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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18727-8.txt b/18727-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d56f208 --- /dev/null +++ b/18727-8.txt @@ -0,0 +1,13792 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des +Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II + +Author: Théophile Lavallée + +Release Date: July 1, 2006 [EBook #18727] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation +des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de +pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le +format (p.xxx) sur la première ligne de la page. + +Les notes ont de plus été décalées vers la droite afin de permettre une +lecture plus fluide.] + + + + HISTOIRE + + DE PARIS + + DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS + + PAR + + THÉOPHILE LAVALLÉE + + DEUXIÈME ÉDITION + + + «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des + choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus + la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme + tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François, + que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de + son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et + diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus + nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!» + + MONTAIGNE. + + + + DEUXIÈME PARTIE + + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS + + 1857 + + Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64. + + + + + HISTOIRE DE PARIS (p.001) + + + + SECONDE PARTIE + + + HISTOIRE + DES + QUARTIERS DE PARIS + + + +PRÉLIMINAIRES + + +Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19° +53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il +s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties +inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui +est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces +collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en +arrière est son mur d'enceinte fortifiée. + +La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un +demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle +est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et +Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres +au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57 +mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres), +se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et +finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy. + +La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait +le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente (p.002) +douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont +interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de +Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau +de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les +barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle. + +La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000 +mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres +carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents; +sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI, +de 1,284; sous François Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous +Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de +3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de +plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de +Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle +de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120 +impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie +publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs, +d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de +plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était +de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856, +à 1,130,000. + +Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33 +mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de +ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie, +aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant +été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour +l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes +chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du +sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on +n'arrivait jadis que par de nombreux degrés et qui se trouvent à (p.003) +peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes +qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les +boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et +Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc. + +La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids +qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°. +En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale +à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61. + +Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la +Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de +l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le +chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où +ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1re +instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq +évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de +médecine, droit, sciences, etc. + +Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et +une commission municipale. + +Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous +Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en +vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit +sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements. +Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église +paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en +quatre quartiers. + +Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit +quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation +historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la +suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà décrit, depuis (p.004) +Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire, +tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été +enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité; +et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été +inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous +chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie +de description plus facile et plus logique. + +C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion +qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son +activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul +rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit +des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui, +rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels +révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de +Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de +l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye +Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et +des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent +les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant +de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en +s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les +voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies +de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et +faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur +description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi, +après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses +ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place +de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la +description des rues qui débouchent dans cette grande voie, celle (p.005) +de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.; +nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue +et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De +même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place +Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne +Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue +Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général +de description seront encore amenées par l'histoire de la formation +des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la +ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités +du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi, +dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non +jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au +Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près; +c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description +pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les +quartiers Saint-Germain et des Invalides. + + + + +LIVRE PREMIER. (p.006) + +LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LA SEINE. + + +La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de +8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf, +où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont +d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136. +Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont +Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54 +centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus +du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle +dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres. + +La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et +n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle +prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la +bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit +s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que +dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien +de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles +de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont +celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663, +1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844. + +Elle reçoit à Paris la _Bièvre_, qui naît dans le vallon de Bouviers, +à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières +de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne +sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et (p.007) +Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de +l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle +était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le +volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le +doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette +rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre +autres, la célèbre manufacture des Gobelins. + +La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le +_ruisseau de Ménilmontant_, qui traversait les faubourgs +septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau +est à sec et son lit forme un égout couvert. + +Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les +quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de +l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine, +dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons +plus tard. + + + + +CHAPITRE II. + +LES ÎLES. + + +La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans +lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc, +avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements, +des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les +débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le +moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île +Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et +de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes +eaux, étaient: + +1º L'_île aux Javiaux_ ou _île Louviers_, qui appartenait en 1408 à +Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans (p.008) +l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et +affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière +qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve +réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un +quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y +ont été établis pour une partie de l'armée de Paris. + +2º Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui +l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure. + +3º L'_île de la Cité_, dont nous parlerons tout à l'heure. + +4º L'_île aux Juifs_ était située au couchant de la Cité, entre le +jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye +Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de +Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle +était l'_île à la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces +deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les +réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du +Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV. + +5º L'_île du Louvre_ n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans +la construction du port Saint-Nicolas. + +6º Les _îles aux Treilles_ et _de Seine_ étaient situées depuis le +pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient +ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et +furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche. + +7º L'_île du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situé +en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820. + + + + +CHAPITRE III. + +ÎLE SAINT-LOUIS. + + +Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont formé l'_île Saint-Louis_, +n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près (p.009) +l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées, +couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à +l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que +Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que +Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en +1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prêcha une croisade, et le roi, avec +ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_, +architecte, de concert avec deux financiers nommés _Regratier_ et +_Poultier_, obtint la concession de ces deux îles à la condition de +les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des +maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le +pont _Marie_ et les rues _Regratière_ et _Poultier_ rappellent les +noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais +il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues +bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent +principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors +traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à +ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes +mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors +un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu: +aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de +ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les +nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et +ressemble à une ville de province[2]. Il n'a joué presque aucun rôle +dans nos troubles civils. + + [Note 1: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.] + + [Note 2: «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène + d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles + publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont + voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut + s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier. + Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu + d'une grande; les moeurs graves et austères de l'ancienne + magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées. + Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et + l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le + caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est + pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les + combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur + vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, _De la Prostitution, etc._, + t. I. p. 538.] + +L'île Saint-Louis est unie à la rive droite par les ponts Marie (p.010) +et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche +par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité +par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de +110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième +arrondissement, dit de l'_île Saint-Louis_, et qui, pendant la +révolution, s'appelait _section de la Fraternité_. + +Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues: +la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la +Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive +droite à la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, où se +trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été +reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans +ornements, qui renferme le tombeau de Quinault. + +Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels +_Lambert_ et _Bretonvilliers_. + +L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe +orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse +les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour +Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert _le +Riche_ et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de +son temps. C'était un chef-d'oeuvre d'élégance, de bien-être et de bon +goût. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie (p.011) +d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses, +l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut +donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation +de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et +son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les +charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel +Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction, +quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie: +il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du +cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus +sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette +sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.» +L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du +Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par +Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un +souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier +général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777, +les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent +achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la +révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une +partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un +château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont +fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la +coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et +du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse +Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer. + +L'hôtel _Bretonvilliers_, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de +Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par +Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la (p.012) +Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant +des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment +du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y +voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout +cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de +l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et, +en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris. + +Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre +mourut en 1783. Dans la rue _Regratière_ a demeuré l'évêque Gobel, qui +le premier se _déprêtrisa_ devant la Convention et périt avec la +faction hébertiste[3]. + + [Note 3: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.] + + + + +CHAPITRE IV. + +ÎLE DE LA CITÉ. + + +L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle +est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres, +du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive +droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame, +au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf, +Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché; +avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe. +Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au +neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient +au onzième. + +L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de +la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives +n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du +Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les (p.013) +événements se concentraient dans la Cité, et la population, les +églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y +entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux +rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa +popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même, +à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde +ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque, +et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans +l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste +qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un +repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun +événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde +d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la +Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions +ne manquent jamais de s'emparer. + +La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant +qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans +sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures, +pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes +dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes +parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles +hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où +nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne +comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places, +dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre +l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances, +l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on +a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de +tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que +dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de +Justice. + +Mais, quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste (p.014) +assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble +indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière +humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où +jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient +passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité, +avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de +bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont +pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où +tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine, +aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la +pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle +interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant +d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette +population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait +conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et +résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement, +joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de +foi et de dévotion. + +Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses +quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales, +d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y +aboutissent et les monuments qui s'y trouvent. + + + +§ Ier. + +Quais de la Cité. + + +_Quai Napoléon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée +de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port +Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue +Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivière. (p.015) +La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait +été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté +de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une +terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une +vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement +l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins. + +On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie +récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard; +elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine +Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1 +[4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet +tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe +siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les +souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire +d'Héloïse, de cette femme si complète par le coeur et par l'esprit, +qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de +cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les +honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des +statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle +de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la +première de son temps par son intelligence et son savoir, par son +éloquence et ses malheurs. + + [Note 4: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 11.] + +_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des +maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai +étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux +fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808. + +_Quai de l'Horloge_.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il +doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les +ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite (p.016) +par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne +sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la +Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de +sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais, +d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a +fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de +la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des +opticiens. + +_Quai des Orfèvres_.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son +nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns +l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de +Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons +bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel; +c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne +avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au +Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont +Saint-Michel. + +_Quais du Marché-Neuf_ et _de l'Archevêché_.--Le milieu de ce quai a +été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités +étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière, +voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai +le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est _la +Morgue_, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les +individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit +annuellement 360 à 480 cadavres. + +A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue +par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au +Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le _quai de +l'Archevêché_, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé _quai +Catinat_; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et +du chapitre qui bordaient la Seine. + + + +§ II. (p.017) + +Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame. + + +La rue d'_Arcole_ commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole, +et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a +été formée récemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de +_Saint-Pierre-aux-Boeufs_. + +La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans +la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris, +furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands. +L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la +rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On +y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture +de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre +Broussel, ce _père du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel +demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là +qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui +ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été +démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements +humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit, +ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran +Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont été retrouvées +dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait +probablement de la domination franque. + + [Note 5: _Hist. gén. de Paris_, p. 5.] + +Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs était une église aussi ancienne +que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie +établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son (p.018) +voisinage, marché qui fut transféré au XIIe siècle près du Châtelet. +Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été +démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église +Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale. + +Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent, +outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de +Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle +fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des +écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe +et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la +prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour +faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur +arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19 +février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait +aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église +Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le +marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les +boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé +en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et +Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues +Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les +enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale +des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits +depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et +du cloître Notre-Dame. + + + +§ III. + +L'église Notre-Dame. + + +Du temps de Tibère, les _nautes_ ou bateliers parisiens élevèrent, (p.019) +à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles +faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenèrent la découverte +d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles +avait pour inscription: + +«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes +parisiens élevèrent publiquement cet autel[6].» + + [Note 6: + TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO. + MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC. + PUBLICE. POSUERUNT.] + + +Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs +représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains, +des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était +probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui +deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle +époque fut détruit ce monument; mais, dès le VIe siècle, sur son +emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle +on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à +Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'_église +sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathédrale. Des fouilles faites en +1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette +église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit +que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le +meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran +sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses +frères[7].» Un concile y fut tenu en 829. + + [Note 7: Grég. de Tours, liv. VII, ch. VIII.] + +L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161. +Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le +pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer +l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée (p.020) +en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les +innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le +triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails +latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques, +ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à +jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen +âge. + +Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les +deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était +bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait: +l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par +les travaux de 1711 et les fouilles de 1847. + +L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de +Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été +célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de +_De profundis!_ que de générations ont passé sous ces sombres +portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous +ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de +leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa +splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de +Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du choeur sa statue +équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le +sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle +descente de croix, oeuvre de Coustou aîné, qui orne encore le +maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures +agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la +Vierge. + +Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart +des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc. + +Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille (p.021) +cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des _Te +Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la +séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et +La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de +la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses +drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la +stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses +objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa +façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la +Raison[8]. Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée +et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité, +section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs +de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au +clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les +théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint +en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques +constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y +furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique; +enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et +de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne, +Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des +apôtres. + + [Note 8: _Hist. gén. de Paris_, p. 172.] + +Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la +Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite +le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par +l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'_Archevêché_ était +le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de +l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il +servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la +Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli +en 1750 par l'archevêque de Beaumont[9]. L'Assemblée constituante (p.022) +y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en +fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient +la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par +une promenade réservée dite le Terrain. + + [Note 9: Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels + d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la + _Ville-l'Évêque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la + Trémoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la + _Grange-Batélière_, les _Rosiers_, _Tirechappe_, + _Thibault-aux-Dés_, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy, + près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres. + Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux + dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de + Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré, + lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur + diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184 + couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.] + +Le _Cloître_ était compris entre l'église, la rivière et une ligne +tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les +deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée +au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent +successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles +épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du +chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par +ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux +et une multitude d'évêques[10]. Avec le Cloître et l'Archevêché, la +cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie +orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement +par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a +été démoli le 14 février 1831 dans un jour de fureur populaire; (p.023) +à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie +fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par +des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de +laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748; +l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813. + + [Note 10: Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche + et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000 + livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises + collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de + Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient + appelées les _filles de Notre-Dame_.] + +Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses +entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme +autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne +saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque +chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises +gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes +places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses +que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau +d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes. + +Depuis quelques années, une restauration presque complète de +Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa +façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture +dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus, +un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint +archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en +disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc +méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de +goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la +cathédrale elle-même. + + + +§ IV. + +L'Hôtel-Dieu. + + +L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que (p.024) +certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry, +huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous +Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les +malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre +âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la +Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre +maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller +coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités +permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille +malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq +soeurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable +fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple +de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi +et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été +administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la +révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de +2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même +lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades +reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la +négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies +effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation +de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la +population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des +sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur +universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour +réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent +souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait +d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et +de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la +ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'oeuvre, le +ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les (p.025) +employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution +arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer +l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On +dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive +gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur. +Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui +plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la +mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à +environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt +prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel +les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer. + +Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont +morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le +malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées, +en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont +passés dans ces tristes salles! + +L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une +belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint +Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant +de beaux établissements de charité, et de Monthyon[11], ce magnifique +bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans +cet hospice. + + [Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en + 1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.] + +La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins +d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie +en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre, +dont nous parlerons plus tard. + +Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour (p.026) +servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de +l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de +l'_assistance publique_. + +D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le +service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est +conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur +assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle +réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres +établissements charitables. + +Les _hôpitaux_ sont des établissements consacrés au traitement des +malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et +hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et +contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Hôtel-Dieu_, +_Sainte-Marguerite_, _La Riboissière_, la _Pitié_, la _Charité_, +_Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hôpitaux sont +indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies +aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du +Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les +hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce +sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_, +d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement réservés au +traitement d'affections particulières. + +Les _hospices_ sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la +vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités +incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de +leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où +l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une +petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la +_Vieillesse-Hommes_ ou _Bicêtre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la +_Salpêtrière_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les +_Enfants-Trouvés_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, à +Saint-Mandé, de la _Reconnaissance_ ou _Brézin_, à Garches, (p.027) +_Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations +particulières. Les maisons de retraite sont; les _Ménages_, _La +Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_. + +On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons +chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le +soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et +l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des +malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de +réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au +service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de +soeurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc. + + + +§ V. + +Rue de la Cité. + + +Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au +Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des +anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _Marché-Palu_. + +A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin, +était l'église _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appelée d'une +chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition, +saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut +démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la +rivière formaient le _Bas de Saint-Denis_ et étaient un lieu d'asile +pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de +Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle +_Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cédée en 1702 à la +communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Académie de +Saint-Luc_. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à +l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle (p.028) +continua de subsister comme _maîtrise_ des peintres, sculpteurs, +graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa +chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse +école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les +meilleurs artistes du XVIIIe siècle. + +La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués +au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut +remplacée en 1183 par l'église de la _Madeleine_. Cette église, située +au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande +confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris, +laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si +ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé[12].» Tous les rois et +reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en +1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la +Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs[13]. + + [Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.] + + [Note 13: _Hist. gén. de Paris_, p. 43 et 82.] + +La rue du _Marché-Palu_ devait son nom à un marché qui y existait +depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain +marécageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger +François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont +la mort amena la proclamation de la loi martiale. + +Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont: + +1º Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artère +longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée +principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci +tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste +concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume +et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on +la _Juiverie des drapiers_. La draperie était alors une des (p.029) +principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus +ancienne des confréries et le premier des six corps marchands. + +La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui +démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix. + +2º Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville. +D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, _évêque de Paris +et bourgeois du Paradis_, était né au IVe siècle dans la maison qui a +aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la +châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette +maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite, +sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales +et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi +d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux +mystère de la Passion au vif.» + +Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la +Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on +appelait la _ceinture de saint Éloi_: cet évêque y avait demeuré dans +une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de _maison +au Fèvre_[14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction +de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il +passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette +époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme +aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État. + + [Note 14: _Fèvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donné son + nom dénaturé à la rue aux _Fèves_.] + +En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a +été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la +démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette +maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé (p.030) +récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place +avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part +qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux +«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique, +ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet +d'art remarquable, ne subsista que dix ans. + +3º Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car +elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la +cathédrale. On y trouvait jadis l'église _Sainte-Geneviève-des-Ardents_, +dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur +l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut +détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous +avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés +par l'administration de l'assistance publique. + +4º Rue du _Marché-Neuf_.--On y trouvait l'église de _Saint +Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui +démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal +de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient +taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes +et criant: Bons chrétiens!» + + + +§ VI. + +Rue de la Barillerie. + + +La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait +dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous +avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du +Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement +elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du (p.031) +dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique +très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En +1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité +qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la +place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions +judiciaires. + + [Note 15: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 4.] + +La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette +place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthélémy_, +à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de +la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus +respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et +servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait +été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet +l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138, +elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et +décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en +1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution +arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères +subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et +matériaux on construisit le _théâtre de la Cité_ ou _des Variétés_, +ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès +jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires. +Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le _Spectacle des +Veillées_, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des +promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite +du _Prado_. + +Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de +Justice. + + + +§ VII. (p.032) + +Le Palais de Justice et la Préfecture de police. + + +Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les +rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les +enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le +fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir; +tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y +moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y +bâtissant: + +1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était, +dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle +de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là +que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les +testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en +1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et +des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui +amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un +jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement +par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10 +mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27 +juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est +là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de +malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses +prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations! + +2º La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs siècles, excita +l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous +les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses (p.033) +«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est +dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes +les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là +que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles; +c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France. +Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins, +de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la +grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont +les archives du Parlement. + +3º La _Sainte-Chapelle_, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la +sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à +Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin +II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de +Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants, +l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une +somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de +deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également +légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche +élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les +plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630, +reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et +vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la +révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle +fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux +religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses +châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent +transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous +le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les +mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales, +colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques +années, une restauration complète de ce monument, honneur du (p.034) +vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique[16] +et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté +la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré +en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.» + + [Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame, + est l'oeuvre de M. Lassus.] + +Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de +constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en +reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque, +baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où +sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les +environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était +séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine. + +Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et +alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui +servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets +royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et +ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement, +qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y +séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure +des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt +ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les +temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels, +tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel, +Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les +Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris, +et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.» + +Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques +embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des +Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement (p.035) +restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa +définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour +de la justice, c'est-à-dire du Parlement[17], de la Cour des comptes, +dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui +siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une +foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des +marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses +escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui +ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit +les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de +Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris +le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit +Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris, +qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les +solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses +pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs +et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui +s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands, +accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs +marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort (p.036) +violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel, +le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet +des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les +dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux +rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est +aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart +des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont +l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les +agents et les victimes de la chicane. + + [Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172 + tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages, + sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans + l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le + Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le + Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de + Paris une population de dix millions d'âmes. Il se + subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et + requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des + princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier + président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º + d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18 + substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330 + procureurs, et de 500 avocats.] + +On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de +Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées, +d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de +Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce +temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut +terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le +Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de +Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les +avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le +lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient +devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la +noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques. +Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on +sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau. + +En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux +petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par +laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué. +Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la +rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons +aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037) +Alors la _cour du Mai_, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant +d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres +illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut +régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de +la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son +préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont +enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où +l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les +journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la +Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme, +avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du +Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres +amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes. +Pendant un jour entier, on y jugea à mort.» + +De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais +de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais +respectable de constructions de tous les âges, cette froide et +insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque. +Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux +monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant +de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des +Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des +maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la +Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally, +les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette +magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le +frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de +trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les +traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues. + +Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Préfecture (p.038) +de police_ qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et +l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être +installée dans des bâtiments nouveaux. + +L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et +était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut +détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que +nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure +au préfet de police et doit être démoli. + +L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale +se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution, +il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache +et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal +de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y +établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de +crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale! +Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le +reconstruire sur un plan tout nouveau. + +Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire +magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de +1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de +1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs. + +Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses +ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville, +trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires, +inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police, +etc. + + + +§ VIII. (p.039) + +Rue de Harlay et place Dauphine. + + +Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de +_Harlay_. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les +quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même +origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait +communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une +fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine +fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la +révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats +qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple. + + + + +CHAPITRE V. + +LES QUAIS. + + +C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de +larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières +infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt +de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur +situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais +datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou +refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses +caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir +sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs +bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs +maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries, +leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à +plaisir. La Seine était alors plus que de nos jours, importante et (p.040) +chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et +dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses +bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique +du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si +l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues +voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des +hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et +c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les +plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve +nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta +pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop +de liberté, quelques _palées_ ou rangées de pieux, quelques estacades +en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry, +au port du Louvre, où abordaient les _naulées_ de vins, de grains, de +bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les +industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un +cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé +vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on +commença à construire de véritables quais. + +Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins +et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que +dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi +ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce +qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des _Augustins_, fut le +premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le +quai de la _Mégisserie_. Le terrain de ce quai allait jadis en pente +douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les +jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au +sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus +de maçonnerie, et il devint le quai de la _Saunerie_, dit plus (p.041) +tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans +l'endroit le plus profond de ce quai, appelé _Vallée de misère_, se +tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était +le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de +Grève. Vers le XVIe siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à +cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore +il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie, +dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet. + +Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à +l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai +des _Ormes_. Sous François Ier, on répara les quais des Ormes et de la +Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins, +qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du _Louvre_ et +celui de l'_École_, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois; +on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines +au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces +rampes était celle de l'abreuvoir _Popin_, qui a subsisté jusqu'à nos +jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et +très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous +Philippe-le-Bel. + +La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement +d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la +création du quai des _Bons-Hommes_ situé alors hors de la ville. Les +quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est +là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être +jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de +l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels, +femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la +rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre, +partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les (p.042) +tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection[18].» Les +quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de +la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit +maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les +barricades de 1648. + + [Note 18: On y lit encore: «Aux fosseyeurs des + Saints-Innocents, 20 livres, à eux ordonnées par les prévôt + des marchands et échevins, par leur mandement du 13 septembre + 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps + morts, ès environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.»] + +Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua +avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis, +on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai +_Malaquais_ par les soins de Marguerite de Valois. + +Au commencement du XVIIe siècle, le terrain qui est entre le +Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la +rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses +baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641, +le marquis de _Gesvres_ obtint la concession de ce terrain, et il y +bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf +pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait +une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on +couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur +la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert +entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les +maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis +plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier. +Mazarin fit faire le quai des _Théatins_ (quai Voltaire), ainsi appelé +d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des _Quatre-nations_, +devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de +balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le +bout du Pont-Neuf jusques à la porte de Nesle,» le quai de (p.043) +_Nesle_, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et +tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le +quai _Lepelletier_, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis +ministre des finances, fut construit[19]; on le ferma avec des grilles, +ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y +établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des +_Tuileries_, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui +de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les +gardes-françaises; le quai de la _Conférence_, qui commençait à la +porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai +de la _Grenouillère_, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des +cabarets où le peuple allait _grenouiller_; c'est aujourd'hui le quai +d'_Orsay_, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit +le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de +Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on +ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les +déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de +monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des +Monnaies, sur le quai Conti. + + [Note 19: On vient de détruire toutes les maisons qui le + bordaient, afin de l'élargir et de le mettre en harmonie avec + les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.] + +Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus +commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population. +Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port +Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des +Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon; +au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient +les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois, +du plâtre, de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins, (p.044) +etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie +était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la +Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les +marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les +bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres, +surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus +tard exploité par les assurances militaires. + +Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le +quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des +faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils +pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai +Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons +royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention +et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les +quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le +Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille. +Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à +l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont +vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes +païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils +ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le +pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et +la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés +de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai, +enfin une partie de la bataille de juin. + +C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les +bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a +été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les +quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur +chaque rive: alors ont été construits ou achevés, sur la rive (p.045) +droite, les quais de la _Rapée_, _Morland_, de la _Conférence_, de +_Billy_; sur la rive gauche, les quais d'_Austerlitz_, _Saint-Bernard_, +_Montebello_, d'_Orsay_, des _Invalides_, etc. La Restauration et le +gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles, +qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du +monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la +Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur, +peut rivaliser avec ceux des Romains. + +Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se +trouvaient sur les quais sont: + +Sur la rive droite: + +1º L'_Arsenal_, sur le quai Morland. Dès le XIVe siècle, la ville +avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la +Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des +dépôts d'armes. En 1533, François Ier s'empara de ces granges et y fit +construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et +leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers. +Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de +vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y +ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste +hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie. +Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu +pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet +édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois +occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet; +c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la +Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant +d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé +de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin +de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes. +Le petit Arsenal était habité par le grand maître de l'artillerie (p.046) +et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque +prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle +bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de +l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de +_Monsieur_. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire, +au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre +établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal, +ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés; +il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire +des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de +cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent +encore, séparés par la rue de l'Orme; le _petit Arsenal_ renferme la +_direction générale des poudres et salpêtres_, l'ancien hôtel du +gouverneur renferme la _bibliothèque de l'Arsenal_, riche aujourd'hui +de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y +voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était +en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de +Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où +l'on a bâti les _greniers de réserve_ pour l'approvisionnement de +Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont +été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là +qu'est mort Charles Nodier. + +2º L'_Hôtel-de-Ville_ et la _place de Grève_. (Voir liv. II, ch. 1er.) + +3º La _place du Châtelet_, à la rencontre des quais de Gesvres et de +la Mégisserie. Le grand et le petit _Châtelets_ étaient, comme nous +l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à +défendre les extrémités du grand et du petit _Ponts_; on faisait +remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à +défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé +en château fort sous Louis-le-Gros, agrandi par saint Louis, qui (p.047) +l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors +que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et +obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et +qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine +détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on +appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: _Tributum +Cæsaris_. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se +payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville. +On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice +du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial. +Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions +particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus +important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du +_prévôt_, président honoraire, des trois lieutenants _civil_, +_criminel_ et _de police_[20], de 60 conseillers, de 13 avocats du roi, +de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce +tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la +Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à +la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses +tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418, +la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le +massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers. +Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des +poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses +ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève, +depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien, +surmontée d'une statue dorée de la Victoire, oeuvre de Bosio. La place +du Châtelet a été le théâtre d'un violent combat dans les journées (p.048) +de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la +destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces +s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au +couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis +dont toute la partie inférieure est élargie et de construction +nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous +parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face +de l'Hôtel-de-Ville. + + [Note 20: Voy. _Hist. génér. de Paris_, p. 40 et 85.] + +4° Le _Louvre_, les _Tuileries_ et la _place de la Concorde_. (Voir +liv. II, ch. xi.) + +5° La _maison de François Ier_, sur le quai des Champs-Élysées. C'est +un petit chef-d'oeuvre de la renaissance, dont on attribue les +ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été +transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret, +en 1826. + +6° La _pompe à feu de Chaillot_, sur le quai de Billy, machine +hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest +de Paris. + +7° Les bâtiments de la _manutention des vivres_ pour la garnison de +Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement +de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la _Savonnerie_, +fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la +Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins. + +8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le _couvent +des Bons-Hommes_ ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église +dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de +Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore. + +Sur la rive gauche: + +1° Le _Jardin-des-Plantes_. (Voir liv. III, ch. Ier.) + +2° _La Halle-aux-Vins_.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie (p.049) +sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du +quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant +été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous +les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des +Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres. +Elle est composée de cinq masses principales de constructions, +séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une +petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de +vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes, +les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les +celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions. +Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à +la sortie de l'entrepôt. + +3° La _Tournelle_ et la _porte Saint-Bernard_,--Le château de la +Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en +1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la +demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en +attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces +coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de +tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute +l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte +Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on +construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à +la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en +1787. + +4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel +de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé +auparavant de _Tyron_, de _Bar_, de _Montpensier_; il avait appartenu +aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde; +2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans +l'ancien couvent des _Miramiones_ ou filles de Sainte-Geneviève, (p.050) +qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce +couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont +s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que +madame de Sévigné appelle une _mère de l'Église_: devenue veuve à +seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des oeuvres de +charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine +sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de +chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones. + +5° Le _petit Châtelet_.--Le petit Châtelet fut transformé en château +fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet, +dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui +interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a +été démolie en 1782. + +6° Le _couvent des Augustins_.--Le _marché à la Volaille_.--Le couvent +des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une +chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue +décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de +Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier, +etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les +rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle +capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes: +aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de +l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le +Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce +corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là +que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à +l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur +indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un +siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un (p.051) +arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le +_marché à la Volaille_, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie +de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3. + +7° _Hôtel de Nesle ou de Nevers_.--_Hôtel des Monnaies_.--L'hôtel de +Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à +Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de +Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée +attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel +devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et +l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la +tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la _petite +Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552, +Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle +seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et +y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur +était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont +rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, +pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle +conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la +petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même +chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha +pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne. +L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de +Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui +en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des +grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses +premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances +de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par +Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par (p.052) +son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la +princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut +acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement +l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte +Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il +renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des +monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau +cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies +françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée +de l'exécution des lois monétaires. + + [Note 21: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.] + +8º Le _collége des Quatre-Nations_.--Le _palais de +l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit +des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces +réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les +architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien +hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de +Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face +du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se +tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le +tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant +au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista +jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint +en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq +Académies, française, des sciences, des inscriptions et +belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques. +Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs +séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la +bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé +et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe +encore et a aujourd'hui triplé ses richesses. + +9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des (p.053) +Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois +après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit +vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été +construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité: +au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le +conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11 +était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les +ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le +président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de +Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est +morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui +détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de +la Trémoille de Lauzun. + +10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins, +fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le +coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut +attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des +émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de +spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821. + +Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels +Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre +Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel +Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous +l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire +a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en +1778 il a reçu les hommages de tout Paris. + +11º La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel +d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la +cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de (p.054) +police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors +deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de +_quartier Bonaparte_. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une +caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause +de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance. + +12º Le _palais d'Orsay_, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un +monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont +l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui +dépassent dix millions: il sert aux séances du _Conseil d'État_ et +renferme la _Cour des comptes_. + +13º Le _palais de la Légion d'honneur_, bâtiment prétentieux et +bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que +madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques +et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la +chancellerie de la Légion d'honneur. + +14º _Palais Bourbon_.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et +il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la +Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission +des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et +plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux +publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit +une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y +plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les +dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de +la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent +pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814, +et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions +que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y _octroya_ la +Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent +les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, (p.055) +Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le +24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un +gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit +sa session, et, suivant le _Moniteur_, y «acclama la République +vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude +égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée +nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin, +tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le +20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République, +y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et +indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite +par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps +Législatif y tient ses séances. + +Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont +pris pour demeure, a subi des changements considérables; les +principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des +séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du +palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre +des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique +bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères. + + + + +CHAPITRE VI. + +LES PONTS. + + +Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le +_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux +extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui +traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, (p.056) +de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur +construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140, +son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent +jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le +feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées +de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité +septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de +maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV: +l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le +Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le +Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit +fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction +est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les +vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la +procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne +fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme +chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence +militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du +légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin +1848. + + [Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans + l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de + Sébastopol.] + +Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les +seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le +pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en +était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut +reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de +maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président +Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. (p.057) +En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la +négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il +s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire +évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins +arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut +reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit +une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons +d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du +parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et +grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long +espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la +plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On +détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister +une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de +la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions +de litres d'eau. + + [Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans + l'alignement du boulevard de Sébastopol.] + +Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui +prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la +ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue +Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait +encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine, +et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le +diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré +d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058) +à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont +la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut +achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut +terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut +agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur +ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur +lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs +(_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle, +la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des +charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux +livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les +bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs +exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit +Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi: +ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête +haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui +passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les +invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre +mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau +armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le +temps où il fut construit, était une voie de communication +très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une +époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire +Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près +également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la +foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la +rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est +pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus +fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont (p.059) +contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la +_Samaritaine_. + + [Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le + _Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au + quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec + ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et + la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un + nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621 + et non reconstruit.] + + [Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.] + +Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de +Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier +jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est +devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre; +c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788. +Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés +et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée +à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées +révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de +Lemot, a été rétablie en 1817. + +La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière, +qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au +quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré +avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine +ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine +et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les +jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et +la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens: +les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le +titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de +la Fronde. + +Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de +la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec +la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le +premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit +deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes; +on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en +1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et (p.060) +reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré. + +L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre +fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place +du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce +pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le +peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on +lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain +François Romain. + +A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de +l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec +la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_ +denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles +de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_, +pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec +l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842 +par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_. + +Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la +Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet, +le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la +_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce +jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la +Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce +pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu +passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus +d'une révolution! + +Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en +1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en +1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le +premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du +Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de (p.061) +l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est +praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et +le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en +1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter. + +Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits +en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le +dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre +d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du +_Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en +1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du +Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la +barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à +dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de +nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement +moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du +moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres, +avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en +1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la +plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité +a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite +circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été +enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de +l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas. + + + + +LIVRE II. (p.062) + +PARIS SEPTENTRIONAL. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE +FAUBOURG SAINT-ANTOINE. + + + +§ Ier. + +La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville. + + +La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine, +comme son nom l'indique, qu'une _grève_, que le fleuve couvrait +souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où +datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé +en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui +s'était tenu d'abord à la _Vallée de misère_, près du grand Châtelet, +vint s'y établir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commença +la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires, +aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été +témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de +supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud! +que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y +ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite +Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où +Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie +politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a +poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde +et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il +serait entendu de la France entière.» + +Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, (p.063) +surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en +1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de +Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à +Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de +la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en +1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des +Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de +Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721, +de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de +Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal +révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino, +Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803, +de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des +quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de +juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques. + +Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il +faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers +de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la +Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y +ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs +compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont +commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées +révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au +coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la +porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu +Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La +place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet +1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le +surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu, +le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à (p.064) +Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des +faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles +devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la +municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous +la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple +conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette +intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe! +et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire, +l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la +République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois, +le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et +jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt +enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée, +qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de +l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou +s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses +tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la +folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne +de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le +dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15 +mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques +factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut +pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de +s'emparer de ce Louvre de la multitude. + +Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue +ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers +qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment. +De là est venu le mot _faire grève_, pour signifier les chômages +volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis +trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de (p.065) +magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi +la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large +voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le +boulevard _de l'Hôtel-de-Ville_ qui joint la place du Châtelet et a +absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional +est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en +communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part +avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps +anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements +faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du +monument. + +Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux _nautes_, +corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et +peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la _hanse_ +parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de +_prévôt des marchands_ et ses confrères celui d'_échevins_. Le prévôt +et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six +conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient +dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge +à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire +recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant +de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à +ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir +qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie, +ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité +et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner +empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette, +Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, (p.066) +Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean +Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon, +Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les +libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de +vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la +royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles +devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie +absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux +Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;» +et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les +échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais +ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de +la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que +celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux, +le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on +appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de +dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens[27].» + + [Note 26: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 12 et 20.] + + [Note 27: _Tableau de Paris_, t. II, p. 38.] + +Nous avons vu dans l'_Histoire générale de Paris_ que l'ancienne +municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des +marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une +administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal +et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la +révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de +Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses +commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de +la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette +administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et +à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par +la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître (p.067) +l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du +Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs; +mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie +la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré +par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est +assisté d'une _commission municipale_ nommée par le gouvernement. + +Le premier _Hôtel-de-Ville_ qu'ait eu la place de Grève s'appelait la +_Maison-aux-Piliers_, à cause des piliers de bois qui soutenaient son +humble façade, ou _Maison-aux-Dauphins_, parce qu'elle avait appartenu +aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne +Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880 +livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux +cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et +petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée +plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et +large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel +que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves +de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de +résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois +trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes +affaires.» + +Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en +ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La +première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole, +prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette +pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et +clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec +les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi +sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de +Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de +la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin (p.068) +pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à +haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!» + +L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté +de Jean Asselin, maître des oeuvres de la ville, ne s'éleva que +lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les +guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau +et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut +achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de +bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus +de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, oeuvre remarquable +de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une +statue de Louis XIV, chef-d'oeuvre de Coysevox. La principale salle +était celle du _Trône_, qui servait pour les réceptions, les fêtes, +les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy, +de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est, +de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques; +là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV +et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque +des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa +la tête d'un coup de pistolet. + +En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de +l'_hôpital du Saint-Esprit_, fondé en 1362 pour des orphelins nés à +Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était +contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le _Bureau des +pauvres_, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône +sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils +puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on +construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église +_Saint-Jean-en-Grève_, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville; +c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle +avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon (p.069) +Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de +salle d'assemblée pour la ville. + +Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les +services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans +des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan +gigantesque et au moyen de la destruction des rues du _Martroy_, qui +passait jadis sous l'édifice, du _Tourniquet-Saint-Jean_, ou du +_Pet-au-Diable_, de la _Levrette_, des _Audriettes_, d'une partie des +rues de la _Mortellerie_ et de la _Tixeranderie_, etc. En prolongeant +la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style, +en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait +primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme +rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont +la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment +monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus +élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes +célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été +heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois +grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur +et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer +les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux, +statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes +occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large. + +L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris, +l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé +dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui +ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a +dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au +27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui (p.070) +gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848, +pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire. + + + +§ II. + +La rue et le quartier Saint-Antoine. + + +La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier +Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de +l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du _Martroy_, ainsi +appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un +champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par +la rue du _Monceau-Saint-Gervais_, qui prenait son nom de l'éminence +où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et +dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière[28]. Dans +cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800 +un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation +remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné +naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les +juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs +redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler +d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue +du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert, +en 1836, une large et belle voie, dite _François-Miron_, qui dégageait +la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour +ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on +a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et +à une forteresse, qu'on appelle _Caserne Napoléon_. + + [Note 28: En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont + amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en + pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en + poussière.] + +Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du (p.071) +_Pourtour-Saint-Gervais_, qui longe l'église de même nom; elle vient +d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église +_Saint-Gervais_ est la plus ancienne du nord de Paris, car elle +existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant +Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette +_basilique_, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui +ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues +de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place +de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands, +et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la +voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut +reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques +très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail, +d'architecture moderne, oeuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et +jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a +appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen +âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle +pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église +Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des +tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est +célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un +des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui +«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil +de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église +l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau +somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours +après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content +d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les +sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de +Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, (p.072) +du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon, +etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise +du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y +surprendre et lui demander à souper. + +La rue du Pourtour aboutit à la place _Baudoyer_, autrefois _Bagauda_ +et _Baudet_, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons +parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge +le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un +des plus terribles combats de juin 1848. + +A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine. + +La rue _Saint-Antoine_, avec le faubourg du même nom, est une de ces +rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la +vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle +existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et +s'appela d'abord rue de la _Porte-Baudet_, à cause d'une porte de +l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue +Culture-Sainte-Catherine, puis rue du _Pont-Perrin_, à cause d'un pont +construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait +la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la +Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin +de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures +royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la +Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine +que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous +Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille +entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc +eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais +engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale; +c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué (p.073) +dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que +les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en +duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte +Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et +tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte +Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux +troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu +par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue +Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe +siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le +théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non +moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14 +juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les +trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se +livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui, +venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la +porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans +la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus +redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut +maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant +de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre +en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de +la lutte. + +La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels +Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux +siècles. + +L'_hôtel Saint-Paul_, qui occupait l'espace compris entre les rues +Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la +Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels +divers achetés ou construits par Charles V[29] et réunis entre eux (p.074) +sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux +et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc +(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre +coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les +hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les +hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait +de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des +Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour +la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la +fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie, +des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un +palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs, +une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des +rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les +Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les +fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les +chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses +successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François +Ier, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les +maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que +celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint +l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de +Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de +Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par +Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis +«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a +dédié _Cinna_), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que, +se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta +quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle +dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. (p.075) +Aujourd'hui, c'est une maison particulière. + + [Note 29: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 28.] + +L'_hôtel des Tournelles_, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et +acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford +s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent +leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François Ier, il +devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur, +renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze +galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le +terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles, +Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine +et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être +habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus, +et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux +chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y +fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit +commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a +soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté +parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à +des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces +bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui +forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un +vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et +elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du +beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants +seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si +tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si +paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique +carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627, +Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à +l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant +cette inscription: + +_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et (p.076) +très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de +Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre +dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de +bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour +une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa +reconnoissance_. + +Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des +_Fédérés_, puis de l'_Indivisibilité_, puis des _Vosges_, en l'honneur +du département qui, en l'an VIII, s'était le plus empressé de payer +ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres +d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de +la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des +chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux +grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en +1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814, +la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à +Louis XIII, oeuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans +dommage laisser dans la carrière. + +Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont +habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un +seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du +XVIIe siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de +Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine, +qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de +cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle, +comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne +n'a pas eu un souvenir. + +Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et +ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la +magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au +lieu des beaux et des raffinés du XVIIe siècle, que les vieilles (p.077) +gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans +l'hôtel Villedeuil (nº 14), la _mairie du huitième arrondissement_, a +été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés. + +Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine +renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent +encore: l'hôtel de Beauvais, oeuvre de Lepaute, où se plaçait +ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles; +l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV, +etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous +allons décrire et dont un seul existe encore: + +1º Le _couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine_.--Le moyen âge avait +des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des +populations entières mouraient sans murmure, et que la charité +cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était +le _feu sacré_ ou _mal des Ardents_, ou _mal Saint-Antoine_. Une +congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce +mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la _Saussaie_, +situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir +un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les +religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son +emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a +été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli. + +2º L'_église Saint-Louis-Saint-Paul_.--Sur l'emplacement de cette +église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe siècle, +on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné +en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder, +dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle +ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel, +Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des +Jésuites, aux chanoines réguliers de l'ordre de (p.078) +Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790, +la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le +collége ou _lycée Charlemagne_. L'église a été bâtie en 1612 par les +soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la +première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé +d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les coeurs de Louis XIII, +de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier +Birague, oeuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé, +oeuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches. +C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons. + +3º Le _couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_.--«En 1201, +dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris, +préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que +leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent +dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules +et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se +forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur +digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se +composait, mit son voeu de chasteté sous le patronage d'une vierge, +sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt +prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin, +bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il +possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les +sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de +Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du +portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de +sa garde: + +«_A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste +église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la +victoire qui fust au pont de Bovines, l'an_ 1214.»--«_Les sergents +d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si (p.079) +Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de +madame saincte Katherine; ainsi fust-il_.» + +Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur +confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que +furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par +l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés +les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons +tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent +enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la +réaction de 1383. + +L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de +Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le +noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient +en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont +l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église, +monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été +reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque +respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la +bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on +construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui +avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de +ces noms barbares et oubliés de _Monsieur-Sainct-Loys_ et du +_Pont-de-Bovines_, mais des noms illustres de MM. les ministres de +cette époque. + +4º Le _temple des protestants de la confession de Genève_.--Cet +édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon de +Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut dans +une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée depuis, +servant à présent de choeur aux _Filles de la Visitation-Sainte-Marie_.» +En effet, c'est dans cet hôtel que ces religieuses, instituées par saint +François de Sales, furent établies en 1629 par madame de Chantal, la +sainte aïeule de madame de Sévigné. L'église, remarquable par (p.080) +son dôme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par François +Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort à +Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a été supprimée +en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'église a +été affectée en 1800 au culte protestant. + +Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à +la rue Saint-Antoine. + +1º _Place du Marché Saint-Jean_.--C'était, dit-on, un ancien cimetière +romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui +appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet +hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement +redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions +judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme, +Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima +ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été +détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des +principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les +démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue +de Rivoli. + +2º Rue des _Barres_.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250 +et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des +amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par +l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à +la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel +devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIIIe siècle, +on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il +devint le chef-lieu de la section de la _Maison Commune_, et c'est là +que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté +tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une +fenêtre. + +3º Rue _Geoffroy-Lasnier_.--Elle tire son nom d'une famille (p.081) +bourgeoise du XVIe siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au +nº 26 est établie la _mairie du neuvième arrondissement_, dans une +maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de +Montmorency. + +4º Rues de _Jouy_ et du _Figuier_.--La rue de Jouy doit son nom à un +hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de +Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la +rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de +l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois +dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient +souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à +la fin du XVe siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure +de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux +de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son +divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut +vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs +dégradés un établissement de roulage. + +5º Rue _Pavée_[30].--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs +hôtels célèbres: + +1. L'hôtel de _Brienne_, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la +_Force_, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du +Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint +d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, _roi de Sicile_, puis +à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui +l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust +princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la +Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux (p.082) +rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui +le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier +Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à +Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom. +En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus +tard la _petite-Force_; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui, +en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En +1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le +Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la +Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors +de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force, +dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement +qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les +débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes +condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à +sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre, +furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la +princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé, +Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les +soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation +contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur +spirituel et si hardi du _Tableau de Paris_. On y renferma aussi +madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant +Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de +Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne +sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la +Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet +alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de +Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac, +Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbès, etc. La (p.083) +Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la +plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes +les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir +de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a +détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue[31] sur son +emplacement. + + [Note 30: Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux + dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus + directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de + Rivoli.] + + [Note 31: La rue _Malher_; c'est le nom d'un jeune officier + tué dans les journées de juin 1848.] + +2. L'hôtel de _Savoisy_, qui appartint à un seigneur de la cour de +Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de +l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition +de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans +après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au XVIe +siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe +encore. + +3. L'hôtel de _Lamoignon_.--Il avait été bâti par Diane, fille +naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême, +bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été +l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de +l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui +demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous +pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en +beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de +Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de +Boileau et de Racine, avait institué une _Académie de belle +littérature_, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin, +etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a +inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux +Malesherbes. + +6º Rue _Culture-Sainte-Catherine_.--En 1391, le connétable de Clisson, +revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du +Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par (p.084) +vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de +trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la +porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se +sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons +célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur +les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il +passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des +embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné +l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de +ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle +tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie, +sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire, +l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison +d'éducation. Au nº 29 était le couvent des _Filles bleues_ ou +Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil, +cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce +monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y +mourut. + +La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine +dans une sorte de place qu'on appelle _Birague_, et où s'élevait une +fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se +trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit, +en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine. + +7º Rue _Saint-Paul_, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette +église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et +fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle +renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J. +Hardouin Mansard, oeuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui +rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son +cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui avait +été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la (p.085) +comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs +autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703 +sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait +élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui +furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à +ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du +tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, +et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un +gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800. + +A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes +était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui +appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII. +Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais. +Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le +siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de +Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire. + +Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue _Neuve-Saint-Paul_; au +nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la +rue des _Barrés_, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent: +comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et +blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en +1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait _Béguines_, et +qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou +«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur +saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait +institué les trois récitations de l'_Ave Maria_, ordonna que le +monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des +austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne +vivent que d'aumônes, ne font jamais gras, même en maladie, (p.086) +jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à +plate terre, n'ont point de cellules ni de soeurs converses, ne +portent point de linge, couchent sur la dure et vont au choeur à +minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce +couvent a toujours été très-nombreux.» + +Dans le couvent de l'_Ave Maria_ était le tombeau de Mathieu Molé; +aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie. + +8º Rue du _Petit-Musc_.--Le vrai nom de cette rue est _Pute y muce_, +parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son +extrémité, près de la Seine, était le couvent des _Célestins_. Ces +religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du +fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de +leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère +et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur +le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le +duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté +droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa +femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec +celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une +sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices +les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de +statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans +le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des +beaux-arts, et les chefs-d'oeuvre de sculpture y sont, pour ainsi +dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans, +monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux +de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de +Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait +été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, oeuvre de (p.087) +Paul Ponce, supportait dans une urne le coeur de François II; une +autre, oeuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le coeur d'Anne de +Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de +statues, renfermait les coeurs des princes de Longueville: c'était +l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait +le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'oeuvre de Germain Pilon, +supportant dans une urne de bronze les coeurs de Henri II, de Charles +IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans +la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de +Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de +Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori +disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes +dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le XVIIe siècle, était orné +d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds +peints, de pavés en mosaïque. + +Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion +et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison +un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement +pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent +dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans +de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui +ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette +masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants, +sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui +rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour +asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du +XVIe siècle. + +9º _Impasse Guémenée_.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin +ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion +de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant +au cardinal de Richelieu et où celui-ci, dit-on, recevait la (p.088) +belle courtisane. + +10º Rue _Lesdiguières_, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel +Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet, +financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis +et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit +un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent. +Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal +ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu +au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce, +la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le +fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie: +«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal. +Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui +fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui +est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa +_Poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le +cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet +hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand +logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il +a été démoli en 1760. + +11º Rue des _Tournelles_.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si +bourgeoise, était au XVIIe siècle la plus illustre, la plus fréquentée +de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y +trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette +moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice, +de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa +vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens +d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de +Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina +Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le +_Tartufe_ en présence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle, (p.089) +existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin +Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de +madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de +Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin +en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de +Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire, +occupée de bonnes oeuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour +principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là +qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de +madame de Montespan. + + + +§ III. + +La place de la Bastille et les boulevards. + + +La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit +en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première, +plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va +jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal +Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui +est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes +rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent +le nom de _place de la Bastille_. + +La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui +occupait la première partie de la place dont nous venons de parler, +l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une +partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée +vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse +courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre +tours ayant un développement de quarante toises; cette face se +trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe +l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi +de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres +faces, elles se composaient de deux massifs de bâtiments servant (p.090) +à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la +rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était +dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme, +et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion +de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la +Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec +ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal, +par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine. + +La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris +a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par +tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs, +des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en +prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le +signal d'une révolution qui a bouleversé le monde. + +Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et +a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents. +Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc +de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous +la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui +y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres +ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule +de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu, +Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de +Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI. + +Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données +sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du +14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août +1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux +exécutions du tribunal révolutionnaire et vit tomber (p.091) +quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement +déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue +Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon. + +Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la +Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une +porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut +remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures +étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et +consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778. + +Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la +rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le +canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville, +s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres, +surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de +la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la +sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a +ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est +au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement +provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République. +C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une +armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière +citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur +les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le +général Négrier. + +La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et +Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et +aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place +Mazas. + +Le boulevard _Contrescarpe_, formé de la contrescarpe de l'ancien +fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue (p.092) +nouvelle de _Lyon_ qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon. + +Le boulevard _Bourdon_, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été +ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de +l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de +Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé +l'insurrection de juin 1832. + +La place _Mazas_ où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et +Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui +borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand +boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du +Trône. On y trouve une vaste prison, dite _Mazas_, ou la _nouvelle +Force_, située en face de l'_embarcadère du chemin de fer de Lyon_. +Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le +système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose +de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul, +puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un +éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'oeil ce qui se passe +dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six +galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été +ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont +les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre +1851. + +Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des _boulevards intérieurs +du nord_, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés +depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette +promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où +l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par +les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands +terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des +vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une (p.093) +promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en +quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques +petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits +théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand +air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire +voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques +boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à +s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la +ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de +_rues basses_ établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement +depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches +boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en +venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement +transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de +communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur +et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la +plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le +lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne +défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est +fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine +d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite +et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré +capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts +vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a +commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se +sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de +douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de +rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les +cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les +revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres +de Périer, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820, (p.094) +les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les +manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de +juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses moeurs, son +caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue +qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs +faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le +présent, nous ne parlerons que du boulevard _Saint-Antoine_ ou +_Beaumarchais_. + +Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y +a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et, +jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut +remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue _Amelot_ (nom du +ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787, +Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à +l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y +fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a +subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le +canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans +le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de +Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des +maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard +Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à +devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration +municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il +s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en +pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard +Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le +commerce, la population, le luxe même commencent à se porter. + + + +§ IV. (p.095) + +Le faubourg Saint-Antoine. + + +C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail +que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du XIIe siècle, était un +lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses +«gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour de cet enclos +et sous la protection des abbesses, _dames_ de toutes les terres +voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent réunis plus tard +les hameaux de _Popincourt_, de la _Croix-Faubin_, de _Picpus_, de +_Reuilly_ et de la _Râpée_. + +Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des +Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous +Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et +Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de +Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population +prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le +premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée +d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte +révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet, +il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre, +il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août, +conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du +faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le +règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg +descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le +faubourg de _Gloire_. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On +sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de +cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui +une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à +l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la +révolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux (p.096) +_faubouriens_, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut +populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter, +s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire +construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du +Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi +l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la +Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une +maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là +qu'est sorti Mallet! + +Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé +d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute +question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries. +En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra +dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne +put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où +plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin +1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection +républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la +maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette, +maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon. +En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la +fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la +réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail: +aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la +République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications +anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le +faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de +l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la +bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un +autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et +lui-même devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours, (p.097) +il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition +d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la +grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne, +garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt +pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines. +Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le +front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt +mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts; +ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la +rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au +milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande +barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et +de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de +paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le +lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance +inutile, capitula. + +Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement +peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie, +lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits, +chefs-d'oeuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en +Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme +dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton, +des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc. +Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais +sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les +quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons +hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on +n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve, +triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense +de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que (p.098) +deux hôpitaux. + +1º L'_Hospice des enfants malades_.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par +la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en +1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un +hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en +hospice pour les enfants malades. + +2º L'_hôpital Saint-Antoine_, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de +même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le +prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace +compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de +Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une +architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie +par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu. +Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le +12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos +était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en +1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et +celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut +magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la +Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et +renfermant trois cent vingt lits. + +Le faubourg se termine à la _place_ et à la _barrière du Trône_, qui +tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever +pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux +colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument +qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le +plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et +démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces +colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis. +Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud fut dressé (p.099) +sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où +le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste +de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du +Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un +glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et +les élèves de l'École Polytechnique. + +Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches +d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly, +de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de +Montreuil. + +1º La rue de _Charenton_ commence à la place de la Bastille et finit à +la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son +extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre, +en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui +revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était +jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte +d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins +s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet; +elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de +ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une +description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des +associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils +faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue +voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des +barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et +c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis. +«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une +espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il +faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et +agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et +étouffé dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter (p.100) +et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se +tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se +fit rhabiller et armer, et il retourna au combat[32].» + + [Note 32: _Mém. de Conrart_, p. 133.] + +On trouve dans la rue de Charenton: l'_hospice des Quinze-Vingts_, +fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi +dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de +Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra +dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les +mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles. + +2º La rue de _Reuilly_ doit son nom au château de _Romiliacum_, bâti +par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du +domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe siècle, +était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est +dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que +Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement +Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie +en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie. + +3º La rue de _Picpus_ est célèbre par ses établissements charitables +ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par +la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº +15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de +Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée +par la congrégation des Dames du Sacré-Coeur. Dans le cimetière de +cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées +les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et +à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de +ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là +qu'est la sépulture de La Fayette. Au nº 23 est la maison mère (p.101) +des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait +le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme +le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal +Duperron, du maréchal de Choiseul, etc. + +4º La rue de la _Roquette_ renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de +l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges +furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à +Louis XVI; 2º l'hôtel de _Bel-Esbat_, qui appartenait à Henri III, et +où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut +transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la +Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles +femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en +1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en +face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique: +l'un est le _Pénitencier des jeunes détenus_, l'autre le _Dépôt des +condamnés_. Ces deux prisons, dites _modèles_ et remarquables en effet +par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place +qui les sépare se font les exécutions criminelles. + +La rue de la Roquette conduit au _cimetière de l'Est_ ou du +Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le +XVe siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris +et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites +de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut +habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En +1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y +établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la +plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre +une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol +accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers +sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, de fleurs, où se pressent (p.102) +les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de +bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où +l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la +population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le +tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était +dans une église et non en plein air[33], les sépultures de Molière et +de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de +Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se +mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus +populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les +illustrations. + + [Note 33: Ce tombeau, qui est sans cesse orné de couronnes + d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, où furent + enterrés les deux époux. Il a été composé de toutes pièces + par Alex. Lenoir, avec les débris du cloître du Paraclet, et, + lui-même, y a déposé les ossements des célèbres amants. Les + figures couchées sur le tombeau sont des statues du XIIIe + siècle, auxquelles le statuaire Desenne a ajouté des têtes + modelées d'après les crânes des deux époux.] + +5º La rue de _Charonne_ est une voie aussi populeuse, aussi +industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est +là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de +familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de +petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait +plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de +l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas +été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces religieuses +en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de Trainel, fondé en +1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y retira pour s'y occuper +de théologie, de chimie et d'histoire naturelle; elle y mourut en 1743. +C'est là qu'est mort aussi le chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le +prieuré de Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes +séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une (p.103) +filature de coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les +événements de 1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs +fois cet établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846 +transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été ouverte +sur son emplacement. + +Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième +arrondissement, _Sainte-Marguerite_. On y remarque une descente de +croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis +XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église. + +Dans la rue de Charonne débouche le passage _Vaucanson_, qui a été +ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait +l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq +cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a +été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers. + +6º Nous n'avons rien à dire de la rue _Montreuil_, si ce n'est qu'elle +conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une +caserne. + + + + +CHAPITRE II. + +LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT. + + +La _Vieille-Rue-du-Temple_ commence à la place Baudoyer et finit au +boulevard du Temple sous le nom de _Filles-du-Calvaire_. C'est une rue +étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa +partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle +était déjà dite _vieille_ au XIIIe siècle; la partie supérieure n'a +été bâtie que dans le XVIe: ce n'était, avant cette époque, qu'un +chemin à travers champs et appelé de la _Coulture-du-Temple_ ou de la +_Coulture-Barbette_; les noms des rues voisines de l'_Oseille_ et (p.104) +du _Pont-aux-Choux_ indiquent quelle était la nature de ces champs. +Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux, +comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme +elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle +très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie +inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, +dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous +avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait +donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en +sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné +par les satellites de Jean-Sans-Peur. + +Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du +_Marais_. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti, +était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis +XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la +magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de +cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais +aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu. +«Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux +préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect; +c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été +envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du +quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux +grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son +ancienne population est obligée de s'en éloigner. + +On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple: + +1° Le _Marché des Blancs-Manteaux_.--Sur l'emplacement de ce marché se +trouvait, au XVIe siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un +des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du +même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des _Hospitalières de +Saint-Anastase_. