</i> que le pirate était un
+brigand et qu'il ne pouvait acquérir par la prescription la propriété de l'objet
+par lui volé<a id='FNanchor_1_321' name='FNanchor_1_321'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_321">[1]</a>.</p>
+<p>Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un citoyen
+d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre ville, il
+pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des représailles,
+c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de son débiteur. Ces
+représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on juge combien d'actes de
+piraterie devaient se cacher sous le couvert de ce droit<a id='FNanchor_2_322'
+name='FNanchor_2_322'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_322">[2]</a>! La loi
+romaine ne nous a transmis aucune trace d'une semblable disposition. Cette loi
+plaçait les vols commis par les pirates au nombre des cas de force majeure qui
+fournissaient à un armateur une légitime exception contre la demande des choses
+qui lui avaient été confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut
+commun, les sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires
+avaient pris<a id='FNanchor_3_323' name='FNanchor_3_323'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_323">[3]</a>. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on
+suivait, relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé,
+des principes <a id='pg282' name='pg282'></a><span
+class='pagenum'>282</span>semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes<a id='FNanchor_4_324' name='FNanchor_4_324'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_324">[4]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_321' name='Footnote_1_321'></a><a href="#FNanchor_1_321"><span
+class='label'>[1]</span></a> Lib. <small>XLIX</small>, tit. 15.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_322' name='Footnote_2_322'></a><a href="#FNanchor_2_322"><span
+class='label'>[2]</span></a> Démosthène, <i>Plaidoyers civils</i>; Androclès
+contre Lacrite.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_323' name='Footnote_3_323'></a><a href="#FNanchor_3_323"><span
+class='label'>[3]</span></a> Dig., lib. <small>IV</small>, tit. <small>IX</small>,
+<i>Nautæ</i>; lib. <small>XIV</small>, tit. <small>II</small>, <i>De lege rhodia
+de jactu</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_324' name='Footnote_4_324'></a><a href="#FNanchor_4_324"><span
+class='label'>[4]</span></a> Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. <i>unic.</i>,
+C. <i>de usucap. transform</i>.</p></div>
+<p>Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur et du
+magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du commerce. Les vols
+commis, soit à bord, soit dans le chargement et le déchargement des navires,
+étaient sévèrement punis<a id='FNanchor_1_325' name='FNanchor_1_325'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_325">[1]</a>.</p>
+<p>Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages de la
+mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des malheureux naufragés.
+C'est plutôt une supplication que la revendication d'un droit qui sort de la
+bouche d'un personnage de la tragédie grecque:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.</div>
+<div class='i2'>Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas.</div></div></div>
+<p>Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si quelqu'un,
+dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un navire en détresse
+ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage, je le condamnerai à rendre
+le quadruple, si la poursuite a lieu dans l'année, et à la simple restitution,
+si la poursuite n'a lieu que plus tard<a id='FNanchor_2_326'
+name='FNanchor_2_326'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_326">[2]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_325' name='Footnote_1_325'></a><a href="#FNanchor_1_325"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Fragm.</i> 88, tit. 2. lib. 47, Dig., <i>De
+furtis</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_326' name='Footnote_2_326'></a><a href="#FNanchor_2_326"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Fragm.</i> 1, tit 9, lib. 47, Dig., <i>De
+incendio, ruina</i>.</p></div>
+<p><a id='pg283' name='pg283'></a><span class='pagenum'>283</span>Indépendamment de
+cette action, la loi criminelle prononçait des peines corporelles les plus
+sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les travaux forcés dans les mines,
+contre ceux qui, au lieu de porter secours aux naufragés, les auraient pillés
+dans leur détresse<a id='FNanchor_1_327' name='FNanchor_1_327'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_327">[1]</a>. Elle voulait qu'on traitât comme assassins ceux
+qui auraient empêché le sauvetage des passagers, dans le but détestable de
+s'approprier leurs dépouilles<a id='FNanchor_2_328' name='FNanchor_2_328'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_328">[2]</a>.</p>
+<p>L'antique maxime <i>res sacra miser</i> fut enfin appliquée aux
+naufragés.</p>
+<p>Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui, dans
+certaines localités, faisaient main basse sur les effets des naufragés. J'ai
+cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.
+Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont voici les termes: «Que mon
+fisc n'intervienne pas pour empêcher les objets naufragés de retourner à leurs
+maîtres légitimes. Quel droit aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance
+calamiteuse<a id='FNanchor_3_329' name='FNanchor_3_329'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_329">[3]</a>?»</p>
+<p>Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de
+navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant acquis
+par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. <a id='pg284'
+name='pg284'></a><span class='pagenum'>284</span>Sa sollicitude s'étendit à la
+police des gens de mer, et veilla à ce qu'une discipline rigoureuse fût observée
+à bord des navires de commerce comme à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça
+sous la protection de la loi, les familles des marins ou naviculaires victimes
+de leur dévoûment. Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à
+Rome, eut lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au
+profit du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un
+intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de
+certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes étaient
+observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une sentence du
+jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi conçue: «Si le
+propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord quelque objet de
+contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement a eu lieu en l'absence
+du propriétaire, par le fait du patron ou d'un matelot, ceux-ci seront punis de
+mort et les marchandises confisquées, mais le navire sera rendu à son
+propriétaire<a id='FNanchor_4_330' name='FNanchor_4_330'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_330">[4]</a>.»</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_327' name='Footnote_1_327'></a><a href="#FNanchor_1_327"><span
+class='label'>[1]</span></a> Édit. d'Antonin.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_328' name='Footnote_2_328'></a><a href="#FNanchor_2_328"><span
+class='label'>[2]</span></a> Ulpien, <i>Fragm.</i> 3, § 8, Dig., <i>De incendio,
+ruina, naufragio</i>.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_329' name='Footnote_3_329'></a><a href="#FNanchor_3_329"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus
+habet fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa compendium
+sectetur.</i></p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_330' name='Footnote_4_330'></a><a href="#FNanchor_4_330"><span
+class='label'>[4]</span></a> <i>Fragm.</i> 11, § 2, Dig., lib. 39, tit.
+4.</p></div>
+<p>A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection
+survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient commis
+par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés <a id='pg285'
+name='pg285'></a><span class='pagenum'>285</span>comme licites quand des nationaux
+se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont ils rapportaient les dépouilles
+dans leur patrie, comme un légitime butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait
+non seulement pendant la guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des
+peuples qui n'avaient avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou
+d'amitié. C'est ce que dit Pomponius: «<i>Si cum gente aliqua neque amicitiam,
+neque hospitium, neque fœdus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem non
+sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber homo noster ab
+eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis aliquid ad nos
+perverniat<a id='FNanchor_1_331' name='FNanchor_1_331'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_331">[1]</a>.</i>» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient dans
+une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à Grotius que dans
+ces temps la corruption des mœurs avait éteint chez les hommes «le sentiment de
+l'humanité qui les rend sociables par nature<a id='FNanchor_2_332'
+name='FNanchor_2_332'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_332">[2]</a>».
+Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte Ulpien posa en
+principe, à propos du droit de prise, que la translation de propriété n'avait
+pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un pirate et non un légitime
+ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen enlevé par les brigands n'a pas
+besoin d'être <a id='pg286' name='pg286'></a><span class='pagenum'>286</span>déclaré
+libre à sa rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi<a id='FNanchor_3_333' name='FNanchor_3_333'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_3_333">[3]</a>.</p>
+<p>C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être ainsi.
+Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes libres à
+l'ennemi<a id='FNanchor_4_334' name='FNanchor_4_334'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_4_334">[4]</a>. C'était aussi une loi dans l'antiquité que
+l'homme libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut
+remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'<i>Apollodore contre
+Nicostrate</i>, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à la
+poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des pirates, fut
+vendu à Égine, y subit un sort affreux et fût resté en servitude s'il n'avait
+trouvé le moyen de rembourser les 26 mines (23.831 fr. 60) que son acquéreur
+avait payées aux pirates. Une inscription d'Amorgos<a id='FNanchor_5_335'
+name='FNanchor_5_335'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_5_335">[5]</a>, de la fin
+du troisième siècle av. J.-C., rapporte un fait commun dans la vie des peuples
+anciens: «Des pirates ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes
+filles, des femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et
+Antipappos qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef
+des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et des <a id='pg287' name='pg287'></a><span class='pagenum'>287</span>esclaves s'offrirent
+eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle extrême pour empêcher qu'aucun des
+citoyens ou citoyennes ne fût distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne
+souffrit rien qui fût indigne de sa condition.» En récompense de cette action
+honorable, on leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple
+en leur faveur.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_331' name='Footnote_1_331'></a><a href="#FNanchor_1_331"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Fragm.</i> 5, § 2, Dig. lib. 49, tit.
+15.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_332' name='Footnote_2_332'></a><a href="#FNanchor_2_332"><span
+class='label'>[2]</span></a> «<i>Sensum naturalis sociatatis quæ est inter
+homines, mores exsurdaverant.</i>» Lib. 3, c. 9 § 18.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_3_333' name='Footnote_3_333'></a><a href="#FNanchor_3_333"><span
+class='label'>[3]</span></a> <i>Fragm.</i>, 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit.
