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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:01 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
+
+Author: Théophile Lavallée
+
+Release Date: July 1, 2006 [EBook #18727]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation
+des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de
+pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le
+format (p.xxx) sur la première ligne de la page.
+
+Les notes ont de plus été décalées vers la droite afin de permettre une
+lecture plus fluide.]
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE PARIS
+
+ DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS
+
+ PAR
+
+ THÉOPHILE LAVALLÉE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ «Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
+ choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
+ la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
+ tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François,
+ que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
+ son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
+ diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
+ nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»
+
+ MONTAIGNE.
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS
+
+ 1857
+
+ Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE PARIS (p.001)
+
+
+
+ SECONDE PARTIE
+
+
+ HISTOIRE
+ DES
+ QUARTIERS DE PARIS
+
+
+
+PRÉLIMINAIRES
+
+
+Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19°
+53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il
+s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties
+inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui
+est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces
+collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en
+arrière est son mur d'enceinte fortifiée.
+
+La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un
+demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle
+est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et
+Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres
+au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57
+mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres),
+se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et
+finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.
+
+La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait
+le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente (p.002)
+douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont
+interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de
+Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau
+de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les
+barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.
+
+La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000
+mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres
+carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents;
+sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI,
+de 1,284; sous François Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous
+Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de
+3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de
+plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de
+Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle
+de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120
+impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie
+publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs,
+d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de
+plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était
+de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856,
+à 1,130,000.
+
+Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33
+mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de
+ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie,
+aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant
+été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour
+l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes
+chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du
+sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on
+n'arrivait jadis que par de nombreux degrés et qui se trouvent à (p.003)
+peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes
+qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les
+boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et
+Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.
+
+La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids
+qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°.
+En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale
+à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.
+
+Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la
+Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de
+l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le
+chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où
+ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1re
+instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq
+évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de
+médecine, droit, sciences, etc.
+
+Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et
+une commission municipale.
+
+Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous
+Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en
+vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit
+sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements.
+Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église
+paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en
+quatre quartiers.
+
+Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit
+quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation
+historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la
+suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà décrit, depuis (p.004)
+Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire,
+tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été
+enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité;
+et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été
+inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous
+chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie
+de description plus facile et plus logique.
+
+C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion
+qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son
+activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul
+rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit
+des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui,
+rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels
+révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de
+Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de
+l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye
+Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et
+des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent
+les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant
+de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en
+s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les
+voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies
+de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et
+faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur
+description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi,
+après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses
+ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place
+de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la
+description des rues qui débouchent dans cette grande voie, celle (p.005)
+de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.;
+nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue
+et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De
+même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place
+Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne
+Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue
+Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général
+de description seront encore amenées par l'histoire de la formation
+des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la
+ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités
+du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi,
+dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non
+jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au
+Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près;
+c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description
+pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les
+quartiers Saint-Germain et des Invalides.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER. (p.006)
+
+LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LA SEINE.
+
+
+La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de
+8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf,
+où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont
+d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136.
+Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont
+Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54
+centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus
+du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle
+dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.
+
+La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et
+n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle
+prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la
+bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit
+s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que
+dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien
+de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles
+de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont
+celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663,
+1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.
+
+Elle reçoit à Paris la _Bièvre_, qui naît dans le vallon de Bouviers,
+à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières
+de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne
+sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et (p.007)
+Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de
+l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle
+était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le
+volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le
+doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette
+rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre
+autres, la célèbre manufacture des Gobelins.
+
+La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le
+_ruisseau de Ménilmontant_, qui traversait les faubourgs
+septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau
+est à sec et son lit forme un égout couvert.
+
+Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les
+quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de
+l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine,
+dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons
+plus tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LES ÎLES.
+
+
+La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans
+lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc,
+avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements,
+des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les
+débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le
+moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île
+Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et
+de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes
+eaux, étaient:
+
+1º L'_île aux Javiaux_ ou _île Louviers_, qui appartenait en 1408 à
+Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans (p.008)
+l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et
+affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière
+qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve
+réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un
+quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y
+ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.
+
+2º Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui
+l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.
+
+3º L'_île de la Cité_, dont nous parlerons tout à l'heure.
+
+4º L'_île aux Juifs_ était située au couchant de la Cité, entre le
+jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de
+Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle
+était l'_île à la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces
+deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les
+réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du
+Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.
+
+5º L'_île du Louvre_ n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans
+la construction du port Saint-Nicolas.
+
+6º Les _îles aux Treilles_ et _de Seine_ étaient situées depuis le
+pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient
+ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et
+furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.
+
+7º L'_île du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situé
+en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+
+Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont formé l'_île Saint-Louis_,
+n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près (p.009)
+l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées,
+couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à
+l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que
+Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que
+Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en
+1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prêcha une croisade, et le roi, avec
+ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_,
+architecte, de concert avec deux financiers nommés _Regratier_ et
+_Poultier_, obtint la concession de ces deux îles à la condition de
+les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des
+maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le
+pont _Marie_ et les rues _Regratière_ et _Poultier_ rappellent les
+noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais
+il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues
+bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent
+principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors
+traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à
+ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes
+mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors
+un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu:
+aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de
+ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les
+nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et
+ressemble à une ville de province[2]. Il n'a joué presque aucun rôle
+dans nos troubles civils.
+
+ [Note 1: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.]
+
+ [Note 2: «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène
+ d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles
+ publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont
+ voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut
+ s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier.
+ Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu
+ d'une grande; les moeurs graves et austères de l'ancienne
+ magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées.
+ Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et
+ l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le
+ caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est
+ pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les
+ combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur
+ vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, _De la Prostitution, etc._,
+ t. I. p. 538.]
+
+L'île Saint-Louis est unie à la rive droite par les ponts Marie (p.010)
+et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche
+par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité
+par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de
+110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième
+arrondissement, dit de l'_île Saint-Louis_, et qui, pendant la
+révolution, s'appelait _section de la Fraternité_.
+
+Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues:
+la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la
+Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive
+droite à la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, où se
+trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été
+reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans
+ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.
+
+Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels
+_Lambert_ et _Bretonvilliers_.
+
+L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe
+orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse
+les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour
+Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert _le
+Riche_ et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de
+son temps. C'était un chef-d'oeuvre d'élégance, de bien-être et de bon
+goût. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie (p.011)
+d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses,
+l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut
+donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation
+de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et
+son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les
+charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel
+Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction,
+quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie:
+il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du
+cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus
+sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette
+sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.»
+L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du
+Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par
+Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un
+souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier
+général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777,
+les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent
+achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la
+révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une
+partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un
+château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont
+fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la
+coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et
+du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse
+Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.
+
+L'hôtel _Bretonvilliers_, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de
+Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par
+Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la (p.012)
+Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant
+des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment
+du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y
+voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout
+cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de
+l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et,
+en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.
+
+Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre
+mourut en 1783. Dans la rue _Regratière_ a demeuré l'évêque Gobel, qui
+le premier se _déprêtrisa_ devant la Convention et périt avec la
+faction hébertiste[3].
+
+ [Note 3: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ÎLE DE LA CITÉ.
+
+
+L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle
+est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres,
+du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive
+droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame,
+au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf,
+Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché;
+avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe.
+Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au
+neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient
+au onzième.
+
+L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de
+la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives
+n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du
+Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les (p.013)
+événements se concentraient dans la Cité, et la population, les
+églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y
+entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux
+rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa
+popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même,
+à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde
+ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque,
+et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans
+l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste
+qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un
+repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun
+événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde
+d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la
+Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions
+ne manquent jamais de s'emparer.
+
+La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant
+qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans
+sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures,
+pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes
+dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes
+parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles
+hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où
+nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne
+comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places,
+dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre
+l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances,
+l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on
+a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de
+tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que
+dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de
+Justice.
+
+Mais, quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste (p.014)
+assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble
+indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière
+humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où
+jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient
+passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité,
+avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de
+bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont
+pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où
+tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine,
+aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la
+pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle
+interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant
+d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette
+population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait
+conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et
+résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement,
+joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de
+foi et de dévotion.
+
+Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses
+quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales,
+d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y
+aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.
+
+
+
+§ Ier.
+
+Quais de la Cité.
+
+
+_Quai Napoléon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée
+de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port
+Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue
+Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivière. (p.015)
+La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait
+été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté
+de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une
+terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une
+vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement
+l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.
+
+On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie
+récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard;
+elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine
+Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1
+[4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet
+tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe
+siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les
+souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire
+d'Héloïse, de cette femme si complète par le coeur et par l'esprit,
+qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de
+cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les
+honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des
+statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle
+de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la
+première de son temps par son intelligence et son savoir, par son
+éloquence et ses malheurs.
+
+ [Note 4: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 11.]
+
+_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des
+maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai
+étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux
+fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.
+
+_Quai de l'Horloge_.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il
+doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les
+ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite (p.016)
+par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne
+sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la
+Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de
+sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais,
+d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a
+fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de
+la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des
+opticiens.
+
+_Quai des Orfèvres_.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son
+nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns
+l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de
+Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons
+bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel;
+c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne
+avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au
+Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont
+Saint-Michel.
+
+_Quais du Marché-Neuf_ et _de l'Archevêché_.--Le milieu de ce quai a
+été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités
+étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière,
+voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai
+le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est _la
+Morgue_, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les
+individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit
+annuellement 360 à 480 cadavres.
+
+A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue
+par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au
+Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le _quai de
+l'Archevêché_, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé _quai
+Catinat_; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et
+du chapitre qui bordaient la Seine.
+
+
+
+§ II. (p.017)
+
+Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.
+
+
+La rue d'_Arcole_ commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole,
+et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a
+été formée récemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de
+_Saint-Pierre-aux-Boeufs_.
+
+La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans
+la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris,
+furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands.
+L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la
+rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On
+y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture
+de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre
+Broussel, ce _père du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel
+demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là
+qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui
+ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été
+démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements
+humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit,
+ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran
+Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont été retrouvées
+dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait
+probablement de la domination franque.
+
+ [Note 5: _Hist. gén. de Paris_, p. 5.]
+
+Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs était une église aussi ancienne
+que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie
+établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son (p.018)
+voisinage, marché qui fut transféré au XIIe siècle près du Châtelet.
+Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été
+démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église
+Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.
+
+Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent,
+outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de
+Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle
+fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des
+écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe
+et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la
+prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour
+faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur
+arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19
+février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait
+aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église
+Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le
+marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les
+boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé
+en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et
+Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues
+Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les
+enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale
+des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits
+depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et
+du cloître Notre-Dame.
+
+
+
+§ III.
+
+L'église Notre-Dame.
+
+
+Du temps de Tibère, les _nautes_ ou bateliers parisiens élevèrent, (p.019)
+à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles
+faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenèrent la découverte
+d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles
+avait pour inscription:
+
+«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes
+parisiens élevèrent publiquement cet autel[6].»
+
+ [Note 6:
+ TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.
+ MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC.
+ PUBLICE. POSUERUNT.]
+
+
+Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs
+représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains,
+des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était
+probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui
+deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle
+époque fut détruit ce monument; mais, dès le VIe siècle, sur son
+emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle
+on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à
+Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'_église
+sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathédrale. Des fouilles faites en
+1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette
+église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit
+que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le
+meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran
+sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses
+frères[7].» Un concile y fut tenu en 829.
+
+ [Note 7: Grég. de Tours, liv. VII, ch. VIII.]
+
+L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161.
+Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le
+pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer
+l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée (p.020)
+en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les
+innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le
+triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails
+latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques,
+ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à
+jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen
+âge.
+
+Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les
+deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était
+bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait:
+l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par
+les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.
+
+L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de
+Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été
+célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de
+_De profundis!_ que de générations ont passé sous ces sombres
+portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous
+ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de
+leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa
+splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de
+Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du choeur sa statue
+équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le
+sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle
+descente de croix, oeuvre de Coustou aîné, qui orne encore le
+maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures
+agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la
+Vierge.
+
+Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart
+des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.
+
+Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille (p.021)
+cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des _Te
+Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la
+séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et
+La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de
+la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses
+drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la
+stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses
+objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa
+façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la
+Raison[8]. Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée
+et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité,
+section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs
+de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au
+clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les
+théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint
+en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques
+constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y
+furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique;
+enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et
+de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne,
+Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des
+apôtres.
+
+ [Note 8: _Hist. gén. de Paris_, p. 172.]
+
+Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la
+Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite
+le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par
+l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'_Archevêché_ était
+le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de
+l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il
+servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la
+Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli
+en 1750 par l'archevêque de Beaumont[9]. L'Assemblée constituante (p.022)
+y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en
+fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient
+la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par
+une promenade réservée dite le Terrain.
+
+ [Note 9: Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels
+ d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la
+ _Ville-l'Évêque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la
+ Trémoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la
+ _Grange-Batélière_, les _Rosiers_, _Tirechappe_,
+ _Thibault-aux-Dés_, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy,
+ près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres.
+ Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux
+ dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de
+ Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré,
+ lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur
+ diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184
+ couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.]
+
+Le _Cloître_ était compris entre l'église, la rivière et une ligne
+tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les
+deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée
+au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent
+successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles
+épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du
+chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par
+ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux
+et une multitude d'évêques[10]. Avec le Cloître et l'Archevêché, la
+cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie
+orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement
+par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a
+été démoli le 14 février 1831 dans un jour de fureur populaire; (p.023)
+à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie
+fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par
+des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de
+laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748;
+l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.
+
+ [Note 10: Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche
+ et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000
+ livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises
+ collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de
+ Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient
+ appelées les _filles de Notre-Dame_.]
+
+Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses
+entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme
+autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne
+saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque
+chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises
+gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes
+places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses
+que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau
+d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.
+
+Depuis quelques années, une restauration presque complète de
+Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa
+façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture
+dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus,
+un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint
+archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en
+disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc
+méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de
+goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la
+cathédrale elle-même.
+
+
+
+§ IV.
+
+L'Hôtel-Dieu.
+
+
+L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que (p.024)
+certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry,
+huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous
+Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les
+malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre
+âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la
+Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre
+maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller
+coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités
+permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille
+malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq
+soeurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable
+fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple
+de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi
+et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été
+administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la
+révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de
+2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même
+lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades
+reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la
+négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies
+effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation
+de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la
+population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des
+sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur
+universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour
+réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent
+souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait
+d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et
+de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la
+ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'oeuvre, le
+ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les (p.025)
+employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution
+arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer
+l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On
+dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive
+gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur.
+Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui
+plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la
+mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à
+environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt
+prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel
+les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.
+
+Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont
+morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le
+malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées,
+en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont
+passés dans ces tristes salles!
+
+L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une
+belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint
+Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant
+de beaux établissements de charité, et de Monthyon[11], ce magnifique
+bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans
+cet hospice.
+
+ [Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en
+ 1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.]
+
+La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins
+d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie
+en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre,
+dont nous parlerons plus tard.
+
+Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour (p.026)
+servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de
+l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de
+l'_assistance publique_.
+
+D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le
+service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est
+conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur
+assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle
+réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres
+établissements charitables.
+
+Les _hôpitaux_ sont des établissements consacrés au traitement des
+malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et
+hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et
+contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Hôtel-Dieu_,
+_Sainte-Marguerite_, _La Riboissière_, la _Pitié_, la _Charité_,
+_Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hôpitaux sont
+indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies
+aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du
+Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les
+hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce
+sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_,
+d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement réservés au
+traitement d'affections particulières.
+
+Les _hospices_ sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la
+vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités
+incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de
+leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où
+l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une
+petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la
+_Vieillesse-Hommes_ ou _Bicêtre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la
+_Salpêtrière_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les
+_Enfants-Trouvés_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, à
+Saint-Mandé, de la _Reconnaissance_ ou _Brézin_, à Garches, (p.027)
+_Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations
+particulières. Les maisons de retraite sont; les _Ménages_, _La
+Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_.
+
+On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons
+chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le
+soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et
+l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des
+malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de
+réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au
+service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de
+soeurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.
+
+
+
+§ V.
+
+Rue de la Cité.
+
+
+Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au
+Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des
+anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _Marché-Palu_.
+
+A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin,
+était l'église _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appelée d'une
+chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition,
+saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut
+démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la
+rivière formaient le _Bas de Saint-Denis_ et étaient un lieu d'asile
+pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de
+Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle
+_Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cédée en 1702 à la
+communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Académie de
+Saint-Luc_. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à
+l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle (p.028)
+continua de subsister comme _maîtrise_ des peintres, sculpteurs,
+graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa
+chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse
+école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les
+meilleurs artistes du XVIIIe siècle.
+
+La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués
+au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut
+remplacée en 1183 par l'église de la _Madeleine_. Cette église, située
+au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande
+confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris,
+laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si
+ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé[12].» Tous les rois et
+reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en
+1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la
+Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs[13].
+
+ [Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.]
+
+ [Note 13: _Hist. gén. de Paris_, p. 43 et 82.]
+
+La rue du _Marché-Palu_ devait son nom à un marché qui y existait
+depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain
+marécageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger
+François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont
+la mort amena la proclamation de la loi martiale.
+
+Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:
+
+1º Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artère
+longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée
+principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci
+tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste
+concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume
+et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on
+la _Juiverie des drapiers_. La draperie était alors une des (p.029)
+principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus
+ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.
+
+La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui
+démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.
+
+2º Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville.
+D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, _évêque de Paris
+et bourgeois du Paradis_, était né au IVe siècle dans la maison qui a
+aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la
+châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette
+maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite,
+sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales
+et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi
+d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux
+mystère de la Passion au vif.»
+
+Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la
+Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on
+appelait la _ceinture de saint Éloi_: cet évêque y avait demeuré dans
+une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de _maison
+au Fèvre_[14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction
+de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il
+passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette
+époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme
+aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.
+
+ [Note 14: _Fèvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donné son
+ nom dénaturé à la rue aux _Fèves_.]
+
+En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a
+été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la
+démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette
+maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé (p.030)
+récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place
+avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part
+qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux
+«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique,
+ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet
+d'art remarquable, ne subsista que dix ans.
+
+3º Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car
+elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la
+cathédrale. On y trouvait jadis l'église _Sainte-Geneviève-des-Ardents_,
+dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur
+l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut
+détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous
+avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés
+par l'administration de l'assistance publique.
+
+4º Rue du _Marché-Neuf_.--On y trouvait l'église de _Saint
+Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui
+démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal
+de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient
+taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes
+et criant: Bons chrétiens!»
+
+
+
+§ VI.
+
+Rue de la Barillerie.
+
+
+La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait
+dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous
+avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du
+Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement
+elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du (p.031)
+dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique
+très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En
+1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité
+qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la
+place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions
+judiciaires.
+
+ [Note 15: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 4.]
+
+La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette
+place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthélémy_,
+à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de
+la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus
+respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et
+servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait
+été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet
+l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138,
+elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et
+décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en
+1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution
+arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères
+subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et
+matériaux on construisit le _théâtre de la Cité_ ou _des Variétés_,
+ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès
+jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires.
+Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le _Spectacle des
+Veillées_, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des
+promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite
+du _Prado_.
+
+Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de
+Justice.
+
+
+
+§ VII. (p.032)
+
+Le Palais de Justice et la Préfecture de police.
+
+
+Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les
+rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les
+enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le
+fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir;
+tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y
+moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y
+bâtissant:
+
+1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était,
+dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle
+de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là
+que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les
+testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en
+1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et
+des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui
+amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un
+jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement
+par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10
+mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27
+juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est
+là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de
+malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses
+prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!
+
+2º La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs siècles, excita
+l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous
+les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses (p.033)
+«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est
+dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes
+les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là
+que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles;
+c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France.
+Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins,
+de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la
+grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont
+les archives du Parlement.
+
+3º La _Sainte-Chapelle_, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la
+sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à
+Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin
+II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de
+Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants,
+l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une
+somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de
+deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également
+légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche
+élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les
+plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630,
+reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et
+vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la
+révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle
+fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux
+religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses
+châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent
+transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous
+le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les
+mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales,
+colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques
+années, une restauration complète de ce monument, honneur du (p.034)
+vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique[16]
+et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté
+la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré
+en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»
+
+ [Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame,
+ est l'oeuvre de M. Lassus.]
+
+Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de
+constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en
+reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque,
+baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où
+sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les
+environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était
+séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.
+
+Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et
+alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui
+servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets
+royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et
+ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement,
+qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y
+séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure
+des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt
+ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les
+temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels,
+tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel,
+Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les
+Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris,
+et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»
+
+Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques
+embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des
+Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement (p.035)
+restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa
+définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour
+de la justice, c'est-à-dire du Parlement[17], de la Cour des comptes,
+dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui
+siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une
+foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des
+marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses
+escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui
+ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit
+les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de
+Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris
+le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit
+Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris,
+qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les
+solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses
+pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs
+et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui
+s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands,
+accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs
+marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort (p.036)
+violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel,
+le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet
+des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les
+dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux
+rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est
+aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart
+des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont
+l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les
+agents et les victimes de la chicane.
+
+ [Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172
+ tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages,
+ sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans
+ l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le
+ Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le
+ Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de
+ Paris une population de dix millions d'âmes. Il se
+ subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et
+ requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des
+ princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier
+ président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º
+ d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18
+ substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330
+ procureurs, et de 500 avocats.]
+
+On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de
+Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées,
+d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de
+Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce
+temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut
+terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le
+Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de
+Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les
+avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le
+lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient
+devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la
+noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques.
+Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on
+sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.
+
+En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux
+petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par
+laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué.
+Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la
+rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons
+aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037)
+Alors la _cour du Mai_, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant
+d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres
+illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut
+régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de
+la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son
+préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont
+enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où
+l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les
+journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la
+Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme,
+avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du
+Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres
+amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes.
+Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»
+
+De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais
+de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais
+respectable de constructions de tous les âges, cette froide et
+insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque.
+Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux
+monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant
+de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des
+Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des
+maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la
+Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally,
+les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette
+magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le
+frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de
+trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les
+traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.
+
+Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Préfecture (p.038)
+de police_ qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et
+l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être
+installée dans des bâtiments nouveaux.
+
+L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et
+était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut
+détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que
+nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure
+au préfet de police et doit être démoli.
+
+L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale
+se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution,
+il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache
+et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal
+de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y
+établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de
+crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale!
+Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le
+reconstruire sur un plan tout nouveau.
+
+Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire
+magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de
+1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de
+1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.
+
+Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses
+ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville,
+trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires,
+inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police,
+etc.
+
+
+
+§ VIII. (p.039)
+
+Rue de Harlay et place Dauphine.
+
+
+Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de
+_Harlay_. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les
+quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même
+origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait
+communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une
+fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine
+fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la
+révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats
+qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LES QUAIS.
+
+
+C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de
+larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières
+infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt
+de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur
+situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais
+datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou
+refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses
+caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir
+sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs
+bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs
+maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries,
+leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à
+plaisir. La Seine était alors plus que de nos jours, importante et (p.040)
+chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et
+dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses
+bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique
+du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si
+l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues
+voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des
+hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et
+c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les
+plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve
+nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta
+pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop
+de liberté, quelques _palées_ ou rangées de pieux, quelques estacades
+en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry,
+au port du Louvre, où abordaient les _naulées_ de vins, de grains, de
+bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les
+industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un
+cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé
+vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on
+commença à construire de véritables quais.
+
+Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins
+et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que
+dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi
+ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce
+qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des _Augustins_, fut le
+premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le
+quai de la _Mégisserie_. Le terrain de ce quai allait jadis en pente
+douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les
+jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au
+sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus
+de maçonnerie, et il devint le quai de la _Saunerie_, dit plus (p.041)
+tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans
+l'endroit le plus profond de ce quai, appelé _Vallée de misère_, se
+tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était
+le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de
+Grève. Vers le XVIe siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à
+cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore
+il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie,
+dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet.
+
+Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à
+l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai
+des _Ormes_. Sous François Ier, on répara les quais des Ormes et de la
+Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins,
+qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du _Louvre_ et
+celui de l'_École_, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois;
+on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines
+au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces
+rampes était celle de l'abreuvoir _Popin_, qui a subsisté jusqu'à nos
+jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et
+très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous
+Philippe-le-Bel.
+
+La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement
+d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la
+création du quai des _Bons-Hommes_ situé alors hors de la ville. Les
+quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est
+là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être
+jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de
+l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels,
+femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la
+rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre,
+partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les (p.042)
+tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection[18].» Les
+quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de
+la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit
+maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les
+barricades de 1648.
+
+ [Note 18: On y lit encore: «Aux fosseyeurs des
+ Saints-Innocents, 20 livres, à eux ordonnées par les prévôt
+ des marchands et échevins, par leur mandement du 13 septembre
+ 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps
+ morts, ès environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.»]
+
+Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua
+avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis,
+on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai
+_Malaquais_ par les soins de Marguerite de Valois.
+
+Au commencement du XVIIe siècle, le terrain qui est entre le
+Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la
+rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses
+baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641,
+le marquis de _Gesvres_ obtint la concession de ce terrain, et il y
+bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf
+pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait
+une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on
+couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur
+la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert
+entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les
+maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis
+plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier.
+Mazarin fit faire le quai des _Théatins_ (quai Voltaire), ainsi appelé
+d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des _Quatre-nations_,
+devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de
+balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le
+bout du Pont-Neuf jusques à la porte de Nesle,» le quai de (p.043)
+_Nesle_, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et
+tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le
+quai _Lepelletier_, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis
+ministre des finances, fut construit[19]; on le ferma avec des grilles,
+ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y
+établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des
+_Tuileries_, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui
+de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les
+gardes-françaises; le quai de la _Conférence_, qui commençait à la
+porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai
+de la _Grenouillère_, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des
+cabarets où le peuple allait _grenouiller_; c'est aujourd'hui le quai
+d'_Orsay_, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit
+le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de
+Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on
+ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les
+déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de
+monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des
+Monnaies, sur le quai Conti.
+
+ [Note 19: On vient de détruire toutes les maisons qui le
+ bordaient, afin de l'élargir et de le mettre en harmonie avec
+ les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.]
+
+Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus
+commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population.
+Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port
+Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des
+Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon;
+au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient
+les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois,
+du plâtre, de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins, (p.044)
+etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie
+était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la
+Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les
+marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les
+bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres,
+surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus
+tard exploité par les assurances militaires.
+
+Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le
+quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des
+faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils
+pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai
+Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons
+royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention
+et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les
+quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le
+Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille.
+Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à
+l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont
+vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes
+païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils
+ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le
+pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et
+la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés
+de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai,
+enfin une partie de la bataille de juin.
+
+C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les
+bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a
+été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les
+quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur
+chaque rive: alors ont été construits ou achevés, sur la rive (p.045)
+droite, les quais de la _Rapée_, _Morland_, de la _Conférence_, de
+_Billy_; sur la rive gauche, les quais d'_Austerlitz_, _Saint-Bernard_,
+_Montebello_, d'_Orsay_, des _Invalides_, etc. La Restauration et le
+gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles,
+qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du
+monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la
+Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur,
+peut rivaliser avec ceux des Romains.
+
+Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se
+trouvaient sur les quais sont:
+
+Sur la rive droite:
+
+1º L'_Arsenal_, sur le quai Morland. Dès le XIVe siècle, la ville
+avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la
+Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des
+dépôts d'armes. En 1533, François Ier s'empara de ces granges et y fit
+construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et
+leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers.
+Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de
+vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y
+ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste
+hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie.
+Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu
+pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet
+édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois
+occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet;
+c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la
+Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant
+d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé
+de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin
+de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes.
+Le petit Arsenal était habité par le grand maître de l'artillerie (p.046)
+et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque
+prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle
+bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de
+l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de
+_Monsieur_. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire,
+au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre
+établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal,
+ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés;
+il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire
+des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de
+cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent
+encore, séparés par la rue de l'Orme; le _petit Arsenal_ renferme la
+_direction générale des poudres et salpêtres_, l'ancien hôtel du
+gouverneur renferme la _bibliothèque de l'Arsenal_, riche aujourd'hui
+de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y
+voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était
+en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de
+Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où
+l'on a bâti les _greniers de réserve_ pour l'approvisionnement de
+Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont
+été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là
+qu'est mort Charles Nodier.
+
+2º L'_Hôtel-de-Ville_ et la _place de Grève_. (Voir liv. II, ch. 1er.)
+
+3º La _place du Châtelet_, à la rencontre des quais de Gesvres et de
+la Mégisserie. Le grand et le petit _Châtelets_ étaient, comme nous
+l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à
+défendre les extrémités du grand et du petit _Ponts_; on faisait
+remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à
+défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé
+en château fort sous Louis-le-Gros, agrandi par saint Louis, qui (p.047)
+l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors
+que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et
+obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et
+qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine
+détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on
+appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: _Tributum
+Cæsaris_. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se
+payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville.
+On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice
+du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial.
+Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions
+particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus
+important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du
+_prévôt_, président honoraire, des trois lieutenants _civil_,
+_criminel_ et _de police_[20], de 60 conseillers, de 13 avocats du roi,
+de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce
+tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la
+Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à
+la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses
+tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418,
+la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le
+massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers.
+Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des
+poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses
+ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève,
+depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien,
+surmontée d'une statue dorée de la Victoire, oeuvre de Bosio. La place
+du Châtelet a été le théâtre d'un violent combat dans les journées (p.048)
+de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la
+destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces
+s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au
+couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis
+dont toute la partie inférieure est élargie et de construction
+nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous
+parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face
+de l'Hôtel-de-Ville.
+
+ [Note 20: Voy. _Hist. génér. de Paris_, p. 40 et 85.]
+
+4° Le _Louvre_, les _Tuileries_ et la _place de la Concorde_. (Voir
+liv. II, ch. xi.)
+
+5° La _maison de François Ier_, sur le quai des Champs-Élysées. C'est
+un petit chef-d'oeuvre de la renaissance, dont on attribue les
+ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été
+transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret,
+en 1826.
+
+6° La _pompe à feu de Chaillot_, sur le quai de Billy, machine
+hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest
+de Paris.
+
+7° Les bâtiments de la _manutention des vivres_ pour la garnison de
+Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement
+de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la _Savonnerie_,
+fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la
+Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins.
+
+8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le _couvent
+des Bons-Hommes_ ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église
+dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de
+Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore.
+
+Sur la rive gauche:
+
+1° Le _Jardin-des-Plantes_. (Voir liv. III, ch. Ier.)
+
+2° _La Halle-aux-Vins_.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie (p.049)
+sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du
+quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant
+été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous
+les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des
+Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres.
+Elle est composée de cinq masses principales de constructions,
+séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une
+petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de
+vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes,
+les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les
+celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions.
+Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à
+la sortie de l'entrepôt.
+
+3° La _Tournelle_ et la _porte Saint-Bernard_,--Le château de la
+Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en
+1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la
+demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en
+attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces
+coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de
+tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute
+l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte
+Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on
+construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à
+la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en
+1787.
+
+4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel
+de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé
+auparavant de _Tyron_, de _Bar_, de _Montpensier_; il avait appartenu
+aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde;
+2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans
+l'ancien couvent des _Miramiones_ ou filles de Sainte-Geneviève, (p.050)
+qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce
+couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont
+s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que
+madame de Sévigné appelle une _mère de l'Église_: devenue veuve à
+seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des oeuvres de
+charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine
+sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de
+chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones.
+
+5° Le _petit Châtelet_.--Le petit Châtelet fut transformé en château
+fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet,
+dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui
+interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a
+été démolie en 1782.
+
+6° Le _couvent des Augustins_.--Le _marché à la Volaille_.--Le couvent
+des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une
+chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue
+décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de
+Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier,
+etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les
+rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle
+capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes:
+aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de
+l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le
+Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce
+corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là
+que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à
+l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur
+indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un
+siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un (p.051)
+arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le
+_marché à la Volaille_, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie
+de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3.
+
+7° _Hôtel de Nesle ou de Nevers_.--_Hôtel des Monnaies_.--L'hôtel de
+Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à
+Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de
+Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée
+attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel
+devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et
+l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la
+tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la _petite
+Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,
+Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle
+seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et
+y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur
+était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont
+rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers,
+pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle
+conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la
+petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même
+chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha
+pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.
+L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de
+Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui
+en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des
+grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses
+premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances
+de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par
+Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par (p.052)
+son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la
+princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut
+acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement
+l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte
+Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il
+renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des
+monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau
+cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies
+françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée
+de l'exécution des lois monétaires.
+
+ [Note 21: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.]
+
+8º Le _collége des Quatre-Nations_.--Le _palais de
+l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit
+des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces
+réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les
+architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien
+hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de
+Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face
+du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se
+tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le
+tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant
+au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista
+jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint
+en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq
+Académies, française, des sciences, des inscriptions et
+belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.
+Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs
+séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la
+bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé
+et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe
+encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.
+
+9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des (p.053)
+Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois
+après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit
+vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été
+construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité:
+au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le
+conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11
+était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les
+ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le
+président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de
+Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est
+morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui
+détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de
+la Trémoille de Lauzun.
+
+10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins,
+fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le
+coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut
+attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des
+émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de
+spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.
+
+Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels
+Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre
+Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel
+Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous
+l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire
+a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en
+1778 il a reçu les hommages de tout Paris.
+
+11º La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel
+d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la
+cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de (p.054)
+police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors
+deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de
+_quartier Bonaparte_. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une
+caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause
+de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.
+
+12º Le _palais d'Orsay_, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un
+monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont
+l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui
+dépassent dix millions: il sert aux séances du _Conseil d'État_ et
+renferme la _Cour des comptes_.
+
+13º Le _palais de la Légion d'honneur_, bâtiment prétentieux et
+bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que
+madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques
+et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la
+chancellerie de la Légion d'honneur.
+
+14º _Palais Bourbon_.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et
+il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la
+Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission
+des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et
+plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux
+publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit
+une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y
+plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les
+dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de
+la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent
+pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814,
+et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions
+que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y _octroya_ la
+Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent
+les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, (p.055)
+Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le
+24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un
+gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit
+sa session, et, suivant le _Moniteur_, y «acclama la République
+vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude
+égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée
+nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin,
+tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le
+20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République,
+y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et
+indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite
+par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps
+Législatif y tient ses séances.
+
+Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont
+pris pour demeure, a subi des changements considérables; les
+principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des
+séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du
+palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre
+des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique
+bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LES PONTS.
+
+
+Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le
+_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux
+extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui
+traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, (p.056)
+de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur
+construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140,
+son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent
+jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le
+feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées
+de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité
+septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de
+maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV:
+l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le
+Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le
+Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit
+fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction
+est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les
+vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la
+procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne
+fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme
+chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence
+militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du
+légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin
+1848.
+
+ [Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans
+ l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de
+ Sébastopol.]
+
+Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les
+seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le
+pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en
+était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut
+reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de
+maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président
+Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. (p.057)
+En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la
+négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il
+s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire
+évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins
+arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut
+reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit
+une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons
+d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du
+parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et
+grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long
+espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la
+plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On
+détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister
+une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de
+la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions
+de litres d'eau.
+
+ [Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans
+ l'alignement du boulevard de Sébastopol.]
+
+Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui
+prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la
+ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue
+Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait
+encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,
+et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le
+diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré
+d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058)
+à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont
+la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut
+achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut
+terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut
+agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur
+ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur
+lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs
+(_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle,
+la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des
+charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux
+livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les
+bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs
+exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit
+Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:
+ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête
+haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui
+passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les
+invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre
+mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau
+armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le
+temps où il fut construit, était une voie de communication
+très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une
+époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire
+Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près
+également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la
+foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la
+rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est
+pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus
+fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont (p.059)
+contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la
+_Samaritaine_.
+
+ [Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le
+ _Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au
+ quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec
+ ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et
+ la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un
+ nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621
+ et non reconstruit.]
+
+ [Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]
+
+Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de
+Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier
+jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est
+devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre;
+c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788.
+Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés
+et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée
+à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées
+révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de
+Lemot, a été rétablie en 1817.
+
+La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière,
+qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au
+quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré
+avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine
+ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine
+et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les
+jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et
+la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens:
+les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le
+titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de
+la Fronde.
+
+Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de
+la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec
+la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le
+premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit
+deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;
+on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en
+1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et (p.060)
+reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.
+
+L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre
+fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place
+du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce
+pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le
+peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on
+lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain
+François Romain.
+
+A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de
+l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec
+la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_
+denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles
+de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_,
+pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec
+l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842
+par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_.
+
+Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la
+Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet,
+le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la
+_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce
+jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la
+Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce
+pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu
+passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus
+d'une révolution!
+
+Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en
+1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en
+1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le
+premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du
+Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de (p.061)
+l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est
+praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et
+le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en
+1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.
+
+Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits
+en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le
+dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre
+d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du
+_Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en
+1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du
+Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la
+barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à
+dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de
+nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement
+moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du
+moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres,
+avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en
+1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la
+plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité
+a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite
+circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été
+enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de
+l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.
+
+
+
+
+LIVRE II. (p.062)
+
+PARIS SEPTENTRIONAL.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE
+FAUBOURG SAINT-ANTOINE.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.
+
+
+La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine,
+comme son nom l'indique, qu'une _grève_, que le fleuve couvrait
+souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où
+datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé
+en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui
+s'était tenu d'abord à la _Vallée de misère_, près du grand Châtelet,
+vint s'y établir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commença
+la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires,
+aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été
+témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de
+supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud!
+que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y
+ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite
+Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où
+Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie
+politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a
+poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde
+et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il
+serait entendu de la France entière.»
+
+Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, (p.063)
+surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en
+1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de
+Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à
+Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de
+la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en
+1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des
+Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de
+Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,
+de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de
+Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal
+révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino,
+Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,
+de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des
+quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de
+juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.
+
+Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il
+faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers
+de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la
+Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y
+ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs
+compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont
+commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées
+révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au
+coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la
+porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu
+Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La
+place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet
+1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le
+surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu,
+le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à (p.064)
+Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des
+faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles
+devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la
+municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous
+la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple
+conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette
+intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe!
+et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire,
+l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la
+République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois,
+le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et
+jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt
+enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée,
+qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de
+l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou
+s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses
+tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la
+folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne
+de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le
+dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15
+mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques
+factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut
+pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de
+s'emparer de ce Louvre de la multitude.
+
+Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue
+ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers
+qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment.
+De là est venu le mot _faire grève_, pour signifier les chômages
+volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis
+trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de (p.065)
+magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi
+la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large
+voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le
+boulevard _de l'Hôtel-de-Ville_ qui joint la place du Châtelet et a
+absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional
+est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en
+communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part
+avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps
+anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements
+faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du
+monument.
+
+Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux _nautes_,
+corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et
+peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la _hanse_
+parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de
+_prévôt des marchands_ et ses confrères celui d'_échevins_. Le prévôt
+et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six
+conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient
+dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge
+à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire
+recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant
+de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à
+ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir
+qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie,
+ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité
+et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner
+empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette,
+Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, (p.066)
+Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean
+Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon,
+Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les
+libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de
+vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la
+royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles
+devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie
+absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux
+Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;»
+et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les
+échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais
+ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de
+la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que
+celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux,
+le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on
+appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de
+dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens[27].»
+
+ [Note 26: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 12 et 20.]
+
+ [Note 27: _Tableau de Paris_, t. II, p. 38.]
+
+Nous avons vu dans l'_Histoire générale de Paris_ que l'ancienne
+municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des
+marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une
+administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal
+et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la
+révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de
+Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses
+commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de
+la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette
+administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et
+à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par
+la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître (p.067)
+l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du
+Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs;
+mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie
+la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré
+par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est
+assisté d'une _commission municipale_ nommée par le gouvernement.
+
+Le premier _Hôtel-de-Ville_ qu'ait eu la place de Grève s'appelait la
+_Maison-aux-Piliers_, à cause des piliers de bois qui soutenaient son
+humble façade, ou _Maison-aux-Dauphins_, parce qu'elle avait appartenu
+aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne
+Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880
+livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux
+cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et
+petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée
+plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et
+large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel
+que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves
+de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de
+résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois
+trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes
+affaires.»
+
+Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en
+ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La
+première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole,
+prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette
+pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et
+clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec
+les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi
+sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de
+Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de
+la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin (p.068)
+pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à
+haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»
+
+L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté
+de Jean Asselin, maître des oeuvres de la ville, ne s'éleva que
+lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les
+guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau
+et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut
+achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de
+bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus
+de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, oeuvre remarquable
+de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une
+statue de Louis XIV, chef-d'oeuvre de Coysevox. La principale salle
+était celle du _Trône_, qui servait pour les réceptions, les fêtes,
+les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy,
+de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est,
+de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques;
+là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV
+et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque
+des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa
+la tête d'un coup de pistolet.
+
+En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de
+l'_hôpital du Saint-Esprit_, fondé en 1362 pour des orphelins nés à
+Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était
+contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le _Bureau des
+pauvres_, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône
+sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils
+puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on
+construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église
+_Saint-Jean-en-Grève_, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville;
+c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle
+avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon (p.069)
+Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de
+salle d'assemblée pour la ville.
+
+Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les
+services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans
+des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan
+gigantesque et au moyen de la destruction des rues du _Martroy_, qui
+passait jadis sous l'édifice, du _Tourniquet-Saint-Jean_, ou du
+_Pet-au-Diable_, de la _Levrette_, des _Audriettes_, d'une partie des
+rues de la _Mortellerie_ et de la _Tixeranderie_, etc. En prolongeant
+la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style,
+en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait
+primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme
+rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont
+la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment
+monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus
+élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes
+célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été
+heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois
+grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur
+et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer
+les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux,
+statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes
+occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.
+
+L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris,
+l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé
+dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui
+ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a
+dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au
+27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui (p.070)
+gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848,
+pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.
+
+
+
+§ II.
+
+La rue et le quartier Saint-Antoine.
+
+
+La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier
+Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de
+l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du _Martroy_, ainsi
+appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un
+champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par
+la rue du _Monceau-Saint-Gervais_, qui prenait son nom de l'éminence
+où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et
+dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière[28]. Dans
+cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800
+un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation
+remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné
+naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les
+juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs
+redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler
+d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue
+du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert,
+en 1836, une large et belle voie, dite _François-Miron_, qui dégageait
+la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour
+ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on
+a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et
+à une forteresse, qu'on appelle _Caserne Napoléon_.
+
+ [Note 28: En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont
+ amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en
+ pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en
+ poussière.]
+
+Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du (p.071)
+_Pourtour-Saint-Gervais_, qui longe l'église de même nom; elle vient
+d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église
+_Saint-Gervais_ est la plus ancienne du nord de Paris, car elle
+existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant
+Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette
+_basilique_, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui
+ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues
+de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place
+de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands,
+et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la
+voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut
+reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques
+très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail,
+d'architecture moderne, oeuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et
+jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a
+appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen
+âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle
+pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église
+Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des
+tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est
+célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un
+des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui
+«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil
+de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église
+l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau
+somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours
+après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content
+d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les
+sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de
+Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, (p.072)
+du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon,
+etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise
+du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y
+surprendre et lui demander à souper.
+
+La rue du Pourtour aboutit à la place _Baudoyer_, autrefois _Bagauda_
+et _Baudet_, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons
+parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge
+le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un
+des plus terribles combats de juin 1848.
+
+A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.
+
+La rue _Saint-Antoine_, avec le faubourg du même nom, est une de ces
+rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la
+vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle
+existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et
+s'appela d'abord rue de la _Porte-Baudet_, à cause d'une porte de
+l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue
+Culture-Sainte-Catherine, puis rue du _Pont-Perrin_, à cause d'un pont
+construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait
+la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la
+Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin
+de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures
+royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la
+Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine
+que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous
+Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille
+entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc
+eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais
+engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale;
+c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué (p.073)
+dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que
+les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en
+duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte
+Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et
+tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte
+Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux
+troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu
+par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue
+Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe
+siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le
+théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non
+moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14
+juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les
+trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se
+livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui,
+venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la
+porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans
+la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus
+redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut
+maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant
+de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre
+en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de
+la lutte.
+
+La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels
+Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux
+siècles.
+
+L'_hôtel Saint-Paul_, qui occupait l'espace compris entre les rues
+Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la
+Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels
+divers achetés ou construits par Charles V[29] et réunis entre eux (p.074)
+sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux
+et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc
+(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre
+coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les
+hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les
+hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait
+de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des
+Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour
+la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la
+fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie,
+des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un
+palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs,
+une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des
+rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les
+Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les
+fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les
+chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses
+successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François
+Ier, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les
+maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que
+celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint
+l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de
+Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de
+Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par
+Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis
+«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a
+dédié _Cinna_), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que,
+se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta
+quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle
+dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. (p.075)
+Aujourd'hui, c'est une maison particulière.
+
+ [Note 29: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 28.]
+
+L'_hôtel des Tournelles_, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et
+acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford
+s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent
+leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François Ier, il
+devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur,
+renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze
+galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le
+terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles,
+Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine
+et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être
+habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus,
+et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux
+chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y
+fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit
+commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a
+soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté
+parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à
+des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces
+bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui
+forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un
+vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et
+elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du
+beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants
+seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si
+tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si
+paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique
+carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627,
+Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à
+l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant
+cette inscription:
+
+_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et (p.076)
+très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de
+Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre
+dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de
+bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour
+une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa
+reconnoissance_.
+
+Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des
+_Fédérés_, puis de l'_Indivisibilité_, puis des _Vosges_, en l'honneur
+du département qui, en l'an VIII, s'était le plus empressé de payer
+ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres
+d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de
+la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des
+chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux
+grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en
+1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814,
+la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à
+Louis XIII, oeuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans
+dommage laisser dans la carrière.
+
+Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont
+habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un
+seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du
+XVIIe siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de
+Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine,
+qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de
+cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle,
+comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne
+n'a pas eu un souvenir.
+
+Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et
+ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la
+magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au
+lieu des beaux et des raffinés du XVIIe siècle, que les vieilles (p.077)
+gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans
+l'hôtel Villedeuil (nº 14), la _mairie du huitième arrondissement_, a
+été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.
+
+Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine
+renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent
+encore: l'hôtel de Beauvais, oeuvre de Lepaute, où se plaçait
+ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles;
+l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV,
+etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous
+allons décrire et dont un seul existe encore:
+
+1º Le _couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine_.--Le moyen âge avait
+des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des
+populations entières mouraient sans murmure, et que la charité
+cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était
+le _feu sacré_ ou _mal des Ardents_, ou _mal Saint-Antoine_. Une
+congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce
+mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la _Saussaie_,
+situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir
+un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les
+religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son
+emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a
+été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.
+
+2º L'_église Saint-Louis-Saint-Paul_.--Sur l'emplacement de cette
+église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe siècle,
+on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné
+en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder,
+dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle
+ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel,
+Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des
+Jésuites, aux chanoines réguliers de l'ordre de (p.078)
+Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790,
+la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le
+collége ou _lycée Charlemagne_. L'église a été bâtie en 1612 par les
+soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la
+première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé
+d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les coeurs de Louis XIII,
+de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier
+Birague, oeuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé,
+oeuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches.
+C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.
+
+3º Le _couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_.--«En 1201,
+dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris,
+préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que
+leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent
+dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules
+et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se
+forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur
+digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se
+composait, mit son voeu de chasteté sous le patronage d'une vierge,
+sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt
+prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin,
+bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il
+possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les
+sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de
+Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du
+portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de
+sa garde:
+
+«_A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste
+église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la
+victoire qui fust au pont de Bovines, l'an_ 1214.»--«_Les sergents
+d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si (p.079)
+Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de
+madame saincte Katherine; ainsi fust-il_.»
+
+Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur
+confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que
+furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par
+l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés
+les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons
+tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent
+enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la
+réaction de 1383.
+
+L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de
+Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le
+noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient
+en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont
+l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église,
+monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été
+reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque
+respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la
+bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on
+construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui
+avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de
+ces noms barbares et oubliés de _Monsieur-Sainct-Loys_ et du
+_Pont-de-Bovines_, mais des noms illustres de MM. les ministres de
+cette époque.
+
+4º Le _temple des protestants de la confession de Genève_.--Cet
+édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon de
+Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut dans
+une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée depuis,
+servant à présent de choeur aux _Filles de la Visitation-Sainte-Marie_.»
+En effet, c'est dans cet hôtel que ces religieuses, instituées par saint
+François de Sales, furent établies en 1629 par madame de Chantal, la
+sainte aïeule de madame de Sévigné. L'église, remarquable par (p.080)
+son dôme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par François
+Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort à
+Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a été supprimée
+en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'église a
+été affectée en 1800 au culte protestant.
+
+Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à
+la rue Saint-Antoine.
+
+1º _Place du Marché Saint-Jean_.--C'était, dit-on, un ancien cimetière
+romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui
+appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet
+hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement
+redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions
+judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme,
+Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima
+ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été
+détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des
+principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les
+démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue
+de Rivoli.
+
+2º Rue des _Barres_.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250
+et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des
+amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par
+l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à
+la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel
+devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIIIe siècle,
+on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il
+devint le chef-lieu de la section de la _Maison Commune_, et c'est là
+que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté
+tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une
+fenêtre.
+
+3º Rue _Geoffroy-Lasnier_.--Elle tire son nom d'une famille (p.081)
+bourgeoise du XVIe siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au
+nº 26 est établie la _mairie du neuvième arrondissement_, dans une
+maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de
+Montmorency.
+
+4º Rues de _Jouy_ et du _Figuier_.--La rue de Jouy doit son nom à un
+hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de
+Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la
+rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de
+l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois
+dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient
+souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à
+la fin du XVe siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure
+de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux
+de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son
+divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut
+vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs
+dégradés un établissement de roulage.
+
+5º Rue _Pavée_[30].--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs
+hôtels célèbres:
+
+1. L'hôtel de _Brienne_, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la
+_Force_, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du
+Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint
+d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, _roi de Sicile_, puis
+à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui
+l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust
+princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la
+Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux (p.082)
+rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui
+le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier
+Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à
+Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom.
+En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus
+tard la _petite-Force_; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui,
+en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En
+1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le
+Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la
+Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors
+de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force,
+dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement
+qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les
+débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes
+condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à
+sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre,
+furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la
+princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé,
+Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les
+soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation
+contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur
+spirituel et si hardi du _Tableau de Paris_. On y renferma aussi
+madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant
+Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de
+Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne
+sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la
+Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet
+alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de
+Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac,
+Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbès, etc. La (p.083)
+Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la
+plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes
+les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir
+de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a
+détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue[31] sur son
+emplacement.
+
+ [Note 30: Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux
+ dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus
+ directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de
+ Rivoli.]
+
+ [Note 31: La rue _Malher_; c'est le nom d'un jeune officier
+ tué dans les journées de juin 1848.]
+
+2. L'hôtel de _Savoisy_, qui appartint à un seigneur de la cour de
+Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de
+l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition
+de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans
+après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au XVIe
+siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe
+encore.
+
+3. L'hôtel de _Lamoignon_.--Il avait été bâti par Diane, fille
+naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême,
+bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été
+l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de
+l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui
+demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous
+pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en
+beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de
+Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de
+Boileau et de Racine, avait institué une _Académie de belle
+littérature_, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin,
+etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a
+inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux
+Malesherbes.
+
+6º Rue _Culture-Sainte-Catherine_.--En 1391, le connétable de Clisson,
+revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du
+Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par (p.084)
+vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de
+trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la
+porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se
+sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons
+célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur
+les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il
+passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des
+embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné
+l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de
+ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle
+tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie,
+sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire,
+l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison
+d'éducation. Au nº 29 était le couvent des _Filles bleues_ ou
+Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil,
+cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce
+monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y
+mourut.
+
+La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine
+dans une sorte de place qu'on appelle _Birague_, et où s'élevait une
+fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se
+trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit,
+en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.
+
+7º Rue _Saint-Paul_, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette
+église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et
+fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle
+renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J.
+Hardouin Mansard, oeuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui
+rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son
+cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui avait
+été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la (p.085)
+comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs
+autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703
+sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait
+élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui
+furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à
+ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du
+tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu,
+et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un
+gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.
+
+A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes
+était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui
+appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII.
+Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais.
+Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le
+siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de
+Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.
+
+Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue _Neuve-Saint-Paul_; au
+nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la
+rue des _Barrés_, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent:
+comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et
+blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en
+1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait _Béguines_, et
+qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou
+«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur
+saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait
+institué les trois récitations de l'_Ave Maria_, ordonna que le
+monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des
+austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne
+vivent que d'aumônes, ne font jamais gras, même en maladie, (p.086)
+jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à
+plate terre, n'ont point de cellules ni de soeurs converses, ne
+portent point de linge, couchent sur la dure et vont au choeur à
+minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce
+couvent a toujours été très-nombreux.»
+
+Dans le couvent de l'_Ave Maria_ était le tombeau de Mathieu Molé;
+aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.
+
+8º Rue du _Petit-Musc_.--Le vrai nom de cette rue est _Pute y muce_,
+parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son
+extrémité, près de la Seine, était le couvent des _Célestins_. Ces
+religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du
+fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de
+leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère
+et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur
+le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le
+duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté
+droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa
+femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec
+celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une
+sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices
+les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de
+statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans
+le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des
+beaux-arts, et les chefs-d'oeuvre de sculpture y sont, pour ainsi
+dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans,
+monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux
+de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de
+Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait
+été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, oeuvre de (p.087)
+Paul Ponce, supportait dans une urne le coeur de François II; une
+autre, oeuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le coeur d'Anne de
+Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de
+statues, renfermait les coeurs des princes de Longueville: c'était
+l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait
+le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'oeuvre de Germain Pilon,
+supportant dans une urne de bronze les coeurs de Henri II, de Charles
+IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans
+la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de
+Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de
+Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori
+disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes
+dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le XVIIe siècle, était orné
+d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds
+peints, de pavés en mosaïque.
+
+Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion
+et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison
+un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement
+pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent
+dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans
+de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui
+ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette
+masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants,
+sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui
+rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour
+asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du
+XVIe siècle.
+
+9º _Impasse Guémenée_.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin
+ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion
+de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant
+au cardinal de Richelieu et où celui-ci, dit-on, recevait la (p.088)
+belle courtisane.
+
+10º Rue _Lesdiguières_, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel
+Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet,
+financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis
+et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit
+un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent.
+Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal
+ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu
+au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce,
+la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le
+fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie:
+«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal.
+Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui
+fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui
+est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa
+_Poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le
+cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet
+hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand
+logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il
+a été démoli en 1760.
+
+11º Rue des _Tournelles_.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si
+bourgeoise, était au XVIIe siècle la plus illustre, la plus fréquentée
+de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y
+trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette
+moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice,
+de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa
+vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens
+d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de
+Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina
+Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le
+_Tartufe_ en présence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle, (p.089)
+existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin
+Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de
+madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de
+Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin
+en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de
+Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire,
+occupée de bonnes oeuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour
+principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là
+qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de
+madame de Montespan.
+
+
+
+§ III.
+
+La place de la Bastille et les boulevards.
+
+
+La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit
+en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première,
+plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va
+jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal
+Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui
+est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes
+rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent
+le nom de _place de la Bastille_.
+
+La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui
+occupait la première partie de la place dont nous venons de parler,
+l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une
+partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée
+vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse
+courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre
+tours ayant un développement de quarante toises; cette face se
+trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe
+l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi
+de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres
+faces, elles se composaient de deux massifs de bâtiments servant (p.090)
+à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la
+rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était
+dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme,
+et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion
+de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la
+Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec
+ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal,
+par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.
+
+La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris
+a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par
+tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs,
+des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en
+prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le
+signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.
+
+Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et
+a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents.
+Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc
+de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous
+la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui
+y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres
+ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule
+de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu,
+Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de
+Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.
+
+Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données
+sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du
+14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août
+1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux
+exécutions du tribunal révolutionnaire et vit tomber (p.091)
+quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement
+déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue
+Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.
+
+Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la
+Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une
+porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut
+remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures
+étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et
+consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.
+
+Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la
+rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le
+canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville,
+s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres,
+surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de
+la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la
+sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a
+ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est
+au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement
+provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République.
+C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une
+armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière
+citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur
+les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le
+général Négrier.
+
+La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et
+Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et
+aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place
+Mazas.
+
+Le boulevard _Contrescarpe_, formé de la contrescarpe de l'ancien
+fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue (p.092)
+nouvelle de _Lyon_ qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.
+
+Le boulevard _Bourdon_, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été
+ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de
+l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de
+Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé
+l'insurrection de juin 1832.
+
+La place _Mazas_ où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et
+Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui
+borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand
+boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du
+Trône. On y trouve une vaste prison, dite _Mazas_, ou la _nouvelle
+Force_, située en face de l'_embarcadère du chemin de fer de Lyon_.
+Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le
+système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose
+de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul,
+puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un
+éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'oeil ce qui se passe
+dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six
+galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été
+ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont
+les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre
+1851.
+
+Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des _boulevards intérieurs
+du nord_, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés
+depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette
+promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où
+l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par
+les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands
+terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des
+vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une (p.093)
+promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en
+quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques
+petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits
+théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand
+air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire
+voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques
+boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à
+s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la
+ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de
+_rues basses_ établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement
+depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches
+boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en
+venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement
+transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de
+communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur
+et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la
+plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le
+lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne
+défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est
+fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine
+d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite
+et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré
+capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts
+vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a
+commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se
+sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de
+douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de
+rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les
+cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les
+revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres
+de Périer, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820, (p.094)
+les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les
+manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de
+juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses moeurs, son
+caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue
+qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs
+faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le
+présent, nous ne parlerons que du boulevard _Saint-Antoine_ ou
+_Beaumarchais_.
+
+Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y
+a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et,
+jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut
+remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue _Amelot_ (nom du
+ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787,
+Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à
+l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y
+fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a
+subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le
+canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans
+le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de
+Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des
+maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard
+Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à
+devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration
+municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il
+s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en
+pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard
+Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le
+commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.
+
+
+
+§ IV. (p.095)
+
+Le faubourg Saint-Antoine.
+
+
+C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail
+que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du XIIe siècle, était un
+lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses
+«gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour de cet enclos
+et sous la protection des abbesses, _dames_ de toutes les terres
+voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent réunis plus tard
+les hameaux de _Popincourt_, de la _Croix-Faubin_, de _Picpus_, de
+_Reuilly_ et de la _Râpée_.
+
+Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des
+Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous
+Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et
+Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de
+Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population
+prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le
+premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée
+d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte
+révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet,
+il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre,
+il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août,
+conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du
+faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le
+règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg
+descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le
+faubourg de _Gloire_. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On
+sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de
+cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui
+une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à
+l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la
+révolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux (p.096)
+_faubouriens_, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut
+populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter,
+s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire
+construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du
+Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi
+l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la
+Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une
+maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là
+qu'est sorti Mallet!
+
+Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé
+d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute
+question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries.
+En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra
+dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne
+put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où
+plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin
+1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection
+républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la
+maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette,
+maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon.
+En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la
+fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la
+réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail:
+aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la
+République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications
+anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le
+faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de
+l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la
+bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un
+autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et
+lui-même devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours, (p.097)
+il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition
+d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la
+grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne,
+garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt
+pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines.
+Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le
+front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt
+mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts;
+ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la
+rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au
+milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande
+barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et
+de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de
+paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le
+lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance
+inutile, capitula.
+
+Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement
+peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie,
+lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits,
+chefs-d'oeuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en
+Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme
+dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton,
+des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc.
+Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais
+sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les
+quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons
+hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on
+n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve,
+triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense
+de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que (p.098)
+deux hôpitaux.
+
+1º L'_Hospice des enfants malades_.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par
+la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en
+1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un
+hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en
+hospice pour les enfants malades.
+
+2º L'_hôpital Saint-Antoine_, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de
+même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le
+prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace
+compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de
+Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une
+architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie
+par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu.
+Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le
+12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos
+était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en
+1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et
+celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut
+magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la
+Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et
+renfermant trois cent vingt lits.
+
+Le faubourg se termine à la _place_ et à la _barrière du Trône_, qui
+tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever
+pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux
+colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument
+qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le
+plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et
+démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces
+colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis.
+Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud fut dressé (p.099)
+sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où
+le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste
+de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du
+Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un
+glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et
+les élèves de l'École Polytechnique.
+
+Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches
+d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly,
+de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de
+Montreuil.
+
+1º La rue de _Charenton_ commence à la place de la Bastille et finit à
+la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son
+extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre,
+en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui
+revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était
+jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte
+d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins
+s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet;
+elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de
+ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une
+description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des
+associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils
+faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue
+voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des
+barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et
+c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis.
+«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une
+espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il
+faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et
+agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et
+étouffé dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter (p.100)
+et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se
+tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se
+fit rhabiller et armer, et il retourna au combat[32].»
+
+ [Note 32: _Mém. de Conrart_, p. 133.]
+
+On trouve dans la rue de Charenton: l'_hospice des Quinze-Vingts_,
+fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi
+dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de
+Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra
+dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les
+mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.
+
+2º La rue de _Reuilly_ doit son nom au château de _Romiliacum_, bâti
+par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du
+domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe siècle,
+était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est
+dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que
+Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement
+Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie
+en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.
+
+3º La rue de _Picpus_ est célèbre par ses établissements charitables
+ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par
+la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº
+15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de
+Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée
+par la congrégation des Dames du Sacré-Coeur. Dans le cimetière de
+cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées
+les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et
+à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de
+ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là
+qu'est la sépulture de La Fayette. Au nº 23 est la maison mère (p.101)
+des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait
+le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme
+le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal
+Duperron, du maréchal de Choiseul, etc.
+
+4º La rue de la _Roquette_ renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de
+l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges
+furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à
+Louis XVI; 2º l'hôtel de _Bel-Esbat_, qui appartenait à Henri III, et
+où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut
+transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la
+Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles
+femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en
+1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en
+face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique:
+l'un est le _Pénitencier des jeunes détenus_, l'autre le _Dépôt des
+condamnés_. Ces deux prisons, dites _modèles_ et remarquables en effet
+par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place
+qui les sépare se font les exécutions criminelles.
+
+La rue de la Roquette conduit au _cimetière de l'Est_ ou du
+Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le
+XVe siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris
+et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites
+de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut
+habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En
+1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y
+établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la
+plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre
+une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol
+accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers
+sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, de fleurs, où se pressent (p.102)
+les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de
+bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où
+l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la
+population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le
+tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était
+dans une église et non en plein air[33], les sépultures de Molière et
+de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de
+Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se
+mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus
+populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les
+illustrations.
+
+ [Note 33: Ce tombeau, qui est sans cesse orné de couronnes
+ d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, où furent
+ enterrés les deux époux. Il a été composé de toutes pièces
+ par Alex. Lenoir, avec les débris du cloître du Paraclet, et,
+ lui-même, y a déposé les ossements des célèbres amants. Les
+ figures couchées sur le tombeau sont des statues du XIIIe
+ siècle, auxquelles le statuaire Desenne a ajouté des têtes
+ modelées d'après les crânes des deux époux.]
+
+5º La rue de _Charonne_ est une voie aussi populeuse, aussi
+industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est
+là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de
+familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de
+petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait
+plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de
+l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas
+été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces religieuses
+en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de Trainel, fondé en
+1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y retira pour s'y occuper
+de théologie, de chimie et d'histoire naturelle; elle y mourut en 1743.
+C'est là qu'est mort aussi le chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le
+prieuré de Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes
+séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une (p.103)
+filature de coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les
+événements de 1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs
+fois cet établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846
+transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été ouverte
+sur son emplacement.
+
+Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième
+arrondissement, _Sainte-Marguerite_. On y remarque une descente de
+croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis
+XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église.
+
+Dans la rue de Charonne débouche le passage _Vaucanson_, qui a été
+ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait
+l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq
+cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a
+été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers.
+
+6º Nous n'avons rien à dire de la rue _Montreuil_, si ce n'est qu'elle
+conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une
+caserne.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT.
+
+
+La _Vieille-Rue-du-Temple_ commence à la place Baudoyer et finit au
+boulevard du Temple sous le nom de _Filles-du-Calvaire_. C'est une rue
+étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa
+partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle
+était déjà dite _vieille_ au XIIIe siècle; la partie supérieure n'a
+été bâtie que dans le XVIe: ce n'était, avant cette époque, qu'un
+chemin à travers champs et appelé de la _Coulture-du-Temple_ ou de la
+_Coulture-Barbette_; les noms des rues voisines de l'_Oseille_ et (p.104)
+du _Pont-aux-Choux_ indiquent quelle était la nature de ces champs.
+Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux,
+comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme
+elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle
+très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie
+inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous
+avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait
+donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en
+sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné
+par les satellites de Jean-Sans-Peur.
+
+Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du
+_Marais_. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti,
+était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis
+XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la
+magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de
+cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais
+aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu.
+«Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux
+préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect;
+c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été
+envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du
+quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux
+grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son
+ancienne population est obligée de s'en éloigner.
+
+On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:
+
+1° Le _Marché des Blancs-Manteaux_.--Sur l'emplacement de ce marché se
+trouvait, au XVIe siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un
+des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du
+même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des _Hospitalières de
+Saint-Anastase_. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, sur ses (p.105)
+débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux.
+
+2° L'_Imprimerie impériale_.--Elle est établie dans l'hôtel de
+Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui
+communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le
+connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service
+de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord
+placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de
+France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis
+1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe
+trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et
+dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues
+d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et
+cinquante-six des langues orientales.
+
+Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui
+fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui
+fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.
+
+Dans la rue des _Filles-du-Calvaire_ se trouvait un couvent, chef-lieu
+d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et
+où l'on conservait le coeur du fondateur. Sur ses débris on établit,
+en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de
+Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été
+ouverte sur son emplacement.
+
+Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la
+Vieille-Rue-du-Temple:
+
+1° Rue _Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_.--«Sous le règne de saint
+Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que
+quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de
+Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons.
+Il avait épousé, en 1225, la fille de Léolyn, prince de Galles et (p.106)
+était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre
+l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais
+entrèrent dans son _vergier_, le défièrent et l'insultèrent. Il
+n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le
+secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux
+autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures.
+Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le
+_vergier_, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé
+Galleran. Le nom de _Champ-aux-Bretons_, qu'on donna au jardin à
+l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit
+celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y
+établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville,
+qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy
+que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une
+rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue
+Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et
+d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux
+précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui
+fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent
+supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la
+révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons
+particulières et un passage qui aboutit rue des _Billettes_.
+
+Cette rue, dite anciennement rue _où Dieu fust bouilli_, renfermait la
+chapelle des _Miracles_, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison
+d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière
+d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en
+l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent
+d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels
+succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par
+une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le (p.107)
+portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue,
+depuis 1812, le _temple des protestants de la confession d'Augsbourg_.
+Les restes de Papire Masson et le coeur d'Eudes de Mézeray y ont été
+déposés.
+
+La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'_Homme-Armé_,
+qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de
+Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques Coeur.
+
+2º Rue des _Rosiers_.--A l'angle que cette rue fait avec celle des
+Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en
+1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants.
+François Ier vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre
+par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par
+une statue de pierre, qui existait encore en 1789.
+
+3º Rue des _Francs-Bourgeois_.--Elle date du XIIIe siècle et portait
+d'abord le nom de _Vieilles-Poulies_; elle prit son nom actuel d'un
+hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui
+n'existait plus au XVIe siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait
+cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la
+Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui
+de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de
+beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait
+d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle
+connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le
+Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du
+comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses
+débauches.
+
+4º Rue de _Paradis_.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des
+Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se
+continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle
+tire son nom d'une enseigne et renferme:
+
+1. L'église de _Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux_, dont l'origine (p.108)
+remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui
+s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre
+manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui
+requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris.
+Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux
+hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.»
+Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux
+Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de
+Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les
+soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces
+trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'_Art de
+vérifier les dates_, la _Collection des historiens de France_, la
+_Nouvelle diplomatique_, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien
+l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en
+a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par
+leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la
+moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a
+ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien
+de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du
+septième arrondissement.
+
+2. Le _Mont-de-Piété_, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent
+achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé
+uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de
+bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus
+tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à
+1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000
+francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des
+ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés
+s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000
+francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de (p.109)
+1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr.
+
+3° L'hôtel _Soubise_, où sont les _Archives_ de l'État. Ce vaste hôtel,
+qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du
+Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel
+de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383;
+c'était, avons-nous dit dans l'_Histoire générale de Paris_, l'hôtel
+de la Miséricorde, et l'on avait décoré de _M_ sa façade, pour
+perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable,
+il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la
+duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses
+fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des
+Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint
+successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur
+ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval
+et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la
+Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et
+de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut
+assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si
+grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la
+maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de
+Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une
+grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808
+on y transporta les Archives de l'État.
+
+L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les
+pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du
+procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom
+d'_Archives nationales_. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en
+alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et
+s'enrichit des formes et des planches pour la confection des
+assignats, des caractères de l'imprimerie du Louvre, des machines (p.110)
+de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce
+dépôt par un décret du 7 messidor an II, et ordonna qu'on y
+renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux
+de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et
+mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général
+de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête
+desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux
+Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public,
+puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars
+1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des
+pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce
+dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions
+nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que
+Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et
+de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000
+mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans
+la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du
+monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives,
+débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet
+établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est
+aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des
+chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000
+cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de
+fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques
+années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements
+pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte
+fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un
+monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers,
+les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles
+au vulgaire.
+
+5° Rue _Barbette_, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel (p.111)
+avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de
+la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une
+émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le _petit
+séjour_ d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de
+délices. (Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.) Au XVIe siècle, il
+appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé,
+Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le
+démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des
+Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc.
+
+6° Rue du _Perche_.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en
+1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église
+existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une
+des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du
+Perche est celle des _Coutures-Saint-Gervais_, où se trouve l'hôtel de
+Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par
+l'École centrale des manufactures.
+
+7° Rue des _Quatre-Fils_, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison
+n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac,
+complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait
+madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les
+beaux esprits et les seigneurs du XVIIIe siècle, dont d'Alembert et
+mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.
+
+8° Rue _Saint-Louis_.--Cette grande et belle rue, l'une des plus
+régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des
+Tournelles; elle date du XVIIe siècle et était jadis remplie de grands
+hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel
+d'_Ecquevilly_, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de
+Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel _Voisin_, où est mort, en
+1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel _Turenne_, qui avait été acheté
+par l'illustre vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque (p.112)
+de sa mort[34]; il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et
+donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du
+Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il
+fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement
+on a bâti récemment l'église _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_, qui est
+une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de
+ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement
+le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice
+ou une prison.
+
+ [Note 34: «Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement:
+ tout ce quartier où il a logé, et tout Paris et tout le
+ peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion.» (Mme de
+ Sévigné, _Lettre du 31 juillet 1675_.)]
+
+Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous
+remarquerons celle des _Minimes_. Dans cette rue était le couvent des
+Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin
+des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre
+autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église,
+dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut
+terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les
+tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille
+Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de
+Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments
+du couvent servent de caserne.
+
+La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui
+présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a
+rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de Ménilmontant
+sert de prolongement ou de faubourg à la Vieille-Rue-du-Temple. Cette
+rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un chemin à travers les champs et
+marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs
+Saint-Antoine et du Temple: ce n'est guère que depuis vingt-cinq (p.113)
+ans qu'on a commencé à couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant
+cette dernière époque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des
+boulevards: ces rues, dites d'_Angoulême_, du _Grand-Prieuré_, de
+_Malte_, de _Crussol_, ont été ouvertes en 1781, d'après les plans de
+Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand
+prieuré de Malte, dont le titulaire était alors le duc d'Angoulême, et
+l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues
+qui y aboutissent, aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de
+grandes fabriques, ont été hérissées de barricades pendant
+l'insurrection de juin 1848.
+
+La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg
+Saint-Antoine s'effectue par la rue _Popincourt_, qui doit son origine
+à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous
+Charles VI. Dans cette maison était, au XVIe siècle, un temple
+protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel
+en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du
+château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du
+faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636
+un couvent d'_Annonciades_, qui fut supprimé en 1782. L'église existe
+encore au coin de la rue _Saint-Ambroise_, qui en a pris son nom:
+c'est une succursale du huitième arrondissement.
+
+Dans la rue Popincourt débouche la rue des _Amandiers_, où se trouve
+l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme
+_Parmentier_, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la
+maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.
+
+La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et
+lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du
+plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en
+1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE III. (p.114)
+
+LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue du Temple et le Temple.
+
+
+La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers
+commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient
+encore, il y a quelques années, les noms des _Coquilles_,
+_Barre-du-Bec_, _Sainte-Avoye_, noms absorbés aujourd'hui dans celui
+du _Temple_. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de
+Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était
+une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du
+Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une
+porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.
+
+La rue des Coquilles se nommait autrefois _Gentien_, d'une famille
+célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant
+auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une
+maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées.
+Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la
+Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.
+
+La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait,
+dit-on, son tribunal ou sa _barre_ de justice dans cette rue, au n°
+19.
+
+La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en
+l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par
+des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de
+temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:
+
+1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il
+vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y
+séjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc (p.115)
+d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de
+ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la
+Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue.
+Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et,
+sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue
+Rambuteau.
+
+2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes
+demeures de l'aristocratie du XVIIe siècle sont aujourd'hui encombrées
+de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de
+sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des
+Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues
+de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.
+
+La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou
+culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe
+siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre,
+y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La
+grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand
+l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il
+commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut
+appelé la ville _neuve du Temple_ et devint une forteresse imprenable.
+Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses
+revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y
+enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la
+fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les
+Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont
+pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307,
+Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses
+archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et
+s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous
+les Templiers furent arrêtés par tout le royaume. Alors commença (p.116)
+ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème
+insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons
+les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent
+donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se
+transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint
+la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour
+renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de
+l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est
+dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en
+disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de
+Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos,
+restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics;
+enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a
+été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son
+successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple
+une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des
+convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en
+chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant
+épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait
+commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand
+prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince
+de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les
+lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée.
+Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a
+quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint
+quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de
+ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour
+murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants
+obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y
+expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'hôtel du grand prieur (p.117)
+qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste
+tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et
+qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa
+masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies
+de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à
+chaque étage de portes de fer[35]. Après l'horrible drame qui se passa
+dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de
+misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la
+famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes:
+d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour
+être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra
+de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les
+conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois,
+Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans
+après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta
+pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les
+frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine
+anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit
+disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements.
+Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop
+de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810,
+l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on
+commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on
+devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres
+bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui
+était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les
+mausolées élevés à des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814, (p.118)
+l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers
+généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la
+cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il
+fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y
+enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier
+sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré
+une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la
+révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du
+Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient
+d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.
+
+ [Note 35: On peut se figurer l'emplacement de la tour du
+ Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du
+ Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux
+ prolongements.]
+
+A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux
+remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux
+criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui
+travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit
+de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu
+considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute
+et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite
+de baraques qu'on appelait les _charniers_ du Temple et qui servaient
+de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au
+levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture
+bizarre: c'est la _Rotonde du Temple_, élevée sur les dessins de
+Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique,
+dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de
+quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et
+des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en
+1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque
+l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit,
+sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands
+hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où
+campent plus de six mille marchands et où viennent s'étaler tous (p.119)
+les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux
+vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple
+monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent
+alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte:
+Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui
+était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en
+1818.
+
+La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux:
+1° le _couvent des Filles Sainte-Élisabeth_, fondé en 1614 par Marie
+de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses
+appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à
+l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la
+révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés
+aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte
+en 1809. 2° Le _couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth_,
+fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et
+vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune
+trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues
+Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.
+
+Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux,
+des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais
+a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues
+droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis
+demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par
+l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de
+Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est,
+comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites,
+couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers;
+ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain,
+etc. La population de ce quartier peut être regardée comme le type (p.120)
+de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses
+qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue,
+amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile,
+présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus
+prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la
+gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au
+désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers
+comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les
+rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834;
+dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les
+rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et
+ensanglantées par des combats.
+
+Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des
+bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à
+l'étranger l'honneur de Paris et de la France.
+
+Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du
+Temple, nous remarquons:
+
+1º Rue de la _Tixeranderie_, l'une des plus anciennes rues de Paris,
+qui avait pris ce nom dans le XIIIe siècle des tisserands qui y
+demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du
+vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par
+la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont
+disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y
+aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et
+dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des
+Coquilles et du Coq, habité, au XIVe siècle, par les rois de Naples de
+la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682,
+on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine
+Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche
+de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques (p.121)
+débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel
+Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au
+coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron,
+ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps,
+aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, Mlle
+d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté,
+recevaient toutes les illustrations du XVIIe siècle, Turenne, madame
+de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal
+d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les
+plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants
+libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte
+mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV,
+presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut
+obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un
+couvent de la rue Saint-Jacques.
+
+La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de
+juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville,
+que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.
+
+2º Rue de la _Verrerie_.--Elle date du XIIe siècle et tire son nom des
+verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge,
+les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes
+lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le
+patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette
+rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être
+l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à
+jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy
+Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent,
+où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de
+la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerçantes (p.122)
+de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou,
+comme l'on dit aujourd'hui, en _denrées coloniales_.
+
+3° Rue _Rambuteau_.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte
+récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg
+Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis,
+traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers,
+occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la
+Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises
+aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se
+pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à
+gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du
+soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés
+de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment
+construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques
+Coeur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: A
+JACQUES COEUR PRUDENCE, PROBITÉ, DÉSINTÉRESSEMENT. On croit que ce
+financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de
+l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.
+
+4° Rue de _Braque_.--Il y avait là une porte de Paris, près de
+laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle
+et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les
+religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois voeux
+ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens,
+leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et
+son église furent rebâtis au XVIIIe siècle, au coin de la rue du
+Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du
+couvent a servi de théâtre pendant la révolution.
+
+5° Rue des _Vieilles-Audriettes_.--Elle tire son nom d'un couvent de
+religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin
+de la rue du Temple était une échelle patibulaire de cinquante (p.123)
+pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels
+de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.
+
+6° Rue _Chapon_.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé
+en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon,
+Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790,
+plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une
+des maisons de la rue Transnonain[36], un amateur de théâtre, nommé
+Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des
+acteurs célèbres du XIVe siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette
+salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint
+horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de
+ses habitants.
+
+ [Note 36: On a fait récemment disparaître le vieux nom de
+ cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la
+ continuation de la rue Beaubourg.]
+
+7° Rue _Portefoin_ ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui
+l'habitait au XIVe siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient
+l'église et l'hospice des _Enfants-Rouges_, fondé par François Ier et
+sa soeur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants
+orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans
+l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard
+Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice
+fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On
+donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les
+occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur
+emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le
+constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la
+rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.
+
+8° Rue des _Fontaines_.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois
+le couvent des _Madelonnettes_. Ce couvent fut fondé en 1620, pour (p.124)
+les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une
+grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions:
+celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force;
+celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui
+gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une
+prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne
+fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent
+renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu,
+le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on
+en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes
+condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.
+
+9° Rue _Meslay_.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son
+extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait
+trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du
+commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens,
+ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut
+assaillie par les soldats et en partie massacrée.
+
+10° Rue de _Vendôme_, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de
+Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette
+rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de
+1792; c'est aujourd'hui la _mairie du sixième arrondissement_.
+
+
+
+§ III.
+
+Le boulevard et le faubourg du Temple.
+
+
+Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la
+foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y
+entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets,
+ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque
+animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement (p.125)
+gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté,
+outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules,
+Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les
+farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures
+de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes
+vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes,
+les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des
+bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les
+classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux
+quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier,
+pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et
+les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent
+le vice et la misère.
+
+On y trouve: 1º Le _Théâtre-Lyrique_, fondé en 1847 sur l'emplacement
+d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux
+Foulon.--2º Le _Cirque-Olympique_, fondé par les frères Franconi en
+1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des
+Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du
+Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des _Folies
+Dramatiques_, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º
+Le théâtre de la _Gaîté_, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de
+Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna
+la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit
+l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à
+fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une
+liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y
+riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans
+que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans
+sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792,
+fut reconstruit en 1808, incendié en 1835, et aujourd'hui continue (p.126)
+à attirer la foule.--5º Le théâtre des _Délassements-Comiques_, fondé
+en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le
+théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue
+des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des
+Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de
+Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.
+
+Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui
+portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le
+28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.
+
+Le faubourg du _Temple_ a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce
+n'était encore qu'un chemin à travers champs au XVIe siècle. On
+commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets
+étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé _Courtille_
+(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté
+Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie,
+et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous
+allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en
+1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames
+allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des
+Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de
+la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands
+jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de
+raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même
+nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins
+heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un
+des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue,
+surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de
+barricades.
+
+De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, (p.127)
+nous ne remarquerons que la rue _Bichat_, qui mène à l'hôpital
+_Saint-Louis_. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les
+maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris:
+néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700
+malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.
+
+A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse
+rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune
+très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue
+s'appelle, dans sa partie inférieure, la _Courtille_. C'est là que le
+peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes,
+hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une
+charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et
+n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne
+peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides
+maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et
+brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus
+honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie
+bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation,
+de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais
+ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties
+de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue Saint-Martin.
+
+
+Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus
+importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye
+Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre (p.128)
+portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église
+Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de
+la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles
+VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de
+Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de
+six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de
+cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et
+reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la
+nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale,
+obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui
+ont disparu.
+
+Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans
+ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des
+rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les
+vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de
+l'empereur Charles IV à Paris:
+
+ L'empereur vint par la Coutellerie
+ Au carrefour nommé la Vannerie,
+ Où fut jadis la planche de Mibray;
+ Tel nom portoit pour la vague et le bray,
+ Getté de Seyne en une creuse tranche,
+ Entre le pont que l'on passoit à planche,
+ Et on l'ostoit pour estre en seureté.
+
+Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était
+principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près
+de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand
+le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe
+siècle.
+
+L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on
+pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui
+se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas
+cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-être le nom de quelque famille
+bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une (p.129)
+maison qui lui avait coûté mille livres.
+
+Dans cette rue était l'église _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la
+fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande
+boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie
+en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le
+plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des
+bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers,
+et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus _bourgeoise_ de
+Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par
+des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes,
+de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des
+touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes:
+L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre
+fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une
+troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc.
+Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux
+qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms
+méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les
+bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier était un
+marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et
+Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de
+commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit
+utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances.
+«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens
+contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande
+comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin
+Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour
+cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le
+même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin
+Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et (p.130)
+faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce
+digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et
+rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins
+était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas
+Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur
+lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus
+heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient
+encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII,
+mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion
+des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre
+Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle,
+au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des
+médecins.
+
+L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement
+on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour
+très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine
+une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement
+restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la
+statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de
+statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La
+tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue
+de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.
+
+La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence à la rue
+des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa
+partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales
+et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines;
+dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand
+prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc
+dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on
+trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, (p.131)
+dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées
+révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance
+politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de
+l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du
+Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a
+figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de
+février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu
+l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme
+et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et
+effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse,
+affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines
+de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné
+d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute
+cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est
+doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de
+la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon
+Dieu_.
+
+Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:
+
+1° L'église _Saint-Merry_.--On présume que, sur l'emplacement de cette
+église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et
+saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage,
+auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle,
+cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des
+capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son
+tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui
+fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle
+ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères
+des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails
+élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau
+de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BONÆ MEMORIÆ,
+ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESIÆ.
+
+L'église Saint-Merry était _collégiale_, c'est-à-dire qu'elle (p.132)
+avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle
+est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par
+Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré:
+Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au
+commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles,
+savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son
+temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;»
+Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV,
+le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande
+famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la
+France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la
+fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église
+en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur
+Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et
+béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième
+arrondissement.
+
+2° L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'était, au VIIIe siècle, une
+chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle
+fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de
+la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues
+suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les
+rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs,
+de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les
+oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du
+XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans
+grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420.
+Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de
+Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de
+Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la
+paroisse du sixième arrondissement.
+
+3° Le _Conservatoire des arts et métiers_, autrefois le prieuré de (p.133)
+_Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'était une abbaye dont la
+fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut
+détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en
+1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré
+dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui
+avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du
+Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines;
+il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de
+grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place
+forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de
+l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du
+Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au
+couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie
+qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages
+de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au
+levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le
+manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les
+ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles,
+des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une
+tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos
+pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les
+plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire
+qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré
+sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert
+aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire,
+qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été
+construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque
+tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est
+très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les (p.134)
+murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur
+leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui
+forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui
+s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès
+la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un
+village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous
+la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son
+nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin,
+et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve
+aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La
+puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce
+quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même
+ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de
+Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu
+s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement
+recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de
+Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en
+mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon,
+sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des
+Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues
+modernes, les exercices militaires, la fortification et des
+métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un (p.135)
+décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à
+sa place un _conservatoire des arts et métiers_, qui renferme les
+modèles des machines et outils propres à l'industrie et à
+l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une
+grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques
+années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de
+physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie
+industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le
+réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes
+annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de
+l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut,
+pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.
+
+ [Note 37: Cette école se signala par son ardeur
+ révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes
+ jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1er vendémiaire
+ an III), on la vit sur le théâtre de l'Égalité
+ (Théâtre-Français) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle
+ aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le
+ célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été
+ l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être
+ sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt
+ donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie
+ grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes
+ ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le
+ public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de
+ leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux
+ militaires exécutés avec autant de précision que pourraient
+ le faire des hommes longtemps exercés!» (_Moniteur_ du 4
+ vendémiaire.)]
+
+Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de
+la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le
+gouvernement et l'Assemblée législative.
+
+Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la
+chapelle _Saint-Julien-des-Ménétriers_, qui appartenait à la
+communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris.
+Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient
+fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les
+ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à
+Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait
+sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les
+statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue
+voisine, rue étroite et infecte, dite des _Jugléeurs_ ou des
+_Ménétriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le
+XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques
+de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la
+vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts (p.136)
+ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins
+où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la
+chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition.
+Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.
+
+La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et
+des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons
+seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui
+devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en
+1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus
+aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de
+Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il
+mourut en 1540.
+
+Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à
+peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de
+hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement
+de marchands, de fabricants et d'ouvriers.
+
+Nous nommons d'abord la rue des _Écrivains_ qui a disparu et se trouve
+absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord
+Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans
+le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie.
+Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de
+Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et
+dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres.
+Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses
+et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque
+pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne
+connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des
+gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer
+licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc (p.137)
+expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait
+découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier.
+Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors,
+et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné
+le nom de _Nicolas Flamel_ à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au
+coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est
+probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces
+_estuves_ existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de
+1292 donne à l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_.
+
+2º Rue des _Lombards_.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui,
+au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines.
+Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de
+1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle,
+est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à
+2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait
+aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, où se
+conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le
+milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la
+rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les
+poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à
+_six livres le cent_. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros
+d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids,
+sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes
+boutiques de nos pères.
+
+3º Rue du _Cloître-Saint-Merry_. Dans cette rue était l'hôtel du
+président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls
+ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté
+jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps
+marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans
+digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui
+ne fut jamais suspectée.
+
+4º Rue des _Vieilles-Étuves_. Les maisons de bains ou _estuves_ (p.138)
+étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris
+leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et
+aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval,
+on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les _barbiers estuvistes_
+allaient crier dans les rues:
+
+ Seignor, quar vous allez baingner
+ Et estuver sans deslayer,
+ Li bains sont chaus, c'est sans mentir.
+
+Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un
+genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des
+restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les
+_baigneurs_ (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui
+avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les
+secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs,
+entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les
+gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer
+quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une
+campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du
+monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de
+ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées
+et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour
+faire des parties de vin, de jeu et de débauche[38]. Louis XIV
+lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur
+Lavienne, qui devint son valet de chambre.
+
+ [Note 38: Voir les lettres de Mme de Sévigné, a. 1655.]
+
+Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg
+et avaient pour enseigne le Lion d'argent.
+
+5º Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore,
+en 1770, de son vrai nom aux _Oües_ ou aux _Oies_, à cause des
+nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la (p.139)
+rue _Salle-au-Comte_ qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée
+dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la
+rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la
+Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque année,
+le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse,
+au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son
+origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre,
+qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang.
+Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de
+l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus
+authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en
+avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge
+fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat.
+Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du
+chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait
+l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de
+Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par
+les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré
+quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui
+avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à
+l'étroit.
+
+Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et
+Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un
+de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre
+cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par
+quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil
+n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est
+très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et
+d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la
+mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de (p.140)
+luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation
+très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit
+Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait
+très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la
+boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de
+lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches
+merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est
+taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue
+marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de
+grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un
+passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de
+la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut,
+raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se
+loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le
+garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint
+le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui
+tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les
+emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le
+centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors
+elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux
+greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre
+place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De
+là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes
+les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans
+cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue
+de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui
+voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la
+roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs
+du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée
+que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour (p.141)
+prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là
+demeurait Chapelain.
+
+ [Note 39: Lettres, t. II, p. 514.]
+
+6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors
+de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre
+suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un
+bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant
+successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée,
+très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands
+centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie.
+C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.
+
+Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat,
+Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces
+deux dernières et qu'on appelait _Bourg-l'Abbé_, rue aujourd'hui
+absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de
+l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de
+plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient
+y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais
+ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il
+devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin
+prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté,
+non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses
+habitants, dont les moeurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu
+à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et
+simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue
+Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages,
+de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du
+soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous
+les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime,
+des chants souvent et quelquefois des plaintes.
+
+La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du (p.142)
+12 mai 1839.
+
+
+
+§ II.
+
+Boulevard et faubourg Saint-Martin.
+
+
+La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la _porte
+Saint-Martin_, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la
+conquête de la Franche-Comté. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, élève de
+Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré
+l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là
+commence le _boulevard Saint-Martin_, qui présente un spectacle aussi
+animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y
+trouve: 1º La belle _fontaine du Château-d'Eau_, construite en 1812, et
+près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de
+l'_Ambigu-Comique_, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du
+Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames.
+Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur
+l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la
+_Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de
+soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendiée
+de l'Opéra.
+
+Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg
+Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une
+voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des
+plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands
+événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial
+d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères,
+le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort
+Méhul. On trouve dans cette rue:
+
+1º La _mairie du cinquième arrondissement_, au coin de la rue du
+Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de (p.143)
+garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat
+en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.
+
+2º L'_église Saint-Laurent_.--C'était, au VIe siècle, une chapelle
+isolée au milieu d'une grande forêt; au Xe siècle, une abbaye; en
+1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été
+terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième
+arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de
+l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris
+part à toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul.
+
+3º L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des
+Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard,
+et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la
+munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les
+Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable,
+composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des
+prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des
+missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était
+auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des
+Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.
+
+On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du
+Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint
+Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus
+travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus
+tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine
+chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de
+fer de Strasbourg.
+
+Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg
+Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont
+qu'à demi construites, on remarque:
+
+1º La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où (p.144)
+l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre
+et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la
+rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall
+d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le
+Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes,
+et fut fermé en 1807.
+
+2º La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue était l'entrée principale
+de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de
+terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les
+rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis
+VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les
+prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y
+firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers,
+bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au
+30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y
+trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des
+salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire,
+pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775,
+la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du
+Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et
+son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit
+un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a
+construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus
+beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que
+les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.
+
+A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la
+Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, où
+était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe
+siècle. C'était une masse de pierre de cinq à six mètres de (p.145)
+hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de
+longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme
+s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds,
+unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de
+fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés
+jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les
+jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On
+arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée
+d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de
+grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières
+éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des
+coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais
+toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier
+siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait
+combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait
+peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était
+appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents:
+il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de
+cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice
+royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de
+pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres
+oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges
+prévaricateurs, etc.
+
+Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur
+supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de
+Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des
+finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320,
+pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche
+coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous
+Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, (p.146)
+coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant
+des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René
+de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au
+Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine,
+conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448;
+Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des
+Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis
+XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant
+des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533;
+Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.
+
+Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny,
+Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy,
+dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.
+
+A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus
+rares; Sauval dit qu'à la fin du XVIIe siècle le gibet tombait en
+ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est
+comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées;
+quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761,
+quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se
+peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à
+l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi
+Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet
+royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on
+se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux
+suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce
+dernier reste du régime féodal.
+
+Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes
+que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou
+d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille
+ou de Belgique. Entre ces deux routes est situé le bassin où (p.147)
+aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans
+une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle
+rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les
+bureaux de l'octroi.
+
+Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux
+théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que
+populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts
+d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de
+l'Ourcq et Saint-Martin.
+
+Le canal _Saint-Martin_ commence à la barrière de Pantin, se dirige au
+sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple,
+la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la
+Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de
+l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes
+les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et
+ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa
+pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le
+quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont
+couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et
+l'on y remarque les vastes bâtiments de l'_Entrepôt réel des douanes_.
+Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante
+ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en
+culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse,
+pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement
+l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.
+
+Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit
+à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part
+un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mètres de hauteur
+sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer;
+il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le (p.148)
+mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la
+barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie
+septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est,
+qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg
+Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg
+Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un
+réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier
+Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux,
+envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré
+et les Champs-Élysées.
+
+
+
+
+CHAPITRE V[40].
+
+LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS.
+
+ [Note 40: Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre
+ pour la voie nouvelle dite _Boulevard de Sébastopol_, qu'on
+ ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis
+ et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé
+ que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet,
+ coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux
+ Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline
+ et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit
+ entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à
+ l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être
+ continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine,
+ et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera
+ singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et
+ Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de
+ maisons.]
+
+
+
+§ Ier.
+
+Rue Saint-Denis.
+
+
+Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère
+principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue _parisienne_ par
+excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et
+qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes
+racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de
+Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqué par cette (p.149)
+rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait
+être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de
+maisons: c'était la _grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint
+Denys_. Au XIe siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue
+d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle
+atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de
+Philippe-Auguste, dite _porte aux Peintres_ (une impasse en a gardé le
+nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était
+une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe siècle, elle atteignait
+les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de
+François Ier. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée,
+avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les
+Espagnols évacuèrent Paris en 1594.
+
+Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un
+inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques
+pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit
+Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité.
+On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais
+par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du
+grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la
+_grande boucherie_, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs,
+et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et
+baignées du sang des bestiaux, de la _Triperie_, du _Pied-de-Boeuf_,
+de la _Pierre-aux-Poissons_, de la _Tuerie_, de la _Place-aux-Veaux_,
+dite aussi _Place-aux-Saint-Yon_. Là ont régné, pendant 500 ans,
+dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans
+lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et
+dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des
+Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des
+Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles
+VI, et dont il reste encore des représentants dans la boucherie (p.150)
+de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du
+Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien
+aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une
+population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie
+semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis
+trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec
+les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et
+belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.
+
+La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue,
+la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges
+et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte
+Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes
+les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et
+ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps
+_camelotés_. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin,
+l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés
+des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers
+suivaient, représentant en habits de caractère les _sept péchés
+mortels_, _les sept vertus_, _la mort_, _le purgatoire_, _l'enfer et
+le paradis_, le tout monté superbement. Il y avait de distance en
+distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des
+choeurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament:
+_le sacrifice d'Abraham_, _le combat de David contre Goliath_, etc.
+Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la
+porte aux Peintres _un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par
+figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit_; et
+dans ce ciel _petits enfants de choeur chantoient moult doucement en
+forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte
+sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant
+en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres (p.151)
+précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en
+chantant ces vers_:
+
+ Dame enclose entre fleurs de lys,
+ Reine êtes-vous de paradis,
+ De France et de tout le pays.
+ Nous retournons en paradis.
+
+A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois
+belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et
+disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient
+plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital
+de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et
+Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à
+senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult
+richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse;
+au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.
+
+Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise
+de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe»
+dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie
+d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la
+capitale, enfin un deuxième sacre.
+
+Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute
+l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la
+population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du
+XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa
+renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries,
+des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des
+boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement,
+comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier,
+boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses
+fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre
+ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt (p.152)
+telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du
+comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une
+charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la
+Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la
+plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.
+
+La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de
+son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle
+politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement
+ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées
+généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et,
+dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à
+défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la
+liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos.
+Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et
+néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au
+trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre
+Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le
+rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la
+révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes
+les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se
+calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda
+un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les
+royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire;
+mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint
+ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain
+et sa colère contre ces _boutiquiers_; à son avis, cette partie de la
+population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la
+_bêtise_ parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans
+cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et (p.153)
+Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée
+par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une
+part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue
+de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus
+complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis
+avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien
+récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers
+amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause
+de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna
+trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir
+des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans
+l'opposition: c'est là que le _Constitutionnel_ trouva ses premiers et
+plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions
+les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se
+montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme,
+éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune
+Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent
+chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes
+de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont
+l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes,
+tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un
+de ses bourgeois qui refusa d'_empoigner_ Manuel; sa garde nationale
+cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux
+élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en
+l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait
+comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue
+Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830,
+à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse
+arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des
+boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea (p.154)
+qu'après un furieux combat.
+
+Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont
+changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de
+transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore
+la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus
+assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule
+grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins
+encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des
+métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes:
+mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de
+son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons,
+profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de
+fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros
+commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont
+abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins
+étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la
+mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle
+diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la
+rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris,
+encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de
+1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.
+
+Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être
+nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste
+qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.
+
+1º L'_hôpital Sainte-Catherine_.--Il était situé au coin de la rue des
+Lombards et avait été fondé vers le XIe siècle pour héberger les
+pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les
+religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les
+pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.» (p.155)
+Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés
+morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du
+moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans
+une larme ou une prière! Cette _morgue_ chrétienne fut, en 1791,
+affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818,
+époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin[41].
+Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons
+particulières.
+
+ [Note 41: Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. I]
+
+La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans
+l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte
+naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une
+année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages,
+baptêmes, décès, etc.[42].
+
+ [Note 42: Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à
+ l'hôpital Sainte-Catherine:
+
+ "Un de vos frères vient de perdre sa fille.
+
+ "Conformément à la sixième et dernière section des pratiques
+ des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un
+ des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants
+ dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche
+ prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an V, à onze heures
+ précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards.
+
+ "Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à
+ l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans
+ son sein paternel."]
+
+2º L'_église Sainte-Opportune_.--Sa fondation remonte à une chapelle
+de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le
+christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la
+tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit
+en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée
+d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage
+jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin
+jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son
+pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette (p.156)
+chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette
+sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant
+fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la
+chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un
+chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et
+justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut
+reconstruite au XIIIe siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction
+en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue
+de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue
+de la Tabletterie.
+
+3º L'_église des Saints-Innocents_, située à l'angle-nord de la rue
+aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique
+chapelle, elle fut reconstruite au XVe siècle, et son architecture
+n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785.
+
+Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée
+se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout
+l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait
+probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses.
+Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du
+voisinage des halles, souillé et profané par les passants,
+Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on
+garnit ces murs de galeries couvertes, appelées _charniers_, sous
+lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait
+une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une
+chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires
+de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit
+Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui
+n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière
+demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les
+charniers des Innocents.
+
+Au XIIIe siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres, (p.157)
+humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent
+s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de
+plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais
+plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis
+de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les
+écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le
+plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la
+cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de
+trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au
+milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat,
+qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter
+des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son
+sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les
+boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière
+vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu
+d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations
+théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la
+mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers
+avait-il peint la _Danse macabre_, allégorie philosophique, où l'on
+voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de
+tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même
+plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui
+attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort
+mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles,
+et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi
+cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux,
+un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et
+d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux
+entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les
+greniers des charniers en étaient tellement remplis et comblés (p.158)
+qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les
+ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection;
+c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des
+voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris,
+disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir,
+car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des
+morts.»
+
+Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles
+réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus
+populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785
+qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit
+l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du
+cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les
+vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour
+Notre-Dame-des-Bois_, le _prêchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix
+de _Gâtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva
+les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on
+transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou
+_catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetière
+fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des
+galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des
+fruits.
+
+ [Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.]
+
+A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des
+Innocents était une charmante fontaine qui datait du XIIIe siècle,
+mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par
+Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta
+cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant
+deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les
+gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette
+reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la
+fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les (p.159)
+plus élégants et les plus précieux de Paris.
+
+Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28
+juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la
+place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré
+d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et
+transportés sous la colonne de Juillet.
+
+4° L'_église du Saint-Sépulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de
+Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au
+Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la
+folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit
+plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du
+Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut
+terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la
+cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les _filles de
+Notre-Dame_. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers.
+Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour
+entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique
+prétentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_ à cause d'une
+compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.
+
+5° L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'était d'abord une chapelle dont
+l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye
+d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur
+une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en
+fouillant ses jardins au XVIe siècle, on trouva des ossements, des
+chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté
+au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de
+Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un
+couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans,
+avait établi dans son hôtel de Bohême. Les statuts primitifs de (p.160)
+ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles
+dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des
+matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit
+Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont
+choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son
+emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.
+
+6° L'_église Saint-Leu-Saint-Gilles_ était, dans l'origine, une
+chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église
+en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la
+révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une
+des succursales du sixième arrondissement.
+
+7° L'_hôpital Saint-Jacques_ fut fondé en 1317 par des bourgeois de
+Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de
+Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il
+contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y
+être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin.
+Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches,
+Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de
+Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en
+1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons
+étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant
+d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins
+des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement
+est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait
+remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue
+Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés,
+bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge
+trouvées dans les caveaux de l'hôpital.
+
+1° L'_hôpital de la Trinité_, situé entre les rues Saint-Denis et
+Grenétat, avait été fondé dans le XIIe siècle sous le nom de la (p.161)
+Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné
+principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée
+la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était
+très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de
+l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du
+nº 266 de la rue Saint-Denis.
+
+Vers la fin du XIVe siècle, des bourgeois de la rue Saint-Denis
+s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se
+réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de
+Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes
+qui les érigeaient en _confrérie_, sous le titre de «maîtres,
+gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection
+de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs _jeux_ en public,
+les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande salle de
+l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises de long, sur
+six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces naïves appelées
+_mystères_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de
+l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des
+apôtres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les
+_sotties, farces et moralités_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la
+confrérie se réunit à celle de la Passion. La foule accourut à ces
+spectacles si nouveaux, qui semblaient le complément des spectacles
+augustes des églises: et, pendant un siècle et demi, sauf les
+interruptions causées par les guerres civiles, l'hôpital de la Trinité
+fut le lieu le plus populaire et le plus fréquenté de Paris.
+
+En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer
+l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres
+invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage,
+âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet
+hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et
+métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur
+théâtre et se transportèrent dans la rue Coquillière, à l'hôtel (p.162)
+de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison
+d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles,
+auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits,
+étaient appelés les _Enfants-Bleus_. Cet établissement, qui était
+administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache,
+acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant
+devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y
+bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses
+professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la
+Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut
+décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six
+ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants
+qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à
+l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu
+un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.»
+Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la
+plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée:
+on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les
+tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la
+manufacture royale des tapis de la Savonnerie.
+
+L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent
+attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui
+avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817;
+l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par
+des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre
+français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue
+Grenétat[44].
+
+ [Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et
+ sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.]
+
+9º L'_église Saint-Sauveur_ était, dans l'origine, une chapelle où
+l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il (p.163)
+allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au XIIIe siècle
+et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y
+avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le
+poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785,
+et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle
+fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons
+particulières.
+
+10º _Le couvent des Filles-Dieu_ avait été fondé en 1226 par Guillaume
+III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute
+leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en
+mendicité.» Il était d'abord situé dans la _couture de l'Échiquier_,
+qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues
+voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint
+Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un _hostel_,
+et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par
+poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres
+de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des
+Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la
+_couture_ des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le
+fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur
+maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice
+ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue
+Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris,
+sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette oeuvre de
+charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait
+l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le
+mur d'enceinte de Paris.
+
+Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées
+de mendier pour les besoins de leur maison:
+
+ Les Filles-Dieu savent bien dire:
+ Du pain pour Jhesu nostre sire,
+
+dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles étaient d'ailleurs astreintes
+à une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se (p.164)
+trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le
+condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en
+procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le
+malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe
+de vin avec des paroles de charité.
+
+Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer
+l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de
+Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut
+décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été
+démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et
+un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce
+passage prirent de là le nom du _Caire_, et l'on décora l'entrée du
+dernier de monstrueux attributs égyptiens.
+
+11º La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel
+de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à
+l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était
+le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle
+fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais
+être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait
+l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans
+le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV,
+qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore,
+mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781,
+est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette
+maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782,
+on a ouvert la rue de Tracy.
+
+Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:
+
+1º Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes (p.165)
+rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom,
+à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà
+question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle
+fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque
+continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le
+_For-l'Évêgue (Forum Episcopi)_, lieu où, dès le temps de Louis VI,
+l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le
+quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris
+toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison
+«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de
+coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés
+pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui
+avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.
+
+Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfèvres_,
+où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe
+siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce
+corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient
+un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur
+corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient
+d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La
+chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques
+figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution;
+une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.
+
+2º Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du
+_Chevalier-du-Guet_. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou
+hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque
+où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble
+aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle
+l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche
+bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place
+du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle (p.166)
+vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître
+des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et
+les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses
+chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de
+la bourgeoisie éclairée de cette époque[45].
+
+ [Note 45: Il avait fait son _étude_ d'une première chambre
+ «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes
+ étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait
+ mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau
+ d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés
+ du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître
+ et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux
+ portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins
+ sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez
+ bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements
+ qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque,
+ une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de
+ bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes
+ illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je
+ suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle
+ clarté.» (_Lettres_, t. II, p. 584.)]
+
+3º Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entrée de cette rue était une petite
+place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un
+bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgré les édits
+royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on
+rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide
+était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés
+et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une
+croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans
+après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de
+Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la
+guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand
+les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever
+la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs
+protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167)
+pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la
+fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et
+la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où
+elle existait encore en 1785.
+
+4º Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du
+nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque,
+c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale
+de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la
+préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par
+celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.
+
+5º Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom à de «_pauvres
+ferrons_» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser
+leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des
+boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite
+et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai
+1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la
+Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et
+passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue
+Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne
+de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV
+de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en
+1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites
+maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du
+charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le
+prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue
+Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard[46].
+
+ [Note 46: Voyez chap. X.]
+
+6º Rue aux _Fers_.--C'était autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on
+y tenait le marché à la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe siècle,
+elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches (p.168)
+de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la
+Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de
+Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit
+une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui
+principalement habitée par des marchands de passementerie.
+
+7º Rue de la _Grande-Truanderie_.--Elle date du XIIIe siècle et tire
+son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du
+triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait
+jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait
+que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de
+l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint
+célèbre sous le nom de _Puits d'amour_, et les amants s'y donnaient
+rendez-vous. Sous François Ier, un jeune homme, désolé des rigueurs de
+sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée
+de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le
+puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:
+
+ Amour m'a refait
+ En 525 tout à fait.
+
+C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité
+d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs
+de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés.
+
+8º Rue _Mauconseil_.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de
+ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à
+une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses
+actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la
+déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de
+Dumouriez, entra, au Ier prairial, dans la salle de la Convention.
+Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue
+Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui.
+
+Dans cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà (p.169)
+parlé (_Hist. gén. de Paris_, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison
+de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint
+au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand
+François Ier, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à
+encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des
+bâtiments on ouvrit la rue _Française_ ou plutôt _Françoise_. L'autre
+partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux
+Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte
+principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le
+Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux
+Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur
+privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des
+bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque,
+dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs
+grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour
+jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les
+pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les
+tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de
+Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis
+XIII, enfin les chefs-d'oeuvres de Corneille et de Racine jusqu'en
+1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance
+de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus
+tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols
+au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de
+Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une
+partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout
+jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité
+redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de
+Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de
+l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire ronfler les vers et (p.170)
+s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui
+était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et
+ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la
+nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la
+_troupe royale_ de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la _troupe du
+roi_, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux
+formèrent définitivement la _Comédie française_. Alors le théâtre de
+l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et
+autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au
+palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent
+jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y
+observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y
+jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit
+point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit
+plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans
+autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de
+l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où
+Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit
+Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de
+meilleur coeur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où
+nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique,
+et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de
+Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny,
+enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites
+comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on
+continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart,
+sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut
+définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères
+se sont récréés pendant dix à douze générations, où le _Cid_ et
+_Andromaque_ ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle
+est encore, _la halle aux cuirs_.
+
+9° Rue _du Caire_.--Nous avons dit que cette rue avait été ouverte (p.171)
+sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la
+rue de _Damiette_ avec une grande cour bien bâtie, habitée par des
+fabricants, dite _cour des Miracles_. «Ce nom, dit Jaillot, étoit
+commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les
+mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des
+plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste
+en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand
+cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois
+il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé
+dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus
+reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des
+Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.
+Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines,
+puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue
+pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à
+moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui
+n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de
+cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes,
+naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les
+autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les
+unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit
+autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de
+logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et
+tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on
+s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes
+sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec
+bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le
+jour; car on y appeloit _gagner_ ce qu'ailleurs on appelle _dérober_.
+Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n'y avoit ni (p.172)
+foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement.
+Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et,
+pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une
+grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans
+quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs
+prières[47].»
+
+ [Note 47: Sauval, t. I, p. 510.]
+
+En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les
+renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les
+hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la
+mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont
+occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à
+rougir de leur infortune.»
+
+Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le
+chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités,
+a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir
+sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin
+de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher
+sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à
+l'échafaud le 4 germinal an II.
+
+10° Rue _Bourbon-Villeneuve_, ou d'_Aboukir_.--Au XVIe siècle, on
+avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux
+Filles-Dieu, et on l'avait appelée le _faubourg de Villeneuve_.
+Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre
+la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis
+XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV.
+
+
+
+§ II.
+
+Boulevard et faubourg Saint-Denis.
+
+
+Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la _porte_ de (p.173)
+même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en
+1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui
+touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre
+les deux boulevards voisins, est l'oeuvre de l'ingénieur Blondel; les
+sculptures sont des frères Anguier.
+
+Là commence le _boulevard Saint-Denis_, qui forme la partie la plus
+basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux,
+très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et
+présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin.
+On n'y trouve aucun édifice public.
+
+La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des
+rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était
+le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un
+combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé
+l'insurrection de juin 1848.
+
+Le _faubourg Saint-Denis_, n'est pas une voie aussi belle que le
+faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect;
+dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante,
+bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est
+moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures.
+Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui
+viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir
+bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois,
+pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour
+leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par
+là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en
+portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours
+élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et
+de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en
+portant son pieux fardeau.
+
+Les édifices publics du faubourg Saint-Denis sont: (p.174)
+
+1° La _prison Saint-Lazare_.--Cette maison, qui date du XIe siècle,
+était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre
+était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté
+jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient
+atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris
+«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la
+ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur
+protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître
+ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids
+de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens,
+voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale,
+fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y
+recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume,
+non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et
+des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées
+«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres
+habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.
+
+Au XVIe siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui
+ne recevait plus de _ladres_; on le réforma en 1585, en le confiant à
+des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566,
+le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de
+leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres
+lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle
+fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués
+par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette
+congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a
+rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les
+Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu
+précipitait la levée d'une armée, la maison de Saint-Lazare fut (p.175)
+choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et,
+en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques
+et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.
+
+Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été
+béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils
+ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle
+fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de
+beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison,
+y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la
+dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de
+quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du
+tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la
+terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à
+l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un
+Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze
+prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune
+cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André
+Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de
+Saint-Lazare.
+
+Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux
+filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme
+ordinairement huit à neuf cents détenues.
+
+La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste
+clos, dont nous parlerons tout à l'heure.
+
+2º _Maison de santé_ (nº 112).--C'était autrefois la maison des
+_Filles de la Charité_, ou «servantes des pauvres malades,»
+congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en
+1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui,
+c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant
+des prix médiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se (p.176)
+faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des
+hospices et renferme 150 lits.
+
+La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont
+nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent
+avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui
+communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de
+la banque, de la richesse et de la mode.
+
+1º Rue de l'_Échiquier_.--Les rues de l'Échiquier, d'_Enghien_,
+_Hauteville_, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne
+_couture_ des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui
+était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir
+Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des
+finances en 1814 et en 1830.
+
+2º Rue de _Paradis_.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui
+bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après
+la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous
+l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre
+histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et
+c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.
+
+3º Rue _La Fayette_.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans
+le _clos Saint-Lazare_. Ce clos était compris entre les faubourgs
+Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de
+Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une
+d'elles, dite le _logis du roi_, servait en effet à loger les
+monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à
+Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières
+années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une
+grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère
+y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre
+une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de (p.177)
+Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La
+Fayette. On y trouve l'_église Saint-Vincent-de-Paul_, bâtie de 1824 à
+1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout
+le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un
+escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un
+édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des
+anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu
+gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.
+
+Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la
+commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se
+tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de
+Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du
+chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à
+l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen,
+de Beauvais, d'Amiens, etc.
+
+A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis,
+se tenait autrefois la foire du _Landit_, la plus importante des
+foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque
+instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues
+offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les
+boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours
+nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce
+qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y
+acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques
+ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils,
+ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion
+unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de
+l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce
+que, _indicebatur_, on la publiait), datait, dit-on, de (p.178)
+Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine
+Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de
+tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France
+et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les
+jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du
+parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université
+allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une _montre_ ou
+procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents
+et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et
+drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine
+Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent
+interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789;
+aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE.
+
+
+
+§ Ier.
+
+Les Halles.
+
+
+Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le
+deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux
+_Champeaux-Saint-Honoré_, sur un terrain appartenant à l'église
+Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore _cinq
+sols de cens_. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et
+ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée
+_Champeaux_, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos,
+étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de
+marchandises, et fut appelé le marché, les _halles_ ou _alles_, pour
+ce que chacun y _alloit_.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on
+commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les
+piliers des halles, à droite le long de la rue de la Tonnellerie, (p.179)
+à gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme
+aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de
+marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel
+jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois
+marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième
+pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la
+partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par
+cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant
+aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes
+lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones
+vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que
+les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la
+halle en la forme que s'ensuit...» Au XIVe siècle, les halles prirent
+un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris
+entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la
+Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché
+aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre,
+aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers,
+pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la
+plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les
+rues de la _Chanverrerie_, au _Feurre_ (aujourd'hui aux Fers), de la
+_Coconnerie_ ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin,
+les principales villes de France et même de Flandre y avaient des
+boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de
+Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles,
+etc.
+
+Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du
+moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le
+rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes
+allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes (p.180)
+grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et
+ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la
+conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la
+ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques
+de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se
+jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour
+leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur
+chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel
+accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent
+cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs
+parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.
+
+«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de
+neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On
+perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains
+métiers ou commerces, rues de la _Cordonnerie_, de la _Petite_ et de
+la _Grande Friperie_, de la _Poterie_, de la _Lingerie_, etc. Alors
+furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le
+_Pilori_, qui était situé au marché au poisson.
+
+Le Pilori, qui datait du XIIIe siècle, était une tour octogone dont le
+premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée
+de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains
+criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un
+échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que
+furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le
+surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles
+VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue
+Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François Ier, etc.
+Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et
+jouèrent leurs farces et _sottises_. Le Pilori subsista jusqu'en (p.181)
+1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.
+
+Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et
+de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler
+d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la
+famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au
+langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les
+_poissardes_ allaient complimenter le roi dans les grandes occasions
+et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de
+Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment
+de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la
+plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut
+recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle
+politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la
+Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des _forts_
+et des poissardes.
+
+Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles
+restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps
+précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la
+population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis
+de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et
+leur assainissement étaient pourtant une oeuvre urgente, qui aurait dû
+préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en
+1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on
+ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et
+l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime,
+disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de
+toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des
+monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands,
+n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie
+dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe
+indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas (p.182)
+un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance
+et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la
+saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la
+Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»
+
+Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle
+qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché
+des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les
+galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien
+ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des
+Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson.
+Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de
+denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines
+jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on
+entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu
+attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les
+halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été
+entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre
+la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est
+encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la
+nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30
+départements.
+
+Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris,
+l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de
+gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux
+de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général,
+l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et
+d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de
+marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables,
+inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles
+des coins repoussants où se font des commerces inconnus aux (p.183)
+heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes
+des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y
+vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable
+mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de
+milliers de malheureux.
+
+
+
+§ II.
+
+La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.
+
+
+La rue _Montorgueil_ commence à l'extrémité des halles, vers la pointe
+Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue
+_au Comte_ ou _à la Comtesse d'Artois_, à cause de l'hôtel d'Artois,
+situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était
+une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil
+lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée,
+on ne sait pourquoi, _Mons Superbus_, et qui est occupée aujourd'hui
+par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de
+rue _Poissonnière_, lequel lui vient des marchands de marée qui
+autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort
+importante comme débouché des halles, très-populeuse et
+très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a
+été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien.
+Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant
+que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins
+qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les
+rues qui y débouchent, nous remarquons:
+
+1º Rue _Marie-Stuart_.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée
+_Tireboudin_, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie
+Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était
+pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, et ce (p.184)
+changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de
+deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils
+demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf,
+qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en
+passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim,
+Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc
+d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble
+que le nom de _Grand-Cerf_, qu'ils proposent de substituer à l'ancien,
+a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une
+auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui
+donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier
+changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans
+tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est
+digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous
+en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de
+Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien,
+devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le
+censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que
+Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin
+portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites
+par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un
+autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle
+reine d'Écosse.
+
+2º Rue _Mandar_.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes
+et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de
+l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2
+était le restaurant du _Rocher de Cancale_, où, pendant longtemps, se
+firent les dîners du _Caveau moderne_, société de chansonniers qui
+datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet
+des moeurs littéraires du XVIIIe siècle, de cette gaieté un peu
+gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches (p.185)
+spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans
+prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là
+ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps
+présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.
+
+3º Rue du _Cadran_ ou _Saint-Sauveur_.--Elle s'appelait d'abord rue
+des _Égouts_ et ensuite rue du _Bout-du-Monde_. Ce dernier nom,
+d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un _os_,
+un _bouc_, un _duc_, un _monde_, avec cette inscription: Au
+_Bouc-Duc-Monde_. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent
+déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers
+qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc
+de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom
+de Saint-Sauveur.
+
+4º Rue _Neuve-Saint-Eustache_.--Elle n'est remarquable que comme ayant
+été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles
+VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement
+habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de
+toiles peintes, etc.
+
+5º Rue de _Cléry_.--Elle est principalement habitée par des marchands
+de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame
+Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût
+ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit
+pour ouvrir la rue de _Mulhouse_.
+
+6º Rue _Beauregard_.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de
+la _Ville-Neuve_, bâti au XVIe siècle sur des terrains appartenant aux
+Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite
+avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri
+IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place
+de la chapelle on bâtit une église dédiée à (p.186)
+_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, laquelle a été réédifiée en 1828.
+
+La rue _Poissonnière_ aboutit aux boulevards _Bonne-Nouvelle_ et
+_Poissonnière_. Le premier offre à peu près la même physionomie que le
+boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se
+sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional,
+construit récemment. On y trouve le théâtre du _Gymnase-Dramatique_,
+bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les
+honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus,
+si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se
+chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière
+commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun
+édifice public.
+
+Le faubourg _Poissonnière_ ne date que du XVIIe siècle. C'était alors
+un chemin dit de la _Nouvelle-France_ et qui était bordé de jardins,
+de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de
+_Sainte-Anne_, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui,
+c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et
+populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs
+Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route
+et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août
+1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la
+Restauration. Au coin de la rue Bergère est le _Conservatoire_ ou
+École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des
+acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793,
+rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et
+employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la
+_Nouvelle-France_, dont une chambre a été habitée par Hoche et
+Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est
+l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la
+première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.
+
+La partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie (p.187)
+inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à
+l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé
+un vaste _hôpital_, dit _du Nord_ ou de _La Riboisière_, et qui est,
+dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions,
+et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents
+lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental,
+mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque
+un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet
+hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain
+resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.
+
+La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière
+avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux
+places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de
+Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions
+nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui
+s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi
+fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui
+étaient presque entièrement soulevées.
+
+Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de
+la dernière moitié du XVIIIe siècle: celles qui avoisinent les
+boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance;
+celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et
+habitées.
+
+La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui
+appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de
+Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin
+public, dit le _Château-Rouge_, qui a une célébrité historique. C'est
+là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la
+bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux
+maréchaux de capituler. Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, (p.188)
+en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la
+révolution de février.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE.
+
+
+La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit.
+Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de
+l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et
+Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues
+des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus
+commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a
+participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été
+le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie
+inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement
+rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est
+un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier
+Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.
+
+Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:
+
+1º L'église _Saint-Eustache_, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une
+antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était
+déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et
+sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus
+vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient
+en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est
+un chef-d'oeuvre d'architecture gothique; quant à son portail de
+grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En
+1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, (p.189)
+et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après
+avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et
+des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille _pastoureaux_; il
+prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en
+fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant
+rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église,
+et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de
+roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures
+célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort
+en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de
+Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer,
+de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la
+Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu
+d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces
+tombeaux était celui du grand Colbert, oeuvre de Tuby et de Coysevox.
+
+2º Le _marché Saint-Joseph_.--Il a été construit en 1798 sur
+l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier,
+et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache.
+Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et
+plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce
+cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en
+1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La
+Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en
+1820, au cimetière du Père-Lachaise.
+
+On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'_Uzès_, où fut
+placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient
+aujourd'hui à la famille Delessert.
+
+Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous
+remarquerons:
+
+1º La rue du _Jour_.--Elle tire son nom altéré d'un _séjour_ que (p.190)
+le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière,
+et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand
+jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite
+sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés
+de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des
+raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de
+Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à
+Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en
+plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il
+l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y
+assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où
+l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des
+fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville,
+Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua
+le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se
+prolonge par la rue _Oblin_ jusqu'à la _Halle au blé_, construite sur
+l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de _Nesle_, de
+_Bohême_, d'_Orléans_, de la _Reine_, de _Soissons_.
+
+«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre
+que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de
+demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le
+XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit
+présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel
+le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi
+de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le
+comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le
+duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'_Histoire générale de Paris_
+(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de
+Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au _séjour_ du roi
+dont nous venons de parler, au _four de la couture_ appartenant (p.191)
+à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc
+d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le
+gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi
+que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit
+sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four,
+des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins
+avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était
+rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne,
+construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de
+la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai
+1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser
+triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce
+prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la soeur de
+Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans
+la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont
+Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la
+France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet
+hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la
+banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix[48].
+A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers
+(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta
+l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire
+destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut
+conservée et adossée au monument.
+
+ [Note 48: «Tout autour de ce jardin on a construit des loges
+ en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un
+ numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales,
+ propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la
+ rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec
+ des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance
+ du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni
+ ouvriers.» (_Journal de_ Barbier, t. I, p. 45.)]
+
+2º Rue _Jean-Jacques-Rousseau_.--Au XIIIe siècle, elle se nommait (p.192)
+Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui
+fut donné. L'auteur d'_Émile_ avait demeuré au quatrième étage de la
+maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les
+_Considérations sur le gouvernement de la Pologne_; c'est là que les
+princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un
+entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le
+voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne
+pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas[49].»
+
+ [Note 49: «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où
+ des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là,
+ nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était
+ assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la
+ musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il
+ essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de
+ cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa
+ chambre, une commode, une table et quelques chaises,
+ faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée
+ à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue
+ au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les
+ fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de
+ l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de
+ plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y
+ avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de
+ propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.»
+ (_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)]
+
+Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle,
+près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui
+occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau,
+Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une
+partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils
+eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule
+avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le _Mystère
+de l'Ancien Testament_, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en
+autorise la représentation impose les obligations suivantes «_aux
+maistres et entrepresneurs_:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne (p.193)
+prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge
+durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de
+fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à
+cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à
+cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela
+diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix
+livres tournois.»
+
+La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au
+commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit
+bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et,
+sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et
+d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les
+galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier
+donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes
+publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur
+des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre
+d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'hôtel des postes_.
+
+Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions
+si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des
+religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des
+filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de
+500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent
+dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles
+instruisaient.
+
+Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.
+
+3º Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption,
+d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue
+Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de
+Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant (p.194)
+quelques années au nº 16 de cette rue.
+
+La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Héron_, où se
+trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.
+
+4º Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frères Augustins étant venus
+d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les
+pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes
+les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte
+Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe
+siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de
+Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur
+maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.
+
+5º Rue des _Jeûneurs_.--Son nom véritable est des _Jeux-Neufs_, à
+cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à
+peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des
+centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.
+
+Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de même nom, est,
+avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre
+du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des
+_Variétés_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy,
+etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée
+révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº
+10 est mort Boïeldieu.
+
+Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une
+vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est
+transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas,
+sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église
+Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des
+_Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite
+_Notre-Dame-de-Lorette_, à cause d'une église dont nous parlerons plus
+tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis (p.195)
+quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de
+petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des
+artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes
+qu'on a baptisées du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette
+est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une
+belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité
+par M. Thiers.
+
+Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous
+remarquons:
+
+1º Rue _Grange-Batelière_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs
+fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un
+fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier
+nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait
+appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment
+sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard
+des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom
+de _Drouot_. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un
+fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse
+magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu
+et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle
+très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs.
+C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de
+l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il
+appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a
+renfermé pendant quelque temps la _mairie du deuxième arrondissement_.
+
+2º Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a été ouverte récemment sur les
+terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu,
+d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres
+verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur:
+savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_, (p.196)
+couturier de Paris, et _Marie_, son épouse, lesquels ont déclaré que,
+naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une
+pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la
+grange appelée _Grange-Bataillère_, hors des murs de Paris, à la porte
+Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque
+année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont
+donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de
+Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu
+ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation
+qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et
+qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis
+lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui
+précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant
+d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture
+à l'usage desdits frères et soeurs, de la même manière et suivant le
+même régime que lesdits frères et soeurs ont l'habitude de se vêtir et
+nourrir. Le 1er août 1260.»
+
+3º Rue de la _Victoire_.--C'était encore, au commencement du XVIIIe
+siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine,
+ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle
+commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands
+seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La
+Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y
+construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui
+attira la _jeunesse dorée_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et où
+l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien,
+qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la
+Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine.
+Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma,
+après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par (p.197)
+Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000
+livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de
+Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours
+après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du
+département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la
+_Victoire_, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte
+qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases
+républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté
+disait simplement: «L'administration centrale du département,
+considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les
+signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son
+arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées
+françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des
+moeurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la
+rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_.» C'est dans
+son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent
+trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est
+là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit,
+avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire.
+Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis
+cette époque à divers propriétaires.
+
+Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des
+Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons
+Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de
+vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent
+souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de
+Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès
+le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à
+saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée
+par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV,
+lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les (p.198)
+religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus
+grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de
+murailles de cette abbaye.
+
+La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et
+de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement
+creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres,
+qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et
+pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de
+Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni
+à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la
+plupart des animaux antédiluviens.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME.
+
+
+Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant
+de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du
+Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se
+continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule
+voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout
+l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg
+Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui
+date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles
+à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un
+siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la
+capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la
+plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie
+de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la
+place Vendôme_; le deuxième, _quartier de la Chaussée-d'Antin_. Dans
+ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des (p.199)
+quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la
+laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si
+fortement la pensée sur les temps anciens, sur les moeurs, les
+souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et
+pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de
+respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs
+vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des
+grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont
+droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières,
+construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches
+appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que
+de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y
+rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons
+d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela
+est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre
+époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela
+éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de
+toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés
+d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les
+oeuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence
+morale, passionnée uniquement pour le plaisir.
+
+Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme
+comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont
+formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires,
+les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue
+Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion
+de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce
+triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons
+décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier.
+Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre: (p.200)
+1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue
+Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la
+place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de
+Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale
+et la Madeleine.
+
+
+
+I.
+
+RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE
+NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES.
+
+
+La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe siècle: elle a pris son
+nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée
+à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue
+que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que
+le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On
+y trouve les bâtiments de la _Banque de France_, dont l'entrée
+principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien
+hôtel de _Toulouse_. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux
+de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en
+1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de
+grands embellissements[50], et il passa à sa postérité. La révolution
+y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte
+Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à
+l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de
+France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des
+Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé
+leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands (p.201)
+maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a
+été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont
+démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de
+crédit qui soit en Europe.
+
+ [Note 50: C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des
+ meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la
+ Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.]
+
+La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de
+la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un
+quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y
+volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de
+_Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin
+Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres
+seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à
+la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en
+bronze doré, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le
+roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de
+bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix
+de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour
+de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux.
+Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies
+pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la
+tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les
+païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.»
+Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des
+nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles
+ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut
+détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des
+citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et
+remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement
+nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la
+couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place
+l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, oeuvre (p.202)
+très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont
+dignement respectée.
+
+La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés,
+était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance;
+car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait:
+«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les
+gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la
+place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par
+des marchands de châles et de soieries.
+
+La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la
+rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties égales le
+grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue,
+très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la
+principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans
+le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures
+de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel _Colbert_, au coin de la rue
+Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y
+mourut en 1683[51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc
+d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des
+maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel _Mazarin_, à
+l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º
+L'hôtel de _Lionne_, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti
+par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain,
+et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des
+finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le
+passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place (p.203)
+un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'_Opéra-Italien_.
+
+ [Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son
+ hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté
+ par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur
+ des impôts.]
+
+La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appelée dans le XVIIe siècle le
+_chemin herbu_, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui
+l'une des plus fréquentées à cause des _Messageries impériales_, qui y
+sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à
+une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les
+Augustins déchaussés, vulgairement appelés _Petits-Pères_. Cette
+église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les
+protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740;
+elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la
+révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des
+Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche
+bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de
+tableaux[52].
+
+ [Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707,
+ à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme
+ dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs
+ qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères
+ avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans
+ être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des
+ chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux
+ toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a
+ mis la main.»]
+
+Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel
+Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui
+emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux
+Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le
+scandale de tout Paris.
+
+
+
+II.
+
+LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE.
+
+
+
+§ Ier.
+
+Le Palais-Royal.
+
+
+Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui,
+probablement, appartenaient à quelque grande _villa_; les fouilles (p.204)
+faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de
+deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un
+aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la
+rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait
+au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était
+traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place
+des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du
+_Rempart_. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de
+Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercoeur. En 1624,
+le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels[53] et fit abattre la
+partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit
+construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier,
+une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental,
+mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où
+toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La
+porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette
+inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient
+alors si rigoureusement notre langue: _Palais-Cardinal_. Outre une
+chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une
+bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités,
+de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce
+palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de
+Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre,
+ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par
+Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui
+pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit
+Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur
+des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des (p.205)
+machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de
+France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en
+1639 par la représentation de _Mirame_, tragédie composée par
+Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en
+présence du roi, de la reine et de toute la cour[54].
+
+ [Note 53: La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux
+ hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]
+
+ [Note 54: En 1641, une autre représentation de cette pièce y
+ fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé,
+ nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé):
+ «La France, ni possible les pays estrengers, dit un
+ contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et
+ dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des
+ spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit
+ l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les
+ majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec
+ un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort
+ délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines
+ et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des
+ agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste
+ élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit
+ éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue
+ des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages
+ vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à
+ toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un
+ pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis
+ le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et
+ aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit
+ été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et
+ enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize
+ chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne
+ pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux
+ côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa
+ sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle
+ dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les
+ seigneurs et dames...»]
+
+C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre
+1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci
+n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne
+d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643.
+Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV
+occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries; (p.206)
+on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des
+grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne
+d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche
+qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la
+merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le
+théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le
+mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à
+ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de
+la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et
+Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier
+dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et,
+sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau,
+montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de
+Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes
+de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie
+de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et
+de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre
+civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21
+octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du
+Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda
+cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er.
+Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le
+mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le
+Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une
+cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc
+d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta
+l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années
+après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins
+de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La
+grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère (p.207)
+du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa
+troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses
+principaux chefs-d'oeuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut
+pris, en jouant le _Malade imaginaire_, du mal dont il mourut la nuit
+suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie
+royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.
+
+En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du
+Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora
+principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit
+Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le
+plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire
+de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit
+Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec
+ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la
+duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens
+sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y
+étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de
+la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit
+épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on
+disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux,
+et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se
+coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de
+Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law,
+poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut
+l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de
+ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut,
+en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.
+
+Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En
+1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui (p.208)
+détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit
+par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à
+la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur
+l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des
+Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue
+Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle
+du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc
+d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il
+fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé
+secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par
+avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité),
+et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle
+de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau
+consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra,
+sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les
+boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre
+de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait
+embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour
+transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation
+financière.
+
+Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné
+par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce
+jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un _rond
+d'eau_ de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers
+plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et
+d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648.
+En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un
+petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté
+sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on
+conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, (p.209)
+bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand
+bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en
+stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls,
+dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un
+berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles
+étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade
+la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement
+public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des
+Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des
+entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une
+société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de
+lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande
+allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'_arbre de Cracovie_:
+c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que
+d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique
+générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une
+intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à
+Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on
+s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants;
+on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans
+vouloir humilier personne.»
+
+C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans
+détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des
+propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de
+Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés
+de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture
+élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment
+aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut
+planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les
+renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et
+l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à (p.210)
+demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à
+des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité,
+dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des
+rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et
+remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles
+constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer
+d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas
+fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des
+hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les
+unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était
+pas même nivelé. C est là ce _camp des Tartares_, ces fameuses
+_galeries de bois_, qui ont joué un rôle de premier ordre dans
+l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant
+quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se
+sont donné rendez-vous.
+
+Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque
+entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et
+de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle
+de spectacle dite d'abord des _Variétés amusantes_, qui devint le
+théâtre de la _Liberté_ en 1791, le théâtre de la _République_ en
+1793, enfin où fut transféré en 1799 le _Théâtre-Français_, qui y est
+resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés
+avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec Mlle Rachel.
+Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries
+du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un
+spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans.
+Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, Mlle
+Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies,
+opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix
+ans, moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions (p.211)
+licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le
+rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les
+gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a
+eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à
+la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs,
+sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la
+salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde,
+des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut
+rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé
+d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie
+passée.
+
+Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations
+qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le
+jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de
+toutes les agitations, enfin le _forum_ de la révolution; on sait que
+là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12
+juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais,
+traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à
+mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la
+place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné
+contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de
+ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État
+et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le
+mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des
+Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les
+créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous
+des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des
+ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles
+furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de
+nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les (p.212)
+détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention
+retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du
+royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et
+la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de
+conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de
+plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la
+République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on
+installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet
+effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta
+aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la
+suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune
+destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses
+premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la
+révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna
+dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par
+Lucien Bonaparte.
+
+L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des
+galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une
+sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe,
+d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les
+étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses
+mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était
+bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode,
+s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui
+acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café
+Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café
+de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les
+artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en
+face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le
+café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la
+révolution le rendez-vous des royalistes, des vendéens, des (p.213)
+émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration
+(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration
+par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde,
+où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le
+café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs
+premières luttes: au-dessus de ce café demeurait Mlle Montansier, dont
+le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les
+pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en
+faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de
+notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte
+très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une
+révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est
+sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient
+la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement
+en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
+
+La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans,
+pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses
+pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire
+un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions
+disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs
+boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées,
+leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la
+belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient
+contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de
+débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air
+décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une
+dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous
+avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette
+révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1er octobre
+1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries, (p.214)
+cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la
+dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux,
+tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal,
+aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant
+aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et
+dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent
+s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de
+temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce
+rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un
+théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!
+
+
+
+§ II.
+
+La rue Vivienne et la place de la Bourse.
+
+
+La rue _Vivienne_ était jadis une voie romaine qui menait à
+Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de
+sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on
+a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer
+l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui
+peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La
+plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la
+face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits,
+laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:
+
+ AMPUDIÆ AMANDÆ.
+ VIXIT ANNIS XVII.
+ PITHUSA MATER FECIT[55].
+
+ [Note 55: A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans.
+ Pithusa, sa mère, a fait ce monument.]
+
+Et voilà les premières _Parisiennes_ dont l'histoire ait conservé (p.215)
+les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée!
+Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce
+petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que
+d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs!
+Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches
+successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le
+sol actuel de Paris!
+
+La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen
+âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle
+prit alors son nom de la famille _Vivien_, qui y possédait de grands
+terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal
+recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle
+commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire
+un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les
+rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y
+rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands
+peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout
+ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une
+bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande
+galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de
+malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait
+enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout
+cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent
+encore. Le premier, qui garda le nom de _Mazarin_, avait son entrée
+principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la
+Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de
+la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse,
+plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la
+révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des
+finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de (p.216)
+la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin,
+prit le nom de _Nevers_ et fut donné au marquis de Mancini; il devint
+sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa
+principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et
+destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons.
+
+En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel
+Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au
+frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.
+
+Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses
+actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur
+la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et
+galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du
+maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle
+était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets.
+Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais oeil dans cette rue
+d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des
+Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son
+royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui
+défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha
+contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains
+des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.
+
+Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la
+rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du
+Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron,
+elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le
+royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça
+l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on
+élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans
+la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans (p.217)
+leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au
+Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au
+Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de
+l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les
+fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite,
+bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que
+par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la
+mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des
+chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie
+parisienne sait transformer en trésors.
+
+La _place de la Bourse_ a été ouverte sur l'emplacement du couvent des
+_Filles Saint-Thomas_, lequel datait de 1652 et avait été fondé par
+une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de
+l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la
+_Bourse_, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en
+1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus
+imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort
+problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que,
+pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des
+transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la
+morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des
+combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons
+bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de
+long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres,
+peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le
+veau d'or.
+
+Le palais de la Bourse renferme le _Tribunal de commerce_, qui juge
+annuellement 35,000 affaires!
+
+La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles (p.218)
+constructions; on y remarque le théâtre du _Vaudeville_, dont la
+salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les
+théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.
+
+
+
+III.
+
+LA RUE RICHELIEU.
+
+
+C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa
+fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais,
+le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte
+Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde;
+alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue
+nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée
+une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit
+par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que
+Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de
+cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore
+déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de
+lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la
+finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:
+
+ Au bout de cette rue où le grand cardinal....
+ ................
+ S'élève une maison modeste, retirée,
+ Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.
+ L'oeil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
+ Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,
+ Où de trente moulins les ailes étendues
+ M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.
+ Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,
+ S'y promènent au loin sur de vastes marais.
+ C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
+ Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.
+
+Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les (p.219)
+princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard
+attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes
+les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le
+prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien
+changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de
+Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies
+financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces
+hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce
+pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute
+cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne,
+un centre d'affaires et de plaisirs.
+
+La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la _Loi_;
+une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins
+rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de l'hôtel,
+avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle assez
+important pendant cette époque, et c'est par elle que les bataillons du
+13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. Après leur
+défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les vainqueurs
+endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en portent encore
+les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi
+dite la rue des théâtres, à cause du Théâtre-Français et de l'Opéra,
+qu'elle possédait, des salles Feydeau et Favart, qui étaient sur ses
+côtés. Elle avait encore un établissement d'un autre genre et qui a
+augmenté sa célébrité: c'est la maison de jeu Frascati, ancien hôtel
+Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous
+l'Empire; ses jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards et à la rue
+Neuve-Vivienne.
+
+Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:
+
+1º Le _Théâtre-Français_, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont
+nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à (p.220)
+l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à
+1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des
+Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782;
+dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à
+dater de cette dernière époque.
+
+2º La fontaine _Molière_, élevée en 1844 en face de la maison où notre
+grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On
+l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le
+peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce
+comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument
+dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de
+Molière.
+
+3º La _Bibliothèque impériale_.--Commencée par Charles V et composée
+alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle
+fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850
+volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle
+fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François
+Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à
+Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de
+Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont
+puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue
+de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue
+l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires
+des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait
+alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut
+placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue
+Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de
+Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de
+Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes,
+de médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle (p.221)
+comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son
+local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du
+grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en
+1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de
+600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève
+peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à
+1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude
+d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de
+Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc.
+C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde;
+mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle
+sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine
+entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés
+pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles,
+les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils
+sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des
+estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles,
+on en a laissé voler la moitié en 1831.
+
+4° La _fontaine Richelieu_.--A la place qu'elle occupe était jadis
+l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793,
+mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord
+de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794
+jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de
+nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel,
+Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes,
+sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier
+consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce
+théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la
+porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce
+crime, l'Opéra fut transporté dans la salle provisoire qu'il (p.222)
+occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on
+construisit une _chapelle expiatoire_. Mais, en 1830, cette chapelle
+fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une
+promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les
+dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par
+la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de
+la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la
+direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est
+aujourd'hui une maison particulière.
+
+La rue _Richelieu_ aboutit au _boulevard des Italiens_. Ce boulevard
+est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris
+moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est
+aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient
+d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut
+construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les
+acteurs dits de la _Comédie-Italienne_, lesquels avaient été adjoints
+depuis 1762 à ceux de l'_Opéra-Comique_; ils devaient y représenter
+«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant,
+soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y
+jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle
+Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour,
+rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour
+s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta
+jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui,
+depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par
+l'Opéra-Italien.
+
+Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à
+l'Opéra-Comique: ceux de _Marivaux_, _Favart_, _Grétry_. Au nº 1 de la
+rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré
+Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par
+Ladmiral.
+
+Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons: (p.223)
+
+1º Rue _Neuve-Saint-Augustin_, ouverte en 1650, et qui se terminait
+alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les
+jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de
+_Grammont_, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de
+_Gesvres_, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses
+gouverneurs; hôtel _Desmarets_, où est mort le fameux contrôleur
+général; hôtel de _Lorges_, bâti par le fermier général Frémont et
+vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la
+Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière;
+enfin l'hôtel d'_Antin_ ou de _Richelieu_. Ce dernier avait été bâti
+en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par
+le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la
+propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses
+basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce
+seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le
+produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore
+sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en
+1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna
+des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement
+des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui
+rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la
+propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour
+prolonger la rue d'Antin.
+
+Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692
+Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis
+XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.
+
+2º Rue _Ménars_, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de
+Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, «l'orateur du (p.224)
+genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant
+à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu,
+et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir[56].»
+
+ [Note 56: Riouffe, _Mém. sur les prisons_, p. 69.]
+
+3º Rue _Feydeau_.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de
+magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de
+chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de
+l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la
+Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une
+partie de la rue et de la place de la Bourse.
+
+
+
+IV.
+
+LA BUTTE SAINT-ROCH, LES RUES SAINTE-ANNE ET DE GRAMMONT
+
+
+La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts
+d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux
+pourceaux; c'était aussi là qu'on _bouillait_ les faux monnayeurs.
+Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on
+dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre.
+C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles
+VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une
+manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et
+y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit
+qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda
+l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses
+percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais
+les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent
+repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça
+douze rues; mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe (p.225)
+siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces
+vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.
+
+La rue _Sainte-Anne_ était autrefois une ruelle infecte de la butte
+des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie:
+elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La
+portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et
+Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de _Lionne_,
+à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé.
+En 1792, on lui donna le nom d'_Helvétius_, cet écrivain étant né dans
+cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la
+rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte
+encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry
+pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être
+conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des
+Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été
+donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard
+des Italiens sous le nom de rue de _Grammont_, laquelle date de 1726.
+
+
+
+V.
+
+LA PLACE VENDÔME ET LA RUE DE LA PAIX.
+
+
+La _place Vendôme_ occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du
+couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par
+le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en
+1603 à la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de
+Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une
+grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les
+rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet
+hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel (p.226)
+entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En
+1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent
+construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré,
+un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle.
+En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le
+couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir,
+d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de
+Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer
+cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du
+roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et
+de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on
+construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut
+placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur
+l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments
+du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce
+couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent
+suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la
+ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent
+terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de
+l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait
+été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par
+Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux
+pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis
+XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le
+théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un
+saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant
+quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après
+qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le
+directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire (p.227)
+du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des
+titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en
+présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à
+cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et
+la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y célébra
+les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort
+fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796,
+on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient
+servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de
+la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une
+colonne en bronze, oeuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une
+statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue
+par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et
+onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief
+qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret.
+Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut
+fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de
+Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est
+situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes
+voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la
+statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de
+chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles,
+ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de
+son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa
+place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une
+nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.
+
+Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de
+Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n°
+11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier
+de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile, (p.228)
+police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris.
+Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec,
+et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au
+commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit
+Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»
+
+La rue de la _Paix_ a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent
+des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion,
+se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que
+d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et
+allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête.
+C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame
+de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en
+1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la
+veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du maréchal de Créqui,
+du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les
+bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats;
+l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie;
+enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines,
+devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama
+et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En
+1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue
+magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette
+époque, s'appelle rue de la Paix.
+
+La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard,
+qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est
+moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses
+riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la
+chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice
+Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat (p.229)
+général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai,
+qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé,
+en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans
+l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en
+1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule
+des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la
+rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les
+attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller
+occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.
+
+On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de
+la rue des Capucines, le _ministère des affaires étrangères_. L'hôtel
+qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le
+fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade.
+Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de
+Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu
+passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres
+éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes
+diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera
+un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la
+France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la
+catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la
+République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de
+belles maisons particulières.
+
+L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui
+occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des
+lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de
+Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le
+13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de
+l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des
+affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.
+
+
+
+VI. (p.230)
+
+LA RUE ROYALE ET L'ÉGLISE DE LA MADELEINE.
+
+
+La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens
+remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été
+construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV),
+elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux
+ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de
+Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a
+régenté la littérature sous l'Empire, Suard.
+
+Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la même
+physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se
+trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps
+que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan
+gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les
+colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet
+état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée
+un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument
+aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos
+braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les
+constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les
+colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit
+le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent
+lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une
+métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de
+redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la
+direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la
+plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps
+modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû
+au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de (p.231)
+charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à
+notre culte, ni à nos moeurs, ni à notre siècle: c'est toujours le
+Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la
+quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air
+limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots.
+Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et
+pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal
+à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures,
+qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses
+austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que
+l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos
+Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.
+
+
+Auprès de l'hôtel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de
+décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du
+nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte,
+c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une
+belle rue qui est l'artère principale du quartier de la
+Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chaussée-d'Antin_, se
+prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est
+coupée à angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En décrivant la croix
+formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles
+qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste
+quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg
+Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son
+origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint
+patron, à quelque autel révéré, mais aux _petites maisons_ des (p.232)
+grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre,
+aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il
+s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y
+ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour
+du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace
+d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly
+et Clichy.
+
+
+
+§ Ier.
+
+Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.
+
+
+Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la
+Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs
+cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à
+peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue
+de la Ferme), _la ferme de l'Hôtel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de
+la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux
+religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la
+_Grange-Batelière_, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue
+Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins,
+lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un
+château dit aussi château du _Coq_, situé rue Saint-Lazare, près de la
+ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand
+maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a
+quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de
+sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce
+château, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin
+tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et
+portait plusieurs noms: _chaussée des Porcherons_, _chaussée de la
+ferme de l'Hôtel-Dieu_, _chaussée de la Porte-Gaillon_, _chemin de la
+Grande-Pinte_, enfin _chaussée d'Antin_, à cause de l'hôtel (p.233)
+d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné
+à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de
+la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé,
+nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de
+beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de
+_Mirabeau_, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y
+grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:
+
+ L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.
+ Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!
+
+Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom
+et prit celui du premier département conquis par la République, le
+_Mont-Blanc_. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur
+jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut
+louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue
+qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes
+d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres
+pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le
+nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette
+femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire
+et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus
+étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de
+nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de
+Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec
+l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de
+Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour
+laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait
+pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des
+courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre
+de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs (p.234)
+qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786
+et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été
+démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de
+nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de
+l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine
+Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62,
+dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand
+orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel
+de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel
+elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de
+Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de
+spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite
+au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en
+1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la
+princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la
+maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel
+du cardinal Fesch.
+
+La rue de _Clichy_ était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin
+qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y
+furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire
+débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de
+Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la
+duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_.
+Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière,
+devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur
+l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La
+caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment
+des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de
+Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789,
+brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235)
+et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent
+à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.
+
+Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison
+pour dettes_ et une église nouvelle dédiée à _la Trinité_. La barrière
+qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde
+nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une
+commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'élégance un peu
+mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg
+de la Chaussée-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que
+trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf
+mille habitants.
+
+Près de la barrière de Clichy est le _cimetière Montmartre_ ou _du
+Nord_, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient
+qu'un petit nombre de tombes illustres.
+
+De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne
+remarquons que la rue de _Provence_, qui a été construite en 1776 sur
+le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle
+présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la
+Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.
+
+L'_Opéra_, dont le premier privilége date de 1669[57], a d'abord été
+placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par
+Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons
+parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans
+la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en
+1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de (p.236)
+Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur
+les jardins du président Pinon.
+
+ [Note 57: On lit dans ce privilége contre-signé Colbert:
+ «Attendu que lesdits _opéras et représentations_ sont des
+ ouvrages de musique tout différents des _Comédies récitées_,
+ voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles
+ et autres personnes puissent chanter audit _Opéra_ sans que
+ pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs
+ priviléges, charges, droits et immunités...»]
+
+
+
+§ II.
+
+La rue Saint-Lazare.
+
+
+C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des
+Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être
+moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin
+public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite
+par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les
+rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y
+donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode
+pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de
+plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la
+Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est
+évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a
+disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la
+place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres
+ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.
+
+ [Note 58: Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de
+ la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au
+ coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.]
+
+La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son
+illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général
+Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui,
+le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de
+Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que
+s'accroître dans l'avenir.
+
+Des nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et (p.237)
+qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs
+historiques, nous ne remarquons que la rue _Laffitte_, qui commence
+sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des
+terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom
+d'_Artois_; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle
+prit, pendant la révolution, le nom de _Cérutti_: c'était celui d'un
+ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du
+Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où
+écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue,
+nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée
+législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien,
+et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque.
+La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la
+mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé
+rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour
+madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis,
+était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et
+d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une
+grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les
+premiers _bals des victimes_. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on
+le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait
+repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de
+l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de
+Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet
+hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la
+plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert
+la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se
+réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet,
+et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la
+branche aînée à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte (p.238)
+renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre
+autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église
+de _Notre-Dame-de-Lorette_, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est
+un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels,
+des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces
+coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus
+d'une église, les cérémonies catholiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue Saint-Honoré.
+
+
+Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son
+voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des
+plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est
+allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois
+portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps,
+même après sa destruction, la _barrière des Sergents_; la deuxième,
+près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne
+d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée
+du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631,
+démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée
+en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages
+Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient
+les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le
+tombeau, du cardinal Dubois, oeuvre de Coustou le jeune, et elle a été
+détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient
+jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de (p.239)
+mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous
+l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la
+grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle
+rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y
+fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les _bravi_ du duc
+de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon
+était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des
+barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion
+du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de
+ces bureaux d'esprit du XVIIIe siècle, où grands seigneurs, écrivains,
+étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive,
+légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale.
+C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins,
+dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre
+demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir
+la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au
+tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami;
+c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de
+Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et
+Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean
+Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le
+principal combat du 13 vendémiaire.
+
+Les édifices publics que renferme cette rue sont:
+
+1º L'_Oratoire_.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été
+construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de
+Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq.
+L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de
+saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti
+ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de
+Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les _délicats déserts_
+de Fontainebleau. C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, (p.240)
+fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel
+fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au
+cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de
+l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants.
+C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une
+dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une
+congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit
+que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons,
+d'autres voeux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que
+ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée
+de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la
+religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en
+France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents,
+Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe,
+Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la
+révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire
+ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de
+Bérulle, oeuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si
+regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments,
+aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse
+d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église,
+après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en
+1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.
+
+2º Le _Palais-Royal_, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la
+rue Saint-Honoré est interrompue par une _place_ aujourd'hui
+complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement
+ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de
+l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva
+sur cette place une fontaine, dite _Château-d'Eau_, dont les bâtiments
+renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le (p.241)
+24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin
+de la rue Saint-Honoré, était le _café de la Régence_, qui date de
+1695 et qui, dans le XVIIIe siècle, était le rendez-vous des
+écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était
+fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle
+aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte
+au midi sur la rue de Rivoli.
+
+3º L'_église Saint-Roch_, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une
+antique chapelle de sainte Suzanne, dite de _Gaillon_, à cause du
+hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les
+dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'oeuvre
+très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des
+tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit
+Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons
+Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld
+et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier
+Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame
+Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les
+mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du
+cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué
+un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui,
+paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par
+la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église
+aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée;
+ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre,
+du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un
+effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les
+cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes,
+enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage
+et qui laisserait nos pères bien étonnés.
+
+4º L'_église de l'Assomption_, qui appartenait à un couvent de (p.242)
+femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient
+le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui
+de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de
+Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à
+l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement,
+et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et
+surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.
+
+La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres
+édifices remarquables:
+
+1º L'_église Saint-Honoré_, dont nous avons parlé.
+
+2º L'_hospice des Quinze-Vingts_, qui occupait l'espace compris entre
+la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé
+par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine
+Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où
+il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles
+demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont
+tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses,
+rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur
+de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service
+Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la
+feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement
+l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.»
+L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur
+de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments
+qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le
+cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier,
+avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de
+grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et
+vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions,
+à une compagnie financière qui ouvrit sur leur emplacement les (p.243)
+rues de _Chartres_, de _Valois_, de _Rohan_, rues régulièrement
+bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour
+achever le Louvre et la rue de Rivoli.
+
+3º Le _couvent des Jacobins_ ou _Dominicains_, fondé en 1611 et dont
+l'emplacement est occupé aujourd'hui par le _marché Saint-Honoré_. La
+bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille
+volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux
+précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard,
+oeuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous
+Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve,
+dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la
+bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le
+fameux _club des Amis de la Constitution_ ou des _Jacobins_, qui
+dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans,
+d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus
+sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31
+mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance
+et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins,
+assiégée par la _jeunesse dorée_, fut envahie, dévastée et fermée. Un
+décret de la Convention (28 floréal an IV) ordonna la démolition de
+tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui
+serait appelé du _Neuf-Thermidor_; mais cela ne fut exécuté qu'en
+1810.
+
+4º Le _couvent des Feuillants_, sur l'emplacement duquel a été ouverte
+la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était
+très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur
+église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et
+qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de
+Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt,
+d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait
+jusqu'au _Manége_ des Tuileries et à la terrasse qu'on appelle (p.244)
+encore des _Feuillants_. On allait à ce Manége par un passage étroit
+qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a
+été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est
+par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les
+Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention
+nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels
+s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de
+Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins,
+un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques
+mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant
+la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la
+fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les
+assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du
+Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la
+maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit
+dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été
+détruit.
+
+5º Le _couvent des Capucins_, fondé par Catherine de Médicis en 1576;
+il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et
+occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable
+maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante
+religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont
+ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les
+devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des
+langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un
+Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal
+de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du
+père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les
+bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives
+nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des
+Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.
+
+6º _Le couvent des Filles de la Conception_, fondé en 1635, et sur (p.245)
+l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.
+
+Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue
+Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà
+décrites dans le quartier du Palais-Royal):
+
+1º Rue des _Bourdonnais_.--Elle tire son nom d'une famille parisienne
+célèbre au XIIIe siècle. Au nº 11 était la maison des _Carneaux_, à
+l'enseigne de la _Couronne d'or_. C'était un hôtel qui appartenait au
+duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la
+Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille.
+Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne
+Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu
+d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la
+reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa
+principale tourelle, chef-d'oeuvre de bon goût et d'élégance, a été
+transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est,
+depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.
+
+L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite _marché aux
+pourceaux_, _place aux chats_, _fosse aux chiens_, et où l'on
+suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.
+
+2º Rue de la _Tonnellerie_.--Ce n'était, au XIIe siècle, qu'un chemin
+habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent
+construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des
+_Grands-Piliers_. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: J.
+BAPTISTE POQUELIN DE MOLIÈRE. CETTE MAISON A ÉTÉ BÂTIE SUR
+L'EMPLACEMENT DE CELLE OU IL NAQUIT EN 1620. Cette inscription repose
+sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement
+démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des
+Vieilles-Étuves.
+
+3º Rue du _Roule_.--C'est une des voies les plus fréquentées de (p.246)
+Paris, à cause de son prolongement par la rue des _Prouvaires_, qui
+aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la
+_Monnaie_, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom
+de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le XIIIe siècle
+jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues _Boucher_
+et _Étienne_.
+
+4º Rue de l'_Arbre-Sec_.--Elle doit son nom, comme la plupart des
+anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la
+rue Saint-Honoré, bâtie sous François Ier, a été réédifiée en 1776 par
+Soufflot. Près d'elle existait autrefois la _Croix du Trahoir_,
+théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier
+jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les
+bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont
+celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le
+lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu
+obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la
+Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de
+fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz,
+mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit:
+Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens,
+ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les
+magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la
+liberté de Broussel.
+
+La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des
+_Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois_, qui tire son nom des fossés
+creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette
+rue était dans le XIVe siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là
+que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné[59]. Il
+devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le XVIIIe siècle, (p.247)
+fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances
+appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des _Hommes illustres de
+la France_ (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet
+hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on
+appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans
+l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La
+grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la
+demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est
+occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.»
+Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est
+là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.
+
+ [Note 59: La partie de la rue des Fossés comprise entre les
+ rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est
+ absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy.]
+
+5º Rue d'_Orléans_.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou
+d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au
+XVIIe siècle, les plus fameuses _estuves_ de Paris, tenues par un
+nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les
+troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le
+prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont
+été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de
+rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel
+d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il
+appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc
+de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président
+de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.
+
+6º Rue des _Poulies et place du Louvre_.--Dans cette rue, aujourd'hui
+presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en
+1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut
+possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut
+pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis
+de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville.
+C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV.
+(p.248) Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit
+pour former les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis
+lorsque fut ouverte la _place du Louvre_.
+
+Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve
+l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_. Cette église a été bâtie, les
+uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus
+de raison, par Chilpéric Ier, en l'honneur de saint Germain, évêque de
+Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On
+l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa
+forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655.
+Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la
+fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi
+Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec
+Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois,
+quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette
+église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du
+nord de Paris. Au commencement du XIVe siècle, elle fut entièrement
+rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche,
+ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue
+paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche,
+nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et
+des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre
+histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la
+Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle
+était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de
+Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments
+funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y
+ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre
+qu'on remua sous les dalles de la nef et du choeur n'était pour (p.249)
+ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en
+était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les
+chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des
+Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe,
+l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le
+graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins,
+les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin
+Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait
+comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831;
+elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue
+au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement.
+
+L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on
+a formé plus tard la _place Saint-Germain_ et les rues des _Prêtres_
+et _Chilpéric_, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la
+place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du
+Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où
+celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se
+fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant
+Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens
+de lettres.
+
+Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le _Journal des
+Débats_, qui date de 1789.
+
+7º Rue de _Grenelle_, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui
+l'habitait au XIIIe siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président
+Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de
+Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de
+peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous
+ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences,
+des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile
+des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le
+chancelier a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV (p.250)
+et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora
+l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel
+Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette
+maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs
+magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des _Fermes_. «Là
+s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les
+parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il
+rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes,
+devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis
+en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés
+particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le XVIe
+siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9
+juin 1572.
+
+8º Rue _Pierre Lescot_.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du XIIIe
+siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour
+prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du
+Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la _Bibliothèque_, du
+_Chantre_, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris:
+ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des
+auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes
+d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des
+repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement
+du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.
+
+9º Rue _Saint-Thomas du Louvre_.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à
+cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître
+dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la
+place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine.
+Elle datait du XIIIe siècle et tirait son nom d'une église dédiée à
+saint Thomas de Cantorbéry, qui fut fondée par Robert de Dreux, (p.251)
+fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du
+Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et
+renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte
+protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face
+de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas,
+qui furent supprimés en 1740.
+
+Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta
+successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit
+celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de
+Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani,
+et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins,
+décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui
+occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le
+voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait
+les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait
+la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du
+Carrousel. Nous avons dit ailleurs (_Hist. gén. de Paris_, p. 62)
+quelle célébrité il acquit dans le XVIIe siècle. Cet hôtel passa au
+duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes,
+puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur
+son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint
+en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville,
+détruit par un incendie en 1836.
+
+A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par
+Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la
+couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis
+au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en
+fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces
+intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des
+prétextes et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec (p.252)
+tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des
+nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs,
+dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des
+sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après
+avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux
+fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On
+y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était
+fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit.
+
+Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture[60], qui avait
+une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly,
+maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire,
+etc.
+
+ [Note 60: «Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui
+ n'avait rien épargné à le faire instruire.» (Guy Patin t. I,
+ p. 505.)]
+
+10º Rue _Saint-Nicaise_. Cette rue, qui vient aussi de disparaître
+dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le
+XVIe siècle sur l'emplacement des anciens murs de la ville, et elle se
+prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers
+le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On
+sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie
+septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de
+ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit
+maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites[61].
+Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour
+agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante,
+renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de
+Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc.
+Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort
+à la suite des journées de prairial et qui se poignarda après sa (p.253)
+condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie,
+etc.
+
+ [Note 61: Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des
+ Tuileries et la place du Carrousel.]
+
+11° Rue du _Dauphin_.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent;
+on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV
+passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la
+guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une
+communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des
+Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées
+révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte
+avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les
+royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors
+le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son
+ancien nom. On l'a encore appelée du _Trocadero_ de 1825 à 1830.
+
+12° Rue de _Castiglione_.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a
+été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un
+décret consulaire du 17 vendémiaire an X; mais les constructions ne
+commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de
+Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double
+galerie à portiques.
+
+13° Rue de _Luxembourg_, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel
+de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la
+Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette
+publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda
+comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir
+Périer.
+
+14° Rue _Saint-Florentin_.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins
+se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le
+_cul-de-sac de l'Orangerie_, et de chétives maisons y abritaient les
+orangers des Tuileries. Une partie appartenait, en 1730, à Louis (p.254)
+XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue,
+en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom
+du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière),
+ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où
+il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite
+au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale
+et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord.
+C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit,
+d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la
+Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin
+appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et
+se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue
+Saint-Florentin a demeuré Pétion.
+
+
+
+§ II.
+
+Le faubourg Saint-Honoré.
+
+
+Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de _faubourg
+du Roule_, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du
+XVIIIe siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de
+cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures.
+Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne,
+des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux
+jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est
+passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que
+quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses
+merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par
+l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut
+arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de
+la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph
+Bonaparte et où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel (p.255)
+Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de
+l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par
+le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51
+est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de
+France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre
+par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le
+maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est
+mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des
+_Saisons_, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le
+rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118
+est mort en 1813 le mathématicien Lagrange.
+
+Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux:
+
+1º _Le palais de l'Élysée_.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux,
+bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta,
+l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit
+le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier
+Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les
+marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il
+prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des
+entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée;
+ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu.
+En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808.
+L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi
+simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira
+après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième
+abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième
+Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut
+donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la
+liste civile. La Constitution de 1848 l'assigna pour résidence au
+président de la République; et c'est là en effet qu'habita le (p.256)
+prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône
+impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi
+magnifiquement.
+
+2º L'_église Saint-Philippe-du-Roule_, bâtie en 1769 et qui n'a rien
+de remarquable.
+
+3º L'_hôpital militaire du Roule_, établi depuis 1848 dans les
+bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe.
+
+4º L'_hôpital Beaujon_, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour
+vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795.
+C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre
+cents lits.
+
+5º La _chapelle Beaujon_.--Cette chapelle est tout ce qui reste de
+l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon
+s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la
+barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution,
+devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration.
+Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un
+quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier
+est mort le romancier Balzac.
+
+Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré
+sont:
+
+1º Rue des _Champs-Élysées_.--Au nº 4 ont habité successivement le
+maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la
+Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot.
+
+2º Rue de _la Madeleine_.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque
+était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du XVe
+siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de
+Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église
+était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613
+par deux princesses de Longueville.
+
+La rue de la _Ville-l'Évêque_ tire son nom d'une ferme que les (p.257)
+évêques de Paris possédaient depuis le XIIIe siècle. Dans cette rue
+ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au
+nº 44 M. de Lamartine.
+
+3º Rue d'_Anjou_.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº
+15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot,
+qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé,
+si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé
+Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de
+Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon
+et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo[62], cette
+maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre
+lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent
+inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10
+août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur
+la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites
+dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la
+reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet
+emplacement un vaste monument funéraire avec une _chapelle
+expiatoire_.
+
+ [Note 62: _Mém._, t. II, p. 98.]
+
+Dans la rue d'Anjou débouche la rue _Lavoisier_, où est morte Mlle
+Mars.
+
+4º Rue de _Monceaux_.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de
+Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin
+construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel,
+et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets
+d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public,
+et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé
+dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille
+d'Orléans. Ce délicieux séjour est le dernier des grands jardins (p.258)
+qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des
+ateliers nationaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET
+LES CHAMPS-ÉLYSÉES.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue de Rivoli.
+
+
+La rue de _Rivoli_ forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue
+rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la
+rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière
+de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle
+date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à
+la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle
+a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la
+cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins
+et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries.
+On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre
+quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La
+deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de
+1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit
+les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre,
+Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue
+Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement
+les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de
+Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de
+l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la
+rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre
+elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et
+peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde
+à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon,
+l'Hôtel-de-Ville et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments (p.259)
+dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries.
+
+
+
+§ II.
+
+Le Louvre.
+
+
+L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce
+lieu, vers le VIIe siècle, un édifice royal qui, détruit par les
+Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le
+rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer
+la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur
+de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place
+de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace
+compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le
+prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale
+achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour _qui fait le
+coin_, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu
+près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait
+une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la
+rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de
+long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la
+_grosse tour_, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent
+quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur.
+Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé
+et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle
+renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui
+furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand,
+comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de
+Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments
+qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions
+appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses
+formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, (p.260)
+un arsenal, des magasins de vivres, etc.
+
+Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des
+rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V
+d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint
+y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François Ier avait
+commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à
+faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre
+Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le _vieux Louvre_
+et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la
+renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux
+pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de
+l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La
+façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de
+Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la
+façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant
+donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état
+jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes
+artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle
+où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de
+l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles
+furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.
+
+Henri II continua l'oeuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du
+midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont
+Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des
+Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII,
+fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le
+Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le
+pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur
+le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le
+commencement de la galerie dit Louvre et l'oeuvre de Ducerceau. Le (p.261)
+19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec
+Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du
+Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les
+Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les
+protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent
+pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où
+ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres,
+et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère
+était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition,
+qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même
+sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce
+serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime;
+et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à
+l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant
+cette inscription: _c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX,
+d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine_.
+
+C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la
+Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des
+cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se
+tinrent les États-Généraux en 1593.
+
+Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de
+réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui
+n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance
+hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du
+Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était
+encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage
+que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au
+palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg
+Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville
+quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des (p.262)
+murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu
+du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc
+continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du
+grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer
+la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses
+manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les
+nations.»
+
+Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face
+à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous
+les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers.
+Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon
+de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures
+des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de
+remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au
+levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'oeuvre
+des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.
+
+Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant
+quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre
+tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on
+construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face
+extérieure du levant, oeuvre de Perrault et l'un des plus parfaits
+monuments qui existent au monde[63]. On commença aussi, sur les plans
+du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments (p.263)
+du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces
+intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine
+par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et
+demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua
+la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet
+jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie
+réunis.
+
+ [Note 63: On détruisit alors en partie l'_hôtel du
+ Petit-Bourbon_, qui était situé sur l'emplacement de la
+ Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout.
+ Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait
+ appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux
+ connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa
+ mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les
+ fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de
+ Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel
+ avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les
+ ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à
+ des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit
+ l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris
+ n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette
+ galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614.
+ En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens
+ et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer
+ l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_. La partie conservée de
+ l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en
+ 1758, où elle fut détruite.]
+
+Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux
+nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la
+cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par
+Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand
+musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution
+que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était
+occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les
+salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par
+l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient
+placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se
+faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et
+ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.
+
+Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture
+et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce
+musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers
+maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent
+placés dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et (p.264)
+en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'oeuvre. En 1800, Bonaparte
+y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se
+contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze
+cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon
+Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'oeuvre des sept
+rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit
+restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre,
+et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un
+ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la
+galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui
+devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet
+était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le
+plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace
+qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait
+corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout
+cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec
+l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un
+assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de
+rues à moitié démolies, de masures provisoires.
+
+On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses
+principaux chefs-d'oeuvre. La Restauration ne fit rien pour
+l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations
+furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements
+habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des
+antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des
+peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à
+peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des
+souvenirs de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon,
+une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en
+1848. Depuis 1852, la réunion si longtemps projetée des deux (p.265)
+palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les
+plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement
+opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la
+construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent
+à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires
+qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le
+fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux
+Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en
+harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer
+maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables
+détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération
+de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et
+qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries,
+une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui
+regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande
+galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque
+entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du
+Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une
+statue de François Ier; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de
+nouveaux chefs-d'oeuvre, débarrassé des expositions annuelles de
+peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de
+1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui
+existe au monde.
+
+
+
+§ III.
+
+La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.
+
+
+La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été
+construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au XIIIe siècle,
+plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre
+Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de
+terre labourable qu'il donna à l'hospice des Quinze-Vingts. Au (p.266)
+commencement du XVIe siècle, Neuville de Villeroy, secrétaire des
+finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François Ier acheta
+pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant
+quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari,
+étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de
+plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit
+construire, par Philibert Delorme, le _palais des Tuileries_. Ce
+palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole
+auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre
+pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se
+trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a
+ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées
+qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la
+rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du
+jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une
+orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour
+les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses
+dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue
+Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long
+desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le
+prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des
+Tuileries.
+
+Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel
+elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance
+c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous
+Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de
+bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore):
+c'est l'oeuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la
+mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du
+côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan) (p.267)
+symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du
+milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les
+Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des
+restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une
+sorte de régularité et qui sont l'oeuvre de Levau. Ces changements
+donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86
+qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à
+l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les
+dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des
+machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait
+contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de
+l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de
+hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et
+16 de hauteur. C'est là que fut représentée la _Psyché_ de Molière.
+Nous en reparlerons.
+
+Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé
+comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne
+furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par
+Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à
+Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.
+
+Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent
+aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue
+Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce
+qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui
+habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit
+détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la
+fameuse fête équestre ou _carrousel_, d'où cette place a pris son nom.
+Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille,
+un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y
+fit bâtir de petites maisons, où il logeait ses favoris, comme le (p.268)
+valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (_Hist. gén. de Paris_,
+p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus
+d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les
+assemblées que Mazarin appelait _sabbats_[64]. Sous Louis XIV, Lenôtre
+changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais,
+enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin
+lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le
+rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si
+agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle
+d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on
+critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout
+cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect
+que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités
+occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du
+temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses
+voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de
+cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des
+caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui
+ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un
+grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des
+Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et
+dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour
+longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour (p.269)
+avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des
+Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries
+bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants
+étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue
+Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des
+Tuileries.
+
+ [Note 64: Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus
+ conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui
+ m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut
+ l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des
+ Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à
+ fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de
+ légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je
+ crois que c'est un paradis pendant l'été....»]
+
+Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille
+qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par
+un _pont tournant_. On construisit aussi, sur l'emplacement des
+écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant
+l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui
+venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les
+mathématiques. Ce bâtiment est le fameux _Manége_ qui a joué un si
+grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des
+Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à
+l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant
+quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764,
+l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du
+Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en
+attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y
+resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en
+face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui
+présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une
+troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger
+pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de
+Versailles.
+
+Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient
+subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée
+en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille
+actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour
+des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses;
+toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour (p.270)
+Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une
+muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à
+droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la
+séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au
+levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était
+le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du
+Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le
+grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue
+Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour
+Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour
+du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on
+atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du
+Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.
+
+La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son
+importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la
+monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois
+de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs
+qui ont gouverné la France pendant soixante années.
+
+L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois
+entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la
+terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier
+devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille
+royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la
+cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle
+se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant
+et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra
+aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille
+royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la
+terrasse des Feuillants, qu'on appelait _terrain national_. Nous (p.271)
+avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit
+le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit
+dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent
+incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le
+massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie
+de l'Assemblée fut conservé.
+
+La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792
+jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le
+procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des
+Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des
+séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines,
+c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la _Psyché_ de Molière
+et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte,
+avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle
+ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage
+de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de
+quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers
+le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois
+mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des
+Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme,
+le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne
+chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte
+latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés
+longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus
+terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12
+germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement
+s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale
+siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la
+marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre; (p.272)
+dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture,
+d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa
+dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été
+détruit en 1808.
+
+A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le
+conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils
+restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire.
+Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure
+dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le
+pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait
+été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis
+furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de
+Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du
+jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de
+Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans
+l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la
+grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit
+disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions
+révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit
+la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une
+salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des
+Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une
+seule et vaste cour où Bonaparte fit manoeuvrer ses soldats. On
+détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement
+on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de
+Castiglione.
+
+Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle
+était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le
+dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque
+entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli
+et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du (p.273)
+Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte
+qu'on put y faire manoeuvrer une armée et éviter dorénavant les
+attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara
+cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant
+laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe,
+qui est l'oeuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la
+réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait
+être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue,
+depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.
+
+Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange
+va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette
+grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par
+quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde
+nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars,
+départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis
+XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans
+auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même
+roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient
+prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23
+juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux
+Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29
+juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16
+octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24
+février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui
+inscrit sur les murs: _Hôtel des Invalides civils_. Depuis cette
+époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon
+Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en
+1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le
+rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.
+
+
+
+§ IV. (p.274)
+
+La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.
+
+
+Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la
+Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement
+par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages
+pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit
+construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de
+la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées
+d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux
+grilles. On l'appela le _Cours-la-Reine_ et il devint le rendez-vous
+des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on
+ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les
+cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on
+planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au
+faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque,
+leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs
+baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on
+donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau _cours_ y fut ouvert dans
+l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit
+Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'_étoile_
+à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des
+environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un
+désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore,
+à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées
+étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans
+ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue
+qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever
+la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement
+situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne
+porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du (p.275)
+nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par
+Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de _Louis
+XV_ fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres
+avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du
+nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous
+voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même
+temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on
+le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de
+_Marigny_, de _Gabriel_, d'_Antin_, des _Veuves_, etc. Tout cela fut
+exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de
+Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais
+elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en
+1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui
+donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en
+chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses
+échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la
+statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande
+statue de plâtre peint, oeuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise
+et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la
+commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour
+l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort
+y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze
+cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette,
+les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton,
+Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés
+de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le
+nom de la _Révolution_, et, en 1795, elle fut décorée des beaux
+chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.
+
+Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le (p.276)
+sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on
+décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées,
+colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place
+le beau nom de _la Concorde_. Sous l'Empire et la Restauration, on ne
+fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal
+nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la
+ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des
+statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration
+d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le
+piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la
+révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on
+dressa, en 1836, l'_obélisque de Louqsor_[65], monument jadis élevé
+dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre
+expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus
+belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale,
+magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est
+le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le
+pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est
+la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de
+triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées,
+où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des
+cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée.
+C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées
+triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a
+fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en
+coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les
+Champs-Élysées le _palais de l'Industrie_ où s'est fait en 1855 (p.277)
+la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la
+Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements
+remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de
+signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait
+des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans
+l'exil.
+
+ [Note 65: Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids
+ total est de 220,528 kil.]
+
+Deux beaux monuments, oeuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du
+Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde:
+l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'_hôtel
+du ministère de la marine_: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble,
+c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles,
+comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal
+Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures,
+des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé,
+mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le
+trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.
+
+La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de
+la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à
+Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé
+à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments
+de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la
+première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus
+en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce
+monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de
+nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M.
+Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur,
+de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce
+genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une
+éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère
+indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes (p.278)
+faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de
+la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux
+événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures
+sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.
+
+Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un
+coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un
+village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de
+jardins: c'est _Chaillot_, qui, au VIIe siècle, s'appelait _Nimio_,
+et, au XIe siècle, _Nigeon_. A cette dernière époque, il formait une
+seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut
+donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre
+historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon
+ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de
+Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette,
+veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la
+Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années
+de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle
+de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là
+aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque
+des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint
+l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce
+couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs
+rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau,
+d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de
+Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.
+
+Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut
+réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il
+possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et
+ne renferme d'autre établissement public que la maison de (p.279)
+Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de
+retraite pour les vieillards.
+
+Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin,
+l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc.
+Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838,
+etc.
+
+Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune
+très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est
+_Passy_, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de
+campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les
+financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte
+d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au
+delà de Passy se trouve le _bois de Boulogne_, transformé aujourd'hui
+en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des
+lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est
+entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au
+delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de
+Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.
+
+
+
+
+LIVRE III. (p.280)
+
+PARIS MÉRIDIONAL.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA
+SALPÉTRIÈRE.
+
+
+La _place Maubert_, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire
+son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place
+étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était
+couverte de maisons dès le XIIe siècle, et, pendant tout le moyen âge,
+elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des
+bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont
+éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le
+massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades
+de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été
+transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y
+a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés
+pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son
+disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540,
+Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là
+que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et
+malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur,
+traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce
+XVIe siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes;
+accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et
+exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau
+depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une
+potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, après (p.281)
+avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses
+livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in
+_mente curioe_ que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun
+blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»
+
+De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris
+méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à
+la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par
+la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies
+publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus
+pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers
+qu'on appelle vulgairement _faubourg Saint-Victor_, _faubourg
+Saint-Marceau_.
+
+La rue _Saint-Victor_ doit son nom et son origine à la célèbre abbaye
+vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que
+jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant
+desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et
+qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue
+Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis
+1626, le nom de _Jardin du Roi_, à cause du Jardin-des-Plantes, dont
+l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été
+substitué celui de _Geoffroy-Saint-Hilaire_. Au delà de la rue du
+Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de
+rue du _marché aux chevaux_, à cause de l'établissement de même nom
+qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de
+l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue
+d'_Austerlitz_, qui aboutit à la barrière d'Ivry.
+
+Les monuments ou établissements publics que renferment la rue
+Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:
+
+1º L'_église Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.--C'était autrefois une (p.282)
+chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de
+l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et
+renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de
+Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris
+et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles
+Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille
+Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte
+Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du
+douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été
+fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.
+
+2º La _halle aux vins_. (Voir les quais, page 48.)
+
+3º Le _Jardin des Plantes_, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy
+de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet
+quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait
+la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec
+laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq
+fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord
+par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des
+marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de
+l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille
+plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et
+d'histoire naturelle. L'oeuvre fut continuée successivement, avec
+autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort,
+Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés,
+des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit
+de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires,
+les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793,
+organisa l'établissement en _Muséum d'histoire naturelle_ et y créa
+douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle
+extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du muséum le plus (p.283)
+magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses
+bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son
+jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais,
+quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous
+décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans
+Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans
+air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus
+avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les
+singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était
+nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que
+peuvent en tirer les arts utiles.
+
+4º L'_hôpital de la Pitié_.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII
+ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu
+prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats
+achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié.
+En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on
+destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on
+apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un
+annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans
+vingt-trois salles.
+
+5º Le _marché aux chevaux_, fondé en 1641 sur un terrain dit la
+Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de
+chambre du roi.
+
+Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor
+étaient:
+
+1º Le _collége du cardinal Lemoine_, fondé en 1302, et où Turnèbe,
+Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle
+rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.
+
+2º Le _collége des Bons-Enfants_, près de la porte Saint-Victor et
+dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; (p.284)
+il avait été fondé dans le XIIIe siècle et comptait parmi ses élèves
+Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint
+Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de
+Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments
+furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de
+septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels
+le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de
+l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue,
+et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes
+aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est
+occupée aujourd'hui par une caserne.
+
+3º L'_abbaye Saint-Victor_ occupait tout l'espace compris entre les
+rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et
+avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle
+avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef
+de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la
+dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira
+près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs
+solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit
+une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une
+abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y
+vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité
+et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye
+Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la
+France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive
+gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève,
+qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout
+le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère
+et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom
+dans l'histoire de l'Église, principalement Hugues de Champeaux, (p.285)
+Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la
+visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations
+continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se
+réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels
+Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être
+inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi
+lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite
+Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa
+réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages
+ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse
+lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats,
+Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt
+mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son
+cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de
+colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été
+reconstruite sous François Ier, entre autres un élégant clocher et une
+crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la
+Bièvre en 1148.
+
+L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus
+grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en
+1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse
+et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration
+municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont
+amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de
+donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de
+Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou
+même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul,
+elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il
+restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite
+Alexandre, à laquelle était adossée une fontaine et qui jadis (p.286)
+servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été
+détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la
+gloire de Cuvier.
+
+Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues
+Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:
+
+1º Rue de _Bièvre_.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut
+dérivé de la rivière de Bièvre dans le XIIe siècle, à travers l'abbaye
+Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue
+dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout,
+à la fin du XVIIe siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége
+Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux
+cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme
+boursier.
+
+2º Rue des _Bernardins_.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244
+pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a
+servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de
+Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie
+située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé
+en trois nefs, construction du XIVe siècle, aussi élégante que hardie;
+ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville;
+aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers.
+L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par
+le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un
+chef-d'oeuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de
+septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y
+trouvaient renfermés, y furent massacrés.
+
+Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon,
+famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences
+et a donné d'illustres magistrats.
+
+3º Rue des _Fossés-Saint-Victor_.--Elle a été bâtie sur l'emplacement
+de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des (p.287)
+vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est
+une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les
+beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III
+assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en
+1633, le couvent des religieuses anglaises de _Notre-Dame de Sion_,
+fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes
+religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand
+peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou
+_séminaire des Écossais_, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662
+pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les
+tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a
+demeuré l'auteur des _Essais historiques sur Paris_, Saint-Foix. Au nº
+37 était la _congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne_,
+fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des
+professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et
+publique. Cette maison occupait une partie du _clos des arènes_, dans
+lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics.
+Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait
+encore des débris au XIIIe siècle.
+
+Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la
+maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en
+place de Grève en 1770.
+
+4º Rue _Lacépède_, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée
+_Copeau_, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans
+cette rue est la _prison de Sainte-Pélagie_, dont l'entrée est rue de
+la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par
+madame Beauharnais de Miramion[66], pour les filles débauchées, et où
+l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de (p.288)
+mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les
+criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus
+politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins,
+montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland,
+Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle
+devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction
+pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de
+réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les
+écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration
+et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy,
+Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828,
+la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la
+dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835
+vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers
+pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est
+restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou
+politiques.
+
+ [Note 66: Voyez p. 49.]
+
+5º Rue d'_Orléans_, ainsi appelée d'un _séjour_ qui avait appartenu au
+duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les
+rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes;
+c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre,
+accompagnée de _saulsayes_ et d'un jardin où «étoient cerisier,
+lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les
+lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna
+plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile
+et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre;
+elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de
+Mesmes au XVIe siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux
+fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour
+l'éducation des enfants pauvres.
+
+6º Rue _Censier_.--C'était autrefois une impasse qui avait été (p.289)
+ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme
+toutes les impasses, rue _sans chef_, et, par corruption, _Sencée_ et
+_Censier_. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par
+des tanneries.
+
+Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière,
+était autrefois l'_hospice de Notre-Dame de la Miséricorde_, appelé
+vulgairement les _Cent-Filles_, et qui avait été fondé en 1624 par le
+président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était
+devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en
+aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président
+Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital
+pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère,
+auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot,
+et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les
+compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage,
+épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire
+de chef-d'oeuvre et sans payer les droits de réception.
+L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à
+la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la
+maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.
+
+7º Rue _Fer-à-Moulin_, ou, plus exactement, _Permoulin_, du nom d'un
+de ses habitants. Cette rue existait dès le XIIe siècle et faisait
+partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou
+_séjours_ remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes
+de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la _maison de
+Scipion_, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous
+Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire
+un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils
+de Paris.
+
+8º Rue des _Fossés-Saint-Marcel_, bâtie sur les fossés qui (p.290)
+entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse,
+pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière
+Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel
+il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à
+l'hôtel-Dieu[67] et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la
+foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il
+faut nommer Pichegru.
+
+ [Note 67: «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement
+ sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le
+ gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière;
+ ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot
+ traîné par douze hommes, qui part tous les jours de
+ l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le
+ silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son
+ passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à
+ cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large
+ et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace
+ ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter
+ ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre
+ à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni
+ mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de
+ funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la
+ nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les
+ soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III,
+ page 232.)]
+
+9º _Boulevard de l'Hôpital_.--En 1760, Louis XV ordonna
+«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la
+ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette
+partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de
+la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la
+rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à
+l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à
+devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs
+du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz,
+longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie
+jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans
+l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des
+Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes
+chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où
+s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années,
+ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de (p.291)
+constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population
+des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires
+et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.
+
+Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la
+barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements
+publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le
+quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie
+orientale, que par des masures. On y trouve:
+
+1º _L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans_.
+
+2º L'_hospice de la Vieillesse-Femmes_ ou l'_hôpital général de la
+Salpêtrière_.
+
+Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des
+vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les
+magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à
+le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615,
+Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en
+hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le
+même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela
+devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement
+continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à
+quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou
+réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour
+la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de
+dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que (p.292)
+leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient
+que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes,
+et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se
+porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur
+indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne
+de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter
+remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des
+pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme
+nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de
+grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre
+conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le
+succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être
+plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et
+chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son
+service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de
+Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant
+en la conduite d'un si grand oeuvre, non par ordre de police, mais par
+le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les
+pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés,
+pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur
+pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et
+l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au
+faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison
+de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre...
+Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés
+l'_Hôpital général des pauvres_; que l'inscription en soit mise, avec
+l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié;
+entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.
+
+Les établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les (p.293)
+pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur
+l'emplacement d'une _salpêtrière_ bâtie par Louis XIII, l'église et
+les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma
+jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les
+autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En
+1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les
+nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se
+décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder
+à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une
+maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante
+cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes
+débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de
+ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police
+en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison
+de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles
+reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la
+Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui
+n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure,
+l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées
+soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles
+ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur
+passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein
+jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les
+misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes
+indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants
+trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de
+tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné
+spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou
+insensées, ou aveugles, ou accablées de maladies incurables. Il (p.294)
+en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de
+l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues,
+ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de
+bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est
+très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur
+lesquelles s'ouvrent autant de nefs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS.
+
+
+De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui,
+sous les noms de _Montagne-Sainte-Geneviève_, _Descartes_ et
+_Mouffetard_, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis
+l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à
+l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la
+capitale qu'on appelle vulgairement faubourg _Saint-Marceau_. Ce
+faubourg occupe principalement le _Mons Cetardus_, qui, du temps des
+Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris,
+ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son
+tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut
+détruit par les Normands et commença à se repeupler au XIIe siècle,
+mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V
+et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au XVe siècle, la
+ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut
+réuni à ce faubourg, et prit son nom, le _riche bourg_ ou _bourg
+Saint-Médard_, qui s'était formé vers le XIIe siècle entre la montagne
+Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg
+Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un
+quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient
+groupées confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes (p.295)
+grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques
+infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une
+population de truands, de jongleurs, de _tire-laines_, mêlée à une
+population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre,
+misérable. A la fin du XVIIIe siècle, cette situation n'était pas
+grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le
+quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus
+remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule
+maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg
+Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les
+misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui
+cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir;
+c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants
+polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont
+leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police
+craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus
+inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la
+ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands
+excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du
+soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux
+arts et aux moeurs régnantes... Une famille entière occupe une seule
+chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois,
+les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de
+payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables
+meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces
+demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots.
+Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»
+
+Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la
+honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis 1789, ce (p.296)
+coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au
+moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la
+propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal
+pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires,
+infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est
+sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle
+n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en
+grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.[68]. A
+part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes
+manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des
+arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles
+sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur
+la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que
+les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent
+facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que
+les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des
+partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la
+révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce
+quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848.
+Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop
+négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes
+de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de (p.297)
+bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du
+centre aux prisons et aux cours d'assises.
+
+ [Note 68: «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se
+ réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges,
+ sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque
+ locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble
+ d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent
+ pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à
+ passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les
+ agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une
+ suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent
+ l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir,
+ et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs
+ sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières
+ animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs
+ répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La
+ hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son
+ industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend
+ parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des
+ racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et
+ en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des
+ classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)]
+
+
+
+§ Ier.
+
+Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.
+
+
+La rue de la _Montagne-Sainte-Geneviève_ doit son nom et son origine à
+la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue
+très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:
+
+1º Le _couvent des Carmes_.--Ces religieux, qui disaient avoir pour
+fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la
+suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des
+Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par
+Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument
+précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture;
+elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du
+libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était
+le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il
+était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait
+pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les
+plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture
+d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son (p.298)
+emplacement on a construit un beau marché.
+
+ [Note 69: Voyez page 85.]
+
+2º Les _colléges de Laon_ (nº 24), de la _Marche_ (nº 37), des
+_Trente-Trois_ (nº 52).
+
+3º Le _collége de Navarre_, fondé par Jeanne de Navarre, femme de
+Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol,
+qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de
+distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la
+noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis,
+dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il
+y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et
+le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris
+où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la
+théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu
+réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay.
+Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,
+Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on
+y transféra l'_École Polytechnique_, qui, fondée en 1795, avait été
+d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à
+Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle
+institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant
+d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un
+grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils
+étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde
+nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les
+chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils
+prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord
+de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au
+gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les
+corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle
+d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins (p.299)
+éclairée de la population.
+
+Auprès du collége de Navarre était celui de _Boncourt_, qui avait été
+fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en
+philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on
+y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu
+pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses
+bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.
+
+La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est
+bâtie l'église _Saint-Étienne-du-Mont_, qui date du XIIe siècle. Elle
+fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de
+Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et
+son magnifique jubé, chef-d'oeuvre de légèreté et de délicatesse. Son
+portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France
+s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur
+vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et
+Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules
+rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de
+Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste
+Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième
+arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à
+l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle
+était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne
+de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet
+d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des
+ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique
+dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été
+ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y
+fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés
+pour célébrer la fête de sainte Geneviève.
+
+Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien (p.300)
+Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son
+retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit
+élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y
+fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève,
+plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son
+tombeau était au milieu du choeur, orné de sa statue; on y lisait
+cette inscription, qui datait de 1177:
+
+ CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESIÆ FUNDATORI.
+ SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO
+ ÆVO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE
+ ET FORM RENOVAVERUNT[70].
+
+ [Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église.
+ L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et
+ d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une
+ pierre vulgaire et déformé par le temps.]
+
+Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du
+cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église
+abbatiale de Saint-Denis.
+
+La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux
+priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au
+saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.
+C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner
+l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée.
+Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles;
+et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte
+Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur
+celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en
+857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors
+de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux
+flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse (p.301)
+Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique
+fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle
+resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay
+la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des
+réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa
+destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées
+des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une
+grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton
+triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par
+une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie
+inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une
+partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu
+d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques
+de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or
+exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument:
+elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un
+style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur
+quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de
+vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les
+rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait
+craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait
+cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus
+grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de
+saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte
+et allait de même la reconduire après la cérémonie[71]. Tous les (p.302)
+corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à
+ces processions solennelles, où il y avait une affluence
+incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des
+tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de
+Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus
+magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église
+Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente
+chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait
+en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des
+pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion
+enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour
+tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait
+toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait
+qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie,
+et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de
+Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le
+faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire[73].
+
+ [Note 71: Voici comment madame de Sévigné raconte la
+ procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte
+ Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait
+ aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du
+ saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était
+ la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée
+ par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au
+ sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne
+ sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent
+ toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix
+ hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils
+ font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient
+ approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient
+ les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.
+ Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre
+ une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»]
+
+ [Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de
+ 1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les
+ rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait
+ quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu
+ plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela,
+ vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la
+ dévotion.» (T. III, p. 5.)]
+
+ [Note 73: Voyez t. I, p. 173.]
+
+Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève (p.303)
+menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de
+la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on
+appelle aujourd'hui le _Panthéon_, et dont nous parlerons dans le
+chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on
+ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,
+qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle.
+
+A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui
+avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe
+siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se
+composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses
+jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de
+l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de
+plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du _Chardonnet_,
+des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendrée_ ou _Cendrier_.
+
+Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs
+travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines
+du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils
+du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques
+religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté
+de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par
+les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du
+cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille
+manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.
+
+L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments
+servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est
+là que se tint, en 1796, le _club du Panthéon_, où se réfugièrent tous
+les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf
+trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du (p.304)
+Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée
+aujourd'hui par le collége Henri IV ou _lycée Napoléon_. Quant à la
+bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la
+belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si
+magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée
+dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége
+Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante
+mille volumes.
+
+La principale rue qui débouche dans la rue de la
+Montagne-Sainte-Geneviève est celle des _Noyers_.
+
+Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui
+garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses
+maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la
+rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_.
+
+Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en
+1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à
+la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue.
+Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en
+1682 en séminaire pour les Irlandais.
+
+La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans
+laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à
+une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire.
+On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé
+en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont
+occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége
+Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de
+la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts
+personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314
+et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement,
+ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que (p.305)
+ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère.
+Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils
+jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de
+gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de
+Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut
+transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli
+récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque
+Sainte-Geneviève.
+
+Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ étaient: le _collége de
+Beauvais_, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la
+famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs
+François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant
+Coffin; le _collége de Lizieux_, fondé en 1336 et qui compte parmi ses
+élèves le poëte Delille; enfin, les _écoles de droit_, fondées en
+1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous
+reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de
+l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de
+savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte
+de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze
+éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de
+douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos
+modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.
+François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent
+l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne
+Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque
+ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse,
+la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de
+la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de
+lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir
+perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306)
+étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des
+plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus
+coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les
+persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à
+l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et
+une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier
+représentant, Antoine Estienne III[74]!
+
+ [Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.]
+
+Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique
+qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui
+avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.
+
+
+
+§ II.
+
+Rues Descartes et Mouffetard.
+
+
+La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe
+siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte
+de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret
+de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par
+ordre de la Convention, placé au Panthéon.
+
+La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont
+Citard_, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux
+et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale
+du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse
+du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:
+
+1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de
+juin. C'était autrefois le couvent des _Hospitalières de la
+Miséricorde_, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.
+
+2º Le _Marché des Patriarches_.--C'était autrefois un fief (p.307)
+considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe
+siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de
+_patriarches_. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au
+Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées.
+Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches
+de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de
+sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent
+les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent
+les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou
+tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs
+prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la
+maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des
+assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le
+siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent
+transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient
+occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe
+siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et
+trois rues nouvelles en facilitent les abords.
+
+3º L'_église Saint-Médard_.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui
+avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye
+Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe
+siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg
+Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses
+restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une
+succursale du douzième arrondissement.
+
+Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau
+du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si
+ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né
+dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais
+voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la (p.308)
+sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se
+retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus
+austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il
+travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,
+les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles
+et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là
+les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant
+de bruit dans le XVIIIe siècle.
+
+4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était
+l'église collégiale de _Saint-Marcel_.
+
+Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails
+merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une
+chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint
+Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de
+Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est
+certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont
+Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au
+temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau
+un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe
+siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les
+reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y
+restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et
+elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines
+dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel,
+le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au
+milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de
+Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des
+théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour
+le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il
+entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en
+déloger.
+
+L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été (p.309)
+bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable,
+origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_
+donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.
+
+Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin,
+qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en
+1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on
+a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient
+probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés
+deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un
+oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:
+
+ VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE,
+ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.
+
+5º _Manufacture des Gobelins_.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on,
+favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers
+et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean
+_Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants.
+Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses
+établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur
+les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur
+nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de
+guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les
+teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe
+siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse,
+et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint
+l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676.
+Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une
+manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand
+nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour (p.310)
+en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une
+véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à
+Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des
+bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture
+remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs,
+graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons
+ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans
+ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa
+Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre
+années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et
+métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les
+autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu
+tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est
+simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la
+dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de
+dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la
+teinture.
+
+Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard,
+nous remarquons:
+
+1º Rue de la _Contrescarpe_, bâtie sur l'emplacement des remparts de
+Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette
+folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme
+un nouveau Messie.
+
+Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-Étienne_, où le sage et
+modeste _Rollin_ a demeuré près de cinquante ans[75]. Sa maison occupe
+le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait
+inscrire:
+
+ ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS
+ INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR.
+
+Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin (p.311)
+de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les _Études de la nature_.
+
+ [Note 75: «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier,
+ à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie.
+ rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu
+ de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à
+ perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me
+ donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre
+ exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne
+ partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq
+ abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»]
+
+2º Rue de l'_Arbalète_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la
+Providence_, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint
+Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charité.» On y élevait des
+jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit
+Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune
+trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la
+chasteté.»
+
+Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés
+en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.
+
+Dans cette rue débouche la rue des _Postes_, dont le nom dénaturé
+vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est
+depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou
+d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent
+encore sont: (1º nº 24 et 26) le _séminaire du Saint-Esprit_, fondé en
+1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au
+soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale
+de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont
+fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34)
+le _collége Rollin_, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des
+Filles de la Présentation-Notre-Dame.
+
+Ceux qui n'existent plus sont: _la congrégation des Eudistes_, fondée
+en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux
+dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses, (p.312)
+dans les postes déserts et dans les missions; 2º les _Religieuses de
+Notre-Dame-de-la-Charité_ ou Filles Saint-Michel, fondées par le père
+Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les _Orphelins de
+l'Enfant Jésus_, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.
+
+3º Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur
+lequel elle a été ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe
+siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de
+Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en
+franchise. On y trouvait:
+
+1º L'_hôpital de Lourcine_, situé alors à l'entrée de la rue, près de
+la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé
+par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva
+abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait
+saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal
+honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est
+probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du
+Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise
+conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non
+dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire
+et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un
+certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans
+la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état
+d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement
+toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres
+honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme
+généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à
+l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné
+à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin
+de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charité
+chrétienne_. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV (p.313)
+sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine,
+et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats
+estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de
+la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et
+médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des
+Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de
+Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs
+communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à
+l'Hôtel-Dieu.
+
+2º L'_abbaye des Cordelières_ ou Filles de Sainte-Claire de la
+Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve
+de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les
+rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la
+Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés
+par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le
+manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive
+affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son
+hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _châtel_
+attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche,
+sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation
+de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville,
+l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles
+VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés
+de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de
+Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque
+entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même
+ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la
+place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité
+qui nous semble aujourd'hui surhumaine.
+
+Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent (p.314)
+ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des
+_Cordelières_. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre
+partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge,
+d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la
+dernière en _hôpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice
+de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de
+maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.
+
+3º Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue était un hôtel bâti par
+Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392
+à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli,
+dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans,
+qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si
+connue.»
+
+La rue Mouffetard aboutit à la _barrière d'Italie_, qui ouvre la route
+de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre
+du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.
+
+A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de _Bicêtre_, qui
+tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce
+château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats
+invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général
+pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient
+un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et
+de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des
+vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux
+monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même
+indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus
+horrible, le plus dégoûtant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un
+hospice pour des fous et des vieillards.
+
+ [Note 76: «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des
+ salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787;
+ dans les salles d'expectants, la moitié des malades se
+ couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après
+ minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures
+ du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce
+ local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés;
+ les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait
+ transformé des salles de malades en cachots de criminels,»
+ etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III. (p.315)
+
+RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77].
+
+ [Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la
+ rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques.
+ Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue
+ de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais
+ l'ancienne division étant restée populaire et ayant
+ d'ailleurs une importance historique, nous l'avons
+ conservée.]
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue Saint-Jacques.
+
+
+La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg
+Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord,
+en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes
+voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie[78]. On y entrait
+autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la
+première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des
+Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue
+Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques,
+près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où
+ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la
+_grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue
+Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique, (p.316)
+si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg
+Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les
+quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il
+a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il
+ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus
+heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie
+de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_, à cause
+des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans
+cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première
+imprimerie, dans une maison à l'enseigne du _Soleil d'or_, située
+vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été
+habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée
+jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs,
+des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces
+rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin.
+Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent
+encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie
+particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des
+tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre,
+étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements
+de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps
+anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la
+première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient
+clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du
+Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte
+Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée
+étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle
+important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la
+lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices
+publics qu'elle renferme sont:
+
+1º Le _Collége de France_, fondé par François Ier, en 1530, pour (p.317)
+l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de
+la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès,
+François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II
+y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie;
+Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de
+botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de
+langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de
+mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire
+naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus
+illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont:
+Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet,
+Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille,
+Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous
+François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares,
+la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les
+professeurs étaient-ils appelés _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_.
+Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but
+déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant
+qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà
+Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils
+semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de
+dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps
+sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs
+lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon.
+«Les _lecteurs du roi_, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont
+pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par
+manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après
+les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient
+sujettes à être importunées et destourbies par le passage des (p.318)
+crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on
+commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de
+Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été
+terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables,
+qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.
+
+2º Le _collége du Plessis_, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en
+1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne
+trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de
+l'Égalité_. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa
+surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus
+triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de
+dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en
+sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés
+Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent
+trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice
+resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale:
+c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.
+
+3º Le _lycée Louis-le-Grand_.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le
+nom de _Clermont_, par les jésuites, dont l'établissement à Paris
+venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse
+société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les
+conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les
+prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres
+soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme
+corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
+roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze
+jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la
+permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus
+grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation
+royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui (p.319)
+donnèrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collége, par le choix
+de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint
+l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France:
+presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et
+professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy,
+Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes
+illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un
+seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le
+collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses
+archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y
+forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins,
+Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un
+grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il
+faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la
+révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les
+établissements de l'ancienne université: il devint une institution
+particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et
+il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'Égalité_. La Convention le vit
+sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les
+hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés,
+Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au
+nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de
+Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet,
+etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention
+de 200,000 francs et le nom de _Prytanée français_; la loi du 11
+floréal an X en fit le _Lycée impérial_; il reprit en 1814 son nom de
+Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands
+lycées ou colléges de la capitale.
+
+ [Note 78: Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que
+ jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant
+ l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel,
+ où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers
+ Orléans.]
+
+Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous
+remarquons:
+
+1º La _chapelle Saint-Yves_, au coin de la rue des Noyers. Elle (p.320)
+avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un
+gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait
+l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même
+dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs
+avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans
+prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les
+honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de
+ce monde[79]. «Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait
+suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais.
+Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de
+Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la
+simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un
+plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte,
+comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une
+madone.»
+
+ [Note 79: La malice de nos pères racontait que lorsque saint
+ Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre
+ l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa
+ profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et
+ était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint
+ Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait
+ jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de
+ sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un
+ huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le
+ paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint
+ Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de
+ saint Pierre.]
+
+2º L'église _Saint-Benoît_, ou, plus exactement, de la
+_Saincte-Benoîte-Trinité_. Sa fondation remontait au VIIe siècle,
+quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «DANS CETTE CHAPELLE, SAINT DENIS
+A COMMENCÉ À INVOQUER LE NOM DE LA SAINTE TRINITÉ.» C'était une église
+collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient
+juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître
+renfermait-il une prison. L'église Saint-Benoît, monument (p.321)
+très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait
+les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude
+et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et,
+dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs,
+libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des
+quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les
+Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc.,
+noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces
+temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses
+études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps,
+l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation,
+un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier
+allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans
+l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison
+particulière.
+
+3º L'église _Saint-Étienne-des-Grés_, située au coin de la rue du même
+nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été
+bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des
+_Grés_ (_de Gradibus_), mais des _Grecs_, parce que saint Denis et ses
+compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au VIIe
+siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas
+encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le
+_pressoir du roi_. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son
+cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance
+Chlore.
+
+Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:
+
+1º Rue de la _Bûcherie_, ainsi nommée du port au bois qui en était
+voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine
+et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, (p.322)
+qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières.
+L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste
+encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des
+Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.
+
+Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des _Rats_ ou de
+l'_Hôtel Colbert_. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand
+ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe siècle: on
+y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle
+exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue
+_Saint-Julien-le-Pauvre_, ainsi appelée d'une église qui existait déjà
+du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris,
+il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que
+saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre
+d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la
+piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut
+rebâtie au XIIe siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps
+ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de
+la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des
+papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en
+1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du
+style le plus gracieux.--3º La rue du _Fouarre_, ainsi appelée d'un
+vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la
+place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la
+paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs
+maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est
+célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En
+1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le
+passage des voitures pendant les leçons.
+
+2º Rue _Galande_ ou _Garlande_.--«On voit, dit Jaillot, dans un
+cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de (p.323)
+Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne,
+appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la
+charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et
+autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place
+Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de
+Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et
+qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.
+
+Le prolongement de la rue Garlande est la rue _Saint-Severin_, où se
+trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de
+Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé
+Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est
+probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux
+Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même
+qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses
+époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties
+du XIVe siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les
+tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères
+Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque
+entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto
+par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de
+cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un
+voyage.
+
+3º Rue du _Foin_.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais,
+«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était
+devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait
+encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en
+1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on
+apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui
+arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les
+syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi (p.324)
+dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les
+priviléges pour l'impression des livres.
+
+4º Rue des _Mathurins_.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là
+que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi
+s'est-elle appelée longtemps rue des _Thermes_. Elle prit son nom
+actuel d'un couvent bâti dans le XIIIe siècle et qui appartenait à
+l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat
+des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé
+l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait
+fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui
+était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des
+confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université,
+des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université
+tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée
+en maisons particulières.
+
+Au nº 12 est l'_hôtel de Cluny_, aujourd'hui _musée des antiquités
+françaises_, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les
+abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise,
+neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge
+et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations
+romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là
+qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de
+Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été
+souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la
+révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande
+et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette
+maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a
+fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier,
+l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences
+de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de
+magnifiques émaux, des oeuvres de serrurerie et de menuiserie, (p.325)
+des curiosités historiques, etc.
+
+Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal
+de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la
+librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle
+a mises au jour.
+
+Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré
+Racine[80]. Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du
+Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'_Histoire de
+Paris_.
+
+ [Note 80: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 80.]
+
+5º Rue des _Écoles_.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place
+Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne _place
+Cambray_. Cette place, où est situé le Collége de France, communique
+avec la rue _Saint-Jean-de-Latran_, où étaient autrefois une église et
+une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette
+commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une
+tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient
+en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le
+tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était
+l'oeuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on
+a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours
+pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore,
+ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on
+vient de les détruire.
+
+6º Rue des _Grés_.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou
+Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle
+Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint
+Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se
+trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près
+de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une (p.326)
+grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas
+d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le
+désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines
+de France, jusqu'au XVIe siècle, choisirent leurs confesseurs, par le
+grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui
+sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin,
+Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de
+Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que
+de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques
+Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des
+luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des
+réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres
+royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.
+
+L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue
+Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était
+d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle
+renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle
+possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons
+royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de
+Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la
+maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle
+possédait encore les coeurs ou les entrailles de Charles d'Anjou,
+frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV,
+de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses
+de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de
+Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit
+l'auteur du roman de la _Rose_, de Passerat, l'un des auteurs de la
+_Satire Ménippée_, «homme docte et des plus déliés esprits de son
+siècle,» de la famille de Laubespin, etc.
+
+L'église, le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits (p.327)
+pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de
+correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par
+une école municipale et une caserne.
+
+7º Rue _Soufflot_.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à
+l'architecte de ce monument.
+
+L'emplacement du _Panthéon_ était occupé, sous les Romains, par une
+grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits
+très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il
+fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et
+jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire
+de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches
+détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour
+remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines.
+Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines
+de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on
+était en plein XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la
+philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi
+Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle
+Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens
+vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le
+monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791,
+décréta qu'il prendrait le nom de _Panthéon_, qu'il serait destiné à
+la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: AUX
+GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE, enfin que Mirabeau y serait
+enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur
+furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour
+Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat,
+etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9
+thermidor.
+
+Pendant ce temps, les ornements du monument avaient été changés: (p.328)
+le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec
+des anges adorateurs, oeuvre de Coustou; on la remplaça par un
+bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant
+la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant
+le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient
+cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent
+remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire
+de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique,
+l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été
+consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de
+l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie,
+aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.
+
+Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses
+ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de
+nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands
+dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville,
+de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La
+Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit
+disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et
+des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui
+représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une
+sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution
+de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte
+catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination
+révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, oeuvre de David
+d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse.
+Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des
+grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies,
+triste et honteux témoignage de notre instabilité, de notre (p.329)
+facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux
+parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres
+qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans
+signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en
+attendant qu'on trouvât une destination à ce _temple de tous les
+dieux_, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des
+grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et
+très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le
+culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même
+temple; d'ailleurs, nos moeurs et nos habitudes ne comprennent pas des
+tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque
+poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou
+sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce
+figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de
+Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement
+principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la
+France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas
+eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les
+restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de
+Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.»
+Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au
+culte sous le nom de Sainte-Geneviève.
+
+Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste
+célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de
+l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement
+le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé
+toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue
+Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce
+monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat
+acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui devait être (p.330)
+mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du
+Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une
+citadelle.
+
+Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à
+l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la
+_mairie du douzième arrondissement_; le second est l'_École de droit_,
+bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été,
+jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle
+manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires;
+les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps,
+sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur
+bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution
+les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint
+Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de
+l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division
+extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus
+influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous
+avons vu dans l'_Histoire générale_ que, pendant la Restauration et
+après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit
+étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements
+démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au
+gouvernement.
+
+Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit
+romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de
+droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.
+
+
+
+§ II.
+
+Le faubourg Saint-Jacques.
+
+
+Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de
+couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux (p.331)
+solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute
+naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la
+langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de
+_Thébaïde de Paris_ ce quartier couvert de grands enclos, perdu au
+milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains
+appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de
+carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble
+église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que
+par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent
+sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et
+le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y
+ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches
+solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu
+d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un
+touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice
+Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
+(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda
+cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut
+posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par
+deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante
+cérémonie.
+
+La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont
+devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs
+transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour
+le passé.
+
+1° Le _couvent de la Visitation-Sainte-Marie_, établi en 1623. C'est
+là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un
+si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la _maison de
+refuge des Dames Saint-Michel_, qui est à la fois un établissement
+religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.
+
+2° L'_église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'était une chapelle en (p.332)
+1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684.
+Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de
+Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une
+succursale du douzième arrondissement.
+
+3° L'_hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _séminaire Saint
+Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hôpital avait
+été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères _pontifes_ ou
+constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des
+soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y
+transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent
+supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui
+fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux
+siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a
+vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom
+parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des
+Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui
+date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent
+des Célestins jusqu'en 1790.
+
+4° La _communauté des Ursulines_, fondée en 1608 par madame de
+Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des
+comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été
+le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en
+France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La
+fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est
+là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle
+abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron,
+elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui
+détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines.
+Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_École
+normale_.
+
+Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des (p.333)
+professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes.
+Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de
+Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois
+d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820,
+rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été
+transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un
+des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente
+ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité
+et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le
+lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce
+qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction
+publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont
+sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un
+zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.
+
+5° Le _couvent des Feuillantines_, fondé en 1622 par madame
+d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés
+particulières.
+
+6° Le _couvent des Bénédictins anglais_, fondé en 1640 et où Jacques
+II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété
+particulière.
+
+7° Le _couvent des Carmélites_, fondé en 1602 par le cardinal de
+Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos
+Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière
+romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de
+Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de
+tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au
+IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint
+Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert,
+moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du (p.334)
+XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et
+desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux
+Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une
+grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne,
+de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de
+Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et
+cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le
+couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle
+sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses
+appartenant à la plus grande noblesse[81], que de femmes dégoûtées du
+monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir
+leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces
+pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de
+trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant
+le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence
+de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de
+cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action,
+cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une
+manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout
+le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des
+plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation
+de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le
+voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans
+la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur
+cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un
+courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La (p.335)
+principale de ces maisons avait été construite par une fameuse
+pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept
+ans: c'était la soeur du grand Condé, la belle duchesse de
+Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le
+disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du
+plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y
+mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre
+héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça
+l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par
+la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites
+était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de
+Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait
+aussi déposé le coeur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790:
+sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce;
+dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites,
+dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.
+
+ [Note 81: On compte en effet parmi les Carmélites, des filles
+ appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron,
+ d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de
+ Boufflers, etc.]
+
+8° L'_abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche_,
+fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux
+priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de
+Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le
+chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur
+elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la
+naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le
+couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de
+Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de
+Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été
+peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le
+sanctuaire sont de François Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi
+que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons
+étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut (p.336)
+dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent
+l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en
+1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est
+devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille
+lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.
+
+9° L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait été fondée en 1204
+par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme
+elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut
+transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques,
+qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de
+Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais
+l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister,
+et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la
+maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit
+dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses
+opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des
+jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de
+Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa
+soeur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de
+leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra
+autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas
+moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui
+l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de
+l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se
+retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des
+rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on
+remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de
+Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et
+mourut madame de Sablé[82]. C'est là que voulut être inhumée la (p.337)
+duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.
+
+ [Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui
+ avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au
+ monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld,
+ toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua
+ de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle
+ mourut, les noms les plus distingués et les plus divers,
+ d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de
+ la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires,
+ gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que
+ s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de
+ profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession
+ gracieuse, à leur voeu de silence.]
+
+Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le
+nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du
+faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes,
+Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les
+princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les
+duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins
+à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les
+portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société,
+excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on
+aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste
+château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et
+de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les
+religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus:
+«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y
+retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures
+du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme
+les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal
+révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour
+aller à l'échafaud.
+
+En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les (p.338)
+enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement,
+c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il
+renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille
+femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_, à cause du
+nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet
+hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où
+quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la
+profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que
+le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut
+transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les
+contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations
+inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld,
+mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney!
+Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!
+
+10º _Le couvent des Capucins_, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans
+la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hôpital du Midi_, destiné au
+traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.
+
+11º L'_hôpital Cochin_, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante
+malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du
+vénérable fondateur décore la salle principale.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD.
+
+
+
+§ Ier.
+
+La rue de la Harpe.
+
+
+La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine démolition,
+partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la
+_Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui (p.339)
+qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne.
+Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus
+importants du palais des _Thermes_.
+
+Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et
+Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et
+ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au
+temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands
+souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc
+lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance
+Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont
+habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races.
+Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier
+les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était
+immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques,
+des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes,
+etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle
+_Arx celsa_. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture
+très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites
+qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze
+siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres,
+sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La
+première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de
+largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur
+hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de
+_frigidaria_, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize
+pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de
+souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient
+été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en
+ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il
+en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En
+1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent (p.340)
+des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.
+
+A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près
+de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de
+nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé
+en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui
+devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves.
+Sur son emplacement est le _collége Saint-Louis_, fondé en 1820, et
+qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé
+en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces
+dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée
+en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable.
+Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être
+presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la
+rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs
+historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des
+Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et
+qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est
+mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par
+Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face
+de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland:
+c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur
+Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud
+et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la
+Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.
+
+Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:
+
+1º Rue de l'_École-de-Médecine_.--Cette rue a été ouverte vers le
+XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue
+des _Cordeliers_ à cause du couvent des Franciscains, qui y fut (p.341)
+établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste,
+avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-François_.
+Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut
+détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand
+cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était
+le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il
+est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les
+désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne
+s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus
+nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de
+Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit
+Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre
+roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce
+couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se
+tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y
+attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on
+lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait
+de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des
+marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de
+Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait
+rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle
+renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de
+Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en
+outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis
+XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires
+de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été
+fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la
+salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses
+séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la
+révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces (p.342)
+mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne
+Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit
+ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans
+le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour
+du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre
+d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue
+Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel,
+procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon;
+Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est
+dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un
+logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là
+qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue
+des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques
+parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est
+occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les
+jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières,
+l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement,
+renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui
+présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art
+de guérir. La première pensée de cet établissement est due à
+Lamartinière, chirurgien de Louis XV.
+
+En face de ce dernier bâtiment est l'_École de Médecine_, monument
+lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui
+n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre
+corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze
+cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes;
+une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de
+physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les
+dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, (p.343)
+fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y
+siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine
+est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur
+Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute
+réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins
+publics.»
+
+Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était
+l'_église Saint-Côme et Saint-Damien_, qui fut bâtie en 1212 et devint
+le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de
+Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université,
+mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses
+membres avec le plus profond et le plus injuste dédain[83]. Un de ses
+statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à
+Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les
+médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie
+royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à
+une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer
+Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la
+rue Racine.
+
+ [Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle
+ jamais les chirurgiens que des _laquais bottés_.]
+
+A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon,
+se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+détruite en 1672.
+
+2º Rue _Neuve-de-Richelieu_ et place _Sorbonne_.--Robert _Sorbon_,
+chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce
+prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la
+Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands
+services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses
+docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les
+opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il
+faudrait un livre pour raconter les sentences portées par ce (p.344)
+tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal,
+contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la
+déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la
+reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne
+«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après
+grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans
+une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais
+de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean
+Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne
+Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger;
+ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs
+établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de
+la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a
+pour objet de faciliter l'étude.»
+
+Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de
+Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se
+distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par
+Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége,
+l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans
+la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'oeuvre de Girardon.
+L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison,
+qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la
+place de Sorbonne le nom de _Châlier_ et à la rue Neuve-de-Richelieu
+le nom de _Catinat_, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de
+Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de
+la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la
+révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de
+l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que
+Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit (p.345)
+entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après
+avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils
+renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de
+Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et
+des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de
+France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont
+eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la
+littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par
+MM. Guizot, Villemain et Cousin.
+
+Sur la place Sorbonne se trouvait encore le _collége de Cluny_, fondé
+en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier
+au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que
+Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.
+
+
+
+§ II.
+
+La rue d'Enfer.
+
+
+A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la _place Saint-Michel_,
+qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée
+de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi
+aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues
+d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire:
+entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui
+par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut
+construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte
+dite _Gibart_, _Saint-Michel_, _de Fer_ ou d'_Enfer_, qui a été
+détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi
+de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un
+jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'_Enfer_ était
+autrefois appelée _Via inferior_, par opposition à la rue
+Saint-Jacques, qui aurait été appelée _Via superior_; de là lui (p.346)
+serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par
+corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite
+porte de Fer.» On l'a aussi appelée _chemin de Vauvert_ et _faubourg
+Saint-Michel_.
+
+Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de
+villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi
+Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine
+et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande
+allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses
+successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières
+voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le
+donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des
+rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus
+de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un
+moulin, un pressoir, etc. Leur église[84], construction très-élégante,
+avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée
+qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs
+peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries
+sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y
+consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et
+entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière
+chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du
+XIIIe siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui
+dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi
+de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et
+représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'oeuvre d'expression, de
+naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale,
+l'enthousiasme religieux, la foi simple et mélancolique. Ces (p.347)
+tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie
+contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les
+mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les
+restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée
+du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'oeuvre, dans les bras de ces
+bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait
+par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce
+grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu,
+incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien
+la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre
+n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un
+des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était
+interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière
+recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte
+Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments,
+Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques
+garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention
+(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce
+local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux
+regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de
+l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur
+son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les
+avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de
+l'Est et de l'Ouest.
+
+ [Note 84: Le chevet de cette église était à peu près dans
+ l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi
+ qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.]
+
+La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres
+établissements religieux. Au nº 2 était le _collége du Mans_, qui
+occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le _séminaire
+Saint-Louis_, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au
+nº 45 était le _couvent-noviciat des Feuillants_, fondé en 1633. Au nº
+74 était _l'institution de l'Oratoire_, fondée en 1650 pour le (p.348)
+noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p.
+239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres
+solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que
+l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le
+chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756.
+C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons
+parler.
+
+Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:
+
+1º L'_École des Mines_, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes,
+«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel
+avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De
+grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de
+lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783
+et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment
+plus de cent cinquante mille échantillons.
+
+2º L'_hospice des Enfants-Trouvés_ (nº 71).--Dans les temps anciens,
+les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à
+recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans
+l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la
+plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En
+1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à
+l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques,
+haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne
+fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize,
+donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on
+établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port
+Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à
+être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants
+trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les
+dames pieuses avec lesquelles il opérait toutes ses fondations (p.349)
+charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants
+trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais
+ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au
+sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois
+cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants
+trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667,
+le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une
+rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut
+résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la
+reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a
+été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux:
+on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet
+âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de
+sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue
+par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans
+les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En
+1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui
+était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000;
+en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de
+4,800.
+
+3º L'_infirmerie de Marie-Thérèse_, fondée en 1819 par la duchesse
+d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et
+malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par
+Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un
+monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»
+
+La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'_avenue de
+l'Observatoire_, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg.
+C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney
+a été fusillé le 7 décembre 1815. Un monument a été élevé à la (p.350)
+place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les
+balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet
+édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.
+
+L'_Observatoire_ fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les
+dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations
+astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment
+carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais
+changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.
+
+La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On
+trouve dans son voisinage l'_hospice de la Rochefoucauld_, maison de
+retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'_embarcadère du chemin
+de fer de Sceaux_; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la
+barrière, la principale entrée des _Catacombes_. On donne ce nom aux
+vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande
+partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des
+pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne
+s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains
+et surtout depuis le XIIIe siècle, sans soin et sans précaution; mais,
+des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite
+fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart
+des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de
+s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent
+entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux,
+continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.
+
+C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les
+ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris
+supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les
+restes des personnes tuées dans les combats d'août 1788, dans (p.351)
+l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les
+massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de
+squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis
+Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y
+être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs
+avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire
+de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une
+douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement
+alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des
+colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien
+ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre;
+aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent
+seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont
+été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége
+architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la
+Seine, Frochot.
+
+
+
+§ III.
+
+La rue de Vaugirard.