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, sur ses (p.105) +débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux. + +2° L'_Imprimerie impériale_.--Elle est établie dans l'hôtel de +Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui +communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le +connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service +de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord +placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de +France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis +1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe +trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et +dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues +d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et +cinquante-six des langues orientales. + +Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui +fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui +fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc. + +Dans la rue des _Filles-du-Calvaire_ se trouvait un couvent, chef-lieu +d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et +où l'on conservait le coeur du fondateur. Sur ses débris on établit, +en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de +Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été +ouverte sur son emplacement. + +Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la +Vieille-Rue-du-Temple: + +1° Rue _Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_.--«Sous le règne de saint +Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que +quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de +Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons. +Il avait épousé, en 1225, la fille de Léolyn, prince de Galles et (p.106) +était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre +l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais +entrèrent dans son _vergier_, le défièrent et l'insultèrent. Il +n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le +secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux +autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures. +Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le +_vergier_, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé +Galleran. Le nom de _Champ-aux-Bretons_, qu'on donna au jardin à +l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit +celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y +établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville, +qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy +que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une +rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue +Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et +d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux +précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui +fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent +supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la +révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons +particulières et un passage qui aboutit rue des _Billettes_. + +Cette rue, dite anciennement rue _où Dieu fust bouilli_, renfermait la +chapelle des _Miracles_, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison +d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière +d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en +l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent +d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels +succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par +une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le (p.107) +portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue, +depuis 1812, le _temple des protestants de la confession d'Augsbourg_. +Les restes de Papire Masson et le coeur d'Eudes de Mézeray y ont été +déposés. + +La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'_Homme-Armé_, +qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de +Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques Coeur. + +2º Rue des _Rosiers_.--A l'angle que cette rue fait avec celle des +Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en +1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants. +François Ier vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre +par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par +une statue de pierre, qui existait encore en 1789. + +3º Rue des _Francs-Bourgeois_.--Elle date du XIIIe siècle et portait +d'abord le nom de _Vieilles-Poulies_; elle prit son nom actuel d'un +hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui +n'existait plus au XVIe siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait +cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la +Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui +de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de +beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait +d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle +connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le +Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du +comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses +débauches. + +4º Rue de _Paradis_.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des +Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se +continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle +tire son nom d'une enseigne et renferme: + +1. L'église de _Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux_, dont l'origine (p.108) +remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui +s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre +manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui +requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris. +Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux +hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.» +Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux +Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de +Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les +soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces +trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'_Art de +vérifier les dates_, la _Collection des historiens de France_, la +_Nouvelle diplomatique_, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien +l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en +a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par +leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la +moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a +ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien +de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du +septième arrondissement. + +2. Le _Mont-de-Piété_, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent +achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé +uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de +bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus +tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à +1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000 +francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des +ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés +s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000 +francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de (p.109) +1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr. + +3° L'hôtel _Soubise_, où sont les _Archives_ de l'État. Ce vaste hôtel, +qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du +Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel +de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383; +c'était, avons-nous dit dans l'_Histoire générale de Paris_, l'hôtel +de la Miséricorde, et l'on avait décoré de _M_ sa façade, pour +perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable, +il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la +duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses +fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des +Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint +successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur +ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval +et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la +Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et +de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut +assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si +grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la +maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de +Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une +grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808 +on y transporta les Archives de l'État. + +L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les +pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du +procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom +d'_Archives nationales_. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en +alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et +s'enrichit des formes et des planches pour la confection des +assignats, des caractères de l'imprimerie du Louvre, des machines (p.110) +de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce +dépôt par un décret du 7 messidor an II, et ordonna qu'on y +renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux +de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et +mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général +de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête +desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux +Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public, +puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars +1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des +pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce +dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions +nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que +Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et +de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000 +mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans +la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du +monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives, +débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet +établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est +aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des +chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000 +cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de +fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques +années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements +pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte +fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un +monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers, +les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles +au vulgaire. + +5° Rue _Barbette_, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel (p.111) +avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de +la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une +émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le _petit +séjour_ d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de +délices. (Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.) Au XVIe siècle, il +appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé, +Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le +démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des +Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc. + +6° Rue du _Perche_.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en +1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église +existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une +des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du +Perche est celle des _Coutures-Saint-Gervais_, où se trouve l'hôtel de +Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par +l'École centrale des manufactures. + +7° Rue des _Quatre-Fils_, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison +n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac, +complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait +madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les +beaux esprits et les seigneurs du XVIIIe siècle, dont d'Alembert et +mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs. + +8° Rue _Saint-Louis_.--Cette grande et belle rue, l'une des plus +régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des +Tournelles; elle date du XVIIe siècle et était jadis remplie de grands +hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel +d'_Ecquevilly_, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de +Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel _Voisin_, où est mort, en +1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel _Turenne_, qui avait été acheté +par l'illustre vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque (p.112) +de sa mort[34]; il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et +donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du +Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il +fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement +on a bâti récemment l'église _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_, qui est +une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de +ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement +le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice +ou une prison. + + [Note 34: «Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: + tout ce quartier où il a logé, et tout Paris et tout le + peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion.» (Mme de + Sévigné, _Lettre du 31 juillet 1675_.)] + +Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous +remarquerons celle des _Minimes_. Dans cette rue était le couvent des +Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin +des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre +autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église, +dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut +terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les +tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille +Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de +Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments +du couvent servent de caserne. + +La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui +présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a +rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de Ménilmontant +sert de prolongement ou de faubourg à la Vieille-Rue-du-Temple. Cette +rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un chemin à travers les champs et +marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs +Saint-Antoine et du Temple: ce n'est guère que depuis vingt-cinq (p.113) +ans qu'on a commencé à couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant +cette dernière époque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des +boulevards: ces rues, dites d'_Angoulême_, du _Grand-Prieuré_, de +_Malte_, de _Crussol_, ont été ouvertes en 1781, d'après les plans de +Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand +prieuré de Malte, dont le titulaire était alors le duc d'Angoulême, et +l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues +qui y aboutissent, aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de +grandes fabriques, ont été hérissées de barricades pendant +l'insurrection de juin 1848. + +La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg +Saint-Antoine s'effectue par la rue _Popincourt_, qui doit son origine +à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous +Charles VI. Dans cette maison était, au XVIe siècle, un temple +protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel +en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du +château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du +faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636 +un couvent d'_Annonciades_, qui fut supprimé en 1782. L'église existe +encore au coin de la rue _Saint-Ambroise_, qui en a pris son nom: +c'est une succursale du huitième arrondissement. + +Dans la rue Popincourt débouche la rue des _Amandiers_, où se trouve +l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme +_Parmentier_, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la +maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome. + +La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et +lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du +plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en +1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris. + + + + +CHAPITRE III. (p.114) + +LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE. + + + +§ Ier. + +La rue du Temple et le Temple. + + +La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers +commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient +encore, il y a quelques années, les noms des _Coquilles_, +_Barre-du-Bec_, _Sainte-Avoye_, noms absorbés aujourd'hui dans celui +du _Temple_. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de +Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était +une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du +Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une +porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684. + +La rue des Coquilles se nommait autrefois _Gentien_, d'une famille +célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant +auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une +maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées. +Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la +Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet. + +La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait, +dit-on, son tribunal ou sa _barre_ de justice dans cette rue, au n° +19. + +La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en +l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par +des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de +temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient: + +1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il +vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y +séjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc (p.115) +d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de +ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la +Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue. +Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et, +sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue +Rambuteau. + +2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes +demeures de l'aristocratie du XVIIe siècle sont aujourd'hui encombrées +de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de +sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des +Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues +de la Verrerie et des Lombards sont la métropole. + +La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou +culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe +siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre, +y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La +grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand +l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il +commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut +appelé la ville _neuve du Temple_ et devint une forteresse imprenable. +Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses +revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y +enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la +fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les +Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont +pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307, +Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses +archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et +s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous +les Templiers furent arrêtés par tout le royaume. Alors commença (p.116) +ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème +insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons +les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent +donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se +transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint +la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour +renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de +l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est +dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en +disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de +Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos, +restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics; +enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a +été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son +successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple +une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des +convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en +chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant +épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait +commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand +prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince +de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les +lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. +Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a +quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint +quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de +ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour +murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants +obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y +expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'hôtel du grand prieur (p.117) +qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste +tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et +qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa +masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies +de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à +chaque étage de portes de fer[35]. Après l'horrible drame qui se passa +dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de +misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la +famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes: +d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour +être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra +de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les +conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois, +Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans +après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta +pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les +frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine +anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit +disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements. +Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop +de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810, +l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on +commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on +devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres +bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui +était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les +mausolées élevés à des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814, (p.118) +l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers +généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la +cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il +fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y +enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier +sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré +une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la +révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du +Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient +d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin. + + [Note 35: On peut se figurer l'emplacement de la tour du + Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du + Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux + prolongements.] + +A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux +remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux +criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui +travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit +de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu +considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute +et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite +de baraques qu'on appelait les _charniers_ du Temple et qui servaient +de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au +levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture +bizarre: c'est la _Rotonde du Temple_, élevée sur les dessins de +Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique, +dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de +quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et +des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en +1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque +l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit, +sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands +hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où +campent plus de six mille marchands et où viennent s'étaler tous (p.119) +les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux +vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple +monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent +alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte: +Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui +était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en +1818. + +La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux: +1° le _couvent des Filles Sainte-Élisabeth_, fondé en 1614 par Marie +de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses +appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à +l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la +révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés +aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte +en 1809. 2° Le _couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth_, +fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et +vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune +trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues +Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth. + +Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux, +des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais +a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues +droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis +demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par +l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de +Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est, +comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites, +couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers; +ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain, +etc. La population de ce quartier peut être regardée comme le type (p.120) +de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses +qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue, +amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile, +présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus +prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la +gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au +désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers +comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les +rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834; +dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les +rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et +ensanglantées par des combats. + +Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des +bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à +l'étranger l'honneur de Paris et de la France. + +Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du +Temple, nous remarquons: + +1º Rue de la _Tixeranderie_, l'une des plus anciennes rues de Paris, +qui avait pris ce nom dans le XIIIe siècle des tisserands qui y +demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du +vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par +la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont +disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y +aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et +dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des +Coquilles et du Coq, habité, au XIVe siècle, par les rois de Naples de +la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682, +on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine +Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche +de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques (p.121) +débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel +Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au +coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron, +ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps, +aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, Mlle +d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté, +recevaient toutes les illustrations du XVIIe siècle, Turenne, madame +de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal +d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les +plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants +libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte +mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV, +presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut +obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un +couvent de la rue Saint-Jacques. + +La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de +juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville, +que le général Duvivier reçut une blessure mortelle. + +2º Rue de la _Verrerie_.--Elle date du XIIe siècle et tire son nom des +verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge, +les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes +lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le +patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette +rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être +l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à +jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy +Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent, +où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de +la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerçantes (p.122) +de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou, +comme l'on dit aujourd'hui, en _denrées coloniales_. + +3° Rue _Rambuteau_.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte +récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg +Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis, +traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers, +occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la +Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises +aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se +pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à +gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du +soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés +de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment +construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques +Coeur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: A +JACQUES COEUR PRUDENCE, PROBITÉ, DÉSINTÉRESSEMENT. On croit que ce +financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de +l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg. + +4° Rue de _Braque_.--Il y avait là une porte de Paris, près de +laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle +et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les +religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois voeux +ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens, +leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et +son église furent rebâtis au XVIIIe siècle, au coin de la rue du +Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du +couvent a servi de théâtre pendant la révolution. + +5° Rue des _Vieilles-Audriettes_.--Elle tire son nom d'un couvent de +religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin +de la rue du Temple était une échelle patibulaire de cinquante (p.123) +pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels +de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789. + +6° Rue _Chapon_.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé +en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon, +Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790, +plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une +des maisons de la rue Transnonain[36], un amateur de théâtre, nommé +Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des +acteurs célèbres du XIVe siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette +salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint +horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de +ses habitants. + + [Note 36: On a fait récemment disparaître le vieux nom de + cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la + continuation de la rue Beaubourg.] + +7° Rue _Portefoin_ ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui +l'habitait au XIVe siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient +l'église et l'hospice des _Enfants-Rouges_, fondé par François Ier et +sa soeur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants +orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans +l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard +Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice +fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On +donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les +occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur +emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le +constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la +rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore. + +8° Rue des _Fontaines_.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois +le couvent des _Madelonnettes_. Ce couvent fut fondé en 1620, pour (p.124) +les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une +grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions: +celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force; +celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui +gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une +prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne +fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent +renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu, +le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on +en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes +condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite. + +9° Rue _Meslay_.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son +extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait +trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du +commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens, +ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut +assaillie par les soldats et en partie massacrée. + +10° Rue de _Vendôme_, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de +Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette +rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de +1792; c'est aujourd'hui la _mairie du sixième arrondissement_. + + + +§ III. + +Le boulevard et le faubourg du Temple. + + +Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la +foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y +entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets, +ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque +animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement (p.125) +gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté, +outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules, +Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les +farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures +de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes +vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes, +les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des +bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les +classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux +quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier, +pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et +les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent +le vice et la misère. + +On y trouve: 1º Le _Théâtre-Lyrique_, fondé en 1847 sur l'emplacement +d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux +Foulon.--2º Le _Cirque-Olympique_, fondé par les frères Franconi en +1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des +Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du +Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des _Folies +Dramatiques_, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º +Le théâtre de la _Gaîté_, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de +Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna +la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit +l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à +fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une +liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y +riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans +que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans +sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792, +fut reconstruit en 1808, incendié en 1835, et aujourd'hui continue (p.126) +à attirer la foule.--5º Le théâtre des _Délassements-Comiques_, fondé +en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le +théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue +des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des +Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de +Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit. + +Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui +portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le +28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi. + +Le faubourg du _Temple_ a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce +n'était encore qu'un chemin à travers champs au XVIe siècle. On +commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets +étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé _Courtille_ +(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté +Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie, +et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous +allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en +1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames +allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des +Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de +la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands +jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de +raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même +nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins +heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un +des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue, +surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de +barricades. + +De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, (p.127) +nous ne remarquerons que la rue _Bichat_, qui mène à l'hôpital +_Saint-Louis_. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les +maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris: +néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700 +malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits. + +A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse +rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune +très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue +s'appelle, dans sa partie inférieure, la _Courtille_. C'est là que le +peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes, +hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une +charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et +n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne +peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides +maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et +brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus +honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie +bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation, +de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais +ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties +de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus! + + + + +CHAPITRE IV. + +LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN. + + + +§ Ier. + +La rue Saint-Martin. + + +Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus +importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye +Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre (p.128) +portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église +Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de +la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles +VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de +Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de +six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de +cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et +reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la +nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale, +obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui +ont disparu. + +Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans +ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des +rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les +vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de +l'empereur Charles IV à Paris: + + L'empereur vint par la Coutellerie + Au carrefour nommé la Vannerie, + Où fut jadis la planche de Mibray; + Tel nom portoit pour la vague et le bray, + Getté de Seyne en une creuse tranche, + Entre le pont que l'on passoit à planche, + Et on l'ostoit pour estre en seureté. + +Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était +principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près +de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand +le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe +siècle. + +L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on +pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui +se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas +cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-être le nom de quelque famille +bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une (p.129) +maison qui lui avait coûté mille livres. + +Dans cette rue était l'église _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la +fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande +boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie +en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le +plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des +bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers, +et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus _bourgeoise_ de +Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par +des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes, +de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des +touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes: +L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre +fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une +troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc. +Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux +qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms +méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les +bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier était un +marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et +Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de +commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit +utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances. +«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens +contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande +comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin +Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour +cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le +même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin +Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et (p.130) +faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce +digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et +rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins +était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas +Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur +lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus +heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient +encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII, +mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion +des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre +Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle, +au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des +médecins. + +L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement +on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour +très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine +une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement +restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la +statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de +statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La +tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue +de Rivoli dont elle est le plus bel ornement. + +La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence à la rue +des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa +partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales +et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines; +dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand +prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc +dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on +trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, (p.131) +dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées +révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance +politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de +l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du +Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a +figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de +février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu +l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme +et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et +effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse, +affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines +de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné +d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute +cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est +doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de +la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon +Dieu_. + +Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont: + +1° L'église _Saint-Merry_.--On présume que, sur l'emplacement de cette +église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et +saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage, +auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle, +cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des +capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son +tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui +fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle +ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères +des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails +élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau +de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BONÆ MEMORIÆ, +ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESIÆ. + +L'église Saint-Merry était _collégiale_, c'est-à-dire qu'elle (p.132) +avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle +est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par +Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré: +Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au +commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles, +savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son +temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;» +Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV, +le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande +famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la +France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la +fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église +en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur +Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et +béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième +arrondissement. + +2° L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'était, au VIIIe siècle, une +chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle +fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de +la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues +suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les +rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs, +de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les +oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du +XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans +grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420. +Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de +Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de +Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la +paroisse du sixième arrondissement. + +3° Le _Conservatoire des arts et métiers_, autrefois le prieuré de (p.133) +_Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'était une abbaye dont la +fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut +détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en +1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré +dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui +avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du +Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines; +il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de +grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place +forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de +l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du +Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au +couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie +qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages +de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au +levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le +manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les +ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles, +des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une +tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos +pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les +plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire +qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré +sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert +aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire, +qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été +construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque +tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est +très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les (p.134) +murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur +leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui +forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui +s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès +la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un +village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous +la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son +nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin, +et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve +aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La +puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce +quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même +ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de +Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu +s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement +recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de +Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en +mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon, +sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des +Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues +modernes, les exercices militaires, la fortification et des +métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un (p.135) +décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à +sa place un _conservatoire des arts et métiers_, qui renferme les +modèles des machines et outils propres à l'industrie et à +l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une +grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques +années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de +physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie +industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le +réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes +annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de +l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut, +pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes. + + [Note 37: Cette école se signala par son ardeur + révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes + jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1er vendémiaire + an III), on la vit sur le théâtre de l'Égalité + (Théâtre-Français) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle + aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le + célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été + l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être + sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt + donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie + grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes + ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le + public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de + leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux + militaires exécutés avec autant de précision que pourraient + le faire des hommes longtemps exercés!» (_Moniteur_ du 4 + vendémiaire.)] + +Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de +la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le +gouvernement et l'Assemblée législative. + +Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la +chapelle _Saint-Julien-des-Ménétriers_, qui appartenait à la +communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris. +Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient +fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les +ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à +Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait +sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les +statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue +voisine, rue étroite et infecte, dite des _Jugléeurs_ ou des +_Ménétriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le +XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques +de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la +vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts (p.136) +ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins +où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la +chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition. +Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763. + +La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et +des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons +seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui +devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en +1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus +aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de +Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il +mourut en 1540. + +Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à +peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de +hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement +de marchands, de fabricants et d'ouvriers. + +Nous nommons d'abord la rue des _Écrivains_ qui a disparu et se trouve +absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord +Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans +le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie. +Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de +Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et +dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres. +Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses +et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque +pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne +connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des +gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer +licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc (p.137) +expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait +découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier. +Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors, +et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné +le nom de _Nicolas Flamel_ à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au +coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est +probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces +_estuves_ existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de +1292 donne à l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_. + +2º Rue des _Lombards_.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui, +au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines. +Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de +1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle, +est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à +2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait +aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, où se +conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le +milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la +rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les +poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à +_six livres le cent_. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros +d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids, +sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes +boutiques de nos pères. + +3º Rue du _Cloître-Saint-Merry_. Dans cette rue était l'hôtel du +président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls +ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté +jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps +marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans +digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui +ne fut jamais suspectée. + +4º Rue des _Vieilles-Étuves_. Les maisons de bains ou _estuves_ (p.138) +étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris +leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et +aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval, +on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les _barbiers estuvistes_ +allaient crier dans les rues: + + Seignor, quar vous allez baingner + Et estuver sans deslayer, + Li bains sont chaus, c'est sans mentir. + +Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un +genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des +restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les +_baigneurs_ (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui +avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les +secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs, +entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les +gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer +quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une +campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du +monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de +ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées +et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour +faire des parties de vin, de jeu et de débauche[38]. Louis XIV +lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur +Lavienne, qui devint son valet de chambre. + + [Note 38: Voir les lettres de Mme de Sévigné, a. 1655.] + +Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg +et avaient pour enseigne le Lion d'argent. + +5º Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore, +en 1770, de son vrai nom aux _Oües_ ou aux _Oies_, à cause des +nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la (p.139) +rue _Salle-au-Comte_ qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée +dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la +rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la +Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque année, +le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse, +au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son +origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre, +qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang. +Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de +l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus +authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en +avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge +fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat. +Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du +chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait +l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de +Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par +les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré +quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui +avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à +l'étroit. + +Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et +Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un +de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre +cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par +quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil +n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est +très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et +d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la +mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de (p.140) +luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation +très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit +Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait +très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la +boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de +lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches +merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est +taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue +marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de +grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un +passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de +la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut, +raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se +loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le +garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint +le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui +tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les +emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le +centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors +elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux +greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre +place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De +là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes +les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans +cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue +de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui +voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la +roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs +du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée +que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour (p.141) +prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là +demeurait Chapelain. + + [Note 39: Lettres, t. II, p. 514.] + +6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors +de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre +suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un +bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant +successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée, +très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands +centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie. +C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat. + +Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat, +Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces +deux dernières et qu'on appelait _Bourg-l'Abbé_, rue aujourd'hui +absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de +l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de +plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient +y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais +ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il +devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin +prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté, +non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses +habitants, dont les moeurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu +à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et +simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue +Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages, +de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du +soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous +les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime, +des chants souvent et quelquefois des plaintes. + +La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du (p.142) +12 mai 1839. + + + +§ II. + +Boulevard et faubourg Saint-Martin. + + +La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la _porte +Saint-Martin_, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la +conquête de la Franche-Comté. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, élève de +Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré +l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là +commence le _boulevard Saint-Martin_, qui présente un spectacle aussi +animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y +trouve: 1º La belle _fontaine du Château-d'Eau_, construite en 1812, et +près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de +l'_Ambigu-Comique_, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du +Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames. +Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur +l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la +_Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de +soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendiée +de l'Opéra. + +Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg +Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une +voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des +plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands +événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial +d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères, +le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort +Méhul. On trouve dans cette rue: + +1º La _mairie du cinquième arrondissement_, au coin de la rue du +Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de (p.143) +garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat +en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848. + +2º L'_église Saint-Laurent_.--C'était, au VIe siècle, une chapelle +isolée au milieu d'une grande forêt; au Xe siècle, une abbaye; en +1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été +terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième +arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de +l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris +part à toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul. + +3º L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des +Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard, +et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la +munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les +Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable, +composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des +prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des +missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était +auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des +Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants. + +On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du +Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint +Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus +travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus +tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine +chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de +fer de Strasbourg. + +Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg +Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont +qu'à demi construites, on remarque: + +1º La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où (p.144) +l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre +et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la +rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall +d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le +Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes, +et fut fermé en 1807. + +2º La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue était l'entrée principale +de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de +terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les +rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis +VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les +prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y +firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers, +bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au +30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y +trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des +salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire, +pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775, +la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du +Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et +son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit +un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a +construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus +beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que +les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses. + +A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la +Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, où +était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe +siècle. C'était une masse de pierre de cinq à six mètres de (p.145) +hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de +longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme +s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds, +unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de +fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés +jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les +jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On +arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée +d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de +grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières +éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des +coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais +toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier +siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait +combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait +peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était +appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents: +il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de +cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice +royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de +pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres +oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges +prévaricateurs, etc. + +Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur +supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de +Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des +finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320, +pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche +coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous +Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, (p.146) +coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant +des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René +de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au +Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine, +conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448; +Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des +Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis +XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant +des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533; +Gentil, président au Parlement, en 1543, etc. + +Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny, +Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy, +dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres. + +A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus +rares; Sauval dit qu'à la fin du XVIIe siècle le gibet tombait en +ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est +comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées; +quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761, +quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se +peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à +l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi +Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet +royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on +se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux +suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce +dernier reste du régime féodal. + +Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes +que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou +d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille +ou de Belgique. Entre ces deux routes est situé le bassin où (p.147) +aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans +une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle +rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les +bureaux de l'octroi. + +Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux +théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que +populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts +d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de +l'Ourcq et Saint-Martin. + +Le canal _Saint-Martin_ commence à la barrière de Pantin, se dirige au +sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple, +la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la +Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de +l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes +les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et +ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa +pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le +quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont +couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et +l'on y remarque les vastes bâtiments de l'_Entrepôt réel des douanes_. +Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante +ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en +culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse, +pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement +l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848. + +Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit +à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part +un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mètres de hauteur +sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer; +il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le (p.148) +mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la +barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie +septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est, +qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg +Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg +Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un +réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier +Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux, +envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré +et les Champs-Élysées. + + + + +CHAPITRE V[40]. + +LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS. + + [Note 40: Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre + pour la voie nouvelle dite _Boulevard de Sébastopol_, qu'on + ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis + et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé + que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet, + coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux + Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline + et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit + entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à + l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être + continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine, + et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera + singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et + Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de + maisons.] + + + +§ Ier. + +Rue Saint-Denis. + + +Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère +principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue _parisienne_ par +excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et +qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes +racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de +Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqué par cette (p.149) +rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait +être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de +maisons: c'était la _grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint +Denys_. Au XIe siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue +d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle +atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de +Philippe-Auguste, dite _porte aux Peintres_ (une impasse en a gardé le +nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était +une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe siècle, elle atteignait +les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de +François Ier. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée, +avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les +Espagnols évacuèrent Paris en 1594. + +Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un +inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques +pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit +Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité. +On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais +par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du +grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la +_grande boucherie_, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs, +et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et +baignées du sang des bestiaux, de la _Triperie_, du _Pied-de-Boeuf_, +de la _Pierre-aux-Poissons_, de la _Tuerie_, de la _Place-aux-Veaux_, +dite aussi _Place-aux-Saint-Yon_. Là ont régné, pendant 500 ans, +dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans +lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et +dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des +Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des +Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles +VI, et dont il reste encore des représentants dans la boucherie (p.150) +de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du +Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien +aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une +population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie +semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis +trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec +les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et +belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli. + +La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue, +la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges +et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte +Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes +les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et +ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps +_camelotés_. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin, +l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés +des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers +suivaient, représentant en habits de caractère les _sept péchés +mortels_, _les sept vertus_, _la mort_, _le purgatoire_, _l'enfer et +le paradis_, le tout monté superbement. Il y avait de distance en +distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des +choeurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament: +_le sacrifice d'Abraham_, _le combat de David contre Goliath_, etc. +Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la +porte aux Peintres _un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par +figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit_; et +dans ce ciel _petits enfants de choeur chantoient moult doucement en +forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte +sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant +en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres (p.151) +précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en +chantant ces vers_: + + Dame enclose entre fleurs de lys, + Reine êtes-vous de paradis, + De France et de tout le pays. + Nous retournons en paradis. + +A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois +belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et +disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient +plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital +de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et +Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à +senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult +richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse; +au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc. + +Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise +de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe» +dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie +d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la +capitale, enfin un deuxième sacre. + +Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute +l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la +population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du +XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa +renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries, +des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des +boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement, +comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier, +boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses +fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre +ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt (p.152) +telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du +comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une +charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la +Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la +plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale. + +La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de +son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle +politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement +ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées +généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et, +dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à +défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la +liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos. +Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et +néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au +trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre +Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le +rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la +révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes +les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se +calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda +un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les +royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire; +mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint +ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain +et sa colère contre ces _boutiquiers_; à son avis, cette partie de la +population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la +_bêtise_ parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans +cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et (p.153) +Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée +par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une +part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue +de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus +complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis +avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien +récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers +amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause +de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna +trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir +des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans +l'opposition: c'est là que le _Constitutionnel_ trouva ses premiers et +plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions +les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se +montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme, +éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune +Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent +chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes +de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont +l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes, +tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un +de ses bourgeois qui refusa d'_empoigner_ Manuel; sa garde nationale +cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux +élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en +l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait +comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue +Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830, +à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse +arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des +boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea (p.154) +qu'après un furieux combat. + +Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont +changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de +transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore +la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus +assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule +grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins +encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des +métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes: +mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de +son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons, +profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de +fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros +commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont +abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins +étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la +mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle +diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la +rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris, +encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de +1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848. + +Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être +nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste +qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits. + +1º L'_hôpital Sainte-Catherine_.--Il était situé au coin de la rue des +Lombards et avait été fondé vers le XIe siècle pour héberger les +pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les +religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les +pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.» (p.155) +Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés +morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du +moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans +une larme ou une prière! Cette _morgue_ chrétienne fut, en 1791, +affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818, +époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin[41]. +Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons +particulières. + + [Note 41: Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. I] + +La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans +l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte +naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une +année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages, +baptêmes, décès, etc.[42]. + + [Note 42: Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à + l'hôpital Sainte-Catherine: + + "Un de vos frères vient de perdre sa fille. + + "Conformément à la sixième et dernière section des pratiques + des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un + des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants + dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche + prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an V, à onze heures + précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards. + + "Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à + l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans + son sein paternel."] + +2º L'_église Sainte-Opportune_.--Sa fondation remonte à une chapelle +de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le +christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la +tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit +en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée +d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage +jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin +jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son +pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette (p.156) +chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette +sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant +fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la +chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un +chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et +justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut +reconstruite au XIIIe siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction +en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue +de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue +de la Tabletterie. + +3º L'_église des Saints-Innocents_, située à l'angle-nord de la rue +aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique +chapelle, elle fut reconstruite au XVe siècle, et son architecture +n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785. + +Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée +se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout +l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait +probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses. +Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du +voisinage des halles, souillé et profané par les passants, +Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on +garnit ces murs de galeries couvertes, appelées _charniers_, sous +lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait +une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une +chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires +de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit +Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui +n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière +demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les +charniers des Innocents. + +Au XIIIe siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres, (p.157) +humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent +s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de +plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais +plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis +de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les +écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le +plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la +cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de +trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au +milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat, +qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter +des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son +sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les +boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière +vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu +d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations +théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la +mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers +avait-il peint la _Danse macabre_, allégorie philosophique, où l'on +voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de +tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même +plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui +attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort +mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles, +et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi +cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux, +un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et +d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux +entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les +greniers des charniers en étaient tellement remplis et comblés (p.158) +qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les +ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection; +c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des +voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris, +disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir, +car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des +morts.» + +Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles +réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus +populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785 +qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit +l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du +cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les +vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour +Notre-Dame-des-Bois_, le _prêchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix +de _Gâtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva +les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on +transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou +_catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetière +fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des +galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des +fruits. + + [Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.] + +A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des +Innocents était une charmante fontaine qui datait du XIIIe siècle, +mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par +Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta +cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant +deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les +gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette +reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la +fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les (p.159) +plus élégants et les plus précieux de Paris. + +Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28 +juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la +place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré +d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et +transportés sous la colonne de Juillet. + +4° L'_église du Saint-Sépulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de +Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au +Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la +folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit +plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du +Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut +terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la +cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les _filles de +Notre-Dame_. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers. +Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour +entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique +prétentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_ à cause d'une +compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792. + +5° L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'était d'abord une chapelle dont +l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye +d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur +une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en +fouillant ses jardins au XVIe siècle, on trouva des ossements, des +chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté +au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de +Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un +couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans, +avait établi dans son hôtel de Bohême. Les statuts primitifs de (p.160) +ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles +dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des +matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit +Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont +choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son +emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau. + +6° L'_église Saint-Leu-Saint-Gilles_ était, dans l'origine, une +chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église +en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la +révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une +des succursales du sixième arrondissement. + +7° L'_hôpital Saint-Jacques_ fut fondé en 1317 par des bourgeois de +Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de +Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il +contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y +être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin. +Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches, +Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de +Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en +1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons +étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant +d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins +des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement +est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait +remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue +Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés, +bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge +trouvées dans les caveaux de l'hôpital. + +1° L'_hôpital de la Trinité_, situé entre les rues Saint-Denis et +Grenétat, avait été fondé dans le XIIe siècle sous le nom de la (p.161) +Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné +principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée +la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était +très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de +l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du +nº 266 de la rue Saint-Denis. + +Vers la fin du XIVe siècle, des bourgeois de la rue Saint-Denis +s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se +réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de +Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes +qui les érigeaient en _confrérie_, sous le titre de «maîtres, +gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection +de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs _jeux_ en public, +les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande salle de +l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises de long, sur +six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces naïves appelées +_mystères_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de +l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des +apôtres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les +_sotties, farces et moralités_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la +confrérie se réunit à celle de la Passion. La foule accourut à ces +spectacles si nouveaux, qui semblaient le complément des spectacles +augustes des églises: et, pendant un siècle et demi, sauf les +interruptions causées par les guerres civiles, l'hôpital de la Trinité +fut le lieu le plus populaire et le plus fréquenté de Paris. + +En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer +l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres +invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage, +âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet +hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et +métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur +théâtre et se transportèrent dans la rue Coquillière, à l'hôtel (p.162) +de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison +d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles, +auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits, +étaient appelés les _Enfants-Bleus_. Cet établissement, qui était +administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache, +acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant +devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y +bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses +professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la +Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut +décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six +ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants +qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à +l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu +un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.» +Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la +plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée: +on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les +tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la +manufacture royale des tapis de la Savonnerie. + +L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent +attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui +avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817; +l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par +des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre +français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue +Grenétat[44]. + + [Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et + sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.] + +9º L'_église Saint-Sauveur_ était, dans l'origine, une chapelle où +l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il (p.163) +allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au XIIIe siècle +et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y +avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le +poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785, +et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle +fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons +particulières. + +10º _Le couvent des Filles-Dieu_ avait été fondé en 1226 par Guillaume +III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute +leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en +mendicité.» Il était d'abord situé dans la _couture de l'Échiquier_, +qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues +voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint +Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un _hostel_, +et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par +poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres +de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des +Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la +_couture_ des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le +fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur +maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice +ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue +Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris, +sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette oeuvre de +charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait +l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le +mur d'enceinte de Paris. + +Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées +de mendier pour les besoins de leur maison: + + Les Filles-Dieu savent bien dire: + Du pain pour Jhesu nostre sire, + +dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles étaient d'ailleurs astreintes +à une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se (p.164) +trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le +condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en +procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le +malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe +de vin avec des paroles de charité. + +Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer +l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de +Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut +décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été +démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et +un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce +passage prirent de là le nom du _Caire_, et l'on décora l'entrée du +dernier de monstrueux attributs égyptiens. + +11º La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel +de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à +l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était +le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle +fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais +être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait +l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans +le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV, +qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore, +mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781, +est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette +maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782, +on a ouvert la rue de Tracy. + +Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque: + +1º Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes (p.165) +rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom, +à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà +question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle +fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque +continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le +_For-l'Évêgue (Forum Episcopi)_, lieu où, dès le temps de Louis VI, +l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le +quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris +toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison +«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de +coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés +pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui +avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité. + +Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfèvres_, +où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe +siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce +corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient +un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur +corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient +d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La +chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques +figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution; +une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4. + +2º Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du +_Chevalier-du-Guet_. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou +hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque +où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble +aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle +l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche +bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place +du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle (p.166) +vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître +des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et +les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses +chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de +la bourgeoisie éclairée de cette époque[45]. + + [Note 45: Il avait fait son _étude_ d'une première chambre + «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes + étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait + mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau + d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés + du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître + et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux + portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins + sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez + bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements + qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque, + une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de + bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes + illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je + suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle + clarté.» (_Lettres_, t. II, p. 584.)] + +3º Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entrée de cette rue était une petite +place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un +bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgré les édits +royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on +rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide +était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés +et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une +croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans +après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de +Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la +guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand +les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever +la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs +protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167) +pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la +fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et +la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où +elle existait encore en 1785. + +4º Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du +nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque, +c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale +de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la +préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par +celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale. + +5º Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom à de «_pauvres +ferrons_» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser +leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des +boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite +et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai +1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la +Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et +passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue +Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne +de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV +de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en +1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites +maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du +charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le +prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue +Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard[46]. + + [Note 46: Voyez chap. X.] + +6º Rue aux _Fers_.--C'était autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on +y tenait le marché à la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe siècle, +elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches (p.168) +de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la +Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de +Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit +une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui +principalement habitée par des marchands de passementerie. + +7º Rue de la _Grande-Truanderie_.--Elle date du XIIIe siècle et tire +son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du +triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait +jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait +que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de +l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint +célèbre sous le nom de _Puits d'amour_, et les amants s'y donnaient +rendez-vous. Sous François Ier, un jeune homme, désolé des rigueurs de +sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée +de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le +puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription: + + Amour m'a refait + En 525 tout à fait. + +C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité +d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs +de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés. + +8º Rue _Mauconseil_.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de +ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à +une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses +actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la +déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de +Dumouriez, entra, au Ier prairial, dans la salle de la Convention. +Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue +Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui. + +Dans cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà (p.169) +parlé (_Hist. gén. de Paris_, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison +de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint +au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand +François Ier, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à +encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des +bâtiments on ouvrit la rue _Française_ ou plutôt _Françoise_. L'autre +partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux +Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte +principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le +Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux +Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur +privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des +bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque, +dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs +grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour +jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les +pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les +tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de +Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis +XIII, enfin les chefs-d'oeuvres de Corneille et de Racine jusqu'en +1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance +de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus +tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols +au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de +Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une +partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout +jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité +redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de +Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de +l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire ronfler les vers et (p.170) +s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui +était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et +ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la +nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la +_troupe royale_ de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la _troupe du +roi_, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux +formèrent définitivement la _Comédie française_. Alors le théâtre de +l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et +autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au +palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent +jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y +observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y +jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit +point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit +plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans +autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de +l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où +Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit +Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de +meilleur coeur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où +nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique, +et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de +Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny, +enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites +comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on +continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart, +sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut +définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères +se sont récréés pendant dix à douze générations, où le _Cid_ et +_Andromaque_ ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle +est encore, _la halle aux cuirs_. + +9° Rue _du Caire_.--Nous avons dit que cette rue avait été ouverte (p.171) +sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la +rue de _Damiette_ avec une grande cour bien bâtie, habitée par des +fabricants, dite _cour des Miracles_. «Ce nom, dit Jaillot, étoit +commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les +mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des +plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste +en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand +cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois +il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé +dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus +reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des +Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. +Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, +puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue +pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à +moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui +n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de +cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, +naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les +autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les +unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit +autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de +logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et +tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on +s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes +sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec +bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le +jour; car on y appeloit _gagner_ ce qu'ailleurs on appelle _dérober_. +Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n'y avoit ni (p.172) +foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement. +Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et, +pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une +grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans +quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs +prières[47].» + + [Note 47: Sauval, t. I, p. 510.] + +En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les +renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les +hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la +mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont +occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à +rougir de leur infortune.» + +Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le +chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités, +a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir +sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin +de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher +sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à +l'échafaud le 4 germinal an II. + +10° Rue _Bourbon-Villeneuve_, ou d'_Aboukir_.--Au XVIe siècle, on +avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux +Filles-Dieu, et on l'avait appelée le _faubourg de Villeneuve_. +Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre +la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis +XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV. + + + +§ II. + +Boulevard et faubourg Saint-Denis. + + +Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la _porte_ de (p.173) +même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en +1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui +touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre +les deux boulevards voisins, est l'oeuvre de l'ingénieur Blondel; les +sculptures sont des frères Anguier. + +Là commence le _boulevard Saint-Denis_, qui forme la partie la plus +basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux, +très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et +présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin. +On n'y trouve aucun édifice public. + +La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des +rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était +le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un +combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé +l'insurrection de juin 1848. + +Le _faubourg Saint-Denis_, n'est pas une voie aussi belle que le +faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect; +dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante, +bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est +moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures. +Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui +viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir +bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois, +pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour +leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par +là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en +portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours +élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et +de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en +portant son pieux fardeau. + +Les édifices publics du faubourg Saint-Denis sont: (p.174) + +1° La _prison Saint-Lazare_.--Cette maison, qui date du XIe siècle, +était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre +était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté +jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient +atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris +«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la +ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur +protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître +ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids +de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens, +voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale, +fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y +recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume, +non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et +des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées +«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres +habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume. + +Au XVIe siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui +ne recevait plus de _ladres_; on le réforma en 1585, en le confiant à +des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566, +le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de +leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres +lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle +fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués +par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette +congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a +rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les +Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu +précipitait la levée d'une armée, la maison de Saint-Lazare fut (p.175) +choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et, +en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques +et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare. + +Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été +béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils +ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle +fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de +beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison, +y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la +dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de +quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du +tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la +terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à +l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un +Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze +prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune +cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André +Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de +Saint-Lazare. + +Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux +filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme +ordinairement huit à neuf cents détenues. + +La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste +clos, dont nous parlerons tout à l'heure. + +2º _Maison de santé_ (nº 112).--C'était autrefois la maison des +_Filles de la Charité_, ou «servantes des pauvres malades,» +congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en +1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui, +c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant +des prix médiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se (p.176) +faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des +hospices et renferme 150 lits. + +La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont +nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent +avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui +communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de +la banque, de la richesse et de la mode. + +1º Rue de l'_Échiquier_.--Les rues de l'Échiquier, d'_Enghien_, +_Hauteville_, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne +_couture_ des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui +était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir +Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des +finances en 1814 et en 1830. + +2º Rue de _Paradis_.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui +bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après +la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous +l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre +histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et +c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814. + +3º Rue _La Fayette_.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans +le _clos Saint-Lazare_. Ce clos était compris entre les faubourgs +Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de +Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une +d'elles, dite le _logis du roi_, servait en effet à loger les +monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à +Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières +années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une +grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère +y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre +une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de (p.177) +Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La +Fayette. On y trouve l'_église Saint-Vincent-de-Paul_, bâtie de 1824 à +1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout +le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un +escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un +édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des +anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu +gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures. + +Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la +commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se +tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de +Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du +chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à +l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen, +de Beauvais, d'Amiens, etc. + +A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis, +se tenait autrefois la foire du _Landit_, la plus importante des +foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque +instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues +offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les +boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours +nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce +qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y +acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques +ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils, +ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion +unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de +l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce +que, _indicebatur_, on la publiait), datait, dit-on, de (p.178) +Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine +Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de +tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France +et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les +jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du +parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université +allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une _montre_ ou +procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents +et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et +drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine +Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent +interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789; +aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges. + + + + +CHAPITRE VI. + +LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE. + + + +§ Ier. + +Les Halles. + + +Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le +deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux +_Champeaux-Saint-Honoré_, sur un terrain appartenant à l'église +Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore _cinq +sols de cens_. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et +ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée +_Champeaux_, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos, +étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de +marchandises, et fut appelé le marché, les _halles_ ou _alles_, pour +ce que chacun y _alloit_.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on +commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les +piliers des halles, à droite le long de la rue de la Tonnellerie, (p.179) +à gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme +aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de +marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel +jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois +marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième +pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la +partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par +cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant +aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes +lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones +vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que +les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la +halle en la forme que s'ensuit...» Au XIVe siècle, les halles prirent +un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris +entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la +Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché +aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre, +aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers, +pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la +plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les +rues de la _Chanverrerie_, au _Feurre_ (aujourd'hui aux Fers), de la +_Coconnerie_ ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin, +les principales villes de France et même de Flandre y avaient des +boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de +Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles, +etc. + +Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du +moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le +rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes +allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes (p.180) +grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et +ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la +conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la +ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques +de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se +jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour +leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur +chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel +accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent +cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs +parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc. + +«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de +neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On +perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains +métiers ou commerces, rues de la _Cordonnerie_, de la _Petite_ et de +la _Grande Friperie_, de la _Poterie_, de la _Lingerie_, etc. Alors +furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le +_Pilori_, qui était situé au marché au poisson. + +Le Pilori, qui datait du XIIIe siècle, était une tour octogone dont le +premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée +de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains +criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un +échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que +furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le +surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles +VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue +Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François Ier, etc. +Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et +jouèrent leurs farces et _sottises_. Le Pilori subsista jusqu'en (p.181) +1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage. + +Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et +de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler +d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la +famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au +langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les +_poissardes_ allaient complimenter le roi dans les grandes occasions +et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de +Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment +de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la +plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut +recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle +politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la +Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des _forts_ +et des poissardes. + +Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles +restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps +précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la +population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis +de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et +leur assainissement étaient pourtant une oeuvre urgente, qui aurait dû +préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en +1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on +ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et +l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime, +disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de +toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des +monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands, +n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie +dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe +indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas (p.182) +un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance +et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la +saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la +Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...» + +Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle +qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché +des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les +galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien +ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des +Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson. +Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de +denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines +jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on +entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu +attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les +halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été +entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre +la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est +encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la +nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30 +départements. + +Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris, +l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de +gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux +de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général, +l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et +d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de +marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables, +inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles +des coins repoussants où se font des commerces inconnus aux (p.183) +heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes +des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y +vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable +mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de +milliers de malheureux. + + + +§ II. + +La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière. + + +La rue _Montorgueil_ commence à l'extrémité des halles, vers la pointe +Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue +_au Comte_ ou _à la Comtesse d'Artois_, à cause de l'hôtel d'Artois, +situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était +une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil +lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée, +on ne sait pourquoi, _Mons Superbus_, et qui est occupée aujourd'hui +par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de +rue _Poissonnière_, lequel lui vient des marchands de marée qui +autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort +importante comme débouché des halles, très-populeuse et +très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a +été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien. +Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant +que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins +qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les +rues qui y débouchent, nous remarquons: + +1º Rue _Marie-Stuart_.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée +_Tireboudin_, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie +Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était +pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, et ce (p.184) +changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de +deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils +demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf, +qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en +passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim, +Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc +d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble +que le nom de _Grand-Cerf_, qu'ils proposent de substituer à l'ancien, +a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une +auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui +donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier +changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans +tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est +digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous +en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de +Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien, +devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le +censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que +Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin +portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites +par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un +autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle +reine d'Écosse. + +2º Rue _Mandar_.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes +et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de +l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2 +était le restaurant du _Rocher de Cancale_, où, pendant longtemps, se +firent les dîners du _Caveau moderne_, société de chansonniers qui +datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet +des moeurs littéraires du XVIIIe siècle, de cette gaieté un peu +gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches (p.185) +spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans +prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là +ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps +présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais. + +3º Rue du _Cadran_ ou _Saint-Sauveur_.--Elle s'appelait d'abord rue +des _Égouts_ et ensuite rue du _Bout-du-Monde_. Ce dernier nom, +d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un _os_, +un _bouc_, un _duc_, un _monde_, avec cette inscription: Au +_Bouc-Duc-Monde_. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent +déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers +qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc +de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom +de Saint-Sauveur. + +4º Rue _Neuve-Saint-Eustache_.--Elle n'est remarquable que comme ayant +été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles +VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement +habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de +toiles peintes, etc. + +5º Rue de _Cléry_.--Elle est principalement habitée par des marchands +de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame +Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût +ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit +pour ouvrir la rue de _Mulhouse_. + +6º Rue _Beauregard_.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de +la _Ville-Neuve_, bâti au XVIe siècle sur des terrains appartenant aux +Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite +avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri +IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place +de la chapelle on bâtit une église dédiée à (p.186) +_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, laquelle a été réédifiée en 1828. + +La rue _Poissonnière_ aboutit aux boulevards _Bonne-Nouvelle_ et +_Poissonnière_. Le premier offre à peu près la même physionomie que le +boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se +sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional, +construit récemment. On y trouve le théâtre du _Gymnase-Dramatique_, +bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les +honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus, +si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se +chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière +commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun +édifice public. + +Le faubourg _Poissonnière_ ne date que du XVIIe siècle. C'était alors +un chemin dit de la _Nouvelle-France_ et qui était bordé de jardins, +de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de +_Sainte-Anne_, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui, +c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et +populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs +Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route +et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août +1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la +Restauration. Au coin de la rue Bergère est le _Conservatoire_ ou +École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des +acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793, +rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et +employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la +_Nouvelle-France_, dont une chambre a été habitée par Hoche et +Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est +l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la +première usine à gaz qui ait éclairé la capitale. + +La partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie (p.187) +inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à +l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé +un vaste _hôpital_, dit _du Nord_ ou de _La Riboisière_, et qui est, +dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions, +et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents +lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental, +mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque +un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet +hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain +resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août. + +La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière +avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux +places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de +Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions +nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui +s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi +fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui +étaient presque entièrement soulevées. + +Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de +la dernière moitié du XVIIIe siècle: celles qui avoisinent les +boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance; +celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et +habitées. + +La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui +appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de +Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin +public, dit le _Château-Rouge_, qui a une célébrité historique. C'est +là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la +bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux +maréchaux de capituler. Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, (p.188) +en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la +révolution de février. + + + + +CHAPITRE VII. + +LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE. + + +La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit. +Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, +au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de +l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et +Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues +des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus +commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a +participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été +le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie +inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement +rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est +un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier +Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque. + +Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics: + +1º L'église _Saint-Eustache_, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une +antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était +déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et +sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus +vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient +en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est +un chef-d'oeuvre d'architecture gothique; quant à son portail de +grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En +1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, (p.189) +et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après +avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et +des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille _pastoureaux_; il +prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en +fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant +rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église, +et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de +roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures +célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort +en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de +Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer, +de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la +Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu +d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces +tombeaux était celui du grand Colbert, oeuvre de Tuby et de Coysevox. + +2º Le _marché Saint-Joseph_.--Il a été construit en 1798 sur +l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier, +et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache. +Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et +plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce +cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en +1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La +Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en +1820, au cimetière du Père-Lachaise. + +On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'_Uzès_, où fut +placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient +aujourd'hui à la famille Delessert. + +Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous +remarquerons: + +1º La rue du _Jour_.--Elle tire son nom altéré d'un _séjour_ que (p.190) +le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière, +et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand +jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite +sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés +de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des +raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de +Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à +Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en +plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il +l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y +assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où +l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des +fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville, +Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua +le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se +prolonge par la rue _Oblin_ jusqu'à la _Halle au blé_, construite sur +l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de _Nesle_, de +_Bohême_, d'_Orléans_, de la _Reine_, de _Soissons_. + +«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre +que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de +demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le +XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit +présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel +le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi +de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le +comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le +duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'_Histoire générale de Paris_ +(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de +Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au _séjour_ du roi +dont nous venons de parler, au _four de la couture_ appartenant (p.191) +à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc +d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le +gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi +que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit +sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four, +des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins +avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était +rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne, +construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de +la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai +1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser +triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce +prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la soeur de +Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans +la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont +Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la +France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet +hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la +banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix[48]. +A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers +(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta +l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire +destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut +conservée et adossée au monument. + + [Note 48: «Tout autour de ce jardin on a construit des loges + en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un + numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales, + propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la + rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec + des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance + du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni + ouvriers.» (_Journal de_ Barbier, t. I, p. 45.)] + +2º Rue _Jean-Jacques-Rousseau_.--Au XIIIe siècle, elle se nommait (p.192) +Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui +fut donné. L'auteur d'_Émile_ avait demeuré au quatrième étage de la +maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les +_Considérations sur le gouvernement de la Pologne_; c'est là que les +princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un +entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le +voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne +pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas[49].» + + [Note 49: «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où + des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là, + nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était + assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la + musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il + essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de + cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa + chambre, une commode, une table et quelques chaises, + faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée + à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue + au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les + fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de + l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de + plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y + avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de + propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.» + (_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)] + +Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle, +près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui +occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau, +Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une +partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils +eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule +avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le _Mystère +de l'Ancien Testament_, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en +autorise la représentation impose les obligations suivantes «_aux +maistres et entrepresneurs_:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne (p.193) +prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge +durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de +fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à +cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à +cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela +diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix +livres tournois.» + +La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au +commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit +bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et, +sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et +d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les +galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier +donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes +publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur +des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre +d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'hôtel des postes_. + +Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions +si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des +religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des +filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de +500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent +dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles +instruisaient. + +Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695. + +3º Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption, +d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue +Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de +Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant (p.194) +quelques années au nº 16 de cette rue. + +La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Héron_, où se +trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc. + +4º Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frères Augustins étant venus +d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les +pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes +les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte +Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe +siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de +Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur +maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins. + +5º Rue des _Jeûneurs_.--Son nom véritable est des _Jeux-Neufs_, à +cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à +peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des +centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc. + +Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de même nom, est, +avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre +du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des +_Variétés_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy, +etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée +révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº +10 est mort Boïeldieu. + +Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une +vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est +transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas, +sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église +Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des +_Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite +_Notre-Dame-de-Lorette_, à cause d'une église dont nous parlerons plus +tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis (p.195) +quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de +petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des +artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes +qu'on a baptisées du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette +est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une +belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité +par M. Thiers. + +Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous +remarquons: + +1º Rue _Grange-Batelière_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs +fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un +fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier +nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait +appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment +sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard +des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom +de _Drouot_. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un +fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse +magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu +et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle +très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs. +C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de +l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il +appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a +renfermé pendant quelque temps la _mairie du deuxième arrondissement_. + +2º Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a été ouverte récemment sur les +terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu, +d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres +verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur: +savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_, (p.196) +couturier de Paris, et _Marie_, son épouse, lesquels ont déclaré que, +naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une +pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la +grange appelée _Grange-Bataillère_, hors des murs de Paris, à la porte +Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque +année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont +donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de +Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu +ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation +qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et +qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis +lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui +précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant +d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture +à l'usage desdits frères et soeurs, de la même manière et suivant le +même régime que lesdits frères et soeurs ont l'habitude de se vêtir et +nourrir. Le 1er août 1260.» + +3º Rue de la _Victoire_.--C'était encore, au commencement du XVIIIe +siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine, +ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle +commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands +seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La +Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y +construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui +attira la _jeunesse dorée_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et où +l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien, +qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la +Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine. +Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma, +après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par (p.197) +Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000 +livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de +Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours +après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du +département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la +_Victoire_, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte +qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases +républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté +disait simplement: «L'administration centrale du département, +considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les +signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son +arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées +françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des +moeurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la +rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_.» C'est dans +son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent +trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est +là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit, +avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire. +Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis +cette époque à divers propriétaires. + +Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des +Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons +Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de +vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent +souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de +Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès +le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à +saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée +par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV, +lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les (p.198) +religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus +grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de +murailles de cette abbaye. + +La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et +de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement +creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres, +qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et +pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de +Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni +à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la +plupart des animaux antédiluviens. + + + + +CHAPITRE VIII. + +QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME. + + +Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant +de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du +Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se +continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule +voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout +l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg +Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui +date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles +à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un +siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la +capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la +plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie +de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la +place Vendôme_; le deuxième, _quartier de la Chaussée-d'Antin_. Dans +ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des (p.199) +quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la +laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si +fortement la pensée sur les temps anciens, sur les moeurs, les +souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et +pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de +respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs +vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des +grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont +droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières, +construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches +appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que +de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y +rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons +d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela +est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre +époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela +éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de +toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés +d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les +oeuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence +morale, passionnée uniquement pour le plaisir. + +Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme +comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont +formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires, +les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue +Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion +de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce +triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons +décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier. +Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre: (p.200) +1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue +Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la +place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de +Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale +et la Madeleine. + + + +I. + +RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE +NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES. + + +La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe siècle: elle a pris son +nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée +à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue +que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que +le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On +y trouve les bâtiments de la _Banque de France_, dont l'entrée +principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien +hôtel de _Toulouse_. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux +de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en +1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de +grands embellissements[50], et il passa à sa postérité. La révolution +y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte +Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à +l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de +France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des +Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé +leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands (p.201) +maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a +été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont +démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de +crédit qui soit en Europe. + + [Note 50: C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des + meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la + Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.] + +La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de +la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un +quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y +volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de +_Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin +Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres +seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à +la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en +bronze doré, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le +roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de +bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix +de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour +de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux. +Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies +pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la +tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les +païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.» +Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des +nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles +ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut +détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des +citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et +remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement +nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la +couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place +l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, oeuvre (p.202) +très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont +dignement respectée. + +La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés, +était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance; +car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait: +«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les +gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la +place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par +des marchands de châles et de soieries. + +La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la +rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties égales le +grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue, +très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la +principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans +le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures +de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel _Colbert_, au coin de la rue +Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y +mourut en 1683[51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc +d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des +maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel _Mazarin_, à +l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º +L'hôtel de _Lionne_, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti +par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain, +et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des +finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le +passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place (p.203) +un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'_Opéra-Italien_. + + [Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son + hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté + par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur + des impôts.] + +La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appelée dans le XVIIe siècle le +_chemin herbu_, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui +l'une des plus fréquentées à cause des _Messageries impériales_, qui y +sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à +une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les +Augustins déchaussés, vulgairement appelés _Petits-Pères_. Cette +église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les +protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740; +elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la +révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des +Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche +bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de +tableaux[52]. + + [Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707, + à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme + dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs + qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères + avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans + être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des + chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux + toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a + mis la main.»] + +Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel +Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui +emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux +Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le +scandale de tout Paris. + + + +II. + +LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE. + + + +§ Ier. + +Le Palais-Royal. + + +Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui, +probablement, appartenaient à quelque grande _villa_; les fouilles (p.204) +faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de +deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un +aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la +rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait +au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était +traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place +des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du +_Rempart_. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de +Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercoeur. En 1624, +le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels[53] et fit abattre la +partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit +construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier, +une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental, +mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où +toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La +porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette +inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient +alors si rigoureusement notre langue: _Palais-Cardinal_. Outre une +chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une +bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités, +de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce +palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de +Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre, +ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par +Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui +pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit +Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur +des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des (p.205) +machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de +France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en +1639 par la représentation de _Mirame_, tragédie composée par +Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en +présence du roi, de la reine et de toute la cour[54]. + + [Note 53: La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux + hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.] + + [Note 54: En 1641, une autre représentation de cette pièce y + fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé, + nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé): + «La France, ni possible les pays estrengers, dit un + contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et + dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des + spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit + l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les + majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec + un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort + délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines + et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des + agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste + élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit + éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue + des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages + vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à + toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un + pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis + le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et + aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit + été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et + enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize + chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne + pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux + côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa + sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle + dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les + seigneurs et dames...»] + +C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre +1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci +n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne +d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643. +Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV +occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries; (p.206) +on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des +grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne +d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche +qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la +merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le +théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le +mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à +ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de +la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et +Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier +dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et, +sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau, +montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de +Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes +de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie +de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et +de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre +civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21 +octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du +Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda +cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er. +Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le +mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le +Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une +cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc +d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta +l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années +après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins +de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La +grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère (p.207) +du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa +troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses +principaux chefs-d'oeuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut +pris, en jouant le _Malade imaginaire_, du mal dont il mourut la nuit +suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie +royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763. + +En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du +Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora +principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit +Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le +plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire +de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit +Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec +ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la +duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens +sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y +étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de +la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit +épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on +disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, +et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se +coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de +Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law, +poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut +l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de +ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut, +en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris. + +Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En +1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui (p.208) +détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit +par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à +la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur +l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des +Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue +Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle +du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc +d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il +fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé +secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par +avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité), +et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle +de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau +consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra, +sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les +boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre +de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait +embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour +transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation +financière. + +Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné +par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce +jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un _rond +d'eau_ de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers +plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et +d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648. +En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un +petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté +sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on +conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, (p.209) +bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand +bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en +stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls, +dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un +berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles +étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade +la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement +public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des +Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des +entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une +société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de +lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande +allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'_arbre de Cracovie_: +c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que +d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique +générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une +intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à +Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on +s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants; +on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans +vouloir humilier personne.» + +C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans +détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des +propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de +Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés +de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture +élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment +aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut +planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les +renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et +l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à (p.210) +demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à +des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité, +dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des +rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et +remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles +constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer +d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas +fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des +hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les +unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était +pas même nivelé. C est là ce _camp des Tartares_, ces fameuses +_galeries de bois_, qui ont joué un rôle de premier ordre dans +l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant +quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se +sont donné rendez-vous. + +Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque +entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et +de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle +de spectacle dite d'abord des _Variétés amusantes_, qui devint le +théâtre de la _Liberté_ en 1791, le théâtre de la _République_ en +1793, enfin où fut transféré en 1799 le _Théâtre-Français_, qui y est +resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés +avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec Mlle Rachel. +Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries +du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un +spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans. +Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, Mlle +Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies, +opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix +ans, moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions (p.211) +licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le +rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les +gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a +eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à +la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs, +sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la +salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde, +des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut +rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé +d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie +passée. + +Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations +qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le +jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de +toutes les agitations, enfin le _forum_ de la révolution; on sait que +là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12 +juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais, +traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à +mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la +place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné +contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de +ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État +et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le +mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des +Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les +créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous +des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des +ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles +furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de +nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les (p.212) +détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention +retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du +royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et +la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de +conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de +plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la +République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on +installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet +effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta +aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la +suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune +destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses +premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la +révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna +dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par +Lucien Bonaparte. + +L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des +galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une +sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe, +d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les +étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses +mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était +bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode, +s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui +acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café +Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café +de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les +artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en +face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le +café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la +révolution le rendez-vous des royalistes, des vendéens, des (p.213) +émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration +(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration +par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde, +où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le +café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs +premières luttes: au-dessus de ce café demeurait Mlle Montansier, dont +le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les +pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en +faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de +notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte +très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une +révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est +sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient +la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement +en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. + +La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans, +pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses +pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire +un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions +disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs +boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées, +leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la +belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient +contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de +débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air +décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une +dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous +avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette +révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1er octobre +1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries, (p.214) +cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la +dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux, +tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal, +aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant +aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et +dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent +s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de +temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce +rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un +théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation! + + + +§ II. + +La rue Vivienne et la place de la Bourse. + + +La rue _Vivienne_ était jadis une voie romaine qui menait à +Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de +sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on +a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer +l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui +peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La +plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la +face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits, +laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante: + + AMPUDIÆ AMANDÆ. + VIXIT ANNIS XVII. + PITHUSA MATER FECIT[55]. + + [Note 55: A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans. + Pithusa, sa mère, a fait ce monument.] + +Et voilà les premières _Parisiennes_ dont l'histoire ait conservé (p.215) +les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée! +Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce +petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que +d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs! +Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches +successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le +sol actuel de Paris! + +La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen +âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle +prit alors son nom de la famille _Vivien_, qui y possédait de grands +terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal +recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle +commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire +un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les +rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y +rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands +peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout +ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une +bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande +galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de +malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait +enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout +cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent +encore. Le premier, qui garda le nom de _Mazarin_, avait son entrée +principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la +Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de +la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse, +plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la +révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des +finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de (p.216) +la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin, +prit le nom de _Nevers_ et fut donné au marquis de Mancini; il devint +sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa +principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et +destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons. + +En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel +Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au +frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy. + +Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses +actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur +la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et +galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du +maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle +était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets. +Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais oeil dans cette rue +d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des +Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son +royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui +défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha +contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains +des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire. + +Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la +rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du +Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron, +elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le +royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça +l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on +élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans +la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans (p.217) +leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au +Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au +Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de +l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les +fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite, +bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que +par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la +mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des +chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie +parisienne sait transformer en trésors. + +La _place de la Bourse_ a été ouverte sur l'emplacement du couvent des +_Filles Saint-Thomas_, lequel datait de 1652 et avait été fondé par +une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de +l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la +_Bourse_, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en +1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus +imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort +problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que, +pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des +transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la +morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des +combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons +bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de +long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres, +peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le +veau d'or. + +Le palais de la Bourse renferme le _Tribunal de commerce_, qui juge +annuellement 35,000 affaires! + +La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles (p.218) +constructions; on y remarque le théâtre du _Vaudeville_, dont la +salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les +théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique. + + + +III. + +LA RUE RICHELIEU. + + +C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa +fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais, +le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte +Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde; +alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue +nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée +une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit +par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que +Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de +cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore +déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de +lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la +finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite: + + Au bout de cette rue où le grand cardinal.... + ................ + S'élève une maison modeste, retirée, + Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée. + L'oeil voit d'abord ce mont dont les antres profonds + Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds, + Où de trente moulins les ailes étendues + M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues. + Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits, + S'y promènent au loin sur de vastes marais. + C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue, + Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc. + +Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les (p.219) +princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard +attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes +les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le +prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien +changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de +Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies +financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces +hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce +pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute +cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne, +un centre d'affaires et de plaisirs. + +La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la _Loi_; +une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins +rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de l'hôtel, +avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle assez +important pendant cette époque, et c'est par elle que les bataillons du +13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. Après leur +défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les vainqueurs +endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en portent encore +les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi +dite la rue des théâtres, à cause du Théâtre-Français et de l'Opéra, +qu'elle possédait, des salles Feydeau et Favart, qui étaient sur ses +côtés. Elle avait encore un établissement d'un autre genre et qui a +augmenté sa célébrité: c'est la maison de jeu Frascati, ancien hôtel +Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous +l'Empire; ses jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards et à la rue +Neuve-Vivienne. + +Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont: + +1º Le _Théâtre-Français_, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont +nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à (p.220) +l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à +1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des +Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782; +dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à +dater de cette dernière époque. + +2º La fontaine _Molière_, élevée en 1844 en face de la maison où notre +grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On +l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le +peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce +comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument +dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de +Molière. + +3º La _Bibliothèque impériale_.--Commencée par Charles V et composée +alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle +fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850 +volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle +fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François +Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à +Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de +Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont +puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue +de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue +l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires +des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait +alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut +placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue +Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de +Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de +Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes, +de médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle (p.221) +comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son +local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du +grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en +1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de +600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève +peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à +1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude +d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de +Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc. +C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde; +mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle +sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine +entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés +pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles, +les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils +sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des +estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles, +on en a laissé voler la moitié en 1831. + +4° La _fontaine Richelieu_.--A la place qu'elle occupe était jadis +l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793, +mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord +de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794 +jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de +nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel, +Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes, +sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier +consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce +théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la +porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce +crime, l'Opéra fut transporté dans la salle provisoire qu'il (p.222) +occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on +construisit une _chapelle expiatoire_. Mais, en 1830, cette chapelle +fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une +promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les +dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par +la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de +la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la +direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est +aujourd'hui une maison particulière. + +La rue _Richelieu_ aboutit au _boulevard des Italiens_. Ce boulevard +est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris +moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est +aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient +d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut +construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les +acteurs dits de la _Comédie-Italienne_, lesquels avaient été adjoints +depuis 1762 à ceux de l'_Opéra-Comique_; ils devaient y représenter +«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant, +soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y +jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle +Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour, +rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour +s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta +jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui, +depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par +l'Opéra-Italien. + +Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à +l'Opéra-Comique: ceux de _Marivaux_, _Favart_, _Grétry_. Au nº 1 de la +rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré +Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par +Ladmiral. + +Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons: (p.223) + +1º Rue _Neuve-Saint-Augustin_, ouverte en 1650, et qui se terminait +alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les +jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de +_Grammont_, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de +_Gesvres_, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses +gouverneurs; hôtel _Desmarets_, où est mort le fameux contrôleur +général; hôtel de _Lorges_, bâti par le fermier général Frémont et +vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la +Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière; +enfin l'hôtel d'_Antin_ ou de _Richelieu_. Ce dernier avait été bâti +en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par +le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la +propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses +basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce +seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le +produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore +sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en +1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna +des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement +des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui +rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la +propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour +prolonger la rue d'Antin. + +Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692 +Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis +XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet. + +2º Rue _Ménars_, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de +Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, «l'orateur du (p.224) +genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant +à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu, +et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir[56].» + + [Note 56: Riouffe, _Mém. sur les prisons_, p. 69.] + +3º Rue _Feydeau_.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de +magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de +chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de +l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la +Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une +partie de la rue et de la place de la Bourse. + + + +IV. + +LA BUTTE SAINT-ROCH, LES RUES SAINTE-ANNE ET DE GRAMMONT + + +La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts +d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux +pourceaux; c'était aussi là qu'on _bouillait_ les faux monnayeurs. +Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on +dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre. +C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles +VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une +manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et +y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit +qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda +l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses +percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais +les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent +repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça +douze rues; mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe (p.225) +siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces +vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire. + +La rue _Sainte-Anne_ était autrefois une ruelle infecte de la butte +des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie: +elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La +portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et +Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de _Lionne_, +à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé. +En 1792, on lui donna le nom d'_Helvétius_, cet écrivain étant né dans +cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la +rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte +encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry +pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être +conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des +Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été +donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard +des Italiens sous le nom de rue de _Grammont_, laquelle date de 1726. + + + +V. + +LA PLACE VENDÔME ET LA RUE DE LA PAIX. + + +La _place Vendôme_ occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du +couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par +le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en +1603 à la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de +Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une +grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les +rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet +hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel (p.226) +entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En +1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent +construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré, +un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle. +En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le +couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir, +d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de +Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer +cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du +roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et +de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on +construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut +placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur +l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments +du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce +couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent +suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la +ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent +terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de +l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait +été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par +Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux +pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis +XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le +théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un +saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant +quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après +qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le +directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire (p.227) +du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des +titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en +présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à +cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et +la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y célébra +les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort +fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796, +on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient +servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de +la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une +colonne en bronze, oeuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une +statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue +par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et +onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief +qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret. +Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut +fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de +Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est +situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes +voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la +statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de +chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles, +ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de +son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa +place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une +nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire. + +Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de +Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n° +11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier +de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile, (p.228) +police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris. +Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec, +et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au +commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit +Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.» + +La rue de la _Paix_ a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent +des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion, +se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que +d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et +allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête. +C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame +de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en +1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la +veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du maréchal de Créqui, +du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les +bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats; +l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie; +enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines, +devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama +et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En +1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue +magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette +époque, s'appelle rue de la Paix. + +La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard, +qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est +moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses +riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la +chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice +Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat (p.229) +général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai, +qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé, +en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans +l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en +1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule +des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la +rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les +attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller +occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons. + +On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de +la rue des Capucines, le _ministère des affaires étrangères_. L'hôtel +qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le +fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade. +Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de +Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu +passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres +éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes +diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera +un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la +France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la +catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la +République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de +belles maisons particulières. + +L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui +occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des +lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de +Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le +13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de +l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des +affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit. + + + +VI. (p.230) + +LA RUE ROYALE ET L'ÉGLISE DE LA MADELEINE. + + +La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens +remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été +construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV), +elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux +ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de +Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a +régenté la littérature sous l'Empire, Suard. + +Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la même +physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se +trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps +que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan +gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les +colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet +état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée +un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument +aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos +braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les +constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les +colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit +le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent +lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une +métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de +redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la +direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la +plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps +modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû +au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de (p.231) +charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à +notre culte, ni à nos moeurs, ni à notre siècle: c'est toujours le +Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la +quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air +limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots. +Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et +pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal +à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures, +qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses +austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que +l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos +Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner. + + + + +CHAPITRE IX. + +LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN. + + +Auprès de l'hôtel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de +décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du +nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte, +c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une +belle rue qui est l'artère principale du quartier de la +Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chaussée-d'Antin_, se +prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est +coupée à angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En décrivant la croix +formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles +qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste +quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg +Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son +origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint +patron, à quelque autel révéré, mais aux _petites maisons_ des (p.232) +grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre, +aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il +s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y +ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour +du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace +d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly +et Clichy. + + + +§ Ier. + +Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy. + + +Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la +Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs +cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à +peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue +de la Ferme), _la ferme de l'Hôtel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de +la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux +religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la +_Grange-Batelière_, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue +Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins, +lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un +château dit aussi château du _Coq_, situé rue Saint-Lazare, près de la +ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand +maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a +quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de +sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce +château, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin +tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et +portait plusieurs noms: _chaussée des Porcherons_, _chaussée de la +ferme de l'Hôtel-Dieu_, _chaussée de la Porte-Gaillon_, _chemin de la +Grande-Pinte_, enfin _chaussée d'Antin_, à cause de l'hôtel (p.233) +d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné +à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de +la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé, +nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de +beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de +_Mirabeau_, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y +grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier: + + L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux. + Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux! + +Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom +et prit celui du premier département conquis par la République, le +_Mont-Blanc_. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur +jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut +louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue +qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes +d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres +pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le +nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette +femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire +et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus +étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de +nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de +Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec +l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de +Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour +laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait +pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des +courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre +de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs (p.234) +qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786 +et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été +démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de +nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de +l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine +Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62, +dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand +orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel +de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel +elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de +Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de +spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite +au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en +1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la +princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la +maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel +du cardinal Fesch. + +La rue de _Clichy_ était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin +qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y +furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire +débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de +Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la +duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_. +Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière, +devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur +l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La +caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment +des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de +Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789, +brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235) +et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent +à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales. + +Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison +pour dettes_ et une église nouvelle dédiée à _la Trinité_. La barrière +qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde +nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une +commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'élégance un peu +mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg +de la Chaussée-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que +trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf +mille habitants. + +Près de la barrière de Clichy est le _cimetière Montmartre_ ou _du +Nord_, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient +qu'un petit nombre de tombes illustres. + +De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne +remarquons que la rue de _Provence_, qui a été construite en 1776 sur +le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle +présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la +Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra. + +L'_Opéra_, dont le premier privilége date de 1669[57], a d'abord été +placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par +Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons +parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans +la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en +1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de (p.236) +Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur +les jardins du président Pinon. + + [Note 57: On lit dans ce privilége contre-signé Colbert: + «Attendu que lesdits _opéras et représentations_ sont des + ouvrages de musique tout différents des _Comédies récitées_, + voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles + et autres personnes puissent chanter audit _Opéra_ sans que + pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs + priviléges, charges, droits et immunités...»] + + + +§ II. + +La rue Saint-Lazare. + + +C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des +Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être +moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin +public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite +par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les +rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y +donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode +pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de +plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la +Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est +évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a +disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la +place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres +ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826. + + [Note 58: Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de + la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au + coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.] + +La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son +illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général +Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui, +le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de +Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que +s'accroître dans l'avenir. + +Des nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et (p.237) +qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs +historiques, nous ne remarquons que la rue _Laffitte_, qui commence +sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des +terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom +d'_Artois_; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle +prit, pendant la révolution, le nom de _Cérutti_: c'était celui d'un +ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du +Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où +écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue, +nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée +législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien, +et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque. +La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la +mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé +rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour +madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis, +était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et +d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une +grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les +premiers _bals des victimes_. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on +le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait +repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de +l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de +Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet +hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la +plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert +la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se +réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet, +et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la +branche aînée à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte (p.238) +renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre +autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église +de _Notre-Dame-de-Lorette_, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est +un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels, +des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces +coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus +d'une église, les cérémonies catholiques. + + + + +CHAPITRE X. + +RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ. + + + +§ Ier. + +La rue Saint-Honoré. + + +Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son +voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des +plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est +allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois +portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps, +même après sa destruction, la _barrière des Sergents_; la deuxième, +près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne +d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée +du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631, +démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée +en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages +Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient +les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le +tombeau, du cardinal Dubois, oeuvre de Coustou le jeune, et elle a été +détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient +jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de (p.239) +mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous +l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la +grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle +rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y +fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les _bravi_ du duc +de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon +était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des +barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion +du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de +ces bureaux d'esprit du XVIIIe siècle, où grands seigneurs, écrivains, +étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive, +légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale. +C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins, +dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre +demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir +la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au +tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami; +c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de +Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et +Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean +Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le +principal combat du 13 vendémiaire. + +Les édifices publics que renferme cette rue sont: + +1º L'_Oratoire_.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été +construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de +Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq. +L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de +saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti +ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de +Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les _délicats déserts_ +de Fontainebleau. C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, (p.240) +fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel +fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au +cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de +l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants. +C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une +dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une +congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit +que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons, +d'autres voeux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que +ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée +de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la +religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en +France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents, +Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe, +Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la +révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire +ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de +Bérulle, oeuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si +regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments, +aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse +d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église, +après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en +1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève. + +2º Le _Palais-Royal_, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la +rue Saint-Honoré est interrompue par une _place_ aujourd'hui +complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement +ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de +l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva +sur cette place une fontaine, dite _Château-d'Eau_, dont les bâtiments +renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le (p.241) +24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin +de la rue Saint-Honoré, était le _café de la Régence_, qui date de +1695 et qui, dans le XVIIIe siècle, était le rendez-vous des +écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était +fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle +aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte +au midi sur la rue de Rivoli. + +3º L'_église Saint-Roch_, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une +antique chapelle de sainte Suzanne, dite de _Gaillon_, à cause du +hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les +dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'oeuvre +très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des +tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit +Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons +Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld +et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier +Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame +Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les +mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du +cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué +un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui, +paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par +la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église +aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée; +ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre, +du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un +effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les +cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes, +enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage +et qui laisserait nos pères bien étonnés. + +4º L'_église de l'Assomption_, qui appartenait à un couvent de (p.242) +femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient +le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui +de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de +Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à +l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement, +et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et +surmontée d'une coupole peinte par Lafosse. + +La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres +édifices remarquables: + +1º L'_église Saint-Honoré_, dont nous avons parlé. + +2º L'_hospice des Quinze-Vingts_, qui occupait l'espace compris entre +la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé +par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine +Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où +il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles +demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont +tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses, +rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur +de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service +Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la +feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement +l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.» +L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur +de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments +qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le +cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, +avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de +grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et +vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions, +à une compagnie financière qui ouvrit sur leur emplacement les (p.243) +rues de _Chartres_, de _Valois_, de _Rohan_, rues régulièrement +bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour +achever le Louvre et la rue de Rivoli. + +3º Le _couvent des Jacobins_ ou _Dominicains_, fondé en 1611 et dont +l'emplacement est occupé aujourd'hui par le _marché Saint-Honoré_. La +bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille +volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux +précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard, +oeuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous +Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve, +dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la +bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le +fameux _club des Amis de la Constitution_ ou des _Jacobins_, qui +dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans, +d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus +sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31 +mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance +et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins, +assiégée par la _jeunesse dorée_, fut envahie, dévastée et fermée. Un +décret de la Convention (28 floréal an IV) ordonna la démolition de +tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui +serait appelé du _Neuf-Thermidor_; mais cela ne fut exécuté qu'en +1810. + +4º Le _couvent des Feuillants_, sur l'emplacement duquel a été ouverte +la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était +très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur +église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et +qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de +Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt, +d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait +jusqu'au _Manége_ des Tuileries et à la terrasse qu'on appelle (p.244) +encore des _Feuillants_. On allait à ce Manége par un passage étroit +qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a +été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est +par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les +Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention +nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels +s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de +Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins, +un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques +mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant +la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la +fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les +assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du +Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la +maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit +dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été +détruit. + +5º Le _couvent des Capucins_, fondé par Catherine de Médicis en 1576; +il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et +occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable +maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante +religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont +ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les +devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des +langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un +Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal +de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du +père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les +bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives +nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des +Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc. + +6º _Le couvent des Filles de la Conception_, fondé en 1635, et sur (p.245) +l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot. + +Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue +Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà +décrites dans le quartier du Palais-Royal): + +1º Rue des _Bourdonnais_.--Elle tire son nom d'une famille parisienne +célèbre au XIIIe siècle. Au nº 11 était la maison des _Carneaux_, à +l'enseigne de la _Couronne d'or_. C'était un hôtel qui appartenait au +duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la +Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille. +Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne +Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu +d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la +reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa +principale tourelle, chef-d'oeuvre de bon goût et d'élégance, a été +transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est, +depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap. + +L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite _marché aux +pourceaux_, _place aux chats_, _fosse aux chiens_, et où l'on +suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques. + +2º Rue de la _Tonnellerie_.--Ce n'était, au XIIe siècle, qu'un chemin +habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent +construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des +_Grands-Piliers_. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: J. +BAPTISTE POQUELIN DE MOLIÈRE. CETTE MAISON A ÉTÉ BÂTIE SUR +L'EMPLACEMENT DE CELLE OU IL NAQUIT EN 1620. Cette inscription repose +sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement +démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des +Vieilles-Étuves. + +3º Rue du _Roule_.--C'est une des voies les plus fréquentées de (p.246) +Paris, à cause de son prolongement par la rue des _Prouvaires_, qui +aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la +_Monnaie_, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom +de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le XIIIe siècle +jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues _Boucher_ +et _Étienne_. + +4º Rue de l'_Arbre-Sec_.--Elle doit son nom, comme la plupart des +anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la +rue Saint-Honoré, bâtie sous François Ier, a été réédifiée en 1776 par +Soufflot. Près d'elle existait autrefois la _Croix du Trahoir_, +théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier +jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les +bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont +celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le +lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu +obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la +Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de +fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz, +mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit: +Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens, +ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les +magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la +liberté de Broussel. + +La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des +_Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois_, qui tire son nom des fossés +creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette +rue était dans le XIVe siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là +que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné[59]. Il +devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le XVIIIe siècle, (p.247) +fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances +appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des _Hommes illustres de +la France_ (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet +hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on +appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans +l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La +grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la +demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est +occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.» +Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est +là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais. + + [Note 59: La partie de la rue des Fossés comprise entre les + rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est + absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy.] + +5º Rue d'_Orléans_.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou +d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au +XVIIe siècle, les plus fameuses _estuves_ de Paris, tenues par un +nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les +troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le +prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont +été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de +rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel +d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il +appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc +de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président +de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé. + +6º Rue des _Poulies et place du Louvre_.--Dans cette rue, aujourd'hui +presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en +1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut +possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut +pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis +de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville. +C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV. +(p.248) Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit +pour former les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis +lorsque fut ouverte la _place du Louvre_. + +Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve +l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_. Cette église a été bâtie, les +uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus +de raison, par Chilpéric Ier, en l'honneur de saint Germain, évêque de +Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On +l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa +forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655. +Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la +fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi +Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec +Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois, +quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette +église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du +nord de Paris. Au commencement du XIVe siècle, elle fut entièrement +rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche, +ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue +paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche, +nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et +des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre +histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la +Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle +était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de +Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments +funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y +ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre +qu'on remua sous les dalles de la nef et du choeur n'était pour (p.249) +ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en +était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les +chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des +Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe, +l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le +graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins, +les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin +Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait +comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831; +elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue +au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement. + +L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on +a formé plus tard la _place Saint-Germain_ et les rues des _Prêtres_ +et _Chilpéric_, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la +place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du +Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où +celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se +fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant +Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens +de lettres. + +Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le _Journal des +Débats_, qui date de 1789. + +7º Rue de _Grenelle_, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui +l'habitait au XIIIe siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président +Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de +Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de +peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous +ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences, +des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile +des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le +chancelier a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV (p.250) +et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora +l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel +Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette +maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs +magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des _Fermes_. «Là +s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les +parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il +rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes, +devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis +en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés +particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le XVIe +siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9 +juin 1572. + +8º Rue _Pierre Lescot_.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du XIIIe +siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour +prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du +Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la _Bibliothèque_, du +_Chantre_, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris: +ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des +auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes +d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des +repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement +du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli. + +9º Rue _Saint-Thomas du Louvre_.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à +cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître +dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la +place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine. +Elle datait du XIIIe siècle et tirait son nom d'une église dédiée à +saint Thomas de Cantorbéry, qui fut fondée par Robert de Dreux, (p.251) +fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du +Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et +renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte +protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face +de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas, +qui furent supprimés en 1740. + +Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta +successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit +celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de +Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani, +et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins, +décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui +occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le +voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait +les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait +la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du +Carrousel. Nous avons dit ailleurs (_Hist. gén. de Paris_, p. 62) +quelle célébrité il acquit dans le XVIIe siècle. Cet hôtel passa au +duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes, +puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur +son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint +en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville, +détruit par un incendie en 1836. + +A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par +Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la +couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis +au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en +fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces +intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des +prétextes et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec (p.252) +tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des +nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs, +dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des +sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après +avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux +fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On +y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était +fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit. + +Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture[60], qui avait +une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly, +maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire, +etc. + + [Note 60: «Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui + n'avait rien épargné à le faire instruire.» (Guy Patin t. I, + p. 505.)] + +10º Rue _Saint-Nicaise_. Cette rue, qui vient aussi de disparaître +dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le +XVIe siècle sur l'emplacement des anciens murs de la ville, et elle se +prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers +le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On +sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie +septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de +ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit +maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites[61]. +Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour +agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante, +renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de +Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc. +Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort +à la suite des journées de prairial et qui se poignarda après sa (p.253) +condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie, +etc. + + [Note 61: Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des + Tuileries et la place du Carrousel.] + +11° Rue du _Dauphin_.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent; +on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV +passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la +guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une +communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des +Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées +révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte +avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les +royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors +le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son +ancien nom. On l'a encore appelée du _Trocadero_ de 1825 à 1830. + +12° Rue de _Castiglione_.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a +été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un +décret consulaire du 17 vendémiaire an X; mais les constructions ne +commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de +Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double +galerie à portiques. + +13° Rue de _Luxembourg_, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel +de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la +Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette +publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda +comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir +Périer. + +14° Rue _Saint-Florentin_.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins +se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le +_cul-de-sac de l'Orangerie_, et de chétives maisons y abritaient les +orangers des Tuileries. Une partie appartenait, en 1730, à Louis (p.254) +XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue, +en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom +du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière), +ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où +il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite +au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale +et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord. +C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit, +d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la +Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin +appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et +se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue +Saint-Florentin a demeuré Pétion. + + + +§ II. + +Le faubourg Saint-Honoré. + + +Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de _faubourg +du Roule_, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du +XVIIIe siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de +cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures. +Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne, +des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux +jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est +passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que +quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses +merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par +l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut +arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de +la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph +Bonaparte et où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel (p.255) +Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de +l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par +le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51 +est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de +France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre +par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le +maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est +mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des +_Saisons_, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le +rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118 +est mort en 1813 le mathématicien Lagrange. + +Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux: + +1º _Le palais de l'Élysée_.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux, +bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta, +l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit +le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier +Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les +marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il +prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des +entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée; +ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu. +En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808. +L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi +simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira +après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième +abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième +Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut +donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la +liste civile. La Constitution de 1848 l'assigna pour résidence au +président de la République; et c'est là en effet qu'habita le (p.256) +prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône +impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi +magnifiquement. + +2º L'_église Saint-Philippe-du-Roule_, bâtie en 1769 et qui n'a rien +de remarquable. + +3º L'_hôpital militaire du Roule_, établi depuis 1848 dans les +bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe. + +4º L'_hôpital Beaujon_, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour +vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795. +C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre +cents lits. + +5º La _chapelle Beaujon_.--Cette chapelle est tout ce qui reste de +l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon +s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la +barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution, +devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration. +Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un +quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier +est mort le romancier Balzac. + +Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré +sont: + +1º Rue des _Champs-Élysées_.--Au nº 4 ont habité successivement le +maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la +Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot. + +2º Rue de _la Madeleine_.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque +était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du XVe +siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de +Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église +était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613 +par deux princesses de Longueville. + +La rue de la _Ville-l'Évêque_ tire son nom d'une ferme que les (p.257) +évêques de Paris possédaient depuis le XIIIe siècle. Dans cette rue +ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au +nº 44 M. de Lamartine. + +3º Rue d'_Anjou_.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº +15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot, +qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé, +si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé +Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de +Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon +et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo[62], cette +maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre +lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent +inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10 +août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur +la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites +dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la +reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet +emplacement un vaste monument funéraire avec une _chapelle +expiatoire_. + + [Note 62: _Mém._, t. II, p. 98.] + +Dans la rue d'Anjou débouche la rue _Lavoisier_, où est morte Mlle +Mars. + +4º Rue de _Monceaux_.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de +Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin +construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel, +et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets +d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public, +et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé +dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille +d'Orléans. Ce délicieux séjour est le dernier des grands jardins (p.258) +qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des +ateliers nationaux. + + + + +CHAPITRE XI. + +LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET +LES CHAMPS-ÉLYSÉES. + + + +§ Ier. + +La rue de Rivoli. + + +La rue de _Rivoli_ forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue +rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la +rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière +de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle +date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à +la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle +a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la +cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins +et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries. +On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre +quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La +deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de +1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit +les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre, +Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue +Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement +les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de +Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de +l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la +rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre +elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et +peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde +à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon, +l'Hôtel-de-Ville et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments (p.259) +dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries. + + + +§ II. + +Le Louvre. + + +L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce +lieu, vers le VIIe siècle, un édifice royal qui, détruit par les +Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le +rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer +la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur +de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place +de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace +compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le +prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale +achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour _qui fait le +coin_, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu +près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait +une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église +Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la +rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de +long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la +_grosse tour_, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent +quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur. +Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé +et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle +renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui +furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand, +comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de +Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments +qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions +appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses +formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, (p.260) +un arsenal, des magasins de vivres, etc. + +Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des +rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V +d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint +y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François Ier avait +commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à +faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre +Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le _vieux Louvre_ +et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la +renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux +pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de +l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La +façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de +Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la +façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant +donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état +jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes +artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle +où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de +l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles +furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV. + +Henri II continua l'oeuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du +midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont +Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des +Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII, +fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le +Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le +pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur +le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le +commencement de la galerie dit Louvre et l'oeuvre de Ducerceau. Le (p.261) +19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec +Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du +Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les +Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les +protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent +pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où +ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres, +et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère +était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition, +qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même +sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce +serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime; +et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à +l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant +cette inscription: _c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX, +d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine_. + +C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la +Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des +cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se +tinrent les États-Généraux en 1593. + +Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de +réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui +n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance +hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du +Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était +encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage +que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au +palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg +Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville +quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des (p.262) +murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu +du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc +continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du +grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer +la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses +manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les +nations.» + +Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face +à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous +les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers. +Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon +de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures +des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de +remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au +levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'oeuvre +des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin. + +Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant +quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre +tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on +construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face +extérieure du levant, oeuvre de Perrault et l'un des plus parfaits +monuments qui existent au monde[63]. On commença aussi, sur les plans +du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments (p.263) +du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces +intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine +par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et +demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua +la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet +jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie +réunis. + + [Note 63: On détruisit alors en partie l'_hôtel du + Petit-Bourbon_, qui était situé sur l'emplacement de la + Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout. + Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait + appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux + connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa + mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les + fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de + Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel + avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les + ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à + des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit + l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris + n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette + galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614. + En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens + et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer + l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_. La partie conservée de + l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en + 1758, où elle fut détruite.] + +Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux +nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la +cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par +Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand +musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution +que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était +occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les +salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par +l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient +placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se +faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et +ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs. + +Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture +et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce +musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers +maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent +placés dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et (p.264) +en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'oeuvre. En 1800, Bonaparte +y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se +contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze +cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon +Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'oeuvre des sept +rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit +restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre, +et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un +ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la +galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui +devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet +était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le +plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace +qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait +corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout +cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec +l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un +assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de +rues à moitié démolies, de masures provisoires. + +On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses +principaux chefs-d'oeuvre. La Restauration ne fit rien pour +l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations +furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements +habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des +antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des +peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à +peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des +souvenirs de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, +une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en +1848. Depuis 1852, la réunion si longtemps projetée des deux (p.265) +palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les +plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement +opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la +construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent +à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires +qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le +fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux +Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en +harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer +maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables +détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération +de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et +qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries, +une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui +regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande +galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque +entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du +Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une +statue de François Ier; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de +nouveaux chefs-d'oeuvre, débarrassé des expositions annuelles de +peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de +1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui +existe au monde. + + + +§ III. + +La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries. + + +La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été +construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au XIIIe siècle, +plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre +Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de +terre labourable qu'il donna à l'hospice des Quinze-Vingts. Au (p.266) +commencement du XVIe siècle, Neuville de Villeroy, secrétaire des +finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François Ier acheta +pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant +quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari, +étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de +plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit +construire, par Philibert Delorme, le _palais des Tuileries_. Ce +palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole +auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre +pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se +trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a +ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées +qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la +rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du +jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une +orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour +les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses +dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue +Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long +desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le +prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des +Tuileries. + +Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel +elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance +c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous +Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de +bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore): +c'est l'oeuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la +mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du +côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan) (p.267) +symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du +milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les +Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des +restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une +sorte de régularité et qui sont l'oeuvre de Levau. Ces changements +donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86 +qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à +l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les +dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des +machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait +contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de +l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de +hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et +16 de hauteur. C'est là que fut représentée la _Psyché_ de Molière. +Nous en reparlerons. + +Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé +comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne +furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par +Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à +Versailles, elles parurent définitivement abandonnées. + +Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent +aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue +Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce +qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui +habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit +détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la +fameuse fête équestre ou _carrousel_, d'où cette place a pris son nom. +Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille, +un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y +fit bâtir de petites maisons, où il logeait ses favoris, comme le (p.268) +valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (_Hist. gén. de Paris_, +p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus +d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les +assemblées que Mazarin appelait _sabbats_[64]. Sous Louis XIV, Lenôtre +changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais, +enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin +lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le +rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si +agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle +d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on +critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout +cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect +que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités +occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du +temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses +voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de +cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des +caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui +ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un +grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des +Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et +dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour +longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour (p.269) +avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des +Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries +bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants +étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue +Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des +Tuileries. + + [Note 64: Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus + conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui + m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut + l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des + Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à + fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de + légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je + crois que c'est un paradis pendant l'été....»] + +Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille +qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par +un _pont tournant_. On construisit aussi, sur l'emplacement des +écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant +l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui +venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les +mathématiques. Ce bâtiment est le fameux _Manége_ qui a joué un si +grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des +Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à +l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant +quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764, +l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du +Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en +attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y +resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en +face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui +présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une +troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger +pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de +Versailles. + +Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient +subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée +en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille +actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour +des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses; +toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour (p.270) +Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une +muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à +droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la +séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au +levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était +le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du +Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le +grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue +Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour +Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour +du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on +atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du +Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés. + +La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son +importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la +monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois +de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs +qui ont gouverné la France pendant soixante années. + +L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois +entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la +terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier +devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille +royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la +cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle +se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant +et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra +aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille +royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la +terrasse des Feuillants, qu'on appelait _terrain national_. Nous (p.271) +avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit +le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit +dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent +incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le +massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie +de l'Assemblée fut conservé. + +La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792 +jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le +procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des +Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des +séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines, +c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la _Psyché_ de Molière +et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte, +avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle +ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage +de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de +quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers +le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois +mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des +Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme, +le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne +chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte +latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés +longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus +terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12 +germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement +s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale +siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la +marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre; (p.272) +dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture, +d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa +dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été +détruit en 1808. + +A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le +conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils +restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire. +Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure +dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le +pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait +été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis +furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de +Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du +jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de +Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans +l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la +grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit +disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions +révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit +la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une +salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des +Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une +seule et vaste cour où Bonaparte fit manoeuvrer ses soldats. On +détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement +on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de +Castiglione. + +Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle +était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le +dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque +entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli +et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du (p.273) +Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte +qu'on put y faire manoeuvrer une armée et éviter dorénavant les +attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara +cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant +laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe, +qui est l'oeuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la +réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait +être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue, +depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III. + +Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange +va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette +grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par +quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde +nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars, +départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis +XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans +auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même +roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient +prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23 +juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux +Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29 +juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16 +octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24 +février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui +inscrit sur les murs: _Hôtel des Invalides civils_. Depuis cette +époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon +Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en +1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le +rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour. + + + +§ IV. (p.274) + +La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile. + + +Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la +Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement +par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages +pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit +construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de +la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées +d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux +grilles. On l'appela le _Cours-la-Reine_ et il devint le rendez-vous +des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on +ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les +cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on +planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au +faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque, +leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs +baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on +donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau _cours_ y fut ouvert dans +l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit +Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'_étoile_ +à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des +environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un +désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore, +à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées +étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans +ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue +qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever +la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement +situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne +porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du (p.275) +nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par +Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de _Louis +XV_ fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres +avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du +nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous +voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même +temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on +le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de +_Marigny_, de _Gabriel_, d'_Antin_, des _Veuves_, etc. Tout cela fut +exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de +Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais +elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en +1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui +donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en +chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses +échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la +statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande +statue de plâtre peint, oeuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise +et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la +commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour +l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort +y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze +cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette, +les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton, +Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés +de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le +nom de la _Révolution_, et, en 1795, elle fut décorée des beaux +chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée. + +Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le (p.276) +sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on +décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées, +colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place +le beau nom de _la Concorde_. Sous l'Empire et la Restauration, on ne +fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal +nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la +ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des +statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration +d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le +piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la +révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on +dressa, en 1836, l'_obélisque de Louqsor_[65], monument jadis élevé +dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre +expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus +belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale, +magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est +le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le +pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est +la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de +triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées, +où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des +cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée. +C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées +triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a +fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en +coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les +Champs-Élysées le _palais de l'Industrie_ où s'est fait en 1855 (p.277) +la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la +Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements +remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de +signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait +des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans +l'exil. + + [Note 65: Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids + total est de 220,528 kil.] + +Deux beaux monuments, oeuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du +Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde: +l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'_hôtel +du ministère de la marine_: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble, +c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles, +comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal +Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures, +des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé, +mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le +trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions. + +La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de +la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à +Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé +à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments +de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la +première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus +en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce +monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de +nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M. +Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur, +de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce +genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une +éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère +indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes (p.278) +faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de +la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux +événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures +sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux. + +Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un +coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un +village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de +jardins: c'est _Chaillot_, qui, au VIIe siècle, s'appelait _Nimio_, +et, au XIe siècle, _Nigeon_. A cette dernière époque, il formait une +seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut +donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre +historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon +ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de +Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette, +veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la +Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années +de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle +de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là +aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque +des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint +l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce +couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs +rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau, +d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de +Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud. + +Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut +réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il +possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et +ne renferme d'autre établissement public que la maison de (p.279) +Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de +retraite pour les vieillards. + +Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin, +l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc. +Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838, +etc. + +Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune +très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est +_Passy_, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de +campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les +financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte +d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au +delà de Passy se trouve le _bois de Boulogne_, transformé aujourd'hui +en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des +lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est +entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au +delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de +Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer. + + + + +LIVRE III. (p.280) + +PARIS MÉRIDIONAL. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA +SALPÉTRIÈRE. + + +La _place Maubert_, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire +son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place +étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était +couverte de maisons dès le XIIe siècle, et, pendant tout le moyen âge, +elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des +bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont +éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le +massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades +de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été +transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y +a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés +pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son +disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540, +Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là +que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et +malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur, +traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce +XVIe siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes; +accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et +exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau +depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une +potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, après (p.281) +avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses +livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in +_mente curioe_ que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun +blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.» + +De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris +méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à +la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par +la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies +publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus +pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers +qu'on appelle vulgairement _faubourg Saint-Victor_, _faubourg +Saint-Marceau_. + +La rue _Saint-Victor_ doit son nom et son origine à la célèbre abbaye +vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que +jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant +desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, +démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et +qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue +Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis +1626, le nom de _Jardin du Roi_, à cause du Jardin-des-Plantes, dont +l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été +substitué celui de _Geoffroy-Saint-Hilaire_. Au delà de la rue du +Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de +rue du _marché aux chevaux_, à cause de l'établissement de même nom +qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de +l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue +d'_Austerlitz_, qui aboutit à la barrière d'Ivry. + +Les monuments ou établissements publics que renferment la rue +Saint-Victor et les rues qui la continuent sont: + +1º L'_église Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.--C'était autrefois une (p.282) +chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de +l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et +renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de +Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris +et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles +Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille +Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte +Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du +douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été +fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811. + +2º La _halle aux vins_. (Voir les quais, page 48.) + +3º Le _Jardin des Plantes_, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy +de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet +quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait +la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec +laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq +fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord +par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des +marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de +l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille +plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et +d'histoire naturelle. L'oeuvre fut continuée successivement, avec +autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort, +Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés, +des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit +de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires, +les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793, +organisa l'établissement en _Muséum d'histoire naturelle_ et y créa +douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle +extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du muséum le plus (p.283) +magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses +bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son +jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais, +quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous +décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans +Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans +air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus +avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les +singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était +nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que +peuvent en tirer les arts utiles. + +4º L'_hôpital de la Pitié_.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII +ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu +prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats +achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié. +En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on +destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on +apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un +annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans +vingt-trois salles. + +5º Le _marché aux chevaux_, fondé en 1641 sur un terrain dit la +Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de +chambre du roi. + +Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor +étaient: + +1º Le _collége du cardinal Lemoine_, fondé en 1302, et où Turnèbe, +Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle +rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor. + +2º Le _collége des Bons-Enfants_, près de la porte Saint-Victor et +dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; (p.284) +il avait été fondé dans le XIIIe siècle et comptait parmi ses élèves +Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint +Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de +Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments +furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de +septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels +le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de +l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue, +et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes +aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est +occupée aujourd'hui par une caserne. + +3º L'_abbaye Saint-Victor_ occupait tout l'espace compris entre les +rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et +avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle +avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef +de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la +dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira +près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs +solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit +une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une +abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y +vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité +et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye +Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la +France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive +gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève, +qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout +le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère +et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom +dans l'histoire de l'Église, principalement Hugues de Champeaux, (p.285) +Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la +visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations +continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se +réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels +Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être +inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi +lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite +Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa +réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages +ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse +lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats, +Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt +mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son +cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de +colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été +reconstruite sous François Ier, entre autres un élégant clocher et une +crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la +Bièvre en 1148. + +L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus +grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en +1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse +et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration +municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont +amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de +donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de +Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou +même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul, +elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il +restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite +Alexandre, à laquelle était adossée une fontaine et qui jadis (p.286) +servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été +détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la +gloire de Cuvier. + +Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues +Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.: + +1º Rue de _Bièvre_.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut +dérivé de la rivière de Bièvre dans le XIIe siècle, à travers l'abbaye +Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue +dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout, +à la fin du XVIIe siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége +Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux +cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme +boursier. + +2º Rue des _Bernardins_.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244 +pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a +servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de +Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie +située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé +en trois nefs, construction du XIVe siècle, aussi élégante que hardie; +ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville; +aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers. +L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par +le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un +chef-d'oeuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de +septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y +trouvaient renfermés, y furent massacrés. + +Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon, +famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences +et a donné d'illustres magistrats. + +3º Rue des _Fossés-Saint-Victor_.--Elle a été bâtie sur l'emplacement +de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des (p.287) +vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est +une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les +beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III +assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en +1633, le couvent des religieuses anglaises de _Notre-Dame de Sion_, +fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes +religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand +peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou +_séminaire des Écossais_, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662 +pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les +tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a +demeuré l'auteur des _Essais historiques sur Paris_, Saint-Foix. Au nº +37 était la _congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne_, +fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des +professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et +publique. Cette maison occupait une partie du _clos des arènes_, dans +lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics. +Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait +encore des débris au XIIIe siècle. + +Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la +maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en +place de Grève en 1770. + +4º Rue _Lacépède_, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée +_Copeau_, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans +cette rue est la _prison de Sainte-Pélagie_, dont l'entrée est rue de +la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par +madame Beauharnais de Miramion[66], pour les filles débauchées, et où +l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de (p.288) +mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les +criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus +politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins, +montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland, +Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle +devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction +pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de +réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les +écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration +et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy, +Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828, +la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la +dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835 +vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers +pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est +restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou +politiques. + + [Note 66: Voyez p. 49.] + +5º Rue d'_Orléans_, ainsi appelée d'un _séjour_ qui avait appartenu au +duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les +rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes; +c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre, +accompagnée de _saulsayes_ et d'un jardin où «étoient cerisier, +lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les +lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna +plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile +et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre; +elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de +Mesmes au XVIe siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux +fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour +l'éducation des enfants pauvres. + +6º Rue _Censier_.--C'était autrefois une impasse qui avait été (p.289) +ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme +toutes les impasses, rue _sans chef_, et, par corruption, _Sencée_ et +_Censier_. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par +des tanneries. + +Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière, +était autrefois l'_hospice de Notre-Dame de la Miséricorde_, appelé +vulgairement les _Cent-Filles_, et qui avait été fondé en 1624 par le +président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était +devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en +aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président +Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital +pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère, +auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot, +et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les +compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage, +épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire +de chef-d'oeuvre et sans payer les droits de réception. +L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à +la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la +maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris. + +7º Rue _Fer-à-Moulin_, ou, plus exactement, _Permoulin_, du nom d'un +de ses habitants. Cette rue existait dès le XIIe siècle et faisait +partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou +_séjours_ remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes +de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la _maison de +Scipion_, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous +Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire +un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils +de Paris. + +8º Rue des _Fossés-Saint-Marcel_, bâtie sur les fossés qui (p.290) +entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse, +pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière +Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel +il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à +l'hôtel-Dieu[67] et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la +foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il +faut nommer Pichegru. + + [Note 67: «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement + sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le + gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière; + ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot + traîné par douze hommes, qui part tous les jours de + l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le + silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son + passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à + cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large + et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace + ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter + ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre + à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni + mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de + funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la + nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les + soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III, + page 232.)] + +9º _Boulevard de l'Hôpital_.--En 1760, Louis XV ordonna +«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la +ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette +partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de +la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la +rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à +l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à +devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs +du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz, +longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie +jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans +l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des +Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes +chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où +s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années, +ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de (p.291) +constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population +des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires +et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs. + +Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la +barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements +publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le +quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie +orientale, que par des masures. On y trouve: + +1º _L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans_. + +2º L'_hospice de la Vieillesse-Femmes_ ou l'_hôpital général de la +Salpêtrière_. + +Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des +vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les +magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à +le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615, +Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en +hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le +même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela +devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement +continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à +quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou +réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour +la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de +dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que (p.292) +leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient +que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes, +et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se +porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur +indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne +de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter +remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des +pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme +nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de +grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre +conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le +succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être +plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et +chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son +service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de +Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant +en la conduite d'un si grand oeuvre, non par ordre de police, mais par +le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les +pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés, +pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur +pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et +l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au +faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison +de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre... +Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés +l'_Hôpital général des pauvres_; que l'inscription en soit mise, avec +l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié; +entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc. + +Les établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les (p.293) +pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur +l'emplacement d'une _salpêtrière_ bâtie par Louis XIII, l'église et +les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma +jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les +autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En +1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les +nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se +décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder +à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une +maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante +cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes +débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de +ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police +en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison +de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles +reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la +Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui +n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure, +l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées +soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles +ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur +passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein +jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les +misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes +indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants +trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de +tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné +spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou +insensées, ou aveugles, ou accablées de maladies incurables. Il (p.294) +en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de +l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues, +ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de +bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est +très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur +lesquelles s'ouvrent autant de nefs. + + + + +CHAPITRE II. + +LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS. + + +De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui, +sous les noms de _Montagne-Sainte-Geneviève_, _Descartes_ et +_Mouffetard_, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis +l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à +l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la +capitale qu'on appelle vulgairement faubourg _Saint-Marceau_. Ce +faubourg occupe principalement le _Mons Cetardus_, qui, du temps des +Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris, +ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son +tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut +détruit par les Normands et commença à se repeupler au XIIe siècle, +mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V +et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au XVe siècle, la +ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut +réuni à ce faubourg, et prit son nom, le _riche bourg_ ou _bourg +Saint-Médard_, qui s'était formé vers le XIIe siècle entre la montagne +Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg +Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un +quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient +groupées confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes (p.295) +grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques +infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une +population de truands, de jongleurs, de _tire-laines_, mêlée à une +population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre, +misérable. A la fin du XVIIIe siècle, cette situation n'était pas +grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le +quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus +remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule +maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg +Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les +misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui +cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir; +c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants +polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont +leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police +craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus +inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la +ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands +excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du +soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux +arts et aux moeurs régnantes... Une famille entière occupe une seule +chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois, +les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de +payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables +meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces +demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots. +Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...» + +Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la +honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis 1789, ce (p.296) +coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au +moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la +propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal +pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires, +infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est +sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle +n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en +grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.[68]. A +part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes +manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des +arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles +sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur +la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que +les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent +facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que +les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des +partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la +révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce +quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848. +Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop +négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes +de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de (p.297) +bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du +centre aux prisons et aux cours d'assises. + + [Note 68: «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se + réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges, + sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque + locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble + d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent + pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à + passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les + agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une + suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent + l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir, + et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs + sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières + animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs + répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La + hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son + industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend + parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des + racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et + en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des + classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)] + + + +§ Ier. + +Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. + + +La rue de la _Montagne-Sainte-Geneviève_ doit son nom et son origine à +la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue +très-ancienne et très-escarpée se trouvaient: + +1º Le _couvent des Carmes_.--Ces religieux, qui disaient avoir pour +fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la +suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des +Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par +Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument +précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture; +elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du +libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était +le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il +était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait +pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les +plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture +d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son (p.298) +emplacement on a construit un beau marché. + + [Note 69: Voyez page 85.] + +2º Les _colléges de Laon_ (nº 24), de la _Marche_ (nº 37), des +_Trente-Trois_ (nº 52). + +3º Le _collége de Navarre_, fondé par Jeanne de Navarre, femme de +Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol, +qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de +distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la +noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis, +dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il +y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et +le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris +où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la +théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu +réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay. +Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus, +Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on +y transféra l'_École Polytechnique_, qui, fondée en 1795, avait été +d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à +Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle +institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant +d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un +grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils +étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde +nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les +chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils +prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord +de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au +gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les +corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle +d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins (p.299) +éclairée de la population. + +Auprès du collége de Navarre était celui de _Boncourt_, qui avait été +fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en +philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on +y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu +pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses +bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique. + +La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est +bâtie l'église _Saint-Étienne-du-Mont_, qui date du XIIe siècle. Elle +fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de +Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et +son magnifique jubé, chef-d'oeuvre de légèreté et de délicatesse. Son +portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France +s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur +vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et +Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules +rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de +Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste +Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième +arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à +l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle +était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne +de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet +d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des +ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique +dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été +ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y +fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés +pour célébrer la fête de sainte Geneviève. + +Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien (p.300) +Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son +retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit +élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y +fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève, +plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son +tombeau était au milieu du choeur, orné de sa statue; on y lisait +cette inscription, qui datait de 1177: + + CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESIÆ FUNDATORI. + SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO + ÆVO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE + ET FORM RENOVAVERUNT[70]. + + [Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église. + L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et + d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une + pierre vulgaire et déformé par le temps.] + +Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du +cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église +abbatiale de Saint-Denis. + +La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux +priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au +saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule. +C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner +l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée. +Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles; +et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte +Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur +celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en +857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors +de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux +flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse (p.301) +Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique +fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle +resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay +la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des +réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa +destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées +des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une +grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton +triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par +une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie +inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une +partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu +d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques +de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or +exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument: +elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un +style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur +quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de +vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les +rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait +craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait +cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus +grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de +saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte +et allait de même la reconduire après la cérémonie[71]. Tous les (p.302) +corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à +ces processions solennelles, où il y avait une affluence +incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des +tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de +Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus +magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église +Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente +chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait +en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des +pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion +enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour +tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait +toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait +qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie, +et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de +Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le +faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire[73]. + + [Note 71: Voici comment madame de Sévigné raconte la + procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte + Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait + aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du + saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était + la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée + par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au + sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne + sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent + toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix + hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils + font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient + approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient + les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple. + Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre + une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»] + + [Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de + 1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les + rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait + quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu + plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela, + vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la + dévotion.» (T. III, p. 5.)] + + [Note 73: Voyez t. I, p. 173.] + +Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève (p.303) +menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de +la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on +appelle aujourd'hui le _Panthéon_, et dont nous parlerons dans le +chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on +ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour, +qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle. + +A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui +avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe +siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se +composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses +jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de +l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de +plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du _Chardonnet_, +des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendrée_ ou _Cendrier_. + +Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs +travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines +du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils +du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques +religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté +de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par +les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du +cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille +manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles. + +L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments +servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est +là que se tint, en 1796, le _club du Panthéon_, où se réfugièrent tous +les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf +trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du (p.304) +Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée +aujourd'hui par le collége Henri IV ou _lycée Napoléon_. Quant à la +bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la +belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si +magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée +dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége +Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante +mille volumes. + +La principale rue qui débouche dans la rue de la +Montagne-Sainte-Geneviève est celle des _Noyers_. + +Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui +garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses +maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la +rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_. + +Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en +1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à +la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue. +Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en +1682 en séminaire pour les Irlandais. + +La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans +laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à +une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire. +On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé +en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont +occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége +Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de +la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts +personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314 +et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement, +ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que (p.305) +ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère. +Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils +jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de +gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de +Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut +transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli +récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque +Sainte-Geneviève. + +Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ étaient: le _collége de +Beauvais_, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la +famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs +François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant +Coffin; le _collége de Lizieux_, fondé en 1336 et qui compte parmi ses +élèves le poëte Delille; enfin, les _écoles de droit_, fondées en +1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous +reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de +l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de +savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte +de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze +éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de +douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos +modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut. +François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent +l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne +Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque +ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse, +la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de +la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de +lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir +perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306) +étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des +plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus +coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les +persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à +l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et +une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier +représentant, Antoine Estienne III[74]! + + [Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.] + +Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique +qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui +avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789. + + + +§ II. + +Rues Descartes et Mouffetard. + + +La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe +siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte +de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret +de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par +ordre de la Convention, placé au Panthéon. + +La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont +Citard_, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux +et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale +du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse +du faubourg Saint-Marceau. On y trouve: + +1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de +juin. C'était autrefois le couvent des _Hospitalières de la +Miséricorde_, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades. + +2º Le _Marché des Patriarches_.--C'était autrefois un fief (p.307) +considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe +siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de +_patriarches_. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au +Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées. +Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches +de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de +sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent +les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent +les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou +tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs +prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la +maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des +assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le +siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent +transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient +occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe +siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et +trois rues nouvelles en facilitent les abords. + +3º L'_église Saint-Médard_.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui +avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye +Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe +siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg +Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses +restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une +succursale du douzième arrondissement. + +Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau +du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si +ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né +dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais +voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la (p.308) +sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se +retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus +austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il +travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort, +les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles +et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là +les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant +de bruit dans le XVIIIe siècle. + +4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était +l'église collégiale de _Saint-Marcel_. + +Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails +merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une +chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint +Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de +Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est +certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont +Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au +temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau +un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe +siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les +reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y +restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et +elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines +dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel, +le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au +milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de +Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des +théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour +le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il +entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en +déloger. + +L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été (p.309) +bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable, +origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_ +donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale. + +Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin, +qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en +1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on +a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient +probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés +deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un +oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi: + + VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE, +ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS. + +5º _Manufacture des Gobelins_.