+15.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_4_334' name='Footnote_4_334'></a><a href="#FNanchor_4_334"><span
+class='label'>[4]</span></a> Petit, <i>Lois attiques</i>, <small>VII</small>,
+17.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_5_335' name='Footnote_5_335'></a><a href="#FNanchor_5_335"><span
+class='label'>[5]</span></a> Bœckh, <i>Corp. inscript.</i>, suppl. nº
+2263.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg289' name='pg289'></a><span class='pagenum'>289</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXVIII<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES.</span>
+</h2>
+
+<p>La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le
+trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non seulement de la
+barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait par conséquent l'une
+des excitations les plus puissantes à l'exercice de la piraterie publique ou
+privée.</p>
+<p>Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par la
+guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme dans
+l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de longs
+défilés de captifs personnifiant les populations conquises et ayant des traits
+différents les uns des autres qui ont servi à déterminer les types de plusieurs
+peuples modernes. L'histoire nous apprend qu'après certaines conquêtes, c'était
+par milliers, par millions même, que le vainqueur comptait ses esclaves.</p>
+<p>Le commerce des esclaves se faisait à la suite des <a id='pg290'
+name='pg290'></a><span class='pagenum'>290</span>armées, dans les camps et dans les
+pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne de l'histoire: On voit
+des reproductions évidentes de cet usage sur les monuments d'Égypte. Aux
+différents âges où la piraterie domina sur la Méditerranée, les places publiques
+de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce et de l'Italie, regorgèrent de cette
+marchandise humaine. Les Grecs qui tombaient entre les mains des pirates étaient
+vendus au loin et perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se
+racheter par une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les
+amis du premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans
+les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres<a id='FNanchor_1_336' name='FNanchor_1_336'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_336">[1]</a>. Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai
+dit que de grands personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui
+les employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les
+chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer l'usure,
+vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la piraterie pour se
+procurer de la marchandise humaine. Souvent ces chevaliers, et même les
+gouverneurs républicains, ne respectaient pas la personne du citoyen romain.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_336' name='Footnote_1_336'></a><a href="#FNanchor_1_336"><span
+class='label'>[1]</span></a> Diog. Lært., <i>in Plat.</i>, lib. 3, 20; 6,
+29.</p></div>
+<p>En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup celui des
+citoyens. La traite des <a id='pg291' name='pg291'></a><span
+class='pagenum'>291</span>esclaves était pratiquée sur une grande échelle par les
+pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le plus pauvre citoyen en avait
+plusieurs; Horace qui n'était pas riche en possédait trois. L'esclave lui-même
+n'aspirait à la liberté que pour en posséder à son tour: «Quand je serai libre,
+dit Gripus<a id='FNanchor_1_337' name='FNanchor_1_337'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_337">[1]</a>, j'achèterai une terre, une maison à la ville,
+<i>des esclaves, j'équiperai de grands navires pour le négoce</i>.»</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i1'>Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis,
+mancipia,</div>
+<div class='i1'>Navibus magnis mercaturam faciam.</div></div></div>
+<p>Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était très
+élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou littérateurs; ces
+derniers se vendaient couramment 25,000 francs, quelquefois plus. Que l'on juge
+par là de l'ardeur que les pirates devaient mettre à se procurer cette précieuse
+marchandise. Les riches favorisaient même la piraterie et encourageaient la
+concurrence afin d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de
+Plutarque<a id='FNanchor_2_338' name='FNanchor_2_338'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_2_338">[2]</a>, des chevaliers, les plus grands noms de Rome,
+équipaient des vaisseaux corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à
+l'appui qu'elle trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au
+point de devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer
+M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'<i>Histoire <a id='pg292' name='pg292'></a><span
+class='pagenum'>292</span>de l'esclavage</i>, le besoin d'esclaves stimulait la
+piraterie qui, transformée en traite des blancs, était devenue la profession
+commerciale la plus lucrative et la plus répandue dans l'antiquité.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_337' name='Footnote_1_337'></a><a href="#FNanchor_1_337"><span
+class='label'>[1]</span></a> Plaute, <i>Rudens</i>, v. 917-918.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_338' name='Footnote_2_338'></a><a href="#FNanchor_2_338"><span
+class='label'>[2]</span></a> <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<p>C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate
+marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος
+(<i>andrapodocapèle</i>), et par les Romains <i>leno</i>, ou encore
+<i>mango</i>. Il y avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour
+sa force; l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin
+était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs comiques
+et satiriques abondent en précieux renseignements sur les diverses qualités des
+esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand rôle dans la vie antique,
+étaient l'objet d'un commerce étendu, et les pirates en étaient les grands
+pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes étaient enlevées; j'ai cité de
+nombreux exemples de ces enlèvements rapportés par les historiens, et que de
+fois la scène a représenté les aventures de ces malheureuses, ravies à leurs
+parents, ce qui fait supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A
+Athènes, on désignait sous le nom d' άνδραποδισταί (<i>andrapodistai</i>), la
+classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les vendaient
+comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi, attribuée à
+Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un marchand <a id='pg293'
+name='pg293'></a><span class='pagenum'>293</span>d'esclaves sans se faire
+représenter un certificat constatant que la personne vendue avait déjà servi
+chez un autre maître nominativement désigné<a id='FNanchor_1_339'
+name='FNanchor_1_339'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_339">[1]</a>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_339' name='Footnote_1_339'></a><a href="#FNanchor_1_339"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Dictionnaire des antiquités grecques et romaines:
+Andrapodismou graphé</i>.</p></div>
+<p>Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à
+Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A l'époque
+romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand centre commercial de
+la traite. C'était là que les corsaires crétois et ciliciens vendaient et
+livraient leur marchandise aux spéculateurs d'Italie. Entre le lever et le
+coucher du soleil on vit une fois débarquer et mettre aux enchères dix mille
+malheureux. Les <i>lenones</i> et les <i>mangones</i> exposaient ordinairement
+tout nus les esclaves à vendre, portant sur leur tête une couronne et au cou un
+écriteau sur lequel leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées.
+Si le <i>leno</i> avait fait une fausse déclaration, il était obligé de
+dédommager l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans
+certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait pas
+garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (<i>pileus</i>) sur la
+tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des pays situés au
+delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées avec de la craie, et
+leurs oreilles <a id='pg294' name='pg294'></a><span class='pagenum'>294</span>étaient
+percées. C'était à Pouzzoles que les pirates débarquaient de préférence leur
+marchandise, en étalant un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves
+est appelé par Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne
+fussent employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs
+esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux membres
+plus de poli, de rondeur et d'éclat.</p>
+<p>Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se trouvait le
+grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du continent, et ces
+prises consistaient principalement en créatures humaines. Sidé fut pendant de
+longues années le principal marché aux esclaves du monde romain. On y avait
+établi des bazars où les prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la
+destruction de la piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce<a id='FNanchor_1_340' name='FNanchor_1_340'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_340">[1]</a>, elle devint le port le plus considérable de la
+région, et ses habitants, en grande partie des aventuriers prêts à tout
+entreprendre, acquirent d'immenses richesses. Au X<sup>e</sup> siècle, elle
+conservait encore sa mauvaise réputation. Constantin Porphyrogénète la nommait
+l'officine des pirates, <i>piratarum officina</i>.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_340' name='Footnote_1_340'></a><a href="#FNanchor_1_340"><span
+class='label'>[1]</span></a> Strabon, <small>XIV</small>.</p></div>
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg295' name='pg295'></a><span class='pagenum'>295</span></p>
+<h2>CHAPITRE XXIX<br />
+<span class="small">LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.—LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE
+DÉCLAMATION.</span>
+</h2>
+
+<p>Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux emprunts
+pour le développement de la partie historique de la piraterie ne sont pas les
+seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi interroger les œuvres
+purement littéraires, si l'on veut avoir une idée complète de la piraterie dans
+l'antiquité. Le théâtre, la comédie surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus
+précieux et en documents curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des
+grands auteurs comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits
+caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et les
+mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait plus
+abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des œuvres des
+poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de Térence, imitateurs
+d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile, d'Alexis, et les scènes <a id='pg296' name='pg296'></a><span class='pagenum'>296</span>qu'il contient sur la
+piraterie tiennent à la fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les
+personnages et les mœurs.</p>
+<p>En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la
+piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il n'est
+presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de jeunes filles
+et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet de la pièce du
+<i>Pœnulus, le petit Carthaginois</i>, imitée de Ménandre, pour le prouver. Dans
+le prologue, Plaute expose qu'il y avait à Carthage deux pères auxquels on
+enleva à l'un son fils âgé de sept ans, et à l'autre ses deux filles en bas âge
+avec leur nourrice. Le garçon fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard
+qui l'adopta et le fit son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent
+achetées, argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le
+plus exécrable des hommes, si toutefois un <i>leno</i> est un homme,</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,</div>
+<div class='i2'>Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.</div></div></div>
+<p>Dans la fameuse pièce des <i>Ménechmes</i>, le chef-d'œuvre de Plaute, un des
+chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit encore
+d'enlèvement. Dans le <i>Câble</i> (<i>rudens</i>), imité de Diphile, Palæstra,
+fille de Démonès de Cyrène, est tombée <a id='pg297' name='pg297'></a><span
+class='pagenum'>297</span>toute jeune entre les mains d'un pirate qui l'a vendue
+au trafiquant Labrax. Il en est de même dans le <i>Curculio</i> (<i>le
+Charançon</i>), dans le <i>Persan</i> et autres comédies de Plaute où des
+personnes, enlevées et considérées comme esclaves, recouvrent plus tard leur
+qualité de citoyennes libres, après mille intrigues imaginées par le poète.</p>
+<p>Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la
+Méditerranée, composa même une comédie intitulée <i>les Pirates ou l'Aveugle,
+Prædones vel cœcus</i>. La perte de cette œuvre nous est particulièrement
+sensible; que de détails intéressants elle nous eut donnés sur la piraterie! Il
+n'en reste que quelques vers; l'un d'eux résume en lui seul l'histoire de la
+piraterie:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini,</div></div></div>
+<p>«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux
+interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse de
+cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux, la comédie
+des <i>Pirates</i> était sans doute une pièce de circonstance, du moins en
+partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre Carthage. On
+mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs romains admiraient les
+richesses d'une demeure ou d'une ville près de laquelle <a id='pg298'
+name='pg298'></a><span class='pagenum'>298</span>les flibustiers avaient débarqué.