+
+
+Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard,
+aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la
+grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des
+Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est
+restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on
+ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à
+peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains
+en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de
+Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de
+décrire; elle est paisible, peu fréquentée, excepté dans sa (p.352)
+partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue
+était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud,
+rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe siècle,
+tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en
+pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait
+retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de
+Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On
+trouve dans cette rue:
+
+1º Le _théâtre de l'Odéon_, qui a été construit sur l'emplacement de
+l'_hôtel Condé_. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de
+Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il
+avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal
+de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un
+grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de
+fêtes pompeuses[85]. En 1778, on le détruisit, et, sur son
+emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie
+française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il
+fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le _Mariage
+de Figaro_, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle
+le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à
+secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la
+nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme
+suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant
+quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite
+d'_Odéon_. En l'an III et en l'an V, on y joua d'étranges comédies: le
+2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoquèrent les (p.353)
+électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la
+journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des
+Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les
+loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens
+placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé
+en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la
+direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En
+1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818,
+il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de
+Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se
+fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu
+jamais attirer la foule dans sa belle salle.
+
+ [Note 85: «Il y eut hier au soir une fête extrêmement
+ enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées,
+ des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de
+ fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin,
+ toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.»
+ (_Lettre de madame de Sévigné_ du 9 février 1680.)]
+
+2º Le _palais du Luxembourg_.--Sur l'emplacement de ce palais était
+autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que
+pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé
+dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de
+vêtements, etc. Vers le milieu du XVIe siècle, il y avait sur cet
+emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay
+de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-_Luxembourg_, dont
+le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a
+subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains
+voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur
+les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la
+beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il
+fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine
+et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.
+
+A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston
+d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la
+duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses
+débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d'été (p.354)
+dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de
+complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à
+l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau
+séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce
+palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections.
+Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence
+(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame,
+une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il
+partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.
+
+En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux
+mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg
+Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon,
+Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine,
+Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et
+une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable
+mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se
+servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg,
+où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie
+que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors
+la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple
+clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du
+public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par
+cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le
+Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les
+directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet,
+autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de
+vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et
+une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre
+au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face
+de quelques bûches allumées, le tout emprunté au concierge, ils (p.355)
+rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués[86].»
+On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation
+scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre
+1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer
+ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18
+brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19
+février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur:
+c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires
+qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A
+cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le
+jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si
+heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée,
+qui ne fut ouvert qu'en 1815.
+
+ [Note 86: _Examen critique des Considérations sur la
+ révolution française_, par M. Bailleul, t. II, p. 275.]
+
+En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21
+novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix
+contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire,
+s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée
+politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les
+républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les
+assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors
+le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des
+séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer
+ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une
+magnificence digne de l'ancien régime.
+
+Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg
+devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M.
+Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. (p.356)
+Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de
+la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut
+alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est
+aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.
+
+A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on
+appelle le _Petit-Luxembourg_ et qui a eu des hôtes très-divers. Cet
+hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le
+Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse
+d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en
+présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps,
+«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions
+mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en
+vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé
+et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière.
+Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la
+rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout
+le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne,
+l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de
+Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé,
+conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»
+
+A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du
+Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les
+bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être
+démolis.
+
+Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des
+couvents. Au nº 70 était le couvent des _Carmes_, fondé en 1601, et
+qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus
+riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient
+presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette,
+etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma
+d'abord deux cents prêtres, qui y furent massacrés dans les (p.357)
+journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth,
+d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte
+Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire
+quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études
+pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien
+Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des soeurs de la Providence;
+au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames
+de la Visitation, etc.
+
+Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:
+
+1º Rue de _Condé_.--Dans cette rue, au coin de la rue des
+Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a
+demeuré le diplomate Alquier.
+
+2º Rue de _Tournon_.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui
+occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la
+fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et
+du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval,
+le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était
+l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du
+maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de
+Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté
+par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais,
+et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au
+nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame
+d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de
+Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en
+1827.
+
+3º Rue du _Pot-de-Fer_.--Au nº 12 était la maison-noviciat des
+Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut
+enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François (p.358)
+Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit
+dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se
+fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant
+maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le
+couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est
+occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.
+
+Cette rue aboutit sur la _place Saint-Sulpice_, qui n'a été ouverte
+que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine,
+oeuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon,
+de Massillon et de Fléchier; 2º la _mairie du onzième arrondissement_,
+bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le _séminaire
+Saint-Sulpice_, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le
+prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice:
+ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'_église
+Saint-Sulpice_: à la place de cette église était autrefois une
+chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie
+à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le XVe siècle
+et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un
+nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu
+jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les
+dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail,
+construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est
+une oeuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale.
+Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy,
+d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre
+architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des
+mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,»
+Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral
+Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet
+édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le
+banquet donné à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire. (p.359)
+
+4º Rue du _Regard_.--Au nº 13 est l'_hospice des Orphelins de la
+Providence_, et au nº 17 l'_hospice Devillas_. On y trouvait de
+nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï,
+de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de
+la première division militaire.
+
+5º Rue _Notre-Dame-des-Champs_.--On y trouvait un bel hôtel construit
+par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.
+
+6º _Boulevard Montparnasse_.--Ce boulevard intérieur ne présente rien
+de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve
+le _cimetière du Sud_ ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui
+renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC.
+
+
+La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son
+commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la
+plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui
+a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est
+aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la
+librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a
+point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de
+nombreux établissements religieux.
+
+La rue _Saint-André-des-Arts_ a été ouverte sur les clos ou jardins du
+palais des Thermes, clos qui portaient au XIe siècle, à cause de ce
+palais ou de cette forteresse, le nom de _Li arx_, _Lias_ et _Laas_:
+de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire
+_ars_. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à
+l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y bâtir (p.360)
+_à cens_. La rue s'appela d'abord _chemin de l'abbaye_, parce que,
+artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la
+Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain.
+Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des
+Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de
+Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue
+Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste.
+Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du
+Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette _porte
+Bucy_ que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui
+demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent
+murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la
+Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin,
+elle fut démolie en 1672.
+
+A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom,
+bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait
+l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes
+par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette
+église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de
+François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le
+jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier),
+Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant
+André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert
+Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère,
+nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en
+sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette _sainte
+princesse_, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant
+la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir
+les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église
+Saint-André était bien délabrée quand la révolution arriva; elle (p.361)
+servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs
+révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé
+par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et
+l'égayer.
+
+La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des
+libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et
+de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de
+la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près
+de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et
+allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut
+habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du
+meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier,
+qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs[87].
+
+ [Note 87: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 39.]
+
+Dans cette rue était encore: le _collége d'Autun_, fondé en 1348 et
+transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président
+Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais
+depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste
+Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.
+
+La rue de _Bucy_ ou _Bussy_ continue la rue Saint-André et aboutit à
+la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de
+paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son _Théâtre illustre_ en
+1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de
+septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à
+la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers
+égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret
+Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui
+avait retenti de tant de joyeux refrains.
+
+A la place Sainte-Marguerite commence la rue du _Four_, qui doit son
+nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de (p.362)
+remarquable; elle aboutit au carrefour de la _Croix-Rouge_, ainsi
+appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus
+fréquentés de Paris. Là commence la rue de _Sèvres_, qui ne date que
+du XVIe siècle et qui s'appelait autrefois de la _Maladrerie_ et des
+_Petites-Maisons_, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette
+rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier,
+ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des
+maisons religieuses:
+
+1º L'_église_ et la _communauté de l'Abbaye-aux-Bois_.--Cet humble
+édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces
+lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire
+pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient
+été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des
+Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du
+Sacré-Coeur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de
+retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont
+retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous
+l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur
+jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849,
+époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire
+sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire
+mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet:
+madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin
+Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration
+des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint
+bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la
+Chaussée-d'Antin[88]. Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du
+royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence
+politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit
+son influence aux choses littéraires, et il devint en quelque (p.363)
+sorte l'hôtel Rambouillet du XIXe siècle. Chateaubriand et Ballanche y
+dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les
+lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à
+l'Académie française.
+
+ [Note 88: Voy. p. 233.]
+
+2º _La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve_ (nº 27),
+fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de
+pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui
+ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.
+
+3º L'_Hospice des Ménages_.--C'était autrefois la maladrerie
+Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur
+son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants
+incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous,
+etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les _Petites-Maisons_,
+renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu
+une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et
+il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages
+ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de
+1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.
+
+4º L'_Hospice des Incurables-Femmes_.--En 1637, une veuve, Marguerite
+Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld
+fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de
+maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour
+ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la
+consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En
+1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et
+l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à
+six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la
+Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert,
+commis d'un trésorier de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans, (p.364)
+ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi Mme de La Sablière en
+1693.
+
+5º La _Maison des Prêtres de la Mission_ ou _Lazaristes_--Cette
+congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor,
+a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de
+Saint-Vincent-de-Paul.
+
+6º Le _couvent des chanoinesses de Notre-Dame_, vulgairement appelé
+_des Oiseaux_: c'est une maison d'éducation très-renommée.
+
+7º L'_Hôpital des Enfants malades_.--C'était autrefois la communauté
+des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de
+Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit
+cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la
+nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le
+travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour
+des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y
+entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille
+livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792,
+en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les
+enfants malades. Il renferme six cents lits.
+
+8º L'_Hôpital Necker_.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines
+de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker
+acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois
+cent vingt lits.
+
+La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle
+est l'_abattoir de Grenelle_. C'est dans cet abattoir qu'a été percé
+par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante
+au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à
+548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et
+donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels
+sont distribués au moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le (p.365)
+quartier Saint-Jacques.
+
+Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues
+Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:
+
+1º Rue _Hautefeuille_.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se
+trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui
+appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même
+temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands
+hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de
+Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au
+coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était
+le collége ou prieuré des _Prémontrés_, fondé en 1252, et dont il
+reste une chapelle transformée en café.
+
+2º Rue _Gît-le-Coeur_.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses
+habitants, _Gilles-Queux_, d'où est venue par altération la
+dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait
+un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de
+France, et qui fut acheté par François Ier pour sa maîtresse, la
+duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix[89], et
+le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue,
+dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit
+Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le
+corps de la devise de François Ier), accompagnés d'emblèmes et de
+tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et
+cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De
+toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore
+longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur
+enflammé, placé entre un alpha et un oméga, pour dire apparemment: (p.366)
+Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue
+Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom
+de la _Salamandre_; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du
+lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans
+son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces
+de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au
+moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix,
+elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là
+que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine:
+«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec
+fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de
+Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette
+canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât
+de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché[90].» Cet
+hôtel prit ensuite le nom de _Luynes_, et fut détruit vers la fin du
+règne de Louis XIV.
+
+ [Note 89: Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue
+ Gît-le-Coeur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait
+ la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine.
+ Cette rue a été détruite pour continuer le quai.]
+
+ [Note 90: _Mém._, t. I, p. 92.]
+
+3º Rue des _Grands-Augustins_, ainsi appelée d'un couvent situé près
+de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs[91]. Elle se nommait au
+XIIIe siècle rue des _Écoles-Saint-Denis_, à cause d'un collége bâti
+par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la
+rue Christine.
+
+ [Note 91: Voy. p. 50.]
+
+Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de _Savoie_, qui a
+été ouverte sur l'emplacement de l'ancien _hôtel d'Hercule_, lequel
+occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des
+Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau
+lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François Ier au
+chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y
+reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt de
+Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc (p.367)
+d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux
+convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs
+valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit
+L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000
+livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur
+son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui
+fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.
+
+4º Rue _Dauphine_.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du
+couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom
+lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792,
+ce nom fut changé en celui de _Thionville_ en l'honneur du siége de
+cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus
+fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir
+placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de
+la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste[92].
+La petite rue _Contrescarpe_ a été ouverte sur l'emplacement du rempart.
+
+ [Note 92: «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL.
+ XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été
+ démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et
+ eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution
+ de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour
+ marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que
+ raison.»]
+
+5º Rues _Mazarine_ et de l'_Ancienne-Comédie_.--La rue Mazarine, qui
+tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée
+autrefois des _Fossés-de-Nesle_, parce qu'elle a été construite sur le
+fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle.
+Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un
+jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la
+première pièce qui y fut jouée fut la _Pomone_ de Perrin et (p.368)
+Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le
+privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du
+Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe
+de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue
+Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur
+les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre
+local[93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue (p.369)
+des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.
+
+ [Note 93: Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit
+ Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le
+ plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont
+ obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de
+ Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont
+ demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce
+ collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six
+ endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille
+ d'entendre comme les curés crient; le curé de
+ Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient
+ point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on
+ aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on
+ aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à
+ la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a
+ été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus
+ dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les
+ comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les
+ Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père
+ Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend
+ que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes
+ Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort
+ assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu
+ vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la
+ rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait
+ déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a
+ ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où
+ ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce
+ que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande
+ dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de
+ palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser
+ leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la
+ porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu
+ dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir
+ quelquefois, il a répondu fort tragiquement: _Je ne veux
+ point me divertir!_» Si on continue à traiter les comédiens
+ comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la
+ Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils
+ n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»]
+
+6º La rue des _Fossés-Saint-Germain_, qu'on appelle aujourd'hui de
+_l'Ancienne-Comédie_, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la
+muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant
+acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les
+dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689
+et qui portait pour inscription: _Hôtel des comédiens du roi,
+entretenus par Sa Majesté_. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que
+furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis
+Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même
+époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait
+été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque
+tous les écrivains du XVIIIe siècle, Voltaire, Lamothe, Piron,
+Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de
+l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se
+traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès,
+se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la
+Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries,
+en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre
+devint une maison particulière.
+
+7º Rue de _Seine_.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la
+Seine et qui commença à être bâti dans le XVIe siècle. On y trouvait:
+1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur
+le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le XVIIIe
+siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la
+Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui
+appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du
+temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son
+emplacement on a ouvert la rue des _Beaux-Arts_.
+
+Dans la rue de Seine débouche la rue des _Marais_, l'une des (p.370)
+premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle
+était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la
+populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons.
+C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis
+XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait
+rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause
+de cela, le _dernier des hommes_» Au nº 19 a demeuré mademoiselle
+Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est
+là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de
+Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite
+occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant
+la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les
+_Révolutions de Paris_, a eu une si grande influence sur les
+événements de cette époque.
+
+8º Place _Sainte-Marguerite_.--Sur cette place était encore, il y a
+deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie
+de l'_abbaye Saint-Germain-des-Prés_.
+
+L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert Ier,
+à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un
+petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la
+Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de
+Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en
+558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et
+dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de
+Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique,
+ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de
+trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de
+l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était
+ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le XVIe
+siècle, et dont la voûte portait huit statues qu'on croit (p.371)
+contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire,
+Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy.
+Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un
+contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre
+très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et
+sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par
+le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence,
+appelait-on cet édifice le _palais doré de Germain_.» Childebert fut
+enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui,
+Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric Ier, Frédégonde,
+dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis,
+Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La
+plupart de ces tombeaux étaient dans le choeur avec ceux de plusieurs
+abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans
+le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse
+très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument
+d'orfévrerie.
+
+Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église
+fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885.
+Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du Xe siècle, où elle fut
+reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990
+et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors
+furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour
+d'entrée, le choeur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée
+qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la
+dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de
+l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il
+venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à
+l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes,
+surtout celles du XVIIe siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le
+rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit être (p.372)
+regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie
+la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la
+nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers,
+composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des
+chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux,
+d'animaux chimériques: ces sculptures datent du Xe siècle.
+
+Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé,
+cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir,
+roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du
+cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de
+grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus
+ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot,
+celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche
+trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et
+qui fut dévasté en 1793[94].
+
+ [Note 94: Voy. p. 174.]
+
+L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un
+vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues
+Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments,
+détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par
+l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute
+muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et
+défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés
+étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large
+de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des
+Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers
+l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé
+et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du
+côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée
+de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans (p.373)
+l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les
+bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de
+paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un
+cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le
+réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la
+chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de
+Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.
+
+L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était
+une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé
+jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et
+l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le
+moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa
+juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain.
+En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire,
+où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre
+protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un
+très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise
+et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les
+juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.
+
+Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg,
+composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de
+l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les
+valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries
+et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché
+Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou
+étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université,
+dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit
+suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les
+guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient (p.374)
+formé une _petite Genève_. A la fin du XVIe siècle, on le
+reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent
+ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il
+commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension
+et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son
+aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles,
+combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se
+fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue
+Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la
+rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue
+Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près
+de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial
+avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut
+achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie
+dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale,
+transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699,
+on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et
+Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le
+même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de
+l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et
+spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation
+de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin
+d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la
+méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la
+renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon,
+dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque
+et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent
+des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de
+Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.
+
+A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de (p.375)
+sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison
+politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et
+les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette
+prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un
+prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le
+jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos
+discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit
+ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son
+supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et,
+sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la
+réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire
+y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.
+
+Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses
+transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790,
+fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une
+poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait
+explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine
+les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels,
+ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement,
+l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de
+l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du
+chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du
+réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797
+par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous
+la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon,
+de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on
+démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces
+dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs
+latéraux, les voûtes, le choeur, la nef avec ses piliers si curieux,
+et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à (p.376)
+la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est
+aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement.
+
+9º Rue _Montfaucon_ et _Mabillon_.--Ces rues portent les noms de
+savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles
+conduisent au _marché Saint-Germain_, le plus élégant et le mieux
+distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la
+foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p.
+58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis
+XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au
+dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la
+Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel
+de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV,
+«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que
+Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait
+dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse,
+souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les
+soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la
+peine à s'y promener[95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente
+était regardée comme un chef-d'oeuvre, fut incendié en 1762. On le
+reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786.
+Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines
+qui portent les noms de bénédictins célèbres: _Mabillon_, auteur de la
+_Diplomatique_, mort en 1707; _Félibien_, auteur de l'_Histoire de
+Paris_, mort en 1719; _Lobineau_, auteur des _Histoires de Paris et de
+Bretagne_, mort en 1727; _Montfaucon_, auteur de la _Collection des
+saints Pères_ et des _Antiquités dévoilées_, mort en 1741; _Clément_,
+auteur de l'_Art de vérifier les dates_, mort en 1793.
+
+ [Note 95: Piganiol, t. VII, p. 200.]
+
+10º Rue du _Cherche-Midi_, ainsi appelée d'une enseigne. Dans (p.377)
+cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de
+nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés,
+qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de
+_Notre-Dame-de-Consolation_, sur l'emplacement duquel a été ouverte la
+rue d'Assas; le couvent du _Bon-Pasteur_, occupé aujourd'hui par
+l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort
+Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des
+vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la
+commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat,
+membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en
+1793.
+
+11º _Boulevard des Invalides_.--Ce boulevard intérieur, qui commence à
+se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de
+remarquable que l'institution des _Jeunes-Aveugles_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS.
+
+
+
+§ Ier.
+
+Le faubourg Saint-Germain[96].
+
+ [Note 96: Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination
+ très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la
+ partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la
+ formation historique de ce quartier, à la partie comprise
+ entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le
+ boulevard des Invalides et la Seine.]
+
+
+L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte
+vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs
+Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue
+populeuse, sur laquelle s'embranchent de plus petites rues, mais (p.378)
+d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles
+et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille
+abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de
+communication sont les rues de l'_Université_, _Saint-Dominique_, de
+_Grenelle_, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides,
+former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au
+Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de _Lille_ et de _Varennes_,
+qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins
+longues.
+
+Tout ce vaste espace était encore, au XIVe siècle, couvert de
+prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le
+petit et le grand _Pré-aux-Clercs_. Le petit Pré, situé entre la Seine
+et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le
+mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la
+petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye,
+qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de
+la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du
+Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils
+avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes
+innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de
+l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour
+les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires
+qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y
+venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée,
+et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent
+ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent
+lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens
+allaient par curiosité les entendre chanter en choeur, dans le petit
+Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la
+Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des _raffinés_ et des
+duellistes. En 1600, la reine Marguerite de Valois fit construire, (p.379)
+dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands
+jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant
+commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit
+successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par
+des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors
+les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent
+tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord
+habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice
+et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain,
+dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout
+entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais
+semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à
+raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne
+de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations,
+mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier
+ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et
+élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de
+noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les
+incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni
+dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de
+l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus
+spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié
+l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien
+aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de
+Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents,
+«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le
+refuge encroûté des vieux préjugés[97];» c'est seulement en plus la
+ville de la bureaucratie, les hôtels des ministères étant presque (p.380)
+tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la
+grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de
+commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour
+théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements
+historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses
+hôtels et sur le tapis de ses salons.
+
+ [Note 97: _Mémorial_, t. I, p. 419]
+
+I. Rue de _Lille_.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et
+finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de _Bourbon_ et
+elle a été nommée de _Lille_ en 1792 en l'honneur du siége de cette
+ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le
+commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency,
+occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire;
+les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de
+Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel
+de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une
+des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de
+Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814;
+l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où
+est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de
+Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de
+Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont
+demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel
+Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en
+1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si
+redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel,
+Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc.
+
+Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont:
+
+1º Rue des _Saints-Pères_, dont l'ancien nom était _Saint-Pierre_:
+elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux (p.381)
+domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle
+les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la _Charité_[98] fondèrent en
+1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans
+cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré
+Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau.
+
+ [Note 98: Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens
+ ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y
+ ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un
+ homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours
+ que ceux de la Providence.»]
+
+2º Rue du _Bac_.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à
+la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue
+très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve:
+
+1º L'_église_ et la _communauté des Missions étrangères_, fondées en
+1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion
+chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en
+1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde,
+dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs[99] du rôle
+politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est
+une succursale du dixième arrondissement.
+
+ [Note 99: _Hist. gén. de Paris_, p. 175.]
+
+2º La _communauté des soeurs de la Charité_, qui occupe l'ancien hôtel
+de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en
+1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à
+l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et
+de plus respectée. Les soeurs de la Charité, au nombre de 2,500,
+desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux
+et trente écoles.
+
+On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la
+Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des
+Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, fondé en (p.382)
+1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit
+Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres,
+les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!»
+
+Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les
+hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au
+nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires
+étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on
+peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de
+Montalembert.
+
+II. Rue de l'_Université_.--Elle commence à la rue de Seine sous le
+nom de rue _Jacob_ et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de
+l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve
+d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont
+nous avons parlé ailleurs[100], et la place qui s'ouvre devant ce
+palais: cette place est ornée d'une statue de la loi.
+
+ [Note 100: Voir les quais, p. 54.]
+
+Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de
+Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de
+Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de
+Noailles, aujourd'hui occupé par le _Dépôt de la guerre_, etc. Au nº
+17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en
+1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M.
+le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792,
+Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le
+général Montesquiou, etc.
+
+Dans la rue de l'Université aboutit la rue des _Petits-Augustins_,
+qu'on appelle aujourd'hui _Bonaparte_, et qui se prolonge sous ce nom
+jusqu'à la rue de Vaugirard.
+
+Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite
+Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit (p.383)
+venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette
+princesse leur concéda six arpents de terre qu'elle avait acquis de
+l'Université dans le grand Pré, et sur lesquels ils bâtirent en 1625,
+avec le produit des quêtes faites dans Paris, un couvent et une
+église. Cette église renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du
+favori de Gaston d'Orléans, Puylaurens, de la famille Leboulanger,
+etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dépôt d'objets d'art
+enlevés aux églises détruites, et ce dépôt devint, sous la direction
+d'Alex. Lenoir, le _Musée des monuments français_, qui fut ouvert le
+1er septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq
+cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquités,
+curiosités; l'église, le cloître, les cours, les escaliers, les
+balcons, les façades, tout était plein de débris disposés avec art et
+dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, élégamment dessinés,
+étaient ornés de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard,
+Descartes, Turenne, Molière, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on
+détruisit ce musée précieux, et les monuments qu'il renfermait furent
+donnés à l'abbaye Saint-Denis, à diverses églises et même à des
+cimetières; en même temps, l'on ordonna la construction d'un palais
+pour l'_école des Beaux-Arts_. Ce palais a été commencé en 1819 sur
+les dessins de M. Debret et continué par M. Duban. Dans la première
+cour est la façade du château d'Anet, oeuvre de Philibert Delorme;
+elle sert de frontispice à l'ancienne église des Augustins,
+transformée en musée où l'on trouve des modèles en plâtre, des
+chefs-d'oeuvre de sculpture et une copie du _Jugement dernier_ de
+Michel-Ange. La première cour est séparée de la seconde par la porte
+du château de Gaillon et par d'autres fragments précieux de la
+sculpture française. La face principale du musée des études est
+décorée de colonnes, médaillons, fragments antiques, des portraits en
+relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On (p.384)
+trouve dans l'intérieur des galeries destinées à des expositions de
+peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des
+empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modèles de monuments
+antiques, un grand amphithéâtre dont l'hémicycle a été peint par Paul
+Delaroche, etc.
+
+Dans la rue des Petits-Augustins ont demeuré Vicq d'Azyr, le général
+Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc.
+
+III. Rue _Saint-Dominique_.--Elle commence à la rue Taranne, qui lui
+sert de prolongement jusqu'à la rue Saint-Benoît, et finit au
+Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a
+pris son nom actuel des Dominicains qui s'y établirent en 1632.
+
+Les édifices publics qu'elle renferme sont:
+
+1º L'_église Saint-Thomas-d'Aquin_, bâtie de 1682 à 1740 pour le
+couvent-noviciat des dominicains réformés, couvent qui avait été fondé
+par Richelieu et qui a produit des hommes célèbres, le peintre André,
+l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette église, qui est
+richement ornée, est la paroisse du dixième arrondissement.
+
+2º Le _Dépôt central d'artillerie_, situé dans les bâtiments du
+couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de précision et de
+modèles d'armes, des archives, plans et cartes, un musée d'artillerie,
+etc. Ce musée, fondé le 24 floréal an II, renferme une collection
+très-précieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut
+dévasté en 1815 par les alliés, et en 1830 par les insurgés parisiens,
+qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont été réparées, et il
+renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modèles, machines,
+etc.
+
+3º Le _ministère des travaux publics_, établi dans l'ancien hôtel
+Molé, bâti par le maréchal de Roquelaure.
+
+4º Le _ministère de la guerre_, établi dans les bâtiments du couvent
+des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait été fondé en 1640 (p.385)
+«pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables à leur
+sexe jusqu'à ce qu'elles fussent en état d'être mariées, ou d'entrer
+en religion, ou de se mettre en service.» Il fut reconstruit en 1684
+par les soins de madame de Montespan, qui s'y était réservé un
+appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occupé, dans le
+siècle suivant, par madame du Deffant.
+
+5º L'_hôtel du ministre de la guerre_, bâti en 1730 par la duchesse de
+Mazarin, qui le céda à la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il
+était habité en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre
+donna sa démission, une foule de jeunes gens se porta devant son hôtel
+et y brûla un mannequin à son effigie; les troupes cernèrent la rue
+Saint-Dominique, tirèrent sur cette foule et firent un grand nombre de
+victimes. Sous l'Empire, cet hôtel fut habité d'abord par Lucien
+Bonaparte, ensuite par la mère de Napoléon.
+
+6º L'_église Sainte-Clotilde_, église nouvelle presque achevée, de
+style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a été ouverte
+sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcre.
+
+7º L'_église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou_, succursale du dixième
+arrondissement.
+
+8º L'_hôpital militaire du Gros-Caillou_, fondé en 1765 par le duc de
+Biron pour les gardes-françaises.
+
+Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les hôtels de
+Luynes, bâti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin
+de la rue Bellechasse, bâti en 1704 par le comte de Broglie, maréchal
+de France; de Châtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de
+Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus
+magnifique est l'ancien hôtel Monaco, depuis hôtel de Wagram,
+transformé récemment par le banquier Hope en un palais qui est
+l'habitation la plus somptueuse de Paris.
+
+Au coin des rues Taranne et Saint-Benoît a demeuré Diderot pendant (p.386)
+trente ans: au nº 12 de la rue Taranne était l'hôtel du baron
+d'Holbach; au nº 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le
+baron de Breteuil; au nº 54, le maréchal Kellermann; au nº 105, le
+maréchal Davout, etc. Au nº 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui
+se tua après les journées de prairial.
+
+IV. Rue de _Grenelle_, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et
+finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une _garenne (garanella)_
+qu'y possédait l'abbaye Saint-Germain. «On peut regarder cette rue,
+dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes
+monuments de la piété et de la munificence de Louis XIV et de Louis
+XV, l'hôtel des Invalides et l'École Militaire.»
+
+Les édifices publics qu'on y trouve sont:
+
+1º La _mairie du dixième arrondissement_, établie dans l'ancien hôtel
+de Feuquières. Cet hôtel était, sous Louis XIV, l'hôtel de Beauvais,
+où logea le doge de Gênes en 1685; on y établit en 1687 le couvent des
+Petits-Cordeliers, supprimé en 1749.
+
+2º La _fontaine de Grenelle_, oeuvre très-remarquable de Bouchardon,
+construite en 1739.
+
+3º L'ancienne église de l'abbaye de _Panthemont_, aujourd'hui
+consacrée au culte protestant. Cette abbaye avait été fondée en 1672;
+une partie de ses bâtiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses
+jardins, qui touchaient à ceux des chanoinesses du Saint-Sépulcre, on
+a prolongé la rue Belle-chasse.
+
+4º Le _ministère de l'instruction publique_, établi dans l'ancien
+hôtel de Brissac.
+
+5º Le _ministère de l'intérieur_, établi dans l'ancien hôtel Conti.
+
+6º L'_école d'état-major_, établie dans l'ancien hôtel de Sens, bâti
+par le duc de Noirmoutier.
+
+Outre les hôtels que nous venons de nommer, on y trouvait encore (p.387)
+les hôtels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la
+Salle, de la Marche, du Châtelet. Les plus remarquables historiquement
+étaient: l'hôtel de Villars, bâti par le président Lecoigneux et qui
+fut habité par le vainqueur de Denain; l'hôtel de Maurepas, qui fut
+habité par le ministre de Louis XVI, etc.
+
+V. Rues de _la Planche_ et de _Varenne_, qui commencent à la rue de la
+Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les
+hôtels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Châtillon, de
+Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon,
+de Castries qui fut dévasté par le peuple en 1790. Les plus
+remarquables sont: l'hôtel de _Rohan-Chabot_, qui fut habité par
+madame Tallien, dont le salon était fréquenté par toutes les
+célébrités de la révolution et de l'ancien régime, Barras, Bonaparte,
+Hoche, Talma, Boufflers, Boïeldieu, etc.; et qui plus tard devint
+l'hôtel de Montebello; l'_hôtel de Broglie_, habité par Lebrun,
+troisième consul et duc de Plaisance; l'_hôtel de Biron_, bâti par
+Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le système de Law, et
+qui passa à sa mort à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Biron;
+il devint une maison de détention sous la révolution, puis des
+ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le
+_couvent du Sacré-Coeur_ et l'une des plus vastes et des plus
+magnifiques propriétés de Paris.
+
+
+
+§ II.
+
+L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.
+
+
+L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats
+ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son
+institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il
+est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont
+exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le
+soutien de cette monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré (p.388)
+à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de
+dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares
+et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'oeuvre de
+Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits
+que possède la France, est l'oeuvre de Hardouin Mansard: elle est
+surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est
+l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier
+point qui attire les regards quand, du haut des collines
+environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa
+coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels
+on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une
+crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on
+descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4
+mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte
+sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par
+des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine
+où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60
+drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux
+côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui
+y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les
+sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan,
+Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans,
+de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul,
+Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat
+Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de
+réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de
+la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf
+cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent
+brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et (p.389)
+ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique.
+
+L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on
+y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé
+à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos
+victoires, a été détruite en 1840.
+
+Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de
+l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux
+qui ne présente rien de remarquable: c'est le _Gros-Caillou_. Au delà
+de ce quartier est le _Champ-de-Mars_.
+
+Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça
+un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large
+pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée
+en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut
+supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été
+achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps
+de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en
+1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de
+l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution
+survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à
+la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale,
+sous le nom de _Quartier Napoléon_. En 1810, cette garde y donna une
+grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une
+vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée
+d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc
+d'artillerie.
+
+Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la
+révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée
+d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17
+juillet 1791, eurent lieu les rassemblements qui amenèrent la (p.390)
+proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes
+ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans
+l'_Histoire générale de Paris_, commémorations du 10 août et du 21
+septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de
+l'an I, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an III, etc. Là se
+firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue
+du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre
+1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai
+à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de
+grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet;
+mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des
+solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées,
+dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont
+encore à espérer.
+
+Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de
+l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de
+_Grenelle_, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est
+établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y
+sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés,
+des chouans, les conspirateurs _babouvistes_ du 23 fructidor an IV;
+sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration,
+Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs
+autres officiers de l'Empire.
+
+FIN.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS.
+
+
+Préliminaires........................................................ 1
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS, SES PONTS.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+La Seine............................................................. 6
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Les Îles............................................................. 7
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Île Saint-Louis...................................................... 8
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Île de la Cité...................................................... 12
+
+§ 1. Quais de la Cité.............................................. 14
+
+§ 2. Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.......................... 17
+
+§ 3. L'église Notre-Dame........................................... 18
+
+§ 4. L'Hôtel-Dieu.................................................. 23
+
+§ 5. Rue de la Cité................................................ 27
+
+§ 6. Rue de la Barillerie.......................................... 30
+
+§ 7. Le Palais-de-justice et la Préfecture de police............... 32
+
+§ 8. Rue de Harlay et place Dauphine............................... 39
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Les Quais.
+(L'Arsenal.--La place du Châtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des
+Augustins.--L'hôtel de Nesle.--Le collége des Quatre-Nations.--Le quai
+Malaquais.--Le Palais de l'Assemblée nationale).................39 à 55
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les Ponts...................................................... 55 à 61
+
+
+
+LIVRE II.
+
+PARIS SEPTENTRIONAL.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+La place de Grève, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le
+faubourg Saint-Antoine.
+
+§ 1. La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville......................... 61
+
+§ 2. La rue et le quartier Saint-Antoine........................... 70
+ (L'église Saint-Gervais.--L'hôtel Saint-Paul.--L'hôtel des
+ Tournelles.--La place Royale. L'église
+ Saint-Paul-Saint-Louis.--L'église
+ Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--L'hôtel de la Force.--L'hôtel
+ Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Célestins.--L'hôtel
+ Lesdiguière, etc.)
+
+§ 3. La place de la Bastille et les boulevards..................... 89
+ (La Bastille.--La colonne de Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.)
+
+4. Le faubourg Saint-Antoine........................................ 94
+ (La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la
+ Roquette.--Le cimetière du père Lachaise.--La rue de Charonne.)
+
+
+CHAPITRE II.
+
+La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Ménilmontant......... 103
+ (L'imprimerie impériale.--L'église de
+ Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue
+ Saint-Louis.--L'église des Minimes.--La rue Popincourt, etc.).
+
+
+CHAPITRE III.
+
+La rue et le faubourg du Temple.................................... 114
+
+§ 1. La rue du Temple et le Temple.
+ (Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'église
+ Sainte-Élisabeth, etc.).
+
+§ 2. Le boulevard et le faubourg du Temple........................ 124
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+La rue et le faubourg Saint-Martin................................. 127
+
+§ 1. La rue Saint-Martin.
+ (L'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'église
+ Saint-Merry.--L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieuré
+ Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des Écrivains, des Lombards, des
+ Vieilles-Étuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, etc.)
+
+§ 2. Le boulevard et le faubourg Saint-Martin..................... 142
+ (L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de
+ Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.)
+
+
+CHAPITRE V.
+
+La rue et le faubourg Saint-Denis.
+
+§ 1. La rue Saint-Denis........................................... 148
+ (Les églises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du
+ Saint-Sépulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hôpital de la
+ Trinité.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de
+ la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'hôtel de Bourgogne.--La cour des
+ Miracles).
+
+§ 2. Le boulevard et le faubourg Saint-Denis...................... 172
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.
+
+§ 1. Les Halles................................................... 178
+
+§ 2. La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière............... 183
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+La rue et le faubourg Montmartre................................... 188
+ (L'église Saint-Eustache.--L'hôtel de Soissons.--Rue Jean-Jacques
+ Rousseau.--Rue Grange-Batelière.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la
+ Victoire.)
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place
+Vendôme............................................................ 198
+
+
+I. Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et
+rue Notre-Dame-des-Victoires....................................... 200
+
+II. Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse.
+
+§ 1. Le Palais-Royal.............................................. 203
+
+§ 2. La rue Vivienne et la place de la Bourse..................... 214
+
+III. La rue Richelieu.............................................. 218
+ (Le Théâtre-Français, la bibliothèque nationale, le
+ boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin,
+ etc.)
+
+IV. La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont....... 224
+
+V. La place Vendôme et la rue de la Paix.......................... 225
+
+VI. La rue de la Concorde et l'église de la Madeleine.............. 230
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Le quartier de la Chaussée-d'Antin.
+
+§ 1. Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy................. 232
+
+§ 2. La rue Saint-Lazare.......................................... 236
+
+
+CHAPITRE X.
+
+§ 1. La rue Saint-Honoré.......................................... 238
+ (L'Oratoire.--L'église Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les
+ Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la
+ Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'église
+ Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'hôtel des Fermes.--L'hôtel de
+ Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de
+ Rivoli, etc.)
+
+§ 2. Le faubourg Saint-Honoré..................................... 254
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et
+les Champs-Élysées.
+
+§ 1. La rue de Rivoli............................................. 258
+
+§ 2. Le Louvre.................................................... 259
+
+§ 3. La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.. 265
+
+§ 4. La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'arc de
+l'Étoile........................................................... 274
+
+
+
+LIVRE III.
+
+PARIS MÉRIDIONAL.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes
+et la Salpétrière.................................................. 280
+
+
+CHAPITRE II
+
+La Montagne-Sainte-Geneviève, la rue Mouffetard,
+les Gobelins....................................................... 294
+
+§ 1. Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.......................... 297
+ (L'église et l'abbaye Sainte-Geneviève, le collége Montaigu, la rue
+ Saint-Jean-de Beauvais, etc.)
+
+§ 2. Rues Descarte et Mouffetard.................................. 306
+ (L'église Saint-Médard, l'église Saint-Marcel, la manufacture des
+ Gobelins, l'hôpital de Lourcine, etc.)
+
+
+CHAPITRE III
+
+La rue et le faubourg Saint-Jacques.
+
+§ 1. La rue Saint-Jacques......................................... 315
+ (Le collége de France, le lycée Louis-le-Grand, l'hôtel Cluny, le
+ Panthéon, etc.)
+
+§ 2. Le faubourg Saint-Jacques.................................... 330
+ (Les Carmélites, le Val-de-Grâce, Port-Royal, etc.)
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard.
+
+§ 2. La rue de la Harpe........................................... 338
+
+§ 3. La rue d'Enfer............................................... 345
+
+§ 4. La rue de Vaugirard.......................................... 351
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de
+Sèvres.
+ (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gît-le-Coeur, la rue de
+ l'Ancienne-Comédie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, la foire
+ Saint-Germain, etc.)............................................. 359
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le
+Champ-de-Mars.
+
+§ 1. Le faubourg Saint-Germain.................................... 377
+
+
+I. Rue de Lille.................................................... 380
+
+II. Rue de l'Université............................................ 382
+
+III. Rue Saint-Dominique........................................... 384
+
+IV. Rue de Grenelle................................................ 386
+
+V. Rue de Varennes................................................. 387
+
+
+§ 2. L'Hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.................... 387
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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diff --git a/18727-h.zip b/18727-h.zip
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@@ -0,0 +1,15730 @@
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de Paris - II, by Théophile Lavallée</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
+Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II
+
+Author: Théophile Lavallée
+
+Release Date: July 1, 2006 [EBook #18727]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="remarque">
+[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation
+des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de
+pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le
+format (p.xxx) sur la première ligne de la page.]</p><br>
+
+
+
+ <h1>HISTOIRE</h1>
+
+ <h1>DE PARIS</h1>
+
+ <h1>DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS</h1>
+
+ <h2>PAR</h2>
+
+ <h2>THÉOPHILE LAVALLÉE</h2>
+
+ <h2>DEUXIÈME ÉDITION</h2><br>
+
+<p class="quotedr">
+«Paris a mon c&oelig;ur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
+choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
+la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
+tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François,
+que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
+son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
+diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
+nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»</p>
+
+ <p class="quotedr2"> <span class="smcap">Montaigne</span>.</p>
+
+
+
+
+ <h1>DEUXIÈME PARTIE</h1>
+
+
+ <h2> PARIS</h2>
+
+ <h2>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h2>
+
+ <h2>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h2>
+
+ <h2>1857</h2>
+
+
+
+ <h2> Paris.--Imp. <span class="smcap">CARION</span>, rue Bonaparte, 64.</h2>
+
+
+
+
+ <h1>HISTOIRE DE PARIS</h1> <span class="pagenum">(p.001)</span>
+
+
+ <h1>SECONDE PARTIE</h1>
+
+
+
+ <h1>HISTOIRE</h1>
+
+ <h1>DES</h1>
+
+ <h1>QUARTIERS DE PARIS</h1>
+
+
+<a id="toc001" name="toc001"></a>
+<h1><span class="smcap">Préliminaires</span>.</h1><br>
+
+
+<p>Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19°
+53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il
+s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties
+inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui
+est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces
+collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en
+arrière est son mur d'enceinte fortifiée.</p>
+
+<p>La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un
+demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle
+est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et
+Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres
+au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57
+mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres),
+se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et
+finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.</p>
+
+<p>La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait
+le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente <span class="pagenum">(p.002)</span>
+douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont
+interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de
+Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau
+de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les
+barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.</p>
+
+<p>La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000
+mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres
+carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents;
+sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI,
+de 1,284; sous François I<sup>er</sup>, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous
+Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de
+3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de
+plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de
+Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle
+de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120
+impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie
+publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs,
+d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de
+plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était
+de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856,
+à 1,130,000.</p>
+
+<p>Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33
+mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de
+ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie,
+aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant
+été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour
+l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes
+chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du
+sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on
+n'arrivait jadis que par de nombreux degrés <span class="pagenum">(p.003)</span>
+et qui se trouvent à
+peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes
+qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les
+boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et
+Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.</p>
+
+<p>La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids
+qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°.
+En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale
+à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.</p>
+
+<p>Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la
+Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de
+l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le
+chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où
+ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1<sup>re</sup>
+instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq
+évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de
+médecine, droit, sciences, etc.</p>
+
+<p>Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et
+une commission municipale.</p>
+
+<p>Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous
+Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en
+vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit
+sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements.
+Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église
+paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en
+quatre quartiers.</p>
+
+<p>Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit
+quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation
+historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la
+suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà <span class="pagenum">(p.004)</span>
+décrit, depuis
+Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire,
+tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été
+enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité;
+et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été
+inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous
+chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie
+de description plus facile et plus logique.</p>
+
+<p>C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion
+qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son
+activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul
+rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit
+des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui,
+rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels
+révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de
+Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de
+l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye
+Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et
+des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent
+les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant
+de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en
+s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les
+voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies
+de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et
+faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur
+description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi,
+après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses
+ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place
+de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la
+description des rues <span class="pagenum">(p.005)</span>
+qui débouchent dans cette grande voie, celle
+de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.;
+nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue
+et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De
+même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place
+Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne
+Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue
+Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général
+de description seront encore amenées par l'histoire de la formation
+des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la
+ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités
+du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi,
+dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non
+jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au
+Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près;
+c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description
+pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les
+quartiers Saint-Germain et des Invalides.<p>
+
+
+
+<a id="toc006" name="toc006"></a>
+<h1>LIVRE PREMIER.</h1> <span class="pagenum">(p.006)</span>
+
+<h1>LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.</h1>
+
+
+
+<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA SEINE</span>.</h2>
+
+
+<p>La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de
+8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf,
+où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont
+d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136.
+Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont
+Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54
+centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus
+du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle
+dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.</p>
+
+<p>La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et
+n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle
+prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la
+bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit
+s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que
+dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien
+de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles
+de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont
+celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663,
+1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.</p>
+
+<p>Elle reçoit à Paris la <i>Bièvre</i>, qui naît dans le vallon de Bouviers,
+à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières
+de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne
+sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et <span class="pagenum">(p.007)</span>
+Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de
+l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle
+était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le
+volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le
+doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette
+rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre
+autres, la célèbre manufacture des Gobelins.</p>
+
+<p>La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le
+<i>ruisseau de Ménilmontant</i>, qui traversait les faubourgs
+septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau
+est à sec et son lit forme un égout couvert.</p>
+
+<p>Un cours d'eau artificiel, le <i>canal Saint-Martin</i>, traverse les
+quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de
+l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine,
+dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons
+plus tard.</p>
+
+
+<a id="toc007" name="toc007"></a>
+<h1>CHAPITRE II.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES ÎLES</span>.</h2>
+
+
+<p>La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans
+lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc,
+avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements,
+des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les
+débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le
+moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île
+Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et
+de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes
+eaux, étaient:</p>
+
+<p>1º L'<i>île aux Javiaux</i> ou <i>île Louviers</i>, qui appartenait en 1408 à
+Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans <span class="pagenum">(p.008)</span>
+l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et
+affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière
+qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve
+réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un
+quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y
+ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.</p>
+
+<p>2º Les <i>îles Notre-Dame</i> et <i>aux Vaches</i>, qui forment aujourd'hui
+l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.</p>
+
+<p>3º L'<i>île de la Cité</i>, dont nous parlerons tout à l'heure.</p>
+
+<p>4º L'<i>île aux Juifs</i> était située au couchant de la Cité, entre le
+jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de
+Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle
+était l'<i>île à la Gourdaine</i>, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces
+deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les
+réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du
+Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.</p>
+
+<p>5º L'<i>île du Louvre</i> n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans
+la construction du port Saint-Nicolas.</p>
+
+<p>6º Les <i>îles aux Treilles</i> et <i>de Seine</i> étaient situées depuis le
+pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient
+ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et
+furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.</p>
+
+<p>7º L'<i>île du Gros-Caillou</i> ou <i>des Cygnes</i>, grand banc de sable situé
+en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.<p>
+
+
+<a id="toc008" name="toc008"></a>
+<h1>CHAPITRE III.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">ÎLE SAINT-LOUIS</span>.</h2>
+
+
+<p>Les <i>îles Notre-Dame</i> et <i>aux Vaches</i>, qui ont formé l'<i>île Saint-Louis</i>,
+<span class="pagenum">(p.009)</span>
+n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près
+l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées,
+couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à
+l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que
+Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que
+Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en
+1313 par Philippe-le-Bel
+<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1">[1]</a>;
+on y prêcha une croisade, et le roi, avec
+ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe <i>Marie</i>,
+architecte, de concert avec deux financiers nommés <i>Regratier</i> et
+<i>Poultier</i>, obtint la concession de ces deux îles à la condition de
+les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des
+maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le
+pont <i>Marie</i> et les rues <i>Regratière</i> et <i>Poultier</i> rappellent les
+noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais
+il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues
+bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent
+principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors
+traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à
+ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes
+mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors
+un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu:
+aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les m&oelig;urs paisibles de
+ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les
+nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et
+ressemble à une ville de province
+<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2">[2]</a>.
+Il n'a joué presque aucun rôle
+dans nos troubles civils.</p>
+
+<p>L'île Saint-Louis <span class="pagenum">(p.010)</span>
+est unie à la rive droite par les ponts Marie
+et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche
+par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité
+par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de
+110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième
+arrondissement, dit de l'<i>île Saint-Louis</i>, et qui, pendant la
+révolution, s'appelait <i>section de la Fraternité</i>.</p>
+
+<p>Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues:
+la rue des <i>Deux-Ponts</i>, qui aboutit aux ponts Marie et de la
+Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive
+droite à la rive gauche de la Seine; la rue <i>Saint-Louis</i>, où se
+trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été
+reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans
+ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.</p>
+
+<p>Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels
+<i>Lambert</i> et <i>Bretonvilliers</i>.</p>
+
+<p>L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe
+orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse
+les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour
+Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert <i>le
+Riche</i> et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de
+son temps. C'était un chef-d'&oelig;uvre d'élégance, de bien-être et de bon
+goût. Lebrun <span class="pagenum">(p.011)</span>
+y avait peint la grande galerie, dite galerie
+d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses,
+l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut
+donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation
+de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et
+son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les
+charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel
+Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction,
+quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie:
+il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du
+cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus
+sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette
+sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.»
+L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du
+Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par
+Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un
+souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier
+général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777,
+les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent
+achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la
+révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une
+partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un
+château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont
+fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la
+coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et
+du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse
+Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.</p>
+
+<p>L'hôtel <i>Bretonvilliers</i>, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de
+Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par
+Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la <span class="pagenum">(p.012)</span>
+Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant
+des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment
+du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y
+voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout
+cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de
+l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et,
+en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.</p>
+
+<p>Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre
+mourut en 1783. Dans la rue <i>Regratière</i> a demeuré l'évêque Gobel, qui
+le premier se <i>déprêtrisa</i> devant la Convention et périt avec la
+faction hébertiste
+<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3">[3]</a>.</p>
+
+
+<a id="toc012" name="toc012"></a>
+<h1>CHAPITRE IV.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">ÎLE DE LA CITÉ</span>.</h2>
+
+
+<p>L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle
+est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres,
+du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive
+droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame,
+au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf,
+Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché;
+avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe.
+Elle forme deux quartiers: celui <i>de la Cité</i>, qui appartient au
+neuvième arrondissement; celui du <i>Palais de Justice</i>, qui appartient
+au onzième.</p>
+
+<p>L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de
+la ville elle-même jusqu'au XIII<sup>e</sup> siècle. Le Paris des deux rives
+n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du
+Palais, ces deux métropoles religieuse <span class="pagenum">(p.013)</span>
+ et politique, tous les
+événements se concentraient dans la Cité, et la population, les
+églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y
+entasser. A partir du XIII<sup>e</sup> siècle et à mesure que le Paris des deux
+rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa
+popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même,
+à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde
+ce caractère jusqu'à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle. A dater de cette époque,
+et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans
+l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste
+qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un
+repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun
+événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde
+d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la
+Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions
+ne manquent jamais de s'emparer.</p>
+
+<p>La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant
+qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans
+sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures,
+pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes
+dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes
+parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles
+hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où
+nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne
+comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places,
+dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre
+l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances,
+l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on
+a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de
+tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que
+dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de
+Justice.</p>
+
+<p>Mais, <span class="pagenum">(p.014)</span>
+quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste
+assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble
+indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière
+humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où
+jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient
+passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité,
+avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de
+bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont
+pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où
+tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine,
+aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la
+pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle
+interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant
+d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette
+population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait
+conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et
+résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement,
+joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de
+foi et de dévotion.</p>
+
+<p>Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses
+quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales,
+d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y
+aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.</p>
+
+
+<a id="toc014" name="toc014"></a>
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Quais de la Cité.</h2>
+
+
+<p><i>Quai Napoléon</i>.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée
+de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port
+Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue
+Basse-des-Ursins et qui plongeaient <span class="pagenum">(p.015)</span>
+leur pied dans la rivière.
+La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait
+été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté
+de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une
+terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une
+vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement
+l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.</p>
+
+<p>On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie
+récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard;
+elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine
+Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1
+<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4">[4]</a>.
+On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet
+tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XII<sup>e</sup>
+siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les
+souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire
+d'Héloïse, de cette femme si complète par le c&oelig;ur et par l'esprit,
+qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de
+cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les
+honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des
+statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle
+de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la
+première de son temps par son intelligence et son savoir, par son
+éloquence et ses malheurs.</p>
+
+<p><i>Quai Desaix</i>.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des
+maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai
+étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux
+fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.</p>
+
+<p><i>Quai de l'Horloge</i>.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il
+doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les
+ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite <span class="pagenum">(p.016)</span>
+par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne
+sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la
+Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de
+sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais,
+d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a
+fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de
+la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des
+opticiens.</p>
+
+<p><i>Quai des Orfèvres</i>.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son
+nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns
+l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de
+Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons
+bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel;
+c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne
+avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au
+Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont
+Saint-Michel.</p>
+
+<p><i>Quais du Marché-Neuf</i> et <i>de l'Archevêché</i>.--Le milieu de ce quai a
+été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités
+étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière,
+voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai
+le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est <i>la
+Morgue</i>, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les
+individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit
+annuellement 360 à 480 cadavres.</p>
+
+<p>A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue
+par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au
+Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le <i>quai de
+l'Archevêché</i>, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé <i>quai
+Catinat</i>; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et
+du chapitre qui bordaient la Seine.</p>
+
+
+<a id="toc017" name="toc017"></a>
+<h2>§ II.</h2> <span class="pagenum">(p.017)</span>
+
+<h2>Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.</h2>
+
+
+<p>La rue d'<i>Arcole</i> commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole,
+et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a
+été formée récemment des anciennes rues du <i>Chevet Saint-Landry</i> et de
+<i>Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs</i>.</p>
+
+<p>La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans
+la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris,
+furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands.
+L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la
+rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On
+y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture
+de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre
+Broussel, ce <i>père du peuple</i> au temps de la Fronde. Broussel
+demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là
+qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui
+ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été
+démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements
+humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit,
+ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran
+Maxime pour sa victoire sur Gratien
+<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5">[5]</a>:
+ces ruines ont été retrouvées
+dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait
+probablement de la domination franque.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs était une église aussi ancienne
+que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie
+établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son <span class="pagenum">(p.018)</span>
+voisinage, marché qui fut transféré au XII<sup>e</sup> siècle près du Châtelet.
+Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été
+démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église
+Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.</p>
+
+<p>Le <i>Parvis Notre-Dame</i> est une grande place sur laquelle se trouvent,
+outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de
+Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle
+fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des
+écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe
+et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la
+prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour
+faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur
+arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19
+février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait
+aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église
+Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le
+marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les
+boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé
+en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et
+Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues
+Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les
+enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale
+des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits
+depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et
+du cloître Notre-Dame.</p>
+
+
+<a id="toc018" name="toc018"></a>
+<h2>§ III.</h2>
+
+<h2>L'église Notre-Dame.</h2>
+
+
+<p>Du temps de Tibère, les <i>nautes</i> ou bateliers parisiens élevèrent,<span class="pagenum">(p.019)</span>
+à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles
+faites en 1711 sous le ch&oelig;ur de Notre-Dame amenèrent la découverte
+d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles
+avait pour inscription:</p>
+
+<p>«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes
+parisiens élevèrent publiquement cet autel
+<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6">[6]</a>.»</p>
+
+<p>Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs
+représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains,
+des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était
+probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui
+deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle
+époque fut détruit ce monument; mais, dès le VI<sup>e</sup> siècle, sur son
+emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle
+on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à
+Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'<i>église
+sacro-sainte des Parisiens</i> ou la cathédrale. Des fouilles faites en
+1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette
+église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit
+que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le
+meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran
+sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses
+frères
+<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7">[7]</a>.»
+Un concile y fut tenu en 829.</p>
+
+<p>L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161.
+Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le
+pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer
+l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée <span class="pagenum">(p.020)</span>
+en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les
+innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le
+triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails
+latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques,
+ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à
+jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen
+âge.</p>
+
+<p>Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les
+deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était
+bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait:
+l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par
+les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.</p>
+
+<p>L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de
+Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été
+célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de <i>Te Deum</i> et de
+<i>De profundis!</i> que de générations ont passé sous ces sombres
+portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous
+ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de
+leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa
+splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de
+Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du ch&oelig;ur sa statue
+équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le
+sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle
+descente de croix, &oelig;uvre de Coustou aîné, qui orne encore le
+maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures
+agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la
+Vierge.</p>
+
+<p>Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart
+des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.</p>
+
+<p>Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille <span class="pagenum">(p.021)</span>
+cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des <i>Te
+Deum</i> pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la
+séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et
+La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de
+la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses
+drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la
+stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses
+objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa
+façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la
+Raison
+<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8">[8]</a>.
+Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée
+et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité,
+section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs
+de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au
+clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les
+théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint
+en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques
+constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un <i>Te Deum</i> y
+furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique;
+enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et
+de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne,
+Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des
+apôtres.</p>
+
+<p>Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la
+Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite
+le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par
+l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'<i>Archevêché</i> était
+le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de
+l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il
+servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la
+Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli
+en 1750 <span class="pagenum">(p.022)</span>
+par l'archevêque de Beaumont
+<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9">[9]</a>.
+L'Assemblée constituante
+y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en
+fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient
+la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par
+une promenade réservée dite le Terrain.</p>
+
+<p>Le <i>Cloître</i> était compris entre l'église, la rivière et une ligne
+tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les
+deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée
+au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent
+successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles
+épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du
+chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par
+ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux
+et une multitude d'évêques
+<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10">[10]</a>.
+Avec le Cloître et l'Archevêché, la
+cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie
+orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement
+par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a
+été démoli le 14 février 1831 <span class="pagenum">(p.023)</span>
+dans un jour de fureur populaire;
+à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie
+fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par
+des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de
+laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748;
+l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.</p>
+
+<p>Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses
+entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme
+autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne
+saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque
+chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises
+gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes
+places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses
+que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau
+d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, une restauration presque complète de
+Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa
+façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture
+dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus,
+un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint
+archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en
+disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc
+méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de
+goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la
+cathédrale elle-même.</p>
+
+
+<a id="toc023" name="toc023"></a>
+<h2>§ IV.</h2>
+
+<h2>L'Hôtel-Dieu.</h2>
+
+
+<p>L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que <span class="pagenum">(p.024)</span>
+certaine, a été fondé vers le milieu du VIII<sup>e</sup> siècle par saint Landry,
+huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous
+Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les
+malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre
+âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la
+Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre
+maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller
+coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités
+permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille
+malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq
+s&oelig;urs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable
+fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple
+de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi
+et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été
+administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la
+révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de
+2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même
+lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades
+reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la
+négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies
+effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation
+de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la
+population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des
+sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur
+universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour
+réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent
+souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait
+d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et
+de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la
+ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'&oelig;uvre, le
+ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les <span class="pagenum">(p.025)</span>
+employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution
+arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer
+l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On
+dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive
+gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur.
+Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui
+plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la
+mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à
+environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt
+prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel
+les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.</p>
+
+<p>Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont
+morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le
+malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées,
+en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont
+passés dans ces tristes salles!</p>
+
+<p>L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une
+belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint
+Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant
+de beaux établissements de charité, et de Monthyon
+<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11">[11]</a>,
+ce magnifique
+bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans
+cet hospice.</p>
+
+<p>La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins
+d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été
+démolie en 1802 et remplacée par l'ancienne église de
+Saint-Julien-le-Pauvre, dont nous parlerons plus tard.</p>
+
+<p>Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour <span class="pagenum">(p.026)</span>
+servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de
+l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de
+l'<i>assistance publique</i>.</p>
+
+<p>D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le
+service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est
+conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur
+assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle
+réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres
+établissements charitables.</p>
+
+<p>Les <i>hôpitaux</i> sont des établissements consacrés au traitement des
+malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et
+hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et
+contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: <i>l'Hôtel-Dieu</i>,
+<i>Sainte-Marguerite</i>, <i>La Riboissière</i>, la <i>Pitié</i>, la <i>Charité</i>,
+<i>Saint-Antoine</i>, <i>Necker</i>, <i>Cochin</i>, <i>Beaujon</i>. Ces neuf hôpitaux sont
+indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies
+aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du
+Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les
+hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce
+sont: <i>Saint-Louis</i>, du <i>Midi</i>, de <i>Lourcine</i>, des <i>Enfants malades</i>,
+d'<i>accouchement</i>, des <i>cliniques</i>. Ils sont exclusivement réservés au
+traitement d'affections particulières.</p>
+
+<p>Les <i>hospices</i> sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la
+vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités
+incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de
+leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où
+l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une
+petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la
+<i>Vieillesse-Hommes</i> ou <i>Bicêtre</i>, la <i>Vieillesse-Femmes</i> ou la
+<i>Salpêtrière</i>, les <i>Incurables-Hommes</i>, les <i>Incurables-Femmes</i>, les
+<i>Enfants-Trouvés</i>, les <i>Orphelins</i>, <i>Saint-Michel</i> ou <i>Boulard</i>, à
+Saint-Mandé, de la <i>Reconnaissance</i> ou <i>Brézin</i>, à Garches, <span class="pagenum">(p.027)</span>
+<i>Devillas</i>, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations
+particulières. Les maisons de retraite sont; les <i>Ménages</i>, <i>La
+Rochefoucauld</i>, <i>Sainte-Perrine</i>.</p>
+
+<p>On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons
+chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le
+soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et
+l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des
+malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de
+réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au
+service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de
+s&oelig;urs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.</p>
+
+
+<a id="toc027" name="toc027"></a>
+<h2>§ V.</h2>
+
+<h2>Rue de la Cité.</h2>
+
+
+<p>Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au
+Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des
+anciennes rues de la <i>Lanterne</i>, de la <i>Juiverie</i> et du <i>Marché-Palu</i>.</p>
+
+<p>A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin,
+était l'église <i>Saint-Denis-de-la-Chartre</i>, ainsi appelée d'une
+chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition,
+saint Denis avait été enfermé; elle datait du XI<sup>e</sup> siècle et fut
+démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la
+rivière formaient le <i>Bas de Saint-Denis</i> et étaient un lieu d'asile
+pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de
+Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle
+<i>Saint-Symphorien-de-la-Chartre</i>, qui fut cédée en 1702 à la
+communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite <i>Académie de
+Saint-Luc</i>. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à
+l'académie <span class="pagenum">(p.028)</span>
+royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle
+continua de subsister comme <i>maîtrise</i> des peintres, sculpteurs,
+graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa
+chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse
+école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les
+meilleurs artistes du XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>La rue de la <i>Juiverie</i> tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués
+au XII<sup>e</sup> siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut
+remplacée en 1183 par l'église de la <i>Madeleine</i>. Cette église, située
+au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande
+confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris,
+laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si
+ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé
+<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12">[12]</a>.»
+Tous les rois et
+reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en
+1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la
+Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs
+<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13">[13]</a>.</p>
+
+<p>La rue du <i>Marché-Palu</i> devait son nom à un marché qui y existait
+depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain
+marécageux (<i>palus</i>). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger
+François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont
+la mort amena la proclamation de la loi martiale.</p>
+
+<p>Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:</p>
+
+<p>1º Rue de <i>Constantine</i>, qui est aujourd'hui la grande artère
+longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée
+principalement avec l'ancienne rue de la <i>Vieille-Draperie</i>. Celle-ci
+tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste
+concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume
+et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on
+la <i>Juiverie des drapiers</i>. <span class="pagenum">(p.029)</span>
+La draperie était alors une des
+principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus
+ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.</p>
+
+<p>La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui
+démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.</p>
+
+<p>2º Rue de la <i>Calandre</i>, l'une des plus anciennes voies de la ville.
+D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, <i>évêque de Paris
+et bourgeois du Paradis</i>, était né au IV<sup>e</sup> siècle dans la maison qui a
+aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la
+châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette
+maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite,
+sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales
+et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi
+d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux
+mystère de la Passion au vif.»</p>
+
+<p>Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la
+Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on
+appelait la <i>ceinture de saint Éloi</i>: cet évêque y avait demeuré dans
+une maison qui existait encore au XIII<sup>e</sup> siècle sous le nom de <i>maison
+au Fèvre</i>
+<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14">[14]</a>,
+et il y fonda un monastère de femmes sous la direction
+de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il
+passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette
+époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme
+aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.</p>
+
+<p>En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a
+été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la
+démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette
+maison fut brûlée par sentence du Parlement <span class="pagenum">(p.030)</span>
+ et l'on a retrouvé
+récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place
+avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part
+qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux
+«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique,
+ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet
+d'art remarquable, ne subsista que dix ans.</p>
+
+<p>3º Rue <i>Neuve-Notre-Dame</i>.--Cette rue neuve est bien ancienne, car
+elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la
+cathédrale. On y trouvait jadis l'église <i>Sainte-Geneviève-des-Ardents</i>,
+dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur
+l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut
+détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous
+avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés
+par l'administration de l'assistance publique.</p>
+
+<p>4º Rue du <i>Marché-Neuf</i>.--On y trouvait l'église de <i>Saint
+Germain-le-Vieux</i>, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui
+démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal
+de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient
+taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes
+et criant: Bons chrétiens!»</p>
+
+
+<a id="toc030" name="toc030"></a>
+<h2>§ VI.</h2>
+
+<h2>Rue de la Barillerie.</h2>
+
+
+<p>La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait
+dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous
+avons dit ailleurs
+<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15">[15]</a>
+que c'est, avec les rues de la Calandre et du
+Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement
+elle a été traversée par <span class="pagenum">(p.031)</span>
+César et ses légions. Jusqu'à la fin du
+dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique
+très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En
+1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité
+qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la
+place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions
+judiciaires.</p>
+
+<p>La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette
+place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue <i>Saint-Barthélémy</i>,
+à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de
+la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus
+respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et
+servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait
+été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet
+l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138,
+elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIV<sup>e</sup> siècle, réparée et
+décorée au commencement du XVII<sup>e</sup>, elle tombait de nouveau en ruines en
+1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution
+arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères
+subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et
+matériaux on construisit le <i>théâtre de la Cité</i> ou <i>des Variétés</i>,
+ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès
+jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires.
+Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le <i>Spectacle des
+Veillées</i>, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des
+promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite
+du <i>Prado</i>.</p>
+
+<p>Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de
+Justice.</p>
+
+
+<a id="toc032" name="toc032"></a>
+<h2>§ VII.</h2> <span class="pagenum">(p.032)</span>
+
+<h2>Le Palais de Justice et la Préfecture de police.</h2>
+
+
+<p>Le <i>Palais</i> est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les
+rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les
+enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le
+fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir;
+tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y
+moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y
+bâtissant:</p>
+
+<p>1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était,
+dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle
+de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là
+que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les
+testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en
+1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et
+des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui
+amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un
+jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement
+par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10
+mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27
+juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est
+là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de
+malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses
+prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!</p>
+
+<p>2º La <i>grand'salle</i>, qui, pendant plusieurs siècles, excita
+l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous
+les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses <span class="pagenum">(p.033)</span>
+«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est
+dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes
+les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là
+que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles;
+c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France.
+Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins,
+de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la
+grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont
+les archives du Parlement.</p>
+
+<p>3º La <i>Sainte-Chapelle</i>, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la
+sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à
+Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin
+II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'&oelig;uvre de
+Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants,
+l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une
+somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de
+deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également
+légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche
+élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les
+plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630,
+reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et
+vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la
+révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle
+fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux
+religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses
+châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent
+transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous
+le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les
+mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales,
+colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques
+années, une <span class="pagenum">(p.034)</span>
+restauration complète de ce monument, honneur du
+vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique
+<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16">[16]</a>
+et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté
+la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré
+en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»</p>
+
+<p>Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de
+constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en
+reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque,
+baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où
+sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les
+environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était
+séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.</p>
+
+<p>Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et
+alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui
+servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets
+royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et
+ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement,
+qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y
+séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure
+des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt
+ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les
+temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels,
+tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel,
+Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les
+Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris,
+et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»</p>
+
+<p>Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques
+embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des
+Pas-Perdus <span class="pagenum">(p.035)</span>
+ à la Cour de cassation et qui a été splendidement
+restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa
+définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour
+de la justice, c'est-à-dire du Parlement
+<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17">[17]</a>,
+de la Cour des comptes,
+dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui
+siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une
+foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des
+marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses
+escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui
+ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit
+les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de
+Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris
+le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit
+Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris,
+qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les
+solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses
+pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs
+et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui
+s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands,
+accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs
+marchandises. L'embrasement <span class="pagenum">(p.036)</span>
+augmenta par un vent du midi fort
+violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel,
+le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet
+des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les
+dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux
+rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est
+aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart
+des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont
+l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les
+agents et les victimes de la chicane.</p>
+
+<p>On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de
+Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées,
+d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de
+Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce
+temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut
+terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le
+Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de
+Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les
+avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le
+lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient
+devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la
+noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques.
+Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on
+sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.</p>
+
+<p>En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux
+petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par
+laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué.
+Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la
+rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons
+aujourd'hui, <span class="pagenum">(p.037)</span>
+avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour.
+Alors la <i>cour du Mai</i>, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant
+d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres
+illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut
+régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de
+la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son
+préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont
+enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où
+l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les
+journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la
+Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme,
+avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du
+Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres
+amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes.
+Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»</p>
+
+<p>De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais
+de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais
+respectable de constructions de tous les âges, cette froide et
+insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque.
+Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux
+monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant
+de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des
+Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des
+maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la
+Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally,
+les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette
+magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le
+frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de
+trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les
+traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.</p>
+
+<p>Dans <span class="pagenum">(p.038)</span>
+la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la <i>Préfecture
+de police</i> qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et
+l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être
+installée dans des bâtiments nouveaux.</p>
+
+<p>L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et
+était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut
+détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que
+nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure
+au préfet de police et doit être démoli.</p>
+
+<p>L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale
+se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution,
+il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache
+et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal
+de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y
+établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de
+crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale!
+Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le
+reconstruire sur un plan tout nouveau.</p>
+
+<p>Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire
+magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de
+1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de
+1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.</p>
+
+<p>Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses
+ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville,
+trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires,
+inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police,
+etc.</p>
+
+
+<a id="toc039a" name="toc039a"></a>
+<h2>§ VIII.</h2> <span class="pagenum">(p.039)</span>
+
+<h2>Rue de Harlay et place Dauphine.</h2>
+
+
+<p>Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de
+<i>Harlay</i>. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les
+quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même
+origine. Ils entourent une petite place, dite <i>Dauphine</i>, qui fait
+communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une
+fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine
+fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la
+révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats
+qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.</p>
+
+
+
+<a id="toc039b" name="toc039b"></a>
+<h1>CHAPITRE V.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES QUAIS</span>.</h2>
+
+
+<p>C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de
+larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières
+infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt
+de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur
+situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais
+datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou
+refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses
+caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir
+sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs
+bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs
+maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries,
+leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à
+plaisir. La Seine était alors plus <span class="pagenum">(p.040)</span>
+que de nos jours, importante et
+chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et
+dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses
+bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique
+du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si
+l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues
+voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des
+hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et
+c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les
+plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve
+nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta
+pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop
+de liberté, quelques <i>palées</i> ou rangées de pieux, quelques estacades
+en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry,
+au port du Louvre, où abordaient les <i>naulées</i> de vins, de grains, de
+bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les
+industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un
+cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé
+vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on
+commença à construire de véritables quais.</p>
+
+<p>Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins
+et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que
+dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi
+ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce
+qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des <i>Augustins</i>, fut le
+premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le
+quai de la <i>Mégisserie</i>. Le terrain de ce quai allait jadis en pente
+douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les
+jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au
+sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus
+de maçonnerie, et il devint le quai de la <i>Saunerie</i>, dit plus <span class="pagenum">(p.041)</span>
+tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans
+l'endroit le plus profond de ce quai, appelé <i>Vallée de misère</i>, se
+tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était
+le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de
+Grève. Vers le XVI<sup>e</sup> siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à
+cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore
+il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie,
+dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet.</p>
+
+<p>Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à
+l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai
+des <i>Ormes</i>. Sous François I<sup>er</sup>, on répara les quais des Ormes et de la
+Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins,
+qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du <i>Louvre</i> et
+celui de l'<i>École</i>, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois;
+on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines
+au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces
+rampes était celle de l'abreuvoir <i>Popin</i>, qui a subsisté jusqu'à nos
+jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et
+très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous
+Philippe-le-Bel.</p>
+
+<p>La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement
+d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la
+création du quai des <i>Bons-Hommes</i> situé alors hors de la ville. Les
+quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est
+là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être
+jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de
+l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels,
+femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la
+rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre,
+partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les <span class="pagenum">(p.042)</span>
+tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection
+<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18">[18]</a>.» Les
+quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de
+la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit
+maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les
+barricades de 1648.</p>
+
+<p>Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua
+avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis,
+on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai
+<i>Malaquais</i> par les soins de Marguerite de Valois.</p>
+
+<p>Au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, le terrain qui est entre le
+Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la
+rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses
+baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641,
+le marquis de <i>Gesvres</i> obtint la concession de ce terrain, et il y
+bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf
+pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait
+une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on
+couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur
+la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert
+entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les
+maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis
+plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier.
+Mazarin fit faire le quai des <i>Théatins</i> (quai Voltaire), ainsi appelé
+d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des <i>Quatre-nations</i>,
+devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de
+balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le
+bout du Pont-Neuf <span class="pagenum">(p.043)</span>
+jusques à la porte de Nesle,» le quai de
+<i>Nesle</i>, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et
+tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le
+quai <i>Lepelletier</i>, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis
+ministre des finances, fut construit
+<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19">[19]</a>;
+on le ferma avec des grilles,
+ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y
+établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des
+<i>Tuileries</i>, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui
+de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les
+gardes-françaises; le quai de la <i>Conférence</i>, qui commençait à la
+porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai
+de la <i>Grenouillère</i>, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des
+cabarets où le peuple allait <i>grenouiller</i>; c'est aujourd'hui le quai
+d'<i>Orsay</i>, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit
+le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de
+Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on
+ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les
+déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de
+monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des
+Monnaies, sur le quai Conti.</p>
+
+<p>Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus
+commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population.
+Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port
+Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des
+Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon;
+au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient
+les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois,
+du plâtre, <span class="pagenum">(p.044)</span>
+de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins,
+etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie
+était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la
+Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les
+marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les
+bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres,
+surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus
+tard exploité par les assurances militaires.</p>
+
+<p>Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le
+quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des
+faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils
+pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai
+Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons
+royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention
+et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les
+quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le
+Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille.
+Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à
+l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont
+vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes
+païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils
+ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le
+pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et
+la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés
+de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai,
+enfin une partie de la bataille de juin.</p>
+
+<p>C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les
+bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a
+été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les
+quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur
+chaque rive: alors ont été <span class="pagenum">(p.045)</span>
+construits ou achevés, sur la rive
+droite, les quais de la <i>Rapée</i>, <i>Morland</i>, de la <i>Conférence</i>, de
+<i>Billy</i>; sur la rive gauche, les quais d'<i>Austerlitz</i>, <i>Saint-Bernard</i>,
+<i>Montebello</i>, d'<i>Orsay</i>, des <i>Invalides</i>, etc. La Restauration et le
+gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles,
+qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du
+monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la
+Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur,
+peut rivaliser avec ceux des Romains.</p>
+
+<p>Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se
+trouvaient sur les quais sont:</p>
+
+<p>Sur la rive droite:</p>
+
+<p>1º L'<i>Arsenal</i>, sur le quai Morland. Dès le XIV<sup>e</sup> siècle, la ville
+avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la
+Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des
+dépôts d'armes. En 1533, François I<sup>er</sup> s'empara de ces granges et y fit
+construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et
+leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers.
+Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de
+vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y
+ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste
+hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie.
+Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu
+pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet
+édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois
+occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet;
+c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la
+Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant
+d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé
+de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin
+de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes.
+Le petit Arsenal <span class="pagenum">(p.046)</span>
+était habité par le grand maître de l'artillerie
+et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque
+prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle
+bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de
+l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de
+<i>Monsieur</i>. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire,
+au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre
+établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal,
+ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés;
+il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire
+des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de
+cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent
+encore, séparés par la rue de l'Orme; le <i>petit Arsenal</i> renferme la
+<i>direction générale des poudres et salpêtres</i>, l'ancien hôtel du
+gouverneur renferme la <i>bibliothèque de l'Arsenal</i>, riche aujourd'hui
+de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y
+voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était
+en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de
+Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où
+l'on a bâti les <i>greniers de réserve</i> pour l'approvisionnement de
+Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont
+été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là
+qu'est mort Charles Nodier.</p>
+
+<p>2º L'<i>Hôtel-de-Ville</i> et la <i>place de Grève</i>. (Voir liv. II, ch. 1<sup>er</sup>.)</p>
+
+<p>3º La <i>place du Châtelet</i>, à la rencontre des quais de Gesvres et de
+la Mégisserie. Le grand et le petit <i>Châtelets</i> étaient, comme nous
+l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à
+défendre les extrémités du grand et du petit <i>Ponts</i>; on faisait
+remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à
+défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé
+en château fort sous Louis-le-Gros, <span class="pagenum">(p.047)</span>
+agrandi par saint Louis, qui
+l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors
+que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et
+obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et
+qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine
+détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on
+appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: <i>Tributum
+Cæsaris</i>. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se
+payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville.
+On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice
+du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial.
+Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions
+particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus
+important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du
+<i>prévôt</i>, président honoraire, des trois lieutenants <i>civil</i>,
+<i>criminel</i> et <i>de police</i>
+<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20">[20]</a>,
+de 60 conseillers, de 13 avocats du roi,
+de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce
+tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la
+Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à
+la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses
+tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418,
+la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le
+massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers.
+Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des
+poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses
+ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève,
+depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien,
+surmontée d'une statue dorée de la Victoire, &oelig;uvre de Bosio. La place
+du Châtelet <span class="pagenum">(p.048)</span>
+a été le théâtre d'un violent combat dans les journées
+de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la
+destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces
+s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au
+couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis
+dont toute la partie inférieure est élargie et de construction
+nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous
+parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face
+de l'Hôtel-de-Ville.</p>
+
+<p>4° Le <i>Louvre</i>, les <i>Tuileries</i> et la <i>place de la Concorde</i>. (Voir
+liv. II, ch. <span class="smcap">xi</span>.)</p>
+
+<p>5° La <i>maison de François I<sup>er</sup></i>, sur le quai des Champs-Élysées. C'est
+un petit chef-d'&oelig;uvre de la renaissance, dont on attribue les
+ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été
+transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret,
+en 1826.</p>
+
+<p>6° La <i>pompe à feu de Chaillot</i>, sur le quai de Billy, machine
+hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest
+de Paris.</p>
+
+<p>7° Les bâtiments de la <i>manutention des vivres</i> pour la garnison de
+Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement
+de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la <i>Savonnerie</i>,
+fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la
+Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins.</p>
+
+<p>8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le <i>couvent
+des Bons-Hommes</i> ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église
+dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de
+Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore.</p>
+
+<p>Sur la rive gauche:</p>
+
+<p>1° Le <i>Jardin-des-Plantes</i>. (Voir liv. III, ch. I<sup>er</sup>.)</p>
+
+<p>2° <i>La Halle-aux-Vins</i>.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie <span class="pagenum">(p.049)</span>
+sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du
+quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant
+été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous
+les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des
+Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres.
+Elle est composée de cinq masses principales de constructions,
+séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une
+petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de
+vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes,
+les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les
+celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions.
+Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à
+la sortie de l'entrepôt.</p>
+
+<p>3° La <i>Tournelle</i> et la <i>porte Saint-Bernard</i>,--Le château de la
+Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en
+1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la
+demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en
+attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces
+coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de
+tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute
+l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte
+Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on
+construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à
+la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en
+1787.</p>
+
+<p>4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel
+de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé
+auparavant de <i>Tyron</i>, de <i>Bar</i>, de <i>Montpensier</i>; il avait appartenu
+aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde;
+2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans
+l'ancien <span class="pagenum">(p.050)</span>
+couvent des <i>Miramiones</i> ou filles de Sainte-Geneviève,
+qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce
+couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont
+s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que
+madame de Sévigné appelle une <i>mère de l'Église</i>: devenue veuve à
+seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des &oelig;uvres de
+charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine
+sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de
+chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones.</p>
+
+<p>5° Le <i>petit Châtelet</i>.--Le petit Châtelet fut transformé en château
+fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet,
+dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui
+interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a
+été démolie en 1782.</p>
+
+<p>6° Le <i>couvent des Augustins</i>.--Le <i>marché à la Volaille</i>.--Le couvent
+des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une
+chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue
+décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de
+Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier,
+etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les
+rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle
+capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes:
+aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de
+l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le
+Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce
+corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là
+que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à
+l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur
+indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un
+siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un <span class="pagenum">(p.051)</span>
+arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le
+<i>marché à la Volaille</i>, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie
+de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3.</p>
+
+<p>7° <i>Hôtel de Nesle ou de Nevers</i>.--<i>Hôtel des Monnaies</i>.--L'hôtel de
+Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à
+Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de
+Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée
+attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel
+devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et
+l'embellit<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21">[21]</a>.
+Il était alors borné au couchant par la porte et la
+tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la <i>petite
+Seine</i>, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,
+Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle
+seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et
+y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur
+était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont
+rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers,
+pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle
+conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la
+petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même
+chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha
+pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.
+L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de
+Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui
+en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des
+grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses
+premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances
+de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par
+Gourville, <span class="pagenum">(p.052)</span>
+l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par
+son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la
+princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut
+acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement
+l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte
+Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il
+renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des
+monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau
+cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies
+françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée
+de l'exécution des lois monétaires.</p>
+
+<p>8º Le <i>collége des Quatre-Nations</i>.--Le <i>palais de
+l'Institut</i>.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit
+des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces
+réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les
+architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien
+hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de
+Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face
+du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se
+tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le
+tombeau du cardinal, &oelig;uvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant
+au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista
+jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint
+en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq
+Académies, française, des sciences, des inscriptions et
+belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.
+Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs
+séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la
+bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé
+et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe
+encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.</p>
+
+<p>9º Sur <span class="pagenum">(p.053)</span>
+le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des
+Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois
+après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit
+vers la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et sur son emplacement ont été
+construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité:
+au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le
+conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11
+était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les
+ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le
+président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de
+Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est
+morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui
+détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de
+la Trémoille de Lauzun.</p>
+
+<p>10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins,
+fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le
+c&oelig;ur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut
+attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des
+émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de
+spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.</p>
+
+<p>Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels
+Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre
+Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel
+Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous
+l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire
+a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en
+1778 il a reçu les hommages de tout Paris.</p>
+
+<p>11º La <i>caserne d'Orsay</i>.--Dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, c'était l'hôtel
+d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la
+cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de <span class="pagenum">(p.054)</span>
+police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors
+deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de
+<i>quartier Bonaparte</i>. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une
+caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause
+de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.</p>
+
+<p>12º Le <i>palais d'Orsay</i>, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un
+monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont
+l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui
+dépassent dix millions: il sert aux séances du <i>Conseil d'État</i> et
+renferme la <i>Cour des comptes</i>.</p>
+
+<p>13º Le <i>palais de la Légion d'honneur</i>, bâtiment prétentieux et
+bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que
+madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques
+et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la
+chancellerie de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p>14º <i>Palais Bourbon</i>.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et
+il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la
+Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission
+des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et
+plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux
+publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit
+une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y
+plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les
+dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de
+la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent
+pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814,
+et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions
+que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y <i>octroya</i> la
+Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent
+les <span class="pagenum">(p.055)</span>
+portes à la représentation nationale; le 9 août 1830,
+Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le
+24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un
+gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit
+sa session, et, suivant le <i>Moniteur</i>, y «acclama la République
+vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude
+égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée
+nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin,
+tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le
+20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République,
+y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et
+indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite
+par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps
+Législatif y tient ses séances.</p>
+
+<p>Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont
+pris pour demeure, a subi des changements considérables; les
+principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des
+séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du
+palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre
+des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique
+bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.</p>
+
+
+
+<a id="toc055" name="toc055"></a>
+<h1>CHAPITRE VI.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES PONTS</span>.</h2>
+
+
+<p>Les deux plus anciens ponts de Paris sont le <i>Pont-au-Change</i> et le
+<i>Petit-Pont</i>, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux
+extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui
+traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, <span class="pagenum">(p.056)</span>
+de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur
+construction. Le premier, appelé d'abord <i>Grand-Pont</i>, prit en 1140,
+son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent
+jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le
+feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées
+de maisons qu'on fit disparaître en 1786
+<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22">[22]</a>.
+Il avait, à son extrémité
+septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de
+maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV:
+l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le
+Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le
+Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit
+fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction
+est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les
+vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la
+procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne
+fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme
+chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence
+militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du
+légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin
+1848.</p>
+
+<p>Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les
+seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le
+pont <i>Saint-Michel</i>, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en
+était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut
+reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de
+maisons qui disparurent en 1808
+<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23">[23]</a>.
+C'est sur ce pont que le président
+Brisson <span class="pagenum">(p.057)</span>
+et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs.
+En 1413, on construisit le pont <i>Notre-Dame</i>, qui, en 1449, par la
+négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il
+s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire
+évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins
+arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut
+reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit
+une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons
+d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du
+parachèvement de si grand et magnifique &oelig;uvre, fut crié Noël et
+grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long
+espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la
+plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On
+détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister
+une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de
+la <i>pompe Notre-Dame</i>, qui fournit à Paris journellement deux millions
+de litres d'eau.</p>
+
+<p>Jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts
+<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24">[24]</a>, qui
+prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la
+ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue
+Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait
+encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,
+et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le
+diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré
+d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent<span class="pagenum">(p.058)</span>
+à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont
+la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut
+achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut
+terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut
+agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur
+ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur
+lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs
+(<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle,
+la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des
+charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux
+livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les
+bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs
+exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit
+Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:
+ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête
+haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui
+passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les
+invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre
+mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau
+armorié qui flotte et leur sert d'enseigne
+<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25">[25]</a>.»
+Le Pont-Neuf, dans le
+temps où il fut construit, était une voie de communication
+très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une
+époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire
+Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près
+également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la
+foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la
+rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est
+pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus
+fréquenté et <span class="pagenum">(p.059)</span>
+le plus important de Paris. Deux monuments ont
+contribué à le rendre populaire, le <i>Roi de bronze</i> et la
+<i>Samaritaine</i>.</p>
+
+<p>Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, &oelig;uvre de
+Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier
+jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est
+devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre;
+c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788.
+Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés
+et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée
+à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées
+révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, &oelig;uvre de
+Lemot, a été rétablie en 1817.</p>
+
+<p>La <i>Samaritaine</i> était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière,
+qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au
+quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré
+avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine
+ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine
+et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les
+jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et
+la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens:
+les <i>dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze</i> ont été le
+titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de
+la Fronde.</p>
+
+<p>Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts <i>Marie</i> et de
+la <i>Tournelle</i> pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec
+la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le
+premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit
+deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;
+on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en
+1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et <span class="pagenum">(p.060)</span>
+reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.</p>
+
+<p>L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre
+fit construire en 1642 le pont <i>Barbier</i> ou <i>Sainte-Anne</i>, à la place
+du <i>bac</i> qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce
+pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le
+peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on
+lui substitua le <i>Pont-Royal</i> dont l'exécution est due au dominicain
+François Romain.</p>
+
+<p>A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux <i>Doubles</i> ou de
+l'<i>Hôtel-Dieu</i>, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec
+la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un <i>double</i>
+denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles
+de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le <i>Pont-Rouge</i>,
+pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec
+l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842
+par une passerelle suspendue, dite pont de la <i>Cité</i>.</p>
+
+<p>Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la
+Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet,
+le pont Louis XVI, dit aussi de la <i>Révolution</i> et aujourd'hui de la
+<i>Concorde</i>; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce
+jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la
+Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce
+pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu
+passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus
+d'une révolution!</p>
+
+<p>Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'<i>Austerlitz</i>, commencé en
+1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des <i>Arts</i>, commencé en
+1802, achevé en 1804; d'<i>Iéna</i>, commencé en 1809, achevé en 1813. Le
+premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du
+Jardin-des-Plantes <span class="pagenum">(p.061)</span>
+ou le boulevard Mazas avec le boulevard de
+l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est
+praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et
+le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en
+1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.</p>
+
+<p>Les ponts suspendus des <i>Invalides</i> et d'<i>Arcole</i> ont été construits
+en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le
+dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre
+d'un combat en 1830. Les ponts <i>Louis-Philippe</i>, de l'<i>Archevêché</i>, du
+<i>Carrousel</i> datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en
+1855, le pont de l'<i>Alma</i> qui unit le quartier de Chaillot et celui du
+Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la
+barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à
+dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de
+nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement
+moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du
+moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres,
+avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en
+1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la
+plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité
+a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite
+circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été
+enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de
+l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.</p>
+
+
+
+<a id="toc061" name="toc061"></a>
+<h1>LIVRE II.</h1> <span class="pagenum">(p.062)</span>
+
+<h1>PARIS SEPTENTRIONAL.</h1>
+
+
+
+<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE
+FAUBOURG SAINT-ANTOINE</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.</h2>
+
+
+<p>La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine,
+comme son nom l'indique, qu'une <i>grève</i>, que le fleuve couvrait
+souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où
+datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé
+en 1141. Vers la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui
+s'était tenu d'abord à la <i>Vallée de misère</i>, près du grand Châtelet,
+vint s'y établir dans une maison dite <i>aux Piliers</i>, et alors commença
+la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires,
+aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été
+témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de
+supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud!
+que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y
+ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite
+Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où
+Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie
+politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a
+poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde
+et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il
+serait entendu de la France entière.»</p>
+
+<p>Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, <span class="pagenum">(p.063)</span>
+surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en
+1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de
+Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à
+Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de
+la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en
+1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des
+Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de
+Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,
+de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de
+Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal
+révolutionnaire le 18 floréal an <span class="smcap">III</span>, de Demerville, Arena, Topino,
+Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,
+de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des
+quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de
+juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il
+faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers
+de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la
+Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y
+ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs
+compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont
+commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées
+révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au
+coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la
+porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu
+Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La
+place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet
+1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le
+surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu,
+le 5 octobre, la Fayette <span class="pagenum">(p.064)</span>
+entraîné par la garde nationale à
+Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des
+faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles
+devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la
+municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous
+la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple
+conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette
+intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe!
+et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire,
+l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la
+République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois,
+le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et
+jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt
+enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée,
+qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de
+l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou
+s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses
+tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la
+folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne
+de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le
+dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15
+mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques
+factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut
+pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de
+s'emparer de ce Louvre de la multitude.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue
+ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers
+qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment.
+De là est venu le mot <i>faire grève</i>, pour signifier les chômages
+volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis
+trente ans. La place <span class="pagenum">(p.065)</span>
+a d'ailleurs doublé d'étendue et de
+magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi
+la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large
+voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le
+boulevard <i>de l'Hôtel-de-Ville</i> qui joint la place du Châtelet et a
+absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional
+est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en
+communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part
+avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps
+anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements
+faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du
+monument.</p>
+
+<p>Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux <i>nautes</i>,
+corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et
+peut-être avant leur domination, qui devint au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle la <i>hanse</i>
+parisienne<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26">[26]</a>.
+Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de
+<i>prévôt des marchands</i> et ses confrères celui d'<i>échevins</i>. Le prévôt
+et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six
+conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient
+dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge
+à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire
+recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant
+de soin, dit un écrivain du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, la vie de ceux qui aspirent à
+ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir
+qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie,
+ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité
+et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner
+empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette,
+Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, <span class="pagenum">(p.066)</span>
+Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean
+Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon,
+Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les
+libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de
+vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la
+royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles
+devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie
+absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux
+Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;»
+et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les
+échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais
+ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de
+la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que
+celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux,
+le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on
+appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de
+dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens
+<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27">[27]</a>.»</p>
+
+<p>Nous avons vu dans l'<i>Histoire générale de Paris</i> que l'ancienne
+municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des
+marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une
+administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal
+et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la
+révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de
+Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses
+commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de
+la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span> confia cette
+administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et
+à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par
+la loi du 20 avril 1834. La révolution <span class="pagenum">(p.067)</span>
+de 1848 fit disparaître
+l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du
+Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs;
+mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie
+la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré
+par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est
+assisté d'une <i>commission municipale</i> nommée par le gouvernement.</p>
+
+<p>Le premier <i>Hôtel-de-Ville</i> qu'ait eu la place de Grève s'appelait la
+<i>Maison-aux-Piliers</i>, à cause des piliers de bois qui soutenaient son
+humble façade, ou <i>Maison-aux-Dauphins</i>, parce qu'elle avait appartenu
+aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne
+Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880
+livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux
+cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et
+petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée
+plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et
+large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel
+que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves
+de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de
+résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois
+trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes
+affaires.»</p>
+
+<p>Sous le règne de François I<sup>er</sup>, la Maison-aux-Piliers tombant en
+ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La
+première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole,
+prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette
+pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et
+clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec
+les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi
+sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de
+Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de
+la Grève, <span class="pagenum">(p.068)</span>
+il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin
+pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à
+haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»</p>
+
+<p>L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté
+de Jean Asselin, maître des &oelig;uvres de la ville, ne s'éleva que
+lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les
+guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau
+et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut
+achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de
+bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus
+de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, &oelig;uvre remarquable
+de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une
+statue de Louis XIV, chef-d'&oelig;uvre de Coysevox. La principale salle
+était celle du <i>Trône</i>, qui servait pour les réceptions, les fêtes,
+les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy,
+de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est,
+de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques;
+là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV
+et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque
+des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa
+la tête d'un coup de pistolet.</p>
+
+<p>En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de
+l'<i>hôpital du Saint-Esprit</i>, fondé en 1362 pour des orphelins nés à
+Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était
+contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le <i>Bureau des
+pauvres</i>, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône
+sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils
+puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on
+construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église
+<i>Saint-Jean-en-Grève</i>, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville;
+c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées <span class="pagenum">(p.069)</span>
+de Paris; elle
+avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon
+Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de
+salle d'assemblée pour la ville.</p>
+
+<p>Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les
+services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans
+des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan
+gigantesque et au moyen de la destruction des rues du <i>Martroy</i>, qui
+passait jadis sous l'édifice, du <i>Tourniquet-Saint-Jean</i>, ou du
+<i>Pet-au-Diable</i>, de la <i>Levrette</i>, des <i>Audriettes</i>, d'une partie des
+rues de la <i>Mortellerie</i> et de la <i>Tixeranderie</i>, etc. En prolongeant
+la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style,
+en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait
+primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme
+rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont
+la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment
+monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus
+élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes
+célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été
+heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois
+grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur
+et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer
+les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux,
+statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes
+occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.</p>
+
+<p>L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris,
+l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé
+dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui
+ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a
+dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au
+27 juillet 1794, pendant le règne <span class="pagenum">(p.070)</span>
+de la sanglante Commune, qui
+gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848,
+pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.</p>
+
+
+<a id="toc070" name="toc070"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>La rue et le quartier Saint-Antoine.</h2>
+
+
+<p>La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier
+Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de
+l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du <i>Martroy</i>, ainsi
+appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un
+champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par
+la rue du <i>Monceau-Saint-Gervais</i>, qui prenait son nom de l'éminence
+où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et
+dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière
+<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28">[28]</a>. Dans
+cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800
+un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation
+remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné
+naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les
+juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs
+redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler
+d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue
+du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert,
+en 1836, une large et belle voie, dite <i>François-Miron</i>, qui dégageait
+la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour
+ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on
+a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et
+à une forteresse, qu'on appelle <i>Caserne Napoléon</i>.</p>
+
+<p>Le <span class="pagenum">(p.071)</span>
+prolongement de la rue François-Miron était la rue du
+<i>Pourtour-Saint-Gervais</i>, qui longe l'église de même nom; elle vient
+d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église
+<i>Saint-Gervais</i> est la plus ancienne du nord de Paris, car elle
+existait au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant
+Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette
+<i>basilique</i>, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui
+ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues
+de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place
+de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands,
+et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la
+voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut
+reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques
+très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail,
+d'architecture moderne, &oelig;uvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et
+jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a
+appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen
+âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle
+pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église
+Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des
+tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est
+célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un
+des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui
+«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil
+de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église
+l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau
+somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours
+après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content
+d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les
+sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de
+Champagne, du savant <span class="pagenum">(p.072)</span>
+Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin,
+du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon,
+etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise
+du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y
+surprendre et lui demander à souper.</p>
+
+<p>La rue du Pourtour aboutit à la place <i>Baudoyer</i>, autrefois <i>Bagauda</i>
+et <i>Baudet</i>, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons
+parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge
+le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un
+des plus terribles combats de juin 1848.</p>
+
+<p>A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>La rue <i>Saint-Antoine</i>, avec le faubourg du même nom, est une de ces
+rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la
+vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle
+existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et
+s'appela d'abord rue de la <i>Porte-Baudet</i>, à cause d'une porte de
+l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue
+Culture-Sainte-Catherine, puis rue du <i>Pont-Perrin</i>, à cause d'un pont
+construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait
+la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la
+Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin
+de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures
+royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la
+Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine
+que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous
+Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille
+entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc
+eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais
+engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale;
+c'est là, devant le palais des <span class="pagenum">(p.073)</span>
+Tournelles, que Henri II fut tué
+dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que
+les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en
+duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte
+Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et
+tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte
+Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux
+troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu
+par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue
+Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le
+théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non
+moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14
+juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les
+trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se
+livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui,
+venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la
+porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans
+la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus
+redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut
+maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant
+de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre
+en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de
+la lutte.</p>
+
+<p>La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels
+Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux
+siècles.</p>
+
+<p>L'<i>hôtel Saint-Paul</i>, qui occupait l'espace compris entre les rues
+Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la
+Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels
+divers achetés ou construits par Charles V
+<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29">[29]</a>
+et <span class="pagenum">(p.074)</span>
+réunis entre eux
+sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux
+et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc
+(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre
+coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les
+hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les
+hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait
+de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des
+Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour
+la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la
+fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie,
+des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un
+palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs,
+une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des
+rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les
+Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les
+fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les
+chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses
+successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François
+I<sup>er</sup>, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les
+maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que
+celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint
+l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de
+Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de
+Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par
+Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis
+«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a
+dédié <i>Cinna</i>), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que,
+se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta
+quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle
+dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. <span class="pagenum">(p.075)</span>
+Aujourd'hui, c'est une maison particulière.</p>
+
+<p>L'<i>hôtel des Tournelles</i>, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et
+acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford
+s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent
+leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François I<sup>er</sup>, il
+devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur,
+renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze
+galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le
+terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles,
+Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine
+et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être
+habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus,
+et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux
+chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y
+fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit
+commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a
+soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté
+parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à
+des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces
+bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui
+forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un
+vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et
+elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du
+beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants
+seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si
+tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si
+paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique
+carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627,
+Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à
+l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant
+cette inscription:</p>
+
+<p><i>Pour <span class="pagenum">(p.076)</span>la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et
+très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de
+Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre
+dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de
+bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour
+une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa
+reconnoissance</i>.</p>
+
+<p>Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des
+<i>Fédérés</i>, puis de l'<i>Indivisibilité</i>, puis des <i>Vosges</i>, en l'honneur
+du département qui, en l'an <span class="smcap">VIII</span>, s'était le plus empressé de payer
+ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres
+d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de
+la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des
+chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux
+grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en
+1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814,
+la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à
+Louis XIII, &oelig;uvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans
+dommage laisser dans la carrière.</p>
+
+<p>Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont
+habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un
+seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du
+XVII<sup>e</sup> siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de
+Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine,
+qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de
+cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle,
+comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne
+n'a pas eu un souvenir.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et
+ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la
+magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au
+lieu des beaux et des raffinés <span class="pagenum">(p.077)</span>
+du XVII<sup>e</sup> siècle, que les vieilles
+gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans
+l'hôtel Villedeuil (nº 14), la <i>mairie du huitième arrondissement</i>, a
+été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.</p>
+
+<p>Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine
+renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent
+encore: l'hôtel de Beauvais, &oelig;uvre de Lepaute, où se plaçait
+ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles;
+l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV,
+etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous
+allons décrire et dont un seul existe encore:</p>
+
+<p>1º Le <i>couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine</i>.--Le moyen âge avait
+des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des
+populations entières mouraient sans murmure, et que la charité
+cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était
+le <i>feu sacré</i> ou <i>mal des Ardents</i>, ou <i>mal Saint-Antoine</i>. Une
+congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce
+mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la <i>Saussaie</i>,
+situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir
+un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les
+religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son
+emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a
+été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.</p>
+
+<p>2º L'<i>église Saint-Louis-Saint-Paul</i>.--Sur l'emplacement de cette
+église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XV<sup>e</sup> siècle,
+on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné
+en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder,
+dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle
+ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel,
+Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des
+Jésuites, <span class="pagenum">(p.078)</span>
+aux chanoines réguliers de l'ordre de
+Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790,
+la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le
+collége ou <i>lycée Charlemagne</i>. L'église a été bâtie en 1612 par les
+soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la
+première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé
+d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les c&oelig;urs de Louis XIII,
+de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier
+Birague, &oelig;uvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé,
+&oelig;uvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches.
+C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.</p>
+
+<p>3º Le <i>couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers</i>.--«En 1201,
+dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris,
+préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que
+leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent
+dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules
+et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se
+forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur
+digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se
+composait, mit son v&oelig;u de chasteté sous le patronage d'une vierge,
+sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt
+prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin,
+bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il
+possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les
+sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de
+Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du
+portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de
+sa garde:</p>
+
+<p>«<i>A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste
+église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la
+victoire qui fust au pont de Bovines, l'an</i> 1214.»--«<i>Les sergents
+d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si <span class="pagenum">(p.079)</span>
+Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de
+madame saincte Katherine; ainsi fust-il</i>.»</p>
+
+<p>Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur
+confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que
+furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par
+l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés
+les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons
+tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent
+enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la
+réaction de 1383.</p>
+
+<p>L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de
+Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le
+noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient
+en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont
+l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église,
+monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été
+reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque
+respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la
+bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on
+construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui
+avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de
+ces noms barbares et oubliés de <i>Monsieur-Sainct-Loys</i> et du
+<i>Pont-de-Bovines</i>, mais des noms illustres de MM. les ministres de
+cette époque.</p>
+
+<p>4º Le <i>temple des protestants de la confession de Genève</i>.--Cet
+édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon
+de Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut
+dans une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée
+depuis, servant à présent de ch&oelig;ur aux <i>Filles de la
+Visitation-Sainte-Marie</i>.» En effet, c'est dans cet hôtel que ces
+religieuses, instituées par saint François de Sales, furent établies
+en 1629 par madame <span class="pagenum">(p.080)</span>
+de Chantal, la sainte aïeule de madame de
+Sévigné. L'église, remarquable par son dôme et ses belles peintures,
+fut construite en 1634 par François Mansard. On y trouvait le tombeau
+du fameux ministre Fouquet, mort à Pignerol en 1680. La maison des
+Filles de la Visitation a été supprimée en 1790; sur l'emplacement du
+couvent on a ouvert une rue; l'église a été affectée en 1800 au culte
+protestant.</p>
+
+<p>Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à
+la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>1º <i>Place du Marché Saint-Jean</i>.--C'était, dit-on, un ancien cimetière
+romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui
+appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet
+hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement
+redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions
+judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme,
+Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima
+ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été
+détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des
+principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les
+démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue
+de Rivoli.</p>
+
+<p>2º Rue des <i>Barres</i>.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250
+et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des
+amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par
+l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à
+la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel
+devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIII<sup>e</sup> siècle,
+on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il
+devint le chef-lieu de la section de la <i>Maison Commune</i>, et c'est là
+que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté
+tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une
+fenêtre.</p>
+
+<p>3º Rue <i>Geoffroy-Lasnier</i><span class="pagenum">(p.081)</span>
+.--Elle tire son nom d'une famille
+bourgeoise du XVI<sup>e</sup> siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au
+nº 26 est établie la <i>mairie du neuvième arrondissement</i>, dans une
+maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de
+Montmorency.</p>
+
+<p>4º Rues de <i>Jouy</i> et du <i>Figuier</i>.--La rue de Jouy doit son nom à un
+hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de
+Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la
+rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de
+l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois
+dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient
+souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à
+la fin du XV<sup>e</sup> siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure
+de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux
+de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son
+divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut
+vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs
+dégradés un établissement de roulage.</p>
+
+<p>5º Rue <i>Pavée</i>
+<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30">[30]</a>.
+--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs
+hôtels célèbres:</p>
+
+<p>1. L'hôtel de <i>Brienne</i>, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la
+<i>Force</i>, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du
+Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint
+d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, <i>roi de Sicile</i>, puis
+à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui
+l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust
+princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la
+Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux <span class="pagenum">(p.082)</span>
+rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui
+le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier
+Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à
+Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom.
+En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus
+tard la <i>petite-Force</i>; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui,
+en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En
+1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le
+Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la
+Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors
+de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force,
+dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement
+qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les
+débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes
+condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à
+sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre,
+furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la
+princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé,
+Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les
+soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation
+contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur
+spirituel et si hardi du <i>Tableau de Paris</i>. On y renferma aussi
+madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant
+Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de
+Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne
+sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la
+Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet
+alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de
+Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac,
+Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, <span class="pagenum">(p.083)</span>
+Barbès, etc. La
+Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la
+plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes
+les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir
+de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a
+détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue
+<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31">[31]</a> sur son
+emplacement.</p>
+
+<p>2. L'hôtel de <i>Savoisy</i>, qui appartint à un seigneur de la cour de
+Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de
+l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition
+de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans
+après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe
+encore.</p>
+
+<p>3. L'hôtel de <i>Lamoignon</i>.--Il avait été bâti par Diane, fille
+naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême,
+bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été
+l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de
+l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui
+demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous
+pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en
+beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de
+Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de
+Boileau et de Racine, avait institué une <i>Académie de belle
+littérature</i>, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin,
+etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a
+inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux
+Malesherbes.</p>
+
+<p>6º Rue <i>Culture-Sainte-Catherine</i>.--En 1391, le connétable de Clisson,
+revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du
+Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, <span class="pagenum">(p.084)</span>
+assailli par
+vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de
+trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la
+porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se
+sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons
+célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur
+les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il
+passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des
+embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné
+l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de
+ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle
+tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie,
+sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire,
+l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison
+d'éducation. Au nº 29 était le couvent des <i>Filles bleues</i> ou
+Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil,
+cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce
+monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y
+mourut.</p>
+
+<p>La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine
+dans une sorte de place qu'on appelle <i>Birague</i>, et où s'élevait une
+fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se
+trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit,
+en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>7º Rue <i>Saint-Paul</i>, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette
+église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et
+fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle
+renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J.
+Hardouin Mansard, &oelig;uvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui
+rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son
+cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui <span class="pagenum">(p.085)</span>
+avait été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la
+comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs
+autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703
+sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait
+élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui
+furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à
+ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du
+tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu,
+et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un
+gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.</p>
+
+<p>A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes
+était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui
+appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII.
+Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais.
+Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le
+siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de
+Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue <i>Neuve-Saint-Paul</i>; au
+nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la
+rue des <i>Barrés</i>, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent:
+comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et
+blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en
+1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait <i>Béguines</i>, et
+qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou
+«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur
+saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait
+institué les trois récitations de l'<i>Ave Maria</i>, ordonna que le
+monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des
+austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne
+vivent que d'aumônes, <span class="pagenum">(p.086)</span>
+ne font jamais gras, même en maladie,
+jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à
+plate terre, n'ont point de cellules ni de s&oelig;urs converses, ne
+portent point de linge, couchent sur la dure et vont au ch&oelig;ur à
+minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce
+couvent a toujours été très-nombreux.»</p>
+
+<p>Dans le couvent de l'<i>Ave Maria</i> était le tombeau de Mathieu Molé;
+aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.</p>
+
+<p>8º Rue du <i>Petit-Musc</i>.--Le vrai nom de cette rue est <i>Pute y muce</i>,
+parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son
+extrémité, près de la Seine, était le couvent des <i>Célestins</i>. Ces
+religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du
+fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de
+leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère
+et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur
+le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le
+duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté
+droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa
+femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec
+celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une
+sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices
+les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de
+statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans
+le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des
+beaux-arts, et les chefs-d'&oelig;uvre de sculpture y sont, pour ainsi
+dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans,
+monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux
+de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de
+Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait
+été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, &oelig;uvre de <span class="pagenum">(p.087)</span>
+Paul Ponce, supportait dans une urne le c&oelig;ur de François II; une
+autre, &oelig;uvre de Barthélemy Prieur, renfermait le c&oelig;ur d'Anne de
+Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de
+statues, renfermait les c&oelig;urs des princes de Longueville: c'était
+l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait
+le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'&oelig;uvre de Germain Pilon,
+supportant dans une urne de bronze les c&oelig;urs de Henri II, de Charles
+IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans
+la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de
+Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de
+Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori
+disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes
+dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, était orné
+d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds
+peints, de pavés en mosaïque.</p>
+
+<p>Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion
+et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison
+un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement
+pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent
+dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans
+de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui
+ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette
+masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants,
+sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui
+rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour
+asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>9º <i>Impasse Guémenée</i>.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin
+ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion
+de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant
+au cardinal de Richelieu <span class="pagenum">(p.088)</span>
+et où celui-ci, dit-on, recevait la
+belle courtisane.</p>
+
+<p>10º Rue <i>Lesdiguières</i>, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel
+Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet,
+financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis
+et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit
+un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent.
+Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal
+ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu
+au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce,
+la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le
+fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie:
+«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal.
+Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui
+fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi <i>Trissotin</i>, qui
+est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son <i>Lutrin</i> et sa
+<i>Poétique</i>: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le
+cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet
+hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand
+logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il
+a été démoli en 1760.</p>
+
+<p>11º Rue des <i>Tournelles</i>.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si
+bourgeoise, était au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle la plus illustre, la plus fréquentée
+de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y
+trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette
+moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice,
+de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa
+vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens
+d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de
+Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina
+Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le
+<i>Tartufe</i> en présence de Racine, de La Fontaine, <span class="pagenum">(p.089)</span>
+de Chapelle,
+existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin
+Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de
+madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de
+Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin
+en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de
+Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire,
+occupée de bonnes &oelig;uvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour
+principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là
+qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de
+madame de Montespan.</p>
+
+
+<a id="toc089" name="toc089"></a>
+<h2>§ III.</h2>
+
+<h2>La place de la Bastille et les boulevards.</h2>
+
+
+<p>La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit
+en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première,
+plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va
+jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal
+Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui
+est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes
+rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent
+le nom de <i>place de la Bastille</i>.</p>
+
+<p>La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui
+occupait la première partie de la place dont nous venons de parler,
+l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une
+partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée
+vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse
+courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre
+tours ayant un développement de quarante toises; cette face se
+trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe
+l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi
+de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres
+faces, elles se composaient de deux <span class="pagenum">(p.090)</span>
+massifs de bâtiments servant
+à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la
+rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était
+dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme,
+et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion
+de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la
+Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec
+ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal,
+par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.</p>
+
+<p>La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris
+a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par
+tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs,
+des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en
+prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le
+signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.</p>
+
+<p>Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et
+a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents.
+Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc
+de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous
+la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui
+y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres
+ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule
+de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu,
+Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de
+Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.</p>
+
+<p>Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données
+sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du
+14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août
+1793. Du 21 au 25 prairial an <span class="smcap">II</span>, la place de la Bastille servit aux
+exécutions du tribunal <span class="pagenum">(p.091)</span>
+révolutionnaire et vit tomber
+quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement
+déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue
+Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.</p>
+
+<p>Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la
+Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une
+porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut
+remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures
+étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et
+consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.</p>
+
+<p>Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la
+rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le
+canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville,
+s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres,
+surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de
+la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la
+sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a
+ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est
+au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement
+provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République.
+C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une
+armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière
+citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur
+les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le
+général Négrier.</p>
+
+<p>La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et
+Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et
+aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place
+Mazas.</p>
+
+<p>Le boulevard <i>Contrescarpe</i>, formé de la contrescarpe de l'ancien
+fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue <span class="pagenum">(p.092)</span>
+nouvelle de <i>Lyon</i> qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.</p>
+
+<p>Le boulevard <i>Bourdon</i>, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été
+ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de
+l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de
+Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé
+l'insurrection de juin 1832.</p>
+
+<p>La place <i>Mazas</i> où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et
+Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui
+borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand
+boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du
+Trône. On y trouve une vaste prison, dite <i>Mazas</i>, ou la <i>nouvelle
+Force</i>, située en face de l'<i>embarcadère du chemin de fer de Lyon</i>.
+Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le
+système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose
+de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul,
+puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un
+éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'&oelig;il ce qui se passe
+dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six
+galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été
+ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont
+les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre
+1851.</p>
+
+<p>Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des <i>boulevards intérieurs
+du nord</i>, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés
+depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette
+promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où
+l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par
+les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands
+terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des
+vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une <span class="pagenum">(p.093)</span>
+promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en
+quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques
+petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits
+théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand
+air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire
+voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques
+boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à
+s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la
+ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de
+<i>rues basses</i> établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement
+depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches
+boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en
+venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement
+transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de
+communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur
+et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la
+plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le
+lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne
+défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est
+fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine
+d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite
+et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré
+capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts
+vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a
+commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se
+sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de
+douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de
+rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les
+cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les
+revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres
+de Périer, de Lamarque <span class="pagenum">(p.094)</span>
+et de La Fayette, les troubles de 1820,
+les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les
+manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de
+juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses m&oelig;urs, son
+caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue
+qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs
+faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le
+présent, nous ne parlerons que du boulevard <i>Saint-Antoine</i> ou
+<i>Beaumarchais</i>.</p>
+
+<p>Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y
+a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et,
+jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut
+remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue <i>Amelot</i> (nom du
+ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787,
+Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à
+l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y
+fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a
+subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le
+canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans
+le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de
+Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des
+maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard
+Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à
+devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration
+municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il
+s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en
+pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard
+Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le
+commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.</p>
+
+
+<a id="toc094" name="toc094"></a>
+<h2>§ IV.</h2> <span class="pagenum">(p.095)</span>
+
+<h2>Le faubourg Saint-Antoine.</h2>
+
+
+<p>C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail que le
+faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye
+Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, était un
+lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux
+malheureuses «gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour
+de cet enclos et sous la protection des abbesses, <i>dames</i> de toutes
+les terres voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent
+réunis plus tard les hameaux de <i>Popincourt</i>, de la <i>Croix-Faubin</i>, de
+<i>Picpus</i>, de <i>Reuilly</i> et de la <i>Râpée</i>.</p>
+
+<p>Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des
+Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous
+Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et
+Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de
+Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population
+prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le
+premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée
+d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte
+révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet,
+il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre,
+il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août,
+conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du
+faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le
+règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg
+descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le
+faubourg de <i>Gloire</i>. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On
+sait comment, au 1<sup>er</sup> prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de
+cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui
+une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à
+l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la
+révolution sur les champs de bataille: parmi <span class="pagenum">(p.096)</span>
+ces glorieux
+<i>faubouriens</i>, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut
+populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter,
+s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire
+construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du
+Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi
+l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la
+Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une
+maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là
+qu'est sorti Mallet!</p>
+
+<p>Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé
+d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute
+question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries.
+En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra
+dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne
+put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où
+plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin
+1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection
+républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la
+maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette,
+maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon.
+En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la
+fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la
+réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail:
+aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la
+République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications
+anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le
+faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de
+l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la
+bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un
+autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et
+lui-même <span class="pagenum">(p.097)</span>
+devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours,
+il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition
+d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la
+grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne,
+garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt
+pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines.
+Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le
+front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt
+mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts;
+ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la
+rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au
+milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande
+barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et
+de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de
+paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le
+lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance
+inutile, capitula.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement
+peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie,
+lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits,
+chefs-d'&oelig;uvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en
+Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme
+dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton,
+des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc.
+Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais
+sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les
+quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons
+hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on
+n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve,
+triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense
+de <span class="pagenum">(p.098)</span>
+l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que
+deux hôpitaux.</p>
+
+<p>1º L'<i>Hospice des enfants malades</i>.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par
+la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en
+1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un
+hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en
+hospice pour les enfants malades.</p>
+
+<p>2º L'<i>hôpital Saint-Antoine</i>, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de
+même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le
+prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace
+compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de
+Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une
+architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie
+par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu.
+Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le
+12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos
+était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en
+1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et
+celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut
+magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la
+Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et
+renfermant trois cent vingt lits.</p>
+
+<p>Le faubourg se termine à la <i>place</i> et à la <i>barrière du Trône</i>, qui
+tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever
+pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux
+colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument
+qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le
+plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et
+démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces
+colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis.
+Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud <span class="pagenum">(p.099)</span>
+fut dressé
+sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où
+le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste
+de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du
+Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un
+glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et
+les élèves de l'École Polytechnique.</p>
+
+<p>Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches
+d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly,
+de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de
+Montreuil.</p>
+
+<p>1º La rue de <i>Charenton</i> commence à la place de la Bastille et finit à
+la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son
+extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre,
+en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui
+revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était
+jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte
+d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins
+s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet;
+elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de
+ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une
+description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des
+associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils
+faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue
+voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des
+barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et
+c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis.
+«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une
+espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il
+faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et
+agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et
+étouffé <span class="pagenum">(p.100)</span>
+dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter
+et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se
+tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se
+fit rhabiller et armer, et il retourna au combat
+<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32">[32]</a>.»</p>
+
+<p>On trouve dans la rue de Charenton: l'<i>hospice des Quinze-Vingts</i>,
+fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi
+dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de
+Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra
+dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les
+mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.</p>
+
+<p>2º La rue de <i>Reuilly</i> doit son nom au château de <i>Romiliacum</i>, bâti
+par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du
+domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
+était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est
+dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que
+Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement
+Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie
+en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.</p>
+
+<p>3º La rue de <i>Picpus</i> est célèbre par ses établissements charitables
+ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par
+la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº
+15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de
+Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée
+par la congrégation des Dames du Sacré-C&oelig;ur. Dans le cimetière de
+cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées
+les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et
+à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de
+ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là
+qu'est la sépulture de La Fayette. <span class="pagenum">(p.101)</span>
+Au nº 23 est la maison mère
+des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait
+le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme
+le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal
+Duperron, du maréchal de Choiseul, etc.</p>
+
+<p>4º La rue de la <i>Roquette</i> renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de
+l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges
+furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à
+Louis XVI; 2º l'hôtel de <i>Bel-Esbat</i>, qui appartenait à Henri III, et
+où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut
+transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la
+Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles
+femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en
+1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en
+face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique:
+l'un est le <i>Pénitencier des jeunes détenus</i>, l'autre le <i>Dépôt des
+condamnés</i>. Ces deux prisons, dites <i>modèles</i> et remarquables en effet
+par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place
+qui les sépare se font les exécutions criminelles.</p>
+
+<p>La rue de la Roquette conduit au <i>cimetière de l'Est</i> ou du
+Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris
+et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites
+de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut
+habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En
+1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y
+établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la
+plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre
+une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol
+accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers
+sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, <span class="pagenum">(p.102)</span>
+de fleurs, où se pressent
+les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de
+bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où
+l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la
+population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le
+tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était
+dans une église et non en plein air
+<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33">[33]</a>,
+les sépultures de Molière et
+de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de
+Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se
+mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus
+populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les
+illustrations.</p>
+
+<p>5º La rue de <i>Charonne</i> est une voie aussi populeuse, aussi
+industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est
+là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de
+familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de
+petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait
+plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de
+l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas
+été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces
+religieuses en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de
+Trainel, fondé en 1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y
+retira pour s'y occuper de théologie, de chimie et d'histoire
+naturelle; elle y mourut en 1743. C'est là qu'est mort aussi le
+chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le prieuré de
+Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes <span class="pagenum">(p.103)</span>
+séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une filature de
+coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les événements de
+1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs fois cet
+établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846
+transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été
+ouverte sur son emplacement.</p>
+
+<p>Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième
+arrondissement, <i>Sainte-Marguerite</i>. On y remarque une descente de
+croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis
+XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église.</p>
+
+<p>Dans la rue de Charonne débouche le passage <i>Vaucanson</i>, qui a été
+ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait
+l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq
+cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a
+été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers.</p>
+
+<p>6º Nous n'avons rien à dire de la rue <i>Montreuil</i>, si ce n'est qu'elle
+conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une
+caserne.</p>
+
+
+<a id="toc103" name="toc103"></a>
+<h1>CHAPITRE II.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT</span>.</h2>
+
+
+<p>La <i>Vieille-Rue-du-Temple</i> commence à la place Baudoyer et finit au
+boulevard du Temple sous le nom de <i>Filles-du-Calvaire</i>. C'est une rue
+étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa
+partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle
+était déjà dite <i>vieille</i> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; la partie supérieure n'a
+été bâtie que dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>: ce n'était, avant cette époque, qu'un
+chemin à travers champs et appelé de la <i>Coulture-du-Temple</i> ou de la
+<i>Coulture-Barbette</i>; les noms des rues voisines de l'<i>Oseille</i> et
+du <span class="pagenum">(p.104)</span>
+<i>Pont-aux-Choux</i> indiquent quelle était la nature de ces champs.
+Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux,
+comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme
+elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle
+très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie
+inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous
+avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait
+donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en
+sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné
+par les satellites de Jean-Sans-Peur.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du
+<i>Marais</i>. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti,
+était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis
+XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la
+magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de
+cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais
+aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu.
+«Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux
+préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect;
+c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été
+envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du
+quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux
+grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son
+ancienne population est obligée de s'en éloigner.</p>
+
+<p>On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:</p>
+
+<p>1° Le <i>Marché des Blancs-Manteaux</i>.--Sur l'emplacement de ce marché se
+trouvait, au XVI<sup>e</sup> siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un
+des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du
+même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des <i>Hospitalières de
+Saint-Anastase</i>. Ce couvent <span class="pagenum">(p.105)</span>
+fut supprimé en 1790, et, sur ses
+débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux.</p>
+
+<p>2° L'<i>Imprimerie impériale</i>.--Elle est établie dans l'hôtel de
+Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui
+communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le
+connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service
+de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord
+placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de
+France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis
+1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe
+trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et
+dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues
+d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et
+cinquante-six des langues orientales.</p>
+
+<p>Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui
+fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui
+fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.</p>
+
+<p>Dans la rue des <i>Filles-du-Calvaire</i> se trouvait un couvent, chef-lieu
+d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et
+où l'on conservait le c&oelig;ur du fondateur. Sur ses débris on établit,
+en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de
+Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été
+ouverte sur son emplacement.</p>
+
+<p>Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la
+Vieille-Rue-du-Temple:</p>
+
+<p>1° Rue <i>Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie</i>.--«Sous le règne de saint
+Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que
+quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de
+Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons.
+Il avait épousé, en 1225, la <span class="pagenum">(p.106)</span>
+fille de Léolyn, prince de Galles et
+était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre
+l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais
+entrèrent dans son <i>vergier</i>, le défièrent et l'insultèrent. Il
+n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le
+secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux
+autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures.
+Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le
+<i>vergier</i>, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé
+Galleran. Le nom de <i>Champ-aux-Bretons</i>, qu'on donna au jardin à
+l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit
+celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y
+établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville,
+qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy
+que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une
+rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue
+Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et
+d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux
+précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui
+fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent
+supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la
+révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons
+particulières et un passage qui aboutit rue des <i>Billettes</i>.</p>
+
+<p>Cette rue, dite anciennement rue <i>où Dieu fust bouilli</i>, renfermait la
+chapelle des <i>Miracles</i>, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison
+d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière
+d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en
+l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent
+d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels
+succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par
+une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le <span class="pagenum">(p.107)</span>
+portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue,
+depuis 1812, le <i>temple des protestants de la confession d'Augsbourg</i>.
+Les restes de Papire Masson et le c&oelig;ur d'Eudes de Mézeray y ont été
+déposés.</p>
+
+<p>La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'<i>Homme-Armé</i>,
+qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de
+Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques C&oelig;ur.</p>
+
+<p>2º Rue des <i>Rosiers</i>.--A l'angle que cette rue fait avec celle des
+Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en
+1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants.
+François I<sup>er</sup> vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre
+par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par
+une statue de pierre, qui existait encore en 1789.</p>
+
+<p>3º Rue des <i>Francs-Bourgeois</i>.--Elle date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et portait
+d'abord le nom de <i>Vieilles-Poulies</i>; elle prit son nom actuel d'un
+hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui
+n'existait plus au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait
+cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la
+Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui
+de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de
+beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait
+d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle
+connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le
+Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du
+comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses
+débauches.</p>
+
+<p>4º Rue de <i>Paradis</i>.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des
+Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se
+continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle
+tire son nom d'une enseigne et renferme:</p>
+
+<p>1. L'église <span class="pagenum">(p.108)</span>
+de <i>Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux</i>, dont l'origine
+remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui
+s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre
+manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui
+requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris.
+Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux
+hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.»
+Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux
+Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de
+Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les
+soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces
+trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'<i>Art de
+vérifier les dates</i>, la <i>Collection des historiens de France</i>, la
+<i>Nouvelle diplomatique</i>, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien
+l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en
+a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par
+leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la
+moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a
+ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien
+de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du
+septième arrondissement.</p>
+
+<p>2. Le <i>Mont-de-Piété</i>, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent
+achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé
+uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de
+bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus
+tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à
+1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000
+francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des
+ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés
+s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000
+francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de <span class="pagenum">(p.109)</span>
+1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr.</p>
+
+<p>3° L'hôtel <i>Soubise</i>, où sont les <i>Archives</i> de l'État. Ce vaste hôtel,
+qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du
+Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel
+de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383;
+c'était, avons-nous dit dans l'<i>Histoire générale de Paris</i>, l'hôtel
+de la Miséricorde, et l'on avait décoré de <i>M</i> sa façade, pour
+perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable,
+il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la
+duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses
+fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des
+Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint
+successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur
+ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval
+et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la
+Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et
+de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut
+assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si
+grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la
+maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de
+Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une
+grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808
+on y transporta les Archives de l'État.</p>
+
+<p>L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les
+pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du
+procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom
+d'<i>Archives nationales</i>. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en
+alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et
+s'enrichit des formes et des planches pour la confection des
+assignats, des caractères de l'imprimerie <span class="pagenum">(p.110)</span>
+du Louvre, des machines
+de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce
+dépôt par un décret du 7 messidor an <span class="smcap">II</span>, et ordonna qu'on y
+renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux
+de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et
+mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général
+de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête
+desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux
+Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public,
+puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars
+1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des
+pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce
+dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions
+nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que
+Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et
+de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000
+mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans
+la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du
+monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives,
+débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet
+établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est
+aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des
+chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000
+cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de
+fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques
+années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements
+pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte
+fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un
+monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers,
+les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles
+au vulgaire.</p>
+
+<p>5° Rue <span class="pagenum">(p.111)</span>
+<i>Barbette</i>, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel
+avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de
+la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une
+émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le <i>petit
+séjour</i> d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de
+délices. (Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31.) Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il
+appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé,
+Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le
+démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des
+Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc.</p>
+
+<p>6° Rue du <i>Perche</i>.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en
+1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église
+existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une
+des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du
+Perche est celle des <i>Coutures-Saint-Gervais</i>, où se trouve l'hôtel de
+Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par
+l'École centrale des manufactures.</p>
+
+<p>7° Rue des <i>Quatre-Fils</i>, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison
+n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac,
+complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait
+madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les
+beaux esprits et les seigneurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dont d'Alembert et
+mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.</p>
+
+<p>8° Rue <i>Saint-Louis</i>.--Cette grande et belle rue, l'une des plus
+régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des
+Tournelles; elle date du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle et était jadis remplie de grands
+hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel
+d'<i>Ecquevilly</i>, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de
+Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel <i>Voisin</i>, où est mort, en
+1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel <i>Turenne</i>, qui avait été acheté
+par l'illustre <span class="pagenum">(p.112)</span>
+vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque
+de sa mort
+<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34">[34]</a>;
+il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et
+donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du
+Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il
+fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement
+on a bâti récemment l'église <i>Saint-Denis-du-Saint-Sacrement</i>, qui est
+une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de
+ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement
+le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice
+ou une prison.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous
+remarquerons celle des <i>Minimes</i>. Dans cette rue était le couvent des
+Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin
+des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre
+autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église,
+dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut
+terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les
+tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille
+Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de
+Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments
+du couvent servent de caserne.</p>
+
+<p>La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui
+présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et
+n'a rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de
+Ménilmontant sert de prolongement ou de faubourg à la
+Vieille-Rue-du-Temple. Cette rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un
+chemin à travers les champs et marais qui couvraient tout l'espace
+compris entre les faubourgs Saint-Antoine et du Temple: ce n'est
+guère <span class="pagenum">(p.113)</span>
+que depuis vingt-cinq ans qu'on a commencé à couvrir de
+maisons toutes ces cultures. Avant cette dernière époque, on ne voyait
+de rues que dans le voisinage des boulevards: ces rues, dites
+d'<i>Angoulême</i>, du <i>Grand-Prieuré</i>, de <i>Malte</i>, de <i>Crussol</i>, ont été
+ouvertes en 1781, d'après les plans de Perard de Montreuil, sur 24,000
+toises de marais appartenant au grand prieuré de Malte, dont le
+titulaire était alors le duc d'Angoulême, et l'administrateur le baron
+de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues qui y aboutissent,
+aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de grandes fabriques,
+ont été hérissées de barricades pendant l'insurrection de juin 1848.</p>
+
+<p>La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg
+Saint-Antoine s'effectue par la rue <i>Popincourt</i>, qui doit son origine
+à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous
+Charles VI. Dans cette maison était, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un temple
+protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel
+en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du
+château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du
+faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636
+un couvent d'<i>Annonciades</i>, qui fut supprimé en 1782. L'église existe
+encore au coin de la rue <i>Saint-Ambroise</i>, qui en a pris son nom:
+c'est une succursale du huitième arrondissement.</p>
+
+<p>Dans la rue Popincourt débouche la rue des <i>Amandiers</i>, où se trouve
+l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme
+<i>Parmentier</i>, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la
+maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.</p>
+
+<p>La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et
+lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du
+plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en
+1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.</p>
+
+
+
+<a id="toc114" name="toc114"></a>
+<h1>CHAPITRE III.</h1> <span class="pagenum">(p.114)</span>
+
+<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue du Temple et le Temple.</h2>
+
+
+<p>La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers
+commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient
+encore, il y a quelques années, les noms des <i>Coquilles</i>,
+<i>Barre-du-Bec</i>, <i>Sainte-Avoye</i>, noms absorbés aujourd'hui dans celui
+du <i>Temple</i>. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de
+Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était
+une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du
+Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une
+porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.</p>
+
+<p>La rue des Coquilles se nommait autrefois <i>Gentien</i>, d'une famille
+célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant
+auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une
+maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées.
+Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la
+Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.</p>
+
+<p>La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait,
+dit-on, son tribunal ou sa <i>barre</i> de justice dans cette rue, au n°
+19.</p>
+
+<p>La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en
+l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par
+des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de
+temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:</p>
+
+<p>1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il
+vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y
+séjourna quelquefois. Henri III y dansa <span class="pagenum">(p.115)</span>
+aux noces du duc
+d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de
+ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la
+Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue.
+Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et,
+sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue
+Rambuteau.</p>
+
+<p>2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes
+demeures de l'aristocratie du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sont aujourd'hui encombrées
+de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de
+sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des
+Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues
+de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.</p>
+
+<p>La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou
+culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre,
+y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La
+grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand
+l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il
+commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut
+appelé la ville <i>neuve du Temple</i> et devint une forteresse imprenable.
+Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses
+revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y
+enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la
+fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les
+Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont
+pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307,
+Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses
+archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et
+s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous
+les Templiers furent arrêtés par <span class="pagenum">(p.116)</span>
+tout le royaume. Alors commença
+ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème
+insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons
+les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent
+donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se
+transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint
+la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour
+renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de
+l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est
+dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en
+disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de
+Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos,
+restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics;
+enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a
+été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son
+successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple
+une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des
+convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en
+chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant
+épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait
+commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand
+prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince
+de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les
+lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée.
+Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a
+quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint
+quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de
+ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour
+murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants
+obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y
+expier ces plaisirs. Ce ne <span class="pagenum">(p.117)</span>
+fut pas dans l'hôtel du grand prieur
+qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste
+tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et
+qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa
+masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies
+de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à
+chaque étage de portes de fer
+<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35">[35]</a>.
+Après l'horrible drame qui se passa
+dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de
+misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la
+famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes:
+d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour
+être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra
+de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les
+conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois,
+Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans
+après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta
+pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les
+frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine
+anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit
+disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements.
+Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop
+de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810,
+l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on
+commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on
+devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres
+bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui
+était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les
+mausolées élevés à des chevaliers du <span class="pagenum">(p.118)</span>
+Temple et de Malte. En 1814,
+l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers
+généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la
+cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il
+fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y
+enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier
+sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré
+une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la
+révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du
+Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient
+d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.</p>
+
+<p>A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux
+remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux
+criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui
+travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit
+de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu
+considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute
+et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite
+de baraques qu'on appelait les <i>charniers</i> du Temple et qui servaient
+de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au
+levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture
+bizarre: c'est la <i>Rotonde du Temple</i>, élevée sur les dessins de
+Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique,
+dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de
+quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et
+des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en
+1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque
+l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit,
+sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands
+hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où
+campent plus de <span class="pagenum">(p.119)</span>
+six mille marchands et où viennent s'étaler tous
+les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux
+vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple
+monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent
+alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte:
+Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui
+était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en
+1818.</p>
+
+<p>La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux:
+1° le <i>couvent des Filles Sainte-Élisabeth</i>, fondé en 1614 par Marie
+de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses
+appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à
+l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la
+révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés
+aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte
+en 1809. 2° Le <i>couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth</i>,
+fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et
+vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune
+trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues
+Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.</p>
+
+<p>Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux,
+des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais
+a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues
+droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis
+demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par
+l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de
+Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est,
+comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites,
+couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers;
+ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain,
+etc. La population de ce quartier peut être regardée <span class="pagenum">(p.120)</span>
+comme le type
+de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses
+qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue,
+amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile,
+présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus
+prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la
+gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au
+désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers
+comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les
+rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834;
+dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les
+rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et
+ensanglantées par des combats.</p>
+
+<p>Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des
+bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à
+l'étranger l'honneur de Paris et de la France.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du
+Temple, nous remarquons:</p>
+
+<p>1º Rue de la <i>Tixeranderie</i>, l'une des plus anciennes rues de Paris,
+qui avait pris ce nom dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle des tisserands qui y
+demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du
+vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par
+la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont
+disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y
+aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et
+dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des
+Coquilles et du Coq, habité, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, par les rois de Naples de
+la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682,
+on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine
+Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche
+de Navarre, veuve de Philippe <span class="pagenum">(p.121)</span>
+de Valois; il en restait quelques
+débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel
+Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au
+coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron,
+ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps,
+aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, M<sup>lle</sup>
+d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté,
+recevaient toutes les illustrations du XVII<sup>e</sup> siècle, Turenne, madame
+de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal
+d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les
+plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants
+libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte
+mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV,
+presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut
+obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un
+couvent de la rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de
+juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville,
+que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.</p>
+
+<p>2º Rue de la <i>Verrerie</i>.--Elle date du XII<sup>e</sup> siècle et tire son nom des
+verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge,
+les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes
+lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le
+patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette
+rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être
+l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à
+jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy
+Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent,
+où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de
+la Verrerie, une des plus tumultueuses <span class="pagenum">(p.122)</span>
+et des plus commerçantes
+de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou,
+comme l'on dit aujourd'hui, en <i>denrées coloniales</i>.</p>
+
+<p>3° Rue <i>Rambuteau</i>.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte
+récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg
+Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis,
+traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers,
+occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la
+Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises
+aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se
+pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à
+gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du
+soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés
+de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment
+construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques
+C&oelig;ur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: <span class="smcap">A
+Jacques C&oelig;ur Prudence, Probité, Désintéressement</span>. On croit que ce
+financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de
+l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.</p>
+
+<p>4° Rue de <i>Braque</i>.--Il y avait là une porte de Paris, près de
+laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle
+et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les
+religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois v&oelig;ux
+ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens,
+leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et
+son église furent rebâtis au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, au coin de la rue du
+Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du
+couvent a servi de théâtre pendant la révolution.</p>
+
+<p>5° Rue des <i>Vieilles-Audriettes</i>.--Elle tire son nom d'un couvent de
+religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin
+de la rue du Temple était une échelle patibulaire <span class="pagenum">(p.123)</span>
+de cinquante
+pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels
+de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.</p>
+
+<p>6° Rue <i>Chapon</i>.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé
+en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon,
+Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790,
+plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une
+des maisons de la rue Transnonain
+<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36">[36]</a>,
+un amateur de théâtre, nommé
+Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des
+acteurs célèbres du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette
+salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint
+horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de
+ses habitants.</p>
+
+<p>7° Rue <i>Portefoin</i> ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui
+l'habitait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient
+l'église et l'hospice des <i>Enfants-Rouges</i>, fondé par François I<sup>er</sup> et
+sa s&oelig;ur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants
+orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans
+l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard
+Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice
+fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On
+donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les
+occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur
+emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le
+constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la
+rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.</p>
+
+<p>8° Rue des <i>Fontaines</i>.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois
+le couvent des <i>Madelonnettes</i>. Ce couvent fut fondé <span class="pagenum">(p.124)</span>
+en 1620, pour
+les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une
+grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions:
+celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force;
+celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui
+gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une
+prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne
+fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent
+renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu,
+le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on
+en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes
+condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.</p>
+
+<p>9° Rue <i>Meslay</i>.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son
+extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait
+trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du
+commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens,
+ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut
+assaillie par les soldats et en partie massacrée.</p>
+
+<p>10° Rue de <i>Vendôme</i>, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de
+Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette
+rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de
+1792; c'est aujourd'hui la <i>mairie du sixième arrondissement</i>.</p>
+
+
+<a id="toc124" name="toc124"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Le boulevard et le faubourg du Temple.</h2>
+
+
+<p>Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la
+foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y
+entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets,
+ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque
+animé que paraisse ce <span class="pagenum">(p.125)</span>
+boulevard, il n'a plus l'aspect franchement
+gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté,
+outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules,
+Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les
+farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures
+de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes
+vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes,
+les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des
+bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les
+classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux
+quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier,
+pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et
+les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent
+le vice et la misère.</p>
+
+<p>On y trouve: 1º Le <i>Théâtre-Lyrique</i>, fondé en 1847 sur l'emplacement
+d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux
+Foulon.--2º Le <i>Cirque-Olympique</i>, fondé par les frères Franconi en
+1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des
+Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du
+Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des <i>Folies
+Dramatiques</i>, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º
+Le théâtre de la <i>Gaîté</i>, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de
+Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna
+la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit
+l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à
+fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une
+liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y
+riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans
+que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans
+sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792,
+fut reconstruit en 1808, incendié en <span class="pagenum">(p.126)</span>
+1835, et aujourd'hui continue
+à attirer la foule.--5º Le théâtre des <i>Délassements-Comiques</i>, fondé
+en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le
+théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue
+des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des
+Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de
+Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.</p>
+
+<p>Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui
+portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le
+28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.</p>
+
+<p>Le faubourg du <i>Temple</i> a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce
+n'était encore qu'un chemin à travers champs au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On
+commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets
+étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé <i>Courtille</i>
+(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté
+Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie,
+et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous
+allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en
+1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames
+allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des
+Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de
+la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands
+jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de
+raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même
+nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins
+heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un
+des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue,
+surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de
+barricades.</p>
+
+<p>De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, <span class="pagenum">(p.127)</span>
+nous ne remarquerons que la rue <i>Bichat</i>, qui mène à l'hôpital
+<i>Saint-Louis</i>. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les
+maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris:
+néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700
+malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.</p>
+
+<p>A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse
+rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune
+très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue
+s'appelle, dans sa partie inférieure, la <i>Courtille</i>. C'est là que le
+peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes,
+hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une
+charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et
+n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne
+peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides
+maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et
+brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus
+honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie
+bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation,
+de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais
+ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties
+de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!</p>
+
+
+<a id="toc127" name="toc127"></a>
+<h1>CHAPITRE IV.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue Saint-Martin.</h2>
+
+
+<p>Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus
+importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye
+Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre <span class="pagenum">(p.128)</span>
+portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église
+Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de
+la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles
+VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de
+Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de
+six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de
+cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et
+reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la
+nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale,
+obscure, et prenait les noms de <i>Planche-Mibray</i> et des <i>Arcis</i>, qui
+ont disparu.</p>
+
+<p>Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans
+ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des
+rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les
+vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de
+l'empereur Charles IV à Paris:</p>
+
+ <p class="quotega">L'empereur vint par la Coutellerie<br>
+ Au carrefour nommé la Vannerie,<br>
+ Où fut jadis la planche de Mibray;<br>
+ Tel nom portoit pour la vague et le bray,<br>
+ Getté de Seyne en une creuse tranche,<br>
+ Entre le pont que l'on passoit à planche,<br>
+ Et on l'ostoit pour estre en seureté.</p>
+
+<p>Cette ruelle fangeuse et basse datait du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et elle était
+principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près
+de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand
+le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+
+<p>L'origine du nom de la rue des <i>Arcis</i> ou <i>Arsis</i>, est inconnue: on
+pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui
+se nommait <i>Archet-Saint-Merry</i>, si un acte de 1136 n'appelait pas
+cette rue <i>de Arsionibus</i>, qui est peut-être le nom de quelque famille
+bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, <span class="pagenum">(p.129)</span>
+l'abbé Suger avait une
+maison qui lui avait coûté mille livres.</p>
+
+<p>Dans cette rue était l'église <i>Saint-Jacques-la-Boucherie</i>, dont la
+fondation remonte au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle et qui tirait son surnom de la grande
+boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie
+en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le
+plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des
+bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers,
+et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus <i>bourgeoise</i> de
+Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par
+des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes,
+de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des
+touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes:
+L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre
+fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une
+troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc.
+Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux
+qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms
+méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les
+bourgeois <i>Colin Boulard</i> et <i>Nicolas Flamel</i>. Le premier était un
+marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et
+Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de
+commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit
+utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances.
+«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens
+contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande
+comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin
+Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour
+cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le
+même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin
+Boulard envoya vers <span class="pagenum">(p.130)</span>
+le Rhin, et par sa diligence en amenoit et
+faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce
+digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et
+rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins
+était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas
+Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur
+lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus
+heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient
+encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII,
+mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion
+des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre
+Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des
+médecins.</p>
+
+<p>L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement
+on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour
+très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine
+une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement
+restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la
+statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de
+statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La
+tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue
+de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.</p>
+
+<p>La rue <i>Saint-Martin</i>, proprement dite, celle qui commence à la rue
+des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa
+partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales
+et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines;
+dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand
+prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc
+dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on
+trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, <span class="pagenum">(p.131)</span>
+dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées
+révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance
+politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de
+l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du
+Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a
+figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de
+février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu
+l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme
+et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et
+effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse,
+affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines
+de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné
+d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute
+cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est
+doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de
+la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les <i>Parisiens du bon
+Dieu</i>.</p>
+
+<p>Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:</p>
+
+<p>1° L'église <i>Saint-Merry</i>.--On présume que, sur l'emplacement de cette
+église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et
+saint Frou), occupaient vers la fin du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, un ermitage,
+auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle,
+cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des
+capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son
+tombeau. A cette chapelle succéda, dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, une église qui
+fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle
+ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères
+des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails
+élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau
+de Odon avec cette modeste inscription: <span class="smcap">Hic jacet vir bonæ memoriæ,
+odo l'alconarius, fundator hujus ecclesiæ</span>.</p>
+
+<p>L'église <span class="pagenum">(p.132)</span>
+Saint-Merry était <i>collégiale</i>, c'est-à-dire qu'elle
+avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle
+est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par
+Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVI<sup>e</sup> siècle, etc. On y a enterré:
+Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au
+commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles,
+savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son
+temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;»
+Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV,
+le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande
+famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la
+France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la
+fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église
+en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur
+Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et
+béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième
+arrondissement.</p>
+
+<p>2° L'église <i>Saint-Nicolas-des-Champs</i>.--C'était, au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, une
+chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle
+fut reconstruite et agrandie au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et, quoique située hors de
+la ville, devint, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, église paroissiale pour les rues
+suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les
+rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs,
+de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les
+oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans
+grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420.
+Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de
+Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de M<sup>lle</sup> de
+Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la
+paroisse du sixième arrondissement.</p>
+
+<p>3° Le <i>Conservatoire des arts et métiers</i>, <span class="pagenum">(p.133)</span>
+autrefois le prieuré de
+<i>Saint-Martin-des-Champs</i>.--On croit que c'était une abbaye dont la
+fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut
+détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en
+1060 par Henri I<sup>er</sup> et Philippe I<sup>er</sup>, convertie, en 1079, en prieuré
+dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui
+avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du
+Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines;
+il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de
+grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place
+forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de
+l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du
+Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au
+couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie
+qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages
+de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au
+levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le
+manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les
+ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles,
+des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une
+tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos
+pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les
+plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire
+qui date du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré
+sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert
+aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire,
+qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été
+construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque
+tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est
+très-belle et date du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.
+C'est à cette époque que les <span class="pagenum">(p.134)</span>
+murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur
+leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui
+forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui
+s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès
+la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un
+village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous
+la juridiction temporelle des religieux. La rue <i>au Maire</i> a pris son
+nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin,
+et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve
+aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La
+puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce
+quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même
+ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de
+Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu
+s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement
+recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de
+Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en
+mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon,
+sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des
+Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues
+modernes, les exercices militaires, la fortification et des
+métiers<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37">[37]</a>.
+Cette école cessa d'exister en 1795, <span class="pagenum">(p.135)</span>
+et alors un
+décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à
+sa place un <i>conservatoire des arts et métiers</i>, qui renferme les
+modèles des machines et outils propres à l'industrie et à
+l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une
+grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques
+années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de
+physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie
+industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le
+réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes
+annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de
+l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut,
+pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.</p>
+
+<p>Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de
+la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le
+gouvernement et l'Assemblée législative.</p>
+
+<p>Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la
+chapelle <i>Saint-Julien-des-Ménétriers</i>, qui appartenait à la
+communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris.
+Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient
+fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les
+ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à
+Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait
+sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les
+statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue
+voisine, rue étroite et infecte, dite des <i>Jugléeurs</i> ou des
+<i>Ménétriers</i>, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le
+<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, occupée entièrement par
+les artistes et les saltimbanques
+de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la
+vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, <span class="pagenum">(p.136)</span>
+les arts
+ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins
+où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la
+chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition.
+Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.</p>
+
+<p>La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et
+des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons
+seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui
+devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en
+1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus
+aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de
+Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il
+mourut en 1540.</p>
+
+<p>Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à
+peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de
+hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement
+de marchands, de fabricants et d'ouvriers.</p>
+
+<p>Nous nommons d'abord la rue des <i>Écrivains</i> qui a disparu et se trouve
+absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord
+Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans
+le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie.
+Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de
+Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et
+dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres.
+Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses
+et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque
+pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne
+connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des
+gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer
+licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc <span class="pagenum">(p.137)</span>
+expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait
+découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier.
+Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors,
+et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné
+le nom de <i>Nicolas Flamel</i> à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au
+coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est
+probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces
+<i>estuves</i> existaient dès le XIII<sup>e</sup> siècle, et le rôle de la taille de
+1292 donne à l'<i>estuveur</i> le nom de <i>Martin le Biau</i>.</p>
+
+<p>2º Rue des <i>Lombards</i>.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui,
+au XIII<sup>e</sup> siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines.
+Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de
+1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle,
+est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à
+2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait
+aussi dans cette rue la maison dite <i>le Poids du roy</i>, où se
+conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le
+milieu du XVII<sup>e</sup> siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la
+rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les
+poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à
+<i>six livres le cent</i>. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros
+d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids,
+sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes
+boutiques de nos pères.</p>
+
+<p>3º Rue du <i>Cloître-Saint-Merry</i>. Dans cette rue était l'hôtel du
+président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls
+ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté
+jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps
+marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans
+digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui
+ne fut jamais suspectée.</p>
+
+<p>4º Rue des <i>Vieilles-Étuves</i>. <span class="pagenum">(p.138)</span>
+Les maisons de bains ou <i>estuves</i>
+étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris
+leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et
+aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVII<sup>e</sup> siècle, dit Sauval,
+on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les <i>barbiers estuvistes</i>
+allaient crier dans les rues:</p>
+
+ <p class="quotega">Seignor, quar vous allez baingner<br>
+ Et estuver sans deslayer,<br>
+ Li bains sont chaus, c'est sans mentir.</p>
+
+<p>Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un
+genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des
+restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les
+<i>baigneurs</i> (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui
+avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les
+secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs,
+entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les
+gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer
+quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une
+campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du
+monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de
+ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées
+et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour
+faire des parties de vin, de jeu et de débauche
+<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38">[38]</a>. Louis XIV
+lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur
+Lavienne, qui devint son valet de chambre.</p>
+
+<p>Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg
+et avaient pour enseigne le Lion d'argent.</p>
+
+<p>5º Rue aux <i>Ours</i>.--Elle date du XIII<sup>e</sup> siècle, et s'appelait encore,
+en 1770, de son vrai nom aux <i>Oües</i> ou aux <i>Oies</i>, à cause des
+nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la <span class="pagenum">(p.139)</span>
+rue <i>Salle-au-Comte</i> qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée
+dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la
+rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la
+Vierge, dite <i>Notre-Dame-de-la-Carole</i>, devant laquelle, chaque année,
+le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse,
+au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son
+origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre,
+qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang.
+Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de
+l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus
+authentiques, et la critique si sagace des érudits du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle en
+avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge
+fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat.
+Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du
+chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait
+l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de
+Dammartin vers la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle: c'est là qu'il fut arrêté par
+les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré
+quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui
+avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à
+l'étroit.</p>
+
+<p>Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et
+Saint-Denis, la rue <i>Quincampoix</i>, dont le nom vient probablement d'un
+de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre
+cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par
+quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil
+n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est
+très-ancienne: au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, elle était peuplée de merciers et
+d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la
+mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de <span class="pagenum">(p.140)</span>
+luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation
+très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit
+Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait
+très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la
+boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de
+lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches
+merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est
+taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVI<sup>e</sup> siècle, la vogue
+marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de
+grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un
+passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de
+la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut,
+raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se
+loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le
+garderoient<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39">[39]</a>.»
+Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint
+le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui
+tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les
+emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le
+centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors
+elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux
+greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre
+place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De
+là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes
+les autres inventions, roueries et man&oelig;uvres de bourse. C'est dans
+cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue
+de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui
+voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la
+roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs
+du XIII<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée
+que par des commerçants et <span class="pagenum">(p.141)</span>
+des fabricants. Elle a pour
+prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là
+demeurait Chapelain.</p>
+
+<p>6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIII<sup>e</sup> siècle et s'appelait alors
+de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre
+suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un
+bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant
+successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée,
+très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands
+centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie.
+C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.</p>
+
+<p>Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat,
+Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces
+deux dernières et qu'on appelait <i>Bourg-l'Abbé</i>, rue aujourd'hui
+absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de
+l'abbaye Saint-Martin et datait du X<sup>e</sup> siècle: c'était un lieu de
+plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient
+y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais
+ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il
+devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin
+prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté,
+non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses
+habitants, dont les m&oelig;urs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu
+à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et
+simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue
+Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages,
+de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du
+soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous
+les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime,
+des chants souvent et quelquefois des plaintes.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p.142)</span>
+rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du
+12 mai 1839.</p>
+
+
+<a id="toc142" name="toc142"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Boulevard et faubourg Saint-Martin.</h2>
+
+
+<p>La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la <i>porte
+Saint-Martin</i>, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la
+conquête de la Franche-Comté. C'est l'&oelig;uvre de Pierre Bullet, élève
+de Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré
+l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là
+commence le <i>boulevard Saint-Martin</i>, qui présente un spectacle aussi
+animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y
+trouve: 1º La belle <i>fontaine du Château-d'Eau</i>, construite en 1812,
+et près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de
+l'<i>Ambigu-Comique</i>, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du
+Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames.
+Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur
+l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la
+<i>Porte-Saint-Martin</i>, construit en 1781, dans l'espace de
+soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle
+incendiée de l'Opéra.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg
+Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une
+voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des
+plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands
+événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial
+d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères,
+le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort
+Méhul. On trouve dans cette rue:</p>
+
+<p>1º La <i>mairie du cinquième arrondissement</i>, au coin de la rue du
+Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de <span class="pagenum">(p.143)</span>
+garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat
+en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.</p>
+
+<p>2º L'<i>église Saint-Laurent</i>.--C'était, au VI<sup>e</sup> siècle, une chapelle
+isolée au milieu d'une grande forêt; au X<sup>e</sup> siècle, une abbaye; en
+1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été
+terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième
+arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de
+l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris
+part à toutes les bonnes &oelig;uvres de saint Vincent de Paul.</p>
+
+<p>3º L'<i>hospice des Incurables-Hommes</i>.--Il occupe l'ancien couvent des
+Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard,
+et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la
+munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les
+Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable,
+composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des
+prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des
+missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était
+auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des
+Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.</p>
+
+<p>On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du
+Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint
+Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus
+travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus
+tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine
+chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de
+fer de Strasbourg.</p>
+
+<p>Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg
+Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont
+qu'à demi construites, on remarque:</p>
+
+<p>1º La rue de <i>Bondy</i>, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où <span class="pagenum">(p.144)</span>
+l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre
+et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la
+rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall
+d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le
+Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes,
+et fut fermé en 1807.</p>
+
+<p>2º La rue <i>Saint-Laurent</i>.--Dans cette rue était l'entrée principale
+de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de
+terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les
+rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis
+VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les
+prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y
+firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers,
+bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au
+30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y
+trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des
+salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire,
+pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775,
+la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du
+Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et
+son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit
+un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a
+construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus
+beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que
+les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.</p>
+
+<p>A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la
+Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la <i>butte de Montfaucon</i>, où
+était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup>
+siècle. C'était une masse de pierre de <span class="pagenum">(p.145)</span>
+cinq à six mètres de
+hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de
+longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme
+s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds,
+unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de
+fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés
+jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les
+jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On
+arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée
+d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de
+grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières
+éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des
+coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais
+toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier
+siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait
+combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait
+peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était
+appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents:
+il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de
+cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice
+royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de
+pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres
+oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges
+prévaricateurs, etc.</p>
+
+<p>Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur
+supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de
+Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des
+finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320,
+pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche
+coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous
+Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, <span class="pagenum">(p.146)</span>
+coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant
+des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René
+de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au
+Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine,
+conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448;
+Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des
+Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis
+XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant
+des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533;
+Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.</p>
+
+<p>Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny,
+Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy,
+dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.</p>
+
+<p>A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus
+rares; Sauval dit qu'à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle le gibet tombait en
+ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est
+comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées;
+quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761,
+quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se
+peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à
+l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi
+Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet
+royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on
+se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux
+suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce
+dernier reste du régime féodal.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes
+que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou
+d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille
+ou de Belgique. Entre ces deux <span class="pagenum">(p.147)</span>
+routes est situé le bassin où
+aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans
+une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle
+rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les
+bureaux de l'octroi.</p>
+
+<p>Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux
+théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que
+populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts
+d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de
+l'Ourcq et Saint-Martin.</p>
+
+<p>Le canal <i>Saint-Martin</i> commence à la barrière de Pantin, se dirige au
+sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple,
+la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la
+Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de
+l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes
+les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et
+ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa
+pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le
+quai de <i>Valmy</i>, de l'autre par le quai de <i>Jemmapes</i>. Ces quais sont
+couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et
+l'on y remarque les vastes bâtiments de l'<i>Entrepôt réel des douanes</i>.
+Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante
+ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en
+culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse,
+pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement
+l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.</p>
+
+<p>Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit
+à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part
+un aqueduc souterrain, dit de <i>Ceinture</i>, ayant deux mètres de hauteur
+sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer;
+il entre dans <span class="pagenum">(p.148)</span>
+Paris près de la barrière de la Villette, suit le
+mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la
+barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie
+septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est,
+qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg
+Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg
+Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un
+réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier
+Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux,
+envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré
+et les Champs-Élysées.</p>
+
+
+<a id="toc148" name="toc148"></a>
+<h1>CHAPITRE V<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40">[40]</a>.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS</span>.</h2>
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Rue Saint-Denis.</h2>
+
+
+<p>Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère
+principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue <i>parisienne</i> par
+excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et
+qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes
+racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de
+Saint-Denis-de-la-Chartre, avait <span class="pagenum">(p.149)</span>
+suivi le chemin marqué par cette
+rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait
+être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de
+maisons: c'était la <i>grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint
+Denys</i>. Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue
+d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle
+atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de
+Philippe-Auguste, dite <i>porte aux Peintres</i> (une impasse en a gardé le
+nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était
+une porte de l'enceinte de Charles VI; au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, elle atteignait
+les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de
+François I<sup>er</sup>. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée,
+avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les
+Espagnols évacuèrent Paris en 1594.</p>
+
+<p>Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un
+inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques
+pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit
+Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité.
+On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais
+par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du
+grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la
+<i>grande boucherie</i>, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs,
+et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et
+baignées du sang des bestiaux, de la <i>Triperie</i>, du <i>Pied-de-B&oelig;uf</i>,
+de la <i>Pierre-aux-Poissons</i>, de la <i>Tuerie</i>, de la <i>Place-aux-Veaux</i>,
+dite aussi <i>Place-aux-Saint-Yon</i>. Là ont régné, pendant 500 ans,
+dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans
+lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et
+dont il ne restait plus que deux à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, celles des
+Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des
+Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles
+VI, et dont il reste <span class="pagenum">(p.150)</span>
+encore des représentants dans la boucherie
+de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du
+Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien
+aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une
+population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie
+semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis
+trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec
+les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et
+belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.</p>
+
+<p>La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue,
+la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges
+et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte
+Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes
+les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et
+ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps
+<i>camelotés</i>. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin,
+l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés
+des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers
+suivaient, représentant en habits de caractère les <i>sept péchés
+mortels</i>, <i>les sept vertus</i>, <i>la mort</i>, <i>le purgatoire</i>, <i>l'enfer et
+le paradis</i>, le tout monté superbement. Il y avait de distance en
+distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des
+ch&oelig;urs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament:
+<i>le sacrifice d'Abraham</i>, <i>le combat de David contre Goliath</i>, etc.
+Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la
+porte aux Peintres <i>un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par
+figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit</i>; et
+dans ce ciel <i>petits enfants de ch&oelig;ur chantoient moult doucement en
+forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte
+sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant
+en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres <span class="pagenum">(p.151)</span>
+précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en
+chantant ces vers</i>:</p>
+
+ <p class="quotega">Dame enclose entre fleurs de lys,<br>
+ Reine êtes-vous de paradis,<br>
+ De France et de tout le pays.<br>
+ Nous retournons en paradis.</p>
+
+<p>A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois
+belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et
+disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient
+plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital
+de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et
+Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à
+senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult
+richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse;
+au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.</p>
+
+<p>Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise
+de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe»
+dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie
+d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la
+capitale, enfin un deuxième sacre.</p>
+
+<p>Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute
+l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la
+population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa
+renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries,
+des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des
+boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement,
+comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier,
+boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses
+fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre
+ou cinq générations, jusqu'à ce <span class="pagenum">(p.152)</span>
+que la richesse entassée devînt
+telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du
+comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une
+charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la
+Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la
+plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.</p>
+
+<p>La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de
+son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle
+politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement
+ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées
+généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et,
+dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à
+défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la
+liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos.
+Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et
+néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au
+trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre
+Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le
+rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la
+révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes
+les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se
+calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda
+un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les
+royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire;
+mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint
+ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain
+et sa colère contre ces <i>boutiquiers</i>; à son avis, cette partie de la
+population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la
+<i>bêtise</i> parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans
+cette rue avec des transports de joie; aussi <span class="pagenum">(p.153)</span>
+le comte d'Artois et
+Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée
+par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une
+part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue
+de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus
+complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis
+avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien
+récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers
+amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause
+de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna
+trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir
+des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans
+l'opposition: c'est là que le <i>Constitutionnel</i> trouva ses premiers et
+plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions
+les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se
+montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme,
+éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune
+Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent
+chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes
+de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont
+l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes,
+tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un
+de ses bourgeois qui refusa d'<i>empoigner</i> Manuel; sa garde nationale
+cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux
+élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en
+l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait
+comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue
+Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830,
+à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse
+arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des
+boulevards, elle y fut entièrement <span class="pagenum">(p.154)</span>
+enveloppée et ne se dégagea
+qu'après un furieux combat.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont
+changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de
+transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore
+la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus
+assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule
+grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins
+encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des
+métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes:
+mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de
+son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons,
+profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de
+fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros
+commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont
+abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins
+étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la
+mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle
+diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la
+rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris,
+encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de
+1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.</p>
+
+<p>Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être
+nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste
+qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.</p>
+
+<p>1º L'<i>hôpital Sainte-Catherine</i>.--Il était situé au coin de la rue des
+Lombards et avait été fondé vers le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle pour héberger les
+pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les
+religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les
+pauvres filles qui n'ont aucune retraite <span class="pagenum">(p.155)</span>
+et cherchent condition.»
+Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés
+morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du
+moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans
+une larme ou une prière! Cette <i>morgue</i> chrétienne fut, en 1791,
+affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818,
+époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin
+<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41">[41]</a>.
+Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons
+particulières.</p>
+
+<p>La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans
+l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte
+naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une
+année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages,
+baptêmes, décès, etc.<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42">[42]</a>.
+</p>
+
+<p>2º L'<i>église Sainte-Opportune</i>.--Sa fondation remonte à une chapelle
+de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le
+christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la
+tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit
+en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée
+d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage
+jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin
+jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son
+pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette <span class="pagenum">(p.156)</span>
+chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette
+sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant
+fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la
+chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un
+chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et
+justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut
+reconstruite au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction
+en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue
+de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue
+de la Tabletterie.</p>
+
+<p>3º L'<i>église des Saints-Innocents</i>, située à l'angle-nord de la rue
+aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique
+chapelle, elle fut reconstruite au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, et son architecture
+n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785.</p>
+
+<p>Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée
+se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout
+l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait
+probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses.
+Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du
+voisinage des halles, souillé et profané par les passants,
+Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on
+garnit ces murs de galeries couvertes, appelées <i>charniers</i>, sous
+lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait
+une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une
+chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires
+de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit
+Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui
+n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière
+demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les
+charniers des Innocents.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> <span class="pagenum">(p.157)</span>
+siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres,
+humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent
+s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de
+plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais
+plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis
+de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les
+écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le
+plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la
+cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de
+trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au
+milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat,
+qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter
+des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son
+sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les
+boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière
+vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu
+d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations
+théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la
+mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers
+avait-il peint la <i>Danse macabre</i>, allégorie philosophique, où l'on
+voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de
+tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même
+plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui
+attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort
+mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles,
+et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi
+cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux,
+un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et
+d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux
+entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les
+greniers des charniers <span class="pagenum">(p.158)</span>
+en étaient tellement remplis et comblés
+qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les
+ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection;
+c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des
+voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris,
+disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir,
+car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des
+morts.»</p>
+
+<p>Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles
+réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus
+populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785
+qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit
+l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du
+cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les
+vieilles chapelles d'<i>Orgemont</i> et de <i>Pomereux</i>, la <i>tour
+Notre-Dame-des-Bois</i>, le <i>prêchoir</i>, la <i>croix des Bureaux</i>, la croix
+de <i>Gâtine</i>, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva
+les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on
+transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou
+<i>catacombes</i> du faubourg Saint-Jacques
+<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43">[43]</a>.
+L'emplacement du cimetière
+fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des
+galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des
+fruits.</p>
+
+<p>A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des
+Innocents était une charmante fontaine qui datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle,
+mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par
+Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta
+cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant
+deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les
+gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette
+reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la
+fontaine <span class="pagenum">(p.159)</span>
+des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les
+plus élégants et les plus précieux de Paris.</p>
+
+<p>Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28
+juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la
+place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré
+d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et
+transportés sous la colonne de Juillet.</p>
+
+<p>4° L'<i>église du Saint-Sépulcre</i>.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de
+Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au
+Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la
+folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit
+plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du
+Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut
+terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la
+cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les <i>filles de
+Notre-Dame</i>. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers.
+Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour
+entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique
+prétentieuse, et qu'on appelle la <i>cour Batave</i> à cause d'une
+compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.</p>
+
+<p>5° L'<i>abbaye Saint-Magloire</i>.--C'était d'abord une chapelle dont
+l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye
+d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur
+une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en
+fouillant ses jardins au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on trouva des ossements, des
+chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté
+au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de
+Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un
+couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans,
+avait établi dans son hôtel de Bohême. Les <span class="pagenum">(p.160)</span>
+statuts primitifs de
+ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles
+dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des
+matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit
+Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont
+choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son
+emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.</p>
+
+<p>6° L'<i>église Saint-Leu-Saint-Gilles</i> était, dans l'origine, une
+chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église
+en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la
+révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une
+des succursales du sixième arrondissement.</p>
+
+<p>7° L'<i>hôpital Saint-Jacques</i> fut fondé en 1317 par des bourgeois de
+Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de
+Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il
+contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y
+être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin.
+Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches,
+Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de
+Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en
+1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons
+étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant
+d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins
+des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement
+est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait
+remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue
+Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés,
+bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge
+trouvées dans les caveaux de l'hôpital.</p>
+
+<p>1° L'<i>hôpital de la Trinité</i>, situé entre les rues Saint-Denis et
+Grenétat, avait été fondé dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle
+sous le nom de la <span class="pagenum">(p.161)</span>
+Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné
+principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée
+la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était
+très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de
+l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du
+nº 266 de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Vers la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+des bourgeois de la rue Saint-Denis
+s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se
+réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de
+Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes
+qui les érigeaient en <i>confrérie</i>, sous le titre de «maîtres,
+gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection
+de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs <i>jeux</i> en
+public, les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande
+salle de l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises
+de long, sur six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces
+naïves appelées <i>mystères</i>, qui traduisaient par <i>personaiges</i> toutes
+les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des
+saints, les actes des apôtres, la <i>destruction de Troie la grante</i>,
+et, plus tard, les <i>sotties, farces et moralités</i> des
+<i>Enfants-Sans-Souci</i>, dont la confrérie se réunit à celle de la
+Passion. La foule accourut à ces spectacles si nouveaux, qui
+semblaient le complément des spectacles augustes des églises: et,
+pendant un siècle et demi, sauf les interruptions causées par les
+guerres civiles, l'hôpital de la Trinité fut le lieu le plus populaire
+et le plus fréquenté de Paris.</p>
+
+<p>En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer
+l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres
+invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage,
+âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet
+hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et
+métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur
+théâtre et se transportèrent <span class="pagenum">(p.162)</span>
+dans la rue Coquillière, à l'hôtel
+de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison
+d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles,
+auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits,
+étaient appelés les <i>Enfants-Bleus</i>. Cet établissement, qui était
+administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache,
+acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant
+devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y
+bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses
+professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la
+Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut
+décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six
+ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants
+qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à
+l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu
+un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.»
+Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la
+plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée:
+on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les
+tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la
+manufacture royale des tapis de la Savonnerie.</p>
+
+<p>L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent
+attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui
+avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817;
+l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par
+des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre
+français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue
+Grenétat<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44">[44]</a>.</p>
+
+<p>9º L'<i>église Saint-Sauveur</i> était, dans l'origine, une chapelle où
+l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il <span class="pagenum">(p.163)</span>
+allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle
+et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y
+avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le
+poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785,
+et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle
+fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons
+particulières.</p>
+
+<p>10º <i>Le couvent des Filles-Dieu</i> avait été fondé en 1226 par Guillaume
+III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute
+leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en
+mendicité.» Il était d'abord situé dans la <i>couture de l'Échiquier</i>,
+qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues
+voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint
+Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un <i>hostel</i>,
+et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par
+poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres
+de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des
+Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la
+<i>couture</i> des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le
+fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur
+maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice
+ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue
+Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris,
+sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette &oelig;uvre de
+charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait
+l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le
+mur d'enceinte de Paris.</p>
+
+<p>Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées
+de mendier pour les besoins de leur maison:</p>
+
+ <p class="quotega">Les Filles-Dieu savent bien dire:<br>
+ Du pain pour Jhesu nostre sire,</p>
+
+<p>dit l'auteur des <i>Cris de Paris</i>. Elles étaient d'ailleurs astreintes
+à <span class="pagenum">(p.164)</span>
+une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se
+trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le
+condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en
+procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le
+malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe
+de vin avec des paroles de charité.</p>
+
+<p>Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer
+l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de
+Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut
+décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été
+démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et
+un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce
+passage prirent de là le nom du <i>Caire</i>, et l'on décora l'entrée du
+dernier de monstrueux attributs égyptiens.</p>
+
+<p>11º La maison des <i>Filles-Saint-Chaumont</i>, qui occupait le coin actuel
+de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à
+l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était
+le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle
+fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais
+être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait
+l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans
+le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV,
+qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore,
+mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781,
+est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette
+maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782,
+on a ouvert la rue de Tracy.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:</p>
+
+<p>1º Rue <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>.--C'est une des plus anciennes <span class="pagenum">(p.165)</span>
+rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom,
+à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà
+question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle
+fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque
+continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le
+<i>For-l'Évêgue (Forum Episcopi)</i>, lieu où, dès le temps de Louis VI,
+l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le
+quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris
+toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison
+«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de
+coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés
+pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui
+avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des <i>Orfèvres</i>,
+où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce
+corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient
+un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur
+corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient
+d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La
+chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques
+figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution;
+une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Perrin-Gasselin</i>, qui se continue par la place et la rue du
+<i>Chevalier-du-Guet</i>. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou
+hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque
+où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble
+aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle
+l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche
+bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place
+du Chevalier-du-Guet, <span class="pagenum">(p.166)</span>
+qu'était la maison de Guy Patin: «en belle
+vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître
+des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et
+les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses
+chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de
+la bourgeoisie éclairée de cette époque
+<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45">[45]</a>.</p>
+
+<p>3º Rue de l'<i>Aiguillerie</i>.--A l'entrée de cette rue était une petite
+place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un
+bourgeois, Philippe <i>Gastine</i>. Ce bourgeois ayant, malgré les édits
+royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on
+rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide
+était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés
+et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une
+croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans
+après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de
+Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la
+guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand
+les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever
+la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs
+protestants et saccagea <span class="pagenum">(p.167)</span>
+leurs maisons. Il fallut employer la force
+pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la
+fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et
+la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où
+elle existait encore en 1785.</p>
+
+<p>4º Rue La <i>Reynie</i>.--Cette rue se nommait autrefois <i>Troussevache</i>, du
+nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque,
+c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale
+de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la
+préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par
+celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.</p>
+
+<p>5º Rue de la <i>Ferronnerie</i>.--Elle doit son nom à de «<i>pauvres
+ferrons</i>» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser
+leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des
+boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite
+et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai
+1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la
+Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et
+passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue
+Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne
+de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV
+de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en
+1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites
+maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du
+charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le
+prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue
+Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard
+<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46">[46]</a>.</p>
+
+<p>6º Rue aux <i>Fers</i>.--C'était autrefois la rue au <i>Feurre</i>, parce qu'on
+y tenait le marché à la paille, au <i>fourrage</i>. Dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches <span class="pagenum">(p.168)</span>
+de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la
+Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de
+Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit
+une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui
+principalement habitée par des marchands de passementerie.</p>
+
+<p>7º Rue de la <i>Grande-Truanderie</i>.--Elle date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et tire
+son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du
+triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait
+jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait
+que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de
+l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint
+célèbre sous le nom de <i>Puits d'amour</i>, et les amants s'y donnaient
+rendez-vous. Sous François I<sup>er</sup>, un jeune homme, désolé des rigueurs de
+sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée
+de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le
+puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:</p>
+
+ <p class="quotega">Amour m'a refait<br>
+ En 525 tout à fait.</p>
+
+<p>C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité
+d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs
+de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés.</p>
+
+<p>8º Rue <i>Mauconseil</i>.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de
+ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à
+une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses
+actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la
+déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de
+Dumouriez, entra, au I<sup>er</sup> prairial, dans la salle de la Convention.
+Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue
+Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui.</p>
+
+<p>Dans <span class="pagenum">(p.169)</span>
+cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà
+parlé (<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison
+de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint
+au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand
+François I<sup>er</sup>, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à
+encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des
+bâtiments on ouvrit la rue <i>Française</i> ou plutôt <i>Françoise</i>. L'autre
+partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux
+Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte
+principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le
+Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux
+Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur
+privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des
+bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque,
+dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs
+grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour
+jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les
+pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les
+tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de
+Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis
+XIII, enfin les chefs-d'&oelig;uvres de Corneille et de Racine jusqu'en
+1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance
+de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus
+tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols
+au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de
+Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une
+partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout
+jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité
+redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de
+Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de
+l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire <span class="pagenum">(p.170)</span>
+ronfler les vers et
+s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui
+était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et
+ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la
+nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la
+<i>troupe royale</i> de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la <i>troupe du
+roi</i>, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux
+formèrent définitivement la <i>Comédie française</i>. Alors le théâtre de
+l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et
+autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au
+palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent
+jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y
+observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y
+jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit
+point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit
+plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans
+autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de
+l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où
+Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit
+Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de
+meilleur c&oelig;ur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où
+nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique,
+et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de
+Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny,
+enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites
+comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on
+continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart,
+sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut
+définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères
+se sont récréés pendant dix à douze générations, où le <i>Cid</i> et
+<i>Andromaque</i> ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle
+est encore, <i>la halle aux cuirs</i>.</p>
+
+<p>9° Rue <i>du Caire</i>.<span class="pagenum">(p.171)</span>--Nous
+avons dit que cette rue avait été ouverte
+sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la
+rue de <i>Damiette</i> avec une grande cour bien bâtie, habitée par des
+fabricants, dite <i>cour des Miracles</i>. «Ce nom, dit Jaillot, étoit
+commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les
+mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des
+plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste
+en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand
+cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois
+il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé
+dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus
+reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des
+Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.
+Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines,
+puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue
+pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à
+moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui
+n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de
+cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes,
+naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les
+autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les
+unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit
+autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de
+logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et
+tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on
+s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes
+sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec
+bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le
+jour; car on y appeloit <i>gagner</i> ce qu'ailleurs on appelle <i>dérober</i>.
+Chacun y vivoit dans une grande <span class="pagenum">(p.172)</span>
+licence; personne n'y avoit ni
+foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement.
+Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et,
+pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une
+grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans
+quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs
+prières<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47">[47]</a>.»</p>
+
+<p>En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les
+renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les
+hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la
+mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont
+occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à
+rougir de leur infortune.»</p>
+
+<p>Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le
+chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités,
+a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir
+sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin
+de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher
+sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à
+l'échafaud le 4 germinal an <span class="smcap">II</span>.</p>
+
+<p>10° Rue <i>Bourbon-Villeneuve</i>, ou d'<i>Aboukir</i>.--Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on
+avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux
+Filles-Dieu, et on l'avait appelée le <i>faubourg de Villeneuve</i>.
+Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre
+la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis
+XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV.</p>
+
+
+<a id="toc172" name="toc172"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Boulevard et faubourg Saint-Denis.</h2>
+
+
+<p>Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la <i>porte</i> de <span class="pagenum">(p.173)</span>
+même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en
+1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui
+touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre
+les deux boulevards voisins, est l'&oelig;uvre de l'ingénieur Blondel; les
+sculptures sont des frères Anguier.</p>
+
+<p>Là commence le <i>boulevard Saint-Denis</i>, qui forme la partie la plus
+basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux,
+très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et
+présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin.
+On n'y trouve aucun édifice public.</p>
+
+<p>La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des
+rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était
+le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un
+combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé
+l'insurrection de juin 1848.</p>
+
+<p>Le <i>faubourg Saint-Denis</i>, n'est pas une voie aussi belle que le
+faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect;
+dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante,
+bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est
+moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures.
+Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui
+viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir
+bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois,
+pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour
+leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par
+là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en
+portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours
+élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et
+de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en
+portant son pieux fardeau.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p.174)</span>
+édifices publics du faubourg Saint-Denis sont:</p>
+
+<p>1° La <i>prison Saint-Lazare</i>.--Cette maison, qui date
+du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle,
+était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre
+était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté
+jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient
+atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris
+«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la
+ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur
+protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître
+ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids
+de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens,
+voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale,
+fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y
+recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume,
+non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et
+des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées
+«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres
+habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui
+ne recevait plus de <i>ladres</i>; on le réforma en 1585, en le confiant à
+des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566,
+le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de
+leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres
+lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle
+fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués
+par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette
+congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a
+rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les
+Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu
+précipitait la levée d'une armée, la <span class="pagenum">(p.175)</span>
+maison de Saint-Lazare fut
+choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et,
+en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques
+et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été
+béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils
+ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle
+fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de
+beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison,
+y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la
+dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de
+quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du
+tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la
+terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à
+l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un
+Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze
+prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune
+cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André
+Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de
+Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux
+filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme
+ordinairement huit à neuf cents détenues.</p>
+
+<p>La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste
+clos, dont nous parlerons tout à l'heure.</p>
+
+<p>2º <i>Maison de santé</i> (nº 112).--C'était autrefois la maison des
+<i>Filles de la Charité</i>, ou «servantes des pauvres malades,»
+congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en
+1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui,
+c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant
+des prix médiocres, les malades <span class="pagenum">(p.176)</span>
+non indigents qui ne peuvent se
+faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des
+hospices et renferme 150 lits.</p>
+
+<p>La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont
+nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent
+avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui
+communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de
+la banque, de la richesse et de la mode.</p>
+
+<p>1º Rue de l'<i>Échiquier</i>.--Les rues de l'Échiquier, d'<i>Enghien</i>,
+<i>Hauteville</i>, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne
+<i>couture</i> des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui
+était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir
+Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des
+finances en 1814 et en 1830.</p>
+
+<p>2º Rue de <i>Paradis</i>.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui
+bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après
+la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous
+l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre
+histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et
+c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.</p>
+
+<p>3º Rue <i>La Fayette</i>.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans
+le <i>clos Saint-Lazare</i>. Ce clos était compris entre les faubourgs
+Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de
+Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une
+d'elles, dite le <i>logis du roi</i>, servait en effet à loger les
+monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à
+Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières
+années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une
+grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère
+y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre
+une <span class="pagenum">(p.177)</span>
+communication remarquable entre les quartiers du nord-est de
+Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La
+Fayette. On y trouve l'<i>église Saint-Vincent-de-Paul</i>, bâtie de 1824 à
+1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout
+le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un
+escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un
+édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des
+anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu
+gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la
+commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se
+tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de
+Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du
+chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à
+l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen,
+de Beauvais, d'Amiens, etc.</p>
+
+<p>A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis,
+se tenait autrefois la foire du <i>Landit</i>, la plus importante des
+foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque
+instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues
+offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les
+boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours
+nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce
+qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y
+acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques
+ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils,
+ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion
+unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de
+l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce que,
+<i>indicebatur</i>, on la publiait), datait, <span class="pagenum">(p.178)</span>
+dit-on, de
+Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine
+Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de
+tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France
+et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les
+jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du
+parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université
+allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une <i>montre</i> ou
+procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents
+et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et
+drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine
+Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent
+interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789;
+aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.</p>
+
+
+<a id="toc178" name="toc178"></a>
+<h1>CHAPITRE VI.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Les Halles.</h2>
+
+
+<p>Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le
+deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux
+<i>Champeaux-Saint-Honoré</i>, sur un terrain appartenant à l'église
+Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore <i>cinq
+sols de cens</i>. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et
+ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée
+<i>Champeaux</i>, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos,
+étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de
+marchandises, et fut appelé le marché, les <i>halles</i> ou <i>alles</i>, pour
+ce que chacun y <i>alloit</i>.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on
+commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les
+piliers des halles, à droite le long de la rue <span class="pagenum">(p.179)</span>
+de la Tonnellerie, à
+gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme
+aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de
+marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel
+jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois
+marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième
+pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la
+partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par
+cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant
+aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes
+lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones
+vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que
+les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la
+halle en la forme que s'ensuit...» Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les halles prirent
+un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris
+entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la
+Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché
+aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre,
+aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers,
+pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la
+plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les
+rues de la <i>Chanverrerie</i>, au <i>Feurre</i> (aujourd'hui aux Fers), de la
+<i>Coconnerie</i> ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin,
+les principales villes de France et même de Flandre y avaient des
+boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de
+Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles,
+etc.</p>
+
+<p>Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du
+moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le
+rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes
+allaient haranguer humblement la foule <span class="pagenum">(p.180)</span>
+et mendier ses bonnes
+grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et
+ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la
+conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la
+ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques
+de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se
+jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour
+leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur
+chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel
+accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent
+cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs
+parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.</p>
+
+<p>«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de
+neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On
+perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains
+métiers ou commerces, rues de la <i>Cordonnerie</i>, de la <i>Petite</i> et de
+la <i>Grande Friperie</i>, de la <i>Poterie</i>, de la <i>Lingerie</i>, etc. Alors
+furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le
+<i>Pilori</i>, qui était situé au marché au poisson.</p>
+
+<p>Le Pilori, qui datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, était une tour octogone dont le
+premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée
+de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains
+criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un
+échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que
+furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le
+surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles
+VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue
+Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François I<sup>er</sup>, etc.
+Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et
+jouèrent leurs farces et <i>sottises</i>. Le Pilori <span class="pagenum">(p.181)</span>
+subsista jusqu'en
+1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.</p>
+
+<p>Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et
+de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler
+d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la
+famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au
+langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les
+<i>poissardes</i> allaient complimenter le roi dans les grandes occasions
+et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de
+Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment
+de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la
+plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut
+recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle
+politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la
+Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des <i>forts</i>
+et des poissardes.</p>
+
+<p>Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles
+restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps
+précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la
+population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis
+de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et
+leur assainissement étaient pourtant une &oelig;uvre urgente, qui aurait dû
+préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en
+1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on
+ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et
+l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime,
+disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de
+toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des
+monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands,
+n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie
+dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe
+indigente... <span class="pagenum">(p.182)</span>
+Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas
+un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance
+et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la
+saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la
+Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»</p>
+
+<p>Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle
+qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché
+des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les
+galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien
+ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des
+Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson.
+Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de
+denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines
+jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on
+entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu
+attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les
+halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été
+entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre
+la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est
+encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la
+nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30
+départements.</p>
+
+<p>Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris,
+l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de
+gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux
+de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général,
+l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et
+d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de
+marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables,
+inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles
+des coins <span class="pagenum">(p.183)</span>
+repoussants où se font des commerces inconnus aux
+heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes
+des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y
+vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable
+mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de
+milliers de malheureux.</p>
+
+
+<a id="toc183" name="toc183"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.</h2>
+
+
+<p>La rue <i>Montorgueil</i> commence à l'extrémité des halles, vers la pointe
+Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue
+<i>au Comte</i> ou <i>à la Comtesse d'Artois</i>, à cause de l'hôtel d'Artois,
+situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était
+une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil
+lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée,
+on ne sait pourquoi, <i>Mons Superbus</i>, et qui est occupée aujourd'hui
+par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de
+rue <i>Poissonnière</i>, lequel lui vient des marchands de marée qui
+autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort
+importante comme débouché des halles, très-populeuse et
+très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a
+été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien.
+Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant
+que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins
+qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les
+rues qui y débouchent, nous remarquons:</p>
+
+<p>1º Rue <i>Marie-Stuart</i>.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée
+<i>Tireboudin</i>, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie
+Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était
+pas honnête à prononcer; on en changea <span class="pagenum">(p.184)</span>
+la dernière syllabe, et ce
+changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de
+deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils
+demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf,
+qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en
+passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim,
+Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc
+d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble
+que le nom de <i>Grand-Cerf</i>, qu'ils proposent de substituer à l'ancien,
+a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une
+auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui
+donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier
+changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans
+tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est
+digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous
+en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de
+Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien,
+devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le
+censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que
+Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin
+portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites
+par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un
+autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle
+reine d'Écosse.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Mandar</i>.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes
+et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de
+l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2
+était le restaurant du <i>Rocher de Cancale</i>, où, pendant longtemps, se
+firent les dîners du <i>Caveau moderne</i>, société de chansonniers qui
+datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet
+des m&oelig;urs littéraires du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
+de cette gaieté un peu
+gauloise, <span class="pagenum">(p.185)</span>
+de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches
+spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans
+prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là
+ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps
+présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.</p>
+
+<p>3º Rue du <i>Cadran</i> ou <i>Saint-Sauveur</i>.--Elle s'appelait d'abord rue
+des <i>Égouts</i> et ensuite rue du <i>Bout-du-Monde</i>. Ce dernier nom,
+d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un <i>os</i>,
+un <i>bouc</i>, un <i>duc</i>, un <i>monde</i>, avec cette inscription: Au
+<i>Bouc-Duc-Monde</i>. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent
+déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers
+qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc
+de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom
+de Saint-Sauveur.</p>
+
+<p>4º Rue <i>Neuve-Saint-Eustache</i>.--Elle n'est remarquable que comme ayant
+été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles
+VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement
+habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de
+toiles peintes, etc.</p>
+
+<p>5º Rue de <i>Cléry</i>.--Elle est principalement habitée par des marchands
+de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame
+Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût
+ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit
+pour ouvrir la rue de <i>Mulhouse</i>.</p>
+
+<p>6º Rue <i>Beauregard</i>.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de
+la <i>Ville-Neuve</i>, bâti au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur des terrains appartenant aux
+Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite
+avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri
+IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place
+de la chapelle <span class="pagenum">(p.186)</span>
+on bâtit une église dédiée à
+<i>Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle</i>, laquelle a été réédifiée en 1828.</p>
+
+<p>La rue <i>Poissonnière</i> aboutit aux boulevards <i>Bonne-Nouvelle</i> et
+<i>Poissonnière</i>. Le premier offre à peu près la même physionomie que le
+boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se
+sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional,
+construit récemment. On y trouve le théâtre du <i>Gymnase-Dramatique</i>,
+bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les
+honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus,
+si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se
+chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière
+commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun
+édifice public.</p>
+
+<p>Le faubourg <i>Poissonnière</i> ne date que du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. C'était alors
+un chemin dit de la <i>Nouvelle-France</i> et qui était bordé de jardins,
+de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de
+<i>Sainte-Anne</i>, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui,
+c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et
+populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs
+Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route
+et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août
+1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la
+Restauration. Au coin de la rue Bergère est le <i>Conservatoire</i> ou
+École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des
+acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793,
+rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et
+employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la
+<i>Nouvelle-France</i>, dont une chambre a été habitée par Hoche et
+Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est
+l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la
+première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p.187)</span>
+partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie
+inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à
+l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé
+un vaste <i>hôpital</i>, dit <i>du Nord</i> ou de <i>La Riboisière</i>, et qui est,
+dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions,
+et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents
+lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental,
+mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque
+un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet
+hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain
+resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.</p>
+
+<p>La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière
+avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux
+places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de
+Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions
+nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui
+s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi
+fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui
+étaient presque entièrement soulevées.</p>
+
+<p>Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de
+la dernière moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle: celles qui avoisinent les
+boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance;
+celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et
+habitées.</p>
+
+<p>La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui
+appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de
+Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin
+public, dit le <i>Château-Rouge</i>, qui a une célébrité historique. C'est
+là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la
+bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux
+maréchaux de capituler. <span class="pagenum">(p.188)</span>
+Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu,
+en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la
+révolution de février.</p>
+
+
+<a id="toc188" name="toc188"></a>
+<h1>CHAPITRE VII.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE</span>.</h2>
+
+
+<p>La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit.
+Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de
+l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et
+Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues
+des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus
+commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a
+participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été
+le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie
+inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement
+rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est
+un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier
+Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.</p>
+
+<p>Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:</p>
+
+<p>1º L'église <i>Saint-Eustache</i>, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une
+antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était
+déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et
+sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus
+vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient
+en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est
+un chef-d'&oelig;uvre d'architecture gothique; quant à son portail de
+grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En
+1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, <span class="pagenum">(p.189)</span>
+et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après
+avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et
+des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille <i>pastoureaux</i>; il
+prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en
+fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant
+rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église,
+et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de
+roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures
+célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort
+en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de
+Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer,
+de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la
+Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu
+d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces
+tombeaux était celui du grand Colbert, &oelig;uvre de Tuby et de Coysevox.</p>
+
+<p>2º Le <i>marché Saint-Joseph</i>.--Il a été construit en 1798 sur
+l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier,
+et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache.
+Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et
+plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce
+cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en
+1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La
+Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en
+1820, au cimetière du Père-Lachaise.</p>
+
+<p>On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'<i>Uzès</i>, où fut
+placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient
+aujourd'hui à la famille Delessert.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous
+remarquerons:</p>
+
+<p>1º La rue du <i>Jour</i>.--Elle tire son nom altéré d'un <i>séjour</i> que <span class="pagenum">(p.190)</span>
+le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière,
+et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand
+jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite
+sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés
+de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des
+raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de
+Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à
+Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en
+plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il
+l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y
+assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où
+l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des
+fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville,
+Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua
+le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se
+prolonge par la rue <i>Oblin</i> jusqu'à la <i>Halle au blé</i>, construite sur
+l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de <i>Nesle</i>, de
+<i>Bohême</i>, d'<i>Orléans</i>, de la <i>Reine</i>, de <i>Soissons</i>.</p>
+
+<p>«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre
+que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de
+demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit
+présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel
+le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi
+de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le
+comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le
+duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'<i>Histoire générale de Paris</i>
+(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de
+Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au <i>séjour</i> du roi
+dont nous venons de parler, au <span class="pagenum">(p.191)</span>
+<i>four de la couture</i> appartenant
+à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc
+d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le
+gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi
+que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit
+sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four,
+des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins
+avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était
+rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne,
+construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de
+la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai
+1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser
+triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce
+prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la s&oelig;ur de
+Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans
+la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont
+Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la
+France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet
+hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la
+banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix
+<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48">[48]</a>.
+A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers
+(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta
+l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire
+destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut
+conservée et adossée au monument.</p>
+
+<p>2º Rue <span class="pagenum">(p.192)</span>
+<i>Jean-Jacques-Rousseau</i>.--Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle,
+elle se nommait
+Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui
+fut donné. L'auteur d'<i>Émile</i> avait demeuré au quatrième étage de la
+maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les
+<i>Considérations sur le gouvernement de la Pologne</i>; c'est là que les
+princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un
+entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le
+voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne
+pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas
+<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49">[49]</a>.»</p>
+
+<p>Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle,
+près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui
+occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau,
+Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une
+partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils
+eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule
+avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le <i>Mystère
+de l'Ancien Testament</i>, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en
+autorise la représentation impose les obligations suivantes «<i>aux
+maistres et entrepresneurs</i>:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne <span class="pagenum">(p.193)</span>
+prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge
+durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de
+fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à
+cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à
+cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela
+diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix
+livres tournois.»</p>
+
+<p>La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au
+commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit
+bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et,
+sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et
+d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les
+galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier
+donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes
+publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur
+des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre
+d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, <i>l'hôtel des postes</i>.</p>
+
+<p>Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions
+si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des
+religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des
+filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de
+500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent
+dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles
+instruisaient.</p>
+
+<p>Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.</p>
+
+<p>3º Rue de la <i>Jussienne</i>.--Le nom de cette rue vient, par corruption,
+d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue
+Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de
+Paris. Madame Dubarry, après la mort <span class="pagenum">(p.194)</span>
+de Louis XV, demeura pendant
+quelques années au nº 16 de cette rue.</p>
+
+<p>La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue <i>Coq-Héron</i>, où se
+trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.</p>
+
+<p>4º Rue des <i>Vieux-Augustins</i>.--Des frères Augustins étant venus
+d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les
+pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes
+les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte
+Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de
+Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur
+maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.</p>
+
+<p>5º Rue des <i>Jeûneurs</i>.--Son nom véritable est des <i>Jeux-Neufs</i>, à
+cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à
+peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des
+centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.</p>
+
+<p>Le boulevard <i>Montmartre</i>, auquel aboutit la rue de même nom, est,
+avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre
+du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des
+<i>Variétés</i>, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy,
+etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée
+révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº
+10 est mort Boïeldieu.</p>
+
+<p>Le faubourg <i>Montmartre</i> n'offre rien de remarquable: depuis une
+vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est
+transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas,
+sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église
+Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des
+<i>Martyrs</i>, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite
+<i>Notre-Dame-de-Lorette</i>, à cause d'une église dont nous parlerons plus
+tard. Ces rues que la mode a prises sous <span class="pagenum">(p.195)</span>
+son patronage depuis
+quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de
+petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des
+artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes
+qu'on a baptisées du nom de <i>lorettes</i>. La rue Notre-Dame-de-Lorette
+est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une
+belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité
+par M. Thiers.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous
+remarquons:</p>
+
+<p>1º Rue <i>Grange-Batelière</i>.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs
+fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un
+fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier
+nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait
+appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment
+sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard
+des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom
+de <i>Drouot</i>. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un
+fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse
+magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu
+et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle
+très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs.
+C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de
+l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il
+appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a
+renfermé pendant quelque temps la <i>mairie du deuxième arrondissement</i>.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Geoffroy-Marie</i>.--Cette rue a été ouverte récemment sur les
+terrains dits de la <i>Boule-Rouge</i>, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu,
+d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres
+verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur:
+savoir faisons que, par-devant nous, <span class="pagenum">(p.196)</span>
+ont comparu <i>Geoffroy</i>,
+couturier de Paris, et <i>Marie</i>, son épouse, lesquels ont déclaré que,
+naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une
+pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la
+grange appelée <i>Grange-Bataillère</i>, hors des murs de Paris, à la porte
+Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque
+année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont
+donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de
+Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu
+ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation
+qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et
+qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis
+lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui
+précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant
+d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture
+à l'usage desdits frères et s&oelig;urs, de la même manière et suivant le
+même régime que lesdits frères et s&oelig;urs ont l'habitude de se vêtir et
+nourrir. Le 1<sup>er</sup> août 1260.»</p>
+
+<p>3º Rue de la <i>Victoire</i>.--C'était encore, au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine,
+ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle
+commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands
+seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La
+Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y
+construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui
+attira la <i>jeunesse dorée</i> et les <i>merveilleuses</i> de ce temps, et où
+l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien,
+qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la
+Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine.
+Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma,
+après avoir été bâti <span class="pagenum">(p.197)</span>
+par Condorcet et qui fut acheté par
+Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000
+livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de
+Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours
+après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du
+département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la
+<i>Victoire</i>, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte
+qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases
+républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté
+disait simplement: «L'administration centrale du département,
+considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les
+signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son
+arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées
+françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des
+m&oelig;urs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la
+rue Chantereine portera le nom de rue de la <i>Victoire</i>.» C'est dans
+son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent
+trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est
+là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit,
+avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire.
+Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis
+cette époque à divers propriétaires.</p>
+
+<p>Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des
+Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (<i>mons Martis</i> ou <i>mons
+Martyrum</i>). Une tradition populaire et qui ne manque pas de
+vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent
+souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de
+Mercure, dont au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle on croyait encore voir les restes. Dès
+le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à
+saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée
+par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV,
+lorsqu'il <span class="pagenum">(p.198)</span>
+assiégea Paris, y établit son quartier général, et les
+religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus
+grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de
+murailles de cette abbaye.</p>
+
+<p>La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et
+de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement
+creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres,
+qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et
+pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de
+Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni
+à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la
+plupart des animaux antédiluviens.</p>
+
+
+<a id="toc198" name="toc198"></a>
+<h1>CHAPITRE VIII.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME</span>.</h2>
+
+
+<p>Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant
+de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du
+Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se
+continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule
+voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout
+l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg
+Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui
+date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles
+à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un
+siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la
+capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la
+plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie
+de ce Paris moderne <i>quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la
+place Vendôme</i>; le deuxième, <i>quartier de la Chaussée-d'Antin</i>. Dans
+ces quartiers <span class="pagenum">(p.199)</span>
+nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des
+quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la
+laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si
+fortement la pensée sur les temps anciens, sur les m&oelig;urs, les
+souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et
+pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de
+respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs
+vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des
+grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont
+droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières,
+construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches
+appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que
+de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y
+rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons
+d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela
+est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre
+époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela
+éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de
+toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés
+d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les
+&oelig;uvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence
+morale, passionnée uniquement pour le plaisir.</p>
+
+<p>Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme
+comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont
+formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires,
+les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue
+Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion
+de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce
+triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons
+décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier.
+Nous <span class="pagenum">(p.200)</span>
+subdiviserons donc ainsi ce chapitre:
+1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue
+Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la
+place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de
+Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale
+et la Madeleine.</p>
+
+
+<a id="toc200" name="toc200"></a>
+<h2>I.</h2>
+
+<h2>Rue Croix-des-petits-champs, place des victoires et rue
+Notre-Dame-des-victoires.</h2>
+
+
+<p>La rue <i>Croix-des-Petits-Champs</i> date du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: elle a pris son
+nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée
+à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue
+que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que
+le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On
+y trouve les bâtiments de la <i>Banque de France</i>, dont l'entrée
+principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien
+hôtel de <i>Toulouse</i>. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux
+de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en
+1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de
+grands embellissements
+<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50">[50]</a>,
+et il passa à sa postérité. La révolution
+y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte
+Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à
+l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de
+France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des
+Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé
+leur ancienne magnificence: ils <span class="pagenum">(p.201)</span>
+sont ornés de tableaux des grands
+maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a
+été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont
+démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de
+crédit qui soit en Europe.</p>
+
+<p>La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de
+la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un
+quartier si désert encore dans le milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu'on y
+volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de
+<i>Vide-Gousset</i>. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin
+Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres
+seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à
+la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en
+bronze doré, &oelig;uvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le
+roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de
+bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix
+de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour
+de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux.
+Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies
+pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la
+tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les
+païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.»
+Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des
+nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles
+ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut
+détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des
+citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et
+remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement
+nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la
+couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place
+l'on a élevé en 1822 une <span class="pagenum">(p.202)</span>
+statue équestre de Louis XIV, &oelig;uvre
+très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont
+dignement respectée.</p>
+
+<p>La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés,
+était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance;
+car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait:
+«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les
+gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la
+place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par
+des marchands de châles et de soieries.</p>
+
+<p>La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la
+rue <i>Neuve-des-Petits-Champs</i>, qui coupe en deux parties égales le
+grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue,
+très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la
+principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans
+le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures
+de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel <i>Colbert</i>, au coin de la rue
+Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y
+mourut en 1683
+<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51">[51]</a>,
+habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc
+d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des
+maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel <i>Mazarin</i>, à
+l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º
+L'hôtel de <i>Lionne</i>, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti
+par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain,
+et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des
+finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le
+passage Choiseul et la place <span class="pagenum">(p.203)</span>
+Ventadour. On trouve sur cette place
+un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'<i>Opéra-Italien</i>.</p>
+
+<p>La rue <i>Notre-Dame-des-Victoires</i>, appelée dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle le
+<i>chemin herbu</i>, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui
+l'une des plus fréquentées à cause des <i>Messageries impériales</i>, qui y
+sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à
+une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les
+Augustins déchaussés, vulgairement appelés <i>Petits-Pères</i>. Cette
+église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les
+protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740;
+elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la
+révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des
+Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche
+bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de
+tableaux<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52">[52]</a>.</p>
+
+<p>Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel
+Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui
+emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux
+Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le
+scandale de tout Paris.</p>
+
+
+<a id="toc203" name="toc203"></a>
+<h2>II.</h2>
+
+<h2>Le Palais-Royal, la rue Vivienne et la Bourse.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Le Palais-Royal.</h2>
+
+
+<p>Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui,
+probablement, appartenaient à quelque grande <i>villa</i>; <span class="pagenum">(p.204)</span>
+les fouilles
+faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de
+deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un
+aqueduc venant de Chaillot. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la partie voisine de la
+rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait
+au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était
+traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place
+des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du
+<i>Rempart</i>. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de
+Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Merc&oelig;ur. En 1624,
+le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels
+<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53">[53]</a> et fit abattre la
+partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit
+construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier,
+une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental,
+mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où
+toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La
+porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette
+inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient
+alors si rigoureusement notre langue: <i>Palais-Cardinal</i>. Outre une
+chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une
+bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités,
+de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce
+palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de
+Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre,
+ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par
+Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui
+pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit
+Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur
+des perspectives, <span class="pagenum">(p.205)</span>
+la variété des décorations, la magnificence des
+machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de
+France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en
+1639 par la représentation de <i>Mirame</i>, tragédie composée par
+Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en
+présence du roi, de la reine et de toute la cour
+<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54">[54]</a>.</p>
+
+<p>C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre
+1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci
+n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne
+d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643.
+Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV
+occupa l'appartement <span class="pagenum">(p.206)</span>
+de Richelieu, situé entre les deux galeries;
+on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des
+grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne
+d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche
+qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la
+merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le
+théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le
+mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à
+ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de
+la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et
+Monsieur, dit M<sup>me</sup> de Motteville, descendirent par un petit escalier
+dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et,
+sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau,
+montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de
+Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes
+de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie
+de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et
+de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre
+civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21
+octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du
+Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda
+cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1<sup>er</sup>.
+Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le
+mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le
+Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une
+cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc
+d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta
+l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années
+après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins
+de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La
+grande salle <span class="pagenum">(p.207)</span>
+de spectacle fut comprise dans le don fait au frère
+du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa
+troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses
+principaux chefs-d'&oelig;uvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut
+pris, en jouant le <i>Malade imaginaire</i>, du mal dont il mourut la nuit
+suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie
+royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.</p>
+
+<p>En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du
+Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora
+principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit
+Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le
+plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire
+de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit
+Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec
+ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la
+duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens
+sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y
+étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de
+la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit
+épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on
+disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux,
+et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se
+coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de
+Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law,
+poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut
+l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de
+ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut,
+en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.</p>
+
+<p>Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En <span class="pagenum">(p.208)</span>
+1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui
+détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit
+par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à
+la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur
+l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des
+Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue
+Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle
+du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc
+d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il
+fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé
+secrètement M<sup>me</sup> de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par
+avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité),
+et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle
+de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau
+consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra,
+sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les
+boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre
+de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait
+embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour
+transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation
+financière.</p>
+
+<p>Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné
+par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce
+jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un <i>rond
+d'eau</i> de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers
+plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et
+d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648.
+En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un
+petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté
+sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on
+conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, <span class="pagenum">(p.209)</span>
+dit Saint-Victor,
+bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand
+bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en
+stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls,
+dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un
+berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles
+étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade
+la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement
+public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des
+Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des
+entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une
+société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de
+lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande
+allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'<i>arbre de Cracovie</i>:
+c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que
+d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique
+générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une
+intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à
+Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on
+s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants;
+on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans
+vouloir humilier personne.»</p>
+
+<p>C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans
+détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des
+propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de
+Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés
+de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture
+élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment
+aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut
+planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les
+renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et
+l'on remplit le milieu de <span class="pagenum">(p.210)</span>
+ce simulacre de jardin par un cirque à
+demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à
+des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité,
+dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des
+rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et
+remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles
+constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer
+d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas
+fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des
+hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les
+unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était
+pas même nivelé. C est là ce <i>camp des Tartares</i>, ces fameuses
+<i>galeries de bois</i>, qui ont joué un rôle de premier ordre dans
+l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant
+quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se
+sont donné rendez-vous.</p>
+
+<p>Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque
+entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et
+de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle
+de spectacle dite d'abord des <i>Variétés amusantes</i>, qui devint le
+théâtre de la <i>Liberté</i> en 1791, le théâtre de la <i>République</i> en
+1793, enfin où fut transféré en 1799 le <i>Théâtre-Français</i>, qui y est
+resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés
+avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec M<sup>lle</sup> Rachel.
+Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries
+du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un
+spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans.
+Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, M<sup>lle</sup>
+Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies,
+opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix
+ans, <span class="pagenum">(p.211)</span>
+moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions
+licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le
+rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les
+gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a
+eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à
+la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs,
+sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la
+salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde,
+des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut
+rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé
+d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie
+passée.</p>
+
+<p>Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations
+qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le
+jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de
+toutes les agitations, enfin le <i>forum</i> de la révolution; on sait que
+là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12
+juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais,
+traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à
+mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la
+place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné
+contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de
+ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État
+et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le
+mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des
+Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les
+créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous
+des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des
+ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles
+furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de
+nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question <span class="pagenum">(p.212)</span>
+de les
+détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention
+retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du
+royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et
+la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de
+conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de
+plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la
+République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on
+installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet
+effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta
+aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la
+suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune
+destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses
+premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la
+révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna
+dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par
+Lucien Bonaparte.</p>
+
+<p>L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des
+galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une
+sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe,
+d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les
+étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses
+mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était
+bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode,
+s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui
+acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café
+Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café
+de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les
+artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en
+face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le
+café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la
+révolution le <span class="pagenum">(p.213)</span>
+rendez-vous des royalistes, des vendéens, des
+émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration
+(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration
+par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde,
+où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le
+café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs
+premières luttes: au-dessus de ce café demeurait M<sup>lle</sup> Montansier, dont
+le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les
+pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en
+faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de
+notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte
+très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une
+révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est
+sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient
+la chasse aux Jacobins. M<sup>lle</sup> Montansier est morte dans cet appartement
+en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p>La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans,
+pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses
+pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire
+un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions
+disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs
+boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées,
+leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la
+belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient
+contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de
+débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air
+décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une
+dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous
+avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette
+révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1<sup>er</sup> octobre
+1831, le <span class="pagenum">(p.214)</span>
+nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries,
+cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la
+dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux,
+tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal,
+aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant
+aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et
+dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent
+s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de
+temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce
+rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un
+théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!</p>
+
+
+<a id="toc214" name="toc214"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>La rue Vivienne et la place de la Bourse.</h2>
+
+
+<p>La rue <i>Vivienne</i> était jadis une voie romaine qui menait à
+Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de
+sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on
+a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer
+l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui
+peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La
+plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la
+face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits,
+laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:</p>
+
+ <p class="quotega"><span class="smcap">ampudiæ amandæ.<br>
+ vixit annis xvii.<br>
+ pithusa mater fecit</span>
+<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55">[55]</a>.</p>
+
+<p>Et voilà les premières <i>Parisiennes</i> dont l'histoire ait conservé <span class="pagenum">(p.215)</span>
+les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée!
+Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce
+petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que
+d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs!
+Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches
+successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le
+sol actuel de Paris!</p>
+
+<p>La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen
+âge. Quelques maisons y furent construites dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et
+elle prit alors son nom de la famille <i>Vivien</i>, qui y possédait de
+grands terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du
+Palais-Royal recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels
+qu'elle commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit
+construire un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace
+compris entre les rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et
+Vivienne, et il y rassembla d'incroyables richesses, cinq cents
+tableaux des plus grands peintres, quatre cents statues de marbre, de
+bronze, de porphyre, «tout ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient
+eu de plus précieux,» une bibliothèque de quarante mille volumes
+rares, etc. C'est dans la grande galerie où étaient entassées ces
+richesses, qui lui valurent tant de malédictions, que, dans les
+dernières années de sa vie, il se promenait enveloppé dans sa robe de
+camelot, en disant: «Il faut quitter tout cela!» A sa mort, ce palais
+fut partagé en deux hôtels, qui existent encore. Le premier, qui garda
+le nom de <i>Mazarin</i>, avait son entrée principale rue
+Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la Meilleraye, époux
+d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de la Compagnie des
+Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse, plus tard le
+contrôle général des finances, et enfin, pendant la révolution, les
+bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des finances a <span class="pagenum">(p.216)</span>
+été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de la Bibliothèque
+impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin, prit le nom de
+<i>Nevers</i> et fut donné au marquis de Mancini; il devint sous la Régence
+le siége de la banque de Law et avait alors sa principale entrée rue
+Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et destiné à la
+bibliothèque du roi: nous en reparlerons.</p>
+
+<p>En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel
+Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au
+frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.</p>
+
+<p>Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses
+actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur
+la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et
+galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du
+maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle
+était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets.
+Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais &oelig;il dans cette rue
+d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des
+Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son
+royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui
+défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha
+contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains
+des faubourgs au 1<sup>er</sup> prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.</p>
+
+<p>Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la
+rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du
+Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron,
+elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le
+royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça
+l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on
+élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans<span class="pagenum">(p.217)</span>
+la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans
+leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au
+Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au
+Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de
+l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les
+fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite,
+bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que
+par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la
+mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des
+chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie
+parisienne sait transformer en trésors.</p>
+
+<p>La <i>place de la Bourse</i> a été ouverte sur l'emplacement du couvent des
+<i>Filles Saint-Thomas</i>, lequel datait de 1652 et avait été fondé par
+une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de
+l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la
+<i>Bourse</i>, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en
+1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus
+imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort
+problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que,
+pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des
+transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la
+morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des
+combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons
+bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de
+long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres,
+peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le
+veau d'or.</p>
+
+<p>Le palais de la Bourse renferme le <i>Tribunal de commerce</i>, qui juge
+annuellement 35,000 affaires!</p>
+
+<p>La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles <span class="pagenum">(p.218)</span>
+constructions; on y remarque le théâtre du <i>Vaudeville</i>, dont la
+salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les
+théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.</p>
+
+
+<a id="toc218" name="toc218"></a>
+<h2>III.</h2>
+
+<h2>La rue Richelieu.</h2>
+
+
+<p>C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa
+fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais,
+le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte
+Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde;
+alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue
+nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée
+une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit
+par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que
+Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de
+cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore
+déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de
+lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la
+finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:</p>
+
+ <p class="quotega">Au bout de cette rue où le grand cardinal....<br>
+ ................<br>
+ S'élève une maison modeste, retirée,<br>
+ Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.<br>
+ L'&oelig;il voit d'abord ce mont dont les antres profonds<br>
+ Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,<br>
+ Où de trente moulins les ailes étendues<br>
+ M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.<br>
+ Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,<br>
+ S'y promènent au loin sur de vastes marais.<br>
+ C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,<br>
+ Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.</p>
+
+<p>Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les <span class="pagenum">(p.219)</span>
+princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard
+attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes
+les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le
+prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien
+changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de
+Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies
+financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces
+hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce
+pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute
+cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne,
+un centre d'affaires et de plaisirs.</p>
+
+<p>La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la <i>Loi</i>;
+une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins
+rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de
+l'hôtel, avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle
+assez important pendant cette époque, et c'est par elle que les
+bataillons du 13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention.
+Après leur défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les
+vainqueurs endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en
+portent encore les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle
+devint pour ainsi dite la rue des théâtres, à cause du
+Théâtre-Français et de l'Opéra, qu'elle possédait, des salles Feydeau
+et Favart, qui étaient sur ses côtés. Elle avait encore un
+établissement d'un autre genre et qui a augmenté sa célébrité: c'est
+la maison de jeu Frascati, ancien hôtel Lecoulteux, qui fut dans toute
+sa vogue sous le Directoire et sous l'Empire; ses jardins s'étendaient
+jusqu'aux boulevards et à la rue Neuve-Vivienne.</p>
+
+<p>Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:</p>
+
+<p>1º Le <i>Théâtre-Français</i>, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont
+nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à <span class="pagenum">(p.220)</span>
+l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à
+1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des
+Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782;
+dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à
+dater de cette dernière époque.</p>
+
+<p>2º La fontaine <i>Molière</i>, élevée en 1844 en face de la maison où notre
+grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On
+l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le
+peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce
+comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument
+dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de
+Molière.</p>
+
+<p>3º La <i>Bibliothèque impériale</i>.--Commencée par Charles V et composée
+alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle
+fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850
+volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle
+fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François
+I<sup>er</sup>, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à
+Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de
+Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont
+puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue
+de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue
+l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires
+des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait
+alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut
+placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue
+Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de
+Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de
+Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes,
+de <span class="pagenum">(p.221)</span>
+médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle
+comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son
+local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du
+grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en
+1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de
+600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève
+peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à
+1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude
+d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de
+Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc.
+C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde;
+mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle
+sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine
+entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés
+pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles,
+les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils
+sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des
+estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles,
+on en a laissé voler la moitié en 1831.</p>
+
+<p>4° La <i>fontaine Richelieu</i>.--A la place qu'elle occupe était jadis
+l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793,
+mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord
+de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794
+jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de
+nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel,
+Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes,
+sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier
+consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce
+théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la
+porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce
+crime, l'Opéra fut transporté dans la <span class="pagenum">(p.222)</span>
+salle provisoire qu'il
+occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on
+construisit une <i>chapelle expiatoire</i>. Mais, en 1830, cette chapelle
+fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une
+promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les
+dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par
+la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de
+la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la
+direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est
+aujourd'hui une maison particulière.</p>
+
+<p>La rue <i>Richelieu</i> aboutit au <i>boulevard des Italiens</i>. Ce boulevard
+est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris
+moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est
+aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient
+d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut
+construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les
+acteurs dits de la <i>Comédie-Italienne</i>, lesquels avaient été adjoints
+depuis 1762 à ceux de l'<i>Opéra-Comique</i>; ils devaient y représenter
+«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant,
+soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y
+jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle
+Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour,
+rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour
+s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta
+jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui,
+depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par
+l'Opéra-Italien.</p>
+
+<p>Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à
+l'Opéra-Comique: ceux de <i>Marivaux</i>, <i>Favart</i>, <i>Grétry</i>. Au nº 1 de la
+rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré
+Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par
+Ladmiral.</p>
+
+<p>Parmi <span class="pagenum">(p.223)</span>
+les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons:</p>
+
+<p>1º Rue <i>Neuve-Saint-Augustin</i>, ouverte en 1650, et qui se terminait
+alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les
+jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de
+<i>Grammont</i>, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de
+<i>Gesvres</i>, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses
+gouverneurs; hôtel <i>Desmarets</i>, où est mort le fameux contrôleur
+général; hôtel de <i>Lorges</i>, bâti par le fermier général Frémont et
+vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la
+Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière;
+enfin l'hôtel d'<i>Antin</i> ou de <i>Richelieu</i>. Ce dernier avait été bâti
+en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par
+le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la
+propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses
+basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce
+seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le
+produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore
+sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en
+1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna
+des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement
+des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui
+rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la
+propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour
+prolonger la rue d'Antin.</p>
+
+<p>Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692
+Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis
+XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Ménars</i>, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de
+Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, <span class="pagenum">(p.224)</span>
+«l'orateur du
+genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant
+à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu,
+et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir
+<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56">[56]</a>.»</p>
+
+<p>3º Rue <i>Feydeau</i>.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de
+magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de
+chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de
+l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la
+Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une
+partie de la rue et de la place de la Bourse.</p>
+
+
+<a id="toc224" name="toc224"></a>
+<h2>IV.</h2>
+
+<h2>La Butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont.</h2>
+
+
+<p>La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts
+d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux
+pourceaux; c'était aussi là qu'on <i>bouillait</i> les faux monnayeurs.
+Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on
+dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre.
+C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles
+VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une
+manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et
+y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit
+qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda
+l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses
+percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais
+les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent
+repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça
+douze rues; <span class="pagenum">(p.225)</span>
+mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVII<sup>e</sup>
+siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces
+vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.</p>
+
+<p>La rue <i>Sainte-Anne</i> était autrefois une ruelle infecte de la butte
+des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie:
+elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La
+portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et
+Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de <i>Lionne</i>,
+à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé.
+En 1792, on lui donna le nom d'<i>Helvétius</i>, cet écrivain étant né dans
+cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la
+rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte
+encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry
+pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être
+conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des
+Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été
+donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard
+des Italiens sous le nom de rue de <i>Grammont</i>, laquelle date de 1726.</p>
+
+
+<a id="toc225" name="toc225"></a>
+<h2>V.</h2>
+
+<h2>La place Vendôme et la rue de la Paix.</h2>
+
+
+<p>La <i>place Vendôme</i> occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du
+couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par
+le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en
+1603 à la duchesse de Merc&oelig;ur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de
+Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une
+grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les
+rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet
+hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, <span class="pagenum">(p.226)</span>
+en 1652, le duel
+entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En
+1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Merc&oelig;ur firent
+construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré,
+un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle.
+En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le
+couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir,
+d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de
+Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer
+cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du
+roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et
+de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on
+construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut
+placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur
+l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments
+du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce
+couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent
+suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la
+ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent
+terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de
+l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait
+été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par
+Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux
+pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis
+XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le
+théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un
+saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant
+quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après
+qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le
+directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire <span class="pagenum">(p.227)</span>
+du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des
+titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en
+présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à
+cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et
+la place prit le nom <i>des Piques</i>. Le 24 janvier 1793, on y célébra
+les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort
+fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796,
+on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient
+servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de
+la campagne que termina <i>le coup de tonnerre d'Austerlitz</i>, une
+colonne en bronze, &oelig;uvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une
+statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue
+par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et
+onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief
+qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret.
+Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut
+fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de
+Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est
+situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes
+voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la
+statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de
+chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles,
+ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de
+son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa
+place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une
+nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.</p>
+
+<p>Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de
+Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n°
+11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier
+de France; en 1793, c'était le siége <span class="pagenum">(p.228)</span>
+de l'administration civile,
+police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris.
+Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec,
+et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au
+commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit
+Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»</p>
+
+<p>La rue de la <i>Paix</i> a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent
+des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion,
+se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que
+d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et
+allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête.
+C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame
+de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en
+1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la
+veuve de Henri III, de la duchesse de Merc&oelig;ur, du maréchal de Créqui,
+du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les
+bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats;
+l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie;
+enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines,
+devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama
+et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En
+1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue
+magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette
+époque, s'appelle rue de la Paix.</p>
+
+<p>La rue de la Paix aboutit au <i>boulevard des Capucines</i>. Ce boulevard,
+qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est
+moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses
+riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la
+chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice
+Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat <span class="pagenum">(p.229)</span>
+général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai,
+qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé,
+en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans
+l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en
+1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule
+des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la
+rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les
+attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller
+occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.</p>
+
+<p>On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de
+la rue des Capucines, le <i>ministère des affaires étrangères</i>. L'hôtel
+qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le
+fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade.
+Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de
+Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu
+passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres
+éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes
+diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera
+un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la
+France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la
+catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la
+République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de
+belles maisons particulières.</p>
+
+<p>L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui
+occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des
+lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de
+Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le
+13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de
+l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des
+affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.</p>
+
+
+<a id="toc230" name="toc230"></a>
+<h2>VI.</h2> <span class="pagenum">(p.230)</span>
+
+<h2>La rue Royale et l'église de la Madeleine.</h2>
+
+
+<p>La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens
+remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été
+construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV),
+elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux
+ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de
+Napoléon, M<sup>me</sup> de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a
+régenté la littérature sous l'Empire, Suard.</p>
+
+<p>Cette rue aboutit au <i>boulevard de la Madeleine</i>, qui a la même
+physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se
+trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps
+que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan
+gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les
+colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet
+état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée
+un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument
+aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos
+braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les
+constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les
+colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit
+le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent
+lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une
+métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de
+redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la
+direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la
+plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps
+modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû
+au ciseau de Lemaire, <span class="pagenum">(p.231)</span>
+plein de dignité, sa colonnade remplie de
+charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à
+notre culte, ni à nos m&oelig;urs, ni à notre siècle: c'est toujours le
+Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la
+quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air
+limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots.
+Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et
+pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal
+à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures,
+qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses
+austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que
+l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos
+Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.</p>
+
+
+<a id="toc232" name="toc232"></a>
+<h1>CHAPITRE IX.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN</span>.</h2>
+
+
+<p>Auprès de l'hôtel d'<i>Antin</i> ou de Richelieu, que nous venons de
+décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du
+nom de ce quartier <i>porte Gaillon</i>. A la place de cette porte,
+c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une
+belle rue qui est l'artère principale du quartier de la
+Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la <i>Chaussée-d'Antin</i>, se
+prolonge par la rue de <i>Clichy</i> jusqu'au mur d'enceinte, et elle est
+coupée à angle droit par la rue <i>Saint-Lazare</i>. En décrivant la croix
+formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles
+qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste
+quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg
+Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son
+origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint
+patron, à quelque autel révéré, mais aux <i>petites maisons</i> des <span class="pagenum">(p.232)</span>
+grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre,
+aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il
+s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y
+ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour
+du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace
+d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly
+et Clichy.</p>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.</h2>
+
+
+<p>Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la
+Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs
+cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à
+peine quelques maisons parmi lesquelles la <i>ferme des Mathurins</i> (rue
+de la Ferme), <i>la ferme de l'Hôtel-Dieu</i> (rue Saint-Lazare, en face de
+la rue de Clichy), la <i>tour des Dames</i>, moulin appartenant aux
+religieuses de Montmartre, <i>la ferme Chantrelle</i> (rue Chantereine), la
+<i>Grange-Batelière</i>, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue
+Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins,
+lesquels formaient le hameau des <i>Porcherons</i>. Il tirait son nom d'un
+château dit aussi château du <i>Coq</i>, situé rue Saint-Lazare, près de la
+ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand
+maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a
+quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de
+sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce
+château, le <i>chemin du Coq</i>. On allait aux Porcherons par un chemin
+tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et
+portait plusieurs noms: <i>chaussée des Porcherons</i>, <i>chaussée de la
+ferme de l'Hôtel-Dieu</i>, <i>chaussée de la Porte-Gaillon</i>, <i>chemin de la
+Grande-Pinte</i>, enfin <i>chaussée d'Antin</i>, à cause <span class="pagenum">(p.233)</span>
+de l'hôtel
+d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné
+à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de
+la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé,
+nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de
+beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de
+<i>Mirabeau</i>, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y
+grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:</p>
+
+ <p class="quotega">L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.<br>
+ Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!</p>
+
+<p>Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom
+et prit celui du premier département conquis par la République, le
+<i>Mont-Blanc</i>. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur
+jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut
+louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue
+qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes
+d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres
+pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le
+nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de M<sup>me</sup> Récamier; c'est là que cette
+femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire
+et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus
+étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de
+nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de
+Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec
+l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de
+Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour
+laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait
+pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des
+courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre
+de fêtes licencieuses, d'orgies <span class="pagenum">(p.234)</span>
+dignes de l'antiquité, de plaisirs
+qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786
+et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été
+démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de
+nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de
+l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine
+Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62,
+dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand
+orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel
+de M<sup>me</sup> Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel
+elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de
+Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de
+spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite
+au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en
+1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la
+princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la
+maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel
+du cardinal Fesch.</p>
+
+<p>La rue de <i>Clichy</i> était encore, au milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un chemin
+qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y
+furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire
+débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de
+Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la
+duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue <i>Moncey</i>.
+Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière,
+devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur
+l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La
+caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment
+des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de
+Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789,
+brisant les grilles, renversant <span class="pagenum">(p.235)</span>
+devant eux les dragons de Lambesc,
+et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent
+à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la <i>prison
+pour dettes</i> et une église nouvelle dédiée à <i>la Trinité</i>. La barrière
+qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde
+nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une
+commune qui, par les m&oelig;urs de ses habitants et l'élégance un peu
+mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg
+de la Chaussée-d'Antin: ce sont <i>les Batignolles</i>, qui n'avaient que
+trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf
+mille habitants.</p>
+
+<p>Près de la barrière de Clichy est le <i>cimetière Montmartre</i> ou <i>du
+Nord</i>, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient
+qu'un petit nombre de tombes illustres.</p>
+
+<p>De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne
+remarquons que la rue de <i>Provence</i>, qui a été construite en 1776 sur
+le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle
+présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la
+Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.</p>
+
+<p>L'<i>Opéra</i>, dont le premier privilége date de 1669
+<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57">[57]</a>,
+a d'abord été
+placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par
+Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons
+parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans
+la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en
+1794, où il <span class="pagenum">(p.236)</span>
+passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de
+Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur
+les jardins du président Pinon.</p>
+
+
+<a id="toc236" name="toc236"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>La rue Saint-Lazare.</h2>
+
+
+<p>C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des
+Porcherons
+<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58">[58]</a>.
+Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être
+moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin
+public, sous le nom de <i>Tivoli</i>, une magnifique habitation construite
+par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les
+rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y
+donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode
+pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de
+plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la
+Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est
+évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a
+disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la
+place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres
+ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.</p>
+
+<p>La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son
+illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général
+Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui,
+le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de
+Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que
+s'accroître dans l'avenir.</p>
+
+<p>Des <span class="pagenum">(p.237)</span>
+nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et
+qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs
+historiques, nous ne remarquons que la rue <i>Laffitte</i>, qui commence
+sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des
+terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom
+d'<i>Artois</i>; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle
+prit, pendant la révolution, le nom de <i>Cérutti</i>: c'était celui d'un
+ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du
+Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où
+écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue,
+nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée
+législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien,
+et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque.
+La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la
+mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé
+rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour
+madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis,
+était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et
+d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une
+grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les
+premiers <i>bals des victimes</i>. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on
+le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait
+repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de
+l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de
+Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet
+hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la
+plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert
+la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se
+réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet,
+et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la
+branche aînée <span class="pagenum">(p.238)</span>
+à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte
+renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre
+autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église
+de <i>Notre-Dame-de-Lorette</i>, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est
+un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels,
+des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces
+coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus
+d'une église, les cérémonies catholiques.</p>
+
+
+<a id="toc238" name="toc238"></a>
+<h1>CHAPITRE X.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue Saint-Honoré.</h2>
+
+
+<p>Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son
+voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des
+plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est
+allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois
+portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps,
+même après sa destruction, la <i>barrière des Sergents</i>; la deuxième,
+près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne
+d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée
+du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631,
+démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée
+en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages
+Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient
+les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le
+tombeau, du cardinal Dubois, &oelig;uvre de Coustou le jeune, et elle a été
+détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient
+jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de <span class="pagenum">(p.239)</span>
+mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous
+l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la
+grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle
+rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y
+fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les <i>bravi</i> du duc
+de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon
+était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des
+barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion
+du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de
+ces bureaux d'esprit du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, où grands seigneurs, écrivains,
+étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive,
+légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale.
+C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins,
+dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre
+demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir
+la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au
+tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami;
+c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de
+Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et
+Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean
+Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le
+principal combat du 13 vendémiaire.</p>
+
+<p>Les édifices publics que renferme cette rue sont:</p>
+
+<p>1º L'<i>Oratoire</i>.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été
+construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de
+Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq.
+L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de
+saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti
+ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de
+Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les <i>délicats déserts</i>
+de Fontainebleau. <span class="pagenum">(p.240)</span>
+C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594,
+fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel
+fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au
+cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de
+l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants.
+C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une
+dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une
+congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit
+que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons,
+d'autres v&oelig;ux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que
+ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée
+de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la
+religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en
+France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents,
+Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe,
+Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la
+révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire
+ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de
+Bérulle, &oelig;uvre magnifique de François Anguier. Cette institution si
+regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments,
+aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse
+d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église,
+après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en
+1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.</p>
+
+<p>2º Le <i>Palais-Royal</i>, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la
+rue Saint-Honoré est interrompue par une <i>place</i> aujourd'hui
+complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement
+ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de
+l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva
+sur cette place une fontaine, dite <i>Château-d'Eau</i>, dont les bâtiments
+renfermaient <span class="pagenum">(p.241)</span>
+un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le
+24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin
+de la rue Saint-Honoré, était le <i>café de la Régence</i>, qui date de
+1695 et qui, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, était le rendez-vous des
+écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était
+fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle
+aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte
+au midi sur la rue de Rivoli.</p>
+
+<p>3º L'<i>église Saint-Roch</i>, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une
+antique chapelle de sainte Suzanne, dite de <i>Gaillon</i>, à cause du
+hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les
+dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'&oelig;uvre
+très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des
+tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit
+Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons
+Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld
+et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier
+Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame
+Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les
+mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du
+cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué
+un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui,
+paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par
+la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église
+aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée;
+ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre,
+du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un
+effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les
+cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes,
+enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage
+et qui laisserait nos pères bien étonnés.</p>
+
+<p>4º L'<i>église de l'Assomption</i>, <span class="pagenum">(p.242)</span>
+qui appartenait à un couvent de
+femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient
+le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui
+de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de
+Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à
+l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement,
+et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et
+surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.</p>
+
+<p>La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres
+édifices remarquables:</p>
+
+<p>1º L'<i>église Saint-Honoré</i>, dont nous avons parlé.</p>
+
+<p>2º L'<i>hospice des Quinze-Vingts</i>, qui occupait l'espace compris entre
+la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé
+par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine
+Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où
+il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles
+demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont
+tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses,
+rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur
+de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service
+Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la
+feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement
+l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.»
+L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur
+de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments
+qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le
+cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier,
+avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de
+grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et
+vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions,
+à une compagnie <span class="pagenum">(p.243)</span>
+financière qui ouvrit sur leur emplacement les
+rues de <i>Chartres</i>, de <i>Valois</i>, de <i>Rohan</i>, rues régulièrement
+bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour
+achever le Louvre et la rue de Rivoli.</p>
+
+<p>3º Le <i>couvent des Jacobins</i> ou <i>Dominicains</i>, fondé en 1611 et dont
+l'emplacement est occupé aujourd'hui par le <i>marché Saint-Honoré</i>. La
+bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille
+volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux
+précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard,
+&oelig;uvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous
+Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve,
+dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la
+bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le
+fameux <i>club des Amis de la Constitution</i> ou des <i>Jacobins</i>, qui
+dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans,
+d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus
+sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31
+mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance
+et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins,
+assiégée par la <i>jeunesse dorée</i>, fut envahie, dévastée et fermée. Un
+décret de la Convention (28 floréal an <span class="smcap">IV</span>) ordonna la démolition de
+tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui
+serait appelé du <i>Neuf-Thermidor</i>; mais cela ne fut exécuté qu'en
+1810.</p>
+
+<p>4º Le <i>couvent des Feuillants</i>, sur l'emplacement duquel a été ouverte
+la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était
+très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur
+église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et
+qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de
+Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt,
+d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait
+jusqu'au <i>Manége</i> des Tuileries <span class="pagenum">(p.244)</span>
+et à la terrasse qu'on appelle
+encore des <i>Feuillants</i>. On allait à ce Manége par un passage étroit
+qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a
+été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est
+par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les
+Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention
+nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels
+s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de
+Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins,
+un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques
+mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant
+la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la
+fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les
+assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du
+Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la
+maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit
+dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été
+détruit.</p>
+
+<p>5º Le <i>couvent des Capucins</i>, fondé par Catherine de Médicis en 1576;
+il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et
+occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable
+maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante
+religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont
+ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les
+devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des
+langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un
+Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal
+de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du
+père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les
+bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives
+nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des
+Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.</p>
+
+<p>6º <span class="pagenum">(p.245)</span>
+<i>Le couvent des Filles de la Conception</i>, fondé en 1635, et sur
+l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.</p>
+
+<p>Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue
+Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà
+décrites dans le quartier du Palais-Royal):</p>
+
+<p>1º Rue des <i>Bourdonnais</i>.--Elle tire son nom d'une famille parisienne
+célèbre au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Au nº 11 était la maison des <i>Carneaux</i>, à
+l'enseigne de la <i>Couronne d'or</i>. C'était un hôtel qui appartenait au
+duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la
+Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille.
+Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne
+Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu
+d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la
+reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa
+principale tourelle, chef-d'&oelig;uvre de bon goût et d'élégance, a été
+transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est,
+depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.</p>
+
+<p>L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite <i>marché aux
+pourceaux</i>, <i>place aux chats</i>, <i>fosse aux chiens</i>, et où l'on
+suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.</p>
+
+<p>2º Rue de la <i>Tonnellerie</i>.--Ce n'était, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, qu'un chemin
+habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent
+construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des
+<i>Grands-Piliers</i>. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: <span class="smcap"> J. Baptiste
+Poquelin de Molière. Cette maison a été batie sur l'emplacement de celle ou il naquit
+en 1620</span>. Cette inscription repose
+sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement
+démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des
+Vieilles-Étuves.</p>
+
+<p>3º Rue du <i>Roule</i>.--C'est une des voies les plus fréquentées de <span class="pagenum">(p.246)</span>
+Paris, à cause de son prolongement par la rue des <i>Prouvaires</i>, qui
+aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la
+<i>Monnaie</i>, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom
+de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle
+jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues <i>Boucher</i>
+et <i>Étienne</i>.</p>
+
+<p>4º Rue de l'<i>Arbre-Sec</i>.--Elle doit son nom, comme la plupart des
+anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la
+rue Saint-Honoré, bâtie sous François I<sup>er</sup>, a été réédifiée en 1776 par
+Soufflot. Près d'elle existait autrefois la <i>Croix du Trahoir</i>,
+théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier
+jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les
+bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont
+celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le
+lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu
+obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la
+Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de
+fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz,
+mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit:
+Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens,
+ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les
+magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la
+liberté de Broussel.</p>
+
+<p>La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des
+<i>Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois</i>, qui tire son nom des fossés
+creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette
+rue était dans le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là
+que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné
+<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59">[59]</a>. Il
+devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
+<span class="pagenum">(p.247)</span>
+fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances
+appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des <i>Hommes illustres de
+la France</i> (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet
+hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on
+appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans
+l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La
+grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la
+demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est
+occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.»
+Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est
+là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.</p>
+
+<p>5º Rue d'<i>Orléans</i>.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou
+d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, les plus fameuses <i>estuves</i> de Paris, tenues par un
+nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les
+troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le
+prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont
+été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de
+rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel
+d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il
+appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc
+de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président
+de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.</p>
+
+<p>6º Rue des <i>Poulies et place du Louvre</i>.--Dans cette rue, aujourd'hui
+presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en
+1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut
+possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut
+pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis
+de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville.
+<span class="pagenum">(p.248)</span>
+C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV.
+Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit pour former
+les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis lorsque fut
+ouverte la <i>place du Louvre</i>.</p>
+
+<p>Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve
+l'église <i>Saint-Germain-l'Auxerrois</i>. Cette église a été bâtie, les
+uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus
+de raison, par Chilpéric I<sup>er</sup>, en l'honneur de saint Germain, évêque de
+Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On
+l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa
+forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655.
+Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la
+fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi
+Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec
+Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois,
+quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette
+église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du
+nord de Paris. Au commencement du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, elle fut entièrement
+rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche,
+ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue
+paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche,
+nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et
+des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre
+histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la
+Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle
+était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de
+Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments
+funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y
+ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre
+qu'on remua sous les dalles de <span class="pagenum">(p.249)</span>
+la nef et du ch&oelig;ur n'était pour
+ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en
+était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les
+chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des
+Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe,
+l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le
+graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins,
+les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin
+Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait
+comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831;
+elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue
+au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement.</p>
+
+<p>L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on
+a formé plus tard la <i>place Saint-Germain</i> et les rues des <i>Prêtres</i>
+et <i>Chilpéric</i>, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la
+place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du
+Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où
+celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se
+fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant
+Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens
+de lettres.</p>
+
+<p>Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le <i>Journal des
+Débats</i>, qui date de 1789.</p>
+
+<p>7º Rue de <i>Grenelle</i>, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui
+l'habitait au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président
+Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de
+Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de
+peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous
+ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences,
+des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile
+des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le
+chancelier <span class="pagenum">(p.250)</span>
+a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV
+et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora
+l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel
+Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette
+maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs
+magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des <i>Fermes</i>. «Là
+s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les
+parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il
+rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes,
+devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis
+en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés
+particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9
+juin 1572.</p>
+
+<p>8º Rue <i>Pierre Lescot</i>.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour
+prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du
+Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la <i>Bibliothèque</i>, du
+<i>Chantre</i>, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris:
+ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des
+auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes
+d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des
+repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement
+du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.</p>
+
+<p>9º Rue <i>Saint-Thomas du Louvre</i>.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à
+cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître
+dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la
+place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine.
+Elle datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et
+tirait son nom d'une église dédiée à
+saint Thomas de Cantorbéry, <span class="pagenum">(p.251)</span>
+qui fut fondée par Robert de Dreux,
+fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du
+Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et
+renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte
+protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face
+de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas,
+qui furent supprimés en 1740.</p>
+
+<p>Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta
+successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit
+celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de
+Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani,
+et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins,
+décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui
+occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le
+voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait
+les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait
+la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du
+Carrousel. Nous avons dit ailleurs (<i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 62)
+quelle célébrité il acquit dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.
+Cet hôtel passa au
+duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes,
+puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur
+son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint
+en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville,
+détruit par un incendie en 1836.</p>
+
+<p>A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par
+Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la
+couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis
+au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en
+fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces
+intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des
+prétextes <span class="pagenum">(p.252)</span>
+et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec
+tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des
+nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs,
+dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des
+sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après
+avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux
+fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On
+y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était
+fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture
+<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60">[60]</a>, qui avait
+une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly,
+maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire,
+etc.</p>
+
+<p>10º Rue <i>Saint-Nicaise</i>. Cette rue, qui vient aussi de disparaître
+dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur l'emplacement des
+anciens murs de la ville, et elle se
+prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers
+le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On
+sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie
+septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de
+ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit
+maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites
+<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61">[61]</a>.
+Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour
+agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante,
+renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de
+Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc.
+Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort
+à la suite <span class="pagenum">(p.253)</span>
+des journées de prairial et qui se poignarda après sa
+condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie,
+etc.</p>
+
+<p>11° Rue du <i>Dauphin</i>.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent;
+on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV
+passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la
+guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une
+communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des
+Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées
+révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte
+avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les
+royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors
+le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son
+ancien nom. On l'a encore appelée du <i>Trocadero</i> de 1825 à 1830.</p>
+
+<p>12° Rue de <i>Castiglione</i>.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a
+été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un
+décret consulaire du 17 vendémiaire an <span class="smcap">X</span>; mais les constructions ne
+commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de
+Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double
+galerie à portiques.</p>
+
+<p>13° Rue de <i>Luxembourg</i>, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel
+de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la
+Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette
+publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda
+comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir
+Périer.</p>
+
+<p>14° Rue <i>Saint-Florentin</i>.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins
+se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le
+<i>cul-de-sac de l'Orangerie</i>, et de chétives maisons y abritaient les
+orangers des Tuileries. Une partie appartenait, <span class="pagenum">(p.254)</span>
+en 1730, à Louis
+XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue,
+en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom
+du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière),
+ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où
+il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite
+au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale
+et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord.
+C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit,
+d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la
+Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin
+appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et
+se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue
+Saint-Florentin a demeuré Pétion.</p>
+
+
+<a id="toc254" name="toc254"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Le faubourg Saint-Honoré.</h2>
+
+
+<p>Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de <i>faubourg
+du Roule</i>, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de
+cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures.
+Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne,
+des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux
+jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est
+passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que
+quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses
+merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par
+l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut
+arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de
+la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph
+Bonaparte et <span class="pagenum">(p.255)</span>
+où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel
+Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de
+l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par
+le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51
+est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de
+France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre
+par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le
+maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est
+mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des
+<i>Saisons</i>, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le
+rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118
+est mort en 1813 le mathématicien Lagrange.</p>
+
+<p>Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux:</p>
+
+<p>1º <i>Le palais de l'Élysée</i>.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux,
+bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta,
+l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit
+le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier
+Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les
+marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il
+prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des
+entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée;
+ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu.
+En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808.
+L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi
+simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira
+après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième
+abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième
+Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut
+donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la
+liste civile. La Constitution de 1848 <span class="pagenum">(p.256)</span>
+l'assigna pour résidence au
+président de la République; et c'est là en effet qu'habita le
+prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône
+impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi
+magnifiquement.</p>
+
+<p>2º L'<i>église Saint-Philippe-du-Roule</i>, bâtie en 1769 et qui n'a rien
+de remarquable.</p>
+
+<p>3º L'<i>hôpital militaire du Roule</i>, établi depuis 1848 dans les
+bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe.</p>
+
+<p>4º L'<i>hôpital Beaujon</i>, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour
+vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795.
+C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre
+cents lits.</p>
+
+<p>5º La <i>chapelle Beaujon</i>.--Cette chapelle est tout ce qui reste de
+l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon
+s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la
+barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution,
+devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration.
+Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un
+quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier
+est mort le romancier Balzac.</p>
+
+<p>Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré
+sont:</p>
+
+<p>1º Rue des <i>Champs-Élysées</i>.--Au nº 4 ont habité successivement le
+maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la
+Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot.</p>
+
+<p>2º Rue de <i>la Madeleine</i>.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque
+était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>
+siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de
+Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église
+était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613
+par deux princesses de Longueville.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p.257)</span>
+rue de la <i>Ville-l'Évêque</i> tire son nom d'une ferme que les
+évêques de Paris possédaient depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle. Dans cette rue
+ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au
+nº 44 M. de Lamartine.</p>
+
+<p>3º Rue d'<i>Anjou</i>.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº
+15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot,
+qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé,
+si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé
+Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de
+Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon
+et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo
+<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62">[62]</a>, cette
+maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre
+lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent
+inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10
+août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur
+la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites
+dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la
+reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet
+emplacement un vaste monument funéraire avec une <i>chapelle
+expiatoire</i>.</p>
+
+<p>Dans la rue d'Anjou débouche la rue <i>Lavoisier</i>, où est morte M<sup>lle</sup>
+Mars.</p>
+
+<p>4º Rue de <i>Monceaux</i>.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de
+Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin
+construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel,
+et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets
+d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public,
+et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé
+dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille
+d'Orléans. Ce <span class="pagenum">(p.258)</span>
+délicieux séjour est le dernier des grands jardins
+qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des
+ateliers nationaux.</p>
+
+
+<a id="toc258" name="toc258"></a>
+<h1>CHAPITRE XI.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET
+LES CHAMPS-ÉLYSÉES</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue de Rivoli.</h2>
+
+
+<p>La rue de <i>Rivoli</i> forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue
+rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la
+rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière
+de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle
+date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à
+la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle
+a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la
+cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins
+et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries.
+On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre
+quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La
+deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de
+1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit
+les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre,
+Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue
+Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement
+les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de
+Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de
+l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la
+rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre
+elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et
+peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde
+à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon,
+l'Hôtel-de-Ville et <span class="pagenum">(p.259)</span>
+la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments
+dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries.</p>
+
+
+<a id="toc259" name="toc259"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Le Louvre.</h2>
+
+
+<p>L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce
+lieu, vers le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, un édifice royal qui, détruit par les
+Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le
+rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer
+la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur
+de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place
+de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace
+compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le
+prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale
+achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour <i>qui fait le
+coin</i>, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu
+près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait
+une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la
+rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de
+long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la
+<i>grosse tour</i>, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent
+quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur.
+Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé
+et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle
+renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui
+furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand,
+comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de
+Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments
+qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions
+appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses
+formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, <span class="pagenum">(p.260)</span>
+un arsenal, des magasins de vivres, etc.</p>
+
+<p>Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des
+rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V
+d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint
+y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François I<sup>er</sup> avait
+commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à
+faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre
+Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le <i>vieux Louvre</i>
+et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la
+renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux
+pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de
+l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La
+façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de
+Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la
+façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant
+donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état
+jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes
+artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle
+où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de
+l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles
+furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.</p>
+
+<p>Henri II continua l'&oelig;uvre de son père: il fit ajouter au pavillon du
+midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont
+Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des
+Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII,
+fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le
+Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le
+pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur
+le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le
+commencement de la galerie dit Louvre Le<span class="pagenum">(p.261)</span>
+et l'&oelig;uvre de Ducerceau. Le
+19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec
+Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du
+Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les
+Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les
+protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent
+pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où
+ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres,
+et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère
+était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition,
+qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même
+sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce
+serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime;
+et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à
+l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant
+cette inscription: <i>c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX,
+d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine</i>.</p>
+
+<p>C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la
+Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des
+cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se
+tinrent les États-Généraux en 1593.</p>
+
+<p>Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de
+réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui
+n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance
+hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du
+Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était
+encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage
+que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au
+palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg
+Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville
+quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des <span class="pagenum">(p.262)</span>
+murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu
+du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc
+continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du
+grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer
+la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses
+manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les
+nations.»</p>
+
+<p>Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face
+à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous
+les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers.
+Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon
+de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures
+des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de
+remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au
+levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'&oelig;uvre
+des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.</p>
+
+<p>Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant
+quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre
+tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on
+construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face
+extérieure du levant, &oelig;uvre de Perrault et l'un des plus parfaits
+monuments qui existent au monde
+<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63">[63]</a>.
+On commença aussi, sur les plans
+du même architecte, <span class="pagenum">(p.263)</span>
+les faces extérieures des corps de bâtiments
+du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces
+intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine
+par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et
+demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua
+la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet
+jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie
+réunis.</p>
+
+<p>Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux
+nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la
+cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par
+Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand
+musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution
+que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était
+occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les
+salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par
+l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient
+placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se
+faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et
+ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.</p>
+
+<p>Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture
+et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an <span class="smcap">II</span>. Ce
+musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers
+maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent
+placés dans la grande galerie. <span class="pagenum">(p.264)</span>
+Nos victoires dans les Pays-Bas et
+en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'&oelig;uvre. En 1800, Bonaparte
+y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se
+contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze
+cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon
+Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'&oelig;uvre des sept
+rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit
+restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre,
+et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un
+ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la
+galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui
+devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet
+était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le
+plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace
+qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait
+corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout
+cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec
+l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un
+assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de
+rues à moitié démolies, de masures provisoires.</p>
+
+<p>On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses
+principaux chefs-d'&oelig;uvre. La Restauration ne fit rien pour
+l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations
+furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements
+habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des
+antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des
+peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à
+peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des
+souvenirs de François I<sup>er</sup>, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon,
+une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en
+1848. Depuis 1852, <span class="pagenum">(p.265)</span>
+la réunion si longtemps projetée des deux
+palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les
+plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement
+opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la
+construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent
+à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires
+qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le
+fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux
+Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en
+harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer
+maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables
+détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération
+de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et
+qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries,
+une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui
+regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande
+galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque
+entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du
+Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une
+statue de François I<sup>er</sup>; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de
+nouveaux chefs-d'&oelig;uvre, débarrassé des expositions annuelles de
+peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de
+1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui
+existe au monde.</p>
+
+
+<a id="toc265" name="toc265"></a>
+<h2>§ III.</h2>
+
+<h2>La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.</h2>
+
+
+<p>La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été
+construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle,
+plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre
+Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de
+terre labourable qu'il donna à l'hospice <span class="pagenum">(p.266)</span>
+des Quinze-Vingts. Au
+commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+Neuville de Villeroy, secrétaire des
+finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François I<sup>er</sup> acheta
+pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant
+quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari,
+étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de
+plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit
+construire, par Philibert Delorme, le <i>palais des Tuileries</i>. Ce
+palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole
+auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre
+pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se
+trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a
+ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées
+qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la
+rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du
+jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une
+orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour
+les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses
+dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue
+Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long
+desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le
+prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel
+elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance
+c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous
+Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de
+bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore):
+c'est l'&oelig;uvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la
+mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du
+côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan)<span class="pagenum">(p.267)</span>
+symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du
+milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les
+Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des
+restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une
+sorte de régularité et qui sont l'&oelig;uvre de Levau. Ces changements
+donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86
+qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à
+l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les
+dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des
+machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait
+contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de
+l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de
+hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et
+16 de hauteur. C'est là que fut représentée la <i>Psyché</i> de Molière.
+Nous en reparlerons.</p>
+
+<p>Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé
+comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne
+furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par
+Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à
+Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.</p>
+
+<p>Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent
+aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue
+Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce
+qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui
+habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit
+détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la
+fameuse fête équestre ou <i>carrousel</i>, d'où cette place a pris son nom.
+Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille,
+un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y
+fit bâtir de petites maisons, <span class="pagenum">(p.268)</span>
+où il logeait ses favoris, comme le
+valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (<i>Hist. gén. de Paris</i>,
+p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus
+d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les
+assemblées que Mazarin appelait <i>sabbats</i>
+<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64">[64]</a>.
+Sous Louis XIV, Lenôtre
+changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais,
+enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin
+lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le
+rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si
+agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle
+d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on
+critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout
+cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect
+que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités
+occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du
+temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses
+voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de
+cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des
+caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui
+ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un
+grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des
+Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et
+dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour
+longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour <span class="pagenum">(p.269)</span>
+avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des
+Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries
+bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants
+étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue
+Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille
+qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par
+un <i>pont tournant</i>. On construisit aussi, sur l'emplacement des
+écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant
+l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui
+venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les
+mathématiques. Ce bâtiment est le fameux <i>Manége</i> qui a joué un si
+grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des
+Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à
+l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant
+quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764,
+l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du
+Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en
+attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y
+resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en
+face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui
+présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une
+troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger
+pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de
+Versailles.</p>
+
+<p>Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient
+subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée
+en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille
+actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour
+des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses;
+toutes <span class="pagenum">(p.270)</span>
+trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour
+Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une
+muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à
+droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la
+séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au
+levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était
+le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du
+Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le
+grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue
+Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour
+Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour
+du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on
+atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du
+Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.</p>
+
+<p>La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son
+importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la
+monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois
+de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs
+qui ont gouverné la France pendant soixante années.</p>
+
+<p>L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois
+entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la
+terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier
+devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille
+royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la
+cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle
+se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant
+et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra
+aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille
+royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la
+terrasse des Feuillants, qu'on appelait <span class="pagenum">(p.271)</span>
+<i>terrain national</i>. Nous
+avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit
+le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit
+dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent
+incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le
+massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie
+de l'Assemblée fut conservé.</p>
+
+<p>La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792
+jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le
+procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des
+Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des
+séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines,
+c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la <i>Psyché</i> de Molière
+et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte,
+avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle
+ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage
+de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de
+quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers
+le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois
+mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des
+Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme,
+le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne
+chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte
+latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés
+longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus
+terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12
+germinal, le 1<sup>er</sup> prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement
+s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale
+siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la
+marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le <span class="pagenum">(p.272)</span>
+comité de la guerre;
+dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture,
+d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa
+dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été
+détruit en 1808.</p>
+
+<p>A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le
+conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils
+restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire.
+Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure
+dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le
+pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait
+été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis
+furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de
+Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du
+jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de
+Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans
+l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la
+grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit
+disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions
+révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit
+la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une
+salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des
+Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une
+seule et vaste cour où Bonaparte fit man&oelig;uvrer ses soldats. On
+détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement
+on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de
+Castiglione.</p>
+
+<p>Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle
+était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le
+dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque
+entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli
+et Saint-Honoré, qui <span class="pagenum">(p.273)</span>
+ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du
+Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte
+qu'on put y faire man&oelig;uvrer une armée et éviter dorénavant les
+attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara
+cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant
+laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe,
+qui est l'&oelig;uvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la
+réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait
+être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue,
+depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.</p>
+
+<p>Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange
+va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette
+grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par
+quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde
+nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars,
+départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis
+XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans
+auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même
+roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient
+prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23
+juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux
+Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29
+juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16
+octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24
+février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui
+inscrit sur les murs: <i>Hôtel des Invalides civils</i>. Depuis cette
+époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon
+Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en
+1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le
+rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.</p>
+
+
+<a id="toc274" name="toc274"></a>
+<h2>§ IV.</h2> <span class="pagenum">(p.274)</span>
+
+<h2>La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.</h2>
+
+
+<p>Au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, tout le terrain compris entre la
+Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement
+par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages
+pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit
+construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de
+la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées
+d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux
+grilles. On l'appela le <i>Cours-la-Reine</i> et il devint le rendez-vous
+des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on
+ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les
+cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on
+planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au
+faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque,
+leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs
+baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on
+donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau <i>cours</i> y fut ouvert dans
+l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit
+Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'<i>étoile</i>
+à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des
+environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un
+désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore,
+à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées
+étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans
+ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue
+qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever
+la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement
+situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne
+porte et le <span class="pagenum">(p.275)</span>
+faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du
+nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par
+Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de <i>Louis
+XV</i> fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres
+avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du
+nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous
+voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même
+temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on
+le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de
+<i>Marigny</i>, de <i>Gabriel</i>, d'<i>Antin</i>, des <i>Veuves</i>, etc. Tout cela fut
+exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de
+Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais
+elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en
+1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui
+donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en
+chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses
+échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la
+statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande
+statue de plâtre peint, &oelig;uvre de Lemot, et figurant la Liberté assise
+et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la
+commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour
+l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort
+y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze
+cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette,
+les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton,
+Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés
+de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le
+nom de la <i>Révolution</i>, et, en 1795, elle fut décorée des beaux
+chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.</p>
+
+<p>Sous <span class="pagenum">(p.276)</span>
+le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le
+sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on
+décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées,
+colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place
+le beau nom de <i>la Concorde</i>. Sous l'Empire et la Restauration, on ne
+fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal
+nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la
+ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des
+statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration
+d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le
+piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la
+révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on
+dressa, en 1836, l'<i>obélisque de Louqsor</i>
+<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65">[65]</a>,
+monument jadis élevé
+dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre
+expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus
+belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale,
+magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est
+le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le
+pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est
+la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de
+triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées,
+où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des
+cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée.
+C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées
+triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a
+fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en
+coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les
+Champs-Élysées le <i>palais de l'Industrie</i> <span class="pagenum">(p.277)</span>
+où s'est fait en 1855
+la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la
+Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements
+remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de
+signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait
+des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans
+l'exil.</p>
+
+<p>Deux beaux monuments, &oelig;uvres de Gabriel, et imités de la colonnade du
+Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde:
+l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'<i>hôtel
+du ministère de la marine</i>: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble,
+c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles,
+comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal
+Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures,
+des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé,
+mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le
+trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.</p>
+
+<p>La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de
+la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à
+Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé
+à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments
+de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la
+première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus
+en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce
+monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de
+nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M.
+Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur,
+de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce
+genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une
+éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère
+indéfinissable <span class="pagenum">(p.278)</span>
+de grandeur et de majesté. Chacune des grandes
+faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de
+la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux
+événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures
+sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.</p>
+
+<p>Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un
+coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un
+village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de
+jardins: c'est <i>Chaillot</i>, qui, au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle,
+s'appelait <i>Nimio</i>,
+et, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, <i>Nigeon</i>.
+A cette dernière époque, il formait une
+seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut
+donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre
+historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon
+ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de
+Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette,
+veuve de Charles I<sup>er</sup>, qui y établit les religieuses de la
+Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années
+de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle
+de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là
+aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque
+des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint
+l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce
+couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs
+rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau,
+d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de
+Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut
+réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il
+possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et
+ne renferme d'autre établissement public <span class="pagenum">(p.279)</span>
+que la maison de
+Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de
+retraite pour les vieillards.</p>
+
+<p>Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin,
+l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc.
+Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838,
+etc.</p>
+
+<p>Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune
+très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est
+<i>Passy</i>, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de
+campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les
+financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte
+d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au
+delà de Passy se trouve le <i>bois de Boulogne</i>, transformé aujourd'hui
+en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des
+lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est
+entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au
+delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de
+Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.</p>
+
+
+
+<a id="toc280" name="toc280"></a>
+<h1>LIVRE III. </h1> <span class="pagenum">(p.280)</span>
+
+<h1>PARIS MÉRIDIONAL.</h1>
+
+
+
+<h1>CHAPITRE PREMIER.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA
+SALPÉTRIÈRE</span>.</h2>
+
+
+<p>La <i>place Maubert</i>, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire
+son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place
+étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était
+couverte de maisons dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et, pendant tout le moyen âge,
+elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des
+bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont
+éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le
+massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades
+de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été
+transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y
+a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés
+pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son
+disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540,
+Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là
+que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et
+malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur,
+traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes;
+accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et
+exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau
+depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une
+potence autour de laquelle il y auroit un grand <span class="pagenum">(p.281)</span>
+feu, auquel, après
+avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses
+livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in
+<i>mente curi&oelig;</i> que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun
+blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»</p>
+
+<p>De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris
+méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à
+la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par
+la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies
+publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus
+pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers
+qu'on appelle vulgairement <i>faubourg Saint-Victor</i>, <i>faubourg
+Saint-Marceau</i>.</p>
+
+<p>La rue <i>Saint-Victor</i> doit son nom et son origine à la célèbre abbaye
+vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que
+jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant
+desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et
+qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue
+Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis
+1626, le nom de <i>Jardin du Roi</i>, à cause du Jardin-des-Plantes, dont
+l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été
+substitué celui de <i>Geoffroy-Saint-Hilaire</i>. Au delà de la rue du
+Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de
+rue du <i>marché aux chevaux</i>, à cause de l'établissement de même nom
+qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de
+l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue
+d'<i>Austerlitz</i>, qui aboutit à la barrière d'Ivry.</p>
+
+<p>Les monuments ou établissements publics que renferment la rue
+Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:</p>
+
+<p>1º L'<i>église Saint-Nicolas-du-Chardonnet</i>.--C'était autrefois une <span class="pagenum">(p.282)</span>
+chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de
+l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et
+renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de
+Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris
+et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles
+Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille
+Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte
+Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du
+douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été
+fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.</p>
+
+<p>2º La <i>halle aux vins</i>. (Voir les quais, page 48.)</p>
+
+<p>3º Le <i>Jardin des Plantes</i>, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy
+de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet
+quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait
+la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec
+laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq
+fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord
+par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des
+marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de
+l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille
+plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et
+d'histoire naturelle. L'&oelig;uvre fut continuée successivement, avec
+autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort,
+Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés,
+des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit
+de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires,
+les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793,
+organisa l'établissement en <i>Muséum d'histoire naturelle</i> et y créa
+douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle
+extension, et enfin Cuvier <span class="pagenum">(p.283)</span>
+a fait du jardin et du muséum le plus
+magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses
+bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son
+jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais,
+quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous
+décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans
+Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans
+air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus
+avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les
+singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était
+nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que
+peuvent en tirer les arts utiles.</p>
+
+<p>4º L'<i>hôpital de la Pitié</i>.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII
+ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu
+prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats
+achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié.
+En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on
+destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on
+apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un
+annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans
+vingt-trois salles.</p>
+
+<p>5º Le <i>marché aux chevaux</i>, fondé en 1641 sur un terrain dit la
+Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de
+chambre du roi.</p>
+
+<p>Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor
+étaient:</p>
+
+<p>1º Le <i>collége du cardinal Lemoine</i>, fondé en 1302, et où Turnèbe,
+Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle
+rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.</p>
+
+<p>2º Le <i>collége des Bons-Enfants</i>, près de la porte Saint-Victor et
+dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; <span class="pagenum">(p.284)</span>
+il avait été fondé dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et comptait parmi ses élèves
+Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint
+Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de
+Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments
+furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de
+septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels
+le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de
+l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue,
+et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes
+aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est
+occupée aujourd'hui par une caserne.</p>
+
+<p>3º L'<i>abbaye Saint-Victor</i> occupait tout l'espace compris entre les
+rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et
+avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle
+avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef
+de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la
+dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira
+près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs
+solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit
+une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une
+abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y
+vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité
+et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye
+Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la
+France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive
+gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève,
+qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout
+le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère
+et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom
+dans l'histoire de l'Église, <span class="pagenum">(p.285)</span>
+principalement Hugues de Champeaux,
+Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la
+visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations
+continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se
+réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels
+Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être
+inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi
+lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite
+Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa
+réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages
+ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse
+lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats,
+Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt
+mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son
+cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de
+colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été
+reconstruite sous François I<sup>er</sup>, entre autres un élégant clocher et une
+crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la
+Bièvre en 1148.</p>
+
+<p>L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus
+grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en
+1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse
+et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration
+municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont
+amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de
+donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de
+Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou
+même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul,
+elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il
+restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite
+Alexandre, à laquelle <span class="pagenum">(p.286)</span>
+ était adossée une fontaine et qui jadis
+servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été
+détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la
+gloire de Cuvier.</p>
+
+<p>Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues
+Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:</p>
+
+<p>1º Rue de <i>Bièvre</i>.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut
+dérivé de la rivière de Bièvre dans le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, à travers l'abbaye
+Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue
+dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout,
+à la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége
+Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux
+cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme
+boursier.</p>
+
+<p>2º Rue des <i>Bernardins</i>.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244
+pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a
+servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de
+Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie
+située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé
+en trois nefs, construction du XIV<sup>e</sup> siècle, aussi élégante que hardie;
+ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville;
+aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers.
+L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par
+le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un
+chef-d'&oelig;uvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de
+septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y
+trouvaient renfermés, y furent massacrés.</p>
+
+<p>Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon,
+famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences
+et a donné d'illustres magistrats.</p>
+
+<p>3º Rue des <i>Fossés-Saint-Victor</i>.--Elle a été bâtie sur
+l'emplacement <span class="pagenum">(p.287)</span>
+de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des
+vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est
+une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les
+beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III
+assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en
+1633, le couvent des religieuses anglaises de <i>Notre-Dame de Sion</i>,
+fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes
+religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand
+peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou
+<i>séminaire des Écossais</i>, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662
+pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les
+tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a
+demeuré l'auteur des <i>Essais historiques sur Paris</i>, Saint-Foix. Au nº
+37 était la <i>congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne</i>,
+fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des
+professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et
+publique. Cette maison occupait une partie du <i>clos des arènes</i>, dans
+lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics.
+Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait
+encore des débris au XIII<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la
+maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en
+place de Grève en 1770.</p>
+
+<p>4º Rue <i>Lacépède</i>, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée
+<i>Copeau</i>, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans
+cette rue est la <i>prison de Sainte-Pélagie</i>, dont l'entrée est rue de
+la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par
+madame Beauharnais de Miramion
+<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66">[66]</a>,
+pour les filles débauchées, et où
+l'on renfermait aussi, <span class="pagenum">(p.288)</span>
+par l'ordre des magistrats, les femmes de
+mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les
+criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus
+politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins,
+montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland,
+Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle
+devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction
+pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de
+réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les
+écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration
+et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy,
+Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828,
+la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la
+dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835
+vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers
+pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est
+restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou
+politiques.</p>
+
+<p>5º Rue d'<i>Orléans</i>, ainsi appelée d'un <i>séjour</i> qui avait appartenu au
+duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les
+rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes;
+c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre,
+accompagnée de <i>saulsayes</i> et d'un jardin où «étoient cerisier,
+lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les
+lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna
+plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile
+et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre;
+elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de
+Mesmes au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux
+fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour
+l'éducation des enfants pauvres.</p>
+
+<p>6º <span class="pagenum">(p.289)</span>
+Rue <i>Censier</i>.--C'était autrefois une impasse qui avait été
+ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme
+toutes les impasses, rue <i>sans chef</i>, et, par corruption, <i>Sencée</i> et
+<i>Censier</i>. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par
+des tanneries.</p>
+
+<p>Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière,
+était autrefois l'<i>hospice de Notre-Dame de la Miséricorde</i>, appelé
+vulgairement les <i>Cent-Filles</i>, et qui avait été fondé en 1624 par le
+président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était
+devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en
+aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président
+Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital
+pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère,
+auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot,
+et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les
+compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage,
+épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire
+de chef-d'&oelig;uvre et sans payer les droits de réception.
+L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à
+la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la
+maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.</p>
+
+<p>7º Rue <i>Fer-à-Moulin</i>, ou, plus exactement, <i>Permoulin</i>, du nom d'un
+de ses habitants. Cette rue existait dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle et faisait
+partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou
+<i>séjours</i> remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes
+de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la <i>maison de
+Scipion</i>, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous
+Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire
+un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils
+de Paris.</p>
+
+<p>8º <span class="pagenum">(p.290)</span>
+Rue des <i>Fossés-Saint-Marcel</i>, bâtie sur les fossés qui
+entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse,
+pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière
+Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel
+il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à
+l'hôtel-Dieu
+<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67">[67]</a>
+et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la
+foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il
+faut nommer Pichegru.</p>
+
+<p>9º <i>Boulevard de l'Hôpital</i>.--En 1760, Louis XV ordonna
+«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la
+ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette
+partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de
+la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la
+rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à
+l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à
+devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs
+du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz,
+longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie
+jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans
+l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des
+Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes
+chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où
+s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années,
+ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de <span class="pagenum">(p.291)</span>
+constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population
+des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires
+et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.</p>
+
+<p>Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la
+barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements
+publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le
+quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie
+orientale, que par des masures. On y trouve:</p>
+
+<p>1º <i>L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans</i>.</p>
+
+<p>2º L'<i>hospice de la Vieillesse-Femmes</i> ou l'<i>hôpital général de la
+Salpêtrière</i>.</p>
+
+<p>Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des
+vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les
+magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à
+le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615,
+Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en
+hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le
+même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela
+devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement
+continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à
+quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou
+réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour
+la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de
+dissiper une <span class="pagenum">(p.292)</span>
+foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que
+leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient
+que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes,
+et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se
+porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur
+indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne
+de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter
+remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des
+pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme
+nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de
+grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre
+conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le
+succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être
+plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et
+chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son
+service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de
+Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant
+en la conduite d'un si grand &oelig;uvre, non par ordre de police, mais par
+le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les
+pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés,
+pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur
+pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et
+l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au
+faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison
+de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre...
+Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés
+l'<i>Hôpital général des pauvres</i>; que l'inscription en soit mise, avec
+l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié;
+entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p.293)</span>
+établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les
+pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur
+l'emplacement d'une <i>salpêtrière</i> bâtie par Louis XIII, l'église et
+les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma
+jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les
+autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En
+1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les
+nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se
+décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder
+à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une
+maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante
+cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes
+débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de
+ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police
+en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison
+de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles
+reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la
+Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui
+n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure,
+l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées
+soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles
+ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur
+passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein
+jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les
+misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes
+indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants
+trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de
+tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné
+spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou
+insensées, ou aveugles, ou accablées de <span class="pagenum">(p.294)</span>
+maladies incurables. Il
+en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de
+l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues,
+ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de
+bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est
+très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur
+lesquelles s'ouvrent autant de nefs.</p>
+
+
+<a id="toc294" name="toc294"></a>
+<h1>CHAPITRE II.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS</span>.</h2>
+
+
+<p>De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui,
+sous les noms de <i>Montagne-Sainte-Geneviève</i>, <i>Descartes</i> et
+<i>Mouffetard</i>, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis
+l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à
+l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la
+capitale qu'on appelle vulgairement faubourg <i>Saint-Marceau</i>. Ce
+faubourg occupe principalement le <i>Mons Cetardus</i>, qui, du temps des
+Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris,
+ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son
+tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut
+détruit par les Normands et commença à se repeupler au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle,
+mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V
+et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la
+ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut
+réuni à ce faubourg, et prit son nom, le <i>riche bourg</i> ou <i>bourg
+Saint-Médard</i>, qui s'était formé vers le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle entre la montagne
+Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg
+Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un
+quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient
+groupées <span class="pagenum">(p.295)</span>
+confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes
+grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques
+infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une
+population de truands, de jongleurs, de <i>tire-laines</i>, mêlée à une
+population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre,
+misérable. A la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, cette situation n'était pas
+grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le
+quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus
+remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule
+maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg
+Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les
+misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui
+cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir;
+c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants
+polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont
+leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police
+craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus
+inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la
+ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands
+excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du
+soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux
+arts et aux m&oelig;urs régnantes... Une famille entière occupe une seule
+chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois,
+les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de
+payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables
+meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces
+demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots.
+Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»</p>
+
+<p>Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la
+honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis <span class="pagenum">(p.296)</span>
+1789, ce
+coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au
+moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la
+propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal
+pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires,
+infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est
+sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle
+n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en
+grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.
+<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68">[68]</a>. A
+part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes
+manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des
+arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles
+sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur
+la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que
+les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent
+facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que
+les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des
+partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la
+révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce
+quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848.
+Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop
+négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes
+de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de <span class="pagenum">(p.297)</span>
+bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du
+centre aux prisons et aux cours d'assises.</p>
+
+<a id="toc297" name="toc297"></a>
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.</h2>
+
+
+<p>La rue de la <i>Montagne-Sainte-Geneviève</i> doit son nom et son origine à
+la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue
+très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:</p>
+
+<p>1º Le <i>couvent des Carmes</i>.--Ces religieux, qui disaient avoir pour
+fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la
+suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des
+Barrés<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69">[69]</a>;
+ils furent transférés à la place Maubert par
+Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument
+précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture;
+elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du
+libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était
+le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il
+était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait
+pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les
+plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture
+d'armes pendant la révolution et a <span class="pagenum">(p.298)</span>
+été détruit en 1811. Sur son
+emplacement on a construit un beau marché.</p>
+
+<p>2º Les <i>colléges de Laon</i> (nº 24), de la <i>Marche</i> (nº 37), des
+<i>Trente-Trois</i> (nº 52).</p>
+
+<p>3º Le <i>collége de Navarre</i>, fondé par Jeanne de Navarre, femme de
+Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol,
+qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de
+distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la
+noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis,
+dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il
+y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et
+le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris
+où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la
+théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu
+réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay.
+Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,
+Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on
+y transféra l'<i>École Polytechnique</i>, qui, fondée en 1795, avait été
+d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à
+Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle
+institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant
+d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un
+grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils
+étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde
+nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les
+chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils
+prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord
+de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au
+gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les
+corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle
+d'une grande popularité, <span class="pagenum">(p.299)</span>
+principalement dans la partie la moins
+éclairée de la population.</p>
+
+<p>Auprès du collége de Navarre était celui de <i>Boncourt</i>, qui avait été
+fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en
+philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on
+y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu
+pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses
+bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.</p>
+
+<p>La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est
+bâtie l'église <i>Saint-Étienne-du-Mont</i>, qui date du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. Elle
+fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de
+Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et
+son magnifique jubé, chef-d'&oelig;uvre de légèreté et de délicatesse. Son
+portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France
+s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur
+vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et
+Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules
+rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de
+Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste
+Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième
+arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à
+l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle
+était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne
+de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet
+d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des
+ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique
+dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été
+ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y
+fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés
+pour célébrer la fête de sainte Geneviève.</p>
+
+<p>Sur <span class="pagenum">(p.300)</span>
+le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien
+Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son
+retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit
+élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y
+fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève,
+plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son
+tombeau était au milieu du ch&oelig;ur, orné de sa statue; on y lisait
+cette inscription, qui datait de 1177:</p>
+
+ <p class="quotega"><span class="smcap">chlodoveo magno, hujus ecclesiæ fundatori.<br>
+ sepulcrum vulgari olim lapide structum et longo<br>
+ ævo deformatum, abbas et convent. meliori opere<br>
+ et form renovaverunt</span>
+<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70">[70]</a>.</p>
+
+<p>Ce tombeau, restauré dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par les soins du
+cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église
+abbatiale de Saint-Denis.</p>
+
+<p>La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux
+priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au
+saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.
+C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner
+l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée.
+Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècles;
+et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte
+Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur
+celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en
+857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors
+de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux
+flammes; ils n'épargnèrent ni le saint <span class="pagenum">(p.301)</span>
+lieu, ni la bienheureuse
+Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique
+fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle
+resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay
+la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des
+réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa
+destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées
+des <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècles. Sa façade se composait simplement d'une
+grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton
+triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par
+une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie
+inférieure, du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, ainsi que les murailles latérales et une
+partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu
+d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques
+de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or
+exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument:
+elle datait du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et avait été restaurée au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> dans un
+style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur
+quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de
+vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les
+rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait
+craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait
+cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus
+grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de
+saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte
+et allait de même la reconduire après la cérémonie
+<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71">[71]</a>.
+Tous les <span class="pagenum">(p.302)</span>
+corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à
+ces processions solennelles, où il y avait une affluence
+incroyable<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72">[72]</a>
+et qui étaient ordinairement retracées dans des
+tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de
+Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus
+magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église
+Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente
+chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait
+en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des
+pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion
+enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour
+tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait
+toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait
+qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie,
+et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de
+Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le
+faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire
+<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73">[73]</a>.</p>
+
+<p>Vers <span class="pagenum">(p.303)</span>
+le milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, l'église Sainte-Geneviève
+menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de
+la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on
+appelle aujourd'hui le <i>Panthéon</i>, et dont nous parlerons dans le
+chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on
+ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,
+qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui
+avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se
+composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses
+jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de
+l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de
+plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du <i>Chardonnet</i>,
+des <i>Coupeaux</i>, des <i>Saussayes</i>, de la <i>Cendrée</i> ou <i>Cendrier</i>.</p>
+
+<p>Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs
+travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines
+du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils
+du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques
+religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté
+de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par
+les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du
+cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille
+manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.</p>
+
+<p>L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments
+servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est
+là que se tint, en 1796, le <i>club du Panthéon</i>, où se réfugièrent tous
+les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf
+trouvèrent un auditoire, <span class="pagenum">(p.304)</span>
+et qui fut fermé par les ordres du
+Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée
+aujourd'hui par le collége Henri IV ou <i>lycée Napoléon</i>. Quant à la
+bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la
+belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si
+magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être
+transférée dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien
+collége Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent
+cinquante mille volumes.</p>
+
+<p>La principale rue qui débouche dans la rue de la
+Montagne-Sainte-Geneviève est celle des <i>Noyers</i>.</p>
+
+<p>Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui
+garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses
+maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans
+la rue des Noyers: ce sont les rues des <i>Carmes</i> et
+<i>Saint-Jean-de-Beauvais</i>.</p>
+
+<p>Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en
+1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à
+la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue.
+Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en
+1682 en séminaire pour les Irlandais.</p>
+
+<p>La rue des Carmes a pour prolongement la rue des <i>Sept-Voies</i>, dans
+laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à
+une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire.
+On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé
+en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont
+occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége
+Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de
+la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts
+personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314
+et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement,
+ils allaient aux <span class="pagenum">(p.305)</span>
+Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que
+ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère.
+Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils
+jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de
+gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de
+Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut
+transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli
+récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque
+Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Dans la rue <i>Saint-Jean-de-Beauvais</i> étaient: le <i>collége de
+Beauvais</i>, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la
+famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs
+François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant
+Coffin; le <i>collége de Lizieux</i>, fondé en 1336 et qui compte parmi ses
+élèves le poëte Delille; enfin, les <i>écoles de droit</i>, fondées en
+1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous
+reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de
+l'<i>Olivier</i>, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de
+savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte
+de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne I<sup>er</sup> publia ses onze
+éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de
+douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos
+modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.
+François I<sup>er</sup> et sa s&oelig;ur Marguerite de Navarre visitaient souvent
+l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne
+I<sup>er</sup> ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque
+ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse,
+la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de
+la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de
+lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir
+perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir
+<span class="pagenum">(p.306)</span>
+étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des
+plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus
+coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les
+persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à
+l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et
+une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier
+représentant, Antoine Estienne III
+<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74">[74]</a>!</p>
+
+<p>Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique
+qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui
+avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.</p>
+
+
+<a id="toc306" name="toc306"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Rues Descartes et Mouffetard.</h2>
+
+
+<p>La rue <i>Descartes</i> se nommait autrefois <i>Bordet</i> et date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte
+de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret
+de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par
+ordre de la Convention, placé au Panthéon.</p>
+
+<p>La rue <i>Mouffetard</i> n'est autre que la grande voie romaine du <i>mont
+Citard</i>, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux
+et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale
+du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse
+du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:</p>
+
+<p>1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de
+juin. C'était autrefois le couvent des <i>Hospitalières de la
+Miséricorde</i>, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.</p>
+
+<p>2º <span class="pagenum">(p.307)</span>
+Le <i>Marché des Patriarches</i>.--C'était autrefois un fief
+considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de
+<i>patriarches</i>. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au
+Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées.
+Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches
+de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de
+sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent
+les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent
+les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou
+tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs
+prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la
+maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des
+assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le
+siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent
+transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient
+occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et
+trois rues nouvelles en facilitent les abords.</p>
+
+<p>3º L'<i>église Saint-Médard</i>.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui
+avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye
+Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg
+Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses
+restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une
+succursale du douzième arrondissement.</p>
+
+<p>Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau
+du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si
+ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né
+dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais
+voulu prétendre à la prêtrise, <span class="pagenum">(p.308)</span>
+janséniste, et ayant toute la
+sévérité de m&oelig;urs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se
+retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus
+austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il
+travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,
+les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles
+et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là
+les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant
+de bruit dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>4º <i>Place de la Collégiale</i>, sur l'emplacement de laquelle était
+l'église collégiale de <i>Saint-Marcel</i>.</p>
+
+<p>Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails
+merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une
+chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint
+Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de
+Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est
+certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont
+Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au
+temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau
+un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>
+siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les
+reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y
+restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et
+elle devint <i>collégiale</i>, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines
+dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel,
+le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au
+milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de
+Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le <i>maître des sentences et des
+théologiens</i>. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour
+le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il
+entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en
+déloger.</p>
+
+<p>L'église <span class="pagenum">(p.309)</span>
+Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été
+bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable,
+origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de <i>Pierre Lombard</i>
+donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.</p>
+
+<p>Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin,
+qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en
+1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on
+a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient
+probablement du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés
+deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un
+oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:</p>
+
+ <p class="quotega"><span class="smcap">vitalis a barbara, son épouse très-aimable,<br>
+âgée de vingt-trois ans, cinq mois et vingt-huit jours</span>.</p>
+
+<p>5º <i>Manufacture des Gobelins</i>.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on,
+favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers
+et teinturiers. Vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, l'un d'eux, Jean
+<i>Gobelin</i>, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants.
+Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses
+établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur
+les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur
+nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de
+guinguettes et de <i>folies</i>, et l'on alla par plaisir visiter les
+teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse,
+et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint
+l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676.
+Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une
+manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand
+nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour en
+<span class="pagenum">(p.310)</span>
+faire, sous le titre de <i>Manufacture des meubles de la couronne</i>, une
+véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à
+Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des
+bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture
+remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs,
+graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons
+ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans
+ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa
+Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre
+années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et
+métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les
+autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu
+tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est
+simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la
+dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de
+dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la
+teinture.</p>
+
+<p>Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard,
+nous remarquons:</p>
+
+<p>1º Rue de la <i>Contrescarpe</i>, bâtie sur l'emplacement des remparts de
+Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette
+folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme
+un nouveau Messie.</p>
+
+<p>Elle a pour prolongement la rue <i>Neuve-Saint-Étienne</i>, où le sage et
+modeste <i>Rollin</i> a demeuré près de cinquante ans
+<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75">[75]</a>. Sa maison occupe
+le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait
+inscrire:</p>
+
+ <p class="quotega"><span class="smcap">ante alias dilecta domus qua, ruris et urbis<br>
+ incola tranquillus, meque deoque fruor</span>.</p>
+
+<p>Dans <span class="pagenum">(p.311)</span>
+cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin
+de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les <i>Études de la nature</i>.</p>
+
+<p>2º Rue de l'<i>Arbalète</i>.--On y trouvait le couvent des <i>Filles de la
+Providence</i>, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint
+Vincent de Paul pour toutes ses &oelig;uvres de charité.» On y élevait des
+jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit
+Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune
+trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la
+chasteté.»</p>
+
+<p>Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés
+en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.</p>
+
+<p>Dans cette rue débouche la rue des <i>Postes</i>, dont le nom dénaturé
+vient des <i>poteries</i> qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est
+depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou
+d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent
+encore sont: (1º nº 24 et 26) le <i>séminaire du Saint-Esprit</i>, fondé en
+1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au
+soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale
+de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont
+fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34)
+le <i>collége Rollin</i>, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des
+Filles de la Présentation-Notre-Dame.</p>
+
+<p>Ceux qui n'existent plus sont: <i>la congrégation des Eudistes</i>, fondée
+en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux
+dignités ecclésiastiques et servaient <span class="pagenum">(p.312)</span>
+dans les pauvres paroisses,
+dans les postes déserts et dans les missions; 2º les <i>Religieuses de
+Notre-Dame-de-la-Charité</i> ou Filles Saint-Michel, fondées par le père
+Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les <i>Orphelins de
+l'Enfant Jésus</i>, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.</p>
+
+<p>3º Rue de <i>Lourcine</i>.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur
+lequel elle a été ouverte et qui s'appelait <i>Locus cinerum</i>. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de
+Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en
+franchise. On y trouvait:</p>
+
+<p>1º L'<i>hôpital de Lourcine</i>, situé alors à l'entrée de la rue, près de
+la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé
+par la veuve de Saint-Louis. Dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il se trouva
+abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait
+saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal
+honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est
+probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du
+Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise
+conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non
+dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire
+et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un
+certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans
+la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état
+d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement
+toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres
+honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme
+généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à
+l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné
+à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin
+de botanique. L'hospice prit le nom de <i>Maison de la Charité
+chrétienne</i>. <span class="pagenum">(p.313)</span>
+A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV
+sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine,
+et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats
+estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de
+la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et
+médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des
+Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de
+Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs
+communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à
+l'Hôtel-Dieu.</p>
+
+<p>2º L'<i>abbaye des Cordelières</i> ou Filles de Sainte-Claire de la
+Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve
+de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les
+rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la
+Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés
+par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le
+manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive
+affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son
+hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un <i>châtel</i>
+attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche,
+sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation
+de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville,
+l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles
+VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés
+de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de
+Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque
+entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même
+ordre que les religieuses de l'<i>Ave-Maria</i> et les Capucines de la
+place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité
+qui nous semble aujourd'hui surhumaine.</p>
+
+<p>Cette <span class="pagenum">(p.314)</span>
+abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent
+ouvertes sur son emplacement, les rues <i>Pascal</i>, <i>Julienne</i> et des
+<i>Cordelières</i>. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre
+partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge,
+d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la
+dernière en <i>hôpital</i> dit de <i>Lourcine</i>, qui remplace l'ancien hospice
+de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de
+maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.</p>
+
+<p>3º Rue de la <i>Reine-Blanche</i>.--Dans cette rue était un hôtel bâti par
+Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392
+à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli,
+dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans,
+qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si
+connue.»</p>
+
+<p>La rue Mouffetard aboutit à la <i>barrière d'Italie</i>, qui ouvre la route
+de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre
+du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.</p>
+
+<p>A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de <i>Bicêtre</i>, qui
+tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce
+château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats
+invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général
+pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient
+un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et
+de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des
+vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux
+monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même
+indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus
+horrible, le plus dégoûtant
+<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76">[76]</a>.
+Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un
+hospice pour des fous et des vieillards.</p>
+
+
+<a id="toc315" name="toc315"></a>
+<h1>CHAPITRE III. </h1> <span class="pagenum">(p.315)</span>
+
+<h2><span class="smcap">RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES</span>
+<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77">[77]</a>.</h2>
+
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue Saint-Jacques.</h2>
+
+
+<p>La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg
+Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord,
+en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes
+voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie
+<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78">[78]</a>. On y entrait
+autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la
+première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des
+Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue
+Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques,
+près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où
+ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la
+<i>grant rue</i>, la <i>grand'rue outre le Petit-Pont</i>, la <i>grand'rue
+Saint-Benoit</i>, etc. Le quartier que traverse <span class="pagenum">(p.316)</span>
+cette voie publique,
+si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg
+Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les
+quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il
+a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il
+ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus
+heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie
+de la capitale qu'on appelle vulgairement le <i>quartier latin</i>, à cause
+des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans
+cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première
+imprimerie, dans une maison à l'enseigne du <i>Soleil d'or</i>, située
+vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été
+habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée
+jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs,
+des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces
+rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin.
+Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent
+encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie
+particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des
+tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre,
+étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements
+de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps
+anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la
+première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient
+clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du
+Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte
+Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée
+étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle
+important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la
+lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices
+publics qu'elle renferme sont:</p>
+
+<p>1º <span class="pagenum">(p.317)</span>
+Le <i>Collége de France</i>, fondé par François I<sup>er</sup>, en 1530, pour
+l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de
+la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès,
+François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II
+y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie;
+Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de
+botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de
+langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de
+mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire
+naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus
+illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont:
+Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet,
+Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille,
+Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous
+François I<sup>er</sup> et ses successeurs, alors que les livres étaient rares,
+la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les
+professeurs étaient-ils appelés <i>lecteurs du roi</i>, <i>lecteurs publics</i>.
+Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but
+déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant
+qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà
+Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils
+semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de
+dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps
+sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs
+lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon.
+«Les <i>lecteurs du roi</i>, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont
+pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par
+manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après
+les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient
+sujettes à être importunées et destourbies par le passage des <span class="pagenum">(p.318)</span>
+crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on
+commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de
+Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été
+terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables,
+qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.</p>
+
+<p>2º Le <i>collége du Plessis</i>, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en
+1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne
+trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors <i>Maison de
+l'Égalité</i>. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa
+surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus
+triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de
+dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en
+sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés
+Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent
+trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice
+resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale:
+c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.</p>
+
+<p>3º Le <i>lycée Louis-le-Grand</i>.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le
+nom de <i>Clermont</i>, par les jésuites, dont l'établissement à Paris
+venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse
+société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les
+conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les
+prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres
+soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme
+corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
+roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze
+jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la
+permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus
+grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation
+royale; enfin, le roi étant venu le visiter <span class="pagenum">(p.319)</span>
+en 1682, ils lui
+donnèrent le nom de <i>Louis-le-Grand</i>. Alors ce collége, par le choix
+de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint
+l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France:
+presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et
+professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy,
+Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes
+illustres du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un
+seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le
+collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses
+archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y
+forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins,
+Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un
+grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il
+faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la
+révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les
+établissements de l'ancienne université: il devint une institution
+particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et
+il prit en 1793 le nom d'<i>Institut de l'Égalité</i>. La Convention le vit
+sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les
+hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés,
+Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au
+nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de
+Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet,
+etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention
+de 200,000 francs et le nom de <i>Prytanée français</i>; la loi du 11
+floréal an <span class="smcap">X</span> en fit le <i>Lycée impérial</i>; il reprit en 1814 son nom de
+Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands
+lycées ou colléges de la capitale.</p>
+
+<p>Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous
+remarquons:</p>
+
+<p>1º <span class="pagenum">(p.320)</span>
+La <i>chapelle Saint-Yves</i>, au coin de la rue des Noyers. Elle
+avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un
+gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait
+l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même
+dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs
+avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans
+prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les
+honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de
+ce monde
+<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79">[79]</a>.
+«Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait
+suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais.
+Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de
+Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la
+simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un
+plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte,
+comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une
+madone.»</p>
+
+<p>2º L'église <i>Saint-Benoît</i>, ou, plus exactement, de la
+<i>Saincte-Benoîte-Trinité</i>. Sa fondation remontait au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle,
+quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «<span class="smcap">dans cette chapelle,
+saint denis a commencé à invoquer le nom de la sainte
+trinitré[** trinité?]</span>.» C'était une église
+collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient
+juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître
+renfermait-il une prison. <span class="pagenum">(p.321)</span>
+L'église Saint-Benoît, monument
+très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait
+les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude
+et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et,
+dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs,
+libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des
+quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les
+Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc.,
+noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces
+temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses
+études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps,
+l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation,
+un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier
+allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans
+l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison
+particulière.</p>
+
+<p>3º L'église <i>Saint-Étienne-des-Grés</i>, située au coin de la rue du même
+nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été
+bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des
+<i>Grés</i> (<i>de Gradibus</i>), mais des <i>Grecs</i>, parce que saint Denis et ses
+compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup>
+siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas
+encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le
+<i>pressoir du roi</i>. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son
+cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance
+Chlore.</p>
+
+<p>Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:</p>
+
+<p>1º Rue de la <i>Bûcherie</i>, ainsi nommée du port au bois qui en était
+voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine
+et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, <span class="pagenum">(p.322)</span>
+qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières.
+L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste
+encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des
+Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.</p>
+
+<p>Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des <i>Rats</i> ou de
+l'<i>Hôtel Colbert</i>. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand
+ministre de Louis XIV et dont la construction date du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: on
+y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle
+exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue
+<i>Saint-Julien-le-Pauvre</i>, ainsi appelée d'une église qui existait déjà
+du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris,
+il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que
+saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre
+d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la
+piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut
+rebâtie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps
+ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de
+la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des
+papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en
+1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du
+style le plus gracieux.--3º La rue du <i>Fouarre</i>, ainsi appelée d'un
+vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la
+place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la
+paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs
+maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est
+célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En
+1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le
+passage des voitures pendant les leçons.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Galande</i> ou <i>Garlande</i>.--«On voit, dit Jaillot, dans un
+cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de <span class="pagenum">(p.323)</span>
+Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne,
+appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la
+charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et
+autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place
+Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de
+Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et
+qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.</p>
+
+<p>Le prolongement de la rue Garlande est la rue <i>Saint-Severin</i>, où se
+trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de
+Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé
+Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est
+probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux
+Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même
+qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses
+époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties
+du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les
+tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères
+Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque
+entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto
+par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de
+cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un
+voyage.</p>
+
+<p>3º Rue du <i>Foin</i>.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais,
+«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était
+devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait
+encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en
+1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on
+apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui
+arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les
+syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi <span class="pagenum">(p.324)</span>
+dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les
+priviléges pour l'impression des livres.</p>
+
+<p>4º Rue des <i>Mathurins</i>.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là
+que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi
+s'est-elle appelée longtemps rue des <i>Thermes</i>. Elle prit son nom
+actuel d'un couvent bâti dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et qui appartenait à
+l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat
+des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé
+l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait
+fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui
+était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des
+confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université,
+des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université
+tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée
+en maisons particulières.</p>
+
+<p>Au nº 12 est l'<i>hôtel de Cluny</i>, aujourd'hui <i>musée des antiquités
+françaises</i>, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les
+abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise,
+neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge
+et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations
+romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là
+qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de
+Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été
+souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la
+révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande
+et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette
+maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a
+fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier,
+l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences
+de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de
+magnifiques émaux, <span class="pagenum">(p.325)</span>
+des &oelig;uvres de serrurerie et de menuiserie,
+des curiosités historiques, etc.</p>
+
+<p>Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal
+de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la
+librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle
+a mises au jour.</p>
+
+<p>Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré
+Racine<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80">[80]</a>.
+Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du
+Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'<i>Histoire de
+Paris</i>.</p>
+
+<p>5º Rue des <i>Écoles</i>.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place
+Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne <i>place
+Cambray</i>. Cette place, où est situé le Collége de France, communique
+avec la rue <i>Saint-Jean-de-Latran</i>, où étaient autrefois une église et
+une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette
+commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une
+tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient
+en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le
+tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était
+l'&oelig;uvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on
+a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours
+pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore,
+ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on
+vient de les détruire.</p>
+
+<p>6º Rue des <i>Grés</i>.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou
+Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle
+Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint
+Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se
+trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près
+de la muraille d'enceinte <span class="pagenum">(p.326)</span>
+de la ville. Ce couvent acquit une
+grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas
+d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le
+désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines
+de France, jusqu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, choisirent leurs confesseurs, par le
+grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui
+sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin,
+Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de
+Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que
+de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques
+Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des
+luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des
+réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres
+royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.</p>
+
+<p>L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue
+Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était
+d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle
+renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle
+possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons
+royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de
+Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la
+maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle
+possédait encore les c&oelig;urs ou les entrailles de Charles d'Anjou,
+frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV,
+de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses
+de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de
+Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit
+l'auteur du roman de la <i>Rose</i>, de Passerat, l'un des auteurs de la
+<i>Satire Ménippée</i>, «homme docte et des plus déliés esprits de son
+siècle,» de la famille de Laubespin, etc.</p>
+
+<p>L'église, <span class="pagenum">(p.327)</span>
+le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits
+pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de
+correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par
+une école municipale et une caserne.</p>
+
+<p>7º Rue <i>Soufflot</i>.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à
+l'architecte de ce monument.</p>
+
+<p>L'emplacement du <i>Panthéon</i> était occupé, sous les Romains, par une
+grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits
+très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il
+fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et
+jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire
+de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches
+détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour
+remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines.
+Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines
+de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on
+était en plein <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, c'est-à-dire à l'époque où la
+philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi
+Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle
+Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens
+vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le
+monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791,
+décréta qu'il prendrait le nom de <i>Panthéon</i>, qu'il serait destiné à
+la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: <span class="smcap"> aux grands hommes
+la patrie reconnaissante</span>, enfin que Mirabeau y serait
+enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur
+furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour
+Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat,
+etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9
+thermidor.</p>
+
+<p>Pendant <span class="pagenum">(p.328)</span>
+ce temps, les ornements du monument avaient été changés:
+le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec
+des anges adorateurs, &oelig;uvre de Coustou; on la remplaça par un
+bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant
+la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant
+le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient
+cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent
+remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire
+de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique,
+l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été
+consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de
+l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie,
+aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.</p>
+
+<p>Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses
+ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de
+nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands
+dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville,
+de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La
+Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit
+disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et
+des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui
+représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une
+sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution
+de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte
+catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination
+révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, &oelig;uvre de David
+d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse.
+Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des
+grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies,
+triste et honteux témoignage de notre <span class="pagenum">(p.329)</span>
+instabilité, de notre
+facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux
+parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres
+qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans
+signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en
+attendant qu'on trouvât une destination à ce <i>temple de tous les
+dieux</i>, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des
+grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et
+très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le
+culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même
+temple; d'ailleurs, nos m&oelig;urs et nos habitudes ne comprennent pas des
+tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque
+poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou
+sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce
+figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de
+Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement
+principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la
+France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas
+eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les
+restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de
+Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.»
+Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au
+culte sous le nom de Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste
+célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de
+l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement
+le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé
+toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue
+Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce
+monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat
+acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui <span class="pagenum">(p.330)</span>
+devait être
+mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du
+Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une
+citadelle.</p>
+
+<p>Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à
+l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la
+<i>mairie du douzième arrondissement</i>; le second est l'<i>École de droit</i>,
+bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été,
+jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle
+manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires;
+les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps,
+sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur
+bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution
+les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint
+Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de
+l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division
+extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus
+influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous
+avons vu dans l'<i>Histoire générale</i> que, pendant la Restauration et
+après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit
+étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements
+démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au
+gouvernement.</p>
+
+<p>Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit
+romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de
+droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.</p>
+
+
+<a id="toc330" name="toc330"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>Le faubourg Saint-Jacques.</h2>
+
+
+<p>Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de
+couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux <span class="pagenum">(p.331)</span>
+solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute
+naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la
+langue si noblement chrétienne du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, on appelait du nom de
+<i>Thébaïde de Paris</i> ce quartier couvert de grands enclos, perdu au
+milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains
+appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de
+carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble
+église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que
+par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent
+sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et
+le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y
+ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches
+solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu
+d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un
+touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice
+Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
+(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda
+cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut
+posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par
+deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante
+cérémonie.</p>
+
+<p>La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont
+devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs
+transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour
+le passé.</p>
+
+<p>1° Le <i>couvent de la Visitation-Sainte-Marie</i>, établi en 1623. C'est
+là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un
+si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la <i>maison de
+refuge des Dames Saint-Michel</i>, qui est à la fois un établissement
+religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.</p>
+
+<p>2° <span class="pagenum">(p.332)</span>
+L'<i>église Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>.--C'était une chapelle en
+1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684.
+Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de
+Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une
+succursale du douzième arrondissement.</p>
+
+<p>3° L'<i>hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas</i>, depuis <i>séminaire Saint
+Magloire</i>, aujourd'hui <i>institution des Sourds-Muets</i>. L'hôpital avait
+été fondé dans le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle par l'ordre des Frères <i>pontifes</i> ou
+constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des
+soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y
+transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent
+supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui
+fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux
+siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a
+vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom
+parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des
+Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui
+date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent
+des Célestins jusqu'en 1790.</p>
+
+<p>4° La <i>communauté des Ursulines</i>, fondée en 1608 par madame de
+Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des
+comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été
+le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en
+France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La
+fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est
+là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle
+abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron,
+elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui
+détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines.
+Celle-ci aboutit rue d'<i>Ulm</i>, dans laquelle se trouve l'<i>École
+normale</i>.</p>
+
+<p>Cette <span class="pagenum">(p.333)</span>
+école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des
+professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes.
+Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de
+Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois
+d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820,
+rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été
+transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un
+des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente
+ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité
+et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le
+lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce
+qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction
+publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont
+sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un
+zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.</p>
+
+<p>5° Le <i>couvent des Feuillantines</i>, fondé en 1622 par madame
+d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés
+particulières.</p>
+
+<p>6° Le <i>couvent des Bénédictins anglais</i>, fondé en 1640 et où Jacques
+II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété
+particulière.</p>
+
+<p>7° Le <i>couvent des Carmélites</i>, fondé en 1602 par le cardinal de
+Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos
+Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière
+romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de
+Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de
+tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au
+<span class="smcap">III</span><sup>e</sup> siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint
+Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert,
+moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du <span class="pagenum">(p.334)</span>
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et
+desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux
+Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une
+grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne,
+de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de
+Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et
+cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le
+couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle
+sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses
+appartenant à la plus grande noblesse
+<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81">[81]</a>,
+que de femmes dégoûtées du
+monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir
+leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces
+pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de
+trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant
+le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence
+de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de
+cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action,
+cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une
+manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout
+le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des
+plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation
+de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le
+voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans
+la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur
+cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un
+courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La <span class="pagenum">(p.335)</span>
+principale de ces maisons avait été construite par une fameuse
+pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept
+ans: c'était la s&oelig;ur du grand Condé, la belle duchesse de
+Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le
+disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du
+plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y
+mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre
+héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça
+l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par
+la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites
+était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de
+Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait
+aussi déposé le c&oelig;ur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790:
+sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce;
+dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites,
+dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.</p>
+
+<p>8° L'<i>abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche</i>,
+fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux
+priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de
+Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le
+chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur
+elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la
+naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le
+couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de
+Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de
+Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été
+peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le
+sanctuaire sont de François Anguier. Le c&oelig;ur d'Anne d'Autriche, ainsi
+que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons
+étaient <span class="pagenum">(p.336)</span>
+déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut
+dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent
+l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en
+1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est
+devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille
+lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.</p>
+
+<p>9° L'<i>abbaye de Port-Royal</i>.--Cette abbaye avait été fondée en 1204
+par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme
+elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut
+transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques,
+qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de
+Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais
+l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister,
+et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la
+maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit
+dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par l'austérité et l'indépendance de ses
+opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des
+jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de
+Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa
+s&oelig;ur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de
+leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra
+autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas
+moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui
+l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de
+l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se
+retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des
+rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on
+remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de
+Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et
+mourut madame de Sablé
+<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82">[82]</a>.