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on, +favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers +et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean +_Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants. +Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses +établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur +les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur +nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de +guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les +teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe +siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse, +et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint +l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676. +Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une +manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand +nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour (p.310) +en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une +véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à +Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des +bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture +remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs, +graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons +ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans +ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa +Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre +années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et +métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les +autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu +tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est +simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la +dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de +dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la +teinture. + +Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard, +nous remarquons: + +1º Rue de la _Contrescarpe_, bâtie sur l'emplacement des remparts de +Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette +folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme +un nouveau Messie. + +Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-Étienne_, où le sage et +modeste _Rollin_ a demeuré près de cinquante ans[75]. Sa maison occupe +le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait +inscrire: + + ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS + INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR. + +Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin (p.311) +de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les _Études de la nature_. + + [Note 75: «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier, + à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie. + rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu + de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à + perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me + donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre + exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne + partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq + abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»] + +2º Rue de l'_Arbalète_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la +Providence_, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint +Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charité.» On y élevait des +jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit +Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune +trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la +chasteté.» + +Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés +en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure. + +Dans cette rue débouche la rue des _Postes_, dont le nom dénaturé +vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est +depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou +d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent +encore sont: (1º nº 24 et 26) le _séminaire du Saint-Esprit_, fondé en +1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au +soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale +de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont +fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34) +le _collége Rollin_, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des +Filles de la Présentation-Notre-Dame. + +Ceux qui n'existent plus sont: _la congrégation des Eudistes_, fondée +en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux +dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses, (p.312) +dans les postes déserts et dans les missions; 2º les _Religieuses de +Notre-Dame-de-la-Charité_ ou Filles Saint-Michel, fondées par le père +Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les _Orphelins de +l'Enfant Jésus_, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère. + +3º Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur +lequel elle a été ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe +siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de +Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en +franchise. On y trouvait: + +1º L'_hôpital de Lourcine_, situé alors à l'entrée de la rue, près de +la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé +par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva +abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait +saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal +honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est +probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du +Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise +conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non +dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire +et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un +certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans +la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état +d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement +toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres +honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme +généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à +l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné +à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin +de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charité +chrétienne_. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV (p.313) +sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine, +et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats +estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de +la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et +médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des +Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de +Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs +communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à +l'Hôtel-Dieu. + +2º L'_abbaye des Cordelières_ ou Filles de Sainte-Claire de la +Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve +de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les +rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la +Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés +par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le +manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive +affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son +hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _châtel_ +attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche, +sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation +de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville, +l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles +VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés +de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de +Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque +entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même +ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la +place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité +qui nous semble aujourd'hui surhumaine. + +Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent (p.314) +ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des +_Cordelières_. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre +partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge, +d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la +dernière en _hôpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice +de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de +maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits. + +3º Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue était un hôtel bâti par +Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392 +à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli, +dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans, +qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si +connue.» + +La rue Mouffetard aboutit à la _barrière d'Italie_, qui ouvre la route +de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre +du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848. + +A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de _Bicêtre_, qui +tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce +château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats +invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général +pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient +un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et +de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des +vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux +monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même +indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus +horrible, le plus dégoûtant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un +hospice pour des fous et des vieillards. + + [Note 76: «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des + salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787; + dans les salles d'expectants, la moitié des malades se + couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après + minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures + du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce + local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés; + les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait + transformé des salles de malades en cachots de criminels,» + etc.] + + + + +CHAPITRE III. (p.315) + +RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77]. + + [Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la + rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques. + Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue + de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais + l'ancienne division étant restée populaire et ayant + d'ailleurs une importance historique, nous l'avons + conservée.] + + + +§ Ier. + +La rue Saint-Jacques. + + +La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg +Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord, +en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes +voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie[78]. On y entrait +autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la +première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des +Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue +Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques, +près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où +ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la +_grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue +Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique, (p.316) +si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg +Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les +quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il +a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il +ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus +heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie +de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_, à cause +des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans +cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première +imprimerie, dans une maison à l'enseigne du _Soleil d'or_, située +vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été +habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée +jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs, +des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces +rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin. +Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent +encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie +particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des +tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre, +étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements +de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps +anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la +première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient +clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du +Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte +Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée +étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle +important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la +lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices +publics qu'elle renferme sont: + +1º Le _Collége de France_, fondé par François Ier, en 1530, pour (p.317) +l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de +la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès, +François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II +y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie; +Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de +botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de +langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de +mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire +naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus +illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont: +Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet, +Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille, +Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous +François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares, +la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les +professeurs étaient-ils appelés _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_. +Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but +déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant +qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà +Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils +semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de +dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps +sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs +lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon. +«Les _lecteurs du roi_, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont +pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par +manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après +les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient +sujettes à être importunées et destourbies par le passage des (p.318) +crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on +commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de +Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été +terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables, +qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris. + +2º Le _collége du Plessis_, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en +1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne +trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de +l'Égalité_. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa +surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus +triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de +dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en +sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés +Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent +trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice +resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale: +c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand. + +3º Le _lycée Louis-le-Grand_.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le +nom de _Clermont_, par les jésuites, dont l'établissement à Paris +venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse +société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les +conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les +prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres +soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme +corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du +roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze +jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la +permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus +grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation +royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui (p.319) +donnèrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collége, par le choix +de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint +l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France: +presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et +professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy, +Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes +illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un +seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le +collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses +archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y +forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins, +Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un +grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il +faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la +révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les +établissements de l'ancienne université: il devint une institution +particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et +il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'Égalité_. La Convention le vit +sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les +hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés, +Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au +nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de +Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet, +etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention +de 200,000 francs et le nom de _Prytanée français_; la loi du 11 +floréal an X en fit le _Lycée impérial_; il reprit en 1814 son nom de +Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands +lycées ou colléges de la capitale. + + [Note 78: Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que + jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant + l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel, + où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers + Orléans.] + +Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous +remarquons: + +1º La _chapelle Saint-Yves_, au coin de la rue des Noyers. Elle (p.320) +avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un +gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait +l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même +dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs +avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans +prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les +honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de +ce monde[79]. «Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait +suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais. +Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de +Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la +simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un +plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte, +comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une +madone.» + + [Note 79: La malice de nos pères racontait que lorsque saint + Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre + l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa + profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et + était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint + Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait + jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de + sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un + huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le + paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint + Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de + saint Pierre.] + +2º L'église _Saint-Benoît_, ou, plus exactement, de la +_Saincte-Benoîte-Trinité_. Sa fondation remontait au VIIe siècle, +quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «DANS CETTE CHAPELLE, SAINT DENIS +A COMMENCÉ À INVOQUER LE NOM DE LA SAINTE TRINITÉ.» C'était une église +collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient +juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître +renfermait-il une prison. L'église Saint-Benoît, monument (p.321) +très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait +les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude +et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et, +dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs, +libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des +quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les +Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc., +noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces +temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses +études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps, +l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation, +un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier +allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans +l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison +particulière. + +3º L'église _Saint-Étienne-des-Grés_, située au coin de la rue du même +nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été +bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des +_Grés_ (_de Gradibus_), mais des _Grecs_, parce que saint Denis et ses +compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au VIIe +siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas +encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le +_pressoir du roi_. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son +cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance +Chlore. + +Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques: + +1º Rue de la _Bûcherie_, ainsi nommée du port au bois qui en était +voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine +et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, (p.322) +qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières. +L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste +encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des +Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons. + +Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des _Rats_ ou de +l'_Hôtel Colbert_. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand +ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe siècle: on +y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle +exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue +_Saint-Julien-le-Pauvre_, ainsi appelée d'une église qui existait déjà +du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris, +il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que +saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre +d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la +piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut +rebâtie au XIIe siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps +ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de +la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des +papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en +1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du +style le plus gracieux.--3º La rue du _Fouarre_, ainsi appelée d'un +vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la +place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la +paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs +maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est +célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En +1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le +passage des voitures pendant les leçons. + +2º Rue _Galande_ ou _Garlande_.--«On voit, dit Jaillot, dans un +cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de (p.323) +Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne, +appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la +charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et +autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place +Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de +Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et +qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus. + +Le prolongement de la rue Garlande est la rue _Saint-Severin_, où se +trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de +Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé +Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est +probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux +Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même +qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses +époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties +du XIVe siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les +tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères +Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque +entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto +par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de +cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un +voyage. + +3º Rue du _Foin_.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais, +«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était +devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait +encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en +1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on +apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui +arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les +syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi (p.324) +dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les +priviléges pour l'impression des livres. + +4º Rue des _Mathurins_.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là +que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi +s'est-elle appelée longtemps rue des _Thermes_. Elle prit son nom +actuel d'un couvent bâti dans le XIIIe siècle et qui appartenait à +l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat +des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé +l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait +fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui +était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des +confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université, +des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université +tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée +en maisons particulières. + +Au nº 12 est l'_hôtel de Cluny_, aujourd'hui _musée des antiquités +françaises_, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les +abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise, +neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge +et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations +romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là +qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de +Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été +souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la +révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande +et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette +maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a +fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier, +l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences +de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de +magnifiques émaux, des oeuvres de serrurerie et de menuiserie, (p.325) +des curiosités historiques, etc. + +Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal +de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la +librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle +a mises au jour. + +Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré +Racine[80]. Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du +Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'_Histoire de +Paris_. + + [Note 80: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 80.] + +5º Rue des _Écoles_.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place +Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne _place +Cambray_. Cette place, où est situé le Collége de France, communique +avec la rue _Saint-Jean-de-Latran_, où étaient autrefois une église et +une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette +commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une +tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient +en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le +tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était +l'oeuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on +a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours +pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore, +ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on +vient de les détruire. + +6º Rue des _Grés_.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou +Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle +Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint +Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se +trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près +de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une (p.326) +grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas +d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le +désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines +de France, jusqu'au XVIe siècle, choisirent leurs confesseurs, par le +grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui +sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin, +Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de +Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que +de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques +Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des +luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des +réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres +royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle. + +L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue +Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était +d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle +renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle +possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons +royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de +Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la +maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle +possédait encore les coeurs ou les entrailles de Charles d'Anjou, +frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV, +de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses +de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de +Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit +l'auteur du roman de la _Rose_, de Passerat, l'un des auteurs de la +_Satire Ménippée_, «homme docte et des plus déliés esprits de son +siècle,» de la famille de Laubespin, etc. + +L'église, le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits (p.327) +pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de +correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par +une école municipale et une caserne. + +7º Rue _Soufflot_.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à +l'architecte de ce monument. + +L'emplacement du _Panthéon_ était occupé, sous les Romains, par une +grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits +très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il +fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et +jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire +de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches +détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour +remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines. +Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines +de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on +était en plein XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la +philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi +Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle +Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens +vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le +monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791, +décréta qu'il prendrait le nom de _Panthéon_, qu'il serait destiné à +la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: AUX +GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE, enfin que Mirabeau y serait +enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur +furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour +Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat, +etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9 +thermidor. + +Pendant ce temps, les ornements du monument avaient été changés: (p.328) +le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec +des anges adorateurs, oeuvre de Coustou; on la remplaça par un +bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant +la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant +le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient +cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent +remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire +de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique, +l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été +consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de +l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie, +aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie. + +Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses +ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de +nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands +dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville, +de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La +Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit +disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et +des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui +représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une +sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution +de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte +catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination +révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, oeuvre de David +d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse. +Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des +grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies, +triste et honteux témoignage de notre instabilité, de notre (p.329) +facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux +parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres +qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans +signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en +attendant qu'on trouvât une destination à ce _temple de tous les +dieux_, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des +grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et +très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le +culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même +temple; d'ailleurs, nos moeurs et nos habitudes ne comprennent pas des +tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque +poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou +sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce +figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de +Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement +principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la +France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas +eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les +restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de +Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.» +Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au +culte sous le nom de Sainte-Geneviève. + +Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste +célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de +l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement +le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé +toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue +Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce +monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat +acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui devait être (p.330) +mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du +Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une +citadelle. + +Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à +l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la +_mairie du douzième arrondissement_; le second est l'_École de droit_, +bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été, +jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle +manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires; +les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps, +sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur +bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution +les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint +Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de +l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division +extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus +influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous +avons vu dans l'_Histoire générale_ que, pendant la Restauration et +après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit +étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements +démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au +gouvernement. + +Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit +romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de +droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc. + + + +§ II. + +Le faubourg Saint-Jacques. + + +Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de +couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux (p.331) +solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute +naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la +langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de +_Thébaïde de Paris_ ce quartier couvert de grands enclos, perdu au +milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains +appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de +carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble +église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que +par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent +sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et +le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y +ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches +solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu +d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un +touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice +Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas +(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda +cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut +posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par +deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante +cérémonie. + +La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont +devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs +transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour +le passé. + +1° Le _couvent de la Visitation-Sainte-Marie_, établi en 1623. C'est +là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un +si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la _maison de +refuge des Dames Saint-Michel_, qui est à la fois un établissement +religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées. + +2° L'_église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'était une chapelle en (p.332) +1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684. +Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de +Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une +succursale du douzième arrondissement. + +3° L'_hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _séminaire Saint +Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hôpital avait +été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères _pontifes_ ou +constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des +soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y +transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent +supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui +fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux +siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a +vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom +parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des +Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui +date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent +des Célestins jusqu'en 1790. + +4° La _communauté des Ursulines_, fondée en 1608 par madame de +Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des +comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été +le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en +France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La +fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est +là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle +abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron, +elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui +détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines. +Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_École +normale_. + +Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des (p.333) +professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes. +Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de +Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois +d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820, +rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été +transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un +des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente +ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité +et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le +lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce +qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction +publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont +sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un +zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime. + +5° Le _couvent des Feuillantines_, fondé en 1622 par madame +d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés +particulières. + +6° Le _couvent des Bénédictins anglais_, fondé en 1640 et où Jacques +II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété +particulière. + +7° Le _couvent des Carmélites_, fondé en 1602 par le cardinal de +Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos +Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière +romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de +Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de +tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au +IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint +Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert, +moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du (p.334) +XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et +desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux +Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une +grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne, +de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de +Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et +cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le +couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle +sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses +appartenant à la plus grande noblesse[81], que de femmes dégoûtées du +monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir +leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces +pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de +trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant +le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence +de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de +cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action, +cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une +manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout +le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des +plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation +de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le +voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans +la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur +cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un +courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La (p.335) +principale de ces maisons avait été construite par une fameuse +pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept +ans: c'était la soeur du grand Condé, la belle duchesse de +Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le +disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du +plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y +mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre +héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça +l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par +la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites +était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de +Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait +aussi déposé le coeur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790: +sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce; +dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites, +dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle. + + [Note 81: On compte en effet parmi les Carmélites, des filles + appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron, + d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de + Boufflers, etc.] + +8° L'_abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche_, +fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux +priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de +Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le +chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur +elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la +naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le +couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de +Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de +Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été +peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le +sanctuaire sont de François Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi +que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons +étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut (p.336) +dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent +l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en +1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est +devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille +lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte. + +9° L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait été fondée en 1204 +par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme +elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut +transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques, +qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de +Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais +l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister, +et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la +maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit +dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses +opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des +jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de +Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa +soeur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de +leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra +autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas +moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui +l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de +l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se +retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des +rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on +remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de +Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et +mourut madame de Sablé[82]. C'est là que voulut être inhumée la (p.337) +duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681. + + [Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui + avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au + monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld, + toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua + de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle + mourut, les noms les plus distingués et les plus divers, + d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de + la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires, + gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que + s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de + profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession + gracieuse, à leur voeu de silence.] + +Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le +nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du +faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes, +Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les +princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les +duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins +à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les +portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société, +excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on +aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste +château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et +de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les +religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus: +«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y +retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures +du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme +les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal +révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour +aller à l'échafaud. + +En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les (p.338) +enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement, +c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il +renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille +femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_, à cause du +nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet +hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où +quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la +profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que +le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut +transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les +contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations +inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld, +mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney! +Que d'enseignements dans ces noms rapprochés! + +10º _Le couvent des Capucins_, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans +la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hôpital du Midi_, destiné au +traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits. + +11º L'_hôpital Cochin_, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante +malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du +vénérable fondateur décore la salle principale. + + + + +CHAPITRE IV. + +LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD. + + + +§ Ier. + +La rue de la Harpe. + + +La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine démolition, +partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la +_Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui (p.339) +qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne. +Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus +importants du palais des _Thermes_. + +Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et +Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et +ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au +temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands +souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc +lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance +Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont +habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races. +Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier +les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était +immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques, +des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes, +etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle +_Arx celsa_. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture +très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites +qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze +siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres, +sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La +première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de +largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur +hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de +_frigidaria_, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize +pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de +souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient +été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en +ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il +en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En +1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent (p.340) +des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny. + +A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près +de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de +nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé +en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui +devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves. +Sur son emplacement est le _collége Saint-Louis_, fondé en 1820, et +qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé +en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces +dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée +en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable. +Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être +presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la +rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs +historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des +Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et +qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est +mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par +Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face +de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland: +c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur +Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud +et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la +Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin. + +Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont: + +1º Rue de l'_École-de-Médecine_.--Cette rue a été ouverte vers le +XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue +des _Cordeliers_ à cause du couvent des Franciscains, qui y fut (p.341) +établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste, +avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-François_. +Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut +détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand +cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était +le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il +est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les +désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne +s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus +nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de +Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit +Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre +roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce +couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se +tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y +attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on +lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait +de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des +marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de +Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait +rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle +renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de +Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en +outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis +XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires +de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été +fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la +salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses +séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la +révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces (p.342) +mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne +Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit +ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans +le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour +du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre +d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue +Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel, +procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon; +Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est +dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un +logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là +qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue +des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques +parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est +occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les +jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières, +l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement, +renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui +présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art +de guérir. La première pensée de cet établissement est due à +Lamartinière, chirurgien de Louis XV. + +En face de ce dernier bâtiment est l'_École de Médecine_, monument +lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui +n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre +corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze +cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes; +une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de +physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les +dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, (p.343) +fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y +siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine +est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur +Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute +réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins +publics.» + +Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était +l'_église Saint-Côme et Saint-Damien_, qui fut bâtie en 1212 et devint +le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de +Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université, +mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses +membres avec le plus profond et le plus injuste dédain[83]. Un de ses +statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à +Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les +médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie +royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à +une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer +Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la +rue Racine. + + [Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle + jamais les chirurgiens que des _laquais bottés_.] + +A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon, +se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste, +détruite en 1672. + +2º Rue _Neuve-de-Richelieu_ et place _Sorbonne_.--Robert _Sorbon_, +chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce +prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la +Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands +services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses +docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les +opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il +faudrait un livre pour raconter les sentences portées par ce (p.344) +tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal, +contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la +déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la +reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne +«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après +grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans +une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais +de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean +Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne +Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger; +ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs +établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de +la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a +pour objet de faciliter l'étude.» + +Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de +Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se +distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par +Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége, +l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans +la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'oeuvre de Girardon. +L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison, +qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la +place de Sorbonne le nom de _Châlier_ et à la rue Neuve-de-Richelieu +le nom de _Catinat_, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de +Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de +la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la +révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de +l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que +Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit (p.345) +entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après +avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils +renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de +Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et +des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de +France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont +eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la +littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par +MM. Guizot, Villemain et Cousin. + +Sur la place Sorbonne se trouvait encore le _collége de Cluny_, fondé +en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier +au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que +Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833. + + + +§ II. + +La rue d'Enfer. + + +A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la _place Saint-Michel_, +qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée +de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi +aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues +d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire: +entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui +par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut +construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte +dite _Gibart_, _Saint-Michel_, _de Fer_ ou d'_Enfer_, qui a été +détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi +de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un +jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'_Enfer_ était +autrefois appelée _Via inferior_, par opposition à la rue +Saint-Jacques, qui aurait été appelée _Via superior_; de là lui (p.346) +serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par +corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite +porte de Fer.» On l'a aussi appelée _chemin de Vauvert_ et _faubourg +Saint-Michel_. + +Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de +villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi +Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine +et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande +allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses +successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières +voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le +donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des +rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus +de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un +moulin, un pressoir, etc. Leur église[84], construction très-élégante, +avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée +qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs +peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries +sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y +consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et +entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière +chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du +XIIIe siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui +dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi +de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et +représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'oeuvre d'expression, de +naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale, +l'enthousiasme religieux, la foi simple et mélancolique. Ces (p.347) +tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie +contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les +mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les +restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée +du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'oeuvre, dans les bras de ces +bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait +par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce +grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu, +incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien +la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre +n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un +des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était +interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière +recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte +Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments, +Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques +garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention +(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce +local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux +regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de +l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur +son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les +avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de +l'Est et de l'Ouest. + + [Note 84: Le chevet de cette église était à peu près dans + l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi + qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.] + +La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres +établissements religieux. Au nº 2 était le _collége du Mans_, qui +occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le _séminaire +Saint-Louis_, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au +nº 45 était le _couvent-noviciat des Feuillants_, fondé en 1633. Au nº +74 était _l'institution de l'Oratoire_, fondée en 1650 pour le (p.348) +noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p. +239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres +solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que +l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le +chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756. +C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons +parler. + +Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont: + +1º L'_École des Mines_, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes, +«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel +avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De +grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de +lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783 +et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment +plus de cent cinquante mille échantillons. + +2º L'_hospice des Enfants-Trouvés_ (nº 71).--Dans les temps anciens, +les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à +recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans +l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la +plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En +1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à +l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques, +haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne +fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize, +donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on +établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port +Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à +être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants +trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les +dames pieuses avec lesquelles il opérait toutes ses fondations (p.349) +charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants +trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais +ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au +sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois +cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants +trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667, +le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une +rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut +résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la +reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a +été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux: +on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet +âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de +sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue +par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans +les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En +1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui +était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000; +en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de +4,800. + +3º L'_infirmerie de Marie-Thérèse_, fondée en 1819 par la duchesse +d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et +malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par +Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un +monastère, dans une ferme, un verger et un parc.» + +La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'_avenue de +l'Observatoire_, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg. +C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney +a été fusillé le 7 décembre 1815. Un monument a été élevé à la (p.350) +place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les +balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet +édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg. + +L'_Observatoire_ fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les +dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations +astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment +carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais +changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations. + +La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On +trouve dans son voisinage l'_hospice de la Rochefoucauld_, maison de +retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'_embarcadère du chemin +de fer de Sceaux_; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la +barrière, la principale entrée des _Catacombes_. On donne ce nom aux +vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande +partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des +pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne +s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains +et surtout depuis le XIIIe siècle, sans soin et sans précaution; mais, +des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite +fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart +des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de +s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent +entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux, +continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes. + +C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les +ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris +supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les +restes des personnes tuées dans les combats d'août 1788, dans (p.351) +l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les +massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de +squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis +Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y +être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs +avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire +de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une +douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement +alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des +colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien +ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre; +aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent +seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont +été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége +architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la +Seine, Frochot. + + + +§ III. + +La rue de Vaugirard. + + +Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard, +aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la +grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des +Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est +restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on +ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à +peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains +en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de +Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de +décrire; elle est paisible, peu fréquentée, excepté dans sa (p.352) +partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue +était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud, +rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe siècle, +tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en +pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait +retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de +Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On +trouve dans cette rue: + +1º Le _théâtre de l'Odéon_, qui a été construit sur l'emplacement de +l'_hôtel Condé_. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de +Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il +avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal +de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un +grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de +fêtes pompeuses[85]. En 1778, on le détruisit, et, sur son +emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie +française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il +fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le _Mariage +de Figaro_, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle +le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à +secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la +nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme +suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant +quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite +d'_Odéon_. En l'an III et en l'an V, on y joua d'étranges comédies: le +2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoquèrent les (p.353) +électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la +journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des +Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les +loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens +placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé +en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la +direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En +1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818, +il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de +Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se +fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu +jamais attirer la foule dans sa belle salle. + + [Note 85: «Il y eut hier au soir une fête extrêmement + enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées, + des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de + fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin, + toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.» + (_Lettre de madame de Sévigné_ du 9 février 1680.)] + +2º Le _palais du Luxembourg_.--Sur l'emplacement de ce palais était +autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que +pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé +dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de +vêtements, etc. Vers le milieu du XVIe siècle, il y avait sur cet +emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay +de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-_Luxembourg_, dont +le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a +subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains +voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur +les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la +beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il +fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine +et décora les galeries de vingt-quatre tableaux. + +A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston +d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la +duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses +débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d'été (p.354) +dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de +complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à +l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau +séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce +palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections. +Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence +(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame, +une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il +partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France. + +En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux +mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg +Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon, +Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine, +Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et +une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable +mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se +servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg, +où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie +que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors +la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple +clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du +public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par +cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le +Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les +directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet, +autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de +vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et +une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre +au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face +de quelques bûches allumées, le tout emprunté au concierge, ils (p.355) +rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués[86].» +On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation +scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre +1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer +ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18 +brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19 +février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur: +c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires +qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A +cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le +jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si +heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée, +qui ne fut ouvert qu'en 1815. + + [Note 86: _Examen critique des Considérations sur la + révolution française_, par M. Bailleul, t. II, p. 275.] + +En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21 +novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix +contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire, +s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée +politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les +républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les +assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors +le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des +séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer +ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une +magnificence digne de l'ancien régime. + +Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg +devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M. +Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. (p.356) +Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de +la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut +alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est +aujourd'hui redevenu le palais du Sénat. + +A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on +appelle le _Petit-Luxembourg_ et qui a eu des hôtes très-divers. Cet +hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le +Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse +d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en +présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps, +«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions +mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en +vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé +et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière. +Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la +rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout +le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne, +l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de +Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé, +conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.» + +A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du +Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les +bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être +démolis. + +Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des +couvents. Au nº 70 était le couvent des _Carmes_, fondé en 1601, et +qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus +riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient +presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette, +etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma +d'abord deux cents prêtres, qui y furent massacrés dans les (p.357) +journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth, +d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte +Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire +quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études +pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien +Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des soeurs de la Providence; +au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames +de la Visitation, etc. + +Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont: + +1º Rue de _Condé_.--Dans cette rue, au coin de la rue des +Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a +demeuré le diplomate Alquier. + +2º Rue de _Tournon_.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui +occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la +fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et +du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval, +le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était +l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du +maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de +Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté +par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais, +et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au +nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame +d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de +Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en +1827. + +3º Rue du _Pot-de-Fer_.--Au nº 12 était la maison-noviciat des +Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut +enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François (p.358) +Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit +dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se +fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant +maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le +couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est +occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos. + +Cette rue aboutit sur la _place Saint-Sulpice_, qui n'a été ouverte +que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine, +oeuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon, +de Massillon et de Fléchier; 2º la _mairie du onzième arrondissement_, +bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le _séminaire +Saint-Sulpice_, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le +prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice: +ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'_église +Saint-Sulpice_: à la place de cette église était autrefois une +chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie +à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le XVe siècle +et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un +nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu +jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les +dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail, +construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est +une oeuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale. +Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy, +d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre +architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des +mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,» +Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral +Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet +édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le +banquet donné à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire. (p.359) + +4º Rue du _Regard_.--Au nº 13 est l'_hospice des Orphelins de la +Providence_, et au nº 17 l'_hospice Devillas_. On y trouvait de +nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï, +de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de +la première division militaire. + +5º Rue _Notre-Dame-des-Champs_.--On y trouvait un bel hôtel construit +par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas. + +6º _Boulevard Montparnasse_.--Ce boulevard intérieur ne présente rien +de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve +le _cimetière du Sud_ ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui +renferme un petit nombre de tombeaux célèbres. + + + + +CHAPITRE V. + +LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC. + + +La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son +commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la +plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui +a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est +aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la +librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a +point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de +nombreux établissements religieux. + +La rue _Saint-André-des-Arts_ a été ouverte sur les clos ou jardins du +palais des Thermes, clos qui portaient au XIe siècle, à cause de ce +palais ou de cette forteresse, le nom de _Li arx_, _Lias_ et _Laas_: +de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire +_ars_. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à +l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y bâtir (p.360) +_à cens_. La rue s'appela d'abord _chemin de l'abbaye_, parce que, +artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la +Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain. +Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des +Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de +Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue +Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. +Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du +Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette _porte +Bucy_ que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui +demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent +murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la +Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin, +elle fut démolie en 1672. + +A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom, +bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait +l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes +par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette +église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de +François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le +jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier), +Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant +André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert +Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère, +nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en +sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette _sainte +princesse_, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant +la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir +les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église +Saint-André était bien délabrée quand la révolution arriva; elle (p.361) +servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs +révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé +par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et +l'égayer. + +La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des +libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et +de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de +la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près +de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et +allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut +habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du +meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier, +qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs[87]. + + [Note 87: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 39.] + +Dans cette rue était encore: le _collége d'Autun_, fondé en 1348 et +transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président +Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais +depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste +Royou; au nº 40, Billaud-Varennes. + +La rue de _Bucy_ ou _Bussy_ continue la rue Saint-André et aboutit à +la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de +paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son _Théâtre illustre_ en +1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de +septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à +la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers +égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret +Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui +avait retenti de tant de joyeux refrains. + +A la place Sainte-Marguerite commence la rue du _Four_, qui doit son +nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de (p.362) +remarquable; elle aboutit au carrefour de la _Croix-Rouge_, ainsi +appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus +fréquentés de Paris. Là commence la rue de _Sèvres_, qui ne date que +du XVIe siècle et qui s'appelait autrefois de la _Maladrerie_ et des +_Petites-Maisons_, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette +rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier, +ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des +maisons religieuses: + +1º L'_église_ et la _communauté de l'Abbaye-aux-Bois_.--Cet humble +édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces +lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire +pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient +été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des +Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du +Sacré-Coeur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de +retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont +retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous +l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur +jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849, +époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire +sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire +mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet: +madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin +Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration +des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint +bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la +Chaussée-d'Antin[88]. Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du +royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence +politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit +son influence aux choses littéraires, et il devint en quelque (p.363) +sorte l'hôtel Rambouillet du XIXe siècle. Chateaubriand et Ballanche y +dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les +lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à +l'Académie française. + + [Note 88: Voy. p. 233.] + +2º _La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve_ (nº 27), +fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de +pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui +ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement. + +3º L'_Hospice des Ménages_.--C'était autrefois la maladrerie +Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur +son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants +incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous, +etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les _Petites-Maisons_, +renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu +une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et +il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages +ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de +1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs. + +4º L'_Hospice des Incurables-Femmes_.--En 1637, une veuve, Marguerite +Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld +fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de +maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour +ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la +consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En +1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et +l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à +six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la +Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert, +commis d'un trésorier de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans, (p.364) +ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi Mme de La Sablière en +1693. + +5º La _Maison des Prêtres de la Mission_ ou _Lazaristes_--Cette +congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor, +a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de +Saint-Vincent-de-Paul. + +6º Le _couvent des chanoinesses de Notre-Dame_, vulgairement appelé +_des Oiseaux_: c'est une maison d'éducation très-renommée. + +7º L'_Hôpital des Enfants malades_.--C'était autrefois la communauté +des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de +Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit +cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la +nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le +travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour +des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y +entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille +livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792, +en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les +enfants malades. Il renferme six cents lits. + +8º L'_Hôpital Necker_.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines +de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker +acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois +cent vingt lits. + +La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle +est l'_abattoir de Grenelle_. C'est dans cet abattoir qu'a été percé +par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante +au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à +548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et +donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels +sont distribués au moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le (p.365) +quartier Saint-Jacques. + +Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues +Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres: + +1º Rue _Hautefeuille_.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se +trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui +appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même +temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands +hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de +Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au +coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était +le collége ou prieuré des _Prémontrés_, fondé en 1252, et dont il +reste une chapelle transformée en café. + +2º Rue _Gît-le-Coeur_.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses +habitants, _Gilles-Queux_, d'où est venue par altération la +dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait +un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de +France, et qui fut acheté par François Ier pour sa maîtresse, la +duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix[89], et +le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue, +dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit +Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le +corps de la devise de François Ier), accompagnés d'emblèmes et de +tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et +cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De +toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore +longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur +enflammé, placé entre un alpha et un oméga, pour dire apparemment: (p.366) +Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue +Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom +de la _Salamandre_; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du +lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans +son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces +de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au +moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix, +elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là +que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine: +«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec +fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de +Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette +canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât +de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché[90].» Cet +hôtel prit ensuite le nom de _Luynes_, et fut détruit vers la fin du +règne de Louis XIV. + + [Note 89: Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue + Gît-le-Coeur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait + la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine. + Cette rue a été détruite pour continuer le quai.] + + [Note 90: _Mém._, t. I, p. 92.] + +3º Rue des _Grands-Augustins_, ainsi appelée d'un couvent situé près +de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs[91]. Elle se nommait au +XIIIe siècle rue des _Écoles-Saint-Denis_, à cause d'un collége bâti +par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la +rue Christine. + + [Note 91: Voy. p. 50.] + +Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de _Savoie_, qui a +été ouverte sur l'emplacement de l'ancien _hôtel d'Hercule_, lequel +occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des +Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau +lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François Ier au +chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y +reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt de +Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc (p.367) +d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux +convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs +valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit +L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000 +livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur +son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui +fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie. + +4º Rue _Dauphine_.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du +couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom +lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792, +ce nom fut changé en celui de _Thionville_ en l'honneur du siége de +cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus +fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir +placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de +la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste[92]. +La petite rue _Contrescarpe_ a été ouverte sur l'emplacement du rempart. + + [Note 92: «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL. + XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été + démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et + eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution + de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour + marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que + raison.»] + +5º Rues _Mazarine_ et de l'_Ancienne-Comédie_.--La rue Mazarine, qui +tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée +autrefois des _Fossés-de-Nesle_, parce qu'elle a été construite sur le +fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle. +Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un +jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la +première pièce qui y fut jouée fut la _Pomone_ de Perrin et (p.368) +Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le +privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du +Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe +de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue +Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur +les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre +local[93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue (p.369) +des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler. + + [Note 93: Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit + Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le + plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont + obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de + Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont + demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce + collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six + endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille + d'entendre comme les curés crient; le curé de + Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient + point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on + aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on + aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à + la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a + été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus + dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les + comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les + Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père + Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend + que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes + Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort + assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu + vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la + rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait + déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a + ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où + ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce + que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande + dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de + palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser + leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la + porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu + dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir + quelquefois, il a répondu fort tragiquement: _Je ne veux + point me divertir!_» Si on continue à traiter les comédiens + comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la + Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils + n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»] + +6º La rue des _Fossés-Saint-Germain_, qu'on appelle aujourd'hui de +_l'Ancienne-Comédie_, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la +muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant +acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les +dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689 +et qui portait pour inscription: _Hôtel des comédiens du roi, +entretenus par Sa Majesté_. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que +furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis +Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même +époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait +été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque +tous les écrivains du XVIIIe siècle, Voltaire, Lamothe, Piron, +Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de +l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se +traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès, +se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la +Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries, +en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre +devint une maison particulière. + +7º Rue de _Seine_.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la +Seine et qui commença à être bâti dans le XVIe siècle. On y trouvait: +1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur +le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le XVIIIe +siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la +Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui +appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du +temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son +emplacement on a ouvert la rue des _Beaux-Arts_. + +Dans la rue de Seine débouche la rue des _Marais_, l'une des (p.370) +premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle +était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la +populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons. +C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis +XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait +rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause +de cela, le _dernier des hommes_» Au nº 19 a demeuré mademoiselle +Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est +là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de +Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite +occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant +la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les +_Révolutions de Paris_, a eu une si grande influence sur les +événements de cette époque. + +8º Place _Sainte-Marguerite_.--Sur cette place était encore, il y a +deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie +de l'_abbaye Saint-Germain-des-Prés_. + +L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert Ier, +à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un +petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la +Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de +Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en +558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et +dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de +Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique, +ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de +trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de +l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était +ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le XVIe +siècle, et dont la voûte portait huit statues qu'on croit (p.371) +contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire, +Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy. +Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un +contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre +très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et +sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par +le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence, +appelait-on cet édifice le _palais doré de Germain_.» Childebert fut +enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui, +Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric Ier, Frédégonde, +dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis, +Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La +plupart de ces tombeaux étaient dans le choeur avec ceux de plusieurs +abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans +le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse +très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument +d'orfévrerie. + +Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église +fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885. +Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du Xe siècle, où elle fut +reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990 +et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors +furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour +d'entrée, le choeur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée +qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la +dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de +l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il +venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à +l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes, +surtout celles du XVIIe siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le +rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit être (p.372) +regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie +la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la +nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers, +composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des +chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux, +d'animaux chimériques: ces sculptures datent du Xe siècle. + +Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé, +cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir, +roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du +cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de +grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus +ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot, +celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche +trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et +qui fut dévasté en 1793[94]. + + [Note 94: Voy. p. 174.] + +L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un +vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues +Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments, +détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par +l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute +muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et +défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés +étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large +de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des +Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers +l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé +et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du +côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée +de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans (p.373) +l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les +bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de +paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un +cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le +réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la +chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de +Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé. + +L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était +une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé +jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et +l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le +moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa +juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain. +En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire, +où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre +protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un +très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise +et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les +juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés. + +Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg, +composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de +l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les +valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries +et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché +Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou +étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université, +dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit +suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les +guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient (p.374) +formé une _petite Genève_. A la fin du XVIe siècle, on le +reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent +ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il +commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension +et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son +aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles, +combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se +fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue +Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la +rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue +Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près +de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial +avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut +achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie +dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale, +transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699, +on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et +Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le +même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de +l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et +spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation +de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin +d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la +méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la +renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon, +dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque +et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent +des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de +Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc. + +A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de (p.375) +sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison +politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et +les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette +prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un +prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le +jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos +discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit +ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son +supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et, +sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la +réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire +y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme. + +Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses +transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790, +fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une +poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait +explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine +les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels, +ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement, +l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de +l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du +chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du +réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797 +par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous +la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon, +de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on +démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces +dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs +latéraux, les voûtes, le choeur, la nef avec ses piliers si curieux, +et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à (p.376) +la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est +aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement. + +9º Rue _Montfaucon_ et _Mabillon_.--Ces rues portent les noms de +savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles +conduisent au _marché Saint-Germain_, le plus élégant et le mieux +distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la +foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. +58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis +XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au +dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la +Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel +de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV, +«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que +Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait +dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse, +souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les +soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la +peine à s'y promener[95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente +était regardée comme un chef-d'oeuvre, fut incendié en 1762. On le +reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786. +Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines +qui portent les noms de bénédictins célèbres: _Mabillon_, auteur de la +_Diplomatique_, mort en 1707; _Félibien_, auteur de l'_Histoire de +Paris_, mort en 1719; _Lobineau_, auteur des _Histoires de Paris et de +Bretagne_, mort en 1727; _Montfaucon_, auteur de la _Collection des +saints Pères_ et des _Antiquités dévoilées_, mort en 1741; _Clément_, +auteur de l'_Art de vérifier les dates_, mort en 1793. + + [Note 95: Piganiol, t. VII, p. 200.] + +10º Rue du _Cherche-Midi_, ainsi appelée d'une enseigne. Dans (p.377) +cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de +nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés, +qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de +_Notre-Dame-de-Consolation_, sur l'emplacement duquel a été ouverte la +rue d'Assas; le couvent du _Bon-Pasteur_, occupé aujourd'hui par +l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort +Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des +vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la +commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat, +membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en +1793. + +11º _Boulevard des Invalides_.--Ce boulevard intérieur, qui commence à +se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de +remarquable que l'institution des _Jeunes-Aveugles_. + + + + +CHAPITRE VI. + +LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS. + + + +§ Ier. + +Le faubourg Saint-Germain[96]. + + [Note 96: Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination + très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la + partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la + formation historique de ce quartier, à la partie comprise + entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le + boulevard des Invalides et la Seine.] + + +L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte +vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs +Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue +populeuse, sur laquelle s'embranchent de plus petites rues, mais (p.378) +d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles +et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille +abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de +communication sont les rues de l'_Université_, _Saint-Dominique_, de +_Grenelle_, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides, +former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au +Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de _Lille_ et de _Varennes_, +qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins +longues. + +Tout ce vaste espace était encore, au XIVe siècle, couvert de +prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le +petit et le grand _Pré-aux-Clercs_. Le petit Pré, situé entre la Seine +et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le +mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la +petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye, +qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de +la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du +Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils +avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes +innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de +l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour +les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires +qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y +venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée, +et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent +ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent +lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens +allaient par curiosité les entendre chanter en choeur, dans le petit +Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la +Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des _raffinés_ et des +duellistes. En 1600, la reine Marguerite de Valois fit construire, (p.379) +dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands +jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant +commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit +successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par +des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors +les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent +tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord +habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice +et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain, +dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout +entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais +semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à +raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne +de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations, +mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier +ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et +élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de +noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les +incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni +dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de +l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus +spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié +l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien +aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de +Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents, +«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le +refuge encroûté des vieux préjugés[97];» c'est seulement en plus la +ville de la bureaucratie, les hôtels des ministères étant presque (p.380) +tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la +grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de +commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour +théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements +historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses +hôtels et sur le tapis de ses salons. + + [Note 97: _Mémorial_, t. I, p. 419] + +I. Rue de _Lille_.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et +finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de _Bourbon_ et +elle a été nommée de _Lille_ en 1792 en l'honneur du siége de cette +ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le +commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency, +occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire; +les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de +Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel +de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une +des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de +Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814; +l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où +est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de +Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de +Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont +demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel +Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en +1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si +redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel, +Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc. + +Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont: + +1º Rue des _Saints-Pères_, dont l'ancien nom était _Saint-Pierre_: +elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux (p.381) +domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle +les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la _Charité_[98] fondèrent en +1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans +cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré +Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau. + + [Note 98: Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens + ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y + ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un + homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours + que ceux de la Providence.»] + +2º Rue du _Bac_.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à +la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue +très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve: + +1º L'_église_ et la _communauté des Missions étrangères_, fondées en +1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion +chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en +1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde, +dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs[99] du rôle +politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est +une succursale du dixième arrondissement. + + [Note 99: _Hist. gén. de Paris_, p. 175.] + +2º La _communauté des soeurs de la Charité_, qui occupe l'ancien hôtel +de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en +1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à +l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et +de plus respectée. Les soeurs de la Charité, au nombre de 2,500, +desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux +et trente écoles. + +On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la +Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des +Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, fondé en (p.382) +1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit +Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres, +les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!» + +Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les +hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au +nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires +étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on +peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de +Montalembert. + +II. Rue de l'_Université_.--Elle commence à la rue de Seine sous le +nom de rue _Jacob_ et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de +l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve +d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont +nous avons parlé ailleurs[100], et la place qui s'ouvre devant ce +palais: cette place est ornée d'une statue de la loi. + + [Note 100: Voir les quais, p. 54.] + +Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de +Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de +Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de +Noailles, aujourd'hui occupé par le _Dépôt de la guerre_, etc. Au nº +17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en +1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M. +le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792, +Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le +général Montesquiou, etc. + +Dans la rue de l'Université aboutit la rue des _Petits-Augustins_, +qu'on appelle aujourd'hui _Bonaparte_, et qui se prolonge sous ce nom +jusqu'à la rue de Vaugirard. + +Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite +Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit (p.383) +venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette +princesse leur concéda six arpents de terre qu'elle avait acquis de +l'Université dans le grand Pré, et sur lesquels ils bâtirent en 1625, +avec le produit des quêtes faites dans Paris, un couvent et une +église. Cette église renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du +favori de Gaston d'Orléans, Puylaurens, de la famille Leboulanger, +etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dépôt d'objets d'art +enlevés aux églises détruites, et ce dépôt devint, sous la direction +d'Alex. Lenoir, le _Musée des monuments français_, qui fut ouvert le +1er septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq +cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquités, +curiosités; l'église, le cloître, les cours, les escaliers, les +balcons, les façades, tout était plein de débris disposés avec art et +dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, élégamment dessinés, +étaient ornés de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard, +Descartes, Turenne, Molière, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on +détruisit ce musée précieux, et les monuments qu'il renfermait furent +donnés à l'abbaye Saint-Denis, à diverses églises et même à des +cimetières; en même temps, l'on ordonna la construction d'un palais +pour l'_école des Beaux-Arts_. Ce palais a été commencé en 1819 sur +les dessins de M. Debret et continué par M. Duban. Dans la première +cour est la façade du château d'Anet, oeuvre de Philibert Delorme; +elle sert de frontispice à l'ancienne église des Augustins, +transformée en musée où l'on trouve des modèles en plâtre, des +chefs-d'oeuvre de sculpture et une copie du _Jugement dernier_ de +Michel-Ange. La première cour est séparée de la seconde par la porte +du château de Gaillon et par d'autres fragments précieux de la +sculpture française. La face principale du musée des études est +décorée de colonnes, médaillons, fragments antiques, des portraits en +relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On (p.384) +trouve dans l'intérieur des galeries destinées à des expositions de +peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des +empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modèles de monuments +antiques, un grand amphithéâtre dont l'hémicycle a été peint par Paul +Delaroche, etc. + +Dans la rue des Petits-Augustins ont demeuré Vicq d'Azyr, le général +Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc. + +III. Rue _Saint-Dominique_.--Elle commence à la rue Taranne, qui lui +sert de prolongement jusqu'à la rue Saint-Benoît, et finit au +Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a +pris son nom actuel des Dominicains qui s'y établirent en 1632. + +Les édifices publics qu'elle renferme sont: + +1º L'_église Saint-Thomas-d'Aquin_, bâtie de 1682 à 1740 pour le +couvent-noviciat des dominicains réformés, couvent qui avait été fondé +par Richelieu et qui a produit des hommes célèbres, le peintre André, +l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette église, qui est +richement ornée, est la paroisse du dixième arrondissement. + +2º Le _Dépôt central d'artillerie_, situé dans les bâtiments du +couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de précision et de +modèles d'armes, des archives, plans et cartes, un musée d'artillerie, +etc. Ce musée, fondé le 24 floréal an II, renferme une collection +très-précieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut +dévasté en 1815 par les alliés, et en 1830 par les insurgés parisiens, +qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont été réparées, et il +renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modèles, machines, +etc. + +3º Le _ministère des travaux publics_, établi dans l'ancien hôtel +Molé, bâti par le maréchal de Roquelaure. + +4º Le _ministère de la guerre_, établi dans les bâtiments du couvent +des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait été fondé en 1640 (p.385) +«pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables à leur +sexe jusqu'à ce qu'elles fussent en état d'être mariées, ou d'entrer +en religion, ou de se mettre en service.» Il fut reconstruit en 1684 +par les soins de madame de Montespan, qui s'y était réservé un +appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occupé, dans le +siècle suivant, par madame du Deffant. + +5º L'_hôtel du ministre de la guerre_, bâti en 1730 par la duchesse de +Mazarin, qui le céda à la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il +était habité en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre +donna sa démission, une foule de jeunes gens se porta devant son hôtel +et y brûla un mannequin à son effigie; les troupes cernèrent la rue +Saint-Dominique, tirèrent sur cette foule et firent un grand nombre de +victimes. Sous l'Empire, cet hôtel fut habité d'abord par Lucien +Bonaparte, ensuite par la mère de Napoléon. + +6º L'_église Sainte-Clotilde_, église nouvelle presque achevée, de +style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a été ouverte +sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcre. + +7º L'_église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou_, succursale du dixième +arrondissement. + +8º L'_hôpital militaire du Gros-Caillou_, fondé en 1765 par le duc de +Biron pour les gardes-françaises. + +Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les hôtels de +Luynes, bâti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin +de la rue Bellechasse, bâti en 1704 par le comte de Broglie, maréchal +de France; de Châtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de +Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus +magnifique est l'ancien hôtel Monaco, depuis hôtel de Wagram, +transformé récemment par le banquier Hope en un palais qui est +l'habitation la plus somptueuse de Paris. + +Au coin des rues Taranne et Saint-Benoît a demeuré Diderot pendant (p.386) +trente ans: au nº 12 de la rue Taranne était l'hôtel du baron +d'Holbach; au nº 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le +baron de Breteuil; au nº 54, le maréchal Kellermann; au nº 105, le +maréchal Davout, etc. Au nº 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui +se tua après les journées de prairial. + +IV. Rue de _Grenelle_, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et +finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une _garenne (garanella)_ +qu'y possédait l'abbaye Saint-Germain. «On peut regarder cette rue, +dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes +monuments de la piété et de la munificence de Louis XIV et de Louis +XV, l'hôtel des Invalides et l'École Militaire.» + +Les édifices publics qu'on y trouve sont: + +1º La _mairie du dixième arrondissement_, établie dans l'ancien hôtel +de Feuquières. Cet hôtel était, sous Louis XIV, l'hôtel de Beauvais, +où logea le doge de Gênes en 1685; on y établit en 1687 le couvent des +Petits-Cordeliers, supprimé en 1749. + +2º La _fontaine de Grenelle_, oeuvre très-remarquable de Bouchardon, +construite en 1739. + +3º L'ancienne église de l'abbaye de _Panthemont_, aujourd'hui +consacrée au culte protestant. Cette abbaye avait été fondée en 1672; +une partie de ses bâtiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses +jardins, qui touchaient à ceux des chanoinesses du Saint-Sépulcre, on +a prolongé la rue Belle-chasse. + +4º Le _ministère de l'instruction publique_, établi dans l'ancien +hôtel de Brissac. + +5º Le _ministère de l'intérieur_, établi dans l'ancien hôtel Conti. + +6º L'_école d'état-major_, établie dans l'ancien hôtel de Sens, bâti +par le duc de Noirmoutier. + +Outre les hôtels que nous venons de nommer, on y trouvait encore (p.387) +les hôtels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la +Salle, de la Marche, du Châtelet. Les plus remarquables historiquement +étaient: l'hôtel de Villars, bâti par le président Lecoigneux et qui +fut habité par le vainqueur de Denain; l'hôtel de Maurepas, qui fut +habité par le ministre de Louis XVI, etc. + +V. Rues de _la Planche_ et de _Varenne_, qui commencent à la rue de la +Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les +hôtels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Châtillon, de +Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon, +de Castries qui fut dévasté par le peuple en 1790. Les plus +remarquables sont: l'hôtel de _Rohan-Chabot_, qui fut habité par +madame Tallien, dont le salon était fréquenté par toutes les +célébrités de la révolution et de l'ancien régime, Barras, Bonaparte, +Hoche, Talma, Boufflers, Boïeldieu, etc.; et qui plus tard devint +l'hôtel de Montebello; l'_hôtel de Broglie_, habité par Lebrun, +troisième consul et duc de Plaisance; l'_hôtel de Biron_, bâti par +Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le système de Law, et +qui passa à sa mort à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Biron; +il devint une maison de détention sous la révolution, puis des +ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le +_couvent du Sacré-Coeur_ et l'une des plus vastes et des plus +magnifiques propriétés de Paris. + + + +§ II. + +L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars. + + +L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats +ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son +institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il +est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont +exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le +soutien de cette monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré (p.388) +à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de +dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares +et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'oeuvre de +Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits +que possède la France, est l'oeuvre de Hardouin Mansard: elle est +surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est +l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier +point qui attire les regards quand, du haut des collines +environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa +coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels +on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une +crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on +descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4 +mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte +sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par +des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine +où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60 +drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux +côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui +y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les +sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan, +Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans, +de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul, +Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat +Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de +réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de +la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf +cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent +brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et (p.389) +ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique. + +L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on +y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé +à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos +victoires, a été détruite en 1840. + +Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de +l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux +qui ne présente rien de remarquable: c'est le _Gros-Caillou_. Au delà +de ce quartier est le _Champ-de-Mars_. + +Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça +un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large +pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée +en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut +supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été +achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps +de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en +1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de +l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution +survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à +la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale, +sous le nom de _Quartier Napoléon_. En 1810, cette garde y donna une +grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une +vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée +d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc +d'artillerie. + +Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la +révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée +d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17 +juillet 1791, eurent lieu les rassemblements qui amenèrent la (p.390) +proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes +ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans +l'_Histoire générale de Paris_, commémorations du 10 août et du 21 +septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de +l'an I, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an III, etc. Là se +firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue +du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre +1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai +à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de +grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet; +mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des +solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées, +dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont +encore à espérer. + +Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de +l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de +_Grenelle_, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est +établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y +sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés, +des chouans, les conspirateurs _babouvistes_ du 23 fructidor an IV; +sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration, +Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs +autres officiers de l'Empire. + +FIN. + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +SECONDE PARTIE. + +HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS. + + +Préliminaires........................................................ 1 + + +LIVRE PREMIER. + +LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS, SES PONTS. + + +CHAPITRE PREMIER. + +La Seine............................................................. 6 + + +CHAPITRE II. + +Les Îles............................................................. 7 + + +CHAPITRE III. + +Île Saint-Louis...................................................... 8 + + +CHAPITRE IV. + +Île de la Cité...................................................... 12 + +§ 1. Quais de la Cité.............................................. 14 + +§ 2. Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.......................... 17 + +§ 3. L'église Notre-Dame........................................... 18 + +§ 4. L'Hôtel-Dieu.................................................. 23 + +§ 5. Rue de la Cité................................................ 27 + +§ 6. Rue de la Barillerie.......................................... 30 + +§ 7. Le Palais-de-justice et la Préfecture de police............... 32 + +§ 8. Rue de Harlay et place Dauphine............................... 39 + + +CHAPITRE V. + +Les Quais. +(L'Arsenal.--La place du Châtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des +Augustins.--L'hôtel de Nesle.--Le collége des Quatre-Nations.--Le quai +Malaquais.--Le Palais de l'Assemblée nationale).................39 à 55 + + +CHAPITRE VI. + +Les Ponts...................................................... 55 à 61 + + + +LIVRE II. + +PARIS SEPTENTRIONAL. + + +CHAPITRE PREMIER. + +La place de Grève, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le +faubourg Saint-Antoine. + +§ 1. La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville......................... 61 + +§ 2. La rue et le quartier Saint-Antoine........................... 70 + (L'église Saint-Gervais.--L'hôtel Saint-Paul.--L'hôtel des + Tournelles.--La place Royale. L'église + Saint-Paul-Saint-Louis.--L'église + Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--L'hôtel de la Force.--L'hôtel + Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Célestins.--L'hôtel + Lesdiguière, etc.) + +§ 3. La place de la Bastille et les boulevards..................... 89 + (La Bastille.--La colonne de Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.) + +4. Le faubourg Saint-Antoine........................................ 94 + (La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la + Roquette.--Le cimetière du père Lachaise.--La rue de Charonne.) + + +CHAPITRE II. + +La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Ménilmontant......... 103 + (L'imprimerie impériale.--L'église de + Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue + Saint-Louis.--L'église des Minimes.--La rue Popincourt, etc.). + + +CHAPITRE III. + +La rue et le faubourg du Temple.................................... 114 + +§ 1. La rue du Temple et le Temple. + (Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'église + Sainte-Élisabeth, etc.). + +§ 2. Le boulevard et le faubourg du Temple........................ 124 + + +CHAPITRE IV. + +La rue et le faubourg Saint-Martin................................. 127 + +§ 1. La rue Saint-Martin. + (L'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'église + Saint-Merry.--L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieuré + Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des Écrivains, des Lombards, des + Vieilles-Étuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, etc.) + +§ 2. Le boulevard et le faubourg Saint-Martin..................... 142 + (L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de + Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.) + + +CHAPITRE V. + +La rue et le faubourg Saint-Denis. + +§ 1. La rue Saint-Denis........................................... 148 + (Les églises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du + Saint-Sépulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hôpital de la + Trinité.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de + la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'hôtel de Bourgogne.--La cour des + Miracles). + +§ 2. Le boulevard et le faubourg Saint-Denis...................... 172 + + +CHAPITRE VI. + +Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière. + +§ 1. Les Halles................................................... 178 + +§ 2. La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière............... 183 + + +CHAPITRE VII. + +La rue et le faubourg Montmartre................................... 188 + (L'église Saint-Eustache.--L'hôtel de Soissons.--Rue Jean-Jacques + Rousseau.--Rue Grange-Batelière.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la + Victoire.) + + +CHAPITRE VIII. + +Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place +Vendôme............................................................ 198 + + +I. Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et +rue Notre-Dame-des-Victoires....................................... 200 + +II. Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse. + +§ 1. Le Palais-Royal.............................................. 203 + +§ 2. La rue Vivienne et la place de la Bourse..................... 214 + +III. La rue Richelieu.............................................. 218 + (Le Théâtre-Français, la bibliothèque nationale, le + boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin, + etc.) + +IV. La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont....... 224 + +V. La place Vendôme et la rue de la Paix.......................... 225 + +VI. La rue de la Concorde et l'église de la Madeleine.............. 230 + + +CHAPITRE IX. + +Le quartier de la Chaussée-d'Antin. + +§ 1. Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy................. 232 + +§ 2. La rue Saint-Lazare.......................................... 236 + + +CHAPITRE X. + +§ 1. La rue Saint-Honoré.......................................... 238 + (L'Oratoire.--L'église Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les + Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la + Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'église + Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'hôtel des Fermes.--L'hôtel de + Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de + Rivoli, etc.) + +§ 2. Le faubourg Saint-Honoré..................................... 254 + + +CHAPITRE XI. + +Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et +les Champs-Élysées. + +§ 1. La rue de Rivoli............................................. 258 + +§ 2. Le Louvre.................................................... 259 + +§ 3. La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.. 265 + +§ 4. La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'arc de +l'Étoile........................................................... 274 + + + +LIVRE III. + +PARIS MÉRIDIONAL. + + +CHAPITRE PREMIER. + +La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes +et la Salpétrière.................................................. 280 + + +CHAPITRE II + +La Montagne-Sainte-Geneviève, la rue Mouffetard, +les Gobelins....................................................... 294 + +§ 1. Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.......................... 297 + (L'église et l'abbaye Sainte-Geneviève, le collége Montaigu, la rue + Saint-Jean-de Beauvais, etc.) + +§ 2. Rues Descarte et Mouffetard.................................. 306 + (L'église Saint-Médard, l'église Saint-Marcel, la manufacture des + Gobelins, l'hôpital de Lourcine, etc.) + + +CHAPITRE III + +La rue et le faubourg Saint-Jacques. + +§ 1. La rue Saint-Jacques......................................... 315 + (Le collége de France, le lycée Louis-le-Grand, l'hôtel Cluny, le + Panthéon, etc.) + +§ 2. Le faubourg Saint-Jacques.................................... 330 + (Les Carmélites, le Val-de-Grâce, Port-Royal, etc.) + + +CHAPITRE IV. + +Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard. + +§ 2. La rue de la Harpe........................................... 338 + +§ 3. La rue d'Enfer............................................... 345 + +§ 4. La rue de Vaugirard.......................................... 351 + + +CHAPITRE V. + +Les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de +Sèvres. + (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gît-le-Coeur, la rue de + l'Ancienne-Comédie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, la foire + Saint-Germain, etc.)............................................. 359 + + +CHAPITRE VI. + +Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le +Champ-de-Mars. + +§ 1. Le faubourg Saint-Germain.................................... 377 + + +I. Rue de Lille.................................................... 380 + +II. Rue de l'Université............................................ 382 + +III. Rue Saint-Dominique........................................... 384 + +IV. Rue de Grenelle................................................ 386 + +V. Rue de Varennes................................................. 387 + + +§ 2. L'Hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.................... 387 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des +Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + +***** This file should be named 18727-8.txt or 18727-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/2/18727/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II + +Author: Théophile Lavallée + +Release Date: July 1, 2006 [EBook #18727] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="remarque"> +[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation +des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de +pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le +format (p.xxx) sur la première ligne de la page.]</p><br> + + + + <h1>HISTOIRE</h1> + + <h1>DE PARIS</h1> + + <h1>DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS</h1> + + <h2>PAR</h2> + + <h2>THÉOPHILE LAVALLÉE</h2> + + <h2>DEUXIÈME ÉDITION</h2><br> + +<p class="quotedr"> +«Paris a mon cœur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des +choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus +la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme +tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François, +que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de +son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et +diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus +nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»</p> + + <p class="quotedr2"> <span class="smcap">Montaigne</span>.</p> + + + + + <h1>DEUXIÈME PARTIE</h1> + + + <h2> PARIS</h2> + + <h2>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h2> + + <h2>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h2> + + <h2>1857</h2> + + + + <h2> Paris.--Imp. <span class="smcap">CARION</span>, rue Bonaparte, 64.</h2> + + + + + <h1>HISTOIRE DE PARIS</h1> <span class="pagenum">(p.001)</span> + + + <h1>SECONDE PARTIE</h1> + + + + <h1>HISTOIRE</h1> + + <h1>DES</h1> + + <h1>QUARTIERS DE PARIS</h1> + + +<a id="toc001" name="toc001"></a> +<h1><span class="smcap">Préliminaires</span>.</h1><br> + + +<p>Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19° +53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il +s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties +inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui +est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces +collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en +arrière est son mur d'enceinte fortifiée.</p> + +<p>La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un +demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle +est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et +Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres +au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57 +mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres), +se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et +finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.</p> + +<p>La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait +le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente <span class="pagenum">(p.002)</span> +douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont +interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de +Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau +de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les +barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.</p> + +<p>La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000 +mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres +carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents; +sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI, +de 1,284; sous François I<sup>er</sup>, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous +Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de +3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de +plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de +Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle +de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120 +impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie +publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs, +d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de +plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était +de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856, +à 1,130,000.</p> + +<p>Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33 +mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de +ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie, +aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant +été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour +l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes +chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du +sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on +n'arrivait jadis que par de nombreux degrés <span class="pagenum">(p.003)</span> +et qui se trouvent à +peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes +qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les +boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et +Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.</p> + +<p>La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids +qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°. +En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale +à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.</p> + +<p>Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la +Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de +l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le +chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où +ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1<sup>re</sup> +instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq +évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de +médecine, droit, sciences, etc.</p> + +<p>Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et +une commission municipale.</p> + +<p>Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous +Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en +vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit +sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements. +Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église +paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en +quatre quartiers.</p> + +<p>Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit +quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation +historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la +suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà <span class="pagenum">(p.004)</span> +décrit, depuis +Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire, +tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été +enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité; +et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été +inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous +chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie +de description plus facile et plus logique.</p> + +<p>C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion +qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son +activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul +rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit +des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui, +rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels +révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de +Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de +l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye +Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et +des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent +les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant +de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en +s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les +voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies +de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et +faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur +description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi, +après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses +ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place +de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la +description des rues <span class="pagenum">(p.005)</span> +qui débouchent dans cette grande voie, celle +de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.; +nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue +et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De +même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place +Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne +Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue +Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général +de description seront encore amenées par l'histoire de la formation +des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la +ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités +du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi, +dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non +jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au +Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près; +c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description +pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les +quartiers Saint-Germain et des Invalides.<p> + + + +<a id="toc006" name="toc006"></a> +<h1>LIVRE PREMIER.</h1> <span class="pagenum">(p.006)</span> + +<h1>LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.</h1> + + + +<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA SEINE</span>.</h2> + + +<p>La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de +8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf, +où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont +d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136. +Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont +Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54 +centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus +du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle +dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.</p> + +<p>La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et +n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle +prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la +bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit +s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que +dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien +de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles +de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont +celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663, +1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.</p> + +<p>Elle reçoit à Paris la <i>Bièvre</i>, qui naît dans le vallon de Bouviers, +à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières +de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne +sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et <span class="pagenum">(p.007)</span> +Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de +l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle +était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le +volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le +doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette +rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre +autres, la célèbre manufacture des Gobelins.</p> + +<p>La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le +<i>ruisseau de Ménilmontant</i>, qui traversait les faubourgs +septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau +est à sec et son lit forme un égout couvert.</p> + +<p>Un cours d'eau artificiel, le <i>canal Saint-Martin</i>, traverse les +quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de +l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine, +dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons +plus tard.</p> + + +<a id="toc007" name="toc007"></a> +<h1>CHAPITRE II.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES ÎLES</span>.</h2> + + +<p>La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans +lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc, +avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements, +des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les +débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le +moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île +Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et +de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes +eaux, étaient:</p> + +<p>1º L'<i>île aux Javiaux</i> ou <i>île Louviers</i>, qui appartenait en 1408 à +Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans <span class="pagenum">(p.008)</span> +l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et +affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière +qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve +réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un +quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y +ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.</p> + +<p>2º Les <i>îles Notre-Dame</i> et <i>aux Vaches</i>, qui forment aujourd'hui +l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.</p> + +<p>3º L'<i>île de la Cité</i>, dont nous parlerons tout à l'heure.</p> + +<p>4º L'<i>île aux Juifs</i> était située au couchant de la Cité, entre le +jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye +Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de +Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle +était l'<i>île à la Gourdaine</i>, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces +deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les +réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du +Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.</p> + +<p>5º L'<i>île du Louvre</i> n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans +la construction du port Saint-Nicolas.</p> + +<p>6º Les <i>îles aux Treilles</i> et <i>de Seine</i> étaient situées depuis le +pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient +ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et +furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.</p> + +<p>7º L'<i>île du Gros-Caillou</i> ou <i>des Cygnes</i>, grand banc de sable situé +en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.<p> + + +<a id="toc008" name="toc008"></a> +<h1>CHAPITRE III.</h1> + +<h2><span class="smcap">ÎLE SAINT-LOUIS</span>.</h2> + + +<p>Les <i>îles Notre-Dame</i> et <i>aux Vaches</i>, qui ont formé l'<i>île Saint-Louis</i>, +<span class="pagenum">(p.009)</span> +n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près +l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées, +couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à +l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que +Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que +Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en +1313 par Philippe-le-Bel +<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1">[1]</a>; +on y prêcha une croisade, et le roi, avec +ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe <i>Marie</i>, +architecte, de concert avec deux financiers nommés <i>Regratier</i> et +<i>Poultier</i>, obtint la concession de ces deux îles à la condition de +les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des +maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le +pont <i>Marie</i> et les rues <i>Regratière</i> et <i>Poultier</i> rappellent les +noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais +il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues +bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent +principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors +traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à +ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes +mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors +un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu: +aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les mœurs paisibles de +ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les +nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et +ressemble à une ville de province +<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2">[2]</a>. +Il n'a joué presque aucun rôle +dans nos troubles civils.</p> + +<p>L'île Saint-Louis <span class="pagenum">(p.010)</span> +est unie à la rive droite par les ponts Marie +et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche +par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité +par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de +110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième +arrondissement, dit de l'<i>île Saint-Louis</i>, et qui, pendant la +révolution, s'appelait <i>section de la Fraternité</i>.</p> + +<p>Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues: +la rue des <i>Deux-Ponts</i>, qui aboutit aux ponts Marie et de la +Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive +droite à la rive gauche de la Seine; la rue <i>Saint-Louis</i>, où se +trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été +reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans +ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.</p> + +<p>Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels +<i>Lambert</i> et <i>Bretonvilliers</i>.</p> + +<p>L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe +orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse +les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour +Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert <i>le +Riche</i> et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de +son temps. C'était un chef-d'œuvre d'élégance, de bien-être et de bon +goût. Lebrun <span class="pagenum">(p.011)</span> +y avait peint la grande galerie, dite galerie +d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses, +l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut +donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation +de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et +son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les +charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel +Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction, +quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie: +il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du +cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus +sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette +sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.» +L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du +Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par +Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un +souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier +général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777, +les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent +achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la +révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une +partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un +château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont +fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la +coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et +du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse +Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.</p> + +<p>L'hôtel <i>Bretonvilliers</i>, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de +Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par +Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la <span class="pagenum">(p.012)</span> +Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant +des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment +du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y +voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout +cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de +l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et, +en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.</p> + +<p>Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre +mourut en 1783. Dans la rue <i>Regratière</i> a demeuré l'évêque Gobel, qui +le premier se <i>déprêtrisa</i> devant la Convention et périt avec la +faction hébertiste +<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3">[3]</a>.</p> + + +<a id="toc012" name="toc012"></a> +<h1>CHAPITRE IV.</h1> + +<h2><span class="smcap">ÎLE DE LA CITÉ</span>.</h2> + + +<p>L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle +est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres, +du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive +droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame, +au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf, +Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché; +avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe. +Elle forme deux quartiers: celui <i>de la Cité</i>, qui appartient au +neuvième arrondissement; celui du <i>Palais de Justice</i>, qui appartient +au onzième.</p> + +<p>L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de +la ville elle-même jusqu'au XIII<sup>e</sup> siècle. Le Paris des deux rives +n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du +Palais, ces deux métropoles religieuse <span class="pagenum">(p.013)</span> + et politique, tous les +événements se concentraient dans la Cité, et la population, les +églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y +entasser. A partir du XIII<sup>e</sup> siècle et à mesure que le Paris des deux +rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa +popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même, +à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde +ce caractère jusqu'à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle. A dater de cette époque, +et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans +l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste +qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un +repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun +événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde +d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la +Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions +ne manquent jamais de s'emparer.</p> + +<p>La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant +qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans +sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures, +pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes +dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes +parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles +hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où +nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne +comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places, +dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre +l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances, +l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on +a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de +tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que +dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de +Justice.</p> + +<p>Mais, <span class="pagenum">(p.014)</span> +quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste +assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble +indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière +humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où +jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient +passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité, +avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de +bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont +pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où +tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine, +aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la +pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle +interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant +d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette +population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait +conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et +résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement, +joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de +foi et de dévotion.</p> + +<p>Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses +quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales, +d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y +aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.</p> + + +<a id="toc014" name="toc014"></a> +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Quais de la Cité.</h2> + + +<p><i>Quai Napoléon</i>.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée +de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port +Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue +Basse-des-Ursins et qui plongeaient <span class="pagenum">(p.015)</span> +leur pied dans la rivière. +La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait +été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté +de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une +terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une +vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement +l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.</p> + +<p>On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie +récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard; +elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine +Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1 +<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4">[4]</a>. +On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet +tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XII<sup>e</sup> +siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les +souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire +d'Héloïse, de cette femme si complète par le cœur et par l'esprit, +qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de +cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les +honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des +statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle +de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la +première de son temps par son intelligence et son savoir, par son +éloquence et ses malheurs.</p> + +<p><i>Quai Desaix</i>.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des +maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai +étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux +fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.</p> + +<p><i>Quai de l'Horloge</i>.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il +doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les +ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite <span class="pagenum">(p.016)</span> +par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne +sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la +Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de +sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais, +d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a +fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de +la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des +opticiens.</p> + +<p><i>Quai des Orfèvres</i>.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son +nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns +l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de +Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons +bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel; +c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne +avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au +Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont +Saint-Michel.</p> + +<p><i>Quais du Marché-Neuf</i> et <i>de l'Archevêché</i>.