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+Project Gutenberg's La piraterie dans l'antiquité, by Jules-M. Sestier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La piraterie dans l'antiquité
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+Author: Jules-M. Sestier
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+Release Date: July 17, 2006 [EBook #18849]
+[Last updated: December 5, 2014]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PIRATERIE DANS L'ANTIQUITÉ ***
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+Produced by Carlo Traverso, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA
+
+PIRATERIE
+
+DANS L'ANTIQUITÉ
+
+PAR
+
+J.M. SESTIER
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR
+
+20, RUE SOUFFLOT, 20
+
+1880
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+ INTRODUCTION
+
+ CHAP. Ier.-- i. Considérations générales sur la piraterie
+ dans l'antiquité.--Civilisation primitive.
+ --Origine de la navigation. 1
+
+ ii. État social primitif.--Les enlèvements
+ et le mariage. 10
+
+ --II.-- i. La légende de Bacchus. 17
+
+ ii. Les Argonautes. 21
+
+ iii. Les héros d'Homère. 25
+
+ --III.-- Les Cariens et les Phéniciens. 29
+
+ --IV.-- Première répression de la piraterie.
+ L'île de Crète.--Minos.--Rhodes. 41
+
+ --V.-- Les pirates grecs. 47
+
+ --VI.-- L'île de Samos.--Le tyran Polycrate.--Le
+ marchand Colæos. 53
+
+ --VII.-- La piraterie grecque.--Salamine.--Égine. 63
+
+ --VIII.-- Le monde oriental à l'époque des guerres
+ médiques. 79
+
+ --IX.-- La Grèce après les guerres médiques. 99
+
+ --X.-- i. De l'empire de la mer exercé par
+ Athènes. 107
+
+ ii. Organisation de la marine athénienne. 111
+
+ --XI.-- La piraterie à l'époque de Philippe II et
+ d'Alexandre le Grand. 115
+
+ --XII.-- Les Carthaginois.--Traités d'alliance avec
+ les Romains.--La Sicile.--Les Mamertins. 121
+
+ --XIII.-- Les Étrusques.--Les Ligures. 133
+
+ --XIV.-- Rome et la piraterie. 141
+
+ --XV.-- Guerres de Rome contre la piraterie.
+ --L'Illyrie. La reine Teuta.--Démétrius de
+ Pharos.--Genthius. 153
+
+ --XVI.-- i. Les Étoliens et les Klephtes. 165
+
+ ii. Conquête des îles Baléares. 170
+
+ --XVII.-- Mithridate et les pirates. 173
+
+ --XVIII.-- Puissance des pirates.--Captivité de
+ César. 181
+
+ --XIX.-- Expédition de Publius Servilius
+ _Isauricus_ contre les pirates. 189
+
+ --XX.-- Les pirates crétois.--Expéditions
+ d'Antonius et de Métellus. 193
+
+ --XXI.-- Exploits des pirates.--Leur luxe et leur
+ insolence. 201
+
+ --XXII.-- La loi _Gabinia_.--Pompée.--La Cilicie. 207
+
+ --XXIII.-- Conquête de l'île de Cypre et de l'Égypte. 217
+
+ --XXIV.-- Sextus Pompée et la piraterie.--Auguste. 221
+
+ --XXV.-- La piraterie sous l'empire romain. 249
+
+ --XXVI.-- La piraterie et les invasions des
+ Barbares. 265
+
+ --XXVII.-- La piraterie et la législation maritime
+ dans l'antiquité. 275
+
+ --XXVIII.-- La piraterie et la traite des esclaves. 289
+
+ --XXIX.-- La piraterie et la littérature.--Le
+ théâtre et les écoles de déclamation. 295
+
+ Table alphabétique 309
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+_Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont
+exercé la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans
+l'histoire même des nations maritimes depuis leurs origines, et suivre
+parfois pas à pas leur sort et leurs destinées, parce que, de cette
+manière seulement, il me semble possible de reconstituer avec intérêt
+les divers caractères de la piraterie, d'en rechercher les causes, et
+d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec la marche des
+siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence d'événements
+considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère._
+
+_La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à
+l'état social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une
+étude sur la civilisation primitive, que la piraterie fut pour les
+antiques peuplades maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté
+de se procurer les premiers besoins de l'existence. Les tribus
+primitives entreprirent la piraterie sur la mer, comme la guerre sur le
+continent, afin de se procurer des vivres. Dans une époque où toute
+notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation vivait
+dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens
+étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir
+et glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse._
+
+_Pendant toute cette période_ préhistorique, _la piraterie fut une
+profession parfaitement avouable._
+
+_Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques,
+nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la
+Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce
+fait, car c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage,
+que les plus grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs
+œuvres._
+
+_Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie
+au début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs
+incursions, soit d'une façon plus restreinte dans des expéditions
+aventureuses. Celles-ci étaient néanmoins profitables au progrès de
+l'humanité, puisque ces aventuriers, transformés en personnages
+héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu, et
+furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des
+divers pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de
+l'écriture, les cultes et les arts orientaux._
+
+_Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée
+et constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour
+conquérir le suprématie maritime appelée l'_Empire de la mer. _Presque
+tous les peuples le possédèrent successivement, et tous en firent le
+même usage. En plein épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire
+de la mer était défini par un écrivain politique athénien «l'avantage de
+pouvoir faire des courses et de ravager les États étrangers sans crainte
+de représailles.»_
+
+_Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes
+guerres de l'antiquité._
+
+_L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances
+pour exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus
+faibles ou contre des races ennemies vouées à une haine nationale,
+séculaire et farouche._
+
+_Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la plus grande puissance
+maritime de l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la
+piraterie changera de caractère. Elle cessera d'être le produit et la
+manifestation violente d'une rivalité maritime; elle ne sera plus une
+course considérée comme légitime et pratiquée par des États qui ne sont
+liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié: elle deviendra un véritable
+brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas de nation. C'est
+comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le vainqueur,
+revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police devenue
+leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres._
+
+_Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était
+si grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce
+de république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses
+forteresses et ses arsenaux._
+
+_Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple
+plus vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet,
+chaque famille était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens
+tombaient honteusement entre les mains des pirates. Ces exploits avaient
+leur retentissement jusque sur le théâtre et dans les écoles de
+déclamation. Le monde ancien était dans un tel affaissement moral, la
+république romaine était si ruinée que la piraterie et les exactions des
+gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans tout le
+bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit
+autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin
+d'énergiques mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome
+affamée. Pompée et ses lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur
+habile politique fit plus que leurs victoires mêmes pour réprimer
+pendant quelques années ce fléau redoutable._
+
+_La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de
+César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses
+desseins, comme jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut
+constituée en force militaire plus puissante. Auguste, aidé par le
+célèbre Agrippa, parviendra, après une lutte acharnée et pleine de
+périls, à la dompter complètement._
+
+_Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des
+peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le
+retour des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous
+les temps anciens. C'est à peine, en effet, si l'histoire mentionne, sur
+les confins de l'Empire, quelques actes isolés de piraterie, promptement
+étouffés du reste, et nullement inquiétants pour la sûreté et la liberté
+de la navigation._
+
+_Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère
+qu'elle avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont
+comme les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en
+Europe. Profitant des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait
+alors la puissance romaine dans toute l'étendue de son immense empire,
+ils commettront de grands ravages. Mais, quand le pouvoir retournera en
+de fortes mains, les Barbares n'oseront plus s'aventurer sur la mer.
+Constantin le Grand, en transportant le siège de l'Empire à l'entrée
+même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le passage, et
+ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la force de
+leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de
+leurs lois._
+
+_Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par
+sa divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la
+liberté d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de
+pillage, de violence et de brigandage._
+
+_Je termine au règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les
+pays méditerranéens, estimant que si elle devait être continuée au delà,
+elle n'offrirait un réel intérêt qu'à partir de l'époque où les
+Sarrasins et les Musulmans, de race nouvelle, fanatiques et implacables
+envers les chrétiens, firent apparition en Europe, semant sur leur
+passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se terminerait au jour
+où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement planté sur les
+murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les bords de
+la Méditerranée._
+
+
+
+
+LA PIRATERIE
+
+DANS L'ANTIQUITÉ
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS
+L'ANTIQUITÉ.--CIVILISATION PRIMITIVE.--ORIGINE DE LA NAVIGATION.
+
+
+La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les
+premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables
+causes de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître
+l'état primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins,
+son industrie, et de suivre l'évolution lente mais progressive de la
+civilisation.
+
+L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de la navigation. Dans
+les temps anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes.
+Je démontrerai que la piraterie se lie étroitement aux grands événements
+de la vie des peuples primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes,
+à leurs luttes et aussi à la naissance du commerce et du droit maritimes
+dans les pays méditerranéens.
+
+Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup,
+au mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la
+mer; elle eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à
+faire ressortir: elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des
+siècles s'écoulèrent avant que les pirates fussent appelés _latrunculi
+vel prædones_, brigands ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous
+voyons dans Homère que l'on demandait ingénument aux voyageurs inconnus,
+abordant sur quelque côte, s'ils étaient marchands ou pirates.
+Thucydide, le grave historien, nous fournira d'abondantes preuves que
+les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que les barbares.
+C'était une profession avouée.
+
+Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu
+d'appeler préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer
+l'origine? Pour répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à
+l'état primitif de la société humaine. «L'homme était né nu et sans
+protection; il était moins capable que la plupart des animaux de se
+nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son sein;
+mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit
+Wallace[1], qui l'a pourvu d'un vêtement contre les intempéries des
+saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les animaux,
+qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui
+faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé
+pour vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des
+individus semblables à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne
+le trouve isolé. «Ses instincts, ses besoins de toutes sortes ne
+sauraient être satisfaits s'il n'échangeait pas avec d'autres hommes des
+services, comme il échange ses idées avec eux par la parole[2].» Partout
+l'homme s'est donc trouvé à l'état de famille, et la famille devint la
+base de petites tribus et de petites peuplades. Plus on remonte dans
+l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés particulières et
+distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est impossible d'y
+rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet. Aujourd'hui, les
+découvertes archéologiques, la philologie comparée, la connaissance des
+langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver au vrai;
+_le Discours sur l'histoire universelle_ est resté une œuvre d'art
+magnifique et d'une grande conception, mais il a perdu sa valeur
+historique. Ces mêmes sciences ont renversé également la thèse de J.-J.
+Rousseau soutenant que l'homme, dès le principe, était né libre et
+parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si bien décrit par les
+grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par tant de
+savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à
+son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais
+d'une vérité banale, dit Tylor[3], que la tendance dominante de la
+société humaine, durant la longue période de son existence, a été de
+passer d'un état sauvage à un état civilisé.»
+
+ [1] _Revue anthropologique_, 1864.
+
+ [2] Maury, _La Terre et l'Homme_.
+
+ [3] _Civilisation primitive_.
+
+La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer
+les premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol
+durent être épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient
+pas encore l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui
+amena un redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts
+poussèrent au loin les plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction
+des animaux, la guerre enfin déterminèrent des émigrations qui se
+répandirent dans tous les sens, les unes s'arrêtant non loin des pays
+qu'elles avaient quittés ou dont elles étaient chassées, et les autres
+franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte, poussées
+par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait
+espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons.
+C'est ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette
+barrière qui dut leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je
+m'imagine grande et profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue
+de cet espace sans limite, l'infini pour lui, et quelle dut être sa
+terreur lorsque, pour la première fois, la tempête souleva les flots et
+fit retentir sa grande voix! La mer devint une divinité. L'énergie et le
+courage de ces peuplades furent largement récompensés. La mer était une
+nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient sur les
+côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait
+pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se
+procurer une alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à
+penser que c'est sur le littoral que la civilisation fit le plus de
+progrès. La vue de la mer excite l'intelligence précisément parce que
+c'est là que la nature paraît surtout grande et l'obstacle difficile à
+surmonter. En ce qui concerne le bassin de la Méditerranée, il est
+impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter les premiers
+hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes du
+Liban, ce sont les roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux
+yeux; des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios,
+Lesbos, Lemnos, et autres îles de la mer Égée, scintillant comme des
+diamants sur un fond d'azur.
+
+La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens
+auteurs ne donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables
+et des légendes. «Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie
+1200 ou 2000 ans avant Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt
+de Tyr, plusieurs arbres frappés de la foudre prirent feu, et la flamme
+dévora bientôt ces grands bois; dans ce trouble, Osoüs prit un tronc
+d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant ébranché, s'y cramponna, et
+osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton raconte encore
+comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation en
+s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur
+Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non
+pour voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le
+plus ancien navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un
+déluge, et citant parmi leurs personnages mythologiques les héros qui
+ont échappé à la catastrophe en montant sur des vaisseaux, on peut en
+conclure que la navigation existait avant l'époque où ces grands
+phénomènes se sont produits.
+
+La légende d'Osoüs se rapproche beaucoup de la vérité, car il est
+probable que l'idée première fut partout la même: un riverain de la mer
+imagina, pour se soutenir sur l'eau, de monter sur le tronc d'arbre
+qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très bien M. du Sein[1],
+entraînant vers le rivage son précieux appui, il remarqua sans doute
+qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le sens de la
+longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il sentit
+la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une
+planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc
+d'arbre et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer,
+il dut poser la planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger
+pour qu'elle put atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la
+rame.
+
+Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages
+se sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les
+stations lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte
+d'anciennes pirogues, remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens
+canots étaient formés d'un seul tronc de chêne, creusé en forme d'auge,
+avec des instruments en pierre aidés par l'action du feu[2]. Les
+dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de longueur
+sur 0m45 de largeur.
+
+ [1] _Histoire de la marine de tous les peuples_.
+
+ [2] De Mortillet, _Origine de la navigation_.
+
+La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de
+Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de
+flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui
+n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur
+place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la
+petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux
+nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or,
+l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les
+terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M.
+Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries
+remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la
+navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le
+continent et les îles.
+
+«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit
+Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier
+jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables
+avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque
+peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et
+légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres
+un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit
+naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla
+attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens;
+Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île
+d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens
+se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter
+l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les
+radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur
+la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès
+construisit les galères; Typhis, pilote du navire _Argo_, le gouvernail;
+Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains
+de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en
+font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.
+
+ [1] _Dell'età della pietra all' isola d'Elba_.
+
+ [2] _Mission de Santorin_.
+
+ [3] _La Terre et l'Homme_.
+
+
+II
+
+ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.--LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.
+
+
+A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous
+des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un
+état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus
+civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la
+Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et
+qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces
+grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de
+civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire
+des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur
+déclin.
+
+Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient
+les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine
+et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre.
+Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les
+tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même
+intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se
+sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore
+aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui
+sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de
+groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et
+prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le
+droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et
+priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se
+fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces
+tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une
+certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la
+direction des affaires d'intérêt commun, «_l'hégémonie_», selon
+l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez
+ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en
+dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la
+patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le
+cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle
+différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se
+concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui
+n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit;
+elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la
+tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque
+tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien
+imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme,
+comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps
+modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social
+pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.
+
+Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence
+son premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou
+pour nous exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie
+commis contre des femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de
+bonne heure à la navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de
+marchandises de l'Assyrie et de l'Égypte, abordaient sur les divers
+points de la Grèce, et de préférence à Argos qui tenait, à cette époque,
+le premier rang entre toutes les villes de la contrée hellénique. Un
+jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche cargaison, ils virent
+arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles se trouvait
+Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour
+faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot,
+se jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les
+autres furent enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt sur leurs
+vaisseaux et mirent à la voile pour l'Égypte.
+
+Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent
+Europe, fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été
+payé par l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde
+offense: ils enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le
+roi Aétès envoya un héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et
+réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune
+satisfaction pour le rapt de l'argienne Io, et que de même ils n'en
+accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris, fils de Priam,
+ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque, bien
+convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs
+n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs
+prirent parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les
+Troyens alléguèrent l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse
+des Grecs à Aétès. Les Grecs portèrent alors la guerre en Asie.
+
+Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui
+fut cause de la guerre de Troie[1].
+
+Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de
+l'Attique par les Athéniens, s'établirent dans les îles de Lemnos,
+Imbros et Scyros, et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très
+bien les jours des fêtes des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à
+cinquante rames, se mirent en embuscade et enlevèrent un grand nombre
+d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane, dans le bourg de
+Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent pour concubines.
+Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent la langue
+et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des
+femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants
+des femmes athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et
+le venger. Le courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les
+Pélasges; ils massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce
+rendit proverbiale la cruauté des Lemniens[2].
+
+ [1] Hérodote, I, 1, 2, 3, 4.
+
+ [2] Hérodote, VI, 138.
+
+On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable
+d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que
+les plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la
+force préside à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de
+l'homme et devient sa propriété. Les traces de cette violence de l'homme
+à l'égard de la femme existent de nos jours chez les Tcherkesses du
+Caucase; le futur doit enlever par la force sa fiancée, et celle-ci et
+ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle
+résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le
+rapt, est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des
+bords de l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la
+civilisation, l'homme prend de force sa future épouse, et s'il ne le
+fait pas réellement, il feint d'en agir ainsi. En Australie, de
+véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les tribus[1]. La
+légende de l'enlèvement des Sabines, si célèbre dans l'histoire de Rome,
+est un souvenir de ces rapts de femmes de tribus différentes.
+
+Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter
+avant d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de
+remonter aux premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la
+civilisation à son berceau les causes et les origines de la piraterie
+pour en saisir le véritable caractère. J'établirai dans le cours de cet
+ouvrage, à l'aide de documents rigoureusement exacts, que la piraterie
+n'apparut pas comme une violation de la loi, ni comme un crime, mais
+bien comme une condition déplorable sans doute, mais inhérente à la
+nature même et à la constitution de la société primitive.
+
+ [1] Maury, _La Terre et l'Homme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+LA LÉGENDE DE BACCHUS.
+
+
+L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est
+consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation
+et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle
+immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations
+figurées. Dans toutes ces œuvres, Dionysos figure comme un grand
+conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son
+cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu
+dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases
+peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses
+symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes
+béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait
+des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate
+puissant.
+
+ [1] Gerhard, _Auserl-Vas._
+
+ [2] Pausanias, IX, 20, 4;--Athénée VII, p. 296.
+
+A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait
+l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de
+Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa
+puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre.
+
+Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le
+remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième
+de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour
+se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune
+homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant
+une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux.
+Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire
+sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos
+prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans
+la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures,
+le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a
+fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses
+_Métamorphoses_. C'est également le motif de la belle frise du monument
+choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de
+reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de
+l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le
+monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au
+nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est
+assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré
+de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec
+des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces
+pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en
+dauphins[2].
+
+Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est
+représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur
+les flots de la mer[3].
+
+Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne
+homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé
+d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La
+même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5].
+Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi
+transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes
+qualifient quelquefois le dauphin de _tyrrhenus piscis_[7].
+
+Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans
+l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée
+puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable
+que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice,
+celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les
+poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la
+navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les
+peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux.
+
+ [1] Ovide, 582-700.--Apollod. III, 5, 3.--Lucien VIIIe
+ _dial_.
+
+ [2] Cette frise est gravée dans les _Monuments de la
+ Grèce_, de Legrand et dans les _Antiquités d'Athènes_, de
+ Stuart et Revett, et aussi dans le _Dictionnaire des
+ antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio,
+ p. 611.
+
+ [3] _Gaz. arch._, 1875. pl. II.--_Dict. des antiq. grecq.
+ et rom._, p. 611.
+
+ [4] Gerhard, _Auserl-Vas._
+
+ [5] Icon. I, 19.