+C'est <span class="pagenum">(p.337)</span>
+là que voulut être inhumée la
+duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.</p>
+
+<p>Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le
+nom de <i>Port-Libre</i>, et l'on y renferma la plupart des suspects du
+faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes,
+Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les
+princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les
+duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins
+à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les
+portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société,
+excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on
+aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste
+château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et
+de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les
+religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus:
+«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y
+retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures
+du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme
+les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal
+révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour
+aller à l'échafaud.</p>
+
+<p>En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les <span class="pagenum">(p.338)</span>
+enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement,
+c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il
+renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille
+femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la <i>Bourbe</i>, à cause du
+nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet
+hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où
+quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la
+profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que
+le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut
+transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les
+contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations
+inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld,
+mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney!
+Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!</p>
+
+<p>10º <i>Le couvent des Capucins</i>, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans
+la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'<i>hôpital du Midi</i>, destiné au
+traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.</p>
+
+<p>11º L'<i>hôpital Cochin</i>, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante
+malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du
+vénérable fondateur décore la salle principale.</p>
+
+
+<a id="toc338" name="toc338"></a>
+<h1>CHAPITRE IV.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>La rue de la Harpe.</h2>
+
+
+<p>La rue de la <i>Harpe</i>, qui est aujourd'hui en pleine démolition,
+partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la
+<i>Vieille-Bouclerie</i>, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui <span class="pagenum">(p.339)</span>
+qu'elle porte depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et qu'elle doit à une enseigne.
+Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus
+importants du palais des <i>Thermes</i>.</p>
+
+<p>Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et
+Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et
+ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au
+temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands
+souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc
+lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance
+Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont
+habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races.
+Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire I<sup>er</sup>
+les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était
+immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques,
+des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes,
+etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle
+<i>Arx celsa</i>. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture
+très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites
+qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze
+siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres,
+sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La
+première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de
+largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur
+hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de
+<i>frigidaria</i>, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize
+pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de
+souterrains. A la fin du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, les jardins des Thermes avaient
+été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en
+ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il
+en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En
+1228, on construisit, avec <span class="pagenum">(p.340)</span>
+une partie des bâtiments, le couvent
+des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.</p>
+
+<p>A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près
+de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de
+nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé
+en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui
+devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves.
+Sur son emplacement est le <i>collége Saint-Louis</i>, fondé en 1820, et
+qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé
+en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces
+dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée
+en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable.
+Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être
+presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la
+rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs
+historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des
+Deux-Portes était un hôtel du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qu'on vient de détruire et
+qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est
+mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par
+Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face
+de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland:
+c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur
+Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud
+et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la
+Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.</p>
+
+<p>Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:</p>
+
+<p>1º Rue de l'<i>École-de-Médecine</i>.--Cette rue a été ouverte vers le
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue
+des <i>Cordeliers</i> à cause du couvent des Franciscains, qui y fut <span class="pagenum">(p.341)</span>
+établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste,
+avait pour titre: <i>Le grand couvent de l'Observance de Saint-François</i>.
+Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut
+détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand
+cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était
+le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il
+est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les
+désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne
+s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus
+nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de
+Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit
+Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre
+roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce
+couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se
+tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y
+attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on
+lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait
+de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des
+marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de
+Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait
+rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle
+renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de
+Philippe IV, de Charles IV, le c&oelig;ur de Philippe-le-Long, et, en
+outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis
+XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires
+de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été
+fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la
+salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses
+séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la
+révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces <span class="pagenum">(p.342)</span>
+mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne
+Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit
+ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans
+le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour
+du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre
+d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue
+Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel,
+procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon;
+Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est
+dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un
+logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là
+qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue
+des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques
+parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est
+occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les
+jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières,
+l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement,
+renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui
+présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art
+de guérir. La première pensée de cet établissement est due à
+Lamartinière, chirurgien de Louis XV.</p>
+
+<p>En face de ce dernier bâtiment est l'<i>École de Médecine</i>, monument
+lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui
+n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre
+corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze
+cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes;
+une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de
+physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les
+dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, <span class="pagenum">(p.343)</span>
+fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y
+siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine
+est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur
+Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute
+réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins
+publics.»</p>
+
+<p>Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était
+l'<i>église Saint-Côme et Saint-Damien</i>, qui fut bâtie en 1212 et devint
+le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de
+Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université,
+mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses
+membres avec le plus profond et le plus injuste dédain
+<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83">[83]</a>. Un de ses
+statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à
+Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les
+médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie
+royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à
+une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer
+Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la
+rue Racine.</p>
+
+<p>A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon,
+se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+détruite en 1672.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Neuve-de-Richelieu</i> et place <i>Sorbonne</i>.--Robert <i>Sorbon</i>,
+chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce
+prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la
+Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands
+services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses
+docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les
+opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il
+faudrait un livre <span class="pagenum">(p.344)</span>
+pour raconter les sentences portées par ce
+tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal,
+contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la
+déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la
+reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne
+«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après
+grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans
+une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais
+de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean
+Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne
+Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger;
+ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs
+établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de
+la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a
+pour objet de faciliter l'étude.»</p>
+
+<p>Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de
+Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se
+distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par
+Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége,
+l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans
+la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'&oelig;uvre de Girardon.
+L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison,
+qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la
+place de Sorbonne le nom de <i>Châlier</i> et à la rue Neuve-de-Richelieu
+le nom de <i>Catinat</i>, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de
+Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de
+la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la
+révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de
+l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que
+Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit <span class="pagenum">(p.345)</span>
+entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après
+avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils
+renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de
+Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et
+des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de
+France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont
+eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la
+littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par
+MM. Guizot, Villemain et Cousin.</p>
+
+<p>Sur la place Sorbonne se trouvait encore le <i>collége de Cluny</i>, fondé
+en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier
+au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que
+Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.</p>
+
+
+<a id="toc345" name="toc345"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>La rue d'Enfer.</h2>
+
+
+<p>A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la <i>place Saint-Michel</i>,
+qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée
+de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi
+aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues
+d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire:
+entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui
+par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut
+construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte
+dite <i>Gibart</i>, <i>Saint-Michel</i>, <i>de Fer</i> ou d'<i>Enfer</i>, qui a été
+détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi
+de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un
+jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'<i>Enfer</i> était
+autrefois appelée <i>Via inferior</i>, par opposition à la rue
+Saint-Jacques, qui aurait été appelée <i>Via superior</i>; de là lui <span class="pagenum">(p.346)</span>
+serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par
+corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite
+porte de Fer.» On l'a aussi appelée <i>chemin de Vauvert</i> et <i>faubourg
+Saint-Michel</i>.</p>
+
+<p>Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de
+villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi
+Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine
+et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande
+allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses
+successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières
+voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le
+donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des
+rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus
+de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un
+moulin, un pressoir, etc. Leur église
+<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84">[84]</a>,
+construction très-élégante,
+avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée
+qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs
+peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries
+sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y
+consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et
+entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière
+chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui
+dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi
+de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et
+représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'&oelig;uvre d'expression, de
+naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale,
+l'enthousiasme <span class="pagenum">(p.347)</span>
+religieux, la foi simple et mélancolique. Ces
+tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie
+contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les
+mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les
+restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée
+du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'&oelig;uvre, dans les bras de ces
+bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait
+par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce
+grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu,
+incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien
+la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre
+n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un
+des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était
+interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière
+recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte
+Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments,
+Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques
+garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention
+(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce
+local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux
+regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de
+l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur
+son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les
+avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de
+l'Est et de l'Ouest.</p>
+
+<p>La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres
+établissements religieux. Au nº 2 était le <i>collége du Mans</i>, qui
+occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le <i>séminaire
+Saint-Louis</i>, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au
+nº 45 était le <i>couvent-noviciat des Feuillants</i>, fondé en 1633. Au nº
+74 était <i>l'institution de l'Oratoire</i>, <span class="pagenum">(p.348)</span>
+fondée en 1650 pour le
+noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p.
+239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres
+solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que
+l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le
+chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756.
+C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons
+parler.</p>
+
+<p>Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:</p>
+
+<p>1º L'<i>École des Mines</i>, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes,
+«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel
+avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De
+grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de
+lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783
+et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment
+plus de cent cinquante mille échantillons.</p>
+
+<p>2º L'<i>hospice des Enfants-Trouvés</i> (nº 71).--Dans les temps anciens,
+les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à
+recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans
+l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la
+plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En
+1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à
+l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques,
+haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne
+fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize,
+donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on
+établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port
+Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à
+être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants
+trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les
+dames pieuses avec lesquelles il <span class="pagenum">(p.349)</span>
+opérait toutes ses fondations
+charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants
+trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais
+ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au
+sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois
+cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants
+trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667,
+le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une
+rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut
+résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la
+reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a
+été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux:
+on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet
+âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de
+sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue
+par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans
+les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En
+1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui
+était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000;
+en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de
+4,800.</p>
+
+<p>3º L'<i>infirmerie de Marie-Thérèse</i>, fondée en 1819 par la duchesse
+d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et
+malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par
+Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un
+monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»</p>
+
+<p>La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'<i>avenue de
+l'Observatoire</i>, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg.
+C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney
+a été fusillé le 7 décembre <span class="pagenum">(p.350)</span>
+1815. Un monument a été élevé à la
+place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les
+balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet
+édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.</p>
+
+<p>L'<i>Observatoire</i> fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les
+dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations
+astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment
+carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais
+changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.</p>
+
+<p>La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On
+trouve dans son voisinage l'<i>hospice de la Rochefoucauld</i>, maison de
+retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'<i>embarcadère du chemin
+de fer de Sceaux</i>; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la
+barrière, la principale entrée des <i>Catacombes</i>. On donne ce nom aux
+vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande
+partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des
+pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne
+s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains
+et surtout depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, sans soin et sans précaution; mais,
+des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite
+fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart
+des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de
+s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent
+entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux,
+continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.</p>
+
+<p>C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les
+ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris
+supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les
+restes des personnes tuées dans <span class="pagenum">(p.351)</span>
+les combats d'août 1788, dans
+l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les
+massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de
+squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis
+Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y
+être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs
+avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire
+de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une
+douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement
+alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des
+colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien
+ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre;
+aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent
+seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont
+été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége
+architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la
+Seine, Frochot.</p>
+
+<a id="toc351" name="toc351"></a>
+<h2>§ III.</h2>
+
+<h2>La rue de Vaugirard.</h2>
+
+
+<p>Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard,
+aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la
+grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des
+Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est
+restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on
+ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à
+peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains
+en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de
+Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de
+décrire; elle est paisible, peu fréquentée, <span class="pagenum">(p.352)</span>
+excepté dans sa
+partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue
+était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud,
+rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en
+pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait
+retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de
+Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On
+trouve dans cette rue:</p>
+
+<p>1º Le <i>théâtre de l'Odéon</i>, qui a été construit sur l'emplacement de
+l'<i>hôtel Condé</i>. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de
+Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il
+avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal
+de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un
+grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de
+fêtes pompeuses
+<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85">[85]</a>.
+En 1778, on le détruisit, et, sur son
+emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie
+française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il
+fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le <i>Mariage
+de Figaro</i>, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle
+le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à
+secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la
+nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme
+suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant
+quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite
+d'<i>Odéon</i>. En l'an <span class="smcap">III</span> et en l'an <span class="smcap">V</span>, on y joua d'étranges comédies: le
+2 octobre 1795, les royalistes des <span class="pagenum">(p.353)</span>
+sections y convoquèrent les
+électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la
+journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des
+Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les
+loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens
+placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé
+en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la
+direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En
+1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818,
+il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de
+Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se
+fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu
+jamais attirer la foule dans sa belle salle.</p>
+
+<p>2º Le <i>palais du Luxembourg</i>.--Sur l'emplacement de ce palais était
+autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que
+pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé
+dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de
+vêtements, etc. Vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il y avait sur cet
+emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay
+de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-<i>Luxembourg</i>, dont
+le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a
+subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains
+voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur
+les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la
+beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il
+fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine
+et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.</p>
+
+<p>A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston
+d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la
+duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses
+débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour <span class="pagenum">(p.354)</span>
+passer les nuits d'été
+dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de
+complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à
+l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau
+séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce
+palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections.
+Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence
+(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame,
+une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il
+partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.</p>
+
+<p>En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux
+mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg
+Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon,
+Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine,
+Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et
+une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable
+mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se
+servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg,
+où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie
+que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors
+la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple
+clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du
+public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par
+cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le
+Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les
+directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet,
+autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de
+vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et
+une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre
+au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face
+de quelques bûches allumées, <span class="pagenum">(p.355)</span>
+le tout emprunté au concierge, ils
+rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués
+<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86">[86]</a>.»
+On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation
+scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre
+1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer
+ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18
+brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19
+février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur:
+c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires
+qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A
+cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le
+jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si
+heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée,
+qui ne fut ouvert qu'en 1815.</p>
+
+<p>En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21
+novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix
+contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire,
+s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée
+politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les
+républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les
+assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors
+le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des
+séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer
+ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une
+magnificence digne de l'ancien régime.</p>
+
+<p>Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg
+devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M.
+Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. <span class="pagenum">(p.356)</span>
+Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de
+la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut
+alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est
+aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.</p>
+
+<p>A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on
+appelle le <i>Petit-Luxembourg</i> et qui a eu des hôtes très-divers. Cet
+hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le
+Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse
+d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en
+présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps,
+«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions
+mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en
+vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé
+et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière.
+Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la
+rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout
+le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne,
+l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de
+Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé,
+conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»</p>
+
+<p>A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du
+Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les
+bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être
+démolis.</p>
+
+<p>Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des
+couvents. Au nº 70 était le couvent des <i>Carmes</i>, fondé en 1601, et
+qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus
+riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient
+presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette,
+etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma
+d'abord deux cents prêtres, <span class="pagenum">(p.357)</span>
+qui y furent massacrés dans les
+journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth,
+d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte
+Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire
+quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études
+pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien
+Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des s&oelig;urs de la Providence;
+au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames
+de la Visitation, etc.</p>
+
+<p>Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:</p>
+
+<p>1º Rue de <i>Condé</i>.--Dans cette rue, au coin de la rue des
+Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a
+demeuré le diplomate Alquier.</p>
+
+<p>2º Rue de <i>Tournon</i>.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui
+occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la
+fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et
+du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval,
+le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était
+l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du
+maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de
+Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté
+par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais,
+et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au
+nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame
+d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de
+Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en
+1827.</p>
+
+<p>3º Rue du <i>Pot-de-Fer</i>.--Au nº 12 était la maison-noviciat des
+Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut
+enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François <span class="pagenum">(p.358)</span>
+Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit
+dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se
+fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant
+maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le
+couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est
+occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.</p>
+
+<p>Cette rue aboutit sur la <i>place Saint-Sulpice</i>, qui n'a été ouverte
+que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine,
+&oelig;uvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon,
+de Massillon et de Fléchier; 2º la <i>mairie du onzième arrondissement</i>,
+bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le <i>séminaire
+Saint-Sulpice</i>, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le
+prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice:
+ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'<i>église
+Saint-Sulpice</i>: à la place de cette église était autrefois une
+chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie
+à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle
+et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un
+nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu
+jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les
+dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail,
+construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est
+une &oelig;uvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale.
+Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy,
+d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre
+architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des
+mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,»
+Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral
+Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet
+édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le
+banquet donné <span class="pagenum">(p.359)</span>
+à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire.</p>
+
+<p>4º Rue du <i>Regard</i>.--Au nº 13 est l'<i>hospice des Orphelins de la
+Providence</i>, et au nº 17 l'<i>hospice Devillas</i>. On y trouvait de
+nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï,
+de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de
+la première division militaire.</p>
+
+<p>5º Rue <i>Notre-Dame-des-Champs</i>.--On y trouvait un bel hôtel construit
+par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.</p>
+
+<p>6º <i>Boulevard Montparnasse</i>.--Ce boulevard intérieur ne présente rien
+de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve
+le <i>cimetière du Sud</i> ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui
+renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.</p>
+
+
+<a id="toc359" name="toc359"></a>
+<h1>CHAPITRE V.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC</span>.</h2>
+
+
+<p>La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son
+commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la
+plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui
+a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est
+aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la
+librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a
+point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de
+nombreux établissements religieux.</p>
+
+<p>La rue <i>Saint-André-des-Arts</i> a été ouverte sur les clos ou jardins du
+palais des Thermes, clos qui portaient au XI<sup>e</sup> siècle, à cause de ce
+palais ou de cette forteresse, le nom de <i>Li arx</i>, <i>Lias</i> et <i>Laas</i>:
+de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire
+<i>ars</i>. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à
+l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, <span class="pagenum">(p.360)</span>
+en 1179, permit d'y bâtir
+<i>à cens</i>. La rue s'appela d'abord <i>chemin de l'abbaye</i>, parce que,
+artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la
+Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain.
+Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des
+Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de
+Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue
+Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste.
+Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du
+Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette <i>porte
+Bucy</i> que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui
+demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent
+murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la
+Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin,
+elle fut démolie en 1672.</p>
+
+<p>A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom,
+bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait
+l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes
+par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette
+église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de
+François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le
+jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier),
+Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant
+André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert
+Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère,
+nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en
+sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette <i>sainte
+princesse</i>, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant
+la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir
+les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église
+Saint-André était bien délabrée quand la révolution <span class="pagenum">(p.361)</span>
+arriva; elle
+servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs
+révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé
+par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et
+l'égayer.</p>
+
+<p>La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des
+libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et
+de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de
+la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près
+de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et
+allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut
+habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du
+meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier,
+qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs
+<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87">[87]</a>.</p>
+
+<p>Dans cette rue était encore: le <i>collége d'Autun</i>, fondé en 1348 et
+transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président
+Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais
+depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste
+Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.</p>
+
+<p>La rue de <i>Bucy</i> ou <i>Bussy</i> continue la rue Saint-André et aboutit à
+la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de
+paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son <i>Théâtre illustre</i> en
+1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de
+septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à
+la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers
+égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret
+Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui
+avait retenti de tant de joyeux refrains.</p>
+
+<p>A la place Sainte-Marguerite commence la rue du <i>Four</i>, qui doit son
+nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain <span class="pagenum">(p.362)</span>
+et qui n'a rien de
+remarquable; elle aboutit au carrefour de la <i>Croix-Rouge</i>, ainsi
+appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus
+fréquentés de Paris. Là commence la rue de <i>Sèvres</i>, qui ne date que
+du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et qui s'appelait autrefois de la <i>Maladrerie</i> et des
+<i>Petites-Maisons</i>, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette
+rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier,
+ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des
+maisons religieuses:</p>
+
+<p>1º L'<i>église</i> et la <i>communauté de l'Abbaye-aux-Bois</i>.--Cet humble
+édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces
+lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire
+pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient
+été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des
+Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du
+Sacré-C&oelig;ur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de
+retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont
+retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous
+l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur
+jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849,
+époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire
+sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire
+mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet:
+madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin
+Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration
+des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint
+bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la
+Chaussée-d'Antin
+<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88">[88]</a>.
+Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du
+royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence
+politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit
+son <span class="pagenum">(p.363)</span>
+influence aux choses littéraires, et il devint en quelque
+sorte l'hôtel Rambouillet du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Chateaubriand et Ballanche y
+dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les
+lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à
+l'Académie française.</p>
+
+<p>2º <i>La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve</i> (nº 27),
+fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de
+pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui
+ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.</p>
+
+<p>3º L'<i>Hospice des Ménages</i>.--C'était autrefois la maladrerie
+Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur
+son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants
+incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous,
+etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les <i>Petites-Maisons</i>,
+renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu
+une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et
+il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages
+ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de
+1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.</p>
+
+<p>4º L'<i>Hospice des Incurables-Femmes</i>.--En 1637, une veuve, Marguerite
+Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld
+fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de
+maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour
+ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la
+consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En
+1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et
+l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à
+six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la
+Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert,
+commis d'un trésorier <span class="pagenum">(p.364)</span>
+de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans,
+ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi M<sup>me</sup> de La Sablière en
+1693.</p>
+
+<p>5º La <i>Maison des Prêtres de la Mission</i> ou <i>Lazaristes</i>--Cette
+congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor,
+a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de
+Saint-Vincent-de-Paul.</p>
+
+<p>6º Le <i>couvent des chanoinesses de Notre-Dame</i>, vulgairement appelé
+<i>des Oiseaux</i>: c'est une maison d'éducation très-renommée.</p>
+
+<p>7º L'<i>Hôpital des Enfants malades</i>.--C'était autrefois la communauté
+des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de
+Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit
+cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la
+nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le
+travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour
+des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y
+entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille
+livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792,
+en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les
+enfants malades. Il renferme six cents lits.</p>
+
+<p>8º L'<i>Hôpital Necker</i>.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines
+de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker
+acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois
+cent vingt lits.</p>
+
+<p>La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle
+est l'<i>abattoir de Grenelle</i>. C'est dans cet abattoir qu'a été percé
+par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante
+au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à
+548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et
+donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels
+sont distribués au <span class="pagenum">(p.365)</span>
+moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le
+quartier Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues
+Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:</p>
+
+<p>1º Rue <i>Hautefeuille</i>.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se
+trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui
+appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même
+temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands
+hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de
+Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au
+coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était
+le collége ou prieuré des <i>Prémontrés</i>, fondé en 1252, et dont il
+reste une chapelle transformée en café.</p>
+
+<p>2º Rue <i>Gît-le-C&oelig;ur</i>.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses
+habitants, <i>Gilles-Queux</i>, d'où est venue par altération la
+dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait
+un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de
+France, et qui fut acheté par François I<sup>er</sup> pour sa maîtresse, la
+duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix
+<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89">[89]</a>, et
+le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue,
+dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit
+Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le
+corps de la devise de François I<sup>er</sup>), accompagnés d'emblèmes et de
+tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et
+cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De
+toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore
+longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un c&oelig;ur
+enflammé, placé entre <span class="pagenum">(p.366)</span>
+un alpha et un oméga, pour dire apparemment:
+Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue
+Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom
+de la <i>Salamandre</i>; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du
+lever de François I<sup>er</sup>, et la femme d'un libraire était en couches dans
+son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces
+de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au
+moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix,
+elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là
+que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine:
+«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec
+fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de
+Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette
+canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât
+de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché
+<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90">[90]</a>.» Cet
+hôtel prit ensuite le nom de <i>Luynes</i>, et fut détruit vers la fin du
+règne de Louis XIV.</p>
+
+<p>3º Rue des <i>Grands-Augustins</i>, ainsi appelée d'un couvent situé près
+de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs
+<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91">[91]</a>.
+Elle se nommait au
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle rue des <i>Écoles-Saint-Denis</i>, à cause d'un collége bâti
+par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la
+rue Christine.</p>
+
+<p>Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de <i>Savoie</i>, qui a
+été ouverte sur l'emplacement de l'ancien <i>hôtel d'Hercule</i>, lequel
+occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des
+Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau
+lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François I<sup>er</sup> au
+chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y
+reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt
+de Paris, <span class="pagenum">(p.367)</span>
+petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc
+d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux
+convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs
+valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit
+L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000
+livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur
+son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui
+fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.</p>
+
+<p>4º Rue <i>Dauphine</i>.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du
+couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom
+lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792,
+ce nom fut changé en celui de <i>Thionville</i> en l'honneur du siége de
+cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus
+fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir
+placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de
+la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste
+<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92">[92]</a>.
+La petite rue <i>Contrescarpe</i> a été ouverte sur l'emplacement du rempart.</p>
+
+<p>5º Rues <i>Mazarine</i> et de l'<i>Ancienne-Comédie</i>.--La rue Mazarine, qui
+tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée
+autrefois des <i>Fossés-de-Nesle</i>, parce qu'elle a été construite sur le
+fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle.
+Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un
+jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la
+première pièce qui y fut jouée fut la <i>Pomone</i> de Perrin et <span class="pagenum">(p.368)</span>
+Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le
+privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du
+Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe
+de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue
+Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur
+les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre
+local
+<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93">[93]</a>.
+Elle <span class="pagenum">(p.369)</span>
+s'installa alors dans un jeu de paume de la rue
+des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.</p>
+
+<p>6º La rue des <i>Fossés-Saint-Germain</i>, qu'on appelle aujourd'hui de
+<i>l'Ancienne-Comédie</i>, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la
+muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant
+acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les
+dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689
+et qui portait pour inscription: <i>Hôtel des comédiens du roi,
+entretenus par Sa Majesté</i>. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que
+furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis
+Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même
+époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait
+été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque
+tous les écrivains du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Voltaire, Lamothe, Piron,
+Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de
+l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se
+traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès,
+se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la
+Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries,
+en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre
+devint une maison particulière.</p>
+
+<p>7º Rue de <i>Seine</i>.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la
+Seine et qui commença à être bâti dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On y trouvait:
+1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur
+le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la
+Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui
+appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du
+temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son
+emplacement on a ouvert la rue des <i>Beaux-Arts</i>.</p>
+
+<p>Dans la rue de Seine débouche la rue des <i>Marais</i>, l'une des <span class="pagenum">(p.370)</span>
+premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle
+était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la
+populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons.
+C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis
+XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait
+rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause
+de cela, le <i>dernier des hommes</i>» Au nº 19 a demeuré mademoiselle
+Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est
+là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de
+Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite
+occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant
+la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les
+<i>Révolutions de Paris</i>, a eu une si grande influence sur les
+événements de cette époque.</p>
+
+<p>8º Place <i>Sainte-Marguerite</i>.--Sur cette place était encore, il y a
+deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie
+de l'<i>abbaye Saint-Germain-des-Prés</i>.</p>
+
+<p>L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert I<sup>er</sup>,
+à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un
+petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la
+Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de
+Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en
+558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et
+dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de
+Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique,
+ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de
+trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de
+l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était
+ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, et dont la voûte portait huit <span class="pagenum">(p.371)</span>
+statues qu'on croit
+contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire,
+Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy.
+Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un
+contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre
+très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et
+sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par
+le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence,
+appelait-on cet édifice le <i>palais doré de Germain</i>.» Childebert fut
+enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui,
+Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric I<sup>er</sup>, Frédégonde,
+dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis,
+Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La
+plupart de ces tombeaux étaient dans le ch&oelig;ur avec ceux de plusieurs
+abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans
+le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse
+très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument
+d'orfévrerie.</p>
+
+<p>Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église
+fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885.
+Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, où elle fut
+reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990
+et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors
+furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour
+d'entrée, le ch&oelig;ur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée
+qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la
+dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de
+l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il
+venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à
+l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes,
+surtout celles du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le
+rapport de l'art, <span class="pagenum">(p.372)</span>
+que le marteau des Normands, il doit être
+regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie
+la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la
+nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers,
+composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des
+chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux,
+d'animaux chimériques: ces sculptures datent du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé,
+cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir,
+roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du
+cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de
+grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus
+ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot,
+celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche
+trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et
+qui fut dévasté en 1793
+<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94">[94]</a>.</p>
+
+<p>L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un
+vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues
+Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments,
+détruits par les Normands, furent reconstruits dans le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle par
+l'abbé Morard. Au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, ils furent enveloppés d'une haute
+muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et
+défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés
+étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large
+de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des
+Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers
+l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé
+et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du
+côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale;
+flanquée <span class="pagenum">(p.373)</span>
+de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans
+l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les
+bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de
+paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un
+cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le
+réfectoire, où l'on établit dans le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle la bibliothèque; la
+chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de
+Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.</p>
+
+<p>L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était
+une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé
+jouissait, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et
+l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le
+moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa
+juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain.
+En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire,
+où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre
+protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un
+très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise
+et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les
+juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.</p>
+
+<p>Dès le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg,
+composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de
+l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les
+valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries
+et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché
+Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou
+étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université,
+dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit
+suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les
+guerres <span class="pagenum">(p.374)</span>
+de religion, le refuge des protestants, qui y avaient
+formé une <i>petite Genève</i>. A la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on le
+reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent
+ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, il
+commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension
+et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son
+aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles,
+combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se
+fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue
+Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la
+rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue
+Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près
+de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial
+avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut
+achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie
+dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale,
+transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699,
+on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et
+Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le
+même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de
+l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et
+spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation
+de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin
+d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la
+méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la
+renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon,
+dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque
+et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent
+des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de
+Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.</p>
+
+<p>A <span class="pagenum">(p.375)</span>
+l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de
+sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison
+politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et
+les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette
+prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un
+prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le
+jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos
+discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit
+ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son
+supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et,
+sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la
+réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire
+y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.</p>
+
+<p>Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses
+transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790,
+fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une
+poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait
+explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine
+les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments
+conventuels, ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur
+leur emplacement, l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et
+Saint-Germain-des-Prés. La rue de l'Abbaye occupe, par son côté
+méridional, la place du cloître, du chapitre, de la sacristie; par son
+côté septentrional, la place du réfectoire et de la chapelle de la
+Vierge. L'église, rouverte en 1797 par les théophilanthropes, fut
+rendue au culte catholique en 1800. Sous la Restauration, on y
+transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon, de Montfaucon, de
+Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on démolit les deux
+tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces dernières années, on a
+entrepris de peindre et de dorer les murs latéraux, les voûtes, le
+ch&oelig;ur, <span class="pagenum">(p.376)</span>
+la nef avec ses piliers si curieux, et on les a chargés
+d'ornements lourds et maniérés qui donnent à la basilique
+mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est aujourd'hui une
+succursale du dixième arrondissement.</p>
+
+<p>9º Rue <i>Montfaucon</i> et <i>Mabillon</i>.--Ces rues portent les noms de
+savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles
+conduisent au <i>marché Saint-Germain</i>, le plus élégant et le mieux
+distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la
+foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p.
+58), datait du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis
+XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au
+dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la
+Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel
+de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV,
+«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que
+Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait
+dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse,
+souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les
+soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la
+peine à s'y promener
+<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95">[95]</a>.»
+Ce grand bazar, dont la vaste charpente
+était regardée comme un chef-d'&oelig;uvre, fut incendié en 1762. On le
+reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786.
+Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines
+qui portent les noms de bénédictins célèbres: <i>Mabillon</i>, auteur de la
+<i>Diplomatique</i>, mort en 1707; <i>Félibien</i>, auteur de l'<i>Histoire de
+Paris</i>, mort en 1719; <i>Lobineau</i>, auteur des <i>Histoires de Paris et de
+Bretagne</i>, mort en 1727; <i>Montfaucon</i>, auteur de la <i>Collection des
+saints Pères</i> et des <i>Antiquités dévoilées</i>, mort en 1741; <i>Clément</i>,
+auteur de l'<i>Art de vérifier les dates</i>, mort en 1793.</p>
+
+<p>10º <span class="pagenum">(p.377)</span>
+Rue du <i>Cherche-Midi</i>, ainsi appelée d'une enseigne. Dans
+cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de
+nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés,
+qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de
+<i>Notre-Dame-de-Consolation</i>, sur l'emplacement duquel a été ouverte la
+rue d'Assas; le couvent du <i>Bon-Pasteur</i>, occupé aujourd'hui par
+l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort
+Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des
+vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la
+commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat,
+membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en
+1793.</p>
+
+<p>11º <i>Boulevard des Invalides</i>.--Ce boulevard intérieur, qui commence à
+se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de
+remarquable que l'institution des <i>Jeunes-Aveugles</i>.</p>
+
+
+
+<a id="toc377" name="toc377"></a>
+<h1>CHAPITRE VI.</h1>
+
+<h2><span class="smcap">LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS</span>.</h2>
+
+
+
+<h2>§ I<sup>er</sup>.</h2>
+
+<h2>Le faubourg Saint-Germain
+<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96">[96]</a>.</h2>
+
+<p>L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte
+vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs
+Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue
+populeuse, sur laquelle s'embranchent <span class="pagenum">(p.378)</span>
+de plus petites rues, mais
+d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles
+et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille
+abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de
+communication sont les rues de l'<i>Université</i>, <i>Saint-Dominique</i>, de
+<i>Grenelle</i>, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides,
+former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au
+Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de <i>Lille</i> et de <i>Varennes</i>,
+qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins
+longues.</p>
+
+<p>Tout ce vaste espace était encore, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, couvert de
+prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le
+petit et le grand <i>Pré-aux-Clercs</i>. Le petit Pré, situé entre la Seine
+et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le
+mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la
+petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye,
+qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de
+la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du
+Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils
+avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes
+innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de
+l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour
+les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires
+qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y
+venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée,
+et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent
+ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent
+lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens
+allaient par curiosité les entendre chanter en ch&oelig;ur, dans le petit
+Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la
+Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des <i>raffinés</i> et des
+duellistes. En 1600, la reine Marguerite <span class="pagenum">(p.379)</span>
+de Valois fit construire,
+dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands
+jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant
+commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit
+successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par
+des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors
+les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent
+tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord
+habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice
+et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain,
+dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout
+entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais
+semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à
+raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne
+de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations,
+mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier
+ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et
+élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de
+noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les
+incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni
+dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de
+l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus
+spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié
+l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien
+aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de
+Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents,
+«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le
+refuge encroûté des vieux préjugés
+<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97">[97]</a>;»
+c'est seulement en plus la
+ville de la bureaucratie, les hôtels des <span class="pagenum">(p.380)</span>
+ministères étant presque
+tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la
+grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de
+commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour
+théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements
+historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses
+hôtels et sur le tapis de ses salons.</p>
+
+<a id="toc380" name="toc380"></a>
+<p>I. Rue de <i>Lille</i>.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et
+finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de <i>Bourbon</i> et
+elle a été nommée de <i>Lille</i> en 1792 en l'honneur du siége de cette
+ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le
+commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency,
+occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire;
+les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de
+Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel
+de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une
+des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de
+Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814;
+l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où
+est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de
+Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de
+Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont
+demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel
+Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en
+1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si
+redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel,
+Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc.</p>
+
+<p>Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont:</p>
+
+<p>1º Rue des <i>Saints-Pères</i>, dont l'ancien nom était <i>Saint-Pierre</i>:
+elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux <span class="pagenum">(p.381)</span>
+domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle
+les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la <i>Charité</i>
+<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98">[98]</a> fondèrent en
+1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans
+cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré
+Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau.</p>
+
+<p>2º Rue du <i>Bac</i>.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à
+la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue
+très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve:</p>
+
+<p>1º L'<i>église</i> et la <i>communauté des Missions étrangères</i>, fondées en
+1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion
+chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en
+1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde,
+dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs
+<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99">[99]</a> du rôle
+politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est
+une succursale du dixième arrondissement.</p>
+
+<p>2º La <i>communauté des s&oelig;urs de la Charité</i>, qui occupe l'ancien hôtel
+de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en
+1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à
+l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et
+de plus respectée. Les s&oelig;urs de la Charité, au nombre de 2,500,
+desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux
+et trente écoles.</p>
+
+<p>On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la
+Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des
+Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, <span class="pagenum">(p.382)</span>
+fondé en
+1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit
+Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres,
+les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!»</p>
+
+<p>Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les
+hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au
+nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires
+étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on
+peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de
+Montalembert.</p>
+
+<a id="toc382" name="toc382"></a>
+<p>II. Rue de l'<i>Université</i>.--Elle commence à la rue de Seine sous le
+nom de rue <i>Jacob</i> et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de
+l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve
+d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont
+nous avons parlé ailleurs
+<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100">[100]</a>,
+et la place qui s'ouvre devant ce
+palais: cette place est ornée d'une statue de la loi.</p>
+
+<p>Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de
+Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de
+Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de
+Noailles, aujourd'hui occupé par le <i>Dépôt de la guerre</i>, etc. Au nº
+17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en
+1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M.
+le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792,
+Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le
+général Montesquiou, etc.</p>
+
+<p>Dans la rue de l'Université aboutit la rue des <i>Petits-Augustins</i>,
+qu'on appelle aujourd'hui <i>Bonaparte</i>, et qui se prolonge sous ce nom
+jusqu'à la rue de Vaugirard.</p>
+
+<p>Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite
+Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit <span class="pagenum">(p.383)</span>
+venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette
+princesse leur concéda six arpents de terre qu'elle avait acquis de
+l'Université dans le grand Pré, et sur lesquels ils bâtirent en 1625,
+avec le produit des quêtes faites dans Paris, un couvent et une
+église. Cette église renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du
+favori de Gaston d'Orléans, Puylaurens, de la famille Leboulanger,
+etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dépôt d'objets d'art
+enlevés aux églises détruites, et ce dépôt devint, sous la direction
+d'Alex. Lenoir, le <i>Musée des monuments français</i>, qui fut ouvert le
+1<sup>er</sup> septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq
+cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquités,
+curiosités; l'église, le cloître, les cours, les escaliers, les
+balcons, les façades, tout était plein de débris disposés avec art et
+dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, élégamment dessinés,
+étaient ornés de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard,
+Descartes, Turenne, Molière, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on
+détruisit ce musée précieux, et les monuments qu'il renfermait furent
+donnés à l'abbaye Saint-Denis, à diverses églises et même à des
+cimetières; en même temps, l'on ordonna la construction d'un palais
+pour l'<i>école des Beaux-Arts</i>. Ce palais a été commencé en 1819 sur
+les dessins de M. Debret et continué par M. Duban. Dans la première
+cour est la façade du château d'Anet, &oelig;uvre de Philibert Delorme;
+elle sert de frontispice à l'ancienne église des Augustins,
+transformée en musée où l'on trouve des modèles en plâtre, des
+chefs-d'&oelig;uvre de sculpture et une copie du <i>Jugement dernier</i> de
+Michel-Ange. La première cour est séparée de la seconde par la porte
+du château de Gaillon et par d'autres fragments précieux de la
+sculpture française. La face principale du musée des études est
+décorée de colonnes, médaillons, fragments antiques, des portraits en
+relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On <span class="pagenum">(p.384)</span>
+trouve dans l'intérieur des galeries destinées à des expositions de
+peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des
+empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modèles de monuments
+antiques, un grand amphithéâtre dont l'hémicycle a été peint par Paul
+Delaroche, etc.</p>
+
+<p>Dans la rue des Petits-Augustins ont demeuré Vicq d'Azyr, le général
+Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc.</p>
+
+<a id="toc384" name="toc384"></a>
+<p>III. Rue <i>Saint-Dominique</i>.--Elle commence à la rue Taranne, qui lui
+sert de prolongement jusqu'à la rue Saint-Benoît, et finit au
+Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a
+pris son nom actuel des Dominicains qui s'y établirent en 1632.</p>
+
+<p>Les édifices publics qu'elle renferme sont:</p>
+
+<p>1º L'<i>église Saint-Thomas-d'Aquin</i>, bâtie de 1682 à 1740 pour le
+couvent-noviciat des dominicains réformés, couvent qui avait été fondé
+par Richelieu et qui a produit des hommes célèbres, le peintre André,
+l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette église, qui est
+richement ornée, est la paroisse du dixième arrondissement.</p>
+
+<p>2º Le <i>Dépôt central d'artillerie</i>, situé dans les bâtiments du
+couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de précision et de
+modèles d'armes, des archives, plans et cartes, un musée d'artillerie,
+etc. Ce musée, fondé le 24 floréal an <span class="smcap">II</span>, renferme une collection
+très-précieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut
+dévasté en 1815 par les alliés, et en 1830 par les insurgés parisiens,
+qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont été réparées, et il
+renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modèles, machines,
+etc.</p>
+
+<p>3º Le <i>ministère des travaux publics</i>, établi dans l'ancien hôtel
+Molé, bâti par le maréchal de Roquelaure.</p>
+
+<p>4º Le <i>ministère de la guerre</i>, établi dans les bâtiments du couvent
+des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait été fondé en 1640 <span class="pagenum">(p.385)</span>
+«pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables à leur
+sexe jusqu'à ce qu'elles fussent en état d'être mariées, ou d'entrer
+en religion, ou de se mettre en service.» Il fut reconstruit en 1684
+par les soins de madame de Montespan, qui s'y était réservé un
+appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occupé, dans le
+siècle suivant, par madame du Deffant.</p>
+
+<p>5º L'<i>hôtel du ministre de la guerre</i>, bâti en 1730 par la duchesse de
+Mazarin, qui le céda à la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il
+était habité en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre
+donna sa démission, une foule de jeunes gens se porta devant son hôtel
+et y brûla un mannequin à son effigie; les troupes cernèrent la rue
+Saint-Dominique, tirèrent sur cette foule et firent un grand nombre de
+victimes. Sous l'Empire, cet hôtel fut habité d'abord par Lucien
+Bonaparte, ensuite par la mère de Napoléon.</p>
+
+<p>6º L'<i>église Sainte-Clotilde</i>, église nouvelle presque achevée, de
+style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a été ouverte
+sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Sépulcre.</p>
+
+<p>7º L'<i>église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou</i>, succursale du dixième
+arrondissement.</p>
+
+<p>8º L'<i>hôpital militaire du Gros-Caillou</i>, fondé en 1765 par le duc de
+Biron pour les gardes-françaises.</p>
+
+<p>Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les hôtels de
+Luynes, bâti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin
+de la rue Bellechasse, bâti en 1704 par le comte de Broglie, maréchal
+de France; de Châtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de
+Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus
+magnifique est l'ancien hôtel Monaco, depuis hôtel de Wagram,
+transformé récemment par le banquier Hope en un palais qui est
+l'habitation la plus somptueuse de Paris.</p>
+
+<p>Au <span class="pagenum">(p.386)</span>
+coin des rues Taranne et Saint-Benoît a demeuré Diderot pendant
+trente ans: au nº 12 de la rue Taranne était l'hôtel du baron
+d'Holbach; au nº 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le
+baron de Breteuil; au nº 54, le maréchal Kellermann; au nº 105, le
+maréchal Davout, etc. Au nº 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui
+se tua après les journées de prairial.</p>
+
+<a id="toc386" name="toc386"></a>
+<p>IV. Rue de <i>Grenelle</i>, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et
+finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une <i>garenne (garanella)</i>
+qu'y possédait l'abbaye Saint-Germain. «On peut regarder cette rue,
+dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes
+monuments de la piété et de la munificence de Louis XIV et de Louis
+XV, l'hôtel des Invalides et l'École Militaire.»</p>
+
+<p>Les édifices publics qu'on y trouve sont:</p>
+
+<p>1º La <i>mairie du dixième arrondissement</i>, établie dans l'ancien hôtel
+de Feuquières. Cet hôtel était, sous Louis XIV, l'hôtel de Beauvais,
+où logea le doge de Gênes en 1685; on y établit en 1687 le couvent des
+Petits-Cordeliers, supprimé en 1749.</p>
+
+<p>2º La <i>fontaine de Grenelle</i>, &oelig;uvre très-remarquable de Bouchardon,
+construite en 1739.</p>
+
+<p>3º L'ancienne église de l'abbaye de <i>Panthemont</i>, aujourd'hui
+consacrée au culte protestant. Cette abbaye avait été fondée en 1672;
+une partie de ses bâtiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses
+jardins, qui touchaient à ceux des chanoinesses du Saint-Sépulcre, on
+a prolongé la rue Belle-chasse.</p>
+
+<p>4º Le <i>ministère de l'instruction publique</i>, établi dans l'ancien
+hôtel de Brissac.</p>
+
+<p>5º Le <i>ministère de l'intérieur</i>, établi dans l'ancien hôtel Conti.</p>
+
+<p>6º L'<i>école d'état-major</i>, établie dans l'ancien hôtel de Sens, bâti
+par le duc de Noirmoutier.</p>
+
+<p>Outre <span class="pagenum">(p.387)</span>
+les hôtels que nous venons de nommer, on y trouvait encore
+les hôtels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la
+Salle, de la Marche, du Châtelet. Les plus remarquables historiquement
+étaient: l'hôtel de Villars, bâti par le président Lecoigneux et qui
+fut habité par le vainqueur de Denain; l'hôtel de Maurepas, qui fut
+habité par le ministre de Louis XVI, etc.</p>
+
+<a id="toc387a" name="toc387a"></a>
+<p>V. Rues de <i>la Planche</i> et de <i>Varenne</i>, qui commencent à la rue de la
+Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les
+hôtels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Châtillon, de
+Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon,
+de Castries qui fut dévasté par le peuple en 1790. Les plus
+remarquables sont: l'hôtel de <i>Rohan-Chabot</i>, qui fut habité par
+madame Tallien, dont le salon était fréquenté par toutes les
+célébrités de la révolution et de l'ancien régime, Barras, Bonaparte,
+Hoche, Talma, Boufflers, Boïeldieu, etc.; et qui plus tard devint
+l'hôtel de Montebello; l'<i>hôtel de Broglie</i>, habité par Lebrun,
+troisième consul et duc de Plaisance; l'<i>hôtel de Biron</i>, bâti par
+Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le système de Law, et
+qui passa à sa mort à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Biron;
+il devint une maison de détention sous la révolution, puis des
+ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le
+<i>couvent du Sacré-C&oelig;ur</i> et l'une des plus vastes et des plus
+magnifiques propriétés de Paris.</p>
+
+
+<a id="toc387b" name="toc387b"></a>
+<h2>§ II.</h2>
+
+<h2>L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.</h2>
+
+
+<p>L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats
+ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son
+institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il
+est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont
+exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le
+soutien de cette <span class="pagenum">(p.388)</span>
+monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré
+à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de
+dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares
+et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'&oelig;uvre de
+Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits
+que possède la France, est l'&oelig;uvre de Hardouin Mansard: elle est
+surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est
+l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier
+point qui attire les regards quand, du haut des collines
+environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa
+coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels
+on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une
+crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on
+descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4
+mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte
+sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par
+des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine
+où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60
+drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux
+côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui
+y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les
+sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan,
+Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans,
+de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul,
+Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat
+Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de
+réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de
+la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf
+cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent
+brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et <span class="pagenum">(p.389)</span>
+ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique.</p>
+
+<p>L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on
+y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé
+à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos
+victoires, a été détruite en 1840.</p>
+
+<p>Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de
+l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux
+qui ne présente rien de remarquable: c'est le <i>Gros-Caillou</i>. Au delà
+de ce quartier est le <i>Champ-de-Mars</i>.</p>
+
+<p>Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça
+un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large
+pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée
+en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut
+supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été
+achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps
+de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en
+1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de
+l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution
+survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à
+la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale,
+sous le nom de <i>Quartier Napoléon</i>. En 1810, cette garde y donna une
+grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une
+vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée
+d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc
+d'artillerie.</p>
+
+<p>Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la
+révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée
+d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17
+juillet 1791, eurent lieu les rassemblements <span class="pagenum">(p.390)</span>
+qui amenèrent la
+proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes
+ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans
+l'<i>Histoire générale de Paris</i>, commémorations du 10 août et du 21
+septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de
+l'an <span class="smcap">I</span>, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an <span class="smcap">III</span>, etc. Là se
+firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue
+du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre
+1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai
+à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de
+grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet;
+mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des
+solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées,
+dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont
+encore à espérer.</p>
+
+<p>Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de
+l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de
+<i>Grenelle</i>, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est
+établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y
+sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés,
+des chouans, les conspirateurs <i>babouvistes</i> du 23 fructidor an <span class="smcap">IV</span>;
+sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration,
+Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs
+autres officiers de l'Empire.</p>
+
+<h2><span class="smcap">FIN</span>.</h2>
+
+
+<table border="0" cellpadding="5" summary="Table des matières">
+<colgroup>
+ <col width="10%">
+ <col width="80%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>SECONDE PARTIE.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc001">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">Préliminaires</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 1
+ </td>
+</tr>
+
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LIVRE PREMIER.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS, SES PONTS.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc006">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">La Seine</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 6
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE II.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc007">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">Les Îles</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 7
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE III.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc008">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">Île Saint-Louis</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 8
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE IV.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc012">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">Île de la Cité</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 12
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc014">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Quais de la Cité.
+ </td>
+ <td>
+ 14
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc017">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.
+ </td>
+ <td>
+ 17
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc018">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ L'église Notre-Dame.
+ </td>
+ <td>
+ 18
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc023">§ 4.</a>
+ </td>
+ <td>
+ L'Hôtel-Dieu.
+ </td>
+ <td>
+ 23
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc027">§ 5.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de la Cité.
+ </td>
+ <td>
+ 27
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc030">§ 6.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de la Barillerie.
+ </td>
+ <td>
+ 30
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc032">§ 7.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le Palais-de-justice et la Préfecture de police.
+ </td>
+ <td>
+ 32
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc039a">§ 8.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de Harlay et place Dauphine.
+ </td>
+ <td>
+ 39
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE V.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc039b">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ Les Quais.<br>
+(L'Arsenal.--La place du Châtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des
+Augustins.--L'hôtel de Nesle.--Le collége des Quatre-Nations.--Le quai
+Malaquais.--Le Palais de l'Assemblée nationale)
+ </td>
+ <td>
+ 39 à 55
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE VI.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc055">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Les Ponts</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ 55 à 61
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LIVRE II.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>PARIS SEPTENTRIONAL.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La place de Grève, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le
+faubourg Saint-Antoine</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc061">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville.
+ </td>
+ <td>
+ 61
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc070">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue et le quartier Saint-Antoine.<br>(L'église Saint-Gervais.--L'hôtel Saint-Paul.--L'hôtel des
+ Tournelles.--La place Royale. L'église
+ Saint-Paul-Saint-Louis.--L'église
+ Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--L'hôtel de la Force.--L'hôtel
+ Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Célestins.--L'hôtel
+ Lesdiguière, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 70
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc089">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La place de la Bastille et les boulevards.<br>(La Bastille.--La colonne de
+Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.)
+ </td>
+ <td>
+ 89
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc094">§ 4.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le faubourg Saint-Antoine.<br>(La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la
+ Roquette.--Le cimetière du père Lachaise.--La rue de Charonne.)
+ </td>
+ <td>
+ 94
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE II.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc103">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Ménilmontant.<br>(L'imprimerie impériale.--L'église de
+ Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue
+ Saint-Louis.--L'église des Minimes.--La rue Popincourt, etc.).
+ </td>
+ <td>
+ 103
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE III.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc114">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg du Temple</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ 114
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ § 1.
+ </td>
+ <td>
+ La rue du Temple et le Temple.<br>(Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'église
+ Sainte-Élisabeth, etc.).
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc124">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le boulevard et le faubourg du Temple.
+ </td>
+ <td>
+ 124
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE IV.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc127">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Martin</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ 127
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ § 1.
+ </td>
+ <td>
+ La rue Saint-Martin.<br>(L'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'église
+ Saint-Merry.--L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieuré
+ Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des Écrivains, des Lombards, des
+ Vieilles-Étuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc142">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le boulevard et le faubourg Saint-Martin.<br>(L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de
+ Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 142
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE V.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Denis</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc148">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Saint-Denis.<br>(Les églises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du
+ Saint-Sépulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hôpital de la
+ Trinité.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de
+ la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'hôtel de Bourgogne.--La cour des
+ Miracles).
+ </td>
+ <td>
+ 148
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc172">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le boulevard et le faubourg Saint-Denis.
+ </td>
+ <td>
+ 172
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE VI.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc178">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Les Halles.
+ </td>
+ <td>
+ 178
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc183">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.
+ </td>
+ <td>
+ 183
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE VII.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc188">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue et le faubourg Montmartre.<br>(L'église Saint-Eustache.--L'hôtel de Soissons.--Rue Jean-Jacques
+ Rousseau.--Rue Grange-Batelière.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la
+ Victoire.)
+ </td>
+ <td>
+ 188
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc198">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place
+Vendôme</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ 198
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc200">I.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et
+rue Notre-Dame-des-Victoires.
+ </td>
+ <td>
+ 200
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ II.
+ </td>
+ <td>
+ Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse.
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc203">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le Palais-Royal.
+ </td>
+ <td>
+ 203
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc214">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Vivienne et la place de la Bourse.
+ </td>
+ <td>
+ 214
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc218">III.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Richelieu.<br>(Le Théâtre-Français, la bibliothèque nationale, le
+ boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin,
+ etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 218
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc224">IV.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont.
+ </td>
+ <td>
+ 224
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc225">V.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La place Vendôme et la rue de la Paix.
+ </td>
+ <td>
+ 225
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc230">VI.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue de la Concorde et l'église de la Madeleine.
+ </td>
+ <td>
+ 230
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE IX.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Le quartier de la Chaussée-d'Antin</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc232">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.
+ </td>
+ <td>
+ 232
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc236">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Saint-Lazare.
+ </td>
+ <td>
+ 236
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE X.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc238">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Saint-Honoré.<br>
+ (L'Oratoire.--L'église Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les
+ Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la
+ Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'église
+ Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'hôtel des Fermes.--L'hôtel de
+ Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de
+ Rivoli, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 238
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc254">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le faubourg Saint-Honoré.
+ </td>
+ <td>
+ 254
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE XI.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et
+les Champs-Élysées</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc258">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue de Rivoli.
+ </td>
+ <td>
+ 258
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc259">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le Louvre.
+ </td>
+ <td>
+ 259
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc265">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.
+ </td>
+ <td>
+ 265
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc274">§ 4.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'arc de
+l'Étoile.
+ </td>
+ <td>
+ 274
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>LIVRE III.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>PARIS MÉRIDIONAL.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc280">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <span class="smcap">La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes
+et la Salpétrière</span>.
+ </td>
+ <td>
+ 280
+ </td>
+
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE II.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc294">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La Montagne-Sainte-Geneviève, la rue Mouffetard,
+les Gobelins</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ 294
+ </td>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc297">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.<br> (L'église et l'abbaye Sainte-Geneviève, le collége Montaigu, la rue
+ Saint-Jean-de Beauvais, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 297
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc306">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rues Descarte et Mouffetard.<br> (L'église Saint-Médard, l'église Saint-Marcel, la manufacture des
+ Gobelins, l'hôpital de Lourcine, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 306
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE III.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">La rue et le faubourg Saint-Jacques</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc315">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue Saint-Jacques.<br> (Le collége de France, le lycée Louis-le-Grand, l'hôtel Cluny, le
+ Panthéon, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 315
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc330">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le faubourg Saint-Jacques.<br> (Les Carmélites, le Val-de-Grâce, Port-Royal, etc.)
+ </td>
+ <td>
+ 330
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE IV.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc338">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue de la Harpe.
+ </td>
+ <td>
+ 338
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc345">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue d'Enfer.
+ </td>
+ <td>
+ 345
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc351">§ 3.</a>
+ </td>
+ <td>
+ La rue de Vaugirard.
+ </td>
+ <td>
+ 351
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE V.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de
+Sèvres</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc359">--</a>
+ </td>
+ <td>
+ (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gît-le-C&oelig;ur, la rue de l'Ancienne-Comédie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prés,
+la foire Saint-Germain, etc.).
+ </td>
+ <td>
+ 359
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3>CHAPITRE VI.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le
+Champ-de-Mars</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc377">§ 1.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Le faubourg Saint-Germain.
+ </td>
+ <td>
+ 377
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc380">I.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de Lille.
+ </td>
+ <td>
+ 380
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc382">II.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de l'Université.
+ </td>
+ <td>
+ 382
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc384">III.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue Saint-Dominique.
+ </td>
+ <td>
+ 384
+ </td>
+</tr>
+
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc386">IV.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de Grenelle.
+ </td>
+ <td>
+ 386
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc387a">V.</a>
+ </td>
+ <td>
+ Rue de Varennes.
+ </td>
+ <td>
+ 387
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ <a href="#toc387b">§ 2.</a>
+ </td>
+ <td>
+ L'Hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.
+ </td>
+ <td>
+ 387
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h3><span class="smcap">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</span>.</h3>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+</table>
+
+
+ <p class="note"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1: </b> Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.
+<a href="#footnotetag1">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2: </b> «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène
+ d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles
+ publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont
+ voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut
+ s'expliquer par les m&oelig;urs et les habitudes de ce quartier.
+ Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu
+ d'une grande; les m&oelig;urs graves et austères de l'ancienne
+ magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées.
+ Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et
+ l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le
+ caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est
+ pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les
+ combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur
+ vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, <i>De la Prostitution, etc.</i>,
+ t. I. p. 538.
+<a href="#footnotetag2">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3: </b> Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.
+<a href="#footnotetag3">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4: </b> Voyez <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 11.
+<a href="#footnotetag4">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 5.
+<a href="#footnotetag5">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6: </b><br><br>
+ TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.<br>
+ MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC.<br>
+ PUBLICE. POSUERUNT.
+<a href="#footnotetag6">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7: </b> Grég. de Tours, liv. VII, ch. <span class="smcap">VIII</span>.
+<a href="#footnotetag7">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 172.
+<a href="#footnotetag8">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9: </b> Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels
+ d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la
+ <i>Ville-l'Évêque</i> et de neuf autres fiefs dans Paris: la
+ Trémoille ou les <i>Bourdonnais</i>, le <i>Roule</i>, la
+ <i>Grange-Batélière</i>, les <i>Rosiers</i>, <i>Tirechappe</i>,
+ <i>Thibault-aux-Dés</i>, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy,
+ près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres.
+ Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux
+ dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de
+ Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré,
+ lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur
+ diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184
+ couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.
+<a href="#footnotetag9">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10: </b> Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche
+ et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000
+ livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises
+ collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de
+ Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient
+ appelées les <i>filles de Notre-Dame</i>.
+<a href="#footnotetag10">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b>Note 11: </b> Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en
+ 1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.
+<a href="#footnotetag11">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b>Note 12: </b> Piganiol de la Force, t. I, p. 436.
+<a href="#footnotetag12">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b>Note 13: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 43 et 82.
+<a href="#footnotetag13">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b>Note 14: </b> <i>Fèvre, faber</i>, ouvrier. Cette maison a donné son
+ nom dénaturé à la rue aux <i>Fèves</i>.
+<a href="#footnotetag14">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b>Note 15: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 4.
+<a href="#footnotetag15">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b>Note 16: </b> Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame,
+ est l'&oelig;uvre de M. Lassus.
+<a href="#footnotetag16">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b>Note 17: </b> Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172
+ tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages,
+ sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans
+ l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le
+ Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le
+ Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de
+ Paris une population de dix millions d'âmes. Il se
+ subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et
+ requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des
+ princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier
+ président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º
+ d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18
+ substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330
+ procureurs, et de 500 avocats.
+<a href="#footnotetag17">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b>Note 18: </b> On y lit encore: «Aux fosseyeurs des
+ Saints-Innocents, 20 livres, à eux ordonnées par les prévôt
+ des marchands et échevins, par leur mandement du 13 septembre
+ 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps
+ morts, ès environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.»
+<a href="#footnotetag18">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b>Note 19: </b> On vient de détruire toutes les maisons qui le
+ bordaient, afin de l'élargir et de le mettre en harmonie avec
+ les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.
+<a href="#footnotetag19">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b>Note 20: </b> Voy. <i>Hist. génér. de Paris</i>, p. 40 et 85.
+<a href="#footnotetag20">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b>Note 21: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 31.
+<a href="#footnotetag21">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b>Note 22: </b> On doit le reconstruire pour le mettre dans
+ l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de
+ Sébastopol.
+<a href="#footnotetag22">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b>Note 23: </b> Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans
+ l'alignement du boulevard de Sébastopol.
+<a href="#footnotetag23">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b>Note 24: </b> Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le
+ <i>Pont-aux-Meuniers</i>, qui joignait le quai de la Mégisserie au
+ quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec
+ ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et
+ la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un
+ nommé <i>Marchand</i>, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621
+ et non reconstruit.
+<a href="#footnotetag24">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b>Note 25: </b> <i>Tabl. de Paris</i>, t. I, p. 158.
+<a href="#footnotetag25">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b>Note 26: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 12 et 20.
+<a href="#footnotetag26">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b>Note 27: </b> <i>Tableau de Paris</i>, t. II, p. 38.
+<a href="#footnotetag27">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b>Note 28: </b> En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont
+ amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en
+ pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en
+ poussière.
+<a href="#footnotetag28">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b>Note 29: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 28.
+<a href="#footnotetag29">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b>Note 30: </b> Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux
+ dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus
+ directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de
+ Rivoli.
+<a href="#footnotetag30">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b>Note 31: </b> La rue <i>Malher</i>; c'est le nom d'un jeune officier
+ tué dans les journées de juin 1848.
+<a href="#footnotetag31">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b>Note 32: </b> <i>Mém. de Conrart</i>, p. 133.
+<a href="#footnotetag32">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b>Note 33: </b> Ce tombeau, qui est sans cesse orné de couronnes
+ d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, où furent
+ enterrés les deux époux. Il a été composé de toutes pièces
+ par Alex. Lenoir, avec les débris du cloître du Paraclet, et,
+ lui-même, y a déposé les ossements des célèbres amants. Les
+ figures couchées sur le tombeau sont des statues du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+ siècle, auxquelles le statuaire Desenne a ajouté des têtes
+ modelées d'après les crânes des deux époux.
+<a href="#footnotetag33">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b>Note 34: </b> «Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement:
+ tout ce quartier où il a logé, et tout Paris et tout le
+ peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion.» (M<sup>me</sup> de
+ Sévigné, <i>Lettre du 31 juillet 1675</i>.)
+<a href="#footnotetag34">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b>Note 35: </b> On peut se figurer l'emplacement de la tour du
+ Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du
+ Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux
+ prolongements.
+<a href="#footnotetag35">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b>Note 36: </b> On a fait récemment disparaître le vieux nom de
+ cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la
+ continuation de la rue Beaubourg.
+<a href="#footnotetag36">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b>Note 37: </b> Cette école se signala par son ardeur
+ révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes
+ jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1<sup>er</sup> vendémiaire
+ an <span class="smcap">III</span>), on la vit sur le théâtre de l'Égalité
+ (Théâtre-Français) donner, dit le <i>Moniteur</i>, un spectacle
+ aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le
+ célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été
+ l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être
+ sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt
+ donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie
+ grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes
+ ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le
+ public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de
+ leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux
+ militaires exécutés avec autant de précision que pourraient
+ le faire des hommes longtemps exercés!» (<i>Moniteur</i> du 4
+ vendémiaire.)
+<a href="#footnotetag37">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b>Note 38: </b> Voir les lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné, a. 1655.
+<a href="#footnotetag38">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b>Note 39: </b> Lettres, t. II, p. 514.
+<a href="#footnotetag39">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b>Note 40: </b> Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre
+ pour la voie nouvelle dite <i>Boulevard de Sébastopol</i>, qu'on
+ ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis
+ et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé
+ que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet,
+ coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux
+ Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline
+ et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit
+ entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à
+ l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être
+ continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine,
+ et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera
+ singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et
+ Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de
+ maisons.
+<a href="#footnotetag40">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b>Note 41: </b> Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. <span class="smcap">i</span>
+<a href="#footnotetag41">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b>Note 42: </b> Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à
+ l'hôpital Sainte-Catherine:
+
+ "Un de vos frères vient de perdre sa fille.
+
+ "Conformément à la sixième et dernière section des pratiques
+ des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un
+ des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants
+ dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche
+ prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an <span class="smcap">V</span>, à onze heures
+ précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards.
+
+ "Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à
+ l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans
+ son sein paternel."
+<a href="#footnotetag42">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b>Note 43: </b> Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. <span class="smcap">III</span>.
+<a href="#footnotetag43">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b>Note 44: </b> Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et
+ sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.
+<a href="#footnotetag44">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b>Note 45: </b> Il avait fait son <i>étude</i> d'une première chambre
+ «fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes
+ étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait
+ mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau
+ d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés
+ du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître
+ et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux
+ portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins
+ sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez
+ bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements
+ qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque,
+ une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de
+ bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes
+ illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je
+ suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle
+ clarté.» (<i>Lettres</i>, t. II, p. 584.)
+<a href="#footnotetag45">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b>Note 46: </b> Voyez chap. <span class="smcap">X</span>.
+<a href="#footnotetag46">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b>Note 47: </b> Sauval, t. I, p. 510.
+<a href="#footnotetag47">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b>Note 48: </b> «Tout autour de ce jardin on a construit des loges
+ en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un
+ numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales,
+ propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la
+ rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec
+ des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance
+ du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni
+ ouvriers.» (<i>Journal de</i> Barbier, t. I, p. 45.)
+<a href="#footnotetag48">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b>Note 49: </b> «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où
+ des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là,
+ nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était
+ assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la
+ musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il
+ essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de
+ cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa
+ chambre, une commode, une table et quelques chaises,
+ faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée
+ à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue
+ au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les
+ fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de
+ l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de
+ plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y
+ avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de
+ propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.»
+ (<i>Oeuvres</i> de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)
+<a href="#footnotetag49">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b>Note 50: </b> C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des
+ meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la
+ Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.
+<a href="#footnotetag50">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b>Note 51: </b> Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son
+ hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté
+ par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur
+ des impôts.
+<a href="#footnotetag51">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b>Note 52: </b> On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707,
+ à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme
+ dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs
+ qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères
+ avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans
+ être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des
+ chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux
+ toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a
+ mis la main.»
+<a href="#footnotetag52">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b>Note 53: </b> La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux
+ hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.
+<a href="#footnotetag53">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b>Note 54: </b> En 1641, une autre représentation de cette pièce y
+ fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé,
+ nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé):
+ «La France, ni possible les pays estrengers, dit un
+ contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et
+ dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des
+ spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit
+ l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les
+ majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec
+ un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort
+ délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines
+ et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des
+ agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste
+ élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit
+ éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue
+ des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages
+ vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à
+ toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un
+ pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis
+ le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et
+ aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit
+ été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et
+ enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize
+ chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne
+ pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux
+ côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa
+ sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle
+ dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les
+ seigneurs et dames... »
+<a href="#footnotetag54">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b>Note 55: </b> A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans.
+ Pithusa, sa mère, a fait ce monument.
+<a href="#footnotetag55">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b>Note 56: </b> Riouffe, <i>Mém. sur les prisons</i>, p. 69.
+<a href="#footnotetag56">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b>Note 57: </b> On lit dans ce privilége contre-signé Colbert:
+ «Attendu que lesdits <i>opéras et représentations</i> sont des
+ ouvrages de musique tout différents des <i>Comédies récitées</i>,
+ voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles
+ et autres personnes puissent chanter audit <i>Opéra</i> sans que
+ pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs
+ priviléges, charges, droits et immunités...»
+<a href="#footnotetag57">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b>Note 58: </b> Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de
+ la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au
+ coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.
+<a href="#footnotetag58">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b>Note 59: </b> La partie de la rue des Fossés comprise entre les
+ rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est
+ absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy.
+<a href="#footnotetag59">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b>Note 60: </b> «Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui
+ n'avait rien épargné à le faire instruire.» (Guy Patin t. I,
+ p. 505.)
+<a href="#footnotetag60">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b>Note 61: </b> Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des
+ Tuileries et la place du Carrousel.
+<a href="#footnotetag61">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b>Note 62: </b> <i>Mém.</i>, t. II, p. 98.
+<a href="#footnotetag62">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b>Note 63: </b> On détruisit alors en partie l'<i>hôtel du
+ Petit-Bourbon</i>, qui était situé sur l'emplacement de la
+ Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout.
+ Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait
+ appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux
+ connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa
+ mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les
+ fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de
+ Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel
+ avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les
+ ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à
+ des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit
+ l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris
+ n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette
+ galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614.
+ En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens
+ et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer
+ l'<i>Étourdi</i> et le <i>Dépit amoureux</i>. La partie conservée de
+ l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en
+ 1758, où elle fut détruite.
+<a href="#footnotetag63">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b>Note 64: </b> Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus
+ conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui
+ m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut
+ l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des
+ Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à
+ fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de
+ légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je
+ crois que c'est un paradis pendant l'été....»
+<a href="#footnotetag64">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b>Note 65: </b> Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids
+ total est de 220,528 kil.
+<a href="#footnotetag65">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b>Note 66: </b> Voyez p. 49.
+<a href="#footnotetag66">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b>Note 67: </b> «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement
+ sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le
+ gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière;
+ ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot
+ traîné par douze hommes, qui part tous les jours de
+ l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le
+ silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son
+ passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à
+ cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large
+ et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace
+ ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter
+ ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre
+ à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni
+ mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de
+ funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la
+ nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les
+ soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III,
+ page 232.)
+<a href="#footnotetag67">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b>Note 68: </b> «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se
+ réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges,
+ sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque
+ locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble
+ d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent
+ pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à
+ passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les
+ agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une
+ suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent
+ l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir,
+ et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs
+ sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières
+ animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs
+ répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La
+ hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son
+ industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend
+ parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des
+ racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et
+ en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des
+ classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)
+<a href="#footnotetag68">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b>Note 69: </b> Voyez page 85.
+<a href="#footnotetag69">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b>Note 70: </b> A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église.
+ L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et
+ d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une
+ pierre vulgaire et déformé par le temps.
+<a href="#footnotetag70">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b>Note 71: </b> Voici comment madame de Sévigné raconte la
+ procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte
+ Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait
+ aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du
+ saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était
+ la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée
+ par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au
+ sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne
+ sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent
+ toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix
+ hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils
+ font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient
+ approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient
+ les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.
+ Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre
+ une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»
+<a href="#footnotetag71">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b>Note 72: </b> Voici ce que dit Guy Patin de la procession de
+ 1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les
+ rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait
+ quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu
+ plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela,
+ vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la
+ dévotion.» (T. III, p. 5.)
+<a href="#footnotetag72">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b>Note 73: </b> Voyez t. I, p. 173.
+<a href="#footnotetag73">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b>Note 74: </b> <i>Journal des Savants</i>, oct. 1840, p. 647.
+<a href="#footnotetag74">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b>Note 75: </b> «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier,
+ à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie.
+ rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu
+ de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à
+ perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me
+ donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre
+ exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne
+ partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq
+ abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»
+<a href="#footnotetag75">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b>Note 76: </b> «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des
+ salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787;
+ dans les salles d'expectants, la moitié des malades se
+ couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après
+ minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures
+ du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce
+ local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés;
+ les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait
+ transformé des salles de malades en cachots de criminels,»
+ etc.
+<a href="#footnotetag76">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b>Note 77: </b> La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la
+ rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques.
+ Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue
+ de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais
+ l'ancienne division étant restée populaire et ayant
+ d'ailleurs une importance historique, nous l'avons
+ conservée.
+<a href="#footnotetag77">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b>Note 78: </b> Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que
+ jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant
+ l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel,
+ où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers
+ Orléans.
+<a href="#footnotetag78">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b>Note 79: </b> La malice de nos pères racontait que lorsque saint
+ Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre
+ l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa
+ profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et
+ était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint
+ Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait
+ jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de
+ sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un
+ huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le
+ paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint
+ Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de
+ saint Pierre.
+<a href="#footnotetag79">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b>Note 80: </b> Voyez <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 80.
+<a href="#footnotetag80">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b>Note 81: </b> On compte en effet parmi les Carmélites, des filles
+ appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron,
+ d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de
+ Boufflers, etc.
+<a href="#footnotetag81">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b>Note 82: </b> Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui
+ avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au
+ monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld,
+ toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua
+ de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle
+ mourut, les noms les plus distingués et les plus divers,
+ d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de
+ la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires,
+ gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que
+ s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de
+ profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession
+ gracieuse, à leur v&oelig;u de silence.
+<a href="#footnotetag82">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b>Note 83: </b> Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle
+ jamais les chirurgiens que des <i>laquais bottés</i>.
+<a href="#footnotetag83">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b>Note 84: </b> Le chevet de cette église était à peu près dans
+ l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi
+ qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.
+<a href="#footnotetag84">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b>Note 85: </b> «Il y eut hier au soir une fête extrêmement
+ enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées,
+ des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de
+ fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin,
+ toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.»
+ (<i>Lettre de madame de Sévigné</i> du 9 février 1680.)
+<a href="#footnotetag85">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b>Note 86: </b> <i>Examen critique des Considérations sur la
+ révolution française</i>, par M. Bailleul, t. II, p. 275.
+<a href="#footnotetag86">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b>Note 87: </b> Voy. <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 39.]
+<a href="#footnotetag87">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b>Note 88: </b> Voy. p. 233.
+<a href="#footnotetag88">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b>Note 89: </b> Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue
+ Gît-le-C&oelig;ur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait
+ la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine.
+ Cette rue a été détruite pour continuer le quai.
+<a href="#footnotetag89">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b>Note 90: </b> <i>Mém.</i>, t. I, p. 92.
+<a href="#footnotetag90">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b>Note 91: </b> Voy. p. 50.
+<a href="#footnotetag91">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b>Note 92: </b> «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL.
+ XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été
+ démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et
+ eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution
+ de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour
+ marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que
+ raison.»
+<a href="#footnotetag92">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b>Note 93: </b> Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit
+ Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le
+ plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont
+ obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de
+ Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont
+ demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce
+ collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six
+ endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille
+ d'entendre comme les curés crient; le curé de
+ Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient
+ point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on
+ aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on
+ aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à
+ la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a
+ été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus
+ dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les
+ comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les
+ Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père
+ Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend
+ que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes
+ Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort
+ assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu
+ vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la
+ rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait
+ déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a
+ ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où
+ ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce
+ que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande
+ dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de
+ palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser
+ leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la
+ porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu
+ dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir
+ quelquefois, il a répondu fort tragiquement: <i>Je ne veux
+ point me divertir!</i>» Si on continue à traiter les comédiens
+ comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la
+ Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils
+ n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»
+<a href="#footnotetag93">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b>Note 94: </b> Voy. p. 174.
+<a href="#footnotetag94">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b>Note 95: </b> Piganiol, t. VII, p. 200.
+<a href="#footnotetag95">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b>Note 96: </b> Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination
+ très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la
+ partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la
+ formation historique de ce quartier, à la partie comprise
+ entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le
+ boulevard des Invalides et la Seine.
+<a href="#footnotetag96">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b>Note 97: </b> <i>Mémorial</i>, t. I, p. 419
+<a href="#footnotetag97">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b>Note 98: </b> Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens
+ ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y
+ ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un
+ homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours
+ que ceux de la Providence.»
+<a href="#footnotetag98">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b>Note 99: </b> <i>Hist. gén. de Paris</i>, p. 175.
+<a href="#footnotetag99">(retour)</a></p>
+
+ <p class="note"><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b>Note 100: </b> Voir les quais, p. 54.
+<a href="#footnotetag100">(retour)</a></p>
+
+
+
+
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+
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+
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+
+
+<pre>
+
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+
+
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+Gaulois jusqu'à nos jours - II, by Théophile Lavallée
+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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