--Le milieu de ce quai a +été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités +étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière, +voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai +le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est <i>la +Morgue</i>, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les +individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit +annuellement 360 à 480 cadavres.</p> + +<p>A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue +par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au +Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le <i>quai de +l'Archevêché</i>, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé <i>quai +Catinat</i>; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et +du chapitre qui bordaient la Seine.</p> + + +<a id="toc017" name="toc017"></a> +<h2>§ II.</h2> <span class="pagenum">(p.017)</span> + +<h2>Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.</h2> + + +<p>La rue d'<i>Arcole</i> commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole, +et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a +été formée récemment des anciennes rues du <i>Chevet Saint-Landry</i> et de +<i>Saint-Pierre-aux-Bœufs</i>.</p> + +<p>La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans +la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris, +furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands. +L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la +rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On +y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture +de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre +Broussel, ce <i>père du peuple</i> au temps de la Fronde. Broussel +demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là +qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui +ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été +démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements +humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit, +ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran +Maxime pour sa victoire sur Gratien +<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5">[5]</a>: +ces ruines ont été retrouvées +dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait +probablement de la domination franque.</p> + +<p>Dans la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs était une église aussi ancienne +que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie +établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son <span class="pagenum">(p.018)</span> +voisinage, marché qui fut transféré au XII<sup>e</sup> siècle près du Châtelet. +Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été +démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église +Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.</p> + +<p>Le <i>Parvis Notre-Dame</i> est une grande place sur laquelle se trouvent, +outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de +Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle +fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des +écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe +et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la +prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour +faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur +arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19 +février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait +aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église +Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le +marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les +boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé +en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et +Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues +Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les +enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale +des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits +depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et +du cloître Notre-Dame.</p> + + +<a id="toc018" name="toc018"></a> +<h2>§ III.</h2> + +<h2>L'église Notre-Dame.</h2> + + +<p>Du temps de Tibère, les <i>nautes</i> ou bateliers parisiens élevèrent,<span class="pagenum">(p.019)</span> +à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles +faites en 1711 sous le chœur de Notre-Dame amenèrent la découverte +d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles +avait pour inscription:</p> + +<p>«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes +parisiens élevèrent publiquement cet autel +<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6">[6]</a>.»</p> + +<p>Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs +représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains, +des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était +probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui +deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle +époque fut détruit ce monument; mais, dès le VI<sup>e</sup> siècle, sur son +emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle +on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à +Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'<i>église +sacro-sainte des Parisiens</i> ou la cathédrale. Des fouilles faites en +1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette +église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit +que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le +meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran +sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses +frères +<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7">[7]</a>.» +Un concile y fut tenu en 829.</p> + +<p>L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161. +Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le +pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer +l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée <span class="pagenum">(p.020)</span> +en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les +innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le +triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails +latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques, +ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à +jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen +âge.</p> + +<p>Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les +deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était +bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait: +l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par +les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.</p> + +<p>L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de +Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été +célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de <i>Te Deum</i> et de +<i>De profundis!</i> que de générations ont passé sous ces sombres +portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous +ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de +leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa +splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de +Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du chœur sa statue +équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le +sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle +descente de croix, œuvre de Coustou aîné, qui orne encore le +maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures +agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la +Vierge.</p> + +<p>Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart +des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.</p> + +<p>Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille <span class="pagenum">(p.021)</span> +cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des <i>Te +Deum</i> pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la +séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et +La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de +la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses +drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la +stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses +objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa +façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la +Raison +<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8">[8]</a>. +Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée +et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité, +section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs +de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au +clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les +théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint +en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques +constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un <i>Te Deum</i> y +furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique; +enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et +de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne, +Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des +apôtres.</p> + +<p>Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la +Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite +le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par +l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'<i>Archevêché</i> était +le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de +l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il +servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la +Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli +en 1750 <span class="pagenum">(p.022)</span> +par l'archevêque de Beaumont +<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9">[9]</a>. +L'Assemblée constituante +y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en +fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient +la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par +une promenade réservée dite le Terrain.</p> + +<p>Le <i>Cloître</i> était compris entre l'église, la rivière et une ligne +tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les +deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée +au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent +successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles +épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du +chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par +ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux +et une multitude d'évêques +<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10">[10]</a>. +Avec le Cloître et l'Archevêché, la +cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie +orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement +par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a +été démoli le 14 février 1831 <span class="pagenum">(p.023)</span> +dans un jour de fureur populaire; +à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie +fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par +des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de +laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748; +l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.</p> + +<p>Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses +entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme +autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne +saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque +chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises +gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes +places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses +que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau +d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.</p> + +<p>Depuis quelques années, une restauration presque complète de +Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa +façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture +dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus, +un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint +archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en +disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc +méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de +goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la +cathédrale elle-même.</p> + + +<a id="toc023" name="toc023"></a> +<h2>§ IV.</h2> + +<h2>L'Hôtel-Dieu.</h2> + + +<p>L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que <span class="pagenum">(p.024)</span> +certaine, a été fondé vers le milieu du VIII<sup>e</sup> siècle par saint Landry, +huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous +Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les +malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre +âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la +Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre +maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller +coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités +permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille +malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq +sœurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable +fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple +de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi +et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été +administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la +révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de +2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même +lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades +reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la +négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies +effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation +de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la +population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des +sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur +universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour +réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent +souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait +d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et +de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la +ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'œuvre, le +ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les <span class="pagenum">(p.025)</span> +employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution +arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer +l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On +dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive +gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur. +Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui +plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la +mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à +environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt +prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel +les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.</p> + +<p>Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont +morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le +malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées, +en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont +passés dans ces tristes salles!</p> + +<p>L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une +belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint +Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant +de beaux établissements de charité, et de Monthyon +<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11">[11]</a>, +ce magnifique +bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans +cet hospice.</p> + +<p>La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins +d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été +démolie en 1802 et remplacée par l'ancienne église de +Saint-Julien-le-Pauvre, dont nous parlerons plus tard.</p> + +<p>Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour <span class="pagenum">(p.026)</span> +servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de +l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de +l'<i>assistance publique</i>.</p> + +<p>D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le +service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est +conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur +assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle +réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres +établissements charitables.</p> + +<p>Les <i>hôpitaux</i> sont des établissements consacrés au traitement des +malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et +hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et +contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: <i>l'Hôtel-Dieu</i>, +<i>Sainte-Marguerite</i>, <i>La Riboissière</i>, la <i>Pitié</i>, la <i>Charité</i>, +<i>Saint-Antoine</i>, <i>Necker</i>, <i>Cochin</i>, <i>Beaujon</i>. Ces neuf hôpitaux sont +indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies +aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du +Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les +hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce +sont: <i>Saint-Louis</i>, du <i>Midi</i>, de <i>Lourcine</i>, des <i>Enfants malades</i>, +d'<i>accouchement</i>, des <i>cliniques</i>. Ils sont exclusivement réservés au +traitement d'affections particulières.</p> + +<p>Les <i>hospices</i> sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la +vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités +incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de +leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où +l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une +petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la +<i>Vieillesse-Hommes</i> ou <i>Bicêtre</i>, la <i>Vieillesse-Femmes</i> ou la +<i>Salpêtrière</i>, les <i>Incurables-Hommes</i>, les <i>Incurables-Femmes</i>, les +<i>Enfants-Trouvés</i>, les <i>Orphelins</i>, <i>Saint-Michel</i> ou <i>Boulard</i>, à +Saint-Mandé, de la <i>Reconnaissance</i> ou <i>Brézin</i>, à Garches, <span class="pagenum">(p.027)</span> +<i>Devillas</i>, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations +particulières. Les maisons de retraite sont; les <i>Ménages</i>, <i>La +Rochefoucauld</i>, <i>Sainte-Perrine</i>.</p> + +<p>On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons +chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le +soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et +l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des +malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de +réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au +service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de +sœurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.</p> + + +<a id="toc027" name="toc027"></a> +<h2>§ V.</h2> + +<h2>Rue de la Cité.</h2> + + +<p>Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au +Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des +anciennes rues de la <i>Lanterne</i>, de la <i>Juiverie</i> et du <i>Marché-Palu</i>.</p> + +<p>A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin, +était l'église <i>Saint-Denis-de-la-Chartre</i>, ainsi appelée d'une +chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition, +saint Denis avait été enfermé; elle datait du XI<sup>e</sup> siècle et fut +démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la +rivière formaient le <i>Bas de Saint-Denis</i> et étaient un lieu d'asile +pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de +Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle +<i>Saint-Symphorien-de-la-Chartre</i>, qui fut cédée en 1702 à la +communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite <i>Académie de +Saint-Luc</i>. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à +l'académie <span class="pagenum">(p.028)</span> +royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle +continua de subsister comme <i>maîtrise</i> des peintres, sculpteurs, +graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa +chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse +école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les +meilleurs artistes du XVIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>La rue de la <i>Juiverie</i> tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués +au XII<sup>e</sup> siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut +remplacée en 1183 par l'église de la <i>Madeleine</i>. Cette église, située +au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande +confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris, +laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si +ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé +<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12">[12]</a>.» +Tous les rois et +reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en +1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la +Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs +<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13">[13]</a>.</p> + +<p>La rue du <i>Marché-Palu</i> devait son nom à un marché qui y existait +depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain +marécageux (<i>palus</i>). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger +François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont +la mort amena la proclamation de la loi martiale.</p> + +<p>Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:</p> + +<p>1º Rue de <i>Constantine</i>, qui est aujourd'hui la grande artère +longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée +principalement avec l'ancienne rue de la <i>Vieille-Draperie</i>. Celle-ci +tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste +concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume +et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on +la <i>Juiverie des drapiers</i>. <span class="pagenum">(p.029)</span> +La draperie était alors une des +principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus +ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.</p> + +<p>La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui +démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.</p> + +<p>2º Rue de la <i>Calandre</i>, l'une des plus anciennes voies de la ville. +D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, <i>évêque de Paris +et bourgeois du Paradis</i>, était né au IV<sup>e</sup> siècle dans la maison qui a +aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la +châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette +maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite, +sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales +et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi +d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux +mystère de la Passion au vif.»</p> + +<p>Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la +Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on +appelait la <i>ceinture de saint Éloi</i>: cet évêque y avait demeuré dans +une maison qui existait encore au XIII<sup>e</sup> siècle sous le nom de <i>maison +au Fèvre</i> +<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14">[14]</a>, +et il y fonda un monastère de femmes sous la direction +de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il +passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette +époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme +aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.</p> + +<p>En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a +été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la +démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette +maison fut brûlée par sentence du Parlement <span class="pagenum">(p.030)</span> + et l'on a retrouvé +récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place +avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part +qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux +«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique, +ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet +d'art remarquable, ne subsista que dix ans.</p> + +<p>3º Rue <i>Neuve-Notre-Dame</i>.--Cette rue neuve est bien ancienne, car +elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la +cathédrale. On y trouvait jadis l'église <i>Sainte-Geneviève-des-Ardents</i>, +dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur +l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut +détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous +avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés +par l'administration de l'assistance publique.</p> + +<p>4º Rue du <i>Marché-Neuf</i>.--On y trouvait l'église de <i>Saint +Germain-le-Vieux</i>, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui +démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal +de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient +taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes +et criant: Bons chrétiens!»</p> + + +<a id="toc030" name="toc030"></a> +<h2>§ VI.</h2> + +<h2>Rue de la Barillerie.</h2> + + +<p>La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait +dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous +avons dit ailleurs +<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15">[15]</a> +que c'est, avec les rues de la Calandre et du +Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement +elle a été traversée par <span class="pagenum">(p.031)</span> +César et ses légions. Jusqu'à la fin du +dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique +très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En +1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité +qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la +place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions +judiciaires.</p> + +<p>La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette +place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue <i>Saint-Barthélémy</i>, +à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de +la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus +respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et +servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait +été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet +l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138, +elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIV<sup>e</sup> siècle, réparée et +décorée au commencement du XVII<sup>e</sup>, elle tombait de nouveau en ruines en +1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution +arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères +subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et +matériaux on construisit le <i>théâtre de la Cité</i> ou <i>des Variétés</i>, +ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès +jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires. +Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le <i>Spectacle des +Veillées</i>, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des +promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite +du <i>Prado</i>.</p> + +<p>Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de +Justice.</p> + + +<a id="toc032" name="toc032"></a> +<h2>§ VII.</h2> <span class="pagenum">(p.032)</span> + +<h2>Le Palais de Justice et la Préfecture de police.</h2> + + +<p>Le <i>Palais</i> est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les +rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les +enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le +fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir; +tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y +moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y +bâtissant:</p> + +<p>1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était, +dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle +de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là +que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les +testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en +1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et +des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui +amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un +jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement +par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10 +mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27 +juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est +là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de +malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses +prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!</p> + +<p>2º La <i>grand'salle</i>, qui, pendant plusieurs siècles, excita +l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous +les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses <span class="pagenum">(p.033)</span> +«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est +dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes +les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là +que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles; +c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France. +Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins, +de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la +grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont +les archives du Parlement.</p> + +<p>3º La <i>Sainte-Chapelle</i>, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la +sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à +Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin +II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'œuvre de +Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants, +l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une +somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de +deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également +légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche +élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les +plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630, +reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et +vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la +révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle +fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux +religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses +châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent +transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous +le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les +mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales, +colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques +années, une <span class="pagenum">(p.034)</span> +restauration complète de ce monument, honneur du +vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique +<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16">[16]</a> +et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté +la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré +en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»</p> + +<p>Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de +constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en +reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque, +baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où +sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les +environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était +séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.</p> + +<p>Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et +alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui +servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets +royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et +ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement, +qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y +séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure +des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt +ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les +temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels, +tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel, +Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les +Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris, +et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»</p> + +<p>Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques +embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des +Pas-Perdus <span class="pagenum">(p.035)</span> + à la Cour de cassation et qui a été splendidement +restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa +définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour +de la justice, c'est-à-dire du Parlement +<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17">[17]</a>, +de la Cour des comptes, +dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui +siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une +foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des +marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses +escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui +ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit +les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de +Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris +le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit +Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris, +qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les +solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses +pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs +et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui +s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands, +accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs +marchandises. L'embrasement <span class="pagenum">(p.036)</span> +augmenta par un vent du midi fort +violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel, +le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet +des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les +dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux +rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est +aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart +des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont +l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les +agents et les victimes de la chicane.</p> + +<p>On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de +Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées, +d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de +Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce +temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut +terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le +Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de +Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les +avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le +lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient +devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la +noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques. +Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on +sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.</p> + +<p>En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux +petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par +laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué. +Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la +rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons +aujourd'hui, <span class="pagenum">(p.037)</span> +avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. +Alors la <i>cour du Mai</i>, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant +d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres +illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut +régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de +la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son +préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont +enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où +l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les +journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la +Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme, +avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du +Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres +amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes. +Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»</p> + +<p>De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais +de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais +respectable de constructions de tous les âges, cette froide et +insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque. +Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux +monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant +de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des +Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des +maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la +Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally, +les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette +magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le +frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de +trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les +traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.</p> + +<p>Dans <span class="pagenum">(p.038)</span> +la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la <i>Préfecture +de police</i> qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et +l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être +installée dans des bâtiments nouveaux.</p> + +<p>L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et +était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut +détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que +nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure +au préfet de police et doit être démoli.</p> + +<p>L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale +se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution, +il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache +et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal +de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y +établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de +crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale! +Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le +reconstruire sur un plan tout nouveau.</p> + +<p>Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire +magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de +1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de +1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.</p> + +<p>Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses +ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville, +trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires, +inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police, +etc.</p> + + +<a id="toc039a" name="toc039a"></a> +<h2>§ VIII.</h2> <span class="pagenum">(p.039)</span> + +<h2>Rue de Harlay et place Dauphine.</h2> + + +<p>Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de +<i>Harlay</i>. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les +quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même +origine. Ils entourent une petite place, dite <i>Dauphine</i>, qui fait +communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une +fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine +fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la +révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats +qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.</p> + + + +<a id="toc039b" name="toc039b"></a> +<h1>CHAPITRE V.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES QUAIS</span>.</h2> + + +<p>C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de +larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières +infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt +de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur +situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais +datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou +refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses +caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir +sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs +bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs +maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries, +leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à +plaisir. La Seine était alors plus <span class="pagenum">(p.040)</span> +que de nos jours, importante et +chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et +dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses +bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique +du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si +l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues +voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des +hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et +c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les +plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve +nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta +pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop +de liberté, quelques <i>palées</i> ou rangées de pieux, quelques estacades +en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry, +au port du Louvre, où abordaient les <i>naulées</i> de vins, de grains, de +bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les +industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un +cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé +vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on +commença à construire de véritables quais.</p> + +<p>Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins +et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que +dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi +ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce +qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des <i>Augustins</i>, fut le +premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le +quai de la <i>Mégisserie</i>. Le terrain de ce quai allait jadis en pente +douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les +jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au +sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus +de maçonnerie, et il devint le quai de la <i>Saunerie</i>, dit plus <span class="pagenum">(p.041)</span> +tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans +l'endroit le plus profond de ce quai, appelé <i>Vallée de misère</i>, se +tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était +le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de +Grève. Vers le XVI<sup>e</sup> siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à +cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore +il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie, +dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet.</p> + +<p>Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à +l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai +des <i>Ormes</i>. Sous François I<sup>er</sup>, on répara les quais des Ormes et de la +Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins, +qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du <i>Louvre</i> et +celui de l'<i>École</i>, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois; +on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines +au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces +rampes était celle de l'abreuvoir <i>Popin</i>, qui a subsisté jusqu'à nos +jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et +très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous +Philippe-le-Bel.</p> + +<p>La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement +d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la +création du quai des <i>Bons-Hommes</i> situé alors hors de la ville. Les +quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est +là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être +jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de +l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels, +femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la +rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre, +partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les <span class="pagenum">(p.042)</span> +tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection +<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18">[18]</a>.» Les +quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de +la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit +maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les +barricades de 1648.</p> + +<p>Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua +avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis, +on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai +<i>Malaquais</i> par les soins de Marguerite de Valois.</p> + +<p>Au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, le terrain qui est entre le +Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la +rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses +baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641, +le marquis de <i>Gesvres</i> obtint la concession de ce terrain, et il y +bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf +pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait +une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on +couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur +la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert +entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les +maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis +plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier. +Mazarin fit faire le quai des <i>Théatins</i> (quai Voltaire), ainsi appelé +d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des <i>Quatre-nations</i>, +devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de +balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le +bout du Pont-Neuf <span class="pagenum">(p.043)</span> +jusques à la porte de Nesle,» le quai de +<i>Nesle</i>, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et +tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le +quai <i>Lepelletier</i>, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis +ministre des finances, fut construit +<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19">[19]</a>; +on le ferma avec des grilles, +ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y +établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des +<i>Tuileries</i>, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui +de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les +gardes-françaises; le quai de la <i>Conférence</i>, qui commençait à la +porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai +de la <i>Grenouillère</i>, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des +cabarets où le peuple allait <i>grenouiller</i>; c'est aujourd'hui le quai +d'<i>Orsay</i>, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit +le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de +Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on +ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les +déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de +monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des +Monnaies, sur le quai Conti.</p> + +<p>Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus +commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population. +Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port +Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des +Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon; +au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient +les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois, +du plâtre, <span class="pagenum">(p.044)</span> +de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins, +etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie +était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la +Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les +marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les +bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres, +surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus +tard exploité par les assurances militaires.</p> + +<p>Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le +quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des +faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils +pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai +Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons +royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention +et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les +quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le +Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille. +Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à +l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont +vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes +païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils +ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le +pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et +la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés +de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai, +enfin une partie de la bataille de juin.</p> + +<p>C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les +bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a +été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les +quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur +chaque rive: alors ont été <span class="pagenum">(p.045)</span> +construits ou achevés, sur la rive +droite, les quais de la <i>Rapée</i>, <i>Morland</i>, de la <i>Conférence</i>, de +<i>Billy</i>; sur la rive gauche, les quais d'<i>Austerlitz</i>, <i>Saint-Bernard</i>, +<i>Montebello</i>, d'<i>Orsay</i>, des <i>Invalides</i>, etc. La Restauration et le +gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles, +qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du +monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la +Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur, +peut rivaliser avec ceux des Romains.</p> + +<p>Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se +trouvaient sur les quais sont:</p> + +<p>Sur la rive droite:</p> + +<p>1º L'<i>Arsenal</i>, sur le quai Morland. Dès le XIV<sup>e</sup> siècle, la ville +avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la +Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des +dépôts d'armes. En 1533, François I<sup>er</sup> s'empara de ces granges et y fit +construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et +leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers. +Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de +vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y +ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste +hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie. +Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu +pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet +édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois +occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet; +c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la +Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant +d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé +de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin +de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes. +Le petit Arsenal <span class="pagenum">(p.046)</span> +était habité par le grand maître de l'artillerie +et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque +prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle +bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de +l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de +<i>Monsieur</i>. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire, +au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre +établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal, +ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés; +il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire +des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de +cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent +encore, séparés par la rue de l'Orme; le <i>petit Arsenal</i> renferme la +<i>direction générale des poudres et salpêtres</i>, l'ancien hôtel du +gouverneur renferme la <i>bibliothèque de l'Arsenal</i>, riche aujourd'hui +de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y +voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était +en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de +Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où +l'on a bâti les <i>greniers de réserve</i> pour l'approvisionnement de +Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont +été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là +qu'est mort Charles Nodier.</p> + +<p>2º L'<i>Hôtel-de-Ville</i> et la <i>place de Grève</i>. (Voir liv. II, ch. 1<sup>er</sup>.)</p> + +<p>3º La <i>place du Châtelet</i>, à la rencontre des quais de Gesvres et de +la Mégisserie. Le grand et le petit <i>Châtelets</i> étaient, comme nous +l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à +défendre les extrémités du grand et du petit <i>Ponts</i>; on faisait +remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à +défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé +en château fort sous Louis-le-Gros, <span class="pagenum">(p.047)</span> +agrandi par saint Louis, qui +l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors +que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et +obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et +qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine +détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on +appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: <i>Tributum +Cæsaris</i>. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se +payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville. +On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice +du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial. +Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions +particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus +important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du +<i>prévôt</i>, président honoraire, des trois lieutenants <i>civil</i>, +<i>criminel</i> et <i>de police</i> +<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20">[20]</a>, +de 60 conseillers, de 13 avocats du roi, +de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce +tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la +Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à +la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses +tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418, +la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le +massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers. +Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des +poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses +ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève, +depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien, +surmontée d'une statue dorée de la Victoire, œuvre de Bosio. La place +du Châtelet <span class="pagenum">(p.048)</span> +a été le théâtre d'un violent combat dans les journées +de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la +destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces +s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au +couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis +dont toute la partie inférieure est élargie et de construction +nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous +parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face +de l'Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>4° Le <i>Louvre</i>, les <i>Tuileries</i> et la <i>place de la Concorde</i>. (Voir +liv. II, ch. <span class="smcap">xi</span>.)</p> + +<p>5° La <i>maison de François I<sup>er</sup></i>, sur le quai des Champs-Élysées. C'est +un petit chef-d'œuvre de la renaissance, dont on attribue les +ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été +transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret, +en 1826.</p> + +<p>6° La <i>pompe à feu de Chaillot</i>, sur le quai de Billy, machine +hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest +de Paris.</p> + +<p>7° Les bâtiments de la <i>manutention des vivres</i> pour la garnison de +Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement +de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la <i>Savonnerie</i>, +fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la +Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins.</p> + +<p>8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le <i>couvent +des Bons-Hommes</i> ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église +dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de +Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore.</p> + +<p>Sur la rive gauche:</p> + +<p>1° Le <i>Jardin-des-Plantes</i>. (Voir liv. III, ch. I<sup>er</sup>.)</p> + +<p>2° <i>La Halle-aux-Vins</i>.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie <span class="pagenum">(p.049)</span> +sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du +quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant +été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous +les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des +Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres. +Elle est composée de cinq masses principales de constructions, +séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une +petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de +vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes, +les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les +celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions. +Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à +la sortie de l'entrepôt.</p> + +<p>3° La <i>Tournelle</i> et la <i>porte Saint-Bernard</i>,--Le château de la +Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en +1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la +demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en +attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces +coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de +tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute +l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte +Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on +construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à +la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en +1787.</p> + +<p>4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel +de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé +auparavant de <i>Tyron</i>, de <i>Bar</i>, de <i>Montpensier</i>; il avait appartenu +aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde; +2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans +l'ancien <span class="pagenum">(p.050)</span> +couvent des <i>Miramiones</i> ou filles de Sainte-Geneviève, +qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce +couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont +s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que +madame de Sévigné appelle une <i>mère de l'Église</i>: devenue veuve à +seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des œuvres de +charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine +sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de +chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones.</p> + +<p>5° Le <i>petit Châtelet</i>.--Le petit Châtelet fut transformé en château +fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet, +dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui +interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a +été démolie en 1782.</p> + +<p>6° Le <i>couvent des Augustins</i>.--Le <i>marché à la Volaille</i>.--Le couvent +des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une +chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue +décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de +Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier, +etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les +rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle +capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes: +aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de +l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le +Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce +corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là +que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à +l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur +indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un +siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un <span class="pagenum">(p.051)</span> +arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le +<i>marché à la Volaille</i>, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie +de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3.</p> + +<p>7° <i>Hôtel de Nesle ou de Nevers</i>.--<i>Hôtel des Monnaies</i>.--L'hôtel de +Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à +Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de +Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée +attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel +devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et +l'embellit<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21">[21]</a>. +Il était alors borné au couchant par la porte et la +tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la <i>petite +Seine</i>, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552, +Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle +seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et +y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur +était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont +rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, +pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle +conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la +petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même +chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha +pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne. +L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de +Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui +en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des +grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses +premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances +de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par +Gourville, <span class="pagenum">(p.052)</span> +l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par +son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la +princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut +acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement +l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte +Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il +renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des +monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau +cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies +françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée +de l'exécution des lois monétaires.</p> + +<p>8º Le <i>collége des Quatre-Nations</i>.--Le <i>palais de +l'Institut</i>.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit +des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces +réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les +architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien +hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de +Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face +du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se +tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le +tombeau du cardinal, œuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant +au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista +jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint +en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq +Académies, française, des sciences, des inscriptions et +belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques. +Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs +séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la +bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé +et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe +encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.</p> + +<p>9º Sur <span class="pagenum">(p.053)</span> +le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des +Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois +après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit +vers la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et sur son emplacement ont été +construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité: +au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le +conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11 +était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les +ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le +président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de +Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est +morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui +détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de +la Trémoille de Lauzun.</p> + +<p>10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins, +fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le +cœur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut +attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des +émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de +spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.</p> + +<p>Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels +Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre +Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel +Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous +l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire +a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en +1778 il a reçu les hommages de tout Paris.</p> + +<p>11º La <i>caserne d'Orsay</i>.--Dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, c'était l'hôtel +d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la +cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de <span class="pagenum">(p.054)</span> +police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors +deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de +<i>quartier Bonaparte</i>. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une +caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause +de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.</p> + +<p>12º Le <i>palais d'Orsay</i>, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un +monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont +l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui +dépassent dix millions: il sert aux séances du <i>Conseil d'État</i> et +renferme la <i>Cour des comptes</i>.</p> + +<p>13º Le <i>palais de la Légion d'honneur</i>, bâtiment prétentieux et +bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que +madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques +et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la +chancellerie de la Légion d'honneur.</p> + +<p>14º <i>Palais Bourbon</i>.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et +il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la +Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission +des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et +plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux +publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit +une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y +plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les +dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de +la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent +pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814, +et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions +que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y <i>octroya</i> la +Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent +les <span class="pagenum">(p.055)</span> +portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, +Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le +24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un +gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit +sa session, et, suivant le <i>Moniteur</i>, y «acclama la République +vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude +égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée +nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin, +tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le +20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République, +y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et +indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite +par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps +Législatif y tient ses séances.</p> + +<p>Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont +pris pour demeure, a subi des changements considérables; les +principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des +séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du +palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre +des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique +bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.</p> + + + +<a id="toc055" name="toc055"></a> +<h1>CHAPITRE VI.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES PONTS</span>.</h2> + + +<p>Les deux plus anciens ponts de Paris sont le <i>Pont-au-Change</i> et le +<i>Petit-Pont</i>, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux +extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui +traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, <span class="pagenum">(p.056)</span> +de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur +construction. Le premier, appelé d'abord <i>Grand-Pont</i>, prit en 1140, +son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent +jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le +feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées +de maisons qu'on fit disparaître en 1786 +<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22">[22]</a>. +Il avait, à son extrémité +septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de +maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV: +l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le +Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le +Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit +fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction +est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les +vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la +procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne +fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme +chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence +militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du +légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin +1848.</p> + +<p>Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les +seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le +pont <i>Saint-Michel</i>, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en +était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut +reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de +maisons qui disparurent en 1808 +<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23">[23]</a>. +C'est sur ce pont que le président +Brisson <span class="pagenum">(p.057)</span> +et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. +En 1413, on construisit le pont <i>Notre-Dame</i>, qui, en 1449, par la +négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il +s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire +évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins +arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut +reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit +une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons +d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du +parachèvement de si grand et magnifique œuvre, fut crié Noël et +grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long +espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la +plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On +détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister +une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de +la <i>pompe Notre-Dame</i>, qui fournit à Paris journellement deux millions +de litres d'eau.</p> + +<p>Jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts +<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24">[24]</a>, qui +prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la +ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue +Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait +encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine, +et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le +diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré +d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent<span class="pagenum">(p.058)</span> +à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont +la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut +achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut +terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut +agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur +ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur +lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs +(<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle, +la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des +charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux +livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les +bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs +exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit +Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi: +ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête +haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui +passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les +invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre +mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau +armorié qui flotte et leur sert d'enseigne +<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25">[25]</a>.» +Le Pont-Neuf, dans le +temps où il fut construit, était une voie de communication +très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une +époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire +Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près +également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la +foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la +rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est +pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus +fréquenté et <span class="pagenum">(p.059)</span> +le plus important de Paris. Deux monuments ont +contribué à le rendre populaire, le <i>Roi de bronze</i> et la +<i>Samaritaine</i>.</p> + +<p>Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, œuvre de +Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier +jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est +devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre; +c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788. +Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés +et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée +à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées +révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, œuvre de +Lemot, a été rétablie en 1817.</p> + +<p>La <i>Samaritaine</i> était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière, +qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au +quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré +avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine +ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine +et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les +jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et +la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens: +les <i>dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze</i> ont été le +titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de +la Fronde.</p> + +<p>Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts <i>Marie</i> et de +la <i>Tournelle</i> pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec +la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le +premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit +deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes; +on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en +1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et <span class="pagenum">(p.060)</span> +reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.</p> + +<p>L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre +fit construire en 1642 le pont <i>Barbier</i> ou <i>Sainte-Anne</i>, à la place +du <i>bac</i> qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce +pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le +peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on +lui substitua le <i>Pont-Royal</i> dont l'exécution est due au dominicain +François Romain.</p> + +<p>A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux <i>Doubles</i> ou de +l'<i>Hôtel-Dieu</i>, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec +la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un <i>double</i> +denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles +de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le <i>Pont-Rouge</i>, +pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec +l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842 +par une passerelle suspendue, dite pont de la <i>Cité</i>.</p> + +<p>Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la +Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet, +le pont Louis XVI, dit aussi de la <i>Révolution</i> et aujourd'hui de la +<i>Concorde</i>; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce +jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la +Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce +pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu +passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus +d'une révolution!</p> + +<p>Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'<i>Austerlitz</i>, commencé en +1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des <i>Arts</i>, commencé en +1802, achevé en 1804; d'<i>Iéna</i>, commencé en 1809, achevé en 1813. Le +premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du +Jardin-des-Plantes <span class="pagenum">(p.061)</span> +ou le boulevard Mazas avec le boulevard de +l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est +praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et +le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en +1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.</p> + +<p>Les ponts suspendus des <i>Invalides</i> et d'<i>Arcole</i> ont été construits +en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le +dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre +d'un combat en 1830. Les ponts <i>Louis-Philippe</i>, de l'<i>Archevêché</i>, du +<i>Carrousel</i> datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en +1855, le pont de l'<i>Alma</i> qui unit le quartier de Chaillot et celui du +Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la +barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à +dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de +nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement +moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du +moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres, +avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en +1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la +plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité +a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite +circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été +enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de +l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.</p> + + + +<a id="toc061" name="toc061"></a> +<h1>LIVRE II.</h1> <span class="pagenum">(p.062)</span> + +<h1>PARIS SEPTENTRIONAL.</h1> + + + +<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE +FAUBOURG SAINT-ANTOINE</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.</h2> + + +<p>La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine, +comme son nom l'indique, qu'une <i>grève</i>, que le fleuve couvrait +souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où +datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé +en 1141. Vers la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui +s'était tenu d'abord à la <i>Vallée de misère</i>, près du grand Châtelet, +vint s'y établir dans une maison dite <i>aux Piliers</i>, et alors commença +la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires, +aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été +témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de +supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud! +que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y +ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite +Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où +Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie +politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a +poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde +et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il +serait entendu de la France entière.»</p> + +<p>Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, <span class="pagenum">(p.063)</span> +surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en +1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de +Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à +Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de +la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en +1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des +Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de +Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721, +de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de +Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal +révolutionnaire le 18 floréal an <span class="smcap">III</span>, de Demerville, Arena, Topino, +Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803, +de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des +quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de +juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.</p> + +<p>Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il +faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers +de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la +Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y +ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs +compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont +commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées +révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au +coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la +porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu +Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La +place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet +1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le +surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu, +le 5 octobre, la Fayette <span class="pagenum">(p.064)</span> +entraîné par la garde nationale à +Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des +faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles +devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la +municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous +la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple +conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette +intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe! +et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire, +l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la +République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois, +le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et +jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt +enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée, +qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de +l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou +s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses +tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la +folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne +de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le +dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15 +mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques +factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut +pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de +s'emparer de ce Louvre de la multitude.</p> + +<p>Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue +ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers +qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment. +De là est venu le mot <i>faire grève</i>, pour signifier les chômages +volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis +trente ans. La place <span class="pagenum">(p.065)</span> +a d'ailleurs doublé d'étendue et de +magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi +la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large +voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le +boulevard <i>de l'Hôtel-de-Ville</i> qui joint la place du Châtelet et a +absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional +est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en +communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part +avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps +anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements +faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du +monument.</p> + +<p>Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux <i>nautes</i>, +corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et +peut-être avant leur domination, qui devint au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle la <i>hanse</i> +parisienne<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26">[26]</a>. +Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de +<i>prévôt des marchands</i> et ses confrères celui d'<i>échevins</i>. Le prévôt +et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six +conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient +dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge +à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire +recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant +de soin, dit un écrivain du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, la vie de ceux qui aspirent à +ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir +qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie, +ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité +et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner +empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette, +Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, <span class="pagenum">(p.066)</span> +Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean +Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon, +Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les +libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de +vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la +royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles +devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie +absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux +Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;» +et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les +échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais +ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de +la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que +celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux, +le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on +appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de +dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens +<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27">[27]</a>.»</p> + +<p>Nous avons vu dans l'<i>Histoire générale de Paris</i> que l'ancienne +municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des +marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une +administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal +et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la +révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de +Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses +commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de +la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span> confia cette +administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et +à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par +la loi du 20 avril 1834. La révolution <span class="pagenum">(p.067)</span> +de 1848 fit disparaître +l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du +Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs; +mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie +la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré +par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est +assisté d'une <i>commission municipale</i> nommée par le gouvernement.</p> + +<p>Le premier <i>Hôtel-de-Ville</i> qu'ait eu la place de Grève s'appelait la +<i>Maison-aux-Piliers</i>, à cause des piliers de bois qui soutenaient son +humble façade, ou <i>Maison-aux-Dauphins</i>, parce qu'elle avait appartenu +aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne +Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880 +livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux +cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et +petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée +plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et +large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel +que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves +de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de +résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois +trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes +affaires.»</p> + +<p>Sous le règne de François I<sup>er</sup>, la Maison-aux-Piliers tombant en +ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La +première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole, +prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette +pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et +clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec +les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi +sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de +Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de +la Grève, <span class="pagenum">(p.068)</span> +il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin +pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à +haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»</p> + +<p>L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté +de Jean Asselin, maître des œuvres de la ville, ne s'éleva que +lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les +guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau +et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut +achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de +bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus +de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, œuvre remarquable +de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une +statue de Louis XIV, chef-d'œuvre de Coysevox. La principale salle +était celle du <i>Trône</i>, qui servait pour les réceptions, les fêtes, +les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy, +de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est, +de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques; +là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV +et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque +des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa +la tête d'un coup de pistolet.</p> + +<p>En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de +l'<i>hôpital du Saint-Esprit</i>, fondé en 1362 pour des orphelins nés à +Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était +contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le <i>Bureau des +pauvres</i>, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône +sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils +puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on +construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église +<i>Saint-Jean-en-Grève</i>, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville; +c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées <span class="pagenum">(p.069)</span> +de Paris; elle +avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon +Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de +salle d'assemblée pour la ville.</p> + +<p>Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les +services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans +des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan +gigantesque et au moyen de la destruction des rues du <i>Martroy</i>, qui +passait jadis sous l'édifice, du <i>Tourniquet-Saint-Jean</i>, ou du +<i>Pet-au-Diable</i>, de la <i>Levrette</i>, des <i>Audriettes</i>, d'une partie des +rues de la <i>Mortellerie</i> et de la <i>Tixeranderie</i>, etc. En prolongeant +la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style, +en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait +primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme +rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont +la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment +monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus +élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes +célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été +heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois +grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur +et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer +les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux, +statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes +occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.</p> + +<p>L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris, +l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé +dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui +ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a +dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au +27 juillet 1794, pendant le règne <span class="pagenum">(p.070)</span> +de la sanglante Commune, qui +gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848, +pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.</p> + + +<a id="toc070" name="toc070"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>La rue et le quartier Saint-Antoine.</h2> + + +<p>La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier +Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de +l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du <i>Martroy</i>, ainsi +appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un +champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par +la rue du <i>Monceau-Saint-Gervais</i>, qui prenait son nom de l'éminence +où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et +dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière +<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28">[28]</a>. Dans +cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800 +un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation +remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné +naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les +juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs +redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler +d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue +du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert, +en 1836, une large et belle voie, dite <i>François-Miron</i>, qui dégageait +la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour +ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on +a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et +à une forteresse, qu'on appelle <i>Caserne Napoléon</i>.</p> + +<p>Le <span class="pagenum">(p.071)</span> +prolongement de la rue François-Miron était la rue du +<i>Pourtour-Saint-Gervais</i>, qui longe l'église de même nom; elle vient +d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église +<i>Saint-Gervais</i> est la plus ancienne du nord de Paris, car elle +existait au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant +Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette +<i>basilique</i>, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui +ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues +de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place +de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands, +et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la +voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut +reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques +très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail, +d'architecture moderne, œuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et +jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a +appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen +âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle +pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église +Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des +tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est +célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un +des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui +«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil +de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église +l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau +somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours +après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content +d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les +sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de +Champagne, du savant <span class="pagenum">(p.072)</span> +Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, +du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon, +etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise +du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y +surprendre et lui demander à souper.</p> + +<p>La rue du Pourtour aboutit à la place <i>Baudoyer</i>, autrefois <i>Bagauda</i> +et <i>Baudet</i>, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons +parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge +le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un +des plus terribles combats de juin 1848.</p> + +<p>A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>La rue <i>Saint-Antoine</i>, avec le faubourg du même nom, est une de ces +rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la +vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle +existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et +s'appela d'abord rue de la <i>Porte-Baudet</i>, à cause d'une porte de +l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue +Culture-Sainte-Catherine, puis rue du <i>Pont-Perrin</i>, à cause d'un pont +construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait +la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la +Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin +de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures +royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la +Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine +que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous +Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille +entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc +eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais +engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale; +c'est là, devant le palais des <span class="pagenum">(p.073)</span> +Tournelles, que Henri II fut tué +dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que +les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en +duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte +Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et +tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte +Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux +troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu +par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue +Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le +théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non +moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14 +juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les +trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se +livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui, +venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la +porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans +la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus +redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut +maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant +de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre +en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de +la lutte.</p> + +<p>La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels +Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux +siècles.</p> + +<p>L'<i>hôtel Saint-Paul</i>, qui occupait l'espace compris entre les rues +Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la +Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels +divers achetés ou construits par Charles V +<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29">[29]</a> +et <span class="pagenum">(p.074)</span> +réunis entre eux +sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux +et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc +(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre +coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les +hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les +hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait +de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des +Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour +la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la +fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie, +des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un +palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs, +une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des +rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les +Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les +fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les +chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses +successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François +I<sup>er</sup>, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les +maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que +celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint +l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de +Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de +Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par +Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis +«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a +dédié <i>Cinna</i>), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que, +se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta +quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle +dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. <span class="pagenum">(p.075)</span> +Aujourd'hui, c'est une maison particulière.</p> + +<p>L'<i>hôtel des Tournelles</i>, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et +acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford +s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent +leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François I<sup>er</sup>, il +devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur, +renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze +galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le +terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles, +Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine +et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être +habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus, +et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux +chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y +fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit +commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a +soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté +parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à +des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces +bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui +forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un +vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et +elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du +beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants +seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si +tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si +paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique +carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627, +Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à +l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant +cette inscription:</p> + +<p><i>Pour <span class="pagenum">(p.076)</span>la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et +très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de +Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre +dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de +bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour +une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa +reconnoissance</i>.</p> + +<p>Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des +<i>Fédérés</i>, puis de l'<i>Indivisibilité</i>, puis des <i>Vosges</i>, en l'honneur +du département qui, en l'an <span class="smcap">VIII</span>, s'était le plus empressé de payer +ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres +d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de +la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des +chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux +grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en +1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814, +la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à +Louis XIII, œuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans +dommage laisser dans la carrière.</p> + +<p>Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont +habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un +seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du +XVII<sup>e</sup> siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de +Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine, +qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de +cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle, +comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne +n'a pas eu un souvenir.</p> + +<p>Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et +ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la +magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au +lieu des beaux et des raffinés <span class="pagenum">(p.077)</span> +du XVII<sup>e</sup> siècle, que les vieilles +gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans +l'hôtel Villedeuil (nº 14), la <i>mairie du huitième arrondissement</i>, a +été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.</p> + +<p>Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine +renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent +encore: l'hôtel de Beauvais, œuvre de Lepaute, où se plaçait +ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles; +l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV, +etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous +allons décrire et dont un seul existe encore:</p> + +<p>1º Le <i>couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine</i>.--Le moyen âge avait +des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des +populations entières mouraient sans murmure, et que la charité +cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était +le <i>feu sacré</i> ou <i>mal des Ardents</i>, ou <i>mal Saint-Antoine</i>. Une +congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce +mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la <i>Saussaie</i>, +situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir +un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les +religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son +emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a +été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.</p> + +<p>2º L'<i>église Saint-Louis-Saint-Paul</i>.--Sur l'emplacement de cette +église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XV<sup>e</sup> siècle, +on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné +en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder, +dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle +ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel, +Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des +Jésuites, <span class="pagenum">(p.078)</span> +aux chanoines réguliers de l'ordre de +Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790, +la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le +collége ou <i>lycée Charlemagne</i>. L'église a été bâtie en 1612 par les +soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la +première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé +d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les cœurs de Louis XIII, +de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier +Birague, œuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé, +œuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches. +C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.</p> + +<p>3º Le <i>couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers</i>.--«En 1201, +dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris, +préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que +leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent +dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules +et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se +forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur +digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se +composait, mit son vœu de chasteté sous le patronage d'une vierge, +sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt +prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin, +bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il +possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les +sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de +Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du +portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de +sa garde:</p> + +<p>«<i>A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste +église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la +victoire qui fust au pont de Bovines, l'an</i> 1214.»--«<i>Les sergents +d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si <span class="pagenum">(p.079)</span> +Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de +madame saincte Katherine; ainsi fust-il</i>.»</p> + +<p>Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur +confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que +furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par +l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés +les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons +tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent +enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la +réaction de 1383.</p> + +<p>L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de +Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le +noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient +en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont +l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église, +monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été +reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque +respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la +bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on +construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui +avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de +ces noms barbares et oubliés de <i>Monsieur-Sainct-Loys</i> et du +<i>Pont-de-Bovines</i>, mais des noms illustres de MM. les ministres de +cette époque.</p> + +<p>4º Le <i>temple des protestants de la confession de Genève</i>.--Cet +édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon +de Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut +dans une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée +depuis, servant à présent de chœur aux <i>Filles de la +Visitation-Sainte-Marie</i>.» En effet, c'est dans cet hôtel que ces +religieuses, instituées par saint François de Sales, furent établies +en 1629 par madame <span class="pagenum">(p.080)</span> +de Chantal, la sainte aïeule de madame de +Sévigné. L'église, remarquable par son dôme et ses belles peintures, +fut construite en 1634 par François Mansard. On y trouvait le tombeau +du fameux ministre Fouquet, mort à Pignerol en 1680. La maison des +Filles de la Visitation a été supprimée en 1790; sur l'emplacement du +couvent on a ouvert une rue; l'église a été affectée en 1800 au culte +protestant.</p> + +<p>Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à +la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>1º <i>Place du Marché Saint-Jean</i>.--C'était, dit-on, un ancien cimetière +romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui +appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet +hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement +redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions +judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme, +Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima +ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été +détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des +principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les +démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue +de Rivoli.</p> + +<p>2º Rue des <i>Barres</i>.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250 +et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des +amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par +l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à +la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel +devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIII<sup>e</sup> siècle, +on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il +devint le chef-lieu de la section de la <i>Maison Commune</i>, et c'est là +que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté +tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une +fenêtre.</p> + +<p>3º Rue <i>Geoffroy-Lasnier</i><span class="pagenum">(p.081)</span> +.--Elle tire son nom d'une famille +bourgeoise du XVI<sup>e</sup> siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au +nº 26 est établie la <i>mairie du neuvième arrondissement</i>, dans une +maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de +Montmorency.</p> + +<p>4º Rues de <i>Jouy</i> et du <i>Figuier</i>.--La rue de Jouy doit son nom à un +hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de +Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la +rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de +l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois +dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient +souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à +la fin du XV<sup>e</sup> siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure +de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux +de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son +divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut +vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs +dégradés un établissement de roulage.</p> + +<p>5º Rue <i>Pavée</i> +<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30">[30]</a>. +--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs +hôtels célèbres:</p> + +<p>1. L'hôtel de <i>Brienne</i>, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la +<i>Force</i>, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du +Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint +d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, <i>roi de Sicile</i>, puis +à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui +l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust +princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la +Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux <span class="pagenum">(p.082)</span> +rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui +le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier +Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à +Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom. +En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus +tard la <i>petite-Force</i>; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui, +en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En +1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le +Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la +Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors +de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force, +dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement +qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les +débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes +condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à +sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre, +furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la +princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé, +Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les +soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation +contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur +spirituel et si hardi du <i>Tableau de Paris</i>. On y renferma aussi +madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant +Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de +Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne +sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la +Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet +alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de +Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac, +Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, <span class="pagenum">(p.083)</span> +Barbès, etc. La +Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la +plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes +les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir +de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a +détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue +<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31">[31]</a> sur son +emplacement.</p> + +<p>2. L'hôtel de <i>Savoisy</i>, qui appartint à un seigneur de la cour de +Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de +l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition +de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans +après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe +encore.</p> + +<p>3. L'hôtel de <i>Lamoignon</i>.--Il avait été bâti par Diane, fille +naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême, +bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été +l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de +l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui +demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous +pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en +beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de +Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de +Boileau et de Racine, avait institué une <i>Académie de belle +littérature</i>, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin, +etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a +inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux +Malesherbes.</p> + +<p>6º Rue <i>Culture-Sainte-Catherine</i>.--En 1391, le connétable de Clisson, +revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du +Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, <span class="pagenum">(p.084)</span> +assailli par +vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de +trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la +porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se +sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons +célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur +les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il +passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des +embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné +l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de +ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle +tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie, +sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire, +l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison +d'éducation. Au nº 29 était le couvent des <i>Filles bleues</i> ou +Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil, +cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce +monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y +mourut.</p> + +<p>La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine +dans une sorte de place qu'on appelle <i>Birague</i>, et où s'élevait une +fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se +trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit, +en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>7º Rue <i>Saint-Paul</i>, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette +église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et +fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle +renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J. +Hardouin Mansard, œuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui +rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son +cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui <span class="pagenum">(p.085)</span> +avait été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la +comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs +autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703 +sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait +élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui +furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à +ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du +tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, +et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un +gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.</p> + +<p>A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes +était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui +appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII. +Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais. +Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le +siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de +Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.</p> + +<p>Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue <i>Neuve-Saint-Paul</i>; au +nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la +rue des <i>Barrés</i>, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent: +comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et +blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en +1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait <i>Béguines</i>, et +qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou +«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur +saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait +institué les trois récitations de l'<i>Ave Maria</i>, ordonna que le +monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des +austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne +vivent que d'aumônes, <span class="pagenum">(p.086)</span> +ne font jamais gras, même en maladie, +jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à +plate terre, n'ont point de cellules ni de sœurs converses, ne +portent point de linge, couchent sur la dure et vont au chœur à +minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce +couvent a toujours été très-nombreux.»</p> + +<p>Dans le couvent de l'<i>Ave Maria</i> était le tombeau de Mathieu Molé; +aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.</p> + +<p>8º Rue du <i>Petit-Musc</i>.--Le vrai nom de cette rue est <i>Pute y muce</i>, +parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son +extrémité, près de la Seine, était le couvent des <i>Célestins</i>. Ces +religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du +fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de +leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère +et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur +le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le +duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté +droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa +femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec +celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une +sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices +les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de +statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans +le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des +beaux-arts, et les chefs-d'œuvre de sculpture y sont, pour ainsi +dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans, +monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux +de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de +Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait +été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, œuvre de <span class="pagenum">(p.087)</span> +Paul Ponce, supportait dans une urne le cœur de François II; une +autre, œuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le cœur d'Anne de +Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de +statues, renfermait les cœurs des princes de Longueville: c'était +l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait +le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'œuvre de Germain Pilon, +supportant dans une urne de bronze les cœurs de Henri II, de Charles +IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans +la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de +Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de +Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori +disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes +dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, était orné +d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds +peints, de pavés en mosaïque.</p> + +<p>Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion +et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison +un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement +pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent +dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans +de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui +ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette +masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants, +sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui +rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour +asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>9º <i>Impasse Guémenée</i>.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin +ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion +de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant +au cardinal de Richelieu <span class="pagenum">(p.088)</span> +et où celui-ci, dit-on, recevait la +belle courtisane.</p> + +<p>10º Rue <i>Lesdiguières</i>, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel +Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet, +financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis +et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit +un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent. +Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal +ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu +au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce, +la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le +fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie: +«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal. +Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui +fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi <i>Trissotin</i>, qui +est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son <i>Lutrin</i> et sa +<i>Poétique</i>: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le +cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet +hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand +logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il +a été démoli en 1760.</p> + +<p>11º Rue des <i>Tournelles</i>.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si +bourgeoise, était au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle la plus illustre, la plus fréquentée +de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y +trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette +moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice, +de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa +vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens +d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de +Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina +Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le +<i>Tartufe</i> en présence de Racine, de La Fontaine, <span class="pagenum">(p.089)</span> +de Chapelle, +existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin +Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de +madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de +Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin +en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de +Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire, +occupée de bonnes œuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour +principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là +qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de +madame de Montespan.</p> + + +<a id="toc089" name="toc089"></a> +<h2>§ III.</h2> + +<h2>La place de la Bastille et les boulevards.</h2> + + +<p>La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit +en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première, +plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va +jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal +Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui +est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes +rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent +le nom de <i>place de la Bastille</i>.</p> + +<p>La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui +occupait la première partie de la place dont nous venons de parler, +l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une +partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée +vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse +courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre +tours ayant un développement de quarante toises; cette face se +trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe +l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi +de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres +faces, elles se composaient de deux <span class="pagenum">(p.090)</span> +massifs de bâtiments servant +à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la +rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était +dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme, +et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion +de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la +Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec +ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal, +par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.</p> + +<p>La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris +a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par +tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs, +des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en +prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le +signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.</p> + +<p>Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et +a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents. +Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc +de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous +la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui +y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres +ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule +de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu, +Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de +Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.</p> + +<p>Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données +sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du +14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août +1793. Du 21 au 25 prairial an <span class="smcap">II</span>, la place de la Bastille servit aux +exécutions du tribunal <span class="pagenum">(p.091)</span> +révolutionnaire et vit tomber +quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement +déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue +Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.</p> + +<p>Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la +Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une +porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut +remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures +étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et +consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.</p> + +<p>Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la +rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le +canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville, +s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres, +surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de +la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la +sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a +ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est +au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement +provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République. +C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une +armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière +citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur +les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le +général Négrier.</p> + +<p>La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et +Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et +aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place +Mazas.</p> + +<p>Le boulevard <i>Contrescarpe</i>, formé de la contrescarpe de l'ancien +fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue <span class="pagenum">(p.092)</span> +nouvelle de <i>Lyon</i> qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.</p> + +<p>Le boulevard <i>Bourdon</i>, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été +ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de +l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de +Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé +l'insurrection de juin 1832.</p> + +<p>La place <i>Mazas</i> où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et +Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui +borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand +boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du +Trône. On y trouve une vaste prison, dite <i>Mazas</i>, ou la <i>nouvelle +Force</i>, située en face de l'<i>embarcadère du chemin de fer de Lyon</i>. +Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le +système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose +de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul, +puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un +éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'œil ce qui se passe +dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six +galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été +ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont +les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre +1851.</p> + +<p>Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des <i>boulevards intérieurs +du nord</i>, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés +depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette +promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où +l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par +les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands +terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des +vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une <span class="pagenum">(p.093)</span> +promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en +quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques +petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits +théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand +air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire +voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques +boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à +s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la +ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de +<i>rues basses</i> établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement +depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches +boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en +venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement +transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de +communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur +et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la +plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le +lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne +défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est +fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine +d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite +et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré +capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts +vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a +commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se +sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de +douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de +rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les +cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les +revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres +de Périer, de Lamarque <span class="pagenum">(p.094)</span> +et de La Fayette, les troubles de 1820, +les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les +manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de +juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses mœurs, son +caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue +qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs +faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le +présent, nous ne parlerons que du boulevard <i>Saint-Antoine</i> ou +<i>Beaumarchais</i>.</p> + +<p>Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y +a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et, +jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut +remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue <i>Amelot</i> (nom du +ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787, +Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à +l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y +fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a +subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le +canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans +le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de +Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des +maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard +Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à +devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration +municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il +s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en +pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard +Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le +commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.</p> + + +<a id="toc094" name="toc094"></a> +<h2>§ IV.</h2> <span class="pagenum">(p.095)</span> + +<h2>Le faubourg Saint-Antoine.</h2> + + +<p>C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail que le +faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye +Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, était un +lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux +malheureuses «gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour +de cet enclos et sous la protection des abbesses, <i>dames</i> de toutes +les terres voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent +réunis plus tard les hameaux de <i>Popincourt</i>, de la <i>Croix-Faubin</i>, de +<i>Picpus</i>, de <i>Reuilly</i> et de la <i>Râpée</i>.</p> + +<p>Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des +Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous +Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et +Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de +Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population +prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le +premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée +d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte +révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet, +il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre, +il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août, +conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du +faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le +règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg +descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le +faubourg de <i>Gloire</i>. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On +sait comment, au 1<sup>er</sup> prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de +cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui +une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à +l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la +révolution sur les champs de bataille: parmi <span class="pagenum">(p.096)</span> +ces glorieux +<i>faubouriens</i>, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut +populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter, +s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire +construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du +Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi +l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la +Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une +maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là +qu'est sorti Mallet!</p> + +<p>Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé +d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute +question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries. +En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra +dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne +put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où +plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin +1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection +républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la +maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette, +maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon. +En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la +fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la +réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail: +aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la +République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications +anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le +faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de +l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la +bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un +autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et +lui-même <span class="pagenum">(p.097)</span> +devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours, +il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition +d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la +grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne, +garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt +pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines. +Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le +front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt +mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts; +ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la +rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au +milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande +barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et +de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de +paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le +lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance +inutile, capitula.</p> + +<p>Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement +peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie, +lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits, +chefs-d'œuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en +Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme +dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton, +des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc. +Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais +sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les +quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons +hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on +n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve, +triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense +de <span class="pagenum">(p.098)</span> +l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que +deux hôpitaux.</p> + +<p>1º L'<i>Hospice des enfants malades</i>.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par +la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en +1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un +hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en +hospice pour les enfants malades.</p> + +<p>2º L'<i>hôpital Saint-Antoine</i>, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de +même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le +prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace +compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de +Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une +architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie +par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu. +Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le +12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos +était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en +1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et +celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut +magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la +Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et +renfermant trois cent vingt lits.</p> + +<p>Le faubourg se termine à la <i>place</i> et à la <i>barrière du Trône</i>, qui +tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever +pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux +colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument +qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le +plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et +démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces +colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis. +Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud <span class="pagenum">(p.099)</span> +fut dressé +sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où +le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste +de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du +Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un +glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et +les élèves de l'École Polytechnique.</p> + +<p>Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches +d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly, +de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de +Montreuil.</p> + +<p>1º La rue de <i>Charenton</i> commence à la place de la Bastille et finit à +la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son +extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre, +en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui +revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était +jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte +d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins +s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet; +elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de +ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une +description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des +associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils +faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue +voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des +barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et +c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis. +«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une +espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il +faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et +agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et +étouffé <span class="pagenum">(p.100)</span> +dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter +et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se +tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se +fit rhabiller et armer, et il retourna au combat +<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32">[32]</a>.»</p> + +<p>On trouve dans la rue de Charenton: l'<i>hospice des Quinze-Vingts</i>, +fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi +dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de +Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra +dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les +mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.</p> + +<p>2º La rue de <i>Reuilly</i> doit son nom au château de <i>Romiliacum</i>, bâti +par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du +domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, +était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est +dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que +Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement +Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie +en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.</p> + +<p>3º La rue de <i>Picpus</i> est célèbre par ses établissements charitables +ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par +la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº +15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de +Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée +par la congrégation des Dames du Sacré-Cœur. Dans le cimetière de +cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées +les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et +à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de +ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là +qu'est la sépulture de La Fayette. <span class="pagenum">(p.101)</span> +Au nº 23 est la maison mère +des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait +le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme +le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal +Duperron, du maréchal de Choiseul, etc.</p> + +<p>4º La rue de la <i>Roquette</i> renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de +l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges +furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à +Louis XVI; 2º l'hôtel de <i>Bel-Esbat</i>, qui appartenait à Henri III, et +où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut +transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la +Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles +femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en +1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en +face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique: +l'un est le <i>Pénitencier des jeunes détenus</i>, l'autre le <i>Dépôt des +condamnés</i>. Ces deux prisons, dites <i>modèles</i> et remarquables en effet +par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place +qui les sépare se font les exécutions criminelles.</p> + +<p>La rue de la Roquette conduit au <i>cimetière de l'Est</i> ou du +Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris +et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites +de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut +habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En +1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y +établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la +plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre +une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol +accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers +sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, <span class="pagenum">(p.102)</span> +de fleurs, où se pressent +les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de +bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où +l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la +population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le +tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était +dans une église et non en plein air +<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33">[33]</a>, +les sépultures de Molière et +de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de +Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se +mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus +populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les +illustrations.</p> + +<p>5º La rue de <i>Charonne</i> est une voie aussi populeuse, aussi +industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est +là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de +familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de +petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait +plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de +l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas +été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces +religieuses en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de +Trainel, fondé en 1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y +retira pour s'y occuper de théologie, de chimie et d'histoire +naturelle; elle y mourut en 1743. C'est là qu'est mort aussi le +chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le prieuré de +Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes <span class="pagenum">(p.103)</span> +séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une filature de +coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les événements de +1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs fois cet +établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846 +transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été +ouverte sur son emplacement.</p> + +<p>Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième +arrondissement, <i>Sainte-Marguerite</i>. On y remarque une descente de +croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis +XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église.</p> + +<p>Dans la rue de Charonne débouche le passage <i>Vaucanson</i>, qui a été +ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait +l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq +cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a +été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers.</p> + +<p>6º Nous n'avons rien à dire de la rue <i>Montreuil</i>, si ce n'est qu'elle +conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une +caserne.</p> + + +<a id="toc103" name="toc103"></a> +<h1>CHAPITRE II.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT</span>.</h2> + + +<p>La <i>Vieille-Rue-du-Temple</i> commence à la place Baudoyer et finit au +boulevard du Temple sous le nom de <i>Filles-du-Calvaire</i>. C'est une rue +étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa +partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle +était déjà dite <i>vieille</i> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; la partie supérieure n'a +été bâtie que dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>: ce n'était, avant cette époque, qu'un +chemin à travers champs et appelé de la <i>Coulture-du-Temple</i> ou de la +<i>Coulture-Barbette</i>; les noms des rues voisines de l'<i>Oseille</i> et +du <span class="pagenum">(p.104)</span> +<i>Pont-aux-Choux</i> indiquent quelle était la nature de ces champs. +Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux, +comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme +elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle +très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie +inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, +dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous +avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait +donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en +sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné +par les satellites de Jean-Sans-Peur.</p> + +<p>Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du +<i>Marais</i>. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti, +était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis +XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la +magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de +cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais +aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu. +«Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux +préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect; +c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été +envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du +quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux +grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son +ancienne population est obligée de s'en éloigner.</p> + +<p>On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:</p> + +<p>1° Le <i>Marché des Blancs-Manteaux</i>.--Sur l'emplacement de ce marché se +trouvait, au XVI<sup>e</sup> siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un +des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du +même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des <i>Hospitalières de +Saint-Anastase</i>. Ce couvent <span class="pagenum">(p.105)</span> +fut supprimé en 1790, et, sur ses +débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux.</p> + +<p>2° L'<i>Imprimerie impériale</i>.--Elle est établie dans l'hôtel de +Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui +communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le +connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service +de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord +placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de +France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis +1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe +trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et +dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues +d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et +cinquante-six des langues orientales.</p> + +<p>Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui +fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui +fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.</p> + +<p>Dans la rue des <i>Filles-du-Calvaire</i> se trouvait un couvent, chef-lieu +d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et +où l'on conservait le cœur du fondateur. Sur ses débris on établit, +en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de +Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été +ouverte sur son emplacement.</p> + +<p>Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la +Vieille-Rue-du-Temple:</p> + +<p>1° Rue <i>Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie</i>.--«Sous le règne de saint +Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que +quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de +Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons. +Il avait épousé, en 1225, la <span class="pagenum">(p.106)</span> +fille de Léolyn, prince de Galles et +était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre +l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais +entrèrent dans son <i>vergier</i>, le défièrent et l'insultèrent. Il +n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le +secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux +autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures. +Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le +<i>vergier</i>, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé +Galleran. Le nom de <i>Champ-aux-Bretons</i>, qu'on donna au jardin à +l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit +celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y +établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville, +qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy +que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une +rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue +Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et +d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux +précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui +fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent +supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la +révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons +particulières et un passage qui aboutit rue des <i>Billettes</i>.</p> + +<p>Cette rue, dite anciennement rue <i>où Dieu fust bouilli</i>, renfermait la +chapelle des <i>Miracles</i>, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison +d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière +d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en +l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent +d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels +succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par +une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le <span class="pagenum">(p.107)</span> +portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue, +depuis 1812, le <i>temple des protestants de la confession d'Augsbourg</i>. +Les restes de Papire Masson et le cœur d'Eudes de Mézeray y ont été +déposés.</p> + +<p>La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'<i>Homme-Armé</i>, +qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de +Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques Cœur.</p> + +<p>2º Rue des <i>Rosiers</i>.--A l'angle que cette rue fait avec celle des +Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en +1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants. +François I<sup>er</sup> vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre +par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par +une statue de pierre, qui existait encore en 1789.</p> + +<p>3º Rue des <i>Francs-Bourgeois</i>.--Elle date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et portait +d'abord le nom de <i>Vieilles-Poulies</i>; elle prit son nom actuel d'un +hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui +n'existait plus au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait +cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la +Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui +de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de +beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait +d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle +connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le +Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du +comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses +débauches.</p> + +<p>4º Rue de <i>Paradis</i>.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des +Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se +continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle +tire son nom d'une enseigne et renferme:</p> + +<p>1. L'église <span class="pagenum">(p.108)</span> +de <i>Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux</i>, dont l'origine +remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui +s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre +manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui +requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris. +Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux +hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.» +Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux +Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de +Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les +soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces +trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'<i>Art de +vérifier les dates</i>, la <i>Collection des historiens de France</i>, la +<i>Nouvelle diplomatique</i>, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien +l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en +a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par +leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la +moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a +ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien +de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du +septième arrondissement.</p> + +<p>2. Le <i>Mont-de-Piété</i>, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent +achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé +uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de +bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus +tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à +1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000 +francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des +ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés +s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000 +francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de <span class="pagenum">(p.109)</span> +1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr.</p> + +<p>3° L'hôtel <i>Soubise</i>, où sont les <i>Archives</i> de l'État. Ce vaste hôtel, +qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du +Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel +de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383; +c'était, avons-nous dit dans l'<i>Histoire générale de Paris</i>, l'hôtel +de la Miséricorde, et l'on avait décoré de <i>M</i> sa façade, pour +perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable, +il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la +duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses +fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des +Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint +successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur +ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval +et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la +Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et +de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut +assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si +grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la +maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de +Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une +grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808 +on y transporta les Archives de l'État.</p> + +<p>L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les +pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du +procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom +d'<i>Archives nationales</i>. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en +alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et +s'enrichit des formes et des planches pour la confection des +assignats, des caractères de l'imprimerie <span class="pagenum">(p.110)</span> +du Louvre, des machines +de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce +dépôt par un décret du 7 messidor an <span class="smcap">II</span>, et ordonna qu'on y +renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux +de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et +mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général +de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête +desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux +Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public, +puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars +1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des +pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce +dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions +nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que +Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et +de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000 +mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans +la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du +monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives, +débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet +établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est +aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des +chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000 +cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de +fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques +années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements +pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte +fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un +monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers, +les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles +au vulgaire.</p> + +<p>5° Rue <span class="pagenum">(p.111)</span> +<i>Barbette</i>, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel +avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de +la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une +émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le <i>petit +séjour</i> d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de +délices. (Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31.) Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il +appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé, +Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le +démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des +Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc.</p> + +<p>6° Rue du <i>Perche</i>.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en +1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église +existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une +des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du +Perche est celle des <i>Coutures-Saint-Gervais</i>, où se trouve l'hôtel de +Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par +l'École centrale des manufactures.</p> + +<p>7° Rue des <i>Quatre-Fils</i>, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison +n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac, +complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait +madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les +beaux esprits et les seigneurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dont d'Alembert et +mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.</p> + +<p>8° Rue <i>Saint-Louis</i>.--Cette grande et belle rue, l'une des plus +régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des +Tournelles; elle date du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle et était jadis remplie de grands +hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel +d'<i>Ecquevilly</i>, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de +Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel <i>Voisin</i>, où est mort, en +1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel <i>Turenne</i>, qui avait été acheté +par l'illustre <span class="pagenum">(p.112)</span> +vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque +de sa mort +<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34">[34]</a>; +il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et +donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du +Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il +fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement +on a bâti récemment l'église <i>Saint-Denis-du-Saint-Sacrement</i>, qui est +une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de +ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement +le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice +ou une prison.</p> + +<p>Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous +remarquerons celle des <i>Minimes</i>. Dans cette rue était le couvent des +Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin +des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre +autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église, +dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut +terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les +tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille +Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de +Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments +du couvent servent de caserne.</p> + +<p>La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui +présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et +n'a rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de +Ménilmontant sert de prolongement ou de faubourg à la +Vieille-Rue-du-Temple. Cette rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un +chemin à travers les champs et marais qui couvraient tout l'espace +compris entre les faubourgs Saint-Antoine et du Temple: ce n'est +guère <span class="pagenum">(p.113)</span> +que depuis vingt-cinq ans qu'on a commencé à couvrir de +maisons toutes ces cultures. Avant cette dernière époque, on ne voyait +de rues que dans le voisinage des boulevards: ces rues, dites +d'<i>Angoulême</i>, du <i>Grand-Prieuré</i>, de <i>Malte</i>, de <i>Crussol</i>, ont été +ouvertes en 1781, d'après les plans de Perard de Montreuil, sur 24,000 +toises de marais appartenant au grand prieuré de Malte, dont le +titulaire était alors le duc d'Angoulême, et l'administrateur le baron +de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues qui y aboutissent, +aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de grandes fabriques, +ont été hérissées de barricades pendant l'insurrection de juin 1848.</p> + +<p>La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg +Saint-Antoine s'effectue par la rue <i>Popincourt</i>, qui doit son origine +à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous +Charles VI. Dans cette maison était, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un temple +protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel +en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du +château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du +faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636 +un couvent d'<i>Annonciades</i>, qui fut supprimé en 1782. L'église existe +encore au coin de la rue <i>Saint-Ambroise</i>, qui en a pris son nom: +c'est une succursale du huitième arrondissement.</p> + +<p>Dans la rue Popincourt débouche la rue des <i>Amandiers</i>, où se trouve +l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme +<i>Parmentier</i>, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la +maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.</p> + +<p>La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et +lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du +plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en +1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.</p> + + + +<a id="toc114" name="toc114"></a> +<h1>CHAPITRE III.</h1> <span class="pagenum">(p.114)</span> + +<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue du Temple et le Temple.</h2> + + +<p>La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers +commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient +encore, il y a quelques années, les noms des <i>Coquilles</i>, +<i>Barre-du-Bec</i>, <i>Sainte-Avoye</i>, noms absorbés aujourd'hui dans celui +du <i>Temple</i>. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de +Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était +une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du +Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une +porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.</p> + +<p>La rue des Coquilles se nommait autrefois <i>Gentien</i>, d'une famille +célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant +auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une +maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées. +Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la +Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.</p> + +<p>La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait, +dit-on, son tribunal ou sa <i>barre</i> de justice dans cette rue, au n° +19.</p> + +<p>La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en +l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par +des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de +temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:</p> + +<p>1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il +vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y +séjourna quelquefois. Henri III y dansa <span class="pagenum">(p.115)</span> +aux noces du duc +d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de +ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la +Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue. +Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et, +sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue +Rambuteau.</p> + +<p>2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes +demeures de l'aristocratie du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sont aujourd'hui encombrées +de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de +sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des +Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues +de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.