+On s'apprêtait au combat; peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une
+fête. Les brigands triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences,</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Perii, hercle, Afer est!</div></div></div>
+<p>«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de ces
+pirates, c'est un Africain!»</p>
+<p>Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où leurs
+richesses étaient cachées:</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus
+serra.</div></div></div>
+<p>Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des poètes
+comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable, le marchand
+d'esclaves, le <i>leno</i>. Ces poètes sont très durs pour ces misérables
+voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en connaissance de
+cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé par des pirates. Il
+n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs œuvres une science profonde
+des ruses et des spéculations du <i>leno</i>, des misères et des mœurs de
+l'esclave. Dans Plaute surtout, le caractère des esclaves, leurs fourberies, et
+aussi leurs souffrances, sont reproduites avec une vérité et une énergie
+admirables. A l'époque où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la
+scène des <a id='pg299' name='pg299'></a><span class='pagenum'>299</span>marchands
+d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus grande puissance des
+pirates; aussi, le <i>leno</i> est-il, à proprement parler, un pirate, et non
+pas exclusivement un marchand. En effet, ce sont généralement des étrangers que
+le <i>leno</i> amène sur le marché, et la plupart de ces étrangers des deux
+sexes ont été ravis à leurs parents et à leur patrie. Le <i>leno</i> est un
+misérable, un être sans honneur, les poètes ne lui ménagent pas les injures.
+Dans la comédie du <i>Persan</i>, de Plaute, <i>Toxile</i> apostrophe le <i>leno
+Dordalus</i> en ces termes: «Ah! te voici ... être impur, infâme, sans foi ni
+loi, fléau du peuple, vautour de l'argent d'autrui, insatiable, méchant,
+insolent, voleur, ravisseur effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour
+exprimer tes infamies<a id='FNanchor_1_341' name='FNanchor_1_341'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_341">[1]</a>!»</p>
+<p>Dans un grand nombre de vers le <i>leno</i> est ainsi injurié.</p>
+<p>Dans les <i>Adelphes</i> de Térence, <i>Sannion</i> paie d'impudence:</p>
+<p>«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des jeunes
+gens, un voleur, un fléau public<a id='FNanchor_2_342' name='FNanchor_2_342'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_2_342">[2]</a>», et le poète nous fait voir ce
+<i>leno</i> se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes <a id='pg300' name='pg300'></a><span class='pagenum'>300</span>marchandises vers l'île de
+Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un grand commerce de courtisanes.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_341' name='Footnote_1_341'></a><a href="#FNanchor_1_341"><span
+class='label'>[1]</span></a> Acte <small>III</small>, sc. <small>III</small>, v.
+403-408.</p></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_2_342' name='Footnote_2_342'></a><a href="#FNanchor_2_342"><span
+class='label'>[2]</span></a> Acte <small>II</small>, sc. <small>I</small>, v.
+189-190.</p></div>
+<p>C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant
+rapport à la piraterie et au danger de la navigation.</p>
+<p>Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre en
+mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait mieux exposer
+sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne peut s'empêcher de dire
+comiquement, et le trait est bien vrai, du moins en ce qui concerne le vaisseau:
+«Celui qui veut se préparer beaucoup d'embarras n'a qu'à se donner deux choses,
+<i>un vaisseau</i> et une femme!»</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Negoti sibi qui volet vim parare</div>
+<div class='i2'>Navem et mulierem, hæc duo conparato<a id='FNanchor_1_343'
+name='FNanchor_1_343'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_343">[1]</a>.</div></div></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_343' name='Footnote_1_343'></a><a href="#FNanchor_1_343"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Pœnulus</i>, acte <small>I</small>, sc. II, v.
+210-211.</p></div>
+<p>Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au théâtre,
+elle avait encore du retentissement dans les <i>écoles de déclamation</i>.
+L'histoire de la déclamation romaine est très intéressante, j'en dirai quelques
+mots avant d'indiquer les sujets que l'enseignement de cet art a empruntés à la
+piraterie.</p>
+<p>Les Romains entendaient par le mot <i>declamatio</i> un exercice d'éloquence.
+L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome ne s'y
+établit d'une manière définitive qu'après la mort du <a id='pg301'
+name='pg301'></a><span class='pagenum'>301</span>vieux Caton. On se rappelle, en
+effet, ce qui arriva au sujet de la mission de Diogène, de Critolaüs et de
+Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour la négociation diplomatique de
+l'occupation d'Oropos. Ces habiles rhéteurs, en attendant la décision du Sénat,
+réunissaient autour d'eux l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par
+leur science philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur
+esprit. Les pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et
+à rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur fut
+effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses concitoyens.
+Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à dire à celle de bien
+faire et de se distinguer dans la carrière des armes, il demanda énergiquement
+au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs, <i>otiosi</i>, <i>inepti</i>,
+<i>loquaces</i>, qui démontraient le matin l'utilité, le soir l'inutilité de la
+vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du juste l'injuste et de l'injuste
+le juste. Mais Caton mort (149 av. J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent
+des écoles qui obtinrent la plus grande faveur de la part du public, et
+l'héllénisme se répandit désormais victorieusement sur l'Italie.</p>
+<div class='poem'>
+<div class='stanza'>
+<div class='i2'>Græcia capta ferum victorem cepit, et artes</div>
+<div class='i2'>Intulit agresti Latio<a id='FNanchor_1_344' name='FNanchor_1_344'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_344">[1]</a>.</div></div></div>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_344' name='Footnote_1_344'></a><a href="#FNanchor_1_344"><span
+class='label'>[1]</span></a> Horace, <i>Épit.</i> <small>II</small>, 1.</p></div>
+<p><a id='pg302' name='pg302'></a><span class='pagenum'>302</span>L'enseignement le
+plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il fallait, en effet, savoir
+parler pour arriver aux fonctions publiques, et chaque citoyen considérait le
+service de l'État comme un devoir. Les professeurs étaient généralement
+esclaves; ils fondaient des écoles ou cours de déclamation en langue grecque où
+les jeunes gens apprenaient à soutenir des discussions philosophiques et à
+prononcer des éloges et des harangues judiciaires. La méthode d'improvisation
+occupait le premier rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que
+Cicéron appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée,
+<i>operarios, lingua celeri et exercitata</i>, habituaient leurs disciples à
+s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et la
+vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé <i>Stilo</i>, «l'homme
+au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue latine. Cicéron,
+lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut l'idée de déclamer
+devant ses amis, et souvent même devant les amis et les généraux de César,
+Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius, Dolabella, etc. Il mit l'usage de la
+déclamation à la mode précisément au moment où l'éloquence politique allait
+disparaître. C'était après Pharsale.</p>
+<p>L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista plus, les
+citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut désoccupé, <a id='pg303' name='pg303'></a><span class='pagenum'>303</span>suivant l'expression de
+madame de Sévigné. On se jeta dans l'étude des belles-lettres, ce qui faisait
+gémir Horace: «Ignorants ou habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque
+s'écriait: «Nous souffrons de l'intempérance de la littérature, <i>litterarum
+intemperantia laboramus</i>.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les
+termes de Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc
+réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de
+déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les écoles des
+rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur, regorgeaient d'élèves. Les
+jeunes gens étaient d'abord exercés au genre démonstratif, ils prononçaient des
+<i>laudationes</i> ou panégyriques dans lesquels on louait les dieux, les grands
+hommes, les qualités de l'âme, les villes, etc... Les matières d'amplifications
+étaient dictées avec les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit
+un curieux traité, <i>les Topiques</i>, imité d'Aristote. Puis venaient dans le
+genre délibératif ce que l'on appelait les <i>suasoriæ</i>. Il y avait enfin les
+controverses, <i>controversiæ</i>, dans le genre judiciaire. C'est de ce dernier
+dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.</p>
+<p>Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant un
+auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des gens du
+grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les <a id='pg304'
+name='pg304'></a><span class='pagenum'>304</span>controverses n'étaient pas très
+variés, il en résultait une sorte de concours où plusieurs orateurs parlaient
+dans le même sens et cherchaient à surpasser leurs rivaux en habileté, en
+imagination ou en esprit. Sénèque le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un
+volume de ces controverses.</p>
+<p>Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la piraterie.
+Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces déclamations, très
+fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler qu'un grand nombre de
+déclamations sont brodées sur le canevas suivant: Des jeunes gens «enlevés par
+des pirates» écrivent à leurs pères de les racheter; la rançon payée, ces jeunes
+gens, revenus dans leur patrie, refusent de nourrir leurs parents. La loi
+ordonnait d'enchaîner tout enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on
+leur faire application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce
+qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer un
+tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la
+bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la mode
+dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe nombreuse du
+rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions les farouches tyrans<a id='FNanchor_1_345' name='FNanchor_1_345'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_345">[1]</a>. La plupart du temps on supposait aussi que <a id='pg305' name='pg305'></a><span class='pagenum'>305</span>le meurtrier était le plus
+proche parent du tyran, et l'on discutait s'il devait être puni ou
+récompensé.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_345' name='Footnote_1_345'></a><a href="#FNanchor_1_345"><span
+class='label'>[1]</span></a> Satire <small>VII</small>;—Boissier, <i>L'Opposition
+sous les Césars</i>, et à son cours.</p></div>
+<p>Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante que
+les autres, celle de la <i>Fille du chef de pirates, Archipiratæ filia</i>, dont
+voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates écrit à son père de le
+racheter, mais le père reste inflexible. La fille du chef des pirates s'éprend
+d'amour pour le captif et lui fait promettre de l'épouser si elle parvient à le
+délivrer. Les deux amants s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment,
+épouse sa libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune
+Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur le
+refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il fondé à le
+faire en droit?—Telle est la proposition de cette controverse<a id='FNanchor_1_346' name='FNanchor_1_346'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_346">[1]</a> exceptionnellement intéressante, attrayante même
+par les développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins
+d'imagination.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_346' name='Footnote_1_346'></a><a href="#FNanchor_1_346"><span
+class='label'>[1]</span></a> Sénèque le Rhéteur.</p></div>
+<p>Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et
+gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la jeune
+fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque captive, car elle
+n'avait rien des mœurs des pirates, <i>nihil in illa deprehendi poterat
+piraticum</i>; <a id='pg306' name='pg306'></a><span class='pagenum'>306</span>elle
+supplie son père, se jette à ses genoux en l'implorant en faveur du malheureux
+prisonnier dont les souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate
+parvient enfin à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et
+arrivent à Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer.
+«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même bonheur,
+nous partagerons du moins la même infortune.»</p>
+<p>D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous l'impression de
+la pitié pour les souffrances du captif, mais sous l'empire seulement de la
+volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le Romain, non par amour, mais par haine
+envers son père, un chef de pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur,
+de cette fille audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers
+son père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en
+s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans fuient
+épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»</p>
+<p>Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous en
+faveur des amants.</p>
+<p>Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me
+semble qu'elle contient les germes du <i>roman</i> dans l'antiquité, et c'est la
+piraterie qui en a fourni le sujet. M<sup>lle</sup> de Scudéri s'en est inspirée
+dans son roman de <i>Clélie</i>. Cette <a id='pg307' name='pg307'></a><span
+class='pagenum'>307</span>controverse lui a donné l'idée de dépeindre la
+Méditerranée sillonnée par les pirates et de décrire un brillant combat entre
+son héros <i>Aronce</i> et un corsaire qui emportait sur son brigantin des
+Romains enchaînés parmi lesquels se trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa
+fille. C'est un des meilleurs passages de ce roman. M<sup>lle</sup> de Scudéri a
+traité l'épisode des pirates d'une manière en tous points conforme aux données
+de l'histoire.</p>
+<p>La controverse de l'<i>Archipiratæ filia</i> est un souvenir perpétué dans
+les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se produisirent
+au moment où la piraterie était maîtresse de la mer. L'amour, en effet, ne
+pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des pirates quand elles voyaient
+parmi les captifs de jeunes Romains, de haute aristocratie et de belles
+manières, surtout quand ce captif était un Clodius ou un César? Et de même ne
+peut-on pas supposer avec quelque raison que de jeunes Romaines furent séduites
+aussi par la vie aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de
+certains corsaires, possédant, au dire de Plutarque<a id='FNanchor_1_347'
+name='FNanchor_1_347'></a><a class='fnanchor' href="#Footnote_1_347">[1]</a>, des
+navires dorés, des rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant
+les mers, mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de
+joyeux concerts retentissaient sur le <a id='pg308' name='pg308'></a><span
+class='pagenum'>308</span>pont de leurs somptueuses galères. Combien de fois la
+jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de la loi qui lui donnait le
+droit d'épouser son ravisseur, si elle n'exigeait pas sa mort?</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_347' name='Footnote_1_347'></a><a href="#FNanchor_1_347"><span
+class='label'>[1]</span></a> <i>Vie de Pompée</i>.</p></div>
+<p>On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie
+occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la retrouve même
+dans les œuvres littéraires. C'était à un tel point que l'on discutait en
+philosophie<a id='FNanchor_1_348' name='FNanchor_1_348'></a><a class='fnanchor'
+href="#Footnote_1_348">[1]</a> si les navigateurs, au retour d'un voyage au long
+cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne devaient pas s'empresser de
+les avertir non seulement des tempêtes et des écueils, mais encore des
+<i>pirates</i> qu'ils pourraient rencontrer. Cet empressement était la
+conséquence de la bienveillance naturelle qu'on ressent pour ceux qui vont à
+leur tour s'exposer aux dangers auxquels on vient d'échapper.</p>
+<div class='footnote'>
+<p><a id='Footnote_1_348' name='Footnote_1_348'></a><a href="#FNanchor_1_348"><span
+class='label'>[1]</span></a> Cicéron, <i>Pro Murena</i>, <small>II</small>;
+Quintilien, <small>V</small>, 11.</p></div>
+
+<p class="center noindent small">FIN.</p>
+
+<hr class='c25' />
+
+<p><a id='pg309' name='pg309'></a><span class='pagenum'>309</span></p>
+<h2>TABLE ALPHABÉTIQUE.</h2>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Abdère</span>, ville de Thrace, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Absyrtos</span>, frère de Médée, <a href="#pg023">23</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Achéens</span>, ppl. de la Grèce, <a href="#pg082">82</a>, <a href="#pg157">157</a>, <a href="#pg161">161</a>, <a href="#pg168">168</a>, <a href="#pg185">185</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Achille</span>, fils de Pélée, <a href="#pg027">27</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Actium</span>, ville d'Épire, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Adana</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg212">212</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Adrien</span>, empereur, <a href="#pg253">253</a>, <a href="#pg258">258</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ænaria</span> (île d'Ischia), <a href="#pg128">128</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ætès</span>, roi de Colchos, père de
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Médée</span>, <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg023">23</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Agathocle</span>, <a href="#pg129">129</a>, <a href="#pg130">130</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Agrippa</span>, <a href="#pg232">232</a>-237, <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Agron</span>, roi d'Illyrie, <a href="#pg154">154</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Agylla</span>, ville d'Étrurie, <a href="#pg154">154</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ahenobarbus (D.)</span>, <a href="#pg224">224</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alalia</span>, ville de Corse, <a href="#pg087">87</a>, <a href="#pg088">88</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alamans</span> (les), <a href="#pg266">266</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alcibiade</span>, <a href="#pg110">110</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alexandre</span> le
+ <span class='smcapi'>Grand</span>, <a href="#pg118">118</a>, <a href="#pg121">121</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alexandre</span>, tyran de Phères, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Alexandrie</span>, ville d'Égypte, <a href="#pg120">120</a>,
+ <a href="#pg179">179</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amanus</span> (le mont), en Cilicie, <a href="#pg215">215</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amasis</span>, roi d'Égypte, <a href="#pg053">53</a>, <a href="#pg059">59</a>, <a href="#pg071">71</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amazone</span> (tribus de l'), <a href="#pg015">15</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amérique</span> (tribus de l'), <a href="#pg011">11</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amilcar</span>, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amorgos</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg286">286</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amphipolis</span>, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amphothère</span>, amiral, <a href="#pg118">118</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Amycos</span>, <a href="#pg024">24</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Anaxilaos</span>, de Rhegium, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ancône</span>, ville d'Italie, <a href="#pg258">258</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ancyre</span> (inscription d'), <a href="#pg246">246</a>, <a href="#pg247">247</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Andrinople</span>, ville de Thrace, <a href="#pg273">273</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Anemur</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg256">256</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Anicius</span>, préteur, <a href="#pg163">163</a>, <a href="#pg164">164</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Annibal</span>, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antigone</span>, roi de Macédoine, <a href="#pg165">165</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antiochus le Grand</span>, <a href="#pg169">169</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antium</span> et les
+ <span class='smcapi'>Antiates</span> (Italie), <a href="#pg142">142</a>, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antoine (M.)</span>, triumvir, <a href="#pg225">225</a>, <a href="#pg227">227</a>, <a href="#pg228">228</a>, <a href="#pg231">231</a>, <a href="#pg237">237</a>, <a href="#pg238">238</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antonin</span>, empereur, <a href="#pg279">279</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Antonius (M.)</span>, père du triumvir, <a href="#pg196">196</a>, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apamée</span>, ville de Bithynie, <a href="#pg269">269</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apollodore</span>, <a href="#pg286">286</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apolloniate</span> (lac), <a href="#pg269">269</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apollonie</span>, ville d'Illyrie, <a href="#pg159">159</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apollophanès</span>, <a href="#pg235">235</a>, <a href="#pg236">236</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Appius Claudius</span>, <a href="#pg147">147</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Apuans</span>, ppl. de Ligurie, <a href="#pg138">138</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aquilius</span>, consul, <a href="#pg174">174</a>, <a href="#pg175">175</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Arabion</span>, <a href="#pg222">222</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Arcananiens</span>, ppl. de la Grèce, <a href="#pg153">153</a>, <a href="#pg157">157</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Archagathus</span>, <a href="#pg130">130</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Archélaos</span>, <a href="#pg219">219</a>, <a href="#pg220">220</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ardiæens</span> (les), <a href="#pg159">159</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Argo</span> (le navire), <a href="#pg021">21</a>-24, <a href="#pg043">43</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Argonautes</span> (les), <a href="#pg021">21</a>-24.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Argos</span>, ville de l'Argolide, 12, <a href="#pg202">202</a>, <a href="#pg270">270</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ariadne</span>, <a href="#pg018">18</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ariobarzane</span>, roi de Cappadoce, <a href="#pg180">180</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Arion</span>, <a href="#pg020">20</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aristide</span>, <a href="#pg101">101</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aristagoras</span> de Milet, <a href="#pg092">92</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aristophilide</span>, roi des Tarentins, <a href="#pg090">90</a>, <a href="#pg091">91</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aruntius</span>, <a href="#pg226">226</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Assyriens</span> (les), <a href="#pg084">84</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Athènes</span> et les