+
+ [6] Tœlken, _Verzeichniss_, III, 2, nº 1082;--Gaz.
+ arch., 1875, p. 13.
+
+ [7] Senec., _Agam._ 449.--Stat, _Achill._ I, 56.--Valér.
+ Flacc. _Argon._, I, 131.
+
+
+II
+
+LES ARGONAUTES.
+
+
+L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse.
+Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise
+de Troie, quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère[1]
+dit en parlant du navire que montait Jason: «_Argo_ présent au souvenir
+de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous
+sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de
+leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en
+cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le
+préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º
+leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de
+ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette
+grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de
+l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la
+piraterie.
+
+ [1] _Odyssée_ XII, 68.
+
+ [2] Ukert, _über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und
+ Roem_;--Ch. Lévesque, _Études sur l'hist. anc. de la
+ Grèce_;--Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la
+ Géographie_;--_Dict. des Antiquités grecques et romaines,
+ Argonautæ_.
+
+Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros
+exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius
+Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de
+véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux
+incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique
+l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien
+connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très
+bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à
+la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague
+notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée
+jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur
+l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne
+pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en
+réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des
+mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou
+des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières
+charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de
+hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les
+hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient
+fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont,
+ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans
+l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est
+vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les
+héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les
+nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle
+de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en
+poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison
+d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père
+Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce
+sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour
+des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la
+connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel
+itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème
+orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer
+Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes
+d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir
+côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles
+Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la
+côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare
+fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers
+la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais
+quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan,
+Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire _Argo_
+revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans
+l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à
+l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route
+qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le
+Bosphore et la Propontide.
+
+Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des
+représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les
+Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni,
+nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant
+que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des
+Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les
+plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2].
+
+ [1] Movers, _Die Phonizier_.
+
+ [2] _Arch. Zeit._, 1846, p. XLIV; 1848, p.
+ XXIV;--Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL.
+
+
+III
+
+LES HÉROS D'HOMÈRE.
+
+
+Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le
+type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs
+exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est
+chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande:
+Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est
+pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est
+difficile de ne pas saisir un air de famille.
+
+«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui
+forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les
+javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste
+des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans
+l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts
+divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois
+j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des
+vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je
+choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me
+donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais
+chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous
+parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et
+j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte;
+j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par
+leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs
+magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et
+massacrent les guerriers, etc...»
+
+ [1] _Odyssée_, XIV, traduction de Giguet.
+
+Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands
+n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme
+de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit
+pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession
+avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère,
+on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes
+hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins?
+Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates,
+qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les
+étrangers[1]?»
+
+Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie,
+exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle
+Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et
+le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer
+brumeuse pour y ramasser du butin[3]».
+
+Dans le XVe chant de l'_Odyssée_, se trouve l'épisode de l'esclave
+phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens
+et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des
+Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette
+île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots
+séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa
+patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens
+puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains.
+Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane
+et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux
+poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où
+Laërte acheta Eumée.
+
+On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore
+multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les
+temps homériques.
+
+ [1] _Odyssée_, III.
+
+ [2] _Odyssée_.
+
+ [3] _Iliade_, IX, 668.--XIX, 326.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.
+
+
+L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin
+et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales
+de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations
+insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la
+mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région
+montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la
+Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la
+même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les
+Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils
+couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies,
+car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on
+reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on
+exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que
+de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que
+nous le verrons bientôt.
+
+Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils
+étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et
+j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.
+
+D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer
+Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la
+Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité.
+Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait
+été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au
+moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne
+que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux
+villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute
+la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de
+peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils
+fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer
+phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement
+détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous
+forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait
+rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir
+l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin
+faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville
+fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom,
+bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques
+de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne
+et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les
+principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre
+mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe
+enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa sœur, visitant
+Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant
+mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur
+et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des
+peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de
+leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles
+on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs
+découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On
+connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le
+voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien
+Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent
+l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois
+ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5].
+
+La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De
+pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une
+pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est
+nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits
+qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le
+commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus
+rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette
+sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans
+phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des
+métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des
+_Pataïces_[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début,
+les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils
+s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon,
+franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la
+Grande-Ourse et l'appelaient _Pharasad_ (indication), parce que cette
+constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie
+se perfectionna chez eux, ils reconnurent que _Pharasad_ n'indiquait pas
+le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils
+s'attachèrent à observer la constellation de _Cynosure_ (la
+Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de
+situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard
+cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.
+
+ [1] Hérodote I, 1;--VII, 89.
+
+ [2] Id., II, 44.--An 460 av. J. C.
+
+ [3] _Genèse_, XLIX, 13.
+
+ [4] Maspéro, _Hist. anc. des peuples de l'Orient_, VI.
+
+ [5] Hérodote, IV, 42.
+
+ [6] Hérodote, III, 37.
+
+Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit
+qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce
+précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région
+d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie
+heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents
+d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres
+précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de
+toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus
+rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en
+Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à
+Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur
+la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course,
+avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de
+l'ambre jaune (_electrum_) que l'on tira d'abord de la Chersonèse
+cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier
+essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les
+autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré
+des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la
+pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc...
+On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et
+étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus
+actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan
+Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien
+continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes
+les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la
+circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le
+monde fut l'objet[3].
+
+ [1] III Rois.
+
+ [2] _Iliade_, XXIII, 743.
+
+ [3] _Cosmos_, II.
+
+Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de
+plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des
+monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur
+influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre
+partout l'écriture alphabétique.
+
+Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux
+Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des
+lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre
+passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le
+premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les
+articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque,
+Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se
+montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le
+passage suivant du XIe livre de ses _Annales_: «Les Égyptiens surent
+les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les
+plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils
+s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les
+Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la
+gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»
+
+L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique
+dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par
+Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu
+aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur
+de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva
+qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent
+tirer de l'écriture _hiératique_ égyptienne, abréviation cursive des
+signes _hiéroglyphiques_, les éléments de leur alphabet. Sur les
+vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé
+montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on
+reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'œil, et que les
+autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la
+vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en
+Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme
+décisive et les résultats en ont été généralement admis.
+
+ [1] Lucain, _Phars._ III, 220-224; Pline, _Hist. nat._ V,
+ 12, 13; Clément d'Alexandrie, _Stromat._ I, 16, 75;
+ Pomponius Mela, _De sit. orb._ I, 12; Diodore de Sicile,
+ I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, _Præp. evang._ I,
+ 10, p. 22, éd. Orelli; Platon, _Phaedr._ 59; Plutarque,
+ _Quæst. conv._ IX, 3; Tacite, _Annal._ XI, 14.
+
+ [2] _Lettre à Dacier_, p. 20.
+
+ [3] _Analyse gramm. de l'inscription de Rosette_, p. 86.
+
+ [4] _Mémoire_ lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions
+ et Belles-Lettres, publié en 1874.
+
+L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du
+pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont
+sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine
+cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise.
+
+Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations
+commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien,
+et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture
+égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les
+Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits
+à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en
+la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes
+invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens
+avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les
+monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était
+déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus
+antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de
+Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de
+Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des
+scarabées et des bijoux.
+
+L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les
+contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune
+d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la
+Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée
+chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur
+alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur
+d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen;
+d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et
+surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles
+Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les
+variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien
+et alphabet des îles.
+
+ [1] Hérodote, V, 58.
+
+Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation
+européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand
+peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses:
+des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline
+militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence
+humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme
+la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence
+audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et
+le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations
+du bassin de la Méditerranée.
+
+En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers
+Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se
+faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges,
+Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en
+allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le
+long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups
+de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement,
+étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur
+valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient
+assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient
+les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient
+tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et
+les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves
+de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2].
+Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne
+connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres
+en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable
+avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes
+souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de
+votre commerce!»
+
+A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se
+commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins
+profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi
+était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son
+existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un
+caractère odieux, c'était un métier comme un autre.
+
+ [1] _Histoire naturelle_, v, 13.
+
+ [2] Maspéro, _Histoire ancienne_.
+
+ [3] Aristote, _de mirabil. auscult._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.--L'ILE DE CRÈTE.--MINOS.--RHODES.
+
+
+Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les
+premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures
+de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce
+peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont
+péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système
+colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés
+çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs.
+
+Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la
+métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une
+prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des
+Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande
+étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui
+excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie
+maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition
+de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île
+de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la
+Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays
+maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des
+établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle
+touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette
+heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande
+puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente
+tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont
+nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le
+plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie
+de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les
+Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].»
+Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A
+cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des
+côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la
+piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la
+civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos
+réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe,
+établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre
+d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des
+habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut
+annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient
+renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir
+sa patrie de ce tribut odieux[3].
+
+ [1] Aristote, _Polit._, II, 8.
+
+ [2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix,
+ _Les îles de la Grèce_ (Crète).
+
+ [3] Plutarque, _Vie de Thésée_.
+
+Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos
+proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale.
+Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le
+plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale
+disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune
+barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine
+du navire _Argo_, auquel on donne pour expresse mission de courir les
+mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de
+l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à
+Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux
+enfers.
+
+Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète
+déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai
+montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art
+de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de
+rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de
+marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les
+attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les
+marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron
+appelle «όμοπλοία[1]». C'est ce que nous désignons sous le nom
+de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour
+voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de
+la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les
+navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu,
+ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage.
+
+Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance
+maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à
+anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois
+maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai
+l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie.
+Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son
+heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux
+qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à
+profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec
+une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence.
+Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les
+côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit
+compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en
+Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté
+de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des
+commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris
+de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies
+jusqu'au pied des Pyrénées[5].
+
+ [1] Liv. XVI, _Épîtres à Atticus_.
+
+ [2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.»
+
+ [3] Diodore, V.
+
+ [4] Tite-Live, XXXVII, 30.
+
+ [5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES PIRATES GRECS.
+
+
+«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien
+n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration,
+se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien
+continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés
+par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois,
+en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un
+véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les
+mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les
+côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades;
+poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à
+leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.
+
+ [1] _Esprit des lois_, XXI, 7.
+
+ [2] _Grèce_, par Pouqueville.
+
+Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous
+la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode,
+Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de
+malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne
+regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples
+par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le
+métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il
+donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à
+ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.
+
+«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux
+des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui
+habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se
+livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants,
+autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux
+faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs
+et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient,
+et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette
+profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont
+nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux
+chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines
+lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux
+navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui
+suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et
+que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on
+se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté
+chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les
+cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se
+voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent
+de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du
+commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la
+piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les
+îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates
+se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou
+pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont
+conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les
+insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»
+
+Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des
+commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue
+historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la
+condition primitive de la société humaine et des différentes phases du
+développement de la civilisation.
+
+Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier
+toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers
+voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en
+déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples
+qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il
+avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la
+guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore
+plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation,
+construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande
+partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant
+Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la
+plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de
+prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un
+pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux
+ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à
+la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une
+demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de
+l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix
+stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient
+mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de
+l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient
+transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres
+bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les
+navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir
+principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de
+l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des
+vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de
+Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage,
+le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles,
+les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la
+Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et
+couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles
+dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la
+forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante
+rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent
+appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les
+Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer,
+c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et
+attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à
+Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à
+Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre
+Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse.
+Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte
+s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens
+prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont
+l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre
+devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours
+contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine
+la célèbre et cruelle Teuta.
+
+ [1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.--Traduction de J. B. Gail.
+
+ [2] Thucydide, I, 13.
+
+ [3] Sur la côte d'Illyrie.
+
+ [4] Thucydide, I, 24 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ILE DE SAMOS.--LE TYRAN POLYCRATE.--LE MARCHAND COLÆOS.
+
+
+Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque
+est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.
+
+Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la
+navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation
+carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte.
+Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur
+mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une
+véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme
+sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le
+caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte,
+Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de
+lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils
+de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger,
+il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous
+visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens
+offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de
+ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait
+pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait
+périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte,
+trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des
+eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos,
+les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes
+garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne
+permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens
+ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens
+instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au
+temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se
+nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement
+abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans
+leur patrie[2].
+
+ [1] Hérodote, III, 47.
+
+ [2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2.
+
+Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement
+à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut
+grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik
+Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient
+chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait
+consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait
+répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes
+d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens
+des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer
+la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien
+qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à
+Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les
+campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon
+accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à
+se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et
+donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de
+Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des
+colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec
+trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un
+comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi
+leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et
+servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à
+leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le
+fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant
+toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs
+furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si
+grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher
+aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la
+généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans
+les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après
+une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et
+sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule,
+avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de
+Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce,
+Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la
+sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que
+méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour
+l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait
+vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme
+d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de
+son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un
+bœuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9].
+
+ [1] Hérodote, II, 26.
+
+ [2] Hérodote, II, 152-154.
+
+ [3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.»
+
+ [4] Hérodote, II, 154.
+
+ [5] Letronne: _Mémoire sur la civilis. égypt. depuis
+ l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête
+ d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique
+ historique_, p. 164-169.
+
+ [6] Manéthon, p. 158, 195-198.
+
+ [7] Diodore, I, 14; Eustathe. _In Dionys._, p. 56; Suidas,
+ _In Prometh._
+
+ [8] Diodore. II, 112-121.--C. F. _Odyss._ IV, 82, sqq.;
+ Clém. d'Alex. _Strom._, p. 326 a; Maspéro, _Hist. anc._,
+ p. 492.
+
+ [9] Hérodote, II, 51.
+
+Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens
+surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race
+civilisée.
+
+A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se
+terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la
+tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les
+plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après
+Pythagore.
+
+Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès,
+de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et
+son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui
+de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque
+temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à
+l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la
+voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de
+la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à
+des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à
+des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer
+de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au
+besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer
+des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent
+Polycrate après son élévation[5].
+
+Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une
+marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus
+profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus
+légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes»
+(Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères
+à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de
+ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout,
+ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un
+ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du
+tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du
+continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes
+leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un
+combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur
+captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8].
+Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque,
+contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour
+brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous
+périrent par la tempête.
+
+Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un
+récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis,
+roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable
+à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre
+en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9].
+
+ [1] Polyani, _Stratagemata_, I, 23; Hérodote, III, 39.
+
+ [2] Athénée, II, 10.
+
+ [3] Diodore, I, 95.
+
+ [4] Aristote, _De Républ._, V, II.
+
+ [5] Barthélemy, _Anacharsis_, LXXIV.
+
+ [6] Plutarque, _Périclès_; Hésychius, Σαμιακος τροπος.
+
+ [7] Hérodote, III, 39.
+
+ [8] _Idem_, III. 39.
+
+ [9] _Idem_, III, 40 et suiv., 120-126.
+
+Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les
+Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens
+rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur
+les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire
+des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il
+fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait
+réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1].
+
+Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de
+marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire
+voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik,
+les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent
+vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à
+travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec
+intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642
+ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des
+prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand
+établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Bœtis
+(le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage
+aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à
+six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain,
+en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par
+trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le
+temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement
+l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville
+ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus,
+l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers
+les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à
+cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était
+entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes
+d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de
+l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «_mare
+tenebrosum_» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à
+cette époque, faire descendre tous les fleuves[3].
+
+Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos.
+On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de
+la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans
+les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles
+abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves
+sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les
+pasteurs.
+
+ [1] Plutarque, _Quæst. gr._ 55; Pausanias, VII. 4.
+
+ [2] Hérodote, IV, 152.
+
+ [3] A. de Humboldt, _Cosmos_, II, 2, p. 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA PIRATERIE GRECQUE.--SALAMINE.--ÉGINE.
+
+
+L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres
+médiques est riche en brigandage et en violences commises par les
+différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute
+la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut
+extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles
+souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions
+des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le
+Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de
+Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les
+guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte,
+soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de
+la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime
+de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec
+les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de
+Marseille et vainqueurs des Carthaginois.
+
+Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les
+Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai
+que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres
+peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur
+infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens
+s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la
+législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans
+l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien
+éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint
+en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples,
+le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la
+sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes
+bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les
+terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à
+livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à
+l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la
+mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette
+profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare.
+Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de
+l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de _Pityussa_),
+pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du
+golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de
+large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de
+Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure,
+elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux
+qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un
+ennemi plus fort.
+
+ [1] Hérodote, I, 6.
+
+En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens,
+leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais
+découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et
+même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par
+écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut
+de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle
+humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient
+qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la
+crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans
+la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison.
+Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit
+brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place
+publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la
+pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence
+ainsi:
+
+ Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,
+ Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers.
+
+Ce poème est appelé _Salamine_ et contient cent vers que Plutarque dit
+d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent:
+Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut
+révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.
+
+Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de
+corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où
+il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès
+un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance
+qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils
+veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui
+pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à
+l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire
+sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs
+vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui
+n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous
+leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage
+jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau
+ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle,
+débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues
+femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent
+voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute
+Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa
+Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:
+
+ Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes,
+ patrons du pays,
+ Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,
+ Et dont les tombeaux regardent le couchant[3].
+
+En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des
+victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les
+Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré,
+par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les
+maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs,
+escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une
+pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à
+Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains:
+ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la
+découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut
+pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les
+remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler
+vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit
+lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les
+Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent
+Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce
+récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit
+à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire,
+tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage,
+les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de
+ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et
+l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple
+dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.
+
+ [1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une
+ des prescriptions médicales recommandées par Platon dans
+ le 3e livre de _la République_.
+
+ [2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère.
+
+ [3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du
+ couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du
+ levant.
+
+Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le
+bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine,
+cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils
+préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des
+ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des
+sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en
+embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient
+pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur
+coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate
+profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux
+mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la
+ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent
+en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux
+succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur
+eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il
+ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire
+réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent
+les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement
+attribuée à Athènes[1].
+
+Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la
+lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine.
+
+Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne Œnone,
+était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le
+Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée
+par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie
+des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par
+Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la
+Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se
+trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui
+allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du
+continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer
+Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore
+poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de
+fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure
+leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils
+possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir,
+allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant
+Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une
+supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à
+l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient
+que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes
+rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez
+avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à
+Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen
+de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des
+poteries une extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de
+χυτροπωλις «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent
+Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les _Ombrici_, en
+Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé
+près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque,
+gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent
+dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils
+en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui
+représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av.
+J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que
+les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut
+désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire
+marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint
+par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son
+capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin
+d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé
+par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui
+permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou
+l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa
+cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les
+canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette
+ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du
+monde ancien[10].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Solon_.
+
+ [2] II.
+
+ [3] Homère, _Iliade_, I, 562 et suiv.
+
+ [4] Thucydide, I, 14.
+
+ [5] Julius Poliux, _Onomasticon_, VII, 197.
+
+ [6] Strabon, VIII, 376.
+
+ [7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne,
+ _Civilis égypt._, II, 12.
+
+ [8] Hérodote, III, 59.
+
+ [9] Hérodote, II, 179.
+
+ [10] Maspéro, _Histoire ancienne_, p. 527.
+
+C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes
+médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île
+favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une
+grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art
+grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis,
+inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de
+plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate,
+ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et
+peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui
+sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique
+semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui
+d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1].
