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diff --git a/18849-0.txt b/18849-0.txt new file mode 100644 index 0000000..09264ec --- /dev/null +++ b/18849-0.txt @@ -0,0 +1,8452 @@ +Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La piraterie dans l'antiquité + +Author: Jules-M. Sestier + +Release Date: July 17, 2006 [EBook #18849] +[Last updated: December 5, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LA + +PIRATERIE + +DANS L'ANTIQUITÉ + +PAR + +J.M. SESTIER + + +PARIS + +LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR + +20, RUE SOUFFLOT, 20 + +1880 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + INTRODUCTION + + CHAP. Ier.-- i. Considérations générales sur la piraterie + dans l'antiquité.--Civilisation primitive. + --Origine de la navigation. 1 + + ii. État social primitif.--Les enlèvements + et le mariage. 10 + + --II.-- i. La légende de Bacchus. 17 + + ii. Les Argonautes. 21 + + iii. Les héros d'Homère. 25 + + --III.-- Les Cariens et les Phéniciens. 29 + + --IV.-- Première répression de la piraterie. + L'île de Crète.--Minos.--Rhodes. 41 + + --V.-- Les pirates grecs. 47 + + --VI.-- L'île de Samos.--Le tyran Polycrate.--Le + marchand Colæos. 53 + + --VII.-- La piraterie grecque.--Salamine.--Égine. 63 + + --VIII.-- Le monde oriental à l'époque des guerres + médiques. 79 + + --IX.-- La Grèce après les guerres médiques. 99 + + --X.-- i. De l'empire de la mer exercé par + Athènes. 107 + + ii. Organisation de la marine athénienne. 111 + + --XI.-- La piraterie à l'époque de Philippe II et + d'Alexandre le Grand. 115 + + --XII.-- Les Carthaginois.--Traités d'alliance avec + les Romains.--La Sicile.--Les Mamertins. 121 + + --XIII.-- Les Étrusques.--Les Ligures. 133 + + --XIV.-- Rome et la piraterie. 141 + + --XV.-- Guerres de Rome contre la piraterie. + --L'Illyrie. La reine Teuta.--Démétrius de + Pharos.--Genthius. 153 + + --XVI.-- i. Les Étoliens et les Klephtes. 165 + + ii. Conquête des îles Baléares. 170 + + --XVII.-- Mithridate et les pirates. 173 + + --XVIII.-- Puissance des pirates.--Captivité de + César. 181 + + --XIX.-- Expédition de Publius Servilius + _Isauricus_ contre les pirates. 189 + + --XX.-- Les pirates crétois.--Expéditions + d'Antonius et de Métellus. 193 + + --XXI.-- Exploits des pirates.--Leur luxe et leur + insolence. 201 + + --XXII.-- La loi _Gabinia_.--Pompée.--La Cilicie. 207 + + --XXIII.-- Conquête de l'île de Cypre et de l'Égypte. 217 + + --XXIV.-- Sextus Pompée et la piraterie.--Auguste. 221 + + --XXV.-- La piraterie sous l'empire romain. 249 + + --XXVI.-- La piraterie et les invasions des + Barbares. 265 + + --XXVII.-- La piraterie et la législation maritime + dans l'antiquité. 275 + + --XXVIII.-- La piraterie et la traite des esclaves. 289 + + --XXIX.-- La piraterie et la littérature.--Le + théâtre et les écoles de déclamation. 295 + + Table alphabétique 309 + + + + +INTRODUCTION + + +_Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont +exercé la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans +l'histoire même des nations maritimes depuis leurs origines, et suivre +parfois pas à pas leur sort et leurs destinées, parce que, de cette +manière seulement, il me semble possible de reconstituer avec intérêt +les divers caractères de la piraterie, d'en rechercher les causes, et +d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec la marche des +siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence d'événements +considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère._ + +_La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à +l'état social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une +étude sur la civilisation primitive, que la piraterie fut pour les +antiques peuplades maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté +de se procurer les premiers besoins de l'existence. Les tribus +primitives entreprirent la piraterie sur la mer, comme la guerre sur le +continent, afin de se procurer des vivres. Dans une époque où toute +notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation vivait +dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens +étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir +et glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse._ + +_Pendant toute cette période_ préhistorique, _la piraterie fut une +profession parfaitement avouable._ + +_Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques, +nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la +Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce +fait, car c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage, +que les plus grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs +œuvres._ + +_Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie +au début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs +incursions, soit d'une façon plus restreinte dans des expéditions +aventureuses. Celles-ci étaient néanmoins profitables au progrès de +l'humanité, puisque ces aventuriers, transformés en personnages +héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu, et +furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des +divers pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de +l'écriture, les cultes et les arts orientaux._ + +_Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée +et constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour +conquérir le suprématie maritime appelée l'_Empire de la mer. _Presque +tous les peuples le possédèrent successivement, et tous en firent le +même usage. En plein épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire +de la mer était défini par un écrivain politique athénien «l'avantage de +pouvoir faire des courses et de ravager les États étrangers sans crainte +de représailles.»_ + +_Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes +guerres de l'antiquité._ + +_L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances +pour exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus +faibles ou contre des races ennemies vouées à une haine nationale, +séculaire et farouche._ + +_Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la plus grande puissance +maritime de l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la +piraterie changera de caractère. Elle cessera d'être le produit et la +manifestation violente d'une rivalité maritime; elle ne sera plus une +course considérée comme légitime et pratiquée par des États qui ne sont +liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié: elle deviendra un véritable +brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas de nation. C'est +comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le vainqueur, +revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police devenue +leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres._ + +_Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était +si grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce +de république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses +forteresses et ses arsenaux._ + +_Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple +plus vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet, +chaque famille était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens +tombaient honteusement entre les mains des pirates. Ces exploits avaient +leur retentissement jusque sur le théâtre et dans les écoles de +déclamation. Le monde ancien était dans un tel affaissement moral, la +république romaine était si ruinée que la piraterie et les exactions des +gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans tout le +bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit +autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin +d'énergiques mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome +affamée. Pompée et ses lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur +habile politique fit plus que leurs victoires mêmes pour réprimer +pendant quelques années ce fléau redoutable._ + +_La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de +César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses +desseins, comme jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut +constituée en force militaire plus puissante. Auguste, aidé par le +célèbre Agrippa, parviendra, après une lutte acharnée et pleine de +périls, à la dompter complètement._ + +_Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des +peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le +retour des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous +les temps anciens. C'est à peine, en effet, si l'histoire mentionne, sur +les confins de l'Empire, quelques actes isolés de piraterie, promptement +étouffés du reste, et nullement inquiétants pour la sûreté et la liberté +de la navigation._ + +_Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère +qu'elle avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont +comme les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en +Europe. Profitant des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait +alors la puissance romaine dans toute l'étendue de son immense empire, +ils commettront de grands ravages. Mais, quand le pouvoir retournera en +de fortes mains, les Barbares n'oseront plus s'aventurer sur la mer. +Constantin le Grand, en transportant le siège de l'Empire à l'entrée +même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le passage, et +ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la force de +leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de +leurs lois._ + +_Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par +sa divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la +liberté d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de +pillage, de violence et de brigandage._ + +_Je termine au règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les +pays méditerranéens, estimant que si elle devait être continuée au delà, +elle n'offrirait un réel intérêt qu'à partir de l'époque où les +Sarrasins et les Musulmans, de race nouvelle, fanatiques et implacables +envers les chrétiens, firent apparition en Europe, semant sur leur +passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se terminerait au jour +où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement planté sur les +murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les bords de +la Méditerranée._ + + + + +LA PIRATERIE + +DANS L'ANTIQUITÉ + + + + +CHAPITRE PREMIER + +I + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS +L'ANTIQUITÉ.--CIVILISATION PRIMITIVE.--ORIGINE DE LA NAVIGATION. + + +La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les +premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables +causes de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître +l'état primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins, +son industrie, et de suivre l'évolution lente mais progressive de la +civilisation. + +L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de la navigation. Dans +les temps anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes. +Je démontrerai que la piraterie se lie étroitement aux grands événements +de la vie des peuples primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes, +à leurs luttes et aussi à la naissance du commerce et du droit maritimes +dans les pays méditerranéens. + +Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup, +au mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la +mer; elle eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à +faire ressortir: elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des +siècles s'écoulèrent avant que les pirates fussent appelés _latrunculi +vel prædones_, brigands ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous +voyons dans Homère que l'on demandait ingénument aux voyageurs inconnus, +abordant sur quelque côte, s'ils étaient marchands ou pirates. +Thucydide, le grave historien, nous fournira d'abondantes preuves que +les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que les barbares. +C'était une profession avouée. + +Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu +d'appeler préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer +l'origine? Pour répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à +l'état primitif de la société humaine. «L'homme était né nu et sans +protection; il était moins capable que la plupart des animaux de se +nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son sein; +mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit +Wallace[1], qui l'a pourvu d'un vêtement contre les intempéries des +saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les animaux, +qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui +faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé +pour vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des +individus semblables à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne +le trouve isolé. «Ses instincts, ses besoins de toutes sortes ne +sauraient être satisfaits s'il n'échangeait pas avec d'autres hommes des +services, comme il échange ses idées avec eux par la parole[2].» Partout +l'homme s'est donc trouvé à l'état de famille, et la famille devint la +base de petites tribus et de petites peuplades. Plus on remonte dans +l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés particulières et +distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est impossible d'y +rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet. Aujourd'hui, les +découvertes archéologiques, la philologie comparée, la connaissance des +langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver au vrai; +_le Discours sur l'histoire universelle_ est resté une œuvre d'art +magnifique et d'une grande conception, mais il a perdu sa valeur +historique. Ces mêmes sciences ont renversé également la thèse de J.-J. +Rousseau soutenant que l'homme, dès le principe, était né libre et +parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si bien décrit par les +grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par tant de +savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à +son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais +d'une vérité banale, dit Tylor[3], que la tendance dominante de la +société humaine, durant la longue période de son existence, a été de +passer d'un état sauvage à un état civilisé.» + + [1] _Revue anthropologique_, 1864. + + [2] Maury, _La Terre et l'Homme_. + + [3] _Civilisation primitive_. + +La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer +les premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol +durent être épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient +pas encore l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui +amena un redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts +poussèrent au loin les plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction +des animaux, la guerre enfin déterminèrent des émigrations qui se +répandirent dans tous les sens, les unes s'arrêtant non loin des pays +qu'elles avaient quittés ou dont elles étaient chassées, et les autres +franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte, poussées +par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait +espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons. +C'est ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette +barrière qui dut leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je +m'imagine grande et profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue +de cet espace sans limite, l'infini pour lui, et quelle dut être sa +terreur lorsque, pour la première fois, la tempête souleva les flots et +fit retentir sa grande voix! La mer devint une divinité. L'énergie et le +courage de ces peuplades furent largement récompensés. La mer était une +nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient sur les +côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait +pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se +procurer une alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à +penser que c'est sur le littoral que la civilisation fit le plus de +progrès. La vue de la mer excite l'intelligence précisément parce que +c'est là que la nature paraît surtout grande et l'obstacle difficile à +surmonter. En ce qui concerne le bassin de la Méditerranée, il est +impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter les premiers +hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes du +Liban, ce sont les roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux +yeux; des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios, +Lesbos, Lemnos, et autres îles de la mer Égée, scintillant comme des +diamants sur un fond d'azur. + +La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens +auteurs ne donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables +et des légendes. «Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie +1200 ou 2000 ans avant Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt +de Tyr, plusieurs arbres frappés de la foudre prirent feu, et la flamme +dévora bientôt ces grands bois; dans ce trouble, Osoüs prit un tronc +d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant ébranché, s'y cramponna, et +osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton raconte encore +comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation en +s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur +Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non +pour voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le +plus ancien navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un +déluge, et citant parmi leurs personnages mythologiques les héros qui +ont échappé à la catastrophe en montant sur des vaisseaux, on peut en +conclure que la navigation existait avant l'époque où ces grands +phénomènes se sont produits. + +La légende d'Osoüs se rapproche beaucoup de la vérité, car il est +probable que l'idée première fut partout la même: un riverain de la mer +imagina, pour se soutenir sur l'eau, de monter sur le tronc d'arbre +qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très bien M. du Sein[1], +entraînant vers le rivage son précieux appui, il remarqua sans doute +qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le sens de la +longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il sentit +la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une +planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc +d'arbre et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer, +il dut poser la planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger +pour qu'elle put atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la +rame. + +Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages +se sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les +stations lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte +d'anciennes pirogues, remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens +canots étaient formés d'un seul tronc de chêne, creusé en forme d'auge, +avec des instruments en pierre aidés par l'action du feu[2]. Les +dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de longueur +sur 0m45 de largeur. + + [1] _Histoire de la marine de tous les peuples_. + + [2] De Mortillet, _Origine de la navigation_. + +La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de +Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de +flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui +n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur +place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la +petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux +nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or, +l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les +terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M. +Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries +remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la +navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le +continent et les îles. + +«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit +Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier +jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables +avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque +peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et +légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres +un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit +naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla +attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens; +Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île +d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens +se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter +l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les +radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur +la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès +construisit les galères; Typhis, pilote du navire _Argo_, le gouvernail; +Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains +de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en +font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole. + + [1] _Dell'età della pietra all' isola d'Elba_. + + [2] _Mission de Santorin_. + + [3] _La Terre et l'Homme_. + + +II + +ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.--LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE. + + +A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous +des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un +état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus +civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la +Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et +qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces +grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de +civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire +des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur +déclin. + +Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient +les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine +et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre. +Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les +tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même +intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se +sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore +aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui +sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de +groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et +prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le +droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et +priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se +fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces +tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une +certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la +direction des affaires d'intérêt commun, «_l'hégémonie_», selon +l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez +ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en +dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la +patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le +cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle +différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se +concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui +n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit; +elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la +tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque +tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien +imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme, +comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps +modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social +pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes. + +Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence +son premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou +pour nous exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie +commis contre des femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de +bonne heure à la navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de +marchandises de l'Assyrie et de l'Égypte, abordaient sur les divers +points de la Grèce, et de préférence à Argos qui tenait, à cette époque, +le premier rang entre toutes les villes de la contrée hellénique. Un +jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche cargaison, ils virent +arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles se trouvait +Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour +faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot, +se jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les +autres furent enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt sur leurs +vaisseaux et mirent à la voile pour l'Égypte. + +Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent +Europe, fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été +payé par l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde +offense: ils enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le +roi Aétès envoya un héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et +réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune +satisfaction pour le rapt de l'argienne Io, et que de même ils n'en +accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris, fils de Priam, +ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque, bien +convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs +n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs +prirent parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les +Troyens alléguèrent l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse +des Grecs à Aétès. Les Grecs portèrent alors la guerre en Asie. + +Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui +fut cause de la guerre de Troie[1]. + +Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de +l'Attique par les Athéniens, s'établirent dans les îles de Lemnos, +Imbros et Scyros, et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très +bien les jours des fêtes des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à +cinquante rames, se mirent en embuscade et enlevèrent un grand nombre +d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane, dans le bourg de +Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent pour concubines. +Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent la langue +et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des +femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants +des femmes athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et +le venger. Le courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les +Pélasges; ils massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce +rendit proverbiale la cruauté des Lemniens[2]. + + [1] Hérodote, I, 1, 2, 3, 4. + + [2] Hérodote, VI, 138. + +On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable +d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que +les plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la +force préside à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de +l'homme et devient sa propriété. Les traces de cette violence de l'homme +à l'égard de la femme existent de nos jours chez les Tcherkesses du +Caucase; le futur doit enlever par la force sa fiancée, et celle-ci et +ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle +résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le +rapt, est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des +bords de l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la +civilisation, l'homme prend de force sa future épouse, et s'il ne le +fait pas réellement, il feint d'en agir ainsi. En Australie, de +véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les tribus[1]. La +légende de l'enlèvement des Sabines, si célèbre dans l'histoire de Rome, +est un souvenir de ces rapts de femmes de tribus différentes. + +Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter +avant d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de +remonter aux premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la +civilisation à son berceau les causes et les origines de la piraterie +pour en saisir le véritable caractère. J'établirai dans le cours de cet +ouvrage, à l'aide de documents rigoureusement exacts, que la piraterie +n'apparut pas comme une violation de la loi, ni comme un crime, mais +bien comme une condition déplorable sans doute, mais inhérente à la +nature même et à la constitution de la société primitive. + + [1] Maury, _La Terre et l'Homme_. + + + + +CHAPITRE II + +I + +LA LÉGENDE DE BACCHUS. + + +L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est +consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation +et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle +immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations +figurées. Dans toutes ces œuvres, Dionysos figure comme un grand +conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son +cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu +dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases +peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses +symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes +béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait +des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate +puissant. + + [1] Gerhard, _Auserl-Vas._ + + [2] Pausanias, IX, 20, 4;--Athénée VII, p. 296. + +A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait +l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de +Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa +puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre. + +Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le +remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième +de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour +se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune +homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant +une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux. +Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire +sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos +prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans +la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures, +le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a +fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses +_Métamorphoses_. C'est également le motif de la belle frise du monument +choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de +reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de +l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le +monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au +nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est +assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré +de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec +des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces +pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en +dauphins[2]. + +Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est +représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur +les flots de la mer[3]. + +Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne +homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé +d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La +même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5]. +Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi +transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes +qualifient quelquefois le dauphin de _tyrrhenus piscis_[7]. + +Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans +l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée +puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable +que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice, +celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les +poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la +navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les +peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux. + + [1] Ovide, 582-700.--Apollod. III, 5, 3.--Lucien VIIIe + _dial_. + + [2] Cette frise est gravée dans les _Monuments de la + Grèce_, de Legrand et dans les _Antiquités d'Athènes_, de + Stuart et Revett, et aussi dans le _Dictionnaire des + antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio, + p. 611. + + [3] _Gaz. arch._, 1875. pl. II.--_Dict. des antiq. grecq. + et rom._, p. 611. + + [4] Gerhard, _Auserl-Vas._ + + [5] Icon. I, 19. + + [6] Tœlken, _Verzeichniss_, III, 2, nº 1082;--Gaz. + arch., 1875, p. 13. + + [7] Senec., _Agam._ 449.--Stat, _Achill._ I, 56.--Valér. + Flacc. _Argon._, I, 131. + + +II + +LES ARGONAUTES. + + +L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse. +Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise +de Troie, quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère[1] +dit en parlant du navire que montait Jason: «_Argo_ présent au souvenir +de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous +sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de +leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en +cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le +préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º +leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de +ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette +grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de +l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la +piraterie. + + [1] _Odyssée_ XII, 68. + + [2] Ukert, _über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und + Roem_;--Ch. Lévesque, _Études sur l'hist. anc. de la + Grèce_;--Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la + Géographie_;--_Dict. des Antiquités grecques et romaines, + Argonautæ_. + +Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros +exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius +Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de +véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux +incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique +l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien +connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très +bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à +la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague +notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée +jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur +l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne +pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en +réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des +mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou +des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières +charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de +hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les +hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient +fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont, +ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans +l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est +vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les +héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les +nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle +de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en +poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison +d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père +Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce +sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour +des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la +connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel +itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème +orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer +Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes +d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir +côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles +Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la +côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare +fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers +la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais +quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan, +Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire _Argo_ +revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans +l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à +l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route +qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le +Bosphore et la Propontide. + +Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des +représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les +Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni, +nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant +que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des +Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les +plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2]. + + [1] Movers, _Die Phonizier_. + + [2] _Arch. Zeit._, 1846, p. XLIV; 1848, p. + XXIV;--Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL. + + +III + +LES HÉROS D'HOMÈRE. + + +Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le +type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs +exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est +chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande: +Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est +pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est +difficile de ne pas saisir un air de famille. + +«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui +forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les +javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste +des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans +l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts +divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois +j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des +vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je +choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me +donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais +chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous +parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et +j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte; +j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par +leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs +magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et +massacrent les guerriers, etc...» + + [1] _Odyssée_, XIV, traduction de Giguet. + +Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands +n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme +de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit +pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession +avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère, +on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes +hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins? +Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates, +qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les +étrangers[1]?» + +Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie, +exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle +Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et +le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer +brumeuse pour y ramasser du butin[3]». + +Dans le XVe chant de l'_Odyssée_, se trouve l'épisode de l'esclave +phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens +et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des +Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette +île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots +séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa +patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens +puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains. +Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane +et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux +poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où +Laërte acheta Eumée. + +On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore +multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les +temps homériques. + + [1] _Odyssée_, III. + + [2] _Odyssée_. + + [3] _Iliade_, IX, 668.--XIX, 326. + + + + +CHAPITRE III + +LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS. + + +L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin +et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales +de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations +insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la +mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région +montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la +Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la +même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les +Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils +couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies, +car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on +reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on +exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que +de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que +nous le verrons bientôt. + +Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils +étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et +j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie. + +D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer +Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la +Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité. +Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait +été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au +moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne +que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux +villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute +la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de +peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils +fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer +phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement +détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous +forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait +rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir +l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin +faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville +fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom, +bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques +de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne +et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les +principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre +mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe +enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa sœur, visitant +Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant +mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur +et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des +peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de +leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles +on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs +découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On +connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le +voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien +Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent +l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois +ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5]. + +La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De +pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une +pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est +nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits +qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le +commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus +rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette +sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans +phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des +métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des +_Pataïces_[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début, +les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils +s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon, +franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la +Grande-Ourse et l'appelaient _Pharasad_ (indication), parce que cette +constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie +se perfectionna chez eux, ils reconnurent que _Pharasad_ n'indiquait pas +le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils +s'attachèrent à observer la constellation de _Cynosure_ (la +Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de +situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard +cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains. + + [1] Hérodote I, 1;--VII, 89. + + [2] Id., II, 44.