+ <span class='smcapi'>Athéniens</span>, <a href="#pg064">64</a>-77, <a href="#pg092">92</a>, <a href="#pg093">93</a>, <a href="#pg100">100</a>-105,
+ <a href="#pg107">107</a>-114, <a href="#pg178">178</a>, <a href="#pg193">193</a>, <a href="#pg270">270</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Athénodore</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Atintaniens</span>, ppl. de l'Épire, <a href="#pg159">159</a>, <a href="#pg162">162</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Atossa</span>, femme de Darius, <a href="#pg090">90</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Attalia</span>, ville de Pamphylie, <a href="#pg189">189</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Attilius</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Atys</span>, roi de Lydie, <a href="#pg080">80</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Auguste</span>, <i>voir</i> Octave.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aulus Posthumius</span>, consul, <a href="#pg158">158</a>-161.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Aurélien</span>, <a href="#pg271">271</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Australie</span> (tribus de l'), <a href="#pg011">11</a>, <a href="#pg015">15</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bacchus</span>, <a href="#pg017">17</a>-20.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Baléares</span> (les îles), <a href="#pg170">170</a>-172.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bellinus</span>, préteur, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bérénice</span>, <a href="#pg219">219</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bias</span> de Priène, <a href="#pg085">85</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bithynie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg180">180</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Brindes, Brindusium</span> (Italie), <a href="#pg155">155</a>, <a href="#pg209">209</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Brutus</span>, <a href="#pg221">221</a>, <a href="#pg224">224</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Bruttius Sura</span>, préteur, <a href="#pg178">178</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Buto</span> (oracle de Latone à), <a href="#pg055">55</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Byzance</span> (ville de), <a href="#pg093">93</a>, <a href="#pg117">117</a>, <a href="#pg258">258</a>, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cadmus</span>, <a href="#pg037">37</a>, <a href="#pg038">38</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Caïète</span>, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Caius Caligula</span>, <a href="#pg254">254</a>, <a href="#pg255">255</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Calaurie</span> (île de), <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Calvisius Sabinus</span>, <a href="#pg229">229</a>-231.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cambyse</span>, <a href="#pg059">59</a>, <a href="#pg080">80</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cappadoce</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg180">180</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Capri</span> (île de), <a href="#pg137">137</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cariens</span>, ppl. de la Carie, <a href="#pg029">29</a>, <a href="#pg038">38</a>, <a href="#pg042">42</a>, <a href="#pg055">55</a>, <a href="#pg085">85</a>, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg193">193</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Carina</span>, <a href="#pg222">222</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Caristyens</span>, ppl. de l'Eubée, <a href="#pg100">100</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Carnéades</span>, <a href="#pg301">301</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Carthage, Carthaginois</span>, <a href="#pg088">88</a>, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg121">121</a>-132, <a href="#pg145">145</a>-150.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cassandre</span>, <a href="#pg130">130</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cassius</span>, <a href="#pg221">221</a>, <a href="#pg224">224</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Castor et Pollux</span>, <a href="#pg022">22</a>, <a href="#pg024">24</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Caton l'Ancien</span>, <a href="#pg301">301</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Caton le Jeune</span>, <a href="#pg215">215</a>, <a href="#pg216">216</a>, <a href="#pg218">218</a>, <a href="#pg219">219</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cauniens</span> (les), ppl. de l'Asie-Mineure, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Centumcellæ</span>, ville d'Italie, <a href="#pg258">258</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cephallénie</span>, île de la mer Ionienne, <a href="#pg154">154</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>César</span>, <a href="#pg185">185</a>-187, <a href="#pg194">194</a>, <a href="#pg204">204</a>, <a href="#pg208">208</a>, <a href="#pg220">220</a>, <a href="#pg222">222</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chalcédoine</span>, ville de Bithynie, <a href="#pg269">269</a>, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Charidémos</span>, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chéronée</span>, v. de Béotie, <a href="#pg178">178</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chio</span> ou
+ <span class='smcapi'>Chios</span> (île de la mer Égée), <a href="#pg087">87</a>, <a href="#pg094">94</a>, <a href="#pg117">117</a>, <a href="#pg176">176</a>, <a href="#pg179">179</a>, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chrysogonas</span>, <a href="#pg269">269</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chrysopolis</span>, ville de Bithynie, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chrysor</span>, <a href="#pg006">6</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Chypre</span> ou
+ <span class='smcapi'>Cypre</span> (île de), <a href="#pg102">102</a>, <a href="#pg217">217</a>-219, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cicéron</span>, <a href="#pg215">215</a>, <a href="#pg216">216</a>, <a href="#pg302">302</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cilicie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg183">183</a>-191, <a href="#pg210">210</a>-216.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cimon</span>, <a href="#pg099">99</a>, <a href="#pg100">100</a>-103.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cinna</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg209">209</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Claros</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Claude</span>, empereur, <a href="#pg255">255</a>-257.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Claude II</span> le
+ <span class='smcapi'>Gothique</span>, <a href="#pg271">271</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cléemporus</span>, <a href="#pg156">156</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cléobule</span>, <a href="#pg086">86</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cléopâtre</span>, <a href="#pg220">220</a>, <a href="#pg227">227</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Clites</span> (les), tribus de la Cilicie, <a href="#pg256">256</a>, <a href="#pg257">257</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Clodius</span>, <a href="#pg204">204</a>, <a href="#pg211">211</a>, <a href="#pg217">217</a>, <a href="#pg218">218</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cnidiens</span> (les), <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cnosse</span>, ville de Crète, <a href="#pg198">198</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Colæos de Samos</span>, <a href="#pg060">60</a>, <a href="#pg061">61</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Colchide</span>, contrée du Pont-Euxin, <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg021">21</a>, <a href="#pg023">23</a>, <a href="#pg033">33</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Colophon</span>, ville d'Ionie, <a href="#pg179">179</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Comæna</span>, <a href="#pg220">220</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Commoris</span>, forteresse de Cilicie, <a href="#pg215">215</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Confédérations</span> (origine des), <a href="#pg011">11</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Constantin le Grand</span>, <a href="#pg272">272</a>-274, <a href="#pg283">283</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Coracésium</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg210">210</a>, <a href="#pg211">211</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Corcyre</span>, <a href="#pg052">52</a>, <a href="#pg054">54</a>, <a href="#pg104">104</a>, <a href="#pg105">105</a>, <a href="#pg030">30</a>, <a href="#pg154">154</a>, <a href="#pg157">157</a>-161,
+ <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Corinthe</span> et
+ <span class='smcapi'>Corinthiens</span>, <a href="#pg050">50</a>, <a href="#pg052">52</a>, <a href="#pg054">54</a>, <a href="#pg063">63</a>, <a href="#pg270">270</a>, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cornélius (P.)</span>, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cornificius</span>, <a href="#pg234">234</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Corse</span> (île de), <i>voir</i> Cyrnos.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>C.</span> et
+ <span class='smcapi'>L. Coruncanius</span>, <a href="#pg155">155</a>, <a href="#pg156">156</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Corycus</span>, ville de Lycie, <a href="#pg189">189</a>, <a href="#pg213">213</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cos</span> (île de), <a href="#pg175">175</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Crassus (L.)</span>, préteur, <a href="#pg176">176</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cremna</span>, ville de Lycie, <a href="#pg259">259</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Crésus</span>, <a href="#pg085">85</a>, <a href="#pg086">86</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Crète</span> (île de), et
+ <span class='smcapi'>Crétois</span>, <a href="#pg041">41</a>, <a href="#pg043">43</a>, <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg179">179</a>, 183,
+ <a href="#pg191">191</a>-199, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Critolaüs</span>, <a href="#pg301">301</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Crotone</span>, ville d'Italie, <a href="#pg090">90</a>, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ctésium</span>, port de Scyros, <a href="#pg100">100</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cumes</span>, ville d'Italie, <a href="#pg128">128</a>, <a href="#pg230">230</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Curtius Severus</span>, <a href="#pg257">257</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cybalis</span>, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cydonie</span>, ville de la Crète, <a href="#pg197">197</a>,
+ <a href="#pg198">198</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cyrène</span>, ville d'Afrique, <a href="#pg179">179</a>, <a href="#pg183">183</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cyrnos</span> (la Corse), <a href="#pg087">87</a>, <a href="#pg128">128</a>, <a href="#pg149">149</a>, <a href="#pg172">172</a>, <a href="#pg229">229</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cyrus</span>, <a href="#pg086">86</a>, <a href="#pg087">87</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cythère</span> (île de la mer Ionienne), <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg084">84</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Cyzique</span>, île et v. dans la Propontide, <a href="#pg023">23</a>, <a href="#pg238">238</a>, <a href="#pg269">269</a>, <a href="#pg270">270</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dalmates</span> (les), <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Darius</span>, <a href="#pg077">77</a>, <a href="#pg080">80</a>, <a href="#pg089">89</a>-97.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Darius Codoman</span>, <a href="#pg118">118</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Décius Jubellus</span>, <a href="#pg145">145</a>, <a href="#pg146">146</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Décius</span> Mus, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Délos</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg029">29</a>, <a href="#pg076">76</a>, <a href="#pg202">202</a>, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Démagoras</span>, <a href="#pg177">177</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Démétrius</span> de Pharos, <a href="#pg155">155</a>, <a href="#pg159">159</a>, <a href="#pg161">161</a>-163.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Démocédès</span>, <a href="#pg090">90</a>, <a href="#pg091">91</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Démocharès</span>, <a href="#pg230">230</a>, <a href="#pg235">235</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Démosthène</span>, <a href="#pg112">112</a>, <a href="#pg117">117</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Denys l'Ancien</span>, <a href="#pg128">128</a>, <a href="#pg154">154</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Denys le Phocéen</span>, <a href="#pg094">94</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Didyme</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dimale</span>, <a href="#pg162">162</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dioclétien</span>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Diodote Tryphon</span>, <a href="#pg211">211</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Diogène</span>, <a href="#pg290">290</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Diogène le Rhéteur</span>, <a href="#pg301">301</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dionides</span>, <a href="#pg119">119</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dionysos</span> (Bacchus), <a href="#pg017">17</a>-20.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dolabella (C.)</span>, <a href="#pg189">189</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dolopes</span>, ppl. de l'île de Scyros, <a href="#pg100">100</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Domitien</span>, <a href="#pg253">253</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dorimaque</span>, <a href="#pg166">166</a>-168.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Duilius</span>, <a href="#pg149">149</a>, <a href="#pg236">236</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Dymé</span>, ville d'Achaïe, <a href="#pg212">212</a>.