+
+La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine.
+Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès
+des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt
+l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son
+territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes
+cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne
+contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se
+terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.).
+
+ [1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII,
+ 42, 53; X, 4, 5, 9.--_Histoire de l'art grec d'après les
+ marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de
+ Munich_, dans le livre de H. Fortoul, _De l'art en
+ Allemagne_.--About, _Mém. sur Égine, Arch. des missions
+ scientif. et littér._, t. III.--Ch. Garnier, _L'île
+ d'Égine, Revue de l'Orient_, mai 1837; _A travers les
+ arts_, p. 826, Paris, 1869; et sur le _Temple d'Égine,
+ Revue archéologique_, 1854.
+
+ [2] Hérodote, V, 83.
+
+Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi
+permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes.
+C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à
+peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux
+servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la
+grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes,
+qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient
+les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois
+d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique
+étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette
+offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que,
+tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias
+et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque
+les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance
+pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire
+d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils
+enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les
+placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Œa, environ à
+vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des
+chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des chœurs
+de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des
+statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut
+établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait
+possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais
+que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le
+tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui
+n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une
+descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi,
+firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les
+Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune
+résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à
+les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture,
+ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux,
+irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas
+de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul
+homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et
+encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de ceux qui
+avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant,
+et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en
+le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action
+parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne
+sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à
+prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors
+le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en
+souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes
+porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant:
+que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en
+agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose
+qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4].
+
+ [1] Hérodote, V, 82.
+
+ [2] _Idem_, V, 83.
+
+ [3] Hérodote, V, 84.
+
+ [4] Hérodote, VI. 90-93.
+
+Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains
+cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes,
+qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant
+trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par
+un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils
+enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la _Théoris_, cette
+galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir
+le vœu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes
+qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger
+de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre
+l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni
+d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa
+patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa
+cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de
+la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction
+des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète.
+Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège,
+commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir.
+Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans
+le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y
+tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour
+lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif
+ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte
+pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte
+continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens
+éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent
+enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes.
+
+Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux
+puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et
+l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre
+la Grèce et la Perse.
+
+ [1] _Idem_, V, 85-88.
+
+ [2] Hérodote, VI, 90-93.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.
+
+
+Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de
+l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais
+l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la
+recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses,
+dont les événements procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts
+matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent
+bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a
+pas été l'unique mobile de ces invasions.
+
+Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour
+saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre
+une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses
+destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à
+la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les
+migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la
+vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les
+conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la
+piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius
+qui décida ce monarque à envahir la Grèce.
+
+J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la
+piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez
+la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné
+rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les
+Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus
+sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits
+de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au
+loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de
+l'Asie-Mineure.
+
+Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la
+Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme
+elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une
+manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés,
+les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les
+employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une
+tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture;
+pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet
+expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser
+s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort
+laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef
+de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient
+son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne,
+construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue
+navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir.
+Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie
+(Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens
+pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent
+Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la
+découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve
+évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans
+la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux
+siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les
+régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens
+à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à
+Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e
+dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte
+d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de
+brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les
+battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel
+souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions
+pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron
+d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les
+Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des
+Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore
+battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens,
+les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre
+expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient
+attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et
+assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur
+terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un
+château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut
+vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les
+embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de
+vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de
+vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée
+d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les
+gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés
+par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de
+tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour
+moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant
+eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi
+comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son
+peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne
+moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour
+l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus
+au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs
+vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande
+victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les
+Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de
+l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent
+cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie
+à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au
+nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île
+qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et
+en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire
+qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la
+Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps
+des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des
+Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que
+certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au
+débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle
+de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à
+Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard
+Carthage, et Utique non loin de là[5].
+
+ [1] Hérodote, I, 94.
+
+ [2] _Papyrus Anastasi_, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf
+ de Rougé;--Maspéro, _Hist. anc._, p. 263.
+
+ [3] Greene, _Fouilles à Thèbes_, 1855, Cf. de Rougé,
+ _Athenæum Français_, 1855; Chabas, _Études sur l'antiquité
+ historique_, p. 250-288; Maspéro, _Hist. anc._, p.
+ 263-264.
+
+ [4] Maspéro, _Hist. anc._, p. 266.
+
+ [5] Movers, _Die Phœnizier_, t. II.
+
+L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs
+venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête
+sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis
+(1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui
+attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit
+construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles
+elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la
+suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable
+d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le
+golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de
+la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba
+sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la
+monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de
+ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la
+Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie.
+
+La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux
+colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre
+Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les
+côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés,
+les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples
+qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré
+l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles.
+Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de
+Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à
+Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le
+philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une
+cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.--Plût aux dieux, s'écria
+Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer
+la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.--C'est,
+répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la
+marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette
+réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les
+Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent
+en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon,
+Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et
+généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples
+de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux
+d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le
+sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On
+sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant
+monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le
+peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une
+fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple
+s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut
+générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les
+Gaules.
+
+ [1] Hérodote, I, 27.
+
+ [2] _Idem_, I, 46, 50.
+
+Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de
+ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de
+Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces
+expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance
+de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put
+châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de
+ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent
+les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient
+adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des
+vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer
+Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant
+Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville
+de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des
+Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils
+l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles,
+les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque
+les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement
+déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio,
+résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt
+ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent
+une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et
+l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer
+dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie
+que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau.
+Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la
+moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de
+leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie,
+violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à
+Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années,
+mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller
+toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent
+contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur
+côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et
+rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille
+s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon
+le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et
+les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les
+Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés
+sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et
+abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent
+la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous
+apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur
+les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3].
+
+ [1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion
+ au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus,
+ qui périrent tous deux.
+
+ [2] Hérodote, I, 163-167.
+
+ [3] Strabon, IV, 179.
+
+Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur
+d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère.
+Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par
+le lieutenant de Cyrus.
+
+Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de
+l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses
+expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés
+de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse
+qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que
+d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III,
+près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie.
+Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les
+Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils
+s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva
+Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois
+réuni sous un même sceptre.
+
+Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On
+sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa
+jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus,
+déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un
+port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis
+les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce
+voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi
+grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos,
+Syloson[2], frère du célèbre Polycrate.
+
+Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la
+conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius
+pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque,
+d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des
+Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que
+de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès
+et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir
+toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour
+Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein
+d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas
+envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne
+s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme
+Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et
+les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie.
+Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva
+les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions.
+Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de
+prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau.
+Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le
+dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent,
+maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en
+Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les
+délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la
+perfidie de Démocédès et des Grecs.
+
+ [1] Hérodote, IV, 44.
+
+ [2] _Idem_, III, 140-149.
+
+ [3] _Idem_, III, 132-138.
+
+ [4] _Histoire grecque_.
+
+Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste
+une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En
+effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec
+800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube
+sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il
+pénétrait victorieusement au cœur même de la Russie, les Scythes
+engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à
+reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on
+suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut.
+Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une
+partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et
+força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1].
+
+L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre
+d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la
+Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus
+désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de
+plusieurs siècles les invasions des Barbares.
+
+Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande
+expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et
+commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits
+par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté
+cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces
+vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs
+des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la
+flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse,
+débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la
+pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates,
+les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce,
+laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où
+ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il
+lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les
+moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs
+de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître,
+souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et
+entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de
+la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de
+Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs
+anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé
+Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa
+parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux
+avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire,
+capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et
+dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente
+sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte
+d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui
+avait été si utile quelques années auparavant.
+
+ [1] Hérodote, IV.
+
+ [2] _Idem_, V, 97 et suiv.
+
+Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait
+point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on
+réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre
+confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70,
+Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses
+en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient
+attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec
+ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et
+une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et,
+pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire
+toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour
+l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens
+efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y
+dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les
+Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les
+Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut
+battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la
+valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les
+affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la
+Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses
+considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces
+parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les
+Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2].
+
+ [1] Ilot devant Milet.
+
+ [2] Hérodote, VI, 7-17.
+
+Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie,
+Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna
+alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa
+flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les
+rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui
+jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea
+pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il
+mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et
+10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne
+se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et
+la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit
+par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au
+sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines,
+firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers
+l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine
+de Marathon.
+
+J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des
+guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que
+j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de
+l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas
+l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce.
+Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce
+magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et
+peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque
+quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre,
+ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de
+quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la
+cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie
+étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils
+étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas
+encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai
+que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les
+initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai
+rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie,
+firent pour les Grecs.
+
+Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du
+grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine
+féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur
+le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient
+la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite
+flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de
+tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la
+rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus
+tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une
+sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:
+
+
+ «Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»
+ Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1].
+
+Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine
+contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires;
+la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit
+public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de
+piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et
+entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout
+la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la
+marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple
+fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à
+partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette
+dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre
+sujet.
+
+ [1] Euripide, _Hélène_, V, 449.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.
+
+
+Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même
+caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de
+l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à
+Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la
+patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et
+entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus
+beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et
+un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à
+tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira
+aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des
+récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un
+circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de
+Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la
+jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques
+des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes
+à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les
+pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect
+sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée
+par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de
+tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui
+abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui
+étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et
+jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à
+s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux
+Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des
+pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous
+prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé
+les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter
+avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre
+possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les
+mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes.
+Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de
+Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans
+l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument
+de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non
+seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de
+tous ceux de la Sicile et d'Italie.
+
+Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition
+la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé
+de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations
+entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des
+Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les
+malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des
+masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les
+Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions
+manifestement contraires au traité.
+
+Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de
+piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre
+les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant
+de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville
+alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une
+longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et
+virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port
+le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était
+violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se
+calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le
+danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et
+les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le
+vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée!
+Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en
+partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans
+l'obéissance.
+
+ [1] Plutarque, _Vie d'Aristide_.
+
+ [2] Thucydide, I, 98, 137.
+
+Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes
+de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la
+Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses
+qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée
+navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à
+l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire
+sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il
+remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au
+secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les
+prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse
+de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui
+voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux,
+emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du
+continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la
+puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes
+expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut
+toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans
+l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit
+Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité
+de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques
+d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi
+n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de
+la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre
+les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la
+pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Cimon_.
+
+Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de
+tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les
+Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils
+n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos;
+ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les
+Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient
+devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les
+faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable
+l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et
+contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un
+tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha
+la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la
+paille de l'œil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la
+conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de
+l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant
+des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença
+la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.).
+Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière
+remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit
+public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages,
+révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables
+entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et,
+pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir
+au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre
+et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre.
+Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et nulle page
+d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle
+ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on
+sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des
+juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille
+tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui
+les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le
+toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de
+tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes
+avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou
+avec leurs manteaux déchirés[1].
+
+ [1] Thucydide, IV, 47, 48.
+
+Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires
+de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut
+rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile
+(413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de
+réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout
+prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à
+elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que
+des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du
+jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre
+fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive
+d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens,
+devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par
+la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course
+contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée
+les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+I
+
+DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.
+
+
+La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me
+reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de
+Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation
+hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si,
+en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé
+du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage
+que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la
+mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus
+puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur
+des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer
+et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont
+moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer
+peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux
+qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions.
+Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir
+des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays
+ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition
+maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus
+faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple
+ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent
+aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet
+éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute
+qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur
+mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient,
+faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils
+posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire
+saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les
+cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des
+ennemis[2].»
+
+ [1] Xénophon, _République d'Athènes_.
+
+ [2] _Idem_.
+
+Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les
+œuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité
+consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à
+exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de
+représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces mœurs publiques; le
+droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà
+dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une
+preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de
+reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début
+de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la
+place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit
+galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les
+hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les
+Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner
+le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens,
+partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et
+les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer
+avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les
+affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand
+une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui
+l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que
+c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue,
+disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que
+les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont
+la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous
+qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en
+profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs
+que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous
+tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit,
+dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi
+nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les
+Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers
+les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces
+pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de
+se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et
+l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la
+conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit
+passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent
+massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en
+esclavage dans l'Attique.
+
+ [1] Thucydide, V, 85.
+
+ [2] _Histoire grecque_.
+
+
+II
+
+ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.
+
+Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la
+plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus
+onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par
+les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément
+au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens
+chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de
+l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains
+presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir
+et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement
+était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district
+autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait
+d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses
+contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux _triérarques_,
+capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur
+pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient
+entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux
+servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la
+solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont
+nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient
+réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment
+de la reprise du service.
+
+Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution
+très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en
+considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans
+une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer
+un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus
+conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents
+(48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en
+fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable
+que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une
+chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient
+pour contribuer d'une galère.
+
+L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs,
+ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux
+triérarques; 2º les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix
+et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine,
+ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur de nombreux textes
+épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170
+rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς,
+veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils
+pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient
+pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était
+ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la
+promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier
+amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui
+cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour
+avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs
+équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des
+matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des
+récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre
+épuisait le trésor.
+
+Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes
+ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles
+n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de
+l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le
+commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et
+cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République
+des dépenses qu'elle avait faites[3].
+
+ [1] Bœckh, _Attisches Seewesen_, p. 120.
+
+ [2] Xénophon, _Helléniques_, I.
+
+ [3] Voir au sujet de l'organisation de la marine
+ athénienne: _Plaidoyers civils_ de Démosthène, _Apollodore
+ contre Polyclés et pour la couronne
+ triérarchique_;--Thucydide, VI, 31;--Barthélemy, _Voyage
+ d'Anacharsis_, chap. LVI.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.
+
+
+La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes
+inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre,
+courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien
+qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les
+hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des
+Turcs[1].
+
+Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui
+organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume.
+Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements
+intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les
+Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il
+repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des
+tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son
+royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que
+pour parvenir à son but il lui fallait une marine.
+
+ [1] _Grandeur des Romains_, V.
+
+A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants;
+Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de
+Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et
+pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains
+équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au
+Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les
+habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait
+dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés,
+et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient
+quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien
+pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de
+Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour
+s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous
+prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa
+une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient
+matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis
+Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou
+fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord
+rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de
+réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui
+troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que
+Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de
+cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à
+force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de
+s'en rendre maître.
+
+ [1] _Helléniques_, VI, 4.
+
+Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre.
+Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux
+envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut
+profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la
+Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne
+perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses
+pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui
+lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il
+méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à
+envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères
+sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de
+Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever
+le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses
+navires.
+
+Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de
+Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut
+les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments
+chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource
+pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en
+son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra
+au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et
+les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la
+Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais
+d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un
+marchand.
+
+ [1] Justin, IX;--Diodore de Sicile, XVI, 8;--Démosthène,
+ _Olynth._ II, _Phil._, I, 46.
+
+Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de
+Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de
+commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui
+avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens,
+encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements
+grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville
+phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la
+Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer
+la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant
+remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent
+traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette
+époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre
+qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer.
+«Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.--Je
+suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.--Qu'importe le nom?
+reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des
+navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et
+toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon
+pirate!»
+
+En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la
+piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant
+et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les
+antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?
+
+Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit
+une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire
+décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les
+mœurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il
+chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races
+différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort
+seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse
+situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par
+la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la
+Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le
+commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les
+Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CARTHAGINOIS.--TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.--LA SICILE.--LES
+MAMERTINS.
+
+
+L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique
+pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille
+vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en
+Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les
+possessions carthaginoises.
+
+Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux
+expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens.
+Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la
+Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le
+commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que
+les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en
+fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon
+fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans
+les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le
+7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral
+carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord,
+les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la
+Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne
+heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et
+l'Espagne.
+
+ [1] _Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité_, par Vivien de
+ Saint-Martin.
+
+Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le
+bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie
+avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus
+jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient.
+Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel
+empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale
+de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique
+race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine
+implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans
+les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les
+Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un
+singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que
+les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus,
+rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près
+d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces
+races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu
+quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où
+ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage
+contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les
+Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec
+une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait
+la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et
+l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et
+Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois.
+L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités
+conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes
+précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de
+Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.),
+consuls créés après l'expulsion des rois:
+
+«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des
+Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne
+navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient
+poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté
+forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni
+d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau
+et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre
+devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché
+valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues
+d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit
+public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant
+dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes
+droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les
+Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de
+Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins
+soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des
+autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui
+livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils
+y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.»
+
+ [1] _Esprit des lois_, XXI, 11.
+
+ [2] Polybe, III, 22-26.
+
+ [3] _Promontorium Hermæum_, aujourd'hui Cap Bon ou Ras
+ Adder.
+
+Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains
+et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des
+Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces
+conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne
+bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium;
+que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non
+soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne
+retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme
+faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un
+traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer
+dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un
+Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée
+du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un
+pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen
+de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les
+Carthaginois;... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de
+se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé
+comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de
+ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder
+que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont
+jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans
+Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un
+Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un
+citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.»
+
+Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que
+les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le
+voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux,
+plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de
+leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage.
+C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates
+s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui
+règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à
+toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une
+époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.
+
+Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure
+à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous
+au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les
+possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout
+l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à
+cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses
+établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de
+certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition
+d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se
+voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se
+faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de
+l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans
+lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de
+Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à
+l'héroïsme[2].
+
+ [1] Strabon, livre III, _in fine_.
+
+ [2] _Histoire des Romains_, I, p. 349.
+
+Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la
+Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la
+Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens
+à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de
+Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre
+d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille
+hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions
+que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que
+Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler.
+Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en
+permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et
+barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du
+célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui
+assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le
+grand poète Pindare a chanté cette victoire:
+
+«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les
+bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de
+leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le
+maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita
+dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une
+servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron,
+trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La
+suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria
+(Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et
+ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il
+s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa
+domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe).
+
+ [1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20
+ et suiv.
+
+ [2] Strabon, VII, 1.
+
+ [3] Diodore de Sicile, XI, 51.
+
+ [4] _Pythique_, I.
+
+ [5] Ce casque se trouve au British Museum.
+
+Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le
+règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe,
+appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à
+secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de
+Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui
+Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara
+du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau
+Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en
+Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de
+Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes
+dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et
+soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en
+Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces
+entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient
+contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec
+dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la
+flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui
+avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il
+parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile
+(307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et
+posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de
+sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses
+cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui
+attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa
+vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate,
+ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur
+imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée
+à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de
+Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec
+les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après
+lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se
+préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin
+de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois,
+lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le
+bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2].
+
+ [1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv.
+
+ [2] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_.
+
+Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui
+portaient le nom de _Mamertins_, ou dévoués au dieu Mars. C'était
+l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer
+aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de
+leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris
+dans ce vœu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient
+vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les
+Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils
+furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais,
+pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs
+maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils
+donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces
+infâmes pillards infestèrent l'île entière[1].
+
+Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du
+désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur
+secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine
+au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome
+et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et
+défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations
+ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un
+des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter
+secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les
+enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le
+transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des
+bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du
+consentement des Romains[2].
+
+ [1] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_;--Polybe, I, 1.
+
+ [2] Polybe, III, 22 et suiv.
+
+Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un
+échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau
+champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!»
+Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron
+II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois
+d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres
+puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la
+Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer
+une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec une étonnante
+activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est
+intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et
+d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des
+Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son
+berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par
+excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la
+péninsule.
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Pyrrhus_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES ÉTRUSQUES.--LES LIGURES.
+
+
+La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où
+venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les
+désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous
+celui de _Tusci_ (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs
+parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne
+à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges
+Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse
+affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais
+qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que
+nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La
+question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la
+clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut
+considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM.
+Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques
+reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3].
+
+ [1] Les deux _r_ se remplaçaient fréquemment par _sc_,
+ ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.
+
+ [2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale
+ des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa
+ mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être
+ le problème de l'origine des Étrusques.
+
+ [3] _Annal._, XI, 14.
+
+Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons
+grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs
+œuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs
+représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes
+ailées, leur sont essentiellement propres et nationales.
+
+Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de
+Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les
+Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de
+mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une
+tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient
+déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier
+par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs
+tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième
+dynasties.
+
+Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui
+s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore
+conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze
+cités avec un chef «_lucumo_». Cette constitution avait le même
+caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les
+traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les
+têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la
+puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont
+les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer
+Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et
+Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des
+Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie,
+où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont
+Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales
+cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports
+nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait
+leur nom même «_Tuscum mare_», et l'autre celui d'une de leurs colonies.
+Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment
+en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne,
+car le nom de _Tarago_ (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation
+de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la
+terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes
+jusqu'au détroit de Sicile.
+
+Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de
+Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course
+depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et
+de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils
+exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île
+d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre
+admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous
+apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de
+Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin
+pour son expédition contre Carthage[5].
+
+ [1] V, 33.--Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part,
+ mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona,
+ Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ,
+ Falerii, Cære, Veii, Volsinii.
+
+ [2] Velleius Paterculus, I, 7.
+
+ [3] I, 2; V, 33.
+
+ [4] Duruy, _Histoire des Romains_, I, 2.
+
+ [5] Tite-Live, III, VIII.
+
+Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des
+Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne.
+Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de
+Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe
+de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au
+passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient
+de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour
+attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à
+terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée
+et emportée dans des bourgs fortifiés, _oppida_, placés au sommet d'un
+rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes
+instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les
+navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans
+les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des
+prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.
+
+J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante
+sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la
+race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula
+après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des
+Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés
+et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de
+Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province
+romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius
+Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa
+dépopulation.
+
+Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de
+celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures
+et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait
+encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les
+côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes,
+Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le
+plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que
+la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires
+mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et
+tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal;
+ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un
+marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et
+d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes,
+farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de
+Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi,
+longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en
+nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie
+de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La
+Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils
+livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux
+sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité
+aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils
+résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains.
+
+ [1] «_Salyes atroces, Ligyes asperi_,» Festus Avienus,
+ _Ora maritima_, V, 691 et 609;--Virgile, _Géorg._, II,
+ 168;--Diodore, IV, 20, V, 39;--Strabon, VI, VI, 4.--Sur
+ les Ligures, voir la _Gaule romaine_, t. II, ch. II, par
+ E. Desjardins, et les notes.
+
+ [2] _Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris,
+ quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant_,
+ Justin, XL. III, 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ROME ET LA PIRATERIE.
+
+
+Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur
+attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite
+d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à
+profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à
+la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux
+bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec
+un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les
+pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de
+son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû
+emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer
+quelques expressions qui sont purement latines: _velum_, la voile,
+_malus_, le mât, _antenna_, la vergue[1].
+
+ [1] Les autres termes: _gubernare_, _ancora_, _proro_,
+ _anquina_, _nausea_, _aplustre_, sont grecs.
+
+Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple
+que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans
+le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en
+effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens
+traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux
+Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers
+âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et
+la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique.
+Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période
+ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les
+côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer
+s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de
+l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils
+livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques.
+Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les
+brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une
+expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés
+en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces
+parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris
+par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec
+une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette
+victoire, elle interdit la mer aux Antiates, _interdictum mari Antiati
+populo est_; une partie des navires conquis fut conduite dans les
+arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (_rostra_)
+on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta
+depuis lors le nom de _Rostres_ (338 av. J.-C.)[4].
+
+Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit
+créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à
+l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains
+organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la
+flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en
+Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la
+partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les
+vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent
+trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se
+présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans
+la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme
+ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de
+distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un
+certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à
+l'instar des autres nations.
+
+ [1] Tite-Live, I, 33.
+
+ [2] _Id._, VII, 25.
+
+ [3] Diodore de Sicile, XVI, 82.
+
+ [4] Tite-Live, VIII, 14;--Florus, I, 11.
+
+ [5] Tite-Live, IX, 30.
+
+ [6] Tite-Live, IX, 33.
+
+La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une
+petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le
+peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la
+mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port.
+Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et
+que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient
+naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1].
+A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans
+le port et en prit une cinquième. Le duumvir _navalis_ périt et les
+matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour
+demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part
+du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un
+Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la
+foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous
+pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre
+sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui
+appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage
+le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.
+
+ [1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E.
+ de Crotone.
+
+ [2] Denys d'Halicarnasse, _Excerpta_.
+
+C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en
+dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver
+l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes,
+étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à
+rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense
+commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie
+maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant
+entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de
+conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions
+contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de
+guerre.
+
+Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui
+éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le
+tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita
+l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à
+Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants
+de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût
+été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent
+les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].
+
+ [1] Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXII.
+
+Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un
+sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les
+Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut
+dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de
+Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil
+de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la
+plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois
+cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur
+le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit
+aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.
+
+Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de
+résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux:
+les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à
+Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple
+romain et le presser de venir à leur secours.
+
+L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux
+points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus
+romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands
+semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre,
+il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui,
+maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile
+entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions
+de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les
+côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya
+l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome
+contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses
+pertes et s'empressa de voter la guerre.
+
+Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une
+grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son
+ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le
+détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la
+Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec
+20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches
+grossièrement jointes, appelés _caudices_ et _caudicariæ naves_. Le
+succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le
+surnom de _Caudex_ (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres
+puniques[1].
+
+ [1] Polybe, I, 1;--Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXIII.
+
+Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et
+résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les
+Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat
+ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt
+trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante.
+Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de
+ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en
+était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2]
+échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute
+hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois
+après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux
+furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins,
+la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires
+étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter
+(_socii navales_) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous
+les mouvements de la manœuvre[4]. Aussi dès que les navires furent
+équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer,
+le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des
+Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses
+vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne
+pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde.
+Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en
+un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (_corvus_)
+accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau
+romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le
+pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval
+devenaient inutiles.
+
+ [1] Leroy, _Marine des anciens_, t. XXXVIII des Mémoires
+ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
+
+ [2] Synonyme de _quinquiremis_, Polybe, I.
+
+ [3] Florus, II.
+
+ [4] Polybe, I.
+
+Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la
+piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable
+entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine
+(146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome
+avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire
+navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la
+Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance
+maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome.
+Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité
+n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est
+que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis
+longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes
+qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et
+sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet
+que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois
+ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à
+deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de
+patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la
+tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes
+encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat
+naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après
+chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses
+vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le
+port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui
+semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui
+appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer
+aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à
+Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois,
+retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de
+Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de
+pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention
+de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur
+la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les
+brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs
+soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils
+crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre
+hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le
+bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se
+laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à
+Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci,
+après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme
+devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels,
+saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et,
+déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux
+dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y
+a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?»
+s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est
+bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de
+reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé
+la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance
+maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au
+pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une
+lutte acharnée.
+
+ [1] II, X, 2.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.--L'ILLYRIE.--LA REINE
+TEUTA.--DÉMÉTRIUS DE PHAROS.--GENTHIUS.
+
+
+La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue
+dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les
+plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la
+dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de
+Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie,
+l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes
+profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la
+navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques
+qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres
+de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres
+de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout
+la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le
+pillage[2].
+
+ [1] Scutari (Albanie).
+
+ [2] Appien, _De rebus illyricis_, III.
+
+Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie,
+pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or
+massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid
+en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux
+liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui
+cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime.
+
+Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens
+couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des
+incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie,
+Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires.
+Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires,
+flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme
+à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie
+accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les
+reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés
+et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était
+surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta
+qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les
+Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la
+ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout
+l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses
+continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des
+négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr
+quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent
+à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique.
+Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de
+Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et
+pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique.
+
+ [1] _Velocibus levibusque navigiis_, Appien, _De rebus
+ illyricis_, III.
+
+ [2] Polybe, II, 1.
+
+ [3] Polybe, II, 2.
+
+Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à
+la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les
+négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires
+illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant
+des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut
+qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le
+sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas
+la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en
+course pour leur utilité particulière. A ces mots, la colère s'empare du
+plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous,
+reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts
+faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte
+que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des
+rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle
+en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle
+fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée.
+Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des
+Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste
+ne dut son salut qu'à la fuite[1].
+
+ [1] Polybe, II, 2;--Florus, II, V, _Bellum
+ illyricum_;--Appien, VII.
+
+Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat;
+le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes
+et équipa une flotte.
+
+Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des
+pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à
+Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le
+dessein d'enlever la ville par surprise.
+
+Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens
+laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la
+ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à
+la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard.
+Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de
+l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur
+est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les
+habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de
+vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain,
+sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent
+droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la
+ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens
+qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des
+Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des
+ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment
+qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de
+leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées.
+Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les
+mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les
+Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés,
+se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de
+Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le
+combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens,
+ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de
+leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et
+ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand
+fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux
+liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens
+sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur
+grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en
+coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui
+avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens
+avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs
+vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent
+dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla
+beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de
+Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin
+ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De
+Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.
+
+C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.).
+Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et
+Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius
+voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps
+pour la secourir; mais, quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins
+son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé
+que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de
+Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le
+gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut
+gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait
+Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en
+conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius,
+on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion,
+dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour
+toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile
+vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses
+conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius
+s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de
+pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine
+devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se
+ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens
+assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit
+de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les
+Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent
+les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre
+autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour
+leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par
+les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur
+alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes
+illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques
+tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un
+riche butin.
+
+Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans
+l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui
+lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en
+Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se
+retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius
+ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à
+Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une
+contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers
+d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient
+mis sous la sauvegarde des Romains.
+
+Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour
+proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait
+tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait
+toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que
+deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très
+importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais
+les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la
+nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent
+satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1].
+
+ [1] Florus et Appien, _loc. citat._
+
+Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les
+Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés
+racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix
+conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de
+l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet,
+ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs
+d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout
+entière.
+
+Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois
+en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre
+les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux
+isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia
+aux mystères d'Éleusis.
+
+Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais
+Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie,
+profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses
+bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux
+corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance
+romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins
+au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.
+
+Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la
+nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte
+garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les
+autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place
+des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes
+les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale,
+au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux
+Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à
+Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et
+composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs
+d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant
+la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans
+les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et
+entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut
+aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il
+engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière
+de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés
+de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un
+navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des
+endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de
+Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains.
+Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie,
+et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du
+traité antérieur (219 avant J.-C.).
+
+Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre
+qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les
+Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors
+pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à
+force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes,
+détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la
+partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et
+Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi
+avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et
+l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna
+(168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange
+macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire
+sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda
+une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et,
+tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et
+l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se
+jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer
+les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à
+Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et
+enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des
+corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les
+principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut
+partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour
+longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens
+infligeaient continuellement à leurs voisins[1].
+
+ [1] Appien, IX;--Florus, XIII;--Tite-Live, XLIV, 31, 32;
+ xlv, 26, 35, 39;--Velleius Paterculus, IX.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+I
+
+LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.
+
+
+Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la
+piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la
+Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement
+son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation.
+
+Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des
+mœurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de
+fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient
+des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction
+pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant
+qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint.
+Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils
+levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux
+pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut
+envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les
+frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république
+étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un
+jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée
+le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de
+pirates, de _Klephtes_ ou brigands, et leur permit de butiner dans les
+environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci
+fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord
+leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne
+s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les
+habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent
+des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut
+aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et
+répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui
+avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à
+Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux
+qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent
+tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages
+des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore
+insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant
+l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération,
+était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque
+sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux
+Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de
+tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste,
+Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on
+s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la
+république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait
+attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel
+attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à
+Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et
+le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et
+ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien
+cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les
+Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui
+dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes
+menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où
+il fit déclarer la guerre aux Messéniens.
+
+ [1] Liv. IV, I.
+
+Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils
+capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et
+équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des
+Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des
+tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans
+le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la
+forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur
+butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de
+Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant
+à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent
+alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les
+Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui
+donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui
+est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de
+Philippe, roi de Macédoine.
+
+Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut
+conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et
+Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de
+la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à
+Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à
+la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière.
+Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en
+toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du
+dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume
+sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de
+l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des
+dépouilles[1].»
+
+L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les
+Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec
+Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant
+J.-C.).
+
+ [1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.»
+
+
+II
+
+CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.
+
+Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie
+s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux
+repaire dans les îles Baléares.
+
+Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour
+des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats
+qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit
+pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les
+fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la
+réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur
+supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les
+Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus
+au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis
+que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et
+quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre,
+ceintes autour de la tête, trois frondes faites de _mélancranis_[1], de
+crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte
+pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était
+placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la
+fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le
+pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes
+l'avaient atteint comme une cible.
+
+ [1] Le _schœnus mucronatus_, suivant Sprengel; mais plus
+ vraisemblablement, suivant Fraas, les _schœnus nigricans_.
+
+A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares
+profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie
+forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages
+étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui
+naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs
+brigandages et envoya contre eux Métellus.
+
+Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait
+vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent
+l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit
+tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses
+hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres.
+Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait
+l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un
+grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit
+jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois
+mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec
+l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat
+agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale
+précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne.
+Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de
+_Baléarique_ (123 av. J.-C.)[1].
+
+Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination
+dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des
+luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe,
+riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de
+forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages
+conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des
+Romains pour des brigands[2].
+
+ [1] Strabon, III, V;--Florus, III, IX, _Bellum
+ Balearicum_.
+
+ [2] Tacite, _Annales_, II, 85.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+MITHRIDATE ET LES PIRATES.
+
+
+Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti
+successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle
+avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin
+méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince
+puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont.
+
+Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces
+considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il
+entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats
+d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations
+ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et
+égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel
+déploiement militaire en Orient.
+
+ [1] Appien, _Guerre contre Mithridate_, XIII, XVII.
+
+Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en
+feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie,
+l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment
+soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains,
+Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de
+l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C).
+Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se
+présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des
+Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains
+rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie?
+Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur,
+tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls,
+les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].»
+Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut
+lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec
+délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les
+peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les
+îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur»,
+l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête,
+accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes.
+La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour
+montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos,
+lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa
+défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie,
+monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:
+
+«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui
+introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet
+affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la
+République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes
+et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure,
+sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs
+même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans
+sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi
+et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur
+du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île
+de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le
+même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens
+furent massacrés de sang-froid[5].
+
+ [1] Justin, XXXVIII.
+
+ [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de virt. et vit._, p.
+ 112-113.
+
+ [3] Appien, XX.
+
+ [4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.--Diodore de
+ Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les
+ outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se
+ frapper de sa propre main (_Excerpt. de virt. et vit._, p.
+ 112-113).
+
+ [5] Appien, XXIII;--Florus, III, 6;--Valère Maxime, IX,
+ II, 3; Cicéron, _Pro lege Manilia_, 3.
+
+Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles,
+Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées
+fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades.
+Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.
+
+La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est
+partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se
+disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres
+qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est
+infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux
+Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est
+complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de
+mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient
+retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement
+général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna
+aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les
+Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et
+composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens,
+qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate
+rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux
+rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après
+avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent
+dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit
+ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps
+des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs
+trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent
+secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les
+Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le
+port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème.
+Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les
+ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes,
+mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte
+retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur
+les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les
+autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur
+lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent
+jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des
+Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs
+du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes
+manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des
+flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque,
+s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate
+échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se
+décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1].
+
+Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de
+Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat
+les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre
+jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine,
+s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns
+et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les
+pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et
+interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne
+pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait
+principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla
+chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir
+tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix.
+
+ [1] Appien, XXII-XXVII.
+
+ [2] Appien, XXIX.
+
+Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, et se trouve
+bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux
+Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de
+pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant
+presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi,
+passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour
+d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien
+était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois,
+quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle
+les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui
+feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des
+villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit,
+et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu
+ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva
+désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec
+des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter
+d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua
+Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi.
+
+De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité
+onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la
+Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à
+Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait
+soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av.
+J.-C.)[3].
+
+Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.
+
+ [1] Appien, XXXIII; Plutarque, _Vie de Lucullus_.
+
+ [2] _Histoire romaine_, IV, 8.
+
+ [3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, _Vie de Sylla_;
+ Florus, 9.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+PUISSANCE DES PIRATES.--CAPTIVITÉ DE CÉSAR.
+
+
+Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la
+puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime
+n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les
+flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière
+négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son
+génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et
+encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de
+la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre
+Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre
+civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre
+Sertorius et Spartacus?
+
+Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes
+parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers.
+Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux
+colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de
+la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de
+Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits
+qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien
+Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi
+romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit
+toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient
+certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un
+développement inattendu.
+
+Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés
+_myoparons et hémioles_, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis
+par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé
+par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et
+des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir
+leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de
+soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs
+vols «la solde militaire[5]».
+
+ [1] _Bellum piraticum_, III, 7.
+
+ [2] _Histoire des Romains_, II, 23.
+
+ [3] Appien, _Guerre mithridatique_, XCII.
+
+ [4] _Idem_.
+
+ [5] _Idem_.
+
+Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et
+leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se
+joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût
+devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1].
+L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour
+refaire sa fortune.
+
+La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que
+l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids
+d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour
+la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux
+chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à
+l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux
+massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti
+des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils
+écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et
+venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils
+s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des
+stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin,
+cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient
+un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est
+là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de
+bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les
+aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés,
+achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis
+des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers
+des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les
+peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux
+enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de
+nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la
+franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais
+admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une
+association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé
+aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui
+méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et
+le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang
+national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa
+force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si
+l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association
+criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la
+justice infaillible et vengeresse.
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+ [2] Appien, XCII.
+
+ [3] _Histoire romaine_, V, 2.
+
+Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance.
+Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les
+mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur
+celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie),
+auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le
+nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et
+assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en
+captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y
+détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par
+excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement
+redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à
+destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison
+mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.
+
+Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs
+Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre
+les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour
+rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur
+de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000
+fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes
+villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et
+deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des
+hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que,
+lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence.
+Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme
+un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il
+jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des
+harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute,
+avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans
+mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur
+romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en
+croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient
+cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa
+rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa
+liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre
+les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à
+l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison
+de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur
+d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui
+était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des
+prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais
+César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il
+leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie.
+Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune
+encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer
+le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.
+
+ [1] «_Sinum aureum_», Florus, III, 7.
+
+ [2] _Vie de César_; Suétone, _id._, IV.
+
+Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles
+guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la
+ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de
+jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux
+particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la
+Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer
+ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la
+navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait
+d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des
+habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée
+et n'osaient plus l'appeler «_nostrum mare_».
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.