</p> + +<p>La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou +culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre, +y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La +grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand +l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il +commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut +appelé la ville <i>neuve du Temple</i> et devint une forteresse imprenable. +Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses +revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y +enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la +fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les +Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont +pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307, +Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses +archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et +s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous +les Templiers furent arrêtés par <span class="pagenum">(p.116)</span> +tout le royaume. Alors commença +ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème +insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons +les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent +donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se +transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint +la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour +renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de +l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est +dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en +disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de +Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos, +restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics; +enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a +été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son +successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple +une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des +convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en +chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant +épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait +commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand +prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince +de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les +lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. +Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a +quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint +quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de +ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour +murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants +obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y +expier ces plaisirs. Ce ne <span class="pagenum">(p.117)</span> +fut pas dans l'hôtel du grand prieur +qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste +tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et +qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa +masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies +de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à +chaque étage de portes de fer +<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35">[35]</a>. +Après l'horrible drame qui se passa +dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de +misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la +famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes: +d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour +être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra +de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les +conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois, +Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans +après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta +pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les +frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine +anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit +disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements. +Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop +de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810, +l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on +commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on +devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres +bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui +était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les +mausolées élevés à des chevaliers du <span class="pagenum">(p.118)</span> +Temple et de Malte. En 1814, +l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers +généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la +cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il +fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y +enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier +sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré +une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la +révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du +Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient +d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.</p> + +<p>A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux +remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux +criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui +travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit +de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu +considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute +et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite +de baraques qu'on appelait les <i>charniers</i> du Temple et qui servaient +de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au +levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture +bizarre: c'est la <i>Rotonde du Temple</i>, élevée sur les dessins de +Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique, +dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de +quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et +des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en +1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque +l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit, +sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands +hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où +campent plus de <span class="pagenum">(p.119)</span> +six mille marchands et où viennent s'étaler tous +les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux +vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple +monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent +alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte: +Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui +était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en +1818.</p> + +<p>La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux: +1° le <i>couvent des Filles Sainte-Élisabeth</i>, fondé en 1614 par Marie +de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses +appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à +l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la +révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés +aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte +en 1809. 2° Le <i>couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth</i>, +fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et +vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune +trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues +Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.</p> + +<p>Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux, +des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais +a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues +droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis +demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par +l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de +Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est, +comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites, +couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers; +ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain, +etc. La population de ce quartier peut être regardée <span class="pagenum">(p.120)</span> +comme le type +de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses +qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue, +amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile, +présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus +prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la +gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au +désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers +comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les +rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834; +dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les +rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et +ensanglantées par des combats.</p> + +<p>Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des +bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à +l'étranger l'honneur de Paris et de la France.</p> + +<p>Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du +Temple, nous remarquons:</p> + +<p>1º Rue de la <i>Tixeranderie</i>, l'une des plus anciennes rues de Paris, +qui avait pris ce nom dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle des tisserands qui y +demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du +vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par +la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont +disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y +aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et +dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des +Coquilles et du Coq, habité, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, par les rois de Naples de +la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682, +on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine +Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche +de Navarre, veuve de Philippe <span class="pagenum">(p.121)</span> +de Valois; il en restait quelques +débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel +Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au +coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron, +ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps, +aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, M<sup>lle</sup> +d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté, +recevaient toutes les illustrations du XVII<sup>e</sup> siècle, Turenne, madame +de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal +d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les +plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants +libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte +mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV, +presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut +obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un +couvent de la rue Saint-Jacques.</p> + +<p>La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de +juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville, +que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.</p> + +<p>2º Rue de la <i>Verrerie</i>.--Elle date du XII<sup>e</sup> siècle et tire son nom des +verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge, +les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes +lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le +patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette +rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être +l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à +jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy +Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent, +où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de +la Verrerie, une des plus tumultueuses <span class="pagenum">(p.122)</span> +et des plus commerçantes +de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou, +comme l'on dit aujourd'hui, en <i>denrées coloniales</i>.</p> + +<p>3° Rue <i>Rambuteau</i>.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte +récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg +Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis, +traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers, +occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la +Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises +aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se +pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à +gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du +soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés +de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment +construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques +Cœur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: <span class="smcap">A +Jacques Cœur Prudence, Probité, Désintéressement</span>. On croit que ce +financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de +l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.</p> + +<p>4° Rue de <i>Braque</i>.--Il y avait là une porte de Paris, près de +laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle +et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les +religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois vœux +ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens, +leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et +son église furent rebâtis au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, au coin de la rue du +Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du +couvent a servi de théâtre pendant la révolution.</p> + +<p>5° Rue des <i>Vieilles-Audriettes</i>.--Elle tire son nom d'un couvent de +religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin +de la rue du Temple était une échelle patibulaire <span class="pagenum">(p.123)</span> +de cinquante +pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels +de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.</p> + +<p>6° Rue <i>Chapon</i>.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé +en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon, +Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790, +plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une +des maisons de la rue Transnonain +<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36">[36]</a>, +un amateur de théâtre, nommé +Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des +acteurs célèbres du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette +salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint +horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de +ses habitants.</p> + +<p>7° Rue <i>Portefoin</i> ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui +l'habitait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient +l'église et l'hospice des <i>Enfants-Rouges</i>, fondé par François I<sup>er</sup> et +sa sœur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants +orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans +l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard +Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice +fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On +donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les +occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur +emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le +constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la +rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.</p> + +<p>8° Rue des <i>Fontaines</i>.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois +le couvent des <i>Madelonnettes</i>. Ce couvent fut fondé <span class="pagenum">(p.124)</span> +en 1620, pour +les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une +grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions: +celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force; +celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui +gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une +prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne +fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent +renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu, +le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on +en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes +condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.</p> + +<p>9° Rue <i>Meslay</i>.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son +extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait +trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du +commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens, +ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut +assaillie par les soldats et en partie massacrée.</p> + +<p>10° Rue de <i>Vendôme</i>, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de +Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette +rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de +1792; c'est aujourd'hui la <i>mairie du sixième arrondissement</i>.</p> + + +<a id="toc124" name="toc124"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Le boulevard et le faubourg du Temple.</h2> + + +<p>Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la +foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y +entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets, +ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque +animé que paraisse ce <span class="pagenum">(p.125)</span> +boulevard, il n'a plus l'aspect franchement +gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté, +outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules, +Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les +farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures +de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes +vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes, +les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des +bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les +classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux +quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier, +pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et +les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent +le vice et la misère.</p> + +<p>On y trouve: 1º Le <i>Théâtre-Lyrique</i>, fondé en 1847 sur l'emplacement +d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux +Foulon.--2º Le <i>Cirque-Olympique</i>, fondé par les frères Franconi en +1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des +Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du +Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des <i>Folies +Dramatiques</i>, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º +Le théâtre de la <i>Gaîté</i>, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de +Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna +la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit +l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à +fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une +liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y +riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans +que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans +sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792, +fut reconstruit en 1808, incendié en <span class="pagenum">(p.126)</span> +1835, et aujourd'hui continue +à attirer la foule.--5º Le théâtre des <i>Délassements-Comiques</i>, fondé +en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le +théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue +des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des +Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de +Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.</p> + +<p>Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui +portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le +28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.</p> + +<p>Le faubourg du <i>Temple</i> a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce +n'était encore qu'un chemin à travers champs au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On +commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets +étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé <i>Courtille</i> +(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté +Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie, +et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous +allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en +1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames +allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des +Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de +la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands +jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de +raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même +nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins +heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un +des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue, +surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de +barricades.</p> + +<p>De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, <span class="pagenum">(p.127)</span> +nous ne remarquerons que la rue <i>Bichat</i>, qui mène à l'hôpital +<i>Saint-Louis</i>. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les +maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris: +néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700 +malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.</p> + +<p>A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse +rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune +très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue +s'appelle, dans sa partie inférieure, la <i>Courtille</i>. C'est là que le +peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes, +hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une +charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et +n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne +peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides +maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et +brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus +honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie +bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation, +de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais +ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties +de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!</p> + + +<a id="toc127" name="toc127"></a> +<h1>CHAPITRE IV.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue Saint-Martin.</h2> + + +<p>Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus +importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye +Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre <span class="pagenum">(p.128)</span> +portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église +Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de +la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles +VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de +Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de +six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de +cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et +reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la +nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale, +obscure, et prenait les noms de <i>Planche-Mibray</i> et des <i>Arcis</i>, qui +ont disparu.</p> + +<p>Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans +ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des +rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les +vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de +l'empereur Charles IV à Paris:</p> + + <p class="quotega">L'empereur vint par la Coutellerie<br> + Au carrefour nommé la Vannerie,<br> + Où fut jadis la planche de Mibray;<br> + Tel nom portoit pour la vague et le bray,<br> + Getté de Seyne en une creuse tranche,<br> + Entre le pont que l'on passoit à planche,<br> + Et on l'ostoit pour estre en seureté.</p> + +<p>Cette ruelle fangeuse et basse datait du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et elle était +principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près +de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand +le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> +siècle.</p> + +<p>L'origine du nom de la rue des <i>Arcis</i> ou <i>Arsis</i>, est inconnue: on +pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui +se nommait <i>Archet-Saint-Merry</i>, si un acte de 1136 n'appelait pas +cette rue <i>de Arsionibus</i>, qui est peut-être le nom de quelque famille +bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, <span class="pagenum">(p.129)</span> +l'abbé Suger avait une +maison qui lui avait coûté mille livres.</p> + +<p>Dans cette rue était l'église <i>Saint-Jacques-la-Boucherie</i>, dont la +fondation remonte au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle et qui tirait son surnom de la grande +boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie +en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le +plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des +bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers, +et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus <i>bourgeoise</i> de +Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par +des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes, +de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des +touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes: +L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre +fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une +troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc. +Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux +qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms +méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les +bourgeois <i>Colin Boulard</i> et <i>Nicolas Flamel</i>. Le premier était un +marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et +Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de +commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit +utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances. +«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens +contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande +comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin +Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour +cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le +même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin +Boulard envoya vers <span class="pagenum">(p.130)</span> +le Rhin, et par sa diligence en amenoit et +faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce +digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et +rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins +était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas +Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur +lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus +heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient +encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII, +mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion +des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre +Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des +médecins.</p> + +<p>L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement +on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour +très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine +une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement +restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la +statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de +statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La +tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue +de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.</p> + +<p>La rue <i>Saint-Martin</i>, proprement dite, celle qui commence à la rue +des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa +partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales +et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines; +dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand +prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc +dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on +trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, <span class="pagenum">(p.131)</span> +dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées +révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance +politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de +l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du +Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a +figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de +février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu +l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme +et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et +effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse, +affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines +de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné +d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute +cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est +doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de +la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les <i>Parisiens du bon +Dieu</i>.</p> + +<p>Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:</p> + +<p>1° L'église <i>Saint-Merry</i>.--On présume que, sur l'emplacement de cette +église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et +saint Frou), occupaient vers la fin du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, un ermitage, +auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, +cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des +capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son +tombeau. A cette chapelle succéda, dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, une église qui +fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle +ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères +des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails +élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau +de Odon avec cette modeste inscription: <span class="smcap">Hic jacet vir bonæ memoriæ, +odo l'alconarius, fundator hujus ecclesiæ</span>.</p> + +<p>L'église <span class="pagenum">(p.132)</span> +Saint-Merry était <i>collégiale</i>, c'est-à-dire qu'elle +avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle +est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par +Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVI<sup>e</sup> siècle, etc. On y a enterré: +Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au +commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles, +savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son +temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;» +Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV, +le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande +famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la +France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la +fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église +en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur +Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et +béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième +arrondissement.</p> + +<p>2° L'église <i>Saint-Nicolas-des-Champs</i>.--C'était, au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, une +chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle +fut reconstruite et agrandie au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et, quoique située hors de +la ville, devint, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, église paroissiale pour les rues +suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les +rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs, +de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les +oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans +grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420. +Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de +Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de M<sup>lle</sup> de +Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la +paroisse du sixième arrondissement.</p> + +<p>3° Le <i>Conservatoire des arts et métiers</i>, <span class="pagenum">(p.133)</span> +autrefois le prieuré de +<i>Saint-Martin-des-Champs</i>.--On croit que c'était une abbaye dont la +fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut +détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en +1060 par Henri I<sup>er</sup> et Philippe I<sup>er</sup>, convertie, en 1079, en prieuré +dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui +avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du +Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines; +il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de +grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place +forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de +l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du +Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au +couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie +qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages +de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au +levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le +manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les +ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles, +des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une +tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos +pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les +plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire +qui date du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré +sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert +aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire, +qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été +construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque +tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est +très-belle et date du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. +C'est à cette époque que les <span class="pagenum">(p.134)</span> +murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur +leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui +forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui +s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès +la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un +village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous +la juridiction temporelle des religieux. La rue <i>au Maire</i> a pris son +nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin, +et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve +aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La +puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce +quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même +ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de +Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu +s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement +recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de +Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en +mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon, +sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des +Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues +modernes, les exercices militaires, la fortification et des +métiers<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37">[37]</a>. +Cette école cessa d'exister en 1795, <span class="pagenum">(p.135)</span> +et alors un +décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à +sa place un <i>conservatoire des arts et métiers</i>, qui renferme les +modèles des machines et outils propres à l'industrie et à +l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une +grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques +années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de +physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie +industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le +réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes +annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de +l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut, +pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.</p> + +<p>Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de +la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le +gouvernement et l'Assemblée législative.</p> + +<p>Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la +chapelle <i>Saint-Julien-des-Ménétriers</i>, qui appartenait à la +communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris. +Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient +fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les +ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à +Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait +sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les +statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue +voisine, rue étroite et infecte, dite des <i>Jugléeurs</i> ou des +<i>Ménétriers</i>, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, occupée entièrement par +les artistes et les saltimbanques +de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la +vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, <span class="pagenum">(p.136)</span> +les arts +ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins +où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la +chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition. +Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.</p> + +<p>La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et +des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons +seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui +devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en +1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus +aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de +Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il +mourut en 1540.</p> + +<p>Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à +peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de +hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement +de marchands, de fabricants et d'ouvriers.</p> + +<p>Nous nommons d'abord la rue des <i>Écrivains</i> qui a disparu et se trouve +absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord +Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans +le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie. +Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de +Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et +dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres. +Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses +et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque +pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne +connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des +gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer +licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc <span class="pagenum">(p.137)</span> +expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait +découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier. +Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors, +et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné +le nom de <i>Nicolas Flamel</i> à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au +coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est +probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces +<i>estuves</i> existaient dès le XIII<sup>e</sup> siècle, et le rôle de la taille de +1292 donne à l'<i>estuveur</i> le nom de <i>Martin le Biau</i>.</p> + +<p>2º Rue des <i>Lombards</i>.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui, +au XIII<sup>e</sup> siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines. +Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de +1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle, +est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à +2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait +aussi dans cette rue la maison dite <i>le Poids du roy</i>, où se +conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le +milieu du XVII<sup>e</sup> siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la +rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les +poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à +<i>six livres le cent</i>. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros +d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids, +sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes +boutiques de nos pères.</p> + +<p>3º Rue du <i>Cloître-Saint-Merry</i>. Dans cette rue était l'hôtel du +président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls +ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté +jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps +marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans +digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui +ne fut jamais suspectée.</p> + +<p>4º Rue des <i>Vieilles-Étuves</i>. <span class="pagenum">(p.138)</span> +Les maisons de bains ou <i>estuves</i> +étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris +leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et +aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVII<sup>e</sup> siècle, dit Sauval, +on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les <i>barbiers estuvistes</i> +allaient crier dans les rues:</p> + + <p class="quotega">Seignor, quar vous allez baingner<br> + Et estuver sans deslayer,<br> + Li bains sont chaus, c'est sans mentir.</p> + +<p>Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un +genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des +restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les +<i>baigneurs</i> (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui +avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les +secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs, +entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les +gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer +quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une +campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du +monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de +ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées +et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour +faire des parties de vin, de jeu et de débauche +<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38">[38]</a>. Louis XIV +lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur +Lavienne, qui devint son valet de chambre.</p> + +<p>Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg +et avaient pour enseigne le Lion d'argent.</p> + +<p>5º Rue aux <i>Ours</i>.--Elle date du XIII<sup>e</sup> siècle, et s'appelait encore, +en 1770, de son vrai nom aux <i>Oües</i> ou aux <i>Oies</i>, à cause des +nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la <span class="pagenum">(p.139)</span> +rue <i>Salle-au-Comte</i> qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée +dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la +rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la +Vierge, dite <i>Notre-Dame-de-la-Carole</i>, devant laquelle, chaque année, +le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse, +au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son +origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre, +qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang. +Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de +l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus +authentiques, et la critique si sagace des érudits du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle en +avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge +fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat. +Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du +chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait +l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de +Dammartin vers la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle: c'est là qu'il fut arrêté par +les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré +quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui +avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à +l'étroit.</p> + +<p>Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et +Saint-Denis, la rue <i>Quincampoix</i>, dont le nom vient probablement d'un +de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre +cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par +quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil +n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est +très-ancienne: au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, elle était peuplée de merciers et +d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la +mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de <span class="pagenum">(p.140)</span> +luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation +très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit +Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait +très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la +boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de +lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches +merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est +taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVI<sup>e</sup> siècle, la vogue +marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de +grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un +passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de +la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut, +raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se +loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le +garderoient<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39">[39]</a>.» +Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint +le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui +tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les +emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le +centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors +elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux +greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre +place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De +là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes +les autres inventions, roueries et manœuvres de bourse. C'est dans +cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue +de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui +voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la +roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs +du XIII<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée +que par des commerçants et <span class="pagenum">(p.141)</span> +des fabricants. Elle a pour +prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là +demeurait Chapelain.</p> + +<p>6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIII<sup>e</sup> siècle et s'appelait alors +de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre +suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un +bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant +successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée, +très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands +centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie. +C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.</p> + +<p>Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat, +Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces +deux dernières et qu'on appelait <i>Bourg-l'Abbé</i>, rue aujourd'hui +absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de +l'abbaye Saint-Martin et datait du X<sup>e</sup> siècle: c'était un lieu de +plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient +y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais +ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il +devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin +prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté, +non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses +habitants, dont les mœurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu +à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et +simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue +Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages, +de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du +soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous +les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime, +des chants souvent et quelquefois des plaintes.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p.142)</span> +rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du +12 mai 1839.</p> + + +<a id="toc142" name="toc142"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Boulevard et faubourg Saint-Martin.</h2> + + +<p>La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la <i>porte +Saint-Martin</i>, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la +conquête de la Franche-Comté. C'est l'œuvre de Pierre Bullet, élève +de Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré +l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là +commence le <i>boulevard Saint-Martin</i>, qui présente un spectacle aussi +animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y +trouve: 1º La belle <i>fontaine du Château-d'Eau</i>, construite en 1812, +et près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de +l'<i>Ambigu-Comique</i>, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du +Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames. +Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur +l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la +<i>Porte-Saint-Martin</i>, construit en 1781, dans l'espace de +soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle +incendiée de l'Opéra.</p> + +<p>Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg +Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une +voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des +plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands +événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial +d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères, +le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort +Méhul. On trouve dans cette rue:</p> + +<p>1º La <i>mairie du cinquième arrondissement</i>, au coin de la rue du +Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de <span class="pagenum">(p.143)</span> +garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat +en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.</p> + +<p>2º L'<i>église Saint-Laurent</i>.--C'était, au VI<sup>e</sup> siècle, une chapelle +isolée au milieu d'une grande forêt; au X<sup>e</sup> siècle, une abbaye; en +1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été +terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième +arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de +l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris +part à toutes les bonnes œuvres de saint Vincent de Paul.</p> + +<p>3º L'<i>hospice des Incurables-Hommes</i>.--Il occupe l'ancien couvent des +Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard, +et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la +munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les +Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable, +composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des +prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des +missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était +auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des +Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.</p> + +<p>On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du +Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint +Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus +travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus +tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine +chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de +fer de Strasbourg.</p> + +<p>Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg +Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont +qu'à demi construites, on remarque:</p> + +<p>1º La rue de <i>Bondy</i>, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où <span class="pagenum">(p.144)</span> +l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre +et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la +rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall +d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le +Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes, +et fut fermé en 1807.</p> + +<p>2º La rue <i>Saint-Laurent</i>.--Dans cette rue était l'entrée principale +de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de +terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les +rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis +VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les +prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y +firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers, +bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au +30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y +trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des +salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire, +pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775, +la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du +Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et +son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit +un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a +construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus +beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que +les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.</p> + +<p>A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la +Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la <i>butte de Montfaucon</i>, où +était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> +siècle. C'était une masse de pierre de <span class="pagenum">(p.145)</span> +cinq à six mètres de +hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de +longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme +s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds, +unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de +fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés +jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les +jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On +arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée +d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de +grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières +éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des +coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais +toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier +siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait +combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait +peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était +appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents: +il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de +cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice +royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de +pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres +oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges +prévaricateurs, etc.</p> + +<p>Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur +supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de +Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des +finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320, +pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche +coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous +Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, <span class="pagenum">(p.146)</span> +coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant +des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René +de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au +Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine, +conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448; +Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des +Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis +XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant +des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533; +Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.</p> + +<p>Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny, +Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy, +dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.</p> + +<p>A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus +rares; Sauval dit qu'à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle le gibet tombait en +ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est +comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées; +quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761, +quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se +peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à +l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi +Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet +royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on +se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux +suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce +dernier reste du régime féodal.</p> + +<p>Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes +que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou +d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille +ou de Belgique. Entre ces deux <span class="pagenum">(p.147)</span> +routes est situé le bassin où +aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans +une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle +rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les +bureaux de l'octroi.</p> + +<p>Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux +théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que +populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts +d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de +l'Ourcq et Saint-Martin.</p> + +<p>Le canal <i>Saint-Martin</i> commence à la barrière de Pantin, se dirige au +sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple, +la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la +Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de +l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes +les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et +ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa +pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le +quai de <i>Valmy</i>, de l'autre par le quai de <i>Jemmapes</i>. Ces quais sont +couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et +l'on y remarque les vastes bâtiments de l'<i>Entrepôt réel des douanes</i>. +Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante +ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en +culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse, +pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement +l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.</p> + +<p>Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit +à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part +un aqueduc souterrain, dit de <i>Ceinture</i>, ayant deux mètres de hauteur +sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer; +il entre dans <span class="pagenum">(p.148)</span> +Paris près de la barrière de la Villette, suit le +mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la +barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie +septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est, +qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg +Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg +Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un +réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier +Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux, +envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré +et les Champs-Élysées.</p> + + +<a id="toc148" name="toc148"></a> +<h1>CHAPITRE V<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40">[40]</a>.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS</span>.</h2> + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Rue Saint-Denis.</h2> + + +<p>Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère +principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue <i>parisienne</i> par +excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et +qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes +racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de +Saint-Denis-de-la-Chartre, avait <span class="pagenum">(p.149)</span> +suivi le chemin marqué par cette +rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait +être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de +maisons: c'était la <i>grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint +Denys</i>. Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue +d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle +atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de +Philippe-Auguste, dite <i>porte aux Peintres</i> (une impasse en a gardé le +nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était +une porte de l'enceinte de Charles VI; au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, elle atteignait +les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de +François I<sup>er</sup>. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée, +avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les +Espagnols évacuèrent Paris en 1594.</p> + +<p>Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un +inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques +pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit +Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité. +On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais +par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du +grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la +<i>grande boucherie</i>, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs, +et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et +baignées du sang des bestiaux, de la <i>Triperie</i>, du <i>Pied-de-Bœuf</i>, +de la <i>Pierre-aux-Poissons</i>, de la <i>Tuerie</i>, de la <i>Place-aux-Veaux</i>, +dite aussi <i>Place-aux-Saint-Yon</i>. Là ont régné, pendant 500 ans, +dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans +lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et +dont il ne restait plus que deux à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, celles des +Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des +Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles +VI, et dont il reste <span class="pagenum">(p.150)</span> +encore des représentants dans la boucherie +de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du +Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien +aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une +population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie +semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis +trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec +les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et +belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.</p> + +<p>La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue, +la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges +et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte +Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes +les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et +ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps +<i>camelotés</i>. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin, +l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés +des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers +suivaient, représentant en habits de caractère les <i>sept péchés +mortels</i>, <i>les sept vertus</i>, <i>la mort</i>, <i>le purgatoire</i>, <i>l'enfer et +le paradis</i>, le tout monté superbement. Il y avait de distance en +distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des +chœurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament: +<i>le sacrifice d'Abraham</i>, <i>le combat de David contre Goliath</i>, etc. +Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la +porte aux Peintres <i>un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par +figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit</i>; et +dans ce ciel <i>petits enfants de chœur chantoient moult doucement en +forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte +sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant +en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres <span class="pagenum">(p.151)</span> +précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en +chantant ces vers</i>:</p> + + <p class="quotega">Dame enclose entre fleurs de lys,<br> + Reine êtes-vous de paradis,<br> + De France et de tout le pays.<br> + Nous retournons en paradis.</p> + +<p>A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois +belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et +disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient +plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital +de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et +Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à +senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult +richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse; +au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.</p> + +<p>Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise +de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe» +dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie +d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la +capitale, enfin un deuxième sacre.</p> + +<p>Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute +l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la +population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa +renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries, +des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des +boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement, +comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier, +boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses +fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre +ou cinq générations, jusqu'à ce <span class="pagenum">(p.152)</span> +que la richesse entassée devînt +telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du +comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une +charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la +Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la +plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.</p> + +<p>La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de +son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle +politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement +ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées +généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et, +dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à +défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la +liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos. +Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et +néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au +trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre +Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le +rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la +révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes +les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se +calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda +un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les +royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire; +mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint +ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain +et sa colère contre ces <i>boutiquiers</i>; à son avis, cette partie de la +population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la +<i>bêtise</i> parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans +cette rue avec des transports de joie; aussi <span class="pagenum">(p.153)</span> +le comte d'Artois et +Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée +par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une +part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue +de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus +complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis +avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien +récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers +amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause +de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna +trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir +des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans +l'opposition: c'est là que le <i>Constitutionnel</i> trouva ses premiers et +plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions +les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se +montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme, +éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune +Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent +chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes +de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont +l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes, +tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un +de ses bourgeois qui refusa d'<i>empoigner</i> Manuel; sa garde nationale +cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux +élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en +l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait +comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue +Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830, +à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse +arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des +boulevards, elle y fut entièrement <span class="pagenum">(p.154)</span> +enveloppée et ne se dégagea +qu'après un furieux combat.</p> + +<p>Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont +changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de +transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore +la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus +assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule +grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins +encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des +métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes: +mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de +son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons, +profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de +fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros +commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont +abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins +étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la +mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle +diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la +rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris, +encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de +1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.</p> + +<p>Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être +nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste +qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.</p> + +<p>1º L'<i>hôpital Sainte-Catherine</i>.--Il était situé au coin de la rue des +Lombards et avait été fondé vers le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle pour héberger les +pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les +religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les +pauvres filles qui n'ont aucune retraite <span class="pagenum">(p.155)</span> +et cherchent condition.» +Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés +morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du +moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans +une larme ou une prière! Cette <i>morgue</i> chrétienne fut, en 1791, +affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818, +époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin +<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41">[41]</a>. +Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons +particulières.</p> + +<p>La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans +l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte +naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une +année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages, +baptêmes, décès, etc.<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42">[42]</a>. +</p> + +<p>2º L'<i>église Sainte-Opportune</i>.--Sa fondation remonte à une chapelle +de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le +christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la +tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit +en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée +d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage +jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin +jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son +pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette <span class="pagenum">(p.156)</span> +chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette +sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant +fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la +chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un +chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et +justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut +reconstruite au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction +en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue +de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue +de la Tabletterie.</p> + +<p>3º L'<i>église des Saints-Innocents</i>, située à l'angle-nord de la rue +aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique +chapelle, elle fut reconstruite au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, et son architecture +n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785.</p> + +<p>Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée +se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout +l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait +probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses. +Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du +voisinage des halles, souillé et profané par les passants, +Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on +garnit ces murs de galeries couvertes, appelées <i>charniers</i>, sous +lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait +une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une +chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires +de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit +Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui +n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière +demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les +charniers des Innocents.</p> + +<p>Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> <span class="pagenum">(p.157)</span> +siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres, +humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent +s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de +plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais +plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis +de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les +écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le +plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la +cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de +trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au +milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat, +qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter +des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son +sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les +boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière +vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu +d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations +théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la +mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers +avait-il peint la <i>Danse macabre</i>, allégorie philosophique, où l'on +voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de +tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même +plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui +attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort +mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles, +et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi +cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux, +un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et +d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux +entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les +greniers des charniers <span class="pagenum">(p.158)</span> +en étaient tellement remplis et comblés +qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les +ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection; +c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des +voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris, +disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir, +car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des +morts.»</p> + +<p>Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles +réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus +populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785 +qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit +l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du +cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les +vieilles chapelles d'<i>Orgemont</i> et de <i>Pomereux</i>, la <i>tour +Notre-Dame-des-Bois</i>, le <i>prêchoir</i>, la <i>croix des Bureaux</i>, la croix +de <i>Gâtine</i>, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva +les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on +transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou +<i>catacombes</i> du faubourg Saint-Jacques +<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43">[43]</a>. +L'emplacement du cimetière +fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des +galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des +fruits.</p> + +<p>A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des +Innocents était une charmante fontaine qui datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, +mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par +Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta +cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant +deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les +gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette +reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la +fontaine <span class="pagenum">(p.159)</span> +des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les +plus élégants et les plus précieux de Paris.</p> + +<p>Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28 +juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la +place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré +d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et +transportés sous la colonne de Juillet.</p> + +<p>4° L'<i>église du Saint-Sépulcre</i>.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de +Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au +Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la +folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit +plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du +Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut +terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la +cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les <i>filles de +Notre-Dame</i>. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers. +Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour +entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique +prétentieuse, et qu'on appelle la <i>cour Batave</i> à cause d'une +compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.</p> + +<p>5° L'<i>abbaye Saint-Magloire</i>.--C'était d'abord une chapelle dont +l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye +d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur +une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en +fouillant ses jardins au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on trouva des ossements, des +chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté +au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de +Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un +couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans, +avait établi dans son hôtel de Bohême. Les <span class="pagenum">(p.160)</span> +statuts primitifs de +ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles +dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des +matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit +Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont +choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son +emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.</p> + +<p>6° L'<i>église Saint-Leu-Saint-Gilles</i> était, dans l'origine, une +chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église +en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la +révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une +des succursales du sixième arrondissement.</p> + +<p>7° L'<i>hôpital Saint-Jacques</i> fut fondé en 1317 par des bourgeois de +Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de +Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il +contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y +être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin. +Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches, +Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de +Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en +1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons +étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant +d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins +des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement +est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait +remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue +Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés, +bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge +trouvées dans les caveaux de l'hôpital.</p> + +<p>1° L'<i>hôpital de la Trinité</i>, situé entre les rues Saint-Denis et +Grenétat, avait été fondé dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle +sous le nom de la <span class="pagenum">(p.161)</span> +Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné +principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée +la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était +très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de +l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du +nº 266 de la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Vers la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +des bourgeois de la rue Saint-Denis +s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se +réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de +Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes +qui les érigeaient en <i>confrérie</i>, sous le titre de «maîtres, +gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection +de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs <i>jeux</i> en +public, les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande +salle de l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises +de long, sur six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces +naïves appelées <i>mystères</i>, qui traduisaient par <i>personaiges</i> toutes +les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des +saints, les actes des apôtres, la <i>destruction de Troie la grante</i>, +et, plus tard, les <i>sotties, farces et moralités</i> des +<i>Enfants-Sans-Souci</i>, dont la confrérie se réunit à celle de la +Passion. La foule accourut à ces spectacles si nouveaux, qui +semblaient le complément des spectacles augustes des églises: et, +pendant un siècle et demi, sauf les interruptions causées par les +guerres civiles, l'hôpital de la Trinité fut le lieu le plus populaire +et le plus fréquenté de Paris.</p> + +<p>En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer +l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres +invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage, +âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet +hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et +métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur +théâtre et se transportèrent <span class="pagenum">(p.162)</span> +dans la rue Coquillière, à l'hôtel +de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison +d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles, +auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits, +étaient appelés les <i>Enfants-Bleus</i>. Cet établissement, qui était +administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache, +acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant +devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y +bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses +professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la +Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut +décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six +ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants +qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à +l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu +un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.» +Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la +plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée: +on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les +tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la +manufacture royale des tapis de la Savonnerie.</p> + +<p>L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent +attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui +avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817; +l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par +des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre +français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue +Grenétat<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44">[44]</a>.</p> + +<p>9º L'<i>église Saint-Sauveur</i> était, dans l'origine, une chapelle où +l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il <span class="pagenum">(p.163)</span> +allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle +et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y +avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le +poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785, +et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle +fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons +particulières.</p> + +<p>10º <i>Le couvent des Filles-Dieu</i> avait été fondé en 1226 par Guillaume +III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute +leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en +mendicité.» Il était d'abord situé dans la <i>couture de l'Échiquier</i>, +qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues +voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint +Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un <i>hostel</i>, +et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par +poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres +de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des +Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la +<i>couture</i> des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le +fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur +maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice +ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue +Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris, +sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette œuvre de +charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait +l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le +mur d'enceinte de Paris.</p> + +<p>Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées +de mendier pour les besoins de leur maison:</p> + + <p class="quotega">Les Filles-Dieu savent bien dire:<br> + Du pain pour Jhesu nostre sire,</p> + +<p>dit l'auteur des <i>Cris de Paris</i>. Elles étaient d'ailleurs astreintes +à <span class="pagenum">(p.164)</span> +une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se +trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le +condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en +procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le +malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe +de vin avec des paroles de charité.</p> + +<p>Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer +l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de +Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut +décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été +démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et +un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce +passage prirent de là le nom du <i>Caire</i>, et l'on décora l'entrée du +dernier de monstrueux attributs égyptiens.</p> + +<p>11º La maison des <i>Filles-Saint-Chaumont</i>, qui occupait le coin actuel +de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à +l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était +le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle +fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais +être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait +l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans +le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV, +qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore, +mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781, +est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette +maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782, +on a ouvert la rue de Tracy.</p> + +<p>Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:</p> + +<p>1º Rue <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>.--C'est une des plus anciennes <span class="pagenum">(p.165)</span> +rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom, +à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà +question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle +fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque +continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le +<i>For-l'Évêgue (Forum Episcopi)</i>, lieu où, dès le temps de Louis VI, +l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le +quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris +toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison +«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de +coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés +pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui +avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.</p> + +<p>Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des <i>Orfèvres</i>, +où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce +corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient +un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur +corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient +d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La +chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques +figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution; +une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.</p> + +<p>2º Rue <i>Perrin-Gasselin</i>, qui se continue par la place et la rue du +<i>Chevalier-du-Guet</i>. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou +hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque +où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble +aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle +l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche +bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place +du Chevalier-du-Guet, <span class="pagenum">(p.166)</span> +qu'était la maison de Guy Patin: «en belle +vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître +des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et +les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses +chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de +la bourgeoisie éclairée de cette époque +<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45">[45]</a>.</p> + +<p>3º Rue de l'<i>Aiguillerie</i>.--A l'entrée de cette rue était une petite +place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un +bourgeois, Philippe <i>Gastine</i>. Ce bourgeois ayant, malgré les édits +royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on +rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide +était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés +et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une +croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans +après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de +Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la +guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand +les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever +la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs +protestants et saccagea <span class="pagenum">(p.167)</span> +leurs maisons. Il fallut employer la force +pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la +fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et +la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où +elle existait encore en 1785.</p> + +<p>4º Rue La <i>Reynie</i>.--Cette rue se nommait autrefois <i>Troussevache</i>, du +nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque, +c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale +de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la +préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par +celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.</p> + +<p>5º Rue de la <i>Ferronnerie</i>.--Elle doit son nom à de «<i>pauvres +ferrons</i>» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser +leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des +boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite +et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai +1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la +Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et +passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue +Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne +de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV +de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en +1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites +maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du +charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le +prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue +Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard +<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46">[46]</a>.</p> + +<p>6º Rue aux <i>Fers</i>.--C'était autrefois la rue au <i>Feurre</i>, parce qu'on +y tenait le marché à la paille, au <i>fourrage</i>. Dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches <span class="pagenum">(p.168)</span> +de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la +Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de +Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit +une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui +principalement habitée par des marchands de passementerie.</p> + +<p>7º Rue de la <i>Grande-Truanderie</i>.--Elle date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et tire +son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du +triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait +jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait +que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de +l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint +célèbre sous le nom de <i>Puits d'amour</i>, et les amants s'y donnaient +rendez-vous. Sous François I<sup>er</sup>, un jeune homme, désolé des rigueurs de +sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée +de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le +puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:</p> + + <p class="quotega">Amour m'a refait<br> + En 525 tout à fait.</p> + +<p>C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité +d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs +de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés.</p> + +<p>8º Rue <i>Mauconseil</i>.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de +ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à +une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses +actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la +déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de +Dumouriez, entra, au I<sup>er</sup> prairial, dans la salle de la Convention. +Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue +Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui.</p> + +<p>Dans <span class="pagenum">(p.169)</span> +cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà +parlé (<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison +de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint +au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand +François I<sup>er</sup>, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à +encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des +bâtiments on ouvrit la rue <i>Française</i> ou plutôt <i>Françoise</i>. L'autre +partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux +Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte +principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le +Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux +Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur +privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des +bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque, +dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs +grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour +jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les +pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les +tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de +Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis +XIII, enfin les chefs-d'œuvres de Corneille et de Racine jusqu'en +1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance +de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus +tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols +au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de +Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une +partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout +jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité +redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de +Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de +l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire <span class="pagenum">(p.170)</span> +ronfler les vers et +s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui +était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et +ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la +nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la +<i>troupe royale</i> de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la <i>troupe du +roi</i>, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux +formèrent définitivement la <i>Comédie française</i>. Alors le théâtre de +l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et +autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au +palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent +jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y +observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y +jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit +point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit +plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans +autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de +l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où +Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit +Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de +meilleur cœur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où +nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique, +et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de +Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny, +enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites +comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on +continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart, +sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut +définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères +se sont récréés pendant dix à douze générations, où le <i>Cid</i> et +<i>Andromaque</i> ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle +est encore, <i>la halle aux cuirs</i>.</p> + +<p>9° Rue <i>du Caire</i>.<span class="pagenum">(p.171)</span>--Nous +avons dit que cette rue avait été ouverte +sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la +rue de <i>Damiette</i> avec une grande cour bien bâtie, habitée par des +fabricants, dite <i>cour des Miracles</i>. «Ce nom, dit Jaillot, étoit +commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les +mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des +plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste +en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand +cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois +il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé +dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus +reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des +Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. +Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, +puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue +pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à +moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui +n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de +cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, +naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les +autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les +unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit +autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de +logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et +tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on +s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes +sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec +bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le +jour; car on y appeloit <i>gagner</i> ce qu'ailleurs on appelle <i>dérober</i>. +Chacun y vivoit dans une grande <span class="pagenum">(p.172)</span> +licence; personne n'y avoit ni +foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement. +Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et, +pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une +grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans +quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs +prières<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47">[47]</a>.»</p> + +<p>En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les +renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les +hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la +mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont +occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à +rougir de leur infortune.»</p> + +<p>Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le +chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités, +a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir +sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin +de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher +sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à +l'échafaud le 4 germinal an <span class="smcap">II</span>.</p> + +<p>10° Rue <i>Bourbon-Villeneuve</i>, ou d'<i>Aboukir</i>.--Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on +avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux +Filles-Dieu, et on l'avait appelée le <i>faubourg de Villeneuve</i>. +Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre +la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis +XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV.</p> + + +<a id="toc172" name="toc172"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Boulevard et faubourg Saint-Denis.</h2> + + +<p>Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la <i>porte</i> de <span class="pagenum">(p.173)</span> +même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en +1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui +touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre +les deux boulevards voisins, est l'œuvre de l'ingénieur Blondel; les +sculptures sont des frères Anguier.</p> + +<p>Là commence le <i>boulevard Saint-Denis</i>, qui forme la partie la plus +basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux, +très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et +présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin. +On n'y trouve aucun édifice public.</p> + +<p>La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des +rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était +le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un +combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé +l'insurrection de juin 1848.</p> + +<p>Le <i>faubourg Saint-Denis</i>, n'est pas une voie aussi belle que le +faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect; +dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante, +bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est +moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures. +Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui +viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir +bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois, +pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour +leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par +là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en +portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours +élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et +de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en +portant son pieux fardeau.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p.174)</span> +édifices publics du faubourg Saint-Denis sont:</p> + +<p>1° La <i>prison Saint-Lazare</i>.--Cette maison, qui date +du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, +était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre +était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté +jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient +atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris +«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la +ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur +protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître +ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids +de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens, +voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale, +fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y +recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume, +non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et +des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées +«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres +habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.</p> + +<p>Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui +ne recevait plus de <i>ladres</i>; on le réforma en 1585, en le confiant à +des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566, +le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de +leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres +lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle +fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués +par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette +congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a +rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les +Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu +précipitait la levée d'une armée, la <span class="pagenum">(p.175)</span> +maison de Saint-Lazare fut +choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et, +en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques +et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.</p> + +<p>Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été +béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils +ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle +fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de +beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison, +y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la +dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de +quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du +tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la +terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à +l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un +Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze +prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune +cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André +Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de +Saint-Lazare.</p> + +<p>Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux +filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme +ordinairement huit à neuf cents détenues.</p> + +<p>La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste +clos, dont nous parlerons tout à l'heure.</p> + +<p>2º <i>Maison de santé</i> (nº 112).--C'était autrefois la maison des +<i>Filles de la Charité</i>, ou «servantes des pauvres malades,» +congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en +1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui, +c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant +des prix médiocres, les malades <span class="pagenum">(p.176)</span> +non indigents qui ne peuvent se +faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des +hospices et renferme 150 lits.</p> + +<p>La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont +nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent +avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui +communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de +la banque, de la richesse et de la mode.</p> + +<p>1º Rue de l'<i>Échiquier</i>.--Les rues de l'Échiquier, d'<i>Enghien</i>, +<i>Hauteville</i>, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne +<i>couture</i> des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui +était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir +Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des +finances en 1814 et en 1830.</p> + +<p>2º Rue de <i>Paradis</i>.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui +bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après +la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous +l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre +histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et +c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.</p> + +<p>3º Rue <i>La Fayette</i>.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans +le <i>clos Saint-Lazare</i>. Ce clos était compris entre les faubourgs +Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de +Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une +d'elles, dite le <i>logis du roi</i>, servait en effet à loger les +monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à +Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières +années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une +grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère +y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre +une <span class="pagenum">(p.177)</span> +communication remarquable entre les quartiers du nord-est de +Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La +Fayette. On y trouve l'<i>église Saint-Vincent-de-Paul</i>, bâtie de 1824 à +1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout +le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un +escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un +édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des +anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu +gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.</p> + +<p>Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la +commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se +tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de +Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du +chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à +l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen, +de Beauvais, d'Amiens, etc.</p> + +<p>A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis, +se tenait autrefois la foire du <i>Landit</i>, la plus importante des +foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque +instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues +offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les +boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours +nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce +qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y +acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques +ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils, +ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion +unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de +l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce que, +<i>indicebatur</i>, on la publiait), datait, <span class="pagenum">(p.178)</span> +dit-on, de +Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine +Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de +tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France +et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les +jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du +parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université +allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une <i>montre</i> ou +procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents +et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et +drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine +Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent +interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789; +aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.</p> + + +<a id="toc178" name="toc178"></a> +<h1>CHAPITRE VI.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Les Halles.</h2> + + +<p>Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le +deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux +<i>Champeaux-Saint-Honoré</i>, sur un terrain appartenant à l'église +Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore <i>cinq +sols de cens</i>. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et +ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée +<i>Champeaux</i>, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos, +étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de +marchandises, et fut appelé le marché, les <i>halles</i> ou <i>alles</i>, pour +ce que chacun y <i>alloit</i>.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on +commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les +piliers des halles, à droite le long de la rue <span class="pagenum">(p.179)</span> +de la Tonnellerie, à +gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme +aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de +marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel +jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois +marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième +pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la +partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par +cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant +aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes +lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones +vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que +les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la +halle en la forme que s'ensuit...» Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les halles prirent +un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris +entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la +Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché +aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre, +aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers, +pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la +plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les +rues de la <i>Chanverrerie</i>, au <i>Feurre</i> (aujourd'hui aux Fers), de la +<i>Coconnerie</i> ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin, +les principales villes de France et même de Flandre y avaient des +boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de +Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles, +etc.</p> + +<p>Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du +moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le +rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes +allaient haranguer humblement la foule <span class="pagenum">(p.180)</span> +et mendier ses bonnes +grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et +ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la +conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la +ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques +de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se +jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour +leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur +chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel +accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent +cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs +parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.</p> + +<p>«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de +neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On +perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains +métiers ou commerces, rues de la <i>Cordonnerie</i>, de la <i>Petite</i> et de +la <i>Grande Friperie</i>, de la <i>Poterie</i>, de la <i>Lingerie</i>, etc. Alors +furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le +<i>Pilori</i>, qui était situé au marché au poisson.</p> + +<p>Le Pilori, qui datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, était une tour octogone dont le +premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée +de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains +criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un +échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que +furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le +surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles +VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue +Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François I<sup>er</sup>, etc. +Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et +jouèrent leurs farces et <i>sottises</i>. Le Pilori <span class="pagenum">(p.181)</span> +subsista jusqu'en +1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.</p> + +<p>Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et +de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler +d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la +famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au +langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les +<i>poissardes</i> allaient complimenter le roi dans les grandes occasions +et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de +Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment +de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la +plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut +recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle +politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la +Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des <i>forts</i> +et des poissardes.</p> + +<p>Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles +restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps +précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la +population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis +de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et +leur assainissement étaient pourtant une œuvre urgente, qui aurait dû +préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en +1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on +ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et +l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime, +disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de +toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des +monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands, +n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie +dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe +indigente... <span class="pagenum">(p.182)</span> +Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas +un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance +et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la +saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la +Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»</p> + +<p>Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle +qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché +des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les +galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien +ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des +Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson. +Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de +denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines +jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on +entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu +attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les +halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été +entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre +la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est +encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la +nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30 +départements.</p> + +<p>Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris, +l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de +gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux +de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général, +l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et +d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de +marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables, +inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles +des coins <span class="pagenum">(p.183)</span> +repoussants où se font des commerces inconnus aux +heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes +des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y +vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable +mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de +milliers de malheureux.</p> + + +<a id="toc183" name="toc183"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.</h2> + + +<p>La rue <i>Montorgueil</i> commence à l'extrémité des halles, vers la pointe +Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue +<i>au Comte</i> ou <i>à la Comtesse d'Artois</i>, à cause de l'hôtel d'Artois, +situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était +une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil +lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée, +on ne sait pourquoi, <i>Mons Superbus</i>, et qui est occupée aujourd'hui +par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de +rue <i>Poissonnière</i>, lequel lui vient des marchands de marée qui +autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort +importante comme débouché des halles, très-populeuse et +très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a +été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien. +Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant +que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins +qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les +rues qui y débouchent, nous remarquons:</p> + +<p>1º Rue <i>Marie-Stuart</i>.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée +<i>Tireboudin</i>, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie +Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était +pas honnête à prononcer; on en changea <span class="pagenum">(p.184)</span> +la dernière syllabe, et ce +changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de +deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils +demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf, +qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en +passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim, +Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc +d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble +que le nom de <i>Grand-Cerf</i>, qu'ils proposent de substituer à l'ancien, +a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une +auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui +donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier +changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans +tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est +digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous +en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de +Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien, +devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le +censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que +Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin +portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites +par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un +autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle +reine d'Écosse.</p> + +<p>2º Rue <i>Mandar</i>.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes +et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de +l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2 +était le restaurant du <i>Rocher de Cancale</i>, où, pendant longtemps, se +firent les dîners du <i>Caveau moderne</i>, société de chansonniers qui +datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet +des mœurs littéraires du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, +de cette gaieté un peu +gauloise, <span class="pagenum">(p.185)</span> +de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches +spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans +prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là +ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps +présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.</p> + +<p>3º Rue du <i>Cadran</i> ou <i>Saint-Sauveur</i>.--Elle s'appelait d'abord rue +des <i>Égouts</i> et ensuite rue du <i>Bout-du-Monde</i>. Ce dernier nom, +d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un <i>os</i>, +un <i>bouc</i>, un <i>duc</i>, un <i>monde</i>, avec cette inscription: Au +<i>Bouc-Duc-Monde</i>. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent +déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers +qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc +de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom +de Saint-Sauveur.</p> + +<p>4º Rue <i>Neuve-Saint-Eustache</i>.--Elle n'est remarquable que comme ayant +été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles +VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement +habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de +toiles peintes, etc.</p> + +<p>5º Rue de <i>Cléry</i>.--Elle est principalement habitée par des marchands +de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame +Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût +ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit +pour ouvrir la rue de <i>Mulhouse</i>.</p> + +<p>6º Rue <i>Beauregard</i>.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de +la <i>Ville-Neuve</i>, bâti au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur des terrains appartenant aux +Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite +avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri +IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place +de la chapelle <span class="pagenum">(p.186)</span> +on bâtit une église dédiée à +<i>Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle</i>, laquelle a été réédifiée en 1828.</p> + +<p>La rue <i>Poissonnière</i> aboutit aux boulevards <i>Bonne-Nouvelle</i> et +<i>Poissonnière</i>. Le premier offre à peu près la même physionomie que le +boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se +sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional, +construit récemment. On y trouve le théâtre du <i>Gymnase-Dramatique</i>, +bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les +honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus, +si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se +chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière +commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun +édifice public.</p> + +<p>Le faubourg <i>Poissonnière</i> ne date que du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. C'était alors +un chemin dit de la <i>Nouvelle-France</i> et qui était bordé de jardins, +de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de +<i>Sainte-Anne</i>, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui, +c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et +populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs +Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route +et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août +1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la +Restauration. Au coin de la rue Bergère est le <i>Conservatoire</i> ou +École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des +acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793, +rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et +employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la +<i>Nouvelle-France</i>, dont une chambre a été habitée par Hoche et +Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est +l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la +première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p.187)</span> +partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie +inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à +l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé +un vaste <i>hôpital</i>, dit <i>du Nord</i> ou de <i>La Riboisière</i>, et qui est, +dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions, +et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents +lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental, +mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque +un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet +hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain +resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.</p> + +<p>La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière +avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux +places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de +Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions +nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui +s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi +fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui +étaient presque entièrement soulevées.</p> + +<p>Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de +la dernière moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle: celles qui avoisinent les +boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance; +celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et +habitées.</p> + +<p>La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui +appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de +Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin +public, dit le <i>Château-Rouge</i>, qui a une célébrité historique. C'est +là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la +bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux +maréchaux de capituler. <span class="pagenum">(p.188)</span> +Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, +en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la +révolution de février.</p> + + +<a id="toc188" name="toc188"></a> +<h1>CHAPITRE VII.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE</span>.</h2> + + +<p>La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit. +Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, +au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de +l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et +Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues +des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus +commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a +participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été +le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie +inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement +rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est +un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier +Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.</p> + +<p>Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:</p> + +<p>1º L'église <i>Saint-Eustache</i>, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une +antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était +déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et +sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus +vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient +en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est +un chef-d'œuvre d'architecture gothique; quant à son portail de +grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En +1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, <span class="pagenum">(p.189)</span> +et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après +avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et +des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille <i>pastoureaux</i>; il +prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en +fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant +rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église, +et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de +roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures +célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort +en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de +Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer, +de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la +Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu +d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces +tombeaux était celui du grand Colbert, œuvre de Tuby et de Coysevox.</p> + +<p>2º Le <i>marché Saint-Joseph</i>.--Il a été construit en 1798 sur +l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier, +et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache. +Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et +plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce +cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en +1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La +Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en +1820, au cimetière du Père-Lachaise.</p> + +<p>On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'<i>Uzès</i>, où fut +placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient +aujourd'hui à la famille Delessert.</p> + +<p>Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous +remarquerons:</p> + +<p>1º La rue du <i>Jour</i>.--Elle tire son nom altéré d'un <i>séjour</i> que <span class="pagenum">(p.190)</span> +le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière, +et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand +jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite +sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés +de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des +raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de +Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à +Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en +plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il +l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y +assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où +l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des +fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville, +Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua +le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se +prolonge par la rue <i>Oblin</i> jusqu'à la <i>Halle au blé</i>, construite sur +l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de <i>Nesle</i>, de +<i>Bohême</i>, d'<i>Orléans</i>, de la <i>Reine</i>, de <i>Soissons</i>.</p> + +<p>«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre +que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de +demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit +présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel +le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi +de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le +comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le +duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'<i>Histoire générale de Paris</i> +(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de +Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au <i>séjour</i> du roi +dont nous venons de parler, au <span class="pagenum">(p.191)</span> +<i>four de la couture</i> appartenant +à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc +d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le +gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi +que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit +sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four, +des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins +avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était +rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne, +construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de +la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai +1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser +triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce +prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la sœur de +Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans +la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont +Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la +France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet +hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la +banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix +<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48">[48]</a>. +A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers +(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta +l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire +destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut +conservée et adossée au monument.</p> + +<p>2º Rue <span class="pagenum">(p.192)</span> +<i>Jean-Jacques-Rousseau</i>.--Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, +elle se nommait +Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui +fut donné. L'auteur d'<i>Émile</i> avait demeuré au quatrième étage de la +maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les +<i>Considérations sur le gouvernement de la Pologne</i>; c'est là que les +princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un +entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le +voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne +pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas +<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49">[49]</a>.»</p> + +<p>Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, +près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui +occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau, +Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une +partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils +eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule +avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le <i>Mystère +de l'Ancien Testament</i>, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en +autorise la représentation impose les obligations suivantes «<i>aux +maistres et entrepresneurs</i>:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne <span class="pagenum">(p.193)</span> +prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge +durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de +fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à +cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à +cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela +diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix +livres tournois.»</p> + +<p>La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au +commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit +bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et, +sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et +d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les +galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier +donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes +publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur +des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre +d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, <i>l'hôtel des postes</i>.</p> + +<p>Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions +si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des +religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des +filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de +500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent +dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles +instruisaient.</p> + +<p>Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.</p> + +<p>3º Rue de la <i>Jussienne</i>.--Le nom de cette rue vient, par corruption, +d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue +Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de +Paris. Madame Dubarry, après la mort <span class="pagenum">(p.194)</span> +de Louis XV, demeura pendant +quelques années au nº 16 de cette rue.</p> + +<p>La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue <i>Coq-Héron</i>, où se +trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.</p> + +<p>4º Rue des <i>Vieux-Augustins</i>.--Des frères Augustins étant venus +d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les +pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes +les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte +Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de +Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur +maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.</p> + +<p>5º Rue des <i>Jeûneurs</i>.--Son nom véritable est des <i>Jeux-Neufs</i>, à +cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à +peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des +centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.</p> + +<p>Le boulevard <i>Montmartre</i>, auquel aboutit la rue de même nom, est, +avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre +du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des +<i>Variétés</i>, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy, +etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée +révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº +10 est mort Boïeldieu.</p> + +<p>Le faubourg <i>Montmartre</i> n'offre rien de remarquable: depuis une +vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est +transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas, +sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église +Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des +<i>Martyrs</i>, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite +<i>Notre-Dame-de-Lorette</i>, à cause d'une église dont nous parlerons plus +tard. Ces rues que la mode a prises sous <span class="pagenum">(p.195)</span> +son patronage depuis +quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de +petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des +artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes +qu'on a baptisées du nom de <i>lorettes</i>. La rue Notre-Dame-de-Lorette +est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une +belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité +par M. Thiers.</p> + +<p>Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous +remarquons:</p> + +<p>1º Rue <i>Grange-Batelière</i>.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs +fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un +fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier +nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait +appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment +sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard +des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom +de <i>Drouot</i>. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un +fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse +magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu +et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle +très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs. +C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de +l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il +appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a +renfermé pendant quelque temps la <i>mairie du deuxième arrondissement</i>.</p> + +<p>2º Rue <i>Geoffroy-Marie</i>.--Cette rue a été ouverte récemment sur les +terrains dits de la <i>Boule-Rouge</i>, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu, +d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres +verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur: +savoir faisons que, par-devant nous, <span class="pagenum">(p.196)</span> +ont comparu <i>Geoffroy</i>, +couturier de Paris, et <i>Marie</i>, son épouse, lesquels ont déclaré que, +naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une +pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la +grange appelée <i>Grange-Bataillère</i>, hors des murs de Paris, à la porte +Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque +année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont +donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de +Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu +ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation +qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et +qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis +lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui +précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant +d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture +à l'usage desdits frères et sœurs, de la même manière et suivant le +même régime que lesdits frères et sœurs ont l'habitude de se vêtir et +nourrir. Le 1<sup>er</sup> août 1260.»</p> + +<p>3º Rue de la <i>Victoire</i>.--C'était encore, au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine, +ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle +commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands +seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La +Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y +construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui +attira la <i>jeunesse dorée</i> et les <i>merveilleuses</i> de ce temps, et où +l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien, +qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la +Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine. +Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma, +après avoir été bâti <span class="pagenum">(p.197)</span> +par Condorcet et qui fut acheté par +Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000 +livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de +Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours +après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du +département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la +<i>Victoire</i>, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte +qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases +républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté +disait simplement: «L'administration centrale du département, +considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les +signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son +arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées +françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des +mœurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la +rue Chantereine portera le nom de rue de la <i>Victoire</i>.» C'est dans +son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent +trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est +là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit, +avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire. +Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis +cette époque à divers propriétaires.</p> + +<p>Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des +Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (<i>mons Martis</i> ou <i>mons +Martyrum</i>). Une tradition populaire et qui ne manque pas de +vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent +souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de +Mercure, dont au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle on croyait encore voir les restes. Dès +le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à +saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée +par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV, +lorsqu'il <span class="pagenum">(p.198)</span> +assiégea Paris, y établit son quartier général, et les +religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus +grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de +murailles de cette abbaye.</p> + +<p>La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et +de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement +creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres, +qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et +pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de +Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni +à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la +plupart des animaux antédiluviens.</p> + + +<a id="toc198" name="toc198"></a> +<h1>CHAPITRE VIII.</h1> + +<h2><span class="smcap">QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME</span>.</h2> + + +<p>Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant +de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du +Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se +continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule +voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout +l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg +Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui +date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles +à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un +siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la +capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la +plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie +de ce Paris moderne <i>quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la +place Vendôme</i>; le deuxième, <i>quartier de la Chaussée-d'Antin</i>. Dans +ces quartiers <span class="pagenum">(p.199)</span> +nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des +quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la +laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si +fortement la pensée sur les temps anciens, sur les mœurs, les +souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et +pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de +respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs +vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des +grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont +droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières, +construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches +appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que +de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y +rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons +d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela +est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre +époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela +éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de +toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés +d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les +œuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence +morale, passionnée uniquement pour le plaisir.</p> + +<p>Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme +comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont +formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires, +les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue +Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion +de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce +triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons +décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier. +Nous <span class="pagenum">(p.200)</span> +subdiviserons donc ainsi ce chapitre: +1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue +Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la +place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de +Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale +et la Madeleine.</p> + + +<a id="toc200" name="toc200"></a> +<h2>I.</h2> + +<h2>Rue Croix-des-petits-champs, place des victoires et rue +Notre-Dame-des-victoires.</h2> + + +<p>La rue <i>Croix-des-Petits-Champs</i> date du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: elle a pris son +nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée +à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue +que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que +le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On +y trouve les bâtiments de la <i>Banque de France</i>, dont l'entrée +principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien +hôtel de <i>Toulouse</i>. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux +de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en +1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de +grands embellissements +<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50">[50]</a>, +et il passa à sa postérité. La révolution +y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte +Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à +l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de +France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des +Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé +leur ancienne magnificence: ils <span class="pagenum">(p.201)</span> +sont ornés de tableaux des grands +maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a +été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont +démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de +crédit qui soit en Europe.</p> + +<p>La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de +la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un +quartier si désert encore dans le milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu'on y +volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de +<i>Vide-Gousset</i>. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin +Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres +seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à +la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en +bronze doré, œuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le +roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de +bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix +de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour +de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux. +Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies +pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la +tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les +païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.» +Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des +nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles +ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut +détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des +citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et +remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement +nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la +couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place +l'on a élevé en 1822 une <span class="pagenum">(p.202)</span> +statue équestre de Louis XIV, œuvre +très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont +dignement respectée.</p> + +<p>La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés, +était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance; +car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait: +«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les +gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la +place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par +des marchands de châles et de soieries.</p> + +<p>La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la +rue <i>Neuve-des-Petits-Champs</i>, qui coupe en deux parties égales le +grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue, +très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la +principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans +le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures +de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel <i>Colbert</i>, au coin de la rue +Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y +mourut en 1683 +<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51">[51]</a>, +habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc +d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des +maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel <i>Mazarin</i>, à +l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º +L'hôtel de <i>Lionne</i>, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti +par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain, +et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des +finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le +passage Choiseul et la place <span class="pagenum">(p.203)</span> +Ventadour. On trouve sur cette place +un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'<i>Opéra-Italien</i>.</p> + +<p>La rue <i>Notre-Dame-des-Victoires</i>, appelée dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle le +<i>chemin herbu</i>, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui +l'une des plus fréquentées à cause des <i>Messageries impériales</i>, qui y +sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à +une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les +Augustins déchaussés, vulgairement appelés <i>Petits-Pères</i>. Cette +église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les +protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740; +elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la +révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des +Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche +bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de +tableaux<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52">[52]</a>.</p> + +<p>Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel +Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui +emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux +Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le +scandale de tout Paris.</p> + + +<a id="toc203" name="toc203"></a> +<h2>II.</h2> + +<h2>Le Palais-Royal, la rue Vivienne et la Bourse.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Le Palais-Royal.</h2> + + +<p>Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui, +probablement, appartenaient à quelque grande <i>villa</i>; <span class="pagenum">(p.204)</span> +les fouilles +faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de +deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un +aqueduc venant de Chaillot. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la partie voisine de la +rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait +au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était +traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place +des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du +<i>Rempart</i>. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de +Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercœur. En 1624, +le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels +<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53">[53]</a> et fit abattre la +partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit +construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier, +une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental, +mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où +toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La +porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette +inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient +alors si rigoureusement notre langue: <i>Palais-Cardinal</i>. Outre une +chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une +bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités, +de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce +palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de +Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre, +ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par +Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui +pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit +Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur +des perspectives, <span class="pagenum">(p.205)</span> +la variété des décorations, la magnificence des +machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de +France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en +1639 par la représentation de <i>Mirame</i>, tragédie composée par +Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en +présence du roi, de la reine et de toute la cour +<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54">[54]</a>.</p> + +<p>C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre +1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci +n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne +d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643. +Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV +occupa l'appartement <span class="pagenum">(p.206)</span> +de Richelieu, situé entre les deux galeries; +on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des +grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne +d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche +qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la +merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le +théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le +mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à +ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de +la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et +Monsieur, dit M<sup>me</sup> de Motteville, descendirent par un petit escalier +dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et, +sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau, +montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de +Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes +de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie +de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et +de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre +civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21 +octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du +Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda +cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1<sup>er</sup>. +Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le +mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le +Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une +cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc +d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta +l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années +après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins +de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La +grande salle <span class="pagenum">(p.207)</span> +de spectacle fut comprise dans le don fait au frère +du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa +troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses +principaux chefs-d'œuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut +pris, en jouant le <i>Malade imaginaire</i>, du mal dont il mourut la nuit +suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie +royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.</p> + +<p>En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du +Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora +principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit +Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le +plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire +de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit +Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec +ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la +duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens +sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y +étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de +la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit +épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on +disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, +et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se +coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de +Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law, +poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut +l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de +ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut, +en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.</p> + +<p>Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En <span class="pagenum">(p.208)</span> +1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui +détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit +par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à +la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur +l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des +Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue +Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle +du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc +d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il +fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé +secrètement M<sup>me</sup> de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par +avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité), +et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle +de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau +consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra, +sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les +boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre +de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait +embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour +transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation +financière.</p> + +<p>Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné +par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce +jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un <i>rond +d'eau</i> de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers +plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et +d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648. +En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un +petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté +sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on +conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, <span class="pagenum">(p.209)</span> +dit Saint-Victor, +bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand +bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en +stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls, +dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un +berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles +étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade +la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement +public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des +Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des +entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une +société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de +lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande +allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'<i>arbre de Cracovie</i>: +c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que +d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique +générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une +intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à +Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on +s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants; +on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans +vouloir humilier personne.»</p> + +<p>C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans +détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des +propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de +Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés +de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture +élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment +aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut +planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les +renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et +l'on remplit le milieu de <span class="pagenum">(p.210)</span> +ce simulacre de jardin par un cirque à +demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à +des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité, +dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des +rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et +remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles +constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer +d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas +fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des +hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les +unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était +pas même nivelé. C est là ce <i>camp des Tartares</i>, ces fameuses +<i>galeries de bois</i>, qui ont joué un rôle de premier ordre dans +l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant +quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se +sont donné rendez-vous.</p> + +<p>Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque +entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et +de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle +de spectacle dite d'abord des <i>Variétés amusantes</i>, qui devint le +théâtre de la <i>Liberté</i> en 1791, le théâtre de la <i>République</i> en +1793, enfin où fut transféré en 1799 le <i>Théâtre-Français</i>, qui y est +resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés +avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec M<sup>lle</sup> Rachel. +Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries +du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un +spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans. +Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, M<sup>lle</sup> +Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies, +opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix +ans, <span class="pagenum">(p.211)</span> +moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions +licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le +rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les +gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a +eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à +la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs, +sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la +salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde, +des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut +rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé +d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie +passée.</p> + +<p>Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations +qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le +jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de +toutes les agitations, enfin le <i>forum</i> de la révolution; on sait que +là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12 +juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais, +traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à +mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la +place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné +contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de +ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État +et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le +mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des +Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les +créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous +des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des +ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles +furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de +nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question <span class="pagenum">(p.212)</span> +de les +détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention +retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du +royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et +la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de +conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de +plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la +République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on +installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet +effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta +aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la +suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune +destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses +premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la +révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna +dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par +Lucien Bonaparte.</p> + +<p>L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des +galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une +sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe, +d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les +étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses +mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était +bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode, +s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui +acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café +Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café +de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les +artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en +face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le +café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la +révolution le <span class="pagenum">(p.213)</span> +rendez-vous des royalistes, des vendéens, des +émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration +(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration +par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde, +où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le +café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs +premières luttes: au-dessus de ce café demeurait M<sup>lle</sup> Montansier, dont +le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les +pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en +faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de +notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte +très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une +révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est +sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient +la chasse aux Jacobins. M<sup>lle</sup> Montansier est morte dans cet appartement +en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.</p> + +<p>La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans, +pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses +pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire +un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions +disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs +boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées, +leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la +belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient +contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de +débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air +décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une +dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous +avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette +révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1<sup>er</sup> octobre +1831, le <span class="pagenum">(p.214)</span> +nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries, +cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la +dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux, +tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal, +aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant +aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et +dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent +s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de +temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce +rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un +théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!</p> + + +<a id="toc214" name="toc214"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>La rue Vivienne et la place de la Bourse.</h2> + + +<p>La rue <i>Vivienne</i> était jadis une voie romaine qui menait à +Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de +sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on +a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer +l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui +peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La +plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la +face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits, +laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:</p> + + <p class="quotega"><span class="smcap">ampudiæ amandæ.<br> + vixit annis xvii.<br> + pithusa mater fecit</span> +<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55">[55]</a>.</p> + +<p>Et voilà les premières <i>Parisiennes</i> dont l'histoire ait conservé <span class="pagenum">(p.215)</span> +les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée! +Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce +petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que +d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs! +Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches +successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le +sol actuel de Paris!</p> + +<p>La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen +âge. Quelques maisons y furent construites dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et +elle prit alors son nom de la famille <i>Vivien</i>, qui y possédait de +grands terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du +Palais-Royal recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels +qu'elle commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit +construire un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace +compris entre les rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et +Vivienne, et il y rassembla d'incroyables richesses, cinq cents +tableaux des plus grands peintres, quatre cents statues de marbre, de +bronze, de porphyre, «tout ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient +eu de plus précieux,» une bibliothèque de quarante mille volumes +rares, etc. C'est dans la grande galerie où étaient entassées ces +richesses, qui lui valurent tant de malédictions, que, dans les +dernières années de sa vie, il se promenait enveloppé dans sa robe de +camelot, en disant: «Il faut quitter tout cela!» A sa mort, ce palais +fut partagé en deux hôtels, qui existent encore. Le premier, qui garda +le nom de <i>Mazarin</i>, avait son entrée principale rue +Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la Meilleraye, époux +d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de la Compagnie des +Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse, plus tard le +contrôle général des finances, et enfin, pendant la révolution, les +bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des finances a <span class="pagenum">(p.216)</span> +été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de la Bibliothèque +impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin, prit le nom de +<i>Nevers</i> et fut donné au marquis de Mancini; il devint sous la Régence +le siége de la banque de Law et avait alors sa principale entrée rue +Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et destiné à la +bibliothèque du roi: nous en reparlerons.</p> + +<p>En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel +Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au +frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.</p> + +<p>Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses +actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur +la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et +galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du +maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle +était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets. +Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais œil dans cette rue +d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des +Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son +royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui +défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha +contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains +des faubourgs au 1<sup>er</sup> prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.</p> + +<p>Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la +rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du +Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron, +elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le +royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça +l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on +élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans<span class="pagenum">(p.217)</span> +la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans +leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au +Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au +Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de +l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les +fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite, +bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que +par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la +mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des +chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie +parisienne sait transformer en trésors.