+</li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Éacès</span>, <a href="#pg057">57</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Égéloque</span>, amiral, <a href="#pg119">119</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Égine</span> (île d'), <a href="#pg069">69</a>-77, <a href="#pg104">104</a>, <a href="#pg286">286</a>, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Égypte, Égyptiens</span>, <a href="#pg037">37</a>, <a href="#pg056">56</a>, <a href="#pg057">57</a>, <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg219">219</a>, <a href="#pg220">220</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Éleuthera</span>, forteresse de la Crète, <a href="#pg198">198</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Émilius (L.)</span>, <a href="#pg162">162</a>, <a href="#pg163">163</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Éphèse</span>, ville de l'Ionie (Asie-Mineure), <a href="#pg175">175</a>, <a href="#pg270">270</a>, <a href="#pg293">293</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Épidamne</span>, ville d'Illyrie, <a href="#pg052">52</a>, <a href="#pg156">156</a>-160.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Épidaure</span>, ville de l'Argolide, <a href="#pg073">73</a>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Épiphanie</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg212">212</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Épirotes</span>, ppl. de l'Épire, <a href="#pg153">153</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Érana</span>, forteresse de Cilicie, <a href="#pg215">215</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Érétrie</span>, ville de l'Eubée, <a href="#pg092">92</a>, <a href="#pg095">95</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ésope</span>, <a href="#pg086">86</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Étolie, Étoliens</span>, <a href="#pg161">161</a>, <a href="#pg165">165</a>-169.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Étrurie, Étrusques</span>, <a href="#pg127">127</a>, <a href="#pg128">128</a>, <a href="#pg133">133</a>-138.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Eudémon</span>, <a href="#pg279">279</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Eumée</span>, <a href="#pg025">25</a>, <a href="#pg027">27</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Europe</span> (enlèvement d'), <a href="#pg013">13</a>,
+ <a href="#pg020">20</a>, <a href="#pg031">31</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Eurydice</span>, <a href="#pg020">20</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Eurymédon</span>, fleuve de la Pamphylie, <a href="#pg102">102</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Fimbria</span>, <a href="#pg183">183</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Frances</span> (les), <a href="#pg266">266</a>, <a href="#pg271">271</a>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Fulvius</span> (Cn.), <a href="#pg158">158</a>, <a href="#pg160">160</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gabinia</span> (loi), <a href="#pg207">207</a>, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gabinius</span> (Aulus), <a href="#pg207">207</a>, <a href="#pg208">208</a>, <a href="#pg219">219</a>, <a href="#pg220">220</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gallus</span>, <a href="#pg261">261</a>, <a href="#pg262">262</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gellius</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gélon</span> de Syracuse, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Genthius</span>, roi d'Illyrie, <a href="#pg163">163</a>, <a href="#pg164">164</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gépides</span> (les), <a href="#pg266">266</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Germains</span> (les), <a href="#pg266">266</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Géryon</span>, <a href="#pg031">31</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Gillus</span>, <a href="#pg091">91</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Glaucus</span>, <a href="#pg018">18</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Goths</span> (les), <a href="#pg266">266</a>-268, <a href="#pg271">271</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Halonèse</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg118">118</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Harpagus</span>, <a href="#pg087">87</a>, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hégémonie</span> (l'), <a href="#pg011">11</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hélène</span>, <a href="#pg013">13</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Héniokhes</span> (les), <a href="#pg267">267</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Héracléon</span>, <a href="#pg204">204</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hercule, </span> <a href="#pg022">22</a>, <a href="#pg030">30</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hermione</span>, ville du Péloponèse, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hérules</span> (les), <a href="#pg266">266</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hiéron I</span><sup>er</sup>, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hiéron II</span>, <a href="#pg132">132</a>, <a href="#pg146">146</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Himère</span>, ville de Sicile, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Histiée</span> de Milet, <a href="#pg091">91</a>, <a href="#pg093">93</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hyéla</span>, ville d'Œnotrie, <a href="#pg088">88</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Hylas</span>, <a href="#pg023">23</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Iapygiens</span>, ppl. de l'Italie, <a href="#pg130">130</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Iconium</span>, ville de Lycaonie, <a href="#pg190">190</a>,
+ <a href="#pg261">261</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Illyrie, Illyriens</span>, <a href="#pg115">115</a>, <a href="#pg153">153-164</a>, <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Imbros</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg014">14</a>,
+ <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ingaunes</span>, ppl. de Ligurie, <a href="#pg138">138</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Intémèles</span>, ppl. de Ligurie, <a href="#pg138">138</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Io</span> (enlèvement d'), <a href="#pg012">12</a>, <a href="#pg013">13</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ionie, Ioniens</span> (Asie-Mineure), <a href="#pg092">92</a>, <a href="#pg093">93</a>, <a href="#pg174">174</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Isaura</span>, ville d'Isaurie, <a href="#pg190">190</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Isaurie, Isauriens</span> (Asie-Mineure), <a href="#pg190">190</a>, <a href="#pg191">191</a>, <a href="#pg259">259</a>, <a href="#pg261">261</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Isidorus</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Issa</span>, île de l'Adriatique, <a href="#pg154">154</a>,
+ <a href="#pg155">155</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Istrie</span>, <a href="#pg161">161</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Japodes</span> (les), <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Jason</span>, <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg021">21</a>, <a href="#pg022">22</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Junius</span>, préteur, <a href="#pg186">186</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Kambé</span>, ville d'Afrique, <a href="#pg084">84</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Khrysaor</span>, <a href="#pg031">31</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Klephtes</span> (les), <a href="#pg165">165</a>-169.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Kragos</span> et
+ <span class='smcapi'>Antikragos</span>, forteresses des pirates, <a href="#pg210">210</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Laconie</span>, contrée du Péloponèse, <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Laodicée</span>, ville de Phrygie. (Asie-Mineure), <a href="#pg175">175</a>, <a href="#pg216">216</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lasthénés</span>, <a href="#pg196">196</a>-198.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lélèges</span>, ppl. d'Asie-Mineure, <a href="#pg038">38</a>,
+ <a href="#pg042">42</a>, <a href="#pg193">193</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lemnos</span>, île de la mer Égée,
+ <span class='smcapi'>Lemniens</span>, <a href="#pg014">14</a>, <a href="#pg023">23</a>, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lentulus</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lépidus</span>, <a href="#pg225">225</a>, <a href="#pg231">231</a>, <a href="#pg234">234</a>, <a href="#pg235">235</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lesbos</span>, île de la mer Égée,
+ <span class='smcapi'>Lesbiens</span>, <a href="#pg059">59</a>, <a href="#pg094">94</a>, <a href="#pg176">176</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Leucadie</span>, île de la mer Ionienne, <a href="#pg154">154</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Liburniens</span>, ppl. des côtes de l'Adriatique, <a href="#pg153">153</a>, <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Libyens</span> (les), <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Licinius</span>, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ligures</span>, ppl. de l'Italie, <a href="#pg138">138</a>,
+ <a href="#pg141">141</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lipari</span>, îles voisines de la Sicile, <a href="#pg130">130</a>, <a href="#pg204">204</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lissus</span>, ville d'Illyrie, <a href="#pg160">160</a>, <a href="#pg161">161</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lolius</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg209">209</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lucullus</span>, <a href="#pg178">178</a>-180, <a href="#pg201">201</a>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lycie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, Lyciens, <a href="#pg082">82</a>, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg183">183</a>, <a href="#pg191">191</a>, 259, <a href="#pg263">263</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lyctos</span>, forteresse de la Crète, <a href="#pg198">198</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lydie</span>, contrée de l'Asie-Mineure,
+ <span class='smcapi'>Lydiens</span>, <a href="#pg080">80</a>, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg085">85</a>, <a href="#pg174">174</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Lydius</span>, <a href="#pg259">259</a>, <a href="#pg260">260</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Macédoine</span> (la), <a href="#pg115">115</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Magon</span>, <a href="#pg121">121</a>, <a href="#pg122">122</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Malée</span> (golfe de), au sud de la Laconie, <a href="#pg185">185</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mallus</span>, ville de la Cilicie, <a href="#pg212">212</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Malte</span> (île de), <a href="#pg084">84</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mamertins</span> (les), <a href="#pg130">130</a>, <a href="#pg131">131</a>, <a href="#pg145">145</a>-147.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Marcellus</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mardie</span>, <a href="#pg273">273</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mardonius</span>, <a href="#pg095">95</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Marianopolis</span>, <a href="#pg270">270</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Marius</span>, <a href="#pg181">181</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Massalia</span> (Marseille), <a href="#pg088">88</a>, <a href="#pg139">139</a>, <a href="#pg222">222</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Maxence</span>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Maximien</span>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Médée</span>, <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg023">23</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mégariens</span> (les), voisins de l'Attique, <a href="#pg065">65</a>, <a href="#pg069">69</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Melkarth</span>, <a href="#pg030">30</a>, <a href="#pg031">31</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mélos</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg109">109</a>, <a href="#pg110">110</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ménas</span>, <a href="#pg227">227</a>, <a href="#pg240">240</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ménécratès</span>, <a href="#pg224">224</a>, <a href="#pg230">230</a>, <a href="#pg240">240</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ménéphtah</span>, <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ménodorus</span>, <a href="#pg224">224</a>, <a href="#pg229">229</a>-234.