--An 460 av. J. C. + + [3] _Genèse_, XLIX, 13. + + [4] Maspéro, _Hist. anc. des peuples de l'Orient_, VI. + + [5] Hérodote, IV, 42. + + [6] Hérodote, III, 37. + +Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit +qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce +précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région +d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie +heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents +d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres +précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de +toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus +rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en +Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à +Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur +la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course, +avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de +l'ambre jaune (_electrum_) que l'on tira d'abord de la Chersonèse +cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier +essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les +autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré +des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la +pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc... +On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et +étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus +actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan +Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien +continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes +les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la +circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le +monde fut l'objet[3]. + + [1] III Rois. + + [2] _Iliade_, XXIII, 743. + + [3] _Cosmos_, II. + +Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de +plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des +monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur +influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre +partout l'écriture alphabétique. + +Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux +Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des +lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre +passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le +premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les +articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque, +Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se +montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le +passage suivant du XIe livre de ses _Annales_: «Les Égyptiens surent +les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les +plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils +s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les +Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la +gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.» + +L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique +dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par +Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu +aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur +de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva +qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent +tirer de l'écriture _hiératique_ égyptienne, abréviation cursive des +signes _hiéroglyphiques_, les éléments de leur alphabet. Sur les +vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé +montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on +reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'œil, et que les +autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la +vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en +Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme +décisive et les résultats en ont été généralement admis. + + [1] Lucain, _Phars._ III, 220-224; Pline, _Hist. nat._ V, + 12, 13; Clément d'Alexandrie, _Stromat._ I, 16, 75; + Pomponius Mela, _De sit. orb._ I, 12; Diodore de Sicile, + I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, _Præp. evang._ I, + 10, p. 22, éd. Orelli; Platon, _Phaedr._ 59; Plutarque, + _Quæst. conv._ IX, 3; Tacite, _Annal._ XI, 14. + + [2] _Lettre à Dacier_, p. 20. + + [3] _Analyse gramm. de l'inscription de Rosette_, p. 86. + + [4] _Mémoire_ lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions + et Belles-Lettres, publié en 1874. + +L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du +pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont +sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine +cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise. + +Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations +commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien, +et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture +égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les +Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits +à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en +la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes +invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens +avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les +monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était +déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus +antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de +Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de +Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des +scarabées et des bijoux. + +L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les +contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune +d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la +Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée +chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur +alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur +d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen; +d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et +surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles +Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les +variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien +et alphabet des îles. + + [1] Hérodote, V, 58. + +Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation +européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand +peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses: +des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline +militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence +humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme +la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence +audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et +le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations +du bassin de la Méditerranée. + +En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers +Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se +faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges, +Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en +allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le +long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups +de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement, +étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur +valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient +assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient +les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient +tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et +les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves +de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2]. +Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne +connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres +en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable +avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes +souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de +votre commerce!» + +A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se +commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins +profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi +était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son +existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un +caractère odieux, c'était un métier comme un autre. + + [1] _Histoire naturelle_, v, 13. + + [2] Maspéro, _Histoire ancienne_. + + [3] Aristote, _de mirabil. auscult._ + + + + +CHAPITRE IV + +PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.--L'ILE DE CRÈTE.--MINOS.--RHODES. + + +Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les +premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures +de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce +peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont +péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système +colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés +çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs. + +Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la +métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une +prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des +Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande +étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui +excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie +maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition +de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île +de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la +Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays +maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des +établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle +touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette +heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande +puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente +tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont +nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le +plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie +de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les +Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].» +Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A +cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des +côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la +piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la +civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos +réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe, +établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre +d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des +habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut +annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient +renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir +sa patrie de ce tribut odieux[3]. + + [1] Aristote, _Polit._, II, 8. + + [2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix, + _Les îles de la Grèce_ (Crète). + + [3] Plutarque, _Vie de Thésée_. + +Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos +proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale. +Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le +plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale +disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune +barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine +du navire _Argo_, auquel on donne pour expresse mission de courir les +mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de +l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à +Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux +enfers. + +Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète +déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai +montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art +de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de +rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de +marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les +attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les +marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron +appelle «όμοπλοία[1]». C'est ce que nous désignons sous le nom +de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour +voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de +la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les +navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu, +ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage. + +Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance +maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à +anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois +maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai +l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie. +Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son +heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux +qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à +profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec +une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence. +Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les +côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit +compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en +Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté +de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des +commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris +de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies +jusqu'au pied des Pyrénées[5]. + + [1] Liv. XVI, _Épîtres à Atticus_. + + [2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.» + + [3] Diodore, V. + + [4] Tite-Live, XXXVII, 30. + + [5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6. + + + + +CHAPITRE V + +LES PIRATES GRECS. + + +«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien +n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration, +se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien +continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés +par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois, +en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un +véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les +mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les +côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades; +poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à +leurs adversaires comme dans un dédale sans fin. + + [1] _Esprit des lois_, XXI, 7. + + [2] _Grèce_, par Pouqueville. + +Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous +la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode, +Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de +malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne +regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples +par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le +métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il +donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à +ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage. + +«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux +des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui +habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se +livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants, +autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux +faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs +et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient, +et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette +profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont +nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux +chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines +lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux +navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui +suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et +que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on +se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté +chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les +cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se +voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent +de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du +commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la +piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les +îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates +se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou +pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont +conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les +insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].» + +Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des +commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue +historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la +condition primitive de la société humaine et des différentes phases du +développement de la civilisation. + +Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier +toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers +voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en +déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples +qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il +avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la +guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore +plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation, +construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande +partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant +Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la +plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de +prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un +pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux +ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à +la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une +demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de +l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix +stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient +mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de +l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient +transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres +bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les +navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir +principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de +l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des +vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de +Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage, +le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles, +les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la +Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et +couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles +dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la +forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante +rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent +appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les +Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer, +c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et +attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à +Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à +Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre +Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse. +Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte +s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens +prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont +l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre +devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours +contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine +la célèbre et cruelle Teuta. + + [1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.--Traduction de J. B. Gail. + + [2] Thucydide, I, 13. + + [3] Sur la côte d'Illyrie. + + [4] Thucydide, I, 24 et suiv. + + + + +CHAPITRE VI + +L'ILE DE SAMOS.--LE TYRAN POLYCRATE.--LE MARCHAND COLÆOS. + + +Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque +est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos. + +Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la +navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation +carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte. +Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur +mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une +véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme +sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le +caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte, +Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de +lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils +de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger, +il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous +visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens +offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de +ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait +pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait +périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte, +trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des +eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos, +les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes +garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne +permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens +ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens +instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au +temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se +nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement +abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans +leur patrie[2]. + + [1] Hérodote, III, 47. + + [2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2. + +Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement +à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut +grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik +Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient +chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait +consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait +répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes +d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens +des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer +la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien +qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à +Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les +campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon +accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à +se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et +donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de +Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des +colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec +trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un +comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi +leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et +servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à +leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le +fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant +toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs +furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si +grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher +aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la +généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans +les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après +une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et +sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule, +avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de +Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce, +Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la +sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que +méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour +l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait +vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme +d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de +son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un +bœuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9]. + + [1] Hérodote, II, 26. + + [2] Hérodote, II, 152-154. + + [3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.» + + [4] Hérodote, II, 154. + + [5] Letronne: _Mémoire sur la civilis. égypt. depuis + l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête + d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique + historique_, p. 164-169. + + [6] Manéthon, p. 158, 195-198. + + [7] Diodore, I, 14; Eustathe. _In Dionys._, p. 56; Suidas, + _In Prometh._ + + [8] Diodore. II, 112-121.--C. F. _Odyss._ IV, 82, sqq.; + Clém. d'Alex. _Strom._, p. 326 a; Maspéro, _Hist. anc._, + p. 492. + + [9] Hérodote, II, 51. + +Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens +surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race +civilisée. + +A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se +terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la +tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les +plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après +Pythagore. + +Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès, +de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et +son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui +de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque +temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à +l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la +voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de +la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à +des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à +des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer +de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au +besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer +des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent +Polycrate après son élévation[5]. + +Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une +marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus +profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus +légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes» +(Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères +à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de +ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout, +ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un +ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du +tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du +continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes +leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un +combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur +captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8]. +Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque, +contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour +brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous +périrent par la tempête. + +Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un +récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis, +roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable +à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre +en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9]. + + [1] Polyani, _Stratagemata_, I, 23; Hérodote, III, 39. + + [2] Athénée, II, 10. + + [3] Diodore, I, 95. + + [4] Aristote, _De Républ._, V, II. + + [5] Barthélemy, _Anacharsis_, LXXIV. + + [6] Plutarque, _Périclès_; Hésychius, Σαμιακος τροπος. + + [7] Hérodote, III, 39. + + [8] _Idem_, III. 39. + + [9] _Idem_, III, 40 et suiv., 120-126. + +Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les +Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens +rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur +les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire +des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il +fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait +réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1]. + +Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de +marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire +voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik, +les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent +vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à +travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec +intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642 +ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des +prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand +établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Bœtis +(le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage +aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à +six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain, +en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par +trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le +temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement +l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville +ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus, +l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers +les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à +cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était +entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes +d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de +l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «_mare +tenebrosum_» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à +cette époque, faire descendre tous les fleuves[3]. + +Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos. +On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de +la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans +les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles +abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves +sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les +pasteurs. + + [1] Plutarque, _Quæst. gr._ 55; Pausanias, VII. 4. + + [2] Hérodote, IV, 152. + + [3] A. de Humboldt, _Cosmos_, II, 2, p. 1. + + + + +CHAPITRE VII + +LA PIRATERIE GRECQUE.--SALAMINE.--ÉGINE. + + +L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres +médiques est riche en brigandage et en violences commises par les +différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute +la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut +extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles +souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions +des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le +Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de +Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les +guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte, +soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de +la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime +de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec +les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de +Marseille et vainqueurs des Carthaginois. + +Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les +Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai +que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres +peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur +infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens +s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la +législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans +l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien +éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint +en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples, +le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la +sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes +bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les +terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à +livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à +l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la +mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette +profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare. +Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de +l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de _Pityussa_), +pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du +golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de +large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de +Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure, +elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux +qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un +ennemi plus fort. + + [1] Hérodote, I, 6. + +En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens, +leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais +découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et +même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par +écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut +de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle +humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient +qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la +crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans +la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison. +Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit +brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place +publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la +pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence +ainsi: + + Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine, + Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers. + +Ce poème est appelé _Salamine_ et contient cent vers que Plutarque dit +d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent: +Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut +révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général. + +Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de +corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où +il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès +un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance +qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils +veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui +pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à +l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire +sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs +vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui +n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous +leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage +jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau +ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle, +débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues +femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent +voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute +Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa +Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu: + + Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes, + patrons du pays, + Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein, + Et dont les tombeaux regardent le couchant[3]. + +En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des +victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les +Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré, +par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les +maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs, +escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une +pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à +Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains: +ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la +découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut +pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les +remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler +vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit +lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les +Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent +Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce +récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit +à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire, +tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage, +les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de +ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et +l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple +dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens. + + [1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une + des prescriptions médicales recommandées par Platon dans + le 3e livre de _la République_. + + [2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère. + + [3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du + couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du + levant. + +Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le +bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine, +cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils +préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des +ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des +sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en +embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient +pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur +coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate +profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux +mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la +ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent +en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux +succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur +eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il +ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire +réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent +les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement +attribuée à Athènes[1]. + +Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la +lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine. + +Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne Œnone, +était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le +Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée +par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie +des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par +Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la +Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se +trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui +allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du +continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer +Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore +poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de +fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure +leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils +possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir, +allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant +Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une +supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à +l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient +que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes +rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez +avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à +Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen +de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des +poteries une extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de +χυτροπωλις «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent +Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les _Ombrici_, en +Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé +près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque, +gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent +dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils +en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui +représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av. +J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que +les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut +désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire +marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint +par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son +capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin +d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé +par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui +permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou +l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa +cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les +canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette +ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du +monde ancien[10]. + + [1] Plutarque, _Vie de Solon_. + + [2] II. + + [3] Homère, _Iliade_, I, 562 et suiv. + + [4] Thucydide, I, 14. + + [5] Julius Poliux, _Onomasticon_, VII, 197. + + [6] Strabon, VIII, 376. + + [7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne, + _Civilis égypt._, II, 12. + + [8] Hérodote, III, 59. + + [9] Hérodote, II, 179. + + [10] Maspéro, _Histoire ancienne_, p. 527. + +C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes +médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île +favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une +grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art +grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis, +inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de +plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate, +ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et +peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui +sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique +semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui +d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1]. + +La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine. +Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès +des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt +l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son +territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes +cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne +contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se +terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.). + + [1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII, + 42, 53; X, 4, 5, 9.--_Histoire de l'art grec d'après les + marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de + Munich_, dans le livre de H. Fortoul, _De l'art en + Allemagne_.--About, _Mém. sur Égine, Arch. des missions + scientif. et littér._, t. III.