</p> + +<p>La <i>place de la Bourse</i> a été ouverte sur l'emplacement du couvent des +<i>Filles Saint-Thomas</i>, lequel datait de 1652 et avait été fondé par +une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de +l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la +<i>Bourse</i>, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en +1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus +imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort +problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que, +pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des +transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la +morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des +combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons +bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de +long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres, +peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le +veau d'or.</p> + +<p>Le palais de la Bourse renferme le <i>Tribunal de commerce</i>, qui juge +annuellement 35,000 affaires!</p> + +<p>La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles <span class="pagenum">(p.218)</span> +constructions; on y remarque le théâtre du <i>Vaudeville</i>, dont la +salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les +théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.</p> + + +<a id="toc218" name="toc218"></a> +<h2>III.</h2> + +<h2>La rue Richelieu.</h2> + + +<p>C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa +fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais, +le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte +Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde; +alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue +nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée +une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit +par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que +Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de +cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore +déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de +lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la +finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:</p> + + <p class="quotega">Au bout de cette rue où le grand cardinal....<br> + ................<br> + S'élève une maison modeste, retirée,<br> + Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.<br> + L'œil voit d'abord ce mont dont les antres profonds<br> + Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,<br> + Où de trente moulins les ailes étendues<br> + M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.<br> + Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,<br> + S'y promènent au loin sur de vastes marais.<br> + C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,<br> + Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.</p> + +<p>Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les <span class="pagenum">(p.219)</span> +princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard +attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes +les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le +prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien +changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de +Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies +financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces +hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce +pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute +cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne, +un centre d'affaires et de plaisirs.</p> + +<p>La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la <i>Loi</i>; +une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins +rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de +l'hôtel, avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle +assez important pendant cette époque, et c'est par elle que les +bataillons du 13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. +Après leur défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les +vainqueurs endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en +portent encore les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle +devint pour ainsi dite la rue des théâtres, à cause du +Théâtre-Français et de l'Opéra, qu'elle possédait, des salles Feydeau +et Favart, qui étaient sur ses côtés. Elle avait encore un +établissement d'un autre genre et qui a augmenté sa célébrité: c'est +la maison de jeu Frascati, ancien hôtel Lecoulteux, qui fut dans toute +sa vogue sous le Directoire et sous l'Empire; ses jardins s'étendaient +jusqu'aux boulevards et à la rue Neuve-Vivienne.</p> + +<p>Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:</p> + +<p>1º Le <i>Théâtre-Français</i>, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont +nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à <span class="pagenum">(p.220)</span> +l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à +1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des +Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782; +dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à +dater de cette dernière époque.</p> + +<p>2º La fontaine <i>Molière</i>, élevée en 1844 en face de la maison où notre +grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On +l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le +peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce +comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument +dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de +Molière.</p> + +<p>3º La <i>Bibliothèque impériale</i>.--Commencée par Charles V et composée +alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle +fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850 +volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle +fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François +I<sup>er</sup>, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à +Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de +Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont +puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue +de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue +l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires +des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait +alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut +placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue +Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de +Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de +Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes, +de <span class="pagenum">(p.221)</span> +médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle +comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son +local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du +grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en +1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de +600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève +peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à +1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude +d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de +Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc. +C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde; +mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle +sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine +entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés +pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles, +les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils +sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des +estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles, +on en a laissé voler la moitié en 1831.</p> + +<p>4° La <i>fontaine Richelieu</i>.--A la place qu'elle occupe était jadis +l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793, +mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord +de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794 +jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de +nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel, +Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes, +sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier +consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce +théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la +porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce +crime, l'Opéra fut transporté dans la <span class="pagenum">(p.222)</span> +salle provisoire qu'il +occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on +construisit une <i>chapelle expiatoire</i>. Mais, en 1830, cette chapelle +fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une +promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les +dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par +la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de +la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la +direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est +aujourd'hui une maison particulière.</p> + +<p>La rue <i>Richelieu</i> aboutit au <i>boulevard des Italiens</i>. Ce boulevard +est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris +moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est +aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient +d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut +construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les +acteurs dits de la <i>Comédie-Italienne</i>, lesquels avaient été adjoints +depuis 1762 à ceux de l'<i>Opéra-Comique</i>; ils devaient y représenter +«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant, +soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y +jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle +Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour, +rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour +s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta +jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui, +depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par +l'Opéra-Italien.</p> + +<p>Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à +l'Opéra-Comique: ceux de <i>Marivaux</i>, <i>Favart</i>, <i>Grétry</i>. Au nº 1 de la +rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré +Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par +Ladmiral.</p> + +<p>Parmi <span class="pagenum">(p.223)</span> +les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons:</p> + +<p>1º Rue <i>Neuve-Saint-Augustin</i>, ouverte en 1650, et qui se terminait +alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les +jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de +<i>Grammont</i>, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de +<i>Gesvres</i>, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses +gouverneurs; hôtel <i>Desmarets</i>, où est mort le fameux contrôleur +général; hôtel de <i>Lorges</i>, bâti par le fermier général Frémont et +vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la +Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière; +enfin l'hôtel d'<i>Antin</i> ou de <i>Richelieu</i>. Ce dernier avait été bâti +en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par +le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la +propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses +basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce +seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le +produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore +sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en +1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna +des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement +des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui +rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la +propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour +prolonger la rue d'Antin.</p> + +<p>Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692 +Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis +XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.</p> + +<p>2º Rue <i>Ménars</i>, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de +Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, <span class="pagenum">(p.224)</span> +«l'orateur du +genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant +à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu, +et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir +<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56">[56]</a>.»</p> + +<p>3º Rue <i>Feydeau</i>.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de +magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de +chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de +l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la +Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une +partie de la rue et de la place de la Bourse.</p> + + +<a id="toc224" name="toc224"></a> +<h2>IV.</h2> + +<h2>La Butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont.</h2> + + +<p>La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts +d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux +pourceaux; c'était aussi là qu'on <i>bouillait</i> les faux monnayeurs. +Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on +dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre. +C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles +VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une +manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et +y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit +qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda +l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses +percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais +les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent +repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça +douze rues; <span class="pagenum">(p.225)</span> +mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVII<sup>e</sup> +siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces +vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.</p> + +<p>La rue <i>Sainte-Anne</i> était autrefois une ruelle infecte de la butte +des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie: +elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La +portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et +Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de <i>Lionne</i>, +à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé. +En 1792, on lui donna le nom d'<i>Helvétius</i>, cet écrivain étant né dans +cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la +rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte +encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry +pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être +conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des +Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été +donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard +des Italiens sous le nom de rue de <i>Grammont</i>, laquelle date de 1726.</p> + + +<a id="toc225" name="toc225"></a> +<h2>V.</h2> + +<h2>La place Vendôme et la rue de la Paix.</h2> + + +<p>La <i>place Vendôme</i> occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du +couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par +le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en +1603 à la duchesse de Mercœur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de +Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une +grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les +rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet +hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, <span class="pagenum">(p.226)</span> +en 1652, le duel +entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En +1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercœur firent +construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré, +un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle. +En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le +couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir, +d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de +Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer +cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du +roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et +de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on +construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut +placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur +l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments +du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce +couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent +suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la +ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent +terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de +l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait +été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par +Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux +pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis +XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le +théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un +saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant +quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après +qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le +directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire <span class="pagenum">(p.227)</span> +du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des +titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en +présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à +cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et +la place prit le nom <i>des Piques</i>. Le 24 janvier 1793, on y célébra +les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort +fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796, +on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient +servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de +la campagne que termina <i>le coup de tonnerre d'Austerlitz</i>, une +colonne en bronze, œuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une +statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue +par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et +onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief +qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret. +Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut +fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de +Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est +situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes +voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la +statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de +chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles, +ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de +son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa +place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une +nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.</p> + +<p>Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de +Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n° +11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier +de France; en 1793, c'était le siége <span class="pagenum">(p.228)</span> +de l'administration civile, +police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris. +Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec, +et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au +commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit +Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»</p> + +<p>La rue de la <i>Paix</i> a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent +des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion, +se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que +d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et +allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête. +C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame +de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en +1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la +veuve de Henri III, de la duchesse de Mercœur, du maréchal de Créqui, +du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les +bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats; +l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie; +enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines, +devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama +et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En +1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue +magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette +époque, s'appelle rue de la Paix.</p> + +<p>La rue de la Paix aboutit au <i>boulevard des Capucines</i>. Ce boulevard, +qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est +moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses +riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la +chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice +Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat <span class="pagenum">(p.229)</span> +général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai, +qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé, +en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans +l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en +1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule +des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la +rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les +attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller +occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.</p> + +<p>On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de +la rue des Capucines, le <i>ministère des affaires étrangères</i>. L'hôtel +qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le +fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade. +Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de +Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu +passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres +éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes +diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera +un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la +France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la +catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la +République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de +belles maisons particulières.</p> + +<p>L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui +occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des +lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de +Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le +13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de +l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des +affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.</p> + + +<a id="toc230" name="toc230"></a> +<h2>VI.</h2> <span class="pagenum">(p.230)</span> + +<h2>La rue Royale et l'église de la Madeleine.</h2> + + +<p>La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens +remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été +construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV), +elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux +ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de +Napoléon, M<sup>me</sup> de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a +régenté la littérature sous l'Empire, Suard.</p> + +<p>Cette rue aboutit au <i>boulevard de la Madeleine</i>, qui a la même +physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se +trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps +que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan +gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les +colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet +état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée +un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument +aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos +braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les +constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les +colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit +le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent +lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une +métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de +redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la +direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la +plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps +modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû +au ciseau de Lemaire, <span class="pagenum">(p.231)</span> +plein de dignité, sa colonnade remplie de +charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à +notre culte, ni à nos mœurs, ni à notre siècle: c'est toujours le +Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la +quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air +limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots. +Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et +pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal +à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures, +qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses +austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que +l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos +Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.</p> + + +<a id="toc232" name="toc232"></a> +<h1>CHAPITRE IX.</h1> + +<h2><span class="smcap">LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN</span>.</h2> + + +<p>Auprès de l'hôtel d'<i>Antin</i> ou de Richelieu, que nous venons de +décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du +nom de ce quartier <i>porte Gaillon</i>. A la place de cette porte, +c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une +belle rue qui est l'artère principale du quartier de la +Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la <i>Chaussée-d'Antin</i>, se +prolonge par la rue de <i>Clichy</i> jusqu'au mur d'enceinte, et elle est +coupée à angle droit par la rue <i>Saint-Lazare</i>. En décrivant la croix +formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles +qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste +quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg +Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son +origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint +patron, à quelque autel révéré, mais aux <i>petites maisons</i> des <span class="pagenum">(p.232)</span> +grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre, +aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il +s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y +ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour +du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace +d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly +et Clichy.</p> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.</h2> + + +<p>Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la +Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs +cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à +peine quelques maisons parmi lesquelles la <i>ferme des Mathurins</i> (rue +de la Ferme), <i>la ferme de l'Hôtel-Dieu</i> (rue Saint-Lazare, en face de +la rue de Clichy), la <i>tour des Dames</i>, moulin appartenant aux +religieuses de Montmartre, <i>la ferme Chantrelle</i> (rue Chantereine), la +<i>Grange-Batelière</i>, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue +Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins, +lesquels formaient le hameau des <i>Porcherons</i>. Il tirait son nom d'un +château dit aussi château du <i>Coq</i>, situé rue Saint-Lazare, près de la +ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand +maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a +quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de +sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce +château, le <i>chemin du Coq</i>. On allait aux Porcherons par un chemin +tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et +portait plusieurs noms: <i>chaussée des Porcherons</i>, <i>chaussée de la +ferme de l'Hôtel-Dieu</i>, <i>chaussée de la Porte-Gaillon</i>, <i>chemin de la +Grande-Pinte</i>, enfin <i>chaussée d'Antin</i>, à cause <span class="pagenum">(p.233)</span> +de l'hôtel +d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné +à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de +la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé, +nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de +beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de +<i>Mirabeau</i>, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y +grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:</p> + + <p class="quotega">L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.<br> + Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!</p> + +<p>Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom +et prit celui du premier département conquis par la République, le +<i>Mont-Blanc</i>. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur +jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut +louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue +qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes +d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres +pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le +nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de M<sup>me</sup> Récamier; c'est là que cette +femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire +et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus +étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de +nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de +Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec +l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de +Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour +laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait +pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des +courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre +de fêtes licencieuses, d'orgies <span class="pagenum">(p.234)</span> +dignes de l'antiquité, de plaisirs +qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786 +et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été +démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de +nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de +l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine +Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62, +dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand +orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel +de M<sup>me</sup> Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel +elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de +Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de +spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite +au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en +1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la +princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la +maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel +du cardinal Fesch.</p> + +<p>La rue de <i>Clichy</i> était encore, au milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un chemin +qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y +furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire +débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de +Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la +duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue <i>Moncey</i>. +Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière, +devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur +l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La +caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment +des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de +Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789, +brisant les grilles, renversant <span class="pagenum">(p.235)</span> +devant eux les dragons de Lambesc, +et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent +à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.</p> + +<p>Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la <i>prison +pour dettes</i> et une église nouvelle dédiée à <i>la Trinité</i>. La barrière +qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde +nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une +commune qui, par les mœurs de ses habitants et l'élégance un peu +mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg +de la Chaussée-d'Antin: ce sont <i>les Batignolles</i>, qui n'avaient que +trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf +mille habitants.</p> + +<p>Près de la barrière de Clichy est le <i>cimetière Montmartre</i> ou <i>du +Nord</i>, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient +qu'un petit nombre de tombes illustres.</p> + +<p>De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne +remarquons que la rue de <i>Provence</i>, qui a été construite en 1776 sur +le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle +présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la +Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.</p> + +<p>L'<i>Opéra</i>, dont le premier privilége date de 1669 +<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57">[57]</a>, +a d'abord été +placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par +Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons +parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans +la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en +1794, où il <span class="pagenum">(p.236)</span> +passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de +Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur +les jardins du président Pinon.</p> + + +<a id="toc236" name="toc236"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>La rue Saint-Lazare.</h2> + + +<p>C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des +Porcherons +<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58">[58]</a>. +Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être +moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin +public, sous le nom de <i>Tivoli</i>, une magnifique habitation construite +par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les +rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y +donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode +pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de +plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la +Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est +évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a +disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la +place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres +ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.</p> + +<p>La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son +illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général +Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui, +le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de +Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que +s'accroître dans l'avenir.</p> + +<p>Des <span class="pagenum">(p.237)</span> +nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et +qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs +historiques, nous ne remarquons que la rue <i>Laffitte</i>, qui commence +sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des +terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom +d'<i>Artois</i>; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle +prit, pendant la révolution, le nom de <i>Cérutti</i>: c'était celui d'un +ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du +Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où +écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue, +nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée +législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien, +et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque. +La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la +mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé +rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour +madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis, +était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et +d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une +grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les +premiers <i>bals des victimes</i>. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on +le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait +repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de +l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de +Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet +hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la +plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert +la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se +réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet, +et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la +branche aînée <span class="pagenum">(p.238)</span> +à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte +renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre +autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église +de <i>Notre-Dame-de-Lorette</i>, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est +un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels, +des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces +coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus +d'une église, les cérémonies catholiques.</p> + + +<a id="toc238" name="toc238"></a> +<h1>CHAPITRE X.</h1> + +<h2><span class="smcap">RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue Saint-Honoré.</h2> + + +<p>Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son +voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des +plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est +allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois +portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps, +même après sa destruction, la <i>barrière des Sergents</i>; la deuxième, +près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne +d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée +du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631, +démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée +en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages +Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient +les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le +tombeau, du cardinal Dubois, œuvre de Coustou le jeune, et elle a été +détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient +jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de <span class="pagenum">(p.239)</span> +mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous +l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la +grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle +rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y +fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les <i>bravi</i> du duc +de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon +était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des +barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion +du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de +ces bureaux d'esprit du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, où grands seigneurs, écrivains, +étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive, +légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale. +C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins, +dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre +demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir +la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au +tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami; +c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de +Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et +Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean +Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le +principal combat du 13 vendémiaire.</p> + +<p>Les édifices publics que renferme cette rue sont:</p> + +<p>1º L'<i>Oratoire</i>.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été +construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de +Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq. +L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de +saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti +ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de +Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les <i>délicats déserts</i> +de Fontainebleau. <span class="pagenum">(p.240)</span> +C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, +fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel +fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au +cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de +l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants. +C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une +dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une +congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit +que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons, +d'autres vœux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que +ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée +de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la +religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en +France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents, +Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe, +Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la +révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire +ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de +Bérulle, œuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si +regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments, +aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse +d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église, +après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en +1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.</p> + +<p>2º Le <i>Palais-Royal</i>, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la +rue Saint-Honoré est interrompue par une <i>place</i> aujourd'hui +complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement +ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de +l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva +sur cette place une fontaine, dite <i>Château-d'Eau</i>, dont les bâtiments +renfermaient <span class="pagenum">(p.241)</span> +un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le +24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin +de la rue Saint-Honoré, était le <i>café de la Régence</i>, qui date de +1695 et qui, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, était le rendez-vous des +écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était +fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle +aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte +au midi sur la rue de Rivoli.</p> + +<p>3º L'<i>église Saint-Roch</i>, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une +antique chapelle de sainte Suzanne, dite de <i>Gaillon</i>, à cause du +hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les +dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'œuvre +très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des +tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit +Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons +Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld +et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier +Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame +Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les +mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du +cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué +un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui, +paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par +la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église +aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée; +ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre, +du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un +effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les +cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes, +enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage +et qui laisserait nos pères bien étonnés.</p> + +<p>4º L'<i>église de l'Assomption</i>, <span class="pagenum">(p.242)</span> +qui appartenait à un couvent de +femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient +le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui +de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de +Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à +l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement, +et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et +surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.</p> + +<p>La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres +édifices remarquables:</p> + +<p>1º L'<i>église Saint-Honoré</i>, dont nous avons parlé.</p> + +<p>2º L'<i>hospice des Quinze-Vingts</i>, qui occupait l'espace compris entre +la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé +par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine +Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où +il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles +demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont +tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses, +rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur +de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service +Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la +feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement +l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.» +L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur +de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments +qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le +cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, +avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de +grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et +vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions, +à une compagnie <span class="pagenum">(p.243)</span> +financière qui ouvrit sur leur emplacement les +rues de <i>Chartres</i>, de <i>Valois</i>, de <i>Rohan</i>, rues régulièrement +bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour +achever le Louvre et la rue de Rivoli.</p> + +<p>3º Le <i>couvent des Jacobins</i> ou <i>Dominicains</i>, fondé en 1611 et dont +l'emplacement est occupé aujourd'hui par le <i>marché Saint-Honoré</i>. La +bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille +volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux +précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard, +œuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous +Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve, +dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la +bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le +fameux <i>club des Amis de la Constitution</i> ou des <i>Jacobins</i>, qui +dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans, +d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus +sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31 +mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance +et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins, +assiégée par la <i>jeunesse dorée</i>, fut envahie, dévastée et fermée. Un +décret de la Convention (28 floréal an <span class="smcap">IV</span>) ordonna la démolition de +tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui +serait appelé du <i>Neuf-Thermidor</i>; mais cela ne fut exécuté qu'en +1810.</p> + +<p>4º Le <i>couvent des Feuillants</i>, sur l'emplacement duquel a été ouverte +la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était +très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur +église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et +qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de +Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt, +d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait +jusqu'au <i>Manége</i> des Tuileries <span class="pagenum">(p.244)</span> +et à la terrasse qu'on appelle +encore des <i>Feuillants</i>. On allait à ce Manége par un passage étroit +qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a +été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est +par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les +Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention +nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels +s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de +Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins, +un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques +mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant +la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la +fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les +assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du +Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la +maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit +dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été +détruit.</p> + +<p>5º Le <i>couvent des Capucins</i>, fondé par Catherine de Médicis en 1576; +il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et +occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable +maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante +religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont +ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les +devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des +langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un +Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal +de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du +père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les +bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives +nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des +Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.</p> + +<p>6º <span class="pagenum">(p.245)</span> +<i>Le couvent des Filles de la Conception</i>, fondé en 1635, et sur +l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.</p> + +<p>Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue +Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà +décrites dans le quartier du Palais-Royal):</p> + +<p>1º Rue des <i>Bourdonnais</i>.--Elle tire son nom d'une famille parisienne +célèbre au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Au nº 11 était la maison des <i>Carneaux</i>, à +l'enseigne de la <i>Couronne d'or</i>. C'était un hôtel qui appartenait au +duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la +Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille. +Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne +Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu +d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la +reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa +principale tourelle, chef-d'œuvre de bon goût et d'élégance, a été +transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est, +depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.</p> + +<p>L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite <i>marché aux +pourceaux</i>, <i>place aux chats</i>, <i>fosse aux chiens</i>, et où l'on +suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.</p> + +<p>2º Rue de la <i>Tonnellerie</i>.--Ce n'était, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, qu'un chemin +habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent +construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des +<i>Grands-Piliers</i>. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: <span class="smcap"> J. Baptiste +Poquelin de Molière. Cette maison a été batie sur l'emplacement de celle ou il naquit +en 1620</span>. Cette inscription repose +sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement +démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des +Vieilles-Étuves.</p> + +<p>3º Rue du <i>Roule</i>.--C'est une des voies les plus fréquentées de <span class="pagenum">(p.246)</span> +Paris, à cause de son prolongement par la rue des <i>Prouvaires</i>, qui +aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la +<i>Monnaie</i>, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom +de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle +jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues <i>Boucher</i> +et <i>Étienne</i>.</p> + +<p>4º Rue de l'<i>Arbre-Sec</i>.--Elle doit son nom, comme la plupart des +anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la +rue Saint-Honoré, bâtie sous François I<sup>er</sup>, a été réédifiée en 1776 par +Soufflot. Près d'elle existait autrefois la <i>Croix du Trahoir</i>, +théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier +jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les +bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont +celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le +lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu +obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la +Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de +fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz, +mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit: +Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens, +ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les +magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la +liberté de Broussel.</p> + +<p>La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des +<i>Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois</i>, qui tire son nom des fossés +creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette +rue était dans le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là +que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné +<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59">[59]</a>. Il +devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, +<span class="pagenum">(p.247)</span> +fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances +appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des <i>Hommes illustres de +la France</i> (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet +hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on +appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans +l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La +grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la +demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est +occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.» +Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est +là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.</p> + +<p>5º Rue d'<i>Orléans</i>.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou +d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, les plus fameuses <i>estuves</i> de Paris, tenues par un +nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les +troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le +prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont +été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de +rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel +d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il +appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc +de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président +de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.</p> + +<p>6º Rue des <i>Poulies et place du Louvre</i>.--Dans cette rue, aujourd'hui +presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en +1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut +possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut +pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis +de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville. +<span class="pagenum">(p.248)</span> +C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV. +Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit pour former +les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis lorsque fut +ouverte la <i>place du Louvre</i>.</p> + +<p>Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve +l'église <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>. Cette église a été bâtie, les +uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus +de raison, par Chilpéric I<sup>er</sup>, en l'honneur de saint Germain, évêque de +Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On +l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa +forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655. +Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la +fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi +Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec +Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois, +quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette +église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du +nord de Paris. Au commencement du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, elle fut entièrement +rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche, +ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue +paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche, +nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et +des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre +histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la +Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle +était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de +Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments +funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y +ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre +qu'on remua sous les dalles de <span class="pagenum">(p.249)</span> +la nef et du chœur n'était pour +ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en +était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les +chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des +Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe, +l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le +graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins, +les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin +Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait +comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831; +elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue +au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement.</p> + +<p>L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on +a formé plus tard la <i>place Saint-Germain</i> et les rues des <i>Prêtres</i> +et <i>Chilpéric</i>, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la +place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du +Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où +celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se +fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant +Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens +de lettres.</p> + +<p>Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le <i>Journal des +Débats</i>, qui date de 1789.</p> + +<p>7º Rue de <i>Grenelle</i>, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui +l'habitait au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président +Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de +Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de +peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous +ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences, +des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile +des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le +chancelier <span class="pagenum">(p.250)</span> +a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV +et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora +l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel +Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette +maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs +magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des <i>Fermes</i>. «Là +s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les +parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il +rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes, +devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis +en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés +particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9 +juin 1572.</p> + +<p>8º Rue <i>Pierre Lescot</i>.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour +prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du +Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la <i>Bibliothèque</i>, du +<i>Chantre</i>, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris: +ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des +auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes +d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des +repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement +du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.</p> + +<p>9º Rue <i>Saint-Thomas du Louvre</i>.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à +cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître +dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la +place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine. +Elle datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et +tirait son nom d'une église dédiée à +saint Thomas de Cantorbéry, <span class="pagenum">(p.251)</span> +qui fut fondée par Robert de Dreux, +fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du +Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et +renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte +protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face +de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas, +qui furent supprimés en 1740.</p> + +<p>Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta +successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit +celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de +Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani, +et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins, +décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui +occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le +voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait +les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait +la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du +Carrousel. Nous avons dit ailleurs (<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 62) +quelle célébrité il acquit dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. +Cet hôtel passa au +duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes, +puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur +son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint +en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville, +détruit par un incendie en 1836.</p> + +<p>A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par +Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la +couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis +au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en +fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces +intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des +prétextes <span class="pagenum">(p.252)</span> +et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec +tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des +nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs, +dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des +sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après +avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux +fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On +y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était +fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit.</p> + +<p>Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture +<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60">[60]</a>, qui avait +une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly, +maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire, +etc.</p> + +<p>10º Rue <i>Saint-Nicaise</i>. Cette rue, qui vient aussi de disparaître +dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur l'emplacement des +anciens murs de la ville, et elle se +prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers +le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On +sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie +septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de +ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit +maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites +<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61">[61]</a>. +Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour +agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante, +renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de +Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc. +Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort +à la suite <span class="pagenum">(p.253)</span> +des journées de prairial et qui se poignarda après sa +condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie, +etc.</p> + +<p>11° Rue du <i>Dauphin</i>.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent; +on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV +passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la +guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une +communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des +Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées +révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte +avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les +royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors +le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son +ancien nom. On l'a encore appelée du <i>Trocadero</i> de 1825 à 1830.</p> + +<p>12° Rue de <i>Castiglione</i>.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a +été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un +décret consulaire du 17 vendémiaire an <span class="smcap">X</span>; mais les constructions ne +commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de +Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double +galerie à portiques.</p> + +<p>13° Rue de <i>Luxembourg</i>, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel +de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la +Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette +publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda +comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir +Périer.</p> + +<p>14° Rue <i>Saint-Florentin</i>.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins +se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le +<i>cul-de-sac de l'Orangerie</i>, et de chétives maisons y abritaient les +orangers des Tuileries. Une partie appartenait, <span class="pagenum">(p.254)</span> +en 1730, à Louis +XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue, +en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom +du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière), +ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où +il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite +au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale +et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord. +C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit, +d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la +Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin +appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et +se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue +Saint-Florentin a demeuré Pétion.</p> + + +<a id="toc254" name="toc254"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Le faubourg Saint-Honoré.</h2> + + +<p>Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de <i>faubourg +du Roule</i>, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de +cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures. +Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne, +des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux +jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est +passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que +quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses +merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par +l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut +arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de +la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph +Bonaparte et <span class="pagenum">(p.255)</span> +où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel +Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de +l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par +le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51 +est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de +France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre +par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le +maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est +mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des +<i>Saisons</i>, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le +rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118 +est mort en 1813 le mathématicien Lagrange.</p> + +<p>Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux:</p> + +<p>1º <i>Le palais de l'Élysée</i>.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux, +bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta, +l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit +le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier +Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les +marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il +prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des +entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée; +ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu. +En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808. +L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi +simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira +après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième +abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième +Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut +donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la +liste civile. La Constitution de 1848 <span class="pagenum">(p.256)</span> +l'assigna pour résidence au +président de la République; et c'est là en effet qu'habita le +prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône +impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi +magnifiquement.</p> + +<p>2º L'<i>église Saint-Philippe-du-Roule</i>, bâtie en 1769 et qui n'a rien +de remarquable.</p> + +<p>3º L'<i>hôpital militaire du Roule</i>, établi depuis 1848 dans les +bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe.</p> + +<p>4º L'<i>hôpital Beaujon</i>, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour +vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795. +C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre +cents lits.</p> + +<p>5º La <i>chapelle Beaujon</i>.--Cette chapelle est tout ce qui reste de +l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon +s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la +barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution, +devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration. +Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un +quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier +est mort le romancier Balzac.</p> + +<p>Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré +sont:</p> + +<p>1º Rue des <i>Champs-Élysées</i>.--Au nº 4 ont habité successivement le +maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la +Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot.</p> + +<p>2º Rue de <i>la Madeleine</i>.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque +était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> +siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de +Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église +était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613 +par deux princesses de Longueville.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p.257)</span> +rue de la <i>Ville-l'Évêque</i> tire son nom d'une ferme que les +évêques de Paris possédaient depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle. Dans cette rue +ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au +nº 44 M. de Lamartine.</p> + +<p>3º Rue d'<i>Anjou</i>.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº +15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot, +qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé, +si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé +Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de +Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon +et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo +<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62">[62]</a>, cette +maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre +lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent +inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10 +août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur +la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites +dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la +reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet +emplacement un vaste monument funéraire avec une <i>chapelle +expiatoire</i>.</p> + +<p>Dans la rue d'Anjou débouche la rue <i>Lavoisier</i>, où est morte M<sup>lle</sup> +Mars.</p> + +<p>4º Rue de <i>Monceaux</i>.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de +Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin +construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel, +et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets +d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public, +et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé +dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille +d'Orléans. Ce <span class="pagenum">(p.258)</span> +délicieux séjour est le dernier des grands jardins +qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des +ateliers nationaux.</p> + + +<a id="toc258" name="toc258"></a> +<h1>CHAPITRE XI.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET +LES CHAMPS-ÉLYSÉES</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue de Rivoli.</h2> + + +<p>La rue de <i>Rivoli</i> forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue +rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la +rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière +de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle +date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à +la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle +a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la +cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins +et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries. +On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre +quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La +deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de +1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit +les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre, +Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue +Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement +les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de +Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de +l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la +rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre +elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et +peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde +à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon, +l'Hôtel-de-Ville et <span class="pagenum">(p.259)</span> +la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments +dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries.</p> + + +<a id="toc259" name="toc259"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Le Louvre.</h2> + + +<p>L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce +lieu, vers le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, un édifice royal qui, détruit par les +Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le +rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer +la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur +de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place +de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace +compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le +prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale +achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour <i>qui fait le +coin</i>, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu +près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait +une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église +Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la +rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de +long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la +<i>grosse tour</i>, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent +quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur. +Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé +et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle +renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui +furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand, +comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de +Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments +qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions +appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses +formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, <span class="pagenum">(p.260)</span> +un arsenal, des magasins de vivres, etc.</p> + +<p>Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des +rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V +d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint +y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François I<sup>er</sup> avait +commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à +faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre +Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le <i>vieux Louvre</i> +et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la +renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux +pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de +l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La +façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de +Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la +façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant +donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état +jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes +artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle +où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de +l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles +furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.</p> + +<p>Henri II continua l'œuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du +midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont +Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des +Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII, +fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le +Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le +pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur +le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le +commencement de la galerie dit Louvre Le<span class="pagenum">(p.261)</span> +et l'œuvre de Ducerceau. Le +19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec +Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du +Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les +Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les +protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent +pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où +ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres, +et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère +était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition, +qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même +sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce +serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime; +et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à +l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant +cette inscription: <i>c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX, +d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine</i>.</p> + +<p>C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la +Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des +cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se +tinrent les États-Généraux en 1593.</p> + +<p>Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de +réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui +n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance +hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du +Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était +encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage +que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au +palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg +Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville +quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des <span class="pagenum">(p.262)</span> +murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu +du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc +continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du +grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer +la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses +manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les +nations.»</p> + +<p>Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face +à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous +les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers. +Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon +de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures +des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de +remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au +levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'œuvre +des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.</p> + +<p>Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant +quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre +tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on +construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face +extérieure du levant, œuvre de Perrault et l'un des plus parfaits +monuments qui existent au monde +<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63">[63]</a>. +On commença aussi, sur les plans +du même architecte, <span class="pagenum">(p.263)</span> +les faces extérieures des corps de bâtiments +du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces +intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine +par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et +demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua +la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet +jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie +réunis.</p> + +<p>Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux +nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la +cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par +Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand +musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution +que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était +occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les +salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par +l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient +placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se +faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et +ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.</p> + +<p>Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture +et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an <span class="smcap">II</span>. Ce +musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers +maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent +placés dans la grande galerie. <span class="pagenum">(p.264)</span> +Nos victoires dans les Pays-Bas et +en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'œuvre. En 1800, Bonaparte +y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se +contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze +cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon +Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'œuvre des sept +rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit +restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre, +et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un +ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la +galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui +devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet +était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le +plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace +qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait +corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout +cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec +l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un +assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de +rues à moitié démolies, de masures provisoires.</p> + +<p>On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses +principaux chefs-d'œuvre. La Restauration ne fit rien pour +l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations +furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements +habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des +antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des +peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à +peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des +souvenirs de François I<sup>er</sup>, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, +une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en +1848. Depuis 1852, <span class="pagenum">(p.265)</span> +la réunion si longtemps projetée des deux +palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les +plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement +opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la +construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent +à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires +qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le +fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux +Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en +harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer +maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables +détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération +de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et +qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries, +une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui +regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande +galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque +entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du +Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une +statue de François I<sup>er</sup>; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de +nouveaux chefs-d'œuvre, débarrassé des expositions annuelles de +peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de +1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui +existe au monde.</p> + + +<a id="toc265" name="toc265"></a> +<h2>§ III.</h2> + +<h2>La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.</h2> + + +<p>La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été +construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, +plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre +Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de +terre labourable qu'il donna à l'hospice <span class="pagenum">(p.266)</span> +des Quinze-Vingts. Au +commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +Neuville de Villeroy, secrétaire des +finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François I<sup>er</sup> acheta +pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant +quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari, +étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de +plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit +construire, par Philibert Delorme, le <i>palais des Tuileries</i>. Ce +palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole +auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre +pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se +trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a +ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées +qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la +rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du +jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une +orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour +les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses +dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue +Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long +desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le +prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des +Tuileries.</p> + +<p>Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel +elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance +c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous +Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de +bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore): +c'est l'œuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la +mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du +côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan)<span class="pagenum">(p.267)</span> +symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du +milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les +Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des +restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une +sorte de régularité et qui sont l'œuvre de Levau. Ces changements +donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86 +qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à +l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les +dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des +machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait +contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de +l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de +hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et +16 de hauteur. C'est là que fut représentée la <i>Psyché</i> de Molière. +Nous en reparlerons.</p> + +<p>Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé +comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne +furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par +Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à +Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.</p> + +<p>Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent +aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue +Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce +qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui +habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit +détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la +fameuse fête équestre ou <i>carrousel</i>, d'où cette place a pris son nom. +Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille, +un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y +fit bâtir de petites maisons, <span class="pagenum">(p.268)</span> +où il logeait ses favoris, comme le +valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (<i>Hist. gén. de Paris</i>, +p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus +d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les +assemblées que Mazarin appelait <i>sabbats</i> +<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64">[64]</a>. +Sous Louis XIV, Lenôtre +changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais, +enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin +lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le +rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si +agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle +d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on +critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout +cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect +que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités +occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du +temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses +voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de +cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des +caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui +ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un +grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des +Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et +dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour +longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour <span class="pagenum">(p.269)</span> +avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des +Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries +bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants +étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue +Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des +Tuileries.</p> + +<p>Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille +qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par +un <i>pont tournant</i>. On construisit aussi, sur l'emplacement des +écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant +l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui +venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les +mathématiques. Ce bâtiment est le fameux <i>Manége</i> qui a joué un si +grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des +Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à +l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant +quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764, +l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du +Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en +attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y +resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en +face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui +présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une +troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger +pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de +Versailles.</p> + +<p>Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient +subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée +en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille +actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour +des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses; +toutes <span class="pagenum">(p.270)</span> +trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour +Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une +muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à +droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la +séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au +levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était +le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du +Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le +grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue +Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour +Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour +du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on +atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du +Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.</p> + +<p>La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son +importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la +monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois +de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs +qui ont gouverné la France pendant soixante années.</p> + +<p>L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois +entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la +terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier +devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille +royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la +cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle +se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant +et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra +aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille +royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la +terrasse des Feuillants, qu'on appelait <span class="pagenum">(p.271)</span> +<i>terrain national</i>. Nous +avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit +le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit +dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent +incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le +massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie +de l'Assemblée fut conservé.</p> + +<p>La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792 +jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le +procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des +Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des +séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines, +c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la <i>Psyché</i> de Molière +et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte, +avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle +ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage +de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de +quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers +le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois +mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des +Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme, +le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne +chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte +latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés +longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus +terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12 +germinal, le 1<sup>er</sup> prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement +s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale +siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la +marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le <span class="pagenum">(p.272)</span> +comité de la guerre; +dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture, +d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa +dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été +détruit en 1808.</p> + +<p>A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le +conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils +restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire. +Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure +dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le +pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait +été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis +furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de +Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du +jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de +Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans +l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la +grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit +disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions +révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit +la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une +salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des +Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une +seule et vaste cour où Bonaparte fit manœuvrer ses soldats. On +détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement +on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de +Castiglione.</p> + +<p>Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle +était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le +dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque +entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli +et Saint-Honoré, qui <span class="pagenum">(p.273)</span> +ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du +Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte +qu'on put y faire manœuvrer une armée et éviter dorénavant les +attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara +cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant +laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe, +qui est l'œuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la +réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait +être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue, +depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.</p> + +<p>Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange +va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette +grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par +quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde +nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars, +départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis +XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans +auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même +roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient +prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23 +juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux +Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29 +juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16 +octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24 +février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui +inscrit sur les murs: <i>Hôtel des Invalides civils</i>. Depuis cette +époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon +Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en +1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le +rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.</p> + + +<a id="toc274" name="toc274"></a> +<h2>§ IV.</h2> <span class="pagenum">(p.274)</span> + +<h2>La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.</h2> + + +<p>Au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, tout le terrain compris entre la +Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement +par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages +pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit +construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de +la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées +d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux +grilles. On l'appela le <i>Cours-la-Reine</i> et il devint le rendez-vous +des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on +ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les +cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on +planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au +faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque, +leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs +baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on +donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau <i>cours</i> y fut ouvert dans +l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit +Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'<i>étoile</i> +à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des +environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un +désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore, +à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées +étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans +ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue +qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever +la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement +situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne +porte et le <span class="pagenum">(p.275)</span> +faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du +nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par +Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de <i>Louis +XV</i> fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres +avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du +nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous +voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même +temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on +le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de +<i>Marigny</i>, de <i>Gabriel</i>, d'<i>Antin</i>, des <i>Veuves</i>, etc. Tout cela fut +exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de +Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais +elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en +1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui +donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en +chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses +échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la +statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande +statue de plâtre peint, œuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise +et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la +commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour +l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort +y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze +cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette, +les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton, +Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés +de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le +nom de la <i>Révolution</i>, et, en 1795, elle fut décorée des beaux +chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.</p> + +<p>Sous <span class="pagenum">(p.276)</span> +le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le +sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on +décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées, +colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place +le beau nom de <i>la Concorde</i>. Sous l'Empire et la Restauration, on ne +fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal +nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la +ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des +statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration +d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le +piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la +révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on +dressa, en 1836, l'<i>obélisque de Louqsor</i> +<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65">[65]</a>, +monument jadis élevé +dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre +expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus +belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale, +magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est +le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le +pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est +la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de +triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées, +où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des +cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée. +C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées +triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a +fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en +coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les +Champs-Élysées le <i>palais de l'Industrie</i> <span class="pagenum">(p.277)</span> +où s'est fait en 1855 +la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la +Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements +remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de +signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait +des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans +l'exil.</p> + +<p>Deux beaux monuments, œuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du +Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde: +l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'<i>hôtel +du ministère de la marine</i>: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble, +c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles, +comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal +Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures, +des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé, +mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le +trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.</p> + +<p>La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de +la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à +Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé +à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments +de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la +première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus +en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce +monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de +nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M. +Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur, +de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce +genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une +éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère +indéfinissable <span class="pagenum">(p.278)</span> +de grandeur et de majesté. Chacune des grandes +faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de +la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux +événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures +sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.</p> + +<p>Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un +coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un +village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de +jardins: c'est <i>Chaillot</i>, qui, au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, +s'appelait <i>Nimio</i>, +et, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, <i>Nigeon</i>. +A cette dernière époque, il formait une +seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut +donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre +historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon +ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de +Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette, +veuve de Charles I<sup>er</sup>, qui y établit les religieuses de la +Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années +de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle +de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là +aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque +des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint +l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce +couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs +rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau, +d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de +Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.</p> + +<p>Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut +réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il +possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et +ne renferme d'autre établissement public <span class="pagenum">(p.279)</span> +que la maison de +Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de +retraite pour les vieillards.</p> + +<p>Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin, +l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc. +Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838, +etc.</p> + +<p>Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune +très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est +<i>Passy</i>, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de +campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les +financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte +d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au +delà de Passy se trouve le <i>bois de Boulogne</i>, transformé aujourd'hui +en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des +lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est +entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au +delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de +Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.</p> + + + +<a id="toc280" name="toc280"></a> +<h1>LIVRE III. </h1> <span class="pagenum">(p.280)</span> + +<h1>PARIS MÉRIDIONAL.</h1> + + + +<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA +SALPÉTRIÈRE</span>.</h2> + + +<p>La <i>place Maubert</i>, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire +son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place +étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était +couverte de maisons dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et, pendant tout le moyen âge, +elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des +bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont +éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le +massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades +de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été +transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y +a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés +pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son +disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540, +Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là +que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et +malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur, +traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes; +accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et +exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau +depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une +potence autour de laquelle il y auroit un grand <span class="pagenum">(p.281)</span> +feu, auquel, après +avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses +livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in +<i>mente curiœ</i> que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun +blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»</p> + +<p>De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris +méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à +la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par +la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies +publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus +pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers +qu'on appelle vulgairement <i>faubourg Saint-Victor</i>, <i>faubourg +Saint-Marceau</i>.</p> + +<p>La rue <i>Saint-Victor</i> doit son nom et son origine à la célèbre abbaye +vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que +jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant +desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, +démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et +qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue +Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis +1626, le nom de <i>Jardin du Roi</i>, à cause du Jardin-des-Plantes, dont +l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été +substitué celui de <i>Geoffroy-Saint-Hilaire</i>. Au delà de la rue du +Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de +rue du <i>marché aux chevaux</i>, à cause de l'établissement de même nom +qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de +l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue +d'<i>Austerlitz</i>, qui aboutit à la barrière d'Ivry.</p> + +<p>Les monuments ou établissements publics que renferment la rue +Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:</p> + +<p>1º L'<i>église Saint-Nicolas-du-Chardonnet</i>.--C'était autrefois une <span class="pagenum">(p.282)</span> +chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de +l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et +renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de +Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris +et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles +Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille +Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte +Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du +douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été +fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.</p> + +<p>2º La <i>halle aux vins</i>. (Voir les quais, page 48.)</p> + +<p>3º Le <i>Jardin des Plantes</i>, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy +de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet +quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait +la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec +laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq +fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord +par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des +marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de +l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille +plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et +d'histoire naturelle. L'œuvre fut continuée successivement, avec +autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort, +Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés, +des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit +de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires, +les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793, +organisa l'établissement en <i>Muséum d'histoire naturelle</i> et y créa +douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle +extension, et enfin Cuvier <span class="pagenum">(p.283)</span> +a fait du jardin et du muséum le plus +magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses +bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son +jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais, +quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous +décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans +Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans +air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus +avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les +singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était +nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que +peuvent en tirer les arts utiles.</p> + +<p>4º L'<i>hôpital de la Pitié</i>.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII +ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu +prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats +achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié. +En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on +destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on +apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un +annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans +vingt-trois salles.</p> + +<p>5º Le <i>marché aux chevaux</i>, fondé en 1641 sur un terrain dit la +Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de +chambre du roi.</p> + +<p>Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor +étaient:</p> + +<p>1º Le <i>collége du cardinal Lemoine</i>, fondé en 1302, et où Turnèbe, +Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle +rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.</p> + +<p>2º Le <i>collége des Bons-Enfants</i>, près de la porte Saint-Victor et +dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; <span class="pagenum">(p.284)</span> +il avait été fondé dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et comptait parmi ses élèves +Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint +Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de +Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments +furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de +septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels +le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de +l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue, +et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes +aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est +occupée aujourd'hui par une caserne.</p> + +<p>3º L'<i>abbaye Saint-Victor</i> occupait tout l'espace compris entre les +rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et +avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle +avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef +de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la +dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira +près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs +solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit +une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une +abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y +vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité +et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye +Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la +France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive +gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève, +qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout +le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère +et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom +dans l'histoire de l'Église, <span class="pagenum">(p.285)</span> +principalement Hugues de Champeaux, +Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la +visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations +continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se +réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels +Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être +inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi +lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite +Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa +réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages +ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse +lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats, +Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt +mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son +cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de +colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été +reconstruite sous François I<sup>er</sup>, entre autres un élégant clocher et une +crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la +Bièvre en 1148.</p> + +<p>L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus +grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en +1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse +et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration +municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont +amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de +donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de +Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou +même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul, +elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il +restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite +Alexandre, à laquelle <span class="pagenum">(p.286)</span> + était adossée une fontaine et qui jadis +servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été +détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la +gloire de Cuvier.</p> + +<p>Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues +Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:</p> + +<p>1º Rue de <i>Bièvre</i>.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut +dérivé de la rivière de Bièvre dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, à travers l'abbaye +Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue +dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout, +à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége +Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux +cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme +boursier.</p> + +<p>2º Rue des <i>Bernardins</i>.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244 +pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a +servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de +Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie +située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé +en trois nefs, construction du XIV<sup>e</sup> siècle, aussi élégante que hardie; +ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville; +aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers. +L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par +le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un +chef-d'œuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de +septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y +trouvaient renfermés, y furent massacrés.</p> + +<p>Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon, +famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences +et a donné d'illustres magistrats.</p> + +<p>3º Rue des <i>Fossés-Saint-Victor</i>.--Elle a été bâtie sur +l'emplacement <span class="pagenum">(p.287)</span> +de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des +vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est +une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les +beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III +assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en +1633, le couvent des religieuses anglaises de <i>Notre-Dame de Sion</i>, +fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes +religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand +peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou +<i>séminaire des Écossais</i>, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662 +pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les +tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a +demeuré l'auteur des <i>Essais historiques sur Paris</i>, Saint-Foix. Au nº +37 était la <i>congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne</i>, +fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des +professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et +publique. Cette maison occupait une partie du <i>clos des arènes</i>, dans +lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics. +Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait +encore des débris au XIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la +maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en +place de Grève en 1770.</p> + +<p>4º Rue <i>Lacépède</i>, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée +<i>Copeau</i>, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans +cette rue est la <i>prison de Sainte-Pélagie</i>, dont l'entrée est rue de +la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par +madame Beauharnais de Miramion +<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66">[66]</a>, +pour les filles débauchées, et où +l'on renfermait aussi, <span class="pagenum">(p.288)</span> +par l'ordre des magistrats, les femmes de +mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les +criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus +politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins, +montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland, +Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle +devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction +pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de +réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les +écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration +et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy, +Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828, +la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la +dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835 +vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers +pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est +restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou +politiques.</p> + +<p>5º Rue d'<i>Orléans</i>, ainsi appelée d'un <i>séjour</i> qui avait appartenu au +duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les +rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes; +c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre, +accompagnée de <i>saulsayes</i> et d'un jardin où «étoient cerisier, +lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les +lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna +plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile +et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre; +elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de +Mesmes au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux +fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour +l'éducation des enfants pauvres.</p> + +<p>6º <span class="pagenum">(p.289)</span> +Rue <i>Censier</i>.--C'était autrefois une impasse qui avait été +ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme +toutes les impasses, rue <i>sans chef</i>, et, par corruption, <i>Sencée</i> et +<i>Censier</i>. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par +des tanneries.</p> + +<p>Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière, +était autrefois l'<i>hospice de Notre-Dame de la Miséricorde</i>, appelé +vulgairement les <i>Cent-Filles</i>, et qui avait été fondé en 1624 par le +président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était +devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en +aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président +Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital +pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère, +auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot, +et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les +compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage, +épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire +de chef-d'œuvre et sans payer les droits de réception. +L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à +la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la +maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.</p> + +<p>7º Rue <i>Fer-à-Moulin</i>, ou, plus exactement, <i>Permoulin</i>, du nom d'un +de ses habitants. Cette rue existait dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle et faisait +partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou +<i>séjours</i> remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes +de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la <i>maison de +Scipion</i>, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous +Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire +un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils +de Paris.</p> + +<p>8º <span class="pagenum">(p.290)</span> +Rue des <i>Fossés-Saint-Marcel</i>, bâtie sur les fossés qui +entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse, +pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière +Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel +il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à +l'hôtel-Dieu +<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67">[67]</a> +et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la +foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il +faut nommer Pichegru.</p> + +<p>9º <i>Boulevard de l'Hôpital</i>.--En 1760, Louis XV ordonna +«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la +ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette +partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de +la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la +rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à +l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à +devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs +du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz, +longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie +jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans +l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des +Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes +chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où +s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années, +ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de <span class="pagenum">(p.291)</span> +constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population +des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires +et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.</p> + +<p>Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la +barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements +publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le +quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie +orientale, que par des masures. On y trouve:</p> + +<p>1º <i>L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans</i>.</p> + +<p>2º L'<i>hospice de la Vieillesse-Femmes</i> ou l'<i>hôpital général de la +Salpêtrière</i>.</p> + +<p>Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des +vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les +magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à +le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615, +Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en +hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le +même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela +devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement +continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à +quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou +réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour +la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de +dissiper une <span class="pagenum">(p.292)</span> +foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que +leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient +que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes, +et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se +porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur +indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne +de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter +remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des +pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme +nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de +grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre +conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le +succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être +plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et +chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son +service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de +Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant +en la conduite d'un si grand œuvre, non par ordre de police, mais par +le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les +pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés, +pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur +pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et +l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au +faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison +de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre... +Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés +l'<i>Hôpital général des pauvres</i>; que l'inscription en soit mise, avec +l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié; +entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p.293)</span> +établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les +pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur +l'emplacement d'une <i>salpêtrière</i> bâtie par Louis XIII, l'église et +les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma +jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les +autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En +1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les +nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se +décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder +à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une +maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante +cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes +débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de +ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police +en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison +de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles +reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la +Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui +n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure, +l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées +soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles +ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur +passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein +jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les +misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes +indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants +trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de +tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné +spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou +insensées, ou aveugles, ou accablées de <span class="pagenum">(p.294)</span> +maladies incurables. Il +en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de +l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues, +ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de +bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est +très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur +lesquelles s'ouvrent autant de nefs.</p> + + +<a id="toc294" name="toc294"></a> +<h1>CHAPITRE II.</h1> + +<h2><span class="smcap">LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS</span>.</h2> + + +<p>De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui, +sous les noms de <i>Montagne-Sainte-Geneviève</i>, <i>Descartes</i> et +<i>Mouffetard</i>, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis +l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à +l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la +capitale qu'on appelle vulgairement faubourg <i>Saint-Marceau</i>. Ce +faubourg occupe principalement le <i>Mons Cetardus</i>, qui, du temps des +Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris, +ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son +tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut +détruit par les Normands et commença à se repeupler au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, +mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V +et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la +ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut +réuni à ce faubourg, et prit son nom, le <i>riche bourg</i> ou <i>bourg +Saint-Médard</i>, qui s'était formé vers le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle entre la montagne +Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg +Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un +quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient +groupées <span class="pagenum">(p.295)</span> +confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes +grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques +infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une +population de truands, de jongleurs, de <i>tire-laines</i>, mêlée à une +population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre, +misérable. A la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, cette situation n'était pas +grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le +quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus +remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule +maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg +Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les +misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui +cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir; +c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants +polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont +leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police +craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus +inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la +ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands +excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du +soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux +arts et aux mœurs régnantes... Une famille entière occupe une seule +chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois, +les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de +payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables +meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces +demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots. +Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»</p> + +<p>Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la +honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis <span class="pagenum">(p.296)</span> +1789, ce +coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au +moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la +propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal +pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires, +infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est +sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle +n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en +grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc. +<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68">[68]</a>. A +part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes +manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des +arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles +sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur +la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que +les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent +facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que +les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des +partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la +révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce +quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848. +Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop +négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes +de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de <span class="pagenum">(p.297)</span> +bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du +centre aux prisons et aux cours d'assises.</p> + +<a id="toc297" name="toc297"></a> +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.</h2> + + +<p>La rue de la <i>Montagne-Sainte-Geneviève</i> doit son nom et son origine à +la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue +très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:</p> + +<p>1º Le <i>couvent des Carmes</i>.--Ces religieux, qui disaient avoir pour +fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la +suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des +Barrés<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69">[69]</a>; +ils furent transférés à la place Maubert par +Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument +précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture; +elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du +libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était +le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il +était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait +pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les +plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture +d'armes pendant la révolution et a <span class="pagenum">(p.298)</span> +été détruit en 1811. Sur son +emplacement on a construit un beau marché.</p> + +<p>2º Les <i>colléges de Laon</i> (nº 24), de la <i>Marche</i> (nº 37), des +<i>Trente-Trois</i> (nº 52).</p> + +<p>3º Le <i>collége de Navarre</i>, fondé par Jeanne de Navarre, femme de +Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol, +qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de +distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la +noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis, +dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il +y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et +le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris +où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la +théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu +réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay. +Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus, +Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on +y transféra l'<i>École Polytechnique</i>, qui, fondée en 1795, avait été +d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à +Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle +institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant +d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un +grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils +étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde +nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les +chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils +prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord +de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au +gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les +corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle +d'une grande popularité, <span class="pagenum">(p.299)</span> +principalement dans la partie la moins +éclairée de la population.</p> + +<p>Auprès du collége de Navarre était celui de <i>Boncourt</i>, qui avait été +fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en +philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on +y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu +pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses +bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.</p> + +<p>La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est +bâtie l'église <i>Saint-Étienne-du-Mont</i>, qui date du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. Elle +fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de +Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et +son magnifique jubé, chef-d'œuvre de légèreté et de délicatesse. Son +portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France +s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur +vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et +Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules +rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de +Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste +Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième +arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à +l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle +était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne +de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet +d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des +ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique +dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été +ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y +fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés +pour célébrer la fête de sainte Geneviève.</p> + +<p>Sur <span class="pagenum">(p.300)</span> +le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien +Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son +retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit +élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y +fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève, +plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son +tombeau était au milieu du chœur, orné de sa statue; on y lisait +cette inscription, qui datait de 1177:</p> + + <p class="quotega"><span class="smcap">chlodoveo magno, hujus ecclesiæ fundatori.<br> + sepulcrum vulgari olim lapide structum et longo<br> + ævo deformatum, abbas et convent. meliori opere<br> + et form renovaverunt</span> +<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70">[70]</a>.</p> + +<p>Ce tombeau, restauré dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par les soins du +cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église +abbatiale de Saint-Denis.</p> + +<p>La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux +priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au +saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule. +C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner +l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée. +Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècles; +et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte +Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur +celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en +857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors +de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux +flammes; ils n'épargnèrent ni le saint <span class="pagenum">(p.301)</span> +lieu, ni la bienheureuse +Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique +fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle +resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay +la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des +réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa +destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées +des <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècles. Sa façade se composait simplement d'une +grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton +triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par +une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie +inférieure, du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, ainsi que les murailles latérales et une +partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu +d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques +de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or +exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument: +elle datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et avait été restaurée au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> dans un +style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur +quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de +vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les +rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait +craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait +cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus +grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de +saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte +et allait de même la reconduire après la cérémonie +<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71">[71]</a>. +Tous les <span class="pagenum">(p.302)</span> +corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à +ces processions solennelles, où il y avait une affluence +incroyable<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72">[72]</a> +et qui étaient ordinairement retracées dans des +tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de +Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus +magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église +Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente +chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait +en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des +pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion +enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour +tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait +toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait +qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie, +et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de +Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le +faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire +<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73">[73]</a>.</p> + +<p>Vers <span class="pagenum">(p.303)</span> +le milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, l'église Sainte-Geneviève +menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de +la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on +appelle aujourd'hui le <i>Panthéon</i>, et dont nous parlerons dans le +chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on +ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour, +qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui +avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se +composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses +jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de +l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de +plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du <i>Chardonnet</i>, +des <i>Coupeaux</i>, des <i>Saussayes</i>, de la <i>Cendrée</i> ou <i>Cendrier</i>.</p> + +<p>Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs +travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines +du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils +du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques +religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté +de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par +les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du +cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille +manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.</p> + +<p>L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments +servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est +là que se tint, en 1796, le <i>club du Panthéon</i>, où se réfugièrent tous +les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf +trouvèrent un auditoire, <span class="pagenum">(p.304)</span> +et qui fut fermé par les ordres du +Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée +aujourd'hui par le collége Henri IV ou <i>lycée Napoléon</i>. Quant à la +bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la +belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si +magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être +transférée dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien +collége Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent +cinquante mille volumes.</p> + +<p>La principale rue qui débouche dans la rue de la +Montagne-Sainte-Geneviève est celle des <i>Noyers</i>.</p> + +<p>Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui +garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses +maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans +la rue des Noyers: ce sont les rues des <i>Carmes</i> et +<i>Saint-Jean-de-Beauvais</i>.</p> + +<p>Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en +1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à +la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue. +Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en +1682 en séminaire pour les Irlandais.</p> + +<p>La rue des Carmes a pour prolongement la rue des <i>Sept-Voies</i>, dans +laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à +une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire. +On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé +en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont +occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége +Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de +la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts +personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314 +et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement, +ils allaient aux <span class="pagenum">(p.305)</span> +Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que +ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère. +Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils +jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de +gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de +Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut +transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli +récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque +Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Dans la rue <i>Saint-Jean-de-Beauvais</i> étaient: le <i>collége de +Beauvais</i>, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la +famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs +François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant +Coffin; le <i>collége de Lizieux</i>, fondé en 1336 et qui compte parmi ses +élèves le poëte Delille; enfin, les <i>écoles de droit</i>, fondées en +1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous +reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de +l'<i>Olivier</i>, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de +savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte +de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne I<sup>er</sup> publia ses onze +éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de +douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos +modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut. +François I<sup>er</sup> et sa sœur Marguerite de Navarre visitaient souvent +l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne +I<sup>er</sup> ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque +ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse, +la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de +la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de +lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir +perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir +<span class="pagenum">(p.306)</span> +étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des +plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus +coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les +persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à +l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et +une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier +représentant, Antoine Estienne III +<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74">[74]</a>!</p> + +<p>Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique +qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui +avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.</p> + + +<a id="toc306" name="toc306"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Rues Descartes et Mouffetard.</h2> + + +<p>La rue <i>Descartes</i> se nommait autrefois <i>Bordet</i> et date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte +de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret +de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par +ordre de la Convention, placé au Panthéon.</p> + +<p>La rue <i>Mouffetard</i> n'est autre que la grande voie romaine du <i>mont +Citard</i>, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux +et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale +du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse +du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:</p> + +<p>1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de +juin. C'était autrefois le couvent des <i>Hospitalières de la +Miséricorde</i>, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.</p> + +<p>2º <span class="pagenum">(p.307)</span> +Le <i>Marché des Patriarches</i>.--C'était autrefois un fief +considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de +<i>patriarches</i>. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au +Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées. +Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches +de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de +sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent +les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent +les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou +tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs +prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la +maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des +assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le +siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent +transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient +occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et +trois rues nouvelles en facilitent les abords.</p> + +<p>3º L'<i>église Saint-Médard</i>.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui +avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye +Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg +Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses +restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une +succursale du douzième arrondissement.</p> + +<p>Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau +du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si +ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né +dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais +voulu prétendre à la prêtrise, <span class="pagenum">(p.308)</span> +janséniste, et ayant toute la +sévérité de mœurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se +retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus +austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il +travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort, +les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles +et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là +les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant +de bruit dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>4º <i>Place de la Collégiale</i>, sur l'emplacement de laquelle était +l'église collégiale de <i>Saint-Marcel</i>.</p> + +<p>Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails +merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une +chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint +Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de +Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est +certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont +Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au +temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau +un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> +siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les +reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y +restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et +elle devint <i>collégiale</i>, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines +dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel, +le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au +milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de +Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le <i>maître des sentences et des +théologiens</i>. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour +le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il +entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en +déloger.</p> + +<p>L'église <span class="pagenum">(p.309)</span> +Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été +bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable, +origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de <i>Pierre Lombard</i> +donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.</p> + +<p>Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin, +qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en +1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on +a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient +probablement du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés +deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un +oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:</p> + + <p class="quotega"><span class="smcap">vitalis a barbara, son épouse très-aimable,<br> +âgée de vingt-trois ans, cinq mois et vingt-huit jours</span>.</p> + +<p>5º <i>Manufacture des Gobelins</i>.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on, +favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers +et teinturiers. Vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, l'un d'eux, Jean +<i>Gobelin</i>, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants. +Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses +établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur +les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur +nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de +guinguettes et de <i>folies</i>, et l'on alla par plaisir visiter les +teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse, +et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint +l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676. +Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une +manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand +nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour en +<span class="pagenum">(p.310)</span> +faire, sous le titre de <i>Manufacture des meubles de la couronne</i>, une +véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à +Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des +bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture +remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs, +graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons +ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans +ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa +Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre +années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et +métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les +autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu +tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est +simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la +dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de +dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la +teinture.</p> + +<p>Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard, +nous remarquons:</p> + +<p>1º Rue de la <i>Contrescarpe</i>, bâtie sur l'emplacement des remparts de +Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette +folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme +un nouveau Messie.</p> + +<p>Elle a pour prolongement la rue <i>Neuve-Saint-Étienne</i>, où le sage et +modeste <i>Rollin</i> a demeuré près de cinquante ans +<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75">[75]</a>. Sa maison occupe +le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait +inscrire:</p> + + <p class="quotega"><span class="smcap">ante alias dilecta domus qua, ruris et urbis<br> + incola tranquillus, meque deoque fruor</span>.</p> + +<p>Dans <span class="pagenum">(p.311)</span> +cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin +de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les <i>Études de la nature</i>.</p> + +<p>2º Rue de l'<i>Arbalète</i>.--On y trouvait le couvent des <i>Filles de la +Providence</i>, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint +Vincent de Paul pour toutes ses œuvres de charité.» On y élevait des +jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit +Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune +trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la +chasteté.»</p> + +<p>Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés +en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.</p> + +<p>Dans cette rue débouche la rue des <i>Postes</i>, dont le nom dénaturé +vient des <i>poteries</i> qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est +depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou +d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent +encore sont: (1º nº 24 et 26) le <i>séminaire du Saint-Esprit</i>, fondé en +1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au +soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale +de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont +fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34) +le <i>collége Rollin</i>, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des +Filles de la Présentation-Notre-Dame.</p> + +<p>Ceux qui n'existent plus sont: <i>la congrégation des Eudistes</i>, fondée +en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux +dignités ecclésiastiques et servaient <span class="pagenum">(p.312)</span> +dans les pauvres paroisses, +dans les postes déserts et dans les missions; 2º les <i>Religieuses de +Notre-Dame-de-la-Charité</i> ou Filles Saint-Michel, fondées par le père +Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les <i>Orphelins de +l'Enfant Jésus</i>, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.</p> + +<p>3º Rue de <i>Lourcine</i>.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur +lequel elle a été ouverte et qui s'appelait <i>Locus cinerum</i>. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de +Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en +franchise. On y trouvait:</p> + +<p>1º L'<i>hôpital de Lourcine</i>, situé alors à l'entrée de la rue, près de +la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé +par la veuve de Saint-Louis. Dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il se trouva +abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait +saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal +honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est +probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du +Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise +conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non +dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire +et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un +certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans +la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état +d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement +toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres +honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme +généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à +l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné +à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin +de botanique. L'hospice prit le nom de <i>Maison de la Charité +chrétienne</i>. <span class="pagenum">(p.313)</span> +A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV +sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine, +et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats +estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de +la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et +médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des +Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de +Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs +communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à +l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>2º L'<i>abbaye des Cordelières</i> ou Filles de Sainte-Claire de la +Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve +de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les +rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la +Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés +par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le +manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive +affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son +hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un <i>châtel</i> +attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche, +sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation +de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville, +l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles +VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés +de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de +Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque +entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même +ordre que les religieuses de l'<i>Ave-Maria</i> et les Capucines de la +place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité +qui nous semble aujourd'hui surhumaine.</p> + +<p>Cette <span class="pagenum">(p.314)</span> +abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent +ouvertes sur son emplacement, les rues <i>Pascal</i>, <i>Julienne</i> et des +<i>Cordelières</i>. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre +partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge, +d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la +dernière en <i>hôpital</i> dit de <i>Lourcine</i>, qui remplace l'ancien hospice +de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de +maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.</p> + +<p>3º Rue de la <i>Reine-Blanche</i>.--Dans cette rue était un hôtel bâti par +Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392 +à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli, +dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans, +qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si +connue.»</p> + +<p>La rue Mouffetard aboutit à la <i>barrière d'Italie</i>, qui ouvre la route +de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre +du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.</p> + +<p>A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de <i>Bicêtre</i>, qui +tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce +château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats +invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général +pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient +un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et +de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des +vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux +monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même +indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus +horrible, le plus dégoûtant +<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76">[76]</a>. +Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un +hospice pour des fous et des vieillards.</p> + + +<a id="toc315" name="toc315"></a> +<h1>CHAPITRE III. </h1> <span class="pagenum">(p.315)</span> + +<h2><span class="smcap">RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES</span> +<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77">[77]</a>.</h2> + + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue Saint-Jacques.</h2> + + +<p>La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg +Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord, +en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes +voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie +<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78">[78]</a>. On y entrait +autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la +première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des +Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue +Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques, +près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où +ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la +<i>grant rue</i>, la <i>grand'rue outre le Petit-Pont</i>, la <i>grand'rue +Saint-Benoit</i>, etc. Le quartier que traverse <span class="pagenum">(p.316)</span> +cette voie publique, +si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg +Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les +quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il +a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il +ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus +heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie +de la capitale qu'on appelle vulgairement le <i>quartier latin</i>, à cause +des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans +cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première +imprimerie, dans une maison à l'enseigne du <i>Soleil d'or</i>, située +vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été +habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée +jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs, +des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces +rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin. +Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent +encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie +particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des +tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre, +étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements +de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps +anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la +première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient +clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du +Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte +Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée +étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle +important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la +lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices +publics qu'elle renferme sont:</p> + +<p>1º <span class="pagenum">(p.317)</span> +Le <i>Collége de France</i>, fondé par François I<sup>er</sup>, en 1530, pour +l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de +la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès, +François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II +y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie; +Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de +botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de +langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de +mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire +naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus +illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont: +Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet, +Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille, +Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous +François I<sup>er</sup> et ses successeurs, alors que les livres étaient rares, +la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les +professeurs étaient-ils appelés <i>lecteurs du roi</i>, <i>lecteurs publics</i>. +Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but +déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant +qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà +Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils +semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de +dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps +sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs +lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon. +«Les <i>lecteurs du roi</i>, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont +pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par +manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après +les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient +sujettes à être importunées et destourbies par le passage des <span class="pagenum">(p.318)</span> +crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on +commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de +Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été +terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables, +qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.</p> + +<p>2º Le <i>collége du Plessis</i>, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en +1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne +trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors <i>Maison de +l'Égalité</i>. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa +surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus +triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de +dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en +sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés +Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent +trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice +resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale: +c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.</p> + +<p>3º Le <i>lycée Louis-le-Grand</i>.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le +nom de <i>Clermont</i>, par les jésuites, dont l'établissement à Paris +venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse +société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les +conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les +prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres +soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme +corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du +roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze +jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la +permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus +grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation +royale; enfin, le roi étant venu le visiter <span class="pagenum">(p.319)</span> +en 1682, ils lui +donnèrent le nom de <i>Louis-le-Grand</i>. Alors ce collége, par le choix +de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint +l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France: +presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et +professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy, +Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes +illustres du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un +seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le +collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses +archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y +forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins, +Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un +grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il +faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la +révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les +établissements de l'ancienne université: il devint une institution +particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et +il prit en 1793 le nom d'<i>Institut de l'Égalité</i>. La Convention le vit +sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les +hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés, +Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au +nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de +Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet, +etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention +de 200,000 francs et le nom de <i>Prytanée français</i>; la loi du 11 +floréal an <span class="smcap">X</span> en fit le <i>Lycée impérial</i>; il reprit en 1814 son nom de +Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands +lycées ou colléges de la capitale.