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mercure</span>, <a href="#pg059">59</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Messala</span>, <a href="#pg234">234</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Messéniens</span>, ppl. du Péloponèse, <a href="#pg166">166</a>-168.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Messine</span>, ville de Sicile, <a href="#pg130">130</a>, <a href="#pg131">131</a>, <a href="#pg230">230</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Métellus</span> <i>Balearicus</i>, <a href="#pg171">171</a>-172.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Métellus (Q.)</span> <i>Créticus</i>, <a href="#pg197">197</a>-199.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Métellus Nepos</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg209">209</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Métulum</span>, ville de Liburnie, <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Micylion</span>, <a href="#pg229">229</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Milet, Milésiens</span> (Asie-Mineure), <a href="#pg055">55</a>, <a href="#pg056">56</a>, <a href="#pg059">59</a>, <a href="#pg094">94</a>, <a href="#pg186">186</a>, <a href="#pg238">238</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Minos</span>, roi de Crète, <a href="#pg029">29</a>, <a href="#pg042">42</a>, <a href="#pg043">43</a>, <a href="#pg050">50</a>, <a href="#pg193">193</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Misène</span>, port et promontoire en Campanie, <a href="#pg205">205</a>, <a href="#pg225">225</a>, <a href="#pg242">242</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mithras</span>, <a href="#pg203">203</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mithridate</span>, roi de Pont, <a href="#pg173">173</a>-179,
+ <a href="#pg182">182</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mitylène</span>, ville de l'île de Lesbos, <a href="#pg237">237</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Munychie</span>, un des ports d'Athènes, <a href="#pg099">99</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Murcus</span>, <a href="#pg224">224</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Muréna</span>, <a href="#pg189">189</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Myles</span>, ville de Sicile, <a href="#pg234">234</a>, <a href="#pg236">236</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Mysie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg023">23</a>, <a href="#pg174">174</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nabuchodonosor II</span>, <a href="#pg085">85</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Naucratis</span>, port sur la branche Canopique du Nil, <a href="#pg071">71</a>, <a href="#pg072">72</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nauloque</span>, <a href="#pg236">236</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Naxos</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg094">94</a>, <a href="#pg101">101</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Néa</span>, île près de Lemnos, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nébridius</span>, <a href="#pg262">262</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Néko</span>, <a href="#pg032">32</a>, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Néron</span>, empereur, <a href="#pg257">257</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Néron (C.)</span>, proscrit, <a href="#pg226">226</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Néron (T.)</span> lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nestor</span>, <a href="#pg027">27</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicée</span>, ville de Bithynie, <a href="#pg238">238</a>, <a href="#pg269">269</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicias</span>, <a href="#pg029">29</a>, <a href="#pg109">109</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicodrome</span>, <a href="#pg076">76</a>, <a href="#pg077">77</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicomède</span>, roi de Bithynie, <a href="#pg180">180</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicomédie</span>, <a href="#pg238">238</a>, <a href="#pg269">269</a>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nicostrate</span>, <a href="#pg286">286</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nuceria</span>, ville de la Campanie, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Nystrie</span>, ville de la côte illyrique, <a href="#pg160">160</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Oasis</span> (Égypte), <a href="#pg054">54</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Octave Auguste</span>, <a href="#pg223">223</a>-247.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Octavius (L.)</span>, <a href="#pg198">198</a>, <a href="#pg199">199</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Œnotrie</span>, contrée de l'Italie, <a href="#pg088">88</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Olympus</span>, ville de Lycie, <a href="#pg189">189</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ombrie</span>, contrée de l'Italie, <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ophir</span> (région d'), <a href="#pg033">33</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Oppius</span>, <a href="#pg174">174</a>, <a href="#pg175">175</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Orchomène</span>, <a href="#pg178">178</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Orétès</span>, <a href="#pg059">59</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Oroanda</span>, ville d'Isaurie, <a href="#pg190">190</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Oropos</span> (occupation d'), <a href="#pg301">301</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Orphée</span>, <a href="#pg020">20</a>, <a href="#pg022">22</a>, <a href="#pg038">38</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Osoüs</span>, 6.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ostie</span>, port à l'embouchure du Tibre, <a href="#pg142">142</a>, <a href="#pg205">205</a>, <a href="#pg255">255</a>, <a href="#pg256">256</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pamphylie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg183">183</a>, <a href="#pg191">191</a>, <a href="#pg259">259</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Panarès</span>, <a href="#pg196">196</a>-198.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pannoniens</span> (les), <a href="#pg241">241</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Paphlagonie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg179">179</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Paris</span>, <a href="#pg013">13</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Paxos</span>, île de la mer Ionienne, <a href="#pg157">157</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pélasges</span> (les), <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg014">14</a>, <a href="#pg042">42</a>, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg133">133</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Péluse</span>, ville d'Égypte, <a href="#pg032">32</a>, <a href="#pg083">83</a>, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Péoniens</span>, ppl. de la Macédoine, <a href="#pg115">115</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pergame</span>, ville de Mysie, <a href="#pg186">186</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Perpenna</span>, <a href="#pg163">163</a>, <a href="#pg164">164</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Périandre</span> de Corinthe, <a href="#pg054">54</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Persée</span>, roi de Macédoine, <a href="#pg163">163</a>, <a href="#pg164">164</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pétillius</span>, <a href="#pg163">163</a>, <a href="#pg164">164</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Peucétiens</span>, ppl. de la Calabre, <a href="#pg130">130</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phalère</span>, un des ports d'Athènes, <a href="#pg099">99</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pharmacuse</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg185">185</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pharos</span>, île de l'Adriatique, <a href="#pg163">163</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phasélis</span>, ville de Lycie, <a href="#pg189">189</a>, <a href="#pg190">190</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phénice</span>, ville de l'Épire, <a href="#pg155">155</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phénicie</span>, les
+ <span class='smcapi'>Phéniciens</span>, <a href="#pg012">12</a>, <a href="#pg027">27</a>, <a href="#pg029">29</a>-39, <a href="#pg041">41</a>, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg094">94</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phigalée</span>, ville du Péloponèse, <a href="#pg166">166</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Philadelphe</span>, affranchi d'Octave, <a href="#pg229">229</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Philippe II</span>, roi de Macédoine, père d'Alexandre, <a href="#pg115">115</a>-118.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Philippe</span>, roi de Macédoine, <a href="#pg163">163</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Philisti</span> (les), <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Philocharis</span>, <a href="#pg144">144</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phocéens</span> (les), ppl. de l'Ionie, <a href="#pg086">86</a>-88, <a href="#pg122">122</a>, <a href="#pg123">123</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Phrygie</span>, contrée de l'Asie-Mineure, <a href="#pg174">174</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pindenissum</span>, ville de la Cilicie, <a href="#pg215">215</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pineus</span>, roi d'Illyrie, <a href="#pg163">163</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pirée</span> (le), un des ports d'Athènes, <a href="#pg099">99</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pisistrate</span>, <a href="#pg065">65</a>-69.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pison</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg209">209</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pittacus</span> de Mitylène, <a href="#pg085">85</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Platon</span>, <a href="#pg290">290</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Plaute</span>, <a href="#pg298">298</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Plotius</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pollion</span> (Asinius), <a href="#pg222">222</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Polycrate</span> de Samos, <a href="#pg053">53</a>-59.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pompée le Grand</span>, <a href="#pg198">198</a>, <a href="#pg199">199</a>, <a href="#pg208">208</a>-214.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pompée (Sextus)</span>, <a href="#pg221">221</a>-240.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pompéiopolis</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg212">212</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pomponius</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Posthumius</span>, ambassadeur romain, <a href="#pg144">144</a>, <a href="#pg145">145</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Posthumius (Aulus)</span>, consul, <a href="#pg158">158</a>-161.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Posthumius</span>, le pirate, <a href="#pg142">142</a>, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pouzzoles</span>, ville de Campanie, <a href="#pg243">243</a>, <a href="#pg255">255</a>, <a href="#pg293">294</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Probus</span>, <a href="#pg259">259</a>, <a href="#pg271">271</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Proculéius</span>, <a href="#pg235">235</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pruse</span>, ville de Bithynie, <a href="#pg269">269</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Psamétik I</span><sup>er</sup>, roi d'Égypte, <a href="#pg055">55</a>, <a href="#pg060">60</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Psamétik III</span>, roi d'Égypte, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ptolémée Aulétès</span>, roi d'Égypte, <a href="#pg219">219</a>, <a href="#pg220">220</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ptolémée</span>, roi de Chypre, <a href="#pg217">217</a>, <a href="#pg218">218</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pydna</span>, ville de Macédoine, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pyrgamion</span>, <a href="#pg204">204</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pyrrhus</span>, roi d'Épire, <a href="#pg131">131</a>, <a href="#pg132">132</a>, <a href="#pg145">145</a>, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Pytiunte</span>, <a href="#pg268">268</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Quades</span> (les), <a href="#pg266">266</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ramsès II (Sésostris)</span>, <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ramsès III</span>, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ravenne</span>, ville d'Italie, <a href="#pg242">242</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Rhadamanthe</span>, <a href="#pg043">43</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Rhegium</span>, ville de Calabre, <a href="#pg088">88</a>, <a href="#pg145">145</a>, <a href="#pg146">146</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Rhodes</span> (île de), les