--Ch. Garnier, _L'île + d'Égine, Revue de l'Orient_, mai 1837; _A travers les + arts_, p. 826, Paris, 1869; et sur le _Temple d'Égine, + Revue archéologique_, 1854. + + [2] Hérodote, V, 83. + +Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi +permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes. +C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à +peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux +servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la +grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes, +qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient +les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois +d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique +étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette +offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que, +tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias +et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque +les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance +pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire +d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils +enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les +placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Œa, environ à +vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des +chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des chœurs +de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des +statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut +établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait +possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais +que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le +tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui +n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une +descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi, +firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les +Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune +résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à +les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture, +ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux, +irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas +de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul +homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et +encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de ceux qui +avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant, +et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en +le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action +parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne +sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à +prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors +le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en +souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes +porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant: +que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en +agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose +qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4]. + + [1] Hérodote, V, 82. + + [2] _Idem_, V, 83. + + [3] Hérodote, V, 84. + + [4] Hérodote, VI. 90-93. + +Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains +cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes, +qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant +trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par +un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils +enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la _Théoris_, cette +galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir +le vœu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes +qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger +de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre +l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni +d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa +patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa +cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de +la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction +des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète. +Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège, +commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir. +Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans +le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y +tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour +lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif +ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte +pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte +continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens +éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent +enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes. + +Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux +puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et +l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre +la Grèce et la Perse. + + [1] _Idem_, V, 85-88. + + [2] Hérodote, VI, 90-93. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES. + + +Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de +l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais +l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la +recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses, +dont les événements procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts +matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent +bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a +pas été l'unique mobile de ces invasions. + +Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour +saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre +une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses +destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à +la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les +migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la +vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les +conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la +piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius +qui décida ce monarque à envahir la Grèce. + +J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la +piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez +la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné +rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les +Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus +sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits +de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au +loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de +l'Asie-Mineure. + +Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la +Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme +elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une +manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés, +les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les +employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une +tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture; +pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet +expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser +s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort +laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef +de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient +son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne, +construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue +navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir. +Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie +(Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens +pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent +Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la +découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve +évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans +la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux +siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les +régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens +à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à +Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e +dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte +d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de +brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les +battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel +souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions +pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron +d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les +Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des +Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore +battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens, +les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre +expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient +attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et +assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur +terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un +château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut +vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les +embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de +vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de +vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée +d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les +gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés +par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de +tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour +moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant +eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi +comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son +peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne +moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour +l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus +au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs +vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande +victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les +Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de +l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent +cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie +à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au +nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île +qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et +en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire +qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la +Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps +des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des +Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que +certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au +débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle +de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à +Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard +Carthage, et Utique non loin de là[5]. + + [1] Hérodote, I, 94. + + [2] _Papyrus Anastasi_, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf + de Rougé;--Maspéro, _Hist. anc._, p. 263. + + [3] Greene, _Fouilles à Thèbes_, 1855, Cf. de Rougé, + _Athenæum Français_, 1855; Chabas, _Études sur l'antiquité + historique_, p. 250-288; Maspéro, _Hist. anc._, p. + 263-264. + + [4] Maspéro, _Hist. anc._, p. 266. + + [5] Movers, _Die Phœnizier_, t. II. + +L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs +venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête +sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis +(1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui +attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit +construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles +elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la +suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable +d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le +golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de +la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba +sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la +monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de +ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la +Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie. + +La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux +colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre +Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les +côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés, +les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples +qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré +l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles. +Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de +Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à +Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le +philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une +cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.--Plût aux dieux, s'écria +Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer +la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.--C'est, +répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la +marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette +réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les +Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent +en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon, +Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et +généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples +de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux +d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le +sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On +sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant +monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le +peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une +fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple +s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut +générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les +Gaules. + + [1] Hérodote, I, 27. + + [2] _Idem_, I, 46, 50. + +Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de +ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de +Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces +expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance +de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put +châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de +ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent +les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient +adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des +vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer +Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant +Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville +de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des +Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils +l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles, +les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque +les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement +déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio, +résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt +ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent +une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et +l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer +dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie +que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau. +Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la +moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de +leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie, +violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à +Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années, +mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller +toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent +contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur +côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et +rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille +s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon +le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et +les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les +Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés +sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et +abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent +la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous +apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur +les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3]. + + [1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion + au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus, + qui périrent tous deux. + + [2] Hérodote, I, 163-167. + + [3] Strabon, IV, 179. + +Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur +d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère. +Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par +le lieutenant de Cyrus. + +Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de +l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses +expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés +de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse +qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que +d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III, +près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie. +Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les +Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils +s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva +Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois +réuni sous un même sceptre. + +Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On +sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa +jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus, +déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un +port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis +les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce +voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi +grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos, +Syloson[2], frère du célèbre Polycrate. + +Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la +conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius +pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque, +d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des +Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que +de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès +et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir +toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour +Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein +d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas +envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne +s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme +Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et +les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie. +Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva +les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions. +Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de +prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau. +Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le +dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent, +maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en +Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les +délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la +perfidie de Démocédès et des Grecs. + + [1] Hérodote, IV, 44. + + [2] _Idem_, III, 140-149. + + [3] _Idem_, III, 132-138. + + [4] _Histoire grecque_. + +Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste +une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En +effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec +800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube +sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il +pénétrait victorieusement au cœur même de la Russie, les Scythes +engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à +reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on +suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut. +Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une +partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et +força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1]. + +L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre +d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la +Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus +désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de +plusieurs siècles les invasions des Barbares. + +Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande +expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et +commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits +par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté +cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces +vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs +des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la +flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse, +débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la +pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates, +les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce, +laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où +ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il +lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les +moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs +de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître, +souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et +entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de +la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de +Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs +anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé +Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa +parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux +avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire, +capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et +dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente +sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte +d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui +avait été si utile quelques années auparavant. + + [1] Hérodote, IV. + + [2] _Idem_, V, 97 et suiv. + +Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait +point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on +réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre +confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70, +Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses +en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient +attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec +ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et +une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et, +pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire +toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour +l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens +efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y +dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les +Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les +Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut +battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la +valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les +affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la +Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses +considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces +parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les +Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2]. + + [1] Ilot devant Milet. + + [2] Hérodote, VI, 7-17. + +Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie, +Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna +alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa +flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les +rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui +jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea +pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il +mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et +10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne +se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et +la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit +par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au +sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines, +firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers +l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine +de Marathon. + +J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des +guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que +j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de +l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas +l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce. +Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce +magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et +peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque +quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre, +ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de +quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la +cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie +étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils +étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas +encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai +que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les +initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai +rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie, +firent pour les Grecs. + +Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du +grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine +féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur +le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient +la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite +flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de +tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la +rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus +tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une +sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide: + + + «Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.» + Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1]. + +Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine +contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires; +la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit +public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de +piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et +entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout +la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la +marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple +fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à +partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette +dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre +sujet. + + [1] Euripide, _Hélène_, V, 449. + + + + +CHAPITRE IX + +LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES. + + +Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même +caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de +l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à +Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la +patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et +entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus +beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et +un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à +tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira +aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des +récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un +circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de +Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la +jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques +des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes +à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les +pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect +sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée +par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de +tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui +abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui +étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et +jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à +s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux +Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des +pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous +prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé +les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter +avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre +possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les +mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes. +Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de +Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans +l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument +de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non +seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de +tous ceux de la Sicile et d'Italie. + +Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition +la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé +de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations +entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des +Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les +malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des +masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les +Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions +manifestement contraires au traité. + +Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de +piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre +les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant +de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville +alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une +longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et +virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port +le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était +violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se +calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le +danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et +les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le +vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée! +Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en +partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans +l'obéissance. + + [1] Plutarque, _Vie d'Aristide_. + + [2] Thucydide, I, 98, 137. + +Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes +de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la +Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses +qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée +navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à +l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire +sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il +remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au +secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les +prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse +de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui +voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux, +emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du +continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la +puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes +expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut +toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans +l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit +Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité +de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques +d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi +n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de +la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre +les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la +pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.» + + [1] Plutarque, _Vie de Cimon_. + +Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de +tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les +Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils +n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos; +ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les +Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient +devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les +faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable +l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et +contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un +tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha +la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la +paille de l'œil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la +conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de +l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant +des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença +la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.). +Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière +remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit +public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages, +révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables +entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et, +pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir +au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre +et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre. +Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et nulle page +d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle +ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on +sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des +juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille +tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui +les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le +toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de +tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes +avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou +avec leurs manteaux déchirés[1]. + + [1] Thucydide, IV, 47, 48. + +Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires +de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut +rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile +(413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de +réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout +prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à +elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que +des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du +jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre +fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive +d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens, +devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par +la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course +contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée +les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs. + + + + +CHAPITRE X + + +I + +DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES. + + +La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me +reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de +Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation +hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si, +en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé +du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage +que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la +mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus +puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur +des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer +et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont +moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer +peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux +qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions. +Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir +des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays +ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition +maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus +faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple +ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent +aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet +éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute +qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur +mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient, +faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils +posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire +saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les +cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des +ennemis[2].» + + [1] Xénophon, _République d'Athènes_. + + [2] _Idem_. + +Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les +œuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité +consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à +exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de +représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces mœurs publiques; le +droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà +dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une +preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de +reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début +de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la +place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit +galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les +hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les +Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner +le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens, +partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et +les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer +avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les +affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand +une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui +l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que +c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue, +disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que +les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont +la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous +qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en +profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs +que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous +tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit, +dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi +nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les +Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers +les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces +pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de +se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et +l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la +conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit +passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent +massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en +esclavage dans l'Attique. + + [1] Thucydide, V, 85. + + [2] _Histoire grecque_. + + +II + +ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE. + +Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la +plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus +onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par +les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément +au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens +chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de +l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains +presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir +et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement +était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district +autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait +d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses +contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux _triérarques_, +capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur +pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient +entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux +servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la +solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont +nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient +réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment +de la reprise du service. + +Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution +très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en +considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans +une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer +un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus +conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents +(48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en +fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable +que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une +chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient +pour contribuer d'une galère. + +L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs, +ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux +triérarques; 2º les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix +et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine, +ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur de nombreux textes +épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170 +rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς, +veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils +pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient +pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était +ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la +promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier +amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui +cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour +avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs +équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des +matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des +récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre +épuisait le trésor. + +Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes +ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles +n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de +l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le +commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et +cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République +des dépenses qu'elle avait faites[3]. + + [1] Bœckh, _Attisches Seewesen_, p. 120. + + [2] Xénophon, _Helléniques_, I. + + [3] Voir au sujet de l'organisation de la marine + athénienne: _Plaidoyers civils_ de Démosthène, _Apollodore + contre Polyclés et pour la couronne + triérarchique_;--Thucydide, VI, 31;--Barthélemy, _Voyage + d'Anacharsis_, chap. LVI. + + + + +CHAPITRE XI + +LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND. + + +La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes +inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre, +courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien +qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les +hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des +Turcs[1]. + +Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui +organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume. +Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements +intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les +Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il +repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des +tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son +royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que +pour parvenir à son but il lui fallait une marine. + + [1] _Grandeur des Romains_, V. + +A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants; +Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de +Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et +pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains +équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au +Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les +habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait +dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés, +et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient +quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien +pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de +Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour +s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous +prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa +une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient +matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis +Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou +fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord +rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de +réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui +troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que +Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de +cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à +force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de +s'en rendre maître. + + [1] _Helléniques_, VI, 4. + +Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre. +Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux +envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut +profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la +Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne +perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses +pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui +lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il +méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à +envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères +sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de +Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever +le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses +navires. + +Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de +Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut +les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments +chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource +pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en +son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra +au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et +les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la +Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais +d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un +marchand. + + [1] Justin, IX;--Diodore de Sicile, XVI, 8;--Démosthène, + _Olynth._ II, _Phil._, I, 46. + +Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de +Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de +commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui +avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens, +encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements +grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville +phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la +Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer +la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant +remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent +traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette +époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre +qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer. +«Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.