</p> + +<p>Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous +remarquons:</p> + +<p>1º <span class="pagenum">(p.320)</span> +La <i>chapelle Saint-Yves</i>, au coin de la rue des Noyers. Elle +avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un +gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait +l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même +dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs +avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans +prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les +honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de +ce monde +<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79">[79]</a>. +«Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait +suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais. +Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de +Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la +simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un +plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte, +comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une +madone.»</p> + +<p>2º L'église <i>Saint-Benoît</i>, ou, plus exactement, de la +<i>Saincte-Benoîte-Trinité</i>. Sa fondation remontait au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, +quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «<span class="smcap">dans cette chapelle, +saint denis a commencé à invoquer le nom de la sainte +trinitré[** trinité?]</span>.» C'était une église +collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient +juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître +renfermait-il une prison. <span class="pagenum">(p.321)</span> +L'église Saint-Benoît, monument +très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait +les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude +et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et, +dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs, +libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des +quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les +Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc., +noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces +temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses +études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps, +l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation, +un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier +allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans +l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison +particulière.</p> + +<p>3º L'église <i>Saint-Étienne-des-Grés</i>, située au coin de la rue du même +nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été +bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des +<i>Grés</i> (<i>de Gradibus</i>), mais des <i>Grecs</i>, parce que saint Denis et ses +compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> +siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas +encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le +<i>pressoir du roi</i>. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son +cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance +Chlore.</p> + +<p>Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:</p> + +<p>1º Rue de la <i>Bûcherie</i>, ainsi nommée du port au bois qui en était +voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine +et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, <span class="pagenum">(p.322)</span> +qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières. +L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste +encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des +Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.</p> + +<p>Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des <i>Rats</i> ou de +l'<i>Hôtel Colbert</i>. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand +ministre de Louis XIV et dont la construction date du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: on +y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle +exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue +<i>Saint-Julien-le-Pauvre</i>, ainsi appelée d'une église qui existait déjà +du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris, +il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que +saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre +d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la +piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut +rebâtie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps +ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de +la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des +papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en +1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du +style le plus gracieux.--3º La rue du <i>Fouarre</i>, ainsi appelée d'un +vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la +place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la +paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs +maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est +célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En +1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le +passage des voitures pendant les leçons.</p> + +<p>2º Rue <i>Galande</i> ou <i>Garlande</i>.--«On voit, dit Jaillot, dans un +cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de <span class="pagenum">(p.323)</span> +Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne, +appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la +charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et +autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place +Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de +Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et +qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.</p> + +<p>Le prolongement de la rue Garlande est la rue <i>Saint-Severin</i>, où se +trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de +Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé +Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est +probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux +Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même +qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses +époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties +du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les +tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères +Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque +entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto +par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de +cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un +voyage.</p> + +<p>3º Rue du <i>Foin</i>.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais, +«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était +devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait +encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en +1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on +apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui +arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les +syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi <span class="pagenum">(p.324)</span> +dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les +priviléges pour l'impression des livres.</p> + +<p>4º Rue des <i>Mathurins</i>.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là +que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi +s'est-elle appelée longtemps rue des <i>Thermes</i>. Elle prit son nom +actuel d'un couvent bâti dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et qui appartenait à +l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat +des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé +l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait +fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui +était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des +confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université, +des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université +tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée +en maisons particulières.</p> + +<p>Au nº 12 est l'<i>hôtel de Cluny</i>, aujourd'hui <i>musée des antiquités +françaises</i>, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les +abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise, +neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge +et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations +romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là +qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de +Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été +souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la +révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande +et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette +maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a +fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier, +l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences +de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de +magnifiques émaux, <span class="pagenum">(p.325)</span> +des œuvres de serrurerie et de menuiserie, +des curiosités historiques, etc.</p> + +<p>Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal +de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la +librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle +a mises au jour.</p> + +<p>Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré +Racine<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80">[80]</a>. +Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du +Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'<i>Histoire de +Paris</i>.</p> + +<p>5º Rue des <i>Écoles</i>.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place +Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne <i>place +Cambray</i>. Cette place, où est situé le Collége de France, communique +avec la rue <i>Saint-Jean-de-Latran</i>, où étaient autrefois une église et +une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette +commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une +tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient +en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le +tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était +l'œuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on +a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours +pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore, +ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on +vient de les détruire.</p> + +<p>6º Rue des <i>Grés</i>.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou +Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle +Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint +Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se +trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près +de la muraille d'enceinte <span class="pagenum">(p.326)</span> +de la ville. Ce couvent acquit une +grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas +d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le +désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines +de France, jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, choisirent leurs confesseurs, par le +grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui +sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin, +Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de +Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que +de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques +Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des +luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des +réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres +royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.</p> + +<p>L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue +Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était +d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle +renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle +possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons +royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de +Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la +maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle +possédait encore les cœurs ou les entrailles de Charles d'Anjou, +frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV, +de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses +de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de +Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit +l'auteur du roman de la <i>Rose</i>, de Passerat, l'un des auteurs de la +<i>Satire Ménippée</i>, «homme docte et des plus déliés esprits de son +siècle,» de la famille de Laubespin, etc.</p> + +<p>L'église, <span class="pagenum">(p.327)</span> +le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits +pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de +correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par +une école municipale et une caserne.</p> + +<p>7º Rue <i>Soufflot</i>.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à +l'architecte de ce monument.</p> + +<p>L'emplacement du <i>Panthéon</i> était occupé, sous les Romains, par une +grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits +très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il +fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et +jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire +de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches +détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour +remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines. +Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines +de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on +était en plein <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, c'est-à-dire à l'époque où la +philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi +Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle +Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens +vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le +monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791, +décréta qu'il prendrait le nom de <i>Panthéon</i>, qu'il serait destiné à +la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: <span class="smcap"> aux grands hommes +la patrie reconnaissante</span>, enfin que Mirabeau y serait +enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur +furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour +Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat, +etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9 +thermidor.</p> + +<p>Pendant <span class="pagenum">(p.328)</span> +ce temps, les ornements du monument avaient été changés: +le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec +des anges adorateurs, œuvre de Coustou; on la remplaça par un +bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant +la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant +le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient +cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent +remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire +de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique, +l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été +consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de +l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie, +aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.</p> + +<p>Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses +ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de +nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands +dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville, +de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La +Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit +disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et +des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui +représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une +sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution +de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte +catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination +révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, œuvre de David +d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse. +Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des +grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies, +triste et honteux témoignage de notre <span class="pagenum">(p.329)</span> +instabilité, de notre +facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux +parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres +qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans +signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en +attendant qu'on trouvât une destination à ce <i>temple de tous les +dieux</i>, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des +grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et +très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le +culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même +temple; d'ailleurs, nos mœurs et nos habitudes ne comprennent pas des +tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque +poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou +sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce +figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de +Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement +principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la +France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas +eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les +restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de +Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.» +Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au +culte sous le nom de Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste +célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de +l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement +le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé +toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue +Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce +monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat +acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui <span class="pagenum">(p.330)</span> +devait être +mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du +Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une +citadelle.</p> + +<p>Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à +l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la +<i>mairie du douzième arrondissement</i>; le second est l'<i>École de droit</i>, +bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été, +jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle +manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires; +les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps, +sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur +bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution +les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint +Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de +l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division +extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus +influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous +avons vu dans l'<i>Histoire générale</i> que, pendant la Restauration et +après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit +étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements +démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au +gouvernement.</p> + +<p>Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit +romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de +droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.</p> + + +<a id="toc330" name="toc330"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>Le faubourg Saint-Jacques.</h2> + + +<p>Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de +couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux <span class="pagenum">(p.331)</span> +solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute +naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la +langue si noblement chrétienne du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, on appelait du nom de +<i>Thébaïde de Paris</i> ce quartier couvert de grands enclos, perdu au +milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains +appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de +carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble +église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que +par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent +sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et +le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y +ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches +solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu +d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un +touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice +Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas +(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda +cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut +posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par +deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante +cérémonie.</p> + +<p>La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont +devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs +transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour +le passé.</p> + +<p>1° Le <i>couvent de la Visitation-Sainte-Marie</i>, établi en 1623. C'est +là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un +si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la <i>maison de +refuge des Dames Saint-Michel</i>, qui est à la fois un établissement +religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.</p> + +<p>2° <span class="pagenum">(p.332)</span> +L'<i>église Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>.--C'était une chapelle en +1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684. +Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de +Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une +succursale du douzième arrondissement.</p> + +<p>3° L'<i>hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>, depuis <i>séminaire Saint +Magloire</i>, aujourd'hui <i>institution des Sourds-Muets</i>. L'hôpital avait +été fondé dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle par l'ordre des Frères <i>pontifes</i> ou +constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des +soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y +transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent +supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui +fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux +siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a +vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom +parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des +Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui +date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent +des Célestins jusqu'en 1790.</p> + +<p>4° La <i>communauté des Ursulines</i>, fondée en 1608 par madame de +Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des +comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été +le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en +France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La +fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est +là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle +abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron, +elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui +détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines. +Celle-ci aboutit rue d'<i>Ulm</i>, dans laquelle se trouve l'<i>École +normale</i>.</p> + +<p>Cette <span class="pagenum">(p.333)</span> +école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des +professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes. +Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de +Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois +d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820, +rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été +transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un +des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente +ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité +et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le +lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce +qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction +publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont +sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un +zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.</p> + +<p>5° Le <i>couvent des Feuillantines</i>, fondé en 1622 par madame +d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés +particulières.</p> + +<p>6° Le <i>couvent des Bénédictins anglais</i>, fondé en 1640 et où Jacques +II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété +particulière.</p> + +<p>7° Le <i>couvent des Carmélites</i>, fondé en 1602 par le cardinal de +Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos +Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière +romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de +Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de +tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au +<span class="smcap">III</span><sup>e</sup> siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint +Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert, +moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du <span class="pagenum">(p.334)</span> +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et +desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux +Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une +grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne, +de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de +Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et +cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le +couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle +sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses +appartenant à la plus grande noblesse +<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81">[81]</a>, +que de femmes dégoûtées du +monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir +leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces +pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de +trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant +le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence +de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de +cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action, +cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une +manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout +le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des +plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation +de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le +voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans +la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur +cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un +courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La <span class="pagenum">(p.335)</span> +principale de ces maisons avait été construite par une fameuse +pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept +ans: c'était la sœur du grand Condé, la belle duchesse de +Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le +disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du +plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y +mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre +héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça +l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par +la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites +était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de +Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait +aussi déposé le cœur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790: +sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce; +dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites, +dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.</p> + +<p>8° L'<i>abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche</i>, +fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux +priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de +Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le +chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur +elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la +naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le +couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de +Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de +Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été +peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le +sanctuaire sont de François Anguier. Le cœur d'Anne d'Autriche, ainsi +que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons +étaient <span class="pagenum">(p.336)</span> +déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut +dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent +l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en +1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est +devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille +lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.</p> + +<p>9° L'<i>abbaye de Port-Royal</i>.--Cette abbaye avait été fondée en 1204 +par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme +elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut +transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques, +qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de +Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais +l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister, +et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la +maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit +dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par l'austérité et l'indépendance de ses +opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des +jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de +Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa +sœur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de +leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra +autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas +moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui +l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de +l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se +retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des +rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on +remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de +Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et +mourut madame de Sablé +<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82">[82]</a>. +C'est <span class="pagenum">(p.337)</span> +là que voulut être inhumée la +duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.</p> + +<p>Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le +nom de <i>Port-Libre</i>, et l'on y renferma la plupart des suspects du +faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes, +Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les +princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les +duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins +à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les +portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société, +excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on +aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste +château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et +de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les +religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus: +«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y +retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures +du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme +les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal +révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour +aller à l'échafaud.</p> + +<p>En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les <span class="pagenum">(p.338)</span> +enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement, +c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il +renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille +femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la <i>Bourbe</i>, à cause du +nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet +hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où +quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la +profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que +le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut +transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les +contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations +inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld, +mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney! +Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!</p> + +<p>10º <i>Le couvent des Capucins</i>, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans +la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'<i>hôpital du Midi</i>, destiné au +traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.</p> + +<p>11º L'<i>hôpital Cochin</i>, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante +malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du +vénérable fondateur décore la salle principale.</p> + + +<a id="toc338" name="toc338"></a> +<h1>CHAPITRE IV.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>La rue de la Harpe.</h2> + + +<p>La rue de la <i>Harpe</i>, qui est aujourd'hui en pleine démolition, +partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la +<i>Vieille-Bouclerie</i>, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui <span class="pagenum">(p.339)</span> +qu'elle porte depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et qu'elle doit à une enseigne. +Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus +importants du palais des <i>Thermes</i>.</p> + +<p>Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et +Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et +ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au +temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands +souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc +lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance +Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont +habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races. +Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire I<sup>er</sup> +les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était +immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques, +des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes, +etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle +<i>Arx celsa</i>. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture +très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites +qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze +siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres, +sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La +première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de +largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur +hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de +<i>frigidaria</i>, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize +pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de +souterrains. A la fin du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, les jardins des Thermes avaient +été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en +ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il +en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En +1228, on construisit, avec <span class="pagenum">(p.340)</span> +une partie des bâtiments, le couvent +des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.</p> + +<p>A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près +de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de +nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé +en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui +devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves. +Sur son emplacement est le <i>collége Saint-Louis</i>, fondé en 1820, et +qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé +en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces +dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée +en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable. +Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être +presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la +rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs +historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des +Deux-Portes était un hôtel du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qu'on vient de détruire et +qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est +mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par +Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face +de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland: +c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur +Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud +et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la +Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.</p> + +<p>Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:</p> + +<p>1º Rue de l'<i>École-de-Médecine</i>.--Cette rue a été ouverte vers le +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue +des <i>Cordeliers</i> à cause du couvent des Franciscains, qui y fut <span class="pagenum">(p.341)</span> +établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste, +avait pour titre: <i>Le grand couvent de l'Observance de Saint-François</i>. +Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut +détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand +cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était +le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il +est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les +désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne +s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus +nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de +Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit +Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre +roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce +couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se +tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y +attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on +lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait +de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des +marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de +Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait +rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle +renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de +Philippe IV, de Charles IV, le cœur de Philippe-le-Long, et, en +outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis +XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires +de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été +fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la +salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses +séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la +révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces <span class="pagenum">(p.342)</span> +mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne +Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit +ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans +le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour +du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre +d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue +Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel, +procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon; +Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est +dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un +logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là +qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue +des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques +parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est +occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les +jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières, +l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement, +renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui +présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art +de guérir. La première pensée de cet établissement est due à +Lamartinière, chirurgien de Louis XV.</p> + +<p>En face de ce dernier bâtiment est l'<i>École de Médecine</i>, monument +lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui +n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre +corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze +cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes; +une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de +physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les +dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, <span class="pagenum">(p.343)</span> +fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y +siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine +est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur +Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute +réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins +publics.»</p> + +<p>Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était +l'<i>église Saint-Côme et Saint-Damien</i>, qui fut bâtie en 1212 et devint +le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de +Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université, +mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses +membres avec le plus profond et le plus injuste dédain +<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83">[83]</a>. Un de ses +statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à +Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les +médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie +royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à +une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer +Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la +rue Racine.</p> + +<p>A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon, +se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste, +détruite en 1672.</p> + +<p>2º Rue <i>Neuve-de-Richelieu</i> et place <i>Sorbonne</i>.--Robert <i>Sorbon</i>, +chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce +prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la +Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands +services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses +docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les +opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il +faudrait un livre <span class="pagenum">(p.344)</span> +pour raconter les sentences portées par ce +tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal, +contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la +déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la +reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne +«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après +grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans +une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais +de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean +Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne +Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger; +ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs +établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de +la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a +pour objet de faciliter l'étude.»</p> + +<p>Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de +Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se +distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par +Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége, +l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans +la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'œuvre de Girardon. +L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison, +qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la +place de Sorbonne le nom de <i>Châlier</i> et à la rue Neuve-de-Richelieu +le nom de <i>Catinat</i>, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de +Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de +la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la +révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de +l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que +Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit <span class="pagenum">(p.345)</span> +entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après +avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils +renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de +Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et +des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de +France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont +eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la +littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par +MM. Guizot, Villemain et Cousin.</p> + +<p>Sur la place Sorbonne se trouvait encore le <i>collége de Cluny</i>, fondé +en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier +au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que +Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.</p> + + +<a id="toc345" name="toc345"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>La rue d'Enfer.</h2> + + +<p>A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la <i>place Saint-Michel</i>, +qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée +de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi +aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues +d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire: +entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui +par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut +construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte +dite <i>Gibart</i>, <i>Saint-Michel</i>, <i>de Fer</i> ou d'<i>Enfer</i>, qui a été +détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi +de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un +jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'<i>Enfer</i> était +autrefois appelée <i>Via inferior</i>, par opposition à la rue +Saint-Jacques, qui aurait été appelée <i>Via superior</i>; de là lui <span class="pagenum">(p.346)</span> +serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par +corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite +porte de Fer.» On l'a aussi appelée <i>chemin de Vauvert</i> et <i>faubourg +Saint-Michel</i>.</p> + +<p>Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de +villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi +Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine +et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande +allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses +successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières +voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le +donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des +rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus +de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un +moulin, un pressoir, etc. Leur église +<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84">[84]</a>, +construction très-élégante, +avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée +qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs +peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries +sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y +consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et +entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière +chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui +dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi +de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et +représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'œuvre d'expression, de +naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale, +l'enthousiasme <span class="pagenum">(p.347)</span> +religieux, la foi simple et mélancolique. Ces +tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie +contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les +mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les +restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée +du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'œuvre, dans les bras de ces +bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait +par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce +grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu, +incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien +la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre +n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un +des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était +interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière +recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte +Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments, +Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques +garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention +(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce +local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux +regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de +l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur +son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les +avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de +l'Est et de l'Ouest.</p> + +<p>La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres +établissements religieux. Au nº 2 était le <i>collége du Mans</i>, qui +occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le <i>séminaire +Saint-Louis</i>, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au +nº 45 était le <i>couvent-noviciat des Feuillants</i>, fondé en 1633. Au nº +74 était <i>l'institution de l'Oratoire</i>, <span class="pagenum">(p.348)</span> +fondée en 1650 pour le +noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p. +239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres +solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que +l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le +chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756. +C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons +parler.</p> + +<p>Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:</p> + +<p>1º L'<i>École des Mines</i>, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes, +«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel +avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De +grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de +lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783 +et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment +plus de cent cinquante mille échantillons.</p> + +<p>2º L'<i>hospice des Enfants-Trouvés</i> (nº 71).--Dans les temps anciens, +les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à +recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans +l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la +plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En +1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à +l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques, +haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne +fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize, +donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on +établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port +Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à +être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants +trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les +dames pieuses avec lesquelles il <span class="pagenum">(p.349)</span> +opérait toutes ses fondations +charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants +trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais +ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au +sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois +cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants +trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667, +le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une +rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut +résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la +reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a +été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux: +on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet +âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de +sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue +par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans +les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En +1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui +était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000; +en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de +4,800.</p> + +<p>3º L'<i>infirmerie de Marie-Thérèse</i>, fondée en 1819 par la duchesse +d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et +malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par +Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un +monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»</p> + +<p>La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'<i>avenue de +l'Observatoire</i>, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg. +C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney +a été fusillé le 7 décembre <span class="pagenum">(p.350)</span> +1815. Un monument a été élevé à la +place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les +balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet +édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.</p> + +<p>L'<i>Observatoire</i> fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les +dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations +astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment +carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais +changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.</p> + +<p>La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On +trouve dans son voisinage l'<i>hospice de la Rochefoucauld</i>, maison de +retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'<i>embarcadère du chemin +de fer de Sceaux</i>; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la +barrière, la principale entrée des <i>Catacombes</i>. On donne ce nom aux +vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande +partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des +pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne +s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains +et surtout depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, sans soin et sans précaution; mais, +des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite +fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart +des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de +s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent +entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux, +continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.</p> + +<p>C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les +ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris +supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les +restes des personnes tuées dans <span class="pagenum">(p.351)</span> +les combats d'août 1788, dans +l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les +massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de +squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis +Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y +être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs +avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire +de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une +douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement +alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des +colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien +ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre; +aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent +seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont +été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége +architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la +Seine, Frochot.</p> + +<a id="toc351" name="toc351"></a> +<h2>§ III.</h2> + +<h2>La rue de Vaugirard.</h2> + + +<p>Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard, +aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la +grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des +Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est +restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on +ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à +peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains +en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de +Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de +décrire; elle est paisible, peu fréquentée, <span class="pagenum">(p.352)</span> +excepté dans sa +partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue +était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud, +rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en +pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait +retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de +Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On +trouve dans cette rue:</p> + +<p>1º Le <i>théâtre de l'Odéon</i>, qui a été construit sur l'emplacement de +l'<i>hôtel Condé</i>. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de +Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il +avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal +de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un +grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de +fêtes pompeuses +<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85">[85]</a>. +En 1778, on le détruisit, et, sur son +emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie +française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il +fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le <i>Mariage +de Figaro</i>, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle +le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à +secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la +nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme +suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant +quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite +d'<i>Odéon</i>. En l'an <span class="smcap">III</span> et en l'an <span class="smcap">V</span>, on y joua d'étranges comédies: le +2 octobre 1795, les royalistes des <span class="pagenum">(p.353)</span> +sections y convoquèrent les +électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la +journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des +Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les +loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens +placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé +en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la +direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En +1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818, +il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de +Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se +fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu +jamais attirer la foule dans sa belle salle.</p> + +<p>2º Le <i>palais du Luxembourg</i>.--Sur l'emplacement de ce palais était +autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que +pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé +dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de +vêtements, etc. Vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il y avait sur cet +emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay +de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-<i>Luxembourg</i>, dont +le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a +subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains +voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur +les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la +beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il +fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine +et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.</p> + +<p>A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston +d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la +duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses +débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour <span class="pagenum">(p.354)</span> +passer les nuits d'été +dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de +complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à +l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau +séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce +palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections. +Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence +(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame, +une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il +partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.</p> + +<p>En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux +mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg +Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon, +Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine, +Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et +une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable +mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se +servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg, +où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie +que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors +la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple +clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du +public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par +cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le +Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les +directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet, +autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de +vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et +une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre +au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face +de quelques bûches allumées, <span class="pagenum">(p.355)</span> +le tout emprunté au concierge, ils +rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués +<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86">[86]</a>.» +On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation +scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre +1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer +ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18 +brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19 +février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur: +c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires +qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A +cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le +jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si +heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée, +qui ne fut ouvert qu'en 1815.</p> + +<p>En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21 +novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix +contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire, +s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée +politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les +républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les +assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors +le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des +séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer +ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une +magnificence digne de l'ancien régime.</p> + +<p>Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg +devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M. +Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. <span class="pagenum">(p.356)</span> +Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de +la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut +alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est +aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.</p> + +<p>A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on +appelle le <i>Petit-Luxembourg</i> et qui a eu des hôtes très-divers. Cet +hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le +Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse +d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en +présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps, +«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions +mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en +vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé +et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière. +Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la +rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout +le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne, +l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de +Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé, +conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»</p> + +<p>A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du +Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les +bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être +démolis.</p> + +<p>Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des +couvents. Au nº 70 était le couvent des <i>Carmes</i>, fondé en 1601, et +qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus +riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient +presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette, +etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma +d'abord deux cents prêtres, <span class="pagenum">(p.357)</span> +qui y furent massacrés dans les +journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth, +d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte +Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire +quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études +pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien +Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des sœurs de la Providence; +au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames +de la Visitation, etc.</p> + +<p>Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:</p> + +<p>1º Rue de <i>Condé</i>.--Dans cette rue, au coin de la rue des +Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a +demeuré le diplomate Alquier.</p> + +<p>2º Rue de <i>Tournon</i>.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui +occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la +fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et +du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval, +le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était +l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du +maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de +Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté +par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais, +et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au +nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame +d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de +Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en +1827.</p> + +<p>3º Rue du <i>Pot-de-Fer</i>.--Au nº 12 était la maison-noviciat des +Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut +enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François <span class="pagenum">(p.358)</span> +Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit +dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se +fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant +maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le +couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est +occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.</p> + +<p>Cette rue aboutit sur la <i>place Saint-Sulpice</i>, qui n'a été ouverte +que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine, +œuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon, +de Massillon et de Fléchier; 2º la <i>mairie du onzième arrondissement</i>, +bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le <i>séminaire +Saint-Sulpice</i>, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le +prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice: +ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'<i>église +Saint-Sulpice</i>: à la place de cette église était autrefois une +chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie +à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle +et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un +nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu +jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les +dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail, +construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est +une œuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale. +Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy, +d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre +architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des +mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,» +Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral +Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet +édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le +banquet donné <span class="pagenum">(p.359)</span> +à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire.</p> + +<p>4º Rue du <i>Regard</i>.--Au nº 13 est l'<i>hospice des Orphelins de la +Providence</i>, et au nº 17 l'<i>hospice Devillas</i>. On y trouvait de +nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï, +de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de +la première division militaire.</p> + +<p>5º Rue <i>Notre-Dame-des-Champs</i>.--On y trouvait un bel hôtel construit +par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.</p> + +<p>6º <i>Boulevard Montparnasse</i>.--Ce boulevard intérieur ne présente rien +de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve +le <i>cimetière du Sud</i> ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui +renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.</p> + + +<a id="toc359" name="toc359"></a> +<h1>CHAPITRE V.</h1> + +<h2><span class="smcap">LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC</span>.</h2> + + +<p>La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son +commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la +plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui +a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est +aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la +librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a +point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de +nombreux établissements religieux.</p> + +<p>La rue <i>Saint-André-des-Arts</i> a été ouverte sur les clos ou jardins du +palais des Thermes, clos qui portaient au XI<sup>e</sup> siècle, à cause de ce +palais ou de cette forteresse, le nom de <i>Li arx</i>, <i>Lias</i> et <i>Laas</i>: +de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire +<i>ars</i>. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à +l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, <span class="pagenum">(p.360)</span> +en 1179, permit d'y bâtir +<i>à cens</i>. La rue s'appela d'abord <i>chemin de l'abbaye</i>, parce que, +artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la +Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain. +Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des +Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de +Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue +Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. +Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du +Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette <i>porte +Bucy</i> que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui +demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent +murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la +Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin, +elle fut démolie en 1672.</p> + +<p>A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom, +bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait +l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes +par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette +église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de +François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le +jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier), +Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant +André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert +Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère, +nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en +sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette <i>sainte +princesse</i>, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant +la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir +les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église +Saint-André était bien délabrée quand la révolution <span class="pagenum">(p.361)</span> +arriva; elle +servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs +révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé +par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et +l'égayer.</p> + +<p>La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des +libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et +de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de +la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près +de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et +allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut +habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du +meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier, +qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs +<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87">[87]</a>.</p> + +<p>Dans cette rue était encore: le <i>collége d'Autun</i>, fondé en 1348 et +transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président +Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais +depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste +Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.</p> + +<p>La rue de <i>Bucy</i> ou <i>Bussy</i> continue la rue Saint-André et aboutit à +la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de +paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son <i>Théâtre illustre</i> en +1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de +septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à +la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers +égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret +Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui +avait retenti de tant de joyeux refrains.</p> + +<p>A la place Sainte-Marguerite commence la rue du <i>Four</i>, qui doit son +nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain <span class="pagenum">(p.362)</span> +et qui n'a rien de +remarquable; elle aboutit au carrefour de la <i>Croix-Rouge</i>, ainsi +appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus +fréquentés de Paris. Là commence la rue de <i>Sèvres</i>, qui ne date que +du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et qui s'appelait autrefois de la <i>Maladrerie</i> et des +<i>Petites-Maisons</i>, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette +rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier, +ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des +maisons religieuses:</p> + +<p>1º L'<i>église</i> et la <i>communauté de l'Abbaye-aux-Bois</i>.--Cet humble +édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces +lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire +pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient +été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des +Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du +Sacré-Cœur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de +retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont +retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous +l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur +jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849, +époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire +sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire +mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet: +madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin +Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration +des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint +bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la +Chaussée-d'Antin +<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88">[88]</a>. +Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du +royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence +politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit +son <span class="pagenum">(p.363)</span> +influence aux choses littéraires, et il devint en quelque +sorte l'hôtel Rambouillet du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Chateaubriand et Ballanche y +dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les +lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à +l'Académie française.</p> + +<p>2º <i>La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve</i> (nº 27), +fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de +pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui +ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.</p> + +<p>3º L'<i>Hospice des Ménages</i>.--C'était autrefois la maladrerie +Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur +son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants +incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous, +etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les <i>Petites-Maisons</i>, +renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu +une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et +il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages +ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de +1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.</p> + +<p>4º L'<i>Hospice des Incurables-Femmes</i>.--En 1637, une veuve, Marguerite +Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld +fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de +maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour +ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la +consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En +1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et +l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à +six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la +Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert, +commis d'un trésorier <span class="pagenum">(p.364)</span> +de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans, +ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi M<sup>me</sup> de La Sablière en +1693.</p> + +<p>5º La <i>Maison des Prêtres de la Mission</i> ou <i>Lazaristes</i>--Cette +congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor, +a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de +Saint-Vincent-de-Paul.</p> + +<p>6º Le <i>couvent des chanoinesses de Notre-Dame</i>, vulgairement appelé +<i>des Oiseaux</i>: c'est une maison d'éducation très-renommée.</p> + +<p>7º L'<i>Hôpital des Enfants malades</i>.--C'était autrefois la communauté +des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de +Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit +cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la +nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le +travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour +des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y +entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille +livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792, +en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les +enfants malades. Il renferme six cents lits.</p> + +<p>8º L'<i>Hôpital Necker</i>.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines +de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker +acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois +cent vingt lits.</p> + +<p>La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle +est l'<i>abattoir de Grenelle</i>. C'est dans cet abattoir qu'a été percé +par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante +au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à +548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et +donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels +sont distribués au <span class="pagenum">(p.365)</span> +moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le +quartier Saint-Jacques.</p> + +<p>Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues +Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:</p> + +<p>1º Rue <i>Hautefeuille</i>.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se +trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui +appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même +temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands +hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de +Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au +coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était +le collége ou prieuré des <i>Prémontrés</i>, fondé en 1252, et dont il +reste une chapelle transformée en café.</p> + +<p>2º Rue <i>Gît-le-Cœur</i>.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses +habitants, <i>Gilles-Queux</i>, d'où est venue par altération la +dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait +un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de +France, et qui fut acheté par François I<sup>er</sup> pour sa maîtresse, la +duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix +<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89">[89]</a>, et +le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue, +dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit +Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le +corps de la devise de François I<sup>er</sup>), accompagnés d'emblèmes et de +tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et +cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De +toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore +longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un cœur +enflammé, placé entre <span class="pagenum">(p.366)</span> +un alpha et un oméga, pour dire apparemment: +Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue +Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom +de la <i>Salamandre</i>; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du +lever de François I<sup>er</sup>, et la femme d'un libraire était en couches dans +son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces +de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au +moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix, +elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là +que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine: +«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec +fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de +Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette +canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât +de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché +<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90">[90]</a>.» Cet +hôtel prit ensuite le nom de <i>Luynes</i>, et fut détruit vers la fin du +règne de Louis XIV.</p> + +<p>3º Rue des <i>Grands-Augustins</i>, ainsi appelée d'un couvent situé près +de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs +<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91">[91]</a>. +Elle se nommait au +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle rue des <i>Écoles-Saint-Denis</i>, à cause d'un collége bâti +par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la +rue Christine.</p> + +<p>Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de <i>Savoie</i>, qui a +été ouverte sur l'emplacement de l'ancien <i>hôtel d'Hercule</i>, lequel +occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des +Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau +lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François I<sup>er</sup> au +chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y +reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt +de Paris, <span class="pagenum">(p.367)</span> +petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc +d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux +convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs +valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit +L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000 +livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur +son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui +fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.</p> + +<p>4º Rue <i>Dauphine</i>.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du +couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom +lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792, +ce nom fut changé en celui de <i>Thionville</i> en l'honneur du siége de +cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus +fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir +placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de +la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste +<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92">[92]</a>. +La petite rue <i>Contrescarpe</i> a été ouverte sur l'emplacement du rempart.</p> + +<p>5º Rues <i>Mazarine</i> et de l'<i>Ancienne-Comédie</i>.--La rue Mazarine, qui +tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée +autrefois des <i>Fossés-de-Nesle</i>, parce qu'elle a été construite sur le +fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle. +Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un +jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la +première pièce qui y fut jouée fut la <i>Pomone</i> de Perrin et <span class="pagenum">(p.368)</span> +Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le +privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du +Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe +de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue +Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur +les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre +local +<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93">[93]</a>. +Elle <span class="pagenum">(p.369)</span> +s'installa alors dans un jeu de paume de la rue +des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.</p> + +<p>6º La rue des <i>Fossés-Saint-Germain</i>, qu'on appelle aujourd'hui de +<i>l'Ancienne-Comédie</i>, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la +muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant +acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les +dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689 +et qui portait pour inscription: <i>Hôtel des comédiens du roi, +entretenus par Sa Majesté</i>. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que +furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis +Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même +époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait +été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque +tous les écrivains du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Voltaire, Lamothe, Piron, +Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de +l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se +traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès, +se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la +Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries, +en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre +devint une maison particulière.</p> + +<p>7º Rue de <i>Seine</i>.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la +Seine et qui commença à être bâti dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On y trouvait: +1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur +le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la +Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui +appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du +temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son +emplacement on a ouvert la rue des <i>Beaux-Arts</i>.</p> + +<p>Dans la rue de Seine débouche la rue des <i>Marais</i>, l'une des <span class="pagenum">(p.370)</span> +premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle +était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la +populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons. +C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis +XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait +rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause +de cela, le <i>dernier des hommes</i>» Au nº 19 a demeuré mademoiselle +Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est +là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de +Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite +occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant +la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les +<i>Révolutions de Paris</i>, a eu une si grande influence sur les +événements de cette époque.</p> + +<p>8º Place <i>Sainte-Marguerite</i>.--Sur cette place était encore, il y a +deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie +de l'<i>abbaye Saint-Germain-des-Prés</i>.</p> + +<p>L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert I<sup>er</sup>, +à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un +petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la +Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de +Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en +558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et +dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de +Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique, +ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de +trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de +l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était +ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, et dont la voûte portait huit <span class="pagenum">(p.371)</span> +statues qu'on croit +contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire, +Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy. +Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un +contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre +très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et +sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par +le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence, +appelait-on cet édifice le <i>palais doré de Germain</i>.» Childebert fut +enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui, +Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric I<sup>er</sup>, Frédégonde, +dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis, +Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La +plupart de ces tombeaux étaient dans le chœur avec ceux de plusieurs +abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans +le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse +très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument +d'orfévrerie.</p> + +<p>Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église +fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885. +Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, où elle fut +reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990 +et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors +furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour +d'entrée, le chœur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée +qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la +dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de +l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il +venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à +l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes, +surtout celles du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le +rapport de l'art, <span class="pagenum">(p.372)</span> +que le marteau des Normands, il doit être +regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie +la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la +nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers, +composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des +chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux, +d'animaux chimériques: ces sculptures datent du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé, +cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir, +roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du +cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de +grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus +ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot, +celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche +trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et +qui fut dévasté en 1793 +<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94">[94]</a>.</p> + +<p>L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un +vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues +Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments, +détruits par les Normands, furent reconstruits dans le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle par +l'abbé Morard. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, ils furent enveloppés d'une haute +muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et +défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés +étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large +de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des +Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers +l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé +et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du +côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; +flanquée <span class="pagenum">(p.373)</span> +de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans +l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les +bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de +paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un +cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le +réfectoire, où l'on établit dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle la bibliothèque; la +chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de +Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.</p> + +<p>L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était +une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé +jouissait, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et +l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le +moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa +juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain. +En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire, +où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre +protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un +très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise +et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les +juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.</p> + +<p>Dès le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg, +composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de +l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les +valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries +et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché +Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou +étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université, +dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit +suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les +guerres <span class="pagenum">(p.374)</span> +de religion, le refuge des protestants, qui y avaient +formé une <i>petite Genève</i>. A la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on le +reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent +ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, il +commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension +et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son +aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles, +combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se +fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue +Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la +rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue +Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près +de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial +avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut +achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie +dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale, +transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699, +on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et +Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le +même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de +l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et +spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation +de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin +d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la +méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la +renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon, +dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque +et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent +des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de +Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.</p> + +<p>A <span class="pagenum">(p.375)</span> +l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de +sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison +politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et +les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette +prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un +prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le +jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos +discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit +ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son +supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et, +sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la +réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire +y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.</p> + +<p>Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses +transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790, +fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une +poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait +explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine +les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments +conventuels, ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur +leur emplacement, l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et +Saint-Germain-des-Prés. La rue de l'Abbaye occupe, par son côté +méridional, la place du cloître, du chapitre, de la sacristie; par son +côté septentrional, la place du réfectoire et de la chapelle de la +Vierge. L'église, rouverte en 1797 par les théophilanthropes, fut +rendue au culte catholique en 1800. Sous la Restauration, on y +transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon, de Montfaucon, de +Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on démolit les deux +tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces dernières années, on a +entrepris de peindre et de dorer les murs latéraux, les voûtes, le +chœur, <span class="pagenum">(p.376)</span> +la nef avec ses piliers si curieux, et on les a chargés +d'ornements lourds et maniérés qui donnent à la basilique +mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est aujourd'hui une +succursale du dixième arrondissement.</p> + +<p>9º Rue <i>Montfaucon</i> et <i>Mabillon</i>.--Ces rues portent les noms de +savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles +conduisent au <i>marché Saint-Germain</i>, le plus élégant et le mieux +distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la +foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. +58), datait du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis +XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au +dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la +Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel +de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV, +«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que +Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait +dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse, +souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les +soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la +peine à s'y promener +<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95">[95]</a>.» +Ce grand bazar, dont la vaste charpente +était regardée comme un chef-d'œuvre, fut incendié en 1762. On le +reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786. +Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines +qui portent les noms de bénédictins célèbres: <i>Mabillon</i>, auteur de la +<i>Diplomatique</i>, mort en 1707; <i>Félibien</i>, auteur de l'<i>Histoire de +Paris</i>, mort en 1719; <i>Lobineau</i>, auteur des <i>Histoires de Paris et de +Bretagne</i>, mort en 1727; <i>Montfaucon</i>, auteur de la <i>Collection des +saints Pères</i> et des <i>Antiquités dévoilées</i>, mort en 1741; <i>Clément</i>, +auteur de l'<i>Art de vérifier les dates</i>, mort en 1793.</p> + +<p>10º <span class="pagenum">(p.377)</span> +Rue du <i>Cherche-Midi</i>, ainsi appelée d'une enseigne. Dans +cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de +nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés, +qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de +<i>Notre-Dame-de-Consolation</i>, sur l'emplacement duquel a été ouverte la +rue d'Assas; le couvent du <i>Bon-Pasteur</i>, occupé aujourd'hui par +l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort +Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des +vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la +commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat, +membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en +1793.</p> + +<p>11º <i>Boulevard des Invalides</i>.--Ce boulevard intérieur, qui commence à +se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de +remarquable que l'institution des <i>Jeunes-Aveugles</i>.</p> + + + +<a id="toc377" name="toc377"></a> +<h1>CHAPITRE VI.</h1> + +<h2><span class="smcap">LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS</span>.</h2> + + + +<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2> + +<h2>Le faubourg Saint-Germain +<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96">[96]</a>.</h2> + +<p>L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte +vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs +Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue +populeuse, sur laquelle s'embranchent <span class="pagenum">(p.378)</span> +de plus petites rues, mais +d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles +et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille +abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de +communication sont les rues de l'<i>Université</i>, <i>Saint-Dominique</i>, de +<i>Grenelle</i>, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides, +former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au +Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de <i>Lille</i> et de <i>Varennes</i>, +qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins +longues.</p> + +<p>Tout ce vaste espace était encore, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, couvert de +prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le +petit et le grand <i>Pré-aux-Clercs</i>. Le petit Pré, situé entre la Seine +et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le +mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la +petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye, +qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de +la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du +Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils +avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes +innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de +l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour +les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires +qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y +venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée, +et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent +ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent +lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens +allaient par curiosité les entendre chanter en chœur, dans le petit +Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la +Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des <i>raffinés</i> et des +duellistes. En 1600, la reine Marguerite <span class="pagenum">(p.379)</span> +de Valois fit construire, +dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands +jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant +commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit +successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par +des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors +les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent +tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord +habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice +et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain, +dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout +entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais +semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à +raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne +de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations, +mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier +ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et +élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de +noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les +incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni +dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de +l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus +spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié +l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien +aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de +Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents, +«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le +refuge encroûté des vieux préjugés +<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97">[97]</a>;» +c'est seulement en plus la +ville de la bureaucratie, les hôtels des <span class="pagenum">(p.380)</span> +ministères étant presque +tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la +grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de +commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour +théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements +historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses +hôtels et sur le tapis de ses salons.</p> + +<a id="toc380" name="toc380"></a> +<p>I. Rue de <i>Lille</i>.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et +finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de <i>Bourbon</i> et +elle a été nommée de <i>Lille</i> en 1792 en l'honneur du siége de cette +ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le +commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency, +occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire; +les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de +Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel +de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une +des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de +Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814; +l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où +est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de +Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de +Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont +demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel +Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en +1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si +redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel, +Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc.</p> + +<p>Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont:</p> + +<p>1º Rue des <i>Saints-Pères</i>, dont l'ancien nom était <i>Saint-Pierre</i>: +elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux <span class="pagenum">(p.381)</span> +domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle +les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la <i>Charité</i> +<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98">[98]</a> fondèrent en +1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans +cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré +Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau.</p> + +<p>2º Rue du <i>Bac</i>.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à +la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue +très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve:</p> + +<p>1º L'<i>église</i> et la <i>communauté des Missions étrangères</i>, fondées en +1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion +chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en +1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde, +dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs +<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99">[99]</a> du rôle +politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est +une succursale du dixième arrondissement.</p> + +<p>2º La <i>communauté des sœurs de la Charité</i>, qui occupe l'ancien hôtel +de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en +1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à +l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et +de plus respectée. Les sœurs de la Charité, au nombre de 2,500, +desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux +et trente écoles.</p> + +<p>On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la +Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des +Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, <span class="pagenum">(p.382)</span> +fondé en +1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit +Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres, +les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!»</p> + +<p>Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les +hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au +nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires +étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on +peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de +Montalembert.</p> + +<a id="toc382" name="toc382"></a> +<p>II. Rue de l'<i>Université</i>.--Elle commence à la rue de Seine sous le +nom de rue <i>Jacob</i> et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de +l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve +d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont +nous avons parlé ailleurs +<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100">[100]</a>, +et la place qui s'ouvre devant ce +palais: cette place est ornée d'une statue de la loi.</p> + +<p>Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de +Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de +Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de +Noailles, aujourd'hui occupé par le <i>Dépôt de la guerre</i>, etc. Au nº +17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en +1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M. +le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792, +Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le +général Montesquiou, etc.</p> + +<p>Dans la rue de l'Université aboutit la rue des <i>Petits-Augustins</i>, +qu'on appelle aujourd'hui <i>Bonaparte</i>, et qui se prolonge sous ce nom +jusqu'à la rue de Vaugirard.</p> + +<p>Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite +Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit <span class="pagenum">(p.383)</span> +venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette +princesse leur concéda six arpents de terre qu'elle avait acquis de +l'Université dans le grand Pré, et sur lesquels ils bâtirent en 1625, +avec le produit des quêtes faites dans Paris, un couvent et une +église. Cette église renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du +favori de Gaston d'Orléans, Puylaurens, de la famille Leboulanger, +etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dépôt d'objets d'art +enlevés aux églises détruites, et ce dépôt devint, sous la direction +d'Alex. Lenoir, le <i>Musée des monuments français</i>, qui fut ouvert le +1<sup>er</sup> septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq +cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquités, +curiosités; l'église, le cloître, les cours, les escaliers, les +balcons, les façades, tout était plein de débris disposés avec art et +dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, élégamment dessinés, +étaient ornés de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard, +Descartes, Turenne, Molière, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on +détruisit ce musée précieux, et les monuments qu'il renfermait furent +donnés à l'abbaye Saint-Denis, à diverses églises et même à des +cimetières; en même temps, l'on ordonna la construction d'un palais +pour l'<i>école des Beaux-Arts</i>. Ce palais a été commencé en 1819 sur +les dessins de M. Debret et continué par M. Duban. Dans la première +cour est la façade du château d'Anet, œuvre de Philibert Delorme; +elle sert de frontispice à l'ancienne église des Augustins, +transformée en musée où l'on trouve des modèles en plâtre, des +chefs-d'œuvre de sculpture et une copie du <i>Jugement dernier</i> de +Michel-Ange. La première cour est séparée de la seconde par la porte +du château de Gaillon et par d'autres fragments précieux de la +sculpture française. La face principale du musée des études est +décorée de colonnes, médaillons, fragments antiques, des portraits en +relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On <span class="pagenum">(p.384)</span> +trouve dans l'intérieur des galeries destinées à des expositions de +peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des +empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modèles de monuments +antiques, un grand amphithéâtre dont l'hémicycle a été peint par Paul +Delaroche, etc.</p> + +<p>Dans la rue des Petits-Augustins ont demeuré Vicq d'Azyr, le général +Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc.</p> + +<a id="toc384" name="toc384"></a> +<p>III. Rue <i>Saint-Dominique</i>.--Elle commence à la rue Taranne, qui lui +sert de prolongement jusqu'à la rue Saint-Benoît, et finit au +Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a +pris son nom actuel des Dominicains qui s'y établirent en 1632.</p> + +<p>Les édifices publics qu'elle renferme sont:</p> + +<p>1º L'<i>église Saint-Thomas-d'Aquin</i>, bâtie de 1682 à 1740 pour le +couvent-noviciat des dominicains réformés, couvent qui avait été fondé +par Richelieu et qui a produit des hommes célèbres, le peintre André, +l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette église, qui est +richement ornée, est la paroisse du dixième arrondissement.</p> + +<p>2º Le <i>Dépôt central d'artillerie</i>, situé dans les bâtiments du +couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de précision et de +modèles d'armes, des archives, plans et cartes, un musée d'artillerie, +etc. Ce musée, fondé le 24 floréal an <span class="smcap">II</span>, renferme une collection +très-précieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut +dévasté en 1815 par les alliés, et en 1830 par les insurgés parisiens, +qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont été réparées, et il +renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modèles, machines, +etc.</p> + +<p>3º Le <i>ministère des travaux publics</i>, établi dans l'ancien hôtel +Molé, bâti par le maréchal de Roquelaure.</p> + +<p>4º Le <i>ministère de la guerre</i>, établi dans les bâtiments du couvent +des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait été fondé en 1640 <span class="pagenum">(p.385)</span> +«pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables à leur +sexe jusqu'à ce qu'elles fussent en état d'être mariées, ou d'entrer +en religion, ou de se mettre en service.» Il fut reconstruit en 1684 +par les soins de madame de Montespan, qui s'y était réservé un +appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occupé, dans le +siècle suivant, par madame du Deffant.</p> + +<p>5º L'<i>hôtel du ministre de la guerre</i>, bâti en 1730 par la duchesse de +Mazarin, qui le céda à la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il +était habité en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre +donna sa démission, une foule de jeunes gens se porta devant son hôtel +et y brûla un mannequin à son effigie; les troupes cernèrent la rue +Saint-Dominique, tirèrent sur cette foule et firent un grand nombre de +victimes. Sous l'Empire, cet hôtel fut habité d'abord par Lucien +Bonaparte, ensuite par la mère de Napoléon.</p> + +<p>6º L'<i>église Sainte-Clotilde</i>, église nouvelle presque achevée, de +style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a été ouverte +sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcre.</p> + +<p>7º L'<i>église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou</i>, succursale du dixième +arrondissement.</p> + +<p>8º L'<i>hôpital militaire du Gros-Caillou</i>, fondé en 1765 par le duc de +Biron pour les gardes-françaises.</p> + +<p>Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les hôtels de +Luynes, bâti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin +de la rue Bellechasse, bâti en 1704 par le comte de Broglie, maréchal +de France; de Châtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de +Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus +magnifique est l'ancien hôtel Monaco, depuis hôtel de Wagram, +transformé récemment par le banquier Hope en un palais qui est +l'habitation la plus somptueuse de Paris.</p> + +<p>Au <span class="pagenum">(p.386)</span> +coin des rues Taranne et Saint-Benoît a demeuré Diderot pendant +trente ans: au nº 12 de la rue Taranne était l'hôtel du baron +d'Holbach; au nº 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le +baron de Breteuil; au nº 54, le maréchal Kellermann; au nº 105, le +maréchal Davout, etc. Au nº 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui +se tua après les journées de prairial.</p> + +<a id="toc386" name="toc386"></a> +<p>IV. Rue de <i>Grenelle</i>, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et +finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une <i>garenne (garanella)</i> +qu'y possédait l'abbaye Saint-Germain. «On peut regarder cette rue, +dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes +monuments de la piété et de la munificence de Louis XIV et de Louis +XV, l'hôtel des Invalides et l'École Militaire.»</p> + +<p>Les édifices publics qu'on y trouve sont:</p> + +<p>1º La <i>mairie du dixième arrondissement</i>, établie dans l'ancien hôtel +de Feuquières. Cet hôtel était, sous Louis XIV, l'hôtel de Beauvais, +où logea le doge de Gênes en 1685; on y établit en 1687 le couvent des +Petits-Cordeliers, supprimé en 1749.</p> + +<p>2º La <i>fontaine de Grenelle</i>, œuvre très-remarquable de Bouchardon, +construite en 1739.</p> + +<p>3º L'ancienne église de l'abbaye de <i>Panthemont</i>, aujourd'hui +consacrée au culte protestant. Cette abbaye avait été fondée en 1672; +une partie de ses bâtiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses +jardins, qui touchaient à ceux des chanoinesses du Saint-Sépulcre, on +a prolongé la rue Belle-chasse.</p> + +<p>4º Le <i>ministère de l'instruction publique</i>, établi dans l'ancien +hôtel de Brissac.</p> + +<p>5º Le <i>ministère de l'intérieur</i>, établi dans l'ancien hôtel Conti.</p> + +<p>6º L'<i>école d'état-major</i>, établie dans l'ancien hôtel de Sens, bâti +par le duc de Noirmoutier.</p> + +<p>Outre <span class="pagenum">(p.387)</span> +les hôtels que nous venons de nommer, on y trouvait encore +les hôtels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la +Salle, de la Marche, du Châtelet. Les plus remarquables historiquement +étaient: l'hôtel de Villars, bâti par le président Lecoigneux et qui +fut habité par le vainqueur de Denain; l'hôtel de Maurepas, qui fut +habité par le ministre de Louis XVI, etc.</p> + +<a id="toc387a" name="toc387a"></a> +<p>V. Rues de <i>la Planche</i> et de <i>Varenne</i>, qui commencent à la rue de la +Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les +hôtels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Châtillon, de +Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon, +de Castries qui fut dévasté par le peuple en 1790. Les plus +remarquables sont: l'hôtel de <i>Rohan-Chabot</i>, qui fut habité par +madame Tallien, dont le salon était fréquenté par toutes les +célébrités de la révolution et de l'ancien régime, Barras, Bonaparte, +Hoche, Talma, Boufflers, Boïeldieu, etc.; et qui plus tard devint +l'hôtel de Montebello; l'<i>hôtel de Broglie</i>, habité par Lebrun, +troisième consul et duc de Plaisance; l'<i>hôtel de Biron</i>, bâti par +Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le système de Law, et +qui passa à sa mort à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Biron; +il devint une maison de détention sous la révolution, puis des +ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le +<i>couvent du Sacré-Cœur</i> et l'une des plus vastes et des plus +magnifiques propriétés de Paris.</p> + + +<a id="toc387b" name="toc387b"></a> +<h2>§ II.</h2> + +<h2>L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.</h2> + + +<p>L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats +ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son +institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il +est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont +exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le +soutien de cette <span class="pagenum">(p.388)</span> +monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré +à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de +dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares +et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'œuvre de +Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits +que possède la France, est l'œuvre de Hardouin Mansard: elle est +surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est +l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier +point qui attire les regards quand, du haut des collines +environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa +coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels +on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une +crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on +descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4 +mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte +sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par +des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine +où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60 +drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux +côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui +y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les +sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan, +Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans, +de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul, +Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat +Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de +réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de +la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf +cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent +brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et <span class="pagenum">(p.389)</span> +ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique.</p> + +<p>L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on +y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé +à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos +victoires, a été détruite en 1840.</p> + +<p>Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de +l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux +qui ne présente rien de remarquable: c'est le <i>Gros-Caillou</i>. Au delà +de ce quartier est le <i>Champ-de-Mars</i>.</p> + +<p>Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça +un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large +pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée +en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut +supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été +achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps +de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en +1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de +l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution +survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à +la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale, +sous le nom de <i>Quartier Napoléon</i>. En 1810, cette garde y donna une +grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une +vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée +d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc +d'artillerie.</p> + +<p>Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la +révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée +d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17 +juillet 1791, eurent lieu les rassemblements <span class="pagenum">(p.390)</span> +qui amenèrent la +proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes +ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans +l'<i>Histoire générale de Paris</i>, commémorations du 10 août et du 21 +septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de +l'an <span class="smcap">I</span>, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an <span class="smcap">III</span>, etc. Là se +firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue +du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre +1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai +à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de +grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet; +mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des +solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées, +dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont +encore à espérer.</p> + +<p>Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de +l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de +<i>Grenelle</i>, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est +établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y +sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés, +des chouans, les conspirateurs <i>babouvistes</i> du 23 fructidor an <span class="smcap">IV</span>; +sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration, +Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs +autres officiers de l'Empire.</p> + +<h2><span class="smcap">FIN</span>.</h2> + + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Table des matières"> +<colgroup> + <col width="10%"> + <col width="80%"> + <col width="10%"> +</colgroup> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>SECONDE PARTIE.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc001">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">Préliminaires</span>. + </td> + <td> + 1 + </td> +</tr> + + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>LIVRE PREMIER.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS, SES PONTS.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc006">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">La Seine</span>. + </td> + <td> + 6 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE II.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc007">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">Les Îles</span>. + </td> + <td> + 7 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE III.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc008">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">Île Saint-Louis</span>. + </td> + <td> + 8 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE IV.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc012">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">Île de la Cité</span>. + </td> + <td> + 12 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc014">§ 1.</a> + </td> + <td> + Quais de la Cité. + </td> + <td> + 14 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc017">§ 2.</a> + </td> + <td> + Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame. + </td> + <td> + 17 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc018">§ 3.</a> + </td> + <td> + L'église Notre-Dame. + </td> + <td> + 18 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc023">§ 4.</a> + </td> + <td> + L'Hôtel-Dieu. + </td> + <td> + 23 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc027">§ 5.</a> + </td> + <td> + Rue de la Cité. + </td> + <td> + 27 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc030">§ 6.</a> + </td> + <td> + Rue de la Barillerie. + </td> + <td> + 30 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc032">§ 7.</a> + </td> + <td> + Le Palais-de-justice et la Préfecture de police. + </td> + <td> + 32 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc039a">§ 8.</a> + </td> + <td> + Rue de Harlay et place Dauphine. + </td> + <td> + 39 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE V.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc039b">--</a> + </td> + <td> + Les Quais.<br> +(L'Arsenal.--La place du Châtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des +Augustins.--L'hôtel de Nesle.--Le collége des Quatre-Nations.--Le quai +Malaquais.--Le Palais de l'Assemblée nationale) + </td> + <td> + 39 à 55 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE VI.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc055">--</a> + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Les Ponts</span>.</h3> + </td> + <td> + 55 à 61 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>LIVRE II.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>PARIS SEPTENTRIONAL.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La place de Grève, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le +faubourg Saint-Antoine</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc061">§ 1.</a> + </td> + <td> + La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville. + </td> + <td> + 61 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc070">§ 2.</a> + </td> + <td> + La rue et le quartier Saint-Antoine.<br>(L'église Saint-Gervais.--L'hôtel Saint-Paul.--L'hôtel des + Tournelles.--La place Royale. L'église + Saint-Paul-Saint-Louis.--L'église + Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--L'hôtel de la Force.--L'hôtel + Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Célestins.--L'hôtel + Lesdiguière, etc.) + </td> + <td> + 70 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc089">§ 3.</a> + </td> + <td> + La place de la Bastille et les boulevards.<br>(La Bastille.--La colonne de +Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.) + </td> + <td> + 89 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc094">§ 4.</a> + </td> + <td> + Le faubourg Saint-Antoine.<br>(La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la + Roquette.--Le cimetière du père Lachaise.--La rue de Charonne.) + </td> + <td> + 94 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE II.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc103">--</a> + </td> + <td> + La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Ménilmontant.<br>(L'imprimerie impériale.--L'église de + Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue + Saint-Louis.--L'église des Minimes.--La rue Popincourt, etc.). + </td> + <td> + 103 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE III.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc114">--</a> + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg du Temple</span>.</h3> + </td> + <td> + 114 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + § 1. + </td> + <td> + La rue du Temple et le Temple.<br>(Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'église + Sainte-Élisabeth, etc.). + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc124">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le boulevard et le faubourg du Temple. + </td> + <td> + 124 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE IV.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc127">--</a> + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Martin</span>.</h3> + </td> + <td> + 127 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + § 1. + </td> + <td> + La rue Saint-Martin.<br>(L'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'église + Saint-Merry.--L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieuré + Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des Écrivains, des Lombards, des + Vieilles-Étuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, etc.) + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc142">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le boulevard et le faubourg Saint-Martin.<br>(L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de + Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.) + </td> + <td> + 142 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE V.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Denis</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc148">§ 1.</a> + </td> + <td> + La rue Saint-Denis.<br>(Les églises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du + Saint-Sépulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hôpital de la + Trinité.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de + la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'hôtel de Bourgogne.--La cour des + Miracles). + </td> + <td> + 148 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc172">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le boulevard et le faubourg Saint-Denis. + </td> + <td> + 172 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE VI.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc178">§ 1.</a> + </td> + <td> + Les Halles. + </td> + <td> + 178 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc183">§ 2.</a> + </td> + <td> + La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière. + </td> + <td> + 183 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE VII.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc188">--</a> + </td> + <td> + La rue et le faubourg Montmartre.<br>(L'église Saint-Eustache.--L'hôtel de Soissons.--Rue Jean-Jacques + Rousseau.--Rue Grange-Batelière.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la + Victoire.) + </td> + <td> + 188 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE VIII.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc198">--</a> + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place +Vendôme</span>.</h3> + </td> + <td> + 198 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc200">I.</a> + </td> + <td> + Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et +rue Notre-Dame-des-Victoires. + </td> + <td> + 200 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + II. + </td> + <td> + Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse. + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc203">§ 1.</a> + </td> + <td> + Le Palais-Royal. + </td> + <td> + 203 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc214">§ 2.</a> + </td> + <td> + La rue Vivienne et la place de la Bourse. + </td> + <td> + 214 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc218">III.</a> + </td> + <td> + La rue Richelieu.<br>(Le Théâtre-Français, la bibliothèque nationale, le + boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin, + etc.) + </td> + <td> + 218 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc224">IV.</a> + </td> + <td> + La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont. + </td> + <td> + 224 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc225">V.</a> + </td> + <td> + La place Vendôme et la rue de la Paix. + </td> + <td> + 225 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc230">VI.</a> + </td> + <td> + La rue de la Concorde et l'église de la Madeleine. + </td> + <td> + 230 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE IX.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Le quartier de la Chaussée-d'Antin</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc232">§ 1.</a> + </td> + <td> + Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy. + </td> + <td> + 232 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc236">§ 2.</a> + </td> + <td> + La rue Saint-Lazare. + </td> + <td> + 236 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE X.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc238">§ 1.</a> + </td> + <td> + La rue Saint-Honoré.<br> + (L'Oratoire.--L'église Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les + Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la + Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'église + Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'hôtel des Fermes.--L'hôtel de + Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de + Rivoli, etc.) + </td> + <td> + 238 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc254">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le faubourg Saint-Honoré. + </td> + <td> + 254 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE XI.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et +les Champs-Élysées</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> + +<tr> + <td> + <a href="#toc258">§ 1.</a> + </td> + <td> + La rue de Rivoli. + </td> + <td> + 258 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc259">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le Louvre. + </td> + <td> + 259 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc265">§ 3.</a> + </td> + <td> + La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries. + </td> + <td> + 265 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc274">§ 4.</a> + </td> + <td> + La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'arc de +l'Étoile. + </td> + <td> + 274 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>LIVRE III.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>PARIS MÉRIDIONAL.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc280">--</a> + </td> + <td> + <span class="smcap">La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes +et la Salpétrière</span>. + </td> + <td> + 280 + </td> + + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE II.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc294">--</a> + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La Montagne-Sainte-Geneviève, la rue Mouffetard, +les Gobelins</span>.</h3> + </td> + <td> + 294 + </td> + +<tr> + <td> + <a href="#toc297">§ 1.</a> + </td> + <td> + Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.<br> (L'église et l'abbaye Sainte-Geneviève, le collége Montaigu, la rue + Saint-Jean-de Beauvais, etc.) + </td> + <td> + 297 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc306">§ 2.</a> + </td> + <td> + Rues Descarte et Mouffetard.<br> (L'église Saint-Médard, l'église Saint-Marcel, la manufacture des + Gobelins, l'hôpital de Lourcine, etc.) + </td> + <td> + 306 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE III.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Jacques</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> + +<tr> + <td> + <a href="#toc315">§ 1.</a> + </td> + <td> + La rue Saint-Jacques.<br> (Le collége de France, le lycée Louis-le-Grand, l'hôtel Cluny, le + Panthéon, etc.) + </td> + <td> + 315 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc330">§ 2.</a> + </td> + <td> + Le faubourg Saint-Jacques.<br> (Les Carmélites, le Val-de-Grâce, Port-Royal, etc.) + </td> + <td> + 330 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE IV.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> + +<tr> + <td> + <a href="#toc338">§ 1.</a> + </td> + <td> + La rue de la Harpe. + </td> + <td> + 338 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc345">§ 2.</a> + </td> + <td> + La rue d'Enfer. + </td> + <td> + 345 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc351">§ 3.</a> + </td> + <td> + La rue de Vaugirard. + </td> + <td> + 351 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE V.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de +Sèvres</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> + +<tr> + <td> + <a href="#toc359">--</a> + </td> + <td> + (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gît-le-Cœur, la rue de l'Ancienne-Comédie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, +la foire Saint-Germain, etc.). + </td> + <td> + 359 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3>CHAPITRE VI.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le +Champ-de-Mars</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc377">§ 1.</a> + </td> + <td> + Le faubourg Saint-Germain. + </td> + <td> + 377 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc380">I.</a> + </td> + <td> + Rue de Lille. + </td> + <td> + 380 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc382">II.</a> + </td> + <td> + Rue de l'Université. + </td> + <td> + 382 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc384">III.</a> + </td> + <td> + Rue Saint-Dominique. + </td> + <td> + 384 + </td> +</tr> + + +<tr> + <td> + <a href="#toc386">IV.</a> + </td> + <td> + Rue de Grenelle. + </td> + <td> + 386 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc387a">V.</a> + </td> + <td> + Rue de Varennes. + </td> + <td> + 387 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + <a href="#toc387b">§ 2.</a> + </td> + <td> + L'Hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars. + </td> + <td> + 387 + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h3><span class="smcap">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</span>.</h3> + </td> + <td> + + </td> +</tr> +</table> + + + <p class="note"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1: </b> Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23. +<a href="#footnotetag1">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2: </b> «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène + d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles + publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont + voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut + s'expliquer par les mœurs et les habitudes de ce quartier. + Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu + d'une grande; les mœurs graves et austères de l'ancienne + magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées. + Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et + l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le + caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est + pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les + combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur + vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, <i>De la Prostitution, etc.</i>, + t. I. p. 538. +<a href="#footnotetag2">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3: </b> Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173. +<a href="#footnotetag3">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4: </b> Voyez <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 11. +<a href="#footnotetag4">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 5. +<a href="#footnotetag5">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6: </b><br><br> + TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.<br> + MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC.<br> + PUBLICE. POSUERUNT. +<a href="#footnotetag6">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7: </b> Grég. de Tours, liv. VII, ch. <span class="smcap">VIII</span>. +<a href="#footnotetag7">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 172. +<a href="#footnotetag8">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9: </b> Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels + d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la + <i>Ville-l'Évêque</i> et de neuf autres fiefs dans Paris: la + Trémoille ou les <i>Bourdonnais</i>, le <i>Roule</i>, la + <i>Grange-Batélière</i>, les <i>Rosiers</i>, <i>Tirechappe</i>, + <i>Thibault-aux-Dés</i>, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy, + près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres. + Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux + dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de + Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré, + lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur + diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184 + couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries. +<a href="#footnotetag9">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10: </b> Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche + et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000 + livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises + collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de + Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient + appelées les <i>filles de Notre-Dame</i>. +<a href="#footnotetag10">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11: </b> Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en + 1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs. +<a href="#footnotetag11">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12: </b> Piganiol de la Force, t. I, p. 436. +<a href="#footnotetag12">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 43 et 82. +<a href="#footnotetag13">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14: </b> <i>Fèvre, faber</i>, ouvrier. Cette maison a donné son + nom dénaturé à la rue aux <i>Fèves</i>. +<a href="#footnotetag14">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b>Note 15: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 4. +<a href="#footnotetag15">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b>Note 16: </b> Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame, + est l'œuvre de M. Lassus. +<a href="#footnotetag16">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b>Note 17: </b> Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172 + tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages, + sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans + l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le + Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le + Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de + Paris une population de dix millions d'âmes. Il se + subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et + requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des + princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier + président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º + d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18 + substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330 + procureurs, et de 500 avocats. +<a href="#footnotetag17">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b>Note 18: </b> On y lit encore: «Aux fosseyeurs des + Saints-Innocents, 20 livres, à eux ordonnées par les prévôt + des marchands et échevins, par leur mandement du 13 septembre + 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps + morts, ès environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.» +<a href="#footnotetag18">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b>Note 19: </b> On vient de détruire toutes les maisons qui le + bordaient, afin de l'élargir et de le mettre en harmonie avec + les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville. +<a href="#footnotetag19">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b>Note 20: </b> Voy. <i>Hist. génér. de Paris</i>, p. 40 et 85. +<a href="#footnotetag20">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b>Note 21: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31. +<a href="#footnotetag21">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b>Note 22: </b> On doit le reconstruire pour le mettre dans + l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de + Sébastopol. +<a href="#footnotetag22">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b>Note 23: </b> Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans + l'alignement du boulevard de Sébastopol. +<a href="#footnotetag23">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b>Note 24: </b> Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le + <i>Pont-aux-Meuniers</i>, qui joignait le quai de la Mégisserie au + quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec + ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et + la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un + nommé <i>Marchand</i>, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621 + et non reconstruit. +<a href="#footnotetag24">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b>Note 25: </b> <i>Tabl. de Paris</i>, t. I, p. 158. +<a href="#footnotetag25">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b>Note 26: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 12 et 20. +<a href="#footnotetag26">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b>Note 27: </b> <i>Tableau de Paris</i>, t. II, p. 38. +<a href="#footnotetag27">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b>Note 28: </b> En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont + amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en + pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en + poussière. +<a href="#footnotetag28">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b>Note 29: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 28. +<a href="#footnotetag29">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b>Note 30: </b> Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux + dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus + directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de + Rivoli. +<a href="#footnotetag30">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b>Note 31: </b> La rue <i>Malher</i>; c'est le nom d'un jeune officier + tué dans les journées de juin 1848. +<a href="#footnotetag31">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b>Note 32: </b> <i>Mém. de Conrart</i>, p. 133. +<a href="#footnotetag32">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b>Note 33: </b> Ce tombeau, qui est sans cesse orné de couronnes + d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, où furent + enterrés les deux époux. Il a été composé de toutes pièces + par Alex. Lenoir, avec les débris du cloître du Paraclet, et, + lui-même, y a déposé les ossements des célèbres amants. Les + figures couchées sur le tombeau sont des statues du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> + siècle, auxquelles le statuaire Desenne a ajouté des têtes + modelées d'après les crânes des deux époux. +<a href="#footnotetag33">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b>Note 34: </b> «Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: + tout ce quartier où il a logé, et tout Paris et tout le + peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion.» (M<sup>me</sup> de + Sévigné, <i>Lettre du 31 juillet 1675</i>.) +<a href="#footnotetag34">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b>Note 35: </b> On peut se figurer l'emplacement de la tour du + Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du + Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux + prolongements. +<a href="#footnotetag35">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b>Note 36: </b> On a fait récemment disparaître le vieux nom de + cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la + continuation de la rue Beaubourg. +<a href="#footnotetag36">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b>Note 37: </b> Cette école se signala par son ardeur + révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes + jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1<sup>er</sup> vendémiaire + an <span class="smcap">III</span>), on la vit sur le théâtre de l'Égalité + (Théâtre-Français) donner, dit le <i>Moniteur</i>, un spectacle + aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le + célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été + l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être + sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt + donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie + grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes + ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le + public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de + leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux + militaires exécutés avec autant de précision que pourraient + le faire des hommes longtemps exercés!» (<i>Moniteur</i> du 4 + vendémiaire.) +<a href="#footnotetag37">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b>Note 38: </b> Voir les lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné, a. 1655. +<a href="#footnotetag38">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b>Note 39: </b> Lettres, t. II, p. 514. +<a href="#footnotetag39">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b>Note 40: </b> Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre + pour la voie nouvelle dite <i>Boulevard de Sébastopol</i>, qu'on + ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis + et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé + que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet, + coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux + Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline + et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit + entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à + l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être + continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine, + et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera + singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et + Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de + maisons. +<a href="#footnotetag40">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b>Note 41: </b> Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. <span class="smcap">i</span> +<a href="#footnotetag41">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b>Note 42: </b> Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à + l'hôpital Sainte-Catherine: + + "Un de vos frères vient de perdre sa fille. + + "Conformément à la sixième et dernière section des pratiques + des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un + des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants + dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche + prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an <span class="smcap">V</span>, à onze heures + précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards. + + "Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à + l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans + son sein paternel." +<a href="#footnotetag42">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b>Note 43: </b> Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. <span class="smcap">III</span>. +<a href="#footnotetag43">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b>Note 44: </b> Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et + sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol. +<a href="#footnotetag44">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b>Note 45: </b> Il avait fait son <i>étude</i> d'une première chambre + «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes + étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait + mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau + d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés + du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître + et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux + portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins + sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez + bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements + qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque, + une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de + bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes + illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je + suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle + clarté.» (<i>Lettres</i>, t. II, p. 584.) +<a href="#footnotetag45">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b>Note 46: </b> Voyez chap. <span class="smcap">X</span>. +<a href="#footnotetag46">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b>Note 47: </b> Sauval, t. I, p. 510. +<a href="#footnotetag47">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b>Note 48: </b> «Tout autour de ce jardin on a construit des loges + en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un + numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales, + propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la + rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec + des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance + du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni + ouvriers.» (<i>Journal de</i> Barbier, t. I, p. 45.) +<a href="#footnotetag48">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b>Note 49: </b> «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où + des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là, + nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était + assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la + musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il + essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de + cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa + chambre, une commode, une table et quelques chaises, + faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée + à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue + au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les + fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de + l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de + plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y + avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de + propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.» + (<i>Oeuvres</i> de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.) +<a href="#footnotetag49">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b>Note 50: </b> C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des + meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la + Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse. +<a href="#footnotetag50">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b>Note 51: </b> Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son + hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté + par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur + des impôts. +<a href="#footnotetag51">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b>Note 52: </b> On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707, + à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme + dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs + qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères + avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans + être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des + chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux + toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a + mis la main.» +<a href="#footnotetag52">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b>Note 53: </b> La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux + hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. +<a href="#footnotetag53">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b>Note 54: </b> En 1641, une autre représentation de cette pièce y + fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé, + nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé): + «La France, ni possible les pays estrengers, dit un + contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et + dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des + spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit + l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les + majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec + un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort + délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines + et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des + agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste + élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit + éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue + des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages + vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à + toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un + pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis + le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et + aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit + été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et + enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize + chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne + pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux + côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa + sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle + dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les + seigneurs et dames... » +<a href="#footnotetag54">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b>Note 55: </b> A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans. + Pithusa, sa mère, a fait ce monument. +<a href="#footnotetag55">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b>Note 56: </b> Riouffe, <i>Mém. sur les prisons</i>, p. 69. +<a href="#footnotetag56">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b>Note 57: </b> On lit dans ce privilége contre-signé Colbert: + «Attendu que lesdits <i>opéras et représentations</i> sont des + ouvrages de musique tout différents des <i>Comédies récitées</i>, + voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles + et autres personnes puissent chanter audit <i>Opéra</i> sans que + pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs + priviléges, charges, droits et immunités...» +<a href="#footnotetag57">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b>Note 58: </b> Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de + la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au + coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau. +<a href="#footnotetag58">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b>Note 59: </b> La partie de la rue des Fossés comprise entre les + rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est + absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy. +<a href="#footnotetag59">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b>Note 60: </b> «Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui + n'avait rien épargné à le faire instruire.» (Guy Patin t. I, + p. 505.) +<a href="#footnotetag60">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b>Note 61: </b> Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des + Tuileries et la place du Carrousel. +<a href="#footnotetag61">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b>Note 62: </b> <i>Mém.</i>, t. II, p. 98. +<a href="#footnotetag62">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b>Note 63: </b> On détruisit alors en partie l'<i>hôtel du + Petit-Bourbon</i>, qui était situé sur l'emplacement de la + Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout. + Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait + appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux + connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa + mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les + fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de + Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel + avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les + ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à + des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit + l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris + n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette + galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614. + En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens + et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer + l'<i>Étourdi</i> et le <i>Dépit amoureux</i>. La partie conservée de + l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en + 1758, où elle fut détruite. +<a href="#footnotetag63">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b>Note 64: </b> Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus + conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui + m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut + l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des + Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à + fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de + légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je + crois que c'est un paradis pendant l'été....» +<a href="#footnotetag64">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b>Note 65: </b> Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids + total est de 220,528 kil. +<a href="#footnotetag65">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b>Note 66: </b> Voyez p. 49. +<a href="#footnotetag66">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b>Note 67: </b> «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement + sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le + gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière; + ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot + traîné par douze hommes, qui part tous les jours de + l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le + silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son + passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à + cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large + et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace + ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter + ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre + à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni + mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de + funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la + nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les + soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III, + page 232.) +<a href="#footnotetag67">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b>Note 68: </b> «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se + réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges, + sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque + locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble + d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent + pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à + passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les + agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une + suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent + l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir, + et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs + sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières + animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs + répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La + hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son + industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend + parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des + racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et + en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des + classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.) +<a href="#footnotetag68">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b>Note 69: </b> Voyez page 85. +<a href="#footnotetag69">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b>Note 70: </b> A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église. + L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et + d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une + pierre vulgaire et déformé par le temps. +<a href="#footnotetag70">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b>Note 71: </b> Voici comment madame de Sévigné raconte la + procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte + Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait + aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du + saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était + la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée + par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au + sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne + sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent + toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix + hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils + font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient + approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient + les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple. + Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre + une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.» +<a href="#footnotetag71">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b>Note 72: </b> Voici ce que dit Guy Patin de la procession de + 1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les + rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait + quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu + plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela, + vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la + dévotion.» (T. III, p. 5.) +<a href="#footnotetag72">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b>Note 73: </b> Voyez t. I, p. 173. +<a href="#footnotetag73">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b>Note 74: </b> <i>Journal des Savants</i>, oct. 1840, p. 647. +<a href="#footnotetag74">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b>Note 75: </b> «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier, + à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie. + rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu + de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à + perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me + donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre + exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne + partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq + abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.» +<a href="#footnotetag75">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b>Note 76: </b> «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des + salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787; + dans les salles d'expectants, la moitié des malades se + couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après + minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures + du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce + local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés; + les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait + transformé des salles de malades en cachots de criminels,» + etc. +<a href="#footnotetag76">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b>Note 77: </b> La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la + rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques. + Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue + de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais + l'ancienne division étant restée populaire et ayant + d'ailleurs une importance historique, nous l'avons + conservée. +<a href="#footnotetag77">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b>Note 78: </b> Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que + jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant + l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel, + où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers + Orléans. +<a href="#footnotetag78">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b>Note 79: </b> La malice de nos pères racontait que lorsque saint + Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre + l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa + profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et + était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint + Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait + jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de + sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un + huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le + paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint + Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de + saint Pierre. +<a href="#footnotetag79">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b>Note 80: </b> Voyez <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 80. +<a href="#footnotetag80">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b>Note 81: </b> On compte en effet parmi les Carmélites, des filles + appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron, + d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de + Boufflers, etc. +<a href="#footnotetag81">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b>Note 82: </b> Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui + avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au + monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld, + toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua + de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle + mourut, les noms les plus distingués et les plus divers, + d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de + la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires, + gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que + s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de + profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession + gracieuse, à leur vœu de silence. +<a href="#footnotetag82">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b>Note 83: </b> Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle + jamais les chirurgiens que des <i>laquais bottés</i>. +<a href="#footnotetag83">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b>Note 84: </b> Le chevet de cette église était à peu près dans + l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi + qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer. +<a href="#footnotetag84">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b>Note 85: </b> «Il y eut hier au soir une fête extrêmement + enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées, + des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de + fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin, + toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.» + (<i>Lettre de madame de Sévigné</i> du 9 février 1680.) +<a href="#footnotetag85">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b>Note 86: </b> <i>Examen critique des Considérations sur la + révolution française</i>, par M. Bailleul, t. II, p. 275. +<a href="#footnotetag86">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b>Note 87: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 39.] +<a href="#footnotetag87">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b>Note 88: </b> Voy. p. 233. +<a href="#footnotetag88">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b>Note 89: </b> Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue + Gît-le-Cœur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait + la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine. + Cette rue a été détruite pour continuer le quai. +<a href="#footnotetag89">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b>Note 90: </b> <i>Mém.</i>, t. I, p. 92. +<a href="#footnotetag90">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b>Note 91: </b> Voy. p. 50. +<a href="#footnotetag91">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b>Note 92: </b> «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL. + XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été + démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et + eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution + de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour + marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que + raison.» +<a href="#footnotetag92">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b>Note 93: </b> Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit + Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le + plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont + obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de + Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont + demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce + collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six + endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille + d'entendre comme les curés crient; le curé de + Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient + point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on + aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on + aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à + la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a + été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus + dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les + comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les + Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père + Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend + que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes + Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort + assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu + vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la + rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait + déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a + ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où + ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce + que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande + dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de + palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser + leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la + porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu + dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir + quelquefois, il a répondu fort tragiquement: <i>Je ne veux + point me divertir!</i>» Si on continue à traiter les comédiens + comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la + Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils + n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.» +<a href="#footnotetag93">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b>Note 94: </b> Voy. p. 174. +<a href="#footnotetag94">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b>Note 95: </b> Piganiol, t. VII, p. 200. +<a href="#footnotetag95">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b>Note 96: </b> Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination + très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la + partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la + formation historique de ce quartier, à la partie comprise + entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le + boulevard des Invalides et la Seine. +<a href="#footnotetag96">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b>Note 97: </b> <i>Mémorial</i>, t. I, p. 419 +<a href="#footnotetag97">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b>Note 98: </b> Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens + ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y + ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un + homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours + que ceux de la Providence.» +<a href="#footnotetag98">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b>Note 99: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 175. +<a href="#footnotetag99">(retour)</a></p> + + <p class="note"><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b>Note 100: </b> Voir les quais, p. 54. +<a href="#footnotetag100">(retour)</a></p> + + + + + + + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des +Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE *** + +***** This file should be named 18727-h.htm or 18727-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/2/18727/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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