+
+
+Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui
+anéantissait l'Italie.
+
+Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de
+l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne
+firent rien de mémorable.
+
+Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle
+expédition.
+
+A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il
+dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après
+un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en
+Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant
+lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils
+déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus,
+puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale,
+Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant
+l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux
+principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses
+compagnons.
+
+Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre
+les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes
+escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les
+repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de
+nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas
+changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.
+
+Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura
+même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme
+dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et
+planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude
+campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom
+d'_Isauricus_. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les
+trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe.
+Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec
+soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des
+Isauriens[2].
+
+ [1] _Histoire romaine_, V, 2.
+
+ [2] Florus, III, 7; Cicéron, _In Verrem_, II, liv. I, 31,
+ liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus,
+ XII.
+
+Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de
+lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec
+leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait
+dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs
+forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la
+province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie;
+écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille
+autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L.
+Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent
+pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à
+certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre,
+à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils
+s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses
+encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile
+et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de
+Crète.
+
+ [1] _Guerre contre Mithridate_, XCIII.
+
+ [2] _Histoire ancienne de l'Italie_ (_Univers
+ pittoresque_), p. 357.
+
+ [3] Florus, III, 7.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES PIRATES CRÉTOIS.--EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.
+
+
+Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos
+seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point,
+en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur
+convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges,
+mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt
+national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en
+aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les
+Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La
+Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1].
+
+Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple
+crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens,
+condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de
+leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux
+Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le
+théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est
+dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».
+
+Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si
+grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire
+mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si
+bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne
+trouvaient nul gain illégitime[3].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Pompée_.
+
+ [2] Plutarque, _Vie de Thésée_.
+
+ [3] Polybe, VI, 46.
+
+Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant
+la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et
+s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les
+ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen
+de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces
+mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez
+les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne
+tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de
+l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits
+politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces
+fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et
+dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je
+te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]».
+
+On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois.
+Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs
+privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes
+publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de
+menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de _crétiser avec
+un Crétois_[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en
+l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de
+cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont
+toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger
+et à ne rien faire.»[4]
+
+ [1] _Excerpt. Vatican._, p. 118-120.
+
+ [2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.
+
+ [3] πρός κρητά κρητιζέιν.
+
+ [4] _Épitre à Tite_, I, 12.
+
+La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand
+en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble
+l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de
+scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la
+Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux
+Romains.
+
+Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de
+nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates
+et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte
+d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius
+avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte
+plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité.
+Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande
+partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des
+prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes
+leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète
+(74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable;
+malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat
+et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était
+vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de
+Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le
+danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus
+distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans
+leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat
+rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les
+accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther
+fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs
+retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois
+dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates.
+Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux
+Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à
+quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus
+distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de
+payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22
+millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en
+conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous
+les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être
+envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à
+défendre son antique indépendance[2].
+
+ [1] _Florus_, III, 8.
+
+ [2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de Legat._, p. 631, 632.
+
+Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul
+Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua
+avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès
+l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis
+au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à
+se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une
+chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais
+les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger
+les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de
+libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le
+point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres
+lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable
+pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui.
+Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à
+Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire
+leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi
+du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les
+Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui
+faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et
+écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda
+aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya,
+pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants.
+Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une
+nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui
+s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les
+Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les
+aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir
+campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les
+honneurs du triomphe avec le surnom de _Créticus_. Plutarque rapporte
+que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux.
+Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par
+rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation
+comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour
+sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général
+d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut
+renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé
+de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).
+
+ [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, XXXIV.
+
+ [2] Florus, _Hist. rom._; Plutarque, _Vie de Pompée_;
+ Appien, _De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt._; XXX.
+ _De Légat_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+EXPLOITS DES PIRATES.--LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.
+
+
+Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait
+été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur
+la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des
+Servilius _l'Isaurique_ et des Métellus _le Crétique_. En effet,
+quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable
+ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et,
+grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils
+se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.
+
+ [1] _Histoire romaine_, liv. IV, ch. II.
+
+ [2] Duruy, _Histoire des Romains_, XXIII.
+
+La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des
+pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus,
+marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes
+qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre
+dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille
+corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av.
+J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].
+
+Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont
+ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors
+inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de
+Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de
+Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à
+Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux
+de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la
+ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du
+commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde
+ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires,
+ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la
+munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans
+la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de
+1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère,
+s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient
+visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui
+offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices
+barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de
+Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de
+jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie
+du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Lucullus_.
+
+ [2] 146 ans av. J. C.
+
+ [3] Preller, _Les dieux de l'ancienne Rome_; Plutarque,
+ _Vie de Pompée_.
+
+Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la
+magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était
+effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis
+de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit
+Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des
+troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de
+_Conrad_ de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la
+brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire,
+voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que
+nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous
+nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que
+ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+ [2] _Le Corsaire_.
+
+Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier
+ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés
+prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent.
+Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs
+romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient
+nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près
+de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur
+descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une
+escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il
+avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après,
+Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux,
+débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans
+toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à
+Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir
+une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas
+les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de
+la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne
+respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre,
+infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de
+plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de
+Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils
+dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la
+fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est
+brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont
+emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les
+faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un
+prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les
+flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la
+cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le
+prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de
+supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin
+qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et
+avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle
+au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez
+lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le
+noyaient[6].
+
+Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de
+relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie
+et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La
+famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces,
+vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses
+cinq boisseaux par mois, donna l'empire.
+
+ [1] Plutarque, _Vie de César_.
+
+ [2] Appien, _Bell. civil._, II, 23.
+
+ [3] _Pro lege Manilia_.
+
+ [4] Cicéron, _In Verr._, II, V, 35 et suiv.
+
+ [5] Plutarque, _Vie de Pompée_; Appien, _Bell. Mithrid._,
+ XCIII; Cicéron, _Pro lege Manilia_, XIII.
+
+ [6] Plutarque, _Vie de Pompée_.
+
+ [7] _Histoire des Romains_, XXIII.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LA LOI GABINIA.--POMPÉE.--LA CILICIE.
+
+
+L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de
+Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires
+fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable,
+du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée
+jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande
+partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus
+considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce
+consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour
+remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les
+questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait,
+d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de
+guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.
+
+ [1] Environ vingt lieues; Plutarque, _Vie du Pompée_;
+ Velleius Paterculus, II, 31.
+
+Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à
+Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent
+massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier
+pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et
+puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait
+fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000
+chevaux.
+
+A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix
+des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de
+Pompée avait terminé la guerre.
+
+Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à
+tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes
+dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de
+vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut
+l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le
+commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient
+chacun l'_imperium_ dans le département qui lui était assigné. Tibère
+Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans
+celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés
+d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de
+l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer
+d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la
+Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la
+Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les
+mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.
+
+Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il
+jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien
+exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les
+promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de
+refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les
+corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une
+autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage,
+ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient
+chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la
+Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette
+contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.
+
+En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre
+elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les
+mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement
+libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de
+Rome furent abondamment pourvus.
+
+Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et
+fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal
+repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant
+approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux
+écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et
+leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs
+vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette
+généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils
+évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui.
+Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et
+prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui
+ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.
+
+Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates
+avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude
+inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs
+vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui
+s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive
+résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits,
+ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour
+soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition;
+ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient
+et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à
+forcer et presque inaccessibles.
+
+Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et
+surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote
+Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils
+de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires,
+dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de
+cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes
+sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit
+dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux
+plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces
+malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius,
+l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands
+seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts,
+trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des
+cénotaphes.
+
+En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait
+20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à
+fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra
+aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].
+
+ [1] Appien, _De bell. Mith_, 91-93; Plutarque, _Vie de
+ Pompée_; Florus, _Hist. rom._ III, 7; Velleius Paterculus,
+ 31-36.
+
+Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la
+conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors,
+les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire
+mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens
+pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se
+rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est
+pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient
+qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses
+mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et
+que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une
+existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de
+transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et
+de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour
+des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une
+partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie,
+telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant
+un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants.
+La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la
+population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses
+ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé
+d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était
+étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.
+
+Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates
+n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du
+pillage. Ce vieillard corycien, _Corycium senem_, si content de son
+sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au
+pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose
+dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un
+vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain
+abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux
+troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des
+broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient
+des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche
+qu'un roi,
+
+ Regum æquabat opes animo,
+
+et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets
+qu'il n'avait point achetés...[1]»
+
+ [1] Virgile, _Géorgiques_, IV, 125-148.
+
+La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce
+général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des
+vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates
+s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée
+continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il
+éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius,
+_imperator_, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de
+l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume
+d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les
+contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la
+Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la
+Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi
+des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des
+Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la
+Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges,
+les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la
+Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre
+de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la
+mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il
+conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux
+ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements,
+et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307
+talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].»
+
+ [1] Diodore de Sicile, _Excerpt., Vatican._, p. 128-130.
+
+Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes
+faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome
+sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au
+loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie,
+elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous
+apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province
+(51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra,
+de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit
+capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et
+refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron
+était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il
+adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques
+par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès
+militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à
+Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat.
+A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa
+province, la Syrie, _l'Asie tout entière_, ravies à la domination
+romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous
+d'imiter le soldat fanfaron, _deforme est imitari militem gloriosum_.»
+Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie,
+mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les
+honneurs et les prières furent accordés. L'orateur _général_ fut salué
+par ses troupes du titre d'_imperator_[3], et une médaille fut même
+frappée en son nom à Laodicée[4].
+
+ [1] _Lettres familières_, XV, 4.
+
+ [2] _Lettres familières_, VIII, 11, «_Non diù sed acriter
+ nos tuæ supplicationes torserunt_».
+
+ [3] Plutarque, _Vie de Cicéron_.
+
+ [4] Schulz, _Hist. rom. par les médailles_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.
+
+
+Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la
+Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.
+
+L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste,
+la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses
+vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire.
+Elle s'offrait comme une proie aux Romains.
+
+Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre,
+Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était
+riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux
+talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent
+cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi
+qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le
+célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre
+province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée.
+Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se
+donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le
+chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de
+tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux
+te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens
+demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre,
+mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir
+de t'y nommer.»
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 23.
+
+Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure
+plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et
+méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et
+il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le
+décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni
+soldats.
+
+Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se
+donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se
+rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment
+royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en
+pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre
+Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant
+faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus
+haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux
+moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000
+fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500
+drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une
+longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin
+que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur
+l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent,
+à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à
+travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour
+Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était
+réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1].
+
+ [1] Plutarque, _Vie de Caton Le Jeune_; Velleius
+ Paterculus, XLV; Florus, III, X.
+
+L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de
+longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome
+avec résignation.
+
+En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du
+roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains,
+et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs
+de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple
+alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du
+roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de
+la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner
+les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les
+armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de
+pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants
+succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur
+triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le
+trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César,
+à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu
+Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.
+
+Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut
+plus question de la piraterie dans la Méditerranée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.--AUGUSTE.
+
+
+Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire
+pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus
+et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une
+escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée
+d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de
+reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla,
+sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les
+statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, IV, 65 et suiv.
+
+D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une
+organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.
+
+Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était
+soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant
+obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu
+peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit
+connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui
+avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent
+le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de
+son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre
+et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un
+pirate.
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, II, 103; IV, 83 et suiv.,
+ 25, 36; V, 2, 15, 26, 143.
+
+Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit
+qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui
+Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de
+plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde
+armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César
+fut assassiné.
+
+A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y
+attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute
+fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent,
+ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans
+les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce
+moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux
+triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette
+époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes
+d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait
+tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde
+double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya
+des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et
+recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des
+fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les
+tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus
+Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il
+portait.
+
+Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela
+tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa
+puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave
+envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des
+projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde
+impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement
+manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité;
+ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer
+s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis
+que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute
+manœuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se
+retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires.
+
+Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après
+la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui
+commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de
+Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint
+alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue.
+Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et
+Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi,
+aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En
+vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence
+funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine
+son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de
+Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 70.
+
+La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il
+possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien
+appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie.
+Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie.
+Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent
+alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer.
+Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais
+pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de
+nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires
+à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au
+fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la
+fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des
+applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de
+Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on
+appelait _Fils du dieu des mers_. Quelques jours après, le tumulte
+devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes
+qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné
+peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les
+plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en
+montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les
+triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1].
+
+ [1] Appien, _Guerres civiles_, V, 67 et suiv.; Dion,
+ XLVIII, 19-36; Plutarque, _Vie d'Antoine_; Suétone, _Vie
+ d'Auguste_; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv.
+
+On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène.
+Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs
+armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le
+triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà
+Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on
+l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39
+av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient
+suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la
+possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois
+îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le
+paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On
+accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès
+de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se
+trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius
+Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses
+équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne
+seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la
+liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des
+postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point
+augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates
+et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui
+payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées.
+
+Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser
+en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte,
+de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes
+les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus
+puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée
+pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous?
+demanda joyeusement Antoine.--Dans mes carènes,» répondit Sextus en
+montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui
+rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la
+maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives,
+échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur
+Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et
+lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que
+je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais
+de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais
+il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait
+agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après
+avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la
+voile et regagna la Sicile.
+
+ [1] Plutarque, _Vie d'Antoine_.--Appien, V, 73, attribue à
+ Ménodorus le propos et non à Ménas.
+
+La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était
+impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses
+funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en
+fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser
+entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de
+rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits
+qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux
+pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva
+encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la
+prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième
+tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de
+quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres
+de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de
+s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates
+ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!»
+
+ [1] Florus, IV, et les auteurs précités.
+
+La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à
+Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses
+armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses
+vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à
+Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit
+nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu
+disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister
+à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les
+rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès
+de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de
+ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter
+Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe,
+affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus;
+Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave,
+se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée.
+Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et
+d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit
+d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas
+à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les
+chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui
+adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il
+s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les
+côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se
+transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et
+ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin
+d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1].
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 78 et suiv.
+
+Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le
+corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine,
+l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la
+hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des
+côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que difficilement et
+étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers.
+Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent
+longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la
+galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les
+deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin,
+Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins
+consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas
+tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi
+de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la
+flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les
+bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les
+autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans
+les eaux de Messine.
+
+Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre
+Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou
+détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de
+Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort,
+tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit
+leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et
+Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte
+des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par
+l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la
+pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.
+
+Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers
+n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et
+invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus
+Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des
+légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec
+pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le
+rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux
+lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les
+prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs
+richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant
+les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée.
+
+ [1] _Bell. civil._, V, 96.
+
+Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata
+presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer
+engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la
+fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.
+
+Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire.
+C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son
+triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres
+d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune,
+sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un
+couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].
+
+Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il
+ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre
+Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le
+Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il
+s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec
+la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de
+prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000
+matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la
+Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le
+rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds;
+c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la
+mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés,
+répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors
+l'empire de la mer.
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 100.
+
+ [2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune
+ victoriam se adepturum._»
+
+ [3] _Hist. nat._, IX, 22, 1.
+
+Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida
+enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les
+projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent
+de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours
+à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave.
+Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la
+flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au
+moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la
+rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs
+ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre.
+Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors
+absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la
+flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au
+milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats
+d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son
+brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite
+d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir
+rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il
+désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut
+accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses
+titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].
+
+ [1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102.
+
+Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant
+de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments
+de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de
+Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux
+légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une
+victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes
+en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après
+Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de
+débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par
+Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris
+ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en
+Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années
+auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre,
+s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en
+Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave
+n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune
+guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un
+jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher
+le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et
+Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être
+pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la
+mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un
+seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se
+rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la
+terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il
+faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait
+par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui
+l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de
+son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer.
+Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et
+quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._,
+ V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius
+ Paterculus, _Hist. Rom._, 79.
+
+La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une
+action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit
+proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le
+triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore
+la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre
+de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune
+de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre
+sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en
+ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les
+navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines
+à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel
+succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots
+enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt
+par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale
+ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie.
+Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient
+encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le
+succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte
+triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins
+qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à
+recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était
+confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot
+d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et
+devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage,
+en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et
+de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus
+s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer
+pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus
+Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les
+dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du
+vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de
+commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne
+fut plus déplorable.»
+
+Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand
+il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers
+l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla
+le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit
+ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu
+autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus
+feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en
+augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer
+au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de
+Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des
+ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui
+demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa
+puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès
+d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits
+prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements
+de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée,
+s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus
+débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il
+remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie,
+dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70
+vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile
+revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius,
+parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une
+grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il
+prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses
+soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens
+comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,
+fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).
+
+ [1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122.
+
+ [2] Appien, _Bell. civ._, V, 133.
+
+ [3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144.
+
+Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait
+obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait
+reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta
+ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il
+réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et
+une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur
+les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses
+adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut
+d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les
+avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur
+patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce
+que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer
+l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre
+ce qu'il avait acquis.
+
+ [1] _Bell. civ._, V, 143.
+
+Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un
+jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur
+fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte,
+très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par
+ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux
+du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut
+rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les
+fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et
+Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses
+flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait
+le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne
+rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers
+que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des
+pirates[1].»
+
+Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais
+elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle
+et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La
+guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous
+avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline
+l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si
+grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome
+délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se
+portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à
+sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or
+sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal
+l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer
+après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa
+d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].
+
+Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années
+contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les
+Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses
+des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui
+avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages
+comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise
+de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta
+lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent
+vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les
+mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].
+
+ [1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73.
+
+ [2] _Hist. natur._, XVI, 3.
+
+ [3] Appien, _Bell. civ._, V, 130.
+
+ [4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3.
+
+ [5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist.
+ rom._ IV, 12.
+
+La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et
+Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2
+septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire
+romain.
+
+Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde
+romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de
+l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée,
+pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces
+navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à
+Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne;
+l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect
+l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et
+l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se
+construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le
+cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient
+reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la
+grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang
+de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et
+quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait
+la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés
+avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de
+nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires
+stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les
+côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments
+parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles;
+celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont
+on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des
+frontières étaient d'une perfection inimitable.
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49.
+
+ [2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15.
+
+La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain
+pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_.
+Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures
+éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des
+jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la
+religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les
+propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de
+louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu
+et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!
+
+Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples
+étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient
+écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer,
+trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce
+sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près
+de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire
+d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes
+blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de
+l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en
+s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la
+liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per
+illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces
+acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de
+sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment
+qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises
+d'Alexandrie[1].
+
+Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux
+qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et
+que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de
+grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de
+pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile
+étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les
+ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le
+titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui
+commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands,
+en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers
+d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui
+paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2].
+
+ [1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII.
+
+ [2] _Idem_, XXXII.
+
+Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et
+paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de
+Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la
+grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle
+d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse
+jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles
+d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres
+habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au
+dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la
+patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre
+saint Paul.
+
+Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands
+poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:
+
+ Tutus bos etenim prata præambulat,
+ Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;
+ Pacatum volitant per mare navitæ.
+
+«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies;
+Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent
+sur la mer pacifiée_.»
+
+ [1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et
+ belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876.
+
+ [2] _Odes_, liv. IV, 5.