--Je +suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.--Qu'importe le nom? +reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des +navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et +toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon +pirate!» + +En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la +piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant +et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les +antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie? + +Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit +une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire +décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les +mœurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il +chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races +différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort +seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse +situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par +la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la +Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le +commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les +Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers. + + + + +CHAPITRE XII + +LES CARTHAGINOIS.--TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.--LA SICILE.--LES +MAMERTINS. + + +L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique +pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille +vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en +Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les +possessions carthaginoises. + +Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux +expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens. +Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la +Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le +commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que +les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en +fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon +fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans +les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le +7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral +carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord, +les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la +Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne +heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et +l'Espagne. + + [1] _Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité_, par Vivien de + Saint-Martin. + +Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le +bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie +avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus +jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient. +Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel +empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale +de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique +race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine +implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans +les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les +Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un +singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que +les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus, +rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près +d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces +races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu +quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où +ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage +contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les +Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec +une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait +la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et +l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et +Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois. +L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités +conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes +précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de +Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.), +consuls créés après l'expulsion des rois: + +«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des +Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne +navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient +poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté +forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni +d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau +et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre +devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché +valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues +d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit +public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant +dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes +droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les +Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de +Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins +soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des +autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui +livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils +y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.» + + [1] _Esprit des lois_, XXI, 11. + + [2] Polybe, III, 22-26. + + [3] _Promontorium Hermæum_, aujourd'hui Cap Bon ou Ras + Adder. + +Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains +et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des +Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces +conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne +bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium; +que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non +soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne +retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme +faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un +traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer +dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un +Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée +du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un +pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen +de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les +Carthaginois;... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de +se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé +comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de +ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder +que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont +jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans +Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un +Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un +citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.» + +Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que +les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le +voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux, +plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de +leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage. +C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates +s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui +règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à +toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une +époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès. + +Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure +à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous +au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les +possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout +l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à +cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses +établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de +certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition +d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se +voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se +faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de +l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans +lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de +Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à +l'héroïsme[2]. + + [1] Strabon, livre III, _in fine_. + + [2] _Histoire des Romains_, I, p. 349. + +Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la +Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la +Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens +à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de +Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre +d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille +hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions +que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que +Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler. +Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en +permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et +barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du +célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui +assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le +grand poète Pindare a chanté cette victoire: + +«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les +bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de +leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le +maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita +dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une +servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron, +trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La +suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria +(Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et +ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il +s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa +domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe). + + [1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20 + et suiv. + + [2] Strabon, VII, 1. + + [3] Diodore de Sicile, XI, 51. + + [4] _Pythique_, I. + + [5] Ce casque se trouve au British Museum. + +Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le +règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe, +appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à +secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de +Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui +Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara +du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau +Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en +Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de +Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes +dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et +soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en +Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces +entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient +contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec +dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la +flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui +avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il +parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile +(307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et +posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de +sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses +cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui +attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa +vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate, +ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur +imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée +à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de +Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec +les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après +lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se +préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin +de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois, +lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le +bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2]. + + [1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv. + + [2] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_. + +Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui +portaient le nom de _Mamertins_, ou dévoués au dieu Mars. C'était +l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer +aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de +leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris +dans ce vœu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient +vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les +Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils +furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais, +pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs +maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils +donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces +infâmes pillards infestèrent l'île entière[1]. + +Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du +désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur +secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine +au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome +et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et +défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations +ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un +des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter +secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les +enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le +transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des +bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du +consentement des Romains[2]. + + [1] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_;--Polybe, I, 1. + + [2] Polybe, III, 22 et suiv. + +Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un +échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau +champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!» +Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron +II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois +d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres +puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la +Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer +une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec une étonnante +activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est +intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et +d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des +Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son +berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par +excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la +péninsule. + + [1] Plutarque, _Vie de Pyrrhus_. + + + + +CHAPITRE XIII + +LES ÉTRUSQUES.--LES LIGURES. + + +La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où +venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les +désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous +celui de _Tusci_ (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs +parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne +à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges +Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse +affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais +qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que +nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La +question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la +clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut +considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM. +Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques +reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3]. + + [1] Les deux _r_ se remplaçaient fréquemment par _sc_, + ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus. + + [2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale + des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa + mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être + le problème de l'origine des Étrusques. + + [3] _Annal._, XI, 14. + +Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons +grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs +œuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs +représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes +ailées, leur sont essentiellement propres et nationales. + +Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de +Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les +Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de +mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une +tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient +déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier +par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs +tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième +dynasties. + +Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui +s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore +conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze +cités avec un chef «_lucumo_». Cette constitution avait le même +caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les +traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les +têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la +puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont +les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer +Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et +Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des +Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie, +où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont +Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales +cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports +nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait +leur nom même «_Tuscum mare_», et l'autre celui d'une de leurs colonies. +Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment +en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne, +car le nom de _Tarago_ (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation +de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la +terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes +jusqu'au détroit de Sicile. + +Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de +Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course +depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et +de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils +exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île +d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre +admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous +apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de +Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin +pour son expédition contre Carthage[5]. + + [1] V, 33.--Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part, + mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona, + Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ, + Falerii, Cære, Veii, Volsinii. + + [2] Velleius Paterculus, I, 7. + + [3] I, 2; V, 33. + + [4] Duruy, _Histoire des Romains_, I, 2. + + [5] Tite-Live, III, VIII. + +Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des +Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne. +Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de +Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe +de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au +passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient +de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour +attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à +terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée +et emportée dans des bourgs fortifiés, _oppida_, placés au sommet d'un +rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes +instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les +navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans +les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des +prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages. + +J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante +sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la +race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula +après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des +Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés +et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de +Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province +romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius +Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa +dépopulation. + +Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de +celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures +et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait +encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les +côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes, +Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le +plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que +la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires +mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et +tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal; +ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un +marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et +d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes, +farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de +Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi, +longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en +nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie +de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La +Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils +livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux +sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité +aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils +résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains. + + [1] «_Salyes atroces, Ligyes asperi_,» Festus Avienus, + _Ora maritima_, V, 691 et 609;--Virgile, _Géorg._, II, + 168;--Diodore, IV, 20, V, 39;--Strabon, VI, VI, 4.--Sur + les Ligures, voir la _Gaule romaine_, t. II, ch. II, par + E. Desjardins, et les notes. + + [2] _Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris, + quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant_, + Justin, XL. III, 33. + + + + +CHAPITRE XIV + +ROME ET LA PIRATERIE. + + +Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur +attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite +d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à +profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à +la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux +bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec +un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les +pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de +son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû +emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer +quelques expressions qui sont purement latines: _velum_, la voile, +_malus_, le mât, _antenna_, la vergue[1]. + + [1] Les autres termes: _gubernare_, _ancora_, _proro_, + _anquina_, _nausea_, _aplustre_, sont grecs. + +Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple +que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans +le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en +effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens +traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux +Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers +âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et +la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique. +Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période +ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les +côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer +s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de +l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils +livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques. +Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les +brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une +expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés +en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces +parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris +par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec +une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette +victoire, elle interdit la mer aux Antiates, _interdictum mari Antiati +populo est_; une partie des navires conquis fut conduite dans les +arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (_rostra_) +on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta +depuis lors le nom de _Rostres_ (338 av. J.-C.)[4]. + +Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit +créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à +l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains +organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la +flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en +Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la +partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les +vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent +trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se +présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans +la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme +ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de +distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un +certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à +l'instar des autres nations. + + [1] Tite-Live, I, 33. + + [2] _Id._, VII, 25. + + [3] Diodore de Sicile, XVI, 82. + + [4] Tite-Live, VIII, 14;--Florus, I, 11. + + [5] Tite-Live, IX, 30. + + [6] Tite-Live, IX, 33. + +La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une +petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le +peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la +mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port. +Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et +que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient +naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1]. +A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans +le port et en prit une cinquième. Le duumvir _navalis_ périt et les +matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour +demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part +du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un +Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la +foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous +pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre +sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui +appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage +le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé. + + [1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E. + de Crotone. + + [2] Denys d'Halicarnasse, _Excerpta_. + +C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en +dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver +l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes, +étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à +rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense +commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie +maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant +entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de +conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions +contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de +guerre. + +Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui +éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le +tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita +l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à +Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants +de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût +été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent +les Mamertins (268 av. J.-C.)[1]. + + [1] Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXII. + +Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un +sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les +Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut +dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de +Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil +de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la +plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois +cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur +le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit +aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire. + +Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de +résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux: +les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à +Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple +romain et le presser de venir à leur secours. + +L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux +points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus +romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands +semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre, +il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui, +maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile +entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions +de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les +côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya +l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome +contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses +pertes et s'empressa de voter la guerre. + +Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une +grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son +ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le +détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la +Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec +20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches +grossièrement jointes, appelés _caudices_ et _caudicariæ naves_. Le +succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le +surnom de _Caudex_ (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres +puniques[1]. + + [1] Polybe, I, 1;--Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXIII. + +Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et +résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les +Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat +ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt +trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante. +Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de +ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en +était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2] +échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute +hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois +après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux +furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins, +la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires +étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter +(_socii navales_) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous +les mouvements de la manœuvre[4]. Aussi dès que les navires furent +équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer, +le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des +Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses +vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne +pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde. +Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en +un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (_corvus_) +accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau +romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le +pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval +devenaient inutiles. + + [1] Leroy, _Marine des anciens_, t. XXXVIII des Mémoires + de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. + + [2] Synonyme de _quinquiremis_, Polybe, I. + + [3] Florus, II. + + [4] Polybe, I. + +Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la +piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable +entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine +(146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome +avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire +navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la +Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance +maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome. +Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité +n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est +que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis +longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes +qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et +sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet +que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois +ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à +deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de +patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la +tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes +encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat +naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après +chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses +vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le +port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui +semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui +appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer +aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à +Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois, +retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de +Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de +pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention +de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur +la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les +brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs +soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils +crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre +hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le +bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se +laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à +Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci, +après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme +devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels, +saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et, +déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux +dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y +a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?» +s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est +bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de +reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé +la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance +maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au +pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une +lutte acharnée. + + [1] II, X, 2. + + + + +CHAPITRE XV + +GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.--L'ILLYRIE.--LA REINE +TEUTA.--DÉMÉTRIUS DE PHAROS.--GENTHIUS. + + +La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue +dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les +plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la +dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de +Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie, +l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes +profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la +navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques +qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres +de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres +de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout +la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le +pillage[2]. + + [1] Scutari (Albanie). + + [2] Appien, _De rebus illyricis_, III. + +Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie, +pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or +massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid +en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux +liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui +cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime. + +Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens +couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des +incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie, +Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires. +Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires, +flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme +à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie +accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les +reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés +et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était +surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta +qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les +Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la +ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout +l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses +continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des +négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr +quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent +à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique. +Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de +Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et +pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique. + + [1] _Velocibus levibusque navigiis_, Appien, _De rebus + illyricis_, III. + + [2] Polybe, II, 1. + + [3] Polybe, II, 2. + +Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à +la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les +négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires +illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant +des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut +qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le +sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas +la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en +course pour leur utilité particulière. A ces mots, la colère s'empare du +plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous, +reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts +faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte +que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des +rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle +en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle +fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée. +Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des +Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste +ne dut son salut qu'à la fuite[1]. + + [1] Polybe, II, 2;--Florus, II, V, _Bellum + illyricum_;--Appien, VII. + +Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat; +le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes +et équipa une flotte. + +Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des +pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à +Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le +dessein d'enlever la ville par surprise. + +Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens +laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la +ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à +la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard. +Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de +l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur +est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les +habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de +vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain, +sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent +droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la +ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens +qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des +Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des +ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment +qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de +leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées. +Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les +mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les +Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés, +se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de +Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le +combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens, +ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de +leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et +ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand +fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux +liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens +sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur +grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en +coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui +avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens +avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs +vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent +dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla +beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de +Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin +ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De +Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne. + +C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.). +Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et +Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius +voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps +pour la secourir; mais, quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins +son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé +que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de +Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le +gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut +gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait +Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en +conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius, +on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion, +dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour +toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile +vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses +conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius +s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de +pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine +devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se +ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens +assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit +de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les +Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent +les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre +autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour +leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par +les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur +alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes +illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques +tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un +riche butin. + +Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans +l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui +lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en +Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se +retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius +ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à +Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une +contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers +d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient +mis sous la sauvegarde des Romains. + +Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour +proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait +tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait +toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que +deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très +importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais +les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la +nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent +satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1]. + + [1] Florus et Appien, _loc. citat._ + +Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les +Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés +racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix +conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de +l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet, +ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs +d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout +entière. + +Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois +en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre +les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux +isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia +aux mystères d'Éleusis. + +Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais +Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie, +profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses +bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux +corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance +romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins +au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades. + +Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la +nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte +garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les +autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place +des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes +les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale, +au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux +Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à +Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et +composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs +d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant +la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans +les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et +entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut +aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il +engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière +de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés +de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un +navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des +endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de +Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains. +Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie, +et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du +traité antérieur (219 avant J.