+ <span class='smcapi'>Rhodiens</span>, <a href="#pg044">44</a>, <a href="#pg045">45</a>, <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg117">117</a>, <a href="#pg176">176</a>, <a href="#pg178">178</a>, <a href="#pg195">195</a>, <a href="#pg277">277</a>-280.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Rome</span>, les
+ <span class='smcapi'>Romains</span>, <a href="#pg123">123</a>, <a href="#pg126">126</a>, <a href="#pg131">131</a>, <a href="#pg145">145</a>-151,
+ <a href="#pg153">153</a>-164. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sabines</span> (enlèvement des), <a href="#pg015">15</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Salamine</span>, île du golfe Saronique, <a href="#pg065">65</a>-69, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Salvidiénus</span>, <a href="#pg223">223</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Samos</span>, île des côtes de l'Asie-Mineure, les
+ <span class='smcapi'>Samiens</span>, <a href="#pg053">53</a>-61, <a href="#pg071">71</a>, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg094">94</a>, <a href="#pg176">176</a>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Samothrace</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg176">176</a>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sardaigne</span> (île de), <a href="#pg083">83</a>, <a href="#pg149">149</a>, <a href="#pg172">172</a>, <a href="#pg224">224</a>, <a href="#pg225">225</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sardes</span>, ville de Lydie, <a href="#pg086">86</a>, <a href="#pg092">92</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sarmates</span> (les), <a href="#pg266">266</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Saturninus</span>, <a href="#pg226">226</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sciathos</span>, île du golfe Thermaïque, <a href="#pg178">178</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scipion</span> l'
+ <span class='smcapi'>Africain</span>, <a href="#pg150">150</a>, <a href="#pg151">151</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sciron</span>, éphore à Messène, <a href="#pg167">167</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scodra</span>, ville d'Illyrie, <a href="#pg153">153</a>, <a href="#pg163">163</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scylla</span> (écueil de), <a href="#pg230">230</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scylax</span>, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scyros</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg014">14</a>,
+ <a href="#pg027">27</a>, <a href="#pg100">100</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Scythie</span>, les
+ <span class='smcapi'>Scythes</span>, <a href="#pg091">91</a>, <a href="#pg266">266</a>-269.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Séleucus</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Septime Sévère</span>, <a href="#pg258">258</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sepyra</span>, forteresse de Cilicie, <a href="#pg215">215</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sertorius</span>, <a href="#pg181">181</a>, <a href="#pg183">183</a>, <a href="#pg207">207</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Servilius (P.)</span> <i>Isauricus</i>, <a href="#pg189">189</a>-191.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Séti I</span><sup>er</sup>, roi d'Égypte, <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sextilius</span>, préteur, <a href="#pg205">205</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Shakalash</span> (les), <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Shardanes</span> (les), <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg083">83</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sicile</span> (île de), <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg149">149</a>, <a href="#pg222">222</a>, <a href="#pg224">224</a>, <a href="#pg225">225</a>, <a href="#pg234">234</a>, <a href="#pg272">272</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sidé</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg293">294</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sidon</span>, ville de Phénicie, les Sidoniens, <a href="#pg030">30</a>, <a href="#pg084">84</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Silanus</span>, <a href="#pg226">226</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sinope</span>, ville de Paphlagonie, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Siphnos</span>, une des Cyclades, <a href="#pg195">195</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Smyrne</span>, ville de Lydie, <a href="#pg081">81</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Soli</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg034">34</a>, <a href="#pg212">212</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Solon</span>, <a href="#pg065">65</a>-69, <a href="#pg086">86</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sorrente</span> (le cap de), <a href="#pg137">137</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Spartacus</span>, <a href="#pg181">181</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Spinther (Lentulus)</span>, <a href="#pg197">197</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Strymon</span>, fleuve de Macédoine, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Successianus</span>, <a href="#pg268">268</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Sylla</span>, <a href="#pg178">178</a>-182, <a href="#pg185">185</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Syloson</span>, <a href="#pg089">89</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Syracuse</span>, ville de Sicile, <a href="#pg204">204</a>,
+ <a href="#pg272">272</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Talos</span>, <a href="#pg024">24</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tarente</span>, ville d'Italie, <a href="#pg090">90</a>, <a href="#pg131">131</a>, <a href="#pg144">144</a>, <a href="#pg145">145</a>, <a href="#pg213">213</a>, <a href="#pg229">229</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tarse</span>, ville de Cilicie, <a href="#pg245">245</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tartessus</span>, ville d'Espagne, <a href="#pg060">60</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tauroménium</span>, ville de Sicile, <a href="#pg234">234</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Taurus</span> (mont), <a href="#pg029">29</a>, <a href="#pg190">190</a>, <a href="#pg210">210</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tcherkesses</span>, ppl. du Caucase, <a href="#pg014">14</a>.
+
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ténare</span>, <a href="#pg202">202</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ténédos</span>, île de la mer Égée, 176.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Téos</span>, ville de Lydie, <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg116">116</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Térence</span>, poète comique, 298.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Teucriens</span> (les), <a href="#pg082">82</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Teuta</span>, reine d'Illyrie, <a href="#pg154">154</a>-163.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thalès</span> de Milet, <a href="#pg086">86</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thasos</span>, île de la mer Égée, <a href="#pg084">84</a>,
+ <a href="#pg102">102</a>, <a href="#pg118">118</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thémistocle</span>, <a href="#pg099">99</a>, <a href="#pg101">101</a>, <a href="#pg102">102</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Théoris</span> (la galère), <a href="#pg076">76</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Théron</span> d'Agrigente, <a href="#pg127">127</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thésée</span>, <a href="#pg043">43</a>, <a href="#pg064">64</a>, <a href="#pg100">100</a>, <a href="#pg193">193</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thessalonique</span>, ville de Macédoine, <a href="#pg271">271</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thoas</span>, <a href="#pg023">23</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Thrace</span> (la), <a href="#pg089">89</a>, <a href="#pg091">91</a>, <a href="#pg092">92</a>, <a href="#pg115">115</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tibère</span>, <a href="#pg252">252</a>, <a href="#pg253">253</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Timoléon</span>, <a href="#pg128">128</a>, <a href="#pg143">143</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Titius</span>, <a href="#pg236">236</a>, <a href="#pg239">239</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tomi</span>, ville de la Basse-Mysie, <a href="#pg270">270</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Toth-Hermès</span>, <a href="#pg035">35</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Traités</span> d'alliance, <a href="#pg123">123</a>-126,
+ <a href="#pg131">131</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Trajan</span>, empereur, <a href="#pg258">258</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Trébizonde</span>, ville sur le Pont-Euxin, <a href="#pg268">268</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Triérarques</span>, <a href="#pg111">111</a>-112.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Triton</span>, <a href="#pg017">17</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Trosobore</span>, <a href="#pg256">256</a>, <a href="#pg257">257</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tyndaris</span>, ville de Sicile, <a href="#pg234">234</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tyr</span>, ville de Phénicie, <a href="#pg013">13</a>, <a href="#pg030">30</a>, <a href="#pg037">37</a>, <a href="#pg084">84</a>, <a href="#pg085">85</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tyrrhéniens, Tyrséniens</span>, <a href="#pg018">18</a>, <a href="#pg019">19</a>, <a href="#pg020">20</a>, <a href="#pg081">81</a>, <a href="#pg082">82</a>, <a href="#pg083">83</a>, <a href="#pg088">88</a>, <a href="#pg133">133</a>, <a href="#pg134">134</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Tyrsénos</span>, <a href="#pg081">81</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Ulysse</span>, <a href="#pg025">25</a>, <a href="#pg033">33</a>, <a href="#pg043">43</a>, <a href="#pg044">44</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Utique</span>, ville d'Afrique, <a href="#pg084">84</a>.
+</li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Valérien</span>, <a href="#pg262">262</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Varron</span>, lieutenant de Pompée, <a href="#pg208">208</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Védiantiens</span>, ppl. de Ligurie, <a href="#pg138">138</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Verrès</span>, <a href="#pg204">204</a>.
+ </li>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Vespasien</span>, <a href="#pg257">257</a>, <a href="#pg258">258</a>. </li></ul>
+<ul class='ix'>
+ <li>
+ <span class='smcapi'>Zénicétus</span>, <a href="#pg189">189</a>, <a href="#pg190">190</a>. </li></ul>
+
+<p class="center noindent small">FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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