+
+Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:
+
+ An deus immensi venias mari, ac tua nautæ
+ Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!
+
+
+«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots
+et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»
+
+Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,
+s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:
+
+ Deus nobis hæc otia fecit:
+ Namque erit ille mihi semper deus[2].
+
+«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais
+d'être un dieu pour moi.»
+
+ [1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30.
+
+ [2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7.
+
+A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un
+demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce
+document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les
+ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire
+de la piraterie:
+
+«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des
+pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à
+leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité,
+environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels
+ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la
+République...
+
+»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé
+_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait
+décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une
+couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier
+d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et
+le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma
+justice et de ma piété...
+
+»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple
+me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre
+serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous
+un quadrige érigé en mon honneur...[1]»
+
+ [1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de
+ Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ
+ divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par
+ Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.
+
+
+Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la
+Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable,
+ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un
+adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques
+brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés;
+les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs,
+_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].
+
+Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire
+romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des
+antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la
+rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme
+un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême
+de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse
+progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination
+produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le
+plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.
+
+«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au
+commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un
+même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de
+quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le
+reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni
+l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres
+provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il
+est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à
+maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et
+l'obéissance[2].»
+
+ [1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15.
+
+ [2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie,
+ chap. 6.
+
+La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à
+faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par
+les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand
+l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls
+républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces
+avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était
+un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car
+le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins
+deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le
+gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des
+malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible
+misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les
+nations.»--«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès
+l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant
+les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages
+effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un
+pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des
+lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et
+d'Auguste.
+
+ [1] _Histoire romaine_, liv. IV, chap. 11.
+
+Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en
+vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits
+ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me
+borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de
+la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et
+fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien
+accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres
+immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui
+avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des
+querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient
+peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et
+l'argent[1].»
+
+Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du
+Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les
+unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au
+maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en
+imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et,
+sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et
+les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute,
+et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut,
+il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite
+plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très
+honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers,
+quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour
+les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était
+bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce
+que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les
+anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des
+fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous
+les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua,
+au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des
+provinces et les contraignit à être intègres et justes.»--«Adrien, dit
+le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il
+rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus
+sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de
+Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie,
+répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le
+gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner
+sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince
+au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»
+
+On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces.
+Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington,
+Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les
+provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de
+monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples
+admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et
+stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où,
+sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la
+richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes
+lieux, leurs bienfaits éclatants.
+
+ [1] _Annales_, I, 2.
+
+ [2] _Ann._, III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone,
+ _Auguste_, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.
+
+ [3] _Ann._, IV, 6.
+
+ [4] _Domitien_, 8.
+
+ [5] Spartien, _Adrien_, 13.
+
+ [6] Pline, _Epist._, X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85.
+
+Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie
+disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes
+impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39
+empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et
+étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et
+en quelques rares occasions.
+
+Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de
+construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles
+étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y
+voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger;
+une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces
+navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein
+jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser
+Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous
+les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises.
+Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des
+ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils
+formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et
+longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord
+avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement
+harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une
+chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char
+attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis,
+ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit
+impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le
+pont[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie de Caligula_, 19;--Dion Cassius,
+ LVIII;--Josèphe, XVIII.
+
+Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine
+considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les
+jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses
+habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la
+navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des
+approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient
+insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs
+de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des
+pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était
+d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires
+chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine
+distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir
+fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient
+ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer.
+
+Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du
+Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi
+construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit
+où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une
+large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un
+phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs
+pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait
+servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une
+solide maçonnerie[1].
+
+ [1] Suétone, _Vie de Claude_;--Strabon, V;--Pline, XLV.
+
+Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient
+sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom
+de _Clites_, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur
+des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et
+jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et
+surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut
+assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les
+ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute
+à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied,
+tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays,
+Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à
+désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et
+les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1].
+
+Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à
+Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des
+travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le
+lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient
+passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son
+règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions,
+accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3].
+Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.
+
+Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de
+mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on
+frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la
+figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main
+droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident.
+Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime
+importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de
+vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte
+quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un
+combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était
+réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté
+du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port;
+il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il
+avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une
+entrée plus facile du côté de la mer Adriatique.
+
+Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands
+voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je
+suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est
+maîtresse de la mer[5].»
+
+ [1] Tacite, _Annales_, XII, 55.
+
+ [2] Suétone, _Vie de Néron_.
+
+ [3] Pline, VI, 35, 6.
+
+ [4] Pline le jeune, _Lettres_, 31.
+
+ [5] _Fragm._ 9, Dig. _De lege rhodia de jactu_.
+
+La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens
+qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut,
+pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500
+navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère.
+
+Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour
+trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt
+contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut
+dirigée par cet empereur en Isaurie, la _piratarum officina_ des
+anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant
+réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la
+Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée,
+habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers
+d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires
+quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des
+villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes
+romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans
+Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de
+vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en
+abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa
+toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et
+Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières.
+Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au
+delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la
+place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux
+Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se
+défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense
+des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un
+archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef
+barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements
+de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart,
+l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les
+brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et
+se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les
+vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les
+montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force
+dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus
+facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux
+vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le
+service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas
+l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2].
+
+ [1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui
+ signifie précipice.
+
+ [2] Zozime, _Hist. rom._;--Flavius Vopiscus, _Probus_,
+ XVI, XVII.
+
+Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le
+brigandage de ces montagnes.
+
+Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un
+outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient
+été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim,
+a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois
+pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs
+inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes.
+Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient
+l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût
+venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de
+lumière pour observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils
+supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains
+le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations
+et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du
+gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre
+terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce
+brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir
+les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul
+ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte
+d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de
+concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se
+prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus
+d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins
+de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils
+rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.
+
+Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que
+l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés.
+Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les
+soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires,
+d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux
+ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup,
+après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se
+développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au
+hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent
+sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à
+une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant
+que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber
+dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase
+campagne.
+
+Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes
+de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.
+
+ [1] XIV, 2.
+
+Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268),
+l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de
+rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre
+sous le joug cette population de quelques montagnes situées au cœur de
+l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent
+insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race
+proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées
+impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.
+
+
+Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième
+siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa
+propre grandeur, _eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ_, pour me
+servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant,
+jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu
+l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les
+limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême
+est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur
+comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle
+les _trente tyrans_. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est
+gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée
+qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et
+ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.
+
+Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins,
+avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours
+droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de
+l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la
+physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement _Barbares_,
+comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes,
+Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière
+que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours
+de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force
+prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les
+hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire
+romain.
+
+ [1] Préface de l'_Histoire romaine_.
+
+Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les
+Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent
+sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race
+d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque
+dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades
+trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude,
+d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure
+et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand.
+Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte
+septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet,
+au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on
+trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien
+pour lui résister[2].»
+
+ [1] Châteaubriand, _Études historiques_.
+
+ [2] _Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins
+ jusqu'à Constantin_, extrait de l'histoire de Gibbon, par
+ l'abbé Cruice.
+
+Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que
+Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la
+piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des
+embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq
+hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à
+trente. Ces embarcations étaient appelées camares (_camaræ_). Quand la
+mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des
+planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les
+couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les
+flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme
+changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et
+sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs
+camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit
+pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer
+quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du
+Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non
+seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs,
+des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates
+n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes
+au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux
+habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes
+rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1].
+
+ [1] Strabon, XI;--Tacite, _Hist._, III, 47.
+
+A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes
+s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et
+dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse
+et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière
+limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue
+par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en
+récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du
+départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et
+s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font
+main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens
+captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans
+leurs bois.
+
+D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs
+voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de
+semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de
+prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux.
+Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage
+occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de
+concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie,
+prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des
+approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où
+les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes
+de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident
+retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux
+du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe,
+s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de
+Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide
+qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas
+avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie,
+brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans
+leur pays.
+
+Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée
+par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de
+l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé
+(263).
+
+Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces
+expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en
+effet, se composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq
+à trente hommes. Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les
+Barbares-pirates construisirent une flotte de 2,000[1] ou même de
+6,000[2] navires pour transporter une armée de 320,000 hommes. Ils
+s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et tentèrent,
+mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant repris
+la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et
+l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable
+de vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des
+côtes de l'Asie et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà
+dévasté, et lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils
+furent repoussés honteusement. Un esprit de découragement et de division
+s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les
+îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route
+directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante
+ville de Thessalonique, capitale de la Macédoine.
+
+ [1] Trebellius Pollion, _Claude_.
+
+ [2] Zozime.
+
+Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des
+provinces. Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et
+remporta sur eux une grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie).
+Il s'empara des vaisseaux ennemis qui revenaient chargés de butin et les
+brûla. «Nous avons détruit 320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à
+fond 2,000 navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les
+rivages couverts d'épées et de lances. Les champs sont cachés sous les
+ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de l'ennemi a été
+abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en donner deux
+et même trois à nos soldats victorieux[1].» Claude reçut le surnom
+glorieux de _Gothique_ (270).
+
+ [1] Trebellius Pollion, _Claude_;--Zonare, XII, 26.
+
+L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude,
+Aurélien et Probus, capitaines expérimentés.
+
+L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine,
+la Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers
+franks, burgondes et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se
+servir utilement de ces intrépides guerriers, après les avoir éloignés
+de leur patrie, en les disséminant dans les armées et dans les
+provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont,
+ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le
+Bosphore, entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent
+ensuite en Sicile et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers
+l'Afrique, mais une escadre romaine les atteignit en vue de Carthage et
+leur livra un combat dans lequel ils perdirent la moitié de leurs
+vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis navigateurs; ils
+franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de l'Espagne,
+puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever des
+vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin
+leur patrie.
+
+Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue
+mais non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la
+Méditerranée, il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa
+résidence à Nicomédie pour mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication
+de Dioclétien (305), Galérius et Constance Chlore prirent le titre
+d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés césars. Mais Constantin
+ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains, irrités de
+l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au trône
+Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que l'empire eut
+six maîtres à la fois. La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus
+que deux empereurs en présence, Licinius en Orient et Constantin en
+Occident. Ce dernier marcha contre son rival, le battit d'abord à
+Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses possessions
+d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la
+tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et
+attendit Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les
+flottes des deux empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de
+l'Hellespont. Une horrible tempête qui assaillit l'excellente flotte de
+Licinius, composée de vaisseaux égyptiens, ioniens, phéniciens,
+cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de Constantin.
+Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses
+meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré
+et défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le
+vainqueur rentra dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit
+le siège de l'empire, éleva sur son emplacement admirable la grande
+ville de Constantinople qui repoussa pendant plus de dix siècles les
+attaques des Barbares et devint le plus grand centre de commerce du
+monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la création de
+Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées de
+la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants
+pouvait toujours les fermer aux navires ennemis et les ouvrir à ceux du
+commerce. Aussi, les Barbares qui, dans le siècle précédent, avaient
+conduit leurs flottes jusqu'au centre de la Méditerranée, désespérant de
+forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent à la piraterie et
+demandèrent à être incorporés dans les armées impériales.
+
+Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant
+qu'il fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient
+l'empire restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de
+mort ceux qui tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la
+fabrication des vaisseaux[1].
+
+La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme
+enfin qui répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses
+bienfaits sur le monde, ne fut pas non plus sans influence parmi les
+nations qui l'accueillirent et qui ne tardèrent pas à renoncer à leurs
+anciennes habitudes de brigandage, à s'épurer, à s'adoucir et à se
+moraliser par l'effet des divines doctrines du Christ. C'est du
+christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens.
+
+ [1] _Cod. tit. de pœnis;_ Const. 25, _Basiliques_, liv.
+ 9, tit. 47, _de pœnis_. «_His qui conficiendi naves
+ incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale
+ judicium decernimus._»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ.
+
+
+Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus[1],
+suppose l'existence d'un commerce maritime aux dépens duquel elle
+s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection. C'est pour la
+lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates par
+tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou
+l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il
+n'existait pas de navires armés en guerre, et, même à des époques
+postérieures, il arriva souvent qu'aucun peuple ne faisait la police sur
+les eaux. Rome, après avoir détruit Carthage, avait complètement négligé
+la marine et laissé la mer au pouvoir des flibustiers. Qui protégeait
+alors la navigation, et comment les navires marchands pouvaient-ils
+transporter en sécurité les produits de l'agriculture et du négoce? Le
+premier moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout
+paraissent avoir retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec
+pour le désigner: όμοπλοία[2]. C'est ce que nous appelons
+«voyage de conserve» quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer
+ensemble et s'assurer en quelque sorte mutuellement contre les périls
+communs de la navigation, comme on se réunit en caravane pour se
+défendre contre les Bédouins, ces pirates du désert.
+
+J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des
+temps anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et
+qu'elle fut, au contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes
+actes qualifiés plus tard de crimes et punis comme tels, grâce au
+progrès de la civilisation et de la morale, passaient pour licites quand
+les différentes nations se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont
+elles rapportaient les dépouilles comme un légitime butin de guerre.
+Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de rapines et de
+brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous
+l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de
+«justes ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des
+voleurs». «_Hostes sunt_, dit Ulpien[3] qui vivait sous Alexandre
+Sévère, _quibus bellum publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo
+romano. Cæteri latrunculi vel prædones appellantur._»
+
+ [1] _Collection des lois maritimes_, t. I, p. 69.
+
+ [2] _Epist. ad Atticum_, XVI, 1.
+
+ [3] _Fragm._ 24, _Dig._ lib. 49, tit. 15.
+
+Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les
+plus acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois
+nautiques. Le haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations
+commerciales est attesté par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par
+Florus, etc., qui vantent la sagesse de leur législation. Cicéron lui a
+rendu hommage dans son discours pour la loi Manilia: «_Rhodiorum usque
+ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria remansit._»
+
+Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les
+dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine.
+Une question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus
+contraires se sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou
+compilation aujourd'hui connu sous le nom de _lois rhodiennes_, publié
+pour la première fois par Schard, en 1591, et inséré par Lœwenklau, en
+1596, dans une collection d'ouvrages sur le droit gréco-romain, _jus
+græco-latinum_, sous la rubrique: _Loi maritime des Rhodiens_,
+Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être considéré comme contenant le texte
+des véritables lois de Rhodes. Jacques Godefroy, Mornac, Vinnius,
+Gianonne, Valin ont accepté et vanté ce recueil comme authentique[1].
+François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershœck, Heineccius, Gravina
+croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes d'un récit
+trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste
+ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «_Jus illud rhodium
+quod nescio quis Græculus esuriens finxit_,» dit Bynkershœck[2]. Cujas
+a exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient
+pas les anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date
+plus récente, _recentiorum leges_. M. de Pastoret, dans sa remarquable
+_Dissertation_, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que
+les lois des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas
+parvenues jusqu'à nous[3].»
+
+ [1] «_Pretiosum fragmentum_,» dit Mornac; «_in qua legum
+ navalium collectione_,» dit Vinnius, «_multa sané sunt
+ egregia et scitu utilissima._» Pardessus, _loc. cit._, i,
+ 26.
+
+ [2] _Dissertatio ad legem rhodiam, de jactu_.
+
+ [3] _De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur la
+ marine des Grecs et des Romains_.
+
+On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et
+d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée
+d'une manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M.
+Pardessus me semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette
+série de chapitres, sans appartenir à la législation positive, ni en
+faire partie, s'y rattachait comme un livre de pratique se rattache à la
+loi dont il offre les développements ou le supplément usuel[1]. Penser
+avec Meyer et Boucher que les Rhodiens n'ont point eu de lois maritimes
+écrites, mais seulement des coutumes successivement accrues et corrigées
+par les décisions des juges, c'est s'insurger contre des autorités
+parfaitement dignes de foi. Le _Digeste_ emploie expressément le mot
+loi: _De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege rhodia judicetur._ Dans
+un fragment inséré au _Digeste_, le jurisconsulte Volucius Mæcianus
+rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur Antonin: «Requête
+d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.--Ayant fait naufrage sur
+les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents du
+fisc qui résident aux îles Cyclades.»--Antonin répondit: «Je suis maître
+du monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des
+Rhodiens soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres,
+ainsi l'a décidé autrefois l'empereur Auguste[2].»
+
+En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer
+que les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des
+usages vagues et incertains ou de simples coutumes manquant de ce
+caractère d'authenticité et de précision qui n'appartiennent qu'aux
+actes du pouvoir législatif.
+
+ [1] _Loc. cit._; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy,
+ _Droit maritime international_, ouvrage couronné par
+ l'Académie des sciences morales et politiques.
+
+ [2] Frag. 9, _Digeste, de lege rhodia, de jactu_.
+
+Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens,
+dans l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin,
+maîtresses de la mer. Les _Us et coutumes_ des Barcelonnais, dans le
+XIe siècle, les _Jugements_ d'Oléron, dans le XIIIe siècle, et les
+_Ordonnances_ de Wisby, au XVe, ne furent que les institutions
+maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées
+suivant l'état de la navigation et les progrès des peuples.
+
+Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la
+police des gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries.
+A mesure que le commerce se répandit et que les idées de justice,
+d'humanité et de droit se développèrent chez les nations, on songea à
+purger les mers de la piraterie dont le propre, comme on l'a remarqué
+souvent, est de croître en force et en audace si on la laisse s'exercer
+impunément. Aussi la répression de ce brigandage dut-elle marcher de
+pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les nations les
+plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles qui
+s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la
+navigation. Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette
+île. C'est certainement dans ces lois qu'a été puisé le principe inscrit
+au _Digeste_ que le pirate était un brigand et qu'il ne pouvait acquérir
+par la prescription la propriété de l'objet par lui volé[1].
+
+Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un
+citoyen d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre
+ville, il pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des
+représailles, c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de
+son débiteur. Ces représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on
+juge combien d'actes de piraterie devaient se cacher sous le couvert de
+ce droit[2]! La loi romaine ne nous a transmis aucune trace d'une
+semblable disposition. Cette loi plaçait les vols commis par les pirates
+au nombre des cas de force majeure qui fournissaient à un armateur une
+légitime exception contre la demande des choses qui lui avaient été
+confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut commun, les
+sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires
+avaient pris[3]. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on suivait,
+relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé,
+des principes semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes[4].
+
+ [1] Lib. XLIX, tit. 15.
+
+ [2] Démosthène, _Plaidoyers civils_; Androclès contre
+ Lacrite.
+
+ [3] Dig., lib. IV, tit. IX, _Nautæ_; lib. XIV, tit. II,
+ _De lege rhodia de jactu_.
+
+ [4] Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. _unic._, C. _de
+ usucap. transform_.
+
+Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur
+et du magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du
+commerce. Les vols commis, soit à bord, soit dans le chargement et le
+déchargement des navires, étaient sévèrement punis[1].
+
+Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages
+de la mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des
+malheureux naufragés. C'est plutôt une supplication que la revendication
+d'un droit qui sort de la bouche d'un personnage de la tragédie grecque:
+
+ Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.
+ Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas.
+
+Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si
+quelqu'un, dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un
+navire en détresse ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage,
+je le condamnerai à rendre le quadruple, si la poursuite a lieu dans
+l'année, et à la simple restitution, si la poursuite n'a lieu que plus
+tard[2].»
+
+ [1] _Fragm._ 88, tit. 2. lib. 47, Dig., _De furtis_.
+
+ [2] _Fragm._ 1, tit 9, lib. 47, Dig., _De incendio,
+ ruina_.