-C.). + +Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre +qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les +Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors +pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à +force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes, +détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la +partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et +Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi +avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et +l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna +(168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange +macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire +sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda +une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et, +tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et +l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se +jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer +les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à +Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et +enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des +corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les +principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut +partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour +longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens +infligeaient continuellement à leurs voisins[1]. + + [1] Appien, IX;--Florus, XIII;--Tite-Live, XLIV, 31, 32; + xlv, 26, 35, 39;--Velleius Paterculus, IX. + + + + +CHAPITRE XVI + + +I + +LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES. + + +Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la +piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la +Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement +son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation. + +Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des +mœurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de +fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient +des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction +pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant +qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint. +Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils +levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux +pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut +envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les +frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république +étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un +jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée +le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de +pirates, de _Klephtes_ ou brigands, et leur permit de butiner dans les +environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci +fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord +leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne +s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les +habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent +des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut +aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et +répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui +avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à +Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux +qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent +tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages +des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore +insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant +l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération, +était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque +sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux +Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de +tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste, +Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on +s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la +république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait +attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel +attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à +Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et +le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et +ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien +cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les +Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui +dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes +menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où +il fit déclarer la guerre aux Messéniens. + + [1] Liv. IV, I. + +Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils +capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et +équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des +Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des +tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans +le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la +forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur +butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de +Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant +à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent +alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les +Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui +donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui +est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de +Philippe, roi de Macédoine. + +Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut +conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et +Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de +la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à +Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à +la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière. +Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en +toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du +dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume +sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de +l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des +dépouilles[1].» + +L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les +Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec +Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant +J.-C.). + + [1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.» + + +II + +CONQUÊTE DES ILES BALÉARES. + +Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie +s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux +repaire dans les îles Baléares. + +Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour +des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats +qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit +pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les +fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la +réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur +supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les +Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus +au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis +que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et +quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre, +ceintes autour de la tête, trois frondes faites de _mélancranis_[1], de +crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte +pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était +placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la +fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le +pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes +l'avaient atteint comme une cible. + + [1] Le _schœnus mucronatus_, suivant Sprengel; mais plus + vraisemblablement, suivant Fraas, les _schœnus nigricans_. + +A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares +profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie +forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages +étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui +naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs +brigandages et envoya contre eux Métellus. + +Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait +vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent +l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit +tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses +hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres. +Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait +l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un +grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit +jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois +mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec +l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat +agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale +précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne. +Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de +_Baléarique_ (123 av. J.-C.)[1]. + +Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination +dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des +luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe, +riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de +forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages +conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des +Romains pour des brigands[2]. + + [1] Strabon, III, V;--Florus, III, IX, _Bellum + Balearicum_. + + [2] Tacite, _Annales_, II, 85. + + + + +CHAPITRE XVII + +MITHRIDATE ET LES PIRATES. + + +Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti +successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle +avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin +méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince +puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont. + +Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces +considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il +entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats +d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations +ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et +égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel +déploiement militaire en Orient. + + [1] Appien, _Guerre contre Mithridate_, XIII, XVII. + +Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en +feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie, +l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment +soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains, +Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de +l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C). +Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se +présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des +Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains +rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie? +Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, +tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls, +les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].» +Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut +lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec +délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les +peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les +îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur», +l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête, +accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes. +La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour +montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos, +lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa +défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie, +monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire: + +«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui +introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet +affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la +République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes +et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure, +sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs +même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans +sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi +et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur +du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île +de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le +même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens +furent massacrés de sang-froid[5]. + + [1] Justin, XXXVIII. + + [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de virt. et vit._, p. + 112-113. + + [3] Appien, XX. + + [4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.--Diodore de + Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les + outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se + frapper de sa propre main (_Excerpt. de virt. et vit._, p. + 112-113). + + [5] Appien, XXIII;--Florus, III, 6;--Valère Maxime, IX, + II, 3; Cicéron, _Pro lege Manilia_, 3. + +Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles, +Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées +fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades. +Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates. + +La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est +partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se +disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres +qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est +infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux +Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est +complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de +mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient +retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement +général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna +aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les +Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et +composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens, +qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate +rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux +rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après +avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent +dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit +ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps +des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs +trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent +secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les +Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le +port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème. +Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les +ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes, +mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte +retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur +les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les +autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur +lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent +jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des +Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs +du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes +manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des +flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque, +s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate +échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se +décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1]. + +Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de +Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat +les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre +jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine, +s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns +et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les +pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et +interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne +pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait +principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla +chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir +tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix. + + [1] Appien, XXII-XXVII. + + [2] Appien, XXIX. + +Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, et se trouve +bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux +Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de +pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant +presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi, +passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour +d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien +était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois, +quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle +les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui +feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des +villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit, +et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu +ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva +désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec +des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter +d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua +Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi. + +De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité +onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la +Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à +Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait +soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av. +J.-C.)[3]. + +Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints. + + [1] Appien, XXXIII; Plutarque, _Vie de Lucullus_. + + [2] _Histoire romaine_, IV, 8. + + [3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, _Vie de Sylla_; + Florus, 9. + + + + +CHAPITRE XVIII + +PUISSANCE DES PIRATES.--CAPTIVITÉ DE CÉSAR. + + +Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la +puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime +n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les +flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière +négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son +génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et +encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de +la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre +Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre +civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre +Sertorius et Spartacus? + +Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes +parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers. +Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux +colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de +la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de +Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits +qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien +Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi +romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit +toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient +certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un +développement inattendu. + +Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés +_myoparons et hémioles_, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis +par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé +par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et +des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir +leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de +soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs +vols «la solde militaire[5]». + + [1] _Bellum piraticum_, III, 7. + + [2] _Histoire des Romains_, II, 23. + + [3] Appien, _Guerre mithridatique_, XCII. + + [4] _Idem_. + + [5] _Idem_. + +Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et +leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se +joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût +devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1]. +L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour +refaire sa fortune. + +La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que +l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids +d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour +la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux +chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à +l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux +massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti +des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils +écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et +venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils +s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des +stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin, +cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient +un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est +là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de +bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les +aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés, +achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis +des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers +des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les +peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux +enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de +nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la +franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais +admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une +association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé +aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui +méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et +le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang +national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa +force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si +l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association +criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la +justice infaillible et vengeresse. + + [1] _Vie de Pompée_. + + [2] Appien, XCII. + + [3] _Histoire romaine_, V, 2. + +Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance. +Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les +mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur +celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie), +auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le +nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et +assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en +captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y +détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par +excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement +redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à +destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison +mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires. + +Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs +Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre +les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour +rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur +de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000 +fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes +villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et +deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des +hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que, +lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence. +Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme +un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il +jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des +harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute, +avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans +mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur +romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en +croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient +cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa +rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa +liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre +les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à +l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison +de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur +d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui +était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des +prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais +César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il +leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie. +Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune +encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer +le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes. + + [1] «_Sinum aureum_», Florus, III, 7. + + [2] _Vie de César_; Suétone, _id._, IV. + +Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles +guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la +ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de +jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux +particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la +Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer +ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la +navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait +d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des +habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée +et n'osaient plus l'appeler «_nostrum mare_». + + + + +CHAPITRE XIX + +EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES. + + +Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui +anéantissait l'Italie. + +Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de +l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne +firent rien de mémorable. + +Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle +expédition. + +A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il +dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après +un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en +Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant +lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils +déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus, +puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale, +Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant +l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux +principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses +compagnons. + +Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre +les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes +escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les +repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de +nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas +changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité. + +Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura +même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme +dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et +planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude +campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom +d'_Isauricus_. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les +trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe. +Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec +soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des +Isauriens[2]. + + [1] _Histoire romaine_, V, 2. + + [2] Florus, III, 7; Cicéron, _In Verrem_, II, liv. I, 31, + liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus, + XII. + +Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de +lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec +leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait +dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs +forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la +province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie; +écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille +autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L. +Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent +pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à +certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre, +à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils +s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses +encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile +et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de +Crète. + + [1] _Guerre contre Mithridate_, XCIII. + + [2] _Histoire ancienne de l'Italie_ (_Univers + pittoresque_), p. 357. + + [3] Florus, III, 7. + + + + +CHAPITRE XX + +LES PIRATES CRÉTOIS.--EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS. + + +Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos +seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point, +en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur +convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges, +mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt +national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en +aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les +Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La +Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1]. + +Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple +crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens, +condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de +leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux +Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le +théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est +dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]». + +Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si +grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire +mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si +bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne +trouvaient nul gain illégitime[3]. + + [1] Plutarque, _Vie de Pompée_. + + [2] Plutarque, _Vie de Thésée_. + + [3] Polybe, VI, 46. + +Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant +la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et +s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les +ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen +de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces +mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez +les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne +tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de +l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits +politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces +fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et +dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je +te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]». + +On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois. +Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs +privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes +publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de +menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de _crétiser avec +un Crétois_[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en +l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de +cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont +toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger +et à ne rien faire.»[4] + + [1] _Excerpt. Vatican._, p. 118-120. + + [2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8. + + [3] πρός κρητά κρητιζέιν. + + [4] _Épitre à Tite_, I, 12. + +La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand +en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble +l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de +scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la +Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux +Romains. + +Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de +nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates +et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte +d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius +avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte +plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité. +Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande +partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des +prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes +leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète +(74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable; +malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat +et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était +vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de +Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le +danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus +distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans +leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat +rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les +accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther +fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs +retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois +dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates. +Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux +Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à +quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus +distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de +payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22 +millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en +conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous +les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être +envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à +défendre son antique indépendance[2]. + + [1] _Florus_, III, 8. + + [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de Legat._, p. 631, 632. + +Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul +Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua +avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès +l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis +au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à +se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une +chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais +les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger +les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de +libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le +point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres +lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable +pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui. +Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à +Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire +leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi +du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les +Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui +faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et +écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda +aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya, +pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants. +Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une +nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui +s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les +Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les +aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir +campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les +honneurs du triomphe avec le surnom de _Créticus_. Plutarque rapporte +que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux. +Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par +rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation +comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour +sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général +d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut +renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé +de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.). + + [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, XXXIV. + + [2] Florus, _Hist. rom._; Plutarque, _Vie de Pompée_; + Appien, _De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt._; XXX. + _De Légat_. + + + + +CHAPITRE XXI + +EXPLOITS DES PIRATES.--LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE. + + +Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait +été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur +la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des +Servilius _l'Isaurique_ et des Métellus _le Crétique_. En effet, +quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable +ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et, +grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils +se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites. + + [1] _Histoire romaine_, liv. IV, ch. II. + + [2] Duruy, _Histoire des Romains_, XXIII. + +La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des +pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus, +marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes +qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre +dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille +corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av. +J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1]. + +Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont +ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors +inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de +Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de +Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à +Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux +de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la +ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du +commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde +ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires, +ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la +munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans +la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de +1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère, +s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient +visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui +offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices +barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de +Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de +jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie +du culte de la famille impériale sous les Antonins[3]. + + [1] Plutarque, _Vie de Lucullus_. + + [2] 146 ans av. J. C. + + [3] Preller, _Les dieux de l'ancienne Rome_; Plutarque, + _Vie de Pompée_. + +Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la +magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était +effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis +de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit +Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des +troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de +_Conrad_ de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la +brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire, +voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que +nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous +nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que +ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!» + + [1] _Vie de Pompée_. + + [2] _Le Corsaire_. + +Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier +ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés +prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent. +Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs +romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient +nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près +de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur +descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une +escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il +avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après, +Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux, +débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans +toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à +Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir +une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas +les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de +la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne +respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre, +infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de +plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de +Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils +dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la +fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est +brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont +emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les +faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un +prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les +flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la +cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le +prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de +supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin +qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et +avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle +au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez +lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le +noyaient[6]. + +Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de +relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie +et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La +famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces, +vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses +cinq boisseaux par mois, donna l'empire. + + [1] Plutarque, _Vie de César_. + + [2] Appien, _Bell. civil._, II, 23. + + [3] _Pro lege Manilia_. + + [4] Cicéron, _In Verr._, II, V, 35 et suiv. + + [5] Plutarque, _Vie de Pompée_; Appien, _Bell. Mithrid._, + XCIII; Cicéron, _Pro lege Manilia_, XIII. + + [6] Plutarque, _Vie de Pompée_. + + [7] _Histoire des Romains_, XXIII. + + + + +CHAPITRE XXII + +LA LOI GABINIA.--POMPÉE.--LA CILICIE. + + +L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de +Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires +fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, +du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée +jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande +partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus +considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce +consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour +remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les +questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait, +d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de +guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin. + + [1] Environ vingt lieues; Plutarque, _Vie du Pompée_; + Velleius Paterculus, II, 31. + +Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à +Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent +massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier +pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et +puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait +fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000 +chevaux. + +A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix +des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de +Pompée avait terminé la guerre. + +Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à +tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes +dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de +vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut +l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le +commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient +chacun l'_imperium_ dans le département qui lui était assigné. Tibère +Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans +celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés +d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de +l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer +d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la +Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la +Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les +mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie. + +Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il +jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien +exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les +promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de +refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les +corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une +autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage, +ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient +chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la +Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette +contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches. + +En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre +elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les +mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement +libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de +Rome furent abondamment pourvus. + +Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et +fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal +repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant +approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux +écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et +leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs +vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette +généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils +évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui. +Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et +prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui +ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos. + +Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates +avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude +inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs +vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui +s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive +résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits, +ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour +soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition; +ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient +et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à +forcer et presque inaccessibles. + +Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et +surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote +Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils +de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires, +dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de +cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes +sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit +dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux +plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces +malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius, +l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands +seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts, +trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des +cénotaphes. + +En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait +20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à +fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra +aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1]. + + [1] Appien, _De bell. Mith_, 91-93; Plutarque, _Vie de + Pompée_; Florus, _Hist. rom._ III, 7; Velleius Paterculus, + 31-36. + +Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la +conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors, +les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire +mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens +pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se +rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est +pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient +qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses +mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et +que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une +existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de +transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et +de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour +des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une +partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie, +telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant +un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants. +La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la +population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses +ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé +d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était +étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie. + +Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates +n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du +pillage. Ce vieillard corycien, _Corycium senem_, si content de son +sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au +pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose +dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un +vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain +abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux +troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des +broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient +des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche +qu'un roi, + + Regum æquabat opes animo, + +et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets +qu'il n'avait point achetés...[1]» + + [1] Virgile, _Géorgiques_, IV, 125-148. + +La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce +général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des +vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates +s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée +continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il +éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius, +_imperator_, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de +l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume +d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les +contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la +Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la +Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi +des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des +Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la +Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges, +les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la +Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre +de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la +mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il +conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux +ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements, +et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307 +talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].» + + [1] Diodore de Sicile, _Excerpt., Vatican._, p. 128-130. + +Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes +faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome +sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au +loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie, +elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous +apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province +(51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra, +de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit +capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et +refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron +était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il +adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques +par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès +militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à +Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat. +A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa +province, la Syrie, _l'Asie tout entière_, ravies à la domination +romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous +d'imiter le soldat fanfaron, _deforme est imitari militem gloriosum_.» +Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie, +mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les +honneurs et les prières furent accordés. L'orateur _général_ fut salué +par ses troupes du titre d'_imperator_[3], et une médaille fut même +frappée en son nom à Laodicée[4]. + + [1] _Lettres familières_, XV, 4. + + [2] _Lettres familières_, VIII, 11, «_Non diù sed acriter + nos tuæ supplicationes torserunt_». + + [3] Plutarque, _Vie de Cicéron_. + + [4] Schulz, _Hist. rom. par les médailles_. + + + + +CHAPITRE XXIII + +CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE. + + +Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la +Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte. + +L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste, +la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses +vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire. +Elle s'offrait comme une proie aux Romains. + +Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre, +Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était +riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux +talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent +cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi +qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le +célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre +province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée. +Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se +donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le +chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de +tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux +te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens +demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre, +mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir +de t'y nommer.» + + [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 23. + +Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure +plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et +méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et +il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le +décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni +soldats. + +Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se +donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se +rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment +royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en +pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre +Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant +faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus +haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux +moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000 +fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500 +drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une +longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin +que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur +l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent, +à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à +travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour +Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était +réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1]. + + [1] Plutarque, _Vie de Caton Le Jeune_; Velleius + Paterculus, XLV; Florus, III, X. + +L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de +longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome +avec résignation. + +En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du +roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains, +et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs +de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple +alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du +roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de +la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner +les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les +armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de +pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants +succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur +triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le +trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César, +à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu +Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre. + +Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut +plus question de la piraterie dans la Méditerranée. + + + + +CHAPITRE XXIV + +SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.--AUGUSTE. + + +Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire +pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus +et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une +escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée +d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de +reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla, +sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les +statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1]. + + [1] Appien, _Guerres civiles_, IV, 65 et suiv. + +D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une +organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer. + +Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était +soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant +obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu +peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit +connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui +avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent +le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de +son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre +et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un +pirate. + + [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 103; IV, 83 et suiv., + 25, 36; V, 2, 15, 26, 143. + +Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit +qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui +Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de +plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde +armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César +fut assassiné. + +A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y +attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute +fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent, +ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans +les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce +moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux +triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette +époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes +d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait +tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde +double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya +des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et +recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des +fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les +tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus +Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il +portait. + +Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela +tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa +puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave +envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des +projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde +impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement +manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité; +ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer +s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis +que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute +manœuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se +retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires. + +Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après +la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui +commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de +Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint +alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue. +Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et +Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi, +aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En +vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence +funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine +son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de +Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1]. + + [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 70. + +La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il +possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien +appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie. +Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie. +Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent +alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer. +Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais +pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de +nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires +à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au +fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la +fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des +applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de +Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on +appelait _Fils du dieu des mers_. Quelques jours après, le tumulte +devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes +qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné +peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les +plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en +montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les +triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1]. + + [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 67 et suiv.; Dion, + XLVIII, 19-36; Plutarque, _Vie d'Antoine_; Suétone, _Vie + d'Auguste_; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv. + +On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène. +Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs +armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le +triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà +Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on +l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39 +av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient +suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la +possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois +îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le +paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On +accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès +de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se +trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius +Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses +équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne +seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la +liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des +postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point +augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates +et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui +payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées. + +Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser +en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte, +de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes +les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus +puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée +pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous? +demanda joyeusement Antoine.--Dans mes carènes,» répondit Sextus en +montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui +rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la +maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives, +échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur +Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et +lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que +je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais +de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais +il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait +agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après +avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la +voile et regagna la Sicile. + + [1] Plutarque, _Vie d'Antoine_.--Appien, V, 73, attribue à + Ménodorus le propos et non à Ménas. + +La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était +impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses +funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en +fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser +entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de +rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits +qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux +pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva +encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la +prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième +tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de +quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres +de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de +s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates +ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!» + + [1] Florus, IV, et les auteurs précités. + +La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à +Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses +armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses +vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à +Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit +nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu +disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister +à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les +rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès +de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de +ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter +Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe, +affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus; +Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave, +se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée. +Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et +d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit +d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas +à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les +chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui +adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il +s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les +côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se +transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et +ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin +d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1]. + + [1] Appien, _Bell. civil._, V, 78 et suiv. + +Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le +corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine, +l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la +hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des +côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que difficilement et +étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers. +Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent +longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la +galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les +deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin, +Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins +consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas +tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi +de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la +flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les +bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les +autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans +les eaux de Messine. + +Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre +Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou +détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de +Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort, +tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit +leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et +Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte +des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par +l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la +pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre. + +Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers +n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et +invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus +Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des +légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec +pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le +rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux +lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les +prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs +richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant +les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée. + + [1] _Bell. civil._, V, 96. + +Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata +presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer +engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la +fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus. + +Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire. +C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son +triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres +d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune, +sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un +couleur de mer et prétendait commander aux vents[1]. + +Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il +ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre +Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le +Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il +s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec +la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de +prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000 +matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la +Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le +rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds; +c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la +mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés, +répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors +l'empire de la mer. + + [1] Appien, _Bell. civil._, V, 100. + + [2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune + victoriam se adepturum._» + + [3] _Hist. nat._, IX, 22, 1. + +Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida +enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les +projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent +de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours +à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave. +Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la +flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au +moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la +rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs +ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre. +Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors +absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la +flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au +milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats +d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son +brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite +d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir +rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il +désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut +accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses +titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1]. + + [1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102. + +Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant +de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments +de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de +Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux +légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une +victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes +en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après +Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de +débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par +Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris +ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en +Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années +auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre, +s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en +Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave +n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune +guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un +jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher +le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et +Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être +pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la +mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un +seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se +rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la +terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il +faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait +par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui +l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de +son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer. +Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et +quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1]. + + [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._, + V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius + Paterculus, _Hist. Rom._, 79. + +La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une +action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit +proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le +triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore +la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre +de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune +de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre +sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en +ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les +navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines +à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel +succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots +enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt +par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale +ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie. +Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient +encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le +succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte +triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins +qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à +recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était +confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot +d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et +devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage, +en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et +de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus +s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer +pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus +Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les +dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du +vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de +commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne +fut plus déplorable.» + +Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand +il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers +l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla +le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit +ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu +autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus +feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en +augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer +au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de +Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des +ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui +demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa +puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès +d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits +prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements +de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée, +s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus +débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il +remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie, +dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70 +vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile +revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius, +parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une +grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il +prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses +soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens +comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine, +fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.). + + [1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122. + + [2] Appien, _Bell. civ._, V, 133. + + [3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144. + +Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait +obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait +reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta +ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il +réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et +une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur +les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses +adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut +d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les +avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur +patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce +que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer +l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre +ce qu'il avait acquis. + + [1] _Bell. civ._, V, 143. + +Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un +jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur +fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte, +très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par +ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux +du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut +rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les +fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et +Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses +flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait +le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne +rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers +que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des +pirates[1].» + +Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais +elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle +et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La +guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous +avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline +l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si +grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome +délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se +portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à +sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or +sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal +l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer +après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa +d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4]. + +Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années +contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les +Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses +des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui +avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages +comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise +de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta +lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent +vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les +mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5]. + + [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73. + + [2] _Hist. natur._, XVI, 3. + + [3] Appien, _Bell. civ._, V, 130. + + [4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3. + + [5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist. + rom._ IV, 12. + +La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et +Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2 +septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire +romain. + +Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde +romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de +l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée, +pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces +navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à +Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne; +l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect +l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et +l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se +construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le +cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient +reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la +grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang +de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et +quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait +la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés +avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de +nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires +stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les +côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments +parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles; +celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont +on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des +frontières étaient d'une perfection inimitable. + + [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49. + + [2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15. + +La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain +pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_. +Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures +éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des +jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la +religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les +propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de +louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu +et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie! + +Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples +étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient +écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer, +trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce +sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près +de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire +d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes +blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de +l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en +s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la +liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per +illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces +acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de +sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment +qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises +d'Alexandrie[1]. + +Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux +qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et +que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de +grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de +pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile +étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les +ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le +titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui +commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands, +en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers +d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui +paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2]. + + [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII. + + [2] _Idem_, XXXII. + +Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et +paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de +Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la +grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle +d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse +jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles +d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres +habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au +dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la +patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre +saint Paul. + +Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands +poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste: + + Tutus bos etenim prata præambulat, + Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas; + Pacatum volitant per mare navitæ. + +«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies; +Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent +sur la mer pacifiée_.» + + [1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et + belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876. + + [2] _Odes_, liv. IV, 5. + +Pour Virgile[1], Auguste est un dieu: + + An deus immensi venias mari, ac tua nautæ + Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule! + + +«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots +et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?» + +Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance, +s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes: + + Deus nobis hæc otia fecit: + Namque erit ille mihi semper deus[2]. + +«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais +d'être un dieu pour moi.» + + [1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30. + + [2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7. + +A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un +demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce +document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les +ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire +de la piraterie: + +«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des +pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à +leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité, +environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels +ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la +République... + +»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé +_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait +décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une +couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier +d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et +le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma +justice et de ma piété... + +»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple +me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre +serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous +un quadrige érigé en mon honneur...