+
+Indépendamment de cette action, la loi criminelle prononçait des peines
+corporelles les plus sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les
+travaux forcés dans les mines, contre ceux qui, au lieu de porter
+secours aux naufragés, les auraient pillés dans leur détresse[1]. Elle
+voulait qu'on traitât comme assassins ceux qui auraient empêché le
+sauvetage des passagers, dans le but détestable de s'approprier leurs
+dépouilles[2].
+
+L'antique maxime _res sacra miser_ fut enfin appliquée aux naufragés.
+
+Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui,
+dans certaines localités, faisaient main basse sur les effets des
+naufragés. J'ai cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à
+l'empereur Antonin. Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont
+voici les termes: «Que mon fisc n'intervienne pas pour empêcher les
+objets naufragés de retourner à leurs maîtres légitimes. Quel droit
+aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance calamiteuse[3]?»
+
+Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de
+navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant
+acquis par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. Sa
+sollicitude s'étendit à la police des gens de mer, et veilla à ce qu'une
+discipline rigoureuse fût observée à bord des navires de commerce comme
+à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça sous la protection de la loi,
+les familles des marins ou naviculaires victimes de leur dévoûment.
+Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à Rome, eut
+lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au profit
+du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un
+intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de
+certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes
+étaient observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une
+sentence du jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi
+conçue: «Si le propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord
+quelque objet de contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement
+a eu lieu en l'absence du propriétaire, par le fait du patron ou d'un
+matelot, ceux-ci seront punis de mort et les marchandises confisquées,
+mais le navire sera rendu à son propriétaire[4].»
+
+ [1] Édit. d'Antonin.
+
+ [2] Ulpien, _Fragm._ 3, § 8, Dig., _De incendio, ruina,
+ naufragio_.
+
+ [3] _Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus habet
+ fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa
+ compendium sectetur._
+
+ [4] _Fragm._ 11, § 2, Dig., lib. 39, tit. 4.
+
+A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection
+survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient
+commis par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés comme
+licites quand des nationaux se les permettaient vis-à-vis d'étrangers
+dont ils rapportaient les dépouilles dans leur patrie, comme un légitime
+butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait non seulement pendant la
+guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des peuples qui n'avaient
+avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou d'amitié. C'est
+ce que dit Pomponius: «_Si cum gente aliqua neque amicitiam, neque
+hospitium, neque fœdus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem
+non sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber
+homo noster ab eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis
+aliquid ad nos perverniat[1]._» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient
+dans une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à
+Grotius que dans ces temps la corruption des mœurs avait éteint chez
+les hommes «le sentiment de l'humanité qui les rend sociables par
+nature[2]». Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte
+Ulpien posa en principe, à propos du droit de prise, que la translation
+de propriété n'avait pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un
+pirate et non un légitime ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen
+enlevé par les brigands n'a pas besoin d'être déclaré libre à sa
+rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi[3].
+
+C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être
+ainsi. Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes
+libres à l'ennemi[4]. C'était aussi une loi dans l'antiquité que l'homme
+libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut
+remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'_Apollodore contre
+Nicostrate_, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à
+la poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des
+pirates, fut vendu à Égine, y subit un sort affreux et fût resté en
+servitude s'il n'avait trouvé le moyen de rembourser les 26 mines
+(23.831 fr. 60) que son acquéreur avait payées aux pirates. Une
+inscription d'Amorgos[5], de la fin du troisième siècle av. J.-C.,
+rapporte un fait commun dans la vie des peuples anciens: «Des pirates
+ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes filles, des
+femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et Antipappos
+qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef
+des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et
+des esclaves s'offrirent eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle
+extrême pour empêcher qu'aucun des citoyens ou citoyennes ne fût
+distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne souffrit rien qui fût
+indigne de sa condition.» En récompense de cette action honorable, on
+leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple en
+leur faveur.
+
+ [1] _Fragm._ 5, § 2, Dig. lib. 49, tit. 15.
+
+ [2] «_Sensum naturalis sociatatis quæ est inter homines,
+ mores exsurdaverant._» Lib. 3, c. 9 § 18.
+
+ [3] _Fragm._, 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit. 15.
+
+ [4] Petit, _Lois attiques_, VII, 17.
+
+ [5] Bœckh, _Corp. inscript._, suppl. nº 2263.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES.
+
+
+La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le
+trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non
+seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait
+par conséquent l'une des excitations les plus puissantes à l'exercice de
+la piraterie publique ou privée.
+
+Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par
+la guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme
+dans l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de
+longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et
+ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à
+déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L'histoire nous
+apprend qu'après certaines conquêtes, c'était par milliers, par millions
+même, que le vainqueur comptait ses esclaves.
+
+Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les
+camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne
+de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les
+monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la
+Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce
+et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui
+tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et
+perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par
+une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du
+premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans
+les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1].
+Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands
+personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les
+employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les
+chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer
+l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la
+piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces
+chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la
+personne du citoyen romain.
+
+ [1] Diog. Lært., _in Plat._, lib. 3, 20; 6, 29.
+
+En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup
+celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une
+grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le
+plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en
+possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en
+posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai
+une terre, une maison à la ville, _des esclaves, j'équiperai de grands
+navires pour le négoce_.»
+
+ Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,
+ Navibus magnis mercaturam faciam.
+
+Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était
+très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou
+littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs,
+quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates
+devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches
+favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin
+d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2],
+des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux
+corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle
+trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de
+devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer
+M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'_Histoire de l'esclavage_, le besoin
+d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs,
+était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus
+répandue dans l'antiquité.
+
+ [1] Plaute, _Rudens_, v. 917-918.
+
+ [2] _Vie de Pompée_.
+
+C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate
+marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος
+(_andrapodocapèle_), et par les Romains _leno_, ou encore _mango_. Il y
+avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force;
+l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin
+était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs
+comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les
+diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand
+rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les
+pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes
+étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements
+rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les
+aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait
+supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on
+désignait sous le nom d'άνδραποδισταί (_andrapodistai_), la
+classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les
+vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi,
+attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un
+marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant
+que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître
+nominativement désigné[1].
+
+ [1] _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines:
+ Andrapodismou graphé_.
+
+Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à
+Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A
+l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand
+centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et
+ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs
+d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois
+débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les _lenones_ et
+les _mangones_ exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre,
+portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel
+leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le
+_leno_ avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager
+l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans
+certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait
+pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (_pileus_)
+sur la tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des
+pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées
+avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles
+que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant
+un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par
+Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent
+employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs
+esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux
+membres plus de poli, de rondeur et d'éclat.
+
+Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se
+trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du
+continent, et ces prises consistaient principalement en créatures
+humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux
+esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les
+prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la
+piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint
+le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande
+partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses
+richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation.
+Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, _piratarum
+officina_.
+
+ [1] Strabon, XIV.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.--LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE
+DÉCLAMATION.
+
+
+Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux
+emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie
+ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi
+interroger les œuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée
+complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie
+surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus précieux et en documents
+curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des grands auteurs
+comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits
+caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et
+les mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait
+plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des
+œuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de
+Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile,
+d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la
+fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les
+mœurs.
+
+En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la
+piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il
+n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de
+jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet
+de la pièce du _Pœnulus, le petit Carthaginois_, imitée de Ménandre,
+pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à
+Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans,
+et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon
+fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit
+son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées,
+argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus
+exécrable des hommes, si toutefois un _leno_ est un homme,
+
+ Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,
+ Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.
+
+Dans la fameuse pièce des _Ménechmes_, le chef-d'œuvre de Plaute, un
+des chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit
+encore d'enlèvement. Dans le _Câble_ (_rudens_), imité de Diphile,
+Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les
+mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même
+dans le _Curculio_ (_le Charançon_), dans le _Persan_ et autres comédies
+de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves,
+recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille
+intrigues imaginées par le poète.
+
+Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la
+Méditerranée, composa même une comédie intitulée _les Pirates ou
+l'Aveugle, Prædones vel cœcus_. La perte de cette œuvre nous est
+particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut
+donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux
+résume en lui seul l'histoire de la piraterie:
+
+ Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini,
+
+«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux
+interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse
+de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux,
+la comédie des _Pirates_ était sans doute une pièce de circonstance, du
+moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre
+Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs
+romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de
+laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat;
+peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands
+triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences,
+
+ Perii, hercle, Afer est!
+
+«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de
+ces pirates, c'est un Africain!»
+
+Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où
+leurs richesses étaient cachées:
+
+ Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra.
+
+Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des
+poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable,
+le marchand d'esclaves, le _leno_. Ces poètes sont très durs pour ces
+misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en
+connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé
+par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs
+œuvres une science profonde des ruses et des spéculations du _leno_,
+des misères et des mœurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le
+caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances,
+sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque
+où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des
+marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus
+grande puissance des pirates; aussi, le _leno_ est-il, à proprement
+parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce
+sont généralement des étrangers que le _leno_ amène sur le marché, et la
+plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et
+à leur patrie. Le _leno_ est un misérable, un être sans honneur, les
+poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du _Persan_, de
+Plaute, _Toxile_ apostrophe le _leno Dordalus_ en ces termes: «Ah! te
+voici... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour
+de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur
+effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes
+infamies[1]!»
+
+Dans un grand nombre de vers le _leno_ est ainsi injurié.
+
+Dans les _Adelphes_ de Térence, _Sannion_ paie d'impudence:
+
+«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des
+jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir
+ce _leno_ se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes
+marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un
+grand commerce de courtisanes.
+
+ [1] Acte III, sc. III, v. 403-408.
+
+ [2] Acte II, sc. I, v. 189-190.
+
+C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant
+rapport à la piraterie et au danger de la navigation.
+
+Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre
+en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait
+mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne
+peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins
+en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup
+d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, _un vaisseau_ et une femme!»
+
+ Negoti sibi qui volet vim parare
+ Navem et mulierem, hæc duo conparato[1].
+
+ [1] _Pœnulus_, acte I, sc. II, v. 210-211.
+
+Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au
+théâtre, elle avait encore du retentissement dans les _écoles de
+déclamation_. L'histoire de la déclamation romaine est très
+intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que
+l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie.
+
+Les Romains entendaient par le mot _declamatio_ un exercice d'éloquence.
+L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome
+ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton.
+On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de
+Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour
+la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles
+rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux
+l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science
+philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les
+pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à
+rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur
+fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses
+concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à
+dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des
+armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs,
+_otiosi_, _inepti_, _loquaces_, qui démontraient le matin l'utilité, le
+soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du
+juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av.
+J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la
+plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit
+désormais victorieusement sur l'Italie.
+
+ Græcia capta ferum victorem cepit, et artes
+ Intulit agresti Latio[1].
+
+ [1] Horace, _Épit._ II, 1.
+
+L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il
+fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques,
+et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les
+professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou
+cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à
+soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des
+harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier
+rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron
+appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée,
+_operarios, lingua celeri et exercitata_, habituaient leurs disciples à
+s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et
+la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé _Stilo_,
+«l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue
+latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut
+l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et
+les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius,
+Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément
+au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après
+Pharsale.
+
+L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista
+plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut
+désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans
+l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou
+habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous
+souffrons de l'intempérance de la littérature, _litterarum intemperantia
+laboramus_.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de
+Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc
+réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de
+déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les
+écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur,
+regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre
+démonstratif, ils prononçaient des _laudationes_ ou panégyriques dans
+lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme,
+les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec
+les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux
+traité, _les Topiques_, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre
+délibératif ce que l'on appelait les _suasoriæ_. Il y avait enfin les
+controverses, _controversiæ_, dans le genre judiciaire. C'est de ce
+dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.
+
+Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant
+un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des
+gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses
+n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où
+plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à
+surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque
+le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces
+controverses.
+
+Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la
+piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces
+déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler
+qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant:
+Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les
+racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie,
+refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout
+enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire
+application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce
+qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer
+un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la
+bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la
+mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe
+nombreuse du rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions
+les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le
+meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il
+devait être puni ou récompensé.
+
+ [1] Satire VII;--Boissier, _L'Opposition sous les Césars_,
+ et à son cours.
+
+Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante
+que les autres, celle de la _Fille du chef de pirates, Archipiratæ
+filia_, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates
+écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille
+du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait
+promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants
+s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa
+libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune
+Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur
+le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il
+fondé à le faire en droit?--Telle est la proposition de cette
+controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les
+développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins
+d'imagination.
+
+ [1] Sénèque le Rhéteur.
+
+Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et
+gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la
+jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque
+captive, car elle n'avait rien des mœurs des pirates, _nihil in illa
+deprehendi poterat piraticum_; elle supplie son père, se jette à ses
+genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les
+souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin
+à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à
+Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer.
+«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même
+bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.»
+
+D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous
+l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous
+l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le
+Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de
+pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille
+audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son
+père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en
+s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans
+fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»
+
+Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous
+en faveur des amants.
+
+Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me
+semble qu'elle contient les germes du _roman_ dans l'antiquité, et c'est
+la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est
+inspirée dans son roman de _Clélie_. Cette controverse lui a donné
+l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de
+décrire un brillant combat entre son héros _Aronce_ et un corsaire qui
+emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se
+trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des
+meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des
+pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire.
+
+La controverse de l'_Archipiratæ filia_ est un souvenir perpétué dans
+les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se
+produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer.
+L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des
+pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de
+haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était
+un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque
+raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie
+aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains
+corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des
+rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers,
+mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de
+joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères.
+Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de
+la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle
+n'exigeait pas sa mort?
+
+ [1] _Vie de Pompée_.
+
+On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie
+occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la
+retrouve même dans les œuvres littéraires. C'était à un tel point que
+l'on discutait en philosophie[1] si les navigateurs, au retour d'un
+voyage au long cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne
+devaient pas s'empresser de les avertir non seulement des tempêtes et
+des écueils, mais encore des _pirates_ qu'ils pourraient rencontrer. Cet
+empressement était la conséquence de la bienveillance naturelle qu'on
+ressent pour ceux qui vont à leur tour s'exposer aux dangers auxquels on
+vient d'échapper.
+
+ [1] Cicéron, _Pro Murena_, II; Quintilien, V, 11.
+
+ FIN.
+
+
+TABLE ALPHABÉTIQUE.
+
+
+Abdère, ville de Thrace, 89.
+
+Absyrtos, frère de Médée, 23.
+
+Achéens, ppl. de la Grèce, 82, 157, 161, 168, 185.
+
+Achille, fils de Pélée, 27.
+
+Actium, ville d'Épire, 202.
+
+Adana, ville de Cilicie, 212.
+
+Adrien, empereur, 253, 258.
+
+Ænaria (île d'Ischia), 128.
+
+Ætès, roi de Colchos, père de Médée, 13, 23.
+
+Agathocle, 129, 130.
+
+Agrippa, 232-237, 241.
+
+Agron, roi d'Illyrie, 154.
+
+Agylla, ville d'Étrurie, 154.
+
+Ahenobarbus (D.), 224.
+
+Alalia, ville de Corse, 87, 88.
+
+Alamans (les), 266.
+
+Alcibiade, 110.
+
+Alexandre le Grand, 118, 121.
+
+Alexandre, tyran de Phères, 116.
+
+Alexandrie, ville d'Égypte, 120, 179.
+
+Amanus (le mont), en Cilicie, 215.
+
+Amasis, roi d'Égypte, 53, 59, 71.
+
+Amazone (tribus de l'), 15.
+
+Amérique (tribus de l'), 11.
+
+Amilcar, 127.
+
+Amorgos, île de la mer Égée, 286.
+
+Amphipolis, 116.
+
+Amphothère, amiral, 118.
+
+Amycos, 24.
+
+Anaxilaos, de Rhegium, 127.
+
+Ancône, ville d'Italie, 258.
+
+Ancyre (inscription d'), 246, 247.
+
+Andrinople, ville de Thrace, 273.
+
+Anemur, ville de Cilicie, 256.
+
+Anicius, préteur, 163, 164.
+
+Annibal, 205.
+
+Antigone, roi de Macédoine, 165.
+
+Antiochus le Grand, 169.
+
+Antium et les Antiates (Italie), 142, 143.
+
+Antoine (M.), triumvir, 225, 227, 228, 231, 237, 238.
+
+Antonin, empereur, 279.
+
+Antonius (M.), père du triumvir, 196, 205.
+
+Apamée, ville de Bithynie, 269.
+
+Apollodore, 286.
+
+Apolloniate (lac), 269.
+
+Apollonie, ville d'Illyrie, 159.
+
+Apollophanès, 235, 236.
+
+Appius Claudius, 147.
+
+Apuans, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Aquilius, consul, 174, 175.
+
+Arabion, 222.
+
+Arcananiens, ppl. de la Grèce, 153, 157.
+
+Archagathus, 130.
+
+Archélaos, 219, 220.
+
+Ardiæens (les), 159.
+
+Argo (le navire), 21-24, 43.
+
+Argonautes (les), 21-24.
+
+Argos, ville de l'Argolide, 12, 202, 270.
+
+Ariadne, 18.
+
+Ariobarzane, roi de Cappadoce, 180.
+
+Arion, 20.
+
+Aristide, 101.
+
+Aristagoras de Milet, 92.
+
+Aristophilide, roi des Tarentins, 90, 91.
+
+Aruntius, 226.
+
+Assyriens (les), 84.
+
+Athènes et les Athéniens, 64-77, 92, 93, 100-105, 107-114, 178, 193,
+ 270.
+
+Athénodore, 202.
+
+Atintaniens, ppl. de l'Épire, 159, 162.
+
+Atossa, femme de Darius, 90.
+
+Attalia, ville de Pamphylie, 189.
+
+Attilius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Atys, roi de Lydie, 80.
+
+Auguste, _voir_ Octave.
+
+Aulus Posthumius, consul, 158-161.
+
+Aurélien, 271.
+
+Australie (tribus de l'), 11, 15.
+
+
+Bacchus, 17-20.
+
+Baléares (les îles), 170-172.
+
+Bellinus, préteur, 205.
+
+Bérénice, 219.
+
+Bias de Priène, 85.
+
+Bithynie, contrée de l'Asie-Mineure, 180.
+
+Brindes, Brindusium (Italie), 155, 209.
+
+Brutus, 221, 224.
+
+Bruttius Sura, préteur, 178.
+
+Buto (oracle de Latone à), 55.
+
+Byzance (ville de), 93, 117, 258, 273.
+
+
+Cadmus, 37, 38.
+
+Caïète, 205.
+
+Caius Caligula, 254, 255.
+
+Calaurie (île de), 202.
+
+Calvisius Sabinus, 229-231.
+
+Cambyse, 59, 80.
+
+Cappadoce, contrée de l'Asie-Mineure, 180.
+
+Capri (île de), 137.
+
+Cariens, ppl. de la Carie, 29, 38, 42, 55, 85, 89, 193.
+
+Carina, 222.
+
+Caristyens, ppl. de l'Eubée, 100.
+
+Carnéades, 301.
+
+Carthage, Carthaginois, 88, 89, 121-132, 145-150.
+
+Cassandre, 130.
+
+Cassius, 221, 224.
+
+Castor et Pollux, 22, 24.
+
+Caton l'Ancien, 301.
+
+Caton le Jeune, 215, 216, 218, 219.
+
+Cauniens (les), ppl. de l'Asie-Mineure, 89.
+
+Centumcellæ, ville d'Italie, 258.
+
+Cephallénie, île de la mer Ionienne, 154.
+
+César, 185-187, 194, 204, 208, 220, 222.
+
+Chalcédoine, ville de Bithynie, 269, 273.
+
+Charidémos, 116.
+
+Chéronée, v. de Béotie, 178.
+
+Chio ou Chios (île de la mer Égée), 87, 94, 117, 176, 179, 293.