[1]» + + [1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de + Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ + divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par + Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger. + + + + +CHAPITRE XXV + +LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE. + + +Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la +Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable, +ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un +adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques +brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés; +les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs, +_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1]. + +Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire +romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des +antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la +rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme +un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême +de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse +progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination +produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le +plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain. + +«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au +commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un +même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de +quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le +reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni +l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres +provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il +est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à +maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et +l'obéissance[2].» + + [1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15. + + [2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie, + chap. 6. + +La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à +faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par +les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand +l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls +républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces +avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était +un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car +le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins +deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le +gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des +malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible +misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les +nations.»--«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès +l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant +les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages +effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un +pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des +lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et +d'Auguste. + + [1] _Histoire romaine_, liv. IV, chap. 11. + +Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en +vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits +ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me +borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de +la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et +fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien +accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres +immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui +avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des +querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient +peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et +l'argent[1].» + +Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du +Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les +unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au +maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en +imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et, +sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et +les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute, +et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut, +il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite +plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très +honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers, +quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour +les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était +bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce +que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les +anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des +fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous +les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua, +au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des +provinces et les contraignit à être intègres et justes.»--«Adrien, dit +le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il +rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus +sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de +Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie, +répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le +gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner +sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince +au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].» + +On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces. +Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington, +Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les +provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de +monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples +admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et +stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où, +sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la +richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes +lieux, leurs bienfaits éclatants. + + [1] _Annales_, I, 2. + + [2] _Ann._, III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone, + _Auguste_, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25. + + [3] _Ann._, IV, 6. + + [4] _Domitien_, 8. + + [5] Spartien, _Adrien_, 13. + + [6] Pline, _Epist._, X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85. + +Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie +disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes +impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39 +empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et +étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et +en quelques rares occasions. + +Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de +construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles +étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y +voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger; +une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces +navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein +jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser +Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous +les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises. +Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des +ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils +formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et +longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord +avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement +harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une +chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char +attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis, +ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit +impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le +pont[1]. + + [1] Suétone, _Vie de Caligula_, 19;--Dion Cassius, + LVIII;--Josèphe, XVIII. + +Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine +considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les +jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses +habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la +navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des +approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient +insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs +de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des +pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était +d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires +chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine +distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir +fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient +ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer. + +Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du +Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi +construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit +où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une +large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un +phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs +pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait +servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une +solide maçonnerie[1]. + + [1] Suétone, _Vie de Claude_;--Strabon, V;--Pline, XLV. + +Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient +sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom +de _Clites_, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur +des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et +jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et +surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut +assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les +ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute +à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied, +tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays, +Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à +désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et +les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1]. + +Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à +Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des +travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le +lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient +passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son +règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions, +accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3]. +Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes. + +Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de +mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on +frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la +figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main +droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident. +Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime +importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de +vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte +quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un +combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était +réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté +du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port; +il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il +avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une +entrée plus facile du côté de la mer Adriatique. + +Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands +voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je +suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est +maîtresse de la mer[5].» + + [1] Tacite, _Annales_, XII, 55. + + [2] Suétone, _Vie de Néron_. + + [3] Pline, VI, 35, 6. + + [4] Pline le jeune, _Lettres_, 31. + + [5] _Fragm._ 9, Dig. _De lege rhodia de jactu_. + +La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens +qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut, +pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500 +navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère. + +Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour +trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt +contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut +dirigée par cet empereur en Isaurie, la _piratarum officina_ des +anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant +réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la +Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée, +habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers +d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires +quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des +villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes +romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans +Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de +vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en +abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa +toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et +Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières. +Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au +delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la +place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux +Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se +défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense +des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un +archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef +barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements +de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart, +l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les +brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et +se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les +vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les +montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force +dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus +facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux +vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le +service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas +l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2]. + + [1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui + signifie précipice. + + [2] Zozime, _Hist. rom._;--Flavius Vopiscus, _Probus_, + XVI, XVII. + +Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le +brigandage de ces montagnes. + +Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un +outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient +été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim, +a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois +pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs +inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes. +Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient +l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût +venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de +lumière pour observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils +supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains +le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations +et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du +gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre +terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce +brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir +les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul +ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte +d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de +concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se +prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus +d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins +de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils +rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs. + +Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que +l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés. +Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les +soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires, +d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux +ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup, +après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se +développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au +hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent +sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à +une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant +que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber +dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase +campagne. + +Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes +de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus. + + [1] XIV, 2. + +Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268), +l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de +rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre +sous le joug cette population de quelques montagnes situées au cœur de +l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent +insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race +proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées +impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin. + + + + +CHAPITRE XXVI + +LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES. + + +Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième +siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa +propre grandeur, _eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ_, pour me +servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant, +jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu +l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les +limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême +est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur +comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle +les _trente tyrans_. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est +gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée +qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et +ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes. + +Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins, +avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours +droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de +l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la +physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement _Barbares_, +comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes, +Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière +que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours +de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force +prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les +hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire +romain. + + [1] Préface de l'_Histoire romaine_. + +Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les +Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent +sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race +d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque +dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades +trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude, +d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure +et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand. +Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte +septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet, +au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on +trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien +pour lui résister[2].» + + [1] Châteaubriand, _Études historiques_. + + [2] _Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins + jusqu'à Constantin_, extrait de l'histoire de Gibbon, par + l'abbé Cruice. + +Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que +Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la +piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des +embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq +hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à +trente. Ces embarcations étaient appelées camares (_camaræ_). Quand la +mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des +planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les +couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les +flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme +changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et +sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs +camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit +pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer +quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du +Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non +seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs, +des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates +n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes +au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux +habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes +rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1]. + + [1] Strabon, XI;--Tacite, _Hist._, III, 47. + +A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes +s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et +dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse +et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière +limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue +par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en +récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du +départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et +s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font +main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens +captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans +leurs bois. + +D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs +voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de +semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de +prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux. +Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage +occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de +concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie, +prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des +approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où +les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes +de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident +retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux +du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe, +s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de +Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide +qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas +avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie, +brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans +leur pays. + +Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée +par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de +l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé +(263). + +Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces +expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en +effet, se composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq +à trente hommes. Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les +Barbares-pirates construisirent une flotte de 2,000[1] ou même de +6,000[2] navires pour transporter une armée de 320,000 hommes. Ils +s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et tentèrent, +mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant repris +la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et +l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable +de vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des +côtes de l'Asie et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà +dévasté, et lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils +furent repoussés honteusement. Un esprit de découragement et de division +s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les +îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route +directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante +ville de Thessalonique, capitale de la Macédoine. + + [1] Trebellius Pollion, _Claude_. + + [2] Zozime. + +Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des +provinces. Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et +remporta sur eux une grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie). +Il s'empara des vaisseaux ennemis qui revenaient chargés de butin et les +brûla. «Nous avons détruit 320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à +fond 2,000 navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les +rivages couverts d'épées et de lances. Les champs sont cachés sous les +ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de l'ennemi a été +abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en donner deux +et même trois à nos soldats victorieux[1].» Claude reçut le surnom +glorieux de _Gothique_ (270). + + [1] Trebellius Pollion, _Claude_;--Zonare, XII, 26. + +L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude, +Aurélien et Probus, capitaines expérimentés. + +L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine, +la Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers +franks, burgondes et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se +servir utilement de ces intrépides guerriers, après les avoir éloignés +de leur patrie, en les disséminant dans les armées et dans les +provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont, +ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le +Bosphore, entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent +ensuite en Sicile et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers +l'Afrique, mais une escadre romaine les atteignit en vue de Carthage et +leur livra un combat dans lequel ils perdirent la moitié de leurs +vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis navigateurs; ils +franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de l'Espagne, +puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever des +vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin +leur patrie. + +Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue +mais non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la +Méditerranée, il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa +résidence à Nicomédie pour mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication +de Dioclétien (305), Galérius et Constance Chlore prirent le titre +d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés césars. Mais Constantin +ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains, irrités de +l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au trône +Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que l'empire eut +six maîtres à la fois. La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus +que deux empereurs en présence, Licinius en Orient et Constantin en +Occident. Ce dernier marcha contre son rival, le battit d'abord à +Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses possessions +d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la +tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et +attendit Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les +flottes des deux empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de +l'Hellespont. Une horrible tempête qui assaillit l'excellente flotte de +Licinius, composée de vaisseaux égyptiens, ioniens, phéniciens, +cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de Constantin. +Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses +meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré +et défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le +vainqueur rentra dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit +le siège de l'empire, éleva sur son emplacement admirable la grande +ville de Constantinople qui repoussa pendant plus de dix siècles les +attaques des Barbares et devint le plus grand centre de commerce du +monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la création de +Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées de +la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants +pouvait toujours les fermer aux navires ennemis et les ouvrir à ceux du +commerce. Aussi, les Barbares qui, dans le siècle précédent, avaient +conduit leurs flottes jusqu'au centre de la Méditerranée, désespérant de +forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent à la piraterie et +demandèrent à être incorporés dans les armées impériales. + +Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant +qu'il fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient +l'empire restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de +mort ceux qui tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la +fabrication des vaisseaux[1]. + +La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme +enfin qui répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses +bienfaits sur le monde, ne fut pas non plus sans influence parmi les +nations qui l'accueillirent et qui ne tardèrent pas à renoncer à leurs +anciennes habitudes de brigandage, à s'épurer, à s'adoucir et à se +moraliser par l'effet des divines doctrines du Christ. C'est du +christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens. + + [1] _Cod. tit. de pœnis;_ Const. 25, _Basiliques_, liv. + 9, tit. 47, _de pœnis_. «_His qui conficiendi naves + incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale + judicium decernimus._» + + + + +CHAPITRE XXVII + +LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ. + + +Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus[1], +suppose l'existence d'un commerce maritime aux dépens duquel elle +s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection. C'est pour la +lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates par +tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou +l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il +n'existait pas de navires armés en guerre, et, même à des époques +postérieures, il arriva souvent qu'aucun peuple ne faisait la police sur +les eaux. Rome, après avoir détruit Carthage, avait complètement négligé +la marine et laissé la mer au pouvoir des flibustiers. Qui protégeait +alors la navigation, et comment les navires marchands pouvaient-ils +transporter en sécurité les produits de l'agriculture et du négoce? Le +premier moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout +paraissent avoir retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec +pour le désigner: όμοπλοία[2]. C'est ce que nous appelons +«voyage de conserve» quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer +ensemble et s'assurer en quelque sorte mutuellement contre les périls +communs de la navigation, comme on se réunit en caravane pour se +défendre contre les Bédouins, ces pirates du désert. + +J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des +temps anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et +qu'elle fut, au contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes +actes qualifiés plus tard de crimes et punis comme tels, grâce au +progrès de la civilisation et de la morale, passaient pour licites quand +les différentes nations se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont +elles rapportaient les dépouilles comme un légitime butin de guerre. +Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de rapines et de +brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous +l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de +«justes ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des +voleurs». «_Hostes sunt_, dit Ulpien[3] qui vivait sous Alexandre +Sévère, _quibus bellum publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo +romano. Cæteri latrunculi vel prædones appellantur._» + + [1] _Collection des lois maritimes_, t. I, p. 69. + + [2] _Epist. ad Atticum_, XVI, 1. + + [3] _Fragm._ 24, _Dig._ lib. 49, tit. 15. + +Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les +plus acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois +nautiques. Le haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations +commerciales est attesté par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par +Florus, etc., qui vantent la sagesse de leur législation. Cicéron lui a +rendu hommage dans son discours pour la loi Manilia: «_Rhodiorum usque +ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria remansit._» + +Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les +dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine. +Une question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus +contraires se sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou +compilation aujourd'hui connu sous le nom de _lois rhodiennes_, publié +pour la première fois par Schard, en 1591, et inséré par Lœwenklau, en +1596, dans une collection d'ouvrages sur le droit gréco-romain, _jus +græco-latinum_, sous la rubrique: _Loi maritime des Rhodiens_, +Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être considéré comme contenant le texte +des véritables lois de Rhodes. Jacques Godefroy, Mornac, Vinnius, +Gianonne, Valin ont accepté et vanté ce recueil comme authentique[1]. +François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershœck, Heineccius, Gravina +croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes d'un récit +trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste +ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «_Jus illud rhodium +quod nescio quis Græculus esuriens finxit_,» dit Bynkershœck[2]. Cujas +a exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient +pas les anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date +plus récente, _recentiorum leges_. M. de Pastoret, dans sa remarquable +_Dissertation_, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et +Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que +les lois des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas +parvenues jusqu'à nous[3].» + + [1] «_Pretiosum fragmentum_,» dit Mornac; «_in qua legum + navalium collectione_,» dit Vinnius, «_multa sané sunt + egregia et scitu utilissima._» Pardessus, _loc. cit._, i, + 26. + + [2] _Dissertatio ad legem rhodiam, de jactu_. + + [3] _De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur la + marine des Grecs et des Romains_. + +On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et +d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée +d'une manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M. +Pardessus me semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette +série de chapitres, sans appartenir à la législation positive, ni en +faire partie, s'y rattachait comme un livre de pratique se rattache à la +loi dont il offre les développements ou le supplément usuel[1]. Penser +avec Meyer et Boucher que les Rhodiens n'ont point eu de lois maritimes +écrites, mais seulement des coutumes successivement accrues et corrigées +par les décisions des juges, c'est s'insurger contre des autorités +parfaitement dignes de foi. Le _Digeste_ emploie expressément le mot +loi: _De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege rhodia judicetur._ Dans +un fragment inséré au _Digeste_, le jurisconsulte Volucius Mæcianus +rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur Antonin: «Requête +d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.--Ayant fait naufrage sur +les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents du +fisc qui résident aux îles Cyclades.»--Antonin répondit: «Je suis maître +du monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des +Rhodiens soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres, +ainsi l'a décidé autrefois l'empereur Auguste[2].» + +En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer +que les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des +usages vagues et incertains ou de simples coutumes manquant de ce +caractère d'authenticité et de précision qui n'appartiennent qu'aux +actes du pouvoir législatif. + + [1] _Loc. cit._; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy, + _Droit maritime international_, ouvrage couronné par + l'Académie des sciences morales et politiques. + + [2] Frag. 9, _Digeste, de lege rhodia, de jactu_. + +Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens, +dans l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin, +maîtresses de la mer. Les _Us et coutumes_ des Barcelonnais, dans le +XIe siècle, les _Jugements_ d'Oléron, dans le XIIIe siècle, et les +_Ordonnances_ de Wisby, au XVe, ne furent que les institutions +maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées +suivant l'état de la navigation et les progrès des peuples. + +Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la +police des gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries. +A mesure que le commerce se répandit et que les idées de justice, +d'humanité et de droit se développèrent chez les nations, on songea à +purger les mers de la piraterie dont le propre, comme on l'a remarqué +souvent, est de croître en force et en audace si on la laisse s'exercer +impunément. Aussi la répression de ce brigandage dut-elle marcher de +pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les nations les +plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles qui +s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la +navigation. Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette +île. C'est certainement dans ces lois qu'a été puisé le principe inscrit +au _Digeste_ que le pirate était un brigand et qu'il ne pouvait acquérir +par la prescription la propriété de l'objet par lui volé[1]. + +Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un +citoyen d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre +ville, il pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des +représailles, c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de +son débiteur. Ces représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on +juge combien d'actes de piraterie devaient se cacher sous le couvert de +ce droit[2]! La loi romaine ne nous a transmis aucune trace d'une +semblable disposition. Cette loi plaçait les vols commis par les pirates +au nombre des cas de force majeure qui fournissaient à un armateur une +légitime exception contre la demande des choses qui lui avaient été +confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut commun, les +sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires +avaient pris[3]. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on suivait, +relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé, +des principes semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes[4]. + + [1] Lib. XLIX, tit. 15. + + [2] Démosthène, _Plaidoyers civils_; Androclès contre + Lacrite. + + [3] Dig., lib. IV, tit. IX, _Nautæ_; lib. XIV, tit. II, + _De lege rhodia de jactu_. + + [4] Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. _unic._, C. _de + usucap. transform_. + +Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur +et du magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du +commerce. Les vols commis, soit à bord, soit dans le chargement et le +déchargement des navires, étaient sévèrement punis[1]. + +Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages +de la mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des +malheureux naufragés. C'est plutôt une supplication que la revendication +d'un droit qui sort de la bouche d'un personnage de la tragédie grecque: + + Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος. + Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas. + +Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si +quelqu'un, dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un +navire en détresse ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage, +je le condamnerai à rendre le quadruple, si la poursuite a lieu dans +l'année, et à la simple restitution, si la poursuite n'a lieu que plus +tard[2].» + + [1] _Fragm._ 88, tit. 2. lib. 47, Dig., _De furtis_. + + [2] _Fragm._ 1, tit 9, lib. 47, Dig., _De incendio, + ruina_. + +Indépendamment de cette action, la loi criminelle prononçait des peines +corporelles les plus sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les +travaux forcés dans les mines, contre ceux qui, au lieu de porter +secours aux naufragés, les auraient pillés dans leur détresse[1]. Elle +voulait qu'on traitât comme assassins ceux qui auraient empêché le +sauvetage des passagers, dans le but détestable de s'approprier leurs +dépouilles[2]. + +L'antique maxime _res sacra miser_ fut enfin appliquée aux naufragés. + +Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui, +dans certaines localités, faisaient main basse sur les effets des +naufragés. J'ai cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à +l'empereur Antonin. Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont +voici les termes: «Que mon fisc n'intervienne pas pour empêcher les +objets naufragés de retourner à leurs maîtres légitimes. Quel droit +aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance calamiteuse[3]?» + +Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de +navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant +acquis par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. Sa +sollicitude s'étendit à la police des gens de mer, et veilla à ce qu'une +discipline rigoureuse fût observée à bord des navires de commerce comme +à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça sous la protection de la loi, +les familles des marins ou naviculaires victimes de leur dévoûment. +Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à Rome, eut +lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au profit +du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un +intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de +certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes +étaient observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une +sentence du jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi +conçue: «Si le propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord +quelque objet de contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement +a eu lieu en l'absence du propriétaire, par le fait du patron ou d'un +matelot, ceux-ci seront punis de mort et les marchandises confisquées, +mais le navire sera rendu à son propriétaire[4].» + + [1] Édit. d'Antonin. + + [2] Ulpien, _Fragm._ 3, § 8, Dig., _De incendio, ruina, + naufragio_. + + [3] _Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus habet + fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa + compendium sectetur._ + + [4] _Fragm._ 11, § 2, Dig., lib. 39, tit. 4. + +A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection +survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient +commis par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés comme +licites quand des nationaux se les permettaient vis-à-vis d'étrangers +dont ils rapportaient les dépouilles dans leur patrie, comme un légitime +butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait non seulement pendant la +guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des peuples qui n'avaient +avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou d'amitié. C'est +ce que dit Pomponius: «_Si cum gente aliqua neque amicitiam, neque +hospitium, neque fœdus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem +non sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber +homo noster ab eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis +aliquid ad nos perverniat[1]._» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient +dans une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à +Grotius que dans ces temps la corruption des mœurs avait éteint chez +les hommes «le sentiment de l'humanité qui les rend sociables par +nature[2]». Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte +Ulpien posa en principe, à propos du droit de prise, que la translation +de propriété n'avait pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un +pirate et non un légitime ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen +enlevé par les brigands n'a pas besoin d'être déclaré libre à sa +rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi[3]. + +C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être +ainsi. Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes +libres à l'ennemi[4]. C'était aussi une loi dans l'antiquité que l'homme +libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut +remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'_Apollodore contre +Nicostrate_, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à +la poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des +pirates, fut vendu à Égine, y subit un sort affreux et fût resté en +servitude s'il n'avait trouvé le moyen de rembourser les 26 mines +(23.831 fr. 60) que son acquéreur avait payées aux pirates. Une +inscription d'Amorgos[5], de la fin du troisième siècle av. J.-C., +rapporte un fait commun dans la vie des peuples anciens: «Des pirates +ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes filles, des +femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et Antipappos +qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef +des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et +des esclaves s'offrirent eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle +extrême pour empêcher qu'aucun des citoyens ou citoyennes ne fût +distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne souffrit rien qui fût +indigne de sa condition.» En récompense de cette action honorable, on +leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple en +leur faveur. + + [1] _Fragm._ 5, § 2, Dig. lib. 49, tit. 15. + + [2] «_Sensum naturalis sociatatis quæ est inter homines, + mores exsurdaverant._» Lib. 3, c. 9 § 18. + + [3] _Fragm._, 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit. 15. + + [4] Petit, _Lois attiques_, VII, 17. + + [5] Bœckh, _Corp. inscript._, suppl. nº 2263. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES. + + +La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le +trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non +seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait +par conséquent l'une des excitations les plus puissantes à l'exercice de +la piraterie publique ou privée. + +Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par +la guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme +dans l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de +longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et +ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à +déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L'histoire nous +apprend qu'après certaines conquêtes, c'était par milliers, par millions +même, que le vainqueur comptait ses esclaves. + +Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les +camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne +de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les +monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la +Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce +et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui +tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et +perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par +une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du +premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans +les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1]. +Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands +personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les +employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les +chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer +l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la +piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces +chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la +personne du citoyen romain. + + [1] Diog. Lært., _in Plat._, lib. 3, 20; 6, 29. + +En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup +celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une +grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le +plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en +possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en +posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai +une terre, une maison à la ville, _des esclaves, j'équiperai de grands +navires pour le négoce_.» + + Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia, + Navibus magnis mercaturam faciam. + +Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était +très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou +littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs, +quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates +devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches +favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin +d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2], +des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux +corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle +trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de +devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer +M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'_Histoire de l'esclavage_, le besoin +d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs, +était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus +répandue dans l'antiquité. + + [1] Plaute, _Rudens_, v. 917-918. + + [2] _Vie de Pompée_. + +C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate +marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος +(_andrapodocapèle_), et par les Romains _leno_, ou encore _mango_. Il y +avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force; +l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin +était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs +comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les +diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand +rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les +pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes +étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements +rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les +aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait +supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on +désignait sous le nom d'άνδραποδισταί (_andrapodistai_), la +classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les +vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi, +attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un +marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant +que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître +nominativement désigné[1]. + + [1] _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines: + Andrapodismou graphé_. + +Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à +Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A +l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand +centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et +ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs +d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois +débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les _lenones_ et +les _mangones_ exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre, +portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel +leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le +_leno_ avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager +l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans +certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait +pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (_pileus_) +sur la tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des +pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées +avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles +que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant +un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par +Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent +employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs +esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux +membres plus de poli, de rondeur et d'éclat. + +Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se +trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du +continent, et ces prises consistaient principalement en créatures +humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux +esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les +prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la +piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint +le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande +partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses +richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation. +Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, _piratarum +officina_. + + [1] Strabon, XIV. + + + + +CHAPITRE XXIX + +LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.--LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE +DÉCLAMATION. + + +Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux +emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie +ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi +interroger les œuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée +complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie +surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus précieux et en documents +curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des grands auteurs +comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits +caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et +les mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait +plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des +œuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de +Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile, +d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la +fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les +mœurs. + +En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la +piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il +n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de +jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet +de la pièce du _Pœnulus, le petit Carthaginois_, imitée de Ménandre, +pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à +Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans, +et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon +fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit +son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées, +argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus +exécrable des hommes, si toutefois un _leno_ est un homme, + + Præsenti argento, homini, si leno 'st homo, + Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo. + +Dans la fameuse pièce des _Ménechmes_, le chef-d'œuvre de Plaute, un +des chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit +encore d'enlèvement. Dans le _Câble_ (_rudens_), imité de Diphile, +Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les +mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même +dans le _Curculio_ (_le Charançon_), dans le _Persan_ et autres comédies +de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves, +recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille +intrigues imaginées par le poète. + +Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la +Méditerranée, composa même une comédie intitulée _les Pirates ou +l'Aveugle, Prædones vel cœcus_. La perte de cette œuvre nous est +particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut +donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux +résume en lui seul l'histoire de la piraterie: + + Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini, + +«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux +interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse +de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux, +la comédie des _Pirates_ était sans doute une pièce de circonstance, du +moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre +Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs +romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de +laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat; +peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands +triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences, + + Perii, hercle, Afer est! + +«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de +ces pirates, c'est un Africain!» + +Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où +leurs richesses étaient cachées: + + Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra. + +Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des +poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable, +le marchand d'esclaves, le _leno_. Ces poètes sont très durs pour ces +misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en +connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé +par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs +œuvres une science profonde des ruses et des spéculations du _leno_, +des misères et des mœurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le +caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances, +sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque +où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des +marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus +grande puissance des pirates; aussi, le _leno_ est-il, à proprement +parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce +sont généralement des étrangers que le _leno_ amène sur le marché, et la +plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et +à leur patrie. Le _leno_ est un misérable, un être sans honneur, les +poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du _Persan_, de +Plaute, _Toxile_ apostrophe le _leno Dordalus_ en ces termes: «Ah! te +voici... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour +de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur +effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes +infamies[1]!» + +Dans un grand nombre de vers le _leno_ est ainsi injurié. + +Dans les _Adelphes_ de Térence, _Sannion_ paie d'impudence: + +«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des +jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir +ce _leno_ se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes +marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un +grand commerce de courtisanes. + + [1] Acte III, sc. III, v. 403-408. + + [2] Acte II, sc. I, v. 189-190. + +C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant +rapport à la piraterie et au danger de la navigation. + +Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre +en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait +mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne +peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins +en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup +d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, _un vaisseau_ et une femme!» + + Negoti sibi qui volet vim parare + Navem et mulierem, hæc duo conparato[1]. + + [1] _Pœnulus_, acte I, sc. II, v. 210-211. + +Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au +théâtre, elle avait encore du retentissement dans les _écoles de +déclamation_. L'histoire de la déclamation romaine est très +intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que +l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie. + +Les Romains entendaient par le mot _declamatio_ un exercice d'éloquence. +L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome +ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton. +On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de +Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour +la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles +rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux +l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science +philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les +pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à +rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur +fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses +concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à +dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des +armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs, +_otiosi_, _inepti_, _loquaces_, qui démontraient le matin l'utilité, le +soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du +juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av. +J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la +plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit +désormais victorieusement sur l'Italie. + + Græcia capta ferum victorem cepit, et artes + Intulit agresti Latio[1]. + + [1] Horace, _Épit._ II, 1. + +L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il +fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques, +et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les +professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou +cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à +soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des +harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier +rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron +appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée, +_operarios, lingua celeri et exercitata_, habituaient leurs disciples à +s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et +la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé _Stilo_, +«l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue +latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut +l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et +les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius, +Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément +au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après +Pharsale. + +L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista +plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut +désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans +l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou +habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous +souffrons de l'intempérance de la littérature, _litterarum intemperantia +laboramus_.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de +Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc +réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de +déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les +écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur, +regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre +démonstratif, ils prononçaient des _laudationes_ ou panégyriques dans +lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme, +les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec +les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux +traité, _les Topiques_, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre +délibératif ce que l'on appelait les _suasoriæ_. Il y avait enfin les +controverses, _controversiæ_, dans le genre judiciaire. C'est de ce +dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie. + +Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant +un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des +gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses +n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où +plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à +surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque +le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces +controverses. + +Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la +piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces +déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler +qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant: +Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les +racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie, +refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout +enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire +application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce +qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer +un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la +bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la +mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe +nombreuse du rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions +les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le +meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il +devait être puni ou récompensé. + + [1] Satire VII;--Boissier, _L'Opposition sous les Césars_, + et à son cours. + +Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante +que les autres, celle de la _Fille du chef de pirates, Archipiratæ +filia_, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates +écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille +du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait +promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants +s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa +libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune +Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur +le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il +fondé à le faire en droit?--Telle est la proposition de cette +controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les +développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins +d'imagination. + + [1] Sénèque le Rhéteur. + +Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et +gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la +jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque +captive, car elle n'avait rien des mœurs des pirates, _nihil in illa +deprehendi poterat piraticum_; elle supplie son père, se jette à ses +genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les +souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin +à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à +Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer. +«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même +bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.» + +D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous +l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous +l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le +Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de +pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille +audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son +père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en +s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans +fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!» + +Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous +en faveur des amants. + +Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me +semble qu'elle contient les germes du _roman_ dans l'antiquité, et c'est +la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est +inspirée dans son roman de _Clélie_. Cette controverse lui a donné +l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de +décrire un brillant combat entre son héros _Aronce_ et un corsaire qui +emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se +trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des +meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des +pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire. + +La controverse de l'_Archipiratæ filia_ est un souvenir perpétué dans +les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se +produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer. +L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des +pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de +haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était +un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque +raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie +aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains +corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des +rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers, +mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de +joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères. +Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de +la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle +n'exigeait pas sa mort? + + [1] _Vie de Pompée_. + +On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie +occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la +retrouve même dans les œuvres littéraires. C'était à un tel point que +l'on discutait en philosophie[1] si les navigateurs, au retour d'un +voyage au long cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne +devaient pas s'empresser de les avertir non seulement des tempêtes et +des écueils, mais encore des _pirates_ qu'ils pourraient rencontrer. Cet +empressement était la conséquence de la bienveillance naturelle qu'on +ressent pour ceux qui vont à leur tour s'exposer aux dangers auxquels on +vient d'échapper. + + [1] Cicéron, _Pro Murena_, II; Quintilien, V, 11. + + FIN. + + +TABLE ALPHABÉTIQUE. + + +Abdère, ville de Thrace, 89. + +Absyrtos, frère de Médée, 23. + +Achéens, ppl. de la Grèce, 82, 157, 161, 168, 185. + +Achille, fils de Pélée, 27. + +Actium, ville d'Épire, 202. + +Adana, ville de Cilicie, 212. + +Adrien, empereur, 253, 258. + +Ænaria (île d'Ischia), 128. + +Ætès, roi de Colchos, père de Médée, 13, 23. + +Agathocle, 129, 130. + +Agrippa, 232-237, 241. + +Agron, roi d'Illyrie, 154. + +Agylla, ville d'Étrurie, 154. + +Ahenobarbus (D.), 224. + +Alalia, ville de Corse, 87, 88. + +Alamans (les), 266. + +Alcibiade, 110. + +Alexandre le Grand, 118, 121. + +Alexandre, tyran de Phères, 116. + +Alexandrie, ville d'Égypte, 120, 179. + +Amanus (le mont), en Cilicie, 215. + +Amasis, roi d'Égypte, 53, 59, 71. + +Amazone (tribus de l'), 15. + +Amérique (tribus de l'), 11. + +Amilcar, 127. + +Amorgos, île de la mer Égée, 286. + +Amphipolis, 116. + +Amphothère, amiral, 118. + +Amycos, 24. + +Anaxilaos, de Rhegium, 127. + +Ancône, ville d'Italie, 258. + +Ancyre (inscription d'), 246, 247. + +Andrinople, ville de Thrace, 273. + +Anemur, ville de Cilicie, 256. + +Anicius, préteur, 163, 164. + +Annibal, 205. + +Antigone, roi de Macédoine, 165. + +Antiochus le Grand, 169. + +Antium et les Antiates (Italie), 142, 143. + +Antoine (M.), triumvir, 225, 227, 228, 231, 237, 238. + +Antonin, empereur, 279. + +Antonius (M.), père du triumvir, 196, 205. + +Apamée, ville de Bithynie, 269. + +Apollodore, 286. + +Apolloniate (lac), 269. + +Apollonie, ville d'Illyrie, 159. + +Apollophanès, 235, 236. + +Appius Claudius, 147. + +Apuans, ppl. de Ligurie, 138. + +Aquilius, consul, 174, 175. + +Arabion, 222. + +Arcananiens, ppl. de la Grèce, 153, 157. + +Archagathus, 130. + +Archélaos, 219, 220. + +Ardiæens (les), 159. + +Argo (le navire), 21-24, 43. + +Argonautes (les), 21-24. + +Argos, ville de l'Argolide, 12, 202, 270. + +Ariadne, 18. + +Ariobarzane, roi de Cappadoce, 180. + +Arion, 20. + +Aristide, 101. + +Aristagoras de Milet, 92. + +Aristophilide, roi des Tarentins, 90, 91. + +Aruntius, 226. + +Assyriens (les), 84. + +Athènes et les Athéniens, 64-77, 92, 93, 100-105, 107-114, 178, 193, + 270. + +Athénodore, 202. + +Atintaniens, ppl. de l'Épire, 159, 162. + +Atossa, femme de Darius, 90. + +Attalia, ville de Pamphylie, 189. + +Attilius, lieutenant de Pompée, 208. + +Atys, roi de Lydie, 80. + +Auguste, _voir_ Octave. + +Aulus Posthumius, consul, 158-161. + +Aurélien, 271. + +Australie (tribus de l'), 11, 15. + + +Bacchus, 17-20. + +Baléares (les îles), 170-172. + +Bellinus, préteur, 205. + +Bérénice, 219. + +Bias de Priène, 85. + +Bithynie, contrée de l'Asie-Mineure, 180. + +Brindes, Brindusium (Italie), 155, 209. + +Brutus, 221, 224. + +Bruttius Sura, préteur, 178. + +Buto (oracle de Latone à), 55. + +Byzance (ville de), 93, 117, 258, 273. + + +Cadmus, 37, 38. + +Caïète, 205. + +Caius Caligula, 254, 255. + +Calaurie (île de), 202. + +Calvisius Sabinus, 229-231. + +Cambyse, 59, 80. + +Cappadoce, contrée de l'Asie-Mineure, 180. + +Capri (île de), 137. + +Cariens, ppl. de la Carie, 29, 38, 42, 55, 85, 89, 193. + +Carina, 222. + +Caristyens, ppl. de l'Eubée, 100. + +Carnéades, 301. + +Carthage, Carthaginois, 88, 89, 121-132, 145-150. + +Cassandre, 130. + +Cassius, 221, 224. + +Castor et Pollux, 22, 24. + +Caton l'Ancien, 301. + +Caton le Jeune, 215, 216, 218, 219. + +Cauniens (les), ppl. de l'Asie-Mineure, 89. + +Centumcellæ, ville d'Italie, 258. + +Cephallénie, île de la mer Ionienne, 154. + +César, 185-187, 194, 204, 208, 220, 222. + +Chalcédoine, ville de Bithynie, 269, 273. + +Charidémos, 116. + +Chéronée, v. de Béotie, 178. + +Chio ou Chios (île de la mer Égée), 87, 94, 117, 176, 179, 293. + +Chrysogonas, 269. + +Chrysopolis, ville de Bithynie, 273. + +Chrysor, 6. + +Chypre ou Cypre (île de), 102, 217-219, 293. + +Cicéron, 215, 216, 302. + +Cilicie, contrée de l'Asie-Mineure, 183-191, 210-216. + +Cimon, 99, 100-103. + +Cinna, lieutenant de Pompée, 209. + +Claros, 202. + +Claude, empereur, 255-257. + +Claude II le Gothique, 271. + +Cléemporus, 156. + +Cléobule, 86. + +Cléopâtre, 220, 227. + +Clites (les), tribus de la Cilicie, 256, 257. + +Clodius, 204, 211, 217, 218. + +Cnidiens (les), 89. + +Cnosse, ville de Crète, 198. + +Colæos de Samos, 60, 61. + +Colchide, contrée du Pont-Euxin, 13, 21, 23, 33. + +Colophon, ville d'Ionie, 179. + +Comæna, 220. + +Commoris, forteresse de Cilicie, 215. + +Confédérations (origine des), 11. + +Constantin le Grand, 272-274, 283. + +Coracésium, ville de Cilicie, 210, 211. + +Corcyre, 52, 54, 104, 105, 30, 154, 157-161, 241. + +Corinthe et Corinthiens, 50, 52, 54, 63, 270, 293. + +Cornélius (P.), 143. + +Cornificius, 234. + +Corse (île de), _voir_ Cyrnos. + +C. et L. Coruncanius, 155, 156. + +Corycus, ville de Lycie, 189, 213. + +Cos (île de), 175. + +Crassus (L.), préteur, 176. + +Cremna, ville de Lycie, 259. + +Crésus, 85, 86. + +Crète (île de), et Crétois, 41, 43, 84, 179, 183, 191-199, 293. + +Critolaüs, 301. + +Crotone, ville d'Italie, 90, 205. + +Ctésium, port de Scyros, 100. + +Cumes, ville d'Italie, 128, 230. + +Curtius Severus, 257. + +Cybalis, 273. + +Cydonie, ville de la Crète, 197, 198. + +Cyrène, ville d'Afrique, 179, 183. + +Cyrnos (la Corse), 87, 128, 149, 172, 229. + +Cyrus, 86, 87. + +Cythère (île de la mer Ionienne), 81, 84. + +Cyzique, île et v. dans la Propontide, 23, 238, 269, 270. + +Dalmates (les), 241. + +Darius, 77, 80, 89-97. + +Darius Codoman, 118. + +Décius Jubellus, 145, 146. + +Décius Mus, 143. + +Délos, île de la mer Égée, 29, 76, 202, 293. + +Démagoras, 177. + +Démétrius de Pharos, 155, 159, 161-163. + +Démocédès, 90, 91. + +Démocharès, 230, 235. + +Démosthène, 112, 117. + +Denys l'Ancien, 128, 154. + +Denys le Phocéen, 94. + +Didyme, 202. + +Dimale, 162. + +Dioclétien, 272. + +Diodote Tryphon, 211. + +Diogène, 290. + +Diogène le Rhéteur, 301. + +Dionides, 119. + +Dionysos (Bacchus), 17-20. + +Dolabella (C.), 189. + +Dolopes, ppl. de l'île de Scyros, 100. + +Domitien, 253. + +Dorimaque, 166-168. + +Duilius, 149, 236. + +Dymé, ville d'Achaïe, 212. + +Éacès, 57. + +Égéloque, amiral, 119. + +Égine (île d'), 69-77, 104, 286, 293. + +Égypte, Égyptiens, 37, 56, 57, 84, 219, 220. + +Éleuthera, forteresse de la Crète, 198. + +Émilius (L.), 162, 163. + +Éphèse, ville de l'Ionie (Asie-Mineure), 175, 270, 293. + +Épidamne, ville d'Illyrie, 52, 156-160. + +Épidaure, ville de l'Argolide, 73, 202. + +Épiphanie, ville de Cilicie, 212. + +Épirotes, ppl. de l'Épire, 153. + +Érana, forteresse de Cilicie, 215. + +Érétrie, ville de l'Eubée, 92, 95. + +Ésope, 86. + +Étolie, Étoliens, 161, 165-169. + +Étrurie, Étrusques, 127, 128, 133-138. + +Eudémon, 279. + +Eumée, 25, 27. + +Europe (enlèvement d'), 13, 20, 31. + +Eurydice, 20. + +Eurymédon, fleuve de la Pamphylie, 102. + + +Fimbria, 183. + +Frances (les), 266, 271, 272. + +Fulvius (Cn.), 158, 160. + + +Gabinia (loi), 207, 208. + +Gabinius (Aulus), 207, 208, 219, 220. + +Gallus, 261, 262. + +Gellius, lieutenant de Pompée, 208. + +Gélon de Syracuse, 127. + +Genthius, roi d'Illyrie, 163, 164. + +Gépides (les), 266. + +Germains (les), 266. + +Géryon, 31. + +Gillus, 91. + +Glaucus, 18. + +Goths (les), 266-268, 271. + + +Halonèse, île de la mer Égée, 118. + +Harpagus, 87, 89. + +Hégémonie (l'), 11. + +Hélène, 13. + +Héniokhes (les), 267. + +Héracléon, 204. + +Hercule, 22, 30. + +Hermione, ville du Péloponèse, 202. + +Hérules (les), 266. + +Hiéron Ier, 127. + +Hiéron II, 132, 146. + +Himère, ville de Sicile, 127. + +Histiée de Milet, 91, 93. + +Hyéla, ville d'Œnotrie, 88. + +Hylas, 23. + +Iapygiens, ppl. de l'Italie, 130. + +Iconium, ville de Lycaonie, 190, 261. + +Illyrie, Illyriens, 115, 153-164, 241. + +Imbros, île de la mer Égée, 14, 81. + +Ingaunes, ppl. de Ligurie, 138. + +Intémèles, ppl. de Ligurie, 138. + +Io (enlèvement d'), 12, 13. + +Ionie, Ioniens (Asie-Mineure), 92, 93, 174. + +Isaura, ville d'Isaurie, 190. + +Isaurie, Isauriens (Asie-Mineure), 190, 191, 259, 261. + +Isidorus, 202. + +Issa, île de l'Adriatique, 154, 155. + +Istrie, 161. + + +Japodes (les), 241. + +Jason, 13, 21, 22. + +Junius, préteur, 186. + + +Kambé, ville d'Afrique, 84. + +Khrysaor, 31. + +Klephtes (les), 165-169. + +Kragos et Antikragos, forteresses des pirates, 210. + + +Laconie, contrée du Péloponèse, 81. + +Laodicée, ville de Phrygie. (Asie-Mineure), 175, 216. + +Lasthénés, 196-198. + +Lélèges, ppl. d'Asie-Mineure, 38, 42, 193. + +Lemnos, île de la mer Égée, Lemniens, 14, 23, 81, 202. + +Lentulus, lieutenant de Pompée, 208. + +Lépidus, 225, 231, 234, 235. + +Lesbos, île de la mer Égée, Lesbiens, 59, 94, 176. + +Leucadie, île de la mer Ionienne, 154. + +Liburniens, ppl. des côtes de l'Adriatique, 153, 241. + +Libyens (les), 81. + +Licinius, 273. + +Ligures, ppl. de l'Italie, 138, 141. + +Lipari, îles voisines de la Sicile, 130, 204. + +Lissus, ville d'Illyrie, 160, 161. + +Lolius, lieutenant de Pompée, 209. + +Lucullus, 178-180, 201, 202. + +Lycie, contrée de l'Asie-Mineure, Lyciens, 82, 89, 183, 191, 259, 263. + +Lyctos, forteresse de la Crète, 198. + +Lydie, contrée de l'Asie-Mineure, + Lydiens, 80, 81, 85, 174. + +Lydius, 259, 260. + + +Macédoine (la), 115. + +Magon, 121, 122. + +Malée (golfe de), au sud de la Laconie, 185. + +Mallus, ville de la Cilicie, 212. + +Malte (île de), 84. + +Mamertins (les), 130, 131, 145-147. + +Marcellus, lieutenant de Pompée, 208. + +Mardie, 273. + +Mardonius, 95. + +Marianopolis, 270. + +Marius, 181. + +Massalia (Marseille), 88, 139, 222. + +Maxence, 272. + +Maximien, 272. + +Médée, 13, 23. + +Mégariens (les), voisins de l'Attique, 65, 69. + +Melkarth, 30, 31. + +Mélos, île de la mer Égée, 84, 109, 110. + +Ménas, 227, 240. + +Ménécratès, 224, 230, 240. + +Ménéphtah, 82. + +Ménodorus, 224, 229-234. + +Mercure, 59. + +Messala, 234. + +Messéniens, ppl. du Péloponèse, 166-168. + +Messine, ville de Sicile, 130, 131, 230. + +Métellus _Balearicus_, 171-172. + +Métellus (Q.) _Créticus_, 197-199. + +Métellus Nepos, lieutenant de Pompée, 209. + +Métulum, ville de Liburnie, 241. + +Micylion, 229. + +Milet, Milésiens (Asie-Mineure), 55, 56, 59, 94, 186, 238. + +Minos, roi de Crète, 29, 42, 43, 50, 193. + +Misène, port et promontoire en Campanie, 205, 225, 242. + +Mithras, 203. + +Mithridate, roi de Pont, 173-179, 182. + +Mitylène, ville de l'île de Lesbos, 237. + +Munychie, un des ports d'Athènes, 99. + +Murcus, 224. + +Muréna, 189. + +Myles, ville de Sicile, 234, 236. + +Mysie, contrée de l'Asie-Mineure, 23, 174. + + +Nabuchodonosor II, 85. + +Naucratis, port sur la branche Canopique du Nil, 71, 72. + +Nauloque, 236. + +Naxos, île de la mer Égée, 94, 101. + +Néa, île près de Lemnos, 202. + +Nébridius, 262. + +Néko, 32, 89. + +Néron, empereur, 257. + +Néron (C.), proscrit, 226. + +Néron (T.) lieutenant de Pompée, 208. + +Nestor, 27. + +Nicée, ville de Bithynie, 238, 269. + +Nicias, 29, 109. + +Nicodrome, 76, 77. + +Nicomède, roi de Bithynie, 180. + +Nicomédie, 238, 269, 272. + +Nicostrate, 286. + +Nuceria, ville de la Campanie, 143. + +Nystrie, ville de la côte illyrique, 160. + + +Oasis (Égypte), 54. + +Octave Auguste, 223-247. + +Octavius (L.), 198, 199. + +Œnotrie, contrée de l'Italie, 88. + +Olympus, ville de Lycie, 189. + +Ombrie, contrée de l'Italie, 81. + +Ophir (région d'), 33. + +Oppius, 174, 175. + +Orchomène, 178. + +Orétès, 59. + +Oroanda, ville d'Isaurie, 190. + +Oropos (occupation d'), 301. + +Orphée, 20, 22, 38. + +Osoüs, 6. + +Ostie, port à l'embouchure du Tibre, 142, 205, 255, 256. + + +Pamphylie, contrée de l'Asie-Mineure, 183, 191, 259. + +Panarès, 196-198. + +Pannoniens (les), 241. + +Paphlagonie, contrée de l'Asie-Mineure, 179. + +Paris, 13. + +Paxos, île de la mer Ionienne, 157. + +Pélasges (les), 13, 14, 42, 81, 133. + +Péluse, ville d'Égypte, 32, 83, 89. + +Péoniens, ppl. de la Macédoine, 115. + +Pergame, ville de Mysie, 186. + +Perpenna, 163, 164. + +Périandre de Corinthe, 54. + +Persée, roi de Macédoine, 163, 164. + +Pétillius, 163, 164. + +Peucétiens, ppl. de la Calabre, 130. + +Phalère, un des ports d'Athènes, 99. + +Pharmacuse, île de la mer Égée, 185. + +Pharos, île de l'Adriatique, 163. + +Phasélis, ville de Lycie, 189, 190. + +Phénice, ville de l'Épire, 155. + +Phénicie, les Phéniciens, 12, 27, 29-39, 41, 89, 94. + +Phigalée, ville du Péloponèse, 166. + +Philadelphe, affranchi d'Octave, 229. + +Philippe II, roi de Macédoine, père d'Alexandre, 115-118. + +Philippe, roi de Macédoine, 163. + +Philisti (les), 82. + +Philocharis, 144. + +Phocéens (les), ppl. de l'Ionie, 86-88, 122, 123. + +Phrygie, contrée de l'Asie-Mineure, 174. + +Pindenissum, ville de la Cilicie, 215. + +Pineus, roi d'Illyrie, 163. + +Pirée (le), un des ports d'Athènes, 99. + +Pisistrate, 65-69. + +Pison, lieutenant de Pompée, 209. + +Pittacus de Mitylène, 85. + +Platon, 290. + +Plaute, 298. + +Plotius, lieutenant de Pompée, 208. + +Pollion (Asinius), 222. + +Polycrate de Samos, 53-59. + +Pompée le Grand, 198, 199, 208-214. + +Pompée (Sextus), 221-240. + +Pompéiopolis, ville de Cilicie, 212. + +Pomponius, lieutenant de Pompée, 208. + +Posthumius, ambassadeur romain, 144, 145. + +Posthumius (Aulus), consul, 158-161. + +Posthumius, le pirate, 142, 143. + +Pouzzoles, ville de Campanie, 243, 255, 294. + +Probus, 259, 271. + +Proculéius, 235. + +Pruse, ville de Bithynie, 269. + +Psamétik Ier, roi d'Égypte, 55, 60. + +Psamétik III, roi d'Égypte, 89. + +Ptolémée Aulétès, roi d'Égypte, 219, 220. + +Ptolémée, roi de Chypre, 217, 218. + +Pydna, ville de Macédoine, 116. + +Pyrgamion, 204. + +Pyrrhus, roi d'Épire, 131, 132, 145, 205. + +Pytiunte, 268. + + +Quades (les), 266. + + +Ramsès II (Sésostris), 82. + +Ramsès III, 81, 82. + +Ravenne, ville d'Italie, 242. + +Rhadamanthe, 43. + +Rhegium, ville de Calabre, 88, 145, 146. + +Rhodes (île de), les Rhodiens, 44, 45, 84, 117, + 176, 178, 195, 277-280. + +Rome, les Romains, 123, 126, 131, 145-151, 153-164. + + +Sabines (enlèvement des), 15. + +Salamine, île du golfe Saronique, 65-69, 127. + +Salvidiénus, 223. + +Samos, île des côtes de l'Asie-Mineure, les Samiens, 53-61, 71, 89, 94, + 176, 202. + +Samothrace, île de la mer Égée, 81, 176, 202. + +Sardaigne (île de), 83, 149, 172, 224, 225. + +Sardes, ville de Lydie, 86, 92. + +Sarmates (les), 266. + +Saturninus, 226. + +Sciathos, île du golfe Thermaïque, 178. + +Scipion l'Africain, 150, 151. + +Sciron, éphore à Messène, 167. + +Scodra, ville d'Illyrie, 153, 163. + +Scylla (écueil de), 230. + +Scylax, 89. + +Scyros, île de la mer Égée, 14, 27, 100. + +Scythie, les Scythes, 91, 266-269. + +Séleucus, 202. + +Septime Sévère, 258. + +Sepyra, forteresse de Cilicie, 215. + +Sertorius, 181, 183, 207. + +Servilius (P.) _Isauricus_, 189-191. + +Séti Ier, roi d'Égypte, 81. + +Sextilius, préteur, 205. + +Shakalash (les), 82. + +Shardanes (les), 81, 83. + +Sicile (île de), 84, 149, 222, 224, 225, 234, 272. + +Sidé, ville de Cilicie, 294. + +Sidon, ville de Phénicie, les Sidoniens, 30, 84. + +Silanus, 226. + +Sinope, ville de Paphlagonie, 202. + +Siphnos, une des Cyclades, 195. + +Smyrne, ville de Lydie, 81. + +Soli, ville de Cilicie, 34, 212. + +Solon, 65-69, 86. + +Sorrente (le cap de), 137. + +Spartacus, 181. + +Spinther (Lentulus), 197. + +Strymon, fleuve de Macédoine, 116. + +Successianus, 268. + +Sylla, 178-182, 185. + +Syloson, 89. + +Syracuse, ville de Sicile, 204, 272. + + +Talos, 24. + +Tarente, ville d'Italie, 90, 131, 144, 145, 213, 229. + +Tarse, ville de Cilicie, 245. + +Tartessus, ville d'Espagne, 60. + +Tauroménium, ville de Sicile, 234. + +Taurus (mont), 29, 190, 210. + +Tcherkesses, ppl. du Caucase, 14. + +Ténare, 202. + +Ténédos, île de la mer Égée, 176. + +Téos, ville de Lydie, 89, 116. + +Térence, poète comique, 298. + +Teucriens (les), 82. + +Teuta, reine d'Illyrie, 154-163. + +Thalès de Milet, 86. + +Thasos, île de la mer Égée, 84, 102, 118. + +Thémistocle, 99, 101, 102. + +Théoris (la galère), 76. + +Théron d'Agrigente, 127. + +Thésée, 43, 64, 100, 193. + +Thessalonique, ville de Macédoine, 271. + +Thoas, 23. + +Thrace (la), 89, 91, 92, 115. + +Tibère, 252, 253. + +Timoléon, 128, 143. + +Titius, 236, 239. + +Tomi, ville de la Basse-Mysie, 270. + +Toth-Hermès, 35. + +Traités d'alliance, 123-126, 131. + +Trajan, empereur, 258. + +Trébizonde, ville sur le Pont-Euxin, 268. + +Triérarques, 111-112. + +Triton, 17. + +Trosobore, 256, 257. + +Tyndaris, ville de Sicile, 234. + +Tyr, ville de Phénicie, 13, 30, 37, 84, 85. + +Tyrrhéniens, Tyrséniens, 18, 19, 20, 81, 82, 83, 88, 133, 134. + +Tyrsénos, 81. + + +Ulysse, 25, 33, 43, 44. + +Utique, ville d'Afrique, 84. + + +Valérien, 262. + +Varron, lieutenant de Pompée, 208. + +Védiantiens, ppl. de Ligurie, 138. + +Verrès, 204. + +Vespasien, 257, 258. + + +Zénicétus, 189, 190. + + +FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE. + + + + + +End of Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ *** + +***** This file should be named 18849-0.txt or 18849-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/4/18849/ + +Produced by Carlo Traverso, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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