+
+Chrysogonas, 269.
+
+Chrysopolis, ville de Bithynie, 273.
+
+Chrysor, 6.
+
+Chypre ou Cypre (île de), 102, 217-219, 293.
+
+Cicéron, 215, 216, 302.
+
+Cilicie, contrée de l'Asie-Mineure, 183-191, 210-216.
+
+Cimon, 99, 100-103.
+
+Cinna, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Claros, 202.
+
+Claude, empereur, 255-257.
+
+Claude II le Gothique, 271.
+
+Cléemporus, 156.
+
+Cléobule, 86.
+
+Cléopâtre, 220, 227.
+
+Clites (les), tribus de la Cilicie, 256, 257.
+
+Clodius, 204, 211, 217, 218.
+
+Cnidiens (les), 89.
+
+Cnosse, ville de Crète, 198.
+
+Colæos de Samos, 60, 61.
+
+Colchide, contrée du Pont-Euxin, 13, 21, 23, 33.
+
+Colophon, ville d'Ionie, 179.
+
+Comæna, 220.
+
+Commoris, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Confédérations (origine des), 11.
+
+Constantin le Grand, 272-274, 283.
+
+Coracésium, ville de Cilicie, 210, 211.
+
+Corcyre, 52, 54, 104, 105, 30, 154, 157-161, 241.
+
+Corinthe et Corinthiens, 50, 52, 54, 63, 270, 293.
+
+Cornélius (P.), 143.
+
+Cornificius, 234.
+
+Corse (île de), _voir_ Cyrnos.
+
+C. et L. Coruncanius, 155, 156.
+
+Corycus, ville de Lycie, 189, 213.
+
+Cos (île de), 175.
+
+Crassus (L.), préteur, 176.
+
+Cremna, ville de Lycie, 259.
+
+Crésus, 85, 86.
+
+Crète (île de), et Crétois, 41, 43, 84, 179, 183, 191-199, 293.
+
+Critolaüs, 301.
+
+Crotone, ville d'Italie, 90, 205.
+
+Ctésium, port de Scyros, 100.
+
+Cumes, ville d'Italie, 128, 230.
+
+Curtius Severus, 257.
+
+Cybalis, 273.
+
+Cydonie, ville de la Crète, 197, 198.
+
+Cyrène, ville d'Afrique, 179, 183.
+
+Cyrnos (la Corse), 87, 128, 149, 172, 229.
+
+Cyrus, 86, 87.
+
+Cythère (île de la mer Ionienne), 81, 84.
+
+Cyzique, île et v. dans la Propontide, 23, 238, 269, 270.
+
+Dalmates (les), 241.
+
+Darius, 77, 80, 89-97.
+
+Darius Codoman, 118.
+
+Décius Jubellus, 145, 146.
+
+Décius Mus, 143.
+
+Délos, île de la mer Égée, 29, 76, 202, 293.
+
+Démagoras, 177.
+
+Démétrius de Pharos, 155, 159, 161-163.
+
+Démocédès, 90, 91.
+
+Démocharès, 230, 235.
+
+Démosthène, 112, 117.
+
+Denys l'Ancien, 128, 154.
+
+Denys le Phocéen, 94.
+
+Didyme, 202.
+
+Dimale, 162.
+
+Dioclétien, 272.
+
+Diodote Tryphon, 211.
+
+Diogène, 290.
+
+Diogène le Rhéteur, 301.
+
+Dionides, 119.
+
+Dionysos (Bacchus), 17-20.
+
+Dolabella (C.), 189.
+
+Dolopes, ppl. de l'île de Scyros, 100.
+
+Domitien, 253.
+
+Dorimaque, 166-168.
+
+Duilius, 149, 236.
+
+Dymé, ville d'Achaïe, 212.
+
+Éacès, 57.
+
+Égéloque, amiral, 119.
+
+Égine (île d'), 69-77, 104, 286, 293.
+
+Égypte, Égyptiens, 37, 56, 57, 84, 219, 220.
+
+Éleuthera, forteresse de la Crète, 198.
+
+Émilius (L.), 162, 163.
+
+Éphèse, ville de l'Ionie (Asie-Mineure), 175, 270, 293.
+
+Épidamne, ville d'Illyrie, 52, 156-160.
+
+Épidaure, ville de l'Argolide, 73, 202.
+
+Épiphanie, ville de Cilicie, 212.
+
+Épirotes, ppl. de l'Épire, 153.
+
+Érana, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Érétrie, ville de l'Eubée, 92, 95.
+
+Ésope, 86.
+
+Étolie, Étoliens, 161, 165-169.
+
+Étrurie, Étrusques, 127, 128, 133-138.
+
+Eudémon, 279.
+
+Eumée, 25, 27.
+
+Europe (enlèvement d'), 13, 20, 31.
+
+Eurydice, 20.
+
+Eurymédon, fleuve de la Pamphylie, 102.
+
+
+Fimbria, 183.
+
+Frances (les), 266, 271, 272.
+
+Fulvius (Cn.), 158, 160.
+
+
+Gabinia (loi), 207, 208.
+
+Gabinius (Aulus), 207, 208, 219, 220.
+
+Gallus, 261, 262.
+
+Gellius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Gélon de Syracuse, 127.
+
+Genthius, roi d'Illyrie, 163, 164.
+
+Gépides (les), 266.
+
+Germains (les), 266.
+
+Géryon, 31.
+
+Gillus, 91.
+
+Glaucus, 18.
+
+Goths (les), 266-268, 271.
+
+
+Halonèse, île de la mer Égée, 118.
+
+Harpagus, 87, 89.
+
+Hégémonie (l'), 11.
+
+Hélène, 13.
+
+Héniokhes (les), 267.
+
+Héracléon, 204.
+
+Hercule, 22, 30.
+
+Hermione, ville du Péloponèse, 202.
+
+Hérules (les), 266.
+
+Hiéron Ier, 127.
+
+Hiéron II, 132, 146.
+
+Himère, ville de Sicile, 127.
+
+Histiée de Milet, 91, 93.
+
+Hyéla, ville d'Œnotrie, 88.
+
+Hylas, 23.
+
+Iapygiens, ppl. de l'Italie, 130.
+
+Iconium, ville de Lycaonie, 190, 261.
+
+Illyrie, Illyriens, 115, 153-164, 241.
+
+Imbros, île de la mer Égée, 14, 81.
+
+Ingaunes, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Intémèles, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Io (enlèvement d'), 12, 13.
+
+Ionie, Ioniens (Asie-Mineure), 92, 93, 174.
+
+Isaura, ville d'Isaurie, 190.
+
+Isaurie, Isauriens (Asie-Mineure), 190, 191, 259, 261.
+
+Isidorus, 202.
+
+Issa, île de l'Adriatique, 154, 155.
+
+Istrie, 161.
+
+
+Japodes (les), 241.
+
+Jason, 13, 21, 22.
+
+Junius, préteur, 186.
+
+
+Kambé, ville d'Afrique, 84.
+
+Khrysaor, 31.
+
+Klephtes (les), 165-169.
+
+Kragos et Antikragos, forteresses des pirates, 210.
+
+
+Laconie, contrée du Péloponèse, 81.
+
+Laodicée, ville de Phrygie. (Asie-Mineure), 175, 216.
+
+Lasthénés, 196-198.
+
+Lélèges, ppl. d'Asie-Mineure, 38, 42, 193.
+
+Lemnos, île de la mer Égée, Lemniens, 14, 23, 81, 202.
+
+Lentulus, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Lépidus, 225, 231, 234, 235.
+
+Lesbos, île de la mer Égée, Lesbiens, 59, 94, 176.
+
+Leucadie, île de la mer Ionienne, 154.
+
+Liburniens, ppl. des côtes de l'Adriatique, 153, 241.
+
+Libyens (les), 81.
+
+Licinius, 273.
+
+Ligures, ppl. de l'Italie, 138, 141.
+
+Lipari, îles voisines de la Sicile, 130, 204.
+
+Lissus, ville d'Illyrie, 160, 161.
+
+Lolius, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Lucullus, 178-180, 201, 202.
+
+Lycie, contrée de l'Asie-Mineure, Lyciens, 82, 89, 183, 191, 259, 263.
+
+Lyctos, forteresse de la Crète, 198.
+
+Lydie, contrée de l'Asie-Mineure,
+ Lydiens, 80, 81, 85, 174.
+
+Lydius, 259, 260.
+
+
+Macédoine (la), 115.
+
+Magon, 121, 122.
+
+Malée (golfe de), au sud de la Laconie, 185.
+
+Mallus, ville de la Cilicie, 212.
+
+Malte (île de), 84.
+
+Mamertins (les), 130, 131, 145-147.
+
+Marcellus, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Mardie, 273.
+
+Mardonius, 95.
+
+Marianopolis, 270.
+
+Marius, 181.
+
+Massalia (Marseille), 88, 139, 222.
+
+Maxence, 272.
+
+Maximien, 272.
+
+Médée, 13, 23.
+
+Mégariens (les), voisins de l'Attique, 65, 69.
+
+Melkarth, 30, 31.
+
+Mélos, île de la mer Égée, 84, 109, 110.
+
+Ménas, 227, 240.
+
+Ménécratès, 224, 230, 240.
+
+Ménéphtah, 82.
+
+Ménodorus, 224, 229-234.
+
+Mercure, 59.
+
+Messala, 234.
+
+Messéniens, ppl. du Péloponèse, 166-168.
+
+Messine, ville de Sicile, 130, 131, 230.
+
+Métellus _Balearicus_, 171-172.
+
+Métellus (Q.) _Créticus_, 197-199.
+
+Métellus Nepos, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Métulum, ville de Liburnie, 241.
+
+Micylion, 229.
+
+Milet, Milésiens (Asie-Mineure), 55, 56, 59, 94, 186, 238.
+
+Minos, roi de Crète, 29, 42, 43, 50, 193.
+
+Misène, port et promontoire en Campanie, 205, 225, 242.
+
+Mithras, 203.
+
+Mithridate, roi de Pont, 173-179, 182.
+
+Mitylène, ville de l'île de Lesbos, 237.
+
+Munychie, un des ports d'Athènes, 99.
+
+Murcus, 224.
+
+Muréna, 189.
+
+Myles, ville de Sicile, 234, 236.
+
+Mysie, contrée de l'Asie-Mineure, 23, 174.
+
+
+Nabuchodonosor II, 85.
+
+Naucratis, port sur la branche Canopique du Nil, 71, 72.
+
+Nauloque, 236.
+
+Naxos, île de la mer Égée, 94, 101.
+
+Néa, île près de Lemnos, 202.
+
+Nébridius, 262.
+
+Néko, 32, 89.
+
+Néron, empereur, 257.
+
+Néron (C.), proscrit, 226.
+
+Néron (T.) lieutenant de Pompée, 208.
+
+Nestor, 27.
+
+Nicée, ville de Bithynie, 238, 269.
+
+Nicias, 29, 109.
+
+Nicodrome, 76, 77.
+
+Nicomède, roi de Bithynie, 180.
+
+Nicomédie, 238, 269, 272.
+
+Nicostrate, 286.
+
+Nuceria, ville de la Campanie, 143.
+
+Nystrie, ville de la côte illyrique, 160.
+
+
+Oasis (Égypte), 54.
+
+Octave Auguste, 223-247.
+
+Octavius (L.), 198, 199.
+
+Œnotrie, contrée de l'Italie, 88.
+
+Olympus, ville de Lycie, 189.
+
+Ombrie, contrée de l'Italie, 81.
+
+Ophir (région d'), 33.
+
+Oppius, 174, 175.
+
+Orchomène, 178.
+
+Orétès, 59.
+
+Oroanda, ville d'Isaurie, 190.
+
+Oropos (occupation d'), 301.
+
+Orphée, 20, 22, 38.
+
+Osoüs, 6.
+
+Ostie, port à l'embouchure du Tibre, 142, 205, 255, 256.
+
+
+Pamphylie, contrée de l'Asie-Mineure, 183, 191, 259.
+
+Panarès, 196-198.
+
+Pannoniens (les), 241.
+
+Paphlagonie, contrée de l'Asie-Mineure, 179.
+
+Paris, 13.
+
+Paxos, île de la mer Ionienne, 157.
+
+Pélasges (les), 13, 14, 42, 81, 133.
+
+Péluse, ville d'Égypte, 32, 83, 89.
+
+Péoniens, ppl. de la Macédoine, 115.
+
+Pergame, ville de Mysie, 186.
+
+Perpenna, 163, 164.
+
+Périandre de Corinthe, 54.
+
+Persée, roi de Macédoine, 163, 164.
+
+Pétillius, 163, 164.
+
+Peucétiens, ppl. de la Calabre, 130.
+
+Phalère, un des ports d'Athènes, 99.
+
+Pharmacuse, île de la mer Égée, 185.
+
+Pharos, île de l'Adriatique, 163.
+
+Phasélis, ville de Lycie, 189, 190.
+
+Phénice, ville de l'Épire, 155.
+
+Phénicie, les Phéniciens, 12, 27, 29-39, 41, 89, 94.
+
+Phigalée, ville du Péloponèse, 166.
+
+Philadelphe, affranchi d'Octave, 229.
+
+Philippe II, roi de Macédoine, père d'Alexandre, 115-118.
+
+Philippe, roi de Macédoine, 163.
+
+Philisti (les), 82.
+
+Philocharis, 144.
+
+Phocéens (les), ppl. de l'Ionie, 86-88, 122, 123.
+
+Phrygie, contrée de l'Asie-Mineure, 174.
+
+Pindenissum, ville de la Cilicie, 215.
+
+Pineus, roi d'Illyrie, 163.
+
+Pirée (le), un des ports d'Athènes, 99.
+
+Pisistrate, 65-69.
+
+Pison, lieutenant de Pompée, 209.
+
+Pittacus de Mitylène, 85.
+
+Platon, 290.
+
+Plaute, 298.
+
+Plotius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Pollion (Asinius), 222.
+
+Polycrate de Samos, 53-59.
+
+Pompée le Grand, 198, 199, 208-214.
+
+Pompée (Sextus), 221-240.
+
+Pompéiopolis, ville de Cilicie, 212.
+
+Pomponius, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Posthumius, ambassadeur romain, 144, 145.
+
+Posthumius (Aulus), consul, 158-161.
+
+Posthumius, le pirate, 142, 143.
+
+Pouzzoles, ville de Campanie, 243, 255, 294.
+
+Probus, 259, 271.
+
+Proculéius, 235.
+
+Pruse, ville de Bithynie, 269.
+
+Psamétik Ier, roi d'Égypte, 55, 60.
+
+Psamétik III, roi d'Égypte, 89.
+
+Ptolémée Aulétès, roi d'Égypte, 219, 220.
+
+Ptolémée, roi de Chypre, 217, 218.
+
+Pydna, ville de Macédoine, 116.
+
+Pyrgamion, 204.
+
+Pyrrhus, roi d'Épire, 131, 132, 145, 205.
+
+Pytiunte, 268.
+
+
+Quades (les), 266.
+
+
+Ramsès II (Sésostris), 82.
+
+Ramsès III, 81, 82.
+
+Ravenne, ville d'Italie, 242.
+
+Rhadamanthe, 43.
+
+Rhegium, ville de Calabre, 88, 145, 146.
+
+Rhodes (île de), les Rhodiens, 44, 45, 84, 117,
+ 176, 178, 195, 277-280.
+
+Rome, les Romains, 123, 126, 131, 145-151, 153-164.
+
+
+Sabines (enlèvement des), 15.
+
+Salamine, île du golfe Saronique, 65-69, 127.
+
+Salvidiénus, 223.
+
+Samos, île des côtes de l'Asie-Mineure, les Samiens, 53-61, 71, 89, 94,
+ 176, 202.
+
+Samothrace, île de la mer Égée, 81, 176, 202.
+
+Sardaigne (île de), 83, 149, 172, 224, 225.
+
+Sardes, ville de Lydie, 86, 92.
+
+Sarmates (les), 266.
+
+Saturninus, 226.
+
+Sciathos, île du golfe Thermaïque, 178.
+
+Scipion l'Africain, 150, 151.
+
+Sciron, éphore à Messène, 167.
+
+Scodra, ville d'Illyrie, 153, 163.
+
+Scylla (écueil de), 230.
+
+Scylax, 89.
+
+Scyros, île de la mer Égée, 14, 27, 100.
+
+Scythie, les Scythes, 91, 266-269.
+
+Séleucus, 202.
+
+Septime Sévère, 258.
+
+Sepyra, forteresse de Cilicie, 215.
+
+Sertorius, 181, 183, 207.
+
+Servilius (P.) _Isauricus_, 189-191.
+
+Séti Ier, roi d'Égypte, 81.
+
+Sextilius, préteur, 205.
+
+Shakalash (les), 82.
+
+Shardanes (les), 81, 83.
+
+Sicile (île de), 84, 149, 222, 224, 225, 234, 272.
+
+Sidé, ville de Cilicie, 294.
+
+Sidon, ville de Phénicie, les Sidoniens, 30, 84.
+
+Silanus, 226.
+
+Sinope, ville de Paphlagonie, 202.
+
+Siphnos, une des Cyclades, 195.
+
+Smyrne, ville de Lydie, 81.
+
+Soli, ville de Cilicie, 34, 212.
+
+Solon, 65-69, 86.
+
+Sorrente (le cap de), 137.
+
+Spartacus, 181.
+
+Spinther (Lentulus), 197.
+
+Strymon, fleuve de Macédoine, 116.
+
+Successianus, 268.
+
+Sylla, 178-182, 185.
+
+Syloson, 89.
+
+Syracuse, ville de Sicile, 204, 272.
+
+
+Talos, 24.
+
+Tarente, ville d'Italie, 90, 131, 144, 145, 213, 229.
+
+Tarse, ville de Cilicie, 245.
+
+Tartessus, ville d'Espagne, 60.
+
+Tauroménium, ville de Sicile, 234.
+
+Taurus (mont), 29, 190, 210.
+
+Tcherkesses, ppl. du Caucase, 14.
+
+Ténare, 202.
+
+Ténédos, île de la mer Égée, 176.
+
+Téos, ville de Lydie, 89, 116.
+
+Térence, poète comique, 298.
+
+Teucriens (les), 82.
+
+Teuta, reine d'Illyrie, 154-163.
+
+Thalès de Milet, 86.
+
+Thasos, île de la mer Égée, 84, 102, 118.
+
+Thémistocle, 99, 101, 102.
+
+Théoris (la galère), 76.
+
+Théron d'Agrigente, 127.
+
+Thésée, 43, 64, 100, 193.
+
+Thessalonique, ville de Macédoine, 271.
+
+Thoas, 23.
+
+Thrace (la), 89, 91, 92, 115.
+
+Tibère, 252, 253.
+
+Timoléon, 128, 143.
+
+Titius, 236, 239.
+
+Tomi, ville de la Basse-Mysie, 270.
+
+Toth-Hermès, 35.
+
+Traités d'alliance, 123-126, 131.
+
+Trajan, empereur, 258.
+
+Trébizonde, ville sur le Pont-Euxin, 268.
+
+Triérarques, 111-112.
+
+Triton, 17.
+
+Trosobore, 256, 257.
+
+Tyndaris, ville de Sicile, 234.
+
+Tyr, ville de Phénicie, 13, 30, 37, 84, 85.
+
+Tyrrhéniens, Tyrséniens, 18, 19, 20, 81, 82, 83, 88, 133, 134.
+
+Tyrsénos, 81.
+
+
+Ulysse, 25, 33, 43, 44.
+
+Utique, ville d'Afrique, 84.
+
+
+Valérien, 262.
+
+Varron, lieutenant de Pompée, 208.
+
+Védiantiens, ppl. de Ligurie, 138.
+
+Verrès, 204.
+
+Vespasien, 257, 258.
+
+
+Zénicétus, 189, 190.
+
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.
+
+
+
+
+
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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